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GÉRARD BLOCH

Écrits

Volume 1

SELIO

1
Table des matières

PRÉSENTATION ............................................................................................................................................. 3

LA DERNIÈRE LETTRE DE GÉRARD BLOCH (juillet 1987) ................................................................................. 6

LE TÉMOIGNAGE DE W. SOLANO - DIRIGEANT DU POUM ............................................................................. 8

LE TEMOIGNAGE DE GEORGES BARDIN (Clermont-Ferrand, septembre 1989) .......................................... 11

LA MONTEE DU PROLETARIAT A L'EST ET À L'OUEST DE L'EUROPE,


ET LA LUTTE POUR LA RECONSTRUCTION DE LA IV° INTERNATIONALE ....................................................... 13

(Exposé au Cercle d'études marxistes de Paris du 24 octobre 1969)

SCIENCE, LUTTE DES CLASSES ET RÉVOLUTION — première partie ........................................................... 29

SCIENCE, LUTTE DES CLASSES ET RÉVOLUTION — deuxième partie .......................................................... 45

SCIENCE, LUTTE DES CLASSES ET RÉVOLUTION — troisième partie ............................................................ 54

SCIENCE, LUTTE DES CLASSES ET RÉVOLUTION — quatrième partie .......................................................... 75

(Première et deuxième parties reproduites d'après Études Marxistes n° 5-6 et


7-8 de mai et d'octobre 1969 ; troisième et quatrième parties reproduites
d'après Les Nouvelles Études marxistes n° 2 et 3-4 de mai et décembre 1970.)

POURQUOI JEAN-PAUL II REND-IL HOMMAGE


À CET AUGUSTIN D'HIPPONE ? (354-430 AP J.C.) ........................................................................................ 84

— La politique de l'Église catholique de saint Augustin à l'Opus Dei.


(Conférence faite lors d'une réunion organisée par la Libre Pensée de l'Essonne
et publiée dans le supplément de mars 1988 à La Raison, bulletin de la
fédération de l'Essonne de la Libre Pensée).

2
PRÉSENTATION

Gérard Bloch (1920-1987) avait rejoint les rangs de la IV° Internationale l'année même de sa
fondation, en 1938.
Depuis, pendant un demi-siècle, ce qui commanda son activité, c'est l'appartenance à
l'organisation internationale créée par Léon Trotsky et à la IV° Internationale. Jusqu'à son
dernier souffle, il fut un militant. Membre du plénum de direction du Parti Communiste
Internationaliste (la section française de la IV° Internationale), il intervenait encore au congrès
du PCI de juin 1987 sur l'action internationaliste du PCI.

**********

Ce volume regroupe quelques-uns de ses écrits.


Dans cette première sélection, il n'était possible de donner qu'un aspect partiel de la richesse
théorique et politique de l'ensemble d'articles et d'études que nous a légué le militant et le grand
intellectuel révolutionnaire Gérard Bloch.
Mais nous avons essayé de faire que cette sélection, dans ses limites, ne soit pas
unilatérale et donc fausse.
Par exemple, Gérard Bloch, disposant d'une immense culture générale, de connaissances
scientifiques étendues — c'était un mathématicien de valeur —, s'était particulièrement
intéressé aux rapports de la science et de la lutte des classes. C'est pourquoi ce recueil
contient une série d'articles sur cette question, publiés dans la revue « Nouvelles Études
marxistes ».
Mais si nous nous étions limités à cet aspect, c'eut été donner une vue incomplète de son
activité. C'est pourquoi, dès ce premier volume, on trouve des écrits consacrés à
l'Internationale, une conférence qui met à nu les racines de la « politique sociale » de l'Église.
Et c'est pourquoi les écrits rassemblés dans ce premier recueil ne le sont pas en fonction d'un ordre
chronologique, ni réunis par thème. — on y trouve des textes datant de 1986, et d'autres écrits il y a plus
de vingt ans.
C'est que, grand intellectuel révolutionnaire, Gérard Bloch était avant tout un militant. Ses
écrits, sa réflexion sur les problèmes les plus divers, jamais il ne les a élaborés dans le
confinement d'une tour d'ivoire, mais tout au contraire dans le cours de la lutte politique. Il
s'agissait, pour lui, par l'écrit et la parole, d'aider à l'armement politique et théorique
indispensable à l'action, de fortifier la volonté de comprendre pour agir.
Les rythmes et les aléas de la lutte politique déterminent la nécessité de tel ou tel article, et non une
« recherche » abstraite qui aurait été le produit du seul intérêt de l'auteur.
Cela vaut également par les conditions de parution de ses divers travaux, dispersés dans des
revues, des journaux, des bulletins dont beaucoup aujourd'hui sont épuis és et pour certains
pratiquement introuvables.
Aussi, nous n'avons pas voulu donner une image figée et fausse, mais au contraire tenter de rendre
compte de cette vivante diversité.
Ce qui donne l'unité de cet ensemble, c'est qu'il s'agit dans tous les cas — que ce soit une question
politique immédiate qui soit traitée ou d'un problème théorique général — de la défense du
matérialisme, de la méthode marxiste. Il s'agit de la nécessité pour les exploités et les opprimés
de s'organiser et de la place dans cette organisation de la « théorie scientifique de la révolution
prolétarienne, la conception matérialiste de l'Histoire », comme il l'a expliqué dans une des « notes
» qu'il avait rédigées pour la bibliographie de Karl Marx écrite par F. Mehring 1.
C'est ainsi d'ailleurs que l'on peut, à partir de ses « Écrits », répondre au mieux à l'exigence centrale
que Gérard Bloch soulignait ainsi :

1 Franz Mehring : La Vie de Karl Marx », traduction, notes et avant-propos de Gérard Bloch (éditions PIE, tome 1). Signalons
que le tome 2, pour lequel Gérard Bloch n'avait pu rédiger l'ensemble des notes, va être complété par le Professeur
Grangjonc et paraîtra sous un an.

3
« (...) Il n'y a pas d'histoire propre des idées : il ne suffit pas de réfuter, dans le langage de la raison et
dans celui des faits, une thèse contraire à l'une comme aux autres. Cette thèse renaît sans cesse du régime
social qui l'a une fois engendrée, et qu'elle a pour fonction de défendre en la camouflant. Elle renaîtra
tant que ce régime social ne sera pas lui-même aboli. Il faut pourtant, mais sans illusions, la réfuter
inlassablement, la démasquer sous les nouveaux déguisements qu'elle revêt à chaque fois : car la lutte
contre l'idéologie dominante, par la théorie révolutionnaire du prolétariat, est partie intégrante et
indispensable de la lutte pour la révolution socialiste. » (Mehring, pages 441-442.)

Répétons-le, c'est en 1938 que Gérard Bloch rejoint les rangs de la IV° Internationale. C'est
l'année où la IV° Internationale est fondée. C'est aussi l'année où la révolution trahie en
Espagne par le stalinisme et la IIe Internationale agonise ; l'année où Léon Sédov, le fils et le
compagnon de lutte de Léon Trotsky, est assassiné, l'année où les procès truqués de Moscou
ont comme fonction de donner une couverture « juridique » au massacre de tout ce qui en
URSS exprime un lien vivant avec la révolution d'Octobre.
Au moment où Gérard Bloch fait ce choix conscient, il ne pouvait que s'attendre, dans la voie qu'il avait
librement choisie, à plus d'épreuves que d'honneurs.
Le 5 juin 1942, il est arrêté à Lyon par la police de Vichy alors qu'il est l'un des animateurs
de la reconstitution de la « zone sud » de la section française de la IV° Internationale. Il est
condamné à douze ans de travaux forcés pour propagande commu niste et emprisonné à la
centrale d'Eysses. Le 18 juin 1944, il est déporté à Dachau 2.
Revenu en mai 1945, très affaibli, il reprend aussitôt sa place dans le PCI : il le représente aux élections
de juin 1946 3.
Lorsqu'en 1948, un certain nombre de dirigeants et de militants — dont beaucoup étaient
proches de Gérard Bloch et dont il avait partagé certaines positions — abandonnent le combat
pour la IV° Internationale, Gérard Bloch n'hésite pas à rompre avec eux.
De même, en 1951-1952, il est l'un de ceux qui dès le début mènent la lutte contre ceux qui,
d'abord au sein de la IV° Internationale, appellent à la liquidation de celle-ci par la capitulation
devant le stalinisme.
En 1957, il fera face — avec d'autres dirigeants du PCI — pour la seconde fois de sa vie à un
tribunal militaire qui l'accuse « d'atteinte à la sûreté de l'État ». C'est pendant la sale guerre
d'Algérie et comme conséquence du combat mené par le PCI en soutien à la révolution
algérienne.
Pendant de longues années, il sera le responsable d e la revue du PCI La Vérité.
Gérard Bloch n'aurait certes pas apprécié que l'on dise de sa vie qu'elle était « exemplaire ».
Nul plus que lui n'avait horreur de la conception, empreinte de religiosité, selon laquelle le
rôle des révolutionnaires était en quelque sorte de « témoigner ». Pour lui, le rôle des
révolutionnaires était de s'organiser et d'agir pour aider la classe ouvrière à vaincre.
Ce qui unit le jeune étudiant de 1938 au militant expérimenté qui consacre l'essentiel de ses
dernières années au Mehring, c'est — pour reprendre une formule de Trotsky qu'il appréciait
particulièrement — sa fidélité « à notre patrie dans le temps ».
Cette fidélité, elle ne découlait pas d'une vision utopique mais au contraire d'une conviction
lucide appuyée sur un optimisme révolutionnaire que fondait la connaissance profonde et
étendue de notre monde, de son histoire. Si Gérard Bloch n'était pas qu'un intellectuel de
grande valeur, mais un intellectuel révolutionnaire, c'est que les connaissances qu'il maîtrisait
nourrissaient la confiance raisonnée qu'il avait dans la capacité des travailleurs à s'émanciper
eux-mêmes, pour reprendre la devise de la I ° Internationale.
Les « Écrits » réunis dans ce volume frapperont sans aucun doute par leur intelligence et leur
profondeur : ils surprendront peut-être aussi par leur actualité alors qu'un système social sans
avenir sécrète l'obscurantisme par tous ses pores, alors que l'impasse du système
d'exploitation capitaliste menace tous les acquis de la civilisation...

2 Voir à ce sujet, en annexe, le témoignage de W. Solano, dirigeant du POUM (Parti ouvrier d'unification marxiste) d'Espagne.
3 Voir à ce sujet, en annexe, le témoignage de G. Bardin, mi litant du PCI.

4
Mais — et là on peut justement dire qu'il y a un « exemple » particulier à retenir de l'activité de Gérard
Bloch — ces écrits, dispersés, fragmentés par les conditions de l'action politique, leur richesse n'était
pas donnée : elle est le fruit d'une recherche et d'un travail constants.
Ce que l'on peut appeler « la culture politique », l'ensemble des connaissances nécessaires à l'action,
tient à un effort permanent de réflexion et d'approfondissement, à la fois individuel et collectif.
Laissons la parole à Gérard Bloch, lorsqu'il s'adressait à des jeunes pour leur dire ce que c'était « d'être
un militant » :
« Être militant révolutionnaire, ce n'est pas seulement répandre des idées révolutionnaires, mais
œuvrer à la construction du parti, de l'organisation de la jeunesse, c'est organiser (...).
L'essentiel, c'est l'action du militant ouvrier pour sa classe, qui ne se mène pas dans le cadre de
l'exercice de la profession en tant que tel, mais à l'occasion de cet exercice comme ailleurs, sur le plan
syndical comme sur le plan politique.
En un mot, il importe de ne jamais oublier (de ne pas se faire d'illusions à cet égard) qu'on ne pourra
"changer la vie" qu'après avoir "changé le monde", et que la seule force qui puisse "transformer le
monde", le transformer réellement et non en phrases, c'est la classe ouvrière accomplissant sa mission
historique, sous la direction de son parti international de classe, conquérant le pouvoir dans le monde
entier, c'est la république universelle des soviets.

Notre "patrie dans le temps" c'est l'époque de la révolution prolétarienne. Il nous faut y être fidèles,
pour que nos enfants puissent poser sur leurs pieds les problèmes humains, et, la "préhistoire de
l'humanité" enfin terminée, construire un monde où l'homme reconnaîtra son visage d'homme dans
chacun de ses traits. »

F. de Massot

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LA DERNIÈRE LETTRE DE GÉRARD BLOCH
À UN JEUNE CAMARADE DU PCI

Le 28 juillet 1987
Cher camarade,

Je regrette de ne répondre qu'avec retard à ta lettre du 6 juillet, et d'une manière qui, sans doute, ne te
satisfera pas. Je suis cependant très heureux de constater qu'il y a des militants du PCI qui comprennent
que notre combat ne saurait se limiter aux tâches et objectifs politiques plus ou moins immédiats et doit
se mener sur tous les terrains de la connaissance, contaminés et décomposés par l'idéologie bourgeoise
qui triomphe à l'Université. Je suis personnellement convaincu que c'est là une condition essentielle de
la construction du parti et de l'Internationale. Après la trahison de Cambadélis, Michel Broué et Cie,
nous n'avons presque plus personne à l'Université, en tout cas parmi les enseignants, et il serait à mon
sens d'une importance capitale d'y reconstituer ou constituer nos forces, ce qui est évidemment
inséparable de la lutte théorique à y mener. Ceux qui peuvent le faire, ce sont ceux qui se trouvent dans
une situation analogue à la tienne. Il faut, à mon sens, viser à gagner des étudiants en sciences, surtout
de ceux qui sont dans les premières années d'études, et avec eux, non seulement mener la lutte
quotidienne syndicale et politique, mais les doter d'une solide formation théorique qui leur permette de
mener la discussion avec les enseignants, assistants, maîtres-assistants, professeurs sur les deux
terrains. Ce ne sera sûrement pas facile d'y parvenir, et il y faudra beaucoup de persévérance, voire
d'acharnement. C'est pourtant indispensable.
Avant toute chose : tu ne sembles pas savoir qu'il est paru en français (je ne crois pas qu'il en existe en
espagnol) une édition des Manuscrits Mathématiques de Marx, aux éditions Economica ; cette édition est
très supérieure à celles qui ont paru auparavant en URSS, en Angleterre et en Allemagne de l'Ouest. Elle
est l’œuvre d'un enseignant en économie à l'université de Toulouse, Alain Alcouffe, qui a travaillé avec
un mathématicien — et a beaucoup travaillé, ce qui est si rare de la part d'un universitaire ou chercheur
que cela mérite d'être souligné. Il a établi que Marx, en travaillant sur le calcul différentiel, ne visait
nullement des applications au Capital, mais bien les fondements mêmes de ce qu'on appelle plutôt
aujourd'hui « Analyse », en défendant le point de vue de Leibniz (et Euler) contre celui plus ou moins
défendu par Newton, l'a emporté au XIXe siècle avec Cauchy puis Weierstrass et d'autres, et est
aujourd'hui adopté par la grande majorité des mathématiciens. Cependant les immenses progrès
réalisés au XXe siècle en logique mathématique, surtout après la démonstration par Gôdel de son
fameux « théorème d'incomplétude » en 1931, ont permis la fondation en 1960 par le mathématicien
américain Abraham Robinson de l'a Analyse non standard », qui justifie a posteriori le point de vue de
Leibniz soutenu par Marx dans ses Manuscrits (et qui était d'ailleurs aussi, avec des nuances, comme le
montre Alcouffe, celui de Hegel). Je ne te donne pas d'autres explications parce qu'elles sont dans ce
livre. Si, après l'avoir lu, tu en as besoin, il sera temps d'y revenir.
Quant à ce qui concerne les mathématiques (ou tout aussi bien la physique théorique « de pointe »
aujourd'hui, et leurs rapports mutuels) « du point de vue matérialiste », je ne puis te donner de
références parce qu'il n'y en pas.
Il est clair que les « êtres mathématiques » n'existent pas « en soi » dans un lieu spécial de l'Univers
(simple pseudonyme de « l'esprit de dieu »), où les mathématiciens n'auraient qu'à les découvrir peu à
peu « tout faits », immuables, donnés une fois pour toutes. H est clair que les mathématiques nous sont
venues, nous viennent et nous viendront, comme toutes les autres connaissances humaines, du monde
extérieur, de la nature qui a existé avant nous et existera éventuellement après nous. Mais dire cela
n'est encore pas dire grand-chose. Comment, par quelles voies, selon quelles modalités très complexes,
eu égard chaque fois au développement de la société, de la technique, des forces productives, de la lutte

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des classes ce processus extrêmement complexe se réalise-t-il ? Avec quelles interactions, par le biais de
la physique, de la technique, des forces productives ? Pour quelles raisons des théories mathématiques
élaborées sans le moindre rapport conscient avec la physique ou des branches de la technique se
trouvent-elles, souvent après plusieurs décennies, fournir à la physique théorique des outils
indispensables (les exemples en sont très nombreux) ? Toutes ces questions, et bien d'autres qui leur
sont liées, n'ont pas reçu, à mon avis, même un début de réponse sérieuse. Ce qu'ont écrit à cet égard de
pseudo-marxistes, notamment staliniens ou ex-staliniens, ne vaut, à mon avis, même pas la peine d'être
lu. Les quelques textes classiques (Anti-Dühring, Dialectique de la nature, Matérialisme et
empiriocriticisme, Cahiers philosophiques de Lénine, Discours de Trotsky à l'Institut Mendeleiev, des
lettres de Marx et d'Engels, etc.) doivent naturellement être connus et éventuellement pris comme
points de départ — sans oublier, bien sûr, La Science de la logique de Hegel, et aussi un chapitre
consacré à la physique quantique du livre de Havermann Dialektik ohne Dogma, mais qui
malheureusement n'a pas été traduit en français. Mais il faut se garder, même chez Marx et Engels, de
prendre ce qu'ils écrivent, moins encore dans ce domaine que dans tous les autres, avec l'espoir d'y
trouver des solutions définitives toutes prêtes, ni même de les admettre sans critique. À quoi s'ajoute
que les connaissances scientifiques actuelles — y compris en mathématiques, en logique mathématique,
et même en histoire des mathématiques, sont, de quelque manière qu'on s'efforce de les mesurer, un
bon milliard de fois plus étendues et développées que lorsque nos plus grands maîtres ont dû poser la
plume.
J'espère que ce que je te dis-là ne te découragera pas. Ce n'est certes pas mon désir, tout au contraire. Il
y a d'énormes travaux à faire. Il ne servirait de rien d'en sous-estimer l'ampleur. Il faut rassembler ceux
qui les feront, et les entreprendre, en adoptant comme devise l'interjection de Marx à Weitling :
« L'ignorance n'a jamais servi à personne », ou encore ce qu'il a affirmé lui-même comme sa devise : De
omnibus dubitandum (« Il faut douter de tout »).
Sur l'histoire des mathématiques, les problèmes « épistémologiques » de la logique mathématique, etc.,
comme ceux posés par la physique quantique, il y aurait pas mal de choses à lire qui, au point de vue
des faits en tout cas, sont utiles et que je pourrai t'indiquer, mais j'attendrai ta réponse pour le faire,
d'autant que tu ne me dis pas si tu lis l'anglais et que la plupart sont écrits évidemment en anglais.

Je t'envoie cependant à tout hasard un article d'un scientifique américain déjà un peu ancien sur les
fondements de la physique quantique. C'est peu, mais à ma connaissance ce qu'il y a de mieux dans ce
domaine.
Une difficulté supplémentaire est qu'on ne peut prétendre valablement travailler sur les fondements de
la logique mathématique — ou tout aussi bien de la physique « de pointe » — sans en avoir un
minimum de connaissance « de l'intérieur ».
Ceux qui l'ont tenté « de l'extérieur » se sont montrés encore beaucoup plus idiots que tous les autres.
L'exemple classique en est la « réfutation de la théorie de la relativité » écrite vers 1920 par le
philosophe idéaliste Bergson (converti au catholicisme sur ses vieux jours), et que ses pieux disciples
ont préféré, non sans raison, supprimer purement et simplement de ses œuvres !
J'attendrai avec impatience de te lire.

Fraternellement, Gérard. Bloch

P.S. : Van Hetjenoort ne s'est occupé de logique mathématique qu'après la mort de Trotsky. Il a commis
alors (en 1948) un article assez misérable contre Engels à propos des mathématiques, article qu'il a tenu à
reproduire dans les Selected Essays qu'il a publiés en 1985. Je ne sais qui te l'avait recommandé, mais tu
ne peux rien trouver chez lui d'utile à ce que tu veux faire.

P.J. : article de Science

7
LE TÉMOIGNAGE DE W. SOLANO - DIRIGEANT DU POUM
Wilebaldo Solano, ancien secrétaire général du POUM (Parti ouvrier d'unification marxiste)
D’Espagne, fut emprisonné à Eysses avec Gérard Bloch en 1943.

Pendant la révolution espagnole, le camarade Solano fut le secrétaire général de l'organisation de


jeunesse du POUM, la Jeunesse communiste ibérique, et le responsable de son hebdomadaire. Un
tribunal militaire de Vichy, celui de Montauban, l'avait condamné à 20 ans de travaux forcés en
novembre 1941.
Il relate ici sa rencontre à la centrale d'Eysses en octobre 1943 avec G. Bloch, jeune militant de l’IVe
Internationale.
Le 15 octobre 1943, j'ai été transféré à la maison centrale d 'Eysses, dans le Lot-et-Garonne. C'était ce
qu'on appelait une « maison de force ». Il y avait environ 1 400 prisonniers politiques rassemblés là.
Ceux que les nazis et les autorités de Vichy avaient classés comme « les plus dangereux » : parmi eux,
une équipe d'une douzaine de militants du POUM qui avaient été condamnés aux travaux forcés par le
tribunal militaire de Montauban. On les a concentrés là sous la surveillance des SS, de la Gestapo. À
l'arrivée à Eysses, nous avons été mis nus. On nous a passés à la tondeuse puis, après une douche, on
nous a donné les tenues de forçat et les sabots.

Une partie des gens qui avaient été transférés ont été rassemblés dans le prétoire. Le prétoire, c'est la
chambre de discipline, l'endroit où on décide les sanctions contre les détenus et où le directeur les
communique.
Nous étions une centaine de détenus, en chaussons ou pieds nus (on avait laissé les sabots dehors,
parce que c'était la règle). Le directeur est arrivé et a expliqué qu'il savait très bien que nous étions des
détenus politiques, que parmi nous il y avait des médecins, des avocats, des journalistes, des
intellectuels et beaucoup de militants politiques. Malheureusement, il y avait un règlement qui était très
sévère et il était forcé de l'appliquer. Après, il a hésité un moment. On pensait qu'il allait continuer son
discours, mais il n'a pas continué. À un moment donné, avant de partir, il a dit : « Si vous avez des
questions à me poser, vous pouvez le faire... » Alors, à ce moment-là, un militant du POUM, très connu,
José Rodes, qui pendant la guerre civile avait été en fait le « préfet révolutionnaire » de la ville et de la
province de Lerida, a dit : « Monsieur le Directeur, vous me connaissez parce que vous avez vu mon
dossier. J'ai été préfet en Espagne dans une période cruciale pour le pays et j'ai eu des responsabilités
beaucoup plus importantes que les vôtres. Alors, je sais que les règlements, on peut les appliquer d'une
façon ou d'une autre. Aussi, j'espère que vous tiendrez compte de ce que vous avez dit vous-même, c'est-à-
dire du fait que nous sommes des prisonniers politiques et que vous nous traiterez comme tels. »
Cette déclaration sans précédent dans un prétoire, surtout dans celui d'une maison de force, a créé un
climat absolument nouveau. Le directeur a demandé s'il y avait d'autres questions. Alors les détenus ont
posé des questions secondaires, et à un moment donné, le directeur a dit : « Je voudrais savoir ce que
vous êtes. Je vois qu'il y a ici des gaullistes, des communistes, des représentants d'un parti espagnol que je
ne connaissais pas. » Alors il y a quelqu'un qui est intervenu, c'était Victor Michaut, dirigeant du PCF,
pour dire que la « plupart », ici, étaient communistes. Au fond de la salle, il y avait un jeune homme
assez grand, blond, que l'on voyait de loin, qui a pris la parole et qui a dit : « Pardon, je suis communiste,
mais j'appartiens à la IV° Internationale. » C'était Gérard Bloch. Évidemment, cela a créé une situation
nouvelle parce qu'on pouvait s'attendre à beaucoup de choses mais pas à l'intervention du POUM, ni à
celle de Gérard Bloch.

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À la sortie, Gérard Bloch est venu nous voir. C'est comme cela qu'on s'est connus et à partir de ce
moment-là, on a combattu ensemble, dans des conditions très particulières, parce qu'on a compris que
ce directeur était un homme troublé, faible, et donc qu'on pouvait l'attaquer pour changer le régime de
la prison. Alors, nous avons entrepris toute une série d'actes de protestation. Par exemple, on voulait
nous amener au réfectoire en marchant au pas. Nous avons refusé. Certains camarades ont refusé les
sabots. Quand on est arrivé au réfectoire, là, le silence était de rigueur. Nous n'en avons pas tenu
compte. Nous avons commencé à parler. Les gens se sont retrouvés. Pour certains, il y avait des années
qu'ils ne se voyaient pas. Et là, ils se sont vus, ils ont discuté. Quand nous sommes sortis du réfectoire,
on s'est mis tout de suite à discuter des mesures à prendre. On a décidé de former des collectifs dans
chaque préau. Le représentant des Espagnols, c'était notre camarade Rodes. On a commencé à poser
des revendications et on a obtenu beaucoup.
Au bout de quelques jours, vraiment, ce n'était plus le régime de la centrale pénitentiaire. C'était devenu
presque comme si on avait obtenu le régime politique : nous faisions des cours, des conférences, etc.
Nous avons participé alors très activement à tout cela, les camarades du POUM et G. Bloch travaillant
ensemble.
Nous avions acquis un sérieux prestige, en particulier à cause de l'attitude de Bloch et de Rodes au
prétoire.
Et donc pendant 2 ou 3 semaines, on a réussi à faire des conférences, à parler de quantité de problèmes,
de la révolution espagnole, je crois qu'à un moment donné Gérard a même fait un cours sur
l'Internationale communiste, qui a été assez suivi y compris par les militants du PCF.
À ce moment les dirigeants staliniens ont compris qu'il y avait un danger pour eux, et ils ont commencé
à lancer des calomnies sur le POUM, les trotskystes, etc. On a compris qu'on cherchait à détacher les
militants de nous, qu'on voulait nous isoler.
À ce moment-là on s'est réunis et on a discuté ce qu'il fallait faire, on était très inquiets, et un jour
brusquement on a su qu'on allait être transférés au quartier cellulaire.

Ce sont les responsables du PCF qui ont demandé au directeur qu'il nous sépare, qu'il nous isole. Le
directeur n'a pas voulu la première fois et ils ont insisté plusieurs fois, et un jour on nous a envoyés au
quartier cellulaire, où l'on risquait d'être isolés de la plupart des détenus politiques.
C'est Victor Michaut lui-même qui nous l'a annoncé. Il est venu nous voir en disant : oui, on vous
transfère parce que vous êtes contre le Front national. Les responsables du PCF voulaient donner
l'impression que le Front national c'était tout le monde et pas une organisation créée par le PC dans
laquelle il pouvait y avoir quelques éléments extérieurs, mais non, selon eux, il y avait tous les partis.
Évidemment on a refusé d'être dans ce Front national. Bloch a clairement marqué, tout le temps, qu'il
était trotskyste, qu'il n'était pas pour de Gaulle, qu'il était contre la manière dont on menait la
résistance.
Ça a créé une série de problèmes, et finalement, on a été dans le quartier cellulaire, et dans ce quartier
cellulaire on a poursuivi une activité politique continue pendant longtemps jusqu'au 30 mai 1944 où la
prison a été envahie par les SS et où l'essentiel des prisonniers ont été déportés.
Il y a un épisode important que je veux raconter. Je suis tombé malade, une gastro-entérite assez grave ;
on m'a transporté à l'infirmerie, c'était en avril 44 je crois, je suis arrivé à l'infirmerie. Il y avait un
collectif organisé par les communistes ; ce collectif m'a isolé, il m'a refusé l'accès à la cantine et les
détenus ne me parlaient même pas. Deux jours plus tard, j'ai vu Bloch arriver. J'étais très surpris, je lui
ai dit : qu'est-ce que tu fais là, tu es malade ? Il me dit : écoute, mon asthme est bien utile, je me suis mis
d'accord avec un médecin allemand. C'était un médecin qu'on connaissait avant, c'était un communiste
qui s'appelait Bauer, mais qui était très proche de nous, avec lequel on discutait assez souvent, et Bloch

9
lui avait demandé d'être transféré à l'infirmerie pour que je ne sois pas isolé. Il a été une aide précieuse
pour moi, parce que je ne pouvais pas bouger, j'étais au lit tout le temps, je me suis trouvé avec un
camarade avec qui je pouvais parler, etc.
Et puis à l'infirmerie, dès que ma santé s'est améliorée, le médecin officiel qui ne faisait que passer m'a
demandé de m'occuper des malades car j'avais fait des études médicales.

Alors je passais la visite, je m'occupais des malades, mais le collectif du PCF a décidé qu'il ne pouvait pas
laisser ses militants se faire soigner par moi. Alors je ne me suis pas occupé des militants communistes,
parce qu'ils ne voulaient pas, je me suis occupé du reste des malades. Mais certains venaient me voir en
secret à l'infirmerie pour me demander : camarade, est-ce que tu veux bien me soigner, voir ce que j'ai,
etc. ? Bloch s'amusait beaucoup avec cette histoire-là parce que nous avions mené ensemble une
bataille politique.
Et puis un jour, un responsable du PCF de Lyon était sérieusement malade. Ses camarades auraient
voulu le transférer à l'hôpital extérieur, mais le gardien s'y refusait. Alors le collectif a discuté toute la
nuit et à 3 heures du matin, ils sont venus me demander « camarade, peux-tu t'en occuper? ». Ce que j'ai
pu faire avec un certain succès. C'était incroyable, nous redevenions tous camarades.
Bloch était très content. Il est passé à la contre-attaque. Il était presque provocant. Naturellement, il a
essayé de capitaliser sur un plan politique, sur un plan très offensif, et on a créé une atmosphère
nouvelle dans l'infirmerie, et pour la première fois on a discuté sérieusement sur tous le problèmes
politiques avec les communistes comme avec les gaullistes, avec tout le monde.
On est resté à l'infirmerie jusqu'au 30 mai 44, quand les SS de la division Das Reich sont venus ; ils sont
entrés partout, ils sont entrés dans l'infirmerie, ils ont laissé des gens qu'ils considéraient comme
intransportables, et en tant qu'infirmier à qui le docteur avait confié les malades je suis resté avec eux,
mais Bloch est parti. Il a été déporté. J'ai vu les SS qui rassemblaient les prisonniers dans la cour, qui les
frappaient.
Bloch est donc parti avec les camarades du POUM et les autres déportés dans des conditions très dures.
Je sais qu'à Dachau il a retrouvé des camarades du POUM et qu'il s'est fait affecter à un commando de
travail extérieur parce qu'il connaissait l'allemand (Bloch savait tout, il savait aussi l'allemand). Il a
pensé qu'il pourrait peut-être s'évader alors qu'à Dachau même c'était impossible. Je pense qu'il a eu
raison et que probablement il a sauvé sa vie en étant dans ce commando.
Pour moi, après la période qu'on a passé ensemble à l'infirmerie, il est devenu mon meilleur ami. Déjà à
cette époque-là c'était quelqu'un qui avait une grande culture, qui s'intéressait à tout, qui avait une soif
de savoir incroyable. Je me souviens qu'il me posait des tas de questions médicales. Ma famille
parvenait à m'envoyer une revue médicale en espagnol, alors il s'est mis à apprendre l'espagnol avec
cette revue médicale, et nous suivions aussi, grâce à elle, les développements de la guerre. Je lui ai
donné des cours d'espagnol à l'infirmerie, et il apprenait très très vite. Par ailleurs, de son côté, il avait
obtenu des revues médicales allemandes qu'il me traduisait, alors les relations ont été très bonnes, très
fraternelles.

Dans ma vie militante et dans ma vie en général, je n'ai pas eu beaucoup d'amis comme Gérard Bloch.
Ce qui m'a le plus étonné c'est sa culture, culture littéraire, culture politique, culture mathématique
évidemment, culture scientifique. Son don de pédagogue aussi qui avait eu tant d'impact dans la prison.
C'était vraiment quelqu'un.
W. Solano

10
LE TEMOIGNAGE DE GEORGES BARDIN
Clermont-Ferrand, septembre 1989

J'ai fait la connaissance de Gérard Bloch au printemps 1946 à Clermont-Ferrand. Il était revenu depuis
quelques mois des prisons de Vichy (après une condamnation de 12 ans de travaux forcés pour activités
trotskystes) et des camps de déportation nazis.
Secrétaire d'une section des Jeunesse socialistes, j'étais alors troublé par la constatation d'une
contradiction entre les propos entendus dans les maquis et à la Libération sur le socialisme qui allait
être construit en France, continuité de 36 après la période dramatique de la guerre, occupation et
régime vichyssois, et l'attitude du Parti socialiste qui, associé dans un gouvernement tripartite, sous la
houlette de De Gaulle, au Parti communiste et aux démocrates-chrétiens du Mouvement républicain
populaire, participait à des opérations coloniales en Algérie et en Indochine.
Du trotskysme, je n'avais que de vagues notions puisées dans la lecture récente de La Vérité, alors
clandestine, que Gérard Bloch avait fait admettre à l'affichage d'un kiosque à journaux de Clermont-
Ferrand.
Gérard m'a alors donné une première leçon de marxisme, dans un langage clair, direct et nouveau pour
un jeune militant qui n'avait pour toute culture politique que quelques principes idéalistes hérités d'un
milieu familial socialiste. La rigueur de Gérard m'avait impressionné ainsi que sa hâte d'agir après trois
années passées en prison et en déportation. C'est par cette première rencontre qu'a débuté une prise de
conscience de la lutte de classe, du réformisme et du stalinisme, de la nécessité d'une Internationale
ouvrière.
Aux élections de la seconde Assemblée constituante en juin 1946, Gérard Bloch était à la tête de la liste
présentée par le Parti communiste internationaliste. J'ai assisté à une réunion publique dans la proche
banlieue clermontoise avec des membres ou sympathisants du PS ou du PCF. L'auditoire avait été
réellement accroché par un ton nouveau, par l'argumentation de Gérard, la condamnation des crimes de
la bourgeoisie, le programme du PCI (salaire minimum garanti, contrôle des travailleurs sur la
production et la consommation, ouverture des livres de comptes des patrons, défense de la laïcité de l'École
et de l'État, dénonciation des nationalisations de façade, indépendance des colonies, front uni de classe
contre les partis bourgeois, action de classe des opprimés, solidarité internationale des travailleurs...).
Le premier intervenant, membre du PCF, lui-même ancien déporté, s'adressa au « camarade Bloch ».
Mais après un instant de désarroi, l'appareil reprendra ses troupes en main et Gérard deviendra le
« citoyen », puis l'« individu » Bloch !
La Voix du Peuple, organe fédéral du PCF, accusera en juin 1946 Gérard d'avoir dénoncé des camarades
de captivité à la centrale d'Eysses, en Dordogne !
Le paroxysme des attaques staliniennes devait être atteint quelques mois plus tard lors de la campagne
des premières élections législatives de novembre 1946. Gérard, toujours selon La Voix du Peuple, était
non seulement un « mouchard », mais un « provocateur », un « hitléro-trotskyste »; le PCI était un
« groupement d'hitlériens qui veut excuser les barbares nazis ». Le PCF avait couvert les murs d'affiches
reprenant ces calomnies et avait organisé un meeting dans la plus grande salle de réunion de Clermont-
Ferrand pour « expliquer » qui était « l'hitléro-trotskyste Bloch ».
Gérard, accompagné de quelques camarades, avait demandé la parole dans une salle chauffée à blanc.
Les responsables du PCF ont alors fait couvrir sa voix par la diffusion tonitruante de La Marseillaise. Les
trotskystes, au milieu de militants livides du service d'ordre stalinien, chantaient L'Internationale.

11
Après la réunion, on devait constater qu'un vêtement de Gérard avait été fendu, vraisemblablement par
un couteau.
Le courage de Gérard devait frapper pendant de nombreuses années les témoins de la scène.

La Voix du Peuple a été condamnée pour diffamation en octobre 1946 après témoignage de compagnons
de déportation de Gérard. Le PCI passait de 2 891 voix (1,23 %) en juin à 3 591 (1,62 %) en novembre.
Dans le canton ouvrier de Clermont-Est où étaient situées notamment les cités Michelin, le pourcentage
avait atteint 2,15 %.
Ce courage politique et physique de Gérard devait s'exprimer maintes fois. Ainsi, au début des années
1960 où il a été violemment attaqué par des staliniens à la sortie d'une réunion du Cartel d'Action
Laïque qui avait accepté la présence du PCI.
Des témoins très éloignés du trotskysme ont reconnu que jusqu'à son départ de Clermont-Ferrand en
1953, Gérard avait suscité des mouvements de sympathie à la faculté parmi les étudiants et les
enseignants, mais également une reconnaissance de sa grande culture et de ses efforts pour faire
partager ses connaissances.
Par exemple, il avait rendu accessible dans un cercle des Auberges de Jeunesse aussi bien l'énergie
nucléaire que la recherche archéologique.
Les militants qui l'ont côtoyé à Clermont-Ferrand ont tous été marqués par son désintéressement, sa
rigueur alliée souvent à un humour mordant. Ils se souviennent de ses efforts à faire prendre
conscience qu'un intérêt constant pour la connaissance était indispensable à l'enrichissement de la
pensée politique. Après son exposé sur l'actualité de Marx au Cercle d'études marxistes de Clermont-
Ferrand en avril 1985, il avait écrit :
« Marx, Engels et leurs plus grands disciples ont abouti à un certain nombre de conclusions dont l'ensemble
constitue une science. Ces conclusions, pas plus que pour toute autre science, ne sont immuables ; elles ne
constituent en rien des dogmes. Mais, comme toute autre science, celle-là demande à être enseignée comme
telle. »

12
LA MONTEE DU PROLETARIAT A L'EST ET À L'OUEST DE
L'EUROPE, ET LA LUTTE POUR LA RECONSTRUCTION
DE LA IV° INTERNATIONALE

(Exposé de Gérard Bloch au C.E.M. du 24 octobre 1969)

Constater qu'aujourd'hui en France la crise sociale et politique s'aggrave de jour en jour, c'est presque
une banalité. Des camarades prendront peut-être la parole, tout à l'heure, pour dire ce qui s'est passé à
la manifestation des travailleurs scientifiques, soigneusement envoyée par les dirigeants syndicaux à la
République pour ne gêner personne, et non à la Concorde pour aller voir le ministre. D'autres
interviendront sans doute pour donner d'autres nouvelles du front de la lutte des classes.

Pour ma part, je me suis contenté de lire le titre du Figaro ce matin et j'y ai appris que, selon M. Giscard
d'Estaing, toute la politique économique du gouvernement repose sur la stabilité du franc. Or tout le
monde sait que le franc est en train de se casser la gueule à toute vitesse. Tout le monde le sait. On peut
dire qu'il baisse de jour en jour et d'heure en heure. Une nouvelle dévaluation est dès maintenant une
quasi-certitude. Autrement dit, toute la politique économique du gouvernement repose sur du vent, ce
que l'on savait, mais qu'il est bon que M. Giscard d'Estaing confirme au moment même où, par exemple,
on apprend la même semaine que le bilan de la banque de France, qui vient d'être publié, ne signifie
strictement rien, puisqu'il comporte la récupération de la moitié déjà des droits de tirage exceptionnels
consentis à la France par le Fonds monétaire international et dont la moitié se sont déjà engloutis dans
le gouffre du déficit de la balance extérieure ; une paille : 2 milliards et demi de dollars, au moment
même où la spéculation contre le franc se développe dans toutes les bourses. Toute la politique
économique du gouvernement repose sur la stabilité du franc

Le même Figaro, cette fois littéraire, consacre cette semaine une longue enquête à ce qui va se passer
dans les lycées. Cette enquête est visiblement écrite pour rassurer les mères de familles de bonne bour-
geoisie, qui ont vécu bien des angoisses, comme vous le savez, ces derniers temps, ces derniers mois et
cette dernière année. Il s'agit des lycées bien sûr ; au Figaro littéraire, les enfants ne vont pas en C.E.T.,
en C.E.S. ou autres établissements de ce genre. L'auteur conclut en ces termes: II n'y a pas de bonne
rentrée scolaire ni de foncièrement mauvaise ; ils sont rentrés et aujourd'hui, alors que l'année scolaire est
vieille de trois semaines, il ne reste plus guère d'écoliers sur le pavé ou de classes sans professeur. Il
manquait beaucoup de boutons de guêtres le 15 septembre, on en a trouvé. Quels boutons de guêtres a-t-
on trouvés ? Dans quelles classes a-t-on entassé les élèves pour qu'ils ne soient pas dehors ? Combien,
en fait, restent en dehors ? Des camarades interviendront peut-être dans ce débat pour le dire. Il faut
beaucoup de cynisme pour dire que c'est là une rentrée scolaire ni meilleure ni pire que les autres. En
fait, comme vous avez pu le lire dans Informations Ouvrières de cette semaine, un enfant sur trois, en
âge d'aller à l'école maternelle est resté à la porte ; un enfant sur trois, il semble que ce soit le chiffre
caractéristique de cette rentrée scolaire, a redoublé le cours préparatoire faute de conditions
d'enseignements qui lui permettent d'apprendre. Six cent mille enfants, soit le tiers des enfants qui sont
en âge d'être dans le premier cycle du second degré, sont envoyés pourrir dans les classes de transition,
dites pratiques, qui constituent un véritable camp de concentration préparatoire au chômage 35 %, un
tiers seulement des candidats au bac technique ont été reçus. Et l'on pourrait citer bien d'autres faits de
ce genre. On ne peut vraiment pas parler de rentrée scolaire comme les autres. Un peu plus mauvaise ?
Non.

13
La bourgeoisie se rassure elle-même
Il est significatif que la bourgeoisie, pour se consoler, ne trouve en ce moment rien d'autre à dire, que de
répéter que, après tout, cela ne va pas plus mal. C'est ce qu'on nous répète sur tous les tons, et
effectivement, en un sens fondamental, ça ne va pas encore plus mal ; la bourgeoisie conserve le pouvoir,
les appareils syndicaux sont là pour dévier le combat des masses et pour les faire manifester place de la
République, loin (les sièges du pouvoir bourgeois, et non pas place de la Concorde ; ils sont là pour faire
reprendre le travail aux cheminots et aux ouvriers du métro, après que ceux-ci ont, il est vrai, obtenu
des avantages substantiels. Aucune grève ne se termine actuellement sans victoire revendicative, mais,
néanmoins, les travailleurs qui engagent le combat à la base, en se ressaisissant souvent des syndicats
et en leur imposant leur volonté, se heurtent au problème fondamental auquel ils se sont heurtés lors
de la liquidation de la grève générale de Mai-juin, à savoir qu'ils parviennent à contrôler leur lutte, à
contrôler leur combat au niveau élémentaire, au niveau de l'entreprise et quelque fois de la profession :
mais que au niveau où il serait nécessaire de l'élever pour le centraliser dans un assaut d'ensemble
contre l'État bourgeois (car il n'est pas de revendications actuellement qui ne posent le problème du
pouvoir) ils se heurtent alors à l'appareil, à l'appareil qui, lui, centralise, et est seul à pouvoir centraliser,
parce qu'il n'existe pas d'autres formes organisées que les syndicats qui permettent aux travailleurs de
centraliser leur combat, et parce que la direction centrale de leurs organisation de classe leur échappe,
qu'elle est entre les mains de forces qui représentent des intérêts différents et opposés au niveau de la
centralisation politique. Chaque fois, leur combat après s'être élevé jusqu'à un certain niveau, ne peut
aller plus loin, et de ce point de vue, évidemment, la bourgeoisie, dont le premier et le dernier mot est
aujourd'hui celui de Louis XV, « Après nous le déluge », la bourgeoisie peut se dire, effectivement, que
cela pourrait aller encore beaucoup plus mal.
Mais d'autres symptômes d'une crise sociale -sans précédent s'accumulent un peu partout dans le
monde. Comme le savent les camarades qui me connaissent, je suis un grand lecteur de France-soir,
journal souvent très intéressant parce qu'on y apprend des choses comme la suivante : hier soir, gare de
Lyon, les trains de banlieue ont été bloqués pendant une heure et demie. Pourquoi ? Grève, non. Grève
surprise ? Non. Simplement ceci : les banlieusards, las de s'entasser debout, tous les soirs, pour rentrer
chez eux, dans des conditions comparables à celles que nous avons connues quand les S.S. nous
entassaient dans des wagons de marchandises à destination des camps de concentration, ont vu un
fourgon vide. Il est vrai qu'il y avait ou n'y avait pas, la chose se discute, la pancarte sacro-sainte
« Réservé à la S.N.C.F. ». Après tout, ils auraient pu dire : la Société nationale des chemins de fer français
puisque la Nation c'est nous, donc, de toute façon, c'est à nous. Ils n'ont pas raisonné autant, ils ont vu
un fourgon vide et ils se sont jetés dedans, en se disant que ça ferait quand même un peu moins
d'entassement. Les malheureux employés de la S.N.C.F. qui étaient là n'ont pas pu faire partir le train
dans ces conditions, le règlement s'y opposant. Les voyageurs immédiatement se sont mis à tirer les
sonnettes d'alarme. Les voyageurs du train voisin ont suivi un si bel exemple. Il y a eu un magnifique
charivari de sonnettes d'alarme.
Vous savez qu'en pareil cas le règlement, d'ailleurs tout à fait compréhensible et justifié, prévoit que,
tant qu'un employé n'a pas pu constater la cause de l'alarme et faire remettre la poignée du signal dans
sa position primitive, le train ne peut partir. Les cheminots n'ont donc rien pu faire, et il y a eu des
milliers de gens qui étaient là à hurler, à manifester, à protester, à s'indigner ; cela a duré deux heures,
après quoi le service, comme le dit l'article, a repris peu à peu. Incident banal, peut-être ? Je ne le crois
pas. Il s'y exprime d'une manière claire, profonde, directe le fait que les masses travailleuses sont en
révolte contre les conditions de vie que leur fait cette société. On a vu, pendant la grève du métro, de
nombreux incidents de ce genre ; on a vu des poinçonneurs du métro qui venaient travailler un jour, et
qui brusquement disaient : « Eh bien, cela suffit, maintenant, c'est ma tournée » et s'en allaient. On a vu
un tas de choses comme cela pendant la grève du métro ; les camarades du métro que je vois en face de
moi pourraient certainement en raconter d'autres. Je dis que cet incident de la gare de Lyon est à mes

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yeux de la même nature. Il exprime la profondeur extraordinaire du mécontentement des masses ; il n'y
avait pas là seulement des ouvriers, il y avait des petits-bourgeois, il y avait toute la population qui
rentre dans un train de banlieue le soir chez soi, et ces gens en ont assez. Ils en ont assez des conditions
que leur fait le capitalisme et ils le manifestent comme ça.
Ils le manifestent encore sous toutes sortes d'autres formes. Il serait absurde et criminel de considérer
comme fascistes, par exemple, les petits commerçants qui ont enlevé des inspecteurs de police et un
maire U.N.R. Fasciste, la petite-bourgeoisie enragée pourrait le devenir à la longue si le prolétariat ne lui
offre pas d'issue, si la classe ouvrière ne se montre pas capable, dans une crise sociale salis précédent,
de prendre entre ses mains la destinée de la nation et de lui ouvrir une nouvelle issue. Mais aujourd'hui,
ce n'est absolument pas à l'ordre du jour. La caractéristique d'une organisation fasciste est de se
tourner dès le début contre les organisations ouvrières. Ces petits commerçants enragés, sans
perspective, rendus fous par la politique fiscale du gouvernement qui les étrangle en favorisant les
trusts de la répartition, les supermarchés, ils enlèvent des inspecteurs de police et un maire U.N.R. ils se
tournent contre l'État spontanément, instinctivement. Ce serait une erreur de sous-estimer — même si,
bien entendu, on ne peut savoir ce que sera l'avenir de ces gens en particulier, qui n'est inscrit nulle
part, — ce que cela signifie comme symptôme.
Dans le même journal, toujours, j'ai lu qu'aux États-Unis un gang de machines à sous, qui vient d'être
démasqué, était dirigé par le général Johnson — aucun rapport avec l'ex-président, je suppose. —
l'ancien chef d'état-major des forces terrestres, ce qui n’est quand même pas mal, et le général Turner,
ancien chef de la police militaire. Autrement dit, le gang, c'est la police. Sans doute me direz-vous, ce
n'est pas nouveau. Aux États-Unis, ce genre de corruption est traditionnel, et pas seulement aux États-
Unis. Mais qu'ils soient obligés de laisser exploser cela, qu'ils n'aient pas réussi à l'étouffer, sans bruit,
qu'ils soient obligés de dire publiquement : le chef de la police militaire organisait le gang des machines
à sous dans toutes les régions occupées par l'armée des États-Unis, ce qui fait un vaste territoire, qu'ils
soient obligés de le dire ainsi, cela exprime une crise qui devient, là-bas aussi, profonde.

J'ai lu également, toujours dans le même journal, et c'était vraiment assez drôle, un grand article sur ce
qui se passe à Montréal, et à l'intérieur de cet article une petite fenêtre, où on apprenait que M. Jean
Lipkovsky, secrétaire aux affaires étrangères françaises, était justement allé ce jour-là à Montréal. Je ne
crois pas qu'il établissait une relation de cause à effet parce que M. Jean de Lipkovsky était resté
soigneusement à l'aérodrome, où il avait fait une conférence de presse. Pendant ce temps, la police de
Montréal était en grève. Pendant ce temps, une vague de pillages des banques s'était immédiatement
déclenchée ; c'était assez logique. Le gouvernement du Québec s'efforça de faire venir des policiers du
reste de la province, alors les policiers de Montréal se portèrent au-devant de leurs confrères arrivant et
les arrêtèrent pour les empêcher de rentrer, pour protéger des banques du pillage. C'est drôle et c'est
important. C'est important parce que cela montre que, même dans ce Canada qui était et qui n'est
encore très largement rien d'autre qu'une colonie capitaliste des États-Unis, là aussi, dans un pays où la
classe ouvrière n'a pourtant même pas encore son propre parti politique, où elle est seulement
organisée sur le terrain syndical ; dans ce pays aussi, la crise du pouvoir, la crise de la domination de la
bourgeoisie atteint un degré extraordinaire.
Lénine disait qu'il y a une situation objectivement révolutionnaire lorsque ceux qui sont en haut ne
peuvent plus et que ceux qui sont en bas ne veulent plus. En Europe du moins, nous sommes partout
très proches d'une telle situation, nous l'avons même atteinte. Il ne faut toutefois pas en tirer des
conclusions trop hâtives. Il ne faut pas oublier un seul instant que même aujourd'hui, même devant le
délabrement croissant de son pouvoir politique, même devant les contradictions insurmontables de son
économie, la bourgeoisie trouvera toujours une issue si la classe ouvrière ne la renverse pas, et la classe
ouvrière ne la renversera que si elle a à sa tête un parti révolutionnaire marxiste.

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C'est élémentaire, c'est l'évidence et c'est en même temps le problème historique le plus difficile à
résoudre ; celui que nous avons à résoudre, notre tâche historique. Une tâche qu'on ne peut pas
résoudre simplement en consultant Marx ou Lénine, parce qu'ils n'ont pas dit comment il fallait
construire le parti et reconstruire la quatrième Internationale aujourd'hui. Une tâche qui est la nôtre, et
cette description quelque peu hâtive que j'ai faite aujourd'hui de cette crise sociale n'a d'autre but que
de situer le cadre dans lequel le véritable débat doit s'engager.

Crise « monétaire » et lutte des classes


Crise monétaire ? Ils nous répètent sur tous les tons qu'il ne s'agit somme toute que d'une crise
Monétaire et que, avec des méthodes monétaires astucieuses, on doit sûrement parvenir à s'en tirer,
que les experts trouveront une solution, une monnaie flottante ou pas, ils ont des termes techniques
vraiment extrêmement charmants à cet égard, des Eurodollars... ils ont, en paroles, tout ce qu'il faut.
Mais la réalité, nous le savons bien, est que cette crise, d'aspect financier, exprime le déséquilibre de la
balance des comptes des États-Unis, traduit donc à son tour le déséquilibre fondamental de l'économie
capitaliste.
Car, s'il n'y a pas eu, jusqu'à ce jour, de crise majeure, c'est grâce à l'injection formidable de crédits
militaires croissants au cours des vingt dernières années, nous le savons. Aujourd'hui, on peut dire que
l'ensemble de la bourgeoisie mondiale dépense certainement plus d'un milliard de dollars par jour pour
les armements, c'est-à-dire un chiffre absolument fantastique ; je vous laisse le soin de calculer ce que
cela fait par tête d'habitant et par jour ; cela dépasse tout ce qu'on peut imaginer, ce chiffre tend partout
à croître et pourtant cela ne suffit plus. Telle est la question, telle est la cause de la crise monétaire. Au
printemps dernier, au mois de juin, nous écrivions dans la résolution politique de l'Organisation
trotskyste ce qui suit —il faut quelquefois se citer soi-même pour vérifier si nous sommes capables ou
non de prévoir correctement le déroulement des événements :
L'impérialisme américain est incapable de continuer à faire cette politique. La crise des moyens de
paiement souligne les déséquilibres économiques qui existent sur le marché mondial. Sa gravité vient de ce
qu'elle se conjugue avec la crise du système monétaire mondial, qui repose sur le dollar. Dans la crise
monétaire se révèle le parasitisme du mode de production capitaliste ; les États bourgeois alimentent les
dépenses parasitaires, les dépenses militaires, par l'émission de chèques sans provision, de traites sans
garantie : par l'inflation. La hausse des taux d'intérêt résulte de la tentative d'arrêter la conversion en or
des capitaux flottants, par l'appât de très hauts rendements des valeurs d'État, conjuguée avec la
limitation des crédits à l'économie. Elle ne fait, à moyen terme, qu'aggraver la crise du système monétaire
international. L'économie capitaliste oscille entre une crise économique et une crise aiguë du système
monétaire international, qui ferait, à son tour, resurgir la crise économique ; elle est menacée d'un
effondrement du système monétaire international, aboutissant à la dissolution du marché mondial.

La solution capitaliste existe, elle consiste à liquider une partie des dettes d'État par des dévaluations
massives et coordonnées, c'est-à-dire au détriment de la classe ouvrière, de la petite-bourgeoisie, et d'une
partie de la grande bourgeoisie ; à ouvrir des débouchés à l'est de l'Europe pour les marchandises et les
capitaux, à passer de l'économie d'armement à l'économie de guerre avec toutes ses contraintes, et
l'omnipotence des États bourgeois sur toute la vie économique, sociale et politique que l'économie de
guerre exige. »
Il ne fallait sans doute pas un flair extraordinaire pour prévoir une série de dévaluations ; toujours est-il
que nous l'avons prévue et, autant que je puisse juger, pas les autres ; en particulier ceux qui se
réclamaient du marxisme, car les réformistes, j'y inclus naturellement les dirigeants du parti
communiste français, prétendent toujours démontrer à la bourgeoisie qu'il y a une autre politique
possible pour elle, une politique qui consisterait à élever les salaires et ainsi à vendre davantage ; on se
demande d'ailleurs pourquoi la bourgeoisie est assez stupide pour ne pas le faire, alors qu'elle en a,

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nous disent-ils, la possibilité, une politique qui éviterait la crise sociale, qui éviterait de mécontenter les
travailleurs et qui, par-dessus le marché, ferait marcher son économie. L'absurde est de ne pas
comprendre que ce qui se manifeste en ce moment sous nos yeux — cette résolution prévoyait la
dislocation du marché mondial, nous en sommes déjà à la dislocation du marché commun avec la
réévaluation unilatérale du mark et les mesures contraires au traité de Rome et de Paris
qu'immédiatement a prises le gouvernement allemand, les autres ne pouvant que s'incliner — c'est très
exactement ce que Marx a prévu il y a cent deux ans dans le livre I du Capital. C'est la révolte des forces
productives qui ont crû très loin au-delà de ce que permettent la propriété privée des moyens de
production et les frontières des États nationaux. De plus en plus, sur le marché mondial, s'accumulent
les marchandises invendables, et, plus encore, les capitaux qui, ne pouvant s'investir dans la production
parce qu'il y a déjà trop de produits, deviennent alors ces capitaux dits « flottants » qui participent, sous
une forme ou sous une autre, à la spéculation monétaire.
En dépit de l'injection massive de crédits militaires dans l'économie, ce phénomène de parasitisme
croissant du capitalisme envahit aujourd'hui tous les secteurs et tous les domaines ; son expression
monétaire, c'est la crise financière, son expression économique, c'est la guerre concurrentielle acharnée
en même temps que la concentration des capitaux sur une échelle sans précédent, la formation de trusts
qui groupent plus d'un million d'employés sous la coupe d'un capital unique, de trusts qui concentrent
des dizaines et des dizaines de milliards de dollars. Mais tout cela, ce sont des contradictions
fondamentales. C’est la crise historique du capitalisme, par opposition aux crises conjoncturelles
cycliques que l'on connaissait autrefois, qui atteint son suprême degré et qui pose directement la
question : il faut exproprier les expropriateurs, la classe ouvrière doit conquérir le pouvoir ; pour cela, il
lui faut une direction révolutionnaire, qui lui manque aujourd’hui, ce qui l'empêche de centraliser ses
forces dans la lutte contre l'État bourgeois.
Si l'on regarde ce qui se passe en Allemagne, ce n'est pas moins significatif. L'Allemagne était le pays
décisif pour la lutte de classes en Europe, le pays où le prolétariat tenait l'avant-garde depuis la chute de
la Commune de Paris jusqu'à l'accession d'Hitler au pouvoir. La social-démocratie allemande était le
principal parti de la III° Internationale, et, après la faillite de celle-ci le parti communiste allemand était
le principal parti après celui de l'Union soviétique, de l'Internationale communiste. La politique de
Staline, dénoncée aujourd'hui, y compris sur ce terrain, par la nouvelle opposition communiste en
U.R.S.S., a conduit, par le refus du front unique contre Hitler, à la catastrophe de 1933, dont le parti
communiste allemand ne s'est pas relevé. En 1945, les alliés de l'Ouest et de l'Est ont collaboré pour
plonger les masses allemandes dans la terreur, d'abord par les bombardements massifs — vous savez
que, par exemple, on a jeté en une nuit sur Hambourg un équivalent eu explosifs très supérieur à la
bombe atomique d'Hiroshima, que des villes sans aucune installation militaire comme Dresde ont été
détruites en totalité. Le but était la terreur contre les masses. Le but, c'était de convaincre les Allemands
qu'il n'y avait aucun espoir pour eux du côté de l'Union soviétique : comme le disait à l'époque l'écrivain
Ilya Ehrenbourg, ce bouffon de Staline : «. Je ne connais de bons Allemands que ceux qui sont morts » ; les
Allemands écoutaient la radio, et évidemment ils en concluaient qu'ils n'avaient aucun espoir ni d'un
côté ni de l'autre.

La terreur qui a existé en 1945, lors de l'occupation, était dirigée contre le prolétariat allemand ; le
prétendu miracle allemand n'a pas été autre chose que le fait que la bourgeoisie allemande a pu
reconstruire son appareil de production détruit par la guerre aux dépens des masses, en leur faisant
payer le prix par une politique de salaire extrêmement misérable, durant les premières années de
l'après-guerre, grâce à la terreur organisée. L'État d'Allemagne orientale, avec son caractère de
monstruosité bureaucratique immédiate, était là, entre autres choses, pour servir de repoussoir vis-à-
vis du prolétariat allemand et discréditer le communisme aux veux des travailleurs allemands ; de ce
point de vue d'ailleurs, le succès a été total, il n'y aura plus jamais, en fait, de parti stalinien en
Allemagne ; il y aura un parti communiste authentique, mais il n'y aura plus de parti stalinien, c'est une

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chose terminée. Ulbricht y a veillé et sa politique a suffi, de ce point de vue, à rejeter les travailleurs
allemands dans les bras de la social-démocratie. La division de l'Allemagne, essentiellement tournée
contre le prolétariat allemand, pour empêcher ce prolétariat, le plus puissant d'Europe, le plus
nombreux, celui qui a les traditions d'organisation les plus fortes et qui se base sur le potentiel de
production le plus élevé, de reconstituer sa force de classe, a été le second facteur fondamental de
l'apparente stabilité allemande pendant toutes ces années et de la prospérité du capitalisme en
Allemagne. La prétendue prospérité allemande n'était donc pas un phénomène politique ayant des
conséquences politiques, c'était un phénomène politique ayant des conséquences économiques, et il en
est ainsi aujourd'hui de toute l'économie.
De même, s'il y a aujourd'hui crise monétaire, c'est parce qu'il y a eu la grève générale de mai-juin 1968
et que les travailleurs français ont abattu De Gaulle ; s'il y a la crise monétaire, c'est parce que les plans
de la bourgeoisie dirigés contre les masses, tendant à la déqualification et au chômage massif, se sont
heurtés à la résistance de la classe ouvrière et de la jeunesse, et n'ont pas pu, jusqu'à présent, être
réalisés, bien que la bourgeoisie, naturellement, y revienne et ne puisse avoir d'autre politique ; c’est
parce que la classe ouvrière y résiste de façon massive, que la bourgeoisie n'a pas la force d'imposer ce
qu'elle veut, ces mesures qui tendaient à abaisser massivement la part des masses dans le revenu
national, et à leur faire ainsi payer les frais de la crise du régime ; c'est pour cela que la crise explose sur
le terrain monétaire. C'est la politique qui détermine l'économie, dans ce cas comme dans les autres.
Et cette crise, maintenant, elle éclate en Allemagne. L'un des faits politiques les plus importants, il y en a
beaucoup, de ces derniers mois, est celui-ci : la classe ouvrière allemande s'est dressée, elle a fait, non
pas des grèves sauvages, ce qualificatif ne veut rien dire, elle a fait ce qu'ont fait les ouvriers du métro à
Paris récemment, elle a imposé des grèves à ses propres syndicats. Elle a imposé aux dirigeants
syndicaux une série de grèves, et chacune de ces grèves a été couronnée de succès sur une échelle plus
grande encore qu'en France. Toutes les revendications ont été immédiatement accordées. Comme l'ont
dit certains journaux bourgeois allemands, nous nous trouvons devant une nouvelle génération
ouvrière et cette génération ouvrière sait ce qu'elle veut, elle ne se laissera pas payer de mots. Oui, la
classe ouvrière allemande est debout et combat ; elle commence à reprendre sa place dans le front
international de classe. Cela est d'une importance majeure. Il ne m'est pas possible de m'étendre
davantage sur ce point, mais il fallait le souligner.
Il faudrait parler aussi des grands mouvements qui se sont déroulés et qui se déroulent en ce moment
en Amérique latine. Je ne le ferai pas pour ne pas allonger. Un article y est consacré dans le numéro à
sortir prochainement de La Vérité ; je me contenterai de souligner une leçon politique de ces
événements. Ces mouvements sont des grèves de masse du prolétariat, grèves politiques et même
grèves insurrectionnelles en Uruguay, par exemple, des grèves de masse du prolétariat. Il ne reste plus
pierre sur pierre du prétendu guevarisme campagnard ou urbain, de ces théories selon lesquelles la
guerre de partisans devait devenir l'instrument essentiel et exclusif du combat en Amérique latine ; la
guerre de partisans est un instrument du combat de classe du prolétariat qui peut avoir son
importance, mais qui est subordonné à l'action des masses sur leur terrain spécifique.
Il faudrait parler encore ici de l'Irlande. Il faudrait montrer comment les combats en Irlande sont des
combats de classe du prolétariat contre la bourgeoisie de l'Irlande du Nord soutenue par l'impérialisme
britannique, et comment les trotskystes anglais, et eux seuls, bien loin de se réjouir de l'entrée à Belfast
des troupes de l'impérialisme anglais, venues garantir le maintien des privilèges de la grande
bourgeoisie, ont été les seuls, notamment dans leur quotidien, à lancer le mot d'ordre du retrait des
troupes anglaises. Ce qui se passe d'ailleurs en Angleterre, où, si Wilson a obtenu la majorité très
difficilement, bien loin d'avoir le grand succès qu'on a dit, au congrès du Labour Party, il a été battu
deux fois au congrès des Trade-Unions, au congrès des syndicats, sur le blocage des salaires et a dû
abandonner toute une partie de sa politique, prouve que, là aussi, la crise sociale mûrit rapidement.

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Tout au plus la situation de la livre sterling a-t-elle été quelque peu allégée par les ennuis du franc, mais
ce n'est que partie remise, et les ennuis du franc, s'ils s'aggravent, réagiront à leur tour sur la livre
sterling et sur la crise sociale anglaise, n'en doutons pas.

La montée révolutionnaire à l'Est


Mais il faut surtout insister sur un point, un point qui ne semble pas clairement compris par la plupart
des camarades ; insister sur l'importance de la montée du prolétariat vers la révolution politique en
Europe orientale et en Union soviétique même, des événements de Tchécoslovaquie, enfin de la
formation d'une nouvelle opposition communiste en Union soviétique même et de son développement.
Il ne s'agit pas seulement de dire que c'est important. Il y aurait, comme cela, des choses importantes
placées les unes à côté des autres : c'est important ce qui se passe en France, c'est important ce qui se
passe en Allemagne, c'est important ce qui se passe un peu partout, c'est important ce qui se passe en
Amérique latine, etc. Je crois qu'il y a dans cette façon de voir les choses une profonde incompréhension
de la nature du problème posé. La lutte des classes, nous avons l'habitude de le répéter, mais sans bien
comprendre ce que nous disons nous-mêmes, la lutte des classes est une à l'échelle mondiale. C'est bien,
mais nous ne comprenons pas ce que cela veut dire, nous ne comprenons pas que, pour les travailleurs
du métro par exemple, dans la lutte pour leurs revendications. Le combat des opposants russes est
actuellement d'une importance majeure et qu'il doit être intégré à notre combat. Nous ne comprenons
pas que, pour les étudiants en lutte contre la réforme « Fouchet-Faure », la lutte des opposants russes
d'aujourd'hui est partie intégrante de leur combat, et qu'elle doit effectivement y être intégrée d'une
manière effective, faute de quoi nous ne réussirons pas. C'est cela qu'il faut comprendre et c'est cela que
je voudrais expliquer.
Je voudrais d'abord le rappeler : pendant la première vague révolutionnaire, qui a balayé l'Europe
après-guerre, celle de 1953 à 1956, qui a atteint un niveau beaucoup moins élevé que celle
d'aujourd'hui, dont les vagues n'ont pas fini de monter, néanmoins, le même phénomène fondamental
était au départ ; c'est-à-dire, non pas seulement d'une interdépendance, mais d'une convergence, d'une
unité et d'une identité du combat. C'est le 17 juin 1953, Staline était mort depuis deux mois, que les
travailleurs de la Stalin Allee à Berlin, que le régime d'Ulbricht venait de placer devant une modification
des normes de travail qui équivalait à une baisse de 10 % de salaire, ont déclenché la grève générale. Et
le fait fondamental, que aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest on s'est employé à faire immédiatement oublier
ou à dissimuler, c'est que, lorsqu'ils ont lancé l'ordre de grève générale, ils ne l'ont pas lancé pour
l'Allemagne de l'Est, mais pour l'Allemagne entière. Les dirigeants sociaux-démocrates de Berlin-Ouest
se sont empressés de leur interdire tout accès à la radio pour y lancer cet ordre de grève générale. Ils
l'avaient demandé au maire de Berlin-Ouest, qui s'appelait Brandt et est aujourd'hui le chancelier
allemand. Ils se heurtèrent à un refus total, refus dont les Américains, puissance occupante, ont bien
voulu fournir le prétexte ; prétexte, bien entendu, fort bien venu pour les dirigeants sociaux-démocrates
de l'Ouest. Il faut comprendre la signification de ces événements. Pour les ouvriers allemands il n'y a
qu'une Allemagne ; l'ordre de grève générale de la Stalin Allee, c'était évidemment l'ordre de grève
générale pour toute l'Allemagne, mais la grève générale pour toute l'Allemagne, en juin 1953, c'était la
réunification socialiste de l'Allemagne, ni plus ni moins. Il est clair que les dirigeants sociaux-
démocrates et les dirigeants staliniens ne pouvaient envisager pire issue que celle-là. Les tanks russes
sont venus rétablir « l'ordre » en Allemagne orientale, où la lutte a duré plusieurs jours ; ils n'ont fait il
est vrai, que quelques dizaines de morts. Ce qui a permis aux révisionnistes pablistes, aux renégats de la
4r Internationale qui paradent sous ce nom tout en servant les plus basses besognes du Kremlin,
d'écrire à l'époque dans leur journal qu'évidemment il y avait eu une répression bureaucratique mais
que cela aurait pu être pire. Cela aurait pu en effet, être pire, et ça l'a été trois ans plus tard à Budapest.
Quoi qu'il en soit, c'est le 17 juin 1953 à Berlin-Est qu'a commencé cette vague révolutionnaire qui,
ensuite, balaya l'Europe entière. Ce fut, en août 1953, la grève générale de 4 millions et demi de

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travailleurs en France, liée directement à ce développement. Puis, après la défaite écrasante de
l'impérialisme français à Dien-Bien-Phu, la crise sociale en France atteignit un degré aigu. Elle se
développa en même temps en Europe orientale à travers une série de grèves et de manifestations. Elle
culminera dans les deux pays en 1956. Au printemps de 1956 commence, en Europe orientale, une série
de grèves, et en même temps nous avons en France le mouvement des rappelés contre la guerre
l'Algérie, mouvement qui exprime la volonté de dizaines de milliers de rappelés et de jeunes du
contingent de ne pas partir pour la sale guerre ; ce mouvement se heurte à l'appareil dirigeant les
masses. C'est-à-dire à celui du parti communiste français, qui l'étouffe, tout en votant au Parlement,
avec l'ensemble des députés socialistes et de droite — il y avait seulement une minorité encore plus à
droite qui trouvait que ça n'allait pas assez loin et qu'il fallait l'état de siège pur et simple — en votant
donc, le 12 mars 1956, au gouvernement de Guy Mollet les pouvoirs spéciaux grâce auxquels celui-ci
organisera la guerre totale en Algérie. Instruit par les tomates qu'il avait reçues quelque temps avant
des colons d'Alger, il avait entièrement capitulé devant eux.
Le vote des pouvoirs spéciaux brisera la montée révolutionnaire en France à ce moment, et l'appareil
stalinien se chargera de désarmer le mouvement des rappelés, alors que ceux de la caserne de
Courbevoie, par exemple, étaient descendus manifester jusqu'aux Champs-Élysées, que d'autres
mouvements s'étaient produits un peu partout (dans les trains, ils tiraient les sonnettes d'alarme). Et ce
sera, enfin, Octobre 1956, la montée révolutionnaire en Pologne et la révolution hongroise des conseils
ouvriers, qui sera écrasée par les tanks russes avec la collaboration directe de l'impérialisme américain
et de l'impérialisme mondial ; il ne m'est pas possible de reprendre en détail le développement de ces
événements. Mais ce qu'il faut comprendre, c'est que cette première vague révolutionnaire a déjà été
une vague convergente à l'Est et à l'Ouest, en fait une vague unique.
L'accession au pouvoir de De Gaulle, sans que la classe ouvrière, paralysée par ses organisations, puisse
combattre, marque une défaite ouvrière européenne ; commencent alors dix années du régime gaulliste,
facteur d'ordre en Europe, facteur pour contenir les masses à l'Est comme à l'Ouest. La grève générale
de mai-juin 1968 y a mis fin. Elle a abattu de Gaulle, fût-ce avec 7 ou 8 mois de retard, et on peut
mesurer aujourd'hui -ce qu'il faut penser des imbéciles qui nous disaient que la chute de De Gaulle était
une victoire de la bourgeoisie. Est-ce vraiment utile d'expliquer aujourd'hui le contraire, alors que nous
voyons sous nos yeux le régime bourgeois chanceler tous les jours sous les coups des masses, et que
celles-ci attendent seulement les formes organisées qui leur manquent encore pour passer à l'offensive?
Mais la grève générale de mai-juin a été suivie immédiatement — et il serait stupide de croire que c'est
un hasard — plus exactement, elle a été précédée d'une montée révolutionnaire qui "durait déjà depuis
des mois, pendant tout le printemps et pendant l'automne de l'année précédente en Tchécoslovaquie,
pays le plus avancé industriellement de l'Europe orientale, pays avant un prolétariat aux traditions
démocratiques et d'organisations solides et qui s'est efforcé de saisir le pouvoir politique entre ses
mains. La bureaucratie du Kremlin, après bien des hésitations n'a pas trouvé d'autre issue, pour
maintenir sa domination directement menacée, que l'intervention du 21 août 1968, et, par là même, elle
s'est plongée dans une masse de troubles encore bien plus grande.
Depuis, nous assistons à des événements révolutionnaires directs ou à des manifestations de
mécontentement et d'organisation des masses dans toute l'Europe orientale. Ç'a été la Yougoslavie, où
les étudiants et les intellectuels ont organisé les manifestations de Belgrade au mois de juin et ont tenté
de réaliser effectivement leur liaison avec la classe ouvrière en dépit des écrans élevés entre eux et les
masses ouvrières par la bureaucratie. Puis, au congrès des syndicats yougoslaves, une opposition de
masse s'est manifestée pour défendre les revendications de la classe ouvrière, et pas seulement pour
cela, mais aussi pour tenter d'enlever les syndicats à l'appareil bureaucratique et d'en refaire des
instruments de la démocratie ouvrière. Cette montée en Yougoslavie est très loin d'avoir été arrêtée. Et
il y a surtout la résistance, d'un côté extraordinaire, d'un autre côté significative, des ouvriers et des
intellectuels de Tchécoslovaquie, que la répression en cours, les arrestations massives et la menace

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d'arrestations encore beaucoup plus massives et d'une terreur directe ne sont absolument pas
parvenues à contenir aujourd'hui, et qui fait que Dubcek et son groupe, certes des bureaucrates, certes
des bureaucrates « de gauche », des bureaucrates « libéraux », n'ont pas capitulé et que cela a une
importance majeure.
Le fait que Dubcek, que Smrkovsky et leur groupe n'aient pas capitulé, qu'ils se soient refusés à faire
l'autocritique qu'on attendait d'eux, porte l'appareil stalinien international à un degré supérieur de sa
crise et joue un rôle direct dans la crise du parti communiste français. Dans la résolution politique que
j'ai citée tout à l'heure, nous écrivions au mois de juin dernier :

La direction du P.C.F. a « réprouvé » l'occupation de la Tchécoslovaquie par les troupes de la bureaucratie


du Kremlin. Le lien de subordination qui unit l'appareil du P.C.F. à la bureaucratie du Kremlin n'était pas
tranché pour autant. La suite a montré que, de la sorte, l'appareil du P.C.F. entendait couvrir l'action
contre-révolutionnaire de la bureaucratie en la faisant avaler aux militants. Cela n'empêche pas que, au
lendemain de la trahison de la grève générale en France, il a été contraint, pour la première fois, de mettre
en cause le rôle de garant, de dirigeant de la lutte révolutionnaire mondiale, de la lutte pour le socialisme,
de défenseur des acquis de la révolution d'Octobre qu'était censée assumer la bureaucratie du Kremlin aux
yeux des militants du P.C.F. fidèles à leur classe et des travailleurs qui suivent le P.C.F. Le ciment du P.C.F.
avait été, jusqu'alors, le dogme selon lequel la bureaucratie du Kremlin était l'héritière d'Octobre, le
rempart du socialisme, la force dirigeante de la révolution mondiale. À partir de là étaient « légitimés »
toutes les « tactiques », tous les « sacrifices » imposés à la classe ouvrière française, au nom des intérêts
« supérieurs » du socialisme. La remise en cause de ce dogme exprime l'ampleur et la profondeur de la
crise de l'appareil international du stalinisme, de la bureaucratie du Kremlin, du P.C.F. enfin. Ce dernier
n'est pas chimiquement pur. Au cours de son histoire, ses variations politiques ont aggloméré des
composantes différentes, unifiées par l'intégration à l'appareil international du stalinisme : militants
authentiquement révolutionnaires, social-démocrates de conception, carriéristes de toutes sortes,
syndicaux, municipaux, « éligibles », membres de l'appareil du parti, agents directs de la bureaucratie du
Kremlin. Toutes ces couches politiques se fusionnent, s'entre croisent. La crise du P.C.F. tend à les dissocier.

Ce phénomène, que nous annoncions ainsi au mois de juin, a visiblement pris des développements
nouveaux, nourris directement par la résistance des masses tchécoslovaques et la résistance du groupe
de Dubcek qui en est la conséquence directe. On le voit sous nos yeux.

Aragon et les héritiers de Staline


Ainsi, M. Louis Aragon n'est pas exactement, disons, la crème des démocrates et des socialistes ; c'est
l'homme qui a entériné tous les procès de Moscou possibles en hurlant qu'il voulait plus de sang et plus
de morts, c'est l'homme qui a écrit des odes à Staline, où Staline était le soleil qui éclairait le monde ;
qui, il y a quelques années encore, bien après le 30° congrès et la déstalinisation officielle, écrivait, dans
une histoire de l'Union soviétique qu'on ne pouvait pas, somme toute se prononcer, que lui, historien,
ne pouvait rien dire des procès de Moscou, parce qu'il n'existait pas de déclarations officielles du
gouvernement soviétique sur cette question. Effectivement, il n'en existe toujours pas et il n'en existera
jamais avant que les ouvriers de l'Union soviétique aient abattu la bureaucratie.
Voici donc Aragon qui dit : « Le ministre de l'éducation, de l'instruction publique de la république
socialiste de Tchécoslovaquie vient d'envoyer une circulaire appelant ses subordonnés à dénoncer les
étudiants et les professeurs pour leur conduite au cours des événements d'août 1968, je ne suis pas
d'accord, je proteste. » Il le dit dans Les lettres Françaises, cela est reproduit dans Le Monde et en partie
dans Le Figaro, les militants du parti communiste français, qui ne lisent pas tous Les lettres françaises, il
est d'ailleurs clair qu'une fraction de l'appareil a décidé que Les lettres françaises devaient cesser de
paraitre et par là même être mises en déficit financier et sous ce prétexte être supprimées, on n'en parle
plus dans l'Humanité, on ne leur fait plus aucune publicité. Les militants du parti communiste français,

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eux, ne le verront pas dans l'Humanité, mais ils ne verront pas non plus la condamnation d'Aragon. La
situation de l'appareil dirigeant du parti communiste français n'est pas facile. Il a officiellement
« désapprouvé » l'intervention en Tchécoslovaquie, le P.C. tchécoslovaque dit maintenant officiellement
que l'intervention était justifiée. Le parti communiste français est obligé de répondre. Était-elle justifiée,
et dans ce cas faut-il désapprouver la désapprobation ? N'est-elle pas justifiée, et dans ce cas faut-il
désapprouver la prise de position du parti de M. Husak, ce libéral réaliste si cher aux journalistes du
Monde qui le portaient aux mies, comme devant permettre aux travailleurs de Tchécoslovaquie de
sauver l'essentiel de la libéralisation avec des formes appropriées. et qui. bien entendu, ne fait que tout
perdre pour eux, ou plus exactement perdrait tout si les masses ne s'y opposaient pas. Qui a raison ? La
direction du parti communiste français est prise dans cette contradiction.

Les militants du P.C.F. et la bureaucratie


Elle est prise dans la contradiction entre les intérêts vitaux des masses françaises et les intérêts qu'elle
défend, elle est prise dans les contradictions qui maintenant tordent l'appareil international du
Kremlin. Elle est déchirée, et l'on voit M. Etienne Fajon qui, pour l'anniversaire de l'occupation de la
Tchécoslovaquie, va à Prague rendre visite à Biisk, un des partisans les plus notoires du Kremlin. Il est
difficile d'être aussi clair sur le fait que M. Etienne Fajon désapprouve la désapprobation, mais alors
quoi, faut-il réintégrer Jeannette Vermersch au C.C. et dire qu'elle avait raison, ou quoi au juste ? Il est
clair qu'il y a là un problème qui, s'il ne devait déchirer que les consciences de ces messieurs du
secrétariat du parti communiste français n'aurait qu'assez peu d'importance et d'ailleurs ne déchirerait
pas grand-chose, mais qui déchire par contre, qui trouble profondément, qui atteint la conscience de
centaines et de milliers de militants du parti communiste français.
Nous avons, pendant des années, répété beaucoup de choses sur les cadres organisateurs de la classe
ouvrière, qui sont actuellement, dans leur grande majorité, organisés par le parti communiste français ;
qui y sont parce qu'ils croient, à tort, que ce dernier est le parti de la révolution d'Octobre et qu'il faut
gagner à la révolution prolétarienne, à la construction du nouveau parti, à la reconstruction de la
I° Internationale. Nous avons depuis maintenant cinq, six, sept ans posé ce problème au centre de notre
méthode de construction du parti révolutionnaire. Et, au moment même où ce problème s'élève à un
niveau historiquement supérieur ; au moment même où les termes dans lesquels il se pose se modifient
profondément, je suis sûr que vous et moi n'avons pas conscience de la dixième partie de l'importance
de ce problème. Je suis sûr que ce problème préoccupe cent fois plus de militants du parti communiste
français que vous et moi fréquentons toujours.
Parce que, évidemment, pour nous c'est réglé, pour nous, nous savons bien que la bureaucratie du
Kremlin est du côté de l'ordre bourgeois dans le monde entier. Nous savons qu'elle est contre-
révolutionnaire. Oui, mais eux ne le savent pas, ils sont en train de le découvrir de deux côtés à la fois.
C'est pour cela que la question de la nouvelle opposition communiste…-seulement dans notre
perspective. Elle est au centre même de notre lutte quotidienne dans la classe ouvrière et dans la
jeunesse.

De deux côtés à la fois : d'une part, ils constatent dans leur lutte pois• leurs revendications, dans leur
lutte consciente ou demi-consciente pour le Front unique ouvrier que leurs efforts se heurtent
constamment à leur propre appareil, qui a disloqué la grève générale de niai-juin 1968 et qui, ils le
voient bien, ils le constatent — et soyez sûrs qu'ils le. Constatent mieux que nous, qu'ils en savent cent
fois plus que nous là-dessus — continue à barrer la route au Front unique.

D'une part, donc, ils voient l'appareil, en France, se mettre en travers de leurs aspirations vitales de
militants ouvriers qui comprennent qu'il faut réaliser l'unité de front de la classe ouvrière avec les
masses paysannes, avec les petits commerçants, avec l'ensemble des adversaires du capital dans une
lutte frontale contre celui-ci qui tend à démolir les bases mêmes d'existence qui ont été, jusqu'à ce jour,

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celles des niasses travailleuses de ce pays. D'une part ils voient cela et ils se posent alors la question :
pourquoi font-ils cela ? Pourquoi ? Est-ce qu'ils se trompent ? Est-ce que c'est Waldeck qu'il faut enlever
pour mettre Marchais à sa place ? Ça, sûrement, ils ne le pensent pas. Mais est-ce que c'est peut-être
Garaudy ? L'Humanité dit : nous condamnons Garaudy et nombreux sont les militants qui disent : vous
avez probablement raison de condamner Garaudy, mais dites-nous d'abord ce que dit Garaudy pour
qu'on en discute. Nous ne voulons pas être obligés de lire Le Monde pour savoir ce que pensent les
dirigeants de notre parti qui sont en désaccord entre eux.

La nouvelle opposition communiste en U.R.S.S. et le prolétariat mondial


D'une part, donc, ils se demandent ce qu'il faut faire. Faut-il changer la direction, faut-il réformer le
parti, faut-il mettre de nouveaux statuts, faut-il quoi ? Mais pourquoi nos dirigeants font-ils cette
politique ? Et nous, trotskystes, nous connaissons la réponse à ces questions, bien sûr. La réponse, nous
la savons :
c'est que la direction du parti communiste français et son appareil sont des dépendances de la
bureaucratie du Kremlin ; autrement dit que, lorsque cette bureaucratie s'est emparée du pouvoir
politique en Union soviétique en chassant la classe ouvrière, elle s'est emparée en même temps du
contrôle, elle s'est emparée en même temps des leviers de commande de l'appareil international créé
par la révolution d'Octobre et qu'elle en a fait un instrument contre-révolutionnaire pour maintenir
dans le monde entier l'ordre existant, parce qu'elle est née de l'équilibre entre le capitalisme, dans une
partie du monde et le nouveau régime dans l'autre, et que sa survie dépend du maintien de cet
équilibre. Nous le savons mais eux ne le savent pas. Eux ne le savent pas, niais les développements
actuels créent les conditions pour qu'ils le comprennent, pour qu'ils le touchent, pour qu'ils le voient.
Car, d'un côté, ils voient qu'en France l'appareil s'oppose à leurs aspirations et ils se demandent
pourquoi, et, de l'autre côté, ils voient la bureaucratie russe agir en Tchécoslovaquie et ils voient face à
cette bureaucratie — ou tout au moins il dépend de nous et de nous seul qu'ils le voient, que nous le
leur présentions — se dresser la nouvelle opposition communiste, notamment en U.R.S.S. qui leur dit,
par exemple, par la bouche du général Grigorenko, dans sa lettre ouverte aux électeurs de la
circonscription de Moscou :
À partir de 1961, je me suis élevé contre les activités déraisonnables et parfois nuisibles au pays de
Khrouchtchev et de son équipe. J'ai dès lors été victime de représailles illégales et le 2 février 1964 f ai été
arrêté. Je ne discuterai pas ici de la légalité ou de l'illégalité de cette arrestation ; je ne m'arrêterai pas non
plus aux entorses que l'on fit subir à la loi au cours de l'enquête et des débats judiciaires. Je signalerai
seulement que l'on donna une apparence de légalité au verdict lorsque, le 17 juillet 1964, le Collège
militaire de la cour suprême de l'U.R.S.S., se rangeant aux conclusions de l'expertise sur mon
irresponsabilité psychique, classa mon affaire et décida que je devais subir un traitement d'office.

D'après la loi, le classement d'une affaire équivaut, juridiquement, à un acquittement. Mais les autorités
n'en ont pas tenu compte et, dès le prononcé du verdict, m'ont soumis à de dures représailles
administratives. Enfermé à la clinique psychiatrique attenante à la prison j'ai appris par ouï-dire que, par
décision du conseil des ministres, j'avais été rétrogradé du grade de général au rang de soldat de deuxième
classe, puis rayé des cadres de l'armée et privé de tous mes droits à la retraite. Cette nouvelle, je n'en ai
jamais reçu confirmation officielle, mais tout me porte à croire qu'une telle décision a bel et bien été prise
à cette époque, sur l'insistance de Khrouchtchev.

L'illégalité d'une telle procédure est si flagrante que le gouvernement préfère la taire, sans vouloir
l'abroger, sans doute en vertu de l'absurde conception qui veut que rien ne doive « ternir l'honneur de
l'uniforme ».
Mais si l'on ne m'informe pas officiellement des sanctions qui m'ont frappé, j'en subis les conséquences.
Depuis le jour de mon arrestation, je n'ai pas touché un kopeck ; et pourtant, d'après la loi, je dois toucher

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ma solde jusqu'au jour où l'on m'a rayé des cadres, sans compter l'indemnité de départ. La retraite, qui
m'est légalement due, m'a été refusée. Je n'ai reçu aucun document attestant que f ai quitté la carrière
militaire, et, privé de toute attestation, je ne puis trouver d'emploi. Ainsi, ma famille, qui comporte deux
invalides, et moi-même, avons été condamnés au besoin.
Comme je ne pouvais m'incliner devant un pareil arbitraire, f ai réclamé dès que f ai eu recouvré la liberté.
À la fin décembre 1965, après de longs mois d'attente (environ deux ans après mon arrestation), j'ai reçu
par la poste un livret de retraite indiquant qu'on devait me verser le tiers de la somme à laquelle la loi me
donne droit.

J'ai donc réclamé de nouveau. Après un long silence, on me répondit en février 1966, en me menaçant de
me priver de ma pension, de m'expulser de Moscou et de m'enfermer une seconde fois dans une clinique
psychiatrique.

Face à de telles menaces, j'écrivis directement à Kossyguine. Je lui demandai, dans ma lettre, de me dire au
moins si le conseil des ministres avait effectivement prononcé ma dégradation. Le chef du gouvernement
ne me répondit pas. J'en conclus qu'il est lui-même l'un des 'auteurs de l'arbitraire qui m'a frappé, et qu'il
connaît très bien les menaces dont foi fait l'objet.
Un homme coupable d'une pareille conduite ne mérite pas la confiance des électeurs. Je voterai donc contre
Kossyguine, et f appelle les électeurs à suivre mon exemple.
Ils montreront que les responsables de l'arbitraire doivent être écartés des postes les plus élevés de notre
État.
Vous voyez ici l'un des traits politiques caractéristiques de cette nouvelle opposition — qui est bien une
opposition communiste, n'en déplaise à M. Jacques Fauvet, d'ailleurs tous ces militants rédigent des
textes et y disent : moi, qui suis communiste, je pense ceci et cela : moi, communiste depuis 20 ans, 30
ans. etc. — c'est qu'ils luttent pour les libertés démocratiques en Union soviétique. Il ne faut pas se
méprendre sur la signification d'une telle lutte. Depuis longtemps, depuis le début du combat de
l'Opposition de gauche, et encore plus particulièrement, dans la Révolution trahie, Trotsky a démontré
que la bureaucratie n'est pas une classe ayant des racines dans les rapports sociaux de production ; elle
est, historiquement, un accident, le produit d'un équilibre momentané entre les forces du capitalisme
mondial et celles de la révolution mondiale ayant triomphé dans un seul pays arriéré et isolé sous la
forme de la révolution d'Octobre 1917. La pression du capitalisme mondial plus puissant après le reflux
de la révolution européenne en 1923 a abouti à la dégénérescence de l'État ouvrier soviétique et la
formation de cette espèce de cancer sur le corps de l'État ouvrier qu'est la bureaucratie du Kremlin,
avec son appareil international qu'elle utilise pour maintenir le statu quo dont elle est issue. Ses
privilèges ne proviennent pas comme dans les pays capitalistes, de la propriété des usines. Au contraire,
les privilèges d'un directeur en Union soviétique, tiennent uniquement au fait qu'il est directeur, au fait
que la bureaucratie qui l'a nommé tient l'État, gère le plan, fixe les salaires et donne au directeur un
salaire dépassant de vingt fois ou davantage celui du manœuvre.
Et la bureaucratie en est parfaitement consciente, que la démocratie soit rétablie, que simplement
existe la liberté d'opinion et d'organisation pour les travailleurs, et les privilèges du directeur sautent
aussitôt. De nombreux textes du Samizdat le montrent : le sentiment profond des niasses se révolte
contre les inégalités : on lit même, dans certains textes, qu'il faut que ceux qui occupent des postes
responsables gagnent moins que les autres, comme ça, on sera sûr que ces postes seront occupés par
des éléments dévoués ! Le régime d'oppression policière est inséparable des privilèges, la démocratie
signifie leur abolition. C'est pourquoi le programme de la IV' Internationale rédigé par Trotsky en 1938,
dans le chapitre sur l'Union soviétique, met l'accent sur cette thèse fondamentale ; la lutte pour les
libertés démocratiques est inséparable de la restauration de la démocratie. La restauration de la
démocratie, c'est le renversement de la bureaucratie et l'abolition de ses privilèges. Pour cette raison, la

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nouvelle opposition, sur ce point au moins, voit très clair et a foncièrement raison : la démocratie, sur la
base des conquêtes d'Octobre, c'est le renversement de la bureaucratie et la bureaucratie le comprend
fort bien, qui ne tolère pas ces revendications démocratiques.

Vers le nouveau parti


Certes, sur d'autres points, cette nouvelle opposition voit parfois beaucoup moins clair. Je me bornerai à
relever un point fondamental sur lequel certains éléments de la nouvelle opposition voient beaucoup
moins clair que d'autres. Beaucoup d'entre eux semblent penser qu'on peut redresser le parti
communiste de l'Union soviétique. Ils s'adressent aux dirigeants du Kremlin et leur disent par exemple :
hâtez-vous de prendre les mesures démocratiques que nous vous demandons, de les prendre avant que
les ouvriers et les paysans s'en mêlent. D'autres, par contre, n'entretiennent pas de telles illusions ;
c'était notamment le cas d'Alexis Kosterine, qui est mort il y a quelques mois. Il avait fait 17 ans de
camp de concentration, là-bas le tarif c'est 17 ans, car, si l'on a été arrêté en 1937 au moment de la plus
grande vague de terreur et si l'on a survécu, on est revenu en 1954 ou 1955, la mort de Staline, la chute
de Béria et les débuts de la période de Khrouchtchev et du XXe congrès. Militant bolchevique depuis
1916, il a repris le combat à son retour de déportation et l'a poursuivi jusqu'à sa mort. Ses funérailles
ont été l'occasion, comme vous le savez de la première manifestation publique à Moscou depuis 1927.
Son dernier acte politique, alors qu'il était déjà sur son lit de mort a été d'envoyer au parti communiste
de l'Union soviétique une lettre de démission dont la conclusion était :
Je prévois ce que sera la décision du comité d'arrondissement du Parti, car j'ai connaissance de certains
faits d'exclusion du Parti décidés par des comités sans qu'il en ait été discuté dans les organismes de base.
Mais je ne veux pas aller au comité d'arrondissement pour y recevoir une « correction ». Je n'en ai ni la
force ni la santé. Je pouvais encore supporter ces corrections en 1937, lorsqu'elles entraînèrent mon
arrestation, mais plus aujourd'hui.
En signe de protestation contre les violations grossières des statuts du Parti, et afin de me libérer de la
discipline du Parti, qui me prive de la liberté de penser, je démissionne du parti communiste de l'Union
soviétique, et je vous retourne ma carte de membre du Parti, n° 8293698.

Je prends cette décision en toute conscience et dans l'espoir qu'elle obligera les vrais communistes à
réfléchir sérieusement sur ce qui se passe, tant à l'intérieur de notre Parti que dans l'ensemble de notre
société.
Si le Comité central voit quelque intérêt à ce que tous les membres du Parti, y compris l'appareil, observent
les statuts, il prendra une décision publique sur mon cas personnel et punira tous ceux qui se rendent
coupables de violations des statuts. Dans ce cas, je reviendrai sur ma décision de démissionner du Parti, et
je continuerai à mener la lutte contre le stalinisme en restant dans ses rangs et en me soumettant à sa
discipline.
Mais avec ou sans carte du Parti j'ai été, je suis et je resterai un communiste marxiste-léniniste, un
bolchevik. Toute mon existence, de ma jeunesse à ma mort, en témoigne.

Si je me trouve en dehors du Parti, je continuerai à lutter, comme j'ai lutté pour mes idées marxistes-
léninistes, pour leur application démocratique dans l'existence, en utilisant tous les droits que me recon-
naissent notre Constitution et la déclaration des droits de l'homme adoptée par l'O.N.U. et signée par notre
gouvernement.
Lui, au moins, avait tiré cette conclusion qu'il faut un nouveau parti ; et il ne faut sous-estimer son rôle,
car c'est lui qui a formé de leur propre aveu, des combattants comme Grigorenko.
il y a par contre des problèmes sur lesquels pas un seul des combattants de la nouvelle opposition
communiste en U.R.S.S. n'est semble-t-il, et il pourrait difficilement en être autrement, parvenu à une

25
vue claire des choses : ces problèmes tournent autour de la place de leur lutte contre la bureaucratie
dans la lutte mondiale des classes ; du lien entre leur combat et le combat du prolétariat mondial contre
le capitalisme ; des racines sociales de la dégénérescence bureaucratique de l'État soviétique parce que
ces racines ne peuvent être analysées que dans le cadre de la lutte mondiale entre les classes. Et cela est
compréhensible parce que la bureaucratie consciente de ce que cette continuité signifie n'a rien négligé
pour briser la continuité historique de la lutte de l'avant-garde prolétarienne.
Et c'est ici que l'on peut toucher du doigt nos responsabilités. Cette continuité historique qui va du
Manifeste communiste aux grands combats d'aujourd'hui s'exprime par le programme marxiste,
s'incarne dans l'organisation qui combat pour ce programme. Cette continuité, qui va de l'Internationale
communiste à la lutte pour la reconstruction de la IV' Internationale à travers la lutte de l'opposition, de
gauche de 1923-1927, puis de Trotsky pour la nouvelle Internationale et de sa fondation en 1938, enfin
de la lutte contre la tentative pabliste de destruction de la IV' Internationale fondée par Trotsky — cette
continuité que la bureaucratie du Kremlin n'a rien négligé pour briser — nous, et nous seuls pouvons
l'exprimer et la développer aujourd'hui.
Car, si la lutte de classes est nationale dans sa forme, elle ne l'est nullement dans son fond. En
proclamant que « les prolétaires n'ont pas de patrie », Marx et Engels n'ont pas écrit une formule
magique, une formule abstraite, ils n'ont pas donné de coup de chapeau à un internationalisme abstrait,
à un idéal moral ou humanitaire : ils ont mis, à la base de toute politique prolétarienne indépendante de
la bourgeoisie, le fait de l'unité mondiale de la lutte des classes.

M. Louis Aragon, dans un poème qui a eu son heure de célébrité, remerciait le parti communiste
français de lui avoir rendu la France, sa patrie. Je ne sais si c'était là un bon service à rendre à M. Aragon.
Je n'en sais rien. C'était par contre, un très mauvais service à rendre au prolétariat français. C'est que les
nations d'aujourd'hui sont des produits historiques du capitalisme dans sa lutte pour la constitution de
marchés nationaux qui lui sont réservés pour y écouler ses marchandises. Et dans les pays où les
capitalismes étaient le plus développés, ces nations sont devenues des États impérialistes en lutte pour
la domination mondiale. Pour le prolétariat, la forme nationale de sa lutte est une forme de son
aliénation de l'emprise sur lui de l'idéologie de la classe ennemie. C'est l'idéologie patriotique, c'est
l'idéologie nationale qui enchaîne chaque classe ouvrière à sa propre bourgeoisie. Croyez-vous que ce
soit un hasard si la social-démocratie, lorsqu'elle a dégénéré, en même temps qu'elle est devenue
réformiste est devenue social-chauvine ? Croyez-vous que ce soit un hasard si la marque de la
dégénérescence de l'U.R.S.S. et de l'Internationale communiste a été la théorie du socialisme dans un
seul pays, avec l'ensemble de ses conséquences ?

Du "Manifeste communiste" à la lutte pour la reconstruction de la IV° Internationale


C'est seulement dans le cadre international que la classe ouvrière peut se constituer en classe
consciente de sa mission historique. Telle est la signification de la phrase fameuse du Manifeste: « Les
prolétaires n'ont pas de patrie ». Mais le dernier mot de la politique, c'est l'organisation.
L'internationalisme prolétarien, c'est la lutte pour le parti mondial de la classe ouvrière, la lutte pour
l'Internationale. Et c'est dans la continuité de la lutte de l'avant-garde prolétarienne, depuis le Manifeste
communiste jusqu'à aujourd'hui, que s'incarne l'expression suprême du marxisme.
Il faut ici citer le texte célèbre, rédigé par Marx en octobre 1864, des « considérants » précédant les
statuts de la I° Internationale, l'Association Internationale des travailleurs :
« Considérant
Que l'émancipation de la classe ouvrière doit être conquise par la classe ouvrière elle-même; que la lutte
pour l'émancipation des travailleurs n'est pas une lutte pour des privilèges ou un monopole de classe, mais
pour l'abolition de toute domination de classe ;

26
Que l'asservissement de l'homme qui travaille à l'homme qui monopolise les moyens de travail, c'est-à-dire
les sources de la vie, est à la base de la servitude sous toutes ses formes, de toute misère sociale,
dégradation mentale et dépendance politique ;
Que l'émancipation économique de la classe ouvrière est donc le grand but auquel tout mouvement
politique doit être subordonné comme un moyen ;

Que tous les efforts dans ce sens ont échoué jusqu'à présent faute de solidarité entre les multiples sections
de la classe ouvrière dans chaque pays et d'un lien fraternel entre les classes ouvrières des divers pays ;
Que l'émancipation des travailleurs n'est un problème ni local ni national, mais un problème social,
embrassant tous les pays dans lesquels la société moderne existe et dépendant, pour sa solution, de la
coopération pratique et théorique des pays les plus avancés. »
Mais l'Association internationale des travailleurs ne résistera pas à la défaite de la Commune de Paris.
Huit ans après -- sept ans après la Commune et six ans après la liquidation réelle, sinon formelle, de la I°
Internationale, Marx écrira, le 04 août 1878: « En réalité, les partis sociaux-démocrates d'Allemagne, du
Danemark, du Portugal, d'Italie, de Belgique, de Hollande et des États-Unis, plus ou moins organisés à
l’échelle nationale, forment autant de groupes internationaux ». Et il explique ensuite ce qu'il veut dire
par-là : à partir des partis ouvriers de masse qui commençaient alors à se constituer, la II°
Internationale en formation ne pouvait être un parti de classe du prolétariat que si chacune de ses
sections était déjà « internationale », un « groupe international » comme il le dit. Et il ajoute : Ainsi,
l'Internationale, au lieu de dépérir, n'a fait que passer de sa première phase d'incubation à une phase
supérieure, dans la-quelles ses tendances primitives sont déjà, en partie du moins, réalisées. Au cours de
cette évolution progressive, elle aura encore à subir d'autres transformations, jusqu'à ce que le dernier
chapitre de son histoire puisse être écrit. »
Marx ne croyait pas si bien dire. La II° Internationale a dégénéré. La révolution d'Octobre avec Lénine et
Trotsky, a fondé le parti communiste mondial, la III° Internationale, qui, rappelant dans ses statuts le
texte des considérants de la I° Internationale, que je viens de citer — le sens de la continuité historique.
Lénine et Trotsky l'avaient au plus haut point — se fixait comme objectif la révolution mondiale. La III°
Internationale, après avoir subi la dégénérescence bureaucratique a été cyniquement dissoute en 1943
par Staline pour complaire à son allié du moment, Roosevelt. La tâche n'était pas accomplie. La
révolution mondiale reste à faire. La IV° Internationale a été fondée dans ce but. L'histoire a pris encore
un détour, mais ce n'est pas là un hasard si, au centre même des théories révisionnistes de ceux qui ont
entrepris sa destruction en 1951, il y avait précisément cette question qui est la plus décisive de la lutte
des classes, celle de son unité mondiale. Au centre même de cette crise, il v avait la thèse de Pablo,
adoptée par le Secrétariat international en 1951, selon laquelle e la réalité sociale objective est composée
essentiellement du régime capitaliste et du monde stalinien. » Ainsi était brisée l'unité mondiale de la
lutte des classes ; ce crime théorique devait aboutir à l'adaptation de la politique de la IV° Internationale
à la bureaucratie du Kremlin, puis à tous les appareils bureaucratiques, y compris dans son dernier
avatar, le misérable appareil d'un Ben Bella Mais la racine était là. La continuité historique a été assurée
lorsque en 1951. dans les conditions les plus difficiles, la section française d'abord, puis le Comité
international formé par la section française, la section anglaise et un certain nombre d'autres sections, à
partir de 1953, ont engagé la lutte, sur la base du programme marxiste, sur la base de la continuité
historique, sur la base de la conception globale de la lutte des classes, sur la base de la compréhension
qu'il n'y a de prolétariat qu'international, que la conscience de classe du prolétariat se dissout si elle ne
s'exprime pas à travers une organisation internationale et que, par conséquent, la lutte pour la
reconstruction de la IV Internationale sur la base du programme de Trotsky exprime, résume,
synthétise et définit toute politique révolutionnaire à notre époque.

27
Alors, camarades, nous pouvons maintenant conclure. Nous avons dit que nous ferions de cette année
qui s'ouvre l'année Lénine-Trotsky, c'est-à-dire l'année de la continuité politique, c'est-à-dire l'année de
la lutte pour la reconstruction de la IV° Internationale. Nous avons engagé une campagne pour faire
connaître la nouvelle opposition communiste en Union soviétique aux travailleurs d'Occident. Cette
campagne, jusqu'à maintenant, a donné des résultats limités. Oh, je sais, il y a à cela de nombreuses
explications. Sur nous, qui luttons pour le Parti et pour l'Internationale, pèse une charge écrasante. Il
faut souscrire pour le local de l'A.J.S. Il faut payer ses cotisations à l'A.J.S. ou à l'Organisation trotskyste
et, si ces cotisations sont lourdes, elles ne sont pas fixées arbitrairement par nous c'est l'histoire qui
nous les impose. Mais, s'il s'agit de la campagne pour l'opposition communiste en U.R.S.S., la question
n'est pas que c'est 29 F de plus à trouver, ce qui ne veut rien dire. Je pourrais vous dire, sur ce terrain,
que 29 F ça n'est pas cher par rapport à 17 ans de camp à Kolima ; je m'en garderai bien, il serait très
facile de développer toute une argumentation dans ce sens, de dire que ce n'est pas cher par rapport à
la santé ruinée du docker Martchenko qui a 30 ans, qui est très malade, et de nouveau en prison ; que ce
n'est pas cher par rapport à ce que subit actuellement l'écrivain Iouri Daniel dans un camp où il est
particulièrement maltraité. Mais je ne vous dirai pas cela, parce que cela reviendrait à placer cette
campagne sous l'égide d'un sentiment de solidarité morale faux et malsain.
Il ne s'agit pas de faire quelque chose pour ces gens parce qu'ils sont bien braves et bien courageux. Il
s'agit de mener notre combat. Il s'agit de combattre la bourgeoisie en France. Il s'agit de combattre le
patronat dans les diverses corporations. Il s'agit de combattre le plan Fouchet-Faure dans
l'enseignement. Il s'agit de construire l'Alliance des Jeunes pour le Socialisme, l'Alliance ouvrière,
l'Organisation trotskyste, le Parti, l'Internationale. Et de ce combat, la campagne pour faire connaître
aux travailleurs français, particulièrement aux militants communistes, le combat de la nouvelle
opposition communiste en U.R.S.S. est partie intégrante indispensable. Le plus difficile, c'est, dans les
tâches quotidiennes du militantisme, de ne pas perdre de vue la totalité, de la conserver constamment
sous les yeux à travers chaque tâche de retrouver la totalité. Construire l'A.J.S. exige que l'activité de
l'opposition communiste en U.R.S.S. soit intégrée à la construction de l’A.J.S. que lutter contre le
patronat dans telle ou telle corporation exige la même chose, que lutter contre la réforme Faure-
Fouchet dans les universités exige exactement la même chose, et ainsi de suite. Alors, si nous
comprenons cela, nous pourrons poursuivre et développer l'objectif de l'année Lénine-Trotsky : nous
pourrons faire un pas en avant dans la voie de la reconstruction de la 4° Internationale, et je suis sûr que
nous le ferons.

28
SCIENCE, LUTTE DES CLASSES ET RÉVOLUTION
(1ere partie)

La principale difficulté que présente le thème que nous allons traiter aujourd'hui, c'est qu'il contient
tellement d'aspects qu'il faut nécessairement choisir entre eux, sans pouvoir cependant complètement
choisir.
Le rôle actuel de la science et de la technique dans cette société est éclatant, il est manifeste, il est assez
bien résumé par ce mot d'un savant américain que cite Robert Oppenheimer :

« 90 % des savants et des ingénieurs qu'a produits l'humanité depuis qu'elle existe sont actuellement en
vie, près de la moitié d'entre eux vivent actuellement aux États-Unis. »
Cette remarque met bien en lumière le caractère apparemment explosif du développement de la science
dans cette société (nous verrons pourtant qu'elle ne s'applique que dans des limites beaucoup plus étroites
qu'on ne le croirait à première vue), et le rôle qu'elle y joue. Et cela entraîne naturellement les
réformistes et les néo-réformistes, qui prétendent, pour diverses raisons, qu'on peut aboutir au socia-
lisme sans révolution, à prendre comme point de départ ce développement de la science pour soutenir
leurs thèses.

LES NEO-SCIENTISTES
Si par scientisme, on entend la théorie que professait la grande majorité des hommes de science du
siècle dernier, selon laquelle il n'y a pas de problèmes sociaux spécifiques, de contradictions sociales, ou
que, en tout cas, il n'y a pas lieu de s'en préoccuper, parce que le développement des sciences de la
nature permettra la solution pacifique, graduelle, sans révolution ni violence, de tous les problèmes de
l'humanité4 — alors les tendances dont nous allons nous occuper maintenant méritent le nom de néo-
scientistes.
Au premier rang de ces néo-scientistes, on trouve le parti communiste français, pour lequel ce genre de
propagande tient, dans les pages de l'Humanité, une place croissante, et ce n'est certes pas par hasard.
Parmi d'innombrables documents, dont les conclusions politiques sont d'ailleurs reprises par le dernier
comité central de Champigny et par le Manifeste de ce comité central pour une démocratie avancée, je
citerai la conclusion de l'enquête ouverte par l'Humanité au mois de mars 1968, il y a juste un an, et
intitulée — et ce titre est déjà tout un programme : « Demain la science, les problèmes d'une société
moderne. » Il apparaît donc déjà, par ce titre, que, pour le parti communiste français, il n'y a pas, comme
il y avait pour Marx et pour les marxistes, une société de -classe, une société qui est bourgeoise ou une
société future qui sera socialiste, mais que nous sommes des citoyens de la « société moderne », notion
générale dans laquelle se dissolvent les rapports de classe et les caractéristiques de classe de la société
capitaliste, de même que, et à plus forte raison, s'y dissout la nécessité d'une révolution sociale, destinée
à bouleverser les rapports sociaux, les rapports entre les classes — très exactement comme, et cela est
bien digne de remarque, tout cela se dissout également dans cette notion de société technicienne,
pourtant mise en avant par des théoriciens qui, en apparence du moins, se situent à l'extrême opposé —
société technicienne, société répressive, et tout ce qui s'ensuit.

Mais écoutons Pierre Juquin, membre du comité central du P.C.F., tirer les conclusions de cette enquête
sur les Problèmes d'une société moderne en proposant ce qu'il appelle, c'est le titre, Une véritable

4
Ce sont, par exemple, les idées que Trotsky critique chez lendéléev dans le discours reproduit dans ce numéro d'Études
Marxistes.

29
politique de la science. À la question : « Quels obstacles s'opposent dans le système capitaliste au progrès
scientifique?

Pierre Juquin répond :


« Les développements de la science et des techniques qui laissent entrevoir une amélioration radicale du
niveau de vie matériel et culturel des masses, accentuent aujourd'hui, dans les pays capitalistes, la
contradiction entre l'appropriation privée des moyens de production et la socialisation de la production.
La science est un facteur de socialisation, tant par les moyens puissants qu'elle nécessite que par les
rénovations structurelles qu'elle appelle, que par les conséquences qu'elle entraîne. »
Jusqu'ici, rien à dire, et l'on s'attend à ce que Juquin conclue : « Donc, il faut faire la révolution socialiste,
et il faut la faire d'autant plus vite que le développement de la science aggrave considérablement les
contradictions déjà insoutenables du monde actuel. » Mais pas du tout, Juquin conclut très différemment :
« Il en résulte, même dans le capitalisme (à son stade d'évolution contemporain et ultime) que la science
devient une affaire d'État. » Nous voilà donc en face d'un État devenu un « animal sans sexe », comme
disait Trotsky, ce n'est plus l'État des capitalistes, pas davantage l'État prolétarien des Conseils que
construiront les ouvriers après avoir abattu, brisé, détruit, l'État policier capitaliste, c'est une « affaire
d'État » en général, et l'on sait que les dirigeants du parti communiste français, depuis que Maurice
Thorez a été vice-président du conseil du général de Gaulle en 1945, et s'est vu décerner, dans les
mémoires de ce dernier, un certificat de « véritable homme d'État » ; l'on sait que ces dirigeants,
lorsqu'ils disent une «affaire d'état », veulent dire une «affaire d'État », au sens où tous les hommes
d'état » ont toujours entendu une «affaire d'état ».
Mais écoutons encore Juquin : « Il en résulte aussi,

POUR TOUT RÉGIME, [c'est nous qui soulignons] l'impossibilité croissante de maintenir la science isolée
de la production, et en premier lieu de son centre vital, la production industrielle. » Donc, Pierre Juquin
réclame pratiquement que la science soit étroitement rattachée à la production industrielle, voire mise
sous son contrôle, et cela, tout à fait indépendamment des rapports de classe dans le cadre desquels
s'opère cette production industrielle, dans tout régime », comme il le dit, donc dans le régime actuel de
la propriété privée des moyens de production. Il ajoute d'ailleurs : « Cela pose dans le capitalisme des
problèmes PRESQUE [presque, notez bien ce presque] INSURMONTABLES. » Presque, mais pas tout à
fait, et ce « presque » fraye précisément le passage au révisionnisme, à l'abandon de la théorie marxiste
de l'État, à la « démocratie avancée », aux « voies parlementaires vers le socialisme ». Presque
insurmontables: « Mais, ajoute Juquin, cela ne fait que prouver la nécessité de dépasser ce régime et de lui
substituer le socialisme. » Qu'en termes galants ces choses-là sont dites ! Voilà la révolution
prolétarienne réduite à la perspective de « dépasser le capitalisme »
Effectivement, le socialisme « dépassera » le capitalisme, et il faut le substituer au capitalisme, mais par
quels moyens la classe ouvrière peut-elle opérer cette substitution ? C'est ce que nous allons apprendre
un peu plus clairement dans ce qui suit. À la question : « Quels facteurs provoquent en France la crise de
la recherche ? » (Admirable question ! Il y a donc une crise de la recherche française, de la recherche
bien de chez nous, ce n'est pas pour Juquin, un problème international..., nous verrons qu'il en est
différemment — bien que cela demande à peine à être démontré), Juquin répond : « Chacun en convient
aujourd'hui ». Le langage des petits-bourgeois est décidément toujours le même, c'est celui du bon sens,
celui du sens commun, « chacun convient », « chacun » comprend, il faut « du neuf et du raisonnable »,
etc. De quelle raison s'agit-il ? Quelle classe le juge raisonnable ? La bourgeoisie ou le prolétariat ?
comme si l'une et l'autre classe, en ce qui concerne les problèmes de la société, pouvaient avoir la même
« raison » — « convenir » tous des mêmes e évidences ». Mais voyons de plus près ce dont conviennent
« chacun » et Pierre Juquin : « Il y a, en premier lieu, le fait que l'effort d'ensemble est grevé par
l'importance de l'enveloppe militaire. Mais il est d'autres raisons aussi : Aux dimensions qu'elle atteint

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AUJOURD'HUI [aujourd'hui seulement ! Jusqu'à présent il n'y en avait pas besoin !] la recherche suppose
une orientation et une organisation, et elle doit s'insérer dans une économie planifiée. »
Or, et il y a longtemps que les marxistes, après Marx lui-même, l'ont démontré, il ne peut être question
de planification véritable qu'après la destruction, par la révolution prolétarienne, des rapports sociaux
capitalistes, et l'édification d'autres rapports sociaux fondés sur la socialisation des moyens de
production et d'échange. Mais non, Juquin a changé cela, la recherche « doit s'insérer dans une économie
planifiée », et, pour le capitalisme, « cela pose des problèmes complexes » — des problèmes qu'avec l'aide
du parti communiste français, il pourra surmonter, bien sûr. En effet, je cite : « Malgré certains efforts, le
capitalisme est mal armé [je dis bien : mal armé] pour commencer à les résoudre. » Avec l'aide du parti
communiste français et de la démocratie avancée, il sera mieux armé, ces « problèmes presque
insurmontables » deviendront surmontables et, avec Waldeck Rochet président de la république, ou
même président du conseil de, disons, Mitterrand, président de la république, le problème sera résolu
aisément. Nous étions en mars 1968, époque où le parti communiste français revendiquait de
Mitterrand un programme commun, et bien, le voilà, le programme commun !
Car, qu'est-ce qui ne va pas avec le capitalisme ? « La planification qu'il instaure » — il instaure donc une
planification ? Ce qui s'appelle le plan en France, et que les marxistes caractérisent comme
l'intervention de l'État bourgeois, sur la base de la propriété privée des moyens de production, et pour
sauver celle-ci, n'est, pour cette raison même, qu'une liste de vagues indications qui sont réalisées,
suivant les cas, à 50 % ou à 150 %, cela n'a rien de commun avec une planification socialiste. Et bien,
cette « planification fait penser Juquin à un organe greffé : elle se heurte à des phénomènes de rejet ». Et le
parti communiste français dispose certainement du sérum anti-rejet qui fera tenir la greffe. « D’où, par
exemple, la juxtaposition des organismes de recherche, qui aboutit plutôt à une restructuration qu'à un
ensemble cohérent ; l'incapacité d'imposer à la plupart des monopoles d'effectuer une véritable
recherche.» Il est évidemment impossible, en régime capitaliste, d'imposer aux monopoles,
propriétaires des moyens de production, toute autre politique que celle qui leur convient, c'est-à-dire
celle qui leur rapportera le profit le plus élevé possible, tout cela est l'évidence même. Pas pour Juquin.
Il dénonce « les doubles emplois et les gaspillages, comme ceux qu'on observe entre militaires et civils pour
la mise en place d'un plan calcul ».

Si j'en avais le temps, je pourrais parler un peu du plan calcul, qui est une des plus grandes rigolades du
siècle ou du moins de la décennie en France, je n'en ai pas le temps, mais, néanmoins, retenons que M.
Pierre Juquin se charge — comment ? il va nous le dire — de limiter les conséquences fâcheuses, les
gaspillages qu'entraîne le capitalisme, notamment sous la forme de la concurrence entre militaires et
civils (il y a d'ailleurs un moyen simple, qui est de supprimer la recherche scientifique « civile », ce qui
supprimera évidemment ce gaspillage ; les capitalistes sont bien en chemin d'utiliser ce moyen très
simple).
Enfin, à la question : « Quelle autre politique est possible ? », Juquin répond : « Le parti communiste est
d'avis que, SANS MÊME ATTENDRE [c'est nous qui soulignons] que notre pays s'engage, par un
cheminement original [cheminement original consistant, comme on sait, en ce qu'il n'y aura en tout cas
pas de révolution, donc pas de cheminement] sur la voie du socialisme [sans attendre, à quoi bon ? cet
événement d'ailleurs heureux et souhaitable], d'autres choix soient faits pour développer la Recherche.
[La majuscule est de Juquin.] Il a élaboré un certain nombre de suggestions concernant les structures, le
financement et le personnel de la Recherche. Ces mesures feront l'objet d'une proposition de loi déposée
par le groupe communiste. Nos suggestions convergent avec les idées principales du rapport présenté à
l'ouverture des assises nationales [de la recherche scientifique]. En ce qui concerne les structures, nos
propositions consistent à faire avancer simultanément les trois secteurs de Recherche, le C.N.R.S.,
l'enseignement supérieur, la production. »

31
Après quoi viennent des propositions de « plan » d'un pur type « technocratique », d'un plan par
rapport auquel celui proposé par la C.G.T., la C.G.T. à majorité réformiste, en 1935, était extrêmement
révolutionnaire, parce qu'il comportait au moins la nationalisation des moyens de production dans un
certain nombre de secteurs, et un certain nombre d'autres mesures de ce genre (s'il faisait, il est vrai,
abstraction totale des conditions politiques nécessaires à la réalisation de telles mesures, et notamment
de la nature de l'État, je veux dire de la nature de classe de l'État, État bourgeois ou pouvoir des conseils
ouvriers, entre les mains duquel on réaliserait ces nationalisations). Et le détail de ces mesures a
d'autant moins d'intérêt que la grève générale de mai dernier n'en a pas laissé pierre sur pierre, ce qui
n'empêche que le parti communiste français, et cela aussi est digne de remarque, est revenu exactement
aux mêmes positions après la grève générale, ni plus ni moins que si elle n'avait pas eu lieu.
Les obstacles qu'oppose le système capitaliste à la planification dans le domaine scientifique, comme,
cela va de soi, dans tous les autres, sont PRESQUE insurmontables, mais ne le sont pas complètement, et
avec l'aide du parti communiste français, la bourgeoisie peut les surmonter. Bien. Telle est la position
des staliniens ; c'est là un des éléments essentiels de leur politique, avec l'accent mis, toujours avec
toutes sortes de réserves de langage, sur le rôle nouveau que joueraient, dans la société actuelle, les
savants et les techniciens ; bien sûr, la classe ouvrière reste la classe décisive, mais conclure une
alliance avec les savants et les techniciens est essentiel pour cette classe, ce qui veut dire que ces
savants et ces techniciens constitueraient une couche sociale à part de la classe ouvrière ; ce qui veut
dire qu'ils ne seraient pas des travailleurs salariés, partie intégrante de la classe ouvrière ; alors que,
pour eux, se posent aujourd'hui, d'une manière particulièrement aiguë, les mêmes problèmes de
chômage et de déqualification massive que pour toute la classe ouvrière ! Non, rôle nouveau des savants
et des techniciens, alliance nécessaire avec la classe ouvrière, et tout cela noyé dans la pire eau de
vaisselle réformiste.
Tout cela était sans doute très neuf au début du XIX° siècle ; à cette époque, on trouve ces idées d'une
planification industrielle indépendante des rapports sociaux et de la propriété des moyens de
production, exposées de manière incomparablement plus brillante chez Saint-Simon, Saint-Simon, le
prophète de ce qu'il appelait lui-même la révolution scientifique et technique, à une époque où,
toutefois cela avait au moins l'avantage de la nouveauté et cela était un progrès incontestable ;
l'exigence d'organisation qui sourd de l'anarchie de l'économie capitaliste s'exprimait dans son œuvre
sous la forme d'une utopie socialiste, bien avant que le mouvement ouvrier ne puisse lui donner chair et
sang dans la lutte des classes. Mais aujourd'hui, alors que la classe ouvrière a atteint le développement
qui est le sien, aujourd'hui, alors que les prémisses objectives de la révolution socialiste, y compris la
classe ouvrière elle-même, ne se développent plus, mais au contraire ont commencé à se décomposer, la
classe ouvrière ayant, en fait, cessé de croître en nombre et en culture dans les pays capitalistes,
aujourd'hui, ce ne sont vraiment plus que de méprisables oripeaux pour couvrir la marchandise frelatée
de la « démocratie avancée », la renonciation à la révolution, l'offre faite aux capitalistes de les aider à
compenser les pires maux de l'anarchie capitaliste, à rendre « surmontables » des difficultés qui ne sont
que « presque » insurmontables pour le capitalisme, non pas, d'ailleurs, en résolvant des problèmes qui,
les staliniens le savent comme nous, sont parfaitement insolubles pour le capitalisme, mais en
contenant, canalisant, dévoyant, refoulant la lutte de classe du prolétariat.
On retrouve naturellement les mêmes conceptions chez les centristes et leur inspirateur Mandel, quant
au rôle nouveau des savants et des intellectuels, avec l'aspect ridicule que lui ont donné des gens
comme Ben Saïd et Weber expliquant dans leur livre sur mai 1968 que, du fait de ce rôle nouveau des
étudiants et des savants, la direction de la classe ouvrière, l'avant-garde de la classe ouvrière, l'avant-
garde révolutionnaire était constituée par les étudiants de la Sorbonne au mois de mai dernier et que,
finalement, le rôle des intellectuels était de faire à la Sorbonne la révolution, à seule -fin que les ouvriers
puissent venir s'instruire dans ce centre révolutionnaire auprès de la nouvelle direction
révolutionnaire.

32
On m'excusera ici de me citer moi-même, en reprenant la démonstration faite dans le n° 1 d'Études
marxistes, actuellement épuisé, à propos de certains passages du manuscrit rédigé par Marx, en 1857,
comme une première version de Critique de l'économie politique, texte récemment édité en France aux
Éditions Anthropos sous le titre : « Fondements de la critique de l'économie politique », et qu'aussi bien
Mandel que les staliniens prétendent utiliser pour amener de l'eau à leur moulin.
Reportons-nous au texte de Marx, sur lequel ils prétendent s'appuyer :
« L'échange de travail vivant contre du travail objectivé, c'est-à-dire la manifestation du travail social sous
la forme antagonique du capital et du salariat, est l'ultime développement du rapport de la valeur et de la
production fondée sur la valeur.
La prémisse de ce rapport est que la masse du temps de travail immédiat, la quantité de travail utilisée,
représente le facteur décisif de la production de richesse. Or, à mesure que la grande industrie se
développe, la création de richesses dépend de moins en moins du temps de travail et de la quantité de
travail utilisée, et de plus en plus de la puissance des agents mécaniques qui sont mis en mouvement pen-
dant la durée du travail. L'énorme efficience de ces agents est, à son tour, sans rapport aucun avec le temps
de travail immédiat que coûte leur production. Elle dépend bien plutôt du niveau général de la science et
du progrès de la technologie, ou de l'application de cette science à la production [...]
La richesse réelle se développe maintenant, d'une part, grâce à l'énorme disproportion entre le temps de
travail utilisé et son produit et, d'autre part, grâce à la disproportion qualitative entre le travail, réduit à
une pure abstraction, et la puissance du procès de production qu'il surveille ; c'est ce que nous révèle la
grande industrie.
Le travail ne se présente pas tellement comme une partie constitutive du procès de production. L'homme se
comporte bien plutôt comme un surveillant et un régulateur vis-à-vis du procès de production. (Cela vaut
non seulement pour la machinerie, mais encore pour la combinaison des activités humaines et le
développement de la circulation entre les individus.) [...]
Le développement du capital fixe indique le degré où la science en général, le savoir, sont devenus une
force productive immédiate, et, par conséquent, jusqu'à quel point les conditions du progrès vital de la
société sont soumises au contrôle de l'intelligence générale et portent sa marque ; jusqu'à quel point les
forces productives sociales ne sont pas seulement produites sous la forme du savoir, mais encore comme
organes immédiats de la praxis sociale, du procès vital réel. » (Fondements, tome II, pp. 221-223.)
Faut il donc entendre qu'au fur et à mesure que la science « devient force productive immédiate » le
capitalisme devient susceptible d'assurer une nouvelle phase de progrès de la civilisation ?
Le point de vue de, Marx est exactement opposé. Pour lui, ce processus porte la contradiction historique
du capitalisme à son point culminant, et rend la révolution prolétarienne d'autant plus urgente :
« Le vol du temps de travail d'autrui sur lequel repose la richesse actuelle apparaît comme une base
misérable par rapport à la base nouvelle, créée et développée par la grande industrie elle-même.
Dès que le travail, sous sa forme immédiate, a cessé d'être la source principale de la richesse, le temps de
travail cesse et doit cesser d'être sa mesure et la valeur d'échange cesse donc aussi d'être la mesure de la
valeur d'usage. Le sur-travail des grandes masses a cessé d'être la condition du développement de la
richesse générale, tout comme le non-travail de quelques-uns a cessé d'être la condition du développement
des forces générales du cerveau humain [-d (Idem, p. 222.)
Les masses ouvrières doivent donc s'approprier, elles-mêmes leur sur-travail. De ce fait, le temps
disponible cesse d'avoir une existence contradictoire. Le temps de travail nécessaire se mesure dès lors aux
besoins de l'individu social, et le développement de la force productive sociale croît avec une rapidité si
grande que, même si la production est calculée en fonction de la richesse de tous, le temps disponible croît
pour tous.

33
La richesse véritable signifie, en effet, le développement de la force productive de tous les individus. Dès
lors, ce n'est plus le temps de travail, mais le temps disponible qui mesure la richesse.
Si le temps de travail est la mesure de la richesse, c'est que la richesse est fondée sur la pauvreté, et que le
temps libre résulte de la base contradictoire du sur-travail ; en d'autres termes, cela suppose que tout le
temps de l'ouvrier soit posé comme du temps de travail, et que lui-même soit ravalé au rang de simple
travailleur et subordonné au travail.
C'est pourquoi la machinerie la plus développée contraint aujourd'hui l'ouvrier à travailler plus longtemps
que ne le faisait le sauvage ou lui-même, lorsqu'il disposait d'outils plus rudimentaires et primitifs » (Idem,
p. 226.)

En un mot, en régime capitaliste, la transformation de la science en force productive immédiate, bien


loin de libérer les travailleurs, aggrave toujours davantage leur esclavage. En même temps, le régime
capitaliste se nie lui-même : sa raison d'être est de produire de la valeur d'échange, mesurée en temps
de travail ; et il ne cesse de réduire la quantité de travail socialement nécessaire à la production d'une
quantité donnée de marchandises. Son moteur est la production de plus-value ; mais, seul, le travail
vivant, actuel, produit de la plus-value ; et, cependant, la part, dans les forces productives, de l'immense
accumulation de moyens de production, machines, automates, produit d'un travail passé, s'accroît sans
cesse. La science devient force productive immédiate : c'est pourquoi il est urgent que la classe ouvrière
exproprie le capital, socialise les moyens de production. La conclusion de Marx est l'opposé direct de
celles de Mandel et Cie.

Il faut ajouter que cette remarque sur la science, cette remarque sur son rôle nouveau, Marx ne l'a pas
faite, et pour cause, vers 1960, il l'a faite en 1857, sept ans avant d'entreprendre la rédaction définitive
du livre 1 du Capital, dans lequel il devait développer l'ensemble des conclusions politiques de son
analyse, et notamment cette conclusion centrale que la société capitaliste accumule des contradictions
croissantes et insoutenables, et que la contradiction fondamentale, celle entre le caractère privé du
mode d'appropriation et le caractère de plus en plus collectif, à l'échelle nationale et internationale, du
mode de production capitaliste, s'exprimait sous cette forme spécifique que le capitalisme, dont la
raison d'être consiste à produire le plus possible de valeur d'échange, voit ses efforts dans ce sens
aboutir à diminuer constamment la valeur d'échange, c'est-à-dire le temps de travail nécessaire à la
production de ces objets, que, par conséquent le capitalisme tend à se nier lui-même, ce dont Marx
concluait, dès cette époque, non pas à la possibilité de se passer de la révolution, mais à l'urgence de
faire cette révolution. Il fallait vraiment, d'ailleurs, avoir le génie de Marx pour, dans les tendances du
capitalisme à cette époque, prévoir le monde actuel, avec une telle précision que l'éditeur de ce
manuscrit inédit de 1857 a pu en intituler un des chapitres : L'automation, car le contenu du texte de
Marx décrit très exactement ce que l'on appelle aujourd'hui l'automation — avis aux gens qui parlent de
la troisième ou de je ne sais plus la combientième révolution industrielle à propos de l'automation,
l'expression de « révolution du mode de production » ayant l'avantage à leurs yeux, de semer la
confusion et de faire oublier qu'il n'y a pas là de révolution dans les rapports sociaux de production ; et
ils en parlent comme s'il s'agissait là de tendances radicalement neuves du capitalisme, alors que, dès ce
texte de 1857, Marx expliquait que l'ensemble de l'appareil de production tend à se transformer en un
automate fonctionnant tout seul, sous la simple surveillance d'un petit nombre de techniciens qui
contrôlent son fonctionnement. Dans ces conditions, ajoutait Marx, étant donné que le travail vivant
ajouté maintenant, aujourd'hui, par les ouvriers dans la production capitaliste, à la valeur du produit,
que ce travail vivant, et non le travail accumulé dans le passé sous forme de ce gigantesque automate,
est seul source d'une nouvelle valeur, et par conséquent de plus-value, dans ces conditions, le
capitalisme tend à se nier lui-même. Et, précisément pour cette raison, cet immense automate productif,
il faut que les travailleurs s'en emparent, il faut qu'ils détruisent la propriété privée des moyens de
production, il faut qu'ils abattent l'État capitaliste et qu'ils prennent le pouvoir. Voilà ce que disait Marx
en 1857 ; et prétendre utiliser ce texte de Marx, analysant les tendances du capitalisme qu'il avait sous

34
les yeux, pour nous démontrer qu'aujourd'hui, un siècle plus tard, le capitalisme a changé et n'est plus
celui sur lequel Marx prononçait son verdict célèbre en concluant le livre I du Capital par la phrase
fameuse : « L'heure de l'expropriation des expropriateurs a sonné », prétendre cela, c'est vraiment se
moquer du monde, c'est vraiment compter que vos lecteurs ne savent pas lire, et qu'en tout cas, ils ne
savent pas penser.

LES NEO-OBSCURANTISTES
Il faut dire, d'ailleurs, que cette confiance dans la science comme capable, à elle seule, indépendamment
des rapports sociaux, de résoudre tous les problèmes du temps, qui marquait le xix' siècle bourgeois, a
été depuis longtemps liquidée par la bourgeoisie. Dès la fin du XIX° siècle paraissait le retentissant livre
du réactionnaire « patron » de l'Université française, Ferdinand Brunetière, La faillite de la science et,
depuis, les attaques contre la science n'ont cessé de s'accumuler, se réduisant en fait, la plupart du
temps, à des variations infinies sur le thème : « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme », sur ce
misérable dicton chrétien, sur cette misérable maxime « morale », qu'on retrouve au fond de toutes les
attaques qui se sont développées et qui se développent aujourd'hui contre la science.
Aujourd'hui, des astronautes, en orbite autour de la lune, transmettent à la terre, par les moyens
techniques les plus perfectionnés que l'humanité ait produits — quoi ? les versets de la Genèse qui
exposent comment le dieu judéo-chrétien a créé le ciel et la terre, et que le premier jour, il a fait la
lumière et l'obscurité, le jour et la nuit, et le troisième seulement le soleil et la lune, ce qui montre que
les auteurs de ce texte, il y a quelque 2 800 ou 2 900 ans, je ne sais pas très bien, étaient déjà
extrêmement arriérés pour leur époque, parce qu'il y avait bien déjà un millier d'années que les
Chaldéens et les Égyptiens avaient compris que le jour et la nuit n'étaient pas sans relations avec le
soleil.
Aussi bien, il n'y a jamais eu autant de guérisseurs qu'à l'heure actuelle, il y en a en France autant ou
plus que de médecins, il n'y a jamais eu autant d'astrologues, et les moyens de diffusion des idées les
plus modernes et les plus puissants, la grande presse, la radio sont largement ouverts à leurs
horoscopes. Il y a, à chaque coin de rue, des devins, des gens qui font tourner les tables, des sorciers, des
gens qui évoquent les esprits, que sais-je encore ? En quoi est-ce d'ailleurs différent de ceux qui, en
orbite autour de la lune, lisent « pieusement » la Genèse ? Cet envahissement par l'obscurantisme se
manifeste sous toutes sortes de formes, il se manifeste par exemple dans la revue Planète, il se
manifeste par la doctrine, de plus en plus en vigueur chez l'ensemble des « maîtres » de la culture, que
la science, c'est le mal et que la religion, la philosophie, l'idéologie, la spéculation gratuite, c'est donc le
bien. Il se manifeste, sous une forme sans doute plus raffinée mais pas fondamentalement différente,
chez ce maître obscurantiste, ce chef de l'école obscurantiste actuelle, ce fauteur d'une idéologie
réactionnaire qui ramène ses disciples bien loin en deçà des encyclopédistes du XVIII° siècle, bien en
deçà des hommes de la Renaissance, j'ai nommé Herbert Marcuse.

Ce dernier, dans la préface de son ouvrage de base, datant de 1939, Raison et révolution, écrivait :
Le monde se contredit. Le sens commun et la SCIENCE se débarrassent de cette contradiction », je répète :
« Le sens commun et la SCIENCE se débarrassent de cette contradiction ; mais la pensée philosophique
commence lorsqu'elle reconnaît que les faits réels ne correspondent pas aux notions imposées par le sens
commun et la raison scientifique — bref, lorsqu'elle se refuse à les accepter. » Cette identification de la
raison scientifique avec le sens commun, jointe à l'affirmation vraiment un peu abusive que « La raison
scientifique consiste à confondre l'essence des phénomènes — les "faits réels" — avec leur apparence » —
n'est-ce pas incroyable qu'il y ait des gens pour prendre cet homme au sérieux ? Le sens commun nous
dit tous les jours que la terre est plate et qu'elle est au centre du monde, il le dit encore à au moins 999
sur 1 000 de nos contemporains, qui en sont persuadés. Seule, la raison scientifique, sous cette
apparence extrêmement forte, extrêmement pesante, a réussi à découvrir une réalité profondément

35
cachée, à savoir d'abord que la terre est ronde, ça après tout c'est encore facile, il suffit d'en faire le tour,
mais qu'elle n'est pas au centre du monde, mais qu'elle tourne autour du soleil, mais que le soleil lui-
même est entraîné dans la rotation de la galaxie à un point déterminé de cette galaxie et que cette
galaxie elle-même... Mais suffit. Ainsi la raison scientifique, qui commence à reconstituer l'évolution de
l'univers comme un tout depuis 15 ou 20 milliards d'années, qui dissèque les particules subatomiques,
qui, avec Einstein, détruit le concept du temps des philosophes, avec Heisenberg, ébranle le
déterminisme classique et retrouve la critique qu'Engels, d'après Hegel, en avait faite 5 — cette raison,
selon M. Marcuse, s'en tient à l'apparence et ne voit pas le contenu de la réalité. Et il ajoute froidement :
« Le pouvoir des faits est un pouvoir d'oppression ». Selon Marcuse, la science, c'est le contraire de la
liberté ; vous avez là l'essence de sa pensée dans son premier livre : « La science comme le sens commun,
acquiesce à la société répressive »; cette société n'a pas de rapports de classe déterminés, elle est
simplement la société « technicienne », la société « répressive », qui opprime l'homme en général. Et
qu'est-ce qui combat la société répressive ? La classe productrice, la classe exploitée ? Non, certes :
« La Raison [c'est Marcuse qui met une majuscule] ... a été l’instrument qui a permis l'injustice, le travail
forcé et la suffisance. MAIS LA RAISON, ET LA RAISON SEULE, CONTIENT SON PROPRE CORRECTIF. »
(La fin est soulignée par nous.) Ainsi, c'est dans la « Raison » que se trouve le salut — dans l'exercice de
la « négativité », le « grand Refus », selon l'expression que Marcuse préfère aujourd'hui. Il s'agit d'une
opération purement intellectuelle, spéculative ou d'une attitude morale : dire NON aux faits, NON à la
société aliénante...

Le progrès essentiel accompli par Hegel était de faire de la réalité et de la pensée, de l'objectif et du
subjectif, non plus deux mondes, comme tous les philosophes avant lui, mais un seul, une totalité
organique, dialectique. Certes, cette totalité se tenait sur la tête, l'idée était la réalité première, qui en-
fantait le monde... mais elle était UNE.
Lors de la décomposition de la philosophie de Hegel, cette unité ne fut conservée que par Marx et
Engels, dans une doctrine qui annonçait en même temps la fin de toute philosophie, tournait le dos à la
« spéculation » et mettait le « savoir réel », la science, les « faits », soumis à l'analyse de la méthode
scientifique, dialectique, héritée de Hegel, à la base de l'édifice. C'est pourquoi, soit dit en passant, Marx
tient à souligner que sa méthode est essentiellement cette même méthode des sciences de la nature, que
honnit Marcuse, appliquée à la société. Il montre, en même temps, que si cette méthode, appliquée à la
nature, peut n'être dialectique qu'inconsciemment, appliquée à la société, elle doit l'être consciemment.
Relevons ici cette remarque de Marx : « Toute science commence avec la constatation que l'apparence
ne coïncide pas avec l'essence des phénomènes, il y a là une différence essentielle. » Et laissons à
Marcuse, qui a lu Marx, le soin d'expliquer comment il ose se réclamer de Marx en disant exactement le
contraire...6

Les hégéliens de gauche, du type du Bruno Bauer, au contraire, brisèrent cette unité. De peur d'avoir à
reconnaître dans les masses prolétariennes qu'il méprisait la force motrice qui abattrait l'oppression et
l'exploitation, Bruno Bauer, rompant l'unité entre pensée et réalité établie par Hegel, confia le soin de
« nier » une réalité désagréable à la spéculation, la fameuse « Critique critique » dont Marx et Engels se
gaussèrent dans des pages célèbres.

Bruno Bauer avait au moins la fraîcheur d'une certaine nouveauté. Sa critique de la religion, quoique ne
dépassant finalement pas les limites d'un rationalisme abstrait — chercher l'explication des mythes
religieux dans la société, dans le monde réel, c'eût été analyser les contradictions sociales de ce monde

5
Voir dans ce numéro l'article sur l'expérience de Pleegor et Mandel.
6
Les remarques essentielles de Marx sur sa méthode se trouvent dans le texte de la Première conférence d'économie publiée
par Études marxistes, n" 314.

36
réel, y reconnaître le rôle moteur de la lutte des classes : la critique pratiquée dans le cabinet du
penseur était plus confortable — constituait, pour l'époque, un progrès incontestable.
Que dire de Marcuse, qui nous ramène bien en-deçà ? Son dernier livre Vers la libération 7 tient
parfaitement ce qu'il promettait dans les textes que nous avons cités. Il y justifie, en passant, la
bureaucratie du Kremlin : « Ce pouvoir mondial [celui du capitalisme des monopoles] contraint le bloc
socialiste à rester sur la défensive, et cela lui revient extrêmement cher : non seulement en raison des
dépenses militaires, mais parce qu'une telle situation LUI INTERDIT DE SE DÉBARRASSER DE SA
BUREAUCRATIE RÉPRESSIVE » (p. 7) (souligné par nous). Ainsi Pavel Litvinov et Larissa Daniel, le
général Grigorenko, Piotr Yakir, Marchenko et leurs camarades ont tort d'appeler les masses russes à se
débarrasser de la bureaucratie. Le capitalisme des monopoles le leur « interdit ». Et Marcuse parle du
« bloc socialiste » comme un vulgaire Pablo (ou Deutscher). Mais passons...
L'espoir, pour Marcuse, c'est « l'apparition de valeurs et de buts nouveaux chez des hommes et des
femmes qui, résistant au pouvoir d'exploitation massive du capitalisme des monopoles, rejettent ses
réalisations, si agréables et libérales qu'elles puissent être [...] Ils ont de nouveau dressé un spectre... le
spectre d'une révolution qui TIENT POUR SECONDAIRES LE DÉVELOPPEMENT DES FORCES
PRODUCTIVES ET LA CROISSANCE DU NIVEAU DE VIE [souligné par nous], s'attachant avant tout à la
création d'une solidarité réelle de l'espèce humaine, à l'élimination de la pauvreté et de la misère au-delà
de toute frontière nationale... » Comment éliminer la pauvreté sans développer les forces productives ? Il
faut évidemment être accablé par le « pouvoir oppressif des faits » pour poser cette question. Il est vrai
que Marcuse ne se propose pas d'éliminer quoi que ce soit dans la réalité, mais seulement dans l'idée.
Relevons toutefois que, pour Marcuse comme pour les staliniens et Mandel, nous assistons à une
croissance rapide des forces productives dans la société capitaliste actuelle — la seule différence, c'est
que, pour les premiers, qui chantent les louanges du « monde moderne », c'est un bien, pour le dernier,
qui maudit la « société répressive », un mal. Le néo-obscurantisme n'est que l'envers du néo-scientisme.
Suivons encore quelques pas Marcuse sur le chemin qui, selon ses propres termes, le ramène « de la
science à l'utopie ». Nous y apprendrons que : « Nous savons désormais que, ni l'utilisation rationnelle de
ces forces [les forces techniques et technologiques du capitalisme et du socialisme avancé, par une
utilisation massive desquelles on pourrait cependant "venir à bout, dans un avenir tout à fait prévisible,
de la misère et de la pénurie], ni — ceci est essentiel — leur contrôle collectif par les "producteurs
immédiats" (les ouvriers) ne suffiraient à supprimer la domination et l'exploitation. L'État de bien-être
serait toujours un État répressif, jusque dans la seconde phase du socialisme, celle où il sera attribué à
chacun "selon ses besoins" » (p. 12).
Il est clair qu'il ne s'agit donc plus, comme pour Marx, de modifier les conditions matérielles d'existence
des hommes pour, ensuite, « changer leur vie », leurs idées, leurs besoins, leurs mœurs, leur culture. Il
ne s'agit plus de satisfaire sans limite tous les besoins, pour libérer l'humanité du besoin — il s'agit de
changer d'abord l'idée que les hommes se font de leurs besoins, et non les conditions matérielles dans
lesquelles ils les satisfont (ou ne les satisfont pas).
Il s'agit d'une « transformation de la moralité » qui « pourrait "s'enfoncer" dans la sphère "biologique" et
modifier jusqu'au comportement organique » (p. 21). C'est ce que Marcuse appelle « donner des
fondements biologiques au Socialisme ». Il précise toutefois que, dans sa bouche, les termes « biologique
», « biologie » « ne font pas ici référence à la discipline scientifique de ce nom » (Sainte Négativité,
préservez-nous du péché de mordre à l'arbre de la science !) : « Je m'en sers pour qualifier la dimension
et le processus suivant lequel des penchants, des types de comportement, des aspirations deviennent des
besoins vitaux, dont l'insatisfaction entraînerait un disfonctionnement de l'organisme... » (p. 21). Il s'agit
d'une biologie spéculative, d'une spéculation sur la biologie, comme d'une spéculation sur la révolution.

7
Ed. de minuit, 1969.

37
On ne s'étonnera pas, dès lors, que « la négation radicale de l'ordre établi, la communication de la
conscience nouvelle, dépendent d'un langage propre » (p. 50), et qu'un pas essentiel soit franchi lorsque
les radicaux, au lieu de dire « le président X » ou « le gouverneur Y », « grognent » « ce cochon de X », « ce
cochon de Y » (p. 52), car « ce ton injurieux vise à détruire l'auréole qui entoure ces fonctionnaires publics
et ces dirigeants », qui « ont couché avec la mère, mais sans assassiner le père » (idem). C'est ainsi que l'on
participe à la « grande entreprise de désublimation de la culture » ! ! ! (Idem).
On ne s'étonnera pas non plus, pour passer du grotesque à l'ignoble, que M. Marcuse nous enseigne que
« les conflits de classe ne sont pas abolis, mais effacés et dépassés » (p. 81) par l'action commune des
étudiants et des ouvriers en mai 68, en France, cela d'autant plus que « dans les pays capitalistes
avancés, la société s'oppose à toute radicalisation des classes laborieuses, en paralysant la prise de
conscience des exploités et en continuant à développer et à satisfaire des besoins qui perpétuent leur
servitude » (p. 29). On croirait entendre un quelconque Mandel situer exactement « l'épicentre de la
révolution » dans les pays arriérés (« le Vietnam, Cuba, la Chine », répond Marcuse (p. 8). La seule
différence, c'est que Mandel ne tient pas, après mai-juin 68, à ce qu'on lui rappelle cette regrettable
prophétie, alors que Marcuse voit dans ces événements une confirmation de ce que la classe ouvrière
« est devenue une force conservatrice, voire contre-révolutionnaire ». 100 000 A.F. de salaire minimum,
l'échelle mobile, etc., voilà le langage même de la contre-révolution, pour M. Marcuse... Après tout, ce
dont il s'agit, c'est de détruire « l'enracinement de la contre-révolution au plus profond de la structure
instinctuelle », en chacun de nous (p. 23). « Tuez le flic en vous », écrivait sur les murs ce
« révolutionnaire de Mai », fidèle disciple de Marcuse. Cette lutte contre les « flics subjectifs » a, en outre,
l'avantage d'être un mot d'ordre plus qu'acceptable pour les « flics objectifs » ! !
Car Marcuse est le prophète de « l'esprit de mai ». La « conception utopique du socialisme », écrit-il, a été
« la grande force, réelle, transcendante, L'IDÉE NEUVE de la première révolte puissante contre l'ensemble
de la société existante, de cette révolte qui visait une transmutation radicale des voleurs... la révolte de mai
en France ».

Ne touchons ni à la propriété capitaliste, ni à l'État bourgeois : transmutons radicalement les valeurs !


Nous nageons dans l'idéalisme absolu. Comme ce programme de « transformation morale » est
satisfaisant pour la classe capitaliste. Satisfaisant, mais pas nouveau. Il y a bien longtemps que tous les
« socialistes » chrétiens, anarchistes individualistes, réformateurs moralisants nous prêchent qu'il faut
d'abord changer « l'homme intérieur » avant de changer la société. Marcuse, le prophète du néo-
obscurantisme, ne dit au fond rien d'autre, mais il le dit dans un jargon infiniment plus prétentieux.
Et quel cynisme il y a, de la part de ces nantis, à dénoncer comme l'ennemi à abattre ce qu'ils appellent
la « société de consommation », comme si le mal de cette société, pour les 99 centièmes de ses membres,
était que ceux-ci consomment trop, et non qu'ils ne peuvent consommer qu'une faible part de ce qu'il
leur faut pour satisfaire leurs besoins — leurs besoins vitaux, leurs besoins biologiques (au sens
scientifique, non marcusien du terme) élémentaires ! Avec quel cynisme juvénile un Cohn - Bendit ne
déclare-t-il pas qu'en France, les ouvriers sont trop misérables pour être révolutionnaires ; les
étudiants, eux, qui vivent dans l'aisance, peuvent être d'authentiques révolutionnaires 8.

En juin 1968, M. Marcuse déclarait à des journalistes : « Mes fils sont étudiants. Mais ils ne contestent pas,
eux, ils travaillent. » Que voilà une conduite digne de l'apôtre de la « transformation de la moralité », de
la « transmutation radicale des valeurs » ! M. Marcuse craint-il que ses employeurs actuels ne puissent
encore oublier son passé de militant ouvrier, de communiste ? Qu'il se rassure. Il se proclame l'ennemi
de la classe ouvrière « contre-révolutionnaire », des « organisations ouvrières intégrées au système du
capitalisme avancé ». Il l'est. Il conservera son emploi de professeur de sciences politiques à l'Université
de Californie, ce haut-lieu de la négativité. Il pourra y enseigner en paix que « tout radicalisme politique

8
Voir les citations correspondantes de l'ouvrage des frères Cohn dans Études marxistes n° 1.

38
implique un radicalisme moral, et appelle une morale capable de préparer l'homme à la liberté » (p. 20) il
pourra, en paix, y « moraliser le vocabulaire sociologique », comme il se le propose...

UNE PARENTE PAUVRE


Revenons maintenant à la place qu'occupe la science dans cette société, et examinons d'abord d'un peu
plus près quelques éléments de faits en ce qui concerne ce que l'on appelle « la recherche et le
développement » et la position que la recherche et le développement tiennent dans l'économie des pays
avancés. Quand on parle de ce gigantesque progrès des sciences et des techniques, on s'attendrait à ce
que la part dans le produit national brut de la recherche et du développement soit grande, importante,
qu'elle se chiffre par 15 ou 20 % par exemple ; il n'en est rien, et j'ai été surpris moi-même de constater
à quel point les chiffres réels sont bas.
Aux États-Unis, la recherche et le développement globaux, au total, c'est-à-dire aussi bien la recherche
fondamentale que la recherche appliquée et le développement pur et simple de résultats déjà acquis,
disons la mise au point des rasoirs à ruban après les lames de rasoirs inoxydables, tout cela au total,
privé ou public, sur subvention des industries privées, des États et du budget fédéral, n'a pas dépassé
3% du produit national brut.
Certes, ce pourcentage est passé de 0,3 % en 1940 à 3 % depuis 1965. Mais un autre poste, dans le
produit national brut des États-Unis, a connu une croissance encore beaucoup plus rapide. Il était de
l'ordre de 0,5 %, au maximum de 1 % vers 1940, il atteint officiellement actuellement au moins 12 %, et
en fait au moins 15 à 20 %. Vous l'avez reconnu, ce sont les dépenses militaires, ce sont les dépenses
pour les forces destructives, ce sont les dépenses pour la troisième guerre mondiale, pour la guerre du
Vietnam, pour la destruction de la planète, ce n'est pas 3 %, c'est au moins 15 % et probablement 20 %
on y fait entrer les innombrables productions dires civiles qui, en fait, sont directement dépendantes
des commandes militaires ; et ce poste, lui, n'a pas été multiplié par 10, mais, dans la même période, par
20 au moins. Alors société scientifique, société technicienne, pourquoi pas société militaire, Messieurs ?
Cela correspond beaucoup plus à la réalité de la société capitaliste actuelle, exactement cinq fois plus,
de 3 % à 15 %, ou six fois plus.

Il va d'ailleurs de soi que, dans une société capitaliste, qui se heurte à des obstacles non pas presque,
mais tout à fait insurmontables dans la voie de l'établissement d'un plan de production, le facteur qui
régit la répartition des investissements entre les différentes branches de production, ce n'est pas
l'intervention consciente de ceux qui dirigent l'État, fût-ce l'État bourgeois, ce sont les forces
inconscientes du marché capitaliste, c'est la loi de la valeur, par l'intermédiaire de la tendance à la
réalisation d'un taux moyen de profit ; et, de ce point de vue, l'intervention croissante de l'État,
notamment par l'intermédiaire des crédits militaires, bien loin de modifier cette situation, n'a
finalement d'autre but que d'essayer de maintenir, ou de restaurer le fonctionnement normal de la loi
de la valeur, dans des conditions où le capitalisme et ses contradictions atteignent un tel degré d'acuité
que, sans l'injection massive de crédits militaires dans l'économie, cette loi cesserait de s'appliquer à
l'économie capitaliste, parce que celle-ci cesserait purement et simplement de fonctionner, la vente des
produits s'avérant impossible, et, par conséquent, la réalisation de la plus-value, du profit, qui est le but
et le moteur de cette économie.
Le pourcentage de la « R. et D. » dans le produit national brut, s'il a décuplé de 1940 à 1965, n'en
plafonne pas moins à trois % aux États-Unis, et c'est là un chiffre record pour le monde entier, y
compris d'ailleurs l'Union Soviétique, où, pour d'autres raisons, il n'était en 1940 là aussi que la dixième
partie de cette valeur, 0,3 %. Pour la France, toujours à l'avant-garde, le produit national brut n'étant
guère que le 5° ou le 6° de celui des États-Unis, la part de la recherche et du développement y est de
1,6% ; il est vrai, cependant, que cela la plaçait en 1964 à la tête de l'Europe continentale, car,
contrairement à ce que pourraient croire les prophètes du miracle allemand, le chiffre correspondant

39
pour l'Allemagne, était et est resté inférieur. L'Allemagne a tout simplement profité des brevets
américains par l'intermédiaire de l'investissement massif de capitaux américains depuis 1945. Seule,
l'Angleterre a un taux supérieur: 2,2%.

LE MOTEUR DU PROGRES SCIENTIFIQUE ACTUEL


Maintenant, à une époque où, effectivement, les dépenses militaires ne représentaient que 0,5 % du
produit national brut des États-Unis, en 1929, la crise qui a éclaté a mis huit millions de travailleurs au
chômage dans ce seul pays ; aujourd'hui, la suppression des crédits militaires ou leur réduction au
niveau de 1929 entraînerait une crise d'une ampleur absolument sans précédent, une crise dans
laquelle au moins la moitié ou les 3/4 des travailleurs américains seraient réduits au chômage. Le sens
de l'intervention de l'État capitaliste, qui se manifeste par l'accélération de la transformation des forces
productives en forces destructives, sur une échelle toujours plus vaste, n'est pas à chercher ailleurs que
là ; et c'est sous cet angle aussi qu'il faut envisager la « R. et D. ».
La situation n'échappe d'ailleurs pas aux spécialistes de l'économie capitaliste ; j'extraie les lignes qui
suivent de l'introduction d'un rapport rédigé par l'organisation économique de coopération (0.E.C.E.).
sur la question de la recherche et du développement dans les pays capitalistes. Il commence par citer la
fameuse lettre d'Einstein au président Roosevelt, le 2 août 1939, l'invitant à entreprendre la
construction de la bombe atomique, pour qu'Hitler n'y parvienne pas avant lui. Puis il poursuit :
1. C'était aussi la première étape du Projet Manhattan et de l'association des travaux scientifiques les
plus avancés à l'effort de guerre américain. Pour conduire et développer cet effort, toutes les
ressources sont mobilisées. Chercheurs et techniciens sont conviés à y participer. On les voit bientôt
à l'œuvre dans tous les domaines, pour mettre au point de nouveaux armements, de nouveaux
systèmes de transport, de nouveaux médicaments.

2. Le retour à la paix devait être marqué par une démobilisation partielle et un ralentissement de
l'entreprise scientifique et technique dans bien des domaines qui avaient connu une avance rapide
au cours des années précédentes. On était loin cependant d'en revenir à la situation d'avant-guerre
: un mouvement irréversible avait été amorcé.
3. On le vit bien lorsque commença la guerre froide. Face aux tensions internationales, en raison des
conditions économiques et politiques dans lesquelles l'Europe occidentale devait effectuer son
redressement, les États-Unis, seuls détenteurs de l'arme nucléaire, durent alors assumer des
responsabilités mondiales. Cette suprématie parut menacée en septembre 1949 lorsque l'Union
Soviétique expérimenta à son tour sa première bombe atomique. La course aux armements devait
dès lors se développer avec rapidité. Les grandes puissances décidèrent de mettre au point et de
produire des armes thermonucléaires.
4. Dans une perspective plus large, les techniques les plus avancées étaient appelées à contribuer aux
efforts d'armement. Avec l'exploit du premier spoutnik, en octobre 1957, le cadre de cette grande
compétition internationale allait trouver un nouveau terrain. Ce n'était plus directement la
sécurité des États-Unis qui était mise en cause, mais le prestige et l'efficacité des institutions
politiques, économiques et sociales du pays. Dans les années qui suivirent, le gouvernement fédéral
allait être amené à jeter dans la balance tout le poids du potentiel scientifique et technique du pays.

5. La grande entreprise de recherche et de développement, telle qu'elle apparaît aujourd'hui, N'EST


DONC PAS LE FRUIT D'UN DÉVELOPPEMENT DÉLIBÉRÉ ET COORDONNÉ DES RESSOURCES
[souligné par nous]. Elle résulte au contraire d'initiatives précipitées par l'urgence, prolongées par
une programmation limitée. La mobilisation des hommes et des institutions, la mise en place des
structures politiques destinées à encadrer l'effort, n'ont été effectuées, dans bien des cas, qu'au fur
et à mesure de la prise de conscience des nécessités dictées par la situation internationale...

40
6. Pour cela, la mobilisation des hommes de science et des ingénieurs a été effectuée à l'échelle de la
nation tout entière avec une ampleur croissante. Comme l'a fait remarquer un ancien conseiller
scientifique du Président Eisenhower, le s leadership » impose en effet un essor global des activités
du pays et notamment de l'ensemble des activités scientifiques, dont aucun secteur ne saurait être
isolé : « Il faut admettre que de spectaculaires succès dans le domaine de la technique spatiale ont
accru le prestige de l'Union Soviétique... La véritable force et le prestige durable d'une nation
découleront de la richesse, de la variété et de la profondeur de son programme d'ensemble, ainsi
que du flot de grandes découvertes et d'accomplissements créateurs que ses scientifiques et ses
ingénieurs sauront susciter sur un large front »9 .

7. On voit s'élargir depuis le commencement de la compétition spatiale, en 1958, l'entreprise


scientifique des agences fédérales. La plus grande partie de l'effort de financement de la recherche
reste néanmoins associée, au sein de ces agences, aux missions qui leur ont été assignées. Même
dans des domaines tels que la physique des hautes énergies ou l'océanographie, les recherches n'ont
souvent bénéficié d'un soutien systématique qu'en raison de considérations liées à la compétition
qui se poursuit entre les puissances de l'Ouest et de l'Est.

8. La croissance des programmes et la reconnaissance de priorités politiques toujours nouvelles


expliquent l'expansion rapide d'une telle entreprise. Si le gouvernement fédéral en vient à assumer
la plus grande partie du financement, il n'en a pas moins largement recours à la compétence du
secteur privé pour la mise en œuvre de ses programmes. Le succès de son action a été facilité par
l'existence de structures qui étaient prêtes à lui venir en aide, et dont le développement remonte
aux lendemains de la seconde guerre mondiale.
9. Dans le passé, l'effort de recherche et de développement avait en effet revêtu une physionomie très
différente. Au XIXe siècle et au début du XX°, le gouvernement fédéral n'y avait pris qu'une part
réduite, bien qu'il ait été amené à jouer, notamment dans le domaine agricole, un rôle
d'encouragement fort important. L'activité scientifique et technique était alors surtout orientée
par les impératifs du développement économique. Ces préoccupations avaient donné le jour à de
larges programmes de recherche et d'expérimentation dans le secteur de l'agriculture. Au
lendemain de la première guerre mondiale, la plupart des grandes industries entreprirent à leur
tour de développer leurs activités scientifiques. De 1920 à 1930, le nombre de laboratoires
industriels passait de 300 à 1 62510. Cette évolution allait se poursuivre et constituer une ressource
incomparable pour le gouvernement fédéral lorsqu'il chercherait des mécanismes susceptibles de
l'aider à accomplir ses programmes. Il lui fallait cependant, pour cela, reconvertir une industrie
essentiellement orientée vers la production de biens de consommation.
On ne saurait être plus clair, compte tenu du langage diplomatique des experts : tout le progrès
scientifique et technique a été rythmé fondamentalement, sinon exclusivement, par le programme
militaire, par la militarisation de l'économie, par la transformation de l'économie capitaliste de l'Europe
occidentale et des États-Unis en une économie d'armement, par le rôle déterminant du développement
de la recherche militaire, et pas par autre, chose. Le développement scientifique et technique n'est, dans
cette société, qu'un sous-produit, dans le sens le plus direct du terme, de la militarisation de l'économie,
laquelle n'est elle-même, sous la seule forme sous laquelle elle est possible (parce que, sous toute autre
forme, des crédits pour la production de biens de consommation entreraient en concurrence, sur un
marché déjà trop étroit avec le reste de la production capitaliste), que le résultat de l'intervention de
l'État capitaliste, sur la base de la propriété privée des moyens de production et pour sauver celle-ci,
selon l'expression employée par Trotsky pour caractériser la politique économique d'Hitler dans les

9
James R. Killian Jr., t Making Science a Vital Force in Foreign Policy », Science, 6 janvier 1961.
10
A. Hunter Dupree, e Science in the Federal Government », The Belknap Press, 1957, p. 337.

41
années 30; et cette intervention ne peut se réaliser que par la transformation des forces productives en
forces destructives ; ils ne peuvent pas y substituer d'utopiques grands travaux, par exemple, ou
distribuer gratuitement aux Indiens qui meurent de faim le blé américain que l'on dénature au bleu de
méthylène, cela, le capitalisme ne peut pas le faire, il y a des obstacles tout à fait insurmontables ; les
armements, par contre, ils peuvent les faire.

LA RECHERCHE FONDAMENTALE, QUI EST L'ESSENTIEL, TOUJOURS SACRIFIEE


Ce n'est d'ailleurs pas tout, la recherche et le développement sont répartis par les experts en trois
catégories, je l'ai déjà dit ; la recherche fondamentale, la recherche appliquée et le « développement »
.Or en 1964, aux États-Unis, les trois secteurs recevaient les pourcentages suivants dans le total de la
recherche et du développement (je rappelle que la recherche privée et la recherche d'État, celle des
Universités et celle de l'armée sont ici confondues) : recherche fondamentale, 12,5 % ; recherche
appliquée (il s'agit par exemple de la mise au point du laser, de la mise au point de l'automobile à
turbine ou d'autres choses de ce genre, c'est-à-dire de questions pour lesquelles les découvertes
scientifiques fondamentales sont déjà faites, mais la mise au point des nouvelles techniques n'est pas
faite), recherche appliquée, donc, 22,5 % ; et développement — il faut comprendre ce que signifie le
développement, cela signifie, par exemple, s'acharner à apporter des modifications mineures, et
d'ailleurs parfaitement illusoires, à la carrosserie ou au moteur des automobiles, pour fournir un
prétexte à la publicité et inciter les gens à acheter une nouvelle voiture, alors que tout le monde sait que
les principales marques concurrentes produisent, pratiquement, trois ou quatre types de voitures et
que la concurrence joue entre voitures quasiment identiques, sauf quelques détails sans intérêt
pratique, mais trouver ces détails, essayer de pousser même au-delà de ce qu'elle peut donner une
technique, celle du moteur à explosion, qui est au bout de ses possibilités, c'est ça le développement.
C'est la mise au point des rasoirs à ruban, c'est la mise au point des innombrables gadgets que
l'économie américaine d'abord et l'économie capitaliste en général offrent aux consommateurs. Et bien
le développement, c'est 65 ; 65 % pour le développement, 22,5% pour la recherche appliquée, 12,5%
pour la recherche fondamentale.
Or l'importance de la recherche fondamentale est absolument déterminante. La recherche fondamen-
tale, c'est celle qui est faite sans but pratique immédiat, et qui, par là même, aboutit à des découvertes
radicalement neuves qui seront au point de départ de bouleversements techniques naturellement
imprévisibles. La recherche fondamentale, c'est Einstein posant, en 1905, l'équivalence de la masse et
de l'énergie, laquelle contenait en germe la possibilité des bombes à fission, des piles nucléaires à
uranium, de l'énergie thermonucléaire, et même, au moins théoriquement d'une transformation totale
de la masse en énergie, alors que, dans les piles à uranium, ce n'est guère qu'un millionième ou moins
de la masse qui est transformée en énergie — un millième dans les bombes thermonucléaires 11.
Il faut le souligner : tous les progrès techniques actuels, y compris dans les industries de pointe que sont
l'électronique, l'informatique, comme on l'appelle, ou le développement de l'énergie nucléaire, reposent
sur des découvertes scientifiques fondamentales dont les plus récentes datent des années 40 en ce qui
concerne l'informatique, des années 30 en ce qui concerne l'énergie nucléaire. Tout le développement
de la science « pure » depuis cette date reste totalement inutilisé du point de vue technique, et
cependant tout indique, y compris la crise actuelle de la théorie physique, qu'on est sur le point de faire
de nouvelles découvertes qui pourraient être aussi déterminantes, aussi fondamentales ou même à mon
avis beaucoup plus, tant en ce qui concerne la compréhension de la structure intime de la matière que
du point de vue des conséquences techniques éventuelles, que tout ce qui s'est fait jusque-là. Seulement,
pour cela, il faut, et on le sait, de nouveaux accélérateurs de particules d'une énergie suffisante, on le

11
Ici G. Bloch citait le passage du discours de Trotsky au congrès Mendéléev consacré à la recherche fondamentale. Nous y
renvoyons nos lecteurs dans ce même numéro d'Études marxistes.

42
sait et on ne les construit pas. Et de ce point de vue, il faut dire que l'attitude des savants est tout à fait
lamentable. Ils participent généralement aux pleurnicheries de la « grande » presse qui, à propos du
voyage d'Apollo IX autour de la lune disait : oui, c'est très bien, mais il vaudrait mieux dépenser un peu
plus d'argent pour combattre le cancer, ou pour résoudre le problème du logement, ou pour résoudre le
problème des transports urbains, etc. Comme si la question était d'avoir l'un ou l'autre, comme si les
possibilités de la science et de la technique n'ouvraient pas la perspective, sans la moindre difficulté,
d'avoir les deux, les trois, bien plus encore, à condition qu'on cesse de consacrer à la recherche et au
développement ce pourcentage de 3% du revenu national, ce chiffre ridicule, minable ; il devrait
occuper actuellement la place qui est celle des crédits militaires ou davantage encore, dans une société
qui aurait réellement pour but de se rendre totalement maîtresse de la nature pour satisfaire sans
limite les besoins de ses membres.
Par contre, dans le cadre du régime capitaliste, on n'aura pas l'un ou l'autre, on n'aura même plu l'un,
car chacun sait que l'économie capitaliste mondiale arrive maintenant à une nouvelle phase de son
développement, que l'injection massive de crédits militaires qui, pendant la période précédente, a suffi
à assurer une phase, non de croissance des forces productives, c'est-à-dire de développement global de
la civilisation, mais d'accumulation du capital, au prix, il est vrai, de contradictions toujours plus aiguës,
touche maintenant à sa fin qu'elle ne suffit plus, qu'il faut trouver autre chose. Les prodromes de la crise
se manifestent déjà par les craquements sinistres qui retentissent dans les profondeurs du système
monétaire, c'est-à-dire dans les profondeurs du marché mondial, menacé et cela à brève échéance, cela
pourrait aller beaucoup plus vite qu'on ne l'imagine, d'une dislocation pure et simple et du retour à un
cloisonnement en économies autarciques, séparées les unes des autres par de gigantesques barrières
douanières, c'est-à-dire une régression qu'il est difficile d'imaginer, dont l'économie allemande sous
Hitler donne une faible idée ; et cette économie ne pouvait déboucher que sur la préparation immédiate
à la guerre et la guerre elle-même, il n’y avait pas, pour elle, d'autre issue.
Tout indique que nous ne sommes pas loin d'une telle situation, et que précisément les négociations qui
vont s'engager entre le gouvernement des États-Unis et la bureaucratie du Kremlin ou, plus exactement,
qui sont déjà engagées en secret, portent sur une seule question. Nixon dit : « Ouvrez les frontières russes
à mes capitaux, sinon je ne réponds de rien, parce que je serais obligé de passer de l'économie d'armement
à l'économie de guerre » ; c'est cela le fond de ces débats, ce n'est pas une question de choix politique de
la part du capitalisme, c'est la raison d'être du système capitaliste de maintenir le profit privé, et il ne
peut plus être maintenu qu'à ce prix. À quoi le Kremlin répond sans doute qu'il ne voit pas d'objections
à ouvrir le marché chinois aux capitaux américains ; mais il se trouve que les ouvriers et les paysans
chinois, eux, de même que les ouvriers russes, de même que les ouvriers de Tchécoslovaquie, de même
que les ouvriers et paysans du monde entier ont, sur cette question un point de vue différent de celui de
Nixon et de Brejnev.

LES VACHES MAIGRES


C'est de cela qu'il s'agit, et cela se manifeste dans les masses d'articles qui, dans les publications
économiques américaines, expliquent, jour après jour, que la recherche et le développement, on en a
trop fait, que cela ne rapporte pas assez, qu'il y a bien des progrès techniques, mais qu'il n'est pas
évident qu'ils soient rentables, et qu'en général ils ne le sont plus, qu'on n'arrive pas à vendre les
nouveaux produits que l'on fabrique avec les 65 % du fonds total consacré à la « R. et D. » ; il faut
réduire les crédits et on les a déjà brutalement réduits pour 1969.
C'est ainsi qu'il a été annoncé que ce serait la lune, oui, mais pas autre chose ; le programme spatial
futur est remis aux calendes grecques, là où précisément, ,beaucoup plus qu'avec la lune, il pouvait
apporter au capital de conscience et de culture de l'humanité, et par là même aussi à son capital
industriel et technique, des résultats incomparablement plus nouveaux et imprévisibles que la lune,
parce que, somme toute, la lune, avant même d'y avoir été, on la connaît assez bien, et il est douteux

43
qu'on y fasse des découvertes radicalement neuves, en tout cas des découvertes qu'un appareil automa-
tique ne pourrait pas faire. Par contre, lorsqu'il s'agit de Mars, lorsqu'il s'agit de la reconnaissance des
planètes supérieures (et cela serait techniquement tout à fait possible au cours de la prochaine
décennie ; il y a une occasion, une « fenêtre » astronomique pour cela, en 1977, qui permettrait, avec
des moyens techniques à peine supérieurs aux moyens actuels, d' entreprendre un périple vers Jupiter
et Saturne, un périple qui durerait plusieurs années, mais qui est, techniquement, à notre portée ; cela
ne coûterait pas beaucoup plus que le projet Apollo lui-même, mis au point en moins de dix ans à partir
de rien) — tout cela est mis au rancart, tout cela est abandonné, tout cela n'aura pas lieu.
Pas plus que l'on ne construira d'accélérateurs de particules de 200 milliards d'électrons-volts. Le
projet était d'abord de 1 000 milliards d'électrons-volts, il a été réduit à 300 milliards, puis à 200
milliards d'E.V., il est vrai que les plus puissants en service à l'heure actuelle atteignent seulement 70
milliards d'E.V. et qu'il s'agirait d'un moyen d'investigation qui permettrait quasi sûrement des
découvertes radicalement neuves, tout cela est mis au rancart, et bien d'autres choses, depuis des
années déjà ; le « projet Mohole », par exemple, qui consistait, avec la technique des forages pétroliers
sous-marins, à percer un trou, au fond d'une grande fosse océanique du Pacifique, jusqu'à la
discontinuité entre l'écorce terrestre et le « manteau » qui se trouve en dessous (parce que l'écorce est
beaucoup moins épaisse sous les océans que sous les continents). Or nous savons bien moins ce qui se
passe à quelques kilomètres sous nos pieds qu'au cœur de lointaines étoiles ! La vérité est que, à l'heure
même où tous les sycophantes du révisionnisme et du réformisme nous prêchent que le rôle nouveau
de la science dans cette société les oblige à réviser les pronostics révolutionnaires de Marx, la
bourgeoisie fait connaître à l'univers qu'elle n'a plus besoin de savants. À cette heure, tout le monde,
même aux États-Unis, souligne que l'État bourgeois, quel que soit son régime politique, a et aura de
moins en moins besoin de savants et de techniciens — c'est partout l'heure des vaches maigres pour la
science.
Que dire alors de la France, où le gouvernement est engagé dans une politique de liquidation pure et
simple de l'Université, dans une politique de liquidation pure et simple de la recherche scientifique
publique, du C.N.R.S. notamment, et de la mise de la recherche sous la coupe des militaires et de
l'industrie privée, c'est-à-dire de sa réduction, non même plus à la recherche appliquée, mais à des
tâches de développement étroitement limitées par le caractère mesquin et les proportions minimes de
l'économie française et de sa capacité de production ! Tout à l'heure, je l'espère, des camarades du
comité d'alliance ouvrière des travailleurs scientifiques interviendront pour montrer quelles
proportions prend cette politique de liquidation de la recherche scientifique dans ce pays, cette
politique de liquidation de l'Université,, cette politique de liquidation de la culture, qui fait
qu'aujourd'hui les combattants de la science, les combattants de la culture, les combattants de la
civilisation, ce sont ces normaliens qui, en ce moment, sont en grève contre le pouvoir capitaliste, sont
en grève pour le droit aux études des fils d'ouvriers, sont en grève pour des_ objectifs qui, qu'on le
veuille ou non, ne sont plus compatibles avec la survie du régime du profit.
GÉRARD BLOCH.

(Ne pouvant allonger indéfiniment ce numéro d' « Études marxistes », nous sommes obligés de renvoyer
au prochain numéro la fin de ce texte, dans lequel G. Bloch examine l'attitude de la bureaucratie russe par
rapport à la science [affaire Lyssenko et depuis], l'attitude de certains savants par rapport à la lutte des
classes [notamment le document Sakharov], puis ce que peut signifier, actuellement, l'attitude du marxisme
authentique par rapport aux sciences de la nature et à leur méthode, enfin les perspectives globales du
développement scientifique, et sa signification pour le socialisme. Nous rééditerons également dans ce
prochain numéro la conférence faite par Trotsky à Copenhague, en 1934, pour l'anniversaire de la
révolution d'Octobre, où il aborde les perspectives de la société communiste.)

44
SCIENCE, LUTTE DES CLASSES ET RÉVOLUTION
(2ème partie)

Dans la première partie de ce texte (Études marxistes, n° 5-6), l'auteur critiquait les
thèses néo-scientistes (notamment celles du P.C.F. et des centristes à la Mandel), selon les-
quelles le développement actuel de la science permettrait désormais un passage plus ou
moins pacifique et graduel du capitalisme au socialisme, et les néo-obscurantistes à la
Marcuse, selon qui la pensée scientifique doit être combattue comme l'expression de la «
société répressive » — les uns et les autres aboutissant à atténuer, ou même, pour les
derniers, à nier carrément l'hégémonie de la classe ouvrière dans la révolution au profit
des intellectuels. Il montrait ensuite que, contrairement à des apparences soigneusement
entretenues, la science est une parente pauvre dans le monde capitaliste actuel, où les
armements s'attribuent la part du lion dans l'économie, une part croissante, cependant
que la réduction, et non l'accroissement des crédits de la recherche et du développement
est partout à l'ordre du jour.

Le « Jdanovisme » et l'affaire Lyssenko


Si les scientifiques ne sont pas la nouvelle force révolutionnaire de notre époque, il n'en reste pas moins
que, particulièrement bien placés pour prendre conscience des possibilités inexploitées que science et
technique offrent aujourd'hui à l'humanité, et d'autre part des périls graves et pressants que la gestion
capitaliste de la planète fait peser sur le proche avenir de notre espèce, ils pourraient, en se joignant
résolument au combat émancipateur de la classe ouvrière, jouer un tout autre rôle que celui qui est
actuellement le leur sur la scène politique et sociale.
L'une des causes, tant du refus de la plupart d'entre eux de sortir du domaine étroit de leur spécialité
pour envisager, au niveau de la méthodologie et de la conception du monde, les conséquences les plus
générales des découvertes récentes que de leur hésitation à s'engager aux côtés de la classe ouvrière et
de son avant-garde dans la lutte pour le salut du genre humain, il faut la chercher, n'en doutons pas,
dans la méfiance durable engendrée par ce qui n'a pas été l'un des moindres crimes du stalinisme : le
« jdanovisme », et l'affaire Lyssenko.
Dès 1936, Trotsky pouvait écrire dans La révolution trahie :
« La bureaucratie a une crainte superstitieuse de tout ce qui ne la sert pas et de tout ce qu'elle ne
comprend pas. Que, si elle exige une liaison entre les sciences naturelles et la production, elle a raison, sur
une vaste échelle ; mais quand elle ordonne aux chercheurs de ne s'assigner que des fins immédiates, elle
menace de tarir les sources les plus précieuses de la création, y compris celles des découvertes pratiques,
qui se font le plus souvent dans des voies imprévues. Instruits par une expérience cuisante, les naturalistes,
les mathématiciens, les philologues, les théoriciens de l'art militaire évitent les grandes généralisations, de
peur qu'un « professeur rouge », qui est le plus souvent un arriviste ignorant, ne leur assène lourdement,
quelque citation de Lénine ou de Staline. Défendre en pareil cas sa pensée et sa dignité scientifique, c'est à
coup sûr s'attirer les rigueurs de la répression. »
Précisément parce que les privilèges de la bureaucratie de l'U.R.S.S. n'ont pas leurs racines dans le mode
de propriété et les rapports sociaux (nationalisation de l'industrie et de la terre, économie planifiée,
monopole du commerce extérieur) issus de la révolution d'Octobre, mais au contraire s'y opposent et
les contredisent, il en résulte que le maintien de ces privilèges est incompatible avec l'exercice des
libertés démocratiques élémentaires, et que la bureaucratie redoute la liberté de pensée dans tous les
domaines, y compris celui de la création littéraire, y compris celui de la recherche scientifique. C'est

45
d'ailleurs pourquoi aujourd'hui, parmi les intellectuels qui constituent le détachement d'avant-garde de
la nouvelle opposition communiste en U.R.S.S., si les écrivains et les historiens tiennent une place émi-
nente, les scientifiques, comme le physicien P. Litvinov, condamné à la détention dans un camp à régime
sévère pour avoir manifesté sur la place Rouge, le 25 août 1968, contre l'intervention en
Tchécoslovaquie, comme le mathématicien-ingénieur Essénine-Volpine, fils du poète Essénine et
actuellement interné en hôpital psychiatrique avec e traitement obligatoire », ou les 99 mathématiciens
de l'institut de Novossibirsk, auteurs d'une lettre protestant contre la renaissance du stalinisme et qui
valut au département de mathématiques de cet institut scientifique d'être quelque temps fermé, ne leur
cèdent en rien.
La « crainte superstitieuse de la bureaucratie à l'égard de ce qu'elle ne comprend pas » avait déjà eu pour
effet, avant et immédiatement après la guerre, de faire mettre en suspicion, en physique, la théorie de la
relativité et la théorie des quanta, c'est-à-dire les deux piliers de la physique actuelle. Heureusement
pour l'avenir de la physique soviétique, les physiciens purent-ils sauver l'essentiel en employant, dans
leurs écrits, les formules mathématiques qui expriment ces théories, mais sans jamais prononcer leur
nom ; contrairement à ce qui fut le cas en biologie, il ne se trouva pas de physicien pour vouloir faire
une carrière charlatanesque, avec l'appui de Staline, sur les cadavres de ses confrères et au plus grand
dam de la science.
À Yalta et à Postdam, en 1943-1944, Staline avait cru pouvoir acheter un relâchement durable de la
pression exercée par l'impérialisme au prix du soutien accordé par les P.C. d'Europe occidentale au
replâtrage des régimes bourgeois chancelants. La guerre froide, lancée dès septembre 1946, par le
discours de Churchill à Fulton, le détrompa. La dictature bureaucratique se resserra en U.R.S.S. Dans le
domaine littéraire et scientifique, cela s'exprima par les thèses de Jdanov. Andrei Jdanov, à l'époque
adjudant de Staline, expliqua en 1948, dans un discours célèbre, qu'il y avait une « science bourgeoise »
et une « science prolétarienne », fondamentalement opposées en toutes choses. En physique, la « science
bourgeoise », c'était la théorie de la relativité et la mécanique quantique. On a vu comment les
physiciens soviétiques échappèrent au pire. Il n'en fut pas de même en biologie, plus spécifiquement en
génétique.
La génétique moderne s'est constituée à partir de 1910, avec l'école de l'Américain Morgan, en
remettant en lumière les lois de l'hérédité des caractères (tels que, disons « yeux bleus » ou « yeux
noirs», « prédisposition à la carie dentaire », etc.) découvertes un demi-siècle plutôt par le Tchèque
Gregor Mendel. L'école de Morgan — dite aussi école de la drosophile, ou mouche du vinaigre, parce
qu'elle étudia particulièrement les lois de l'hérédité chez cette espèce, susceptible de donner très vite
de nombreuses générations, — montra que l'hérédité avait une base matérielle dans le noyau des
cellules vivantes, et plus spécifiquement dans certaines particules qui y apparaissent au moment où les
cellules se divisent, et qui, comme leur nom grec l'indique, sont susceptibles d'être colorées par certains
colorants chimiques utilisés au laboratoire — les chromosomes.
À partir de l'étude des chromosomes, sortes de bâtonnets qui se dédoublent dans le sens de la longueur,
lors des divisions cellulaires, pour donner deux chromosomes très semblables, l'école de Morgan
parvint, non seulement à expliquer et à préciser les lois de Mendel, mais à développer
considérablement la science de la génétique. Les caractères héréditaires, ceux qui font qu'un homme a
les cheveux ou la peau de telle ou telle couleur — mais aussi ceux qui font que telle cellule germinative
donnera naissance à une bactérie, telle autre à une poule ou à un homme — se retrouvaient inscrits
dans la structure chimique du noyau cellulaire, et le mystère de leur transmission se dissipait, cédant la
place à une succession de phénomènes chimiques complexes, mais non plus mystérieux, et susceptibles,
d’être élucidés peu à peu.

46
C'est précisément contre ce qu'on appelait alors la théorie chromosomique de l'hérédité, qu'il n'est pas
question d'exposer ici davantage (et qu'on nomme aujourd'hui tout simplement génétique), que se
tourna toute la hargne du stalinisme.
Bien avant Jdanov, le « père de la génétique soviétique », Nicolas Ivanovitch Vavilov, savant de réputation
mondiale, avait encouru la vindicte de Staline et était mort en camp de concentration en 1943. Mais
c'est avec la criminelle stupidité des thèses de Jdanov sur la « science bourgeoise » et la « science
prolétarienne» et l'activité, dans les sciences biologiques, de Ilrophime Lyssenko, que le pire devait se
produire, à l'été de 1948.

Avant de l'exposer, il nous faut relever que, par une de ces manifestations d'ironie dont l'histoire est
coutumière, c'est précisément dans la ligne de cette « génétique bourgeoise » solennellement
condamnée, à l'été 1948 par l'Académie des sciences agricoles de l'U.R.S.S. (baptisée Académie Lénine par
antiphrase) que devait se produire, seulement cinq ans plus tard, la découverte scientifique peut-être la
plus riche de possibilités pour l'avenir de l'humanité d'une période pourtant riche en résultats
spectaculaires dans toutes les branches de la science.
C'est en effet en 1953 que les biochimistes américains Watson et Crick démontraient que le support
chimique de l'hérédité réside, au sein même des chromosomes, dans les molécules d'une espèce
chimique particulière, l'acide désoxyribonucléique (ADN). Dans ces molécules géantes, comportant
plusieurs millions d'atomes, le programme héréditaire selon lequel un être vivant s'édifie à partir de
l'œuf s'inscrit sous forme d'un code à quatre lettres, qui a été entière: ment déchiffré en quelques
années. La place de chaque « lettre » est tenue par un assemblage chimique déterminé de quelques
dizaines d'atonies, ou nucléotide. Dans une molécule d'ADN, il n'y a — du moins en première
approximation — que quatre sortes distinctes de nucléotides, mais il y a plusieurs centaines de milliers
de nucléotides qui se succèdent le long de la fameuse « double hélice » de la molécule d'ADN ; si bien que
la variété des informations qui peuvent s'inscrire dans ces mots de 100 000 lettres ou davantage, même
si l'alphabet ne compte que quatre lettres différentes, est pratiquement infinie. Ce qui s'y inscrit,
naturellement, ce n'est pas « yeux bleus », « yeux noirs », « bactérie », « poule » ou « homme », mais bien
l'ordre précis selon lequel s'assemblent, à partir de matériaux chimiques plus simples, les molécules de
protéine qui sont la matière vivante avec tous ses traits spécifiques.
Au cours de ces dernières années, la génétique a continué à progresser à pas de géant. On a élucidé
(c'est notamment sur ce point que portaient les recherches des prix Nobel français) la manière dont le
message inscrit dans les molécules d'ADN des chromosomes du noyau cellulaire est transmis aux
différents organes de la cellule qui sont les « ateliers de montage » des protéines. Grâce à ces
découvertes, on a déjà trouvé le moyen de pallier à certaines tares héréditaires. Mais les perspectives
qui s'ouvrent pour le proche avenir sont d'une toute autre ampleur.

La présentation du Iyssenkisme en France


C'est contre une « génétique bourgeoise » qui allait connaître un développement aussi extraordinaire
que le charlatan de Staline, l'académicien Lyssenko, ouvrit le feu en 1948. Les principaux généticiens
français appartenaient alors au P.C.F. Il ne s'en trouva pourtant pas un pour accepter de présenter au
public, français la « science prolétarienne » de Lyssenko. Dans une séance solennelle tenue à cet effet au
grand amphithéâtre de la Sorbonne, l'un d'eux alla jusqu'à présider... et ne dit pas un mot. L'appareil du
P.C.F. dut alors recourir au plus dévoué de ses hommes à. tout faire, qui revêtit, pour cette occasion, la
blouse-blanche du biologiste : Louis Aragon. Et cet homme a. eu le cynisme de déplorer, dans un récent
numéro des Lettres françaises, la mort injuste de N.I. Vavilov, victime de Staline ! Il est vrai qu'il s'est
bien gardé de dire que, dans le cadre de la tendance actuelle à la restalinisation qui prévaut en U.R.S.S.,
l'édition d'une biographie de ce savant, dont la parution avait été annoncée pour le printemps de 1969,
a été annulée.

47
Il n'est pas inutile de rappeler aujourd'hui avec quels arguments Aragon tenta de remplir sa besogne, et
de présenter la « science prolétarienne » de Lyssenko au public français (Europe, n° spécial d'octobre
1948) :
« Les mitchouriniens...12 affirment... que les caractères héréditaires sont modifiables sous l'influence des
modifications du milieu, et cela dès la première génération ; que les caractères acquis par des individus
sont transmissibles et fixables, pour la création de nouvelles espèces, pour peu que les descendants de ces
individus vivent dans les conditions qui ont déterminé les modifications considérées, modifications qui sont
essentiellement des modifications de l'échange de matières entre l'être considéré et son milieu. Il en résulte
qu'on peut produire de telles modifications en faisant varier le milieu, les fixer dans l'espèce, créer à
volonté des espèces nouvelles ; c'est-à-dire diriger l'hérédité, dans le sens, par exemple, favorable à des
conditions données de culture, favorable à l'humanité.
Sans prendre parti entre ces deux tendances, il est permis à un philistin de constater que la première
décrète l'impuissance de l'homme à modifier le cours des espèces, à diriger la nature vivante, que la
seconde prétend former le pouvoir de l'homme à modifier le cours des espèces, à diriger l'hérédité
Il est permis de se dire qu'un homme qui ne se réclame pas du matérialisme dialectique, du marxisme, sera
moins gêné, s'il choisit la première théorie, qu'un marxiste qui, en toute occasion, pas seulement en
biologie, considère nécessairement que son rôle n'est pas de se borner à expliquer le monde, mais qu'il est
aussi de le transformer. Un non-marxiste peut certainement mieux s'accommoder de la première théorie
qu'un marxiste. Ou pour mieux me faire comprendre, si on pose d'abord le postulat du marxisme, avant
d'aborder la biologie, le biologiste marxiste aura assurément un préjugé favorable envers la théorie
mitchourinienne, qui fonde la possibilité de l'action humaine sur la nature vivante.
Personnellement, je ne suis pas un biologiste. Ma confiance dans le marxisme me fait naturellement
souhaiter que les mitchouriniens aient raison dans cette bagarre. Ce n'est pas un argument pour les non-
marxistes. Et il est de fait qu’il y a des hommes qui se considèrent comme marxistes et qui estiment
pourtant que c'est la' génétique classique qui a raison contre Mitchourine et Lyssenko. Si je ne vois pas
comment ils s'arrangent avec leur marxisme, la faute en incombe sûrement à ma déficience dans ce
domaine que je ne nie pas, et en général à mon ignorance de la science biologique. Mais cependant, à s'en
remettre au gros bon sens, il nie semble qu'ils doivent avoir des difficultés à surmonter, que n'ont pas les
mitchouriniens. »

On a de la peine à en croire ses yeux ! Ainsi, les « marxistes » ne s'occupent pas de rechercher les lois de
la nature telles qu'elles sont, indépendamment de leurs goûts. Ils donnent à la nature des lois, tel
Richelieu à l'Académie où M. Aragon finira bien par entrer — elle est digne de lui et il est digne d'elle —
des lois conformes à leurs préférences ! Pour commander à la nécessité, disait Engels après Hegel, il
faut commencer par lui obéir. Staline et Aragon avaient trouvé une voie plus directe. H est vrai que leur
méthode n'était plus la dialectique, mais le « gros bon sens ».

L’« hérédité des caractères acquis », c'était la théorie selon laquelle, si l'on coupe la queue à cent géné-
rations de souris, la cent unième aura une queue plus courte ! Par quelle voie cette transformation
héréditaire irait-elle s'inscrire dans la structure de l'A.D.N. du noyau des cellules reproductives de ces
malheureux rongeurs. C'est ce qu'on ne voit guère. La nature procède autrement. Dee modifications au
hasard (mutations) se produisent dans la structure des molécules d'A.D.N. sous diverses influences,
surtout celle des radiations ionisantes (radioactivité naturelle ou artificielle). Elles sont généralement
défavorables, et s'éteignent. Parfois, elles sont favorables, et la sélection se chargera d'en assurer la
conservation. Que cela plaise ou déplaise au « gros bon' sens » de M. Aragon, c'est comme cela que ça se

12
Les partisans de Lyssenko s'appelaient « mitchouriniens », du nom d'un autre faux savant de la génération précédente,
Mitchourine.

48
passe. Et c'est en appliquant les lois de Mendel qu'on a amélioré, dans d'immenses proportions, en
procédant par sélection, les plantes utiles à l'homme, notamment la fertilité des céréales.
La démonstration de la vérité d'une théorie scientifique réside dans l'expérience. Des expériences,
décrites dans le détail, pouvant être reproduites dans n'importe quel laboratoire — et qui donnent
régulièrement le même résultat : alors, la théorie qui permet de prévoir ces résultats est vraie. C'est à de
tels critères que pouvait se vérifier la génétique chromosomique, condamnée par Lyssenko et Aragon.
Il n'en allait naturellement pas de même de la « biologie mitchourinienne ». Ceux qui s'intéressent aux
exposés de style moyenâgeux qui en constituaient l'essentiel peuvent se reporter au numéro d'Europe
déjà cité. On croirait un manuel d'alchimie. On y manie des entités telles que l’« ébranlement de
l'hérédité », des citations de Staline... Aucune expérience décrite en termes assez clairs pour qu'on
puisse tenter de la reproduire. Mais Trophime Lyssenko, ce Raspoutine de la biologie, ne prétendait-il
pas avoir inventé un moyen infaillible d'augmenter la production soviétique de lait : traire les vaches
plus souvent ? Ne prétendait-il pas « adapter » le blé à l'hiver russe, en « ébranlant son hérédité », et
régler ainsi le problème du déficit persistant en céréales de l'agriculture soviétique — d'où le
défrichement des « terres vierges » (et arides) du Kazakhstan et de la Sibérie du Sud-Ouest... Le « gros
bon sens » de Staline (et même, un moment, celui de Khrouchtchev) avaient décidément bien des motifs
de préférer ce charlatan à la science.
Faut-il encore rappeler que cet autre éminent biologiste, Georges Cogniot, ayant qualifié la génétique de
« doctrine du moine autrichien Mendel » (Mendel ayant effectivement été moine, sa théorie de l'hérédité
était donc suspecte ! M. Cogniot avait oublié, ce jour-là, la main tendue chère à Thorez, et que Copernic et
Kepler, entre autres, étaient, eux aussi, moines), Aragon volait à la rescousse de son chef, et, avec un joli
mouvement du menton, concluait un long développement en ces termes ailés : « On voudra bien que
Lyssenko demeure un communiste, et Mendel un moine. Et il sera permis de le dire. » Ah, mais !
Faut-il relever encore que M. Aragon, décidément bien malchanceux, s'en prenait tout particulièrement
à un certain Docteur Jacques Monod, coupable d'avoir constaté que « la victoire de Lyssenko n'a aucun
caractère scientifique » et que « l'exclusive portée contre les savants mendéliens en U.R.S.S. et l'anathème
lancé aux U.S.A. contre le darwinisme ressortissent d'un état d'esprit qu'il faut bien condamner, quelque
apparence qu'il puisse revêtir ». On sait que c'est précisément en développant ce que M. Francis Cohen,
dans l'Humanité du 5 mai 1949, appelait une « théorie désespérée qui assigne à la science des limites
étroites, infranchissables, ce qui est en contradiction avec l'expérience vivante de tous les savants », c'est-à-
dire la génétique chromosomique, que Jacques Monod devait, quelques années plus tard, avoir, avec
deux autres Français, le prix Nobel.
Cependant, au cours du débat de l'été 1948, un certain nombre de biologistes soviétiques étaient
intervenus, en dépit des autocritiques imposées, pour tenter, avec beaucoup de courage, de défendre les
droits de la science contre les charlatans staliniens, au risque de s'exposer à 4: toutes les rigueurs de la
répression ». Combien ont été déportés, combien sont morts ? C'est là un bilan qu'il faudrait dresser.

Science et méthode
Il n'y a pas là que l'un des plus sombres aspects de la terreur stalinienne, ni qu'un épisode
particulièrement odieux de la carrière de M. Aragon. Il faut y chercher l'une des causes principales du
retour actuel de la quasi-totalité des hommes de science sur des positions agnostiques en ce qui
concerne la méthode qu'ils appliquent dans leur propre domaine — leur retour à une attitude que
constatait déjà chez eux Engels, il y a bientôt un siècle, et qui consiste, au fond, sous couleur d'une
méfiance pleinement légitime à l'égard des prétentions de certaines « philosophies » et plus encore de
diverses catégories de politiciens à vouloir les régenter dans leur propre domaine, à faire leur, en
général inconsciemment, une philosophie empirique ou empirio-critique qui est celle de la société
bourgeoise.

49
« Les savants ont beau faire », écrivait Engels, « ils sont dominés par la philosophie. La question est
seulement de savoir s'ils veulent être dominés par quelque mauvaise philosophie à la mode, ou s'ils veulent
se laisser guider par une forme de pensée théorique qui repose sur la connaissance de l'histoire de la
pensée et de ses acquisitions.
« Physique, garde-toi de la métaphysique ! c'est tout à fait juste, mais dans un autre sens...

« Les savants gardent à la philosophie un reste de vie factice en tirant partie des déchets de l'ancienne
métaphysique. Ce n'est que lorsque la science de la nature et de l'histoire aura assimilé la dialectique que
tout le bric-à-brac philosophique deviendra superflu et se perdra dans la science positive. »
Ces remarques sont actuelles. Il ne nous est pas possible de nous étendre ici sur ce point. Nous espérons
cependant pouvoir y revenir, et ouvrir le débat, avec la participation indispensable des scientifiques,
sur la base de textes comme celui que nous avons publié dans le dernier numéro d'Études marxistes à
propos de l'expérience de Pleegor et Mandel (ou, mieux encore, de la publication d'extraits du livre de
Haveman, Dialectique sans dogme, si l'éditeur nous y autorise).

Politique et méthode
Les conséquences n'en furent pas moins lourdes quant à l'attitude des savants sur le terrain politique.
Le lyssenkisme et ses séquelles ont puissamment renforcé leur tendance à oublier que la politique est
elle-même une science, dont le marxisme est la théorie, et à trancher des problèmes politiques, non sur
la base d'une analyse scientifique, mais de leur e bon sens » et de leurs intuitions — à faire, en un mot,
en politique, répression policière en moins, ce que les bureaucrates staliniens faisaient naguère, et, à la
première occasion, feraient de nouveau dans le domaine scientifique.
C'est le cas de l'académicien soviétique Sakharov, physicien de tout premier plan, dont le mémoire,
inédit en U.R.S.S., a paru en anglais et en français13, ce qui lui a d'ailleurs valu diverses sanctions et
rétrogradations.

Sakharov y relève à juste titre la menace d'extermination que fait poser sur l'humanité l'accumulation
rapidement croissante d'ogives thermonucléaires qui reviennent de moins en moins cher ; il démontre
l'impossibilité d'un système de défense efficace contre les fusées ; il souligne la menace d'une famine
généralisée à d'immenses zones de la planète pour les années 1975-1980 ; il montre comment, même
sans guerre, la gestion anarchique du progrès technique par le capitalisme et l'irresponsabilité des
bureaucrates, par la pollution croissante de l'eau et de l'air, l'anéantissement de nombreuses espèces
vivantes et la destruction irrémédiable du milieu naturel, font peser, à brève échéance, d'autres périls
sur l'avenir de notre espèce.
Ce sont là des aspects importants, et beaucoup trop oubliés, de la barbarie croissante du capitalisme, de
la stagnation des forces productives qui en résulte. Nous nous proposons d'y revenir, comme aussi sur
l'extrême instabilité technique de la civilisation capitaliste (la plupart des grandes villes n'ont qu'un ou
deux jours de réserve d'eau potable, et des incidents comme la récente panne d'électricité de New York,
mais beaucoup plus graves encore, y acquièrent une probabilité croissante avec le temps, ce qui veut
dire qu'il s'en produira fatalement) et de consacrer à ces questions des études particulières dans ce
bulletin.
Il nous faut seulement nous arrêter14 sur les remèdes que propose Sakharov, et qui sont pitoyablement
inadéquats. « La stratégie de la coexistence pacifique », écrit-il, « représente un contrepoids efficace à la

13
« La liberté intellectuelle en U.R.S.S. et la coexistence », Gallimard éditeur, 1969.
14
En laissant de côté la dénonciation éloquente et pertinente que fait Sakharov des persécutions en cours en U.R.S.S. contre la
nouvelle opposition et du processus de restalinisation engagé par le Kremlin — bien que ce soit naturellement ces passages
qui lui aient valu de subir lui-même la répression.

50
politique de l'escalade... TOUT ÊTRE DOUÉ DE RAISON » (souligné par nous) « qui se trouve à deux doigts
du désastre, s'efforce en premier lieu de l'éviter, et ce n'est qu'après y avoir réussi qu'il songe à satisfaire
ses autres besoins. Pour échapper à la catastrophe, l'humanité doit surmonter ses divisions ». Ce qui
l'amène à proposer des solutions du genre de celle qui consiste à demander que l'on se soucie d'abord
de « l'intérêt général » en matière de relations internationales, à réclamer des grandes puissances
qu'elles consacrent pendant quinze ans 20 % de leur revenu national à l'assistance aux pays arriérés, à
prévoir une évolution pacifique convergente de la société en U.R.S.S. et aux États-Unis, etc.
Ce qui est significatif, ce n'est pas seulement l'abandon complet de la théorie élaborée par Marx, des lois
qui, selon ce dernier, régissent le monde actuel, mais que cet oubli aille manifestement de soi pour
Sakharov, sans qu'il prenne même la peine de tenter de réfuter cette théorie, ces lois, d'en montrer le
caractère à ses yeux non scientifiques. On comprend que Sakharov, comme il le dit lui-même, soit
vivement critiqué par les représentants de la nouvelle opposition communiste en U.R.S.S., comme Roy
Medvedev 15, qui le traite d' « occidentaliste », ou le général Grigorenko 16.

Non, l'histoire n'est pas faite par ce qui se passe dans la tête d'« êtres doués de raison » — elle est faite
par les classes en lutte, et la seule « raison » dont soient douées ces classes, c'est celle de leurs intérêts.
Quand Sakharov écrit : « Une guerre thermonucléaire serait tout autre chose qu'une simple continuation
de la politique par d'autres moyens... ce serait le moyen d'un suicide universel », il oublie précisément que
le dernier mot de la politique de la bourgeoisie à notre époque, c'est la perspective du suicide universel,
que ce soit par la guerre thermonucléaire (et biologique) ou sous les autres formes que Sakharov lui-
même dénonce justement : famine généralisée, pollution irrémédiable du milieu naturel, etc. Il est
étonnant de constater à quel point, apparemment, il est difficile d'assimiler ce fait que souligne Trotsky
: que les phénomènes sociaux sont bien plus comparables à ceux de la biologie qu'à des phénomènes de
raison. Sakharov se comporte comme un médecin qui tenterait de convaincre un malade qu'il n'est pas
raisonnable de laisser des cellules cancéreuses envahir son organisme (ou, au fond, comme Aragon, qui
prétendait donner à l'hérédité biologique des lois conformes à son « gros bon sens » !). Non certes que la
conscience n'ait pas son rôle dans l'Histoire, un rôle décisif — à condition que, là aussi, on se souvienne
qu'on ne peut commander à la nécessité qu'en lui obéissant, en partant de la réalité que décèle dans le
monde actuel l'analyse scientifique, c'est-à-dire de la lutte mondiale entre les classes et de l'unité de
cette lutte, et en œuvrant à donner au combat mondial du prolétariat l'instrument qui lui est
indispensable pour vaincre, l'expression suprême de la conscience dans l'Histoire, la IVe Internationale
à reconstruire.

Une attitude lamentable


Face à l'actuelle offensive générale de la bourgeoisie — aux États-Unis aussi bien qu'en Europe,
répétons-le — contre la recherche scientifique, c'est pourtant, sur la base de la même méthode
empirique que Sakharov, mais sans avoir les mêmes excuses que celui-ci, une attitude particulièrement
lamentable qu'adoptent les savants. Les éditoriaux successifs de la revue Atomes, entre 1968 et 1969,
éclairent assez bien cette attitude.

En juin 1968, Atomes semblait avoir une vue assez réaliste de la situation. « La "base" peut se rasseoir »,
écrivait l'éditorialiste de cette revue. « On lui offre un peu partout des strapontins et même, ici ou là,
quelques fauteuils. Cette redistribution du mobilier national... valait-elle qu'on renvoie le peuple aux urnes
et divers ministres à la campagne ? » II relevait que « la recherche fondamentale fera souvent les frais des

15
Auteur d'un ouvrage de mille pages dactylographiées sur l'origine et l'évolution du stalinisme, que nous ne connaissons
malheureusement pas encore, et d'une lettre à la revue Rommounist, Staline peut-il être qualifié de champion de la classe
ouvrière? dont le livre Samizdat I publie les passages essentiels.
16
Voir dans Samizdat I la lettre de Grigorenko au procureur général de l'U.R.S.S. Nous savons par cette lettre que cette critique
existe, mais nous en ignorons le contenu.

51
dettes les plus criantes », que « les contingences financières ne sont pas négligeables et la dot de la force de
frappe ne suffirait pas à régler la facture de l'Université pour tous », et que « la sélection, qu'on la baptise
carpe ou lapin, est un carrefour truqué où les culs-de-sac se font passer pour de grands boulevards ».
En septembre, la même revue écrivait que même les réalistes « ne peuvent... sous-estimer les menaces
très objectives que la pénurie en moyens matériels et, plus encore, en hommes, font d'avance peser sur les
projets les mieux conçus ».
Mais en janvier 1969, c'est une autre chanson. Sous le titre éloquent Du bon usage des vaches maigres,
on peut lire :

« Que la recherche scientifique soit, cette année, dotée avec parcimonie, il eût été naïf dès l’été dernier de
ne pas le prévoir. Il serait aujourd'hui hypocrite de s'en indigner. (...) »
« Sans s'attarder en regrets inutiles, on peut souhaiter que la pause qui nous est infligée soit mise à profit
et que 1969 ne soit pas seulement une année d'austérité, mais une année de réflexion. (...) Les chercheurs
du secteur public et du secteur privé devraient, d'autre part, si l'on en croit les promesses faites en juin
1968, être associés dans les mois à venir à l'élaboration de notre future politique scientifique. Ils auront
ainsi, dans une certaine mesure au moins, la possibilité de prévenir les erreurs qu'ils étaient auparavant
condamnés à déplorer après coup. Leur concours ne sera sûrement pas de trop si l'on veut, en attendant les
veaux gras de l'expansion, inventer un bon usage des vaches maigres. »
La capitulation est totale. Les chercheurs sont invités à coopérer à la liquidation de la recherche...

Les savants devant leurs responsabilités


Il appartient aux travailleurs scientifiques marxistes d'ouvrir à leurs camarades, à l'ensemble des
hommes de science, une autre voie, non seulement en définissant les mots d'ordre et les moyens d'une
défense efficace de la recherche scientifique menacée, de leur droit au travail et à la qualification, mais
en leur ouvrant les perspectives les plus larges.
Qu'attendent, par exemple, les médecins, et d'abord les plus notoires d'entre eux — qui savent que la
politique gouvernementale en matière de sécurité sociale signifie l'aggravation d'une situation déjà
catastrophique dans le domaine de l'équipement hospitalier et des conditions de travail du personnel
médical et infirmier — pour, au lieu de persister à « parler raison » aux gouvernants, rompre
solennellement toute relation avec un régime qui condamne à mort, faute de reins artificiels, des
milliers d'urémiques qui, chaque année, pourraient être sauvés — des milliers de cardiaques aussi,
faute d'installations convenables, etc. ? A ces brèves indications, les hommes de métier peuvent en
ajouter bien d'autres, ils peuvent établir le dossier — ils l'ont fait, d'ailleurs. Mais qu'attendent-ils pour
dénoncer solennellement un régime qui condamne à mort ceux qui ne peuvent pas payer ? qui fait peser
la menace d'une détérioration inéluctable sur la santé de la masse de la population ?

Qu'attendent les savants, et les plus grands d'entre eux, pour rompre toutes relations avec un régime,
avec toutes les institutions d'un régime qui, liquidant la recherche, entreprenant la liquidation de
l'Université, de l'enseignement technique et en fait de toute l'éducation nationale, porte à l'avenir de la
nation le préjudice le plus grave qu'il soit possible de lui causer ?
Qu'attendent-ils, au lieu de se contenter d'exposer timidement les faits qu'ils connaissent mieux que
personne — qu'en fait ils sont seuls à bien connaître — dans des revues spécialisées, pour dénoncer
solennellement un régime politique et social qui empoisonne, sur une échelle croissante, pour nos
enfants et nos petits-enfants, l'eau des lacs, des rivières (et des océans mêmes) et l'air de l'atmosphère,
l'eau qu'il leur faudra boire, l'air qu'il leur faudra respirer ?

52
Les marxistes placent les savants devant leur responsabilité. Ils ne sont pas la nouvelle avant-garde de
l'humanité. Leur qualité de savants ne leur donne, en politique, aucune compétence particulière. Mais il
leur revient, avec l'autorité immense qui sera alors la leur, de prendre leurs responsabilités — et par là
même leur place dans le combat, aux côtés de la classe ouvrière, pour une société socialiste sans classe,
pour un monde où toute trace d'inégalité, d'antagonismes sociaux aura disparu avec la nécessité de
« gagner son pain à la sueur de son front », où l'humanité, échappant à l'aliénation sous toutes ses for-
mes, pourra enfin se consacrer aux véritables « problèmes humains », où, comme le disait Trotsky, on
croisera des Einstein et des Goethe à tous les coins de rue. Utopie ? C'est au contraire la seule
perspective réaliste. Nous essaierons de l'esquisser dans la dernière partie de cette étude ; en la
rédigeant, cette partie a pris en effet une telle ampleur, s'étendant,
par exemple, à certains aspects de la littérature de science-fiction comme aux perspectives réelles
qu'ouvre le développement récent des sciences à une société rationnelle, à une économie planifiée, à la
perspective du dépérissement de la division du travail, y compris la séparation traditionnelle, surtout
en France, entre « l'esprit de finesse » et « l'esprit de géométrie », entre « science » et « art », conçus
comme deux mondes clos et antagonistes..., qu'il ne nous a pas été possible de l'achever pour ce
numéro. Nous nous en excusons.

G. BLOCH.

53
SCIENCE, LUTTE DES CLASSES ET RÉVOLUTION
(3e partie)

De la "révolution scientifique" au "capitalisme monopoliste d'état"


par Gérard BLOCH

Les circonstances ont considérablement retardé la publication de la dernière partie de ce texte


(dont les deux premières parties ont paru dans Études marxistes n" 5-6, et 7-8). Dans
l'intervalle, les élucubrations, que leurs auteurs se plaisent sans doute à baptiser scientifiques »
alors qu'elles mériteraient plutôt le qualificatif de scientomaniaques, se sont multipliées,
particulièrement à l'occasion du 19' congrès du P.C.F.

Avec une désespérante monotonie, des nuances de détail et les réserves verbales habituelles, elles
reprennent toutes, en le soumettant à des modulations diverses, le même leitmotiv que nous avons
analysé précédemment ; elles prennent pour prétexte le développement des sciences et des techniques,
dont elles font le facteur décisif de l'histoire de notre temps et qu'elles identifient frauduleusement à un
prétendu développement vertigineux des forces productives de l'humanité, pour affirmer le caractère
périmé des thèses « classiques » du marxisme sur la nécessité de la révolution prolétarienne, et
défendre la possibilité d'un passage pacifique, réformiste, voire quasi automatique, au socialisme ; tout
cela, bien entendu, accompagné d'innombrables coups de chapeau au marxisme, d'innombrables
références aux contradictions du capitalisme, contradictions bien entendu croissantes — alors que, par
ailleurs, le prétendu développement prodigieux des forces productives dont ils se font les hérauts
devrait signifier, à moins de renoncer totalement à l'A.B.C. du matérialisme historique, un
développement ascendant non moins prodigieux de la culture et de la civilisation, et, par conséquent,
l'atténuation de toutes les contradictions de la société, sinon leur disparition.

Développement illimité du P.S.U.


C'est ainsi que le P.S.U., dans les thèses adoptées par son récent congrès de Dijon, prend pour point de
départ l'affirmation que le capitalisme « est caractérisé par une tendance au développement illimité des
forces productives, sans tenir compte des limites que lui opposent les rapports de production existants, et
DONC (! ?) [les majuscules sont de nous] par un accroissement des contradictions à tous les niveaux,
économique, politique, culturel ».
Ces braves gens ne semblent pas réaliser que si les forces productives peuvent connaître un
développement « illimité » sans tenir compte des « limites » que leur opposent les rapports de
production capitalistes, si donc ces « limites » ont pour trait caractéristique qu'elles ne limitent pas...
c'est que le capitalisme lui-même est susceptible d'un développement illimité, et la perspective du
socialisme une utopie.
Mais ne le réalisent-ils vraiment pas ? Ils écrivent quelques lignes plus loin, après avoir proclamé qu'il
n'y aura plus de crise économique du type de 1929 (M. Nixon aimerait assez en être aussi certain), que,
si la « nature » du capitalisme n'a pas changé [bien sûr, bien sûr !], ses « modalités de fonctionnement »
ne sont plus les mêmes : « L'élargissement de la consommation de masse individuelle et même collective...
est devenu une nécessité vitale. C'est pourquoi le capital assisté de l’État doit veiller à une croissance
économique relativement rapide... »

54
On comprend la conclusion qui suit, selon laquelle le capitalisme, « condamné à une perpétuelle fuite en
avant », est « susceptible d'être renversé » [donc susceptible aussi de ne pas l'être], parce que — admirez
la force de l'argument l — il a des « limites structurelles qui en font un mode de production PARTICULIER
» (sic) [les majuscules sont de nous].
Que l'économie du pays capitaliste le plus puissant, les États-Unis, soit, à l'heure actuelle, pratiquement
stagnante ne semble pas avoir ému les auteurs de ces « thèses ». Sans doute, là-bas, le capital et son État
ne sont-ils pas au courant de leur devoir, tel que les sages du P.S.U. l’ont défini : de « veiller à une
croissance économique relativement rapide » ...

Quant à la place déterminante du militarisme dans l'économie capitaliste actuelle, il est proprement
stupéfiant, quoique, à la réflexion, logique, de constater que ces thèses l'ignorent superbement. Les
textes staliniens que nous examinerons ensuite font d'ailleurs exactement la même chose !
Il est vrai que, pour le P.S.U., le « courant socialiste » doit rassembler, non ceux qui luttent pour la
destruction de la propriété privée, capitaliste, des moyens de production — mais bien ceux qui « sont
exclus de tout pouvoir effectif sur les décisions de production », et que son objectif n'est pas la destruction
de l'État bourgeois, mais bien la « transformation du pouvoir central », sans laquelle, sommes-nous
heureux d'apprendre, « la conquête du pouvoir au niveau des collectivités décentralisées et des unités de
production resterait illusoire ou éphémère ».
Quelques strapontins pour le P.S.U., une participation aux « décisions de production » pour les cadres et
les techniciens, voilà finalement à quoi se réduit la « stratégie globale » de ce parti « visant à la conquête
du pouvoir à tous les niveaux de la décision économique et politique », la « conquête du pouvoir » dans le
cadre de l'État capitaliste dûment préservé, « transformé » et « démocratisé », bien entendu. Aussi bien
écrivent-ils sans rougir que « la transformation radicale de la société est devenue la condition nécessaire
du progrès matériel », après avoir affirmé que ce même « progrès matériel » caractérisait le capitalisme !
Contradiction ? Non. Tout simplement « l'alternative socialiste » n'en est pas une.

La science à la sauce stalinienne


Le numéro de janvier-février 1970 de la revue stalinienne Économie et politique porte comme titre
général, sur la couverture : « Science, production et lutte révolutionnaire ». Coïncidence ? Voire. Ou la
rédaction d'Économie et politique nous a-t-elle lu ? Qui sait ? L'éditorial ne nous apprend-il pas que cette
estimable revue se livre à « un effort de recherche scientifique plus indispensable que jamais aux luttes
révolutionnaires » [et comment! Rrrévolutionnaires, les petits-bourgeois français le sont toujours avec
plus de « r » que personne, comme l'a noté Trotsky], « révolutionnaires », donc, « pour la démocratie
avancée, économique et politique » [ici le souffle manque] « ET [les majuscules sont de nous] pour le
socialisme » ? [Surtout, surtout, n'oublions pas le socialisme !] Cet « effort de recherche scientifique » est
d'ailleurs digne du plus grand éloge, car il « approfondit l'étude du développement actuel des forces
productives, montrant comment la révolution scientifique et technique amorcée aggrave les antagonismes
inhérents aux rapports de production capitalistes ». Écoutez, écoutez ! comme on dit, dans les instants
d'émotion, au parlement anglais. Le développement actuel des forces productives — compatible avec le
capitalisme actuel, puisque se produisant dans le cadre de ce régime — en aggrave les contradictions...
On croirait entendre les thèses du P.S.U.
On nous dira peut-être que, comme l'a souligné notamment le Manifeste communiste, le régime
capitaliste a développé les forces productives, qu'il les a même développées incomparablement plus et
plus vite qu'aucun régime social qui l'ait précédé... Pourquoi, dans ce cas, les forces productives ne
pourraient-elles continuer à se développer dans le cadre de ce régime ?
Effectivement, le capitalisme a commencé, pendant de nombreux siècles, à se développer et à
développer les forces productives dans les pores de la société féodale, la faisant finalement éclater et

55
créant les conditions de la révolution bourgeoise et d'un développement plus rapide des forces
productives. Le capitalisme était alors progressiste, et le développement des forces productives qu'il a
impulsé créait les prémisses matérielles indispensables — y compris la classe ouvrière — sans
lesquelles le socialisme n'était qu'une utopie, un rêve généreux de philosophes et de poètes. Cette
époque historique s'est terminée, en même temps que la première moitié du XIXe siècle, lorsque, sur la
base même de ces prémisses, est né le socialisme scientifique, expression théorique des premières
luttes du mouvement ouvrier et de la conscience que prenait le prolétariat de sa mission historique.
Une nouvelle époque a commencé, où le capitalisme est devenu relativement réactionnaire, c'est-à-dire
qu'il développait encore les forces productives (donc toute la culture, toute la civilisation), mais que, si
le prolétariat avait pris le pouvoir en Europe dès 1848, le développement des forces productives se
serait poursuivi sur un rythme incomparablement plus rapide.
À partir du début de ce siècle, le capitalisme atteint son stade suprême, celui de l'impérialisme. Le
développement — même freiné et retardé — des forces productives n'est plus compatible avec le mode
de production capitaliste. Le capitalisme est désormais absolument réactionnaire. La transformation des
forces productives en forces destructives se manifeste pour la première fois sur une immense échelle
avec la première guerre mondiale (1914-1918). L'impérialisme, c'est, comme l'écrit Lénine, « la
réaction sur toute la ligne ». C'est précisément pourquoi l'époque de la révolution prolétarienne
mondiale est commencée en Russie en 1917. La formation de l'Internationale communiste, parti
mondial de la révolution, n'a pas d'autre signification.
Lénine et les fondateurs de l'I.C. se sont-ils trompés ? Le capitalisme, à son stade impérialiste, n'était-il
encore que relativement réactionnaire ? Ou encore l'impérialisme n'était-il pas le « stade suprême »
(Lénine) du capitalisme ? Celui-ci est-il entré dans un nouveau stade, où il n'est de nouveau plus que
relativement réactionnaire, et qui n'est donc plus l'époque de la révolution prolétarienne mondiale,
seule alternative à la chute dans la barbarie ou l'anéantissement thermonucléaire ? Tel est le sens de la
discussion sur les forces productives.

Un "aspect des choses"...


Mais revenons à Économie et politique. Examinons maintenant l'article leader de cette revue, la
contribution d'un certain Claude Vernay à « l'effort de recherche scientifique plus indispensable que
jamais» que l'on sait, intitulée Le développement actuel des forces productives.

Il commence par ces lignes :


« Pour que la production se déroule, il faut des instruments de travail ; il faut des matériaux, de l'énergie ;
il faut disposer de la terre et du sous-sol. Il faut AUSSI [les majuscules sont de nous] que LES HOMMES
[idem] soient préparés à cette production, c'est-à-dire formés, éduqués, et aussi organisés d'une certaine
façon. C'est cet ASPECT DES CHOSES [idem] qu'on désigne par l'expression de "forces productives". »
Ainsi, les forces productives sont un « aspect des choses ». On aurait tort de voir dans cette formulation
une simple manifestation de ce que l'auteur, épuisé par le fameux « effort de recherche scientifique », ne
parvient plus à trouver ses mots. Qu'il ne manie sa langue maternelle qu'avec bien des peines, c'est
visible. Mais les lignes que nous venons de lire n'ont rien de fortuit. Si, pour le stalinien Vernay, les
forces productives de l'humanité sont un « aspect des choses », c'est qu'il se place du point de vue de ce
néo-scientisme que nous avons analysé plus haut, dans la première partie de cette étude.
Les forces productives, dans leur réalité historique et sociale, intègrent, certes, trois éléments.

En premier lieu, l'élément naturel, ressources de l'atmosphère, du sol et du sous-sol, cours d'eau, lacs et
mers, climats, etc., qui existait.

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On nous dira peut-être que, comme l'a souligné notamment le Manifeste communiste, le régime
capitaliste a développé les forces productives, qu'il les a même développées incomparablement plus et
plus vite qu'aucun régime social qui l'ait précédé... Pourquoi, dans ce cas, les forces productives ne
pourraient-elles continuer à se développer dans le cadre de ce régime ?
Effectivement, le capitalisme a commencé, pendant de nombreux siècles, à se développer et à
développer les forces productives dans les pores de la société féodale, la faisant finalement éclater et
créant les conditions de la révolution bourgeoise et d'un développement plus rapide des forces
productives. Le capitalisme était alors progressiste, et le développement des forces productives qu'il a
impulsé créait les prémisses matérielles indispensables — y compris la classe ouvrière — sans
lesquelles le socialisme n'était qu'une utopie, un rêve généreux de philosophes et de poètes. Cette
époque historique s'est terminée, en même temps que la première moitié du me siècle, lorsque, sur la
base même de ces prémisses, est né le socialisme scientifique, expression théorique des premières
luttes du mouvement ouvrier et de la conscience que prenait le prolétariat de sa mission historique.
Une nouvelle époque a commencé, où le capitalisme est devenu relativement réactionnaire, c'est-à-dire
qu'il développait encore les forces productives (donc toute la culture, toute la civilisation), mais que, si
le prolétariat avait pris le pouvoir en Europe dès 1848, le développement des forces productives se
serait poursuivi sur un rythme incomparablement plus rapide.
À partir du début de ce siècle, le capitalisme atteint son stade suprême, celui de l'impérialisme. Le
développement — même freiné et retardé — des forces productives n'est plus compatible avec le mode
de production capitaliste. Le capitalisme est désormais absolument réactionnaire. La transformation des
forces productives en forces destructives se manifeste pour la première fois sur une immense échelle
avec la première guerre mondiale (1914-1918). L'impérialisme, c'est, comme l'écrit Lénine, « la réaction
sur toute la ligne ». C'est précisément pourquoi l'époque de la révolution prolétarienne mondiale est
commencée en Russie en 1917. La formation de l'Internationale communiste, parti mondial de la
révolution, n'a pas d'autre signification.

Lénine et les fondateurs de l'I.C. se sont-ils trompés ? Le capitalisme, à son stade impérialiste, n'était-il
encore que relativement réactionnaire ? Ou encore l'impérialisme n'était-il pas le « stade suprême »
(Lénine) du capitalisme ? Celui-ci est-il entré dans un nouveau stade, où il n'est de nouveau plus que
relativement réactionnaire, et qui n'est donc plus l'époque de la révolution prolétarienne mondiale,
seule alternative à la chute dans la barbarie ou l'anéantissement thermonucléaire ? Tel est le sens de la
discussion sur les forces productives.

Un "aspect des choses"...


Mais revenons à Économie et politique. Examinons maintenant l'article leader de cette revue, la
contribution d'un certain Claude Vernay à « l'effort de recherche scientifique plus indispensable que
jamais » que l'on sait, intitulée Le développement actuel des forces productives.
Il commence par ces lignes :
« Pour que la production se déroule, il faut des instruments de travail ; il faut des matériaux, de l'énergie ;
il faut disposer de la terre et du sous-sol. Il faut AUSSI [les majuscules sont de nous] que LES HOMMES
[idem] soient préparés à cette production, c'est-à-dire formés, éduqués, et aussi organisés d'une certaine
façon. C'est cet ASPECT DES CHOSES [idem] qu'on désigne par l'expression de "forces productives". »
Ainsi, les forces productives sont un « aspect des choses ». On aurait tort de voir dans cette formulation
une simple manifestation de ce que l'auteur, épuisé par le fameux « effort de recherche scientifique », ne
parvient plus à trouver ses mots. Qu'il ne manie sa langue maternelle qu'avec bien des peines, c'est
visible. Mais les lignes que nous venons de lire n'ont rien de fortuit. Si, pour le stalinien Vernay, les

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forces productives de l'humanité sont un « aspect des choses », c'est qu'il se place du point de vue de ce
néo-scientisme que nous avons analysé plus haut, dans la première partie de cette étude.
Les forces productives, dans leur réalité historique et sociale, intègrent, certes, trois éléments.

En premier lieu, l'élément naturel, ressources de l'atmosphère, du sol et du sous-sol, cours d'eau, lacs et
mers, climats, etc., qui existait avant l'homme et constitue l'objet de son activité productive ; seul cet
élément naturel peut être qualifié de « choses », « choses en soi » que l'homme, par son travail,
s'approprie et transforme en « choses pour nous », comprises, dominées, utilisées.
En second lieu, les moyens de travail, instruments, machines, objets matériels, produits du travail
humain, dans le cadre de rapports sociaux déterminés ; ces « forces productives matérielles » ne sont
déjà plus des choses ; pour les analyser, les connaissances techniques ne suffisent pas ; les lois de la
technologie n'en déterminent pas seules la nature ; non seulement dans l'emploi qui en est fait, mais
dans leur nature même, dans leur être, s'inscrivent les rapports sociaux au sein desquels elles ont été
produites, et le caractère antagonique de ces rapports sociaux, du mode de production qu'ils
caractérisent, de la division du travail que ce mode de production a développée et qui est elle-même
modelée par la division en classes de la société, par la lutte irréconciliable entre les classes adverses.
Les forces productives qui se sont développées sous le capitalisme manifestent ainsi leurs traits
spécifiques, d'une part, par leur tendance à se transformer en forces destructives, d'autre part, par le
caractère parcellaire du travail, la spécialisation poussée à l'extrême, si bien que personne n'a de vue
d'ensemble, et encore bien moins de contrôle, de l'appareil de production de la société, même sous son
aspect technique. Personne, non seulement ne le maîtrise (il faudrait pour cela exproprier les
possesseurs privés des moyens de production) mais même ne peut élaborer les concepts théoriques qui
seront nécessaires à cette maîtrise, lorsque la révolution socialiste en aura créé les conditions sociales.
Le troisième élément des forces productives, et qui est décisif, c'est l'homme, « la classe ouvrière,
principale force productive de la société », pour reprendre l'expression souvent citée mais peu comprise
de Marx. Sans les travailleurs manuels et intellectuels qui savent mettre en mouvement les forces
productives matérielles, sans la culture, la science, la technique produite par l'humanité au cours de son
développement historique et transmise de génération en génération, la nature n'est plus qu'une
étrangère redoutable, les forces productives matérielles accumulées, comme les bibliothèques où
s'entasse le savoir, qu'un immense cimetière.
Ces trois éléments sont inextricablement liés : pour paraphraser ce qu'écrit Marx du capital, les forces
productives ne sont pas des « choses », mais un complexe de rapports sociaux au sein desquels elles sont
mises en mouvement par les travailleurs. En faire des « choses », c'est faire de leur développement
historique un mécanisme fatal, automatique, un phénomène aussi extérieur à l'humanité que l'évolution
des galaxies ou la naissance et la mort des étoiles ; c'est soustraire le facteur décisif de l'histoire, l'acquis
essentiel de trois millions d'années de préhistoire et de dix mille années d'histoire à l'emprise de ce qui,
pour les marxistes, est le ressort de l'histoire, la conscience, la lutte de la 'classe ouvrière, « l'homme
vivant et agissant » ; c'est, une fois de plus, expulser l'homme de l'histoire de l'homme, le réduire au rôle
d'observateur impuissant de phénomènes sur lesquels il ne peut rien. C'est renoncer à la lutte pour la
révolution prolétarienne, en s'en remettant à la force des choses (d'autres disent : à la divine
providence), à la « révolution scientifique », du soin de préparer l'avenir. C'est rendre impuissante,
chloroformer la classe qui tient entre ses mains le sort de l'humanité.

...étudiées en "elles-mêmes"
On pensera peut-être que les trois mots « aspect des choses » ne sont pas une base suffisante pour les
conclusions que nous en tirons. Mais tout le reste de l'article les confirme. C'est ainsi que nous allons
voir Claude Vernay parler de la formation, de l'éducation et de l'organisation des « hommes » en général,

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en oubliant que ces hommes sont divisés en classes, et que cette division en classes détermine les traits
fondamentaux de leur formation, de leur éducation et de leur organisation, et le voir ajouter :
« On va étudier les forces productives "en elles-mêmes". Mais tout va nous montrer constamment
l'importance décisive des rapports de production dans le développement, l'orientation, la nature même des
forces productives. »

Autrement dit, on ne peut étudier les forces productives en elles-mêmes : c'est pourquoi on va le faire.
La même méthode présidera aux développements qui suivent (de même qu'à d'innombrables textes
analogues) : le développement de la science et de la technique est identifié à un prétendu
développement des forces productives. Bien sûr, il y a d'importants aspects « sociaux » au problème,
bien sûr les contradictions du capitalisme s'aggravent (de la lutte de la classe ouvrière il n'est, il est vrai,
pas question) —mais considérons la science et les forces productives « pour elles-mêmes » : elles se
développent rapidement. Donc, on peut, sans détruire l'État bourgeois ni les rapports sociaux
capitalistes, marcher (par des moyens « révolutionnaires », bien sûr) à la « démocratie avancée ».
C'est ainsi que Claude Vernay, après nous avoir appris que le « caractère social des moyens de production
» qui « caractérise le capitalisme » entre en contradiction avec la propriété de ces mêmes moyens, que
« le progrès technique ne cesse de mettre à la disposition de la société des sources de développement
toujours nouvelles et inépuisables », déplore que le capitalisme « limite... freine... dévoie... » ces
possibilités. Il ne les bloque pas, les forces productives se développent quand même, mais, avec le
socialisme, elles se développeraient plus et mieux. « ... L'automatisation de la production matérielle, écrit
encore notre auteur, annonce une nouvelle époque historique dans le développement des forces
productives » [c'est Vernay qui souligne — et sans aucune référence à la nécessité ou à l'utilité de la
révolution socialiste pour cette « nouvelle époque historique »]. Toutefois « toute la politique actuelle
montre que l'automation n'est actuellement que ce que le régime capitaliste lui permet d'être », car « le
progrès technique ne saurait décider seul de l'EVOLU-TION [les majuscules sont de nous] des rapports
sociaux. Comme on le sait, la réalisation effective de la révolution technologique n'en est qu'à ses premiers
pas. »
Glanons encore au passage cette perle, particulièrement savoureuse à un moment où la bourgeoisie
française a entrepris la liquidation de la recherche scientifique, la démolition de l'Université, s'attaque à
la santé publique, etc. :

« ... Le capital doit susciter une masse croissante de travail intellectuel pour subsister. C'est d'abord celui
des enseignants, de plus en plus nombreux, nécessaires à une élévation du niveau culturel et technique des
travailleurs. C'est celui des hommes de science, dont l'activité est vitale pour le développement des
connaissances, et, par-là, indirectement, de la production et de toute la société. D'autres catégories encore
(travailleurs de la culture, de la santé, etc.) se développent nécessairement. »
Après la grève des étudiants en médecine, qui n'étaient pas au courant que leur « catégorie » se
développait nécessairement, après la réduction du nombre de postes aux divers concours de
recrutement d'enseignants, après les protestations que le P.C.F. lui-même s'est senti obligé d’émettre
contre le budget de l'éducation nationale, etc., tout commentaire serait superflu.
Naturellement, il y a aussi la contrepartie : « Le capitalisme ne cesse de freiner ce développement... pris
entre sa tendance à déqualifier le travail [tiens, tiens !] et la nécessité à long terme de développer les
forces productives, le capital multiplie les contradictions », et ainsi de suite à perte de vue. Il faut bien
soutenir la réputation « révolutionnaire » du P.Ç.F. Il le faut d'autant plus en ce moment qu'il importe de
pouvoir condamner Garaudy là où il est le plus faible, c'est-à-dire là où il se borne à exposer de manière
conséquente les thèses mêmes du P.C.F. sur les changements subis par le capitalisme, la croissance des
forces productives, l'importance nouvelle des intellectuels, etc., pour ne pas avoir à débattre avec lui de

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sujets plus délicats tels que la Tchécoslovaquie, l'amicale visite faite par le mouchard Etienne Fajon à
son ami le stalinien Bilak pour lui fournir des matériaux contre Dubcek, le rôle de la bureaucratie du
Kremlin, etc.
Cette indispensable contrepartie, ou plutôt cette indispensable opération de camouflage, conduit
naturellement à d'innombrables contradictions partielles, déviations, confusions, etc., sur lesquelles il
ne nous est pas possible de nous attarder en détail. C'est ainsi que, selon Claude Vernay, comme nous
l'avons vu, « la révolution technologique n'en est qu'à ses premiers pas », alors que les thèses du 19°
congrès du P.C.F. montrent carrément (thèse 10) le « capitalisme monopoliste confronté aux exigences de
la révolution scientifique et technique », considérée comme accomplie, tandis que, pour Vernay, elle
n'était qu'une « possibilité » ouverte par l'automation. C'est ainsi que les mêmes thèses écrivent
froidement, comme Vernay qui n'a fait que les recopier (thèse 8) ) : « Le nombre des ingénieurs, cadres et
techniciens, des enseignants, des chercheurs, des intellectuels de toutes disciplines, dont l'activité est de
plus en plus nécessaire au développement économique, social et culturel, va s'accroissant », le
« développement économique, social et culturel » pouvant, notons-le bien, être considéré en soi,
indépendamment du caractère capitaliste du mode de production, donc du caractère de classe de
l'économie, de la société, de la culture : pour les auteurs des « Thèses » il s'agit manifestement là d'un
« aspect des choses », comme le sont les forces productives pour l'estimé Vernay — ce qui ne les
empêche pas de constater avec mélancolie à la thèse 5 que « la recherche scientifique civile, plus
particulièrement la recherche fondamentale, est menacée d'une asphyxie [il ne s'agit, notons-le bien, que
d'une « menace »] qui PORTERAIT tort [les majuscules sont de nous — notez bien le conditionnel] tant
au progrès économique [au progrès de l'économie capitaliste] qu'à l'indépendance nationale ». Ah ! si les
capitalistes, dans leur propre intérêt, dans l'intérêt même du développement de LEUR économie, de
LEUR société, de LEUR culture, pardon, de l'économie nationale, de l'indépendance nationale, voulaient
bien suivre nos conseils ! En un mot, la « démocratie avancée », c'est le capitalisme intelligent, ayant pris
conscience de ses intérêts véritables...
Que nos staliniens considèrent donc la « révolution scientifique et technique » comme accomplie (comme
le font les Thèses du 19e congrès du P.C.F., non seulement la thèse 8 déjà citée, mais aussi bien la thèse
41) , ou que l'on répète sur tous les tons qu'elle « s'amorce » (Économie et politique, n° 188 de mars
1970, sous la plume de Guy Besse I , et que l'erreur de Garaudy est de raisonner comme si elle « avait
déjà donné son plein », qu'elle « n'est qu'à ses débuts, ce qui permet de considérer comme totalement
inconsistantes les conclusions (comme celles de Garaudy) selon lesquelles on en serait déjà à un stade très
avancé de ce développement, avec toutes les conséquences sociales et politiques qui en découleraient »
(idem, p. 42, sous la plume de Pierre Bourtayre) — la thèse fondamentale des révisionnistes, qu'il
s'agisse des staliniens ou des centristes, est toujours la même : la science joue, dans la société actuelle,
un rôle nouveau ; les forces productives croissent rapidement, c'est pourquoi le capitalisme a changé de
nature. Il est devenu le néo-capitalisme, selon la terminologie des centristes (notamment d'Ernest
Mandel), ou le capitalisme monopoliste d'État, selon la terminologie stalinienne. C'est pourquoi la
mission historique de la classe ouvrière n'est plus de détruire de fond en comble l'État bourgeois et
d'instaurer sur ses ruines l'État ouvrier des conseils. C'est pourquoi le problème qui se pose aujourd'hui
est autre : c'est celui de la révolution à l'Université (le P.S.U., les pablistes) — pardon, de la réforme
démocratique de l'Université (les staliniens) — du pouvoir ouvrier dans l'entreprise, de l'association
des travailleurs aux « décisions de production » (les centristes) — pardon, de « l'union des forces
ouvrières et démocratiques », de la « participation réelle des citoyens à la définition et à l'application d'une
politique de progrès économique, social et culturel » (thèse 16 du 19e congrès du P.C.F.) dans le cadre
d'une « démocratie avancée ouvrant la voie au socialisme ». La « démocratie avancée », somme toute,
c'est l'avatar ultime de la théorie des « siècles de transition entre le capitalisme et le socialisme » au nom
de laquelle, il y a 19 ans bientôt, Michel Pablo a entrepris, avec ses complices Ernest Mandel et Pierre
Frank, de liquider la IV° Internationale fondée par Trotsky en rejetant au rang des vieilles lunes son

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programme, le programme du marxisme, qui procède de la constatation que « les forces productives ont
cessé de croître ».

Une démocratie fort avancée


La « démocratie avancée », nous disent les Thèses du 19e congrès, mettra en œuvre d'importantes
réformes à la fois dans les domaines politique et économique pour limiter progressivement et
systématiquement l'emprise des monopoles sur la nation... Le P.C.F. considère la démocratie politique,
économique et sociale comme une CREATION CONTINUE » [les majuscules sont de nous]. L'EVOLUTION
PERMANENTE, en quelque sorte... Tout ce conte de fées s'accomplirait, bien entendu, sous la houlette
de l'État bourgeois, dont le formidable appareil répressif resterait intact — dans le cadre du mode de
production capitaliste, puis- qu'il n'est pas question d'exproprier les capitalistes, mais seulement des
fameuses « nationalisations démocratiques », consistant à remettre à l'État capitaliste (démocratique,
bien entendu, et même avancé, tout comme certains fromages), qui en possède déjà un certain nombre
(S.N.C.F., E.D.F., Renault...), la propriété de nouvelles entreprises, tant et si bien que « dans les conditions
de notre temps », le P.C.F. « estime possible que le passage de la France au socialisme revête une forme
pacifique ».
Les Thèses, il est vrai, se gardent bien de poser le problème de la nature de classe de l'État et de
l'économie sous le régime de la « démocratie avancée ». Mais les rédacteurs d'Économie et politique, eux,
n'ont peur de rien. Par la plume de Patrice Grevet (n° 188 de mars 1970, pp. 21 et suivantes), ils
s'interrogent : « À quel moment se situe le bond révolutionnaire entre capitalisme et socialisme ? » Et ils
répondent : NULLE PART. Écoutez plutôt :
« Le projet de thèses montre bien que la démocratie avancée n'est pas encore le socialisme » (Mais l'auteur
écrit plus loin : « Ce n'est pas une phase du mode de production capitaliste », mais, plus haut, page 15 de
la même revue, Jacques Brière nous enseigne qu' « il faut, avant tout, ne pas considérer celle-ci comme...
une sorte de "système nouveau" que nous introduirions entre le capitalisme et le socialisme, quelque chose
qui ne serait ni l'un ni l'autre, tout en étant un peu l'un et l'autre [la « démocratie avancée » ne se situe
donc ni dans le cadre du capitalisme, ni dans le cadre du socialisme, ni entre les deux !] et donc que le
bon révolutionnaire ne se situe pas encore au début de la démocratie avancée. Se situe-t-il à la fin ? Il me
semble au contraire que le bond révolutionnaire couvre toute [souligné dans le texte] la période de
démocratie avancée [essayez donc de bondir pendant toute une période ! Le grand bond en avant, peut-
être ?], que la démocratie avancée est une forme, parmi d'autres historiquement définies, de la transition
révolutionnaire [avec combien de « r » ?] entre capitalisme et socialisme [c'est toujours l'illustre Grevet
qui souligne]. »
Notre héroïque Grevet s'interroge encore sur « la nature des rapports de production » dans la
démocratie avancée, pour répondre avec fermeté : « Il y aurait,- pendant la démocratie avancée, une
combinaison nécessairement instable [gare à l'explosion !] de rapports de production, caractéristique
d'une période de transition » — et sur « le contenu de classe de l'État pendant la démocratie avancée » [la
question à 128.000 dollars au moins !], qui « sera nécessairement l'objet d'une lutte de classes acharnée »,
car « il ne s'agit pas encore de l'État socialiste », mais « pas non plus de l'État bourgeois ». On voit où mène
la « révolution scientifique et technique » dès « ses premiers pas » !
Et ce Grevet-là est aujourd'hui occupé, avec ses complices en falsification du marxisme, à célébrer le
100e anniversaire de la naissance de l'homme qui, à la veille de la révolution d'Octobre, écrivait :
« La déformation "kautskyste" du marxisme est beaucoup plus subtile. "Théoriquement", on ne conteste ni
que l'État soit un organisme de domination de classe ni que les antagonismes de classes soient
inconciliables. Mais on perd de vue ou on estompe le fait suivant : si l'État est un produit des antagonismes
de classes inconciliables, ... il est clair que l'affranchissement de la classe opprimée est impossible, non

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seulement sans une révolution violente, mais aussi sans la suppression [souligné dans le texte] de
l'appareil du pouvoir d'État qui a été créé par la classe dominante... »
Et, plus loin :

« Selon Marx et Engels, la classe ouvrière ne peut pas simplement s'emparer de la machine d'État toute
prête et la mettre en marche pour la faire servir à ses propres fins ... L'interprétation courante, vulgaire, de
la fameuse formule de Marx ... est que Marx aurait souligné dans ce passage l'idée de l'évolution lente, par
opposition à la prise du pouvoir, et ainsi de suite. En réalité, c'est le contraire qui est vrai [souligné dans
le texte]. L'idée de Marx est que la classe ouvrière doit briser, démolir h machine d'État [idem]... c'est la
condition PREALABLE [les majuscules sont de nous] de toute révolution populaire, ... la condition
préalable de la libre alliance des paysans pauvres et des prolétaires. » Et encore : « De 1852 à 1891, durant
quarante années, Marx et Engels ont enseigné au prolétariat qu'il doit briser la machine d'État. Or
Kautsky, en 1899... escamote [souligné dans le texte] sur ce point la question de savoir s'il faut briser cette
machine, en lui substituant celle des formes concrètes de cette démolition. »
L'auteur des lignes qu'on vient de lire n'aurait pas été particulièrement surpris, il est vrai, de voir les
Grevet, Marchais et autres Fajon se réclamer de lui pour trahir cyniquement ses enseignements.
N'avait-il pas écrit au début de la même brochure, de l'État et la révolution, ces lignes justement
fameuses :
« Du vivant des grands révolutionnaires, les classes oppressives les récompensent par d'incessantes
persécutions ; elles accueillent leur doctrine, par la plus sauvage fureur, par la haine la plus farouche, par
les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d'en faire des
icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d'entourer leur nom d'une certaine gloire, afin de
consoler les classes opprimées et de les mystifier ; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son
contenu, on l'avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire. »

Une autre falsification


Il nous faut ici parler un peu d'une autre falsification dont Lénine fait l'objet : celle relative au
« capitalisme monopoliste d'État », dont le malheureux Grevet nous dit : « Au centre do l'analyse concrète
de la situation de la France en 1970 [par les thèses du 19e congrès du P.C.F.], il y a toute la richesse des
travaux développés par notre parti sur le C.M.E. ... Le C.M.E., phase ultime du mode de production
capitaliste, est UNE TOTALITE ORGANIQUE QUI AFFECTE LES RAPPORTS DE PRODUCTION, L'ETAT, LES
IDEOLOGIES [les majuscules sont de nous] ... Ainsi la spécificité principale, pas la seule [sic], de la
démocratie avancée... c'est de partir du capitalisme devenu C.M.E.. »
Et Claude Vernay, que nous avons eu bien tort d'oublier un peu, n'écrivait-il pas que « LE CAPITALISME
MONOPOLISTE D'ETAT, FAISANT SUITE AU MONOPOLISME SIMPLE, AU SENS DE L'IMPERIALISME,
AYANT DEVELOPPE D'ENORMES FORCES PRODUCTIVES NOUVELLES, EST LA PHASE ULTIME DE LA
SOCIETE CAPITALISTE, L'ANTICHAMBRE DE LA SOCIETE SOCIALISTE. IL PREPARE LES BASES
MATERIELLES D'UNE SOCIETE NOUVELLE ET LE PASSAGE A CETTE SOCIETE NE POURRA SE FAIRE
QUE SUR LA BASE DES CONDITIONS SOCIALES QU'IL A CREEES » ? Autrement dit, Lénine s'était
trompé. L'impérialisme n'était pas le stade suprême du capitalisme, l'époque de la révolution
prolétarienne. Grâce au rôle nouveau joué par la science à notre époque, à l'impérialisme a succédé un
nouveau stade du capitalisme, le « capitalisme monopoliste d'État » (sinon même un nouveau mode de
production supérieur au capitalisme en général). Les forces productives se développent impé-
tueusement. L'analyse socio-économique de Marx et de Lénine étant dépassée, leurs conclusions
politiques ne sont plus valables. La classe ouvrière n'a plus pour tâche de briser, de « faire exploser » la
« machine » de l'État bourgeois. Le recours à une « révolution violente » n'est même plus nécessaire. Le
passage au socialisme se réalisera pacifiquement, par un « processus continu », par une transformation

62
1

graduelle des rapports sociaux et du « contenu de classe de l'État » au moyen de la « démocratie


avancée».
Qu'il s'agisse là du réformisme, du << kauskysme » le plus éculé, c'est assez clair pour tous ceux qui ont
lu, fût-ce superficiellement, l'État et la révolution. Que cela soit chaque jour contredit par l'expérience
que font les travailleurs dans la lutte de classes ne l'est pas moins — l'appareil répressif de l'État
bourgeois que les travailleurs doivent affronter dès qu'ils entrent en lutte est aujourd'hui cent fois plus
puissant, cent fois plus concentré qu'il y a 118 alors que Marx, pour la première fois, écrivit que « la
condition préalable de toute révolution vraiment populaire » consistait à le détruire de fond en comble.

Mais nos staliniens prétendent que c'est Lénine qui a le premier analysé « le capitalisme monopoliste
d'État ». Il n'est pas inutile d'y regarder de plus près.
Lénine a employé l'expression « capitalisme monopoliste d'État » ou simplement « capitalisme d'État »
non dans l'acception restreinte {qui est celle qu'utilise par exemple Engels dans l'Ami-Dühring) d'un
régime où l'État capitaliste serait propriétaire des moyens de production, mais dans le sens plus général
d'intervention de l'État dans l'économie pour la réglementer, l'administrer, la contrôler.
Il en a parlé pour la première fois dans la brochure La catastrophe imminente et les moyens de la
conjurer (écrite du 23 au 27 septembre 1917) pour montrer que les partis petits-bourgeois qui
prétendaient se réclamer de la « démocratie révolutionnaire » n'avaient d'autre issue, s'ils étaient
réellement « démocrates révolutionnaires », que de marcher au socialisme en nationalisant les banques
et en organisant l'intervention de l'État dans tous les domaines de la vie économique.
Après la révolution d'Octobre, notamment clans l'article Sur l'infantilisme de gauche du 5 mai 1918,
puis, plus tard, dans sa brochure du 21 avril 1921 L'impôt en nature (chacun de ces textes cite d'ailleurs
le ou les précédents), il a souligné que le « capitalisme d'État », c'est-à-dire la réglementation,
l'administration, le contrôle par l'État de la vie économique représenterait, face à la petite production
marchande, avant tout paysanne, qui dominait l'économie lusse, un grand progrès et l'objectif immédiat
que devraient se fixer les bolcheviks, l'arriération de la Russie et l'inculture du prolétariat ne
permettant pas, tant que l'État ouvrier restait isolé, une organisation socialiste des rapports de
production et de distribution (pour ne citer qu'un exemple, il avait fallu revenir au système de la
direction unique dans l'entreprise, avec un directeur désigné par l'État, au lieu de la direction par un
collectif de travailleurs élu).

Dans chaque cas, la question décisive reste bien entendu, pour Lénine, celle de la nature de classe de
l'État.
Mais laissons plutôt la parole à Lénine — un peu longuement peut-être, niais il s'agit de textes auxquels
les propagandistes staliniens se réfèrent fréquemment... tout en se gardant bien de les citer, pour des
raisons que l'on comprendra sans peine en les lisant (ce qui est souligné l'est par Lénine) :
Tout le monde parle de l'impérialisme. Mais l'impérialisme n'est autre chose que le capitalisme
monopoliste.

Que le capitalisme, en Russie également, soit devenu monopoliste, voilà ce qu'attestent assez le
"Prodougol", le "Prodamet", le syndicat du sucre, etc. Ce même syndicat du sucre nous fournit un exemple
saisissant de la transformation du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d'État.
Or qu'est-ce que L’état ? C'est l'organisation de la classe dominante : en Allemagne, par exemple, celle des
hobereaux et des capitalistes. Aussi ce que les "Plekhanov allemands" (Scheidemann, Mansch et autres)
appellent le "socialisme de guerre" n'est-il en réalité que le capitalisme d'État du temps de guerre ou, pour
être plus clair et plus simple, un bagne militaire pour les ouvriers en même temps que la protection
militaire des profits capitalistes.

63
Eh bien, essayez un peu de substituer à l'État des capitalistes et des grands propriétaires fonciers L’État
démocratique révolutionnaire, c'est-à-dire un État qui détruise révolutionnairement tous les privilèges
quels qu'ils soient, qui ne craigne pas d'appliquer révolutionnairement le démocratisme le plus complet. Et
vous verrez que dans un État véritablement démocratique et révolutionnaire, le capitalisme monopoliste
d'État signifie inévitablement, infailliblement, un pas, ou des pas en avant vers le socialisme !
Car, si une grande entreprise capitaliste devient monopoliste, c'est qu'elle dessert le peuple entier. Si elle
est devenue monopole d'État, c'est que l'État (c'est-à-dire l'organisation armée de la population et, en
premier lieu, d's ouvriers et des paysans, si l'on est en régime démocratique révolutionnaire) dirige toute
l'entreprise. Dans l'intérêt de qui ?

Ou bien dans l'intérêt des grands propriétaires fonciers et des capitalistes ; et nous avons alors un État non
pas démocratique révolutionnaire, mais bureaucratique réactionnaire, une république impérialiste.
Ou bien dans l'intérêt de la démocratie révolutionnaire ; et alors ce n’est ni plus ni moins un pas vers le
socialisme.
Car le socialisme n'est autre chose que l'étape immédiatement consécutive au monopole capitaliste d'État.
Ou encore : le socialisme n'est autre chose que le monopole capitaliste d'État mis au service du peuple
entier et qui, pour autant, a cessé d'être un monopole capitaliste.
Ici, pas de milieu. Le cours objectif du développement est tel qu'on ne saurait avancer, à partir des
monopoles (dont la guerre a décuplé le nombre, le rôle et. L’importance), sans marcher au socialisme.
Ou bien l'on est réellement démocrate révolutionnaire. Et alors on ne saurait craindre de s'acheminer vers
le socialisme.
Ou bien on craint de s'acheminer vers le socialisme, et l'on condamne tous les pas faits dans cette direction,
sous prétexte, comme disent les Plekhanov, les Dan et les Tchernov, que notre révolution est bourgeoise,
qu'on ne peut pas "introduire" le socialisme, etc. Dans ce cas, l'on en arrive fatalement à la politique de
Kerenski, Milioukov et Kornilov, c'est-à-dire à la répression bureaucratique réactionnaire des aspirations
"démocratiques révolutionnaires" des masses ouvrières et paysannes.
Il n'y a pas de milieu.

Et c'est là la contradiction fondamentale de notre révolution. »


(Œuvres, édition française, T. XXV, pp. 388-389.)
Le texte ne prête à aucune équivoque. L'emploi du terme e démocratie révolutionnaire » n'est ici qu'une
forme de l'injonction adressée aux partis petits-bourgeois (le, parti menchevique et le parti socialiste-
révolutionnaire) de rompre leur coalition avec la bourgeoisie et de s'orienter dans un sens conforme à
l'intérêt et à la volonté des masses ouvrières et paysannes qu'ils prétendent représenter. Quant à ceux
qui voudraient soutenir que la « démocratie révolutionnaire » a une parenté quelconque avec la
« démocratie avancée », Lénine a pris soin de leur répondre par avance. Il écrit dans la même brochure,
un peu plus haut (o.c., p. 383) :
« Car c'est la conquête du pouvoir par le prolétariat, avec le parti bolchevique à sa tête, qui seule pourrait
mettre fin aux infamies perpétrées par Kerenski et consorts, et remettre en marche les organisations
démocratiques de ravitaillement, d'approvisionnement, etc., dont Kerenski et son gouvernement sabotent
le fonctionnement.
Les bolcheviks s'affirment — l'exemple cité le montre avec une clarté parfaite —comme les représentants
des intérêts du peuple entier, qui lutte pour assurer le ravitaillement et l'approvisionnement, pour
satisfaire les besoins les plus immédiats des ouvriers et des paysans, en combattant la politique hésitante

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et irrésolue des socialistes révolutionnaires et des mencheviks, qui est une vraie trahison et dont
l'application a conduit le pays à cette honte qu'est la hausse du prix du blé ! »

La question décisive
La question décisive demeure l'État. Dans le cadre de l'État bourgeois impérialiste, l'intervention de
l'État pour « contrôler, réglementer, recenser, administrer » signifie l'esclavage accru des masses
travailleuses, elle se fait en effet sur la base de la propriété privée des moyens de production et pour
sauver celle-ci, sur la base du régime économique dont la loi suprême est le profit et pour sauvegarder
et accroître les profits de l'oligarchie financière. Dans le cadre de l'État ouvrier, qui ne peut s'instaurer
que sur les ruines de l'État bourgeois, le « capitalisme d'État », le contrôle, la réglementation, le
recensement, l'administration par l'État ouvrier qui — comme l'écrit Lénine au même moment dans
L'État et la révolution — doit, pour toute une étape, maintenir les « normes bourgeoises de répartition »,
restant donc en même temps un « État bourgeois sans bourgeoisie », représente, surtout dans un pays où
domine l'anarchie de la petite production, un immense progrès et le premier pas dans l'édification du
socialisme. Bien loin d'ouvrir la possibilité d'un passage pacifique au socialisme, d'une transformation
« de l'intérieur » de l'appareil d'État bourgeois en serviteur des masses, la tendance à l'intervention
croissante de l'État capitaliste dans l'économie, le « capitalisme monopoliste d'État » ne fait que rendre
plus indispensable et urgente la destruction du vieil appareil bureaucratique et la conquête du pouvoir
par la classe ouvrière, organisée en conseils (soviets). C'est ce que Lénine souligne dans un article écrit
juste au même moment, Une des questions fondamentales de la révolution, paru le 27 septembre 1917 :
« Toute l'histoire des pays de parlementarisme bourgeois et aussi, dans une large mesure, des pays
bourgeois constitutionnels, montre que les changements de ministres ont fort peu d'importance, tout le
travail réel d'administration étant confié à une immense armée de fonctionnaires. Or cette armée est
profondément imbue d'un esprit antidémocratique, rattachée par des milliers et des millions de liens aux
grands propriétaires fonciers et à la bourgeoisie dont elle dépend de toutes les manières. Cette armée
baigne dans une atmosphère de rapports bourgeois, qui est la seule qu'elle respire ; momifiée, encroûtée,
figée, elle n'a pas la force de s'arracher à cette ambiance ; elle ne peut changer sa façon de penser, de
sentir et d'agir, Elle est enchaînée par un système de hiérarchie, par certains privilèges attachés au
"service de l'État" ; quant à ses cadres supérieurs, ils sont complètement asservis, par l'intermédiaire des
actions et des banques, au capital financier dont ils sont eux-mêmes, dans une certaine mesure, les agents,
dont ils défendent les intérêts, et propagent l'influence.
Tenter d'effectuer, au moyen de cet appareil d'État, des réformes telles que l'abolition sans indemnité de la
grande propriété foncière ou le monopole des céréales, etc., c'est s'illusionner au plus haut point, c'est se
tromper soi-même et tromper le peuple. Cet appareil peut servir une bourgeoisie républicaine en instituant
une république qui est une "monarchie sans monarque", comme la HP République en France, mais il est
absolument incapable d'appliquer des réformes, ne disons pas abolissant, mais même rognant ou limitant
effectivement les droits du capital, les droits de la "sacro-sainte propriété privée". Cela explique que dans
tous les ministères de "coalition" auxquels participent des "socialistes", ces derniers ne sont en fait qu'un
vain ornement ou servent au gouvernement bourgeois de paravent, de paratonnerre contre l'indignation
populaire, sont un moyen de duper les masses à l'aide de ce gouvernement, même si certains d'entre eux
sont d'une absolue bonne foi. C'est ce qui s'est passé avec Louis Blanc en 1848 ; c'est ce qui s'est passé,
depuis, des dizaines de fois avec les ministères à participation socialiste en Angleterre et en France ; c'est
ce qui s'est passé avec Tchefnov et Tseretelli en 1917, et ce qui se passera tant que durera le régime
bourgeois et que subsistera intact le vieil appareil d'État bureaucratique.
Or l'un des grands mérites des soviets des députés ouvriers, soldats et paysans, c'est qu'ils représentent un
nouveau type d'État, infiniment supérieur, incomparablement plus démocratique. Les socialistes-
révolutionnaires et les mencheviks ont fait le possible et l'impossible pour transformer les soviets (surtout
celui de Petrograd et I° soviet de Russie, c'est-à-dire le Comité exécutif central) en de purs moulins à

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paroles, occupés, sans couleur de "contrôle", à voter des résolutions et des vœux impuissants, dont le
gouvernement remettait, avec le sourire le plus poli et le plus aimable, la réalisation aux calendes
grecques. Mais il a suffi de la "brise fraîche" du kornilovisme, qui promettait un bel orage, pour que
l'atmosphère au soviet se trouvât temporairement purifiée de tous ses miasmes et que l'initiative des
masses révolutionnaires commençât à se manifester comme quelque chose de grand, de puissant,
d'invincible. (...)
Le grand péché des chefs socialistes-révolutionnaires et mencheviques est de n'avoir pas confiance dans les
masses, de redouter leur initiative, leur action indépendante, de trembler devant leur énergie révolution-
naire au lieu de l'appuyer entièrement et sans réserve. Voilà où il faut chercher l'une des raisons profondes
de leur indécision, de leurs hésitations, de leurs tentatives perpétuelles et perpétuellement infructueuses de
verser un vin nouveau dans les vieilles outres de l'ancien appareil d'État bureaucratique. (...)
Il n'y a pas de moyen terme. L'expérience l'a bien montré. Ou bien tout le pouvoir aux soviets et la
démocratisation complète de l'armée, ou bien le kornilovisme. »

Une nouvelle phase du capitalisme ?


Pour les staliniens, le « capitalisme monopoliste d'État » représente une nouvelle phase du capitalisme :
la « phase ultime de la société capitaliste », bien sûr, comme ils le répètent sur tous ka tons, « faisant suite
au monopolisme simple, au sens de l'impérialisme, ayant développé d'énormes forces productives
nouvelles», comme le déclarait encore Paul Boccara (Économie et politique, n" 143-144 de juin-juillet
1966), intervenant à la « Conférence internationale sur le capitalisme monopoliste d'État » de Choisy-le-
Roi (26-29 mai 1966), après avoir dénoncé, « même dans nos propres rangs », ceux qui « refusent de
parler de transformation des rapports de production ... ou qui, tout en parlant de phase de déclin du
capitalisme, REFUSENT DE PARLER DE NOUVELLE PHASE DE DEVELOPPEMENT » [les majuscules sont
de nous]. « ... Le capitalisme contemporain, ce n'est plus le capitalisme monopoliste simple, mais le
capitalisme monopoliste d'État... Le C.M.E. est la phase ultime de l'impérialisme » (Donc, la « phase ultime»
du « stade suprême ». À quand la dernière étape de la phase ultime du, etc. ?) « ... Il nécessite une
explication nouvelle, originale... Le C.M.E. n'est pas seulement une totalité sociale, économique, mais
comprend aussi d'autres aspects, politiques, idéologiques, etc. »
Pour Lénine, au contraire, il ne s'agit là que d'une des tendances, d'un aspect de l'époque de
l'impérialisme, stade suprême du capitalisme. Il définit par exemple dans L'État et la révolution
l'impérialisme comme « l'époque du capital bancaire, époque des gigantesques monopoles capitalistes,
époque où le capitalisme de monopole évolue en capitalisme de monopole d'État », époque caractérisée
par « le renforcement extraordinaire de la machine d'État, l'extension inouïe de son appareil
bureaucratique et militaire, la répression s'accentuant contre le prolétariat, aussi bien dans les régimes
monarchiques que dans les pays républicains les plus libres », et ajoute : « Aujourd'hui l'histoire universelle
conduit sans nul doute, sur une échelle infiniment plus vaste qu'en 1852, à la "concentration" de toutes les
forces de la révolution prolétarienne en vue de "détruire" la machine d'État. »

Comme ces lignes sont plus actuelles — à l'heure où la répression s'aggrave sans cesse, où la loi
scélérate est devant le parlement et où le P.C.F. ne néglige rien pour disloquer toute possibilité d'action
unie de la classe ouvrière contre cette loi scélérate — que les élucubrations d'un Boccara qui,
s'employant à impuissanter les travailleurs, annonçait que « si le mouvement ouvrier et démocratique
parvient à arracher le contrôle de l'État à l'oligarchie financière» (donc à « employer l'appareil de l'État à
ses propres fins », comme Marx, dès 1852, avait montré que c'était impossible), alors, « si, dans cette
hypothèse, le capitalisme demeure encore, il peut être caractérisé... comme un capitalisme d'État
démocratique [la voilà bien, la dernière étape de la phase ultime du stade suprême !] qui ouvre une
période révolutionnaire [avec 5 « r » au moins] de transition directe, pacifique, au socialisme ».

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Résumons-nous. Pour les staliniens comme pour les centristes grâce à un développement
extraordinaire de la science, et au développement concomitant des techniques, le capitalisme e changé
de nature. Il a permis un nouveau développement impétueux des forces productives, de la civilisation,
de la culture. C'est pourquoi les conclusions que tiraient Marx et Lénine de l'analyse du capitalisme de
leur époque ne sont plus valables aujourd'hui — et avant tout la plus fondamentale, la plus décisive : la
classe ouvrière ne peut « s'emparer de l'État bourgeois pour s'en servir à ses propres fins » ; elle doit le
détruire de fond en comble et lui substituer un État d'un type radicalement nouveau, « quelque chose qui
n'est plus proprement un État », où « les fonctions de plus en plus simplifiées de surveillance et de
comptabilité seront remplies par tout le monde à tour de rôle, pour devenir ensuite une habitude et
disparaître enfin en tant que fonctions spéciales d'une catégorie spéciale d'individus » — l'État des
conseils ouvriers. Les théories révisionnistes des staliniens et des centristes n'ont d'ailleurs
évidemment pas d'autre fonction que de justifier (a posteriori) leur pratique consistant à se soumettre à
l'État bourgeois, à désorienter, disloquer la lutte des masses en l'empêchant de se concentrer sur son
objectif principal : la destruction de la machine militaire et policière de l'État bureaucratique du capital
financier.
Le cours pris par l'histoire depuis un demi-siècle va directement en sens contraire des thèses
révisionnistes. Si le capitalisme a survécu, ce n'est pas parce qu'il a trouvé une nouvelle jeunesse : c'est
parce que — et UNIQUEMENT parce que —, tandis que le régime bourgeois allait de crise en guerre et
de guerre en crise il a manqué aux masses, qui se sont lancée vingt fois à l'assaut, l'instrument
indispensable qu'est une direction révolutionnaire.
La tendance (déjà analysée par Lénine, principalement à partir du cas de l'Allemagne pendant la
première guerre mondiale) à l'intervention de l'État dans l'économie s'est effectivement développée
dans des proportions énormes. Mais quel en est le contenu, dont staliniens et centristes, nous l'avons
vu, NE FONT MEME PAS MENTION ? C'est le militarisme, c'est la transformation des forces productives
en forces destructives, c'est le développement formidable de la production d'armes, seul volant
d'équilibre que la bourgeoisie ait pu trouver pour son économie déchirée par le conflit entre la lutte
pour la production de plus-value, donc de valeur, moteur du capitalisme, et la part toujours plus faible
du travail vivant, seul créateur de valeur, dans la production, par rapport au travail mort, produit de
l'effort accumulé des générations passées, dans lequel les conquêtes de la science représentent une part
toujours plus grande. La phrase de Marx : « La science devient force productive immédiate », n'a pas
d'autre signification. Elle signifie que le rôle accru de la science — savoir accumulé, capacité de
domination de la nature accumulée tant dans les cerveaux que sous forme de machines, d'outillage, de
moyens de travail — se manifeste précisément, pour reprendre les termes mêmes de Marx, par le
« développement du capital fixe » (partie prépondérante du capital constant, donc du travail mort) qui
« indique jusqu'à quel point les conditions du procès vital de la société sont soumises au contrôle de
l'intelligence générale et portent sa marque, jusqu'à quel point les forces productives sociales ne sont pas
seulement produites sous la forme du savoir, mais encore comme organes immédiats de la praxis sociale,
du procès vital réel ». Mais la conclusion qu'en tire Marx, ce n'est pas que le capitalisme a changé, qu'il va
connaître un nouveau développement, satisfaire un peu plus les besoins des masses, faire progresser
davantage la culture, la civilisation. Non. C'est exactement le contraire. Nous avons déjà — dans la
première partie de cette étude — cité assez longuement des passages du texte de Marx (Fondements de
la critique de l'économie politique, édition française. :. II, pp. 220-229) dont centristes à la Mandel et
staliniens prétendent frauduleusement tirer argument. Nous en donnerons encore ici quelques lignes
(ce qui est souligné l'est par Marx) :
Dès que le travail, sous sa forme immédiate, a cessé d'être la source principale de la richesse, le temps de
travail cesse et doit cesser d'être sa mesure, et la valeur d'échange cesse donc aussi d'être la mesure de la
valeur d'usage. Le surtravail des grandes masses a cessé d'être la condition du développement de la

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richesse générale, tout comme le non-travail de quelques-uns a cessé d'être la condition du
développement des forces générales du cerveau humain.
La production basée sur la valeur d'échange s'effondre de ce fait, et le procès de production matériel
immédiat se voit lui-même dépouillé de sa forme mesquine, misérable et antagonique. C'est alors le libre
développement des individualités. Il ne s'agit plus dès lors de réduire le temps de travail nécessaire en vue
de développer le surtravail, mats de réduire en général le travail nécessaire de la société à un minimum. Or
cette réduction suppose que les individus reçoivent une formation artistique, scientifique, etc., grâce au
temps libéré et aux moyens créés au bénéfice de tous.

Le capital est une contradiction en procès : d'une part, il pousse à la réduction du temps de travail à un
minimum, et d'autre part il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la
richesse. Il diminue donc le temps de travail sous sa forme nécessaire pour l'accroître sous sa forme de
surtravail. Dans une proportion croissante, il pose donc le surtravail comme la condition —question de vie
ou de mort — du travail nécessaire.
D'une part, il éveille toutes les forces de la science et de la nature ainsi que celles de la coopération et de la
circulation sociales, afin de rendre la création de la richesse indépendante (relativement) du temps de
travail utilisé pour elle. D'autre part, il prétend mesurer les gigantesques forces sociales ainsi créées
d'après l'étalon du temps de travail, et les enserrer dans des limites étroites, nécessaires au maintien, en
tant que valeur, de la valeur déjà produite. Les forces productives et les rapports sociaux — simples faces
différentes du développement de l'individu social —apparaissent uniquement au capital comme des
moyens pour produire à partir de sa base étriquée. Mais, en fait, ce sont les conditions matérielles capables
de faire éclater cette base. »
Les conditions nouvelles ainsi créées par le développement de la science sont « capables de faire
éclater» la « base étriquée » du capitalisme. Capables seulement ! Marx savait déjà ce sur quoi Lénine a
insisté particulièrement : il n'y a pas de situation impossible pour la bourgeoisie. Si la classe ouvrière,
faute d'une direction révolutionnaire à sa tête, ne parvient pas à l'abattre, celle-ci trouve toujours une
issue — une issue qui ne signifie pas de nouveaux progrès de la civilisation, mais au contraire une
barbarie croissante, envahissante. C'est ce qui s'est passé depuis un demi-siècle. L'intervention de l'État.
L’interpénétration de l'oligarchie financière et des états-majors du personnel politique dirigeant des
États impérialistes, gestionnaires des forces destructives qui s'accumulent (que l'on songe au rôle du
Pentagone dans la politique des États-Unis !) s'est manifestée partout, non par une atténuation ou une
modification, mais par une aggravation du caractère de « réaction sur toute la ligne » (Lénine) de
l'impérialisme.
Répétons-le : les forces productives constituent, dans la théorie du matérialisme historique, le moteur
de tout le développement de l'humanité. Elles mesurent sa capacité physique et intellectuelle de
soumettre, de dominer, de s'approprier la nature pour la satisfaction de ses besoins de tout ordre. Peut-
on, dans ces conditions baptiser l'accumulation de fusées thermonucléaires intercontinentales de
croissance des forces productives ? Et si demain, grâce à de nouveaux progrès de la physique, le
capitalisme fabriquait un outillage ultra-perfectionné, coûtant 1.000 milliards de dollars et susceptible
de provoquer une réaction en chaîne dans la masse du globe terrestre — nos staliniens et nos centristes
salueraient-ils ce nouveau développement, plus impétueux que jamais, des forces productives ? Ce
nouveau triomphe du « néo-capitalisme » ou du « capitalisme monopoliste d'État » ?
Oui, sans doute. Mais le point de vue de classe du prolétariat est différent. Les travailleurs savent,
contrairement aux scientistes et aux néo-scientistes, que les forces productives ne sont pas des choses,
dont l'évolution devrait être appréciée uniquement du point de vue quantitatif, et mesuré au seul mètre
de la technologie, mais bien un rapport social, une composante d'un mode de production déterminé, un
rapport entre hommes (et, selon une expression de Marx : « Être radical, c'est prendre les choses à la

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racine. Mais, pour l'homme, la racine, c'est l'homme »), et que la mesure ultime des forces productives,
comme de tout autre rapport de la société capitaliste, c'est, non pas, certes, l'homme abstrait des
humanistes, fussent-ils staliniens, mais la classe ouvrière, et avec elle l'immense majorité opprimée et
exploitée — et que, mesurées à cet étalon, les forces productives ont cessé de croître et régressent
depuis un demi-siècle. Ils constatent que le chef-d’œuvre peut-être le plus achevé à ce jour du
« capitalisme monopoliste d'État » a été le nazisme, avec ses camps d'extermination et ses chambres à
gaz 17 .
En un mot, tant que survit le mode de production capitaliste, bien loin d'accélérer le développement des
forces productives, les progrès éclatants de la science et de la technique, si, d'une part, ils ont pour effet,
comme le dit le Manifeste de d'accumuler « un immense potentiel... inemployé, qui sera immédiatement
disponible pour une économie socialiste planifiée à l'échelle mondiale et lui permettra de satisfaire, dans
les délais les plus brefs, tous les besoins des masses », accélèrent d'autre part leur transformation en
forces destructives et précipitent l'invasion de la barbarie qui monte de toute part.

TRADUCTION PRATIQUE DU « C.M.E. »


Dans les organisations ouvrières dont la direction est entre les mains de forces sociales étrangères au
prolétariat, la « théorie » a pour tâche de justifier après coup la politique pratiquée dans les faits, au lieu
de l'orienter par avance — elle a pour tâche d'en camoufler la nature, la fonction dans la lutte des
classes. Il n'en va pas autrement de la théorie du « C.M.E. », comme disent ces messieurs. Il n'était
pourtant sans doute pas inutile d'en démonter les rouages. Il ne l'est pas non plus de regarder d'un peu
plus près comment elle s'articule avec la politique pratiquée par le P.C.F. Économie et politique, en
s'attaquant, dans son numéro 189 d'avril 1970, au VI° Plan en tant qu'expression des « contradictions
du capitalisme monopoliste d'État », nous en fournira l'occasion.
Le plan y est défini comme « un reflet idéologique du processus de planification monopoliste » (p. 46) —
planification est sans guillemets, c'est-à-dire que, pour notre auteur, le subtil Philippe Herzog, le
capitalisme, au stade du « C.M.E. », est susceptible de mettre fin à son anarchie par une véritable
planification — autrement dit, de réaliser la caractéristique essentielle de l'économie socialiste, cette
tâche de « recensement et de contrôle » que définissait Lénine (en soulignant que, seule, la dictature du
prolétariat pourrait l'accomplir). D'ailleurs, relève Herzog, « l'administration [de l'État bourgeois, notez
bien] a hérité historiquement un rôle de collecte, de centralisation et de traitement de l'information » (p.
49). Qui, sauf quelques léninistes attardés, songerait à briser cette machine d'État informaticienne ?

Laissons Herzog psychanalyser la « querelle Fifi-antififi » (sic — p. 49) et suivons plutôt avec lui « le
développement de la politique économique en France après-guerre » (pp. 39 et suivantes). Nous y
apprendrons avec intérêt que si « à aucun moment, la politique économique ne cesse de servir les
monopoles » (p. 40 — il faut ce qu'il faut, on est rrrévolutionnaire ou on ne l'est pas) , « elle le fait de
façon dialectique», car « il ne s'agit pas là d'une volonté machiavélique d'augmenter leurs profits dont
feraient preuve les monopoles, mais à leur niveau d'une nécessité s'imposant à eux à travers des contra-
dictions économiques [les pauvres !]. Cette nécessité ne les amène à user des moyens publics qu'en dernier
recours ou lorsque LE MOUVEMENT DEMOCRATIQUE LE LEUR IMPOSE [les majuscules sont de nous] en
même temps qu'il leur enlève partiellement le contrôle de la production. » Autrement dit, le « mouvement
démocratique » peut « imposer » aux monopoles (comme en 1945, lorsque Maurice Thorez était vice-
président du gouvernement du général de Gaulle), tout en leur enlevant « partiellement » le contrôle de
la production, une « politique économique » qui, toutefois, ne « cesse de servir les monopoles » ! On ne

17
Soit dit en passant, contrairement à ce que croyaient à l'époque certains naïfs, le nazisme n'instaurait pas un nouveau mode
de production en expropriant les capitalistes au profit de l'État — qui restait de toute façon l'État des capitalistes — mais,
bien au contraire, a reprivatisé des branches d'industrie entières, parce qu'il les avait rendues rentables au profit des trusts.
Voir à ce propos l'ouvrage L'économie allemande sous le nazisme, écrit par Ch. Bettelheim du temps (lointain) de sa marxiste
jeunesse.

69
saurait être plus clair — Thorez a bien servi les monopoles au gouvernement, de 1945 à 1947 — le
célèbre certificat de bonne vie et mœurs que lui a délivré son patron de Gaulle dans ses Mémoires en
atteste, d'ailleurs.
Car cette « politique économique », de 1945 à aujourd'hui, « s'est développée en trois temps ». Le premier,
qui, ne l'oublions pas, s'est déroulé avec la participation gouvernementale du P.C.F., a consisté dans le
« soutien des capitalistes dans leur reconstitution du capital productif et des marchés ». « Le
développement du secteur public non soumis au critère du profit dévalorise une fraction du capital : le
capital privé draine de cette façon une partie de la plus-value sociale. Sous des formes changeantes, ce
transfert se reproduit et s'aggrave de 1945 à nos jours » (pp. 40-41). Fort juste, M. Herzog, fort juste !
Autrement dit, la participation du P.C.F. au gouvernement a apporté au capital, par la politique du
« Produire d'abord, revendiquer ensuite » et de « La grève, c'est l'arme de classe des trusts », une aide
décisive aux monopoles pour « reconstituer le capital productif et les marchés », notamment en imposant
aux travailleurs à cette époque la généralisation du salaire au rendement dont la C.G.T. s'était faite le
champion. Quant aux fameuses « nationalisations démocratiques » gérées par l'État capitaliste, bien que
« non soumises au profit », elles ont eu pour but et pour effet de « permettre au capital privé de drainer
une partie de la plus-value sociale » ... Il faut reconnaître à ce Herzog une certaine dose d'ingénuité
cynique, ou de cynisme ingénu.
D'autant qu'il nous donne une nouvelle définition de l'objectif de la lutte des travailleurs à notre
époque: « Le mouvement qui vient d'être esquissé rapidement n'ignore pas la lutte des travailleurs contre
le capital... elle en est la matière. ELLE (...) CHERCHE AU NIVEAU POLITIQUE A PRESERVER OU RENFORCE
UN CARACTERE DEMOCRATIQUE A L'INTERVENTION DE L'APPAREIL ETATIQUE », de l'appareil de l'État
bourgeois, bien entendu. C'est Herzog lui-même qui souligne cette dernière phrase, et elle mérite de
l'être. D'ailleurs ne nous apprend-il pas que « le plan né de la guerre a une forme démocratique » (p. 42
—c'est pourquoi il faut participer aux commissions d'application du V° et du VI° Plan), bien qu'il y ait
eu, après le renvoi des ministres du P.C.F., « limitation et érosion du contrôle démocratique direct » (qui
existait donc en 1945-1947). Ainsi, pour Herzog et le P.C.F., la machine de l'État est au-dessus des
classes et peut servir indifféremment la bourgeoisie ou la classe ouvrière. Cette transformation
graduelle peut d'ailleurs se faire dans un sens ou dans l'autre. Même les plus droitiers des sociaux-
démocrates se sont rarement exprimés avec autant de... franchise. Et Herzog conclut en définissant les
objectifs du P.C.F. en ces termes : « Dans son programme de démocratie avancée, le P.C.F.… considère que
les conditions... sont réunies pour que se développe la transformation super-structurelle [l'entrée du P.C.F.
au gouvernement bourgeois] qui PRECEDERA [c'est Herzog qui souligne] la mutation des rapports de
production. La médiation par la superstructure [par l'entrée du P.C.F. au gouvernement bourgeois pour
mieux formuler une politique qui « ne cesse de servir les monopoles » et mieux imposer aux ouvriers la
surexploitation, la déqualification, le chômage qu'exige la défense des monopoles] est indispensable : elle
implique que l'on définisse précisément ce que l'on fera de l'appareil d'État ». Herzog ne le dit d'ailleurs
pas, mais il ne s'agit évidemment pas de le briser. Il s'agit au contraire de le renforcer... contre la classe
ouvrière.
Le dernier mot de la « théorie » du « capitalisme monopoliste d'État », c'est Onde de choc, organe de la
section faculté-Orsay du P.C.F., numéro de mai 1970, qui nous le donnera. Sous le titre : « La recherche
scientifique et l'Université face à la nouvelle étape du capitalisme monopoliste d'État », l'auteur anonyme
verse d'abord un flot de larmes sur le sort que le VIe Plan réserve à l'Université et à la recherche. Il
constate cependant que nous sommes « à l'époque de la révolution scientifique et technique » [il a oublié
d'ajouter que celle-ci n'en était qu'à ses premiers pas — serait-il « garaudyste » ?]. À cette époque, donc,
« l'identité de l'intérêt national et de l'intérêt du capital proclamée par les gauchistes apparaît chaque jour
de plus en plus fausse. » Vive la France, Môssieur ! Et vive la « cogestion » (bien française, et bien
fauriste!) ! Car « les difficultés et les limites de l'expérience de cogestion au stade actuel [Ah ! si Marchais
était ministre de Pompidou, comme naguère Thorez ministre de De Gaulle !] ne doivent pas... nous

70
empêcher de poursuivre l'action pour "développer les aspects positifs" de la loi d'orientation ». Action
contre le gouvernement et la loi scélérate ? Non, bien sûr — il n'est PAS QUESTION de la loi scélérate
dans tout ce texte. Mais action contre ceux que l'auteur courageusement anonyme appelle « gauchistes
»: « La neutralité vis-à-vis des groupes directement ou indirectement provocateurs ne peut engendrer que
la confusion, le désarroi et l'apolitisme démobilisateur... La lutte contre la répression doit donc être
replacée dans son contexte général [autrement dit, ne pas être menée]. DE MEME, LA DEFENSE DE LA
SECURITE D'EMPLOI, L'ACTION CONTRE LES LICENCIEMENTS EST COMPARABLE [il faut sans doute lire :
compatible] AVEC LE REJET DU MOT D'ORDRE « DEFENSE DE LA RECHERCHE » (les majuscules sont de
nous).
Cette dernière phrase vaut son pesant de prix Staline. Certes, elle ne brille pas par une cartésienne
limpidité. Rien de tel, nous l'avons déjà vu, que ces fervents de la « Patrie » pour saboter leur langue
nationale. Mais « dans le contexte », comme dirait l'auteur, elle est fort claire. « De même » que, « face à
l'offensive gouvernementale du pouvoir », le P.C.F. ne demande qu'à collaborer avec ledit pouvoir dans la
répression contre les révolutionnaires, « de même » le P.C.F. défendra la sécurité de l'emploi et luttera
contre les licenciements... exactement comme il lutte contre la répression. Au nom de la « défense de la
recherche >>, « défense » tout naturellement dirigée contre les chercheurs, il s'opposera à la lutte pour la
sécurité de l'emploi, il sabotera (comme dans le cas récent de Delattre, militant C.G.T. licencié pour
avoir assisté à une réunion de la C.G.T.) l'action contre les licenciements.
Les staliniens d'Orsay eux-mêmes se sont d'ailleurs chargés de traduire immédiatement en excellent
français leur amphigouri : M. Jean-Pierre Kahane, éminent professeur de mathématiques à la faculté des
sciences d'Orsay, et encore plus éminent militant du parti stalinien, ex-suppléant au C.C., s'est empressé
de « défendre la recherche » en licenciant deux assistants étrangers qui avaient eu le malheur de lui
déplaire — ce qui a d'ailleurs provoqué une grève immédiate et unanime des enseignants
mathématiciens d'Orsay. Tel est le dernier mot de la théorie du capitalisme monopoliste d'État.

Une autre tarte à la crème


Il nous faut maintenant examiner une autre « tarte à la crème » du P.C.F., systématiquement employée
contre la politique du Front Unique ouvrier, et d'ailleurs liée étroitement à celle du « capitalisme
monopoliste d'État » : les prétendus nouveaux rapports entre intellectuels et ouvriers dans le cadre de la
« révolution scientifique », à ses débuts ou non. La thèse 25 du 19e congrès nous définit la position du
P.C.F. :
« Les intellectuels de toute discipline voient se dégrader leurs conditions matérielles et morales. Beaucoup
d'entre eux tendent à en situer les causes dans le système capitaliste dont le but est le profit et non le
développement des possibilités humaines. Les luttes économiques qu'ils engagent, la participation active
d'une partie d'entre eux au combat politique les rapprochent de la classe ouvrière et créent les bases d'une
alliance durable avec celle-ci. Le Parti Communiste Français considère comme d'une importance capitale
pour l'avenir du mouvement révolutionnaire cette alliance au développement de laquelle il contribue ».
Guy Besse, dans son éditorial d'Économie et politique de mars 1970, commente avec enthousiasme :
« C'est sur cette base objective [celle de la révolution scientifique et technique qui s'avance] que doit se
nouer une alliance toujours plus solide et plus étendue entre la classe ouvrière et les intellectuels pour la
démocratie et le socialisme... Mais l'alliance n'est pas non plus ce "bloc historique nouveau" que R. Garaudy
a jeté dans le débat... [il] raisonne comme si la révolution scientifique et technique avait déjà donné son
plein... »
Nous avons déjà dévoilé le sens des arguties sur « la révolution scientifique qui s'avance » sans pourtant
battre « son plein » ; nous ne commenterons pas non plus davantage l'expression remarquable de Besse
: « la démocratie ET le socialisme », comme si, à l'époque de l'agonie du capitalisme, on pouvait avoir la

71
démocratie, avancée ou non, sans le socialisme — sans la destruction préalable par les masses
travailleuses de cette force antidémocratique par nature, ce lieu géométrique de toutes les menaces qui
pèsent sur les libertés, ce concentré de l'essence réactionnaire du capital financier qu'est l'appareil
répressif de l'État bourgeois. Et nous laisserons Besse argumenter que « l'alliance d'une importance
capitale » « toujours plus solide et plus étendue » est tout le contraire d'un « bloc historique » ... Il est clair
qu'il préfère discuter sur ce noble thème que de tenter de justifier, aux yeux des militants du P.C.F., le
rôle joué par Fajon à Prague lors de sa visite amicale à Bilak et surtout la pression exercée à l'été 1968
par Waldeck Rochet et Cie sur le. P.C. tchécoslovaque pour qu'il bannisse toute démocratie ouvrière et
musèle les adversaires de la bureaucratie du Kremlin, les travailleurs, les jeunes...
Mais quelle place tient, dans la politique du P.C.F., « l'alliance d'une importance capitale » ? C'est ce que
nous dévoile, beaucoup plus clairement sans doute que l'appareil ne le voudrait, la thèse 23 :

« La classe ouvrière est la force dirigeante du rassemblement de toutes les couches nouvelles non
monopolistes... Parce qu'elle est la plus directement exploitée, elle a le plus d'intérêt à des changements
décisifs de la politique économique et sociale du pays. Liée aux formes les plus modernes de la production
et ne pouvant se libérer qu'en libérant toute la société, elle marche à la tête du progrès social. Sa
concentration, son organisation et son expérience, le fait qu'elle dispose, avec te Parti Communiste, d'un
parti authentiquement révolutionnaire fondant son activité sur une doctrine scientifique de lutte, le
marxisme-léninisme, donnent à son combat une efficacité sans égale. C'EST CE QU'ONT CONFIRME LES
LUTTES DE MAI-JUIN 1968, DURANT LESQUELLES LA CLASSE OUVRIERE A CORRECTEMENT ORIENTE
SON COMBAT DE CLASSE, FAIT ECHEC A L'AVENTURISME GAUCHISTE ET EVITE LE PIEGE QUE LUI
TENDAIT LA BOURGEOISIE POUR ECRASER SES FORCES VIVES ET PARALYSER AINSI SON ACTION POUR
UNE LONGUE PE-RIODE [les majuscules sont de nous]. »

La fin éclaire parfaitement le début, et tout le sens du « bloc historique » ... pardon, de « l'alliance
capitale». Passons rapidement sur le caractère platement réformiste de cette « marche » de la classe
ouvrière « en tête du progrès social », comme si l'on pouvait parler de « progrès social » en général,
indépendamment du mode de production et de la classe au pouvoir, donc comme s'il y avait
« progrès social » dans le cadre du mode de production capitaliste, qui se caractérise aujourd'hui par
une barbarie croissante, envahissante, dans tous les domaines, par la remise en cause de toutes les
conquêtes passées des masses, par une menace croissante de destruction totale de la civilisation.
Passons également sur les « changements décisifs de la politique économique et sociale du pays » qui se
produiraient sans révolution prolétarienne, sans destruction de la propriété privée des moyens de
production et de son rempart, l'État bourgeois. Et traduisons en français la fin du paragraphe.
L'appareil stalinien, l'appareil de la bureaucratie du Kremlin, dont la politique est l'expression des
intérêts contre-révolutionnaires des privilégiés russes qui s'approprient les fruits de l'économie
socialisée issue de la révolution d'Octobre et ne craignent rien tant que la victoire de la révolution
sociale du prolétariat sur le capitalisme à l'Ouest, de sa révolution politique sur la bureaucratie à l'Est
— cet appareil prétend s'identifier à la classe ouvrière et parler d'elle quand il parle de lui. Il a mis à
profit le contrôle du P.C.F. sur la majorité de celle-ci pour disloquer la grève générale de mai-juin 1968,
empêcher la constitution du Comité national de grève, interdire aux dix millions de grévistes la
réalisation de leurs aspirations fondamentales, sauver l'État bourgeois français. Au nom du
« rassemblement de toutes les couches sociales non monopolistes » et tout spécialement de « l'alliance
d'une importance capitale » avec les intellectuels, il oppose à la mission historique du prolétariat une
lutte que les « autres couches non monopolistes » engageraient contre le capitalisme pour leur propre
compte, à côté et indépendamment de la classe ouvrière. Et, travestissant monstrueusement la thèse
marxiste de l'hégémonie de la classe ouvrière dans la lutte contre le capitalisme et pour la révolution
prolétarienne, il élève, comme une instance indépendante des diverses composantes du
« rassemblement des forces non monopolistes », en dehors d'elles, contre elles et surtout contre le

72
prolétariat, sa propre fonction de « force dirigeante », d'arbitre suprême entre le prolétariat et les
« autres couches non monopolistes ». Le contenu de cet arbitrage de la « force dirigeante » de l'appareil, il
le définit lui-même sans équivoque en citant, comme l'achèvement suprême du rôle de la « classe
ouvrière » (lisez de l'appareil du P.C.F.) comme « force dirigeante » du «rassemblement des couches non
monopolistes », le fait de s'être opposé à la volonté des dix millions de grévistes de mai-juin 1968 de
s'emparer du pouvoir (« l'aventurisme gauchisme »), d'avoir sauvé le régime du profit, sauvé les
monopoles et leur État.
L’« alliance capitale », le « rassemblement non monopoliste », devient ainsi, traduit en termes
parlementaires, l'union des forces démocratiques, l'union avec les partis bourgeois « de gauche », avec,
en fait, n'importe quel parti bourgeois promu, selon les circonstances, au rang de représentant des
« couches non monopolistes » — alors qu'il n'est que l'un des représentants du capital. La pointe de cette
« alliance » est dirigée contre la stratégie du Front unique ouvrier, « classe contre classe », contre le
Front unique des travailleurs et de leurs organisations qui entraînerait derrière lui (et est le seul moyen
d'entraîner) toutes les couches et classes que le capital financier dépossède, ruine, humilie, dans la lutte
pour le gouvernement ouvrier, pour le renversement du capitalisme.
Si, effectivement, le capitalisme ne cessait de renforcer les positions des intellectuels, des travailleurs
scientifiques, des enseignants, des médecins, etc.; dans la société — comme nous l'enseignent les
théoriciens de la « croissance des forces productives » — il serait utopique de s'attendre à les voir (sauf
une infime minorité d'entre eux qui, de tout temps, est passée sur les positions de classe du prolétariat)
s'opposer à un régime, qui ne cesserait de les renforcer comme couche sociale, d'accroître leur nombre
et leurs privilèges matériels et moraux. Bien au contraire — comme ce fut en effet leur cas, avec celui de
toute l'aristocratie ouvrière, à l'époque où l'impérialisme à ses débuts l'a consciemment mise en selle et
développée pour corrompre les cadres du mouvement ouvrier politique et syndical et l'engager dans la
voie du -social-réformisme, social-patriotisme, social-impérialisme, et comme c'était d'ailleurs le cas,
tout récemment encore, aux États-Unis — on verrait aujourd'hui les intellectuels s'attacher de plus en
plus au régime bourgeois et s'en faire les meilleurs défenseurs.
C'est précisément, au contraire, parce que le capitalisme dans son agonie, devant le conflit toujours plus
aigu entre la productivité croissante du travail. que les marchés ouverts par la transformation des
forces productives en forces destructives ne suffisent plus à absorber, et les barrières de la propriété
privée des moyens de production -- parce que le capitalisme n'a pas seulement trop d'ouvriers, trop de
paysans, mais aussi trop d'ingénieurs, trop de cadres, trop d'intellectuels, trop de savants, trop de
médecins, trop d'écoles, trop d'universités, trop d'hôpitaux — parce qu'il tend donc à déclasser toutes
ces couches sociales, à les réduire au chômage et à la déqualification, à miner leurs avantages acquis,
que ces couches sont amenées à résister.
Elles ne peuvent toutefois le faire qu'en luttant pour la révolution prolétarienne. Et elles ne peuvent y
arriver par leurs propres forces. Seule la classe ouvrière, par sa situation au sein des rapports de
production capitalistes, peut accéder à la conscience, à la théorie de ce qui est la mission historique de
cette classe et d'elle seule, au marxisme. Si le prolétariat s'engage résolument dans la voie de
l'accomplissement de cette mission historique, de la destruction de l'État bourgeois, de l'instauration du
pouvoir des conseils ouvriers, il rassemblera autour de lui toutes les couches que le capitalisme tend à
priver de leurs ressources et de leur dignité, à ruiner matériellement et moralement. Il lui faut pour cela
échapper à la « force dirigeante » de l'appareil stalinien, expression d'intérêts étrangers et hostiles, des
intérêts de la caste bureaucratique contre-révolutionnaire de l'U.R.S.S., il lui faut briser cet appareil, en
se forgeant sa propre « force dirigeante », expression suprême de son combat et de la conscience de ce
combat, le parti marxiste révolutionnaire.

Intellectuels et prolétaires
Si, par contre, comme en mai-juin 1968, l'appareil stalinien parvient à conserver un contrôle suffisant
sur les masses travailleuses pour les frustrer de leur victoire et s'opposer à la révolution sociale, alors

73
les couches moyennes, les intellectuels tout particulièrement, parce qu'ils sont imprégnés de l'idéologie
bourgeoise qu'ils ont pour fonction de sécréter, ne pourront trouver d'issue par eux-mêmes. Les uns se
fourvoieront dans les illusions gauchistes, recherchant un ersatz au combat de classe du prolétariat —
les étudiants comme force dirigeante de la révolution, les actions exemplaires à la place de la lutte des
masses, voire les attentats à la bombe ou la « reprise individuelle » — les autres, le plus grand nombre,
retomberont tout naturellement dans les cadres idéologiques du régime, tout en grognant ou en
pleurnichant contre la triste situation qui leur est faite. C'est ainsi — nous l'avons vu précédemment —
que la principale revue française de vulgarisation scientifique, Atomes (devenue depuis ce mois La
Recherche), prenait gaillardement son parti des « vaches maigres » qu'offre pour toute pâture le
gouvernement aux travailleurs scientifiques, et prêchait même leur « bon usage ».
Ayant ainsi, nous l'espérons, fait un sort à la thèse de la « révolution scientifique » au nom de laquelle
tant les staliniens que les centristes s'opposent aujourd'hui à la révolution prolétarienne, il nous restera
à examiner d'autres aspects significatifs de l'accentuation du caractère réactionnaire du capitalisme
actuel, de la transformation des forces productives, dont la science fait partie, en forces destructives,
comme cette destruction de l'environnement naturel dont on nous rebat les oreilles dans des
campagnes à grand spectacle pour mieux nous en cacher la terrible réalité, et enfin à montrer la
véritable signification de la « transformation de la science en force productive immédiate » pour ce qui
est des perspectives ouvertes aujourd'hui à la révolution socialiste, à la classe ouvrière ayant conquis le
pouvoir. Ce sera l'objet d'un autre article.
Gérard BLOCH

74
SCIENCE, LUTTE DES CLASSES ET RÉVOLUTION
(4e Partie)

La science et l'avenir communiste


par Gérard BLOCH

Dans un petit opuscule de huit pages, intitulé La révolution scientifique et technique et se


terminant par un bulletin d'adhésion, le P.C.F. résume les thèses de son 19° Congrès :
« Nous vivons les débuts d'une prodigieuse révolution scientifique et technique ; le
régime capitaliste freine le développement de la révolution scientifique et technique et
l'empêche de réaliser ses potentialités ; le régime de démocratie avancée proposé par le
Parti communiste français permet de répondre aux questions les plus urgentes que
pose la révolution scientifique et technique ; la révolution scientifique et technique
renforce la nécessité d'instaurer le socialisme ; l'alliance de la classe ouvrière et des
intellectuels est une question capitale. »

Autrement dit, les progrès de la science et de la technique, considérés comme un monde à


part, indépendamment du mode de production, servent au P.C.F. à justifier une
perspective de passage pacifique au socialisme, sans révolution, sans guerre civile, sans
combat pour la destruction de l'État policier — M. Pierre Juquin ne nous déclarait-il pas le
19 novembre à Orsay que le caractère policier de l'État, c'était une vérité bonne pour le
XIXe siècle, mais pas pour le XX ? —et l'abandon de fait de la thèse de l'hégémonie du
prolétariat dans la révolution.

Nous avons, dans les trois premiers articles de cette série 18 réfuté cette construction et montré que c'est
tout le contraire qui est vrai. Les progrès de la science et de la technique aggravent les contradictions du
mode de production capitaliste, les rendent plus intolérables et plus explosives. Elles mettent entre les
mains des gouvernements bourgeois des moyens de destruction sans précédents — et non seulement
les moyens militaires thermonucléaires, chimiques, biologiques, déjà largement suffisants pour détruire
vingt fois la population du globe : ce n'est pas seulement dans ce domaine que la science, entre les
mains du capital et de son État, accélère la transformation des forces productives en forces destructives,
nous allons y revenir.
Résumons notre démonstration précédente, pour l'instant, en citant le Manifeste de l'O.C.I. :
« Les effets des progrès accélérés de la science et de la technique sont presque exclusivement confinés,
directement ou indirectement, au domaine militaire; les prodigieuses réalisations de l'astronautique, par
exemple, n'ont pas actuellement d'autre but ; seuls, quelques maigres sous-produits de ces conquêtes du
génie humain pénètrent la vie quotidienne des masses, et sous les formes les plus contradictoires, les plus
frelatées. D'un côté, un immense potentiel scientifique et technique inemployé s'accumule, qui sera
immédiatement disponible pour une économie socialiste planifiée à l'échelle mondiale, et lui permettra de
satisfaire, dans les délais les plus brefs, tous les besoins des masses ; de l'autre, le maintien du régime de la
propriété privée, du contrôle de l'économie mondiale par quelques dizaines de trusts dont chacun ne
poursuit que l'accroissement de ses profits particuliers aux dépens de tout le reste, et s'efforce de
« planifier» le secteur qu'il contrôle aux dépens de tous les autres et contre eux, multiplie les distorsions, les
contradictions : contradictions entre les branches diverses de l'économie dont le développement se
poursuit sans plan, anarchiquement ; distance toujours croissante, non seulement entre pays « avancés » et

18
Voir Études marxistes. N° 3-6 et 7.8, et Nouvelles études marxistes, n° 2.

75
« arriérés », mais entre États-Unis et Europe, et à l'intérieur de l'Europe occidentale elle-même;
paupérisation d'une fraction croissante de la population au sein des pays « avancés » eux-mêmes,
stagnation ou recul dans le reste du monde ; accroissement monstrueux de l'appareil répressif de l'État, et
du parasitisme social sous toutes ses formes ; tout cela, au contraire, sera la source, pour l'édification du
socialisme, d'immenses difficultés supplémentaires. »

LA DESTRUCTION DE L'ENVIRONNEMENT
Il faut dire ici quelques mots — quelques mots seulement, car cela mériterait une étude spéciale — de la
destruction de l'environnement naturel de l'homme dans laquelle l'économie capitaliste s'enfonce de
plus en plus vite. Les campagnes de la grande presse et les déclarations solennelles des politiciens
bourgeois, de Nixon à Pompidou, constituent probablement l'exemple le plus énorme de ce procédé de
la grande presse et des « mass media » qui consiste à mentir, tromper, démoraliser leurs lecteurs ou
télévisionneurs en leur assenant... une série de vérités partielles, séparées, isolées les unes des autres,
sur un ton tonitruant, tout en barrant la route à toute possibilité de vue d'ensemble. La pollution de
l'air, de l'eau, devient menaçante ? C'est vrai. L'accroissement, du fait des industries humaines, de la
proportion de gaz carbonique et de poussières dans l'atmosphère risque de modifier le climat du globe?
C'est possible, ce n'est pas établi, et on n'est même pas sûr s'il y aurait réchauffement (du fait de
« l'effet de serre ») ou refroidissement (du fait de l'accumulation de poussières réfléchissant la radiation
solaire dans la haute atmosphère). De toute façon, c'est loin d'être le péril le plus proche. La destruction
de centaines d'espèces vivantes, de milliers d'hectares de forêts est un mal irréparable ? Oui, sans aucun
doute. Le déversement sans contrôle de masses d’insecticides bouleverse l’écologie, amène, par
ricochets successifs, la destruction de nombreuses espèces vivantes, d'oiseaux notamment ; au surplus,
des insecticides comme le D.D.T. se concentrent, par suite de phénomènes biologiques, dans les tissus
d'espèces vivantes au point de risquer d'empoisonner l'homme qui les consomme ? Oui, sans doute ;
mais la solution ne saurait être dans la suppression pure et simple des insecticides, comme le prêchent
toute sorte de « naturistes » ahuris — qui entraînerait une destruction massive des céréales,
transformant en famine la sous-alimentation chronique que subissent des centaines de millions
d'hommes. Cet exemple des insecticides est éloquent, en ce qu'il montre parfaitement qu'il ne s'agit pas
d'un problème scientifique et technique, mais d'un problème politique, et qu'il n'y a de solution que
globale, au sens strict du terme : à l'échelle du globe.
Il en est de même de tous les problèmes relatifs à l'écologie, discipline qui étudie l'équilibre de toutes
les espèces vivantes, animales et végétales, et a montré, avec une surabondance de preuves, que toute
intervention modifiant les conditions de vie d'une seule de ces espèces provoquera fréquemment une
réaction en chaîne modifiant celles de dizaines ou de milliers d'autres espèces, la plupart du temps
d'une façon catastrophique pour l'homme. La recherche immédiate du maximum de profit par chaque
trust capitaliste, l'anarchie qui en résulte et est le propre de ce mode de production ont eu et ont chaque
jour, dans ce domaine, des résultats particulièrement catastrophiques. Mais la solution est politique, et
n'est que politique. Il faut que les masses travailleuses et exploitées se dressent contre leurs exploiteurs
et brisent les barrières de la propriété des monopoles capitalistes et celles des États impérialistes,
qu'elles prennent entre leurs mains leurs destinées et celles de leur planète, et réorganisent l'activité
économique de l'espèce humaine selon un plan global unique. Alors, certes, il y aura de nombreux
problèmes scientifiques et techniques à résoudre, mais « l'immense potentiel scientifique et technique
inemployé » qui s'est accumulé permettra sans aucun doute de les résoudre — parce que ces problèmes
seront enfin posés dans le seul cadre où ils puissent être résolus : faire de la planète un jardin, pour le
bonheur des hommes.
Et, comme l'écrit Marx, « le travail n'est... pas l'unique source des valeurs d'usage qu'il produit, de la
richesse matérielle. Il en est le père, et la terre la mère, comme dit William Petty » (Le capital). « Le travail

76
n'est pas la SOURCE de toute richesse. La nature est tout autant la source des valeurs d'usage (qui sont
bien tout de même la richesse réelle !) que le travail... » (Critique du programme de Gotha).
Quand on parle de la transformation croissante des forces productives en forces destructives, à laquelle
nous assistons actuellement on pense essentiellement — et nous l'avons souligné nous-mêmes — aux
armements, à la militarisation du capitalisme mondial, dénoncée en premier lieu par Rosa Luxembourg.
Mais la destruction du milieu naturel vient aujourd'hui s'y ajouter et s'y combiner, devenant un aspect
essentiel de ce phénomène caractéristique du capitalisme décadent, et qui accumule d'immenses
obstacles supplémentaires qu'il faudra surmonter pour la construction du socialisme. L'ampleur de ces
obstacles, un seul exemple suffira à le montrer. Les grands lacs de la terre — américains ou suisses, ou
russes comme la Caspienne, car à cet égard comme à tous les autres. la caste bureaucratique de l'U-R.S
S. a démontré qu'elle avait, selon l'expression de Trotsky, « tous les défauts d'une classe dirigeante, et
aucune de ses qualités » — sont actuellement presque tous pollués au-delà du point de non-retour, c'est-
à-dire que, même si la civilisation humaine disparaissait brusquement, ils ne pourraient revenir à
l'équilibre ancien par le jeu des lois naturelles. Et l'on a calculé que, pour épurer les grands lacs
américains, il faudrait dépenser autant que pour le projet Apollo — cent milliards de dollars —dix mille
fois, cent mille fois plus qu'il n'aurait fallu, dans le cadre d'une économie socialiste, pour empêcher à
temps le mal d'en arriver là. L'Océan lui-même n'est-il pas « en train de mourir », selon la formule
imagée du commandant Cousteau ?
A ces maux, un seul remède : la révolution prolétarienne. Et c'est ici que prend sa place, pour
l'empêcher, la campagne menée à grand fracas par les politiciens et les mass media. À grands coups de
vérités partielles, isolées, disloquées de leur contexte, assenées en termes sidérants, au sens
étymologique du mot, elle vise à persuader les masses, dans ce domaine comme dans tous les autres,
dans celui de la paix et de la guerre notamment, que celles-ci n'y peuvent rien — qu'il s'agit, non d'un
problème politique, mais de problèmes scientifiques complexes qu'elles ne peuvent aborder — et de les
détourner ainsi de la seule issue : prendre en main leur sort, prendre le pouvoir.

Cependant, naturellement, le business as usual continue : Pompidou déclare la guerre à la destruction de


l'environnement — et brade au capital affamé de profit le parc de la Vanoise !
Répétons-le ! Il n'y a pas de problèmes techniques, dam ce domaine, qui ne puissent être aisément
résolus — qu'il s'agisse de la construction de moteurs d'automobiles à essence non polluants, en
attendant la voiture électrique, dont la mise au point n'est plus aujourd'hui qu'une question de moyens
matériels, qu'il s'agisse du ramassage et de la destruction des emballages en plastique qui s'accumulent,
qu'il s'agisse de l'eau, qu'il s'agisse de l'air ! Ce n'est pas le but de cet article de le démontrer en détail, à
propos des mille problèmes que posent l'agriculture et l'industrie, et cela excéderait notre compétence
— mais cette démonstration, elle est déjà faite, éparse dans d'innombrables revues techniques,
éparpillée par l'ultra-spécialisation qui résulte de la division capitaliste du travail, si bien que personne
n'en a de vue d'ensemble, alors que toutes les composantes des solutions existent déjà, mais ne peuvent
être mises en œuvre et ne seront pas mises en œuvre par le régime dont le moteur est le profit de
l'oligarchie du capital financier.
Le problème n'est pas technique ; il est politique. Il faut briser les États impérialistes, instaurer le
pouvoir des conseils — et alors, les conquêtes du génie humain ouvriront pour les hommes des
possibilités illimitées, proprement inimaginables. Nous essaierons ici d'en esquisser quelques-unes.

DES BIOLOGISTES ANGOISSÉS


Ces possibilités sont telles que nombre de savants, et non des moindres, deviennent conscients, ces
derniers temps, de ce que leur emploi, leur impact sur l'avenir de l'humanité dépend totalement du
régime social, et s'épouvantent de les voir tomber entre les mains du Capital. C'est sans doute en
biologie que, depuis moins d'une décennie — depuis le déchiffrement, au début des années 60, du code

77
génétique par Crick et Watson — les progrès les plus foudroyants, et les plus gros de conséquences
pour l'avenir de l'espèce, ont été faits. Et c'est aussi pourquoi c'est actuellement sous la plume de
biologistes qu'on lit le plus souvent ces derniers temps des déclarations du genre de celle-ci (La
Recherche, novembre 1970, sous la plume de Th. Dobzhansky, spécialiste de la génétique des
populations) :
« Le projet Muller-Huxley » (application des méthodes de ce qu'on appelle « l'eugénique positive »,
permettant d'assurer une reproduction plus nombreuse de certains « individus supérieurs ») « se heurte
néanmoins à tant de difficultés techniques sur le plan biologique et plus encore sur le plan psychologique
et sociologique que sa réalisation dans un futur prévisible est fort douteuse. »

L'auteur, en fait, sait fort bien que, sur le plan biologique, les « difficultés techniques » pourraient sans
aucun doute être vite résolues si on y mettait le prix, c'est d'ailleurs ce qui explique qu'il ne dissimule
pas son angoisse. Si ces méthodes, écrit-il, étaient adoptées
« en tant que politique d'État, quels seraient les experts désignés pour la sélection ? Il est probable, sinon
certain, que les politiciens enlèveraient la décision. Alors que l'une des plus grandes découvertes de la
science moderne, la libération de l'énergie atomique, a été transformée en instrument de destruction
massive susceptible d'entraîner le suicide de l'humanité, les biologistes vont-ils accepter d'en fournir un
autre, plus dangereux encore par certains aspects ? »
La question, malheureusement, n'est pas là. Si important que soit, comme symptôme, le mouvement qui
pousse certains savants, et non des moindres, à refuser, notamment aux États-Unis, leur collaboration
aux militaires et aux industriels, aucune illusion ne doit être permise. Les savants n'ont aucun moyen
réel de ne pas faire les découvertes fondamentales dont les conséquences pratiques pour l'humanité
sont les plus grandes. Si Crick et Watson — il suffit de lire le récit de leur découverte tel que le dernier
l'a fait dans son livre La double hélice pour s'en convaincre — avaient gardé pour eux, par scrupule, le
code génétique, il se serait trouvé d'autres biologistes, voire un chimiste comme Linus Pauling, qui en
étaient eux-mêmes tout proches, pour y parvenir dans un court délai. On ne peut bloquer le
développement d'aucune branche de la science, et celui qui affirmerait que, dans telle branche au
moins, aucune conséquence pratique n'est à craindre, risquerait de se voir opposer très vite le démenti
des faits. Quand Einstein posa, en 1905, l'équation W = mc 2 d'équivalence de la masse et de l'énergie —
qui contient en germe l'énergie nucléaire et bien d'autres choses — il pensait qu'il n'y aurait peut-être
jamais de conséquences pratiques... quarante ans ont suffi pour prouver le contraire, et avec quelle
ampleur — et le rythme du passage de la découverte théorique aux applications est aujourd'hui bien
plus rapide. Or, une fois les découvertes de base faites, le Capital et son État trouveront toujours un
nombre suffisant de scientifiques pour se mettre à leur service et les appliquer à leur gré, selon leurs
décisions.
La question n'est donc pas que les savants refusent de collaborer avec les « politiciens » de l'État du
capital financier ; la question est de l'abattre. La perspective qu'il faut ouvrir aux savants, c'est celle que
leur ouvrait déjà le Manifeste communiste :

« Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l'heure décisive, le processus de décomposition de la
classe dominante, de la vieille société tout entière, prend un caractère si violent et si âpre qu'une petite
fraction de la classe dominante se détache de celle-ci et se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui
porte en elle l'avenir. De même que, jadis, une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos jours une
partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et, notamment, cette partie des idéologues bourgeois qui se
sont haussés jusqu'à l'intelligence théorique de l'ensemble du mouvement historique. »

L'un des aspects criminels de « l'alliance des intellectuels et de la classe ouvrière » prêchée par le parti
stalinien est bien là : renforcer les illusions que leur situation dans la société bourgeoise fait de toute
façon naître chez les intellectuels quant à la possibilité qui existerait pour eux de jouer un rôle

78
autonome, les détourner de faire l'effort nécessaire, et il n'est pas mince, pour « se hausser jusqu'à
l'intelligence théorique de l'ensemble du mouvement historique » et « se rallier à la classe révolutionnaire».
Quoi qu'il en soit, il est possible d'affirmer, sans risque de démenti, que, l'économie mondiale une fois
réorganisée selon un plan unique sous l'égide des États-Unis socialistes du monde, l'humanité
n'éprouvera aucune difficulté majeure à réaliser les objectifs de base de la société communiste, à
développer suffisamment les forces productives pour satisfaire intégralement les besoins de toute
nature de tous les habitants de la planète, à se libérer radicalement du travail productif, désormais
assumé par un gigantesque automate dont elle n'aura qu'à programmer et contrôler le fonctionnement.
En dépit des obstacles supplémentaires accumulés par le capitalisme décadent, il est vraisemblable que
les générations qui édifieront le communisme seront elles-mêmes surprises du jaillissement de forces
créatrices nouvelles qui seront libérées de toute part.

Démontrer dans le détail la possibilité technique de l'abondance pour tous, ce serait écrire
l'encyclopédie des sciences et des techniques de notre temps ; c'est dire que nous ne prétendons pas le
faire ici. Ce qui est caractéristique, c'est que chaque spécialiste, dans le domaine étroitement limité qui
est le sien, connaît parfaitement les possibilités qui pourraient exister dès maintenant, sur la base de
« l'immense potentiel scientifique et technique inemployé » qui s'accumule et s'accroît sans cesse, pour
soulager la peine des hommes, les nourrir19, les vêtir, loger, transporter, éduquer... ; mais que pas un
seul d'entre eux n'a la moindre, vue d'ensemble et que la plupart, conditionnés par l'extrême division
du travail que le capitalisme leur impose, acceptent comme allant de soi leur fonction d'outil parcellaire
et ne se préoccupent même pas des possibilités globales de la technique.
Et il faut comprendre, sans même parler des autres possibilités sur lesquelles nous allons revenir, ce
que serait déjà une telle société; où le fameux idéal de « l'égalité des chances au départ », de la possibilité
pour chaque nouveau-né de développer pleinement les potentialités que son patrimoine génétique lui
donne, sera réalisé.
Dans le monde actuel, un homme sur dix mille peut-être accède à la haute culture. Et c'est une culture
aliénée, parcellaire, atomisée, intellectualisée, une culture qui oppose le travail manuel au travail
intellectuel, « l'esprit de finesse » à « l'esprit de géométrie », « l'art » à « la science », comme s'il s'agissait
de deux mondes clos, et non de deux aspects de l'activité une du même être pour se saisir du même
monde. Que serait une société où chacun des cinq ou dix milliards d'êtres humains accéderait à une
connaissance une, à une préhension unitaire du monde?

Ce serait déjà une surhumanité, pour nous proprement inimaginable.


C'est ici le lieu de citer la grandiose perspective qu'ouvrait Engels il y aura bientôt cent ans dans
l'introduction à son chef-d’œuvre inachevé et aujourd'hui encore trop souvent méconnu, La dialectique
de la nature :
« L'étude moderne de la nature — qui est seule parvenue à un développement scientifique, systématique et
complet, à l'opposé des intuitions géniales des Anciens en philosophie de la nature et des découvertes
arabes, extrêmement importantes, mais sporadiques et disparues pour la plupart sans résultats —, cette
étude moderne de la nature date, comme toute l'histoire moderne, de la puissante époque que nous autres
Allemands nommons la Réforme d'après le malheur national qui est venu nous frapper en ce temps, que les
Français nomment la Renaissance et les Italiens Cinquecento, bien qu'aucun de ces termes n'en donne

19
L'un des mythes bourgeois de l'époque veut que son grand problème soit celui de la surpopulation menaçante — au
moment même où tous les pays capitalistes avancés dépensent des sommes énormes pour réduire leur production
alimentaire ! La surpopulation ne fait aujourd'hui problème que dans le cadre d'un mode de production qui a trop de
capitaux, trop de marchandises, trop de travailleurs, trop d'étudiants, trop de tout. C'est là encore un problème social et
politique, pas un problème technique. Certes, l'humanité communiste, elle, devra contrôler le nombre de ses membres ; elle
le fera sans peine.

79
complètement l'idée. C'est l'époque qui commence avec la deuxième moitié du XVe siècle. La royauté,
s'appuyant sur les bourgeois des villes, a brisé la puissance de la noblesse féodale et créé les grandes
monarchies, fondées essentiellement sur la nationalité, dans le cadre desquelles se sont développées les
nations européennes modernes et la société bourgeoise moderne ; et, tandis que la bourgeoisie et la
noblesse étaient encore aux prises, la guerre des paysans d'Allemagne a annoncé prophétiquement les
luttes de classes à venir, en portant sur la scène non seulement les paysans révoltés — ce qui n'était pas
une nouveauté —, mais encore, derrière eux, les précurseurs du prolétariat moderne, le drapeau rouge au
poing et aux lèvres la revendication de la communauté des biens. Dans les manuscrits sauvés de la charte
de Byzance, dans les statues antiques retirées des ruines de Rome, un monde nouveau se révélait à
l'Occident étonné : l'Antiquité grecque ; ses formes resplendissantes dissipaient les fantômes du Moyen Age
; l'Italie naissait à un épanouissement artistique insoupçonné, qui semble un reflet de l'Antiquité classique
et n'a plus été retrouvé. En Italie, en France, en Allemagne, apparaissait une littérature nouvelle, la
première littérature moderne ; l'Angleterre et l'Espagne connurent bientôt après leur époque littéraire
classique. Les barrières de l'ancien Orbis terrarum furent brisées ; pour la première fois la terre était
vraiment découverte, les fondements posés pour le passage de l'artisanat à la manufacture qui devait, à
son tour, constituer le point de départ de la grande industrie moderne. La dictature spirituelle de l'Église
fut brisée ; la majorité des peuples germaniques la rejeta directement en adoptant le protestantisme,
tandis que, chez les peuples romans, une allègre libre pensée, reprise des Arabes et nourrie de la
philosophie grecque fraîchement découverte, s'enracinait de plus en plus et préparait- le matérialisme du
XVIII siècle.
Ce fut le plus grand bouleversement progressiste que l'humanité eût jamais connu, une époque qui avait
besoin de géants et qui engendra des géants : géants de la pensée, de la passion et du caractère, géants
d'universalité et d'érudition. Les hommes qui fondèrent la domination moderne de la bourgeoisie furent
tout, sauf prisonniers de l'étroitesse bourgeoise. Au contraire, l'esprit aventureux du temps les a tous plus
ou moins touchés de son souffle. On eût difficilement trouvé à cette date un homme d'importance qui n'eût
fait de vastes voyages, parlé quatre ou cinq langues, brillé dans plusieurs spécialités. Léonard de Vinci a été
non seulement un grand peintre, mais aussi un mathématicien, un mécanicien et un ingénieur éminent, à
qui les branches les plus diverses de la physique sont redevables d'importantes découvertes ; Albert Dürer a
été peintre, graveur, sculpteur, architecte, et il a inventé de surcroît un système de fortification qui
comprend bon nombre des idées reprises bien plus tard par Montalembert et par l'art moderne de la
fortification en Allemagne. Machiavel a été homme d'État, historien, poète, et en même temps le premier
écrivain militaire des temps modernes digne d'être cité. Luther a nettoyé non seulement les écuries
d'Augias de l'Église, mais aussi celles de la langue allemande ; c'est lui qui a créé la prose allemande
moderne et composé le texte et la mélodie de cet hymne empli de la certitude de vaincre qui est devenu la
« Marseillaise » du XVIe siècle. Les héros de ce temps n'étaient pas encore esclaves de la division du travail,
dont nous sentons si souvent chez leurs successeurs quelles limites elle impose, quelle étroitesse elle
engendre. Mais ce qui les distingue surtout, c'est que, presque sans exception, ils sont Pleinement plongés
dans le mouvement de leur temps, dans la lutte pratique ; ils prennent parti, ils entrent dans le combat, qui
par la parole et l'écrit, qui par l'épée, souvent des deux façons. De là cette plénitude et cette force de
caractère qui font d'eux des hommes complets. Les savants de cabinet sont l'exception : soit des gens de
second ou de troisième ordre, soit des philistins prudents qui ne veulent pas se brûler les doigts.
En ce temps, l'étude de la nature se faisait, elle aussi, au beau milieu de la révolution générale et elle était
elle-même de part en part révolutionnaire ; n'avait-elle pas à conquérir son droit à l'existence dans la
lutte? La main dans la main avec les grands Italiens de qui date la philosophie moderne, elle a fourni ses
martyrs aux bûchers et aux cachots de l'Inquisition. Et il est caractéristique que les protestants aient
surpassé les catholiques dans la persécution de la libre étude de la nature. Calvin a fait brûler Servet au
moment où il était sur le point de découvrir la circulation du sang, et cela en le mettant à griller tout vif
pendant deux heures ; du moins l'Inquisition se contenta-t-elle de brûler simplement Giordano Bruno. »
(Ed. Sociales, pp. 29-31.)

80
VERS UNE SUPER –RENAISSANCE
Il faut savoir que la possibilité, dont parlait Trotsky, dans sa conférence de Copenhague de 1934, d'un
monde dont tous les citoyens seraient « des Aristote, des Shakespeare, des Darwin, des Beethoven, des
Goethe, des Marx, des Edison, des Lénine », est entièrement confirmée par les résultats récents de l'étude
du système nerveux central de l'homme. Du point de vue du donné génétique, les habitants actuels de la
terre ne diffèrent pas beaucoup, à leur naissance, ou en tout cas à leur conception, de leurs ancêtres d'il
y a 40 000 ans, dont le cerveau avait déjà les mêmes potentialités.
Il y a, certes, un équipement génétique qui diffère selon les individus — et assure heureusement
l'existence variée de personnalités diverses, que la société bourgeoise tend à couler toutes, en les
mutilant, dans un petit nombre de moules sociaux, mais dont la société communiste permettra
l'épanouissement. À cet égard aussi, la génétique, en réfutant les théoriciens de la pureté de la race et en
soulignant que c'est l'hybridation des populations qui offre les possibilités les plus riches de
développement, confirme entièrement la grandiose prognose de Trotsky, dans son article « Si
l'Amérique devenait communiste » : « D'ici un siècle, de votre creuset à fondre les races, sortira une
nouvelle souche humaine, la première vraiment digne de nom d'homme ».
Mais — à part, naturellement, le cas de tares héréditaires sévères — tous les nouveau-nés ont des
possibilités de développement différentes, mais du même ordre. Ce développement ne dépend que du
milieu culturel où ils vont vivre. Et ce même cerveau qui se développe déjà bien davantage aujourd'hui
qu'à l'époque magdalénienne est très loin d'avoir épuisé ses possibilités. Sans qu'évidemment la contre-
épreuve décisive puisse être faite, tout indique que, dans le monde actuel, qui « assassine Mozart » par
dizaines de millions à chaque génération, l'apparition de génies n'est pas seulement limitée à certaines
couches sociales, mais dépend d'une succession de hasards heureux dans le développement individuel
du bébé et de l'enfant. Les progrès récents faits dans l'étude du système nerveux central le confirment
entièrement. Un article paru dans sciences et Avenir d'août 1970, par exemple, peut conclure aux
« infinies possibilités de la croissance cérébrale, qui, loin d'être toute tracée, est extrêmement sensible aux
stimulations intellectuelles et sensitives du milieu extérieur.

Ces découvertes biochimiques montrent, si toutefois il en était encore besoin, l'importance des conditions
d'élevage du nourrisson en ce qui concerne aussi bien les besoins alimentaires qu'affectifs ainsi que des
conditions d'éducation du jeune enfant et des stimulations de ses potentialités intellectuelles ».
Un monde où chaque homme accédera pleinement à la culture humaine n'a rien d'utopique.
C'est le contraire, la survie prolongée de l'humanité sous le capitalisme, les e réformes de structures anti-
capitalistes » d'Ernest Mandel, le « passage pacifique au socialisme » grâce à « la révolution scientifique et
technique » des staliniens, qui est l'utopie. C'est la société communiste sans classe et sans État qui est la
seule perspective réaliste — à cette condition que, éclairée par cette perspective qui est celle de
l'Histoire, notre génération soit, selon l'expression de Trotsky. « Fidèle à sa patrie dans le temps », et
réalise les tâches qu'exige la victoire de la révolution prolétarienne mondiale : qu'elle résolve la crise de
la direction révolutionnaire du prolétariat, qu'elle reconstruise la IV° Internationale, qu'elle donne aux
opprimés du monde entier l'outil de leur émancipation.
Un tel monde communiste est tout proche de nous. La première génération née dans la société
communiste y accédera de plain-pied. Cependant, il est déjà, pour nous, répétons-le, proprement
inimaginable, ce monde où des hommes pleinement humains, bien plus différents les uns des autres que
tout ce que le passé aura connu, hériteront tous de leur patrimoine commun, la pleine culture humaine.
Sans doute les prétendus « problèmes éternels » de l'humanité, la morale, le sens de la vie et du inonde y
prendront-ils un aspect nouveau, ou plutôt pourront y être réellement abordés pour la première fois...

81
Et pourtant l'humanité n'en pourra rester là, et d'autres facteurs auront déjà commencé à ce moment à
la modifier de façon plus radicale encore. Car le développement récent de la science est venu confirmer
là aussi, et bien au-delà, la vision prophétique de Trotsky écrivant, dans sa conférence de Copenhague
que nous avons déjà citée :
« Mais cela n'est pas encore le bout du chemin. Ce n'en est que le début. L'homme se considère comme le
couronnement de la création. Il y a certains droits. Mais qui oserait affirmer que l'homme actuel soit le
représentant le plus élevé du genre humain ? Physiquement et moralement, il est très éloigné de la
perfection, cet avorton biologique à l'esprit malade, et qui n'a trouvé aucun nouvel équilibre organique...
Quand il en aura terminé avec les forces anarchiques de sa propre société, l'homme se réalisera lui-même
dans les cornues du chimiste. Pour la première fois, l'humanité se considèrera elle-même comme une
matière première ou, dans le meilleur des cas, un produit semi-fini, au physique et au moral ».

Les développements foudroyants de la génétique au cours de la dernière décennie — qui, après le code
génétique, nous livrent l'un après l'autre les mécanismes de la traduction chimique dans l'intimité du
tissu vivant, au niveau décisif, le niveau moléculaire — ont fait de cette perspective qui, en 1934,
pouvait paraître ne devoir se réaliser qu'après des décennies de société sans classe, une proche réalité.
Ce n'est plus l'eugénique seulement qui est réalisable techniquement, sous ses deux formes de
l'eugénique négative, ou élimination des tares, et de l'eugénique positive, de la sélection des gènes
« favorables », qui seront des possibilités techniques à la disposition des citoyens de la société
communiste — et « nos petits-enfants, qui ne manqueront pas d'être beaucoup plus intelligents que nous
», comme aimait à le dire Trotsky, ne manqueront pas de régler avec aisance les problèmes moraux que
posera l'application de ces techniques — c'est bien autre chose. C'est la maîtrise complète des
processus de l'hérédité, la possibilité d'intervenir pour la modifier, relancer l'évolution selon sa volonté
consciente, faire naître, non plus seulement au sens social, mais au sens biologique, génétique, du
terme, le surhomme, aux potentialités physiques et mentales nouvelles, dans le laboratoire du
biologiste, sinon dans les « cornues du chimiste s, — une possibilité si proche que les biologistes sont
pris d'angoisse à l'idée de la voir tomber entre les mains des dirigeants des États impérialistes...
Déjà, l'une des malédictions proférées contre le genre humain par le dieu de l'Ancien Testament : « Tu
enfanteras dans la douleur » a été mise en échec par la science — par la science seulement il est vrai, et
la grande majorité des femmes de ce temps continuent à en subir tout le poids, car la société ne leur
permet pas de profiter de cette conquête de la médecine. C'est donc seulement la société communiste
qui rejettera définitivement dans les ténèbres du passé, pour toutes les femmes de la terre, le verdict
fulminé par le vieux fantôme hostile né des cauchemars de notre espèce, prise d'angoisse devant la
rupture d'avec le milieu naturel et les souffrances des premiers millénaires de la division en classes de
la société ; en même temps, elle en invalidera le second verdict : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton
front ».
Mais ce n'est pas tout, et l'humanité est vouée sans doute à réfuter plus profondément encore cette
quintessence de réaction, d'obscurantisme, de haine de l'humanité qu'est la Genèse. Lorsque le « cruel
Dieu des Juifs », Yahvé, apprend qu'Adam et Ève ont mordu au fruit de l'arbre de la science, il s'écrie —
s'adressant, ce Dieu unique, à la cour de dieux qui l'entourent : « Voilà que l'homme est devenu comme
l'un de nous, pour connaître le bien et le mal ! Qu'il n'étende pas maintenant la main, ne cueille aussi de
l'arbre de vie, ne mange et ne vive pour toujours ! »
Laissons ce dieu paternel s'acharner dans la guerre inexpiable qu'il livre à ses enfants depuis trois
millénaires. « Vivre pour toujours » sera sans doute longtemps, sinon éternellement, hors de portée de
l'humanité ou de ses successeurs. Prolonger la vie en ralentissant les processus de vieillissement qui
commencent en fait dès la naissance, sera, par contre, certainement à l'ordre du jour du progrès de la
biologie au cours des prochaines décennies. Comme le fait remarquer avec profondeur Jean Rostand, ce

82
n'est pas parce que la solution d'un problème posé par la nature nous importe particulièrement que
cette solution sera nécessairement plus difficile.
Dans le même temps, l'homme hantera le fond des océans et parcourra le système solaire, en attendant,
au prochain siècle, de s'élancer vers les étoiles...
Évoquer, fût-ce de façon aussi médiocre, ces perspectives, c'est, diront peut-être certains de nos
lecteurs, s'abandonner au rêve. Mais qui a prétendu que les matérialistes n'avaient pas le droit de rêver
? Pourvu, toutefois, que le rêve ne les détourne pas de la réalité, mais les y ramène. Le socialisme ou la
barbarie, l'avenir cosmique de l'humanité ou le néant — tel est l'enjeu du combat dans lequel nous
sommes engagés. Pour vaincre, il faut construire le Parti et l'Internationale nécessaires au prolétariat
pour prendre le pouvoir dans le monde entier.

Gérard BLOCH.

83
POURQUOI JEAN-PAUL II REND-IL HOMMAGE
À CET AUGUSTIN D'HIPPONE ?
(354-430 AP J.C.)

Parler de cet Aurelianus Augustinus, que les chrétiens appellent saint, dont l'Église catholique et une
partie d'ailleurs des protestants, ont fait un docteur et un père de l'Église.
Pourquoi en parler ? Parce qu'ils en parlent, et que, à force de nous rebattre les oreilles que l'Église
aurait changé, qu'elle n'est plus ce qu'elle était, il n'est pas mauvais d'aller y voir de plus près et de ne
pas admettre, ce qu'admet malheureusement la grande majorité de la population laborieuse dans notre
pays. Il y a en effet quelque chose de fort heureux, c'est que y compris ceux qui se déclarent catholiques,
quand on leur pose la question dans un sondage, déclarent en majorité qu'ils ne croient pas en Dieu. Ce
sont des catholiques assez particuliers, mais dans la mesure même où ils sont complètement détachés
de la religion et s'en détachent de plus en plus, ils oublient que l'Église n'est pas une réalité céleste, mais
terrestre, où elle joue un rôle qui est tout à fait matériel, pratique, politique dans la lutte des classes. Ils
l'oublient, ils croient qu'elle n'a plus d'importance et ils ne savent plus ce qu'elle est. Elle se charge
pourtant de nous le rappeler.
S'agissant de cet Augustin, leur Saint Père, ce Karol Wojtyla, qui se fait appeler Jean-Paul II, et dont il
nous faudra bien reparler pour conclure, parce que c'est le premier pape de l'Opus Dei, a fait toute une
série de déclarations notamment dans la lettre apostolique, « Augustin d'Hippone », il a déclaré en
particulier que c'était le mille six centième anniversaire de la conversion au christianisme de cet
homme en septembre 386 de notre ère, il a déclaré :
« Ce sera l'occasion propice de rappeler que le converti devenu évêque fut un modèle éclatant de pasteur,
un défenseur intrépide de l'orthodoxie de la foi, ou comme il disait (citation d'Augustin) "de la virginité de
la foi", un constructeur génial de cette philosophie que par son harmonie avec la foi, on peut bien appeler
chrétienne, un promoteur infatigable de la perfection spirituelle et religieuse. »
Et il déclarait aussi, citant Augustin :
« Il est pleinement convaincu du caractère ineffable de Dieu au point qu'il s'exclame "qu'y a-t-il d'étrange
si tu ne comprends pas, si tu comprends ce n'est pas Dieu". »
Effectivement Augustin a dit cela et bien d'autres après lui, dès son époque le fameux « Credo quia
absurdum » (je crois parce que c'est absurde) et Pascal dans ses « Pensées », « Taisez-vous Raisons
imbéciles », Pascal en tant que janséniste était précisément an disciple d'Augustin. II faut dire que ceci
est important car c'est probablement la première fois dans l'histoire que c'était dit de façon aussi
catégorique, alors qu'Augustin avait consacré beaucoup d'efforts à tenter de concilier la Raison et sa foi,
et même à démontrer que sa foi chrétienne était démontrée par la Raison. Et pourtant il a dû en arriver
là car il ne pouvait pas s'en sortir autrement. Jean-Paul II trouve naturellement cela excellent et il ajoute
encore :
« Surtout sa conversion nous aide à pénétrer plus facilement dans sa pensée qui fut si universelle et
profonde qu'elle a rendu à la doctrine chrétienne un service incomparable et impérissable, si bien que nous
pouvons l'appeler non sans fondement, le père de l'Europe chrétienne. »
Le père de l'Europe chrétienne ce n'est pas n'importe qui pour cette Église comptable, Jean-Paul II et la
hiérarchie de l'Église qui le suit, ces gens considèrent que c'est le père de leur Europe, ce qui n'est pas
sans rapport avec ce qu'ils font aujourd'hui et ce qu'ils disent. Jean-Paul II rappelle encore qu'Augustin
a défendu la foi catholique contre ceux qui la niaient, et il énumère les manichéens, les païens, et ceux

84
qui en donnaient des interprétations erronées comme les donatistes, les pelagiens et les ariens. J'aurais
pu en énumérer une centaine d'autres car il y avait déjà à cette époque une centaine de groupes qui se
combattaient et dont chacun disait que c'était lui l'orthodoxie chrétienne. Puis il reprend encore la
parole quinze jours plus tard, et ce sera pour dire :
« Il faut ranger dans une position éminente parmi les pères et les docteurs de l'Église saint Augustin, ce
sublime docteur a été présent tout au long du second millénaire et dans une grande partie du premier.
Nous devons souhaiter qu'Il accompagne aussi le cours du troisième millénaire. »

Nous sommes prévenus, ce qu'a fait et ce qu'a dit cet homme, l'Église le pense et veut le faire, et sa vie
est encore un modèle pour eux. Or, l'histoire de l'Église catholique, et en général des Églises
chrétiennes, mais encore une fois en France, sauf quand on a affaire à M. Rocard, se borne aux
catholiques. L’Église catholique prétend représenter 98 % des Français, y compris les 50 ou 60 % qui
déclarent ne pas croire en Dieu. Mais leur erreur consiste quand même à se déclarer catholiques parce
que cela fait plaisir à la belle-mère, grand-mère, à la tante Jeanne, qui d'ailleurs elles-mêmes n'y croient
plus.
Il faut aller y voir de plus près parce que l'histoire de l'Église catholique, plus que toute autre histoire du
passé, est recouverte d'un Himalaya de mensonges. Il est extrêmement difficile de discerner des réalités
et quand on nous offre l'occasion à propos d'un homme qui a beaucoup écrit, et parce qu'en plus il a
vécu à une époque cruciale de l'histoire de l'Église, alors c'est une occasion d'aller y voir.

Les origines d'Augustin


Il est né en 354 dans un bled qui se trouve actuellement en Algérie, dans l'Afrique du Nord romaine.
Quelle était la situation ? Depuis 312 l'Empereur Constantin accédait au pouvoir comme successeur
d'ailleurs de Dioclétien et choisi par lui. C'est Dioclétien qui avait déclenché au début du IV' siècle les
dernières persécutions contre les chrétiens que l'histoire ait enregistrées. En 312, il commence à
déclarer sous des formes diverses la religion chrétienne comme la religion officielle de l'Empire. On a
réussi à lui faire croire que c'est parce qu'il avait mis sur sa poitrine un certain signe, qu'il avait vaincu
dans une bataille...
Il l'avait cru et de toute façon il était persuadé que l'Église c'était bon pour lui. Puisque « la grande
Église», comme elle s'appelait elle-même, avait fait tout le nécessaire dans la période précédente pour
se rapprocher de l'Empire et pour devenir la religion la plus capable de justifier l'existence de l'Empire
et de l'Empereur.
Pendant les décennies qui ont suivi, ce Constantin que les chrétiens ont appelé « le Grand », et que les
historiens serviles continuent à appeler « le Grand « avait massacré les trois quarts de sa famille, en tout
cas cela ne le distinguait pas des empereurs romains de cette époque de décadence, ils ont tous fait cela.

Ce Constantin qu'ils ont appelé « le Grand » leur a peu à peu transféré les droits de religion officielle,
interdisant finalement le paganisme, sinon les hérésies chrétiennes. Il est vrai que ce bon Constantin n'y
comprenait pas grand-chose et qu'il avait une tendance fâcheuse à soutenir ce que l'Église considérait
comme hérésies. Quoi qu'il en soit, entre le Concile de Nicée qui s'est réuni en 325, et celui de
Chalcédoine qui s'est réuni en 451, les chrétiens avaient déjà massacré au moins dix fois plus de chré-
tiens que les persécutions de l'Empire contre eux au cours des trois siècles précédents.
Mais Constantin avait pris une mesure en 326 d'une importance capitale, il avait autorisé l'Église à
recevoir des dons en héritage et en particulier qu'on lui lègue les terres. C'est à cette date et à ce siècle
que l'Église a commencé à être le plus grand latifundiaire, comme on appelait les grands propriétaires
terriens en latin, le plus grand propriétaire qu'elle est restée au cours du Moyen Age, qu'elle a cessé
d'être en France lors de la Grande Révolution, qu'elle n'a pas cessé d'être dans les malheureux pays où il

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n'y a pas eu de révolution de cette profondeur et qui ont le malheur d'être encore catholiques, parce
que les protestants, c'est vrai qu'il y a longtemps qu'ils ont cessé de protester, mais il y a une époque où
ils ont protesté et alors ils ont partagé les terres. Je pense à des pays comme l'Espagne ou l'Autriche par
exemple, où elle est toujours le grand propriétaire terrien.
C'est ce qu'avait fait Constantin au cours de ce quatrième siècle. Il n'a connu qu'un moment de répit,
trois courtes années de 361 à 363, où a régné l'empereur Julien, que les chrétiens et les historiens
serviles appellent « l'Apostat » parce qu'il avait renoncé au christianisme et restauré la tolérance de
toutes les religions qui était le propre de l'Empire Romain pourvu qu'on sacrifie aux dieux tutélaires de
l'Empire, on pouvait bien penser par ailleurs tout ce qu'on voulait. Telle était la situation.

Cet Aurélianus Augustinus avait pour père un païen nommé Patricius et pour mère une chrétienne
nommée Monique, sur laquelle il faudra redire quelques mots, parce que comme pouffiasse et charogne
on ne fait pas mieux. C'est d'ailleurs pourquoi l'Église en a fait une sainte. Patricius était ce qu'on
pourrait appeler aujourd'hui un petit bourgeois, il appartenait à ces couches moyennes que l'Empire
ruinait de plus en plus, par ses impôts gigantesques dus à l'entretien de forces armées comme on n'en
avait jamais vues dans le passé et par toute une série d'autres procédés.
De plus en plus, il y avait des grands, des riches, et puis les petits citoyens romains, ils étaient leurs
clients, ils dépendaient d'eux et ce Patricius, pour envoyer son fils à ce qu'on appellerait maintenant
l'université, a dû pratiquement se saigner aux quatre veines, sinon se ruiner. Après quoi, il est mort.
La mère Monique n'est pas morte, elle était chrétienne et fanatique. À dix-sept ans, Augustin travaillait,
c'était à peu près le seul certificat qu'on préparait à cette époque dans les universités romaines, à savoir
devenir rhéteur, devenir orateur, apprendre à convaincre les autres. L'éducation en Afrique du Nord
n'était pas très avancée puisque Augustin est le seul père de l'Église à n'avoir pas été foutu d'apprendre
le grec, il n'a jamais su que le latin. Il devient donc à dix-sept ans professeur en Afrique du Nord et il
s'installe pour vivre avec une jeune femme. On sait tout cela par l'autobiographie qu'il a produite à 42
ou 43 ans sous la forme des « Confessions » ou d'une « Lettre à Dieu », ce qui était d'ailleurs une idée
bizarre d'écrire à Dieu ce que celui-ci forcément savait déjà.
Dans ses « Confessions », il ne nomme pas cette femme avec laquelle il a vécu jusqu'en 385, c'est-à-dire
jusqu'à l'âge de 31 ans. Donc pendant 14 ans. D ne la nomme pas, quant à Monique, apprenant que son
fils était devenu manichéen à l'université, elle le mit à la porte, après quoi elle eut heureusement un
rêve qui lui expliqua que son fils, cela ne durerait pas toujours et elle le reprit chez elle, mais c'était
vraiment le type même de la mère castratrice, à tel point qu'Augustin dut s'enfuir de chez elle.

Comme il le raconte, il l'envoya prier dans une chapelle et pendant ce temps-là il fuyait en bateau.
Quand elle sortit de la chapelle, il était parti pour l'Italie, en 382 ou 383. Monique le suivit deux ans
après en 385 pour lui faire rompre sa liaison avec cette femme dont il avait eu un fils.
Contrairement à ce que croient généralement les pieux catholiques, s'il a rompu avec cette femme c'est
parce qu'elle était gênante pour la carrière d'Augustin qui voulait devenir gouverneur d'une province
romaine. Sa mère l'a fait rompre pour le fiancer immédiatement à quelqu'un d'une bonne famille, pour
que cela se passe mieux. D'ailleurs Augustin lui-même dans ses « Confessions « écrit à ce sujet :
« Autre question qu'on a posée : voici un homme et une femme, ni lui n'est le mari d'une autre femme, ni
elle l'épouse d'un autre homme. Ils ont des rapports charnels, non en vue d'enfants à procréer mais
seulement en vue de leur concupiscence à satisfaire. Ils ont pris toutefois l'engagement réciproque de
n'avoir pas de relations lui avec une autre femme et elle avec d'autres hommes, peut-on appeler mariage
leur union ? Oui, certes à la rigueur et sans absurdité, si leur engagement vaut jusqu'à la mort de l'un des
deux, et tout en ne visant pas dans leurs rapports la génération s'ils ne la fuient pas... »
(On peut faire un dessin ici, en tout cas il aurait certainement été contre l'utilisation des préservatifs.)

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« Au cas d'ailleurs où cette double condition, soit une seule manquerait, je ne trouve pas comment
pourrait-on appeler cette union un mariage, car si l'homme se met pour un temps avec une femme, jusqu'à
ce qu'il trouve à en épouser une autre recommandable ou par son rang ou par ses richesses, il est adultère
dans son cœur, non avec celle qu'il désire trouver mais avec celle qui partage sa couche, vu qu'il ne lui est
pas uni par le lien nuptial. Toutefois si elle lui garde fidélité et quand il prend épouse ne songe pas à se
marier elle-même et se dispose en surplus à rester continente, peut-être bien que j'aurai de la peine à
l'appeler adultère ; qui pourrait dire pourtant qu'elle ne pêche pas en s'unissant de propos délibéré à un
homme dont elle n'est pas l'épouse. »
La malheureuse femme fut renvoyée en Afrique du Nord. Elle était chrétienne elle-même et elle trouva
cela tout à fait normal et mourut un peu après. Son fils Adéoda était également disciple de son père
après que celui-ci se fut converti mais on ne sait pas grand-chose de lui.

Ceci donne quand même une idée du personnage, qui, au moment où il écrit cela, est maintenant
chrétien depuis dix ans. Ce n'est pas le moment où il renvoie cette femme pour se fiancer à une fille de
bonne famille, présentée par sa mère, c'est dix ans après. Comme vous le voyez, Monique méritait
vraiment d'être nommée sainte pour avoir réglé un tel problème.
Il se convertit ensuite, en septembre 386 à ce qui était quand même la religion officielle de l'Empire. Il
était passé par différents stades. Il avait été manichéen, cette religion fondée par Manès en Iran au Ille
siècle avait au moins l'avantage d'expliquer de façon logique pourquoi il y a du mal dans le monde,
parce qu'il y avait le dieu bon et puis ensuite un principe mauvais qui était sorti d'ailleurs et qui était
venu faire la guerre à tout ce qui était bon. Ce qui expliquait qu'il y ait du mal. Mais d'un autre côté,
c'était d'ailleurs une extraordinaire complication pour distinguer l'ombre de la lumière, et cela ne
pouvait pas mener nulle part. Ensuite, il avait suivi différentes philosophies néoplatoniciennes, il se
convertit donc en 386 à la religion officielle, puis il retourne en Afrique du Nord où il est nommé évêque
d'Hippone, deuxième ville de la Tunisie de l'époque.

Augustin et la lutte contre le donatisme


C'est alors qu'en tant qu'évêque. Il est amené à engager la lutte contre la majorité de l'Église d'Afrique
du Nord, qu'on appelait donatiste et qui était condamnée comme hérétique.
Que disaient les donatistes ? Ils disaient, depuis la fin de la dernière persécution, c'est-à-dire depuis
311: un grand nombre d'évêques s'étaient mis à plat ventre et étaient prêts à accepter tout ce que
voulaient les persécuteurs. C'étaient les collabos de l’époque, comme le remarquent d'ailleurs les
historiens, et les donatistes c'étaient les résistants qui disaient : on ne doit pas les reprendre, ceux-là,
dans l'Église maintenant qu'il n'y a plus de persécutions, et les sacrements qu'ils ont pu faire, les
mariages qu'ils ont célébrés... ne sont pas valables puisque c'étaient des tradittores, autrement dit des
traîtres.
Ils n'étaient pas d'accord. Mais cela se passait déjà un siècle après, vers la fin du IV° siècle, les donatistes
avaient commis l’erreur de faire appel à l'Empereur qui obligatoirement les a condamnés. Un empereur
c'est toujours fait pour annexer les collabos, nous avons vu de Gaulle sauvant cette immonde crapule
catholico-hitlérienne qui s'appelait Pétain, cet assassin de Jaurès qui s'appelait Maurras, et combien
d'autres.

Il y avait eu des moments de condamnations, des moments de tolérance, mais c'était toujours les
donatistes qui étaient la majorité des chrétiens d'Afrique du nord. Pourquoi ?

Pour deux raisons, d'une part, comme l'écrit l'encyclopédie Universalis, je vous donnerai la citation
exacte parce que c'est un catholique qui écrit, c'est d'autant plus drôle : leur base, à part quelques
membres de la classe dirigeante, qui n'étaient pas encore obligés de se convertir à la foi officielle pour

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conserver leur rang et leur fortune, leur base consistait surtout dans des paysans berbères sans terres,
ceux qu'Augustin lui-même baptisera «circoncellions » ce qui veut dire travailleurs saisonniers qui se
louaient
aux grands propriétaires terriens au moment des travaux agricoles et le reste du temps erraient autour
des celliers, autour des granges, sans terres, sans ressources, affamés. Ces « circoncellions » étaient la
principale base sociale des donatistes, circoncellions qui étaient berbères, c'est-à-dire qu'ils ne parlaient
pas le Latin. Le mouvement qu'ils soutenaient prenait à la fois le caractère d’une protestation nationale
contre l'Empire et de la lutte sociale contre les grands propriétaires.
Permettez-moi une parenthèse, j'aime beaucoup les digressions. La loi Falloux, celle qui a mis
l'enseignement public sous la botte du clergé en 1848-1850, la loi du comte de Falloux, il se trouve
comme par hasard, et cela on ne le dit pas en général, que cette situation que toute la réaction
aujourd'hui, et pas seulement la réaction, cherche à rétablir et contre laquelle se sont dressés ceux ont
manifesté dimanche dernier ou ceux qui manifestent en moment tous les jours, et bien ce comte de
Falloux est celui qui a préparé la provocation dans laquelle ont succombé des dizaine de milliers de
travailleurs en juin 1848, c'était lui qui l'avait dirigée en détail. C'est d'ailleurs un historien catholique
qui l'écrit, H. Guillemin, dans un livre fort intéressant sur la première restauration de la République.
Nous assistons déjà à la même chose, ceux qui se dressaient sous un manteau religieux, contre l'Empire
Romain, il y avait la lutte sociale des paysans sans terres contre les grands propriétaires terriens
romains ou romanisés. En 1848, comme au quatrième siècle, les liens entre la réalité religieuse et la
réalité sociale du combat de classe étaient fort clairs. De plus les « circoncellions » ne formaient pas
exactement une classe car il y avait parmi eux des petits propriétaires ruinés, des travailleurs agricoles
libres, des colons c'est-à-dire l'équivalent de ce que seront plus tard les serfs au Moyen Age, et des
esclaves tout simplement. Ils se regroupaient tous contre l'ennemi au nom de la religion, mais pour la
terre. Les donatistes c'était donc cela. Sous la plume de M. Melin, professeur à la Sorbonne et vice-
président d'ailleurs, ils sont définis de cette manière :
« Les anciens résistants s'opposent à l'Église officielle de Rome, jugée trop laxiste. Dès Constantin,
l'intervention du pouvoir impérial pour soutenir l'Église officielle d'Afrique contribua certainement à
développer chez les donatistes un obscur (on est toujours un peu tartuffe quand on est catholique, ce qui
est le cas de l'auteur) sentiment nationaliste. »
Tellement obscur que lorsque les Vandales ont conquis l'Afrique du Nord au siècle suivant, les Berbères
ont formé une principauté berbère autonome dans laquelle ils étaient les maîtres, avec l'accord des
Vandales qui n'étaient pas si vandales que cela, les vrais vandales en l'occurrence c'étaient les chrétiens.
Quoi de commun entre l'Empereur et l'Église ? disait le fondateur du donatisme, Donat lui-même. Les
travailleurs agricoles et saisonniers, Berbères employés par les grands propriétaires romanisés,
constituaient un milieu de recrutement privilégié pour les donatistes. Il y a eu toutes sortes d'épisodes,
mais c'est ici que gît le lièvre.
Augustin, évêque en l'an 400, disait : or Les hérétiques, il faut les persuader qu'ils ont tort », et comme
polémiste il se défendait bien, mais à partir de 400, Il se prononce pour la conversion forcée. En 411, il
convoque du 1er au 26 juin un concile de toutes tes Églises d'Afrique du Nord. 286 évêques catholiques,
279 donatistes. L'envoyé de l'Empereur préside, il ne lui faudra que trois jours pour décider
qu'Augustin, représentant des catholiques, avait raison et que les autres avaient tort. À la porte, les
donatistes étaient attendus par les policiers romains, cette conférence marqua l'intervention brutale du
bras séculier, les donatistes furent partout pourchassés par la police impériale, la loi punissait de mort
ceux qui tenaient des réunions interdites. II paraît à peu près certain que la peur de la jacquerie
paysanne déclenchée par les circonselions ne fut pas étrangère à la décision d'Augustin de faire appel
aux flics. Les catholiques font tout pour expliquer que, à l'époque, on ne comprenait pas très bien la
lutte pour l'indépendance nationale, en tout cas c'est sûr que l'Empereur ne le comprenait pas très bien,

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et qu'on comprenait encore moins la manière dont il convient de prendre le problème des riches et des
pauvres, des hommes sans propriété et des hommes avec propriété. Il y a eu à l'époque des révoltes
paysannes de paysans dépossédés par l'Empire. En Gaulle, ce furent ce qu'on appelait les bagaudes.
Un moine de Trèves, un certain Sabianus, écrit en 450 :

« Nous les appelons des bagaudes, des rebelles, des hommes perdus : nous qui les avons poussés avec des
criminels, s'ils sont devenus des bagaudes, n'est-ce pas à cause de nos injustices, de la malhonnêteté des
gouverneurs, de leurs confiscations, de leurs rapines, et qui sous le prétexte de recevoir les impôts publics
détournent à leur profit les sommes perçues ? »
Ce moine dut achever sa vie dans une île de la Méditerranée, ce qui n'était pas si terrible, néanmoins il
avait vécu tout le reste de sa vie en Gaulle. De temps à autre, on voyait sortir des choses de ce genre car
il faut comprendre que durant les trois premiers siècles, le christianisme se développe parmi les
esclaves, parmi les pauvres, les faibles, les opprimés. Alors on trouve encore une certaine hésitation à
cette époque. C'est ainsi qu'un saint et docteur de l'Église écrit :
« Dis-moi : comment se fait-il que tu sois riche ? De qui as-tu reçu ta richesse ? Et celui-là qui te l'as donnée,
de qui l'a-t-il reçue ? De son grand-père, dit-il, de son père, en remontant ainsi ton arbre généalogique,
peux-tu démontrer la justice de cette possession ? Bien sûr, tu ne le peux point, à la racine de cette formule,
il y a nécessairement l'injustice. »
C'était Jean Chrysostome, qui était patriarche de Constantinople et qui eut le malheur de dénoncer
l'impératrice comme adultère et prostituée, ce qui ne plut pas à celle-ci, et il fut banni, puis remis en
place par une insurrection populaire, puis définitivement banni et il mourut en se rendant à son lieu de
bannissement dans le Caucase. Chose curieuse, la hiérarchie catholique ne signe pas ce texte, c'est
pourtant un père de l'Église. De la même manière, ils sont gênés dans les Évangiles, où il y a tout et son
contraire, de ce qu'on peut leur opposer, la parabole du jeune homme riche et bien autres choses.
Augustin, lui, n'était pas gêné, il a pris position sans la moindre hésitation pour les grands propriétaires
contre les circonselions, et pour l'appel à la police romaine pour les écraser alors qu'ils représentaient
largement la majorité des communautés chrétiennes d'Afrique du Nord. C'est cela qui plaît
manifestement à Jean-Paul IL C'est pour cela qu'il nous voue un millénaire encore de choses de ce
genre.

Les chrétiens, plus ou moins de gauche, qui du moins sont obligés de s'expliquer, sont d'ailleurs très
gênés. Tout au plus écrivent-ils par exemple, c'est Hervé Legrand, professeur à l'Institut catholique de
Paris qui l'écrit dans l'Encyclopédie Universalis :
« Dans son appel au pouvoir civil, saint Augustin fut bien moins heureux, bien moins inspiré que dans sa
théologie catholique. On lui a reproché son exégèse de l'Évangile selon Luc 14-23 "Compelle Intrare", ce
qui veut dire en français, force-les à entrer. (Force-les à entrer dans une maison qui symbolise l'Église
chrétienne de plus tard ; c'est la doctrine de l'Église, c'est la conversion forcée, c'est l'oppression des
opinions qui ne sont pas les leurs, et c'est cela que prêche Jean-Paul II.) On lui a beaucoup reproché, sa
position n'était qu'occasionnelle, malgré son génie, il n'avait pas pressenti le cadeau empoisonné que
représentait pour l'Église la situation constantinienne et encore moins soupçonné les dimensions
sociologiques du donatisme. »
Occasionnelle alors qu'il n'a pas cessé de défendre le même point de vue de répression à partir de 400.
Voici ce qu'écrit son biographe extrêmement catholique, un Anglais :
« Citons Augustin : "C'est toi qui assujettis les femmes à leur mari par une chaste et fidèle obéissance, c'est
toi qui donnes autorité aux maris sur leur femme, qui soumets les enfants à leurs parents par une sorte de
servitude et établis les parents au-dessus de leurs enfants dans une pieuse domination, c'est toi qui lies les
frères l'un à l'autre par les liens de la religion bien plus étroits que ceux du sang, c'est toi qui enseignes aux

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esclaves la fidélité à leurs maîtres, aux maîtres à être plus enclins à les persuader qu'à les punir, c'est toi
qui lies le citoyen au citoyen, la nation à la nation, c'est toi Dieu qui Lies tous les hommes entre eux dans le
souvenir de leurs premiers parents, non par des liens sociaux seulement mais par une sorte de fraternité,
c'est toi qui enseignes aux rois à gouverner pour le bien de leur peuple, c'est toi qui exhortes les peuples à
être soumis à leur roi." »
C'est parfaitement clair, c'est la doctrine d'Augustin, c'est la doctrine de l'Église d'aujourd'hui. Et ce
n'est pas autre chose. Pour des précisions, vous n'avez qu'à demander à M. E. Maire, il vous les donnera
certainement.

Dans la même biographie, on lit (et n'oubliez pas que c'est un biographe qui chante les louanges
d'Augustin, le plus grand génie, qui a fondé l'Europe chrétienne... il est tout à fait d'accord là-dessus.
Mais il est quand même obligé d'écrire...) :
« Augustin peut apparaître comme le premier théoricien de l'Inquisition mais il n'est pas en mesure d'être
le premier grand inquisiteur, c'est qu'à la différence d'un évêque médiéval, il n'avait pas pour mission de
maintenir le statu quo dans une société totalement chrétienne... »
Autrement dit, comme il n'était pas majoritaire, il ne pouvait pas être grand inquisiteur, mais ce n'était
pas l'envie qui lui manquait. Voilà ce que nous propose, d'ailleurs il le dit, il croyait profondément à ce
qu'il disait, il n'était pas si tartuffe qu'ils le sont devenus par la suite, et il pensait qu'il avait le droit
d'imposer par la force ce qui était la vérité tout court. Et il croyait que c'était la vérité.
Quelque chose d'encore plus drôle, c'est que dans l'édition officielle des œuvres de saint Augustin,
« Traité antidonatiste », leur révérend père Y. Congard, qui est un catholique conciliaire de Vatican II,
écrit la préface : deux fois il se réclame des Évangiles et du « Compelle intrare » (force-les à entrer) et
deux fois il met à la place « cogite intrare », ce qui veut dire réfléchis à entrer, c'est-à-dire la persuasion,
exactement le contraire que défend Augustin. L'inconscient de leur révérend père doit travailler
sérieusement :
« D ne faut pas juger de tel usage de l'écriture selon nos principes actuels de l'exégèse, non plus que des
idées mises en œuvre par Augustin d'après celles que nous professons aujourd'hui... Augustin connaît
d'abord le droit de la justice et de la vérité, celle-ci conditionnant entièrement celle-là. »
Et il croyait que la vérité c'était lui, c'est-à-dire le droit des latifundiaires contre les circonselions, les
paysans sans terres.
Augustin continua sa carrière en appliquant la même méthode à une autre catégorie d'hérétiques
dénoncés par l'Église de Rome, les pélagiens, disciples de Pélage, qui expliquaient qu'il fallait laisser les
hommes libres de choisir leur salut ou pas, de faire le bien on le mal, et qu'ils étaient capables de le
faire. C'était intolérable aussi bien pour la grande Église que pour l'Empire, et même si l'Empire
s'effondrait, il y avait aux frontières des rois barbares, les Romains appelaient barbares tous ceux qui
n'étaient ni romains, ni grecs, ils n'étaient pas plus barbares qu'eux, au sens où nous l'entendons, ils
étaient même à cette époque plus souvent civilisés.

De toutes façons, Augustin a combattu les pélagiens et par une série de polémiques, en expliquant que
l'homme n'est pas capable de faire le bien, sa liberté c'est seulement de pouvoir faire le mal et pour
pouvoir faire le bien il lui faut la grâce de Dieu. La doctrine d'Augustin devenait de plus en plus cette
prédestination absolue, cette absurdité à laquelle se heurtent obligatoirement tous ceux qui croient à
un dieu tout-puissant, éternel et omniscient. Il a toujours su que vous feriez cela et vous lui cracheriez à
la figure le 17 octobre à 12 h 30. Il pouvait l'empêcher, il ne l'a pas fait, il l'a donc voulu ; il est évident
que cette doctrine n'était pas compatible avec la liberté humaine. C'est pendant seize siècles et encore
aujourd'hui que Rome se contorsionnera pour trouver une solution à ce problème.

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Luther, moine augustin — l'ordre a été fondé bien après Augustin —, était l'un des partisans les plus
farouches de cette prédestination. Il était celui qui dans un appel fameux adjurait les chers princes, les
chers seigneurs de massacrer les paysans qui s'étaient soulevés en 1525 sous la direction de Thomas
Münzer, de les couper en morceaux... Les protestants ne valent pas plus cher dans ce domaine.
Finalement, Augustin est mort en 430, pendant que les Vandales avaient mis le siège devant Hippone.
On raconte que, lorsqu'ils prirent la ville, ils ont respecté deux choses seulement, la tombe et la
bibliothèque d'Augustin... Quant aux Vandales, il faut bien se mettre dans la tête que les vrais vandales
se sont les chrétiens. On nous raconte dans nos livres d'histoire qu'au neuvième siècle, le calife Omar a
fait détruire la bibliothèque d'Alexandrie avec la formule fameuse : ou bien c'est dans le Coran et ce
n'est pas la peine de le répéter, ou bien ce n'est pas dans le Coran et dans ce cas ce n'est pas vrai. Oui
mais ce qu'on ne dit pas c'est que la bibliothèque d'Alexandrie, qui avait été la plus fameuse de
l'Antiquité, avait été presque totalement pillée par les chrétiens.

Si nous n'avons pas la majorité des tragédies grecques classiques, tous les textes des hérétiques, du
moins ceux que L’Église appelait hérétiques, et que nous connaissons parce que ceux qui les réfutaient
les citaient longuement, et c'est tout ce que nous savons de très nombreux textes baptisés par eux
hérétiques, si nous ne les avons pas, c'est parce que les chrétiens les ont détruits, à partir du moment où
la religion chrétienne a été interdite dans l'Empire et toutes les autres interdites.

D'Augustin à la politique actuelle de l'Église


Voilà qui était donc cet Augustin, un combattant des grands propriétaires contre les paysans sans
terres, de l'Empire contre les nations ou ethnies écrasées par lui, et un policier provocateur qui appelait
la police romaine quand il ne pouvait pas convaincre ses adversaires... Et voilà ce que nous propose
Jean-Paul II. Bien entendu, Augustin était un génie par rapport à tous les évêques, cardinaux, curaille
d'aujourd'hui. L'époque était moins avancée, : sais justement c'est ce qu'ils veulent rétablir, c'est ce qu'il
leur faut…

Et nous allons le voir en franchissant seize siècles, malheureusement car on pourrait reprendre à
chaque siècle et quart de siècle le rôle de l'Église et démontrer ce que je soutiens, que bien entendu tel
ou tel curé peut occuper une position différente, mais que l'Église en tant qu'institution, en tant que
hiérarchie ultra-centralisée jusqu'à son pape, n'a jamais fait autre chose depuis le IV° siècle, depuis
Constantin, que d'être une arme de guerre particulièrement vicieuse des riches contre les pauvres, des
oppresseurs contre les opprimés, des exploiteurs contre les exploités.
Aujourd'hui elle est incomparablement plus hypocrite qu'au temps de ses pères. Mais si on regarde ce
qu'elle fait et ce qu'elle fait dans la politique française actuelle, on trouve des catholiques de gauche
fourrés partout, il faudrait leur demander des explications sur tout cela. C'est M. Maire qui explique que
s'il y a des chômeurs, c'est aux travailleurs de se serrer la ceinture et de gagner moins pour donner le
peu qu'ils gagnent aux chômeurs, ! ce n'est pas aux riches, aux milliardaires naturellement de le faire…
Ce n'est pas à ceux-là de donner une partie de leurs profits pour que les chômeurs puissent vivre mais
aux travailleurs de partager le travail existant. Augustin avait une méthode plus directe pour dire cela,
mais fondamentalement n'est-ce pas la même chose ?
Quelques petites choses en pointillé que l'on ne sait pas en général : en 1572, les catholiques au pouvoir
à Paris, sous la direction de Catherine de Médicis et du Roi fou, ont massacré plusieurs milliers de
protestants, cela s'appelle la Saint Barthélemy. On est en train d'écrire des livres à la gloire de Catherine
de Médicis, cette immonde pouffiasse qui répandait d'ailleurs selon les témoins une odeur de mort
quand on l'approchait. On écrit des livres à sa gloire, elle a massacré beaucoup, elle a fait preuve d'une
perfidie exceptionnelle, même pour l'époque.

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Savez-vous ce qu'elle a fait ? Le pape Grégoire était à Rome lorsqu'un jour il vit arriver, à brides
abattues, un messager qui avait tué je ne sais combien de chevaux sous lui et qui apportait un petit
paquet de la part de Catherine, la tête de Coligny. Le pape remercia chaleureusement Catherine de
Médicis pour ce cadeau.
Le christianisme a-t-il oui ou non comme fibre centrale le sadisme, la haine de l'humanité ? C'est la
religion de la mort comme aucune ne l'est ; il n'y a aucune religion qui, comme celle-là, combatte la
sexualité par exemple, seule l'Église est comme une chienne en train de flairer le cul de ses
contemporains, vous ne trouverez cela ni dans l'Islam, ni dans le bouddhisme où ils s'en moquent bien
(leur position, c'est pas trop, pas trop, pas trop...).

On lit d'autre part fréquemment que Jean-Paul II aurait réhabilité Galilée. C'est faux. La condamnation
de 1533 par le tribunal du Saint Office n'a toujours pas été annulée. Simplement Jean-Paul II a dit
plusieurs fois : Galilée, très intéressant, très important, il y a eu des injustices de faites, mais il n'a pas
révisé la condamnation de 1533. Ce qu'on sait moins, c'est que celui qui a prononcé la première
condamnation de Galilée en 1515 ou 20, qui était plutôt un avertissement qu'une condamnation et qui
aurait condamné en 1530 Galilée s'il n'était pas mort dans l'intervalle, c'était le cardinal jésuite Jean
Belarmain. Or ce dernier a été fait saint et docteur de l'Église, ce qui était beaucoup plus rare pour un
prélat de la Renaissance, mais pas au XVI° siècle, en 1927 par le pape de Mussolini, Pie XI. Quant au
pape d'Hitler, Pie XII, nous allons en reparler obligatoirement à propos de l'Opus Dei.

On pourrait continuer. Il faut au moins rappeler que Grégoire XVI, en 1831, a fait lire dans toutes les
églises de Pologne une lettre pontificale dans laquelle il invitait les Polonais qui venaient de s'insurger
pour la deuxième fois depuis 1774 (leur insurrection avait sauvé la Convention en empêchant le tsar de
s'allier aux féodaux contre elle), pour la deuxième fois ils s'étaient insurgés et le pape leur écrit : vous
devez condamner tous les agitateurs et révolutionnaires et vous soumettre au souverain que Dieu vous
a donné, le tsar. Il a recommencé le même coup en 1847 et encore à plusieurs reprises dans le siècle, et
c'est en 1871 que le pape Pie IX a reçu des catholiques suisses en leur disant vous êtes des criminels,
vous accueillez des réfugiés de la Commune, il faut les livrer à Thiers pour qu'ils soient exécutés selon
leurs crimes. C'est cela le christianisme, et pas autre chose. Tout le reste est mensonge. Est-ce que vous
savez que le fameux saint Vincent de Paul, aumônier des galères, n'a jamais approché de près de 150
lieues de Toulon où était le bagne ? Il s'est contenté de mettre dans ses poches les aumônes qu'il
recueillait pour les soi-disant galériens. C'est cela l'histoire de l'Église, tout le temps. Quand on va au
fond des choses, on fait des découvertes qu'on ne croirait pas soi-même, même quand on est prédisposé
à les découvrir. Je pourrais continuer ainsi.

Qu'est-ce que l'Opus Dei ?


L'Opus Dei fut fondé, selon les uns en 1928, selon les autres en 1939, par un prêtre espagnol nommé
José Maria Escriba de Ballaguere, qui plus tard, quand il eut fait fortune, s'acheta pour un million de
pesetas un titre de marquis. Je vous mets en garde contre la collection « Que sais-je ». On croit que c'est
une collection scientifique sérieuse, c'est peut-être vrai pour un ouvrage sur dix. II y a un livre sur
l'Opus Dei, c'est un livre intéressant en ce sens qu'il est écrit par un membre de l'Opus Dei. Dans ces
conditions on est sûr de son objectivité et qu'il nous dira tout ce qui s'est passé. Il y a par contre « Sainte
Maffia », écrit par Yvon Levaillant, qui est extrêmement minutieux et précis, qui prouve tout ce qu'il dit
mais qui a le défaut de dater de 1971, je ne sais pas ce que l'auteur est devenu depuis.

Toujours est-il que ce petit groupuscule fondé dans les années 1930, qui ne comptait alors que quelques
centaines de membres et qui s'était joint naturellement à Franco et le soutenait au moment de la guerre
civile, compte aujourd'hui, selon l'Encyclopédie Universalis qui, à mon avis, sous-estime, 56 000
membres dans 73 pays dont 600 prêtres de l'Opus, 1 200 prêtres diocésains et 5 évêques. Sa doctrine, là
encore, ferait passer Ignace de Loyola, fondateur des jésuites, pour un extraordinaire génie. Cette

92
doctrine est exposée dans un livre de Escriba qui s'appelle « Camino », autrement dit « Chemin » et
comporte 999 points. Pourquoi 999, peut-être parce que le chiffre de l'apocalypse est de 666 et que
Escriba voulait montrer qu'il était plus fort.
Exemple :

— Point 205 : « Nous lisons la vie extraordinaire de cet homme de Dieu, nous l'avons vu lutter à son petit
déjeuner pendant des mois et des années. Quelle comptabilité que celle de son examen particulier, tel jour il
était vainqueur, le lendemain il était vaincu. Il notait, je n'ai pas pris de beurre, j'ai pris du beurre. »
C'est cela le fondement théorique de cet organisme ? Poursuivons notre lecture :
« ... Rejette loin de toi le désespoir provoqué par la connaissance de la misère. C'est vrai que financièrement
parlant, tu es un zéro, par ton rang social un autre zéro, un autre par tes vertus et un autre par ton
intelligence. Mais à la gauche de tous les zéros il y a le Christ et quelle ombre immense cela donne. »

Voilà donc ce qu'il y a dans ce livre sacré de l'Opus Dei. Poursuivons :


« La véritable pauvreté ne consiste pas à ne pas posséder mais à être détaché des choses, à renoncer
volontairement à leur domination, c'est pourquoi il y a des pauvres vraiment riches et inversement. »
Comme le but de l'Opus Dei était d'occuper des positions de pouvoir dans la société capitaliste et par
conséquent d'accumuler des milliards, on comprend que le but de pauvreté proclamé par les membres
de l'Opus Dei demandait à être interprété comme je viens de le dire. Poursuivons encore la lecture :
« Persévère à ta place, mon fils, là tu pourras vraiment travailler au règne effectif de notre Seigneur ;
travaille, lorsque tu connaîtras les préoccupations d'un travail professionnel, la vie de ton âme
s'améliorera... »
II s'agit donc d'un institut séculier. Jusqu'alors Rome ne reconnaissait que des instituts réguliers, des
ordres tommes les jésuites par exemple, mais il n'y avait pas d'institut séculier, autrement dit formé de
« laïcs », car dans son immense majorité, l'Opus Dei est formé de « laïcs » et non de prêtres et qu'il est
même prévu différentes catégories d'adhérents dont ceux qui se donnent complètement et font vœux
de pauvreté.
Les instituts séculiers, cela n'existe que depuis que Pie XII les a reconnus en 1947-48 de manière
formelle, puis en 1950 de manière définitive. Ils étaient reconnus comme instituts séculiers avec le droit
de compter parmi eux des non-catholiques. Il y a par exemple un banquier suisse protestant qui est allé
en Espagne signer la fondation de sa banque avec l'Opus Dei qui apportait les fonds.
C'est Pie XII qui les a reconnus, le pape hitlérien, l'homme qui n'avait jamais dénoncé les crimes nazis,
l'homme contre qui Rolforuck a écrit sa fameuse pièce « Le Vicaire », l'homme dont François Mauriac
disait : « On insulte mon père, jamais je ne le tolérerai ! » C'est dommage que je n'aie pas été dans le coup
parce que j'aurais dit : à Ta mère est la plus Immonde des putains, l'Église catholique ; ton père, il n'y a pas
un pape qui n'ait pas été souillé de tous les crimes. Je leur crache dans la gueule et à toi aussi si cela te fait
plaisir. » François Mauriac était éditorialiste de gauche, du moins on le considérait à l'époque comme
tel.

Depuis l'Opus Dei a recruté, principalement dans les universités. Sa méthode de construction est tout à
fait similaire à celle des actuelles sectes : les adhérents du sommet versent la totalité de leurs revenus et
l'Opus Dei se contente de payer leurs frais ; il est vrai qu'ils les paient très largement dès qu'il s'agit de
gens qui doivent avoir une image de marque dans la société, être ministre ou être grand capitaliste par
exemple.

93
L'Opus Dei a engagé une bataille sous Franco contre les autres fractions de l'appareil franquiste, il l'a
emporté complètement, si bien que le dernier gouvernement de Franco était à peu près composé
exclusivement de ministres de l'Opus Dei, et cela malgré la fameuse affaire Matessa qui était une grande
entreprise espagnole fabriquant des machines textiles. Quand le scandale a éclaté et que cette société a
été mise en banqueroute, on s'est aperçu qu'ils ne vendaient pas de machines, qu'ils n'en avaient
d'ailleurs jamais vendues et que toute la comptabilité était tout simplement frauduleuse.
À cette occasion le dirigeant principal a expliqué que c'était le seul moyen ; il faut savoir aller en prison
pour la patrie. Selon lui, il n'y avait que ces moyens frauduleux pour redresser l'économie espagnole.
L'entreprise Matessa avait emprunté dix milliards de pesetas à l'État espagnol, soit environ 800 millions
de francs français, et son patron a déclaré : a Tant que de nombreux chefs d'entreprises espagnoles ne
seront pas prêts à aller en prison pour la patrie, l'Espagne ne rattrapera pas son retard. » Il s'agissait en
fait de remplir les caisses de l'Opus Del, qui dans l'intervalle fondait toute une série de banques à
l'étranger, entreprises diverses, et a tenté notamment en Suisse de fonder une série de maisons pour
étudiants. Il l'a fait dans une série de pays avec succès, mais en Suisse, cela a échoué à la suite d'un
conflit homérique de déclarations d'un théologien allemand catholique contre l'Opus Dei... Cela a raté,
ils n'ont pas pu s'emparer de l'université de Fribourg comme ils le voulaient.
Je ne peux malheureusement pas vous donner avec plus de détails la suite de l'histoire à partir de la
mort de Franco parce qu'il n'existe pas à ma connaissance de document semblable à celui-ci et
qu'entreprendre de rassembler tout ce que ce journaliste a rassemblé en 15 ou 20 ans, dépasse mes
possibilités.
Ce qui est important c'est de comprendre que la fonction de l'Opus Dei c'est de rassembler de l'argent,
c'est d'avoir des capitalistes, des banquiers et par là même en s'appuyant sur eux d'avoir des ministres
dans tons les gouvernements. Ils agissent avec le secret le plus absolu comme le faisaient les francs-
maçons du début, qui étaient obligés d'être dans la clandestinité. Ils le sont.
On ne connaît naturellement pas la liste des membres de l'Opus Dei, on en connaît un certain nombre
pour les raisons qu'explique ce livre, comment on peut les déceler, mais pas les autres.

Karol Wojtyla, dit Jean-Paul Il, premier pape de l'Opus Dei


On avait dit, mais sans preuves, qu'un certain Karol Wojtyla, archevêque de Cracovie, était de l'Opus
Dei. Lorsque Jean-Paul I° a été élu par le Conclave, peu de semaines se sont écoulées avant qu'il ne soit
assassiné. Je ne suis pas en mesure de prouver qu'il a été assassiné, pas plus qu'on ne peut savoir avec
certitude, tant que les archives des différentes polices ne seront pas ouvertes par des historiens
honnêtes, qui a assassiné Kennedy.
Ce qui est certain, c'est que le résultat de son assassinat a été d'élever au trône pontifical le premier
pape de l'Opus Dei, Jean-Paul II. Il n'avait pas été prouvé qu'il était de l'Opus Dei avant les événements
qui venaient de se produire, mais si l'on considère ce qu'il a fait depuis, il a porté coup sur coup aux
jésuites pour les réduire à l'obéissance alors que les jésuites étaient en conflit depuis 15 ans avec l'Opus
Dei.

Les jésuites avaient pensé, si on ne voulait pas perdre les masses, faire une politique nouvelle, style
Vatican II, il fallait soutenir ce qu'il est convenu d'appeler en Amérique latine la théologie de la
Libération. Ils ont reçu coup sur coup de Jean-Paul II. Il a élevé d'autre part l'Opus Dei au rang de
prédature personnelle du pape, ce qui veut dire qu'ils ne dépendent de personne que du pape et ils
n'ont pas de comptes à rendre aux évêques de leur diocèse. II a élevé l'Opus Dei, on mesure là toute la
décadence de l'Église, à cette distinction. Quand on compare les exercices spirituels d'Ignace de Loyola à
ce « Chemin » dont je vous ai lu quelques extraits, y compris Loyola hausserait les épaules devant ce

94
genre de choses. Loyola était un réactionnaire, un champion de la contre-réforme, mais à côté de ces
gens-là c'était du génie.
Que l'Opus Dei ait trempé directement dans l'assassinat de Jean-Paul I°, on ne pourra pas
immédiatement en découvrir les preuves, par contre que cet assassinat ait permis l'accession au trône
pontifical du premier pape de l'Opus Dei, voilà une certitude. Pie XII, l'ami de Hitler, ferait figure de
progressiste vis-à-vis de ce pape, bien qu'il ait décoré Franco, le boucher d'un million d'Espagnols, de
l'ordre suprême du Christ.

Rome a soutenu Franco tant qu'il a tenu debout, c'est quand il a été malade qu'elle a commencé à mettre
des gens ailleurs, exactement comme l'Église de France a soutenu Pétain ; tant qu'il y avait une zone non
occupée, elle pouvait œuvrer et prendre des mesures contre les juifs — qu'Hitler ne demandait pas —
plus qu'Hitler ne demandait et contre les francs-maçons. C'était une oppression terrible, on l'oublie un
peu trop facilement.
Il y a autre chose... Le Vatican entretient des liens, que même un Journal comme Le Monde, de temps à
autre, est obligé par allusions de dénoncer, avec la maffia sicilienne. Par exemple, récemment Jean-Paul
II s'est rendu à Palerme, la capitale de la Sicile. Là il n’a pas dit un mot contre la maffia, alors que le
grand procès qui est en cours était en préparation. Si bien que le malheureux archevêque de Palerme
qui s'était avancé imprudemment et avait condamné les assassinats de la maffia a immédiatement
réparé sa bévue en disant : les assassinats de la maffia ce sont des crimes, mais les avortements se sont
des assassinats, c'est pareil.
De tels liens sont évidents pour bien des raisons. Le meilleur ami de Jean-Paul II, un Polonais, est
compromis jusqu'au cou dans les escroqueries de la Banco Ambrosiano. L'Opus a déjà fait assassiner
des gens en Espagne, est-il pour quelque chose dans l'assassinat sous un pont de Londres du président
de la Banco Ambrosiano, il y a quelques années ? Je ne peux pas en fournir la preuve... Une enquête qui
serait honnête, où les gens seraient forcés de répondre sinon ils vont en prison, comme peut en faire le
Congrès américain quand il a en face de lui un Nixon, pourrait l’établir.
D'Augustin à l'Opus Dei, nous avons la politique véritable de l'Église, je ne dis pas que tel curé, tel
archevêque pense différemment et agit un petit peu différemment, il s'agit de l'Église en tant
qu'institution.

Auguste Blanqui, le grand révolutionnaire, disait à 55 ans qu'il n'avait pas de chance car il vivait depuis
55 ans et il n'était pas arrivé à rencontrer un catholique qui ne soit pas une parfaite canaille... Le point
essentiel c'est cela : est-ce que nous autres, qui sommes laïques et libres penseurs, avec des opinions
diverses, la Libre Pensée c'est le contraire d'Augustin qui pensait : « J'ai la vérité et j'ai le droit
d'imposer mon point de vue en faisant appel aux flics pour l'imposer aux autres... ». La liberté de la
Libre Pensée c'est ce que disait Rosa Luxembourg : « La liberté c'est toujours celle de celui qui pense
autrement » car donner la liberté à celui qui pense comme moi c'est à la portée de tout le monde.
Ceux qui sont pour la libre pensée, il serait temps qu'ils comprennent que l'Église n'a
fondamentalement changé en rien, sauf qu'elle est plus hypocrite, qu'elle continue à mener avec des
moyens féroces la guerre des riches contre les pauvres, des oppresseurs contre les opprimés, des
exploiteurs contre les exploités et qu'elle cache sa réalité y compris historique...
Sur ces exemples, aurais-je convaincu certains d'entre vous de cela, même si on ne croit plus en Dieu, ni
personne autour de soi, mais l'Église, elle, combat sur terre pour des intérêts matériels qui sont ceux
des banquiers, des industriels et des bureaucrates russes. Car lorsque Jean-Paul II est allé en Pologne, il
a chambré pendant deux heures Lech Walesa, lequel est un croyant catholique. Il y croit, il a baisé
l'anneau pontifical, et après le pape lui a dit : il faut en finir avec Solidarnosc, il faut en finir avec les
grèves... Et Walesa lui a dit non.

95
Je connais un Polonais que je ne peux pas nommer et qui croit en Dieu autant que moi, peut-être un peu
moins. Lorsque vous entrez chez lui, il y a un immense crucifix. Évidemment la milice ne peut pas y
toucher ; et quand ils vont à l'église pour se réunir, là la milice n'entrera pas, elle n'osera pas. Il faut
apprécier ce que fait l'Église catholique en Pologne : tenter d'écraser la liberté des Polonais et les livrer
au Kremlin, exactement comme Grégoire XVI voulait les livrer au Tsar, ce qui fait que les Polonais
manifestent à la sortie de la messe.
Il faut comprendre la place de la hiérarchie romaine, pas de tel curé, et il nous faut mener le combat
contre elle. La religion est affaire privée. Certes, un gouvernement ouvrier reconnaîtra aux gens de
croire tout ce qu'ils voudront, y compris que trois fois un cela fait un, qu'il y a un dieu en trois
personnes et une nature dont toutefois une des personnes a une double nature. S'ils ont envie de croire
cela, c'est leur affaire. Il ne s'agit pas de ce qu'ils croient, il s'agit de l'Église combattant sur le terrain de
la lutte des classes.

On ne met pas fin à la religion en plantant des pancartes dans les cimetières : « La mort est un sommeil
éternel », comme le croyait Fouché en 1793, cela n'a jamais convaincu personne et si l'on persécute les
gens qui ont de telles opinions, on va leur donner des forces.
Mais autre chose est l'institution... Le jour où les athées auront autant de temps à la télévision que la
curaille, alors on pourra commencer à parler de démocratie.
Gérard BLOCH

96
GÉRARD BLOCH

Écrits

Volume 2

SELIO

0
Table des matières

PRÉSENTATION ............................................................................................................................................................. 2

AVANT-PROPOS (Présentation de la brochure de Léon Trotsky Bolchevisme et stalinisme - 1957) .................................. 6

LA LUTTE CONTRE L'OBSCURANTISME .........................................................................................................................11

L'ARBRE de la SCIENCE (Décembre 1959) .....................................................................................................................12

Notre père A. D. N. qui êtes aux cieux (Mars 1971) ......................................................................................................16

Pour une politique offensive sur le rôle de l'Église Catholique,


des autres Églises chrétiennes et de la religion dans la lutte des classes (Février 1986) .................................................30

PROJET DE RÉSOLUTION SUR « L'ECOLOGISME » (Préparation du XXIII° Congrès de l'OCI - 1979) ...................................32

LA DÉFENSE DU MARXISME .........................................................................................................................................36

LE CROISÉ SANS VISAGE (Première partie) Octobre 1971 .............................................................................................39

LE CROISÉ SANS VISAGE (Deuxième partie) ..................................................................................................................49

1. Le socialisme est-il « nécessaire » ou possible ? ............................................................................................50

2. La question des forces productives................................................................................................................62

3. La conception marxiste des forces productives et sa caricature positiviste..................................................77

4. Marx falsifié trois fois… ................................................................................................................................ 104

Qu'est-ce que le SIDA ? (Article paru dans le n° 1318 d'Informations ouvrières - mai 1987)......................................... 117

"L'Actualité du marxisme" (Le Mans, décembre 1985) ................................................................................................ 122

LE COMBAT DE LA IV° INTERNATIONALE .................................................................................................................... 135

Tribune de discussion pour la 4e conférence du Comité international


pour la reconstruction de la IV° Internationale (1971) ................................................................................................. 136

LA CRISE DU MOUVEMENT TROTSKYSTE INTERNATIONAL ET LES TÂCHES (Début 1962) ............................................. 140

La classe ouvrière et les libertés démocratiques (1971) .............................................................................................. 145

MARXISME ET ANARCHISME (Janvier 1969) ................................................................................................................ 152

Qu'est-ce qu'être militant ? (1969) ........................................................................................................................... 165

La dernière intervention de Gérard Bloch (au XXXII° Congrès du PCI, en juin 1987) .................................................... 167

1
PRÉSENTATION

Les articles, études et chroniques qui constituent ce tome II des Écrits s'adressent à tous ceux qui veulent
réfléchir aux problèmes posés aujourd'hui dans le combat émancipateur des masses exploitées et opprimées,
aux conséquences pour l'humanité de la perpétuation du système d'exploitation fondé sur la propriété privée
des moyens de production.
À ces problèmes, les textes rassemblés ici, divers par leurs thèmes et par leurs dates de parution (certains ont
été rédigés à la fin des années 1950, d'autres dans les années 1980), le militant, le marxiste, l'intellectuel
révolutionnaire qu'était Gérard Bloch répondait, en les reliant à la lutte de la classe ouvrière, aux perspectives
historiques, à l'alternative "socialisme ou barbarie" à laquelle il donnait un aspect concret.
De là l'unité et la diversité de son œuvre. Unité du fait que ses écrits — comme sa vie — sont tout entiers
dominés par le combat contre l'exploitation et ceux qui la défendent, dont fait nécessairement partie le
combat contre l'obscurantisme sous toutes ses formes. Diversité qui procède des conditions mêmes de l'action
politique : ce n'est pas le seul intérêt intellectuel d'un sujet qui détermine arbitrairement Gérard Bloch à y
consacrer des pages, mais les nécessités, les priorités du combat politique. Mais qu'il s'agisse d'expliquer les
principes essentiels du marxisme ou de les défendre contre divers charlatans, de traiter des rapports entre le
développement des sciences et les forces productives dans le cadre de la société capitaliste, ou de revenir sur
le rôle réactionnaire des Églises, à commencer par l'Église catholique, apostolique et romaine, Gérard Bloch le
faisait toujours en s'appuyant sur des connaissances étendues dans de nombreux domaines, ce qui enlevait
aux perspectives d'avenir qu'il évoquait tout caractère d'arbitraire et d'utopie.
Gérard Bloch, militant de la section française de la IV° Internationale, le Parti communiste internationaliste,
avait rejoint les rangs de la IV° Internationale à dix-huit ans, en 1938, l'année de sa fondation. Condamné à
douze ans de travaux forcés par le régime de Vichy pour sa lutte contre le fascisme, il fut déporté à Dachau.
Pendant de longues années responsable de la revue du PCI, La Vérité, animateur de Cercles d'études marxistes,
il consacra particulièrement son énergie, dans ses dernières années, à préparer une édition annotée et
commentée de la monumentale biographie de Karl Marx par Franz Mehring, dont le premier tome est paru en
1985.
Notre camarade Gérard Bloch est mort en 1987. Toute sa vie consciente fut consacrée à l'action
révolutionnaire. Il écrivait en 1957, dans une préface à la réédition d'une brochure de Trotsky, Bolchevisme et
stalinisme, ces lignes dont tout confirme la justesse :
"Le stalinisme laisse derrière lui d'effroyables décombres idéologiques. Les notions les plus élémentaires : parti,
démocratie, pouvoir ouvrier, socialisme, conscience de classe, point de vue de classe... sont souillées, obscurcies
par le souvenir d'un passé effroyable et l'usage que continuent à en faire les bureaucraties totalitaires. Elles
apparaissent équivoques, ambiguës, trompeuses... (Pour) tous ceux qui entreprennent aujourd'hui, et d'abord
dans leur tête, la reconstruction du mouvement révolutionnaire, il faut des notions claires, solides,
inébranlables, rationnellement et moralement inattaquables."
C'est cette préface que nous reproduisons à la suite de la présentation : elle constitue une véritable
introduction aux écrits réunis dans ce volume. Les questions qui sont en effet abordées dans les textes divers
formant ce volume rejoignent toutes deux problèmes centraux : le capitalisme a-t-il un avenir "progressif" à
"offrir" à l'humanité, ou la marche de la barbarie n'est-elle pas inscrite dans les conditions mêmes de son
maintien ?
Un autre mode de production et d'organisation de la société — fondé sur l'appropriation collective des moyens
de production — est-il l'issue indispensable, ou au contraire une utopie ?
C'est l'actualité de ces questions qui donne leur actualité aux écrits de Gérard Bloch.
L'œuvre considérable du marxiste Gérard Bloch appartient au patrimoine commun de tous ceux pour qui
"l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes".

2
Comme le dit Gérard Bloch dans le premier tome des Écrits, les découvertes, les connaissances scientifiques
sont infiniment plus développées qu'au XIXe siècle, le monde connu infiniment plus vaste qu'au temps de
Marx. Dans les domaines des mathématiques, de la physique, de la génétique, de la chimie et de la biologie
moléculaires, des progrès immenses s'accomplissent, gros de possibilités pour la santé. L'électronique et les
systèmes informatiques ont connu une première révolution technique qui a permis à l'homme d'explorer le
système solaire, une seconde encore plus importante se prépare.
Cependant, malgré la possibilité de combler de tous les biens matériels et culturels une humanité accomplie
que permettraient de tels progrès, le monde est dans l'état que nous voyons. Pourquoi ? C'est que,
contrairement à ce qu'on croyait au XIXe siècle, à ce que croyaient de grands savants comme Marie Curie, la
science en elle-même, indépendamment des rapports sociaux au sein desquels elle se développe, est
incapable de "sauver le monde". La science est une production de l'activité humaine comme toutes les autres,
activité qui s'exerce dans une société donnée, dans des rapports donnés, entre ceux qui possèdent les moyens
de production et la grande masse de ceux qui produisent. Dans le système capitaliste, le fruit de la production,
aussi bien celle de la science et de ses applications possibles, va plus au profit de la classe possédante qu'à
l'amélioration de la vie et au développement de la grande masse des travailleurs, mettant ainsi un frein au
développement des forces productives (dont le moteur premier est l'homme) qui, dans le stade actuel, cessent
de croître.
Un exemple frappant s'est trouvé dans la recherche spatiale. Les connaissances, les moyens techniques ont
fait un bond prodigieux. La sonde Voyager a quitté le système solaire après l'avoir exploré presque
complètement ; des dizaines de mondes nouveaux ont pu être explorés. La mission Voyager date des années
1970 ; la NASA avait alors des équipes performantes. Depuis, elle a subi de nombreux échecs... Pourquoi ? Les
équipes ont été dissoutes, il y a eu 2 000 licenciements, 5 000 sont programmés jusqu'en 1995, une grande
partie des tâches sont réalisées par des entreprises de sous-traitance. La recherche spatiale, pas plus qu'une
autre, ne se réalise indépendamment des rapports sociaux.
Mais cela, la bourgeoisie doit à tout prix le cacher. C'est pourquoi elle tente par tous les moyens de déformer
les acquis de la science pour justifier sa domination et endiguer la lutte du prolétariat qui la menace. Aidée en
cela, comme toujours, par l'idéologie religieuse.
Dans l'article "Notre père ADN qui êtes aux cieux", reproduit dans ce tome, Gérard Bloch raconte comment
Jacques Monod, dans son livre Le Hasard et la nécessité, tente de discréditer Engels en faisant croire qu'il
rejetait le second principe de la thermodynamique, alors que ce qu'il en rejetait, c'était l'interprétation à
caractère métaphysique de ce principe, concluant à la "mort thermique" de l'univers. Puisqu'on attend la fin
du monde, à quoi bon se rebeller contre l'ordre social ? Il n'y a qu'à subir patiemment l'exploitation jusqu'au
jugement dernier !
La théorie de la mort thermique de l'univers est maintenant abandonnée. Mais les théories cosmologiques
suscitent toujours un vif et anxieux intérêt au sein de l'Église, parce qu'elles touchent au dogme, assise de sa
puissance. Les années 1980 ont été dominées par la théorie du "big-bang" (2). Le pape s'est vu obligé de
convoquer une conférence sur la cosmologie, avec la participation de Hawking, un des pères fondateurs du
"big-bang". Celui-ci a rapporté que le pape a dit qu’il était bien d'étudier l'évolution de l'univers après le big-
bang, mais qu'il ne fallait pas étudier le big-bang lui-même, car c'était le moment de la création, donc l'œuvre
de Dieu". Depuis peu, du reste, cette théorie elle-même est contestée par le chercheur américain Lerner, avec
des arguments sérieux, notant d'ailleurs que si cette théorie a un tel crédit auprès de la communauté et des
comités scientifiques, cela peut tenir aussi à des raisons religieuses et politiques, parce qu'elle n'exclut pas le
dogme créationniste de l'Église.
Les concepts d'indécidabilité en logique, d'incertitude en physique, la théorie du chaos ("le chaos
déterministe", pour être exact) occupe aujourd'hui la communauté scientifique. Singulièrement, en ce qui
concerne le chaos, la bourgeoisie ne manque pas, en s'en emparant, de le dénaturer pour occulter la cause
réelle du cours désastreux où est entraînée la société : la dégénérescence du capitalisme, les forces
productives décroissantes très brièvement résumées (d'après l'article de Tarnaski dans le numéro de
novembre 1993 de Science et Vie), le chaos est un désordre apparent qui recouvre un ordre caché ! Un

3
mouvement ordinaire, par exemple le lancer d'un ballon, obéit aux règles du déterminisme : la connaissance
de sa position initiale, de sa masse, de sa vitesse et des lois de Newton permet de prédire sa trajectoire. Mais
on ne peut pas prédire sur quelle case s'arrêtera la bille d'une roulette de casino, cela en raison de la
complexité des éléments intervenus entre l'état initial et l'état final : c'est "la sensibilité aux conditions
initiales". Une infime différence dans celles-ci peut entraîner des divergences considérables. Il serait
terriblement long et compliqué de les calculer, aussi calcule-t-on une probabilité ! (Cependant, le chaos peut
être contrôlé et maîtrisé, et connaît des applications quant aux lasers, au rythme cardiaque, à l'activité
cérébrale. On en parle à propos du système solaire, de l'évolution des espèces...)
Mal comprise, mal interprétée, la théorie du chaos est une aubaine pour ceux qui évitent d'attribuer le
désordre dans la société à ses causes réelles : la science serait frappée d'impuissance quant à la
compréhension et la domination du monde qui nous entoure, il n'y a qu'incertitude, "no futur". Et l'on voit
dans les médias s'étaler tout un courant d'irrationalité, où se mêlent écologie, médecines douces, psychologie,
spiritualisme, alchimie. Nostradamus, les apôtres, Paco Rabane.
Ce "New (numéro de juillet-août 1993 du Magazine littéraire) serait un élargissement de la rationalité
occidentale. À un étage, dirons-nous, supérieur ? Un écrivain à prétentions encyclopédiques comme
l'inévitable Edgar Morin se fait le chantre de l'incertain, déplorant d'autre part la "mentalité sécuritaire" de
notre époque perversement induite par les assurances sociales. J.-P. Guéhonne, professeur à l'Institut
d'études politiques, explique l'incertitude actuelle des institutions politiques par celle qui affecte notre
identité même. Mélanchon, dans son livre À la conquête du chaos, prétend que, pour les marxistes, le
capitalisme engendrerait le socialisme, suivant un modèle déterministe. Dépassé par la découverte du chaos,
donc...
Or le marxisme n'est pas un déterminisme. Ce que G. Bloch développe dans son article "La méthode du
marxisme" étudie objectivement, comme les sciences de la nature, les rapports des hommes entre eux dans
la production des biens nécessaires à leur vie. Mais les lois des sociétés humaines, et leur étude, ne se
réduisent pas à celles de la biologie, pas plus que celles de la biologie ne se réduisent à celles de la physique...
Chaque niveau de complexité a ses lois et ses méthodes propres. G. Bloch explique que si le socialisme est une
nécessité pour la survie de l'humanité, elle s'exprime à travers le contingent (ainsi, l'échec de la révolution
allemande, possible mais non fatale, en 1923, a pesé de son poids dans cet autre "hasard", le stalinisme).
Dans son livre Le Chiffre et le songe, J. Blamont (membre de l'Académie des sciences) indique que les progrès
foudroyants de la science sont dus à sa prise en compte par des institutions d'État. On a pu voir, dans la guerre
du Golfe, au service de qui sont ces institutions... Et les progrès incroyables, non seulement des modes de
production, mais des modes de vie dus à la révolution des systèmes informatiques évoqués par Blamont
bénéficieront seulement aux privilégiés de la classe dominante.
Le monde où chacun accédera pleinement à la culture humaine n'a rien d'utopique... C'est la société sans
classes et sans État qui est réaliste — à cette condition que, éclairée par l'histoire, notre génération soit, selon
l'expression de Trotsky, "fidèle à sa patrie dans le temps" et réalise les tâches qu'exige la victoire de la
révolution prolétarienne mondiale... Un tel monde communiste est tout proche de nous. La première
génération née dans la société communiste y accédera de plain-pied. Cependant, il est déjà, pour nous,
proprement inimaginable, ce inonde où des hommes pleinement humains, bien plus différents les uns des
autres que ce que le passé aura connu, hériteront tous de leur patrimoine commun, la pleine culture humaine
», écrivait Gérard Bloch dans un article de Nouvelles Études marxistes.
Pour Gérard Bloch, là était le réalisme. "La base matérielle du communisme doit consister en un développement
de la puissance économique de l'homme tel que le travail productif cessant d'être une charge et une peine,
n'ait besoin d'aucun aiguillon et la répartition — comme aujourd'hui dans une famille aisée ou nue pension
"convenable" — d'autre contrôle que ceux de l'éducation, de l'habitude, de l'opinion publique. Il faut, pour
parler franc, une forte dose de stupidité pour considérer comme utopique une perspective aussi modeste en
réalité", écrivait Léon Trotsky dans La Révolution trahie. Gérard Bloch partageait cette conviction. Là était le
réalisme. À condition de rester fidèle à "sa patrie dans le temps", et donc de s'organiser, d'aider la classe
ouvrière à surmonter les obstacles dressés sur la voie de son combat émancipateur.

4
En juin 1987, Gérard Bloch participait activement au XXXII° Congrès de la section française — alors le Parti
communiste internationaliste — engagée dans la construction du Mouvement pour un parti des travailleurs
(MPPT) qui ouvrait la voie au Parti des travailleurs.
Ce Parti des travailleurs était pour Gérard Bloch une nécessité. Intervenant au congrès, il expliquait : "Le futur
parti des travailleurs que nous tentons de construire doit rassembler des travailleurs venant de centaines et de
milliers d'expériences politiques différentes au cours de toute leur vie. Si nous ne comprenons pas cela, si nous
n'apprenons pas non seulement à parler, mais également à écouta; alors nous échouerons."
La discussion précise des pas qu'il fallait accomplir pour contribuer au combat des travailleurs contre
l'exploitation, l'accomplissement des tâches qui en découlaient étaient pour Gérard Bloch inséparables des
perspectives qu'il traçait pour l'humanité libérée de l'exploitation.
François de Massot.
(Lucienne Bloch et Bernard Rougé ont
collaboré aux textes de présentation et
au choix des écrits réunis dans ce
volume)

La plus grande partie de ce volume est constituée par des reproductions des
textes originaux, ce qui explique que certains articles sont signés d'un
pseudonyme : Michel Chardin (pour "Notre père ADN qui êtes aux cieux") et
Octave Boisgontier (pour "Le croisé sans visage").

5
AVANT-PROPOS

(Présentation de la brochure de Léon Trotsky


Bolchevisme et stalinisme - 1957)

« Car le plus haut bonheur humain n'est pas dans l'exploitation


du présent, mais dans la préparation de l'avenir. »
TROTSKY.

Le 20 août 1940, vers 17 h. 30, dans une villa de la banlieue de Mexico, l'assassin dépêché par
Staline, fendait d'un coup de piolet asséné par derrière, le crâne d'un homme de 60 ans qui était
devenu, suivant l'expression d'un contemporain, « la conscience marxiste de l'humanité ». L'acier
s'était enfoncé de 7 centimètres dans le cerveau. Léon Trotsky devait succomber après vingt -sept
heures d'agonie. Ses dernières paroles furent pour affirmer sa foi en la cause à laquelle il avait
consacré sa vie : « je suis sûr de la victoire de la Quatrième In ternationale. Allez de l'avant ».
La réaction triomphait alors dans le monde entier. Staline, ayant achevé l'extermination des
compagnons de Lénine, de toute la géné ration révolutionnaire qui avait fait octobre 1917,
puis de centaines de millions d'ouvriers et techniciens russes, semblait avoir consolidé sa
dictature. Hitler dominait l'Europe. L'humanité s'enfonçait dans les ténèbres de la deuxième
guerre mondiale. Les dirigeants du Kominterm, fidèles au pacte germano -russe chantaient -
alors les louanges de la guerre des « pays prolétaires » contre la « ploutocratie occidentale
», cependant que ceux de la social -démocratie, solidaires des impérialismes alliés,
prêchaient la « guerre des démocraties ». La pensée prolétarienne révolutionnaire, que
Trotsky avait incarné au suprême degré, ne survivait plus que parmi de petits groupes isolés.
S'il était alors « minuit dans le siècle » aujourd'hui, dix -sept ans plus tard, l'aurore commence
à poindre. Il est vrai qu'avec l'appui de Staline, la bourgeoisie est parvenue, tant bien que
mal, à replâtrer son régime délabré en Europe occidentale. Mais la vague révolution naire
déclenchée par la deuxième guerre mondiale à puissamment déferlé sur l'Asie, puis sur
l'Afrique. Elle revient aujourd'hui batt re les rivages de l'Europe, sans épargner les pays
contrôlés par le Kremlin, ni l'U.R.S.S. elle -même. À peine le cadavre de Staline était -il refroidi
que ses héritiers, ses « fidèles compagnons d’arme » dénon çaient les « erreurs », puis les
crimes du « chef génial » — sûrs de satisfaire sur ce point, au moins, les sentiments des masses
russes.
Une limite précise, définie par leurs intérêts de caste privilégiée, bornait pourtant, à l'avance
la « révision du stalinisme par les héritiers de Staline. Leur Soli darité politique fondamentale avec
le chef de la bureaucratie, dans sa lutte passée pour le pouvoir contre l'opposition prolétarienne,
continuatrice du bolchevisme — cette solidarité ne pouvait être mise en cause — et Khrouchtchev
s'empressa, à la première occasion, de la réaffirmer. Dans la lutte contre le trotskysme, contre le
programme de la destruction du régime bureaucratique par les masses travailleuses insurgées, le
programme de la démocratie socialiste des conseils, la doctrine même qui triom pha en octobre
1917, Khrouchtchev est le « meilleur stalinien ». Ses tanks l'ont démontré à Budapest.
Les mêmes causes qui valent à l'œuvre de Léon Trotsky l'hostilité mortelle de tous les régimes
d'oppression font que, de plus en plus, les opprimés se tournent vers elle.

6
Le stalinisme laisse derrière lui d'effroyables décombres idéologiques. Les notions les plus
élémentaires : parti démocratie, pouvoir ouvrier, socialisme, conscience de classe, point de vue
de Classe..., sans souillées, obscurcies par le souv enir d'un passé effroyable, et l'usage que
continuent à en faire les bureaucraties totalitaires. Elles apparaissent équivoques, ambiguës,
trompeuses. Les jeunes, à la recherche de certitudes, les militants ouvriers qui se détachent du
stalinisme, tous ceux qui entreprennent aujourd'hui, et d'abord dans leur tête, la reconstruction
du mouvement révolutionnaire éprouvent le besoin d'un retour aux sources. Il leur faut des
notions claires, solides, inébranlables, rationnellement et moralement inattaquables. I ls se
tournent, par un mouvement naturel, vers l'œuvre de Marx, de Lénine, vers celle de Trotsky, qui
les a prolongées jusqu'aux problèmes les plus brûlants de notre temps.
Cette œuvre, Staline n'a pu l'anéantir, ni sous le pic de l'assassin, ni sous les t onnes de papier
imprimé d'insultes et de mensonges rituels des écrivains à gage.
Dix-sept ans après la mort du fondateur de la Quatrième Inter nationale, le nom de Staline est
omis, en U.R.S.S. même, de toutes les publications officielles; et la jeunesse q ui veut
comprendre pour pouvoir combattre se tourne invinciblement vers la pensée de sa plus grande
victime.
Cette œuvre frappe d'abord par son immensité. Dans « Bolchevisme et Stalinisme », Trotsky
parle des 27 tomes des « œuvres » de Lénine; auxquels il faudrait ajouter un nombre à peu
près égal de volumes de correspondance, notes, etc., encore inédits. Les œuvres complètes de
Trotsky — livres, brochures, articles, notes, correspon dances — en rempliront trois fois
davantage.
Ce qui frappe ensuite, c'est sa diversité. Art militaire, critique littéraire, pamphlets, politique,
économie, sociologie, histoire, philosophie, etc.…, il a exploré à un moment ou à un autre
chacun de ces domaines, toujours avec maîtrise. Ses œuvres militaires du temps de la guerre
civile ont fait époque; ses portraits de Tolstoï, de Jaurès, pour ne citer que ceux -là,
constituent des modèles inégalés de l'application de la méthode marxiste à l'étude d'une
grande personnalité; son livre « Littérature et Révolution » 1 marque le sommet de la fameuse
discussion des années 20 sur la « culture prolétarienne », la culture socialiste, et les rapports
entre l'art et la révolution. Ceux qui l'ont entendu attestent qu'il fut le plus grand orateur de
son temps. Ses pamphlets, qui faisaient l 'admiration de G. H. Shaw, ont conservé toute leur
fraîcheur. Sa fameuse histoire de la révolution russe fait de lui le plus grand des historiens
marxistes. La révolution, c'est l'irruption directe des masses sur la scène de l'histoire. Et c'est
cet événement prodigieux qu'il nous expose, et qu'il nous explique dans ce livre d'une
profondeur inégalable et d'une lecture passionnante.
Son article sur le « marxisme et la psychanalyses » est certainement, encore aujourd'hui, ce
qui a été écrit de plus sérieux sur ce sujet rebattu, mais qui n'en est que plus difficile. Sa
biographie de Lénine, hélas, inachevée — son discours à l'Institut Mendeleïev sur le rôle du
savant dans la société — le récit de son évasion de Sibérie en 1906 — autant de chefs -d'œuvre.
Aucun texte, de lui, même les plus épisodiques, ne laisse indifférent. Tous sont des incitations
à la pensée, à la recherche, au combat.
Autant, sinon plus, qu'aucun de ses pairs — Marx, Engels, Lénine, Rosa — il eut pu reprendre à
son compte la parole de l'ancien:
« Rien d'humain ne m'est étranger ».

1 Ce livre est encore malheureusement inédit en français. Sa publication nous aurait (peut-être !) épargné d'innombrables sottises
sur « l'engagement des Intellectuels. « Être fidèle à son moi intérieur telle était, pour Trotsky, la seule revendication que puisse
adresser le révolutionnaire à l'artiste.

7
Et pourtant dans celle œuvre multiple, ce qui frappe, plus encore que son immensité, plus
encore que sa diversité, c'est son unité; l'unité, l'ordonnance rigoureuse en fonction d'un seul
objectif, non seulement de l'œuvre, mais de toute la vie. Critique littéraire, pamphlétaire,
historien, écrivain politique, chef de l'armée rouge, prési dent du Soviet de Petrograd,
emprisonné ou déporté par le tsar, exilé par Staline, Trotsky demeure le même combattant
pour la même cause : la révolution prolétarienne, l'émancipation de tous les oppri més,
l'édification, d'une société socialiste sans classe.
« Il faut être fidèle à notre patrie dans le temps », répétait -il souvent. Il n'est pas interdit de
discerner un grain de regre t dans cet aphorisme. Cet homme, qui préfigurait dans sa personne,
plus qu'aucun autre, le citoyen de la future société socialiste, né dans un monde où
l'exploitation, de l'homme par l'homme ne sera plus qu'un souvenir difficile à comprendre,
développant sans entrave toutes les potentialités d'une personnalité soustraite à l'aliénation
inéluctable pour les hommes de notre temps — cet homme, plus que personne, savait qu'un
militant révolutionnaire doit inéluctablement concentrer, restreindre le champ de son action
el de sa pensée aux objectifs qu'il s'est fixé, sacrifiant délibérément en lui d'innom brables
virtualités. « Laissons ce problème à nos petits -enfants, qui ne manqueront pas d'être
beaucoup plus intelligents que nous », disait-il aussi, quand on soulevait devant lui un
problème actuellement hors de portée. Exceptionnellement, pourtant, il se laissait aller à
sortir des problèmes actuels, à imaginer certains traits de la société socialiste - comme dans
« Littérature et Révolution », ou encore, pour un moment, en répondant aux questions de
la Commission Dewey d'enquête sur les procès de Moscou. Ses remarques à cet égard
comptent parmi les plus profondes, elles sont celles qui vont le plus loin de tout ce que les
marxistes ont écrit sur un sujet don t, par définition, l'essentiel nous échappe.
Avec quelle puissance inégalable il savait se concentrer sur la tâche à laquelle il avait
consacré sa vie, c'est ce dont attestent les témoins. Voici ce qu'écrit l'un d'eux :
« Dans la vie quotidienne, cette pui ssance de volonté se dépensait dans un travail
sévèrement organisé. Le moindre dérangement non motivé l'irritait à l'extrême : il haïssait
les conversations décousues, les visites non annoncées, les re tards ou les lacunes dans
l'exécution des engagements. À coup sûr, il n'y avait rien de pédant dans tout cela. Si une
importante question venait se poser, il n'hésitait pas un seul instant à changer tous ses
plans, mais il fallait qu'elle en vaille la peine. Si elle avait le moindre intérêt pour le
mouvement, il aurait donné sans compter toute son énergie et tout son temps, mais il se
montrait on ne peut plus avare de ces derniers lorsque l'insouciance, la légèreté ou la
mauvaise organisation des autres me naçaient de les gaspiller en pure perte. Il amassait les
plus petites parcelles de temps, la matière la plus précieuse dont la vie soit faite. Toute sa
vie personnelle était rigidement organisée en fonction de la qualité que l'on appelle l'unité
de but. Il avait établi une hiérar chie des taches, et menait à bonne fin quoi que ce soit qu'il
entreprenne...
Trotsky a mis dans ses livres sa personnalité tout entière. Le contact personnel avec
l'homme lui -même ne modifiait pas le por trait qui surgit à la lecture de ses œuvres, mais
l'accentuait, le ren dait plus précis : passion et raison, intelligence et volonté, le tout poussé
à un degré extrême, mais en même temps se fondant l'un dans l'autre. Dans tout ce que
Trotsky fit on a l'impression qu'il engagea tout son être. Il répétait souvent les paroles de
Hegel « Rien de grand n'est fait dans ce monde sans passion »; et il n'avait que du mépris
pour les Philistins qui reprochaient leur « fanatisme » aux révolutionnaires. Mais
l'intelligence était toujours présente, en har monie miraculeuse avec le feu. Impossible de
rêver découvrir un conflit : la volonté était indomptable parce que l'esprit voyait très loin.
Il faudrait citer Hegel encore une fois : « La volonté est un mode spécifique de la pensée ».

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Celte volonté inflexible, celle inlassable persévérance, nourri es d'une confiance absolue en la
perspective historique qu'il s'était assi milée dès sa jeunesse, la perspective de ta révolution
mondiale, trouva son application suprême dans les dernières 17 années de sa vie; celles où,
abandonnant volontairement le pouvoir pour ne pas devenir l'instrument de la bureaucratie
qui s'y installait, il organise la résistance de l'avant -garde prolétarienne à la contre -révolution
stalinienne; celles durant lesquelles il dirige la lutte de l'opposition de gauche, puis jette l es
fondements de la Quatrième internationale.
Du Président du premier Soviet que l'histoire ait connu, le Conseil des députés ouvriers de
Petrograd en 1905, de l'organisateur de l'insurrection d'octobre 1917, du fondateur de
l'armée rouge, ou de l'exilé po urchassé, préparant un avenir révolutionnaire qu'il sait qu'il ne
verra point, c'est sans doute cette dernière image de Léon Trotsky que la mémoire des
hommes retiendra et placera au-dessus de toutes les autres; c'est elle qui offre la plus haute
leçon, aux révolutionnaires du XX° siècle, dont la qualité suprême est de savoir aller contre
le courant.
Le trait caractéristique du philistin petit bourgeois, aujourd'hui plus que jamais, c'est sa
tendance invincible à s'incliner devant le fait accompli, devant l es hommes au pouvoir, devant
les vainqueurs de l'heure — et à s'employer tout naturellement à justifier théorique ment celte
victoire.
Combien de pesants ouvrages consacrés à justifier « histori quement » les procès de
Moscou? C'est ainsi que dans « Humanisme et Terreur », M. Merleau-Ponty, il y a seulement
dix ans, s'employait à démon trer que B ouk ha rine , e n av ou an t des crime s m ons tr ueu x q u'il
n'av ait pas commis , n 'av ait pas cé dé à une pr essio n irr ésis tible , mai s avai t obéi à l a r aiso n
histori que. Tr otsky , lui , avai t p erd u le se ns d e l 'his toire. Dep uis q uan d ? Dep uis 19 23 ,
bien sû r ! De puis qu 'il av ait qui tté le po uvoi r. S taline avai t rai so n, puis qu 'il a vai t v ain cu ,
Qu'a jo u ter à cela ?
Depuis, Staline est mort, et M." Merleau -Ponty a cessé l'apologie du Stal inisme pour celle du
héros des « bourgeois intelligents », M r Pierre Mendès -France, baptisant, on, ne sait
pourquoi, « Aventures de la dialectique » ses propres mésaventures; peut -être parce que la
même dialectique qui l'inclinait en 1946 devant Staline à l'apogée de sa puissance l'en écartait
en 1953. Mats quelle poubelle sera assez grande pour entasser tous les volumes imprimés
« justifiant » le stalinisme et condamnant Trotsky au nom des mêmes critères?
De fait, pendant ces dix-sept années de lutte contre la bureau cratie thermidorienne, Trotsky
n'essuya, en apparence, que défaite sur défaite. L'opposition de gauche fut exclue du Parti,
puis exterminée; les vieux bolcheviks, les compagnons de Lénine, les artisans d'octobre 1917
capitulèrent les uns après les autres devant le chef de la bureaucratie thermidorienne, sana
pour cela échapper finalement au coup de revolver dans la nuque. Par milliers, des mi litants
de l'opposition bolchévique-léniniste russe, refusant de capituler, furent exterminés dans les
prisons et dans les camps, sans que l'on sut même le lieu et l'heure de leur mort. Par milliers
de tonnes, l'appareil stalinien répandit dans toutes les langues, les plus monstrueuses
calomnies contre Trotsky. Il vit périr successivement ses quatre en fants, victimes de la haine
vigilante de Staline.
Expulsé d'un pays après l'autre, il dut se réfugier finalement au lointain Mexique, après avoir
craint de voir pour lui « la planète sans visas ». Mais rien ne le fit se détourner, fut -ce pour
un instant, de l'accomplissement de sa tâche révolutionnaire.
Une co nd uite a ussi in com pré hen sible p our l e p hilisti n s e fo ndai t su r une comp réh ensi o n
pro fo nde d u pro ce ssu s his tori que , e t d e s on m écanisme. L a révol uti on p rolé ta rien ne
mondi ale es t l a l oi de n otre ép oq ue ; m ais e lle ne se dével opp e pas de fa ço n re ctiligne;
elle a ses flu x e t ses re flux , qui é cha ppe n t à la vol on té des in dividu s qui y p ar tici pen t.

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Dan s u ne ép oq ue d e réa ctio n triom pha nte , à m oin s de pas ser à l 'en nemi , le
révolu ti on naire ne pe ut qu e s ubir ave c s a cla sse les con séq uen ce s d e la déf aite , ju sq u'a ux
plus e xtrêmes. C 'es t ai nsi , e t ain si se ule ment — en ne pe rd an t j amais le fil des
événeme nts; en a nalys an t pas à p as le trio mphe mome ntané d e la ré ac tio n , ses caus es ,
ses limites , e t ses con tr adi cti on s in t e rne s, q ui an no n cen t le n ouvel ess or de la révol uti on ;
en s auveg ar dan t la m oin dre pa r celle de l 'hé r itage théo riq ue de l a do ctrin e ma rxis te , que
les philis tins d e tou t p oil s 'ef fo rcen t na tu re llement d e ren dre r esp on sa ble du re flux ; en
l'enri chi ssa nt s an s ce sse p ar l'a nalys e des nou veau x événem en ts — qu 'il es t po ssible ,
dan s u ne telle pério de , de p rép are r l' avenir. Cel te tâ ch e, Tro tsk y l'a rem plie a u s upr ême
degré. So n a nalys e de la dégén éres ce n ce de l 'U.R.S.S. , du stalinisme , ph én omène
tra nsi toi re n é de g r a nde s dé fai tes de la rév o lutio n prol étarien ne e t que so n no uvel es sor
balaier a , res ter a peu t -ê tre sa co n trib uti on l a plus d écisiv e du ma rxisme.
A uj o ur d 'h ui , n o us a ssi s to n s a u d éb u t de ce n o uv el e ss o r de la r év olu tio n q u'i l avai t
a n n on cé , i n comp a ra blem en t plu s am ple q ue ce ux qui l 'o n t p ré cé dé . C e qu 'il a s emé , il
n o u s a pp ar ti e nt de la ré col te r.
G. BLOCH.

10
LA LUTTE CONTRE L'OBSCURANTISME

Dans cette première partie sont réunis des articles ou des documents rédigés par Gérard Bloch entre
1959 ("L'Arbre de la science") et 1985 ("Lettre à la rédaction d'Informations ouvrières") qui ont en
commun d'avoir en leur centre le combat contre l'obscur antisme — et tout particulièrement contre
cette forteresse des forteresses de la réaction qu'est l'Église catholique.
La diversité et les dates différentes de rédaction de ces textes confirment qu'il n'était pas possible
de publier les écrits de Gérard Bloch selon un classement purement chronologique. Ils soulignent
aussi à quel point si, par ses connaissances et ses intérêts, Gérard Bloch était bien — pour reprendre
un terme souvent mal utilisé mais en ce cas pertinent — un intellectuel matérialiste et
révolutionnaire, c'est d'abord son activité militante qui est à la racine de ses écrits.
« Résolution sur l'écologisme » préparée pour le XXIII° Congrès de la section française de la IV°
Internationale, lettre adressée à la rédaction d’ Informations ouvrières pour s'inquiéter de ce qu'il
considère comme une "baisse de tension" dans le combat contre l'Église ou « mise au point » sur les
tentatives de mystification idéologique à partir de problèmes scientifiques sont liés par le même
combat politique contre la société d'exploitation fondée sur la propriété privée des moyens de
production et contre L’Église catholique, son rempart permanent.
Dès 1959, dans l'article « L'Arbre de la science » publié dans une revue destinée à la jeunesse, Gérard
Bloch expliquait que la fondation de la Ve République donnait le signal d'une "nouvelle offensive de
l'Église catholique", une Église dont il rappelait que son trait dominant, dans le domaine de la
pensée, est la haine de la science car « la science dissout la superstition et le catholicisme fonde ses
dogmes sur la superstition ».
Ce que Gérard Bloch a poursuivi, dans les conditions de la décadence de l'impérialisme, c'est le
combat entrepris par Karl Marx, qui écrivait en 1847 :
"Les principes sociaux du christianisme ont justifié l'esclavage antique, glorifié le servage médiéval,
et ils savent au besoin approuver l'oppression du prolétariat, bien qu'avec un air quelque peu contrit.
Les principes sociaux du christianisme prêchent la nécessité d'une classe dominante et d'une cl asse
opprimée et, pour cette dernière, ils se contentent d'exprimer le vœu que la première soit charitable.
Les principes sociaux du christianisme prêchent la lâcheté, le mépris de soi, l'abaissement, la
soumission, l'humilité, bref tous les attributs de la canaille.
Les principes sociaux du christianisme sont hypocrites : le prolétariat est révolutionnaire" (Karl Marx,
dans la Deutsche Brüseler Zeitung).

11
L'ARBRE de la SCIENCE
(Décembre 1959)

L'offensive de l'Église catholique contre ce dernier ilot de laïcité que constitue la France, cerné de toute part
par la marée cléricale qui déferle sur l'Europe — cette offensive aura au moins un aspect positif, Elle
contribuera à faire comprendre aux jeunes, à tous les Laïques, que l'Église est un adversaire qui mérite d'être
pris au sérieux ; à dissiper l'illusion que l'on peut lutter effectivement pour mettre fin à l'oppression, à
l'injustice, à l'exploitation, sans que cela ait rien à voir avec la religion. Que certains croient sincèrement
pouvoir participer à la lutte émancipatrice des travailleurs sons rompre avec leurs croyances religieuses, leur
sincérité ne suffit pas à changer ni les faits, ni l'essence même de la religion.
D'autres articles de ce numéro donnent un aperçu des faits, de la conduite de l'Église dons le domaine social
et politique. Quand bien mime certains croyants les condamneraient (et reste à savoir dans quelle mesure
alors ils sont encore membres d'une Église qui veut l'obéissance absolue ?), il n'en reste pas moins ce fait
primordial : que la religion — toute religion, mais au premier chef la religion catholique — est en opposition
avec le progrès qui rend possible l'émancipation des hommes, qu'elle est en contradiction et en lutte avec la
science, sur laquelle se fonde le progrès.
SUPERSTITION
La science dissout la superstition, et le catholicisme fonde ses dogmes sur la superstition. Il affirme que
l'univers été créé à partir du néant, en 4 004 avant Jésus-Christ, en six jours, par un dieu qui, le premier jour,
fit le jour et la nuit, et le quatrième jour seulement le soleil (et qui demande au pieux Job, après l'avoir précipité
sur un fumier pour l'élévation de son âme : « Où était-tu quand je posais les fondements de la terre? »
L'ignorance de ce dieu est aussi insondable que ses desseins...) Et l'Église impose à ses fidèles de croire à de
telles histoires et à bien d'autres. « Credo quia obtorbum », « je crois parce que c'est absurde », dit-elle elle-
même.
En face de ce code séculaire de l'ignorance et de l'aberration, la science nous offre aujourd'hui dans tous les
domaines une immense accumulation de connaissances, fruit de l'effort successif des générations. En face du
minuscule firmament étriqué comme un décor d'opérette et peuplé d'anges, d'archanges et de vierges
immaculées que nous dépeint le dogme, la science nous découvre la mouvante immensité d'un univers
exploré aujourd'hui jusqu'à des astres dont la lumière met cinq milliards d'années à nous parvenir. Et le rythme
actuel du progrès est tel que cette limite extrême, il y a quarante ans seulement cinquante mille fois plus
rapprochée, va, selon toutes probabilités, dans les dix prochaines années être encore reculée dans des
proportions considérables.
En face des six mille petites années d'avatars et de catastrophes (d'ailleurs toutes soigneusement prévues par
la Providence dans sa sagesse et sa bonté) que nous présente le dogme, la science a éclairé l'histoire de
l'univers depuis cinq milliards d’années au moins ; elle peut retracer, dans ses grandes lignes, la formation des
galaxie, des étoiles et des planètes, la naissance de la matière vivante à partir de la matière inanimée,
l'évolution qui, au cours de centaines de millions d'années, a conduit des protozoaires aux animaux supérieurs,
puis à l'homme ; l'édification, au cours des derniers 500.000 ans, des civilisations humaines, la conquête de la
terre par l'humanité, grâce au cerveau et à la main que guide le cerveau. Les théologiens du moyen âge
discutaient sur le nombre d'anges qui peuvent danser sur la pointe d'une épingle, les savants d'aujourd'hui

12
analysent la structure interne complexe du noyau de l'atome, dont le diamètre est d'un milliardième de
micron.
Le secours du Dieu de justice et d'amour ne fit point défaut à Catherine, qui, le 25 août 1572, présida à la Saint-
Barthélemy. Les hérétiques, ne l'oublions pas, c'est vous, c'est nous, ce sont tous ceux qui défendent la liberté
de recherche, de pensée, l'esprit scientifique que ne peut asservir aucun dogme, Pour ces e hérétiques » que
nous sommes, l'Église parle toujours le même langage : « Si quelqu'un fait publiquement profession
d'hérésie... il peut être justement tué », écrivait le Père Lépicier, futur cardinal de Pie XI, en 1908.
Mais est-il possible de concevoir une religion qui, débarrassée de tout ce fatras d'évidentes absurdités, serait
d'avance ouverte à tout progrès ? Non, car toute religion, pour qui le monde et l'histoire humaine sont prévus
et ordonnés une fois pour toutes, par une volonté supérieure, est un principe d'immobilisme, est par essence
opposée à ce progrès humain illimité qui crève tous les firmaments et suscite des Prométhée prêts à détrôner
tous les Jupiters.
PROGRÈS MALÉDICTION
L'humanité ne sait pas tout, mais, avec le temps, elle en sait toujours plus et mieux. La religion ne peut que
ressasser le dogme. Chaque pas en avant de la connaissance humaine s'est fait sans le christianisme, et contre
lui.
Car les croyants qui méprisent le savoir et les savants, et qui font bon marché de l'exercice de la raison et de
la recherche de l'esprit au profit de l'exaltation des seules qualités « morales » de dévouement, d'abnégation
et de sacrifice, dont ils s'attribuent le monopole, oublient un peu trop facilement de quel courage, de quelle
abnégation, de quel sacrifice de leur vie ou service de la vérité ont fait preuve les chercheurs qui ont découvert
et conquis le monde contre la religion.
La religion parle de ses martyrs... En 1663, Galilée fut condamné pour avoir enseigné et démontré,
contrairement à la Genèse, que la terre tournait autour du soleil. En 1619, Vanini était brûlé vif et avait la
langue coupée pour sorcellerie. N'enseignait-il pas, plus de deux siècles avant Darwin, que l'homme descendait
du singe ? En 1600, le matérialiste Giordano Bruno montait sur le bûcher ; de son côté le protestant Calvin
brûlait à Genève des athées, dont le savant Michel Servet. Combien d'autres, avant eux, et après eux !
Et quel déchainement de fureur contre Darwin exposant le transformisme, la doctrine scientifique de
l'évolution naturelle, et l'étendant à l'homme, démontrant que celui-ci est issu d'un processus naturel qui a
duré des milliards d'années, et non du coup de baguette d'un dieu-sorcier. Les condamnations fulminèrent,
puis, une fois de plus, les obscurantistes durent reculer. Mais, en condamnant tout récemment Teilhard de
Chardin, qui avait tenté la conciliation de la science et du dogme, l'Église a bien montré que, suivant la fameuse
expression de l'un de ses « pères » (Tertuellien), « elle ne change jamais 2 Comment s'étonner, en effet, qu'elle
n'ait pas révisé la condamnation de Galilée, puisque d'après elle, ce même soleil qui fut arrêté par Josué
exécuta au vingtième siècle une danse pour les beaux yeux de Pie XII.
Il faut aussi bien le dire sans ambages, ces catholiques « éclairés » qui croient pouvoir interpréter les dogmes
comme des symboles sans sortir du giron de l'Église se trompent et trompent les autres. L'Église e qui ne
change pas » est formelle : la Genèse est le récit d'événements historiques réels. Non, l'Église ne change pas ;
et si elle n'allume plus de bûchers, c'est qu'elle n'en a plus le Pouvoir.
— Ce n'est que par l'extermination entière des hérétiques, écrivait le 28 mars 1569 le pape Pie V à Catherine
de Médicis, que le Roi pourra rendre ce noble royaume à l'ancien culte catholique. Si votre Majesté continue
à combattre ouvertement et ardemment les ennemis de la religion catholique jusqu'à ce qu'ils soient TOUS
MASSACRES, qu'elle soit assurée que le secours divin ne lui manquera pas.

2 Nunquam ticclecia reformabitur

13
Mais comment se fait-il alors que tant de nos contemporains par ailleurs raisonnables, adhèrent à des
croyances aussi manifestement absurdes ? Et qu'il ne suffit pas de leur en démontrer irréfutablement
l'absurdité pour qu'ils y renoncent ? Comment expliquer qu'un Pascal, qui connaissait l'absurdité des dogmes,
et le conflit entre la religion et le progrès — n'est-ce pas lui qui parle de l'humanité comme d' « un seul homme,
et qui s'instruit toujours » — se résolve finalement à tourner le dos à la science, et s'exclame : « Taisez-vous,
raison imbécile » ?
C'est que la religion n'est précisément pas tombée du ciel ! C'est qu'elle a été secrétée, produite par l'humanité
au cours de son histoire, comme l'explication absurde d'une société apparemment inexplicable, le transfert,
dans un ciel imaginaire, de problèmes humains qui semblent insolubles sur la terre. Un monde où on lit chaque
matin dans son journal le cours de la Bourse à côté de la courbe de la température , comme des phénomènes
de la même nature fatale ; un monde où les hommes qui construisent des maisons ne peuvent pas se loger,
où ceux qui fabriquent des locomotives ne peuvent pas voyager, où les hommes qui travaillent n'ont aucun
pouvoir sur le produit de leur travail, et peuvent du jour ou lendemain être sans aucun travail ; un tel monde
ne peut en effet apparaitre, à celui qui n'en a pas la clé, que comme l'expression des volontés
incompréhensibles et arbitraires d'un dieu souverain, devant laquelle on ne peut que se résigner, en espérant
en un au-delà imaginaire la compensation des misères d'ici-bas. Là où fleurit la misère fleurit la religion ; ce
n'est pas pour rien que le catholicisme professe qu'Il y aura toujours des pauvres et des riches, et fait de la
pauvreté une vertu.
Pour une conception scientifique de l'histoire humaine, la division des hommes en riches et en pauvres
constitue au contraire un stade transitoire de l'histoire de l'humanité, que les progrès gigantesques de la
science et de la technique permettraient dès aujourd'hui d'abolir à jamais. C'est d'ailleurs ce qu'exprime avec
une transparence parfaite le mythe du péché originel. La Genèse raconte comment le dieu Javeh chasse Adam
et Ève du paradis parce qu'ils ont, malgré sa défense, mangé du fruit de l'arbre de la science, du bien et du
mal. Ils les avaient menacés de mort s'ils en' mangeaient, et le serpent a dit à Ève « Pas du tout, vous ne
mourrez pas, mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des
dieux. » Et Javeh reconnait que le serpent a dit vrai, il dissimule mal son inquiétude : « Voilà que l'homme est
devenu comme l'un de nous pour connaitre le bien et le mal ! Qu'il n'étende pas maintenant la main, ne
cueille aussi de l'arbre de vie, n'en mange et ne vive pour toujours. » La connaissance, la connaissance de la
nature et de lui-même, qui permettra à l'homme, au lieu d'obéir aveuglément aux ordres de Javeh, de s'ériger
en juge souverain du bien et du mal, de ce qui est bon et mauvais pour lui, de prendre ainsi son destin dans
ses propres mains, voilà pour la religion le péril majeur. Javeh maudit Adam et Ève : « Je multiplierai les peines
de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils », dit-il à Ève ; et à Adam : « Maudit soit le sol à cause
de toi ! À force de peine tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie... »

LE SERPENT AURAIT-IL DIT VRAI ?


La science, la théorie matérialiste du système nerveux de Pavlov et de ses disciples a libéré à jamais les femmes
de la malédiction divine, prétendument éternelle. La science met aussi entre nos mains, aujourd'hui, les
moyens d'abolir à jamais la deuxième malédiction, la malédiction du travail.
Il importe, en effet, de prendre pleinement conscience des possibilités illimitées qu'ouvriraient, pour un
monde qui les utiliserait dans toute leur ampleur, les possibilités illimitées de la science et de la technique. Ce
sont ces perspectives grandioses, malheureusement trop ignorées, qui donnent aujourd'hui tout son sens à la
lutte pour la révolution socialiste.
Car dans le monde actuel, les conquêtes de la science deviennent autant de sources nouvelles d'exploitation
et d'oppression. Une société où le travailleur prendra le contrôle de la production et l'orientera vers la
satisfaction des besoins des masses, peut seule mettre ces conquêtes au service de l'humanité.

14
Il est Possible aujourd'hui, en cinq ans grâce à la cybernétique, à moindre frais qu'il n'en a fallu pour mettre
ou point la bombe atomique, d'abolir totalement les chaines de production, remplacées par des usines
automatiques contrôlées par quelques techniciens ; de produire plus de vêtements, de machines à laver,
d’autos, d'avions, de logements réellement modernes, etc., qu'il n'y a d'hommes sur la planète.
Les progrès de la médecine et de l'hygiène ont prolongé la durée moyenne de la vie de 25 à 30 ans dans les
pays « avancés ». Seules les conditions sociales s'opposent à l'extension de ces bienfaits à l'humanité tout
entière. Contrairement aux mensonges de certains « spécialistes », les engrais chimiques, l'irrigation des
déserts3, la mise en culture des terres vierges, l'exploitation des ressources alimentaires pratiquement
illimitées de l'océan, permettraient de nourrir une population dix fois supérieure à celle d'aujourd'hui. Au fur
et à mesure que les ressources en pétrole ou en charbon s'épuiseront (et elles sont bien plus vastes que la
plupart des gens ne croient) d'autres sources d'énergie, pratiquement illimitées (énergie des marées, énergie
thermique des mers, des grands fleuves tropicaux, enfin du noyau de l'atome et du soleil), sont prêtes à s'y
substituer. Les moyens techniques existent aujourd'hui pour créer, en l'espace d'une génération, un monde
infiniment plus riche: en possibilités que les paradis que promettent les diverses religions à leurs élus, un
monde où la faim, la misère et l'humiliation seront à jamais abolis, un monde où le travail productif
indispensable sera réduit à deux ou trois heures par jour.
Un monde où chaque être humain, pourra développer sans limites sa personnalité, pourra simultanément ou
tour à tour, explorer l'Himalaya ou l'Asie Centrale, hanter les laboratoires, écrire des poèmes, battre des
records de course à pied... ou pécher à la ligne, selon ses goûts du moment.
Avant dix ans, l'homme s'élancera vers les planètes visibles ; avant vingt ans, il parcourra le système solaire ;
avant un siècle il s'élancera à bord d'un astronef à propulsion ionique, photonique ou mue par une source
d'énergie encore Inconnue actuellement, vers les étoiles cent mille fois plus lointaines. Tel est l'univers sons
limite qui s'ouvre à l'homme d'aujourd'hui : il ne tient qu'à lui, à nous, de le saisir.
Gilbert MAY (G. Bloch)

3 Il y a à 100 mètres sous le Sahara une nappe d'eau qui attend seulement qu'on y puise pour transformer, le désert en oasis. Il suffit
de disposer d'une source d'énergie suffisante pour y puiser, et le soleil est là qui ne demande qu'à fournir cette Énergie.

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Notre père A. D. N. qui êtes aux cieux...
Michel CHARDIN - (Mars 1971)

Note de l'éditeur (janvier 1995)


L'ADN peut être défini de la manière suivante :
Si, parmi les innombrables propriétés des êtres animés, il en est une indispensable à la vie, c'est bien celle de se perpétuer
: il va de soi qu'un être vivant doit se reproduire. Pour cela, l'organisme vivant doit posséder une description complète du
"soi". Cette description équivaut à un livret d'instructions décrivant chaque étape à franchir pour construire la réplique
de l'organisme. À chaque fois qu'une génération engendre la suivante, une copie des instructions est léguée à chaque
descendant de façon qu'il puisse aussi se reproduire. Dans le cellule, l'information indispensable à la réplication repose
dans le matériel génétique. Composé chimique appelé acide désoxyribonucléique, ou ADN.
L'information n'est, bien sûr, utile que si elle peut être exprimée. Dans les rythmes biologiques, l'information déposée
dans l'ADN sert de moule à une molécule apparentée. L’acide ribonucléique, ou ARN. Ce processus de copie en ARN est la
transcription. L'information contenue dans la molécule d'ARN transcrite est ensuite retraduite en une protéine.
L'information conservée dans l'ADN passe donc de l'ADN à l'ARN, puis de l'ARN à la protéine.

Si l'on veut aller un peu plus loin, on peut lire :


Des Gènes aux Protéines (1985), Bibliothèque "Pour la science", diffusion Belin.
Et aussi, dans la même collection :
Hérédité et Manipulations génétiques (1984)

« Dès le temps où j'avais commencé à écrire, je m'étais senti matérialiste par intuition, puis matérialiste conscient,
et non seulement je ne me sentis pas le besoin de connaître des mondes d'un autre ordre, mais je ne pus jamais
trouver un contact psychologique avec des gens qui ont assez de finesse pour avouer simultanément Darwin et la
Sainte Trinité. »
(Tr ot sky - Ma V ie ).

Le livre de Jacques Monod, Hasard et nécessité4 est, certes, beaucoup moins riche que ne le sont, parmi les
ouvrages récemment parus en France — et pour ne citer naturellement que ceux qui ne sont pas destinés aux
seuls spécialistes — la Biologie moléculaire du gène de J.D. Watson5 pour l'exposé des découvertes des vingt
dernières années, et la Logique du vivant6 de François Jacob pour l'histoire des idées concernant l'hérédité
et leur état actuel ; il ne mériterait pas d'attention particulière si, comme en atteste la campagne menée dans
Le Figaro, Le Monde, Le Nouvel Observateur, L'Express, à la T.V., etc. — et les « réponses » de compère à
compagnon au nom d'un « marxisme » dont la conséquence est, comme nous le verrons, attestée par Monod
lui-même, que lui a faites le P.C.F. — ce n'était pas là le dernier brûlot lancé par l'idéologie bourgeoise contre
le marxisme, vraisemblablement destiné à prendre la relève d'un structuralisme déjà usé et, au surplus,
actuellement battu en brèche par divers spécialistes dans son bastion natal même, l'anthropologie. Aussi,
après avoir avoué (p. 13) qu'« il reste à éviter bien entendu toute confusion entre les idées SUGÉRÉES par la
science et la science elle-même », mais que c'est là un exercice « difficile » dont il « ne prétend pas s'être tiré
sans erreur », M. Monod se lance-t-il aussitôt dans cette confusion.

4 Éditions du Seuil, 1970.


5 Ediscience, Paris, 1968.
6 Édition Gallimard, 1970.

16
LA PROJECTION D'UN PROJET
Restaurant sous de nouveaux oripeaux le vieux fatras dualiste de l'idéalisme, tout particulièrement propre à
la théologie chrétienne, il établit immédiatement une séparation radicale entre les êtres vivants et le reste de
l'univers :
« L'une des propriétés fondamentales qui caractérisent tous les êtres vivants sans exception est celle d'être des objets
doués d'un projet (...) Nous dirons que ceux-ci [les êtres vivants] se distinguent de toutes les autres structures de tous les
systèmes présents dans l'univers par cette propriété que nous appellerons la téléonomie » (p. 22).

Il reconnaît d'ailleurs lui-même que cette « notion (...) se révèle profondément ambiguë puisqu'elle implique
l'idée subjective de "projet" ». Il oublie toutefois de signaler que téléonomie n'est, somme toute, que la
traduction en grec du mot finalisme, et se garde bien de reconnaître que cette séparation absolue,
métaphysique, entre la matière inanimée et la matière vivante est, précisément, ce qui caractérisait les
théories vitalistes que certains biologistes du XIX° siècle prétendaient opposer au matérialisme, et selon
lesquelles les êtres vivants étaient caractérisés par un mystérieux « principe vital ». Bien au contraire, le voilà
qui consacre le chapitre suivant à dénoncer les « vitalismes » et les « animismes », comme il les appelle. Parmi
les premiers, il ne cite guère que Bergson avec son « élan vital ». Chose digne de remarque, il n'a pas un mot
à dire contre la théologie chrétienne traditionnelle (laquelle comporte pourtant bien une certaine conception
de la vie et de l'évolution telle qu'elle est codifiée dans la Genèse, interprétation symbolique ou pas) mais s'en
prend seulement au bon Teilhard. Démolir la réputation scientifique frauduleusement acquise de ce dernier,
c'est aujourd'hui enfoncer une porte largement ouverte. On s'étonne davantage de voir Monod écrire :
« Peut-être après tout Teilhard n'était-il pas pour rien membre de cet ordre dont, trois siècles plus tôt, Pascal attaquait le
laxisme théologique. »

Mais patience ! Être vivant lui-même, M. Monod a son « projet » qui ne se dévoilera entièrement, comme il
convient, qu'au dernier chapitre.
TOUS LES JÉSUITES NE SONT PAS LAXISTES
Puis il fonce sur l'ennemi, le matérialisme dialectique, « la plus puissante parmi les idéologies scientistes du
XIXe siècle ». Il en donne un résumé en 8 points qu'il commente par ces lignes remarquables :
« On peut, certes, contester cette reconstitution, nier qu'elle corresponde à la pensée authentique de Marx et d'Engels.
MAIS CELA EST SOMME TOUTE SECONDAIRE... [C'est nous qui soulignons cette phrase digne d'une anthologie].
D'innombrables textes prouvent que la reconstitution proposée est légitime comme représentant au moins la « Vulgate »
du matérialisme dialectique » (p. 48).

Il faut le reconnaître : M. Monod, s'il n'est pas, lui, un théologien laxiste, tout imprégné qu'il est de la tradition
chrétienne à laquelle il emprunte ses métaphores, sait faire preuve, à l'occasion d'un jésuitisme digne du vieil
Ignace en personne. Un peu plus loin, il prête au marxisme l'opinion parfaitement idiote selon laquelle « il est
indispensable pour le matérialisme dialectique que le "Ding an Sich" [on a des lettres ou on n'en a pas], la
chose ou le phénomène en soi, parvienne jusqu'au niveau de la conscience, sans altération ni
appauvrissement, sans qu'aucune sélection n'ait été opérée parmi ses propriétés. Il faut que le monde
extérieur soit littéralement présent à la conscience dans l'intégrité de ses structures et de son mouvement »
(pp. 48-49).
Et, après l'avoir appuyé d'une citation d'Henri Lefebvre bon teint, il ajoute avec... ingénuité :
« À cette conception sans doute pourrait-on opposer certains textes de Marx lui-même. Il n'en reste pas moins qu'elle est
indispensable à la cohérence logique du matérialisme dialectique, comme les épigones, sinon Marx et Engels eux-mêmes,
l'ont bien vu. »

17
Ainsi donc, Marx et Engels sont des marxistes inconséquents. Staline, lui, est un marxiste conséquent. Com-
ment pourrait-on en douter, puisque l'homme qui s'en porte garant n'est autre, comme nous le verrons que
le prophète de « l'éthique de la connaissance » ?
En attendant M. Monod s'empresse de démontrer qu'il s'entend aux amalgames comme feu Staline en
personne :
« C'est en vertu des mêmes principes que Lénine attaquait, avec quelle violence, l'épistémologie de Mach, que Jdanov,
plus tard, ordonnait aux philosophes russes de s'en prendre aux "diableries kantiennes de l'école de Copenhague", que
Lyssenko accusait les généticiens de soutenir une théorie radicalement incompatible avec le matérialisme dialectique,
donc nécessairement fausse. Malgré les dénégations des généticiens russes, Lyssenko avait raison. »
Tirons l'échelle
Ce faisant, il montre le bout idéaliste et même théologique de son éthique oreille. Il commence par couvrir de
sarcasmes la notion de la « chose en soi », généreusement attribuée par lui aux marxistes, en feignant
d'ignorer:
1° Qu'elle est due à Kant, et qu'elle signifiait pour celui-ci, au moins dans le deuxième état de sa philosophie,
que l'homme ne pouvait connaître le monde réel des « choses en soi », des « noumènes », mais seulement
l'apparence, le monde des phénomènes ;
2° Que les marxistes, au contraire, soutiennent que le monde réel des « choses en soi », loin d'être incon-
naissable, est de mieux en mieux connu par l'activité pratique et théorique de l'humanité, sans toutefois
l'être jamais totalement — ce que Lénine symbolise par l'image fameuse de la « spirale de la connaissance
», qui se rapproche de plus en plus de son point-asymptote, le monde des « choses en soi », sans pourtant
jamais l'atteindre (ce qui suffirait, soit dit en passant, à réfuter cette sottise puérile que, pour les marxistes,
nos idées reflètent intégralement et sans déformation aucune la réalité !)
Puis M. Monod vole au secours de Mach qui, on le sait, reprenant au fond l'aspect le plus négatif du système
de Kant, soutenait que nous ne pouvons connaître que notre expérience subjective de l'univers et non l'univers
lui-même (tout comme, soit dit en passant, le néo-thomisme, la philosophie officielle de l'Église), et verse un
pleur sur la triste époque où « personne par exemple ne doutait que la gravitation fût une loi de la nature elle-
même... » (p. 50). À notre grande honte, il nous faut avouer que nous en sommes restés là, et que nous avons
même tout récemment été renforcés dans une opinion aussi retardataire par les confirmations
expérimentales qu'a reçues, par la mesure de la déviation au voisinage du soleil des ondes radio émises par
deux des Mariner, la théorie de la relativité générale, forme actuelle, supérieure (c'est-à-dire beaucoup plus
approchée de la réalité) de la loi de la gravitation...
SI CE N'EST TOI, C'EST DONC TON FRÈRE !
Il faut dire, toutefois, que si M. Monod est un ennemi de la dialectique, il n'en est pourtant pas à une
contradiction près. Page 47, « reconstituant » le matérialisme dialectique, il écrit : « La dialectique est
constructive... L'évolution de l'univers est donc elle-même ascendante et constructive », mais, page 130, il nous
apprend que les « animistes » (pour des raisons que la raison ne connaît pas, mais que Freud, comme nous le
verrons, aurait pu sans doute expliquer, M. Monod range le marxisme sous cette rubrique), les animistes,
clone, voient « dans l'évolution le majestueux déroulement d'un programme inscrit dans la trame même de
l'univers... Pour eux, par conséquent, l'évolution n'est pas véritablement création, mais uniquement
« révélation » des intentions jusque-là inexprimées de la nature. » Devine si tu peux et choisis si tu l'oses ! De
toute façon, les marxistes ont tort. M. Monod n'a-t-il pas inscrit sur son drapeau que « la vérité de la
connaissance ne peut avoir d'autre source que la confrontation systématique de la logique et de l'expérience »
?

18
Notons bien d'ailleurs que, à l'occasion de l'énoncé de la deuxième version de « l'animisme » selon M. Monod,
celui-ci réhabilite en passant Bergson — Bergson, ce condensé des résidus de la poubelle idéaliste ! — parce
que celui-ci « voyait dans l'évolution l'expression d'une force créatrice absolue... », autrement dit une entité
métaphysique. Le sens du livre de M. Monod, déjà clair, en est encore une fois illuminé : l'ennemi, c'est le
marxisme, et lui seul.
Il faut toutefois en souligner encore un autre aspect, nullement contradictoire avec le premier. Nous ne
sommes pas dans le secret des dieux de la biologie moléculaire. Mais il est difficile, quand on a lu les deux
livres, de ne pas voir dans celui de M. Monod, outre la polémique ouverte contre le marxisme, une polémique
voilée contre François Jacob, qui, non content de placer en épigraphe de sa Logique du vivant cette phrase
d'un « animiste » notoire, Denis Diderot :
« Voyez-vous cet œuf ? C'est avec cela qu'on renverse toutes les écoles de théologie et tous les temples de la terre »,

n'hésite pas à écrire (o.c., p. 327) :


« Ce qu'a démontré la biologie, c'est qu'il n'existe pas d'entité métaphysique pour se cacher derrière le mot vie »
(pas même la « téléonomie », terme qui n'appartient apparemment pas à son vocabulaire).

Et un peu plus loin :


« L'autre condition nécessaire à la possibilité même d'une évolution, c'est la mort. »

On croirait presque entendre le fameux « Tout ce qui vit est digne de mourir » de Hegel.
« ... Car l'évolution, c'est le résultat d'une lutte entre ce qui était et ce qui sera, entre le conservateur et le
révolutionnaire, entre l'identité de la reproduction et la nouveauté de la variation » (p. 331).

Nous voilà en plein... animisme, n'est-il pas vrai, M. Monod ?


UN NOUVEAU MARXISTE NATUREL
Mais notre éthique auteur a beau condamner la dialectique, la dialectique ne l'en reconnaît pas moins.
Oubliant pour un instant de vouer le marxisme aux gémonies, il se met à exposer l'essentiel des découvertes
récentes concernant le code génétique et le rôle de l'A.D.N., cette molécule géante qui joue le rôle
d'« invariant » biologique fondamental en accumulant dans sa structure chimique la quantité croissante d'in-
formations qu'amasse l'évolution, à travers des mutations qui se produisent au hasard et la sélection
consécutive, assurant ainsi la permanence des espèces et par là même leur transformation. Et le voilà devenu
« marxiste naturel », à rendre jaloux Fidel Castro en personne ! Il a beau souligner (p. 52) que « la théorie du
gène comme déterminant héréditaire invariant au travers des générations, et même des hybridations, est (...)
tout à fait inconciliable avec les principes dialectiques », parce que ces principes sont par essence des principes
d'évolution (il a lu cela dans les œuvres du marxiste conséquent Lyssenko) —, il ne paraît pas se rendre compte
que ce prodigieux mécanisme d'invariance grâce auquel se réalise et peut seulement se réaliser cette variation
d'une amplitude non négligeable qui, en quatre milliards d'années, a conduit sur cette planète de la matière
inanimée à l'homme ressemble de façon suspecte à l'un de ces processus dialectiques, l'une de ces
contradictions qui sont dans la nature pour la mettre en mouvement avant d'être dans la pensée, dont Engels,
« l’ animiste » bien connu, est parti pour aboutir au « désastre épistémologique » (p. 51) que l'on sait...
Le rôle même de l'A.D.N. comme mécanisme de conservation de l'information génétique, par voie de
réplication (formation de deux molécules-filles identiques à partir d'une molécule-mère), de traduction de
cette information au niveau du cytoplasme, etc., n'a pu prendre sa signification fondamentale pour toute la
matière vivante que parce que, tout d'abord, le potentiel de variation de cet A.D.N. invariant était
pratiquement illimité (le nombre de molécules d'A.D.N. possibles est incomparablement plus grand que le
nombre de particules que compte l'univers entier), parce que, ensuite, ce mécanisme d'invariance
fondamental n'a cessé d'aboutir à des changements irréversibles, à des innovations radicales. Si les premières

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molécules d'A.D.N. ont dû apparaître il y a quelque quatre milliards d'années, celles qui caractérisent notre
espèce par exemple ne doivent guère dater de plus de 50 000 ans et le même mécanisme d'invariance qui,
lorsque la sélection n'y fait pas obstacle, assure la pérennité de certaines espèces tout au long de 500 millions
d'années aboutit, en même temps et par les mêmes voies, à l'apparition d'espèces nouvelles comme à la
disparition de celles qu'élimine la sélection.
LE CONTINGENT, FORME DE MANIFESTATION DU NÉCESSAIRE
Et quand le même Monod, essayant de définir ce qu'il faudrait attendre d'une théorie scientifique universelle.
écrit :
« La théorie contiendrait, sans doute, la classification périodique des éléments, mais ne pourrait déterminer que la
probabilité d'existence de chacun d'entre eux. De même elle prévoirait l'apparition d'objets tels que des galaxies ou des
systèmes planétaires, mais elle ne pourrait en aucun cas déduire de ses principes l'existence nécessaire de tel objet, de tel
événement, de tel phénomène particulier, qu'il s'agisse de la nébuleuse d'Andromède, de la planète Vénus, du mont
Everest ou de l'orage d'hier au soir. D'une manière générale, la théorie prévoirait l'existence, les propriétés, les relations
de certaines classes d'objets ou d'événements, mais ne pourrait évidemment prévoir l'existence ni les caractères distinctifs
d'aucun objet, d'aucun événement particulier »,

comment ne pas penser à ce que l'« animiste » Engels, s'inspirant de l'« animiste » Hegel, écrivait il y aura
bientôt un siècle, sur le thème « contingence et nécessité » (voir Dialectique de la nature, Ed. sociales, pp. 219-
223), en concluant, à la fois contre « le bon sens et avec lui la grande masse des savants » qui considèrent
nécessité et contingence comme s'excluant mutuellement, et contre le déterminisme qui prétend nier
absolument la contingence :
« En face de ces deux conceptions, Hegel apparaît avec des propositions absolument inouïes jusque-là: le contingent a un
fond parce qu'il est contingent, et aussi bien il n'a pas de fond parce qu'il est contingent ; le contingent est nécessaire et
la nécessité elle-même se détermine comme contingence tandis que, d'autre part, cette contingence est plutôt la nécessité
absolue. »

Le nécessaire se manifestant et ne pouvant se manifester que sous la forme du contingent, voilà ce que M.
Monod, pour un peu, redécouvrirait. Après tout, la réalité concrète, ce n'est pas l'A.D.N., ce sont les A.D.N.,
ou, si l'on prend une espèce biologique déterminée, ce n'est pas le chien de berger allemand, ce sont des
chiens individuels. Et c'est pourtant l'espèce qui est seule objet de science, et les lois que cette science
découvre ne se manifestent qu'à travers le hasard, la contingence des cas individuels.
Enfin, lorsque M. Monod souligne que, même si les lois de la physico-chimie permettent d'expliquer les êtres
vivants, les lois qui régissent les êtres vivants ne se réduisent pas simplement à celles de la physico-chimie, il
ne fait que pressentir la théorie dialectique des niveaux (tels que particules subatomiques, atomes, petites
molécules de la chimie minérale, macro-molécules de la chimie biologique, êtres humains, sociétés) selon
laquelle les lois d'un niveau inférieur expliquent et déterminent celles du niveau supérieur sans que, pourtant,
celles du niveau supérieur puissent simplement se réduire aux premières. Transformation de la quantité en
qualité... cela sent le fagot, M. Monod! Que l'on se rassure pourtant, celui-ci restera un marxiste inconscient.
Car ils ont des yeux et ils ne verront pas... quand la lutte des classes leur met des œillères.
À propos des niveaux, nous citerons encore ces lignes excellentes de F. Jacob (o.c., pp. 327-329) :
« Des particules à l'homme se rencontrent toute une série d'intégrations, de niveaux, de discontinuités. Mais aucune
rupture, ni dans la composition des objets ni dans les réactions qui s'y déroulent. Aucun changement d' "essence"... Cela
ne signifie nullement que la biologie soit devenue une annexe de la physique, qu'elle en constitue pour ainsi dire une filiale
de la complexité. Avec chaque niveau d'organisation apparaissent des nouveautés, tant de propriétés que de logique...
Avec chaque niveau d'intégration, se manifestent quelques caractéristiques nouvelles. Comme l'a déjà constaté la
physique au début de ce siècle, la discontinuité n'exige pas seulement des moyens d'observation différents. Elle modifie
aussi la nature des phénomènes, voire des lois qui les sous-tendent. Bien souvent, l'équipement en concepts et en
techniques qui s'applique à un niveau ne fonctionne ni au-dessus ni en dessous... »

20
LE RÈGNE DES IDÉES
Cependant, le suspense touche maintenant à son terme, et le « projet » de M. Monod se dévoile dans toute
son ampleur au dernier chapitre, très évangéliquement intitulé « le Royaume et les ténèbres » (M. Monod et
le nouveau testament écrivent « Royaume » avec un R majuscule). Nous voici à un nouveau niveau, supérieur
à tous les précédents, celui de la société humaine : « Un nouveau règne était né, celui des idées » (p. 177).
L'histoire de l'humanité (ainsi d'ailleurs que sa préhistoire, depuis l'australanthrope) est donc gouvernée par
les idées : conditions matérielles d'existence, rôle du travail dans la formation de l'humanité, progrès
technique, production, consommation, rapports sociaux, rien de tout cela n'existe pour notre auteur pour qui,
ne l'oublions pas, « la connaissance objective » est la « SEULE source de vérité authentique » (p. 185). Le
marxisme se voit une dernière fois réglé sommairement son compte :
« Pour Marx comme pour Hegel, l'histoire se déroule selon un plan immanent, nécessaire et favorable. L'immense pouvoir
sur les esprits de l'idéologie marxiste n'est pas dû seulement à sa promesse d'une libération de l'homme mais aussi, et
sans doute avant tout, à sa structure ontogénique, à l'explication qu'elle donne, entière et détaillée, de l'histoire passée,
présente et future. Cependant, limité à l'histoire humaine et même paré des certitudes de la "science", le matérialisme
historique demeurait incomplet. Il fallait y ajouter le matérialisme dialectique qui, lui, apporte l'interprétation totale que
l'esprit exige : l'histoire humaine et celle du cosmos y sont associées comme obéissant aux mêmes lois éternelles. »

M. Monod a lu cela sans doute chez Staline (ou chez Lyssenko). Ce texte dont chaque mot est un faux se passe
de commentaires. À quoi bon rappeler à M. Monod que, pour Hegel, « comprendre, c'est dominer », que, pour
Marx, le ressort de l'histoire est « l'homme vivant et agissant », que la nécessité historique ne peut se réaliser
qu'à travers la contingence des événements, que le facteur décisif dans la lutte pour le socialisme, c'est la
conscience qu'acquièrent les masses de sa nécessité et que, précisément pour cette raison, l'histoire n'a ni
plan immanent ni fatalité, qu'il y a bien longtemps déjà que ces marxistes inconséquents qui s'inspirent de
Marx formulent leur pronostic sous la forme alternative socialisme ou barbarie, qu'il n'y a pas, pour le marxis-
me, de lois éternelles, même pas sans doute pour le cosmos et bien moins encore pour l'histoire humaine,
que les lois historiques découvertes par Marx sont toujours relatives à un mode de production déterminé et
vouées à disparaître avec celui-ci, et bien d'autres choses encore ? Ne nous a-t-il pas expliqué que les principes
du marxisme, c'était, en règle générale, le contraire de ce que Marx a écrit ?
Ce serait évidemment trop demander à M. Monod, avant de combattre Marx, d'avoir consacré à la lecture du
Capital la centième partie du temps qu'il a employé à la lecture de la Bible, d'en avoir lu au moins la préface,
où Marx expose que sa méthode est conforme à celle des sciences de la nature, en ce sens qu'elle est
rigoureusement objective, qu'elle prend les hommes comme ils se comportent réellement, et non selon ce
qu'ils pensent d'eux-mêmes, qu'elle procède des rapports entre les hommes dans la production des biens
nécessaires à l'entretien de sa vie, et qu'à la fois elle ne l'est pas, qu'elle ne se réduit à la méthode d'aucune
de ces sciences, parce que la société se situe à un autre niveau, au sens où nous l'avons expliqué plus haut,
que leurs objets ; et que les lois des sociétés humaines, comme la méthode pour les découvrir, ne se réduisent
pas aux lois et aux méthodes de la biologie, pas plus que celles-ci ne se réduisent à celles de la physique.
Mais non. M. Monod sait à quoi s'en tenir sur Marx : il a lu Lyssenko ! Et dans ce monde des idées qu'est à ses
yeux l'histoire, le voilà qui va nous caractériser h crise historique actuelle :
« Je ne parle pas ici de l'explosion démographique, de la destruction de la nature, ni même des mégatones ; mais d'un mal
bien plus profond et plus grave... »
LES MALHEURS DE SOPHIE
Arrêtons-nous ici un instant. Le lecteur s'attend peut-être à ce que ce mal bien plus profond et plus grave, ce
soit le régime de l'exploitation de l'homme par l'homme, la propriété privée des moyens de production et
d'échange, les États impérialistes : qu'il se détrompe ! Là où il s'agit de la société où nous sommes et où les
classes sont engagées dans une lutte dont l'issue n'est prédestinée nulle part et dont le destin de l'humanité

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dépend, M. Monod ne court nullement le risque de retomber dans aucune sorte de marxisme, fût-il « naturel
» ou « inconscient » :
« Ce mal bien plus profond et plus grave, c'est, nous dit-il, UN MAL DE L'ÂME ».
Nous y voilà. On comprend maintenant par quel lapsus freudien M. Monod traite d'animistes ses ennemis les
matérialistes. Animus, anima, comme disait C.G. Jung, après Swendenborg, Balzac et quelques autres...
Il ne siérait sans doute pas de demander à cet homme qui pense que « la nature est objective, la vérité de la
connaissance ne peut avoir d'autre source que la confrontation systématique de la logique et de l'expérience
», ce que c'est au juste, en toute objectivité, que l'âme. Descartes, on le sait, la logeait dans la glande pinéale,
mieux connue aujourd'hui sous le nom d'épiphyse ; mais des recherches récentes ont abouti à attribuer à cette
glande endocrine un rôle physiologique plus prosaïque encore que mieux défini. Il ne siérait visiblement pas
de le prier de nous dire dans quelle molécule d'A.D.N., dans quel nucléotide, dans quel gène, dans quel codon
ou dans quel opéron est stockée l'information génétique invariante concernant cette âme dont il nous conte
les maux. Il est des curiosités déplacées.
Cette âme, les gnostiques, ces mystiques communisants contre lesquels les Évangiles ont été rédigés entre
l'an 150 et l'an 200 de notre ère, à seule fin de rendre apte la religion chrétienne à assumer bientôt sa fonction
de religion officielle de l'empire, d'instrument sans égal dans la guerre civile des riches contre les pauvres, des
oppresseurs contre les opprimés, des exploiteurs contre les exploités — les gnostiques, dis-je, l'appelaient en
grec sophie, et ce sont, en effet, les malheurs de Sophie que nous conte désormais M. Monod ; les dernières
pages de son livre sont consacrées à un prêchi-prêcha moralisant qui n'est qu'une resucée « scientifique » de
ces « principes sociaux du christianisme » dans lesquels Marx et Engels dénonçaient déjà il y a 124 ans « une
infâme pouillerie », n'en déplaise aux « chrétiens progressistes » qu'aiment tant les « marxistes conséquents
» du P.C.F. Car, voyez-vous, nous dit M. Monod, « l'homme moderne se retourne vers ou plutôt contre la science
dont il mesure maintenant le terrible pouvoir de destruction non seulement des corps, mais de l'âme elle-même
». La pauvre âme !
LE SOCIALISME DES BONNES AMES
Mais tout cela, comme le sait fort bien M. Monod, qui connaît beaucoup mieux la Bible que le Capital, c'est
déjà dans la Genèse : ... Les fruits de l'arbre de la science ... Science sans conscience n'est que ruine de l'âme...
Quant aux napalmés du Vietnam, aux affamés du Brésil, aux opprimés, exploités, torturés, massacrés de
partout, ils apprendront sûrement avec intérêt que c'est avant tout leur âme qui est malade, et que la solution
de la crise historique de l'humanité se trouve dans r« éthique de la connaissance », une « ascèse de l'esprit »,
« l'inspiration morale d'un humanisme socialiste », « l'éthique qui fonde la connaissance », en n'oubliant pas
que, bien entendu, « le seul espoir du socialisme n'est pas une "révision" de l'idéologie qui le domine depuis
plus d'un siècle, mais dans l'abandon total de cette idéologie ».
Les choses sont maintenant claires.
La bourgeoisie mondiale est entrée en lice avec pour objectif — pardon, pour projet --- d'anéantir les positions
conquises par la classe ouvrière depuis un siècle et demi et la théorie en laquelle se résume la conscience de
celle-ci, le marxisme. Dans cette guerre civile mondiale, M. Monod s'assigne librement la place qui lui convient.
Son livre, pour l'essentiel, n'a pas d'autre signification.
CE QU'EN PENSE LE P.C.F.
Le moment est venu de dire deux mots de la « critique » de Monod par ceux qu'il baptise « marxistes
conséquents ». Nous avons sous les yeux la page entière consacrée par La Marseillaise du dimanche 15
novembre 1970, sous la signature de Claude Lafon, au livre de Jacques Monod. Pour bien montrer qu'il est un
« marxiste conséquent » sauce Monod, ce journaliste consacre plus de la moitié de son article à discuter la
question de savoir si la vie, comme incline à le penser Monod, est apparue sur la terre par un pur hasard, ou

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si elle devait nécessairement y apparaître. Notons bien que, dans l'état actuel de nos connaissances, il n'existe
aucune possibilité de répondre dans un sens ou dans l'autre d'une manière scientifiquement démontrable.
Quant à penser qu'il ne s'agit pas là d'une question que l'expérimentation scientifique tranchera et que seule
elle pourra trancher un jour, mais que le « matérialisme » impose la deuxième réponse, il faut, pour ce faire,
être un marxiste aussi conséquent que Lyssenko (ou Claude Lafon) ! Ce dernier poursuit en bavardant sur la
nécessité, les bonds qualitatifs, ceci, cela et bien d'autres choses, sur tout en un mot, sauf... sur la lutte des
classes. Le « socialisme humaniste » de M. Monod et sa déclaration de guerre à ce qu'il appelle « l'idéologie
qui domine le socialisme depuis plus d'un siècle ». On ne saurait être plus clair. Dans la guerre civile mondiale
qui a commencé, porte-parole de la bureaucratie et idéologues de la bourgeoisie sont dans le même camp.
On le savait de reste. Il n'en va pas différemment d'un article de Jacques Milhau dans France nouvelle du 28
octobre 1970. L'auteur commence par s'extasier d'avoir trouvé en Monod un philosophe :
« Cela nous change vraiment des contempteurs par principe de toute philosophie, de ces positivistes myopes qui, etc. »
Du mépris de toute philosophie à une philosophie mystique, théologique, ultra-réactionnaire, se résumant à
prêcher la croisade contre le marxisme, au nom de la science, le progrès est évident...
Et Jacques Milhau poursuit le panégyrique de Jacques Monod :
« Pas un chapitre qui ne soit un clair et net condensé du savoir présent, un foisonnement d'idées et de questions dont la
discussion appelle le concours de tous les spécialistes. »
Que ce foisonnement d'idées soit réactionnaire, au surplus d'une incroyable platitude et d'une mauvaise foi
sans bornes, cela n'empêche pas l'admiration du Jacques stalinien pour le Jacques antimarxiste. Bien au
contraire. Après tout, la mauvaise foi, les amalgames, c'est là un terrain d'entente privilégié pour nos deux
Jacques.
Et le Jacques stalinien précise :
« Nous ne nous attarderons pas... sur les conclusions du livre, marquées par des piques acerbes contre le socialisme
contemporain. »

Bien sûr, « on pourrait s'étonner que le professeur Monod [un professeur vous vous rendez compte ! et un prix
Nobel avec ça ! Chapeau bas devant le marquis de Carabas !] ait pu rédiger une interprétation si personnelle
du marxisme [très personnelle en effet !] sans s'être confronté à ses collègues marxistes et communistes dont
il sait bien que, quelles que soient les divergences théoriques aisément compréhensibles [voire, voire !] ils ne
peuvent pas ne pas appeler la rectification au moins partielle (?!) de ce qu'il a écrit et sur une base de stricte
objectivité scientifique et théorique [bien sûr, bien sûr !]. Avec eux la discussion peut en tout cas être féconde...
» [ô combien !].
Au fait, les respectueux « collègues » « communistes et marxistes » de M. Monod n'ont-ils pas observé de
Conrart le silence prudent ? Un professeur, vous comprenez, un prix Nobel...
Il est d'ailleurs facile de voir où le bât du Jacques mystique blesse le Jacques stalinien. Cela tient en un nom
propre : « Lyssenko ». L'amalgame Lyssenko-Engels-Lénine, c'est tout ce que M. Monod a à dire (comme cela
apparaît fort clairement dans une interview du Monde du 24 février où, dépouillées de leurs oripeaux
scientifiques à faire pâmer les ignorants, les « idées philosophiques » du Jacques théologique apparaissent
dans toute leur plate nudité. Et comment voulez-vous que le Jacques stalinien nous parle de Lyssenko ?
Lyssenko, c'est Staline, c'est Thorez, c'est Duclos, c'est Aragon, c'est le P.C.F. bénissant le coryphée de la
science et approuvant l'extermination des généticiens soviétiques, c'est redire Jaurès Medvedev — oh non,
parlons d'autre chose... Décidément nos Jacques sont faits pour s'entendre contre le marxisme.

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L'ÉVANGILE SELON SAINT JACQUES
Mais revenons au nouvel apôtre de la rédemption des âmes. Il nous annonce cette bonne nouvelle que seule
l'éthique de la connaissance pourrait conduire au socialisme », car « elle impose des institutions vouées à la
défense, à l'extension, à l'enrichissement du Royaume transcendant des idées, de la connaissance, de la
création ». Ce royaume transcendant des idées, c'est clair, n'est pas de ce monde : et ce n'est pas nouveau
non plus. Il n'y avait pas besoin de ce cinquième Évangile selon saint Jacques pour nous le dire : c'était déjà en
toutes lettres dans les quatre premiers, dans les livres sacrés de la religion de mon doux Jésus — mon saint
veau d'or — mon coffre-fort, avec cette précision utile que nos bons apôtres de chrétiens progressistes
aimeraient assez bien faire oublier : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous ». Et c'est dans le même style
apostolique que M. Monod conclut par une formule que Paul de Tarse n'aurait pas désavouée :
« A l'homme de choisir entre le Royaume et les ténèbres. »
Il ne manque à notre avis à sa conclusion que le Notre père selon le cinquième évangile que le concile de
réunification des églises chrétiennes contre le marxisme athée, Vatican III ou IV, ne manquera pas d'ajouter ;
nous nous permettons d'en suggérer le texte ne varietur à M. Monod :
« Notre père A.D.N. qui êtes aux cieux
Que votre nom invariant soit glorifié dans tous les nucléotides
Que votre téléonomie éthique s'accomplisse
Que votre Royaume transcendant advienne pour le Salut de nos âmes
Et que l'infâme marxisme soit rejeté dans les ténèbres extérieures, là où il y aura des pleurs et des grincements
de dents animistes. »
POST-SCRIPTUM
La publication de cet article ayant été retardée, il nous est possible d'examiner quelques aspects importants
de l'attaque de M. Monod contre le marxisme que nous avions dû laisser de côté. Il s'agit tout d'abord de
l'attitude qu'aurait eue Engels à l'égard de certaines découvertes scientifiques. Voici ce qu'écrit Monod :
« Engels lui-même (qui cependant avait de la science de son temps une connaissance profonde) avait été conduit à rejeter,
au nom de la Dialectique [c'est M. Monod qui met une majuscule] deux des plus grandes découvertes de son temps : le
deuxième principe de la thermodynamique et (malgré son admiration pour Darwin) l'interprétation purement sélective de
l'évolution. C'est en vertu des mêmes principes que Lénine... ; que Jdanov... ; que Lyssenko... » (pp. 51-52).

Et voilà en marche l'amalgame, dont nous avons vu que M. Monod l'élevait à la hauteur d'un principe.
L'idéologie réactionnaire de la bureaucratie du Kremlin, au nom du mythe d'une « science prolétarienne » et
d'une « science bourgeoise » opposées en toute chose, prétendait interdire à la physique soviétique d'utiliser
la théorie de la relativité et la mécanique quantique. Le charlatan de Staline, Lyssenko, au nom de ce qu'il
appelait « marxisme » —et qui n'était en fait que l'expression des préjugés vulgaires d'une bureaucratie
bornée, de sa peur panique de ce qu'elle ne comprend pas, de sa croyance illimitée en son « bon sens » petit-
bourgeois, sans compter les préjugés personnels de ce personnage inculte, ce frère ignorantin qu'était le
« coryphée de la science » de MM. Duclos, Fajon et consorts, le dieu vivant des bureaucrates, Staline —
prétendait imposer des lois à la biologie, nier les résultats les plus solides de la génétique, fondée sur
l'expérience. Au point de vue scientifique, le lyssenkisme n'était rien, en dépit des efforts de MM. Thorez,
Duclos, Aragon et Cie pour persuader du contraire les biologistes français, il y a 23 ans. Il n'a pris sa signification
tragique que parce que l'appui de Staline a permis au Raspoutine de la biologie russe d'en devenir le dictateur
et de diriger contre les généticiens soviétiques l'une des persécutions les plus sanglantes de la terreur
stalinienne. Et si, comme l'a montré récemment Jaurès Medvedev, le lyssenkisme n'est pas mort, c'est
seulement parce que sa base sociale, la bureaucratie contre-révolutionnaire du Kremlin, existe encore. Sa

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signification tragique, c'est celle du stalinisme : compromettre le marxisme, la théorie indispensable au
prolétariat pour son émancipation, dans ses crimes contre-révolutionnaires, mais aussi dans les diverses
variétés de son obscurantisme idéologique.
Mais il s'agit, pour M. Monod, de démontrer que Lyssenko et Jdanov, peut-être avec plus de conséquence et
moins de culture, ne faisaient finalement que poursuivre dans la voie où Engels (et Lénine) s'était engagé.
Lorsque Lyssenko « accusait les généticiens de soutenir une théorie radicalement incompatible avec le
matérialisme dialectique », il « avait parfaitement raison ». C'est M. Monod, expert ès matérialisme
dialectique, qui nous le certifie. Car, voyez-vous, Engels, lui aussi, niait les résultats de la science lorsqu'ils
contredisaient ses préjugés dogmatiques... Et il prétend, nous venons de le voir, en donner deux exemples.
DE L'EVOLUTION DES ESPÈCES...
Notons d'abord que, sur ce que M. Monod entend par « l'interprétation purement sélective de l'évolution » —
alors que lui-même écrit (p. 1351 que « certains évolutionnistes post-darwiniens ont eu tendance à propager
de la sélection naturelle une idée appauvrie, naïvement féroce, celle de la pure et simple « lutte pour la vie »,
expression qui n'est pas de Darwin d'ailleurs, mais de Spencer », et que (p. 141) « une autre difficulté pour la
théorie sélective provient de ce vielle ce été trop souvent comprise ou présentée comme faisant appel aux
seules conditions du milieu extérieur comme agents de la sélection » — il y aurait beaucoup à dire pour les
biologistes eux-mêmes. Mais la question n'est pas là. La question est que M. Monod SERAIT BIEN EN PEINE DE
CITER un texte quelconque d'Engels où celui-ci contesterait, pour ce qui est de l'évolution des espèces, la
théorie de Darwin, l'homme dont il estimait le génie au point que, parlant sur la tombe de Marx, il n'a pas
trouvé de meilleure comparaison pour souligner l'importance de la découverte par celui-ci de la conception
matérialiste de l'histoire que de la mettre sur le même rang que la théorie de Darwin !
Ce contre quoi Engels, avec Marx, s'est élevé, c'est l'application frauduleuse du darwinisme à la société
humaine — la « théorie » si bien venue selon laquelle, si M. Rockefeller est milliardaire, M. Nixon président
des États-Unis, M. Pompidou chef de l'État français, M. Brejnev à la tête de la bureaucratie du Kremlin, c'est
parce que ces personnages sont les plus aptes, qu'ils sont les vainqueurs de la sélection naturelle, qu'ils
occupent leur place en vertu d'une loi de la nature, contre laquelle il serait bien vain de se révolter. Il s'agit là,
sous une forme particulièrement vulgaire, d'une de ces « confusions de niveaux » dont nous avons parlé plus
haut — et Engels peut à juste titre conclure le passage qu'il y consacre dans Dialectique de la nature7 , et qui
mériterait d'être cité en entier, en ces termes :
« À elle seule- la conception de L’histoire comme une suite de luttes de classes et plus riche et plus profonde que sa simple
réduction à des phases à peine différenciées de la lutte pour la vie. »

Que d'ailleurs ces messieurs, dans le cadre de la lutte mondiale entre les classes, soient d'une certaine façon
« les plus aptes », comme M. Monod lui-même, à remplir les tâches réactionnaires qu'il leur a plu d'assumer
au nom de leur classe ou de leur caste, c'est ce que nous nous garderons de contester ! Mais de la prétendue
opposition dogmatique d'Engels à la théorie de Darwin en biologie, il n'y a pas la moindre trace. Engels écrit
encore :
« C'est à l'esprit, au développement et à l'activité du cerveau, que fut attribué tout le mérite du développement rapide de
la société ; les hommes s'habituèrent à expliquer leur activité par leur pensée au lieu de l'expliquer par leurs besoins (qui
cependant se reflètent assurément dans leurs têtes, deviennent conscients), et c'est ainsi qu'avec le temps on vit naître
cette conception idéaliste du monde qui, surtout depuis le déclin de l'Antiquité, a dominé les esprits. Elle règne encore à
tel point que même les savants matérialistes de l'école de Darwin ne peuvent toujours pas se faire une idée claire de
l'origine de l'homme, car, sous l'influence de cette idéologie, ils ne reconnaissent pas le rôle que le travail a joué dans cette
évolution »8.

7 Ed. sociales, pp. 316-317.


8 Idem, p. 178.

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Que cela déplaise à M. Monod, pour qui l'homme commence avec « le règne des idées » et se distingue des
autres êtres vivants par la possession d'une « âme », cela se comprend de reste. Que cela le fasse redoubler
de mauvaise foi, également.
... À LA MORT THERMIQUE DE L'UNIVERS
Il n'en va pas mieux en ce qui concerne la première accusation lancée par M. Monod contre Engels, la
prétendue hostilité de celui-ci au second principe de la thermodynamique. Rappelons brièvement de quoi il
s'agit.
Le premier principe de la thermodynamique est celui de la conservation de l'énergie, c'est-à-dire qu'il pose
que, dans toutes les transformations physiques d'un système isolé d'un système qui n'échange rien avec
l'extérieur), la matière peut changer de composition chimique, d'état physique, etc... L’énergie changer de
forme se répartie différemment entre les diverses parties du système. etc., mais que, dans tous les cas, la
quantité totale d'énergie est invariable. Le second principe pose que, toujours dans un système isolé, toutes
les transformations permises par le premier principe ne sont pas possibles. Un système isolé constitué d'un
litre d'eau à 80° et d'un litre d'eau à 20° peut se transformer en deux litres à 50° ; la transformation inverse,
elle aussi permise par le premier principe, est interdite par le second, sans fourniture d'une quantité extérieure
d'énergie sous une forme appropriée.
La vitesse moyenne d'agitation des molécules d'eau à 80° est plus grande qu'à 20°. Le système évolue donc
d'une situation où les molécules rapides sont séparées des molécules lentes vers une situation où elles sont
mélangées, où la vitesse moyenne est partout la même ; il évolue vers un désordre croissant (il existe une
grandeur physique qui mesure ce désordre, qu'on appelle l'entropie ; le deuxième principe s'exprime alors en
disant que, dans un système isolé, l'entropie tend toujours au total à augmenter).
Ce principe a été confirmé par toute l'évolution ultérieure de la physique et n'est, à l'heure actuelle, à notre
connaissance, contesté par personne. Il ne l'a d'ailleurs jamais non plus été par Engels... De quoi s'agit-il alors
? D'autre chose.
Lorsque, vers 1854-1860, le physicien allemand Clausius, en inventant notamment le concept d'entropie,
donna des bases plus rigoureuses au second principe, énoncé sous une forme assez incorrecte par Sadi Carnot
en 1824, il prétendit en même temps l'appliquer à l'univers entier. Il croyait pouvoir ainsi prédire ce qu'il appela
« la mort thermique de l'univers » — à savoir que l'univers évolue vers une situation où toutes ses parties
seront à la même température, et où toute transformation sera donc impossible.
L'univers entier est sans doute par définition un « système isolé », mais c'est un système isolé assez spécial...
Dans le cadre même des conceptions de la physique du XIXe siècle, celles d'un univers euclidien infini dans
l'espace et dans le temps, la théorie de la « mort thermique » se heurtait à toutes sortes de difficultés. Par
exemple, on pouvait montrer, au moins avec certaines hypothèses d'homogénéité, que si, depuis une durée
infinie, l'entropie de l'univers augmente, elle a nécessairement déjà atteint son maximum et que la mort
thermique a déjà eu lieu. Ce n'était d'ailleurs là, comme on s'en est aperçu par la suite, que l'une des
nombreuses contradictions auxquelles se heurtait la notion d'un univers eucliden infini et, au moins à grande
échelle, semblable à lui-même aussi bien dans l'espace que dans le temps. Nous ne pouvons insister sur ce
point, qui mériterait une étude spéciale. Mais il s'agit ici d'autre chose. Contrairement au second principe de
la thermodynamique, la théorie de la « mort thermique de l’univers » n'est pas un résultat de l'étude
scientifique de l'univers. Elle n'est pas une découverte de la science. C'est une vue métaphysique —qui fut
dénoncée comme telle, dès la deuxième moitié du XIXe siècle, par de nombreux physiciens, bien loin de faire
leur unanimité.
Et ce n'est évidemment pas contre le second principe de la thermodynamique qu'Engels a protesté —mais
bien contre son application abusive à l'univers entier, à l'annonce de la fin du monde au nom des lois de la
physique, dont les sectaires de Yahvé Jésus mon veau d'or, les idéologues du capital, n'avaient évidemment

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pas mis longtemps à s'emparer, pour inviter les travailleurs à faire pénitence, et à subir pieusement leur
exploitation en attendant le jugement dernier, qui devait avoir lieu tout de suite après la mort thermique —
Dieu, pour sa part, échappant évidemment au second principe (l'âme de M. Monod sans doute aussi !)
Quant à la description que, dans un passage célèbre de l'Introduction à Dialectique de la nature, Engels donne
d'un univers parcourant une succession infinie de cycles, il ne faisait, dans ce texte écrit en 1875 et resté
inachevé et inédit de son vivant, qu'exposer une conception parfaitement compatible avec les résultats de la
science de la nature à cette date, et, pour cette raison, généralement admise par ceux qui se refusaient à
« recourir au créateur ».
Le développement ultérieur de la science a, certes, profondément bouleversé l'idée que nous pouvons nous
faire de l'univers, de sa structure spatio-temporelle, de son passé et de son avenir. Condamner, pour cette
raison, la synthèse tentée par Engels à cette date, c'est lui reprocher de ne pas avoir résolu des problèmes que
la science de son temps n'avait pas encore posés — ou d'avoir voulu arrêter la science au nom d'une
métaphysique. Rien n'était plus contraire à ses idées, n'en déplaise à M. Monod. Il ne prétendait pas dicter
ses lois à la science de la nature ; il combattait, dans les deux cas cités par M. Monod avec cette bonne foi
qu'on a pu apprécier chez lui, l'emploi abusif, dans la lutte des classes, de certaines conquêtes de la science,
préalablement déformées à cette fin.
Que ce genre de préoccupations n'ait rien perdu de son actualité, le livre de M. Monod suffirait à en témoigner.
Mais cela est vrai dans bien d'autres domaines.
C'est ainsi que, depuis bientôt un siècle qu'Engels a laissé inachevé son manuscrit, la conception que les
résultats de la science nous permettent de nous faire de l'univers a été profondément bouleversée. Nous
savons aujourd'hui que notre univers n'est certainement pas euclidien (un univers euclidien est un univers
dans lequel 3 lignes droites perpendiculaires les unes aux autres peuvent être prolongées indéfiniment ; le
sentiment « intuitif » qui nous fait croire qu'il en serait « nécessairement » ainsi n'est que le produit de l'expé-
rience empirique faite à notre échelle, avec nos sens et nos muscles ; à plus grande échelle l'expérience
scientifique montre le contraire) ; qu'il est vraisemblablement fini, encore qu'illimité (c'est-à-dire l'analogue à
trois dimensions de ce qu'est la surface d'une sphère à deux) ; que l'espace et le temps ne sont pas des cadres
indépendants l'un de l'autre et de la matière qu'ils contiennent, comme l'enseignait Kant, et comme le croyait
encore, après Newton, la physique du XIXe siècle, mais bien qu'ils sont indissolublement liés, et que c'est la
matière qui impose à l'espace-temps sa géométrie (un excellent exemple que c'est la physique qui contribue
à élucider les problèmes de la prétendue métaphysique, et non cette dernière qui peut fixer à l'avance et une
fois pour toutes ses bornes et ses lois à la science).
Et nous savons enfin — c'est du moins la conclusion admise par la très grande majorité des savants —que
l'univers est en expansion rapide, toutes ses parties, à grande échelle (amas de galaxies) s'éloignant les unes
des autres ; et qu'il y a quelque douze à quinze milliards d'années la totalité de la matière de l'univers était
concentrée dans une étendue quasi nulle avec une densité quasi infinie. C'est à partir de l'explosion qui s'est
alors produite et de la « boule de feu primitive » en expansion qui en est résulté, que l'on s'efforce aujourd'hui
d'expliquer la formation des structures actuelles de la matière : noyaux atomiques, galaxies puis étoiles.
Depuis dix ans de nouveaux résultats expérimentaux étayant cette hypothèse n'ont cessé de s'accumuler.
Une autre question est de savoir si cette phase actuelle d'expansion à partir d'une « singularité primitive »
ultra-condensée a été précédée d'une autre phase, on s'il s'agit là d'un commencement absolu. Il n'y a pas,
dans l'état actuel de nos connaissances, d'expériences ou d'observations déjà faites ou même concevables qui
pourraient y répondre. Et, il faut le souligner nettement — en renvoyant pour plus de détails au livre du savant
d'Allemagne orientale Robert Haveman, Dialectique sans dogme, malheureusement toujours inédit en
français — il n'y a pas de réponse à cette question qui soit plus ou moins matérialiste. Le matérialisme
dialectique ne permet pas de savoir — n'en déplaise à la section de philosophie du K.G.B. — si l'univers est

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euclidien ou non, fini ou infini dans l'espace, si le temps passé est fini ou infini. C'est à la science de répondre.
Le matérialisme affirme que cet univers est réel, qu'il est scientifiquement connaissable (et qu'il n'y a pas
d'inconnaissable, même si l'inconnu est inépuisable), enfin qu'il n'y a rien d'autre que l'univers
scientifiquement connaissable. L'idéalisme, ou, si l'on préfère l'obscurantisme théologique -- il y a, aujourd'hui,
de moins en moins de différence entre les diverses variétés de philosophies idéalistes et l'obscurantisme —
consiste à soutenir que cet univers n'est pas réel, que ne sont réelles que nos relations avec lui, et qu'il
s'explique, est manipulé et mis en scène par une autre réalité, la vraie réalité, la seule réelle, qui n'est pas
objet de science, mais de révélation, d'intuition, etc.… le « Royaume » de M. Monod et des évangiles en un
mot.
M. MONOD ET SA SAINTE MÈRE L'ÉGLISE
La première tâche des marxistes9, en ce qui concerne la science de la nature, c'est d'abord de combattre ces
conclusions métaphysiques réactionnaires qu'une voix insidieuse et omniprésente, celle des rapports de
production bourgeois, suggère sans cesse à l'oreille des savants de tirer de résultats de la science.
C'est ainsi que les théoriciens de la cosmologie parlent constamment de "création" à propos de la boule de
feu primitive. Simple question de langage ? L'un d'eux, dans un article du Scientific American de juillet 1970,
consacré à l'origine des amas globulaires d'étoiles (il n'est pas nécessaire de savoir de quoi il s'agit pour
apprécier ce qui suit), après avoir indiqué que, selon les lois de la physique, si, dans les dix premières secondes
d'existence de la "boule de feu primitive", les photons (grains de lumière) donnent constamment naissance à
des paires électrons-positons, il n'en est pas de même ensuite, lorsque la température tombe en dessous de
10 milliards de degrés.
Et il ajoute :
« Le fait que dans de telles conditions la plus grande partie de l'énergie de l'univers était sous forme de radiation
électromagnétique (photons) donne une signification accrue à la phrase : 'Et Dieu dit : que la lumière soie. »

Ce ne sont pas là jeux d'esprit gratuits au moment où l'Église romaine, et avec elle toutes les églises
chrétiennes demeure le plus sûr et le plus fidèle instrument tout terrain de guerre civile du capital contre les
masses.
Et cela nous amène à trouver vraiment étrange l'insistance que met M. Monod à démontrer que la vie n'a pris
naissance que par un hasard extraordinaire et unique un événement qui ne s'est produit qu'une fois, dans
l'espace comme dans le temps. Nous n'entrerons pas dans la discussion de cette thèse, qui est loin de faire
l'unanimité des biologistes. Peut-être M. Monod pourrait-il être un peu moins catégorique, au moment précis
où (cela s'est produit en mai-juin 1970 seulement) l'un des points essentiels de ce que les généticiens avaient
eux-mêmes baptisé leur "dogme fondamental" (que la transmission de l'information ne peut se faire que de
l'A.D.N. vers l'A.R.N. et non en sens inverse) vient d'être réfuté avec éclat par l'expérience. Certes, un point
plus important encore de ce "dogme" demeure valide (que l'information ne peut être transmise que des acides
nucléiques, A.D.N. ou A.R.N., vers les protéines et non en sens inverse) : et nous sommes bien d'accord que
dans l'état actuel des connaissances, encore une fois on ne voit guère comment il pourrait en être autrement.
Cet épisode récent pourrait toutefois peut-être inciter certains généticiens à être un peu moins...
"dogmatiques". D'autant que le "dogme fondamental" n'est pas sans relations étroites avec la théorie du
"hasard unique".
Pour ce qui est de cette théorie, nous en restons à ce que nous avons dit plus haut : il n'existe actuellement
aucune possibilité scientifique de conclure dans un sens ou dans l'autre. Et nous ne dirons certes pas que, "du
point de vue matérialiste", on peut conclure ! Mais précisément pourquoi M. Monod tient-il tant à le faire ?

9 Ce n'est sans doute pas la seule, mais nous ne pouvons y insister aujourd'hui.

28
On peut se le demander, quand on lit dans le Scientific American de février 1971 (pp. 46-47) :
« Dans les derniers mois, l'enseignement de l'évolution a fait l'objet d'attaques dans bon nombre d'États. La renaissance
du fondamentalisme en biologie prend une forme quelque peu nouvelle : ce ne sont pas des théologiens qui combattent
les théories courantes sur l'origine de la vie et la diversité des espèces, ce sont des savants. Le mouvement est dirigé par
la 'Société de recherche de la création', dont les membres ont témoigné devant les comités de l'éducation et des manuels
de l'État de Californie. Le credo de la société dit : qu'elle s'engage à croire strictement à la relation biblique de la création
et de l'histoire primitive' et que son but est 'de réaliser la science sur la base des idées de la création par Dieu...
Le plus grand succès remporté à ce jour par cette société, c'est d'avoir fait inscrire une formulation nouvelle dans les
directives adoptées fin 1969 par le bureau de l'éducation de l'État de Californie... Dans le projet préparé par le comité
consultatif pour l'éducation scientifique, deux paragraphes indiquaient que la vie est probablement née il y a quelque trois
milliards d'années d'une soupe de molécules du genre des acides aminés, et que la diversité qui règne entre les espèces
actuelles est le résultat de l'évolution par le moyen de la sélection naturelle produite par une adaptation effective aux
modifications de l'environnement. C'est cette formulation qu'attaquèrent les représentants du point de vue
créationniste... Ils soutinrent que la doctrine de la création spéciale par Dieu mérite un statut égal à celui des autres
explications de l'origine de l'homme, car elle n'est pas seulement une croyance religieuse mais aussi une doctrine
scientifiquement valable... et que les droits, des enfants chrétiens seraient violés par ce qui serait en fait enseigner
l'absence de Dieu.
...George F. Howe, du Collège baptiste de Los Angeles à New Hall (Californie), soutint que le créationnisme n'est pas moins
'scientifique' et pas plus 'religieux' que la théorie générale de l'évolution. En fait, le créationnisme résout ce qu'il appela
un problème pour les évolutionnistes : L'ÉNORME HASARD QU'IL FAUDRAIT (c'est nous qui soulignons] pour qu'une
protocellule vivante, ou même une molécule spécifique de protéine, puisse se former seulement par l'accrétion de diverses
substances dans un océan ancien... Dennis S. McCurdie, un géologue, soutint que de fausses conclusions avaient été tirées
de la datation au carbone 14 des matériaux fossiles et que le carbone 14 démontre en réalité que la terre a été créée
récemment —peut-être il y a dix mille ans.
Le bureau d'éducation de l'État de Californie a supprimé les deux paragraphes litigieux. Il leur a substitué une déclaration
selon laquelle « ...la création en termes scientifiques n'est pas une exigence religieuse ou philosophique ... La création et
les théories évolutionnistes ne sont pas nécessairement mutuellement exclusives... »
On voit que M. Monod a des émules. Si nous employions la méthode qui lui est chère, nous dirions que MM.
Howe. McCurdie et Cie sont des "monodistes conséquents", les véritables représentants des idées de M.
Monod. Nous n'avons pas besoin de nous abaisser à de tels procédés pour conclure : l'offensive de
l'obscurantisme contre le marxisme, sous les formes les plus diverses, y compris les oripeaux "scientifiques"
de M. Monod, est aujourd'hui un aspect essentiel de la lutte des classes. Elle doit être combattue et repoussée
sur tous les terrains où elle se manifeste.

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Pour une politique offensive sur le rôle de l'Église
Catholique, des autres Églises chrétiennes
et de la religion dans la lutte des classes
(Février 1986)

Je ne comprends pas pourquoi, lorsque Informations ouvrières relate l'activité débordante dont fait preuve
Mr Jean-Pierre Chevènement pour la destruction de l'enseignement public, vous omettez de mentionner le
fait que le Jean-Pierre Chevènement est un (excellent) catholique. Bien sûr, c'est pure coïncidence si ce
catholique (excellent) fait la politique de la hiérarchie de l'Église du même nom. Mais pourquoi ne pas relever
cette coïncidence ?
La liste des politiciens, particulièrement "de gauche", qui se font les champions de cet enseignement
confessionnel dont Victor Hugo disait si bien qu'il se veut libre, libre de ne pas enseigner — et qui se trouvent
en même temps être des excellents) catholiques mériterait d'être dressée. Que de coïncidences !
La "nouvelle société" (implicative, post-industrielle, postmoderne, roborative, etc.), c'est la nouvelle
chrétienté de saint Tartuffe. Pourquoi ne pas le dire ?
On trouve dans Informations ouvrières des allusions à la doctrine sociale de l'Église — sans aucune explication,
d’ailleurs, étant bien entendu que le lecteur d'IO est familier arec les encycliques Rerum Novarum et
Quadragesimo Anno, et autres textes sacrés.
Ce serait une profonde erreur politique que d'en rester là. Elle n'est pas nouvelle. On sait que la social-
démocratie allemande, au temps où elle était un authentique parti de classe et, en dépit des critiques de Marx
et d'Engels, proclamait que la religion était "affaire privée". L'Internationale communiste, dans ses premières
années, lui a rétorqué que communistes étaient partisans de ce que la religion soit 'affaire privée" pour l'État,
donc notamment pour l'État ouvrier, mais en aucun cas pour le parti, qui avait pour devoir de combattre les
Églises et la religion en général.
Ce pourrait être une adaptation d'Informations ouvrières à ce que pense la grande majorité de la population
laborieuse de notre pays. La plupart des travailleurs ne croient guère en Dieu ; et s'il leur arrive de se marier à
l'église ou de faire baptiser leurs enfants, c'est "pour faire plaisir" à la belle-mère ou à la grand-mère, aussi
peut-être parce qu'"on ne sait jamais", après quoi ils n'y pensent plus guère le reste de leur vie, et croient plus
ou moins que l'Église catholique "a changé", qu'elle n'est plus leur ennemie, qu'elle est plus ou moins neutre
en politique.
Ce serait là une profonde erreur.
L'Église catholique, pour ne parler ici que d'elle, joue aujourd'hui un rôle politique plus grand que jamais dans
la défense de l'exploitation capitaliste et de l'oppression impérialiste. Cela tient à ce que, bien que traversée
par divers courants, elle est beaucoup moins déchirée de contradictions que l'impérialisme mondial et ses
divers secteurs ; à ce que, aussi, ses dix-sept siècles de combat inlassable et acharné pour les exploiteurs contre
les exploités, pour les oppresseurs contre les opprimés, pour les riches contre les pauvres, lui donnent, en tant
qu'Église de Jésus-le-Veau d'or, une expérience incomparable dans l'art de fourvoyer les masses. Les staliniens
ne sont, à côté de la curaille, que, c'est le cas de le dire, des enfants de chœur. Son centralisme extrême à
l'échelle mondiale renforce ses possibilités. Il faut ajouter à cela les liens étroits qu'elle entretient, tant avec
l'impérialisme américain qu'avec le grand banditisme international (ce n'est pas pour rien que Jean-Paul II a
donné, à cette organisation de gangstérisme à peine teintée de religion qu'est l'Opus Dei, le pas sur les
jésuites) et la Mafia sicilienne -- quand Jean-Paul II est allé en Sicile, il s'est bien gardé de dire un mot contre

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la Mafia; et l'archevêque de Palerme, lui, a mis sur le même plan les crimes de celle-ci et... l'avortement. Même
Le Monde a eu du mal à l'avaler ; mais Informations ouvrières a ignoré avec superbe ces événements.
Faut-il vraiment démontrer que l'Église de Rome est le dernier recours de l'impérialisme, la seule force qui
puisse unifier la réaction lorsque les dictatures s'effondrent, comme à Haïti ou aux Philippines ? Faut-il
montrer son rôle au Nicaragua ? et dans toute l'Amérique latine ? et dans divers pays d'Afrique ? Faut-il à I.O
attendre que Gorbatchev aille baiser la mule du pape Jean-Paul II pour comprendre que le Vatican et le Kremlin
marchent la main dans la main, à Manille comme à Varsovie... et à Paris ?
L'Église catholique joue un rôle central, majeur, dans la France de février 1986 ; elle est la principale force
unificatrice qui tente de colmater les fissures d'une bourgeoisie déchirée entre sa peur des masses et ce
qu'exigent ses intérêts. Est-ce vraiment par hasard que la seule manifestation de la réaction unie se soit faite
pour l'enseignement confessionnel ? Pour le reste, lisez La Croix. On pourrait, à cette occasion, rappeler à cet
honorable journal qu'au début de ce siècle, il menait campagne avec pour slogan : "La Croix, le journal le plus
anti-juif de France." — et leur demander quelques explications à ce sujet, car sa rédaction actuelle s'est bien
gardée de jamais renier les fondateurs de ce quotidien. Mais la rédaction d'Informations ouvrières préfère
fermer pieusement les yeux.
On pourrait également remarquer que les personnalités marquantes de la grande bourgeoisie protestante —
les protestants étant réduits en France à une infime minorité depuis qu'il y a eu l'an dernier trois siècles, le
plus monstrueux tyran subi par la France ait révoqué l'Édit de Nantes — marchent la main dans la main avec
l'Église de Rome : ainsi Rocard, Georgina Dufoix et tutti quanti. On pourrait souligner l'écrasante majorité de
chrétiens dans les deux gouvernements Mauroy et Fabius, et se demander, là encore, si cela n'a aucun rapport
avec leur politique.
On pourrait dire aussi, puisqu'il s'agit de Georgina Dufoix — dont la politique assure la mort certaine autant
que médicalement évitable, par la suppression des crèches, la réduction des prestations de Sécurité sociale et
des crédits des hôpitaux, etc., de dizaines de milliers d'enfants et de vieillards aussi sûrement que si la pieuse
dame les étranglait de ses propres mains (son dieu n'a-t-il pas dit : "Laissez venir à moi les petits enfants" ?)
— que cette honnête dame, déjà obscurantiste en tant que chrétienne, l'est encore en tant que partisan de
cette escroquerie que sont les "médecines douces", et vole la Sécurité sociale déjà réduite par elle à la portion
congrue pour couvrir d'or les escrocs homéopathes, mésopathes et autres, ses amis.
Il y aurait sur ce dernier point une belle campagne à mener, où les plus grands médecins ne demanderaient
qu'à s'inscrire en tête. On pourrait rappeler à cette occasion, qu'en 1937, Rudolf Hess, représentant du Führer,
déclarait "prendre sous sa protection" le XIIe Congrès international d'homéopathie de Berlin, "afin d'exprimer
l'intérêt que porte l'État national-socialiste à toutes les méthodes thérapeutiques utiles à la santé du peuple' ;
et mettre cette occasion à profit pour rappeler la collusion étroite qui a toujours uni chrétiens et fascistes de
tout poil.
Rappeler, par exemple, le rôle du pape mussolinien, Pie XI, et du pape nazi, Pie XII ; la décoration octroyée par
Pie XII de "l'ordre suprême du Christ Jésus" au boucher du peuple espagnol, Francisco Franco.
Le 20 février 1986, Gérard Bloch

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PROJET DE RÉSOLUTION SUR « L'ECOLOGISME »
(Préparation du XXIII° Congrès de l'OCI - 1979)

1 — À mesure que la crise d'agonie du capitalisme s'approfondit, que se précisent les divers symptômes de sa
décomposition, apparaissent divers mouvements qui prennent la partie pour le tout, séparent l'un ou
l'autre de ces symptômes de la crise d'ensemble de la société, affirment y voir le problème essentiel à
résoudre pour l'humanité, indépendamment de la révolution socialiste ou à côté d'elle, et tendent ainsi
à détourner la classe ouvrière de sa lutte émancipatrice pour sa constitution en classe dominante,
préalable indispensable et exclusif pour que l'humanité puisse entreprendre la guérison de tous les maux
accumulés par le prolongement de l'agonie de la société capitaliste.
2 — Il en est ainsi, notamment, des « écologistes » qui, dans le gaspillage et les destructions des ressources
naturelles opérés par le capitalisme et qui prennent naturellement une ampleur sans précédent à
l'époque de sa décomposition, croient voir un problème nouveau, non prévu par le marxisme et exigeant,
par conséquent, son abandon ou sa révision. Les diverses tendances « écologistes » ont ceci de commun
qu'elles voient, dans les atteintes au milieu et aux ressources naturelles, qu'elles se donnent parfois le
ridicule de baptiser « destruction de la nature », un phénomène indépendant du mode de production, le
produit de la « société industrielle », ou du développement de nouvelles techniques.
3 — Pour les marxistes, la détérioration du substrat naturel des forces productives de l'humanité constitue
l'un des aspects de la transformation croissante des forces productives en forces destructives par le
capitalisme. Il n'est, pour le moins, pas sérieux de prétendre que le problème était ignoré de Marx et
d'Engels ou de leurs successeurs. Faut-il rappeler les développements de Marx sur les tendances
« conquérantes » du capitalisme et la politique de terre brûlée pratiquée par lui dans sa recherche
exclusive du profit ? Ou encore le passage bien connu de « Dialectique de la nature » de Engels :
« Cependant, ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature. Elle se venge sur nous de chacune
d'elles. Chaque victoire a, en premier lieu, les conséquences que nous avons escomptées, mais en second
et en troisième lieu, elle a des effets tout différents, imprévus, qui ne détruisent que trop souvent ces
premières conséquences. » ? Ce texte est, il est vrai, parfois cité à contre-sens pour tenter de tirer Engels
dans le camp « écologiste ». Il s'empresse de souligner que la solution est à chercher dans le
développement de la science de la nature : « Surtout depuis les énormes progrès de la science de la nature
au cours de ce siècle, nous sommes de plus en plus à même de connaître aussi les conséquences naturelles
lointaines, tout au moins de nos actions les plus courantes dans le domaine de la production et, par suite,
d'apprendre à les maîtriser. » — et ensuite de souligner que, dans le cadre du mode de production actuel,
le problème ne peut être résolu :
« Vis-à-vis de la nature comme de la société, on ne considère principalement, dans le mode de production
actuel, que le résultat le plus proche, le plus tangible ; et ensuite, on s'étonne encore que les conséquences
lointaines des actions visant à ce résultat immédiat soient tout autres, le plus souvent tout à fait
opposées... »
4 — II faut également souligner ici que le marxisme, dès le début de son élaboration a intégré et reformulé
dans une perspective rigoureusement scientifique les idées des grands socialistes utopiques sur la
nécessité d'une transformation radicale des rapports entre l'humanité et le milieu naturel, comme un
objectif indispensable de la révolution prolétarienne. Dans le cadre restreint de cette résolution,
rappelons seulement comment Engels dans n L'Anti-Dühring ii, écrit:
« La suppression de l'opposition de la ville et de la campagne n'est donc pas seulement possible. Elle est
devenue une nécessité directe de la production industrielle elle-même, comme elle est également devenue

32
une nécessité de la production agricole et, par-dessus le marché, de l'hygiène publique. Ce n'est que par
la fusion de la ville et de la campagne que l'on peut éliminer l'Intoxication actuelle de l'air, de l'eau et du
sol ; elle seule peut amener les masses qui aujourd'hui languissent dans les villes au point où leur fumier
servira à produire des plantes, au lieu de produire des maladies ».
Marx s'exprime exactement dans le même sens dans le livre I du « Capital » :
« Avec la prépondérance toujours croissante de la population des villes qu'elle agglomère dans de grands
centres, la production capitaliste, d'une part, accumule la force motrice historique de la société ; d'autre
part, elle détruit non seulement la santé physique des ouvriers urbains et la vie intellectuelle des
travailleurs rustiques, mais trouble encore la circulation matérielle entre l'homme et la terre, en rendant
de plus en plus difficile la restitution de ses éléments de fertilité, des ingrédients chimiques qui lui sont
enlevés et usés sous forme d'aliments, de vêtements, etc. Mais en bouleversant les conditions dans
lesquelles une société arriérée accomplit presque spontanément cette circulation, elle force de la rétablir
d'une manière systématique, sous une forme appropriée au développement humain intégral et comme
loi régulatrice de la production sociale. »
Non, les fondateurs du marxisme n'ont pas ignoré le problème de la détérioration du milieu naturel par
le capitalisme, et la « crise de l'environnement » n'est pas exactement un problème nouveau des vingt
ou trente dernières années. Certes, le retard de la révolution socialiste lui a donné une nouvelle ampleur
- ce n'est là que l'un des aspects des « immenses difficultés supplémentaires pour l'édification du
socialisme résultant de ce retard, dont parlait le « Manifeste de l'OCI », qui n'ignorait pas non plus que
« la société capitaliste empoisonne chaque jour un peu plus jusqu'à son air et jusqu'à son eau ». Mais il
n'en tirait aucune autre conclusion que l'urgence d'autant plus grande de la révolution socialiste, donc
de la solution du problème de la solution révolutionnaire. Il ne proposait aucune solution charlatanesque.
5 — Les « écologistes » accusent généralement les marxistes de faire preuve d'un optimisme naïf en ce qui
concerne l'avenir de l'humanité. Il faut bien s'entendre là-dessus. Les marxistes sont au contraire
extrêmement pessimistes en ce qui concerne le destin de l'humanité, si elle reste soumise au régime de
la propriété privée des moyens de production. « Sans révolution socialiste, et cela dans la prochaine
période historique, la civilisation humaine tout entière est menacée d'être emportée dans la catastrophe,
Que la détérioration « de l'environnement » ne soit sans doute pas l'élément le plus grave de cette
catastrophe menaçante est d'ailleurs secondaire. Ce qui importe, c'est que seule la révolution socialiste
peut écarter la catastrophe. Et que les moyens d'en hâter la victoire sont exclusivement ceux qui
conduisent à la reconstruction de la Quatrième Internationale sur la base du programme et de la
méthode du marxisme. En dehors de la révolution socialiste, ou avant sa victoire, il n'y a pas plus de
moyens de mettre fin à la détérioration de l'environnement qu'à l'oppression des femmes, par exemple,
ou à tout autre méfait résultant de l'agonie du capitalisme.
6 — Par contre, les marxistes sont d'un optimisme sans bornes en ce qui concerne l'avenir d'une humanité
émancipée du capitalisme. Selon la remarque de Trotsky, l'idée d'un progrès illimité de l'espèce humaine
est inhérente au marxisme, ce qui suffit à l'opposer irréductiblement à la religion.
Or, les différentes variétés « d’écologisme » participent toutes, à des degrés divers, de l'offensive
obscurantiste contre la science de la nature et les techniques qu'elle permet d'élaborer — ce que révèle,
entre autres choses, la pullulation d'ecclésiastiques dans leurs rangs. Cette offensive contre la recherche
scientifique survient au moment précis où la bourgeoisie, en fonction même de ses intérêts, réduit à la
portion congrue la recherche scientifique, avant tout la recherche fondamentale, dont tout progrès
scientifique dépend.
Les sciences de la nature, en régime capitaliste, sont l'instrument de la classe capitaliste et lui servent à
accroître l'exploitation des travailleurs ? La belle découverte ! Les forces productives, dans une économie

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capitaliste, prennent la forme de capital productif. En tant que « devenant de plus en plus force
productive immédiate », la science devient du capital productif — et avec l'époque impérialiste, elle est
essentiellement utilisée comme force destructive : c'est au développement des armements qu'est
consacré l'essentiel des crédits de la recherche scientifique.
Mais cela ôte-t-il de sa valeur au « savoir réel n accumulé sur la nature ? Au contraire, c'est entre autres
choses sur cet « immense potentiel scientifique et technique inemployé qui s'accumule » et sera à la
disposition de la classe ouvrière lorsqu'elle aura conquis le pouvoir que se fonde, pour une part,
l'optimisme des marxistes dans l'avenir. Armée de la science et de la technique, la classe ouvrière au
pouvoir pourra entreprendre, avec la certitude du succès, de réparer et de guérir les maux accumulés
par le capitalisme en décomposition. Elle donnera en même temps une immense impulsion à leur
développement, redonnant toute sa place, qui est décisive, à la recherche fondamentale, et réorientant
la recherche appliquée en fonction des besoins de l'humanité.
7 — Les possibilités qui s'ouvriront à la classe ouvrière lorsqu'elle gérera une économie planifiée à l'échelle
mondiale, exerçant le pouvoir politique dans la république universelle des conseils, sont effectivement
gigantesques. L'humanité communiste devra, bien entendu, contrôlant consciemment son propre
développement, contrôler aussi, en fonction de données qui pour la plupart nous échappent, sa
démographie et le chiffre de la population mondiale. Mais, pour cela, il faut d'abord conquérir le pouvoir
dans le monde entier
8 — Cependant, à l'heure actuelle, la classe ouvrière n'exerce nulle part dans le monde le pouvoir politique.
Elle ne gère ni ne contrôle nulle part dans le monde l'économie. Elle lutte partout pour le pouvoir, pour
la gestion, pour le contrôle, et du succès de cette lutte dépend le sort de l'humanité. Mais elle ne peut
confondre la politique conforme à ses intérêts de classe exploitée et celle que, demain, elle mènera
comme classe dominante.
En tant que classe exploitée ou opprimée, elle lutte pour la défense et l'extension de ses droits acquis et,
au travers même de cette lutte, pour la conquête du pouvoir politique. Mais elle ne donne pas de conseils
à la bourgeoisie ou à la bureaucratie quant à leur gestion : elle lutte pour les abattre.
Elle ne fait pas la moindre confiance à la bourgeoisie ou à la bureaucratie pour garantir la sécurité des
travailleurs et de la population en faisant fonctionner des centrales nucléaires, mais pas davantage
lorsqu'il s'agit de n'importe quelle autre branche d'industriel ! Faut-il manifester contre l'industrie
chimique à la suite de Seveso ? contre l'utilisation du gaz d'éclairage à la suite des récentes explosions ?
pour la suppression de l'industrie du bâtiment, parce qu'elle fait chaque année parmi les ouvriers des
victimes, qui laissent indifférentes nos « écologistes » ? Le seul mot d'ordre transitoire à mettre en avant
pour la défense de la sécurité des travailleurs et de la population face à la gestion bourgeoise ou
bureaucratique de l'industrie, c'est celui du contrôle ouvrier sur la production à travers les conseils et les
soviets. Demander aux travailleurs de se prononcer pour ou contre le développement de telle ou telle
branche d'industrie, c'est abandonner le point de vue de classe pour se situer du point de vue de l'intérêt
« national n, c'est-à-dire de classe dominante, comme le font régulièrement les staliniens.
Au surplus, lorsque la classe ouvrière sera au pouvoir, elle pourra disposer de l'ensemble des données ;
elle se donnera alors les moyens d'élaborer le développement des diverses branches dans le cadre du
plan sur une base rationnelle et scientifique. Actuellement, elle n'a pas la moindre raison ni la moindre
possibilité de choisir entre les affirmations catégoriques des spécialistes gauchistes et des spécialistes
officiels — sans parler des élucubrations de maint frère ignorantin « écologiste n. Il y aurait beaucoup à
dire sur ce chapitre.
Dans le cadre de la présente résolution, bornons-nous à donner un exemple. Si l'on se prononce contre
l'industrie nucléaire, faut-il envisager la réduction de la production d'énergie avec toutes ses

34
conséquences La construction de centrales thermiques à charbon (mais une centrale à charbon rejette
plus de matières radioactives dans l'atmosphère qu'une centrale nucléaire, sans parler du soufre, du gaz
carbonique, etc.) ? miser sur l'énergie solaire (mais l'équipement d'une surface suffisante du territoire
français pour fournir une part notable de l'énergie actuellement consommée dans le pays pourrait bien
provoquer une modification catastrophique du climat) ? etc.
Naturellement, en tant que problèmes techniques, ces problèmes ont leur solution, ou peuvent la
trouver. Contrairement à ce qu'affirment les « écologistes », il n'y a pas de techniques « par nature »
destructives, d'industrie « par nature » polluantes (ou non polluantes). Des solutions techniques existent,
ou peuvent être trouvées, pour pallier les effets secondaires-nuisibles de n'importe quelle industrie ou
technique. Mais la classe ouvrière doit d'abord contrôler l'économie tout entière, donc exercer le pouvoir
politique, avant d'en pouvoir imposer l'application.
9 — S'il n'y a pas de technique ou de science réactionnaire par nature, il n'en est pas de même des
mouvements politiques. Dans un certain sens, ce que recouvre le terme écologie relève de la science, la
science des rapports entre les organismes vivants et leur milieu. En tant que science des rapports internes
è la planète tout entière (de la biosphère), elle est encore dans l'enfance, et il est douteux qu'elle puisse
accéder à la maturité avant que ne soit réalisée l'unité politique de la planète. Elle rendra alors
d'immenses services à l'économie planifiée mondiale.
Les mouvements « écologistes », eux, qui usurpent le nom de cette science, et s'efforcent d'entraîner les
travailleurs et jeunes dans une impasse, sont, par nature de leur idéologie, réactionnaires, qu'ils
s'alignent ouvertement sur les partis bourgeois ou se prétendent « révolutionnaires ». Et ce n'est pas la
participation des trotskystes oui pourrait en changer la nature.
10 — La présente résolution examine de façon succincte le problème posé par les mouvements « écologistes
» petits-bourgeois. Pour armer l'organisation, il serait nécessaire de rédiger une brochure qui
démontrerait en détail les arguments de ces mouvements.

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LA DÉFENSE DU MARXISME

C'est en 1971 et 1972 que furent écrits les deux articles reproduits ici tels qu'ils furent publiés dans La Vérité,
n° 554-555, et le n° 556 d'avril 1972. Sous le titre générique du "Croisé sans visage", leur contenu est
explicitement énoncé par le titre de la seconde partie. : "Le pronostic historique de Marx. La question des
forces productives."

En d'autres termes, ce qu'il y a au cœur de cette étude c'est le passage du programme de fondation de la IV°
Internationale qui explique :

"La prémisse économique de la révolution prolétarienne est arrivée depuis longtemps au point le plus élevé qui
puisse être atteint sous le capitalisme. Les forces productives de l'humanité ont cessé de croître. Les nouvelles
inventions et les nouveaux progrès techniques ne conduisent plus à un accroissement de la richesse matérielle.
Les crises conjoncturelles, dans les conditions de la crise sociale de tout le système capitaliste accablent les
masses de privations et de souffrances toujours plus grandes. La croissance du chômage approfondit, à son
tour, la crise financière de l’état et sape les systèmes monétaires ébranlés. Les gouvernements, tant
démocratiques que fascistes, vont d'une banqueroute à l'autre."

Cette étude est donc avant tout consacrée à la validité de cette analyse, à sa confirmation ou non par les faits.
Permet-elle de comprendre ce qui s'est passé depuis la Deuxième Guerre mondiale ? Ou, au contraire, la
position énoncée par Trotsky ne s'est-elle pas révélée caduque, le capitalisme "ayant surmonté ses
contradictions" ?

Les forces productives ont-elles cessé de croître ? S'agit-il là d'une appréciation conjoncturelle de Trotsky, ou
d'une proposition confirmée par toute son action politique — et, au-delà, d'un élément constitutif de la
théorie marxiste elle-même.

Ce sont là des questions que l'on retrouve aujourd'hui au premier plan de l'actualité, alors que se manifeste
avec éclat, tout autant dans la situation déjà existante que dans les plans programmés par l'impérialisme au
travers du FMI, de la Banque mondiale, de l'Union européenne, le fait que le développement scientifique et
technique, loin d'accroître le bien-être de la majorité de la population, va de pair avec son aggravation.

La logique du système capitaliste à bout de course est résumée dans la constatation que "la Bourse réagit
toujours positivement lorsqu'une entreprise annonce des suppressions d'emplois".

La phase de déclin et de décomposition de l'impérialisme dans laquelle nous sommes engagés, marquée par
l'accentuation de la tendance à la désindustrialisation, par la destruction des forces productives et en premier
lieu par l'offensive contre "la principale force productive, Ici classe révolutionnaire elle-même", par la place
prépondérante de la spéculation dans la réalisation du profit, est analysée en particulier dans la contribution
de Daniel Gluckstein, "Quelques données sur l'impérialisme sénile et la marche à la dislocation du marché
mondial" 10.

Y compris les thuriféraires du système capitaliste n'osent lui prédire un avenir radieux. Ils se contentent
d'assurer que "l'horizon du capitalisme est indépassable" et se réfèrent avec nostalgie à l'âge d'or qui aurait
été constitué par les années de "boom" et de prospérité suivant la Deuxième Guerre mondiale.
Il ne s'agit pas d'en faire ici l'analyse. Le bureau politique de l'OCI (Organisation communiste internationaliste)
écrivait au sujet de cette période, dans une déclaration consacrée aux décisions de Nixon d'août 1971 :

10 La Vérité, n° 10 nouvelle série (n° 616), juin 1994.

36
« Il n'a fallu qu'un discours, le discours prononcé par le représentant de Wall Street qui siège à la Maison-
Blanche, pour jeter à bas le monceau de mensonges édifié pour prouver que le capitalisme, en s'autoréformant,
aurait retrouvé une prétendue capacité de surmonter ses contradictions internes aggravées au stade de
« l'impérialisme, stade suprême du capitalisme » (Lénine), stade du capitalisme pourrissant, agonisant. En un
discours, prononcé le 15 août, Nixon est contraint d'infliger le démenti le plus cinglant aux théoriciens du
néocapitalisme, du capitalisme monopoliste d'État, à tous ceux qui, pour embellir consciemment ou
inconsciemment — peu importe — le système de la propriété privée des moyens de production, vantaient à qui
mieux mieux l'efficacité des "mesures anticycliques" prises par les magnats du capital financier, qui aurait ainsi
assuré un « dépassement progressif » du capitalisme, lui permettant, au cours d'une « période de prospérité»
de longue durée, de développer les forces productives. »

Les deux articles de Gérard Bloch sur "la conception marxiste des forces productives" sont rédigés précisément
au moment où cette période s'achève — qui est donc aussi celui où elle culmine et où ses traits distinctifs
s'affirment avec le plus de netteté. C'est aussi le moment où s'expriment avec le plus de force les attaques
contre le marxisme, visant à présenter "les années d'après-guerre" comme celles du triomphe du système
capitaliste, résolvant ses contradictions. De même qu'avant la Première Guerre mondiale, c'est du sein des
partis sociaux-démocrates eux-mêmes, préparant la capitulation devant la barbarie de la guerre impérialiste
qui allait se déchaîner en août 1914, que surgissaient les idéologues assurant que "le marxisme était dépassé",
c'est de l'intérieur de la IV° Internationale, au travers de sa crise, que sont venus les chantres d'un
"néocapitalisme" ayant surmonté ses contradictions, dont le principal maître à penser était Ernest Mandel.

L'étude de Gérard Bloch porte nécessairement l'empreinte du moment où elle est écrite. Elle répond aux
arguments employés alors par ceux qui expliquaient que le "marxisme a fait son temps". Aussi s'attache-t-elle
d'abord à démasquer, sous "la croissance de la production", les indices quantitatifs de cette croissance, la
réalité du fonctionnement du mode de production capitaliste à l'époque de son déclin. Entreprise de
démystification qui, sous cette forme, n'est pas nécessaire aujourd'hui où tous les indices utilisés par
l'économie bourgeoise elle-même sont dans le rouge. Mais la démonstration conserve toute son actualité
dans la mesure où elle va à l'essentiel :

"Il s'agit de savoir si Marx, écrit Gérard Bloch dans cet article, a ou non formulé un pronostic concernant l'avenir
du capitalisme, s'il existe ou non chez Marx une théorie de la tendance à l'effondrement du capitalisme."

Gérard Bloch revient sur les conclusions auxquelles Marx aboutit dans le Livre III du Capital et dont les formules
prennent toute leur dimension aujourd'hui : "On ne produit pas trop de richesses. Mais on produit
périodiquement trop de richesses sous des formes capitalistes contradictoires... Elle stagne (la production) non
quand la satisfaction des besoins l'impose, mais là où la production et la réalisation du profit commandent
cette stagnation" (Le Capital, Livre III, tome I, pp. 270-271, Éditions Sociales).

Et Gérard Bloch commentait : « Il importe encore de souligner ici que la tendance à la surproduction
engendrant les crises et la tendance à la baisse du taux de profit ne sont pas des éléments séparés, mais au
contraire des expressions inséparables de la contradiction "de ce mode de production capitaliste", car "on
produit périodiquement trop de moyens de travail et de subsistance pour pouvoir les faire fonctionner comme
moyens d'exploitation des ouvriers à un certain taux de profit". Les crises périodiques de surproduction et cet
élément de modification irréversible, donc de marche à la crise historique finale, de tendance à l'effondrement
du capitalisme, ne sont pas des éléments de nature différente, ils sont au contraire une seule et même réalité,
celle qui fait que "la véritable barrière de la production capitaliste, c'est le capital lui-même", comme l'écrit
encore Marx. »

L'autre aspect fondamental — d'ailleurs organiquement lié à l'analyse de l'impasse à laquelle aboutit le mode
de production capitaliste — c'est la reprise qui y est faite de la théorie marxiste des forces productives. Comme

37
l'écrit Gérard Bloch, "élucider la nature de la catégorie des forces productives dans le matérialisme historique"
était alors indispensable pour montrer l'inanité des constructions idéologiques prédisant au capitalisme un
"avenir radieux". Elle l'est aujourd'hui pour comprendre les convulsions du système capitaliste telles qu'elles
s'expriment en cette fin de siècle.

Gérard Bloch, patiemment, démontre que les forces productives ne se réduisent pas à un "ensemble
technologique". Elles sont les "forces productives de l'humanité, expression matérielle et intellectuelle du degré
de domination sur la nature de celle-ci de son aptitude acquise à obliger la nature à satisfaire ses besoins. Ce
ne sont, encore une fois, pas de simples ensembles techniques, elles sont à la fois le produit et l'instrument de
l'activité pratique-théorique de l'homme dans ses rapports avec la nature, activité qui est la substance, le
fondement de tout progrès de la civilisation humaine."

"La société humaine est une" ajoute Gérard Bloch, et "les forces productives sont ses forces productives... En
tant que telles, elles intègrent en elles toutes les contradictions" du mode de production capitaliste. C'est bien
pourquoi Marx et Engels ont pu écrire dans L'Idéologie allemande que la masse des forces productives créées
par la grande industrie "devient une entrave car ces forces productives connaissent dans la propriété privée un
développement qui n'est qu'unilatéral, elles deviennent pour la plupart des forces destructives".

"Être fidèle à sa patrie dans le temps" était l'une des phrases de Trotsky à laquelle Gérard Bloch aimait se
référer. Elle signifie non seulement que le militant révolutionnaire ne peut s'émanciper de la période
historique dans laquelle l'humanité est engagée ("la période des guerres et des révolutions") mais qu'il doit
agir en tenant compte du moment précis, concret de cette période.

Aussi, si l'étude de Gérard Bloch porte sur des aspects fondamentaux — et concernant donc toute la période
historique ouverte par la constitution de l'impérialisme — c'est au travers d'éléments, eux, extrêmement
datés.

La forme employée par Gérard Bloch est fréquemment celle de la polémique, cette forme d'expression
privilégiée du marxisme. Si la polémique a l'avantage d'aviver la combativité d'un texte, d'éclairer d'ironie et
d'humour de complexes démonstrations, elle a le désavantage de viser des cibles que l'histoire efface vite.

Qui se souviendrait de Dühring si Friedrich Engels n'avait pourfendu ses écrits, utilisant la polémique contre
lui pour développer la plus magistrale exposition de la théorie marxiste qui ait jamais été écrite ?

Sans vouloir comparer Gérard Bloch à Engels, c'est un fait que le nom d'Henri Weber, comme défenseur du
"révisionnisme", ne réapparaît que parce qu'il est l'objet d'une démolition en règle de son ignorance et de ses
sophismes. Ajoutons que si Gérard Bloch n'est pas Engels, Weber est encore moins Dühring. Ce dernier, lié à
la social-démocratie allemande, n'était pas sans aspects respectables. Henri Weber, chantre du marxisme à la
mode d'Ernest Mandel, de Krivine et de Bensaïd, est devenu l'adjoint de Laurent Fabius. Ainsi, il aura pour sa
part tirée toutes les conclusions pratiques de ses conceptions sur l'avenir du capitalisme...

Gérard Bloch

38
LE CROISÉ SANS VISAGE

(Première partie)
Octobre 1971

Octave BOISGONTIER

Dans le numéro de mai 1971 de la revue du « Secrétariat unifié » des révisionnistes, Quatrième Internationale,
un anonyme — le fait mérite d'être relevé, car tous les autres articles de cette revue sont signés — part en
croisade, sous le titre ailé, encore que grammaticalement boiteux : « Une "Vérité" qui ne la contient pas »,
contre les vils faussaires et calomniateurs qui sévissent sans relâche dans les colonnes de la Vérité, et
particulièrement dans l'éditorial du n° 551.
L'occasion de cette croisade, il croit la trouver dans les lignes ci-dessous qu'il extrait de cet éditorial :
« Précisons-le : nous considérons le stalinisme et son ombre portée pabliste comme des tendances réactionnaires du
mouvement ouvrier qui, comme telles, sont entièrement habilitées, dans le cadre de la démocratie ouvrière indispensable,
à développer leurs vues réactionnaires. Nous ne considérons pas, par contre, les faux ni les faussaires comme faisant
partie du mouvement ouvrier. »
Ce nouveau Bayard, s'il est sans peur, sait fort bien toutefois qu'il n'est pas sans reproche. C'est pourquoi il
omet soigneusement de dire à ses lecteurs à quel propos ces lignes étaient écrites, dans la note de la page 5
dudit éditorial. Car cette note dénonçait une nouvelle falsification dont s'était rendu coupable le spécialiste
Henri Weber, cette fois une falsification du Manifeste de l’O.C.I.
Les faits sont patents, incontestables, dûment démontrés dans la note en question, notre Bayard le sait, et
préfère parler d'autre chose.
Pas davantage ne souffle-t-il mot de la falsification caractérisée de Lénine, rappelée par la Vérité au même
endroit, et qui a valu à Henri Weber et à son complice Daniel Bensaïd leur réputation bien méritée. Nous
renvoyons une fois de plus, pour les citations correspondantes de ces Messieurs et celle de la Faillite de la II°
Internationale de Lénine qu'ils falsifient, à l'article de Gérard Bloch, paru dans Études marxistes11.
Là encore, le faux est patent, démontré, indiscutable… et indiscuté.
C'est pourquoi notre preux chevalier laisse passer cette nouvelle occasion de répondre à l'accusation portée
contre Weber et Bensaïd. Il sait fort bien qu'il n'a rien à répondre.
Rappelons seulement — car la question conserve tout son intérêt au service de quelle thèse politique Weber
et Bensaïd ont recours à la falsification de Lénine. Selon Lénine, il existe des situations objectivement
révolutionnaires, des
« Changements objectifs, indépendants de la volonté, non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de
telles ou telles classes », dont « la somme (...) s'appelle justement une situation révolutionnaire ». Lorsqu'une telle
situation existe, précise-t-il, le « devoir le plus incontestable et le plus essentiel de tous les socialistes » est « de montrer
aux masses la présence d'une situation révolutionnaire, d'en expliquer la largeur et la profondeur, de l'aider à passer à
l'action révolutionnaire et à créer des organisations conformes à la situation révolutionnaire pour travailler dans ce sens».

Pour Lénine, dans une situation objectivement révolutionnaire, il importe d'aider la classe ouvrière à bâtir le
parti révolutionnaire nécessaire à la victoire de la révolution. Pour Weber et Bensaïd, au contraire — et, nous
le verrons, pour notre Bayard et les pablo-mandéliens en général -- il n'y a de situation révolutionnaire que

11 Études marxistes, N° 1, pp. 10-11. Le passage correspondant a été reproduit dans Nouvelles Études marxistes, n" 3-4.

39
lorsqu'il « existe une force organisée capable de dénouer la crise dans le sens de la révolution ». Sinon -- et
c'était notamment le cas selon eux en mai 68, il n'y a tout au plus qu’une situation prérévolutionnaire, ce qui
les dispense naturellement « du devoir le plus incontestable et le plus essentiel de tous les socialistes ».
Cette discussion n'est, d'ailleurs, pas nouvelle. En 1946, la tendance de droite de la section française de la IV°
Internationale, le P.C.I. soutenant qu'il n'y avait pas de situation révolutionnaire sans parti révolutionnaire, se
vit objecter par le Secrétariat international, composé notamment de Mandel et Frank, la définition qu'avait
donnée Lénine d'une situation objectivement révolutionnaire et des tâches qui en découlent pour les
marxistes. Comme, vingt-deux ans plus tard, Weber, Bensaïd et consorts, la droite du P.C.I. cherchait alors à
s'adapter à l'appareil contre-révolutionnaire du stalinisme plutôt que d'axer sa politique sur les
caractéristiques fondamentales de la crise révolutionnaire du capitalisme à l'issue de la seconde guerre
impérialiste.
À la différence de ces derniers, toutefois, elle n'estima pas nécessaire de falsifier Lénine pour appuyer ses
positions. On n'arrête pas le progrès... C'est d'ailleurs ce qu'ont compris les valeureux délégués au 2° congrès
de la « Ligue communiste », en réélisant Weber et Bensaïd au Bureau politique de cette organisation.
« Même s'il convient aux militants de la Ligue communiste d'avoir parmi leurs dirigeants un faussaire patenté,
ce n'est pas seulement leur affaire... », écrivait la Vérité dans la phrase qui suit la citation que fait Bayard.
Voilà un homme qui sait arrêter ses citations à point nommé !
UNE CROISADE QUI COMMENCE MAL...
Et qui sait commencer dignement sa croisade :
« Passons sur "l'ombre portée pabliste du stalinisme" qui, dans le langage hermétique des lambertistes, désigne la IV°
Internationale. De la part de gens qui (...), placés devant le choix entre le candidat stalinien partisan du Front populaire
et de la "démocratie avancée" et le candidat trotskyste Krivine qui défendait le programme de la révolution socialiste et
de la dictature du prolétariat, se prononcèrent vaillamment pour le stalinien contre le trotskyste, ces mots semblent un
tantinet comique. Mais on sait que les lambertistes ne brillent pas par le sens de l'humour, sauf celui de l'humour
involontaire. »
Notre position sur les élections présidentielles de juin 1969 est connue.
En accord avec les aspirations profondes des travailleurs, qui saluaient la chute de De Gaulle comme une
victoire de leur unité, nous avons combattu pour une candidature ouvrière unique, ouvrant la perspective du
gouvernement des organisations ouvrières unies, et nous avons invité le candidat du P.S., Defferre, et celui du
P.C.F., Duclos, à répondre aux aspirations des masses en se mettant d'accord pour cette candidature unique.
Et, devant leur refus, nous avons constaté que les travailleurs n'avaient devant eux que deux candidatures de
division (qui préparaient d'ailleurs l'élimination de la classe ouvrière au second tour, où restèrent seulement
candidats Pompidou et Poher).
Dans cette situation, la participation de Rocard et de Krivine à ce que ce dernier appelait « la farce électorale»
ne signifiait que deux candidatures supplémentaires de division12 .
Mais où et quand avons-nous choisi entre Duclos et Defferre ? Où et quand avons-nous appelé à voter Duclos?
Jamais et notre preux sans visage le sait fort bien.
Aussi atrophié que soit notre sens de l'humour par notre « lambertisme », nous ne pouvons manquer de
trouver d'un humour incontestable (encore qu'involontaire) le spectacle de ce croisé qui, incapable de réfuter
les accusations précises de falsification que nous portons contre ses amis et se proposant, à défaut, de nous
renvoyer la balle, s'empresse, avant même d'avoir commencé, de commettre un faux supplémentaire — et de
taille ; de fer, pardon. Le plus drôle est que, s'il nous accuse d'avoir choisi Duclos, c'est que lui, en pareil cas,

12 Voir pour plus de détails Stéphane Just, Défense du trotskysme, (II), éditions S.E.L.I.O., pp. 240-243.

40
l'aurait fait. On sait, en effet, que, pour ces Messieurs, les staliniens sont des traîtres, bien sûr, mais quand
même pas si traîtres que les réformistes !
C'est d'ailleurs précisément ce que vient de faire l'organisation belge de Mandel pour les élections législatives
qui vont se dérouler dans ce pays au mois d'octobre. Citons l'éditorial du n° 41 du 8 octobre 1971, de la
Gauche:
« La situation est, à cet égard, très claire : tout travailleur conscient, tout militant marxiste-révolutionnaire doit se prononcer
pour les candidats se réclamant de la classe ouvrière. Leur suffrage doit établir une ligne de démarcation entre les forces
bourgeoises et celles des travailleurs. Dans ces conditions, on ne peut soutenir les listes de candidats social-démocrate, car
l’orientation néocapitaliste13 de ce parti l'entraîne délibérément à s'intégrer à l'appareil de l'État bourgeois et à une
collaboration organique avec le patronat et les grands commis de l'Administration par le biais des « concertations » et de
« partenaires sociaux ».
Ce n'est pas parce que le P.S.B. est réformiste que nous lui refusons nos suffrages. C'est parce qu'il N'ENTEND Même
PLUS RÉFORMER LE SYSTÈME CAPITALISTE. L'orientation vers un « socialisme gestionnaire » n'hésitant plus à
envisager la liquidation des conquêtes ouvrières — ce n'est pas par hasard que Simonet « conseille » les capitalistes de la
M.B.L.E. après avoir prêté ses services à son Conseil d'administration —marque un tournant historique dans l'évolution de
la social-démocratie entrée désormais en dégénérescence par rapport à son passé réformiste.
Cela étant, nous appellerons résolument à voter aux élections prochaines pour les listes du P.C.B. Cela, malgré l'orientation
néo-réformiste du P.C. et malgré ses relents staliniens, malgré son incapacité à saisir le sens des luttes de notre époque,
caractérisées par l'irruption sur la scène politique des nouvelles avant-gardes jeunes et ouvrières. Voter communiste parce
qu'en dépit des déficiences du P.C. et l'insuffisance prévisible de son programme électoral, c'est le seul moyen, dans les
circonstances présentes, de se prononcer sans équivoque pour une ligne de classe, pour le Travail, contre le Capital. »
C'est en effet très clair. La bureaucratie réformiste est définitivement passée du côté de l'ordre bourgeois en
1914, la bureaucratie stalinienne en 1933. L'attitude des marxistes à l'égard des partis « socialistes » et
« communistes » se fonde, d'une part, sur ce fait, d'autre part, sur ce que les travailleurs n'ont pas encore,
dans leur masse, tiré les conséquences de cette trahison, et qu'ils continuent à charger ces partis de leurs
aspirations. C'est ce qui fonde la stratégie léniniste du mot d'ordre de la rupture de la coalition avec la
bourgeoisie, du Front unique de classe, du gouvernement ouvrier et paysan. Là où les marxistes n'estiment
pas possible ou pas opportun de présenter un candidat révolutionnaire, ils disent donc aux travailleurs, non
pas :
« Votez pour le P.C., il est moins mauvais que les autres »,
Mais :
« Puisque vous, ouvriers, croyez — à tort —que ce parti ou celui-là sont susceptibles de réaliser vos aspirations, votez
pour la liste ouvrière de votre choix et exigez que les dirigeants rompent avec la bourgeoisie et s'unissent pour combattre
le capitalisme. »
Depuis 1914, la social-démocratie parle de réformes et sait parfaitement qu'elle n'en réalisera aucune. Il n'y a
donc là rien de nouveau pour le P.S.B. Rien de nouveau non plus dans le fait que ses dirigeants collaborent
étroitement avec la bourgeoisie au sein d'organismes étatiques créés à cet effet (comme, en France, ceux de
la C.G.T. et du P.C.F. au sein du Conseil économique et social, par exemple).
Non, ce que nous dit l'organe de Mandel, c'est autre chose. Il nous dit que le Parti socialiste belge, organisation
de masse dans laquelle se reconnaît la très grande majorité des travailleurs de Belgique, a cessé d'être une
organisation ouvrière dont la direction bourgeoise collabore étroitement avec la bourgeoisie belge pour
devenir un parti bourgeois, simple appendice de l'appareil d'État de l'impérialisme belge. Et la classe ouvrière
belge a subi une pareille défaite historique à froid — c'est le terme même qu'emploie la Gauche, et il serait
justifié en l'occurrence – sans combat, sans s’en apercevoir en quelque sorte !

13 La Gauche ne semble pas être informée de la fin du néo-capitalisme annoncée dans Rouge

41
Ce n'est pas tout. L'appareil bureaucratique qui contrôle le P.S. belge contrôle également la F.G.T.B., la seule
centrale syndicale de Belgique qui mérite le nom d'organisation ouvrière 14. Il n'y a, en Belgique, aucune
autonomie des syndicats, même formelle. Donc, si le P.S.B. est un parti bourgeois, un simple appendice de
l'appareil de l'État belge, il en est de même de la F.G.T.B.
Celle-ci est une centrale jaune, de même nature que les syndicats fascistes ou ceux créés en France par la
Charte du travail de Pétain. Les ouvriers belges ont donc pour tâche de détruire la F.G.T.B. (comme les ouvriers
espagnols, les syndicats franquistes) pour reconstituer leurs syndicats de classe !
Quant au P.C.B., cet avorton qui n'a jamais conquis qu'une faible minorité des travailleurs belges, et qui, au
surplus, est en crise et en perte de vitesse depuis l'occupation de la Tchécoslovaquie (le président du P.C.B.
avait promis que, si la répression se développait en Tchécoslovaquie, il la condamnerait publiquement -- il s'est
tu, comme son collègue Marchais), ce n'est pas, aux yeux de la Gauche, un parti stalinien, tout au plus il a des
« relents » de stalinisme. Il n’est pas « passé définitivement du côté de l'ordre bourgeois » (Trotsky), il a
seulement des « déficiences », un programme électoral « insuffisant » (mais qui va donc dans la bonne
direction, s'il ne va pas assez loin). Voter pour lui (sans appeler les électeurs à exiger qu'il rompe avec la
bourgeoisie), c'est « se prononcer sans équivoque pour une ligne de classe » ...
Si l'organe d'Ernest Mandel était conséquent, il ajouterait : ce parti, qui n'est plus stalinien, est devenu un
« parti centriste en évolution vers la gauche » ; il appartient aux révolutionnaires de rejoindre ses rangs pour
l'aider à surmonter ses « déficiences » et ses « insuffisances »... Mais Mandel n'a pas la moindre intention ni
n'éprouve la moindre nécessité d'être conséquent, bien au contraire. La disparition de l'U.G.S. et de la J.G.S.,
organisations issues, sous la houlette de Mandel, de la social-démocratie, et la fondation de la « Ligue
révolutionnaire des travailleurs, section belge de la IV' Internationale » prennent ainsi tout leur sens. L'appareil
stalinien en perte de vitesse avait besoin d'aide. Et Mandel était là, tout disposé...
LES MANDELO-PABLISTES ET LA POSSIBILITE DE LA REVOLUTION EN EUROPE
Et maintenant, examinons nos crimes.
Il parait, d'abord, que c'est une infâme calomnie d'avoir écrit que les théoriciens de la croissance rapide des
forces productives sous le néo-capitalisme, tel Mandel, prétendaient conclure de leurs théories à
« l’impossibilité de la révolution socialiste en Europe » - et traité Mandel d’anti-trotskyste par-dessus le
marché !
Nous nous étions pourtant bien gardés de mettre ces huit mots entre guillemets. Nous savons fort bien qu'on
ne prend pas Mandel sans vert, et qu'il ne faut pas compter sur lui pour appeler un chat un chat. Il a toujours
tout écrit, et le contraire. Il fallait avoir la naïveté de certains de ses disciples pour conclure, au printemps
1968, que, le prolétariat étant embourgeoisé, il n'y avait plus autre chose à faire en France qu'à dresser un
mur de haine contre l'impérialisme américain à propos de la guerre du Vietnam. Et, si le croisé accumule les
citations destinées à établir notre infamie, il manque pourtant quelques pages à son anthologie, quelques
fleurons à la couronne de honte qu'il nous tresse.
Ainsi ces cours faits par Mandel en avril 1965 et mai 1967, et réédités sous le titre De la bureaucratie, ou il
était établi qu'aujourd'hui il n'y a plus d'aristocratie ouvrière dans les pays impérialistes, car c'est le prolétariat
tout entier qui y constitue l'aristocratie ouvrière :
« Nous pouvons constater que la véritable "aristocratie ouvrière" n'est plus constituée par certaines couches du prolétariat
des pays impérialistes par rapport à celui des pays coloniaux et semi-coloniaux : le rapport des salaires entre un ouvrier
noir d'Afrique du Sud et un ouvrier anglais varie de un à dix. Entre deux ouvriers anglais, ce rapport varie de un à deux

14 Même si la Gauche considère comme telle la centrale chrétienne, et ne cache pas sa tendresse particulière pour elle...

42
et demi au maximum... Cela est certainement plus important que la corruption de certaines couches du prolétariat dans
un pays impérialiste, ce dernier point demeurant marginal»15 .

Quoi d'étonnant, dès lors, si la récente résolution du comité central de « la Ligue Communiste » rejette sur
« la docilité des classes ouvrières aux organisations brisés par le fascisme et la guerre », et non sur les appareils
contre-révolutionnaires du stalinisme et du réformisme (puisque tout le prolétariat européen appartient à
l'aristocratie ouvrière, les appareils expriment donc les intérêts de tout ce prolétariat embourgeoisé), la
responsabilité du replâtrage du capitalisme en Europe de l'Ouest après la seconde guerre mondiale ? Quoi
d'étonnant si la majorité de cette même « Ligue » estime qu'en France « spontanément la classe ouvrière est
stalinienne » ? 16.
Est-ce « falsifier » que de conclure que, pour les auteurs de ces « théories », la révolution était, dans ces
conditions, impossible en Europe ?
Eux-mêmes l'ont d'ailleurs fait, expressément. Ne lit-on pas dans les thèses sur la Nouvelle Montée de la
révolution mondiale, adoptées par le « 9° congrès mondial » des mandélo-pablistes (Quatrième Internationale,
mai 1969, p. 14) :
« Objectivement, les conséquences économiques et financières de la guerre du Vietnam ont accentué la crise du dollar,
accru les tensions dans le système monétaire international et aggravé les contradictions inter-impérialistes, épongeant
ainsi les réserves avec lesquelles la bourgeoisie internationale aurait pu atténuer les effets de la récession 1966-1967.
Sous le poids de tous ces facteurs économiques, la bourgeoisie a été au contraire obligée de mener pratiquement dans tous
les pays impérialistes une politique d'attaques contre le niveau de vie et contre un certain nombre de situations considérées
comme des droits acquis par les travailleurs (notamment contre le plein emploi et les avantages extra-conventionnels).
Cela à son tour a stimulé une reprise de la lutte de classe des secteurs échappant le plus au contrôle de la bureaucratie
syndicale et ébranlé le climat de stabilité sociale relative, qui avait existé dans la plupart des pays impérialistes pendant
la période précédente.
C'est en définitive cette exacerbation des contradictions sociales au sein même de la société impérialiste --- stimulée par
les effets objectifs et subjectifs de l'échec de la contre-offensive impérialiste contre la révolution coloniale --- QUI
EXPLIQUE LA POSSIBILITÉ OBJECTIVE DE LA NOUVELLE MONTÉE RÉVOLUTIONNAIRE. EN EUROPE
OECIDENTALE » (souligné par nous).
Passons sur cette « théorie » qui fait de la guerre du Vietnam non seulement le centre, l'épicentre, le
métacentre, le barycentre, le cœur de la révolution mondiale, mais la cause exclusive de l'aggravation de la
crise de l'impérialisme, grâce à laquelle la révolution redevient possible en Europe. On sait que la classe
ouvrière européenne n'existe guère, comme force historique spécifique, pour ces Messieurs. Mais, si c'est
« cette exacerbation des contradictions sociales » qui a rendu objectivement possible « la nouvelle montée
révolutionnaire ». alors est-ce vraiment calomnier, falsifier, etc., que d'en déduire qu'avant cette exacerbation,
donc lors de « l'apogée du néo-capitalisme » (située, on le sait, par Mandel en 196417 ), « la nouvelle montée
révolutionnaire », donc la révolution, était objectivement impossible en Europe, aux yeux des mandeliens
s'entend, Mandel eut-il écrit cent fois le contraire ?
L'anthologie de citations mandéliennes que compose le croisé pour démontrer notre infamie ne contient pas,
avons-nous dit, ces extraits que nous venons de reproduire, bien sûr. Mais l'anthologie elle-même démontre
toute autre chose que ce que prétend son auteur. N'en prenons qu'un exemple (n'importe lequel des textes
qu'il cite conduirait aux mêmes conclusions), celui d'une résolution du « congrès mondial de réunification »
(1963), où l'on peut lire :
« Le mécanisme au travers duquel des situations prérévolutionnaires ET MÊME révolutionnaires PEUVENT surgir dans
le cadre des économies capitalistes relativement stabilisées des pays impérialistes occidentaux peut être brièvement exposé

15 Cité dans Défense du trotskysme (II), éditions pp. 61-65.


16 Cahiers rouges. N° 6.7, p. 12. Cité dans Défense du trotskysme (II), éditions SELIO. P.66.
17 Voir Stéphane Just, Défense du trotskysme (I), la Vérité n° 530-531, pp. 176-177.

43
comme suit. (...) La classe capitaliste cherchera PÉRIODIQUEMENT à améliorer ses positions dans la lutte concurrentielle
par une diminution du taux d'accroissement des salaires réels, par un blocage des salaires, ou MÊME en tentant de diminuer
les salaires réels dans les pays impérialistes où les ouvriers jouissent des salaires relativement les plus élevés. La riposte
du prolétariat à ces attaques PEUT mener à de grandes luttes qui tendront à s'orienter vers des situations prérévolutionnaires
ET MÊME révolutionnaires, À CONDITION QUE la classe ouvrière ou au moins UNE GRANDE: AVANT-GARDE ait
suffisamment de confiance en soi pour mettre en avant la solution socialiste face à la voie capitaliste de direction de
l'économie et du pays.» 18.

Et la phrase suivante, que le croisé ne reproduit pas, précise :


« À son tour, cela DÉPEND ESSENTIELLEMENT de l'activité et de l'influence d'une GRANDE AILE GAUCHE dans le
mouvement ouvrier qui ÉDUQUE L'AVANT-GARDE dans la nécessité de lutter pour cette solution socialiste et qui, à
travers une série de luttes partielles victorieuses, construise cette confiance en soi et UN APPAREIL capable de mener
cette lutte révolutionnaire » 19.

Donc :
1° Si une certaine « condition » n'est pas réalisée, il n'y aura pas de situation révolutionnaire ni même de
situation prérévolutionnaire — à plus forte raison la révolution sera impossible.
2° Le Programme de la IV° Internationale précise que l'histoire pose effectivement une « condition », non à
l'apparition de situations « prérévolutionnaires » ou « révolutionnaires », mais à la victoire de la révolution
mondiale : la solution de la crise de la direction révolutionnaire, à laquelle se réduit la crise historique de
l'humanité. Cette condition, c'est aux marxistes révolutionnaires organisés sur la base de ce Programme
que l'histoire demande de la remplir ; cette tâche, c'est à eux qu'il appartient de l'assumer. La crise
historique du capitalisme, indépendamment même des marxistes ou de qui que ce soit, engendre, a
engendré, et engendrera des situations non seulement « prérévolutionnaires », mais révolutionnaires, où
la classe ouvrière, dans son mouvement historique, engagera la lutte pour le pouvoir et constituera même,
sous les formes les plus diverses, des organismes de double pouvoir (comme, par exemple, le soviet d'Irbid
lors de la guerre civile jordanienne, en 1970). Pour franchir le pas qui conduit du double pouvoir à la
dictature du prolétariat et à la victoire finale du socialisme, il faut, par contre, un parti à la tête des masses.
Seuls les trotskystes peuvent le construire ; s'ils ne le font pas, personne ne le fera à leur place, et
l'humanité sombrera dans la barbarie. Et ils ne peuvent naturellement l'accomplir qu'au travers de la lutte
des classes, du mouvement historique qui pousse la classe ouvrière à engager le combat pour le pouvoir.
Car « le parti révolutionnaire n'est pas une entité indépendante de la lutte des classes, de l'organisation du
prolétariat comme classe, dans toutes ses déterminations »20 . Tout cela est l'ABC... pour des marxistes.
3° Pour les mandélo-pablistes, au contraire, c'est de la classe ouvrière, à charge pour elle de se donner une
« grande avant-garde », que l'histoire exige qu'elle remplisse une condition — sans quoi il n'y aura
évidemment pas de révolution victorieuse sans doute, puisqu'il n'y aura même pas de situation
révolutionnaire, même pas de situation prérévolutionnaire. L'accomplissement de cette tâche dépend, il
est vrai, de « l'influence d'une grande aile gauche » à laquelle il appartient « d'éduquer l'avant-garde » en
construisant, non pas, certes, une organisation, une force politique organisée, mais... la « confiance » et un
appareil. On sait du reste ce que voulaient dire naguère ces formules plutôt sibyllines : la « grande avant-
garde», c'était Mandel et Weber embrassant Cohn-Bendit le 9 mai 1968 ; la « grande aile gauche », c'était
la puissante organisation qui sortirait de « l'unité des révolutionnaires » : Lutte ouvrière, Rouge, divers
courants maoïstes, voire le P.S.U.21 .

18 C'est nous qui mettons les majuscules.


19 C'est nous qui mettons les majuscules.
20 Voir Stéphane Just, Défense du trotskysme (II), éditions S.E.L.I.O., p. 278. Pour plus de précisions sur cette question, voir ce même
livre, pp. 273-281.
21 Pour les précisions et références utiles, voir le même livre, pp. 257 et suivantes.

44
Comme, en 1969, les bulles de savon de Mai avaient commencé à crever, le « 9e congrès mondial » est
naturellement plus vague que ne l'étaient Weber et Cohn-Bendit, dans leur livre justement célèbre sur la
nature exacte de ces entités : la « grande avant-garde » et « la grande aile gauche ». Il est clair cependant que
la condition posée à la classe ouvrière par Mandel et son groupe n'étant manifestement pas remplie à leurs
propres yeux, il faut bien conclure que, de leur propre aveu, la révolution (et même une situation
révolutionnaire, au moins prérévolutionnaire !) est, encore actuellement, impossible en Europe. Et c'est la
faute de la classe ouvrière, les « marxistes révolutionnaires » de leur sorte n’ont aucune responsabilité dans
cette affaire. Ce n'est pas les calomnier ni falsifier leurs propres écrits que d'en tirer les conséquences qu'ils
impliquent. À moins que le pire diffamateur de Mandel ne soit Mandel lui-même.
Ailleurs, bien sûr, hors d'Europe, au Vietnam, à Cuba, la e grande avant-garde », la « grande aile gauche »
existent, donc la révolution est possible, elle peut vaincre : avec Castro, le F.N.L., etc. !

DEUX REFERENCES HISTORIQUES


Passons rapidement sur un autre de nos crimes : le « faux manifeste » qui consiste à avoir accusé Mandel
d'ignorer « comme un élément négligeable le rôle titanesque nouveau du militarisme ». Le croisé nous
pourfend, cite un extrait de Mandel parlant du militarisme, et se fait fort d'en produire « une dizaine d'autres
». Nous lui en donnons acte. Mandel « parle » de l'économie d'armement et du militarisme : parfois comme
le facteur fondamental de l'inflation, parfois comme un facteur parmi d'autres, jamais comme l'expression
cruciale de la putréfaction du capitalisme, de la transformation croissante du capital productif en capital fictif
et des forces productives en forces destructives.
Dans un autre article de ce numéro de la Vérité, nous donnons cinq exemples de positions affirmées par
Mandel sur cette question, deux à deux contradictoires. Nous y renvoyons le lecteur22 . Il arrive d'ailleurs aussi
que les mandéliens passent entièrement sous silence militarisme et économie d'armement, comme la
résolution du comité central de la « Ligue communiste » datée du 6 septembre 1971.
Passons aussi sur diverses gentillesses. Ainsi nous apprenons ceci :
(...) En mimant la politique des staliniens, les sectateurs de Just et de Lambert en sont amenés fatalement à
mimer aussi leur méthode... »
Etc.
Nous avons démontré :
1° Que les prétendus faux que nous reproche le croisé sans visage se résument à montrer telle qu'elle est la
politique de Mandel et des siens ;
2° Que, pour cela, ils commettent des faux très réels, dont nous avons exposé avec précision, quelques
exemples, a quoi ils ne tentent même pas de répondre. Il est plus facile de nous traiter de staliniens.
Ce n'est pourtant pas nous qui avons confié à la bureaucratie du Kremlin le soin d'accomplir la mission
historique du prolétariat comme l'ont fait Pablo, mais aussi Mandel et Frank, en 1951, ni porté aux nues
l'honorable Gomulka, ni pris la défense de la direction de la C.G.T. contre les critiques trotskystes en 1953,
ni... Suffit. La liste serait trop longue et a été faite.
Plus intéressant est le passage suivant, où le croisé, qui a ses moments d'indulgence, ne nous accuse pas de
faux, mais seulement « d'erreur, même comique » :
« En vain leur expliquera-t-on I’.ABC [on admirera l'abnégation du croisé, tout dévoué à une triche qu'il sait vaine ! : il n'y
a aucun lien mécanique entre un déclin des forces productives et la possibilité d'une révolution sociale ; ni la grande

22 Voir dans ce présent numéro l'article Gloses marginales à un joyau injustement méconnu d'un illustre auteur.

45
révolution française ni la révolution russe d'Octobre n'ont été précédées par des périodes historiques marquées d'un déclin
des forces productives ; ce qui rend possible une période de révolution sociale, c'est le conflit entre le développement des
forces productives et les rapports de production existants. Lorsque Marx écrit « qu’une formation sociale ne disparaît jamais
avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir", il s'agit exactement de la
même chose. »
Relevons d'abord que Trotsky, dans l'interprétation de la thèse de Marx que reproduit notre croisé, n'est pas
tout à fait du même avis. Dans son rapport sur le 3° congrès mondial de l'Internationale communiste devant
les communistes de Moscou, en août 1921, il prend pour point de départ précisément cette thèse de Marx.
Georges Mazet dans son article sur la crise paraissant dans ce même numéro de la Vérité, a cité d'assez longs
passages de ce rapport 23. Ajoutons-y seulement cette phrase, commentaire de la thèse de Marx que Trotsky
vient de citer :
« Marx dit qu'un régime social doit disparaître, lorsque les forces de production (la technique, le pouvoir de l'homme sur
les forces naturelles) ne peuvent plus se développer dans le cadre de ce régime. »
Sans doute Trotsky, lui non plus, ne comprend-il pas l'ABC des idées de Marx...
Quant aux références du preux chevalier à la révolution d'Octobre et à la révolution française, la répugnance
marquée qu'il manifeste à mordre aux fruits de l'arbre de la science leur mérite une place d'honneur dans le
sottisier mandélo-pabliste.
Prenons d'abord les prémisses de la révolution d'Octobre. Trotsky, dans sort Histoire de la révolution russe,
décrit longuement les destructions effroyables subies par la Russie pendant les trois années de guerre
impérialiste :
« D'immenses territoires furent dévastés par la violence. »
Il parle de « cinq millions et demi de victimes, morts, blessés et prisonniers ».
Il écrit encore :
« L'armée russe, au cours de la guerre, éprouva plus de pertes que n'importe quelle armée engagée dans le massacre ; elle
eut environ 2 500.000 tués, soit 40 % des pertes de toutes les armées de l'Entente. »
Mais peut-être notre auteur considère-t-il que la notion de forces productives est valable seulement en temps
de paix ? et qu'on ne peut considérer une guerre impérialiste mondiale comme une « époque historique de
déclin des forces productives » ? ou encore que c'est par un pur hasard que la révolution d'Octobre est advenue
après trois ans et trois mois de guerre impérialiste ?
N'écrit-il pas :
« L'erreur, même comique, est compatible avec la démocratie ouvrière » ?
Plaidoyer pro domo sua ?
La référence à la grande révolution française n'est pas moins extravagante. Au début du XVI° siècle, la France
était en tête de l'Europe pour son développement économique. L'Angleterre, au contraire, appauvrie par les
destructions effroyables de la guerre des Deux Roses, ne commença à se relever qu'à la fin du siècle. La rupture
avec Rome, la réforme royale de l'Église anglicane, puis la révolution de 1648 allait lui permettre de prendre
la tête, tandis que la contre-réforme catholique triomphant sur le continent paralysait le développement de
celui-ci. La guerre de Trente Ans rejeta l'Allemagne de deux siècles en arrière, cependant qu'en France le règne
tyrannique de Louis XIV, le « grand siècle » de l'histoire littéraire officielle, se solda par une régression générale
et une misère effroyable pour le peuple. Un relèvement lent et inégal pendant la première moitié du XVIII°
siècle fit place, durant la seconde moitié de celui-ci, à une phase de stagnation ou de progrès à peine sensibles,

23 Voir dans le présent numéro l'article « Crise monétaire » et marche à la crise économique mondiale, p. 91

46
puis de crises aiguës à la veille de la révolution. Citons par exemple l'ouvrage d'André Philip, Histoire des faits
économiques et sociaux :
« Les manufactures prirent un certain essor sous Colbert, mais déclinèrent assez rapidement ; car, tant que l'on se contentait
de réunir des ouvriers dans un même atelier sans modifier la technique, même en baissant les salaires, en allongeant la
journée de travail, en recevant des subventions, l'opération, le plus souvent, n'était pas encore rentable. On éprouve du reste
des difficultés à trouver des entrepreneurs pour ces manufactures nouvelles, et ceux qui réussissent dans une manufacture
à gagner de l'argent recommencent, comme après la poussée du XI° et du XII° siècle, à l'employer dans des opérations
financières pour le compte du roi, ou dans l'achat de charges ou de terres pour devenir nobles. La bourgeoisie de la seconde
génération capitaliste s'intègre de nouveau dans le cadre aristocratique (..)
Les manufactures créées par Colbert n'ont en fait vécu que de l'État, de ses subventions, de l'exemption des règles
corporatives ; dès que l'aide du gouvernement cesse ou se restreint, elles déclinent. D'ailleurs, la prospérité passagère qui
avait été le résultat de l'intervention économique du colbertisme va être détruite par les guerres de la fin du règne de Louis
XIV, par les dépenses de luxe de la cour de Versailles et surtout par la révocation de l'édit de Nantes...
En France, les dernières années du règne de Louis XIV sont des années de famine, d'épidémies, de vagabondage. Il reste
une richesse, mais elle n'est que financière. La tentative de Colbert d'attirer le capital vers la manufacture a finalement
échoué. En Grande-Bretagne, au contraire, sur la base de l'industrie domestique et des marchands, des capitaux
s'accumulent lentement et préparent les conditions par lesquelles s'exprimera la troisième poussée capitaliste, celle de la
fin du XVII° siècle, celle qui réussira et aboutira à la révolution industrielle »24.

Et, pour le XVIII° siècle :


« Le commerce extérieur représentait pour la France, de 1751 à 1755, 25 % du produit national brut, ce qui est une forte
proportion pour l'époque ; il devait diminuer massivement après 1755, et remonter légèrement à partir de 1783 » 25.

Enfin, si
« juste avant la révolution, de 1779 à 1789, le taux de croissance semble être, pour l'agriculture, de 0,54 % par an et, pour
les manufactures et les métiers, de 1,9 % 26, « la dette de l'État passait, de 1721 à 1789, de 1.700 à 4.500 millions de
livres »27 .
(..)
« Depuis près de quarante ans le salaire ouvrier n'avait cessé de se détériorer ; (...) de 1726 à 1785, le coût de la vie s'est
accru de 64 % ; les salaires de 26 % seulement ; une partie croissante de la population vit de mendicité, de contrebande et
de brigandage.
En 1788, la situation est particulièrement mauvaise ; c'est une année de sécheresse, de grêle, donc de mauvaises récoltes;
avec les mauvaises récoltes, on craint la famine ; les paysans se révoltent pour empêcher le transport des grains d'une région
à l'autre (..) En 1789, le blé vient à manquer et l'hiver est très froid. Ce sont en fait des difficultés financières d'un côté, les
mauvaises récoltes et le menace de famine de l'autre, qui vont susciter la Révolution »28 .

Mais peut-être notre preux et pieux chevalier a-t-il des préventions contre le protestant Philip ? Qu'il écoute
alors ces extraits du tome V (le XVIII° siècle) de l'Histoire générale des civilisations (P.U.F.), rédigée par Rolant
Mousnier et Ernest Labrousse :
« Le machinisme et les autres procédés techniques donnèrent au Royaume-Uni une supériorité énorme sur les autres nations
à la fin du XVIII° siècle» 29.

24 0. c., pp. 29-30.


25 0, c., p. 82.
26 0. c., p. 83.
27 0. c., p. 88.
28 0. c. pp. 89-90.
29 O. c., p. 129.

47
« Sur le continent, les progrès furent plus lents, en général, par défaut des capitaux que le grand commerce maritime était
seul à procurer» 30.
« L'État, pour ses finances mal organisées, drainait une grande partie des capitaux disponibles. Ainsi l'industrie française
ne put-elle pas se passer du concours direct de l'État, et les progrès furent plus lents qu'en Angleterre (..) C'est seulement
sous l'Empire que le machinisme se développa »31.
Et, après avoir rappelé la croissance de la population qui marqua en France le second quart du XVIII° siècle :
« Cette "prospérité" du XVIII° siècle nous appareil donc comme une prospérité de classe, n'intéressant que les zones
supérieures de la société.
Elle s'interrompt vers les débuts du règne de Louis XVI. Jamais, au reste, elle n'avait eu un caractère régulier et continu.
(...) De la dernière crise en date, celle de 1770, (...) l'économie française ne s'était encore pas complètement remise. Un
temps anormal de dépression commence à partir de 1776-1777, s'aggrave durant la guerre d'Amérique, persiste dans une
large mesure après (...) Ce n'est pas à proprement parler une crise aiguë et générale, à la manière des crises cycliques, mais
une sorte de langueur persistante. La crise cyclique de 1789 survient ainsi dans une économie déjà minée. Cette crise de la
fin présente les symptômes classiques de l'époque : crise de sous-production agricole au cours du premier temps, elle
dégénère très vite en crise de sous-consommation industrielle, accumulant les catastrophes sociales, etc. »32 .

Notre Bayard n'a décidément pas de chance avec l'histoire.


En aura-t-il davantage avec Marx ?
Il s'agit de savoir si, comme l'affirmait l'éditorial de la Vérité n° 551 en citant un passage du, manuscrit rédigé
par Marx en 1857 et connu sous le nom de Grundrisse, celui-ci a, dès 1857, formulé un pronostic en découvrant
la tendance du capitalisme à l'effondrement ou si, comme le soutient le mandélien croisé, faisant preuve d'une
belle humilité (« s'attaquer à Mandel, passe encore. Mais s'attaquer à Marx... »), Marx n'a rien dit de tel et
s'est contenté d'analyser les crises de surproduction du XIXe siècle, qui n'empêchaient pas, en moyenne, les
forces productives de croître. Subsidiairement, il s'agit encore de savoir comment le marxisme définit les
forces productives et en particulier s'il y a pour lui identité entre accumulation du capital et croissance des
forces productives, comme le soutient, contre nous, le croisé sans visage.
C'est ce que nous examinerons dans la deuxième partie de cet article.

(À suivre.)

30 0. c. p. 132.
31 0. c., pp. 133-134.
32 O. c., pp. 357-358.

48
LE CROISÉ SANS VISAGE

(Deuxième partie)

Octave BOISGONTIER

LE PRONOSTIC HISTORIQUE DE MARX

LA QUESTION DES FORCES PRODUCTIVES


Un preux chevalier à la visière baissée, indigné de découvrir un véritable Himalaya de faux dans les pages
de la Vérité, est parti en croisade contre ces infamies dans celles de Quatrième Internationale 33. Nous
avons commencé, dans la première partie de cet article 34, à examiner les divers arguments de ce Croisé
anonyme. Pour contingents, voire incohérents qu'ils puissent paraître, ils vérifient cependant la
dialectique hégélienne du hasard et de la nécessité, ils ont un motif, un fondement, ou plus exactement
un but. Tous tournent autour de la cible que vise essentiellement le Croisé dans sa conclusion ; il s'agit de
savoir si Marx a ou non formulé un pronostic concernant l'avenir du capitalisme, s'il existe ou non, chez
Marx, une théorie de la tendance à l'effondrement du capitalisme. C'est ce que la Vérité avait affirmé dans
son numéro 551 (mars 1971). Constatant que s'accumulaient les signes d'une « crise majeure de
l'économie mondiale », elle croyait pouvoir affirmer que le pronostic historique énoncé par Marx,
notamment en 1857, dans le premier manuscrit d'ensemble du Capital35, continuait ainsi à s'accomplir
sous nos yeux. C'est en effet dans ce texte que, pour la première fois, ce pronostic, déjà énoncé par Engels
et lui, sous sa forme la plus générale, socio-historique, au début de l'élaboration du matérialisme
historique, en 1845, se trouve reformulé, grâce aux progrès réalisés par Marx dans son analyse du
capitalisme, cette fois dans les termes concrets des lois de l'économie, de la loi de la tendance à la baisse
du taux de profit.
Nous remettrons plus loin sous les yeux de nos lecteurs le texte de Marx en question. Il importe d'abord
de montrer encore une fois que ce qui est en cause, c'est une question fondamentale, la plus fondamentale
qui soit pour les marxistes : celle de la nécessité historique du socialisme. Il s'agit de le faire
apparaître, de le dégager, à travers et malgré le cours inévitablement sinueux, apparemment chaotique,
anecdotique, que prend, et ne peut pas ne pas prendre, la polémique du marxisme contre le
révisionnisme, tout particulièrement lorsqu'il s'agit de la littérature du « Secrétariat unifié » : car la façon
dont opère le révisionnisme consiste (et ne peut pas ne pas consister) à dissimuler, à noyer la question
fondamentale, l'objet véritable du litige dans un amas hétéroclite de considérations diverses, substituant
ainsi à la méthode dialectique de Marx la méthode la plus en vogue chez les historiens bourgeois et petits-
bourgeois d'aujourd'hui, celle de la multiplicité des facteurs. Pour débusquer le révisionnisme, il est donc
indispensable de le suivre dans tous ses détours, dans toutes ses manœuvres, ses sinuosités, ses
diversions. Si lassant que cela puisse parfois apparaître au lecteur, il n'est pas pour nous d'autre voie
possible pour dissiper les nuées bariolées, le chatoiement kaléidoscopique de l'argumentation d'un Man-
del, pour percevoir, derrière la vertigineuse rotation de cette multicolore roue des apparences, la
question décisive qui est en jeu. Car dans ce cas aussi, mais, il est vrai, sous une forme spécifiquement
mandélienne, la nécessité se manifeste sous la forme du hasard, de la contingence...

33 29° année, nu 49 de mai 1971.


34 Voir la Vérité, n° 554-555, pp. 179 à 191.
35 Connu en allemand sous le titre de Grundrisse... (« Esquisse d'une critique de l'économie politique »). Traduit en français, de façon
malheureusement plus qu'approximative, sous le titre Fondements de la critique de l'économie politique, Ed. Anthropos.

49
Nous aurons à rappeler à cette occasion en quoi consiste, notamment dans l'histoire de l'humanité, la
dialectique du hasard et de la nécessité, ainsi que celle, inséparable, du possible et du réel. De plus, la
question de la fonction du parti révolutionnaire, du parti international de classe du prolétariat à
construire et de la méthode de sa construction est inséparable de celle de la nécessité du socialisme ;
nous indiquerons brièvement pourquoi.
Le pronostic de Marx et d'Engels, selon lequel les contradictions du capitalisme engendrent une tendance
historique nécessaire à l'effondrement de ce mode de production, a été formulé par ses auteurs pour la
première fois du point de vue des « entraves » que le capital met au développement illimité des forces
productives, qu'il tend, par ailleurs, à susciter. C'est donc d'abord sous cette forme que nous en
examinerons la validité, et par conséquent celle, qui en est inséparable, de la fameuse thèse de Trotsky
sur l'arrêt de la croissance des forces productives de l'humanité à l'époque de la crise historique d'agonie
du capitalisme.
Pour bien la comprendre, il nous faudra tenter d'élucider la nature de la catégorie des forces productives
dans le matérialisme historique et donner ensuite de brèves indications sur les manifestations, dans le
monde actuel, de l'arrêt de la croissance des forces productives qui prend — nous le verrons — la forme
de leur transformation de plus en plus ample en forces destructives. Nous examinerons enfin le pronostic
historique de Marx sous sa dernière forme, celle à propos de laquelle la Vérité a, paraît-il, établi « un
véritable record mondial de la falsification ».
Pour caractériser l'argumentation de nos adversaires, nous puiserons non seulement dans le texte du
Croisé et dans les écrits de ses amis intimes, Mandel et Germain, mais aussi dans le dernier chef-d’œuvre
de nauséabonde incongruité de notre plus qu'excellentissime ami, Henri Weber. Il faut de tout pour faire
un monde, et les truculentes excrétions avec lesquelles ce puer robustus, sed malitiosus est bien obligé
de soulager les tensions internes de sa quelque peu fangeuse nature ont à nos yeux cet incontestable
mérite de venir à point nommé introduire, dans des questions dont l'examen attentif n'est pas sans exiger
quelque effort, quelque contorsion intellectuelle, le piment d'un élément comique qui, pour être — nous
nous en portons garants — absolument involontaire, n'en est que plus savoureux.
Connaissant maintenant notre plan et notre but, le lecteur sera, espérons-nous, plus indulgent pour les
longueurs de l'exécution et s'armera plus aisément de persévérance pour nous suivre jusqu'au bout.

1. Le socialisme est-il « nécessaire » ou possible ?


De la notion de « falsification »
Tout d'abord cependant un mot sur la forme, qui nous fera d'ailleurs pénétrer in medias res, Traduction : (Au
milieu des choses) car, ici comme toujours, la forme reflète et caractérise, détermine le fond. Nous
accorderons sans peine au Croisé que « s'attaquer à Mandel, passe encore. Mais s'attaquer à Marx... », c'est
autre chose. Nous lui accorderons aussi — d'autant plus aisément qu'il est orfèvre en la matière — que
« l'erreur, même comique, est compatible avec la démocratie ouvrière. Mais ce qui n'est pas leur droit, c'est
de falsifier Marx ». Nous irons d'ailleurs plus loin: ce ne serait pas davantage notre droit de « falsifier » Mandel,
ni même Weber. La loi du talion ne saurait s'appliquer aux faussaires dans le mouvement ouvrier. Il importe
de clouer ceux-ci au pilori pour ce qu'ils ont effectivement écrit, et non en leur rendant la pareille. Il faut, au
contraire montrer que, dans la fonction inconfortable que les révisionnistes assument d'avoir à trahir Marx au
nom de Marx, Lénine au nom de Lénine, Trotsky au nom de Trotsky, ils ne peuvent pas ne pas procéder par
les voies de la confusion, de la distorsion, de l'accumulation éclectique de thèses contradictoires juxtaposées
dans le même document ou dans des documents simultanés. Il s'agit pour nous de répandre la clarté là où ils
ont semé la confusion.

50
Et lorsque les esprits les plus simples parmi les adeptes du pablo-mandelisme « unifié » — inquiets de ne pas
faire preuve de suffisamment d'abattage pour dévider, sans nulle apparence de fatigue, tout constellé des
faux joyaux d'une érudition qui, pour être de pacotille, ne les en impressionne que davantage, cet interminable
chapelet d'assertions les plus diverses dont l'organisation par simple juxtaposition est, à la totalité concrète
toute pénétrée de rationalité que reconstruit le dialecticien matérialiste, ce qu'est le raisiné à ce Chateau-
Margaux 1848 que prisait fort Engels, art qui, tel quel, fait cependant toute la gloire de leur chef de file —
trouvent plus facile de falsifier carrément les textes qu'ils citent, il faut le démontrer, pour rebutant que cela
puisse être, sur la base des textes, des documents, avec toute la précision, toute la minutie fastidieuses, mais
indispensables. Mais encore faudrait-il s'entendre.
Un « faussaire », selon le bon vieux Littré — privé de l'avantage d'avoir pu inscrire notre Croisé parmi ses
auteurs de référence — c'est « celui qui fait un faux acte, une fausse signature, ou qui altère un acte
authentique », donc en particulier un texte qu'il cite. Un « faux », c'est « l'altération », la « supposition
d'actes, de pièces, de signatures ». « Falsifier », enfin, c'est « altérer avec le dessein de tromper » ou encore
« ne pas rendre, ne pas rapporter les choses telles qu'elles sont ». Et le Littré donne en exemple cette phrase
de Voltaire (Dictionnaire philosophique) : « Brumoy a déguisé autant qu'il l'a pu ce dialogue, comme il a
falsifié presque toutes les pièces qu'il a traduites » (celles des tragiques grecs). L'écrivain jésuite Pierre
Brumoy, collaborateur du Journal de Trévoux, a en effet « traduit » les classiques grecs en les accommodant
au goût de la divine et vaticane providence. Ce qui lui vaut l'accusation tout à fait justifiée de falsification
portée contre lui par Voltaire (et, pour la même raison, les éloges des pieux épigones du laïque Pierre
Larousse). Brumoy a falsifié les auteurs grecs, car sa traduction leur fait dire tout autre chose, voire le
contraire, de ce que dit leur texte.
Le Croisé aucune la Vérité, à propos du passage des Grundrisse qu'elle cite, d'avoir falsifié Marx. Celle-ci aurait-
elle « altéré » le sens du texte de Marx (que notre revue donnait dans une traduction à elle, sans utilisation
de l'édition française) ? Le Croisé ne le prétend nullement. Il s'en prend seulement à l'alinéa de commentaire
qui suivait, « commentaire remarquable », écrit-il, « car nous sommes en présence de QUATRE FAUX DANS
UNE SEULE PHRASE, véritable record mondial de la falsification ». De ces quatre « faux », l'un concernait
Mandel et le rôle du militarisme dans le fonctionnement actuel de l'économie capitaliste : nous en avons fait
justice dans la première partie de cet article. Les trois autres concernent Marx et son pronostic historique, ou
l'absence chez lui de ce pronostic : nous y reviendrons.
Mais il nous faut bien d'abord constater qu'en accusant la Vérité de « falsifier Marx », le Croisé abuse
délibérément du sens des mots. Il ne prétend pas, et ne peut prétendre, que celle-ci a « altéré » le sens du
texte de Marx dans la traduction qu'elle en donne. Il soutient seulement que, dans son commentaire, elle fait
dire à Marx le contraire de ce qu'il dit. En un mot, que la Vérité est assez stupide pour mettre sous les yeux de
ses lecteurs le texte exact de Marx qu'elle utilise, puis d'ajouter que Marx y formule le pronostic historique de
l'effondrement nécessaire du capitalisme, alors qu'il n'en est rien. Le Croisé pense évidemment qu'à part lui,
tous les lecteurs de la Vérité sont aussi stupides que ses rédacteurs. Le moins qu'on puisse dire, c'est que des
« faussaires » tels que ceux-là ne sauraient être bien dangereux pour qui que ce soit, sinon pour des imbéciles
sans espoir !
Autrement dit, ce dont le Croisé accuse la Vérité, c'est de ne rien comprendre à ce que dit Marx, ou de faire
comme si elle n'y comprenait rien — en laissant toutefois au lecteur toute possibilité de constater, pièces en
mains, que la Vérité ne comprend rien au texte de Marx qu'elle cite, ou encore qu'elle feint de comprendre le
contraire de ce que dit Marx. Cela fût-il vrai, qu'on ne pourrait encore le moins du monde accuser la Vérité
d'avoir « falsifié Marx », pour ne pas parler de « record mondial » 36.

36 De grâce, lecteur, un peu de patience ! Nous te remettrons bientôt sous les yeux toutes les pièces du débat. Mais tu auras pu juger
auparavant que ce préalable n'a rien de gratuit, qu'il débouche tout droit sur le fond du débat.

51
La tâche des marxistes serait étrangement simplifiée si les révisionnistes affirmaient tous — comme celui pour
qui on a inventé le terme. Bernstein — qu'il faut « réviser » Marx (Lénine, Trotsky), car ceux-ci se sont trompés.
Il est au contraire dans la nature des appareils bureaucratiques social-démocrate ou stalinien du mouvement
ouvrier, « passés définitivement du côté de l'ordre bourgeois » tout en continuant à assumer la fonction de
direction des organisations de classe construites par le prolétariat dans son mouvement historique pour son
émancipation, de prétendre être fidèles à Marx ou Lénine tout en trahissant leurs enseignements, et de le
faire en en distordant le sens, en semant la plus grave confusion, etc. Il ne peut en être autrement.
De cette activité confusionniste au faux pur et simple, il y a sans doute un enchaînement naturel — mais il y a
une différence, il y a encore une frontière à franchir, et, selon nous, une distinction à opérer. Les staliniens
notamment ont franchi cette frontière, falsifiant les textes et les faits historiques les plus patents sur une
échelle gigantesque. Trotsky, les trotskystes ont dénoncé ces falsificateurs de l'histoire.
La fonction particulière du pablo-mandelisme et sa méthode
Dans ce cadre d'ensemble, les centristes pablo-mandéliens, flanc-garde des appareils bourgeois du
mouvement ouvrier, remplissent une fonction particulière : trahir Trotsky au nom de Trotsky, dresser ainsi un
obstacle majeur, par la confusion qu'ils sèment, sur la voie de la reconstruction de la IV° Internationale, du
rassemblement de l'avant-garde prolétarienne sur la base du programme de Trotsky et dans les rangs de
l'organisation qu'il a fondée. Ce n'est pas là un mince crime. Il s'agit de la construction, indispensable à la
victoire du socialisme, du parti international de classe ! On comprendra l'importance que nous attachons, la
place que nous consacrons à les démasquer.
Nous accusons le « Secrétariat unifié » et son principal représentant, Ernest Mandel, d'avoir révisé, déformé,
émasculé, trahi les enseignements de Marx, Engels, Lénine, Trotsky. Nous l'accusons de s'acquitter de cette
besogne en substituant la méthode éclectique de la multiplicité des facteurs à celle du matérialisme
historique, en accumulant les sophismes, en juxtaposant des thèses contradictoires, et par bien d'autres
procédés de même nature.
En un mot, nous accusons Ernest Mandel de remplir une fonction politique réactionnaire, et cela, très
précisément, depuis février 1951, date à laquelle il demanda à la majorité du Comité central de la section
française de la IV° Internationale, hostile au révisionnisme de Pablo tel qu'il s'exprimait dans le document
programmatique publié par ce dernier au début de l'année 1951, Où allons-nous ? (et dans le projet de thèses
à soumettre au 3° congrès mondial publié en octobre 1950 par le « Bureau du Secrétariat international »,
organisme composé de Pablo, Mandel et Frank, n'ayant aucune existence statutaire, mais tout-puissant dans
les faits) de ne pas engager prématurément la bataille parce que lui. Mandel, allait rengager au sein même du
S.I. Trois mois plus tard, Mandel capitulait entièrement devant Pablo, refusant de soumettre au vote le
document qu'il avait censément rédigé pour lutter contre Pablo... Ce qui lui valut peu après l'insigne honneur
d'être chargé par ce dernier de présider à la liquidation de la section française. Il n'y parvint pas, mais ce ne
fut pas faute d'avoir essayé...
Mais nous n'accusons pas Mandel d'être un faussaire, et ne le ferons le cas échéant, que sur la base de preuves
de documents indiscutables.
Le Croisé pour sa part, nous accuse de comprendre Marx à l'envers. Pourquoi appelle-t-il cela « falsifier Marx
» ? Pourquoi cette confusion supplémentaire, après tant d'autres ? Pourquoi cet amalgame ? Qu'on s'en
convainque : il n'a rien de gratuit. En preux chevalier qu'il est, le Croisé protège ses hommes liges. Il n'est parti
en croisade contre notre « record mondial de la falsification » que pour protéger son féal Weber contre nos
accusations.

52
L'indéfendable Weber...
Car, si nous n'accusons pas Mandel d'être un faussaire, nous avons porté à plusieurs reprises contre Henri
Weber, membre du Bureau politique de la Ligue dite communiste, section française de « l'ombre portée
pabliste du stalinisme » (expression « qui, dans le langage hermétique des lambertistes, désigne la IV°
Internationale », comme l'écrit si joliment le Croisé), l'accusation d'en être un. Cette accusation était reprise
dans l'article de la Vérité qui a incité notre preux chevalier à prendre la croix contre les faussaires. Non qu'il
réfute notre accusation contre Weber : il n'en dit pas un mot. S'il n'en dit rien, c'est qu'il n'a rien à en dire ;
c'est qu'il n'a pu trouver un fait à alléguer en faveur de son féal ; par son silence, il reconnaît qu'à ses propres
yeux Henri Weber est un faussaire. Pour éviter que cela ne se voit trop, il faut bien alors qu'il patte d'autre
chose ; qu'il tente de démontrer, par exemple, que si Weber est indéniablement un faussaire, il se retrouve
en bonne compagnie. En compagnie de la rédaction de la Vérité.
On comprendra donc notre obstination à dénoncer le faussaire Weber et ses faux. Dans la Vérité n° 551, un
nouvel exemplaire de la manière de ce spécialiste était analysé, qui consistait au printemps de 1971, dans
Rouge, à seule fin de dénoncer le « catastrophisme de l'AJ.S. » (si une chose est claire en effet, c'est qu'il faut
aujourd'hui, quand on est « révolutionnaire » comme Weber, s'attendre à tout avec le capitalisme, sauf à une
catastrophe), à faire dire au Manifeste de l'O.C.I., en en citant un membre de phrase habilement découpé,
assez exactement le contraire de ce que disait la phrase entière37. Dans le présent article, nous aurons plus
loin à examiner un exemple beaucoup plus raffiné encore de l'activité de cet expert.
Mais pourquoi répéter inlassablement notre accusation ? Tout d'abord parce que, sans faire preuve de trop
de naïveté, il ne devrait pas être absolument interdit d'espérer que cela puisse contribuer à rendre plus difficile
la poursuite de la carrière de faussaire d'Henri Weber, et que c'est là indiscutablement une fin progressiste.
Même si cette phrase a inspiré à notre Croisé sa croisade, nous persistons à penser que, — si toutes les
tendances du mouvement ouvrier sont habilitées, dans le cadre de la démocratie ouvrière, à développer leurs
vues politiques, même si ces vues sont, à nos yeux, fausses, néfastes, contraires aux intérêts de la classe
ouvrière, réactionnaires, contre-révolutionnaires « nous ne considérons pas, par contre, le faux ni les
faussaires comme faisant partie du mouvement ouvrier ». Et nous ne désespérons nullement de trouver y
compris dans les rangs de la Ligue communiste, des militants ouvriers pour être d'accord avec nous sur ce
point.
Mais il y a plus. Le « faux originel » commis par Weber avait un but politique précis. Si le Croisé préfère n'en
pas parler, ce n'est pas seulement parce que Weber est indéfendable. C'est parce que, en prêtant à Lénine ses
propres idées, qui sont surtout celles de Mandel, Weber a commencé sa carrière de faussaire... pour soutenir,
concernant la perspective du socialisme et le rôle du parti révolutionnaire, le point de vue objectiviste-
subjectiviste, en rupture avec le matérialisme historique, qui est celui-là même que défend Mandel, et qui
l'amène à dénoncer une « falsification » de Marx dans le fait de prêter à ce dernier le pronostic d'une tendance
à l'effondrement du capitalisme.
Et son premier faux...
Qu'on en juge plutôt, et que le lecteur nous excuse s'il nous faut, pour cela, lui remettre sous les yeux les
pièces du débat. Il n'est pas d'autre moyen de lui permettre de juger par lui-même si nous « falsifions » —
même au sens - mandélien du terme —, si nous interprétons à l'envers ce que dit Weber comme ce que dit
Marx. En dépit de sa longueur, reproduire des citations aussi complètes qu'il sera nécessaire est donc ici la
seule manière possible de faire.

37 Weber était si content de lui qu'il a reproduit cet enfant chéri de son ingéniosité dans sa brochure contre l'A.J.S. Il se trouve que la
question a de l'importance quant à la nature des forces productives de l'humanité, c'est pourquoi nous y reviendrons.

53
C'est dans Études marxistes n° 1 (janvier 1969) que la première accusation de faux a été portée par Gérard
Bloch contre Henri Weber et Daniel Bensaïd, lui aussi membre du Bureau politique de la Ligue communiste,
organisation où les faussaires semblent décidément avoir une belle carrière devant eux) à propos de leur chef-
d’œuvre Mai 68. Voici le passage incriminé de ce livre (p. 166)
On a beaucoup parlé en mai de situation révolutionnaire, mêlant au hasard des tribunes les notions de crise,
de conditions, de situation révolutionnaires. Il ne suffit pas pour choisir son terme de photographier une
situation qui n'indique rien de plus que la vacance d'un pouvoir. Pour juger plus sereinement du caractère de
la situation, il est utile, au risque de passer pour archéo-marxistes, d'en référer à Lénine et aux fameux critères
énoncés dans La Faillite de la II° Internationale. Une situation y est dite révolutionnaire quand sont réunies
quatre conditions :
— que ceux d'en haut ne peuvent plus gouverner comme avant ;
— que ceux d'en bas ne veulent plus vivre comme avant ;
— que ceux du milieu penchent du côté du prolétariat ;
— qu'il existe une force organisée capable de dénouer la crise dans le sens d'une révolution.
Dans quelle mesure ces facteurs étaient-ils réunis en mai ?
Et voici ce qu'écrit Lénine, dans la brochure même à laquelle ils se réfèrent, voici les « fameux critères » en
question :
Pour un marxiste, il est hors de doute que la révolution est impossible sans une situation révolutionnaire, mais toute
situation révolutionnaire n'aboutit pas à la révolution. Quels sont, dans un sens général, les indices de la situation
révolutionnaire ? Nous ne nous trompons certainement pas en indiquant les trois principaux indices que voici :
1. Impossibilité pour les classes dominantes de conserver leur domination sous une forme non modifiée ; telle ou telle crise
du « sommet », crise de la politique de la classe dominante, qui crée une fissure Par laquelle le mécontentement et
l'indignation des classes opprimées se frayent un chemin. Pour que la révolution éclate, il ne suffit pas d'ordinaire que
la « base ne veuille plus » vivre comme auparavant, mais il importe encore plus que le « sommet ne le puisse plus ».
2. Aggravation, plus qu'à l'ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées.
3. Accentuation marquée, pour les raisons indiquées plus haut, de l'activité des masses, qui, en période de « paix », se
laissent piller tranquillisant, mais qui, en période orageuse sont appelées, tant par l'ensemble de la crise que par le
«sommet » lui-même, vers une action historique indépendante.
Sans ces changements objectifs, indépendants de la volonté non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de
telles ou telles classes, la révolution est, en règle générale, impossible. La somme de ces changements objectifs s'appelle
justement une situation révolutionnaire. Cette situation existait en 1905 en Russie et à toutes les époques de révolution en
Occident, mais elle existait aussi dans les années 60 du siècle dernier en Allemagne ; de même en 1859-1861 et 1879-1880
en Russie, encore qu'il n'y eut pas de révolution à ces moment-là. Pourquoi ? Parce que la révolution ne surgit pas de toute
situation révolutionnaire, mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs ci-dessus énumérés, vient
s'ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité de la classe révolutionnaire de mener des actions révolutionnaires
de masse assez vigoureuses pour briser (ou entamer) l'ancien gouvernement qui ne « tombera » jamais, même à l'époque
des crises, si on ne le « fait choir ».
Cette situation se maintiendra-t-elle encore longtemps et à quel point s'aggravera-t-elle ? Aboutira-t-elle à la révolution ?
Nous l'ignorons, et nul ne peut le savoir. Seule l'expérience du développement de l'état d'esprit révolutionnaire et du passage
à l'action révolutionnaire de la classe avancée, le prolétariat, le montrera. Il ne saurait être question en l'occurrence ni
« d’illusions » en général, ni de leur réfutation, car aucun socialiste ne s'est jamais et nulle part porté garant que la révolution
sera engendrée précisément par la guerre présente (et pas par la prochaine), par la situation révolutionnaire actuelle (et non
de demain). Il s'agit ici du devoir le plus incontestable et le plus essentiel de tous les socialistes : le devoir de montrer aux
masses la présence d'une situation révolutionnaire, d'en expliquer la largeur et la profondeur, d'éveiller la conscience
révolutionnaire du prolétariat, de l'aider à passer à l'action révolutionnaire et à créer des organisations conformes à la
situation révolutionnaire pour travailler dans ce sens.

54
… qui n'est pas gratuit
L'opposition est claire (la falsification aussi). Pour Lénine, les contradictions du capitalisme, les lois de son
développement, sa tendance historique à l'effondrement analysée par Marx engendrent et engendreront de
manière indépendante « de la volonté non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de telles
ou telles classes » des « situations révolutionnaires ». L'intervention correcte de l'avant-garde organisée sur
la base du programme marxiste, expression consciente du processus objectif et l'exprimant consciemment
dans les mots d'ordre politiques et d'organisation, la tactique, la stratégie dont elle nourrit le mouvement de
la classe, est alors indispensable pour que la situation révolutionnaire aboutisse à la révolution, et surtout
pour la victoire finale de celle-ci.
Pour Weber par contre, les conditions objectives peuvent tout au plus créer une « situation
prérévolutionnaire ». Il n'y a de « situation révolutionnaire » que s'il existe une « force organisée capable de
dénouer la crise dans le sens d'une révolution ».
Surtout, Lénine, comme Marx avant lui, voit dans l'histoire de l'humanité une totalité organique en
mouvement, unissant indissolublement « processus objectif » et « élément conscient », totalité obéissant à
des lois qu'a dégagées le matérialisme historique et qui en rythment le développement nécessaire. L'histoire
de notre époque est celle de la contradiction fondamentale entre le mode de production capitaliste fondé sur
la propriété privée des moyens de production et les forces productives dont il entrave désormais le
développement ultérieur. Cette contradiction se manifeste par la lutte mondiale entre la classe qui défend ce
régime et la classe qui a pour mission de l'abattre, et l'unité de cette lutte. Elle est arrivée à maturation au
stade de l'impérialisme, époque dans laquelle la propriété privée des moyens de production et les frontières
nationales des États impérialistes sont devenues des obstacles absolus au progrès de la civilisation. C'est
pourquoi Lénine voit dans l'impérialisme « la réaction sur toute la ligne », pourquoi il montre ses tendances
« à la stagnation», à la « putréfaction », au développement du parasitisme.
Le mouvement historique de la classe ouvrière pour son émancipation est une expression, le côté positif de la
contradiction fondamentale. Mais celle-ci ne se manifeste pas moins au sein même de son côté positif, du
mouvement ouvrier comme unité d'éléments contraires, comme totalité (et non par un seul de ses côtés),
sous la forme de la dégénérescence des appareils réformistes en organes de défense de l'ordre bourgeois au
sein du mouvement ouvrier. L'avant-garde qui lutte pour féconder le mouvement de la classe des leçons de
l'expérience des combats passés que concentre la théorie, le programme marxiste, expression consciente du
processus inconscient — cette avant-garde n'est elle-même qu'un moment dialectique de ce
processus, inséparable de sa totalité. Elle est rassemblée sur la base de ce programme dans une organisation
distincte, mais sa lutte pour la construction du parti international de classe du prolétariat n'est ni séparée ni
séparable du mouvement d'ensemble de cette classe, qui conduit celle-ci à s'opposer à ceux que Lénine
appelle les « sociaux-traîtres », aux appareils.
La nécessité du socialisme et la place du parti révolutionnaire
Weber, au contraire, — et Mandel — dissocient l'unité du processus historique en un processus objectif qui
« peut » aboutir à des « situations prérévolutionnaires », et une « force révolutionnaire organisée », facteur
subjectif autonome, deus ex machina qui, comme toute divinité qui se respecte, n'obéir à aucune loi. Cette
« force révolutionnaire organisée » est ou n’est pas présente, se développe ou ne se développe pas, se
construit ou ne se construit pas sans que — en présence d'une multiplicité chaotique de facteurs distincts,
isolés par essence les uns des autres qui résistent à la synthèse, à l'intégration dans l'unité dialectique du
mouvement de l'histoire de notre temps, c'est-à-dire du mouvement historique de la classe ouvrière vers son
émancipation, unité que brise, qu'émiette la méthode impressionniste des révisionnistes — on puisse dégager
aucune loi, règle, ou méthode de la construction du parti révolutionnaire, qui s'accomplit à côté, en dehors
du mouvement propre de la classe ouvrière. D'où, soit dit passant, l'obstination des pablo-mandelo-weberiens

55
à rejeter la stratégie du Front unique de classe, stratégie qui répond aux exigences du mouvement de la classe
tendant à la dresser unie, rejetant les divisions introduites dans son mouvement par les appareils bourgeois,
contre la classe adverse.
L'abandon de l'analyse de Marx selon laquelle le socialisme est le produit nécessaire des lois du capitalisme,
de ses contradictions croissantes, insolubles, engendrant sa tendance à l'effondrement, la substitution à la
méthode dialectique de Marx — qui procède de l'histoire de l'humanité, de la lutte des classes, comme d'une
totalité, d'une unité de moments objectifs et subjectifs, au sein de laquelle chacun de ces moments (catégorie
économique, sociale, politique, d'organisation) est lui-même unité de processus objectifs et de conscience —
de la conception bourgeoise de la multiplicité des facteurs aboutit à l'objectivisme-subjectivisme, qui
caractérise le révisionnisme pabliste38.
Elle aboutit à opposer mécaniquement, comme deux univers distincts, interagissant sans doute l'un sur l'autre
mais de nature, d'essence différente, le « processus objectif » et « l'élément subjectif », l'avant-garde, la
construction du parti. C'est de cette conception que s'inspiraient dans leur livre, avec une maladresse toute
particulière, H. Weber et D. Bensaïd, ce qui est leur droit, conception et maladresse incluses. Mais, au service
de cette conception, ils ont falsifié Lénine, et cela n'est pas leur droit. On comprend dès lors pourquoi le
chevalier à la visière baissée est parti en croisade. Il ne peut défendre Weber contre l'accusation de faux, parce
que Weber n'est pas défendable. Mais il ne tient pas non plus à expliquer au service de quelle politique, de
quelle méthode Weber falsifie Lénine... parce que ce sont les siennes.
Cette même méthode aboutit en effet, on l'a vu39, à faire du processus objectif le mécanisme qui « peut »
surmonter tous les obstacles subjectifs — qui peut y parvenir ou non, sans que les « révolutionnaires » aient
de responsabilité particulière dans l'accomplissement ou non de cette potentialité, leur rôle se bornant à
dispenser leurs conseils aux divers et changeants fondés de pouvoir du processus objectif, bureaucrates ou
dirigeants petits-bourgeois des organisations nationalistes dans les pays arriérés dominés par l'impérialisme40.
Et c'est encore cette même méthode qui est à l'œuvre, lorsque le Croisé nie l'existence dans l'œuvre de Marx
d'un pronostic historique d'effondrement du capitalisme. Elle aboutit en effet à faire du socialisme, non plus
un chaînon nécessaire à l'histoire de l’humanité, mais une possibilité — une potentialité — susceptible aussi
bien de se réaliser en dépit de la croissance continue des forces productives sous le capitalisme que de ne pas
se réaliser, sans qu'il soit possible de discerner en fonction de quelles lois, de quelle nécessité se sera l'un ou
l'autre.
En un mot, l'alternative n'est plus celle posée par Engels, Rosa Luxembourg. Lénine, Trotsky : le socialisme,
aboutissement nécessaire de la lutte des classes, du processus dialectique dc l'histoire dc l'humanité comme
totalité concrète, unité contradictoire, ou la rupture de cette nécessité, de ce processus historique, la chute
dans la barbarie et l'anéantissement. Elle est au contraire entre le passage possible au socialisme et la
poursuite, non moins possible, du progrès humain par une autre voie historique, de la croissance des forces
productives dans le cadre du néo-néo-capitalisme41, qui freine sans doute leur développement, mais ne
l'arrête pas.

38 Voir à ce sujet le compte rendu de l'exposé de Lambert au camp d'été 1971 de la S.L.L. qui figure dans ce numéro de la Vérité, dans
l'article sur la crise du Comité international. On y trouvera également les références aux documents pablistes auxquels nous faisons
allusion ici dans l'alinéa suivant.
39 Idem
40 On comprend aussi que la « Ligue communiste » ait pu écrire, et même penser, cette monstruosité : Spontanément, la classe
ouvrière française est stalinienne » (Cahiers rouges, Ir 6-7, p. 42). Comment pourrait-elle ne pas l'être, ne pas faire sienne l'idéologie
des mandataires du « processus objectif » de l'histoire ?
41 Voir la Vérité, n° 554-555, octobre 1971, p. 211, au sujet des événements faisant suite à la mort du néo-capitalisme (annoncée par
Rouge en septembre 1971).

56
Autre différence essentielle : du point de vue de Marx et de Lénine, le « choix » entre les deux branches de
l'alternative dépend de l'aptitude à remplir sa tâche de « l'élément conscient », les marxistes, élément
subordonné inséparable du processus total, économique, social, politique, théorique de l'histoire, du
mouvement objectif-subjectif de la classe ouvrière vers son émancipation, élément décisif en même temps
parce que la victoire finale de la révolution prolétarienne mondial exige que le prolétariat ait à sa tête son
parti international de classe. Or, c'est la tâche de l'avant-garde marxiste, produit nécessaire du processus
historique total dont elle est un organe spécifique, la conscience qu'il prend de lui-même, que de construire
ce parti — et de l'accomplissement de cette tâche, précisément parce qu'elle n'est pas séparable du processus
global, aucun « processus objectif » ni aucun « marxiste naturel » ou surnaturel qui naitrait fatalement,
mécaniquement, spontanément de ce processus n'émancipera l'avant-garde organisée sur la base du
programme. C'est pourquoi la nécessité du socialisme est le contraire de sa fatalité.
Pour les révisionnistes au contraire, le « choix » entre les deux branches de l'alternative n'est plus qu'un choix
entre deux voies du progrès humain, l'une plus rapide que l'autre, sans doute, ou moralement plus
satisfaisante. Il ne résulte plus du tout de lois nécessaires de l'histoire, mais de l'arbitraire mystérieux qui naît
de la multiplicité des facteurs juxtaposés. Le socialisme n'est plus nécessaire, il est possible, et sa réalisation
est au contraire absolument contingente, il est le produit éventuel, entièrement imprévisible, du hasard
absolu.
Mandel, héraut du possible...
Calomnie contre Mandel ? Puisons simplement dans les textes mêmes de cet auteur que cite le Croisé pour
défendre cette victime de nos calomnies, textes que nous avons analysés de façon détaillée dans la première
partie de cet article (c'est nous qui avons souligné, dans les extraits qui suivent, les mots « peuvent », « possible
», etc.) :
Le mécanisme au travers duquel des situations prérévolutionnaires et même révolutionnaires PEUVENT surgir dans le
cadre des économies capitalistes relativement stabilisées des pays impérialistes occidentaux peut être brièvement exposé
comme suit... La riposte du prolétariat à ces attaques PEUT mener à de grandes luttes ... (1963).
...La prospérité capitaliste, loin d'avoir résolu « tous les problèmes économiques laisse subsister suffisamment de
contradictions économiques, politiques ou sociales dans la société capitaliste pour rendre OBJECTIVEMENT
POSSIBLES des luttes révolutionnaires qui aboutissent au renversement du régime capitaliste et à la conquête du
pouvoir par le prolétariat.
Engels, théoricien de la nécessité
On pourrait naturellement citer vingt, cent autres textes semblables42. Quant au pronostic historique alternatif
de Marx et d'Engels, fondé sur la nécessité, telle qu'elle résulte d'une analyse scientifique du capitalisme, des
lois de son développement contradictoire, sur la « certitude de victoire » du socialisme, empruntons-le à
Engels :
Si, pour croire au bouleversement en marche du mode actuel de répartition des produits du travail, avec ses
contradictions criantes de misère et d'opulence, de famine et de ripailles, nous n'avions pas de certitude meilleure que la
conscience de l'injustice de ce mode de répartition et que la conviction de la victoire finale du droit, nous serions bien
mal en point et nous pourrions attendre longtemps. Les mystiques du moyen âge, qui rêvaient de l'approche du règne
millénaire, avaient déjà la conscience de l'injustice des oppositions de classe. Au seuil de l'histoire moderne, il y a trois
cent cinquante ans, Thomas Münzer la proclame très haut dans le monde. Dans la révolution bourgeoise d'Angleterre,
dans celle de France, le même cri retentit... et s'éteint. Et si maintenant le même cri d'abolition des oppositions et des
différences de classes, qui jusqu'en 1830 laissait froides les classes laborieuses et souffrantes, éveille un écho qui ne se

42 Par exemple ce chefs-d’œuvre d'objectivisme-subjectivisme, déchargeant sur les épaules des masses la responsabilité qui est celle
des révolutionnaires, qui sert de conclusion à l'article de Mandel, La chute du dollar, et que nous avons cité et analysé ailleurs : « SI
les travailleurs LE VEULENT, s'ils SE DONNENT une nouvelle direction révolutionnaire à la hauteur de la tâche historique, ce cycle
PEUT déboucher sur la victoire du socialisme. SI, par manque de direction adéquate... » Nous renvoyons le lecteur à la citation
complète et à nos commentaires (la Vérité, n^ 554-555, p. 203).

57
répète des millions de foies, s'il gagne un pays après l'autre, et cela dans l'ordre même et avec la même intensité selon
lesquels la grande industrie se développe dans les divers pays ; si, en une génération, il a conquis une puissance qui peut
défier toutes les puissances liguées contre lui et être sûre de la victoire dans un proche avenir — d'où cela vient-il ? Du
fait que, d'une part, la grande industrie moderne a créé un prolétariat, une classe qui, pour la première fois dans l'histoire,
peut revendiquer l'abolition non pas de telle ou telle organisation de classe particulière ou de tel ou tel privilège de classe
particulier, mais des classes en général, et qui est placée devant l'obligation de réaliser cette revendication sous peine de
tomber dans la condition du coolie chinois. Et du fait que, d'autre part, la même grande industrie a créé dans la
bourgeoisie une classe qui a le monopole de tous les instruments de production et moyens de subsistance, mais qui, dans
toute période de fièvre de la production et dans toute banqueroute consécutive à cette période, prouve qu'elle est devenue
incapable de continuer à régner sur les forces productives qui échappent à sa puissance ; classe sous la conduite de
laquelle la société court à sa ruine, comme une locomotive dont le mécanicien n'a pas assez de force pour ouvrir la
soupape de sûreté bloquée. En d'autres termes : cela vient du fait que les forces productives engendrées par le mode de
production capitaliste moderne, ainsi que le système de répartition des biens qu'il a créé, sont entrés en contradiction
flagrante avec ce mode de production lui-même, et cela à un degré tel que devient nécessaire un bouleversement du
mode de production et de répartition éliminant toutes les différences de classes, si l'on ne veut pas voir toute la société
moderne périr. C'est sur ce fait matériel palpable qui, avec une nécessité irrésistible, s'impose sous une forme plus ou
moins claire aux cerveaux des prolétaires exploités —, c'est sur ce fait, et non dans les idées de tel ou tel théoricien en
chambre sur le juste et l'injuste, que se fonde la certitude de victoire du socialisme moderne 43 .

Hasard et nécessité dans la nature et dans l'histoire


Mais, pourrait-on objecter à ce point — ne disons-nous pas nous-mêmes que le stalinisme, la dégénérescence
bureaucratique du premier État ouvrier, sa transformation en État ouvrier contre-révolutionnaire, qui a
marqué de son empreinte toute notre époque, n'est nullement un chaînon nécessaire de la transition du
capitalisme au socialisme, qu'elle représente au contraire un développement fortuit, imprévisible, un hasard
historique ? Marx, de son côté, n'écrit-il pas le 17 avril 1871 à Kugelmann, à propos de la Commune :
Il serait certes fort commode de faire l'histoire universelle si on n'engageait la lutte qu'à condition d'avoir des chances
infailliblement favorables. Cette histoire serait par ailleurs de nature fort mystique si les « hasards » n'y jouaient aucun
rôle. Naturellement, ces hasards entrent dans le cadre de la marche générale de l'évolution et sont compensés à leur tour
par d'autres hasards... 44.

Que signifient donc exactement réalité et possibilité, nécessité et hasard en histoire ?


Ces catégories et la manière dont elles s'articulent dialectiquement, Marx et Engels les ont empruntées à Hegel
(en leur restituant, il est vrai, en lieu et place de l'histoire de l'Esprit absolu, leur contenu réel, l'histoire de
l'activité pratique-théorique de l'humanité).
Engels, critiquant le matérialisme métaphysique (mécaniste) dans les sciences de la nature, a écrit :
Une autre contradiction dans laquelle s'empêtre la métaphysique, c'est celle de la contingence et de la nécessité. Que
peut-il y avoir de plus radicalement contradictoire que ces deux catégories de la pensée ? Comment se peut-il qu'elles
soient identiques, que le contingent soit nécessaire et que le nécessaire soit également contingent ? Le bon sens, et, avec
lui, la grande masse des savants considèrent nécessité et contingence comme des déterminations s'excluant une fois pour
toutes. Une chose, un rapport, un phénomène sont ou contingents ou nécessaires, mais non l'un et l'autre à la fois.
Contingence et nécessité existent donc à côté l'une de l'autre dans la nature ; celle-ci renferme toute sorte d'objets et de
phénomènes, dont les uns sont contingents, les autres nécessaires, et toute l'affaire consiste seulement à ne pas mélanger
les deux ordres de faits... Et l'on déclare ensuite que le nécessaire a seul de l'intérêt pour la science et que le contingent
lui est indifférent. Autrement dit : ce que l'on peut ramener à des lois, donc ce qu'on connait, a de l'intérêt ; ce qu'on ne
peut ramener à des lois, donc ce qu'on ne connait pas, est sans intérêt, peut être laissé de côté. Et c'est la fin de toute
science, car c'est précisément ce qui nous est inconnu que la science doit explorer. En d'autres termes : ce que l'on peut
ramener à des lois générales passe pour nécessaire, et ce que l'on ne peut pas ramener à ces lois pour contingent. Chacun
voit que c'est là le même genre de science que celle qui donne pour naturel ce qu'elle peut expliquer et impute à des
causes surnaturelles ce qu'elle est incapable d'expliquer ; que j'appelle la cause des phénomènes inexplicables hasard ou

43 Anti-Dühring, Ed. sociales, 1971, p. 186.


44 K. Marx, J. Marx, F. Engels, Lettres à Kulgemann, Ed. sociales, 1971, p. 190.

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Dieu, cela est totalement indifférent au fond de la chose. Les deux expressions ne font que manifester mon ignorance et
n'ont donc pas leur place dans la science. Celle-ci cesse où la relation nécessaire reste impuissante.
Le déterminisme, venu dans la science de la nature à partir du matérialisme français, prend la position contraire : il
essaie d'en finir avec la contingence en la niant absolument... 45.

Le déterminisme mécaniste est né des triomphes de la mécanique céleste aux XVII° et XVIII° siècles. Alors
qu'on ne savait encore rien de cohérent des propriétés chimiques et physiques des corps, on pouvait calculer
et prédire la position des planètes du système solaire à l'avance avec une extrême précision. Il semblait que,
pour peu que l'on connût à un instant donné les masses, positions et vitesses de toutes les particules de
l'univers, celles-ci fussent ensuite complètement déterminées par les lois de la mécanique pour n'importe quel
instant à venir (ou d'ailleurs passé). La présence d'une verrue sur le nez de cet homme, d’une peau de banane
sous les pieds de cet autre, chaque faux déjà commis ou encore à commettre par Henri Weber, la palinodie et
les multiples avatars d'Ernest Mandel, les divers et tumultueux épisodes des relations complexes de Gerry
Healy et du « matérialisme dialectique »,
tous ces faits sont le produit d'un enchaînement immuable de causes et d'effets, d'une nécessité inébranlable, la sphère
gazeuse d'où est sorti le système solaire 46 s'étant déjà trouvée agencée de telle façon que ces événements devaient se
passer ainsi et non autrement. Avec une nécessité de cette sorte nous ne sortons toujours pas de la conception théologique
de la nature. Que nous appelions cela avec saint Augustin ou Calvin le décret éternel de la Providence, ou avec les Turcs
le kismet, ou encore la nécessité, il importe peu à la science. Dans aucun de ces cas, il n'est question de suivre jusqu'à
son terme l'enchaînement des causes ; nous sommes donc aussi avancés dans un cas que dans l'autre ; la prétendue
nécessitée reste une formule vide de sens et par suite… le hasard reste aussi ce qu'il était...
Donc, la contingence n'est pas expliquée ici en partant de la nécessité, la nécessité est bien plutôt rabaissée à la
production de contingence pure... L'amas hétéroclite des objets de la nature sur un terrain déterminé, et plus encore la
terre entière, malgré toute détermination primitive et éternelle, reste ce qu'il était... le fait du hasard 47.

Engels indique au même endroit qu'il convient de rechercher la solution chez Hegel. Celui-ci a développé la
dialectique du hasard et de la nécessité (du contingent et du nécessaire), en même temps d'ailleurs que celle
du possible et du réel, qui n'est qu'un autre aspect de la précédente dans sa Logique, livre II, section III, ch. 2,
La réalité. Indiquons ici quelques-unes des conclusions de ce chapitre 48 de Hegel :
L'unité de la possibilité et de la réalité est la contingence. Le contingent est quelque chose de réel, qui en même temps n'est
déterminé que comme possible, dont l'autre ou le contraire est également possible... Ce qui est possible est quelque chose
de réel qui n'a d'autre valeur que celle de sa réalité contingente ; il est lui-même quelque chose de contingent.
Le contingent présente deux côtés ; en premier lieu, pour autant qu'il a en lui la possibilité immédiate ou, ce qui revient au
même, pour autant que la possibilité est abolie en lui, il n'est ni pose, ni médiatisé, mais réalité immédiate : il n'a pas de
fondement 49. — Parce que la réalité immédiate appartient aussi au possible, il est, autant que le réel, déterminé comme
contingent, et est donc également dépourvu de fondement.

45 F. Engels. Dialectique de la nature, Ed. sociales, 1968, pp. 219-220.


46 Un physicien d'aujourd'hui dirait « la boule de feu primitive », état de l'univers, il y a environ 15 milliards d'années, où toute sa
matière était concentrée dans un volume restreint, avec une très haute densité de matière-énergie, une très haute température,
etc., et qui a explosé pour aboutir à l'état actuel, y compris le système solaire, Henri Weber, Rouge, la nécessité historique du
socialisme et la triste obligation où nous sommes donc de critiquer le révisionnisme.
47 F. Engels, Dialectique de la nature., Ed. sociales, 1968, pp. 221-222
48 Sur ces mêmes conclusions, le chimiste est-allemand Robert Havenmann, privé de sa chaire universitaire et exclu du parti stalinien
pour son opposition au régime bureaucratique d'Ulbricht, a fondé une interprétation à notre avis lumineuse de la mécanique
quantique, notamment des « relations d'incertitude » de Heisenberg comme expression non de l'inconnaissabilité de l'univers, mais
d'une loi de la nature (Voir Dialektik ohne Dogma, Rowohlt éd., 1964, ch. 7 : « Contingence et nécessité. Possibilité et réalité » -
ouvrage inédit en français).
49 Le mot allemand Grund, qui peut se traduire par fond, fondement, motif, raison et même cause, désigne, dans la Logique de Hegel,
une détermination de la réflexion, qui marque la recherche, au lieu d'une cause mécaniquement reliée par l'extérieur à l'effet, de
la logique interne d'un processus, envisagé dans son essence, donc dans sa nécessité. Cette détermination est à la fois la raison

59
Mais, en second lieu, le contingent est le réel comme quelque chose qui n'est que possible ou comme être posé ; et de
même le possible comme être en soi seulement posé. Donc ni l'un ni l'autre n'est en soi et pour soi, chacun des deux a au
contraire sa véritable réflexion-en-soi dans quelque chose d'autre, ou à un fondement. Le contingent n'a donc pas de
fondement parce qu'il est contingent, et aussi bien à un fondement parce qu'il est contingent. 50

Et voici l'excellent commentaire de Havemann (ce commentaire est relatif à la dialectique de la nature, et
suffirait, soit dit en passant, même si on n'avait pas d'autre raison de le savoir, à convaincre que celle-ci n'est
pas d'essence différente de la dialectique de l'histoire, n'en déplaise aux obscurantistes de l'école de Lukacs
et de Marcuse) :
Hegel part de ce que les événements réels doivent d'abord être possibles. Ce qui est réel doit être possible. Cela apparait
comme une évidence. Mais Hegel poursuit : si un événement est quelque chose de possible, il ne faut le qualifier de possible
que s'il peut arriver ou ne pas arriver, Le mot « possible » a en soi ce merveilleux degré d'insécurité parce qu'il doit signifier
que cette chose peut bien arriver, mais ne doit pas arriver. Hegel conclut : ce qui distingue les événements réels, c'est que,
en tant qu'événements possibles, ils sont séparés des événements impossibles. Mais comme tels, en tant que possibles, ils
sont simplement des événements qui peuvent aussi bien arriver que ne pas arriver, à la place desquels d'autres événements,
également possibles, peuvent se produire. Hegel dit encore : quelles possibilités existent effectivement dans la nature, cela
n'est pas contingent. Ce qui est possible est déterminé par la nécessité. Les lois de l'univers et des phénomènes ont trait au
possible. L'impossible est séparé du possible par une nécessité absolue, sans aucune contingence. Toutes les lois de la
nature, toutes les lois de la réalité que nous découvrons nous disent seulement ce qui, dans des circonstances déterminées,
est possible, et ce qui, dans ces mêmes circonstances, est impossible. Les lois ne nous disent pas ce qui arrive et arrivera
réellement, elles nous disent seulement ce qui peut arriver . 51

Le contingent, forme sous laquelle la nécessité se manifeste


Dans l'histoire de la nature comme dans celle de l'humanité, la complexité sans limite de la réalité déborde
toujours infiniment les prévisions de la théorie. La nécessité, expression des lois que l'analyse scientifique
dégage, se fait réalité, se réalise et ne peut se réaliser que sous la forme du hasard, du contingent. Il en est
ainsi de l'évolution biologique, où, même si M. Monod ne peut le comprendre, la nécessité se réalise au travers
des innombrables hasards des mutations. Et il en est ainsi de l'histoire de l'humanité.
Que la révolution prolétarienne mondiale, expression suprême de la nécessité historique, des lois de l'histoire
qui condamnent le capitalisme à tendre à l'effondrement, ait commencé à Petrograd en novembre 1917, c'est
un hasard (même dans ce sens que, si Lénine était mort accidentellement en mars 1917, à en croire ce qu'écrit
Trotsky dans son Journal d'exil, la révolution d'Octobre n'aurait pas vaincu). Une fois que ce hasard qui, du
point de vue des lois de l'histoire, n'était que possible, est devenu réel, il ne peut plus être modifié, est donc
nécessité absolue, et, par là même, point de départ fortuit d'une nouvelle époque, elle-même cependant
chaînon nécessaire de la marche de l'humanité au socialisme, dans le cadre de la crise historique d'agonie du
capitalisme : l'époque de la révolution prolétarienne. Après coup, l'analyse scientifique marxiste peut
désormais établir dans toute leur complexité les enchaînements nécessaires, expressions particulières des lois
de l'histoire, qui ont abouti à la victoire d'Octobre, forme relativement contingente prise à ce stade par la
nécessité historique.
Les lois de l'histoire démontraient la possibilité de la victoire de la révolution allemande en 1923 ; elles n'en
démontraient pas la fatalité. La défaite allemande de 1923 est contingente, c'est un « hasard » historique, qui
a eu pour conséquence cet autre « hasard », le stalinisme. L'analyse post facto des enchaînements nécessaires
qui ont conduit à cette défaite contingente, telle que Pierre Broué l'a entreprise dans son livre, est alors de
nature à enrichir la connaissance que nous avons des relations nécessaires du prolétariat, de ses organisations
de classe et des appareils bourgeois qui les contrôlent au cours de la lutte pour la révolution prolétarienne

d'être du processus et contient son but. L'édition française de Hegel traduit Grund par « fond » (l'édition française de Dialectique
de la nature également) ; à quoi nous avons préféré fondement.
50 Hegel. La science de la logique, éd. allemande de Félix Memer Verlag, t. I7. pp. 173-174.
51 Dialektik ohne Dogma, o.c., p. 89.

60
dans un pays avancé, relations qui se sont avérées beaucoup plus complexes que même Lénine et Trotsky ne
l'avaient prévu et ne pouvaient le prévoir. Les conclusions de cette analyse sont alors de nature à enrichir la
compréhension qu'ont les marxistes des lois de la lutte pour la révolution prolétarienne, pour le parti
international de classe du prolétariat, donc à rapprocher l'heure — entièrement contingente — de la
réalisation de la nécessité historique absolue, de la victoire finale de la révolution prolétarienne, de
l'avènement de la société sans classe.
Le stalinisme, ce hasard historique, a été soumis à l'analyse marxiste par Trotsky qui, notamment dans La
révolution trahie, en a dégagé les lois nécessaires — non pas les lois du stalinisme « en tant que tel », en tant
que phénomène pris à part, méthode qui aboutit à faire de la bureaucratie une classe, mais la manière dont
les lois de l'histoire de notre temps, donc de la lutte mondiale entre prolétariat et bourgeoisie, se manifestent
dans la dégénérescence de l'État ouvrier issu de la révolution d'Octobre et de son appareil international —
nouveau point de départ fortuit d'un développement historique nécessaire, dont la nécessité s'exprimera et
ne s'exprimera que sous la forme d'une réalité contingente, en tant que et parce que forme d'expression de
la nécessité.
Le socialisme n'est pas une possibilité historique parmi d'autres, par exemple la poursuite du développement
de la civilisation (des forces productives) sous le capitalisme, ou encore dans le cadre d'une nouvelle société
de classes (les « siècles de transition du capitalisme au socialisme » qu'avait annoncés Pablo en 1951, et durant
lesquels la bureaucratie jouerait le rôle essentiel sur la scène de l'histoire, le « collectivisme bureaucratique »
de Shachtmann, ou si l'on préfère le « capitalisme d'État »). C'est l'expression suprême de la nécessité dans
l'histoire de l'humanité. L'alternative, c'est l'anéantissement de l'humanité, donc en même temps des lois de
son mouvement historique nécessaire !
En un mot, Trotsky a bien fait lorsque, dans le programme de la IV° Internationale, il a formulé l'expression
actuelle de la nécessité historique après la dégénérescence stalinienne de l'U.R.S.S. en écrivant : « Les lois de
l'histoire sont plus puissantes que les appareils bureaucratiques » — alors que, disciple de Mandel, il aurait
écrit : « Les lois de l'histoire PEUVENT ETRE plus puissantes que les appareils bureaucratiques. »
La construction du parti révolutionnaire s'insère alors comme l'expression même des lois de l'histoire, un
moment nécessaire d'un processus nécessaire. Et pour cette raison même, parce que « le seul moyen de
dominer la nécessité est de lui obéir » (Hegel), l'activité du militant révolutionnaire est une activité libre, la
seule libre dans cette société, la seule qui y permette d'accéder à la plénitude de l'universel, du processus
global de la marche nécessaire de l'humanité au socialisme, du mouvement historique du prolétariat vers la
révolution mondiale, en s'en faisant l'organe, l'expression consciente active. Les « lois de l'histoire », qui
impliquent la nécessité du socialisme, fournissent le cadre et le contenu de cette activité à contre-courant de
toutes les tendances et idéologies bourgeoises et petites-bourgeoises. Le programme en est l'expression
concentrée.
Si la complexité du développement historique ne permet évidemment pas d'en prévoir chaque étape dans le
détail, chacune de ces étapes n'en est pas moins la forme contingente de la nécessité historique du socialisme,
qui s'y manifeste sous chaque événement fortuit, et en organise l'ensemble, lui donne son sens, que les
marxistes ont à traduire en termes de stratégie et de tactique.
Pour les idéologues révisionnistes du socialisme « possible » (entre autres choses), celui-ci sortira (ou non)
d'un nombre de facteurs trop grand pour être analysés, et qui, faute d'une loi nécessaire qui l'organise, reste
une masse amorphe, d'où sortira le décret de l'histoire, hasard absolu, kismet ou volonté de Dieu, peu importe,
comme le remarque Engels. L'histoire échappe à l'intervention consciente des hommes. La construction du
parti est elle-même vidée de sa nécessité ; sa méthode se dégrade en empirisme. Toujours prêts à couvrir de
sarcasmes les dogmatiques archéo-marxistes pour leur attachement au programme, les petits-bourgeois
« révolutionnaires » se croient libres, libres à l'égard du marxisme, libres de choisir parmi les innombrables

61
« facteurs », alors qu'ignorant la nécessité, ils ne peuvent qu'en être les esclaves inconscients et remplir la
fonction que le processus nécessaire leur assigne : suivre la ligne de plus grande pente sans même la voir,
capituler devant les appareils bourgeois du mouvement ouvrier tout en se réclamant de la révolution.

2. La question des forces productives


Démontrer que le socialisme est nécessaire, c'est-à-dire que, au lieu de n'être qu'un idéal moral, son
avènement sera la conséquence des lois du fonctionnement du régime capitaliste elles-mêmes, lois dont il
résulte que, loin d'être compatible avec un progrès illimité de la civilisation, le capitalisme recèle en son sein
et développe les germes de sa propre ruine, cependant qu'il engendre ses fossoyeurs, fossoyeurs, les
prolétaires — c'est à quoi se consacrent Marx et Engels pour faire passer le socialisme « de l'utopie à la
science». Et la première forme, la plus générale, sous laquelle ils énoncent leur pronostic historique
concernant le capitalisme, c'est celle de la contradiction insoluble entre la tendance à susciter une croissance
illimitée des forces productives que comporte ce mode de production et l'entrave que les rapports sociaux
fondés sur la propriété privée des moyens de production y mettent. La crise historique finale, l'agonie du
capitalisme débutera donc lorsqu'il sera devenu un frein absolu au développement des forces productives,
lorsque celles-ci auront cessé de croître, car « une formation de la société ne disparaît jamais avant que soient
développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production
nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielle de ces rapports soient
écloses dans le sein même de la vieille société »52 .

Le point de vue d'Ernest Germain


La question des forces productives est donc bien au centre même du débat sur le pronostic historique de
Marx, sur la nécessite ou la possibilité du socialisme. Écoutons maintenant l'alter ego de Mandel, Ernest
Germain, qui, dans un bulletin intérieur destiné aux adeptes espagnols du Secrétariat unifié menacés d'être
contaminés par des « idées lambertistes », dénonce notre « dogmatisme ». Voici ce qu'il a à dire de la question
des forces productives :

52 Marx. Préface à la Contribution à la critique de l'économie politique.

62
L'exemple désormais classique de ce dogmatisme, c'est la thèse lambertiste selon laquelle, depuis la fin de la deuxième
guerre mondiale, les forces productives ont cessé de croître. Il est vain de leur opposer les statistiques, non seulement
relatives aux forces productives matérielles (la production industrielle), mais également aux forces productives humaines
(le nombre de prolétaires dans l'industrie et leur qualification). Il ne sert de rien de leur démontrer que la croissance
considérable de la production dans les pays impérialistes ne se rapporte pas seulement à la production d'armements (« les
moyens de destruction »), mais aussi aux moyens de production et aux moyens de consommation (leur production a plus
que doublé en comparaison de la période antérieure à la guerre). Il ne sert de rien de leur citer les nombreux passages de
Marx, Lénine et Trotsky où les « forces productives » se mesurent aux quantités de marchandises produites et au nombre
de producteurs. Non : nos dogmatiques se retranchent : « puisque » Trotsky a écrit en 1938 dans le Programme de transition
que « les forces productives ont cessé de croître », il faut répéter mécaniquement cette formule en 1958, 1968 et 1971,
indépendamment de la réalité matérielle.
Trotsky a écrit dans ce même Programme de transition que le sectarisme est fréquemment une réaction psychologique à
la crainte de succomber aux tentations révisionnistes et opportunistes. Nos dogmatiques lambertistes ont construit toute
une argumentation qui reflète bien cette crainte de succomber à la tentation:
« Si nous n'admettons pas que les forces productives ont cessé de croître, Il faut conclure que le capitalisme a devant lui
des possibilités d'expansion, donc que la révolution socialiste mondiale ne se justifie pas. »
Cette argumentation est fausse de bout en bout. Pour commencer, encore que Lénine ait défini, dans L'impérialisme, stade
suprême du capitalisme, le caractère décadent du capitalisme, le commencement de la décomposition de ce mode de
production, et posé les conditions préalables matérielles et sociales de la révolution socialiste mondiale, il n'a jamais
mentionné d'arrêt définitif dans la croissance des forces productives. Au contraire, dans le chapitre final de ce livre, il dit
expressément qu'à la fois cette croissance est plus rapide que jamais, mais qu'elle est accompagnée d'un arrêt de la
croissance et même d'une régression dans tel ou tel secteur, dans tel ou tel pays, dans telle ou telle période, etc.
Historiquement, les grandes périodes de révolution sociale ne se caractérisent pas par un arrêt absolu de la croissance des
forces productives, mais par une contradiction chaque fois plus aiguë entre cette croissance et les rapports de production
existants. Par exemple, dans les deux décennies antérieures à l'explosion de la grande révolution française de 1789, il n'y a
pas eu recul des forces productives, mais le contraire. De la même manière, dans les deux décennies précédant la révolution
russe de 1917, on ne peut parler dans l'absolu d'un recul absolu des forces productives, mais au contraire on a enregistré
une expansion tumultueuse de celles-ci.
La crise générale du système capitaliste mondial s'exprime fondamentalement par l'impuissance de la bourgeoisie à
s'assurer une stabilité tant soit peu prolongée pour son régime, du fait de la succession ininterrompue de crises politiques,
économiques, sociales, nationales, de libération nationale, militaires en certains points du globe. Elle s'exprime dans le
passage ultra-rapide d'une situation apparemment s stable » à une crise prérévolutionnaire dans tel ou tel pays (France
1967-68). Elle s'exprime dans l'exacerbation des contradictions sociales à tous les niveaux. Mais la question de savoir si
cette instabilité et ce caractère explosif croissants (qui ont déjà fait perdre au capital sa domination sur le tiers du globe !)
sont accompagnés ou non d'une expansion ou d'un recul des forces productives ne se déduit pas automatiquement de ce
qui précède, mais est le résultat de l'interaction d'un grand nombre de facteurs.
Lénine avait déjà mis en garde les « pré-lambertistes » dogmatiques, immédiatement après 1918, en proclamant qu'il
n'existait pas de situation sans issue pour la bourgeoisie impérialiste. Trotsky, parlant au 3° congrès de l'Internationale
communiste, avait ajouté qu'on ne pouvait exclure la possibilité d'une nouvelle expansion économique des pays
impérialistes après 20 ans de secousses et de recul si la classe ouvrière était battue. Nous avons évidemment ici la clé
méthodologique du problème : il faut intégrer la lutte des classes dans l'analyse économique.
La crise générale du capitalisme crée périodiquement des situations prérévolutionnaires et révolutionnaires qui mettent à
l'ordre du jour la conquête du pouvoir par le prolétariat. S'il laisse passer cette occasion, il s'ensuit une longue période de
convulsions à la fin de laquelle la bourgeoisie impérialiste pourra élever le taux de profit, grâce à une hausse considérable
du taux de la plus-value, grâce à une surexploitation du prolétariat incapable de se défendre : telle fut précisément la
fonction objective du fascisme et de la deuxième guerre mondiale. Une fois que ce taux de profit s'est suffisamment élevé,
il peut se produire une nouvelle phase d'accumulation accélérée de capital qui permettra d'élever de nouveau les salaires
des travailleurs et donnera immédiatement naissance à un nouveau cycle, qui à son tour débouchera de nouveau sur la
baisse tendancielle du taux de profit.
Ce que les dogmatiques lambertistes ont en commun avec les réformistes sociaux-démocrates, c'est la conviction que
l'expansion des forces productives annule la possibilité d'une révolution socialiste (pour les sociaux-démocrates, le déclin
des forces productives exclut aussi cette possibilité : la révolution est toujours impossible). Pour les marxistes

63
révolutionnaires, le caractère irrémédiable de la crise générale de l'impérialisme se révèle au contraire dans le fait que les
pays impérialistes souffrent de brusques crises prérévolutionnaires, malgré l'expansion des forces productive, malgré
l'augmentation du salaire réel. Ce fut le cas en Belgique en 1960-61 (à un moment où les salaires belges étaient les plus
élevés d'Europe), en France en 1968, en Italie en 1969-70. Contrairement à l'époque de l'ascension du capitalisme, à
l'époque du déclin du capitalisme le développement des forces productives n'assure pas de stabilité pour la bourgeoisie ni
une quelconque garantie contre la combativité ouvrière ou contre les risques d'explosion révolutionnaire. C'est précisément
dans ce sens que les dernières années confirment pleinement la nature de la crise générale du capitalisme de notre époque,
y compris dans les pays capitalistes les plus riches.
Hélas !... son visage n'était que trop connu
Ainsi parlait Zarathoustra — pardon, Ernest Germain. Nous n'avions pas l'avantage de connaître ce texte, qui
porte la date du 20 février 1971, donc est antérieur à l'activité littéraire du Croisé, quand nous avons écrit la
première partie de cet article. Quelle déception fut la nôtre, nous qui croyions avoir trouvé un nouvel
adversaire, de retrouver sous la plume de Germain, mot pour mot, certains des arguments les plus chers au
Croisé ! Ainsi, ce dernier n'était donc finalement qu'un avatar de plus du prolifique et polyvalent Mandel !
Cela a du moins l'avantage de nous dispenser de répondre à ses billevesées sur la hausse impétueuse des
forces productives avant la révolution française ou la révolution russe, puisque nous l'avons déjà fait. Nous lui
laisserons également pour compte ses intéressantes considérations psychologiques, tout à fait du niveau de
ce freudisme pour concierges éclairés dont parlait Trotski à propos de l'ingénieuse théorie de l'ultra-gauche
italien Bruno Rizzi, selon qui l'entêtement de l'ancien chef de l'armée rouge à faire de la défense de l'U.R.S.S.
contre l'impérialisme une ligne stratégique de la IV° Internationale ne pouvait s'expliquer que par son
attachement inconscient à l'État ouvrier dont il était co-fondateur. Une autre perle du genre est due à Otto
Riihle — celui-là même dont le frère Cohn-Bendit faisait l'apologie dans un récent article de La Quinzaine
contre le méchant Broué, accusé d'avoir, dans sa thèse, minimisé le rôle central de ce gauchiste allemand. Or
Rühle dans sa biographie de Marx, « explique » toute la doctrine de celui-ci, toute son activité, son conflit avec
l'innocent Bakounine en particulier, par les sentiments inconscients de frustration qu'il aurait éprouvés dans
sa jeunesse du fait de la persécution qu'il aurait subie en tant que juif. Que cette persécution n'a pas existé ni
pu exister car, dans le royaume de Prusse, c'est la religion qui faisait le juif, non la race, invention ultérieure,
et que la conversion de la famille Marx suffisait donc à exclure toute persécution — Marx en a d'ailleurs attesté
lui-même —, cela ne gênait pas notre auteur. Celui-ci voyait cependant un élément particulièrement
important dans le fait que Karl Marx, lycéen exceptionnellement brillant, avait vu pourtant se fermer toutes
les portes devant lui — thèse d'autant plus ingénieuse que Marx n'a pas été un élève particulièrement
brillant...
Germain dans l'univers de la contingence absolue
Nous pourrions, évidemment, suivre le psychologue Germain sur son terrain, et insinuer avec perfidie qu'une
situation historique aussi... indéterminée, où le socialisme est possible, le maintien du capitalisme et
finalement une nouvelle période d'expansion de celui-ci également (mais apparemment pas la chute dans la
barbarie ni l'anéantissement), et cela selon que le prolétariat laissera ou non « passer l'occasion » ; où la
responsabilité de l'issue pèse sur les épaules du prolétariat, et aucune responsabilité sur celles de Mandel et
de ses troupes... est vraiment très confortable. Mais nous préférons laisser le psychanalyste Germain en
compagnie de Rizzi, Rühle et bien d'autres...
Relevons que Germain a entendu parler de la « production d'armements », qu'il baptise « moyens de
destruction » entre guillemets, donnant l'impression au lecteur qu'il cite ici les « lambertistes », alors qu'en
fait, comme nous le verrons, il cite Mandel. La « production d'armements » est à ses yeux une fois de plus un
facteur parmi d'autres, et pas le plus important. Notons encore que l'expansion ou le recul des forces
productives est « le résultat d'un grand nombre de facteurs » en « interaction » (pour une fois, l'auteur ne
pourra dire que nous lui prêtons calomnieusement cette théorie), juxtaposés bien sûr, trop longs à énumérer

64
d'ailleurs — mais pourquoi les énumérer, puisque le résultat de leur interaction est imprévisible, n'obéissant
à aucune loi, aucune tendance nécessaire. Nous sommes dans l'univers de la contingence absolue.
Il est vrai que, même si l'on savait si les forces productives de l'humanité tendent à croître ou à décroître, cela
n'aurait strictement aucune importance. Ce qui compte, c'est l'existence « d'une contradiction chaque fois
plus aiguë » entre cette croissance [des forces productives] et les rapports de production existants. D'où l'on
peut apparemment conclure, d'une part, que si les forces productives cessent de croître, la contradiction
cessera de devenir plus aiguë, d'autre part qu'il n'existe apparemment aucune loi nécessaire empêchant ce
processus d'aiguisassions de la contradiction, si nous osons dire, de se poursuivre indéfiniment, tandis que les
forces productives croissent non moins indéfiniment, le capitalisme étant cependant en « déclin » continu.
Drôle de « déclin ». Évidemment, « si la classe ouvrière le veut... ». Oui, mais si elle ne le veut pas... Car il y a
« un grand nombre de facteurs » en « interaction », mais le « facteur subjectif », Germain et ses adeptes,
n'intervient manifestement pas dans cette interaction. Ils sont dans un autre univers, celui de la subjectivité,
à l'Université par exemple, où ils mènent le bon combat (comme diraient les amis calotins de Weber) des idées
« révolutionnaires » contre « l'enseignement répressif », à l'école publique, où, la main dans la main avec de
bons chrétiens, ils dénoncent « l’enseignant-flic », etc.
Relevons également que Mandel est d'accord avec Weber, falsification de Lénine en moins, pour caractériser
la situation créée par la grève générale de mai 68 comme une « situation prérévolutionnaire », dans laquelle
cependant la question du pouvoir était posée (curieuse situation prérévolutionnaire) ; d'accord peut-être en
apparence seulement, car il parle de « crise prérévolutionnaire en 1967-1968 », mais, dans un style très
mandelien, ne précise pas le caractère de la situation de mai 1968. Il protège son féal, mais garde ses flancs et
ses arrières.
Relevons encore, fait non moins digne de remarque, que, dans aucune de ces « situations prérévolutionnaires
et révolutionnaires qui mettent à l'ordre du jour la conquête du pouvoir par le prolétariat » — ni en Belgique
en 1960-1961, ni en France en 1968, ni en Italie en 1969-1970, et ce sont les seuls exemples qu'il cite —,
Mandel ou ses amis n'ont mis en avant aucune sorte de mot d'ordre de gouvernement ouvrier, nous laissant
ce soin, et nous dénonçant d'ailleurs pour l'avoir fait. Et passons à des choses plus sérieuses. Il va s'agir
maintenant d'examiner si, comme le fait Germain, prêter à Marx. Lénine et Trotsky le point de vue de Mandel
sur les forces productives est conforme aux faits les mieux établis — et par suite quelle est la signification, la
portée, le contenu de la catégorie socio-historique des forces productives dans le matérialisme historique.
Germain cite donc, mais comme un élément négligeable, la « production d'armements ("les moyens de
destruction") ». Il n’ignore pourtant pas que l’O.C.I. à, à maintes reprises, expliqué que l'arrêt du
développement des forces productives par le capitalisme, la transformation du régime capitaliste de « régime
relativement réactionnaire » en «régime absolument réactionnaire » (Trotsky, Quatre-vingt-dix années de
Manifeste communiste, 1938 — voir le n° 554-555 de la Vérité, pp. 96-97), transformation que, au surplus,
comme Trotsky, nous faisons dater de 1914 et non de 1944, prenait la forme d'une mutation des forces
productives en forces destructives. Mais peu lui en chaut. De minimis non curat praetor. Il laisse le soin à
Weber de s'en occuper.
Où Henri Weber manie les concepts...
Et Weber, toujours prêt pour servir, se charge allègrement d'exécuter cette « incongruité lambertiste : les
forces destructives »:
Le concept de force destructive est totalement étranger à la théorie marxiste. On ne le retrouve — à l'état de concept —
c'est-à-dire d'instrument théorique pour l'analyse, ni dans Marx, ni dans Lénine, ni dans Trotsky. 53

53 Henri Weber. Qu'est-ce que l'A.J.S. ? Contribution à l’analyse de l'extrême-gauche. Série « Marx ou crève » (sic), Maspero, éditeur,
p. 27.

65
Cette dernière phrase est obscure. Et ce n'est pas la présence, après le mot « Trotsky », d'un appel de note :
«11», auquel correspond une note en bas de page dont voici le libellé exact : «(11) Marx. Idéologie allemande»,
qui contribue à en éclaircir le sens.
Si nous le comprenons bien. Weber n'exclut pas — mais n'affirme pas non plus — la présence des « forces
destructives » quelque part dans l’œuvre de Marx, Lénine et Trotsky, ou au moins chez l'un des trois, mais
l'exclut cependant « à l'état de concept », c'est-à-dire « d’instrument théorique pour l’analyse »
Weber a dû lire l'ex-stalinien toujours idéaliste, et comme devant « philosophe marxiste », Henri Lefebvre, qui
définissait le marxisme comme la « philosophie des concepts ». Mais il est clair que pas plus que Lefebvre il ne
comprend la méthode de Marx. Car le marxisme n'utilise pas « d’instruments théoriques conceptuels », c'est-
à-dire d'outils mentaux élaborés a priori pour être ensuite appliqués de gré ou de force à la réalité. C'est là
une méthode idéaliste, celle de la phénoménologie, de l'empiriocriticisme. Le marxisme ne manie pas ce genre
de concepts, il analyse le mouvement des catégories, déterminations les plus simples ABSTRAITES de la réalité
PAR l'analyse, et non fabriquées par le cerveau du théoricien en tant qu'instruments conceptuels POUR
l'analyse de la réalité. À partir de ces catégories, de ces déterminations les plus simples (par exemple la valeur
d'échange et la valeur d'usage en économie), il reconstruit alors le mouvement de la réalité, il reproduit « le
concret par la voie de la « pensée ».
Le mouvement, on le voit, est exactement l'inverse de celui que croit Weber. Dans le cas de Marx, le point de
départ, nullement arbitraire, est l'abstraction par l'analyse dialectique des déterminations les plus simples à
partir du mouvement réel. Dans le cas de Weber, le point de départ est l'activité créatrice de concepts du
penseur, qui n'est d'ailleurs pas non plus, même s'il le croit, l'expression toute pure de sa pensée - libre mais
obéit à des déterminations idéologiques dont ledit penseur — Weber, par exemple — n'est généralement pas
conscient, ce qui n'empêche pas « les idées dominantes d'une époque... ».
Mais quoi ! Ce pauvre jeune homme n'est pas bien au courant de la terminologie. Il a dit « concepts », il a
voulu dire « catégories ». Il a dit « instruments théoriques pour l'analyse », il 'a voulu dire « déterminations
simples abstraites de la réalité par l'analyse ». Après tout ce n'est pas sa faute si, dans son universitaire
adolescence, il a eu de mauvaises fréquentations philosophiques 54.
Admettons. Mais alors cette mystérieuse note... La seule interprétation qui nous paraisse possible est que
Marx, dans l'Idéologie allemande (après s'être apparemment débarrassé de son collaborateur Engels dans la
rédaction de cette œuvre fondamentale), n'a pas parlé, là non plus, des « forces destructives », ou encore en
a parlé pour préciser qu'il ne s'agissait pas d'une catégorie économico-socio-historique. Ce serait d'autant plus
intéressant que, dans ce cas, Marx aurait sans doute précisé non seulement ce que ne sont pas, à ses yeux, les
« forces destructives », mais encore ce qu'elles sont !
se surpasse...
Reportons-nous donc à l'Idéologie allemande. L'édition française des Éditions sociales (1968) comporte un fort
utile Index des matières, auquel puisque la référence donnée par Weber ne fournit aucune indication de page
ou de chapitre, force nous est bien de nous reporter. Cet index comporte une rubrique « forces productives »
(p. 621, 2° colonne). Ladite rubrique ne compte pas moins de ONZE entrées. La 8° entrée porte : « Deviennent
des forces destructives » et renvoie à la page 68, où l'on peut en effet lire dans le texte de Marx et d'Engels :
La conception de l'histoire que nous venons de développer [le matérialisme historique, exposé — pour la première fois
—dans les pages précédentes] nous donne encore finalement les résultats suivants :

54 Weber est d'ailleurs constamment victime de ses mauvaises fréquentations. C'est ainsi que, dans la brochure citée, il parle à un
endroit (p. 33) de la c condition ouvrière », terminologie spécifiquement chrétienne. Le prolétariat est une CLASSE, et non une
« condition... Mais quoi t Dans le valeureux combat « pour une C.F.D.T. lutte de classe », on fréquente toute sorte de gens, bien
sûr.

66
1. Dans le développement des forces productives, il arrive un stade où naissent des forces productives et des moyens de
circulation qui ne peuvent être que néfastes dans le cadre des rapports existants et ne sont plus des forces productives, mais
des forces destructrices (le machinisme et l'argent) — et, fait lié au précédent, il naît une classe qui supporte toutes les
charges de la société, sans jouir de ses avantages, qui est expulsée de la société et se trouve, de force, dans l'opposition la
plus ouverte à toutes les autres classes, une classe que forme la majorité des membres de la société et d'où surgit la
conscience de la nécessité d'une révolution radicale, conscience qui est la conscience communiste et peut se former aussi,
bien entendu, dans les autres classes quand on y voir la situation de cette classe. (0.c., pp. 67-68.)
Marx et Engels discernent donc dans le capitalisme une tendance (qui se réalise à partir d'un certain « stade
») à transformer les forces productives qu'il crée en forces destructives, à donner naissance à des forces
productives qui, « dans le cadre des rapports existants », ne peuvent être que « néfastes », des forces
productives-destructives.
Cette tendance se manifeste évidemment à leurs yeux de façon périodique lors des crises cycliques, qui ne
prennent fin qu'avec une destruction massive de valeurs d'usage et de forces productives. La crise historique
finale du capitalisme sera, elle, marquée par la domination croissante de cette tendance à la transformation
des forces productives en forces destructives.
met les « lambertistes » au désespoir...
Weber a le droit d'être en désaccord avec Marx et Engels. Il a le droit de penser que « les marxistes n'ont
jamais défini les forces productives en fonction de ce à quoi elles sont employées »
(Qu'est-ce que l'AJ.S. ?, p. 27) et que « malheureusement pour nos amis lambertistes » (que cette nouvelle —
nous voulons dire d'apprendre qu'ils étaient les amis de Weber — a plongés dans le plus profond désespoir),
« les concepts marxistes sont des catégories scientifiques et non de vagues notions morales » (idem), ces
notions morales dans lesquelles tombent Marx et Engels en parlant de « forces productives qui ne peuvent
être que NÉFASTES (souligné par nous) dans le cadre des rapports existants » ; il a le droit de penser que ce
sont là des « théories absurdes », des « contorsions grotesques ».
Mais que penser, sous quelle rubrique, dans quel concept, quelle catégorie, ranger ses méthodes lorsqu'il
écrit: « Le concept de force destructive est totalement étranger à la théorie marxiste », et renvoie ensuite
en note, de la façon sibylline que l'on sait, à l'Idéologie allemande ?
Nous devons le reconnaître : chaque fois qu'il apparaît sur la scène, Weber se surpasse. II nous surprendra
toujours !
Ou bien encore peut-être s'agit-il d'un acte manqué, d'un aveu involontaire ? Peut-être faut-il voir en Weber
donnant cette référence l'émule de ce pasteur qui prêchait la chasteté aux épouses chrétiennes sans se douter
qu'un bout de sa chemise, passant par sa braguette, ponctuait son éloquence ? Mais nous avons promis de ne
pas suivre le psychologue Germain (Ernest) sur son terrain. D'autant qu'« Ernest », ne l'oublions pas, veut dire
« sérieux ».
Weber, lui, n'est décidément pas sérieux. Contre Dühring, qui croyait que, pour expliquer l'histoire, « l'élément
primitif doive être cherché dans la violence politique immédiate et non pas d'abord dans une puissance
économique indirecte », Engels écrit :
Au début du XIV° siècle, la poudre à canon est passée des Arabes aux Européens occidentaux et a bouleversé, comme nul
ne l'ignore, toute la conduite de la guerre. Mais l'introduction de la poudre à canon et des armes à feu n'était nullement un
acte de violence, c'était un progrès industriel, donc économique. L'industrie reste l'industrie, qu'elle s'oriente vers la
production ou la destruction d'objets. 55

Et dans ces lignes qu'il cite, Weber se plaît à voir « Engels réfuter explicitement la notion de force destructrice
» ! Que cela n'ait manifestement aucun rapport, que l'industrie « orientée vers la destruction d'objets » puisse

55 F. Engels. Anti-Duhring, Ed. sociales, 1371, p. 196.

67
évidemment, même aux yeux d'Engels, être qualifiée de force destructrice sans pour cela cesser d'être une
industrie, et même une industrie capitaliste, productrice de plus-value, ne semble pas l'effleurer. Nous n'avons
jamais songé pour notre part à nier que l'industrie des armements restât une industrie. Elle ne se distingue
des autres blanches que par la nature des débouchés offerts à ses produits, et des conséquences sociales de
leur consommation : la destruction ; autrement dit par le caractère spécifique de leur valeur d'usage... Et c'est
précisément le rôle déterminant, moteur, de l'industrie des armements dans l'économie capitaliste actuelle
qui en est à nos yeux le trait caractéristique, celui par lequel s'exprime la transformation des forces productives
en forces destructives !
est en proie à Çiva 56 ...
Enfin le malheureux ironise lourdement sur la théorie qu'il nous prête des « rapports de destruction », du
« mode de destruction », etc., tout en recommandant chaleureusement « aux camarades qui désirent se payer
une partie de plaisir aux dépens d'un lambertiste défenseur de la notion de force destructrice » (il faut dire
qu'on n'a pas tant d'occasions de rire à la Ligue ! — et Weber en a profité pour faire descendre les « forces
destructives » « du « concept » à la « notion » !) la lecture du texte d'Engels Tactique de l'infanterie déduite
des causes matérielles (1700-1780). Il ne réalise apparemment pas que déduire la tactique militaire des
« causes matérielles », donc des rapports sociaux de production, revient à dire que c'est le mode de production
(et le stade atteint par celui-ci dans son évolution historique) qui déterminent la manière de faire la guerre, la
tactique et la stratégie militaires, en un mot le « mode de destruction » — autrement dit que chaque époque,
chaque société a un mode de destruction qui lui est propre et est une expression spécifique du mode de
production propre à cette société et à cette époque ! Ainsi la conduite de la guerre du Vietnam par les États-
Unis, avec l'anéantissement massif du milieu naturel, l'emploi systématique de toutes les ressources de
l'électronique pour assembler et faire fonctionner un gigantesque système automatique de nature à anéantir
tout être vivant en n'employant qu'un personnel humain de moins en moins nombreux, et pratiquement plus
de troupes terrestres, etc., n'est-Ce pas là une expression de pointe du mode de production qui caractérise le
stade actuel de l'impérialisme ?
Weber s'efforce cependant de démontrer que la thèse marxiste de la tendance du capitalisme à transformer
les forces productives en forces destructives a été inventée par Lambert en 1967, pour les besoins de sa
mauvaise cause, si bien que Varga n'était pas au courant en1963, ni Stéphane Just en 1965. Bien entendu, pas
plus que Weber, ils n'avaient lu l'Idéologie allemande. Mais Il est un auteur qu'au moins Weber devrait avoir
lu.
et oublie même ce qu'Il sait
On sait que Marx, dans le livre II du Capital, analysant le procès de circulation du capital social (du capital
total de la société) est amené à diviser l'économie en deux secteurs : le secteur L qui produit des moyens de
production, et le secteur II, qui produit des moyens de consommation. L'équilibre, que ce soit dans le cas de
la reproduction simple ou dans celui, nettement plus compliqué, de la reproduction élargie, ne pourra se
réaliser que si chaque secteur vend à l'autre autant qu'il lui achète.
Dans chaque secteur, le produit total d'un an de production est naturellement divisé en valeur du capital
constant (c), fraction du capital dépensée en moyens de production, valeur du capital variable (v), fraction du
capital dépensée en salaires, et plus-value (pl), valeur supplémentaire produite par les ouvriers pendant la
durée du surtravail qu'ils doivent fournir gratuitement au capital. Dans le cas de la reproduction simple, par
exemple, où toute la plus-value est consommée par les capitalistes sans qu'il y ait accumulation, le secteur 1,
pour la consommation privée de ses ouvriers et de ses capitalistes, devra acheter au secteur 2 des moyens de
consommation d'une valeur égale à la somme du capital variable (salaires distribués) et de la plus-value

56 Note à l'usage de Weber : Çiva, divinité hindoue de la destruction, n'est décidément pas une invention de ses « amis lambertistes »

68
réalisée par lui, secteur 1 (et dépensée dans ce cas entièrement par les capitalistes pour leur consommation
privée). Le même secteur I devra vendre au secteur 2 pour une valeur égale de moyens de production, valeur
qui devra donc être aussi égale au capital constant consommé en un an dans le secteur 2 (d'où la condition,
fort simple dans ce cas, de l'équilibre).
Eh bien ! l’auteur en question, qui a publié son livre en 1962, donc écrit avant Varga, avant Just, avant Lambert,
se proposant de caractériser la reproduction dans le cas de l’économie de guerre, fait remarquer qu'il y a lieu
d'ajouter au secteur 1 (« production de biens de production ») et au secteur 2 (« production de biens de
consommation ») un secteur III, secteur de l'industrie des armements, qu'il baptise « production de biens de
destruction ». Les secteurs I et 2 doivent alimenter en moyens de production et de consommation le secteur
III, dont la production, au contraire, ne peut être vendue à aucun des trois secteurs ; elle est vendue à l'État
et sort du cycle de reproduction du capital social. Cédons-lui la parole :
En effet, l'économie de guerre implique qu'une partie des ressources productives du capital constant et de la main-d’œuvre
soit consacrée à la fabrication d'engins de destruction dont la valeur d'usage ne permet ni la reconstruction de machines ou
de stocks de matière première, ni la reconstruction de la force de travail, mais tend au contraire à la destruction de ces
ressources.
Cet écrivain que Weber devrait avoir lu, nos lecteurs l'ont sans doute reconnu, c'est l'éminent auteur du Traité
d'économie marxiste (t. I, pp. 412-415), Ernest Mandel. On comprend dès lors que Germain ait préféré laisser
à son acolyte, préposé aux basses besognes, le soin de dénoncer « l'incongruité lambertiste » des « forces
destructives ». Weber est d'ailleurs tout disposé à soutenir que la catégorie, pardon, le concept, faites excuse,
la notion de forces productrices de « biens de destruction » ... dont «la valeur d'usage tend à la destruction
des ressources » est absolument Marxiste, à condition qu'on n'en conclue surtout pas qu'il s'agit là de forces
destructives, ce qui serait faire de la morale. Et si le noir sied à Électre, la morale, on s'en serait douté, messied
à Weber ! 57
Il nous faut encore, pour fastidieux que cela soit, déblayer le terrain d'une autre confusion semée par Germain
et Weber. Ceux-ci soutiennent que jamais les marxistes, jamais Lénine ni Trotsky n'ont soutenu que, pour que
la révolution prolétarienne soit possible, il fallait que le capitalisme ait arrêté la croissance des forces
productives. Il est aisé de prouver le contraire, nous l'allons voir une fois de plus. Et nos révisionnistes de
brandir contre nous la thèse »: de Lénine : « Il n'y a pas de situation impossible pour la bourgeoisie » et de
nous rappeler doctement que, si la classe ouvrière laisse passer l'occasion de la révolution, le capitalisme
pourra toujours alors trouver finalement une issue, et, après avoir détruit suffisamment de forces productives,
connaitre même une nouvelle phase d'équilibre relatif. Ils nous l'expliquent, nous le rabâchent, tout en n'ayant
pas assez de sarcasmes à nous dispenser lorsque nous parlons de la période actuelle comme de celle de

57 Mandel suppose qu'une fraction suffisamment importante du capital social est investie dans le secteur III de production
d'armements (de « biens de destruction »). Le remplacement, à chaque cycle annuel, du capital dépensé dans la section III ne peut
se faire que par un prélèvement sans contrepartie sur le produit total des deux premiers secteurs, et l'importance de ce prélèvement
dépasse rapidement les possibilités d'accumulation qui y existent. Mandel aboutit ainsi à une reproduction rétrécie, réduisant
rapidement les secteurs I et II à la portion congrue. Il n'envisage pas le cas de l'économie d'armement, dans lequel la fraction du
capital social prélevée à chaque cycle sur les secteurs I et II pour les besoins du secteur III est inférieure à la plus-value accumulée
dans ces secteurs, donc compatible avec une reproduction élargie. L'économie d'armement correspond au cas où l'on peut encore
avoir à la fois « du beurre et des canons », l'économie de guerre impose de renoncer au beurre pour les canons. Or l'économie
d'armement caractérise précisément le fonctionnement actuel de l'économie capitaliste. Le secteur III, dont le produit est acheté
d'avance par l'État, garantit un débouché solvable à une fraction du produit des secteurs I et II, ou plutôt de leur surproduit
invendable, car elle ne pourrait s'écouler autrement, faute de consommateurs solvables, cette fraction restant cependant inférieure
aux possibilités d'accumulation des deux premiers secteurs. Le secteur III Joue ainsi le rôle de volant d'équilibration, et en même
temps d'entraînement de toute l'économie, son financement étant assuré par l'État. En fait, une fraction notable des moyens de
production et des moyens de consommation (donc des forces de travail) produits dans les deux premiers secteurs est
continuellement transférée au secteur III des armements : une partie des forces productives engendrées par la société est
continuellement transformée en forces destructive, Le financement par l'État du secteur III, qui ne contribue en rien à la richesse
sociale, mais vit au contraire en parasite de celle-ci, ne peut consister qu'en création de moyens de paiement fictifs, générateurs
d'inflation, et de moyens de crédit qui circulent ensuite comme capitaux flottants, fictifs.

69
l'imminence de la révolution, qui est en même temps imminence de la contre-révolution ! Et ils nous rebattent
les oreilles de ce qu'aucune situation objective n'assure la victoire automatique de la révolution — tout cela
pour tenter de convaincre leurs lecteurs qu'il n'est pas indispensable que les forces productives aient cessé
de croître pour que la révolution soit possible !
Regardons-y donc de plus près. Au XIX° siècle, période où le capitalisme n'était que relativement réactionnaire,
c'était seulement, de l'avis de Marx et Engels, pendant les crises, manifestations limitées dans le temps et
périodiques de la tendance historique du capitalisme à se nier lui-même, que la révolution était possible. Ainsi
Marx écrivit à l'automne de 1850 :
Étant donné cette prospérité générale dans laquelle les forces productives de la société bourgeoise se développent aussi
abondamment que le permettent les conditions bourgeoises, on ne saurait parler de véritable révolution... Une nouvelle
révolution ne sera possible qu'à la suite d'une nouvelle crise, mais l'une est aussi certaine que l'autre. 58

Le point de vue de Trotsky


Avec la première guerre impérialiste mondiale et la révolution d'Octobre, s'ouvre la crise historique d'agonie
du capitalisme, l'époque de la révolution prolétarienne. Cela n'est vrai que parce que « les forces productives
mondiales ne peuvent se développer davantage dans le cadre de la société bourgeoise...
Si le développement ultérieur des forces productives était concevable dans le cadre de la société
bourgeoise, la révolution en général serait impossible », comme le souligne à plusieurs reprises Trotsky dans
son rapport de juillet 1921 à l'assemblée générale des communistes de Moscou sur le bilan du 3° congrès
mondial de l'Internationale communiste. 59
Cinq ans plus tard, il déclarera presque dans les mêmes termes :
Pour terminer, je poserai une question qui, me semble-t-il, découle du fond même de mon rapport. Le capitalisme, oui
ou non, a-t-il fait son temps ? Est-il en mesure de développer dans le monde les forces productives et de faire progresser
l'humanité ? Cette question est fondamentale. Elle a une importance décisive pour le prolétariat européen, pour les
peuples opprimés d'Orient, pour le monde entier et, avant tout, pour les destinées de l'Union soviétique. S'il s'avérait que
le capitalisme est encore capable de remplir une mission de progrès, de rendre les peuples plus riches, leur travail plus
productif, cela signifierait que nous, parti communiste de l'U.R.S.S., nous nous sommes hâtés de chanter son De
Profundis ; en d'autres termes, que nous avons pris trop tôt le pouvoir pour essayer de réaliser le socialisme. Car, comme
l'expliquait Marx, aucun régime social ne disparait avant d'avoir épuisé toutes ses possibilités latentes. Et, dans la
nouvelle situation économique actuelle, maintenant que l'Amérique s'est élevée au-dessus de toute l'humanité capitaliste
en modifiant foncièrement le rapport des forces économiques, nous devons nous poser cette question : le capitalisme a-
t-il fait son temps ou peut-il espérer encore faire œuvre de progrès ? 60
Et Trotsky concluait, après une analyse approfondie, à la validité de la perspective de la révolution mondiale.
Mais, en tout cas, l'alternative était posée sans aucune ambiguïté.
Enfin, en 1938 — il serait naturellement possible de citer bien d'autres textes —il insèrera dans le Programme
de la IV° Internationale ces phrases sans équivoque :
La prémisse économique de la révolution prolétarienne est arrivée depuis longtemps au point le plus élevé qui puisse
être atteint sous le capitalisme. Les forces productives de l'humanité ont cessé de croître. Les nouvelles inventions et
les nouveaux progrès techniques ne conduisent plus à un accroissement de la richesse matérielle.

58 Karl Marx, Les luttes de classes en France, 1848-1850, Éditions sociales, 1967, p. 159.
59 Des extraits importants de ce rapport, dans lequel Trotsky insiste ensuite longuement sur le fait que cette condition nécessaire de
la révolution ne suffit nullement à en assurer la victoire, et qu'au contraire la bourgeoisie ne négligera rien pour entraîner la classe
ouvrière dans l'abîme avec elle, ont été reproduits par Georges Mazet, dans le cadre de son article, « Crise monétaire » ou marche
à la crise économique mondiale ? de la Vérité n' 554-555, pp. 97-100, d'après le texte français paru en 1922 à la Librairie de
l'Humanité. Contrairement à ce que Mazet Indiquait, il figure bien dans l'édition anglaise de L. Trotsky, Les cinq premières années
de l'Internationale communiste, au début du second volume, sous le titre L'école de la stratégie révolutionnaire ; comme le texte
anglais a été beaucoup plus soigneusement établi, nous avons corrigé le passage reproduit ici en en tenant compte.
60 Léon Trotsky, Europe et Amérique, Ed. Anthropos, p. 89.

70
Lénine contre Trotsky ?
C'est en vain que Germain, nous l'avons vu, s'efforce de nous montrer un Lénine se gardant bien de jamais
parler d'un arrêt du développement des forces productives — dans la période même où, en 1921, Trotsky
s'exprimait à ce sujet dans les termes catégoriques que nous venons de rappeler et que, pour une raison
quelconque, ou une quelconque raison, Germain, Mandel, le Croisé et Weber préfèrent passer sous silence.
Germain ira-t-il jusqu'à soutenir, mis au pied du mur, que Lénine n'était pas d'accord avec l'exposé de juillet
1921 de Trotsky devant les communistes de Moscou, mais qu'il a préféré ne rien dire ?
En fait, Lénine, en mettant en lumière la manière dont les monopoles freinent par tous les moyens en leur
pouvoir, le progrès technique; en exposant l'extraordinaire développement du parasitisme, des capitaux
fictifs, de la spéculation, qu'implique le contrôle de l'économie par le capital financier, la masse croissante de
forces et de moyens : de travail, d'hommes et d'outillage soustraits à la production ; en montrant l'extension,
sous diverses formes, de la putréfaction et des tendances destructrices du capitalisme arrivé à son stade
ultime, disait naturellement sous une autre forme exactement la même chose que Trotsky. Lénine connaissait
trop bien Marx, et était trop scrupuleusement fidèle à ses enseignements, pour qu'il lui soit venu à l'idée que,
à l'époque de la révolution prolétarienne, la croissance des forces productives pouvait se poursuivre, et même
avec impétuosité, dans le cadre du mode de production capitaliste !
Voici ce qu'il écrit dans L'impérialisme... :
Comme nous l'avons vu, la principale base économique de l'impérialisme est le monopole. Ce monopole est capitaliste,
c'est-à-dire né du capitalisme, et, dans les conditions générales de ce dernier, de la production marchande, de la concurrence,
est en contradiction permanente et sans issue avec ces conditions générales. Néanmoins, comme tout monopole, le
monopole capitaliste engendre infailliblement une tendance à la stagnation et à la putréfaction. La fixation, même
temporaire, des prix de monopole fait disparaître jusqu'à un certain point les stimulants du progrès technique et, par
conséquent, de tout autre progrès, de tout mouvement en avant ; elle engendre aussi la possibilité économique de freiner
artificiellement le progrès technique.
... Certes, un monopole, en régime capitaliste, ne peut jamais supprimer complètement et pour très longtemps la con-
currence sur le marché mondial (c'est là, entre autres, une des raisons de l'absurdité de la théorie de l'ultra-impérialisme).
Il est évident que la possibilité de réduire les frais de la production et d'augmenter les bénéfices en introduisant des
améliorations techniques pousse aux transformations. Mais la tendance à la stagnation et à la putréfaction propre au
monopole continue à agir de son côté et, dans certaines branches d'industrie. dans certains pays, il lui arrive de prendre
pour un temps le dessus.61

Et voici le passage du dernier chapitre qui suscite l'enthousiasme de Mandel :


Monopoles, oligarchie, tendances à la domination au lieu de tendances à la liberté, exploitation d'un nombre croissant de
nations petites ou faibles par une poignée de nations riches ou puissantes — tout cela a donné naissance aux traits distinctifs
de l'impérialisme qui le font caractériser comme un capitalisme parasitaire ou pourrissant. Toujours plus en relief apparait
la tendance de l'impérialisme à créer « l'État-rentier », l'État-usurier, dont la bourgeoisie vit de plus en plus sur l'exportation
des capitaux et la tonte des coupons ». Mais ce serait une erreur de croire que cette tendance à la putréfaction exclut la
croissance rapide du capitalisme. Non, telles branches d'industrie, telles couches de la bourgeoisie, tel pays manifestent à
l'époque de l'impérialisme, avec une force plus ou moins grande, tantôt l'une, tantôt l'autre de ces tendances. Dans
l'ensemble, le capitalisme se développe infiniment plus vite que naguère ; mais ce développement ne devient pas
simplement plus inégal en général, cette inégalité se manifeste en particulier dans la putréfaction des pays les plus riches
en capital (Angleterre).62
À quoi il faut ajouter :
De tout ce qui a été dit plus haut sur la nature économique de l'impérialisme, il ressort qu'on doit le caractériser comme un
capitalisme de transition, ou plus exactement un capitalisme agonisant. 63

61 V.I. Lénine. L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, Ed. sociales, 1952, pp. 88-89.
62 Idem, pp. 111-112.
63 Idem, p. 113.

71
Le moins, qu’on ne puisse dire est que Lénine parle de développement rapide (accroissement de la production,
concentration, centralisation, développement de la mainmise du capital financier) accompagné, non pas
seulement dans d'autres pays, mais dans ceux-là mêmes où le capital financier se développe le plus vite
(« Quant aux États-Unis, le développement économique y a été, en ces dernières décennies, encore plus rapide
qu'en Allemagne. Et c'est justement grâce à cela que les traits parasitaires du capitalisme américain moderne
sont apparus de façon particulièrement saillante »), d'une croissance accélérée du « parasitisme » et de la
« putréfaction » propres au règne des monopoles.
Pour ces raisons, Lénine ne voit nullement dans les phénomènes qu'il analyse l'annonce d'une nouvelle
croissance générale illimitée des forces productives de l'humanité (d'autant qu'il étudie une période déjà
achevée, l'immédiate avant-guerre). Pour lui, si les forces productives ont des aspects quantitatifs,
mesurables, elles ne s'y réduisent jamais. Il note bien par exemple :
(...) De nos jours, la technique se développe avec une rapidité incroyable, et les terres aujourd'hui impropres peuvent
demain être mises en valeur par de nouveaux procédés (qu'une grande banque, par exemple, peut trouver en organisant
une expédition d'ingénieurs, d'agronomes, etc.) à condition que l'on y engage des capitaux importants. Il en est de même
pour les recherches de richesses minérales, les nouveaux procédés de traitement et d'utilisation des matières premières,
etc.64

Mais, là où Germain semble considérer que dans tel pays il y a croissance plus rapide que jamais, dans tel autre
stagnation ou régression, et que le bilan pourrait se faire par une addition de quantités positives ou négatives
(qu'il ne fait pas : un trop grand nombre de termes, sans doute !), Lénine, lui, tire le bilan sans hésiter :
LES PARTICULARITES POLITIQUES DE L'IMPERIALISME SONT : LA REACTION SUR TOUTE LA LIGNE ET LE
RENFORCEMENT DE L'OPPRESSION NATIONALE. 65
Six ans plus tard, le 3° congrès mondial de l'Internationale communiste adoptait des « Thèses sur la situation
mondiale et la tâche de l’I.C. » dans lesquelles on pouvait lire :
Les deux dizaines d'années qui avaient précédé la guerre furent une époque d'ascension capitaliste particulièrement
puissante. Les périodes de prospérité se distinguent par leur durée et par leur intensité, les périodes de dépression ou de
crise, au contraire, par leur brièveté. D'une façon générale, la source s'était brusquement élevée ; les nations capitalistes
s'étaient enrichies.
Enserrant le marché mondial par leurs trusts, leurs cartels et leurs consortiums, les maitres des destinées du monde se
rendaient compte que le développement enragé de la production devait se heurter aux limites de la capacité d'achat du
marché capitaliste mondial ; ils essayèrent de sortir de cette situation par des moyens de violence ; la crise sanglante de
la guerre mondiale devait remplacer une longue période menaçante de dépression économique, avec le même résultat
d'ailleurs, c'est-à-dire la destruction d'énormes forces de production (...)
(...) De la sorte, la crise de l'année 1920, et c'est là l'essentiel pour la compréhension de la situation mondiale, n'est pas
une étape du cycle « normal » industriel, mais une réaction plus profonde contre la prospérité fictive du temps de guerre
et des deux années suivantes, prospérité basée sur la destruction et sur l'épuisement.
L'alternative normale des crises et des périodes de prospérité se poursuivait auparavant suivant la courbe du dévelop-
pement industriel. Pendant les sept dernières années, par contre, les forces productrices de l'Europe, loin de s'élever,
tombèrent brutalement.
La destruction des bases mêmes de l'économie doit d'abord se manifester dans toute la superstructure. Pour arriver à une
certaine coordination intérieure, l'économie de l'Europe devra pendant les quelques années à venir se restreindre et
diminuer. La courbe des forces productives tombera de sa hauteur fictive actuelle. Des périodes de prospérité ne peuvent
avoir dans ce cas qu'une courte durée et surtout un caractère de spéculation (...)
Les mêmes idées reviennent au long de ces thèses, sous diverses formes. Les analyses de Lénine sont, notons-
le bien, essentiellement relatives à la période des deux décennies d'avant-guerre dont parlent les thèses, et
qui ont fait place à la « destruction d'énormes forces de production pendant la guerre » (destructions que

64 Idem, p. 75.
65 Idem, p. 99.

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Germain n'a pas vues dans les prémisses de la révolution d'Octobre 1917 !), C'est seulement à partir de cette
première guerre mondiale que Trotsky dit que les forces productives de l'humanité ont cessé de croître. Il est
l'auteur de ces thèses, mais Germain suggérera-t-il que Lénine les a votées à contrecœur ?
Le double fondement du matérialisme historique
Il faut y revenir : le passage du socialisme « de l'utopie à la science » se fonde précisément pour Marx et Engels
sur cette double thèse, dont les deux aspects sont inséparables.
D'une part, la perspective de la société sans classe cesse d'être utopique à notre époque seulement parce que
la satisfaction sans limite des besoins sociaux, l'abondance pour tous est désormais possible sur la base des
forces productives qu'a développées le capitalisme, pourvu qu'elles soient mises, dans le cadre d'une
planification mondiale, au service de l'humanité ; ou, pour reprendre les termes mêmes de Marx dans le
passage cité plus haut : les conditions matérielles de rapports de production nouveaux et supérieurs sont
écloses dans le sein même de la vieille société capitaliste. Ou encore : « La prémisse économique de la
révolution prolétarienne est arrivée depuis longtemps au point le plus élevé qui puisse être atteint sous le
capitalisme. »
D'autre part, tant que le progrès de la civilisation, même freiné, même « relatif », se poursuit sous le
capitalisme, tant que les forces productives croissent, jamais l'humanité ne se lancera dans la voie hasardeuse
de la révolution socialiste, aussi longtemps du moins qu'elle pourra penser qu'il lui est loisible d'en faire
l'économie, qu'il y a une autre issue, que la révolution n'est pas la seule voie pour échapper à une catastrophe
d'envergure historique : le capitalisme ne disparaîtra pas « avant que soient développées toutes les forces
productives qu'il est assez large pour contenir ».
Ce double pilier d'angle du matérialisme historique, nos révisionnistes l'attaquent des deux côtés à la fois :
D'une part, ils soutiennent que, bien que les forces productives croissent rapidement à notre époque (avec
l'instrument de mesure qu'ils nous proposent, et dont nous reparlerons bientôt, elles auraient plus que doublé
de 1948 à 1961, en utilisant les statistiques mêmes qu'entasse Weber — Qu'est-ce quel’A.J.S.? tableau 2, p.
17), le capitalisme n'en est pas moins en déclin (nous avons, vainement jusqu'à présent, cherché à nous
enquérir auprès de Mandel, de Germain, du Croisé et de quelques autres, du sens précis des mots « déclin du
capitalisme » lorsque les forces productives croissent rapidement) et la révolution socialiste pas moins à
l'ordre du jour (enfin, plus ou moins... des situations « prérévolutionnaires » suffisent largement, on l'a vu, à
Weber ; des situations de non-marche sur Bruxelles, de non-lutte pour le pouvoir à Mandel).
D'autre part, en dépit de la maturité de la prémisse économique de la révolution prolétarienne, ils nous
rappellent doctement qu'il n'y a pas de situation impossible pour la bourgeoisie, mais interprètent cette thèse
léniniste dans le sens que, « si la classe ouvrière était battue », une « nouvelle expansion économique » du
capitalisme serait possible. Et ici, nous l'avons vu — comment avons-nous pu oser prétendre qu'il n'aimait pas
citer les points de vue de Trotsky en 1921 ? c'était une falsification de plus ! — Germain s'appuie sur une
déclaration de Trotsky au 3° congrès mondial de l'Internationale communiste (et, naturellement, Weber
répète dans sa brochure, p. 31).
Trotsky sur une nouvelle époque d'expansion capitaliste
Il n'est pas toutefois si facile de prendre Trotsky sans vert. Reprenons, et complétons la citation faite par
Germain du grand rapport de Trotsky sur « la crise de l'économie mondiale et les nouvelles tâches de
l'Internationale communiste »
Pendant la période dans laquelle nous sommes entrés, période de règlement des comptes relatifs aux destructions et aux
ruines de la guerre, période de retour à l'état économique ancien, tout relèvement ne peut être que superficiel, d'autant plus
qu'il est provoqué surtout par la spéculation, tandis que les crises vont devenir plus longues et plus profondes.

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Dans ce cas, le rétablissement de l'équilibre capitaliste sur des bases nouvelles est-il possible ? 66 Si nous admettons un
instant que la classe ouvrière ne se lève pas pour la lutte révolutionnaire, mais permette à la bourgeoisie pendant de longues
années, disons 20 ou 30 ans, de diriger les destins du monde, alors un nouvel équilibre pourra sans doute être établi.
L'Europe sera brutalement rejetée en arrière. 67
Des millions d'ouvriers européens seront morts de chômage et de faim. Les États-Unis seront obligés de chercher une
orientation nouvelle sur le marché mondial, de regrouper leur industrie, de reculer pendant de longues années.68 Après
l'établissement d'une nouvelle division du travail dans le monde, au cours d'une période douloureuse de 15, 20, 25 années,
une nouvelle époque de relèvement capitaliste pourrait peut-être commencer.
S'agirait-il alors d'une nouvelle période historique de croissance des forces productives sous le capitalisme ?
Trotsky ne le dit pas. S'il le disait, il préciserait en même temps que, durant cette période, la révolution
prolétarienne serait exclue 69. Il se hâte plutôt d'ajouter ces lignes (qui évidemment ne méritent pas, aux yeux
de Weber, d'être reproduites) :
Mais tout ce raisonnement est abstrait et n'envisage qu'un côté de la question. Nous présentons ici le problème comme si
le prolétariat avait cessé de lutter. Cependant il ne peut en être question, pour cette simple raison que l'opposition des
classes a atteinte, en ces dernières années, une acuité extraordinaire.
Deux mois plus tard, devant les communistes de Moscou, il développait l'idée que ce qui se passerait, si la
bourgeoisie conservait le pouvoir en dépit de la crise historique de son régime, c'est plutôt qu'elle entraînerait
la classe ouvrière avec elle dans l'abîme. Montrer comment, même si l'histoire s'est comme toujours avérée
plus complexe dans son déroulement concret que tous les pronostics théoriques, celui de Trotsky n'a pas été
infirmé dans les faits, ce serait reprendre toute l'histoire d'un demi-siècle. Nous ne le ferons évidemment pas
ici. Écoutons plutôt Weber, téméraire à ses heures, nous définir les forces productives et leur croissance (p.
15).
Weber définit les forces productives
Qu’est-ce que les forces productives ? En théorie marxiste70, ce concept désigne l'ensemble des moyens de production
matériels (outils, machines, usines, sol et, sous-sol) et humains (forces de travail, niveau des techniques et des sciences)
permettant la production de biens d'usage ou d'échange.71
(...) La croissance des forces productives ne s'apprécie pas arbitrairement ; elle se mesure en fonction de critères objectifs
précis : la progression de la productivité du travail ; la progression en volume et en valeur de la production des biens de
consommation et d'équipement ; le rythme d'innovation technologique, etc.

66 La citation faite par Weber commence ici.


67 Weber a remplacé la phrase qui suit (et que nous mettons en gras) par des points de suspension. Il ne faut manifestement pas
permettre à Trotsky de se montrer trop « catastrophiste » …
68 Weber insère ici entre parenthèses cette glose : « (cf. 1929-1940) ». Il n'est sans doute pas au courant que 1940 marque le début
de la deuxième guerre mondiale, et non celui d'une « nouvelle époque de relèvement capitaliste », d'une époque d'expansion des
forces productives, qui aurait commencé à cette date. Il est vrai qu'à ses yeux la guerre n'est certainement pas un « concept
économique », tout au plus une notion morale, si bien que l'un n'empêche pas l'autre...
69 Comme il l'a fait lorsque, en 1940, il a examiné théoriquement — pour d'ailleurs la rejeter aussitôt — l'hypothèse que la deuxième
guerre mondiale n'aboutirait pas à de nouvelles révolutions prolétariennes, à de nouvelles défaites du capitalisme.
70 Nous ne désespérons pas d'apprendre un jour ce qu'est le « concept » des forces productives en théorie non marxiste ou en non-
théorie marxiste.
71 Weber ne précise pas ce que sont les « biens d'usage » qui ne sont pas « d'échange » ni les « biens d'échange » qui ne sont pas
« d'usage ». Le « marxiste » Weber sait probablement que la « théorie marxiste » parle plutôt de « valeur d’usage » et de « valeur
d'échange », mais quoi, il faut éviter l'archéo-marxisme, il faut vivre avec son temps ! il n'est pas sans intérêt par contre de relever
que dans la société communiste, où les forces productives n'engendreront ni valeurs d'usage ni valeurs d'échange, se contentant
de satisfaire (sans limites) les besoins sociaux, alors, pour le « marxiste » Weber et son « concept », il n'y aura plus de forces
productives...
À noter également que le « niveau des techniques et des sciences » s'exprime aussi bien dans les « moyens de production matériels
» (le perfectionnement des machines) que dans les « moyens de production humains » (la culture des travailleurs) parmi lesquels
les range Weber... Hélas ? Les mauvaises habitudes que l'on sait ne peuvent que nuire à la clarté de sa pensée.

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Or, si l'on applique les critères mêmes de Weber a la période qui va de 1914 à 1938, période pendant laquelle
Trotsky répète à chaque occasion que les forces productives ont cessé de croître (et même, en 1938, qu'a été
atteint depuis longtemps « le point le plus élevé qui puisse être atteint sous le capitalisme »), il faudra bien
conclure que c'était là une période de croissance très honorable des forces productives.
La productivité du travail s'y est développée rapidement stimulée d'abord par la première guerre mondiale,
puis par la grande crise de 1929, à laquelle les plus grands trusts ne purent résister qu'en rationalisant à
outrance. Quant à la production, nous emprunterons une fois de plus au tableau 2 de Weber les précisions
suivantes : sur la base 100 en 1913, le volume total de la production était en 1938 à l'indice 109,4 en France ;
159,9 en Allemagne ; 153,8 en Italie ; 158,3 au Royaume-Uni ; 143,7 au Canada ; 163,3 aux États-Unis.
Pour la science, c'est la période du grand bond en avant de la physique. C'est alors que deux théories
révolutionnaires, la relativité générale et la mécanique quantique, dont les conséquences sont loin d'être
épuisées à l'heure actuelle, font leur apparition, l'une en 1915, l'autre en 1923-27 (la seule découverte d'une
portée comparable qui ait été faite depuis l'a été en biologie, c'est le code génétique, en 1957). Et
« l'innovation technologique » ne laisse pas non plus à désirer. C'est dans cette période que l'automobile et
l'avion prennent leur essor, que les sulfamides inaugurent la révolution chimique en médecine, que le
microscope électronique commence à s'employer en métallurgie, que... Non, décidément, Trotsky aurait dû
écrire : « Les forces productives croissent quelque peu. » Il n'y aurait plus eu ensuite, pour la période suivante,
qu'à mettre « impétueusement » au lieu de « quelque peu ».
La conception technologiste (quantativiste) des forces productives
Le « concept » weberien de forces productives donne donc, à l'occasion, des résultats inattendus. Surtout, il
fait des forces productives une simple catégorie technologique, une simple grandeur mesurable à l'aide de
« critères objectifs précis », c'est-à-dire par les procédés de la technique — cela vaut d'ailleurs également
pour l'élément humain qui n'y intervient que comme «force de travail, niveau de la technique et des sciences
». Cette grandeur mesurable, les forces productives, échappe donc au domaine de l'histoire, de la sociologie,
de l'économie. C'est une chose. Elle est aplatie, linéaire. La croissance des forces productives. ou leur
régression, se mesure comme la température à l'aide d'un thermomètre dont on observe la colonne de
mercure (et qu'il faille procéder à plusieurs mesures, production industrielle, rendement du travail, proportion
des ouvriers qualifiés, techniciens, etc. dans le total de la main-d’œuvre, qu'il s'agisse d'un tableau de
nombres, résultant d'une série aussi longue que l'on voudra d'évaluations statistiques, que l'art des
statisticiens saura d'ailleurs réduire à un nombre unique si on le désire, cela n'y change rien).
Les forces productives ne sont pour Weber (et pour Germain, qui nous a dit avoir cité en vain aux lambertistes
« les nombreuses pages de Marx, Lénine et Trotsky ou les "forces productives" se mesurent aux quantités de
marchandises produites et au nombre de producteurs ») que ce qu'elles seraient pour une commission de
gestion de la société communiste, chargée de recenser les moyens matériels et humains disponibles pour
quelque nouveau projet. Dans un monde où l'administration des choses aurait remplacé le gouvernement des
hommes, cette façon de considérer les forces productives serait tout à fait correcte. Mais il se trouve que nous
vivons dans une société divisée en classes, une société où, pour cette raison, toutes les catégories historiques,
sociales, économiques sont contradictoires, se nient elles-mêmes. C&#