Vous êtes sur la page 1sur 58

La crise du milieu de vie (1/2)1

On l’appelle pudiquement la « CMV ». La crise du milieu de


vie surgit entre 40 et 50 ans, bouscule l’être le plus solide en
apparence, plonge l’âme dans la déprime, ébranle les valeurs,
secoue les certitudes, fait surgir la mort dans la force de l’âge,
fouette la sexualité, creuse la soif d’infini. C’est l’heure du
grand chambard. Cette « seconde adolescence » est-elle
seulement une crise psychologique? Première partie de notre
enquête.

« Ça va? » - Il répond « Comme ci, comme ça ». Ou bien « Ça


va comme un lundi » même quand on est vendredi. Ou il cite
Gide: « Il ne faut pas avoir peur de ses hivers », alors qu’on est
en plein été. Le soleil brûle les yeux, l’astre est au milieu de sa
course; lui, au milieu de sa vie. Quarante-quatre ans. Une
femme, quatre enfants, un boulot. Tout pour être heureux. Il
n’est pas heureux. Plus envie de rien. Sauf de s’absenter, de
s’esquiver. Ou de tout casser. Du lointain de sa jeunesse enfuie,
il entend Maxime Leforestier fredonner: « À quoi ça sert, tout
ça? » L’impression d’étouffer. Insoutenable pesanteur de l’être.
Et cette grosse fatigue qui ne veut pas le lâcher malgré les
siestes interminables et les grasses matinées de plomb.

Pour combler les trous de la nuit, boucher les insomnies, oublier


la mort qu’il voit pour la première fois au bout de la route de sa
vie, il achète le dernier roman de Philippe Delherm, Le Portique
(Ed. du Rocher). Coup de poing. Ces lignes décrivent avec une
précision clinico-poétique son malêtre, sa douleur majuscule:
« ... Ça peut venir n’importe quand. On se croit fort, serein dans

1
FC n° 1177 du 05/08/2000
sa tête et dans son corps, et puis voilà. Un vertige, un malaise
sourd, et tout de suite on sent que ça ne passera pas comme ça.
Tout devient difficile. Faire la queue chez le boulanger, attendre
au guichet de la Poste, échanger quelques phrases debout sur le
trottoir. Des moments creux, sans enjeu apparent, mais qui
deviennent des montagnes. On se sent vaciller, on croit mourir
et c’est idiot ».

Pour se changer les idées, il s’engouffre dans un cinéma. « Quel


film, monsieur? - N’importe lequel - Kennedy et moi démarre
dans cinq minutes - Allons-y pour Kennedy ».

La paix dans la salle obscure, loin de l’agitation du bureau, du


regard inquiet de sa femme, des cris des enfants. Ici, il peut
fermer les yeux sans qu’on lui pose de questions. Solitude
chérie. Durant deux heures, pas de sourires à faire, pas de
personnage à jouer.

Le film? Un type qui s’enfonce dans la déprime comme dans un


coulommiers trop mûr. «J ‘ai 48 ans, je suis rien... », lâche
Simon, le héros, interprété par Jean-Pierre Bacri en « crise », un
journaliste-écrivain qui se fout de tout comme de l’an 40. L’an
40? L’âge du grand chambard.

« Mon vieux, c’est une bonne CMV [crise du milieu de vie,


ndlr], confirme un ami psychologue appelé à la rescousse. Jung
l’avait déjà identifiée sous le nom de "tournant de la vie". Un
tournant en épingle à cheveux, parfois. L’âge des bilans et des
remises en question. Ça peut être violent, et s’accompagner
d’une dépression. Mais c’est un rendezvous avec soi-même
qu’il ne faut pas fuir. »
Le CMViste se renseigne sur son mal, fouille les rayons des
bibliothèques désertées. Il déniche une étude joliment intitulée
Les Saisons de la vie d’un homme (Ballantine Books, New
York). L’auteur, le psychanalyste Daniel J. Levinson, l’a
publiée en 1979. Cette «transition de l’âge mûr» durerait, selon
lui, en moyenne cinq ans; elle aurait lieu entre 38 et 47 ans; la
fin de la crise se situerait, d’après ses statistiques, autour de 45,5
ans. Encore quelques années à tirer...

« Certains entendront les chuchotements du passé, d’autres


essaieront de les ignorer, écrit Levinson. Mais nous ne pouvons
éviter cette transition. Elle est aussi normale que de passer de la
dentition primaire à la denture permanente. »

Le dentiste, il y est justement. Quarante-quatre ans, c’est aussi


l’âge des premiers soucis de santé. La sagesse se fait attendre,
pas les dents du même nom. En attendant son tour, le CMViste
feuillette un magazine. Son regard effleure ces lignes de
Dominique Esseffer (Le Figaro Magazine du 1er mars 2000):
« J’ai voulu tout changer. Parce que je n’avais pas vu venir ces
40 ans. Vie confortable, femme et enfants. Ce qui m’importait le
plus est soudain devenu totalement étranger à mon existence.
Comme si je m’étais trompé de maison, un soir, en rentrant chez
moi... »

Pas de panique. « La CMV est une crise normale, se répète


l’affligé en se tenant la mâchoire. C’est un peu comme le milieu
des vacances, se raisonne-t-il. Tu vois arriver la fin du congé,
l’horizon du retour. Tout n’est plus possible: il faut choisir les
amis qu’on ne reverra pas; les excursions à sacrifier, les livres
qu’on n’aura pas le temps de lire... Et tu te dis: "Zut, ai-je
vraiment bien profité de cette première moitié de vacances? Pas
si sûr". Oh, que ça va vite... »

Certains psys surnomment la CMV la «maturescence». Une


crise de croissance « durant laquelle nos défenses immunitaires
psychologiques seraient fragilisées », précise le neuropsychiatre
Lucien Millet, auteur d’une étude approfondie, La Crise du
milieu de vie (Ed. Masson).

« Elle survient lors de la perception plus ou moins claire, mais


désormais inévitable, au moins partiellement, de l’altérité en
soi-même, de la faiblesse et de la médiocrité de l’identité
personnelle », conclut le spécialiste. Il ajoute que cette
découverte est souvent déniée par le sujet, qu’elle peut entraîner
«un profond désarroi intérieur, éprouvé sous la forme de
troubles psychopathologiques, dominés par l’anxiété et les
tendances dépressives», et que cette «modification interne plus
ou moins brusque» peut être accompagnée de «circonstances
dramatiques» qui vont de la dépression à l’alcoolisme, en
passant par l’infarctus, le divorce, ou des tentations
toxicomaniaques.

Merci docteur, nous voilà prévenus. « C’est une crise


psychologique et spirituelle déclenchée par le sentiment plus ou
moins conscient de notre finitude, et du passage imminent d’un
cap irréversible, assure à son tour le Dr Fernand Sanchez,
modérateur général de la Communauté des Béatitudes. Elle est
suscitée par la peur de la vieillesse, l’angoisse de la mort, et
déclenchée souvent par un événement choc, un changement de
statut, un échec, un accident, une baisse de potentialité un signe
précurseur de la mort, une manifestation de notre finitude, qui
dit quelque chose de notre manque de plénitude. »
« Car l’homme est fait pour la plénitude, poursuit Fernand
Sanchez; or, il prend conscience au milieu de sa vie qu’il est en
manque de cette plénitude; apparaît donc le désir d’une dernière
chance à saisir pour essayer de se réaliser soi-même. »

Plongé dans le tambour de l’essoreuse, le CMViste revoit


soudain ces virevoltes de collègues qui ont tout plaqué pour fuir
à l’autre bout de la planète, ces couples explosés, ces
séparations incompréhensibles qui ont émaillé la vie de ses
proches ces dernières années, ces amis consacrés qui ont envoyé
leur bure aux orties.

« A 40 ans, le temps, comme le cœur soudainement, se met à


battre la chamade, note la journaliste Armelle Oger dans son
livre Et si l’on changeait de vie (JC Lattès). Sur fond de bilan de
fond - qu’ai-je fait de ma vie? -, le compte à rebours commence.
Le temps presse. Il faut aller vite. Trop vite. Jusqu’à, parfois,
détruire ce que l’on a bâti.» Près de 30 % des Français, se disant
«plutôt heureux» à la trentaine, avouent avoir perdu ce bonheur
entre 40 et 45 ans.Quels sont les symptômes de la crise? «En
vrac: solitude, doute, manque de confiance, périodes de
dépression, absence de plaisir à accomplir ce que l’on faisait
normalement, indifférence devant la vie, ambivalence...»,
répond Jacques Gauthier, québécois de 48 ans, un rescapé de la
CMV (voir notre entretien la semaine prochaine). Sept années
de tunnel. Il en est sorti mort et ressuscité. Le survivant vient
d’écrire un guide pratique sur cette mutation: La Crise de la
quarantaine. Il poursuit l’énumération car il n’a pas perdu sa
langue durant sa déprime intime: «... besoin d’aventure et de
changement, difficulté à savoir ce que l’on veut, ennui,
conscience de la mort, grand besoin d’intériorité, nuit de la
Foi... »
« Il s’agit d’une crise existentielle dans laquelle se pose la
question du sens global de ma vie, souligne le Père Anselm
Grün dans son précieux livret La Crise du milieu de vie
(Mediaspaul): pourquoi estce que je travaille tant, pourquoi est-
ce que je m’épuise, ne trouvant même plus de temps pour moi?
Pourquoi, comment, dans quel but, pour quoi, pour qui? Vers la
quarantaine, les questions de ce genre émergent de plus en plus
souvent et elles viennent semer le trouble dans la conception de
la vie qui était la nôtre ».

La vie est un roadmovie: sur l’autoroute de la première moitié


de la vie, impossible de rebrousser chemin. Sauf accident. Les
choix pris à 20 ans nous propulsent à 40 ans et plus. «Un adulte
mûri a de la difficulté à s’écarter de ce qu’il a déjà construit par
ses choix antérieurs», souligne le Pr Millet.

On appuie sur l’accélérateur. File jeunesse! On savoure la


vitesse, on avale les kilomètres: les années de formation, les
émois amoureux, les émotions des premières réalisations
affectives et professionnelles... On est son propre maître - du
moins le croiton -, en affaires, en famille, et même dans sa
relation à Dieu. Vers 4045 ans, on dépasse le panneau «MiVie».
Un soupçon d’inquiétude et quelques regrets viennent alors
gâcher la belle assurance: eston vraiment sur la bonne voie?

La CMV, c’est la fin du premier tronçon. Une station-service


pour faire le plein, les niveaux, vérifier la destination et
l’itinéraire, rectifier la route. C’est le moment ou jamais de jeter
un coup d’œil dans le rétroviseur.

Tous ne franchissent pas l’étape de la même façon. Les uns


continuent, nez sur le guidon, pied au plancher, sur une route
tracée d’avance, une existence marquée par la stabilité et la
continuité. D’autres «gèrent» la crise en douceur, sans douleur.
Pour d’autres enfin, la CMV est synonyme de turbulences
douloureuses et de conflits violents. Ce qui est remis en cause
touche à tous les domaines: conjugal, affectif, familial, social,
professionnel... « L’âge terrible, implacable, qui ne pardonne
rien », disait Péguy.

« Le bilan du midi de la vie comporte souvent des éléments


importants de regrets et de déception, diagnostique le Pr Millet,
d’autant que le temps s’amenuise pour mener à bien les
aspirations encore non réalisées. Diverses tentations se
présentent alors au sujet: assumer le passé et reconnaître la
valeur de ce qui a été créé; parfois il lui suffira d’épanouir la
situation actuelle , le sujet va alors devenir profondément
créateur, notamment de sa propre vie, et aussi de ce qui la
conditionne; il devient alors un "créateur tardif ". Parfois, au
contraire, le sentiment d’échec l’emporte avec tant d’intensité
que le sujet éprouve le désir de détruire son passé, de mourir à
soi-même pour devenir autre. »

Propos désabusés entendus au péage de la MiVie, à la buvette


des CMVistes: «Jusqu’ici, j’avais l’impression de gravir une
montée à fond de train. Mais quand je suis arrivé soudain au
sommet, j’ai découvert un panneau Stop, en face, au bout de la
pente, de l’autre côté. Je me suis retourné et j’ai regardé le
chemin parcouru. Qu’aije bâti dans le fond?... J’ai repoussé
certains engagements pour profiter de la vie, et me voilà,
comme un c..., seul, du fric en poche, sans autre horizon que la
mort. - Moi, j’ai sacrifié ma vie conjugale, familiale, spirituelle,
pour mon boulot. Or, ce que j’ai bâti professionnellement ne me
comble pas... »
« A 40 ans, les hommes n’aiment pas réfléchir à leur destin
parce qu’ils ont le sentiment d’avoir gâché leur vie », note
Danièle Laufer, journaliste, dans son ouvrage Quarante ans
(Plon). Certains pètent un plomb, découvrent qu’ils étouffent en
eux-mêmes, dans leur couple dans leur propre famille. Mesurent
le grand écart entre les aspirations rêvées de la jeunesse et les
réalisations de l’âge adulte. Sans miséricorde intérieure, le choc
est parfois destructeur.

Plus d’échappatoire. La mort n’était jusque-là qu’un horizon


lointain, un concept vague aux contours noirs de faire-part. Elle
surgit, et n’est plus une ombre. « On se savait mortel... Tout à
coup, on se sent mortel », disait Roland Barthes.

« C’est à l’heure mystérieuse du midi de la vie que la parabole


s’inverse et que se produit la naissance de la mort », affirme
Jung. Et le psychologue Jaques ajoute: « Le paradoxe est que
l’entrée dans la fleur de la vie, dans l’étape de
l’accomplissement, marque le début de la fin. La mort en est le
terme ».

Le sentiment d’immortalité propre à la jeunesse abandonne


l’homme mûr. Il passe de l’insouciance à la vulnérabilité. Il
entre dans le « processus de décomposition », selon le mot de
Fitzgerald. L’âge de la mort a beau reculer, celle-ci ne s’absente
pas pour autant. Cette prise de conscience pousse les
« quadras » et les « quinquas » à faire le bilan de leur vie, à
tenter de lui donner un sens qui survivra à la mort. Avec parfois
un sentiment d’urgence.

Le Pr Millet évoque l’«a ngoisse sexuelle », comme une donnée


importante de la CMV. Et souligne « le besoin de se prouver à
soi-même sa capacité de séduction pour se cacher le début du
vieillissement ». Paradoxalement, c’est à cet âge où les idoles de
la vie commencent à révéler leur vacuité que des hommes
plaquent femme et enfants pour une jeunette de 20 ans.

« A 35 ans, on a encore toute la vie devant soi, mais à 44, on n’a


plus de temps à perdre, résume Gilles, 44 ans, professeur de
philosophie. C’est un âge inconfortable: je suis trop vieux pour
être encore id

Nous l’avons vu la semaine dernière, la CMV peut être le lieu


d’une nouvelle rencontre avec Dieu et avec soi-même. Le
Québécois Jacques Gauthier (*) en témoigne dans « La Crise
de la quarantaine » (Le Sarment/Fayard). Ce livre, il l’a mûri
durant sept ans... de crise. Rencontre.2

Votre CMV a démarré comment?

Par l’envie de tout foutre en l’air! J’avais tout – une femme qui
m’aimait, quatre enfants en bonne santé, un statut social, une
maison, des livres publiés, etc. –, mais il n’y a avait rien à faire:
j’étais submergé par l’ennui, la désillusion, le découragement, et
parfois le désespoir. J’éprouvais une grande lucidité face à mes
limites.

Vous n’avez pas essayé de vous raccrocher à Dieu?

J’étais complètement sec spirituellement! J’avais tout, mais il


me manquait le Tout, Celui que je croyais aimer. Le Dieu de
l’enfance s’était esquivé... La messe était devenue une corvée, la
prière un désert.

Mais vous aviez une famille pleine d’amour!


2
FC n° 1178, 12/08/2000
Je n’avais plus envie de voir personne; je me sentais étranger au
sein de ma propre famille. L’expérience de la banalité
quotidienne et de la médiocrité contredisait l’idéal que j’avais
eu l’impression d’avoir en moi.

J’étais assailli de questions: où va ma vie? Me suis-je trompé


dans mes choix? A quoi bon tout ça? Qu’est-ce que j’ai fait de
mon existence? Ne devrais-je pas changer de femme, de travail,
de maison? Ne suis-je pas prisonnier de mon mariage, de mon
emploi? Pourquoi est-ce que je me fatigue tant? Ai-je vraiment
accompli quelque chose d’important? Est-ce que je vaux
quelque chose? Qu’est-ce que cela me donne de croire, de prier?
Pourquoi Dieu ne répond-Il pas à ma détresse? Qu’est-ce qui me
fait vivre?...

Et vous en êtes sorti vivant?

Il s’en est fallu de peu... En 1995, une double pneumonie a failli


m’emporter. Plus rien ne me retenait à la vie, je me sentais si
vieux au dedans de moi... Je me suis senti partir. Puis, après une
nuit d’agonie, au petit matin, j’ai cessé de me battre, et j’ai reçu
une grâce d’abandon. J’ai accueilli ma mort. J’ai lâché prise,
enfin, j’ai accepté mes limites. Je me suis rendu.

À partir de ce moment-là, j’ai commencé à revivre. Je suis sorti


de cette crise alors que nous entrions dans l’année du centenaire
de la mort de sainte Thérèse de Lisieux, celle qui nous a invités
à « supporter avec douceur nos imperfections ». J’ai découvert
que sa « petite voie » était une clé pour "réussir" la crise de
maturité.
La rencontre avec Thérèse a signé la fin de ma quarantaine, ce
long Carême de sept ans.

Sept ans pour écrire votre livre?

Non, je l’ai écrit d’un jet, en deux mois... mais après sept ans de
mûrissement. Sept ans qui m’ont mis à nu. On ne peut donner à
boire que l’eau de son propre puits...

Peut-on dire que Thérèse Martin a fait une CMV alors


qu’elle est morte à 24 ans?

Thérèse, c’est une étoile filante, une vie en raccourci. Elle a


connu cette nuit du milieu de la vie. Et sa petite voie de
libération, faite de confiance et d’abandon, est le remède parfait
pour soigner cette crise de doute, de solitude, de morosité, de
mélancolie, où le désespoir rôde, où l’on n’habite plus le pays
de son enfance.

La CMV, n’est-ce pas la conséquence du nombrilisme de


l’homme contemporain?

Non, même si nous ressentons cette crise peut-être plus


intensément dans notre société immature et adolescentrique.
Mais il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Relisez Dante. Le
grand poète italien exprime bien dans La Divine Comédie - qu’il
a commencé à écrire en 1306, à l’âge de 41 ans - les remous de
cette mutation: « Au milieu du chemin de notre vie, / je me
trouvai dans une forêt obscure, / égaré hors de la voie droite. /
Ah, comme est chose dure à dire qu’elle était / cette forêt
sauvage et âpre et forte, / qui dans la pensée fait revivre la
peur! »
Apparemment, ça ne touche pas tous les quadragénaires?

Qui échapperait totalement à ce désir très puissant de vivre


avant de mourir? Certains le vivent sans s’en rendre compte;
d’autres, plus cérébraux, le camouflent; d’autres sont en
éternelle crise; certains, enfin, ne veulent pas aller au Suite bout
de ce que la crise demande...

Peut-on y échapper?

Il ne faut pas tenter d’y échapper, mais y consentir. C’est une


grâce douloureuse, une métamorphose qu’il faut laisser
s’accomplir.

Quel en est le symptôme le plus significatif?

L’insatisfaction. Il faut la regarder en face, l’accepter, faire


corps avec elle. L’insatisfaction nous place dans la ligne de
vérité de notre être: qui suis-je? Quel est mon désir profond?
Quelles valeurs me font vivre? Notre société donne l’illusion de
rassasier en gavant les désirs, mais cela ne fait qu’aiguiser la
soif. Dans cette crise, notre être profond veut nous parler et nous
dire que les biens que nous convoitons ne le comblent pas.

Il est bon d’être insatisfait, puisque Dieu seul peut nous


combler. Il faut se sentir rien pour accueillir le Tout. Dieu nous
accueille dans notre vacuité. Même notre conjoint ne peut pas
nous combler...

C’est pourquoi tant d’hommes vont "voir ailleurs"?


La tentation de fuir vers une autre femme, jeune si possible, est
une recherche inconsciente de l’inaccessible fontaine de
jouvence. La bêtise nous guette à 40 ans...

C’est le fameux «démon de midi»?

En fait, ce terme a été inventé par les Pères du IVe siècle pour
baptiser l’acédie - une sorte de dépression religieuse qui se
manifeste par un ras-le-bol, un dégoût, un ennui pour les choses
spirituelles. Ils l’ont appelée «démon de midi» car elle frappait
les anachorètes au milieu du jour, en pleine chaleur. C’est
devenu synonyme de luxure, mais ça n’est pas que cela (1).

La CMV a des conséquences dans le couple?

Elle peut provoquer conflits, mésentente, incompréhensions,


parfois rupture. Mais il y a aussi une sorte de CMV du couple:
je suis convaincu qu’aucun couple ne peut accéder à la maturité
de son amour et redécouvrir le bonheur d’être ensemble sans
traverser une période plus critique, généralement située entre 35
et 45 ans.

Cela se manifeste pour beaucoup par une remise en cause des


valeurs conjugales de fidélité, de confiance, de tendresse; par
une disparition ou un affaiblissement du projet commun (on
pense au divorce); un éparpillement dans de nouvelles aventures
(le besoin de se prouver sa capacité de séduire); une envie de
sortir du rôle dans lequel on est enfermé (la recherche
d’intimité); une fuite de la réalité dans le rêve (on joue à
l’adolescent)...

Jung prétendait que la quarantaine était l’âge des


« catastrophes conjugales »...
Un tiers des divorces a lieu entre dix et dix-neuf ans de mariage,
lorsque les conjoints ont entre 40 et 50 ans (2). On peut risquer
trois explications: la relation n’est pas vécue comme une
alliance à bâtir tous les jours; la différence n’est pas respectée;
l’alliance n’est pas considérée comme une alliance à toute
épreuve. Au lieu d’approfondir avec soi-même et son conjoint
ce sens de la vie qui fait défaut, on s’évade à l’extérieur ou on
veut tout laisser tomber.

Or, cette crise est normale. Si elle est bien vécue, elle précède
l’étape de l’acceptation de la différence de l’autre, ou chacun
rechoisit son conjoint. Une étape de réconciliation profonde.

La CMV, comment en sortir?

J’y vois quatre issues possibles:

- la mise au rancart du désir par des adultes aigris qui vont rester
prisonniers de leur passé et de leurs déceptions;

- l’emballement du désir dans une sorte de dispersion fiévreuse:


on se lance dans des projets et des relations qui nous éparpillent
et nous font oublier notre finitude;

- la domestication du désir: l’idéal a disparu, et l’adulte, devenu


pragmatique, ne rêve plus;

- ou bien, la conversion du désir: nous sommes conduits par


l’Esprit Saint à l’abandon, au décentrement de soi, à l’humilité,
à la reconnaissance de la gratuité du désir de Dieu, si désarmé et
si près de nous en son Fils.

Y a-t-il une médication?


Des larmes et des larmes. Il faut que ça coule... Il est bon de se
faire accompagner par une personne d’expérience. Et surtout, ne
rien faire. Le plus grand effort est de ne pas faire d’efforts.
Laisser Dieu agir, dans la confiance.

Laisser Dieu agir?

S’abandonner, lâcher prise, accepter ses limites, enlever ses


masques sociaux, viser l’authenticité, se fier à ses intuitions,
admettre sa souffrance, apprivoiser son côté sombre, habiter son
désert intérieur, suivre le désir qui fait vivre, refaire ses choix,
approfondir ses convictions, ne pas trop se prendre au sérieux,
se décentrer de soi pour aller vers l’autre, devenir soi-même,
consentir à sa nuit, redécouvrir la prière, se laisser aimer par le
Dieu qui ressuscite les morts... et lire mon livre (éclat de rire).

Pour ce qu’on appelle habituellement le « bel âge », ce n’est


pas folichon comme programme!

Le bel âge, c’est pour plus tard, vers les rives sereines de la
cinquantaine ou de la soixantaine. La quarantaine se caractérise
par un entre-deux: la réussite ou l’échec, la Foi ou le doute, la
durée ou l’aventure, le silence ou le divertissement, le
superficiel ou l’essentiel.

Cet âge, qui ne peut que décliner vers la mort, demande


l’approfondissement des convictions, la stabilité de l’être. Le
choix est clair: la sainteté, ou la débauche...

C’est l’âge des re-choix?

Oui, mais les choix du moi profond. L’adulte tente de s’adapter


non plus au monde extérieur mais à son monde intérieur. Avant,
on comblait des besoins; désormais, on réalise des désirs. Mais
le seul désir qui peut faire vivre, c’est le Christ. A la
quarantaine, on ne veut plus faire des choses qui ne soient pas
conformes au désir d’aimer qui habite nos profondeurs.

Par ailleurs, on n’a plus la même force; les enfants grandissent


et nous échappent; Dieu nous mène à la nuit. C’est le combat de
Jacob. Nous réalisons qu’il ne sert à rien de se battre contre
Dieu. Déposons les armes, et laissons-Le s’enfanter en nous,
dans cette fine fleur de l’âme qui est son sanctuaire.

Un temps d’intériorisation?

Oui. Le temps de la réalisation de son Soi, comme disait Jung.


Jean Cocteau l’évoque très bien: « Me voici maintenant au
milieu de mon âge. / Je me tiens à cheval sur ma belle maison. /
Des deux côtés je vois le même paysage. / Mais il n’est pas vêtu
de la même saison ».

À la quarantaine, nous sommes à califourchon sur notre vie -


position stratégique, mais très inconfortable. Nous apercevons le
premier versant de notre vie. Cette saison fut souvent imposée
de l’extérieur, avec une image idéalisée du moi. Le deuxième
versant correspond à une saison intérieure, d’alliance et de paix.
L’homme y est invité à changer son cœur de pierre pour un
cœur de chair.

Vous êtes un spécialiste de Patrice de La Tour du Pin. Ce


poète mystique a-t-il lui aussi traversé cette nuit de la vie?

Les crises de sécheresse n’ont pas manqué dans sa vie, mais on


peut dire qu’il a vécu huit à dix ans dans l’angoisse, au moment
de la quarantaine, s’interrogeant sur le sens de son œuvre. Il lui
est arrivé à cette époque de mettre parfois une semaine pour
écrire une seule phrase, lui qui écrivait comme il respirait.

C’est ce qui lui a permis d’écrire ces vers sublimes: « Il suffit


d’être et vous vous entendrez / Rendre la grâce d’être et de
bénir; / Vous serez pris dans l’hymne d’univers, / Vous avez tout
en vous pour adorer » (3).

Luc Adrian

(1) Nous consacrerons prochainement un dossier sur le « démon


de midi » et les personnes consacrées.

(2) En France, une étude menée par le ministère de la Justice


auprès de cent vingt mille couples, publiée à la fin de l’année
1999, montre qu’en moyenne le divorce vient interrompre
quatorze années de mariage, quand la femme est âgée de 38 ans
et l’homme de 40 ans.

(3) Lire l’analyse de cet hymne dans « Que cherchez-vous au


soir tombant? » (Cerf/Médiaspaul, 1995), ainsi que dans « Prier
15 jours avec Patrice de La Tour du Pin » (Nouvelle Cité,
1999).

(*) Jacques Gauthier, 48 ans, marié, est père de quatre enfants.


Théologien et poète, il est notamment l’auteur des « Défis du
jeune couple » (Le Sarment/Fayard), et de deux livres sur
Thérèse de l’Enfant-Jésus: « Toi, l’amour. Thérèse de Lisieux »,
et « Thérèse de l’Enfant-Jésus, Docteur de l’Eglise » (Anne
Sigier, 1997).

Quelques livres
- « Passages spirituels », par le Père Benedict Groeschel,
Editions des Béatitudes, 263 p., 119 F.

- « La Crise du milieu de vie, une approche spirituelle », par


Anselm Grün, Médiaspaul, 77 p., 54 F.

- « La Crise de la quarantaine », par Jacques Gauthier, Le


Sarment/Fayard, 155 p., 79 F.

- « La Crise du milieu de vie », par Lucien Millet, Masson, 212


p., 165 F.

- « Le Moine et le Psychiatre », par le Père Amédée et


Dominique Megglé, Bayard Editions/Centurion, 192 p., 110 F.
Quand le «démon de midi» guette
les croyants 3
Le «démon de midi» n’est pas seulement ce que l’on croit…
Les Pères du Désert nommaient ainsi une tentation qui
menace tous les croyants, spécialement les personnes
consacrées: l’acédie. Cette tristesse spirituelle, mère de la
désespérance, était autrefois le huitième péché capital. C’estle
mal de notre époque. Voici pourquoi.

Appelons-le Bernard. Le Père Bernard. Sept ans après les


événements, il en frémit encore. «Le diable… Le diable au
corps!» Ce quinquagénaire athlétique, au physique d’acteur
américain – Redford un peu enveloppé –, évoque le «démon de
midi» avec un mélange d’incompréhension et d’effroi.

«Ma paroisse “tournait” bien, se souvient-il, je me “défonçais”


en mille activités, et tout d’un coup…» Il tombe amoureux
d’une jeune femme, mariée, mère de trois enfants, responsable
de catéchèse. «Avec la passion ravageuse d’un adolescent,
ajoute-t-il. Tout a volé en éclat, mes vœux, mon sacerdoce, ma
vocation. Une seule idée m’obsédait: partir avec elle.»

Il faudra un douloureux combat, deux ans de «retirance», la


sollicitude ferme et paternelle de son évêque, pour que le Père
Bernard puisse retrouver la paix du cœur. Et son ministère.

Diable au corps? Le «démon de midi» n’est pas seulement cette


vague de chaleur, à l’aura sulfureuse, qui vient arracher, dans la
torpeur du milieu de la vie (1), les hommes à leur promesse de
3
FC 1207 du 03/03/2001
fidélité. «Réduire le “démon de midi” à la luxure, c’est occulter
sa nature profonde», proteste le Dr Fernand Sanchez, de la
Communauté des Béatitudes, l’un des pionniers de
l’accompagnement psycho-spirituel.

C’est Evagre le Pontique, au IVe siècle, qui surnomme ainsi


l’«acédie» (lire notre entretien ): ce «démon» de la morosité, de
la déception, de l’insatisfaction, est le subtil ennemi du moine,
l’«Alien» qui tente de le pénétrer et de le ronger de l’intérieur.

Seize siècles plus tard, dans son roman Le Démon de midi,


l’écrivain Paul Bourget expliquera: «Pour nos anciens, le
dœmonium meridianum était un véritable démon, la tentation du
milieu du jour, particulière aux cloîtres.

»Ils avaient observé que la sixième heure, notre midi, est


redoutable au religieux. La fatigue du corps, épuisé par la veille
et le jeûne, gagne l’âme qu’un trouble envahit. L’æcedia monte,
ce dégoût, cette tristesse des choses de Dieu qui donne au
cénobite la nostalgie du siècle quitté, le désir d’une autre
existence, une révolte intime et profonde».

L’envie d’aller voir ailleurs

Ce blues de l’âme n’épargne aucun croyant, mais il frappe les


consacrés avec prédilection. «Je ne désirais plus qu’une chose:
quitter mon monastère, aller voir ailleurs, confie Sœur S., 45
ans, religieuse depuis dix-huit ans.

»J’avais l’impression d’avoir gâché le meilleur de ma jeunesse,


d’avoir sacrifié un mari et des enfants. Tout me paraissait lourd,
sans saveur. Le poison du doute était entré en moi. Je ne cessais
de me répéter: A quoi bon, dans le fond, à quoi bon?»
C’est la “bof” tentation. Jean Sulivan l’a surnommée
«aquabonite»: non pas une liqueur monastique à consommer
avec tempérance, mais une crise spirituelle qui bouleverse sans
modération.

Qohélet le gémissant pourrait être le patron des «aquabonistes»:


«Vanité des vanités, tout est vanité, soupire-t-il dans le livre de
l’Ecclésiaste. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil… alors je
réfléchis à toutes les œuvres de mes mains et à toute la peine
que j’avais prise, eh bien, tout est vanité et poursuite de vent…»

Le huitième péché capital

Grosse fatigue? Lent étouffement. Le «démon de midi» est une


chute de tension des forces de l’âme. Une tristesse intérieure
s’insinue, qui engendre vide et ennui, abattement et dégoût.
Non, rien de rien, l’acédiaque n’attend plus rien de rien.

«C’est comme une mort qui enserre de tous côtés», précise


Alphonse Goettmann, prêtre de l’Eglise orthodoxe qui anime le
Centre Béthanie, avec son épouse Rachel – ils sont les auteurs
de Ces passions qui nous tuent (Presses de la Renaissance). «La
vie physique et spirituelle est remise en cause. Plus on a axé sa
vie en Dieu, plus on prend les moyens de la maintenir dans cet
axe, plus on est tenté par l’acédie.»

L’âme en a marre. «L’acédie mêle d’une manière particulière


sentiment de frustration et agressivité», souligne le cardinal
Christoph Schönborn, dominicain, archevêque de Vienne. Dans
son livre Aimer l’Eglise (Cerf), il met en garde les catholiques
déçus par une Eglise qui ne remplit pas ses promesses humaines
contre ce démon et son fiel amer.
«L’acédie a horreur de ce qui est là et joue en rêve avec ce qui
manque, écrit-il. Elle est une sorte d’impasse de la vie de l’âme.
Cette attitude proche du désespoir nous menace tout
particulièrement, nous les ecclésiastiques; elle met en danger
notre vie spirituelle et nous prive de l’élan de l’espérance.»

«Cette tristesse spirituelle a pris en notre siècle la forme grave,


inaperçue et redoutable de l’ennui, remarque à son tour le prêtre
philosophe Pascal Ide, de la Communauté de l’Emmanuel.
Flaubert et Bernanos en parlent longuement.

»C’est la maladie du diabolique “Monsieur Ouine”. Un village


sombre: “Cela commence par l’ennui”. Et Monsieur Ouine dit
au prêtre: “L’ennui de l’homme vient à bout de tout, Monsieur
l’abbé, il amollira la terre”. Tel est aussi l’aveu du Journal d’un
curé de campagne, dès la première page: “Ma paroisse est
dévorée par l’ennui. Voilà le mot”.»

La botte secrète de Satan

Attention, danger! Cet ennui profond est la «tristesse de ce


monde» (2 Co 7, 10), dont saint Paul affirme qu’elle conduit à
la mort: elle mène au doute de la miséricorde.

C’est pourquoi l’acédie était autrefois considérée comme le


huitième péché capital. Pour Thomas d’Aquin, elle est la racine
de la désespérance.

Désespérance? Dans une tour de La Défense, aux portes de


Paris, un homme trapu, à la carrure de Lino Ventura, voix
râpeuse de fumeur de brunes, pointe du doigt une silhouette
invisible sur l’immense paroi de verre du building voisin:
«Judas! Son péché n’est pas d’avoir trahi – ce qui est d’une
banalité redoutable: qui n’a pas vendu Jésus dans son histoire? –
, mais de ne pas avoir espéré qu’il était pardonnable. Voilà le
fond de l’acédie: “Je n’ai pas le droit à la miséricorde”. C’est le
péché contre l’esprit, le père de tous les péchés: celui qui donne
la mort».

Philippe Vaur, psychothérapeute depuis vingt-cinq ans, observe


les ravages de la crise du milieu de vie chez les cadres
d’entreprise, et propose une démarche de prévention au sein du
cabinet «Discerner». Quel est le rapport entre l’acédie et la
dépression du cadre supérieur? «Il y a souvent à l’origine de la
crise un nœud de l’adolescence qui n’a pas été dénoué et qui se
rejoue à la maturité de façon amplifiée. S’ajoutent souvent un
manque profond d’estime de soi, et ce sentiment récurrent: “Je
n’ai pas droit à la miséricorde”.»

Ce “psy” philosophe va plus loin: «L’acédie touche l’humain


même s’il n’adhère à aucune croyance. Combien de personnes
se balancent par la fenêtre en songeant: “C’est foutu, personne
ne peut me comprendre”, ou “Je ne suis pas digne d’être aimé”?

»De même, l’une des grandes causes des divorces aujourd’hui,


c’est moins les fautes accumulées par les conjoints, que de ne
pas croire qu’ils puissent se pardonner et être pardonnés.
L’acédie, c’est la botte secrète de Satan pour les personnes qui
ont un sens à leur vie, et qui ont résisté à l’attrait des autres
concupiscences – le désir du pouvoir, notamment!»

Trop beau pour être vrai!

Gustave Thibon l’appelait «désespérance de l’esprit». Le


Tentateur distille ce poison grâce à une arme raffinée: la
pseudo-humilité. L’homme «ne veut pas croire que Dieu
s’occupe de lui, le connaisse, l’aime, le regarde, soit à côté de
lui», note le cardinal Ratzinger dans sa pénétrante analyse de
notre société (Regarder le Christ, Fayard, 1992). Une vocation
si belle, un bonheur si grand? C’est trop beau pour être vrai!

Autre source de l’acédie: la volonté de se débarrasser de Dieu.


«La fuite de Dieu, première conséquence du péché des origines,
est devenue une volonté d’auto-création de l’homme par lui-
même», insiste le Père Pascal Ide.

Xavier Emmanuelli, ancien secrétaire d’Etat à l’Action


humanitaire, dénonce ce pacte prométhéen: «Tout se passe
comme si, il y a environ deux siècles, nous avions rompu le
contrat implicite avec Dieu, et nous avions accepté le pacte du
Diable. […] Satan nous a proposé la puissance, la connaissance
du bien et du mal, et le bonheur éternel, à condition que nous
renoncions à Dieu.

»Nous avons renoncé à Dieu, et le Diable nous a exaucés. […]


Mais nous arrivons au terme du pacte, et nous sommes en train
de comprendre que c’était un contrat de dupes. Nous possédons
tout, mais nous n’avons pas Dieu. Nous avons la puissance,
mais nous avons perdu le sens. Notre société qui suinte
d’angoisse va disparaître» (3).

Réussir l’épreuve de la durée

Comment se manifeste ce «démon»? «Sous forme de paresse


spirituelle, mais aussi et en même temps au travers d’un
activisme trépidant, répond le cardinal Schönborn. La
“pression” incite les moines à fuir leur cellule. Mais le démon
de midi est aussi présent dans nos vies sous des formes
facilement reconnaissables: dans la peur de se retrouver seul
face à soi-même, la peur de soi, la peur du silence. Verbositas et
curiositas, le goût du verbiage et la curiosité, sont des “filles” de
l’acédie.

»En voici d’autres: l’agitation intérieure, la quête perpétuelle de


la nouveauté comme succédané de l’amour de Dieu et de la joie
de servir; l’inconstance, le manque de fermeté dans ses
résolutions, à quoi s’ajoutent l’indifférence face aux choses de
la Foi et à la présence du Seigneur, la pusillanimité, la rancœur,
si présentes parmi nous aujourd’hui dans l’Eglise, et jusqu’à la
méchanceté délibérée.»

L’acédie rend la vie intérieure aride et sans saveur. Surtout la


prière. La messe rebute, l’oraison dégoûte. Ce qui faisait la joie
du consacré devient son supplice. On bâille, on soupire, on se
tortille dans sa stalle; les offices n’en finissent plus.

«La première étape de la vie religieuse se vit ordinairement tout


en élan, confirme le Père Amédée, 88 ans, cistercien à l’abbaye
de Bricquebec (Manche) depuis 1945 (4): noviciat, études,
profession monastique, peut-être ordination sacerdotale… Bref,
c’est une sorte de course avec des obstacles successifs à
franchir. Mais après?

»Cette première étape étant accomplie, quelle promotion peut-


on espérer dans un monastère? Aucune, sinon celle de réussir
l’épreuve de la durée et de la patience dans la monotonie d’un
quotidien qu’il faut emplir d’amour. Comment s’étonner alors
que des moines puissent ressentir la tentation de l’“à quoi bon”
et se dire: “J’ai gâché ma vie dans une quête inutile”?»

L’acédie n’est pas un virus poussiéreux réservé aux antiques


congrégations. Les communautés nouvelles, qui fêtent leur
vingtième ou vingt-cinquième anniversaire en entrant dans ce
IIIe millénaire, sont des proies mûres pour ce démon.
L’enthousiasme des origines s’est apaisé, parfois enfui. Ces
jeunes congrégations entament leur course de fond et doivent
passer au creuset aride de la persévérance.

«Plus la conversion est forte, plus la personne s’est investie dans


cette vie avec intensité et générosité, plus il peut être difficile de
retomber dans la monotonie du sacrifice et la fidélité au
quotidien», dit le Dr Fernand Sanchez. «Vingt ans de vie
religieuse, ça use, ça use…», murmure le démon de midi au
cœur du consacré.

L’habit ne fait pas le moine, mais l’habitude peut le défaire.

Désillusion et découragement

Le Père Plé évoque, avec finesse, les désillusions de ceux et


celles qui ont «misé leur vie sur la Foi»: «Autour de la
quarantaine, il leur faut souvent constater que l’amour de Dieu
ne leur remplit pas le cœur, au moins de la manière qu’ils
avaient pu naïvement espérer aux premiers jours de leurs
engagements.

»Ils connaissent les épreuves d’un jeûne affectif qu’ils n’avaient


pas prévu; leurs généreux efforts pour vivre “selon l’Evangile”
se heurtent à des défauts de caractère qu’ils n’espèrent plus
corriger; l’aide de la grâce de Dieu leur paraît inefficace; Dieu,
qu’il leur faut pourtant continuer à “représenter” parmi les
hommes, leur semble lointain, déroutant, inaccessible.

»Leur zèle apostolique est mis en question par les difficultés et


les échecs qui les découragent. Ils souffrent des insuffisances de
leur formation, qui ne les a pas préparés à faire face aux
problèmes de leur vie. Ils s’impatientent ou désespèrent devant
la lourdeur de l’Eglise comme institution et devant les défauts
des hommes qui la gouvernent. […]

»Pour tous ces “consacrés à Dieu” comme pour les autres


membres de l’Eglise, trop d’appuis bougent, sur quoi ils avaient
bâti leur Foi et leur vie; leur crise quadragénaire se trouve
aggravée par la crise de l’Eglise» (5).

La bourrasque fut particulièrement violente dans les années


1960-70. Cette crise de l’Eglise ressemble à la tempête de
l’hiver 1999: venues de loin, souffles puissants, la crise des
mœurs, la crise des institutions, la crise de la Foi se
conjuguèrent comme des courants furieux, pour ne former qu’un
seul galop de vent.

La dépression se précipita sur sa proie avec une rage brutale.


Elle traversa congrégations et presbytères. De nombreux prêtres,
religieux et religieuses, furent ébranlés. La plupart avaient entre
40 et 50 ans. Fragilisés par leur propre crise du milieu de vie, ils
ne discernèrent pas le démon de l’acédie qui s’y cachait.

Celui-ci susurra des doutes sur l’authenticité de l’appel,


empoisonna ce qui restait de certitudes. La crise-tempête fit
voler en éclat les vœux les plus résolus, bouscula les vocations
les plus solides en apparence. Des milliers de consacrés
quittèrent l’Eglise. Beaucoup se marièrent. L’embrasement
d’une sexualité réveillée à la quarantaine, exaltée par l’ivresse
libertaire, acheva souvent un vœu de chasteté battu en brèche
par l’ouragan d’affranchissement.

Une voix au fond de soi: «Tu t’es trompé…»


«La crise est favorisée par une baisse de la garde spirituelle,
soutient le Dr Fernand Sanchez: moins de zèle dans la prière, un
don de soi dilué au fil des années… Le doute apparaît sur les
choix fondamentaux. On entend une voix au fond de soi: “Tu
t’es trompé, mais il n’est pas trop tard pour rattraper le temps
perdu et vivre comme tout le monde pour que ta vie ne soit pas
gâchée”. On est alors au cœur d’un grand combat spirituel.»

Le «démon de midi» est un «esprit de destruction»,


d’autodestruction. Il frappe l’homme à la racine même de sa
mission, ébranle sa vocation, mine son appel: «Une force
ennemie l’attire hors de sa ligne, dans la voie où il doit périr,
écrit Paul Bourget. Cet étrange vertige va du spirituel au
temporel».

Crise du milieu de vocation? Philippe Vaur pompe une bouffée


de cigarette et lâche, mystérieux, dans un nuage de Gitane:
«L’acédie, c’est le cul de sac d’une vocation, qu’on soit clerc,
professionnel, époux, père… Faute d’en discerner l’origine avec
un tiers pour s’en sortir – un père “spi”, un “psy”… –, la
personne risque de se rendre dépendante d’un nouvel
activisme».

«Cette crise peut remettre en question non seulement la vocation


mais Dieu Lui-même, ajoute, dans son cabinet parisien, le Dr
Allen D. Caso, 65 ans, psychanalyste psychothérapeute
américain. Cela dépend parfois des facteurs de maturité
psychique et spirituelle du sujet, de ses blessures antérieures, de
la structure de sa personnalité.»

Cet homme cultivé, au français policé – il vit à Paris – et à


l’accent charmant, fut baptisé à l’âge de 18 ans après une
conversion subite lors d’un voyage à Rome. Il revendique dans
sa profession «une écoute de croyant», refuse d’exclure la
dimension spirituelle de l’accompagnement psychologique, et
tente d’exercer un délicat discernement entre ces différents
ordres et leur interpénétration.

«Le risque est de trop “psychologiser” cette crise spirituelle,


assure-t-il. Combien de “psys” sont passés complètement à côté,
et ont cru bien faire en prescrivant des antidépresseurs et des
neuroleptiques sans se soucier de ce que cachaient ces
manifestations névrotiques et même psychotiques?

»Croyant à une simple décompensation, combien de ces


psychologues ont conseillé à des prêtres et des religieuses:
“Arrêtez de prier”, “Surtout n’allez plus à la messe”, “L’oraison
est en train de vous détruire”, “Quittez votre congrégation, et
réalisez votre désir profond”? Alors qu’il fallait leur dire le
contraire!

»Combien de prêtres ont de ce fait quitté le sacerdoce, qui était


cependant leur vocation? A mon avis, 90 % le regrettent
secrètement aujourd’hui. Car il ont fui une insatisfaction au lieu
de l’affronter. Elle est demeurée au plus profond d’eux-
mêmes…»

Le Dr Caso reprend, après un soupir: «Heureusement, la


majorité des prêtres et des consacrés ne remettent pas
aujourd’hui leur vocation en cause, même s’ils ressentent une
insatisfaction de façon parfois très douloureuse. Celle-ci est un
appel à aller plus loin. La fuite risque de court-circuiter un
processus de maturation».

Grâce à une longue expérience de l’accompagnement, le Dr


Fernand Sanchez diagnostique: «Selon les blessures
prédominantes de la personne, la crise touchera plus ou moins
l’un des trois préceptes évangéliques: la pauvreté, la chasteté, ou
l’obéissance. Elle peut déclencher des recherches de
compensation, de possession, de convoitise; la vérification de la
capacité de séduction; l’autoritarisme et la domination…»

Le Démon à toute heure

Le démon ne jaillit pas de sa boîte comme un coucou quand


sonne le premier coup de midi. L’acédie frappe à toute heure. Il
y a le démon de la fin de matinée: «Nous observons souvent une
première crise trois ou quatre ans après l’ordination
sacerdotale», témoigne un directeur de séminaire.

Et le démon du crépuscule: «C’est la tentation des prêtres de 60-


70 ans, assure le Père Amédée. Ils se sont dévoués aux autres
toute leur vie. A l’âge où les laïcs prennent leur retraite, eux
sont écrasés de travail, peu entourés, rarement gratifiés. Certains
finissent par se dire: “A quoi bon?” Quand on leur répond:
“Mais si, continuez, regardez tout le bien que vous faites!”, ils
vous répondent: “Bof, je ne vois pas grand-chose…”, ou bien:
“Qu’est-ce, comparé à tout ce qu’il reste à faire? Une goutte
d’eau dans l’océan… A quoi bon?”»

Assez dit? Sans jouer sur les mots, l’acédie, on n’en parle pas
assez. «Or, c’est un passage fréquent de la vie spirituelle,
quoique très méconnu, remarque le Dr Caso. Nous avons perdu
la mémoire de deux mille ans de mysticisme – et bien plus, si on
intègre la mystique juive. Les novices et les séminaristes
doivent être préparés par la lecture des Pères du Désert et
d’autres grands mystiques chrétiens, et choisir un homme
d’expérience et de prière comme père spirituel.»
«La règle d’or de la sagesse monastique, depuis plus de quinze
siècles, prescrit l’ouverture du cœur à un maître pertinent,
inspiré par Dieu», prévient le Père Amédée.

«Les Pères du désert avaient leur “abba”, et les Sœurs leur


“ama”. L’arme indispensable dans ce combat, c’est un
accompagnateur, confirme le Dr Fernand Sanchez (6). Il va
aider à comprendre qu’il y a, derrière cette frénésie vitale, cette
tentation d’aller voir ailleurs, un désir de plénitude, sain, qui
correspond à une vocation profonde. Mais ce désir est mal
orienté et passe à côté du but. C’est une ruse du Démon que de
faire voir la rive d’en face comme meilleure et plus heureuse.»

Certains accompagnateurs préconisent des traitements de choc,


comme les Trente Jours de saint Ignace, ou l’Anamnèse animée
par le Chemin Neuf. «Quand la personne est trop bouleversée et
risque des expériences aux conséquences irréversibles, une
phase de rupture avec la vie communautaire, en milieu sécurisé
et étroitement accompagné, peut être souhaitable», estime le Dr
Fernand Sanchez.

Le Père Amédée, inspiré par ces vents d’ouest qui viennent


ébranler sa Trappe de granit du Cotentin, conseille fermement:
«Dans la tempête, pas de coup de barre intempestif! Surtout, pas
de décision radicale, elle risquerait d’être fatale. Accroche-toi
en attendant que ça se passe; et surtout, prie, prie comme tu
veux, mais prie! Qui prie, vit!», assure ce sage facétieux qui
s’accroche obstinément au rosaire dans ses heures de désert…

«Dans certains cas, il faut simplement laisser agir le Seigneur, et


persévérer recommande le Dr Caso. Dieu nous décape pour
prendre la place de notre Moi. Faire face au sentiment de vide,
d’absence et d’absurde peut permettre de déboucher sur une
rencontre du Dieu vivant.»

Le remède? Rester sous le joug

Persévérer? Contre ce démon de la désespérance, les vieux


maîtres suggèrent le remède de l’hypomonè: littéralement, rester
sous le joug. C’est goûteux comme l’huile de foie de morue,
mais on n’a rien inventé de plus efficace.

L’ermite saint Antoine se fâcha un jour contre le Seigneur alors


qu’il n’en finissait pas de batailler contre le Tentateur dans la
tourmente d’une nuit obscure: «Eh bien, Seigneur, où étais-Tu
durant ces interminables tentations?» Silence du Ciel. Antoine
reprend: «Pourquoi ne T’es-Tu pas manifesté plus tôt pour faire
cesser mes tourments?» Réponse de Dieu: «J’étais là, Antoine.
Mais j’attendais, pour te voir combattre» (7).

«En ces heures cruciales, il nous faut patienter, accepter,


consentir jusqu’à l’abandon sans condition, et persévérer»,
assure le Père Amédée. Et du parvis de sa Trappe de toujours, le
vieux cistercien lance, joyeux: «Heureux qui passe par ce feu,
car après… il “fait” Dieu!»

Luc Adrian

(1) Nous renvoyons nos lecteurs au dossier sur la crise du milieu


de vie (CMV) paru dans les nos 1177 et 1178, dont cet article est
une sorte de prolongement.
Une crise peut en cacher une autre: si on ne peut réduire
l’acédie à la CMV, la crise spirituelle s’intègre parfois dans
cette vaste crise existentielle déclenchée par le sentiment plus
ou moins conscient de notre finitude.

(2) Ces Passions qui nous tuent – Diagnostic et remèdes, par


Alphonse et Rachel Goettmann, Presses de la Renaissance, 247
p., 99 F. Un excellent ouvrage de vulgarisation sur les huit
péchés capitaux (dont l’acédie).

(3) Dans FC n° 1052. Cité par le Père Pascal Ide dans un article
publié dans Sources Vives n° 80 sur «Pourquoi désespérer?».

(4) Le Père Amédée est le co-auteur, avec le Dr Dominique


Megglé, de l’ouvrage Le Moine et le psychiatre (Bayard
Editions/Centurion). Un ouvrage roboratif, avec un chapitre sur
l’«aquabonite».

(5) «Les déserts de la Foi», dans L’Homme de 40 ans, Janus 14.


Cité par Lucien Millet dans La Crise du milieu de la vie,
Masson, 1993.

(6) Lire le dossier sur l’accompagnement spirituel dans FC n°


1196.

(7) Vie d’Antoine, par Athanase d’Alexandrie, Cerf. Cité par


Mgr Schönborn dans Aimer l’Eglise (Cerf).

28 juin 2008, par: Henry Quinson [retour au début des forums]


J’ai lu "Crise du milieu de vie" et ce petit livre m’a paru
utile et humble. Aucune prétention à la "théorie absolue"
mais une présentation à la fois sérieuse et abordable pour
aider le lecteur dans sa recherche. Je crois qu’une des
raisons du succès de Grün est précisément sa capacité de
traduire la tradition chrétienne dans le langage occidental
du XXe et XXIe siècle. C’était le génie des Pères de
l’Eglise dans la continuité de la meilleure tradition juive.
Merci à cet auteur et à ses traducteurs
«Ce démon attaque les choix
définitifs»4
Deux moines de l’abbaye bénédictine de Saint-Wandrille
(Seine-Maritime) débattent du «démon de l’acédie» autour
d’un texte étonnamment moderne du IVe siècle. - Dom
Levasseur, 80 ans, fut père abbé de l’abbaye de Saint-
Wandrille (Seine-Maritime) durant vingt-huit ans. - Dom
Nault, 30 ans, en est le jeune maître des novices. Il vient de
terminer à Rome une thèse de doctorat en théologie morale
sur l’acédie.

- Dom Levasseur, 80 ans, fut père abbé de l’abbaye de Saint-


Wandrille (Seine-Maritime) durant vingt-huit ans.

- Dom Nault, 30 ans, en est le jeune maître des novices. Il vient


de terminer à Rome une thèse de doctorat en théologie morale
sur l’acédie.

Pourquoi réduit-on le «démon de midi» à une "bombe


sexuelle"?

Dom Nault - Parce qu’il frappe souvent à l’âge où la sexualité


se réveille, au milieu de la vie: c’est le démon qui arrive au
moment le plus chaud du jour! Il est ainsi devenu le démon de la
chaleur... C’est une réduction aussi regrettable que de l’avoir
fait disparaître des huit péchés capitaux et de l’avoir assimilé à
la simple paresse.

4
FC 1207 du 03/03/2001
S’il n’est ni luxure, ni paresse, qu’est-il?

Dom Levasseur - Evagre le Pontique, dans son traité sur la vie


monastique, le définit comme un «relâchement de l’âme»: une
baisse de la vigilance, une négligence du cœur. On délaisse
l’oraison, l’office divin nous ennuie, on ressent un désintérêt
pour les choses spirituelles. «Et zut pour le chapelet, ça me
barbe à la fin!» Et l’on consent à cet assoupissement...

D. N. - Le texte d’Evagre est d’une modernité incroyable! Il dit,


par exemple, que le démon de midi inspire au moine «de
l’aversion pour le lieu où il est, pour son état de vie même, pour
le travail manuel, et, de plus, l’idée que la charité a disparu chez
les frères, qu’il n’y a personne pour le consoler». C’est très
juste: on se sent seul, incompris, délaissé...

D. L. - Je poursuis la lecture d’Evagre: «... Et s’il trouve


quelqu’un qui, dans ces jours-là, ait contristé le moine, le démon
se sert aussi de cela pour accroître son aversion. Il l’amène alors
à désirer d’autres lieux, où il pourra trouver facilement ce dont
il a besoin...»

Oui, l’envie d’aller voir ailleurs, souvent avec de très bons


prétextes. C’est le premier indice, et le plus sûr de l’acédie: une
instabilité intérieure, le besoin de changer... J’ai moi-même
pensé à une époque que j’étais appelé à être ermite et non
cénobite [moine en communauté, N.d.l.r.].

D. N. - Le moine peut également ressentir la tentation de


l’apostolat: «Je serais bien plus utile ailleurs» - ce qui est un
manque de Foi. Ou celle du minimalisme: il y a trop d’offices,
trop de psaumes, trop de prières... On nivelle par le bas, parce
que «c’est trop lourd». Autre tentation, la perte du sens: «Et si je
m’étais trompé?», «A quoi bon tout ça?» Ainsi que la recherche
de compensations à l’extérieur du monastère.

D. L. - Notez que toutes ces tentations peuvent toucher


également la vie conjugale et familiale. Combien de personnes
mariées fuient leur foyer dans le sport, le travail, et même les
engagements paroissiaux?

Combien quittent leur conjoint en pensant qu’ils se sont


trompés, qu’ils n’étaient pas mûrs, et que ça sera mieux
ailleurs?

Combien aussi réduisent les exigences de leur vie spirituelle


familiale parce que «c’est trop lourd»?

D. N. - Pour saint Thomas d’Aquin, l’acédie fait partie de la vie


morale, cette dynamique qui oriente concrètement chacun de
nos actes vers le bonheur, c’est-à-dire vers l’union à Dieu.
L’acédie est une paralysie de l’agir, une paresse qui entrave cet
élan.

Le nominalisme (1), en réduisant la morale à un légalisme, un


respect de la norme, un minimum vital de ce qu’on doit faire
pour ne pas pécher, va expulser l’acédie de la morale. C’est
ainsi qu’elle est, depuis cinq siècles, cantonnée au rayon
«Religieux», dans le catalogue «Mystique», réservée à «la petite
élite des gens qui cherchent à être parfaits». Alors qu’elle
touche en réalité toute âme qui veut se laisser embraser par
Dieu.

Ce dégoût, n’est-ce pas ce qu’on appelle une dépression?


D. L. - Attention, il faut distinguer l’acédie, les purifications
passives - ces «nuits de la Foi» qui éprouvent le croyant -, et la
dépression. Cela peut survenir au même moment, mais ce ne
sont pas les mêmes phénomènes.

D. N. - L’acédie, de soi, est un péché, c’est-à-dire qu’elle


implique la responsabilité, alors que la dépression relève du
pathologique. L’acédie est un vice «théologal»: elle brise l’élan
dynamique vers Dieu, elle nous fait désespérer de pouvoir
réaliser notre vocation d’enfant de Dieu.

La dépression ne touche pas immédiatement la relation à Dieu.


Elle est souvent la conséquence d’un choc psychologique ou
affectif, la suite d’une blessure profonde. On la subit, sans en
être responsable.

Comment distinguer la dépression de l’acédie?

D. N. - Dans le concret, c’est très délicat, car les manifestations


peuvent être semblables: morosité, dégoût de tout, incapacité à
agir.

Ici encore, le critère sera l’amour: y a-t-il une chute, une


diminution de l’amour, du don de soi, de l’oubli de soi? Ce sera
alors l’acédie. Le dépressif ne peut pas agir, s’en sortir tout seul;
l’acédiaque ne veut pas s’en sortir.

Notons bien, toutefois, que l’acédie peut rester une tentation,


une épreuve. Tant qu’on n’y a pas cédé, elle n’est bien sûr pas
un péché. Et, tout comme une dépression, il faut demander au
Seigneur de nous aider à en trouver l’issue.
Il n’est pas non plus facile de distinguer l’acédie d’une «nuit
de la Foi»...

D. N. - Toutes deux provoquent le dégoût de la prière. Mais


l’acédiaque trouve sa compensation dans les choses matérielles,
qui lui apparaissent supérieures à Dieu, alors que la personne
qui vit une purification ne ressent aucune consolation sensible
dans les biens de la Terre. Il est dégoûté de tout!

L’acédie est en fait une baisse de tension de l’amour. Alors que


la purification passive renouvelle l’amour, le fait mûrir et
grandir comme don de soi.

Le démon de l’acédie ne frappe-t-il qu’une fois dans une


vie?

D. L. - Non, il peut revenir à l’attaque plusieurs fois. Et il est


tellement subtil qu’on ne s’en rend pas compte. Cela peut être
une bénédiction si on ne s’affole pas et si on se laisse guider.
C’est pourquoi il est indispensable d’avoir un accompagnateur
spirituel.

D. N. - Si la tentation de ne pas s’engager est très forte à notre


époque, l’acédie, c’est le démon du regret, le regret de
l’engagement pris. C’est un démon de la maturité, car il vient
attaquer des choix définitifs: le mariage, le sacerdoce, les vœux
religieux. Or, notre vie se joue dans la fidélité à la vocation
première.
D. L. - Nous recevons beaucoup de prêtres à l’abbaye. Certains
nous disent à quel point ils sont tentés par l’activisme. Ils ont
une tâche énorme, puis il y a la télévision pour se détendre, le
cinéma pour voir les films et en parler avec les jeunes... Ils en
viennent à dédaigner le bréviaire, la prière. Et la relation avec
Dieu s’étiole, sa saveur s’atténue, puis disparaît.

D. N. - L’acédie, c’est la satisfaction de la médiocrité. Et sa


première "fille" est le désespoir, le désespoir d’atteindre la
béatitude. L’homme refuse sa grandeur, sa vocation de vivre en
Dieu et avec Dieu; il se contente de biens terrestres, sous
couvert de réalisme: «C’est trop beau pour moi, ce bonheur
infini, cela me dépasse, je n’en suis pas digne. Je préfère ce qui
est à ma hauteur».

C’est le démon du plein jour, de l’excès de lumière, le démon de


notre époque: «Je refuse le mystère, car je ne peux le
comprendre rationnellement», «Je refuse la lumière, car je n’en
suis pas l’auteur».

D. L. - L’acédie se manifeste toujours par une fuite: la paresse,


une dépendance, l’hyperactivisme...

Qu’est-ce qui fait fuir ce «démon»?

D. N. - La persévérance... les Pères de l’Eglise sont unanimes.


S’accrocher à la rampe dans la nuit, tenir sous le joug, continuer
sur sa lancée. Renouveler son don à Dieu dans la fidélité aux
petites choses. Accepter la nuit. Et ne pas s’enfermer dans sa
tour d’ivoire: se faire conseiller, se laisser accompagner.

D. L. - Oui, la fidélité dans les petites choses... Evagre achève


sa description de l’acédie par ces mots: «Ce démon n’est suivi
immédiatement d’aucun autre: un état paisible et une joie
ineffable lui succèdent dans l’âme après la lutte».

D. N. - Evagre parle aussi du don des larmes comme remède à


l’acédie, car cette eau spirituelle ramollit notre cœur endurci. On
pleure d’avoir fait de la peine à Dieu, on se reconnait dépendant
de Lui, on accepte enfin de se laisser aimer comme un enfant.

Luc Adrian

(1) Le nominalisme est un courant de pensée dont l’initiateur fut


le franciscain anglais Guillaume d’Occam (1295-1349).
«Laisse-toi couler à pic, jusqu’à
ton néant!»5
Au XIVe siècle déjà, le mystique allemand Jean
Tauler invitait à ne pas manquer cette grâce
douloureuse du tournant de la vie.
Ce tournant de la vie, le mystique allemand Jean Tauler (1300-
1361) le décrivait déjà comme une tornade blanche. Une grâce à
ne pas manquer. Son compatriote Anselm Grün, abbé
bénédictin, l’a récemment rappelé dans un précieux opuscule:
La Crise du milieu de vie, une approche spirituelle.

Selon Tauler, il est impossible à l’homme de goûter la paix


avant l’âge de 40 ans: «L’homme peut faire ce qu’il veut, s’y
prendre comme il veut, il n’atteint pas la paix véritable, il ne
devient pas un homme du ciel, selon son être, avant d’avoir
atteint la quarantaine. Auparavant, il est accaparé par toutes
sortes de choses, ses penchants naturels l’entraînent de-ci, de-là;
et ce qui se passe en lui est bien souvent sous leur domination,
alors qu’on s’imagine que c’est tout entier de Dieu. [...]
L’homme doit attendre encore dix ans avant que l’Esprit Saint,
le Consolateur, lui soit communiqué en vérité, et qu’il puisse
enfin savourer la paix du consentement».

Plutôt rassurant... Mais avant de goûter la sérénité du port de la


cinquantaine, il faut affronter les quarantièmes rugissants.
D’après Tauler, l’enjeu de la crise est de se laisser vider,
dépouiller par Dieu. Celui-ci veut revêtir le vieil homme du

5
FC 1178 du 12/08/2000
vêtement neuf de sa grâce. C’est une mue douloureuse - comme
celle d’un serpent qui se coule entre deux pierres -, «une étape
décisive sur le cheminement de notre Foi», insiste le Père Grün.

Qui précise que le soutien psychologique n’est pas suffisant


pour résoudre une telle crise du sens: seule une voie religieuse
peut en venir à bout. Car son enjeu n’est pas d’abord humain -
la réalisation d’aptitudes, la maîtrise de soi, un nouvel
épanouissement... -, mais spirituel: c’est la glorification de Dieu
en toute chose, la manifestation de sa force dans notre faiblesse.

Le but du cheminement spirituel est, pour Tauler, d’accéder au


«fond de l’âme», ce fond profond de l’être où réside Dieu Lui-
même. Or, le cœur de l’homme est comme la drachme perdue
de l’Evangile: une pièce précieuse enfouie sous les poussières
de l’ego, les ombres de nos masques, les scories de la vie, les
avoirs encombrants, les peurs secrètes. La crise du milieu de
vie, c’est Dieu qui frappe à la porte, qui entre - en bousculant
parfois - et qui fait le ménage jusqu’à ce que le propriétaire des
lieux retrouve son cœur égaré.

«On ne peut pénétrer dans le fond de l’âme par ses propres


forces, ni par des efforts ascétiques, ni par l’accumulation de
prières, insiste le Père Grün. Ce n’est pas en faisant, mais en se
laissant faire, que l’on peut entrer en contact avec son fond le
plus intime.»

Un "divin nettoyage" qui laisse l’homme nu, épuisé

Cette nécessaire «déprise» est en opposition avec les habitudes


acquises durant la première moitié de la vie. L’homme y est
d’abord préoccupé par sa propre réussite - même dans le
domaine religieux - et l’obtention de résultats. L’homme dit à
Dieu: «Laisse-moi conduire, attends sur la banquette arrière».

Celui-ci nous enseigne alors par nos erreurs de conduite. «Dieu


fait le vide en nous par des déceptions, note le Père Anselm
Grün, Il nous dévoile notre vacuité par des défaillances, Il nous
façonne à travers les souffrances que nous devons assumer. Ces
expériences de dépouillement se multiplient vers le milieu de la
vie.»

Elles arrachent les faux «moi», découvrent les idoles cachées,


arrachent les masques, et conduisent à une connaissance de soi
très inconfortable.

Ces ravalements successifs, en profondeur, laissent l’homme


épuisé, nu, vulnérable. Aussi, lorsqu’il pressent le divin
nettoyage, l’homme s’effraie. «C’est en fin de compte la peur
que Dieu Lui-même pourrait m’arracher des mains les images
que je me suis fabriquées de moi et de Lui, et qu’Il pourrait
m’ébranler au point de faire s’écrouler l’édifice que je me suis
construit pour abriter mon existence», note Anselm Grün.

Il bâtit alors des remparts contre le Feu divin...

L’homme tente alors de fuir. De trois façons, selon Tauler.


D’abord, il refuse de voir ce qui se passe en lui. «Il projette
l’inquiétude de son cœur vers l’extérieur en voulant, plein
d’impatience, tout améliorer au-dehors, chez les autres, dans les
structures et les institutions, décrit le Père Grün. [...] Par le
combat mené à l’extérieur, il se sent dispensé de l’obligation de
combattre avec soi-même.»
Ou bien il convertit cette inquiétude en changements incessants
dans son mode de vie, et même dans sa spiritualité. Ou encore,
il adopte la politique de l’autruche: il se barricade
intérieurement pour se protéger du Souffle. Il se cramponne à sa
façon de vivre, se fige dans ses prières.

Un blocage qui se traduit par un raidissement spirituel. La


dévotion et l’activisme religieux deviennent des paravents entre
le cœur et Dieu, qui entretiennent la bonne conscience, mais
sont des remparts contre le Feu divin. «On essaie d’ériger autour
de soi, par une conduite irréprochable, un mur de protection que
Dieu Lui-même ne peut franchir, écrit le Père Grün. Le fidèle
accomplissement du devoir ne jaillit pas alors d’un cœur aimant
qui a été atteint et touché par Dieu, mais d’une fixation anxieuse
sur soi.»

Le sévère Tauler pourfend cette «piété de pharisien», nourrie de


l’eau morte des citernes closes plutôt que de la Source vive. Il
décrit ces chrétiens - moines et clercs au premier rang - comme
des cœurs secs, durs dans leurs jugements, sans joie, ni bonté, ni
rayonnement.

Après la purification, la Paix

Tauler n’y va pas avec le dos de la cuillère: «Mon bien cher,


laisse-toi couler, couler à pic jusqu’au fond, jusqu’à ton néant,
et laisse s’écrouler sur toi, avec tous ses étages, la tour [de ta
cathédrale de suffisance et de pharisaïsme]. Laisse-toi envahir
par tous les diables de l’enfer! [...] Tu auras alors en partage tout
ce qu’il y a de meilleur».

"Dans la crise du milieu de vie, il s’agit en somme d’une


passation de pouvoir intérieure, résume le Père Grün. Ce n’est
plus moi qui dois me diriger, mais Dieu. Car c’est bien Dieu qui
est dans la crise, et je ne dois pas Lui faire obstacle, afin qu’Il
puisse accomplir son œuvre en moi.»

Le "Docteur Tauler", dont la médication est amère, prône le


consentement à ne plus être le maître de sa propre paix. Il
conclut ainsi son ordonnance: «La Paix véritable ne peut être
engendrée que par les épreuves de la purification, dans la
tourmente».

Pour résumer: «Reste dans ton état sans hésitation; après les
ténèbres viendra la clarté du jour, le soleil dans tout son éclat».

Lire également l’article principal: «Et Dieu était dans la crise».


«Dieu met l’homme dos au mur»

La quarantaine? Une «date décisive», selon Carlo Caretto,


fondateur des Petits Frères de l’Evangile.

«On fait cette expérience généralement vers 40 ans. Quarante


ans: une grande date liturgique de la vie, une date biblique, date
du démon de midi, de la deuxième jeunesse, une date décisive
pour l’homme...

C’est la date choisie par Dieu pour mettre dos au mur l’homme
qui auparavant essayait de se faufiler sous le voile de fumée
d’un "mi-oui, mi-non".

Avec les revers viennent la fin des illusions, le dégoût, les


ténèbres et plus profondément encore la vision ou l’expérience
du péché. L’homme découvre ce qu’il est: une pauvre chose, un
mélange de suffisance et de méchanceté, une créature dominée
par la versatilité, la paresse, le manque de logique. Cette misère
de l’homme ne connaît pas de limites, et Dieu nous la laisse
consommer jusqu’à la lie...

Mais ce n’est pas tout. Tout au fond, il y a la faute qui est plus
décisive, plus étendue, même si elle est bien camouflée... Ce
n’est qu’à grand-peine et au bout d’un temps assez long que
nous arrivons à la percevoir, mais elle est suffisamment vivante
dans notre conscience pour nous accabler et pour peser plus
lourdement en nous que toutes les broutilles que nous avons
l’habitude de confesser.

J’ai en vue ces attitudes qui enveloppent toute notre existence


comme une sphère et qui sont présentes dans toutes nos actions
et omissions. Péchés dont nous n’arrivons pas à nous
débarrasser simplement. Réalités qui nous restent le plus
souvent cachées mais qui nous tiennent solidement en main:
paresse et lâcheté, duplicité et vanité, et dont même notre prière
ne peut être entièrement exempte.

Voilà des réalités qui pèsent lourdement sur toute notre


existence.» Carlo Caretto

Luc Adrian

Extrait de Dans le feu du buisson ardent, Fribourg, 1976.


«La crise peut donner des ailes»6
Famille Chrétienne 07/06/2008 Numéro 1586

Spécialisé dans la problématique propre au milieu de vie, le


«mid-life coach» Tristan de Feuilhade, 53 ans, explique
comment «rebondir» dans ces moments difficiles.

Comment repérer une crise de milieu de vie?

Un sentiment d’inconfort, voire de souffrance, habite ces


quadragénaires qui se posent des questions existentielles, sur le
sens de leur travail, de leurs valeurs, de leur vie. Cette crise naît
souvent dans un contexte de difficultés professionnelles comme
personnelles, tel ce cadre qui n’obtient pas le poste de
responsabilité qu’il brigue, ou qui commence à prendre du poids
et à faire du cholestérol… Des signes qui mènent à prendre
conscience que l’on vieillit. Plus on avance en âge, plus on
réalise que la vie est précieuse.

Tout le monde connaît-il cette crise?

Non, elle n’est pas inéluctable! Elle est souvent ressentie par des
personnes qui ne sont pas complètement en accord avec elles-
mêmes, qui ne vivent pas en cohérence avec leur vision de la
vie. Certains se satisfont de la consommation, du matérialisme,
de la réussite sociale. D’autres aspirent à plus.

Les croyants ont-ils plus de réponses?

6
FC 1586 du 07/06/2008
La foi donne du sens. Quand le centre de gravité se trouve à
l’intérieur, quels que soient les aléas de la vie, vous restez
centré. Mais quand il est placé à l’extérieur de vous-même – si
vous vous reposez sur l’argent, un savoir-faire, votre physique –
, tôt ou tard, vous vous retrouvez déséquilibré et vous tombez.

Quel conseil donneriez-vous?

Face au questionnement, grande est la tentation de fuir dans


l’hyperactivité. L’agitation sert à ne pas entendre. Beaucoup
continuent, au risque que l’élastique casse et de tout envoyer
balader: conjoint, famille, boulot.

Je conseille de s’arrêter et de prendre du recul par rapport à sa


situation. C’est l’occasion de s’interroger: «Suis-je sur la bonne
trajectoire?» Et de s’autoriser à imaginer un contexte différent.

C’est une invitation du coach à changer de regard sur sa


vie?

La personne doit apprendre à faire le deuil de certains objectifs


et à s’ouvrir à d’autres. Voilà la clé: retrouver l’envie qui suscite
la détermination. Le coach aide à faire émerger le désir. En
posant un regard positif sur la personne, il la relance dans une
dynamique de progrès, de succès. Lorsque je rencontre
quelqu’un, je m’intéresse à son potentiel.

Par ailleurs, le coach apporte une méthode pour faire le tri et


prendre une décision. Toute décision à chaud est risquée. Le
coaching consiste à temporiser, formuler, analyser. Il existe des
changements radicaux (quitter son secteur et travailler pour une
association), et des changements moindres (changer de fonction
au sein de son entreprise).
Quels changements au sortir d’une crise de milieu de vie?

On sort différent et grandi. «Ce qui ne tue pas renforce», assure


Nietzsche. La quarantaine coïncide avec l’âge des autorisations
et un certain lâcher-prise. La personne s’autonomise. Elle peut
rebattre les cartes. Quand on n’a rien à perdre, on a tout à
gagner. La pire des crises peut donner des ailes. Et offrir
l’occasion de réaliser un rêve.

Stéphanie Combe

Contact: www.midlifeconseil.fr; 01 40 03 84 29.

La crise de la quarantaine, c’est la


vie!7
Voilà plus de deux heures que vous roulez sur l’autoroute des
vacances. Trafic fluide, ciel dégagé, vitesse de croisière à
l’épreuve des radars, consommation raisonnable, atmosphère
presque calme à bord. Mais voici qu’un doute surgit, s’installe,
vous assaille: ai-je bien programmé le GPS? Allons-nous dans
la bonne direction?

Une fois la brèche ouverte, d’autres questions s’engouffrent:


mais pourquoi, pourquoi, cet énième voyage avec femme,
enfants, chien ou chat, hamster ou/et poissons rouges, toute la
smala et son barda? À quoi bon, chaque été, honorer «le vain
plaisir de voir divers pays» (Valéry Larbaud), quand vous seriez

7
FC 1586 du 07/06/2008
si bien, seul, parmi vos livres, dans la paix d’un petit coin de
cam-pagne, à moins que ce ne soit en haute mer, à bord d’un
fier voilier cinglant vers les Îles fortunées?

Voilà en raccourci ce qui arrive à beaucoup d’hommes à mi-


chemin de leur existence ici-bas: le doute, le désarroi, le
dégoût… Métier, famille, amis, foi, tout y passe!

Souvent comparée à une seconde adolescence, la crise du milieu


de vie, la fameuse «CMV», fait le bonheur des «psy». Mais sans
rien disputer à la pertinence de leurs analyses, voire de leurs
thérapies, il faut élever le regard pour comprendre l’enjeu de
cette crise, qui n’est pas seulement psychologique mais
métaphysique et religieuse. S’appuyant sur leur propre
expérience d’hommes mûrs et de pasteurs, deux prêtres, André
Daigneault et Joël Guibert, nous aident dans ce numéro («Vive
la crise!») à discerner dans cette épreuve la volonté de Dieu qui
la permet pour qu’elle nous soit profitable. Tout est grâce, les
crises surtout, si elles nous dépouillent du vieil homme pour
nous plonger dans la vie de l’Esprit.

On dira sans doute que le parcours n’est pas obligé. Certains


traversent la vie comme sur un lac, d’autres vont de tempête en
tempête. Eh bien, méfions-nous de l’eau qui dort: on peut fort
bien s’y noyer. Notre pèlerinage terrestre, quelles que soient les
apparences, est une aventure, un drame, un combat. «La paix
véritable ne peut être engendrée que par les épreuves de la
purification, dans la tourmente», disait le mystique rhénan Jean
Tauler. Il faut mourir pour renaître, c’est l’éternel paradoxe de
la vie chrétienne. La seule vraie paix fleurit sur la Croix.

Philippe Oswald
«L’occasion d’une seconde
conversion»8
Dans Renaître d’en haut (1), le Père Joël Guibert, prêtre et
prédicateur, voit dans cette période charnière de la vie une
occasion favorable pour «basculer dans l’Esprit». Extraits
de son livre.

La vie spirituelle authentique prend souvent le pli de l’évolution


de notre vie humaine. Dans la jeunesse, on est plein de vie.
Dans les débuts de la vie chrétienne, dans les débuts d’une
vocation – mariage, vie consacrée –, il y a souvent une
générosité authentique et une certaine joie liée à ce don de soi.
C’est vers 40 ou 50 ans que le vieillissement au niveau du
métabolisme commence à se faire sentir.

Il en va de même pour la vie spirituelle. Au bout de plusieurs


années, on fait l’expérience de plusieurs choses «désagréables»
dans notre vie de foi. On expérimente que jusqu’alors on n’a
rien fait ou presque rien, qu’on n’a pas réussi à convertir le
monde, qu’on n’a pas réussi à se convertir soi-même.

Tout d’abord, ce constat est si décevant que pour ne pas le voir


en face, nous avons la capacité de le nier, de lui donner une
interprétation autre que sa réalité. D’autre part, ce deuil se vit
dans les profondeurs de notre être. Certains vivent tellement à la

8
FC 1586 du 07/06/2008
superficie d’eux-mêmes qu’ils poursuivront leur vie sans être
touchés par ce remodelage en profondeur. D’autres enfin
tomberont dans le piège de n’y voir qu’un retour en arrière, un
mauvais coup de blues. Alors qu’il s’agit d’un palier
déterminant pour basculer dans l’Esprit ou malheureusement
pour s’installer dans une vie… «installée»!

Essayons d’entrevoir les symptômes de ce virage intérieur du


milieu de vie qui peuvent nous conduire à la seconde
conversion, à la bascule dans l’Esprit…

Un sentiment inconfortable de perdre l’allant des débuts

L’amour humain authentique est un alliage de sentiments


d’amour et de volonté d’aimer. Dans les débuts de l’amour, la
passion est là comme un starter qui pousse à aimer.

Ne méprisons pas les sentiments et la passion en amour puisque


Dieu a créé le cœur de l’homme ainsi. Mais si notre amour veut
grandir et s’approfondir, il faudra immanquablement passer par
la purification de l’amour. Il faudra passer du «sentir aimer» au
«vouloir aimer» pour connaître d’ailleurs une joie tellement plus
profonde que la joie passionnelle des débuts.

Pour ce qu’il en est […] de notre vie dans l’Esprit, le temps et


les inévitables déceptions vont nous faire entrer dans un certain
essoufflement de la joie superficielle de l’engagement des
débuts. Pour reprendre les mots de Thérèse de Lisieux, nous
allons passer de l’«extase» à la «monotonie du sacrifice» au
quotidien (2). […]

Après plusieurs années de mariage, le couple se connaît sous


toutes les coutures et […] la passion des débuts s’émousse. La
tentation est grande alors de se dire qu’on ne s’aime plus […],
de vivre une nouvelle aventure pour réactiver la passion des
débuts. Mais cette tentation relève du refus adolescent d’entrer
dans l’âge adulte de l’amour où le don de soi par amour doit
prendre le pas sur la passion d’amour.

Dans la vie consacrée, il y aura la même tentation, même si elle


peut prendre des contours différents. On cherchera des boucs
émissaires de notre perte d’allant, de ce sentiment
d’affadissement intérieur: les supérieurs, l’Église, la mission, la
dureté du monde, les personnes vers qui on est envoyé… La
tentation est grande aussi de vouloir changer de mission, de
changer de terrain pastoral. Cela peut être effectivement le
temps que Dieu a choisi pour donner un nouvel appel dans
l’appel, mais patience, prudence et ouverture du cœur. […]

La découverte pas très reluisante d’un certain orgueil


spirituel

Les débuts de notre vie dans l’Esprit ou de notre conversion à


Jésus sont marqués par une générosité pleine de joie, tellement
comblante qu’elle nous aveugle sur les éventuels ressorts secrets
qui se sont greffés sur cette si belle générosité… entre autres un
certain orgueil spirituel.

Thérèse d’Avila décrit bien l’échographie du cœur des


«chrétiens engagés» au stade de la première étape de la vie dans
l’Esprit […] et met le doigt sur le défaut fondamental de ces
«bons chrétiens»: «Ceux-ci aiment beaucoup leur vie mise au
service du Seigneur» (3). Finalement le risque des débuts auquel
la plupart n’échappent pas, c’est de «nous contempler»
généreux au service du Seigneur. Alors que l’attitude
fondamentale devrait être de contempler sans cesse le Seigneur
à l’œuvre dans les plus petits détails de notre vie, de nos œuvres
généreuses… et de nos échecs!

Voilà donc ce virage de la crise du milieu de vie qui peut


devenir l’«occasion favorable» pour passer du «faire pour Dieu»
à l’abandon en Dieu, pour basculer dans l’Esprit. Mais attention,
ce n’est pour l’instant qu’une occasion. La crise du milieu de
vie peut devenir une occasion de chute libre et certains n’y
échappent pas. Elle ne deviendra «occasion favorable» de se
lâcher en Dieu qu’à la condition que je me serve de mes
blessures, de mes sentiments d’échec et de la perte de générosité
joyeuse des débuts, comme d’un tremplin vers Dieu, et non pas
comme d’un mur sur lequel je vais m’écraser. […]

Les tentations de la crise

Ce constat d’impuissance et de sécheresse du cœur nous place


alors devant un carrefour qui laisse entrevoir plusieurs chemins
possibles: la tentation d’une vie tranquille; la tentation de
changer de vocation; ou alors oser le grand saut de se laisser
sauver par Dieu, de «se lâcher» dans l’Esprit.

• La première tentation, une «petite vie bien tranquille».

Découvrant que cette œuvre de sainteté est radicalement


impossible à réaliser par nos propres forces, notre propre vertu,
nous allons être tentés de rabaisser le niveau de perfection
proposé par Jésus, de considérer que les exigences de l’appel de
Jésus sont plus ou moins facultatives: «Quand on ne vit plus
comme on pense, on en arrive à penser comme on vit» (Paul
Bourget).
La personne consacrée ne voudra pas quitter de corps sa
vocation mais elle n’y sera plus de cœur! Elle s’installera dans
une vie tranquille, une vie honnête. Il n’y aura pas de grands
péchés, la vie sera plutôt réglo, mais le temps des folies d’amour
pour Jésus sera terminé aussi!

Cette petite vie de retraité commencée un peu trop tôt cache en


fait une grande amertume contre soi-même. Comme on s’était
fait l’acteur principal de sa propre sainteté et qu’on n’y arrive
pas à force de vertus, on finit par s’en vouloir terriblement
d’être si nul. Et l’amertume est si grande qu’on se la cache
derrière des petits services de charité. On pourra même se servir
de l’aide aux pauvres pour s’autojustifier.

Cette petite vie installée cache aussi une grande amertume vis-à-
vis de Dieu. Il apparaît comme le grand menteur: lui le Dieu bon
me demande en fait des choses impossibles!

• La deuxième tentation, le «déraillement».

Le ressenti au cœur de cette crise est si douloureux, empreint


d’un tel dégoût et de sécheresse, que la personne sera tentée de
changer de direction, de se placer sur d’autres rails, de
«dérailler»: «J’ai dû me tromper de vocation au départ. Il me
suffit de changer de vocation pour que tout ce mal-être et ce
sentiment d’échec disparaissent!»

Mais la crise ne peut pas se résoudre avec un changement de


fonction, de vocation, mais par un changement d’être en
profondeur. Pour trouver le second souffle en amour, dans la
foi, il ne s’agit pas de quitter sa vocation extérieure, mais
d’entrer dans une nouvelle attitude intérieure au cœur même de
sa vocation initiale. […]

Heureuse crise qui m’oblige à lâcher prise dans l’Esprit

Heureuse crise, heureux désenchantement qui nous vaut de nous


laisser sauver par Dieu, de lâcher prise dans l’Esprit!

Le second appel à se livrer tout entier à l’Esprit se fera donc


entendre à l’intérieur d’une expérience de pauvreté spirituelle:
«Convertir le monde et moi-même, je n’y arrive pas». La vraie
mission commence par cette démission! Démissionner du
volontarisme, du perfectionnisme, pour enfin se laisser sauver
par Dieu en tout, jusque dans sa misère: «Plus on est faible, sans
désirs, ni vertus, plus on est propre aux opérations de cet Amour
consumant et transformant… Le seul désir d’être victime suffit,
mais il faut consentir à rester pauvre et sans force et voilà le
difficile» (4).

L’enjeu pour se livrer tout entier à Dieu n’est donc pas de


renforcer nos engagements, nos exercices de piété, notre
militance… Il s’agit d’un retournement intérieur. Passer d’une
vie chrétienne «donnée» à une vie «livrée» entre les mains de
l’Esprit Saint. […]

(1) Extraits de Renaître d’en haut, par Joël Guibert, éd. de


l’Emmanuel, 366 p., 18 euros. Lire la critique de Philippe
Oswald dans FC n° 1582 «Un fameux second souffle».
(2) Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Lettre 106 à Mère Agnès
de Jésus.

(3) Sainte Thérèse d’Avila, Livre des demeures, Troisièmes


demeures.

(4) Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Lettre 197 à Sœur Marie


du Sacré-Cœur.

Table des Matières

La crise du milieu de vie (1/2) ............................................


Quand le «démon de midi» guette les croyants ..................
«Ce démon attaque les choix définitifs» .............................
«Laisse-toi couler à pic, jusqu’à ton néant!» ......................
«La crise peut donner des ailes» .........................................
La crise de la quarantaine, c’est la vie! ...............................
«L’occasion d’une seconde conversion» ............................