Vous êtes sur la page 1sur 10

L’ANOREXIE DES JEUNES FILLES

Carole Dewambrechies-La Sagna

L'École de la Cause freudienne | « La Cause freudienne »

2007/1 N° 65 | pages 203 à 211


ISSN 2258-8051

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne
ISBN 9782905040565
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2007-1-page-203.htm
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Pour citer cet article :


--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Carole Dewambrechies-La Sagna, « L’anorexie des jeunes filles », La Cause
freudienne 2007/1 (N° 65), p. 203-211.
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour L'École de la Cause freudienne.


© L'École de la Cause freudienne. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


L’anorexie des jeunes filles
Carole Dewambrechies-La Sagna*

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne

Jacques Munier – Dans son Séminaire sur l’angoisse publié en 2004, Jacques Lacan évoque
la question de l’anorexie. Vous soulignez que l’anorexie mentale est une clinique de l’angoisse,
et que celle-ci concerne la malade mais aussi et surtout son entourage. C’est, dites-vous, la
structure de l’angoisse qui nous met sur la voie de la compréhension et donc du traitement
de cette grave affection psychique. Mais d’abord, prenons avec vous la mesure de l’ampleur
du problème qui touche aujourd’hui un nombre croissant de jeunes filles en France.
Plusieurs centaines d’entre elles en meurent chaque année.

Carole Dewambrechies-La Sagna – Effectivement, dans les sociétés occidentalisées, pas


seulement en France, surtout depuis les années soixante-dix, on voit de nouveau
augmenter le nombre d’anorexies mentales au point que cette question devient une
référence obligée du discours des adolescentes : par exemple, elles ont dans leur classe
une jeune fille anorexique qui les inquiète beaucoup ; nos patients adultes ont souvent
une nièce, une fille qui va mal et qui les inquiète également. Il y a eu différentes
initiatives en France pour créer des lieux de soins pour l’anorexie mentale, et la
médecine, la psychiatrie, la psychanalyse sont sollicitées pour répondre à cette question
de l’anorexie mentale qui est une question très importante actuellement.

J.M. – Il est vrai que pendant longtemps, l’anorexie a été considérée comme un symptôme
d’hystérie.

*Carole Dewambrechies-La Sagna est psychiatre, psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.

la Cause freudienne n° 65 203


Carole Dewambrechies-La Sagna

C.D.L.S. – Oui, on ne peut pas dire que ce symptôme n’existe plus comme symptôme
hystérique puisqu’il y a un idéal de minceur dans nos sociétés à quoi se plient très
volontiers toutes nos jeunes filles dont la majorité va bien, ou est hystérique, ce qui est
une façon d’aller bien. Être hystérique, c’est donner au manque dans sa vie une très
grande importance, appuyer son désir sur le manque et faire apprécier ce manque au
partenaire, se faire soi-même manquante, etc. Finalement, dans son développement,
une jeune fille apprend quasiment normalement à faire avec le manque. Je serais
presque tentée de dire qu’elle apprend cela dès la maternelle. À la puberté, cette
dimension devient quelque chose qui revient au-devant de la scène quand le rapport à
l’autre sexe va prendre une certaine consistance.

J.M. – Vous effectuez un classement, des distinctions importantes entre l’anorexie hystérique,
l’anorexie psychotique et ce que Lacan a défini comme l’anorexie mentale qui, elle, n’est pas
symptôme d’autre chose.

C.D.L.S. – Vous avez tout à fait raison de dire qu’il faut distinguer tout cela. L’anorexie

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne
dans les psychoses, c’est par exemple – le terme d’ailleurs n’est pas tout à fait approprié
– l’anorexie d’un délire d’empoisonnement : « Je ne mange pas parce que ce que vous
me donnez est empoisonné, je le sais très bien. Vous voulez me tuer. » Tel est le
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne

raisonnement. C’est aussi, à l’occasion, l’anorexie d’un patient mélancolique : « Je ne


mange pas parce que je suis au dernier degré du dégoût de la vie. » Et je crois qu’il faut
tout à fait distinguer de cela l’anorexie dont parle Lacan, l’anorexie « quant au mental »
c’est-à-dire l’anorexie mentale vraie. Cette anorexie est celle de la jeune fille qui est
décrite depuis la fin du XIXe siècle et qui se définit par la triade des trois A en médecine,
anorexie, amaigrissement et aménorrhée, avec un état mental particulier.

J.M. – L’aménorrhée, c’est… ?

C.D.L.S. – L’aménorrhée, c’est l’absence des règles qui, selon les cas, s’institue soit au
tout début de l’amaigrissement, soit après plusieurs mois, après qu’une jeune fille a
perdu quinze kilos. Elles ont souvent perdu dix-huit à vingt kilos. La médecine
considère qu’après avoir perdu 30 % du poids du corps, les choses sont difficilement
récupérables. Or, les jeunes filles que nous voyons pour une anorexie mentale ont toutes
perdu plus de 30 % du poids de leur corps. Elles présentent également, et c’est pour
cela que la psychanalyse entre en ligne de compte, un état mental particulier sur fond
de déni des troubles, qui ne manque jamais. Il ne faut pas se focaliser sur
l’amaigrissement. L’amaigrissement est évidemment un facteur extrêmement important
qui va permettre de surveiller l’état de la jeune fille. On peut peser la jeune fille et suivre
ce qu’il en est, mais ce n’est pas l’entièreté du problème. La jeune fille présente un état
mental tout à fait particulier, qui la met en très grand danger. Vous disiez tout à l’heure
que c’est une clinique de l’angoisse. C’est une clinique de l’absence d’angoisse, c’est-à-
dire que, lorsqu’on rencontre cette jeune fille, elle n’est absolument pas angoissée.

J.M. – C’est son entourage qui l’est.

204
L’anorexie des jeunes filles

C.D.L.S. – Oui, la jeune fille anorexique est, par contre, accompagnée d’un entourage
qui est affolé, les parents, le médecin, parfois un entraîneur en gymnastique, puisque
beaucoup de jeunes gymnastes sont touchées par l’anorexie.

J.M. – Vous évoquez le médecin français Charles Lasègue1 qui, le premier, a décrit
l’anorexie.

C.D.L.S. – C’est lui qui, le premier, a décrit le tableau clinique avec tous ses éléments
et qui le décrit très bien…

J.M. – L’atmosphère de prières et de menaces qui règnent dans la famille autour de ces jeunes
filles…

C.D.L.S. – Je vous assure que c’est toujours actuel. C’est-à-dire que l’on voit arriver des
jeunes filles après que les familles ont passé une ou deux années d’enfer à essayer
d’obtenir qu’elles mangent. Mais comment faire manger quelqu’un qui ne veut pas

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne
manger ?

J.M. – Vous avez observé que l’anorexie mentale permet d’avoir l’aperçu le plus direct sur ce
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne

qu’on appelle l’attachement d’un sujet à son symptôme.

C.D.L.S. – On a effectivement affaire à une jeune fille qui ne veut en aucun cas prendre
du poids, guérir, et qui, face à nous, va donc à la fois déployer un discours où elle va
affirmer sa bonne volonté, et mettre en place toute une stratégie pour que rien ne
change. Il y a là une force de la volonté qui s’exerce dans le sens du symptôme qui est
très frappante pour le clinicien et qui est ce à quoi on a affaire quand on traite ces jeunes
filles.

J.M. – On va parler avec vous du diagnostic mais, puisque nous évoquions Le Séminaire
L’angoisse de J. Lacan, voici un texte qui montre qu’il y a en effet, du moins dans cette
première approche théorique, une relation directe entre angoisse et anorexie.
« L’angoisse a été choisie par Freud comme signal de quelque chose. Ce quelque chose, ne
devons-nous pas en reconnaître ici le trait essentiel ? – dans l’intrusion radicale de quelque
chose de si Autre à l’être vivant humain que constitue déjà pour lui le fait d’être passé dans
l’atmosphère, qu’en émergeant à ce monde où il doit respirer, il est d’abord littéralement
étouffé, suffoqué. C’est ce que l’on a appelé le trauma – il n’y en a pas d’autre –, le trauma
de la naissance, qui n’est pas séparation d’avec la mère mais aspiration en soi d’un milieu
foncièrement Autre. Bien sûr, le lien n’apparaît pas clairement de ce moment avec ce que l’on
peut appeler la séparation du sevrage. Cependant, je vous prie de rassembler les éléments de
votre expérience, expérience d’analystes et d’observateurs de l’enfant, sans hésiter à
reconstruire tout ce qui s’avère nécessaire pour donner un sens au terme de sevrage. Disons

1. Cf. Lasègue C., « De l’anorexie hystérique », Archives générales de médecine, tome XXI, vol. I, avril 1873, p. 385-403
(art. republié in Lasègue C., Écrits psychiatriques, Toulouse, Privat, 1971, p. 135-150).

205
Carole Dewambrechies-La Sagna

que le rapport du sevrage à ce premier moment n’est pas un rapport simple, le rapport de
phénomènes qui se recouvrent, mais bien plutôt quelque rapport de contemporanéité. Pour
l’essentiel, il n’est pas vrai que l’enfant soit sevré. Il se sèvre. Il se détache du sein, il joue.
Après la première expérience de cession dont le caractère déjà subjectivé se manifeste
sensiblement par le passage sur sa face des premiers signes ébauchant, rien de plus, la mimique
de la surprise, il joue à se détacher du sein et à le reprendre. S’il n’y avait déjà là quelque chose
d’assez actif pour que nous puissions l’articuler dans le sens d’un désir de sevrage, comment
même pourrions-nous concevoir les faits très primitifs, très primordiaux dans leur apparition,
de refus du sein, les formes premières de l’anorexie dont notre expérience nous apprend à
chercher tout de suite les corrélations au niveau du grand Autre ? »2

C.D.L.S. – Oui, c’est un très bel extrait qui a, de plus, l’intérêt de faire référence à
l’anorexie du nourrisson qui fait partie de la clinique de l’anorexie. Je n’ai pas la
pratique de l’anorexie du nourrisson, ce sont des services de pédiatrie et leurs
intervenants qui s’en occupent.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne
J.M. – C’est un cas de figure beaucoup plus rare que celui de la jeune fille…

C.D.L.S. – Mais il est évidemment en toile de fond et il montre bien le rapport de


Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne

l’anorexique au désir de l’Autre. C’est quelque chose de très important. Pour le petit
enfant, l’Autre, c’est bien sûr sa mère. Pour la jeune fille de quatorze ou quinze ans, de
quel Autre s’agit-il dans son refus ? Je crois qu’il est très important de voir que ce n’est
pas l’Autre de l’Œdipe ; on n’en est plus à la mère de l’Œdipe comme étant
l’interlocuteur auquel s’adresse ce symptôme. L’Autre, c’est aussi bien la société dans
laquelle cette jeune fille grandit, le discours qui s’y tient, les idéaux que cette société a,
concernant sa jeunesse, concernant les jeunes filles, concernant l’esthétique des jeunes
filles, le rôle des femmes…
Que veut-on pour nos jeunes filles ? Quelle idée avons-nous des femmes ? Que leur
propose-t-on ?
On observe là un temps d’arrêt chez ces jeunes filles, un temps d’arrêt qui peut être
dramatique avec un arrêt sur l’objet rien qui peut mettre en péril leur vie, puisque vous
avez eu raison de commencer tout à l’heure en disant qu’on peut mourir d’anorexie
mentale. C’est quelque chose à prendre très au sérieux. Quand il a décrit le tableau en
1873, Lasègue a attiré l’attention sur le fait que c’était quelque chose de grave et qu’il ne
fallait pas penser : « ça va s’arranger avec l’âge ». Cela peut tout à fait ne pas s’arranger.

J.M. – Pour en finir avec les statistiques, vous dites d’ailleurs que près de 10 % des malades
ne guérissent pas et donc finissent par mourir.

C.D.L.S. – Ce sont les statistiques des services de médecine et de réanimation qui


reçoivent ces jeunes filles pour les nourrir quand elles sont au bord du coma. Ils
signalent qu’il y a dans leurs statistiques 10 % de décès, ce qui est énorme.

2. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Le Seuil, 2004, p. 378-379.

206
L’anorexie des jeunes filles

J.M. – En général, la prise en charge s’effectue en milieu hospitalier.

C.D.L.S. – Il est rare en effet – je ne dis pas que cela n’arrive jamais, cela m’est arrivé
une fois – de rencontrer une jeune fille dans un état constitué d’anorexie tel qu’on le
décrivait tout à l’heure, qui puisse directement bénéficier d’une analyse, même si elle a
l’air de le demander sous la pression de ses parents et de son entourage. Le plus souvent,
c’est une hospitalisation qu’il convient de mettre en place, mais une hospitalisation
dans des conditions particulières qui lui permettent de modifier son rapport à ce
symptôme. Ce point constitue cette fois la trouvaille – vous avez cité Lasègue – la
trouvaille de Charcot 3. Celui-ci, douze ans après Lasègue, reçoit une petite jeune fille
d’Angoulême, très malade, en très mauvais état et, en écoutant ses parents, il a l’idée
qu’il faut absolument la séparer de ces derniers, qu’elle pense qu’ils sont partis, qu’elle
le croie. Charcot était évidemment un très grand clinicien ! Il procède ainsi et fait partir
les parents, et ce, avec beaucoup de difficultés. Cela met en évidence la dépendance des
parents à l’égard de la jeune fille. Ce n’est pas d’ailleurs réciproque. La jeune fille n’est
plus dépendante de ses parents. Elle a réussi à obtenir que ses parents soient dépendants

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne
d’elle. Nous reviendrons peut-être là-dessus tout à l’heure avec un très beau texte de
Jacques Lacan.
Il faut donc que la jeune fille perde l’appui qu’elle prend sur l’angoisse de l’autre. C’est
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne

ce qui me paraît fondamental et opératoire. Il me paraît beaucoup plus intéressant de


prendre les choses par ce biais que de les prendre par le biais de faire manger quelqu’un
qui ne veut pas manger.

J.M. – Je vais citer une autre de vos formules : « Opposer dans un rapport dialectique la
toxicomanie du rien, à l’angoisse du milieu familial. »4

C.D.L.S. – Une fois que le sujet est séparé de l’angoisse du milieu familial, on peut
avoir la chance que lui-même retrouve un rapport propre à l’angoisse. Cette angoisse
dont vous rappeliez par l’extrait de Lacan que vous venez de lire qu’elle est absolument
nécessaire à la constitution de tout sujet. Vous le disiez d’ailleurs précédemment, un
sujet qui ne connaît pas du tout d’angoisse est un sujet dont on peut supposer qu’il ne
va pas très bien. C’est le cas de ces jeunes filles qui sont en train de mourir et qui ne
sont absolument pas angoissées. Il faut qu’elles retrouvent un rapport à l’angoisse.

J.M. – On vient d’évoquer la thèse de Charcot sur l’isolement. Il est donc préférable – on vient
de comprendre pour quelles raisons – d’isoler ces jeunes filles de leur milieu familial dans un
premier temps, notamment par l’hospitalisation. Puis ensuite vient le temps de l’analyse.

C.D.L.S. – Il y a certes l’analyse, mais – et c’est peut-être cela que j’aimerais faire passer
auprès de nos auditeurs – il y a aussi l’usage des concepts de la psychanalyse y compris

3. Cf. Charcot J. M., « De l’isolement dans le traitement de l’hystérie », dix-septième leçon sur les maladies du sys-
tème nerveux, in Œuvres complètes, tome III, Paris, Le Progrès Médical / Lecrosnier et Babé, 1890, p. 238–252.
4. Dewambrechies-La Sagna C., « Un cas de toxicomanie du rien », Mental, n° 2, mars 1996, p. 149-157.

207
Carole Dewambrechies-La Sagna

dans la vie quotidienne de la jeune fille hospitalisée. Il ne s’agit pas de la psychanalyse


réduite à l’interprétation, puisque, pendant toute une phase du traitement,
l’interprétation signifiante n’a aucun effet sur ces jeunes filles. Il ne s’agit pas du tout
d’interpréter quoi que ce soit. Elles ont d’ailleurs elles-mêmes des tas de théories qu’elles
ont lues dans les journaux, qu’elles sont allées chercher sur Internet. Elles savent tout
sur tout. Elles savent tout sur l’alimentation, tout sur la diététique. Elles savent à dix
grammes près, sans balance, combien elles pèsent. Et tout ce savoir leur est
complètement inutile.

J.M. – Pour guérir en tout cas ou peut-être ne pas guérir…

C.D.L.S. – Cela leur est en effet utile pour ne pas guérir. Il ne faut donc pas rajouter
de savoir inutile, ne pas dégoûter davantage ces jeunes filles. Ce que je dis aux
intervenants qui rentrent dans les chambres, qui, comme moi, rencontrent ces jeunes
filles, c’est plutôt de parler des petites choses de la vie, de parler de rien, de parler du
temps qu’il fait, de parler du roman que la patiente vient de terminer. Elles lisent en

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne
général des romans pendant le temps de l’hospitalisation. Elles retrouvent le plaisir de
lire qu’elles avaient perdu, et on ne se précipite pas sur des significations, des
interprétations telles que : « Vous ne mangez pas parce que… »
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne

J.M. – Vous dites d’ailleurs que vous évitez de parler de ce qui concerne l’alimentation et la
nourriture.

C.D.L.S. – Absolument. J’essaie plutôt de montrer, de faire toucher du doigt à la jeune


fille que cela n’est pas seulement un problème de poids. C’est un problème plus vaste.
En général, ces jeunes filles ont perdu la joie de vivre. Elles n’ont plus de contact avec
leurs camarades. Elles sont premières de la classe, et ce, jusqu’à la dernière limite. Leur
rapport à l’Autre est profondément altéré par leur rapport au rien.

J.M. – Dans la cure psychanalytique, il s’agit d’une prise en charge plus globale de la psyché
du patient.

C.D.L.S. – Absolument. La difficulté, dans ces cas-là, est de faire en sorte que les
soignants, que les interlocuteurs de ces jeunes filles ne s’angoissent pas et qu’ils puissent
présentifier pour elles une neutralité bienveillante. Des plateaux leur sont évidemment
portés trois fois par jour dans leur chambre et sont retirés une demi-heure après. Les
infirmières notent très précisément sur des cahiers ce qu’il reste sur les plateaux. Aucune
remarque n’est faite à ces jeunes filles à ce sujet. Elles ne sont pas félicitées quand elles
ont fini leur plateau, elles ne sont pas grondées quand elles n’y ont pas touché. De cela,
on ne parle pas. Tout est noté très soigneusement mais ne fait l’objet d’aucun
commentaire et on parle d’autre chose. Évidemment, au bout de quelque temps, la
jeune fille s’interroge : « Mais alors, qu’est-ce que vous voulez ? Si votre désir n’est pas
un désir de me guérir, c’est un désir de quoi ? » Et à ce moment-là, quelque chose de
l’ordre de la guérison se met en place mais à condition de ne pas le vouloir.

208
L’anorexie des jeunes filles

J.M. – Oui. Je vois toute la subtilité.

C.D.L.S. – Il ne faut pas opposer une volonté à une autre. Vous ne pouvez pas, par
votre volonté, médicale, psychanalytique…

J.M. – Cognitivo-comportementale.

C.D.L.S. – Alors là, évidemment…

J.M. – Encore moins !

C.D.L.S. – Vous ne pouvez pas faire un bras de fer au sujet de l’alimentation. Je crois
qu’il est en revanche beaucoup plus intéressant de voir que le bras de fer se passe sur le
terrain de l’angoisse. Ces jeunes filles hospitalisées vont angoisser terriblement
l’institution. Même les autres patients avec lesquels elles n’ont pas de contact, mais qui
sont au courant, s’angoissent. J’estime beaucoup plus intéressant et fructueux de mettre

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne
le problème sur le terrain de l’angoisse que sur celui de l’alimentation, où l’on
s’opposerait alors à la force d’une pulsion. Personne ne peut s’opposer à la force d’une
pulsion.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne

J.M. – On va avancer un petit peu sur cette question de la cure et de la prise en charge
thérapeutique avec ce nouvel extrait d’un autre séminaire de Jacques Lacan, Le Séminaire
La relation d’objet, qui nous fait entrer davantage dans le mécanisme à l’œuvre dans cette
affection psychique.

« Je vous ai déjà dit que l’anorexie mentale n’est pas un ne pas manger, mais un ne rien
manger. J’insiste – cela veut dire manger rien. Rien, c’est justement quelque chose qui existe
sur le plan symbolique. Ce n’est pas un nicht essen, c’est un nichts essen. Ce point est
indispensable pour comprendre la phénoménologie de l’anorexie mentale. Ce dont il s’agit
dans le détail, c’est que l’enfant mange rien, ce qui est autre chose qu’une négation de
l’activité. De cette absence savourée comme telle, il use vis-à-vis de ce qu’il a en face de lui,
à savoir la mère dont il dépend. Grâce à ce rien, il la fait dépendre de lui. »5

« On pourrait aller un peu vite, et dire que le seul pouvoir que détient le sujet contre la
toute-puissance, c’est de dire non au niveau de l’action, et introduire ici la dimension du
négativisme, qui n’est pas sans rapport avec le moment que je vise. Je ferais néanmoins
remarquer que l’expérience nous montre, et non sans raison, que ce n’est pas au niveau de
l’action et sous la forme du négativisme, que s’élabore la résistance à la toute-puissance dans
la relation de dépendance, c’est au niveau de l’objet, qui nous est apparu sous le signe du
rien. C’est au niveau de l’objet annulé en tant que symbolique, que l’enfant met en échec sa
dépendance, et précisément en se nourrissant de rien. C’est là qu’il renverse sa relation de
dépendance, se faisant, par ce moyen, maître de la toute-puissance avide de le faire vivre, lui

5. Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Le Seuil, 1994, p. 184-185.

209
Carole Dewambrechies-La Sagna

qui dépend d’elle. Dès lors, c’est elle qui dépend par son désir, c’est elle qui est à sa merci, à
la merci des manifestations de son caprice, à la merci de sa toute-puissance à lui. »6

J.M. – Voilà donc un extrait du Séminaire de Jacques Lacan avec cette logique implacable
que l’on voit à l’œuvre dans ce problème de l’anorexie, cette dialectique subtile du maître et
de l’esclave.

C.D.L.S. – C’est ce qui fait que l’on ne peut pas du tout homologuer l’anorexie à un
trouble du comportement, à un ne pas assez manger qui s’opposerait à un trop manger.
Ce n’est pas un trouble du comportement, c’est quelque chose d’infiniment plus subtil,
d’infiniment plus dialectique comme vous le dites et qui repose sur des mécanismes
pulsionnels que l’on ne va pas bouger comme ça. Il va falloir trouver le moyen de
surprendre le sujet pour le faire bouger un petit peu de sa position arrimée au rien, qui
l’immobilise.

J.M. – Vous évoquez dans la cure, ces effets de surprise que vous cherchez donc à créer.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne
C.D.L.S. – Il faut absolument arriver à orienter la cure, non pas du côté du sens, ce qui
nourrirait le symptôme, ce qui conforterait la jeune fille du côté des explications, mais
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne

du côté du hors-sens qui permet à la jeune fille de se resituer. Parce que, comme nous
le disions tout à l’heure, ces jeunes filles ont perdu un rapport authentique à la parole
et elles ne peuvent guérir qu’en le retrouvant. Si elles prennent du poids sans retrouver
ce rapport authentique à la parole, cela ne sert à rien, c’est même dangereux. C’est-à-
dire qu’une jeune fille qui prendrait dix kilos en gardant la même position subjective
risque tout à fait de se suicider en sortant du service. Ce serait très dangereux. Retrouver
un rapport authentique à la parole, c’est difficile mais fondamental.

J.M. – Le texte que l’on vient d’entendre illustre que la clinique de l’anorexie est une
clinique de l’objet.

C.D.L.S. – Jacques-Alain Miller avait opposé, d’une façon très parlante pour nous
cliniciens, la clinique du phallus et la clinique de l’objet. L’hystérie relève de la clinique
du phallus. Les jeunes filles hystériques s’intéressent beaucoup à leur conformité au
désir de l’Autre ; la clinique de l’objet, en revanche, place le sujet malade, souffrant,
dans une position qui est hors discours. Même s’il parle, il dit des choses convenues, il
récite des phrases toutes faites, il n’y a pas d’authenticité, il n’y a pas de dire. C’est le
produit de la dialectique que Lacan décrit dans le passage que vous venez de lire et
auquel il se réfère à plusieurs reprises dans son enseignement d’ailleurs.

J.M. – En particulier dans Le Séminaire La relation d’objet.

6. Ibid., p. 187.

210
L’anorexie des jeunes filles

C.D.L.S. – Dans Le Séminaire La relation d’objet, Lacan montre que l’objet est quelque
chose qui peut venir faire bouchon dans le développement d’une jeune fille, par
exemple.

J.M. – On voit que c’est un trouble du langage et c’est aussi ce qui rend la cure analytique
particulièrement délicate dans ces cas-là.

C.D.L.S. – Vous avez tout à fait raison. Mais ce n’est pas un trouble du rapport au
langage comme dans la psychose. Mais il est exact que le sujet est comme désarrimé du
langage.

J.M. – On pourrait dire qu’il ne dit rien finalement.

C.D.L.S. – Il ne dit rien.

J.M. – Il n’oppose rien au désir de ses parents.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne
C.D.L.S. – Vous avez encore raison. La parole est d’ailleurs pour lui, en général, frappée
d’une dévaluation très grande et il va falloir trouver un dispositif qui lui permette de
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 109.131.79.193 - 24/04/2018 20h43. © L'École de la Cause freudienne

redonner une valeur aux choses. Une jeune fille – actuellement hospitalisée dans mon
service – me dit en riant cette semaine, alors qu’elle est dans sa chambre, toute seule, et
qu’elle réclame des choses : « Ah ! Mais tout ça c’est du flan ! » Retrouvant ainsi la
possibilité du mot d’esprit, elle a raccroché la structure de langage. Elle est sortie
d’affaire. Pour l’instant, elle a pris trois cents grammes. Ce n’est rien du tout, mais nous
sommes sur la bonne voie parce qu’elle a retrouvé un rapport, par le mot d’esprit, à la
structure de l’inconscient. Elle peut se servir de son inconscient pour faire de l’humour.

J.M. – Merci, Carole Dewambrechies. Je ne vous ai pas demandé si vous aviez beaucoup de
succès dans le traitement de cette maladie.

C.D.L.S. – Oui. Ces jeunes filles vont bien.

211