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Cahiers d'économie politique

Marché rencontre et marché mécanique


Arnaud Berthoud

Abstract
Here are applied the concepts of discussion, rhetoric and analogy to the construction of a model of market — named meeting-
market — as opposed to the neo-classical model of market, named mechanical market.

Résumé
On développe ici les notions de discussion marchande, de rhétorique et d'analogie en vue d'opposer au modèle décrit par la
théorie néo-classique — désigné par le terme de « marché mécanique » — un autre modèle de marché plus réaliste dit «
marché- rencontre ».

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Berthoud Arnaud. Marché rencontre et marché mécanique. In: Cahiers d'économie politique, n°20-21, 1992. Formes et
sciences du marché. pp. 167-186;

doi : https://doi.org/10.3406/cep.1992.1132

https://www.persee.fr/doc/cep_0154-8344_1992_num_20_1_1132

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MARCHE-RENCONTRE ET MARCHÉ MÉCANIQUE*

par Arnaud BERTHOUD

Par marché mécanique, on désigne la représentation que l'Économie


Politique se fait de l'échange marchand sous ses formes orthodoxes ou
néoclassiques. Cette représentation a les deux caractères suivants.
I. — L'ajustement de la multitude de plans et d'intérêts individuels
ne relève lui-même d'aucun plan et d'aucun intérêt. Il est l'effet d'un
mécanisme anonyme dont le terme objectif est l'équilibre des plans —
exprimé sous la forme d'une égalité. A son tour, ce mécanisme est décrit
d'abord et en réponse à la question de son fonctionnement, selon l'idée
simple et primitive d'une causalité centrale ou selon l'idée plus complexe
et dérivée d'une causalité décentralisée ; ensuite et en réponse à la
question de sa genèse, comme l'effet d'une création institutionnelle et
juridique ou comme le produit non voulu d'une sélection naturelle à la manière
d'une espèce vivante. Dans tous les cas, ce mécanisme instaure un ordre
et un bon ordre conçu comme une sorte de solution technique, inventée
par les hommes ou accordée aux hommes par la nature, au problème
autrement insoluble posé par la menace du chaos lié à la multitude d'intérêts
naturellement divergents. En cela, il correspond localement à l'idée
générale selon laquelle la société civile est une solution artificielle ou naturelle
assurant aux individus déchirés par leurs passions une coexistence
relativement paisible et heureuse.
II. — Le plan qui exprime l'intérêt individuel ne relève lui-même
d'aucun ajustement ou d'aucune relation interindividuelle préalable. Chacun
le fixe et l'adapte en fonction des signaux prix ou quantités émis aux
différents moments du processus d'ajustement, et en conclusion d'une
délibération qui est tout à la fois rigide dans son principe — principe d'éco-
nomicité pour lequel le meilleur est toujours l'avantage net maximum ;
indifférent aux circonstances historiques — principe de rationalité
insensible aux temps et aux lieux de vie ; et inaccessible à tout autre —
principe de souveraineté selon lequel chacun est seul juge de son intérêt selon
sa mesure propre.

On ne soutient pas ici que l'Économie Politique néo-classique en général


ou sur la seule question de l'échange se conforme au modèle de la mécanique

* Cet article est une version remaniée et développée d'un texte proposé aux journées d'étude du
CAESAR. Quelques-unes des précisions apportées ont été suggérées par les questions pertinentes de
L. Cordonnier et F. Tricou du CAESAR. Qu'ils en soient ici vivement remerciés.

Cahiers d'Économie Politique, n" 20-21, L'Harmattan, 1992.


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rationnelle — proposition épistémologique sur la nature d'une science. Mais


on soutient — proposition philosophique sur les conditions de possibilité d'une
connaissance — que l'Economie Politique néo-classique use, comme toute science
de la nature issue de la révolution galiléenne, de la catégorie de causalité
mécanique — d'une part, dans son traitement de la relation entre agents
échangistes et, d'autre part, dans la relation de chaque agent avec ses moyens en vue
de satisfaire sa fin. Pour le dire encore autrement, l'ajustement anonyme des
prix et quantités et l'ajustement personnel des quantités et des utilités sont tous
deux étudiés comme mouvement mécanique et en conséquence comme
mouvement susceptible d'un traitement mathématique.
Politzer (1967) écrivait autrefois que la psychologie reçoit les mathématiques
de troisième main : d'abord des physiologistes qui les reçoivent eux-mêmes des
physiciens qui eux seuls les tiennent des mathématiciens. Il n'est pas dans
l'intention de cet article de prétendre que l'Economie néo-classique recevrait
à son tour les mathématiques via la physique et plus précisément la vieille
mécanique rationnelle dans le traitement du processus d'échange et via la
psychologie behaviouriste, la physiologie mécaniciste et la physique dans le traitement
du processus de délibération. Ce qu'on avance se situe à un niveau plus
profond et qui coupe court à la belle formule de Politzer. Le traitement par
l'Economie néo-classique des processus d'échange et de délibération s'appuie sur la
catégorie de causalité matérielle, humienne ou mécanique, c'est-à-dire sur l'idée
d'une identité entre l'analyse scientifique d'une causalité et son analyse en
termes de mathématique.
C'est à ce niveau aussi que se place donc la catégorie opposée sur laquelle
repose la science du marché-rencontre.

Par « marché-rencontre », on désigne la représentation de l'échange


marchand issue de la philosophie économique d'Aristote. Cette représentation
comprend deux traits remarquables.
Premier trait. — Alors que, sur le marché de l'Économie Politique, les
agents ne sont liés les uns aux autres que par un lien externe à la manière
d'une relation mécanique toujours extérieure à ses termes, sur le marché-
rencontre, les agents se lient les uns aux autres par une relation
volontaire qui les engage et les détermine mutuellement. Ou encore, là où
l'agent de l'Économie Politique ne se connaît qu'une passion à la source
de son action et de sa délibération, l'agent « aristotélicien » se connaît deux
passions hiérarchiquement ordonnées : d'abord et toujours le désir
d'universel, ensuite son intérêt propre. En ce sens et quelle que soit la forme
prise par le marché-rencontre, l'agent « aristotélicien » aime encore plus
échanger qu'il n'aime son intérêt.
On dit souvent à la suite de Russel et du premier Wittgenstein que la notion
de relation externe, à la base du concept de causalité mécanique, matérielle
ou humienne, serait la seule notion de relation logiquement recevable. Par
opposition, la notion de relation interne, entendue comme relation à sens unilatéral
enveloppant à son tour l'idée d'une puissance en acte, serait à la fois confuse
ou théologique ; confuse en ce qu'une relation unilatérale ou sans converse ferait
de la relation elle-même une pure expression sans contenu ; ou théologique dès
lors que la notion de puissance qu'on y ajoute pour la rendre intelligible repose
elle-même sur la notion d'un acte pur — J. Vuillemin (1967).
Marché-rencontre et marché mécanique 169

Cette condamnation sans appel de la relation interne revient à dire, si on


la comprend bien, qu'il n'y a pas de discours scientifique, rationnel ou
logique sur l'acteur et la coordination entre acteurs, sans réduction préalable ou
expulsion de la notion même de volonté et de rencontre de volontés. Ou encore,
le traitement de la réalité pratique n'atteint le niveau exigé par la logique qu'en
épurant notre langue de toutes les expressions connotant plus ou moins
directement la représentation d'un mouvement fini ou d'une actualisation
unidirectionnelle et téléologique d'une puissance.
A l'évidence, cette mobilisation générale dans la lutte anti-aristotélicienne,
commencée ailleurs il y a plusieurs siècles et décrétée aujourd'hui par la
logique mathématique ou extensive, entraîne l'une après l'autre, chacune sur son
front propre, les sciences de la société et les branches de l'Economie Politique.
La volonté est « l'asile de l'ignorance ». La délibération d'une volonté et la
coordination volontaire sur un marché doivent se soumettre au verdict. Ils ne seront
objet de science qu'en abandonnant leur attribut obscurantiste.
Il ne s'agit pas ici de se prononcer sur cette lame de fond qui submerge
la réalité pratique dans toutes ses dimensions, mais seulement de défendre, à
propos de l'échange et sans parler des autres formes de la vie économique,
l'irréductibilité de la raison pratique et de la notion de relation interne qui lui est
liée.

Deuxième trait. — Ce penchant pour l'échange ou ce désir


d'universel dans la rencontre, ignoré ou déformé dans l'Economie Politique, prend
deux formes. Ou bien les agents se rencontrent dans la reconnaissance
mutuelle de leurs besoins et se veulent réciproquement égaux selon
l'avantage retiré par chacun. Ou bien les agents se rencontrent dans la rivalité
et se veulent chacun dominateur de tous les autres. Dans les deux cas,
le désir d'échange ou désir d'universel est plus et autre que l'intérêt
propre ; mais dans le premier cas, le désir d'échange s'exprime comme un
désir de communauté et, dans le second cas, le désir d'échange s'exprime
comme un désir de ravir et d'opposer aux autres tout ce qui fait en même
temps une partie du lien même de l'échange. En ceci, la deuxième forme
ou forme chrématistique de l'échange suppose nécessairement la première
ou forme naturelle de l'échange. Le marché chrématistique détruit le marché
naturel et se détermine comme destruction continue du marché naturel.
Destruction déterminée mais qui n'est jamais inéluctable — au sens où
la décision pour le Bien ou le Juste reste toujours actuelle — et jamais
épuisable — au sens où la destruction complète du marché naturel serait
une destruction de l'humanité même des acteurs. Le marché
chrématistique n'est donc qu'une inversion d'un marché logiquement plus primitif
que lui.
Dans l'Économie néo-classique, il n'y a pas un bien désiré par tous
plus que tout autre bien — à la façon du bien immanent à l'échange
dans le marché naturel ou du bien-monnaie dans le marché
chrématistique. L'Economie néo-classique ignore le désir d'universel ou le désir
d'échange comme tel.
Ici plusieurs remarques s'imposent. A propos de la forme primitive du
marché, il ne me paraît plus correct de parler de marché politique — comme je
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l'ai pourtant fait — pour l'opposer au marché chrématistique. En effet, la vertu


politique est par excellence l'amitié, alors que la vertu marchande est la
justice. Entre l'amitié et la justice, il y a toute la distance qui existe entre l'ami
et l'inconnu ou l'étranger, la personne et son corps propre d'une part, le
propriétaire et ses biens extérieurs d'autre part. Le désir de communauté dans le
marché primitif n'est pas le désir de communauté politique. La relation
d'échange avec un partenaire étranger ne constitue pas le ciment d'une société
politique ou d'une cité avec ses lois ou son droit sur le corps propre et ses
passions. Faut-il parler de marché civil par allusion à la société civile ? La
référence est problématique et l'expression maladroite. Mieux vaut s'en tenir sans
doute à l'expression de marché naturel, non pas au sens d'un marché établi
dans un état de nature, mais au sens d'un marché primitif formant le socle
en deçà duquel rien d'intelligible ne peut être avancé. Mais cette première
remarque ne signifie pas que le forme chrématistique cesserait d'être une forme
menaçante pour l'amitié et la communauté politique.
Autre remarque sur la forme naturelle et la forme chrématistique. J'ai
longtemps pensé que la distinction conceptuelle entre le marché naturel, où l'argent
n'est que l'expression conventionnelle d'un universel immanent à l'échange, et
le marché chrématistique, où le désir d'argent domine le désir des biens et les
valeurs d'usage, se doublait d'une distinction réelle entre deux formes
historiques, la seconde recouvrant la première et la rendant pour longtemps ou pour
toujours inactuelle ou caduque. Cette position me paraît aujourd'hui
discutable et confuse. Il me semble qu'on peut dire et qu'on doit dire plutôt que
la forme naturelle du marché- rencontre — quel que soit l'éclat de la
domination chrématistique — reste sur presque tous les marchés du monde la réalité
la plus profonde. C'est pourquoi aussi je ne pense plus que la critique
principale du marché néo-classique consiste à montrer comment l'argent est la pierre
d'angle de la théorie néo-classique de l'échange ou la condition de possibilité
de ses concepts majeurs, en vue de nettoyer pour ainsi dire nos esprits ou nos
regards des représentations naturalistes et accéder à la réalité profondément
monétaire de nos échanges — comme le font C. Benetti et J. Cartelier (1980). Mais
je pense que la critique principale du marché néo-classique consiste, en vue
de nettoyer nos esprits et nos regards du mécanicisme et accéder à l'échange
sous la justice, à montrer la raison à l'œuvre dans la réalité pratique et à
dénoncer l'illusion chrématistique d'une relation rationnelle et spéculative entre
échangistes. Ou encore, là où Benetti et Cartelier opposent la véritable objectivité
sociale acquise par la convention monétaire — programme « keynésien » ou
« mercantiliste » — à la fausse objectivité sociale acquise par une convention
sur les besoins et les biens naturels — programme néo- classique, j'opposerai
plutôt la réalité propre à la mesure immanente de l'échange primitif —
programme aristotélicien — à la fausse objectivité tirée par extension abusive de
la convention ou du droit en matière monétaire — programme chrématistique.
La différence d'accent porte, en ceci, sur la question du fétichisme ou de
l'illusion. Benetti et Cartelier remontent de l'illusion naturaliste à la réalité d'une
monnaie non naturelle. Je tente de remonter de l'illusion de l'objectivité —
objectivité sociale acquise par convention — à la réalité non objective — au
sens précédent — de la mesure et de l'échange marchand. En deçà de la
convention monétaire et de l'objectivité sociale qu'elle assure, Benetti et Cartelier
considèrent qu'il n'y a rien qu'on puisse dire dans un langage rationnel —
programme Russel et Wittgenstein I. En deçà de la convention et du droit,
je pense qu'il y a beaucoup à dire sur l'échange — programme anti-hobbesien
de la philosophie économique d'Aristote. La question de savoir si le fétichisme
Marché-rencontre et marché mécanique 171

de la marchandise relève chez Marx du premier ou du second programme peut


rester ici ouverte. Par contre ce qu'on doit dire, c'est qu'une objectivité sociale
acquise par la convention d'une unité de compte — comme le veut le
programme « keynésien » ou « mercantiliste » de Benetti et Cartelier — a une
fragilité égale à la fragilité d'une objectivité qu'on prêterait à un nom sans
réfèrent ou, en langage kantien, à un concept sans intuition empirique
correspondante ou, encore, à une notion d'une mathématique strictement analytique,
c'est-à-dire l'objectivité tirée d'un discours reposant sur lui-même et exprimant
ainsi sa position de pur sujet.

Toutefois ces deux traits remarquables au marché-rencontre n'indique


encore rien sur le processus même de l'échange. Quel est en particulier
dans la forme primitive du marché naturel l'équivalent de l'ajustement
mécanique assurant, selon l'Économie néo- classique, l'équilibre des plans
et la satisfaction maximum des intérêts individuels. On tente ici de
construire une réponse qui n'est donnée nulle part dans les textes de la
tradition aristotélicienne.
Première idée. — Les agents discutent pour s'accorder : les prix d'une
part, les utilités et les avantages d'autre part se décident ensemble dans
une discussion. Cette idée prend sa portée si l'on entend bien que la
discussion marchande est la réalité exclusive et irréductible de la relation entre
agents. En d'autres termes, la relation entre agents est de discussion ou
en grec dialectique, là où elle est mécanique dans l'Economie néo-classique.
Ceci veut dire plusieurs choses.
D'abord, les grandeurs d'échange — prix, quantités, utilités,
avantages — sur lesquelles les agents s'accordent ne sont pas des grandeurs
atteintes par l'effet d'une causalité matérielle, mais des grandeurs voulues comme
fin.
Ensuite, le caractère téléologique des grandeurs d'échange signifie que
la raison qui conduit la discussion ou, mieux, la délibération dans la
discussion, n'a pas d'abord la forme d'un raisonnement logique ou d'une
déduction, mais la forme d'une raison pratique allant vers un jugement
de valeur commun.
Enfin, le jugement de valeur qui conclut le raisonnement pratique
signifie que chaque partie qui participe à son élaboration contrôle les moments
séparés d'exercice déductif dans un mouvement plus général de la volonté
qui s'engage sur la fin ou sur la valeur.
A l'école de Hobbes et d' Epicure, l'Economie néo-classique ne
connaît plus que l'alternative entre une raison calculatrice imposant à tous
la contrainte de sa conclusion objective et le déchirement des passions et
des sentiments subjectifs. Elle oublie le domaine plus fragile du
raisonnable ou de la raison pratique qui seule donne à la discussion son genre
et sa portée. Ce qui fait en effet désaccord dans l'échange et par-là même
discussion, ce n'est pas une erreur qu'une mesure objective et la
rationalité qui s'y soumet peuvent aussi bien résorber, mais le juste ou son
expression en prix, c'est-à-dire une notion qui n'est jamais connue qu'à travers
172 Arnaud Berthoud

des exemples ou des situations singulières à la manière du Bien ou du


Beau. Et ce qui fait donc accord dans la discussion, ce n'est pas la
correction d'une erreur et la soumission commune à l'évidence d'une vérité, mais
l'agrément de tous sur ce qui semble juste hic et nunc et qui reste
irréductiblement une opinion.
Sous cet angle, on peut dire que l'Économie Politique n'a su lutter
contre le jugement et la discussion confisqués par le Prince qu'avec les
armes de la science et n'a cru pouvoir opposer à la contrainte d'une loi
d'État que la contrainte d'une loi naturelle. Par contraste, on peut dire
que la philosophie économique du marché-rencontre oppose aux deux
contraintes inverses de la loi politique et de la loi naturelle l'affirmation selon
laquelle « la discussion constitue l'essence même de la vie politique »
(H. Arendt, 1972, p. 307). En ce sens cette première idée se résume ainsi :
le prix agréé dans l'échange est et n'est qu'une opinion sur le juste.
Dans un essai intitulé « vérité et politique » repris dans « la crise de la
culture », H. Arendt (1972) distingue trois régimes de connaissance et s'efforce de
n'en dévaluer aucun aux dépens des autres. Il s'agit des domaines des « vérités
rationnelles », des « vérités de fait » et des « opinions justes ». A partir de là, elle
dénonce la confusion contemporaine entre opinion et vérité de fait, comme moyen
pervers d'une mauvaise politique. Ou bien, on évacue l'opinion en faisant croire
qu'elle n'est qu'une manière subjective, partiale et provisoire de porter à la
connaissance une vérité de fait. Ou bien à l'inverse, on récuse les vérités de fait et
leur régime spécifique de preuve en insinuant que leurs énoncés ne sont que des
expressions d'opinions. L'essai d' Arendt fait entendre entre les lignes ce qu'elle
dit volontiers ailleurs. Cette confusion propre à la politique épargne la vérité
rationnelle et incite à penser de manière tout aussi dangereuse que le refuge de l'esprit
se trouve dans la déduction rationnelle et la tautologie.
Ce qui importe pour nous dans cet essai d' Arendt est moins la question de l'usage
éventuel par l'homme d'État d'une confusion entretenue entre le prix-opinion et
le prix- vérité-de-fait que l'analyse de la distinction entre ces trois régimes de
connaissance et la défense de l'opinion dans le domaine qui lui est propre. Le prix
n'est une opinion de plein droit que si l'échange a la forme primitive du marché-
rencontre.
Du champ de validité de l'opinion, il faut en effet en dire pour prolonger H.
Arendt ce qu'en disait déjà Platon dans le dialogue d'Eutyphron (1950, p. 359) :
— SOCR. : Or, mon bien bon, n'est-ce pas le dissentiment sur certains sujets,
qui produit inimitié et colères ? Considérons la chose de la façon que voici : est-ce
que, si nous avions un dissentiment, toi et moi, en matière de numération, sur
le point de savoir laquelle, de deux sommes de choses, est la plus forte, notre
dissentiment là-dessus ferait de nous des ennemis et nous mettrait en colère l'un
contre l'autre ? Ou bien est-ce que, (c) en recourant à un calcul, nous n'aurions pas
vite fait, sur les questions de ce genre, de mettre fin au dissentiment ?
— EUTHY. : Oui, abolument !
— SOCR. : Mais, de même au sujet du plus grand et du plus petit, si nous
avions un dissentiment, en recourant à la mesure ne cesserions-nous pas bien vite
d'être d'un avis différent ?
— EUTHY. : C'est exact.
— SOCR. : Et en recourant à la pesée nous nous départagerions, si je ne me
trompe, quant au plus lourd et au plus léger ?
— EUTHY. : Comment le nier en effet ?
Marché-rencontre et marché mécanique 173

— SOCR. : Or, à propos de quoi notre dissentiment devrait-il dès lors exister,
dans quel cas serions-nous incapables de parvenir à nous départager, pour que, en
vérité, nous eussions l'un contre l'autre inimitié et colère ? Peut-être n'as-tu pas
la chose sous la main ; (d) mais, en m 'entendant te la dire, examine si les présents
objets de dissentiment ne sont pas ce qui est juste et ce qui est injuste, beau et
laid, bon et mauvais : n'est-ce pas à propos de nos dissentiments là-dessus et à cause
de notre incapacité, dans ces cas, à arriver à nous départager, que nous devenons
ennemis les uns des autres quand nous le devenons, toi aussi bien que moi et que,
en totalité, le reste des hommes ?
— EUTHY. : Mais oui, Socrate ! Voilà le dissentiment et ses objets ! —

La discussion est nécessaire là où la polémique est sérieuse et la polémique


est sérieuse là où sont en jeu les questions du beau, du bon et du juste. En
ce sens, la discussion marchande n'est pas vraiment sérieuse lorsqu'il y a
seulement conflit d'intérêts, mais elle le devient dès que le conflit enveloppe une
divergence sur le juste. C'est pourquoi on ne doit pas s'étonner que
l'orthodoxie néo-classique puisse aussi aisément réduire la discussion marchande et le
prix-opinion à des objets aussi contraignants que le sont les faits et les vérités
de fait : bien avant que son règne ne commence, le XVIIP siècle avait déjà oublié
la notion de justice commutative et fait de la discussion sur les marchés une
dispute des seuls intérêts.
De la forme ou du régime cognitif de l'opinion, il faut en dire ce que Kant
affirme des concepts empiriques en général ou mieux, selon Arendt qui cite
ici librement la Critique du Jugement, des concepts d'ordre pratique.
« Nous avons toujours besoin d'intuition pour confirmer la réalité de nos
concepts... Si ce sont de purs concepts de l'entendement, tel que le concept
de triangle, les intuitions prennent le nom de schemes, comme le triangle idéal
perçu seulement par les yeux de l'esprit et néanmoins indispensable à la
reconnaissance de tous les triangles réels... Si les concepts sont d'ordre pratique et
se rapportent à la conduite, les intuitions sont appelées exemples » (Kant, 1982,
p. 173 ; H. Arendt, 1972, p. 31).
L'opinion sur le juste dans l'échange ou le prix-opinion est en ce sens une
comparaison entre l'acte jugé et un acte pris pour exemple. C'est pourquoi la
discussion marchande est indétachable des circonstances singulières de temps et
de lieu par lesquelles les acteurs en litige privilégient tel ou tel exemple ou
en viennnent à privilégier tel ou tel exemple de leur tradition et de leur
contexte. C'est pourquoi aussi la notion de discussion marchande et d'opinion se
perd aussi aisément ou se réduit sans résistance quand le juste est entendu
comme une norme objective, à la manière d'un concept juridique, plus ou moins
satisfaite par le conflit des intérêts.

Deuxième idée. — Dans la discussion, chaque agent s'adresse à l'autre


et le persuade d'échanger avec lui et de bien échanger, c'est-à-dire
d'échanger avec lui de manière juste. En ceci la discussion marchande relève d'un
art. Cet art est la rhétorique ou art de la persuasion dans une situation
définie en matière d'opinions. Il arrive dans l'Économie néo-classique que
l'agent ait une connaissance partielle ou totale du mécanisme d'ajustement,
mais il ne l'utilise alors que pour améliorer l'élaboration de son plan. Ici,
l'agent use de son art sur le marché. Mieux, le marché est jusqu'à l'accord
final un lieu d'affrontement d'opinions et d'argumentations — moins une
174 Arnaud Berthoud

relation dialectique en général, qui ne suppose aucun interlocuteur défini,


qu'une relation rhétorique. A ce sujet quelques remarques sont nécessaires.
On sait que par l'extension du champ de la science au domaine de
la vie politique — sous l'influence décisive de Hobbes notamment — la
rhétorique a été encore un peu plus reléguée qu'elle ne l'était déjà par
Aristote à l'étage le plus superficiel de l'exposé et de l'élocjuence (Ricceur,
1975 ; Perelman, 1958, 1963, 1970, 1988). A l'âge de l'Economie
Politique, elle n'est plus qu'une technique oratoire ou d'écriture pour habiller
une vérité — qui doit « convaincre » — sous une forme propre à «
persuader » ou, pire, pour masquer une erreur ou une insuffisance
rationnelle sous la forme d'une conclusion soi-disant démontrée. C'est dire que
pour la science néo-classique du marché, elle ne présente aucun intérêt
ou elle appartient au domaine théâtral sous lequel se cachent les forces
et les intérêts réels.
L'esprit de la rhétorique reste pourtant présent mais enfoui, en
particulier dans la philosophie esthétique de Kant et dans la Critique du
Jugement où se trouvent par ailleurs — selon les suggestions de H. Arendt
(1972, pp. 279ss.) et les travaux de A. Philonenko (1982 et 1969-1972) —
les fondements véritables de la philosophie politique de Kant. Dans les
domaines régis par l'entendement et la raison spéculative, il est possible
de dire au nom d'une vérité scientifique — vérité de fait rendue
intelligible par la vérité rationnelle — qu'une opinion n'est qu'un énoncé
friable, menacé d'illusion au regard des faits et sujet à l'incohérence au regard
de la rationalité. Mais dans les domaines régis par les deux autres facultés —
l'intelligence pratique et la faculté de juger — une opinion n'est jamais
vraie ou fausse, illusoire ou incohérente. Ici, l'opinion est plus ou moins
raisonnable ou sensée. L'argumentation à leur propos consiste à leur
donner du sens — leur poids, leur portée, leur direction et leur valeur —
par des figures du temps présent ou du temps passé. L'argumentation,
pour le dire à la manière de Kant consiste « à courtiser le consentement
d'autrui » (Kant, 1982, p. 77. Traduction Arendt, 1972, p. 284), en usant
d'exemples selon une sorte de courtoisie, de civilité ou d'usages
conventionnels ou protocolaires, de « topoi » ou « lieux communs » entendus par
le sens commun d'une société donnée et — pour parler comme Descartes
— illustrés par ses hommes les plus remarquables et « les mieux sensés »
(Descartes, 1952, p. 141). Ainsi dans la discussion marchande, l'accord ne
se fait pas sur une idée abstraite de justice, mais sur une idée ou une
opinion commune, conventionnelle et historique du juste, inaccessible à
tout autre raison que les raisons de l'intelligence pratique.
L'argumentation raisonnable n'en comprend pas moins des moments
de rationalité,
d' Aristote, le syllogisme
d' inferencepratique
ou de déduction.
utilisé par Pour
la rhétorique
le dire dans
ne diffère
les termes
pas
du syllogisme scientifique par le fait d'être formellement ou objectivement
moins rigoureux dans l'enchaînement des propositions, mais dans le fait
de ne pas prendre pour prémisses du vrai par évidence ou du tenu pour
vrai par convention, ni même du vraisemblable ou du probable, mais seu-
Marché-rencontre et marché mécanique 175

lement du préférable. Il en résulte que l'usage du syllogisme par la


rhétorique ou dans une discussion selon la rhétorique requiert matériellement
ou subjectivement un engagement de chacun tout au long de la chaîne
et jusqu'à la conclusion pour soutenir la préférence de départ et la
transmettre comme telle sur la conclusion. Dans la science, au contraire, l'axiome
par évidence partagée ou par convention acceptée, libère la pensée
individuelle de tout engagement ultérieur. On comprend en ce sens comment
une délibération conçue comme une opération rationnelle, où rien ne fait
obstacle en droit à l'usage de la déduction et au rassemblement sous une
seule déduction de l'ensemble des pensées, puisse aussi être détachée de
l'acteur et déléguée à un autre ou confiée à une intelligence artificielle.
Dans la discussion du marché-rencontre — sous sa forme naturelle —
l'argumentation a des séquences logiques soutenues chacune par une préférence,
mais l'ensemble des séquences et des préférences ne constitue pas une et
une seule déduction sous la forme d'un système d'axiomes et de
conclusions. En ce sens la logique du préférable dont use la rhétorique de l'acteur
du marché primitif est plutôt « une quasi-logique » (Perelman).
La discussion conduite selon la rhétorique suppose un nombre
déterminé d'interlocuteurs dans une situation particulière, c'est-à-dire un «
auditoire ». On ne persuade pas en général ou dans l'anonymat, mais on
persuade soi-même — délibération intime — , un autre — discussion
bilatérale — ou plusieurs autres — discussion en assemblée — et toujours selon
des arguments ad hominem. Le type d'interlocuteur et le genre de
situation commandent le genre de discussion. On sait qu'Aristote distingue trois
grands genres. Dans le genre délibératif, on conseille ou déconseille pour
l'avenir sur l'utile et le nuisible. Dans le genre judiciaire, on accuse ou
on défend pour le passé sur le juste et l'injuste. Dans le genre épidecti-
que, on loue ou on blâme pour le présent sur le beau et le laid. A quel
genre appartient la discussion marchande ? Ni les textes, ni la tradition
aristotélicienne, à notre connaissance, ne l'indiquent, mais il semble, si
l'on comprend bien, que les agents du marché-rencontre mettent en oeuvre
une rhétorique de l'économie ou de l'utile subordonnée à une rhétorique
du juste, au sens où les arguments en vue de l'intérêt propre sont
dominés par les arguments assurant à l'échange sa mesure immanente. En ce
sens la discussion marchande relèverait d'un composé des deux premiers
genres.

Évitons un malentendu possible. On ne dit pas ici que pour rester fidèle
à la réalité pratique de l'échange, il faut opposer une rhétorique économique
à l'Économie néo-classique. Ce propos aurait assurément un sens. On pourrait
défendre, contre la spéculation dévorante de l'orthodoxie et l'économiste de
tradition galiléenne ou hobbésienne, la figure plus modeste d'un économiste
conseiller du Prince ou de la Haute Administration, dont le conseil serait fait d'un
Art de la persuasion raisonnable, nourri lui-même de la connaissance de
quelques régularités observées. On pourrait en outre sur le sujet dégager une ligne
qui, des mercantilistes à A. Smith, de Malthus à l'École Historique et de
Marshall à Keynes, résiste avec plus ou moins de clarté, de réussite ou de cohérence
176 Arnaud Berthoud

à l'emportement spéculatif ou à la mise en système déductif de toutes les


connaissances générales produites par l'observation des faits économiques et
conçoit l'Économie Politique comme un art, et seulement comme un art, proposé
à l'action politique. On avancera d'ailleurs dans un instant l'idée selon laquelle
la loi empirique de l'offre et de la demande n'a pas besoin d'un système
déductif, à la manière de la théorie néo-classique, pour devenir intelligible et
utilisable.
Mais ici la rhétorique n'est pas alternative à l'Économie néo-classique. Elle
est la forme d'intervention raisonnable dont sont dotés dans ce modèle du
marché-rencontre les agents échangistes. La seule comparaison légitime doit
s'établir à ce niveau. Or sur ce point il est clair que si l'économiste néo-classique
se permet volontiers de parler littérairement, pour ainsi dire, de discussion,
d'argumentation, de persuasion, de coordination et d'accord marchands, son
premier souci dès qu'il passe aux choses sérieuses est de retirer leur sérieux à
toutes ces notions de la rhétorique et de sortir de son chapeau la « vieille
machine de plaisir » d'Edgeworth au lieu et place de l'acteur ou du rhéteur
avec sa volonté de persuader ou sa volonté d'être persuadé. Qu'elle soit
déterminée par l'anticipation rationnelle, les limites proposées par H. Simon ou la
stratégie de la théorie des jeux, la rationalité de l'agent néo-classique reste une
rationalité mécanique et mécanisable, instrumentale ou artificielle dont
l'exercice s'épuise dans ce que Kant appelle un jugement déterminant, c'est-à-dire
un jugement qui ne donne pas lieu à discussion sérieuse et à la parole active
de la rhétorique, parce qu'il ne met pas en jeu des valeurs comme le bon,
l'utile ou le juste. Au contraire, l'art de la rhétorique dont sont dotés les acteurs
met à nu, pour ainsi dire, en chaque auditeur visé, une liberté de choix et
une disposition à agir, en énonçant dans le langage illustratif qui lui est
propre et en mettant en œuvre des raisons plus ou moins déliées la valeur d'un
acte plutôt qu'un autre — c'est-à-dire un jugement de valeur.

Troisième idée. — Dans une discussion en vue d'un jugement de valeur


et selon l'art de la rhétorique, la réalité à laquelle il est fait
principalement référence ne relève pas fondamentalement d'une pensée logico-
mathématique, mais d'une pensée analogique. Il en est de ceci, comme
il en est de cela ; il en est de cette causalité, comme il en est de cette
autre ; il en est de cette première chose dans son rapport à cette deuxième
chose, comme il en est de cette troisième chose dans son rapport à cette
quatrième chose. L'analogie n'est pas, au sens le plus profond, une forme
d'exposé proche de la métaphore, mais elle est une pensée ; elle n'est pas
non plus seulement le moment préparatoire et heuristique d'une pensée
qui trouve sa forme achevée dans l'exposé logico-mathématique de la science
positive, mais elle est une pensée définitive ou suffisante de
l'hétérogénéité ou des singularités de l'expérience selon la ressemblance, ou encore
une pensée de l'unité non générique des choses, des événements ou des
actes, irréductibles au titre d'éléments particuliers d'une classe ou d'un
type général. Or il en est ainsi des choses sociales, des événements et des
actes humains que le Droit ou une loi positive ne représente pas, par
l'artifice qui lui est propre, sous la forme d'une grandeur, par le moyen d'une
mesure et selon une positivité ou une forme d'objectivité à la fois
nominale — le texte et la déclaration du texte — et symbolique — la figure
Marché-rencontre et marché mécanique 177

de l'unité de mesure. C'est là précisément le cas de l'échange sous la forme


naturelle du marché-rencontre, où le Droit affronte le Droit sans Droit,
où les actes ne se représentent pas les uns pour les autres comme des effets
déterminés selon une règle générale et où les grandeurs se mesurent les
unes les autres selon les mesures immanentes de l'utile et du juste — même
si, par ailleurs, elles se comptent et se mettent en jeu, dans l'exécution
ou la permutation de l'échange, grâce à l'objet monétaire acquis par
convention ou par Droit.
Cette troisième idée est décisive parce qu'elle est au fondement des
deux autres. Les biens et le juste sur lesquels porte la discussion
d'opinions et l'argumentation rhétorique ne sont pas des choses saisies « en
vérité » ou en réalité comme des choses matérielles pour lesquelles
vaudraient de plein droit, en raison de leur nature physique ou de leur
représentation juridique, les catégories ordinaires de l'objet ou de l'objectivité.
Dans l'échange, la reconnaissance de l'égalité entre personnes et entre leurs
biens par ces personnes elles-mêmes n'implique pas une égalité de
grandeurs qu'il serait légitime d'exprimer sous la forme d'une équation
mathématique. Ou mieux, l'équation mathématique n'a que la valeur d'un
propos rhétorique et n'est que la lettre d'un énoncé ou d'une formule d'accord
dont le sens n'est pas « en vérité » ou en réalité mathématique.
Il y a plus précisément deux pensées analogiques mises en œuvre dans
l'échange du marché primitif. La première constitue la délibération intime.
Elle prend la forme suivante : pour chaque personne, la quantité A est
à son besoin de A, comme la quantité B est à son besoin de B. Cette
première pensée traduit l'unité non générique des besoins de chacun pour
soi-même ou exprime le fait indépassable que la multiplicité des mesures
privées du bien-être, utilisée par chacun en cours de délibération, ne se
rassemble pas dans une et une seule mesure. Pour chacun, les choses-
procurant-du-bien se ressemblent ; elles sont des parties du bien-être ; mais
elles ne sont pas des particularités ou les éléments particuliers à la fois
identiques par le genre et différents par le nombre. En ceci, le bien-être
n'est pas une et une seule grandeur. Or ceci veut dire aussi que les valeurs
d'usage relèvent du même mode d'être que toutes les autres valeurs et
que l'évaluation selon le bon, l'utile ou le bonheur ne tombe pas en dehors
de la raison pratique, de l'opinion et du jugement de valeur. Les objets
physiques sont, en ce sens, les exemples par lesquels se dit le bien-être
ou les formes particulières du scheme sous lequel le bien-être est
accessible pour chacun. La relation de leurs quantités au bien-être n'est pas une
relation qu'une fonction mathématique pourrait représenter.
La seconde pensée analogique est à la base de la discussion collective.
On peut la présenter ainsi : pour chacun, le rapport des quantités
échangées est à l'avantage de l'autre, comme elle l'est à son propre avantage ;
ou encore, le prix est pour la mesure de l'avantage de l'autre, comme
il l'est pour son propre avantage. Le fait que les termes de la discussion
usent d'une unité de compte commune qui s'ajoute par convention aux
unités de compte et aux mesures conventionnelles des objets physiques,
178 Arnaud Berthoud

n'enlève rien au fait qu'à la différence des pensées positives sur les
mesures des objets physiques, la pensée par chacun du rapport de l'avantage
de l'autre à son propre avantage n'a pas de mesure objective. Chacun
s'adresse à l'autre en termes de prix et de quantités selon deux régimes
spécifiques d'objectivité — objectivité strictement nominale de l'unité de
compte, objectivité nominale et symbolique de la mesure physique. Mais
chacun en même temps adapte sa délibération intime à sa considération
de l'avantage de l'autre selon une mesure multiple du bien-être et une
mesure unique du juste qui ne sont l'une et l'autre, ni par convention,
ni par nature, objectives. On ne doit pas confondre à propos du marché
primitif l'objectivité nominale de l'unité de compte monétaire de la mesure
dans l'échange, l'objectivité nominale des unités de compte des mesures
physiques, l'objectivité symbolique de l'unité de mesure physique ou
juridique — comme l'étalon du mètre ou l'étalon peine compté en jours de
prison ou en amendes — et la non-objectivité des mesures multiples du
bien-être et de la mesure unique du juste.
Ces deux pensées analogiques dans l'échange du marché naturel
reposent toutes les deux sur la même idée. Le juste immanent à l'échange
et les biens ou l'utile tirés comme avantage de l'échange ne sont pas « dans
la chose », comme le dit Aristote, mais « dans l'acte » ou dans l'action
— même s'ils n'y sont pas tout à fait de la même manière : ce que signale
fidèlement les expressions de « biens extérieurs » qui vaut pour l'utile et
de « biens intérieurs » qui vaut pour le juste. Mais à cette différence près,
qui fait que l'utile ne relève pas directement de l'éthique et qu'une
délibération intempérante n'est pas jugée comme telle dans un échange, il
reste que les jugements qui clôturent la discussion marchande sont tous
des jugements de valeur, c'est-à-dire des jugements dont la forme n'est
pas une « détermination ». Dire d'une chose qu'elle est bonne ou juste,
ce n'est pas attribuer un prédicat à une chose ou un « individu » — au
sens très général de Strawson (1973) — , mais c'est qualifier une action
et donc aussi une volonté en affirmant sa ressemblance à d'autres actes
— exemples ou précédents — considérés par le sens commun d'une société
et par ses représentants « les mieux sensés » comme figure schématique sous
laquelle les mesures du bon et du juste sont connues. En ceci, le marché-
rencontre sous sa forme naturelle fonctionne, pour ainsi dire, dans une
référence constante à l'histoire et à la tradition. Sur le marché primitif,
les valeurs d'usage et les prix sont des opinions qui se discutent par
rhétorique, selon la ressemblance ou le régime de l'analogie à la lumière
d'exemples ou de précédents choisis dans une histoire.
La distance avec l'Économie néo-classique est ici maximum. Pour
l'Économie néo-classique, les biens et les services proposés à l'échange sont « dans
la chose ». Leur comparaison et leur ajustement reposent sur une série
d'appréciations en termes d'indifférence ou d'équivalence, qui sont autant
de moments dans un calcul général et l'élaboration d'une détermination.
L'agent ajuste quantités physiques et utilité pour un choix « déterminé ».
Le marché, sous instance centralisée ou processus décentralisé, ajuste prix
Marché-rencontre et marché mécanique 179

et quantités pour une conclusion qui est encore une « détermination ». Or


toute détermination acquise par calcul peut aussi bien se représenter
formellement dans un modèle déductif et, partant, se transporter sur
l'intelligence artificielle d'une machine. C'est à cette représentation néo-classique
d'un accord marchand acquis par des moyens mécaniques que fait
obstacle la pensée ou la réalité analogique. L'analogie seule est au fondement
de l'affirmation selon laquelle dans la vie sociale, ce n'est jamais en
définitive la nature ou les conventions qui règlent les litiges ou les
dissentiments, mais d'abord des paroles et le sens que leur donne la référence
à des actes dans l'histoire. Le marché mécanique des néo-classiques n'a
plus rien qui puisse en faire un des lieux privilégiés de la vie sociale.

On ne peut pas développer davantage dans les limites de cet article la notion
d'analogie et en particulier en dérouler l'histoire pour montrer sa cohésion avec
les notions de relation interne, d'opinion et de réalité pratique. Au reste, le
problème n'a d'intérêt pour une philosophie économique qu'en rapport avec
l'inversion de la forme naturelle en forme chrématistique du marché- rencontre.
Car c'est l'argent, comme bien universel et comme pure quantité pour le désir
qui en fait la fin de l'échange, qui impose d'abord l'illusion d'une objectivité
sociale dérivée de la convention l'instituant comme moyen dans l'échange et
qui impose ensuite sur la base de cette première illusion la seconde illusion
selon laquelle il serait légitime de faire immédiatement usage — sans analogie
— des catégories constitutives de l'objectivité comme le sont les catégories
mathématiques et dynamiques. La disparition de l'analogie et l'apparition d'une pensée
positive dans le traitement de l'échange — marché naturel / marché
mécanique ; réalité de la rencontre / illusion du mécanicisme — sont les effets du
désir d'argent ou de la forme chrématistique du marché. L'objectivité
particulière liée à la convention dans le marché primitif à propos de la monnaie comme
unité de compte — objectivité strictement nominale — envahit le domaine entier
de l'échange et recouvre en particulier le caractère propre qui, dans le marché
primitif, s'attache aux deux fins de l'échange. L'illusion chrématistique est faite
du transport sur le bien ou sur les biens, sur les valeurs d'usage et la
communauté selon la justice, de l'objectivité nominale acquise avec la convention
monétaire.

REMARQUE SUR LA CONCURRENCE

Supposons le constat de la causalité suivante : pour la demande stable


d'une marchandise connue sur un marché à plusieurs agents, une hausse
de son offre entraîne dans un temps relativement court une baisse
marquée du prix. A la question proprement théorique de savoir pourquoi il
en est ainsi ou comment il est jpossible de se rendre intelligible cette
régularité observée, on sait que l'Economie néo-classique construit sa réponse
en assimilant le mouvement du prix au déplacement d'un point
d'équilibre et en déterminant cet équilibre comme une égalité de grandeurs
agrégées de chaque côté du marché. Les biens sont tenus pour des choses objec-
180 Arnaud Berthoud

tives identifiées sans équivoque dans une nomenclature connue de tous ;


les agents économiques comptent chacun pour une et une seule fonction
d'utilité ; l'information collective en prix et quantités est traitée par
chacun de manière rationnelle, sans autre passion et sans autre fin que l'intérêt
économique ou la maximisation de l'utilité, sans séduction de l'un à l'autre
agent et sans confusion illusoire sur la fonction de l'unité de compte. En
ceci, chaque agent prend l'aspect d'une force à la fois individualisée par
sa fonction d'utilité et agrégeable à d'autres par l'unité du marché sur
lequel elle s'exerce. C'est ainsi que se construit en même temps la notion
de concurrence. La concurrence détermine l'équilibre ; les forces individuelles
épuisent leur effet collectif jusqu'au point d'équilibre. L'explication de la
régularité observée ou de la loi empirique de l'offre et de la demande
consiste, en conséquence, à chercher le facteur du déplacement du point
d'équilibre dans une modification de l'état de la concurrence — caractère
individuel des forces ou conditions de leur agrégation.
Comment sur cette même question concernant l'intelligence de la loi
empirique de l'offre et de la demande peut-on faire usage de la
représentation du marché-rencontre sous sa forme naturelle ? Il est clair qu'à la
conception différente du bien de l'agent et du traitement de
l'information doit correspondre une théorie différente de la concurrence et de
l'agrégation. La concurrence ne peut plus être un état objectif assimilable au
jeu contraire de forces mécaniques. L'agrégation ne peut plus être une
sommation de grandeurs effectuées dans un espace homogène où le général
est la somme des particuliers. Plus exactement, l'une et l'autre ne
peuvent prendre cette forme positive que dans l'esprit d'un ou de plusieurs
agents sous l'effet d'une persuasion produite par l'argumentation d'un
autre. En d'autres termes, la concurrence et l'agrégation sont d'abord des
arguments rhétoriques. La positivité logico-mathématique ou mécaniciste
n'est qu'une représentation produite par le discours de l'un en vue de
faire agir un autre. On peut décrire les choses ainsi.
Il faut poser au départ les deux idées suivantes. D'abord, on ne
discute jamais avec deux personnes à la fois et au même moment. Ensuite,
lorsque la discussion marchande commence, elle a toujours un précédent.
Dans ces conditions, le problème de la concurrence des intérêts et de
l'agrégation des offres et des demandes revient à engendrer rhétoriquement, ou
à partir d'une discussion à deux, une pluralité et l'unité de cette
pluralité de chaque côté du marché. Ou encore, le problème revient pour
chaque agent à invoquer dans une relation avec un autre les actes d'un
troisième agent à titre d'argument. Ainsi A s'adresse par tradition ou l'effet
d'un précédent au bien ou au service de V en proposant de reconduire
le prix passé. Survient alors une circonstance qui incite V à modifier le
contrat et engager une discussion avec A. Dans la discussion, pour s'opposer
à V, A lui fait savoir que V lui offre le même service — ou ce qui lui
apparaît à lui A comme un service dont il retire la même valeur d'usage —
pour un prix inférieur, tandis que le vendeur rétorque à A que le service
de V est de qualité inférieure n'apportant pas le même bien-être. Argu-
Marché-rencontre et marché mécanique 181

ment prix, argument valeur d'usage. Dans les deux cas, ces arguments ne
font de V le concurrent de V que parce que l'acheteur A invoque la
présence de V et l'oppose à V. D'une part, la baisse de prix n'a lieu que
si l'argument prix de l'acheteur l'emporte sur l'argument valeur d'usage
du vendeur ou encore si le vendeur se laisse persuader par l'acheteur que
le service qu'il propose est en effet le même que le service proposé par
un autre et qu'à ce titre ils sont à la fois concurrents sur le prix et parties
d'une même offre globale. D'autre part, la quantité globale achetée aux
deux vendeurs n'augmente que s'il s'agit dans l'esprit du premier et plus
ancien partenaire V de l'acheteur d'une condition pour se laisser
persuader par l'argument prix de A. La quantité achetée pour un prix inférieur
n'augmente pas pour des raisons tenant aux plans de consommation de
A régis eux-mêmes par la loi de l'utilité marginale décroissante. La
quantité achetée augmente par le seul jeu des arguments dans la discussion
marchande.
La loi empirique de l'offre et de la demande prend alors une forme
intelligible au sens parfaitement suffisant où une régularité observée est
rapportée aux raisons que les acteurs se donnent eux-mêmes dans une
situation donnée. Pour prévoir la variation d'un prix ou d'une quelconque
grandeur économique formée sur un marché, l'économiste devra comprendre,
à la manière d'un historien, comment dans l'éventualité de telle
modification d'une situation donnée, les arguments prix et valeur d'usage
entraîneront ou de nouveaux marchés ou, comme dans le cas précédent, le
développement sur un même marché d'une concurrence. Sous cet angle, on
dira que l'intelligence de l'économiste s'épuise ici dans ce qu'on appelle
parfois, à la manière de Max Weber, la compréhension des acteurs — c'est-
à-dire la compréhension des raisons par lesquelles les acteurs jugent une
situation à la lumière de leur propre histoire. On ajoutera de plus que
l'explication des lois du marché par un modèle mécanique est un détour
spéculatif inutile puisque de toute manière, lors de son usage ou de son
application à une situation concrète, l'introduction des valeurs réelles exige
de passer par les représentations que les acteurs s'en donnent les uns aux
autres.
Quelle est en définitive la différence essentielle entre le modèle
rhétorique et le modèle mécanique de la concurrence ? Elle tient en ceci que
dans le modèle rhétorique la limite du marché — l'identification du bien,
l'unicité du prix et la pluralité des agents — est l'enjeu même de la
discussion. Chaque marché-foule est en ceci le développement rhétorique d'un
marché-rencontre où les agents d'un côté du marché se coordonnent comme
parties rivales d'un même tout sous l'effet d'un discours et sous le point
de vue d'un agent situé de l'autre côté du marché. Il n'y a jamais de
marché délimité sans le discours des agents et il n'y a nulle part au-dessus
des deux côtés du marché un point de vue global extérieur pouvant faire
de toutes les parties engagées les parties d'un même tout. Sous cet angle,
le modèle mécanique de la concurrence n'est pas seulement une
spéculation inutile. Il est en outre une représentation inacceptable qui, aux fins
182 Arnaud Berthoud

d'un traitement déductif et au nom d'une notion logico-mathématique


de « détermination », contredit l'idée même d'échange en inversant la
relation catallaxique sans point de vue extérieur en une relation partitive sous
considération du tout : la concurrence ne détermine l'équilibre des forces
qu'en supposant donnés des définitions et des postulats sur les biens et
les agents dont l'effet immédiat est de faire de l'échange un partage d'une
somme en fonction des demandes nettes de chacun. A l'opposé de ce
constructivisme qui fait de l'accord marchand une répartition équilibrée, le
modèle rhétorique conserve l'idée profonde selon laquelle un échange est
à même l'expérience ou l'épreuve de la parole et de l'histoire.
L'explication d'un prix aujourd'hui suppose d'entrer dans l'expérience que chaque
acteur se fait des raisons de modifier le prix d'hier et d'éprouver la
portée de chaque argument en fonction des autres. En ceci, en effet,
l'intelligence de l'économiste n'est pas différente de l'intelligence de l'historien
qui ne remonte pas des lois ou des régularités observées au système qui
en fait des conclusions nécessaires, mais qui interprète plutôt les causalités
comme des généralités provisoires qu'il s'agit de dépasser en épousant
toujours davantage l'expérience singulière d'un acteur, d'une argumentation
ou d'une circonstance.

REMARQUE SUR LA PRÉFÉRENCE

Soit A et B les deux termes d'une alternative pour un agent.


Supposons une décision ou un choix en faveur de A plutôt que B à la suite
d'une délibération portant sur les avantages comparés de A et B propres
à satisfaire une fin souhaitée en un temps et un lieu donnés. Il y a ici
un premier jugement de valeur affirmant la préférence P^ Soit B et C
les deux termes d'une deuxième alternative pour le même agent et selon
la même fin. Supposons un choix délibéré en faveur de B en un temps
et un lieu donnés, c'est-à-dire un deuxième jugement de valeur affirmant
la préférence P2. Soit maintenant A et C les deux termes d'une troisième
alternative pour le même agent et selon la même fin et supposons un choix
délibéré en faveur de C en un temps et un lieu donnés, c'est-à-dire un
troisième jugement de valeur affirmant la préférence P3. Il est tout à fait
possible de se représenter qu'à chaque fois la préférence affirmée est la
meilleure, c'est-à-dire que la délibération est raisonnable ou prudente ou
encore que les argumentations rhétoriques utilisées en fonction des
circonstances de temps et de lieu sont les plus forts et conformes aux attendus
sur lesquels s'entendraient le sens commun d'une société et ses
représentants » « les mieux sensés ».
Pourtant, pour la raison spéculative qui considère l'ensemble formé par
ces préférences, leur ordre n'est pas seulement d'une rationalité limitée,
mais il est irrationnel par non-transitivité des relations. L'ordre est au
contraire rationnel lorsque, de l'affirmation des préférences ?i et P2, on peut
Marché-rencontre et marché mécanique 183

conclure sans nouvelle délibération, par simple inference logique, à la


relation « A plutôt que C », inverse de P3. En ce sens, il est parfaitement
possible de se représenter d'un côté P3 raisonnable — selon la raison
pratique et le jugement des circonstances — et d'un autre côté P3
irrationnelle — selon la raison spéculative considérant un ensemble abstrait. La
question est de savoir si cette représentation de deux raisons ou d'une raison
aux deux modes aussi différents peut prendre la forme d'un concept ou
d'une théorie en matière de préférence. L'agent du marché-rencontre est
décrit ici en supposant que cela est possible : la conclusion d'une
comparaison entre deux choix n'est pas un choix ; le calcul n'est pas une
délibération ; le jugement des circonstances est toujours un jugement
singulier ; temps et lieux humains sont irréductibles à des éléments composant
une même unité générique. L'agent de l'Economie néo-classique est décrit
en supposant le contraire : temps et lieux ne sont que des grandeurs ou
des positions identifiées par des grandeurs ; le jugement des circonstances
doit prendre la forme d'une estimation probabilisée sur des paramètres ;
une délibération bien menée s'exprime dans un calcul correct, un choix
rationnel est précisément la conclusion d'un raisonnement faisant des deux
choix antérieurs les éléments d'un ensemble dont relève le choix actuel.
Esquivons ici le débat sur le temps et le lieu humains ou la question
de savoir en quoi la pensée d'une unité des temps et de lieux ou des
circonstances est une pensée analogique. Abordons plutôt la question ainsi.
A quelles conditions peut-on ramener les trois préférences dans l'exemple
proposé à des évaluations selon une même mesure, comme le fait
l'Economie néo-classique lorsqu'elle décrit un agent économique rationnel ? La
réponse tient dans le caractère de la fin par rapport à laquelle les termes
de l'alternative sont des moyens. Il faut et il suffit que la fin soit
extérieure à l'ensemble des actes faisant usage de moyens. Or la fin est
extérieure quand elle relève d'une notion déterminable en quantité et qualité
ou par prédicats « mathématiques », c'est-à-dire en termes réductibles à
des grandeurs, selon l'exercice ordinaire de la raison spéculative ou de
l'entendement technique. Ou encore, ce qui revient au même, la fin est
extérieure lorsqu'elle relève d'une notion dont chaque partie peut
commander successivement un moment de la réalisation de l'ensemble des
parties de la notion. C'est ainsi qu'une maison, par exemple, pour l'activité
qui la produit est une fin extérieure, au sens où sa notion prend la forme
d'un tout égal à la somme de ses parties, comme peut l'être tout modèle
ou tout programme dont chaque partie commande successivement un choix
entre moyens de réaliser la fin. Alors la série des alternatives entre moyens
et les préférences qui les tranchent tour à tour relèvent d'une même unité
générique — ici précisément l'idée déterminée de la maison suspendue
en quelque sorte au-dessus des temps de sa réalisation et autorisant à leur
propos, d'abord, le parcours de leur succession dans l'un ou l'autre sens,
ensuite, une application de la notion d'ordre et de transitivité. Pour le
dire dans les termes d'Aristote — banalisés par l'extension quasi illimité
du domaine de référence — la fin est extérieure lorsque l'activité qui la
184 Arnaud Berthoud

réalise est une activité de construction ou de « production » — « poiesis »


par opposition à « praxis » — c'est-à-dire une activité dont la mise en œuvre
par un sujet n'engage pas profondément ce sujet lui-même — par
opposition au sujet qu'une « action » ou « praxis » engage au point de ne plus
pouvoir se concevoir ou se poser pour soi dans l'abstraction d'une
représentation en dehors de sa réalité pratique (A. Berthoud, 1981).
Or c'est de ce genre de fin dont il est question lorsque l'Économie
néo-classique parle du bien-être — du bonheur, du plaisir ou de la
satisfaction — de l'agent. Le bien-être est privé, assurément — contre les
tentations résurgentes dites « utilitaristes », de monter des dispositifs de
comparaison interpersonnelle alternatifs à la seule mesure mise en pratique dans
l'échange. Mais, comme bien-être privé, il relève d'une notion détermi-
nable par catégorie mathématique, divisible ou analysable en parties dont
la somme est égale au tout, techniquement réalisable par le contrôle de
l'entendement sur chaque moment du processus et en définitive
susceptible, à chaque étape, de choix délibéré rationnellement. La connaissance
de son bien-être par un agent est une connaissance logico-mathématique,
positive ou spéculative qui rend à son tour possible une connaissance
déterminée des moyens et à leurs propos un choix rationnel. En ce sens, on
peut dire de l'agent néo-classique qu'il est fondamentalement un «
producteur » de son bien-être dont la représentation, transcendante par
rapport à l'acte qui la réalise, suppose à son tour la transcendance ou
l'abstraction d'un sujet, à la manière de l'individu de Hobbes et de
l'utilitarisme entendu au sens large.
L'agent du marché-rencontre n'est pas utilitariste en ce sens. Son bien-
être ou son bonheur, sa peine ou sa souffrance ne constituent pas une
et une seule grandeur, dont la notion serait connue abstraction faite de
toute réalisation passée ou présente. Les parties du bonheur ne prennent
leur sens comme parties et comme expression du bonheur qu'en rapport
à des exemples passés et anticipés, décrits ou récités selon les propos
circonstanciels d'une argumentation. Il en est ainsi en particulier des
richesses, des biens extérieurs ou des parties « matérielles » du bonheur qui ne
prennent leur sens ou leur valeur que sur les lieux où ils s'éprouvent et
se discutent à la lumière d'une histoire et selon les cas marqués par les
hommes « les mieux sensés » ou les plus prudents. Or la prudence ou le
bon sens porté à son degré de vertu intellectuelle signe l'exercice d'une
raison qui ne cherche pas sa perfection dans la compétence et la
cohérence d'un savoir technique, mais dans la convenance d'un jugement
singulier. C'est pourquoi aussi l'économiste du marché-rencontre cherche et
développe sa science dans une compréhension de la rhétorique marchande
d'un lieu et d'un temps. La connaissance des acteurs et la prévision de
leur préférence sont immergées dans la compréhension de leurs récits sur
le bonheur aussi variables que le sont les temps et les lieux. Pour
l'économiste aussi, le jugement trouve sa perfection dans la singularité.
Sous cet angle, on jugera alors que la figure d'un producteur de
bonheur, calculateur selon la mesure unique d'une subjectivité, assise elle-même
Marché-rencontre et marché mécanique 185

sur soi ou constituée pour soi en dehors de toute réalité pratique et


historique, est à la fois inutile et fautive. Elle est inutile parce qu'ici encore
et à moins que le bonheur visé et calculé soit l'accumulation infinie d'une
pure quantité nommée richesse ou argent, la compréhension d'une
préférence présente et la prévision de son avenir dans une situation concrète,
à quoi elle est censée conduire selon l'économiste néo-classique, suppose
de toute manière de la part de celui-ci l'écoute circonstanciée de chaque
argument du bonheur : l'éclatement de la fonction globale d'utilité
individuelle en une multiplicité de relations qualitatives marque le passage du
traitement théorique de l'agent à l'étude concrète des préférences. Elle est
ensuite fautive, parce que le sujet susceptible de mener une délibération
à la manière d'une déduction et de faire de son choix une conclusion
rationnelle n'est plus, comme tel, un sujet actif ou un acteur, mais seulement
une sorte de spéculateur qui semble réfléchir, dans une mise en forme
rationnelle et a posteriori de ses choix passés, à la fois son impuissance
à jamais préférer et agir ainsi et, d'une autre manière, l'image même de
l'économiste à l'œuvre, dans l'expression de sa préférence pour une forme
de rationalité et contre une autre. Double faute en somme puisque le type
idéal contredit le type réel et puisque l'objectivité du type et la
subjectivité du savant se réfléchissent en miroir.
C'est pourquoi, en définitive, on peut dire que cette figure néo-classique
de l'agent, inutile et fautive au regard de l'objectif scientifique avoué,
n'est sans doute que le relais d'une entreprise plus profonde et cachée.
La mathématisation de la décision ne serait en fait que la reprise, aplatie
par les mises à jour successives de Hobbes, Hume, Helvetius ou Bentham,
de la vieille et grande morale épicurienne de la rationalité instrumentale.
Et ce ne serait plus comme science empirique qu'il conviendrait d'étudier
la science néo-classique de l'agent économique, mais comme morale et
analyse d'un idéal moral. L'économiste néo-classique ne serait au fond
qu'un philosophe honteux et c'est de la philosophie explicite qu'il
attendrait secrètement, comme le montre la correspondance et l'Economie Sociale
de Walras, d'être reconnu, critiqué et jugé.

CONCLUSION ET RÉSUMÉ

L'Économie néo-classique a écarté le marché-rencontre au titre d'une


relation duelle indéterminable. La discussion marchande n'est plus pour
elle qu'une circulation d'informations et de signaux univoques dont on
peut étudier les effets matériels. Le calcul garantit le choix raisonnable et
épuise la prudence. La raison pratique toute entière n'est qu'une
application de la raison spéculative à des cas individuels dont l'obscurité résiduelle
est en droit infiniment résorbable. Contre cet envahissement de
l'Économie Politique spéculative et mathématique, des résistances se sont
organisées à chaque génération. La particularité de la résistance aristotélicienne
186 Arnaud Berthoud

est de placer sous les notions de discussion, de rhétorique et d'analogie


pour rendre compte du marché animé par les deux passions qu'on a dites —
désir d'universel et intérêt propre — la catégorie décisive de praxis ou
d'action. A sa lumière, la rencontre sur un marché ne doit pas être
pensée comme une relation duelle plus ou moins symétrique entre deux
identités, mais comme une initiative. C'est toujours l'un des deux qui
commence — à discuter, argumenter et rapporter selon des ressemblances. En
ce sens, « la méthode comprehensive » de l'économiste aristotélicien est un
« individualisme méthodologique » parce qu'elle repose sur un
individualisme pratique. L'idée selon laquelle aujourd'hui encore la forme non chré-
matistique du marché-rencontre correspond à la réalité la plus profonde
sur la plupart des marchés du monde revient donc à affirmer la pertinence
ou l'actualité des vieilles notions aristotéliciennes de praxis et
d'individualisme pratique.

Université de Lille-I
Université de Paris X-Nanterre (CAESAR)

REFERENCES

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