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L’Intermédiaire des mathématiciens

Un forum pour les mathématiques au tournant du XXe siècle

Je vais évoquer un travail que j’ai réalisé il y a quelques années déjà, en 2006,
et qui concernait l’Intermédiaire des mathématiciens, un journal mathématique d’un
genre un peu particulier, comme nous allons le voir, publié dans les premières
décennies du XXe siècle. Je dois avouer dès à présent que cette étude était en fait la
première étude historique que j’ai menée, à l’occasion du M2 en HST suivi alors à
l’Université de Nantes. En relisant dernièrement ce travail, j’ai dû reconnaître ses
imperfections (travail en vase clos, et à partir des seules sources imprimées), que je
n’ai pas eu le temps de combler jusqu’à présent : entre temps j’ai préparé une thèse
en HST, que je viens de soutenir, sur un tout autre sujet. J’y ai retrouvé néanmoins
un matériau brut pour engager des recherches plus fines et mieux problématisées
d’un point de vue épistémologique, établies moins à vue que celles conduites pour la
validation d’un diplôme. Dans les minutes qui viennent, je vous propose néanmoins
de présenter le fruit de ces premières investigations que j’ai pu faire, en 2006.

Avant toute investigation plus fine dans ses contenus, j’aime considérer qu’un
ouvrage en lui-même, dans sa matérialité, sa présentation dans les quelques
données de sa couverture, nous offre davantage de renseignements qu’il n’y paraît ;
voire suffit à susciter un questionnement large. Aussi, je propose en entamant cette
intervention de dégager les thèmes qui vont m’intéresser ensuite à partir de cette
première observation de L'Intermédiaire des mathématiciens.

Comme l’indique la couverture, L’IM est donc un mensuel fondée en 1894 par
Charles-Ange Laisant et Émile Lemoine, et qui continue d’être publié régulièrement
jusqu’en 1926, passant notamment entre les mains d’autres rédacteurs – Edmond
Maillet, Auguste Grévy, Pierre Fatou, Arthur Maluski et Auguste Boulanger, Julien
Lemaire, Amédée Vaulot. En somme des acteurs des mathématiques peut-être de
second plan au point de vue scientifique et qui œuvrent plutôt dans la sphère
enseignement, soit comme répétiteurs à polytechnique ou MCF de province, soit
comme auteurs de manuels scolaires. Sans doute aussi des acteurs qui aspirent à
un autre rôle dans la communauté des mathématiques, dès lors qu’ils s’engagent
dans la rédaction de L’IM. Car en effet, L'Intermédiaire des mathématiciens, est un
mensuel qui -- son nom le suggère -- se pose comme un organe d'échanges et
d'entraide entre « personnes qui s’occupent des Mathématiques, soit par profession,
soit par goût1 », en se donnant comme seul objet de publier, dans ses quelques trois
cent pages annuelles et pendant les trois décennies que dure sa livraison, d'une part
les questions rencontrées les lecteurs au cours de leurs recherches mathématiques,
et d'autre part les (éléments de) réponses suggéré(e)s à ces questions par d’autres
correspondants du journal. En d'autres mots, j'aime voir dans l'IM un ancêtre imprimé
de nos forums et autres listes de discussions électroniques actuelles. Je propose un
premier aperçu de ce journal en deux temps.

Mon ambition sera d'abord de revenir plus précisément sur le projet théorique
de ses fondateurs qui, dans leur aspiration « à établir des liens entre savants,
professeurs, élèves studieux, simples amateurs de mathématiques », parient sur le
progrès de la science et ses vertus pacificatrices -- des principes tout à fait dans l'air
du temps de ce tournant XIXe-XXe siècle. A raison de trois cents pages annuelles
entre 1894 et 1924, je ne pourrais, dans ce premier examen, donner une image
définitive ni de l'ensemble des lecteurs du journal, ni des mathématiques qui y sont
abordées ; néanmoins, par une approche quantitative basée sur les différentes
tables de questions et des correspondants, j'avais tenté en 2006 de dégager une
première image de ce lieu de savoirs que je présenterai dans la deuxième partie de
cet exposé.

Le discours théorique

En lançant l'IM, Laisant et Lemoine ne s'inscrivent pas dans une démarche


véritablement de concurrence, dans le milieu florissant des revues mathématiques
de ce tournant de siècle. Au contraire, les rédacteurs entendent se positionner sur un
créneau nouveau, en rapprochant les thèmes du progrès de la science et de
l'entraide entre savants. Ce sont là les principes développés par Laisant et Lemoine
dans leur intervention2 au congrès de l'AFAS de Besançon 1893, et qu’ils réaffirment
dans l'éditorial fondateur de l'IM quelques mois plus tard, en précisant les moyens de
leur mise en œuvre. Les quelques éditoriaux des années suivantes (janvier 1895,

1IM, préface, t. 1, 1894, p. v.


2« Remarques sur l'orientation et les progrès des sciences mathématiques », Revue
Générale des Sciences pures et appliquées, 30 novembre 1893, pp. 719-722.
1896, 1899, 1900, 1901) permettent de souligner les obstacles au plein succès du
projet, rencontrés par la publication.

Un journal d'un genre nouveau

L'éditorial fondateur débute sur une remarque par laquelle Laisant et Lemoine
affirment l'originalité de leur entreprise : « L'IM n'a rien de commun avec les journaux
mathématiques existant aujourd'hui en France et à l'Etranger. Nous croyons même
qu'il ne se rapproche d'aucune publication antérieure3». Leur journal mathématique
serait une première : il existe déjà à l'époque des journaux mathématiques publiant
une correspondance, notamment Les Nouvelles Annales Mathématiques. Mais ces
journaux donnent à coté de cela une part importante aux articles, mémoires… En
écartant justement articles de fond et comptes rendus d'ouvrages [« nous ne
publierons ni articles, ni mémoires, ni même de simples notes sur des sujets
étrangers aux questions4 »] pour uniquement se consacrer comme lieu d'échanges
et d'entraide entre savants - en d'autres mots comme intermédiaire - la revue de
Laisant et Lemoine figure en effet une nouveauté du paysage éditorial mathématique
de ce tournant de siècle, fort déjà de quelques 600 titres accueillant des articles
mathématiques suivant H. Gispert5].

De fait, les deux rédacteurs ne s'en cachent pas, leur concept de revue n'est
pas neuf, mais s'inspire de l'expérience fructueuse des Notes and Queries lancées
par l’anglais William John Thoms en 1849, et plus immédiatement par leur pendant
français, l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux, fondé en 1864 par Carle de
Rash, alias Charles Read, un haut fonctionnaire, lettré et érudit. L’Intermédiaire des
chercheurs et des curieux est un journal de questions et réponses sur des sujets
divers (histoire, littérature, art, civilisations, généalogie, biographies, religions,
politique). Son mode de fonctionnement est simple : une partie de la revue comprend
des questions, l'autre partie les réponses aux questions des mois précédents,
apportées par les lecteurs eux-mêmes faisant partager leurs connaissances, le fruit
de leurs recherches ou leur point de vue. Structure simple et dépouillée reprise par

3 IM, préface, t. 1, 1894, p. v.


4 IM, préface, t. 1, 1894, p. vii.
5 « Les journaux scientifiques en Europe », in Blay Michel, et Nicolaïdis Efthymios

(éds.), L'Europe des sciences : constitution d'un espace scientifique, Paris, Seuil,
2001, pp. 191-211.
Laisant et Lemoine, qui insistent sur le fait que les questions posées dans le journal
ne doivent pas être des défis mathématiques lancés par leur auteur aux lecteurs,
contrairement à ce qui se fait dans d'autres journaux, mais bien des demandes
d'aides.

Au XVIIIe siècle, les savants s'adressaient des défis et se cachaient


mutuellement leurs méthodes; la science a largement profité de cette
émulation. Aujourd'hui les conditions ont changé : la science s'est
répandue; les découvertes de chacun sont divulguées sur l'heure par la
volonté des inventeurs eux-mêmes; une sorte d'effort collectif s'est
substitué avec avantage à l'effort individuel de nos pères, et c'est cet effort
collectif que nous voulons développer6.
Reprenant le constat du morcellement des mathématiques en branches très
spécialisées au point « [qu'] on ignore souvent ce qui se passe et ce qui se fait dans
une branche voisine de celle dont on s'occupe particulièrement7 », L’Intermédiaire
offre donc la possibilité au chercheur de poser des questions qui lui sont difficiles vis-
à-vis de son domaine d'études, et qui seront résolues sans labeur par un
correspondant d'une autre branche mathématique.

Les lecteurs, acteurs du journal

Si l’ouverture du journal à toutes les questions englobées sous l'expression


générique de mathématiques laisse entrevoir le lectorat déjà vaste attendu par
Laisant et Lemoine pour leur Intermédiaire – nous reviendrons sur la mise en œuvre
de ce principe –, les deux fondateurs visent cependant un public de lecteurs ou plutôt
de correspondants plus large encore que celui des spécialistes, dès lors qu'ils
affirment leur souhait de donner accès à toutes les questions qui nous seront posées,
se rapportant aux mathématiques, depuis les plus élémentaires jusqu'aux plus
élevées8 ». Et de fait, le public à qui s'adresse la revue est dessiné dans l'éditorial de
1894, comme celui des sont les « personnes qui cultivent les mathématiques9 », soit
encore « professeurs, élèves studieux, simples amateurs 10 ». Cette volonté d'une
revue à public ouvert est clairement revendiquée à plusieurs reprises par Laisant et

6 IM, préface, t. 1, 1894, pp. vi-vii.


7 IM, préface, t. 1, 1894, p. v.
8 IM, préface, t. 1, 1894, p. vi.
9 IM, préface, t. 1, 1894, p. v.
10 IM, préface, t. 1, 1894, p. viii.
Lemoine. Déjà en 1893, au congrès de l'AFAS, en annonçant la parution prochaine
de leur journal :

L’Intermédiaire des mathématiciens constituera une sorte de


correspondance mutuelle entre les personnes qui cultivent les
mathématiques dans une mesure quelconque.[...] Elle [la publication] ne
doit pas s'adresser à une catégorie particulière de mathématiciens, mais à
tous ceux qui travaillent, depuis les plus illustres jusqu'aux plus modestes ;
Les savants, les simples amateurs, les professeurs, ceux qui ont à se
servir des mathématiques dans d'autres sciences et dans le domaine des
applications industrielles, trouveront avantage à se procurer des
renseignements scientifiques ou bibliographiques11.
Ou plus tard, en janvier 1900, Laisant et Lemoine font de l’inégale valeur au
point de vue scientifique des questions adressées à L’Intermédiaire, et dès lors de
l’inégale compétence de ses lecteurs, une condition essentielle du fonctionnement
du journal, car, expliquent-ils « En ne s'adressant qu'à des mathématiciens de
premier ordre, il deviendrait le plus souvent inutile et n'aurait eu que peu de lecteurs;
en ne s'adressant qu'à des élèves, il perdrait tout intérêt scientifique. Son éclectisme
l'a bien servi et lui a permis d'exercer une action réelle et utile12 ».

Dès 1895 cependant, une valeur supplémentaire semble promue, ou tout le


moins explicitée, celle de mettre à bas l’idée de hiérarchie entre les acteurs des
mathématiques : « Un grand nombre de noms illustres, dans les pays où existe une
culture scientifique, y figurent à cotés de travailleurs modestes ou même de
débutants, […] sans hiérarchie13 ». De fait, dès le lancement de la revue, un an plus
tôt, nous pouvons lire des deux rédacteurs à leurs correspondants de publier leurs
questions « sous son nom, ou bien de garder l'anonyme, ou encore de prendre un
pseudonyme de son choix 14 ». Sans exiger comme l'avait fait L'Intermédiaire des
chercheurs et des curieux l'usage de pseudonymes, la proposition n'est pas sans
évoquer l'idée de la science comme œuvre commune, dépersonnalisée et
désintéressée. En janvier 1895, alors qu'ils reviennent sur une année de publication,
les deux rédacteurs ont conservé la même motivation sur le thème de la
collaboration scientifique désintéressée : « De notre collaboration multiple, de cette

11 « Remarques sur l'orientation et les progrès des sciences mathématiques »,


Revue Générale des Sciences pures et appliquées, 30 novembre 1893, pp. 719-722.
12 IM, préface, t. 7, 1900, p. v.
13 IM, préface, t. 2, 1895, pp. vii-viii.
14 IM, préface, t. 1, 1894, p. vi.
promiscuité bienfaisante, sans hiérarchie, sans lutte d'amour-propre, de ces
renseignements donnés obligeamment par des maîtres à des inconnus, est sorti déjà
un résultat utile. Nous demandons à tous la continuation de cette bonne volonté, de
cet effort constant, n'ayant pas d'autre inspiration que l'amour de la science et le
culte de la vérité15 ».

Pour en terminer avec les réflexions théoriques sur les lecteurs attendus de l’IM,
Laisant et Lemoine montrent dès le lancement de leur revue leur ambition
internationale, à travers la question de la langue de publication. Comment établir un
lien entre les mathématiciens de diverses nations, avec l'obstacle incontournable de
la langue. La revue doit-elle être multilingue, au risque de bloquer davantage la
compréhension de nombreuses questions et réponses par le plus grand nombre ?
Les rédacteurs font plutôt le choix de proposer l'Intermédiaire intégralement rédigé
en français, proposition faite cependant aux correspondants d'adresser des
communications multilingues. Promouvoir ainsi la possibilité de communiquer en
plusieurs langues s'inscrit complètement dans la logique de la revue qui veut créer
un lieu d'entraide des mathématiciens, Laisant et Lemoine suggèrent : « Les auteurs
de questions ou de solutions sont priés de vouloir bien envoyer autant que possible,
leurs communications en langue française. Ils pourront employer le latin, l'anglais,
l'allemand, l'italien, l'espagnol ou le portugais et la rédaction se chargerait alors de la
traduction 16 ». Pour compléter cette idée, les rédacteurs proposent aux
correspondants, en janvier 1901, la possibilité d'envoyer leurs communications en
Espéranto. « Cette langue internationale auxiliaire », écrivent ainsi les rédacteurs,
« d'une compréhension si facile, au moins pour toutes les nations européennes, peut
être une précieuse ressource pour quelques correspondants ». Cette nouveauté fait
suite à la question 1870, de mai 1900 posée par un correspondant sous le
pseudonyme « Milèse » :

J'ai entendu parler, ces temps derniers, d'une nouvelle langue auxiliaire
internationale, dénommée, je crois, Espéranto, et qui pourrait rendre de
grands services au point de vue des relations scientifiques entre les divers
peuples. Un correspondant serait-il à même de fournir à ce sujet quelques

15 IM, préface, t. 2, 1895, p. viii.


16 IM, préface, t. 1, 1894, p. viii.
renseignements surtout au point de vue de l'application de cet idiome aux
relations entre mathématiciens17 ?
Cette question obtient rapidement, en novembre 1900, une réponse de Charles
Méray, mathématicien promoteur de la langue construite du polonais Zamenhof en
1887, introduite bientôt comme possible langue auxiliaire internationale. A la suite
cette réponse, la rédaction laisse les quelques mots suivants : « Ajoutons que
L'Intermédiaire fera tout ce qui sera en son pouvoir pour aider M. Méray dans
l'œuvre de propagande qu'il indique, et dont le succès serait un incomparable
bienfait pour les mathématiciens ». Ceci traduit l'intérêt immédiat porté par un des
rédacteurs, Laisant, pour cette langue auxiliaire construite. Dans le même souci de
faciliter les communications des scientifiques, d'autres idées sont lancées dans
L’Intermédiaire des Mathématiciens. Ainsi, en 1903, Auguste Grévy et Edmond
Maillet proposent dans la question 2689 que les russophones adoptent l'alphabet
latin dans les ouvrages scientifiques pour en faciliter la lecture.

Une première lecture quantitative de l’IM

Aux discours théoriques originaux des fondateurs de l’IM, je propose


maintenant de mettre en balance sa réalité effective au cours des trois décennies de
sa publication, en en donnant une première lecture quantitative, portant d’une part
sur les correspondants du journal, de l’autre sur la nature des sujets qui y sont traités
dans les quelques 5000 questions publiées.

Etude de la table des auteurs

L’IM semble un projet arrivé à son heure : Ayant signalé en août 1893 par une
note dans le milieu mathématique la naissance prochaine de leur revue, les
rédacteurs indiquent avoir reçu environ 180 questions dès novembre 1893, soit
l'équivalent de sept ou huit numéros, alors que L'Intermédiaire des Mathématiciens
n'est lancé que deux mois plus tard en janvier 1894.

Les tables des correspondants publiés chaque année sont évidemment une
première ressource de choix pour viser rapidement les correspondants de l'IM, la
fréquence de leurs interventions dans le journal ; et d'évaluer la réalité de
l'Intermédiaire, par rapport aux aspirations originales de ces fondateurs à le

17 IM, t. vii, 1900, pp. 165-166.


déterminer comme un véritable lieu, à l'échelle internationale, d'échanges entre
personnes cultivant les mathématiques d'une manière quelconque. D’emblée, je dois
noter une limite de ses tables, qui ne distinguent pas les correspondants adressant
des questions, de ceux donnant réponses aux questions des mois précédents : une
pondération ne serait cependant réalisable qu’au prix de la réalisation de nouvelles
tables.

Sur la période 1894-1924 18 , plus de 1100 correspondants sont intervenus


dans IM. Dans la liste de noms se trouvent environ 150 pseudonymes, le reste des
savants publiant sous leur nom. Certains ont probablement usé des deux moyens,
comme c'est le cas notamment d’Henri Brocard, un des correspondants du journal,
tout à fait particulier : il est en effet le plus assidu avec quelques 1368 notes publiées
dans le journal entre 1894 et 1923, soit autant que les deux correspondants suivants
réunis ; mais encore, il tient quasiment dans l’ombre une place à la rédaction,
comme chargé notamment longtemps de la rédaction des tables.

Quelques mots généraux sur la table des auteurs. Paramètre ici peu signifiant,
la moyenne est de 17 références par correspondant. Caractéristique plus
intéressante, la moitié des correspondants intervient moins de quatre fois dans le
journal sur les trois décennies de sa livraison, les trois quarts moins de 10 fois. Ce
qui suggère nettement l’usage ponctuel de la revue, sans d’ailleurs que ces petits
contributeurs apparaissent à un moment précis de la publication de l’IM : le nuage
est certes un peu plus dense dans la première décennie, mais pas de façon notable.
A l’autre extrémité de la liste des auteurs classés par nombre d’intervention dans le
journal, les gros contributeurs de l’IM sont souvent dès fidèles de la première heure,
sinon des premières années de la revue, et qui continuent d’alimenter le journal sur
une longue période, pour ne pas dire les trois décennies de livraison de
l’Intermédiaire ; ainsi, parmi les 37 correspondants intervenus plus d’une centaine de
fois, seuls quatre ont commencé à publier plus tardivement (vers 1910). Deux gros
contributeurs suivent des parcours singuliers : un premier utilisant le pseudonyme
Defixus qui intervient très tard 1924, mais alimente immédiatement très fortement
l’IM (141 références pour la seule année 1924) ; ensuite personnage que
j’affectionne particulièrement, Paul Tannery, qui intervient seulement entre 1894 et

18 Sauf 1907, 1908, 1913, 1921.


1904 (l’année de sa mort), et qui est l’acteur fort des questions liées à la
bibliographie et l’histoire des mathématiques, catégorie de questions qui perd ensuite
très vite le haut de l’affiche dans les deux dernières décennies de livraison de
l’Intermédiaire. Chez les contributeurs plus modestes qui envoient de 20 à 40
questions, la dispersion est beaucoup plus restreinte dans le temps que chez les
gros contributeurs, ce qui transparaît au travers de plusieurs phénomènes. Certains
publient ponctuellement, sur deux ou trois ans uniquement, souvent en utilisant un
pseudonyme (ces personnes publient peut-être sous plusieurs pseudonymes).
D'autres laissent une publication régulière depuis le début mais faible (c'est
notamment le cas de Raoul Bricard). Enfin, d'autres encore publient sur une période
longue, puis arrêtent subitement (décès, ou Première Guerre Mondiale). Ce dernier
cas est le plus fréquent.

Ce premier tour d’horizon peut être complété suivant des caractéristiques que
j’ai supposé : nationalité, âge, profession, passage par Polytechnique ou l’ENS,
membre de société savante. Il y a ici à réaliser manuellement un véritable travail
prosopographique sur ce millier d’auteurs, que je n’ai pu entamer convenablement
lors de la rédaction de mon mémoire de Master, pour lequel j’ai souvent dû alors
m’en tenir à une première appréciation qualitative.

Sur la nationalité des correspondants d’abord, sans surprise, la plupart sont


français. Néanmoins, et conformément à l’ambition de Laisant et Lemoine, leur revue
prend dès sa création une dimension internationale, européenne dans un premier
temps, avant de s’étendre aux autres continent. Il convient cependant de rester
prudent sur la véritable portée internationale de la revue, dès lors que Lemoine
reconnaît en 1897 avoir lui-même recruté les correspondants étrangers parmi ses
propres relations. Il écrit :

Nous nous adressâmes d'abord à nos amis personnels en France et à


l'Etranger. Les premiers géomètres qui s'intéressèrent à notre idée nous
mirent en rapport avec d'autres et j'eus bientôt une correspondance active
un peu de tous côtés en Europe19
Il reste néanmoins que cette correspondance internationale des rédacteurs de
l’IM fait jouer à leur revue un rôle d’incubateur dans la mise en place des deux

19 IM, tome 4, septembre 1897, p. 197.


premiers Congrès internationaux d’histoire des mathématiques, de Zurich 1897 et
Paris 1900. Je vous renvoie, à ce propos, aux travaux qui ont été déjà publiés sur
ces Congrès.

Si l’on s’en tient aux correspondants français de l’IM, et en admettant la


proposition d’Hélène Gispert d’assimiler dans ce tournant de siècle, ce milieu
mathématiques à celui du demi millier de membres de la SMF, j’ai distingué deux
phénomènes. D’une part il convient de remarquer qu’une bonne moitié de l’annuaire
la SMF se trouve aussi dans les tables de l’Intermédiaire. Mais bientôt, il faut
reconnaître aussi que l’on est loin aussi de recouvrir le millier de correspondants de
notre journal. Et dès lors de faire l’hypothèse que l’Intermédiaire a percé au delà du
strict milieu mathématique pour s’étendre à des lecteurs moins avancés. A l’occasion
de mon mémoire, je m’étais intéressé à la formation des correspondants français. Or
il apparaît clairement que parmi les gros contributeurs du journal, nous retrouvons
une large majorité de polytechniciens d’une part, mais que d’une manière générale
les polytechniciens ne représentent qu’un cinquième des correspondants. Il
conviendrait, je ne l’avais pas fait à l’époque, d’établir une statistique équivalente
pour l’ENS.

Dernier point sur les lecteurs, quelle place pour les mathématiciens de premier
ordre, les Poincaré, et autres Darboux, Hermite,… Le résultat est sans doute ici
moins à la hauteur des espérances de Laisant et Lemoine. Si l’on en retrouve parmi
les correspondants de l’IM, il faut néanmoins avouer qu’à l’exception d’Emile Borel
ou de Jacques Hadamard qui interviennent plus d’une quarantaine de fois chacun,
les grandes signatures ne font souvent guère que des apparitions limitées dans le
journal. L'ambition de Laisant et Lemoine de faire de l’IM une revue hétérogène dans
son lectorat est donc à relativiser dans sa réalisation. L’IM durant sa trentaine
d'années de publications, a donc, semble-t-il, été surtout l'outil de mathématiciens de
second ordre, voire de ceux qu’ils ont dès l’éditorial de 1894, qualifié d’amateurs.

Etude de tables des questions

Si je peux en venir maintenant à la nature des mathématiques traitées dans


l’IM, c’est d’abord grâce aux choix de Laisant et Lemoine, d’imposer à leurs
correspondants d’adresser leur questions en les rangeant d’après l’index du
Répertoire bibliographique des sciences mathématiques publié quelques années
plus tôt (1889), un index organisé en trois domaines (Analyse mathématique –
Géométrie -- Mathématiques), eux mêmes répartis de manière arborescente en
différentes classes, sous classes, etc. avec l’objectif de cribler l’ensemble des
mathématiques telles qu’elles apparaissent en cette fin de siècle. Je renvoie pour
l’étude du Répertoire bibliographique des sciences mathématiques au travail réalisé
par Philippe Nabonnand et Laurent Rollet ; pour m’en tenir ici à son utilisation dans
l’IM, ou plutôt l’étude quantitative sur les quelques 5000 questions de l’IM, qu’on peut
y associer a posteriori. Car, non seulement des tables annuelles des correspondants,
l’IM contient aussi des tables annuelles des questions suivant l’Index de ce répertoire,
qui permet l’obtention de résultats remarquables.

D'abord, le classement suivant les trois grands domaines de l’index donne :


Analyse mathématique (2244 questions), Géométrie (1633), Mathématiques
appliquées (1091). Le retard de la dernière catégorie avait déjà été remarqué par les
rédacteurs après une année de publication en 1895 :

Il nous semble que L'Intermédiaire doit arriver à étendre encore davantage


son action, à pénétrer dans des milieux scientifiques où il paraît être encore
ignoré, et notamment parmi les personnes qui ont à s'occuper des
applications de la Mathématique20.
On peut laisser de côté la premier division de l’index en trois grands domaines, pour
s’intéresser d’emblée en la subdivision des mathématiques en 23 classes qui permet
un travail plus précis.

Le sujet le plus abordé dans l’IM est la classe I, c'est-à dire « Arithmétique et
théorie des nombres; analyse indéterminée; théorie arithmétique des formes et des
fractions continues; division du cercle; nombres complexes, idéaux, transcendants ».
En trois décennies, ce sont plus de 1200 questions qui se rapportent à cette classe,
soit environ le quart des questions parues dans l’IM. Cette classe fluctue de façon
importante suivant les années : en 1903, 79 questions, en 1912, 78, alors qu'en 1905,
ou en 1924, on a seulement 22 questions. La catégorie représente à elle seule plus
que les deux catégories les plus représentées qui suivent. Il s'agit de la classe V,
« Philosophie et Histoire des Sc. mathématiques. Biographies de mathématiciens »,
et K, « Géométrie et Trigonométrie élémentaires (étude des figures formées de

20 IM, tome 2, janvier 1895.


droites, plans, cercles et sphères); Géométrie du point, de la droite, du plan, du
cercle et de la sphère; Géométrie descriptive; Perspective ».

Les classes les plus représentée ensuite, avec plus de 200 questions sont :

 M, Courbes et surfaces alg.; courbes et surfaces transcendantes spéciales;


 L, Coniques et surfaces du second degré » ;
 O, Géométrie infinitésimale et Géométrie cinématique ; applications
géométriques du Calcul différentiel et du Calcul intégral à la théorie des
courbes et des surfaces ; Quadrature et rectification ; courbure ; lignes
asymptotiques, géodésiques, lignes de courbure ; aires ; volumes ; surfaces
minima ; systèmes orthogonaux.

A l’autre extrémité, Les catégories F, et G sont les moins représentées avec


respectivement 12 et 4 questions dans IM. Ce sont les classes des « fonctions
elliptiques avec leurs applications » (classe F) et des « fonctions hyperelliptiques,
abéliennes, fuchsiennes » (catégorie G). Parmi les cinq catégories les moins
représentées, deux ont trait à la mathématique appliquée, c'est-à-dire S,
« Mécanique des fluides ; Hydrostatique ; Hydrodynamique ; Thermodynamique » et
T « Physique mathématique ; élasticité ; résistance des matériaux ; capillarité ;
lumière ; chaleur ; électricité ».

Pour finir

Pour finir cet exposé, il conviendrait avant de s’engager dans une analyse
épistémologique de ces premiers résultats bruts sur l’IM, resterait à affiner ce
premier travail très satellitaire en établissant des tables croisées entre auteurs et
types de questions ; évidemment ensuite à changer d’échelle pour entrer dans une
lecture plus directe des contenus de l’intermédiaire, travail que j’avais en partie
commencer pour quelques classes de questions en 2006, notamment celle relative à
l’histoire des sciences.