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Alessandro Zara

Fenoglio et l'insurrection
Voici le sujet pour un petit exercice de traduction :

" Partì verso le somme colline, la terra ancestrale che l'avrebbe aiutato nel suo immoto possibile,
nel vortice del vento nero, sentendo com'è grande un uomo quando è nella sua normale
dimensione umana " (Beppe Fenoglio, Il partigiano Johnny).

Ce petit exercice de traduction demande un petit exercice de commentaire - tout ce qu'il y a de


plus scolaire. Il faut en effet se rapprocher de la phrase de Fenoglio, pour parvenir à la traduire. Il
faut notamment se rapprocher de l'expérience à partir de laquelle l'écrivain nous parle - qui est
celle de l'insurgé (une recherche poussée dans un dictionnaire nous livre un premier secret : le
mot partigiano se laisse traduire par " partisan "). Il ne me paraît pas excessif de craindre que,
puisque cette expérience nous est très peu familière, et peut être même entièrement inconnue,
cela risque de compliquer la tâche du traducteur...

L'insurrection de Johnny (le lecteur remarquera que le premier sens du latin insurgere est " se
mettre débout, se lever ", mais n'anticipons rien) commence par un départ. C'est le premier mot,
son sens est facile à saisir. Le départ : une rupture, un nouveau commencement dans un monde
vierge - la terre, le vent sont les seuls témoins. Moins facilement déchiffrable, en partie en raison
de l'ambiguité du possessif (" suo "), est le syntagme " nel suo immoto possibile ". A qui doit on
attribuer ce possibile ? A Johnny ou à la terre ancestrale ? L'adjectif immoto, " immobile ", parle en
faveur de la deuxième hypothèse. Ben oui, c'est clair, la terre est le lieu de la possibilité : c'est " en
" ce lieu que tout ce qui peut être advient. Je verrais bien ici une citation de Heidegger mais je n'ai
pas envie d'aller chercher : débrouillez-vous comme des grands, si c'est clair. Or, ce possible qui
ne bouge pas, du fait de son lien à la terre et, pourrait-on penser, de sa place bien assurée dans la
constellation des catégories kantiennes, est une aide que la terre apporte à l'insurgé : " la terra
ancestrale (...) l'avrebbe aiutato nel suo immoto possibile ".
On comprend qu'il soit difficile de trancher : le possible est le partage de la terre et de l'homme. Il
faudrait ajouter : la terre aide dans la mesure où elle est la terre des ancêtres. Lors qu'elle s'offre
dans sa pureté d'élément à l'homme qui s'arrache à son abri (Johnny marche " nel vortice del
vento nero ", " dans le tourbillon du vent noir ") elle ne le fait pas en tant que pur an Sich que
l'esprit doit coloniser et soumettre : le chemin vers le possible y a été entretenu par des
générations d'êtres humains qui y ont vécu et qui y sont morts. L'homme qui s'arrache à son abri
est l'insurgé, celui qui se dresse " nella sua normale dimensione umana " : pour lui seulement
l'ancien pacte devient lisible - pour lui seulement la terre est le lieu où le possible advient.
En fait ce mot, possibile, n'est pas si clair que ça. Pour faire un exemple grossier mais, j'espère,
utile, il semblerait naturel de considérer que les possibilités liées à la notion de " pouvoir d'achat "
n'ont aucun rapport avec cette catégorie. Pour cause : ces " possibilités " sont des " actualités ", ce
sont des déjà-là, des objets (Gegen-stände, évidemment) qui doivent seulement être saisis ; on a
normalement leur équivalent dans la poche, ou dans une puce. Ce qui manque au sujet
consommant (que nous sommes tous, ô hypocrite lecteur, mais toi en particulier) est l'ouverture
sur le futur. Il est peut être opportun de se pencher sur une autre page du Partigiano Johnny. Le
professeur Chiodi, un philosophe qui a réellement enseigné dans le lycée d'Alba, la petite ville de
Johnny (et de Fenoglio), tient quelques propos sur Kierkegaard :

" Vedi, l'angoscia è la categoria del possibile. Quindi è infuturamento, si compone di miriadi di
possibilità, di aperture sul futuro. Da una parte l'angoscia, è vero, ti ributta sul tuo essere, e te ne
viene amarezza, ma d'altra parte essa è il necessario 'Sprung', cioè salto verso il futuro... "

Nous retiendrons que la dimension du possible est accessible par l'angoisse (angoscia ; soit dit en
passant, la racine étimologique de l'italien et du français, le latin angustiae, n'a pas un sens
principalement moral, mais désigne un lieu, un passage étroit) et qu'en renvoyant chacun à son
être, elle est le saut nécessaire vers le futur. Autrement dit, le futur ne vient pas tout seul, encore
moins il est déjà-là sous la forme d'un panier de biens de consommation parmi lesquels exercer
des préférences : il comporte un saut, c'est-à-dire l'interruption brusque d'un état de choses,
comme dans l'expression " saut quantique ". Pour Kierkegaard il s'agit d'un saut in interiorem
hominis, vers la solitude de chacun.

En avançant, dans sa marche, vers sa profonde solitude (cette marche nocturne est le saut
kierkegaardien) le partisan de Fenoglio y devine non pas le possible selon Kant, comme nous
avions pensé, qui est une modalité du jugement sur un objet, mais la possibilité espérée de se
maintenir dans la normale dimension humaine qui est, doit-on conclure, l'insurrection : l'être débout
entre le ciel noir et la terre des hommes qui ne sont plus, loin de tout abri. Etre avec les pères, être
seul avec les pères : la compagnie de ceux qui, dans le remémoration, se sont déjà tenus droits
sous le ciel, est le le don de la terre à celui qui a osé le choix, qui a couru le risque de ce que
Slavoj Zizek, dans une autre perspective, appelle " l'acte éthique ".

" Il partit vers les hautes collines, la terre de ses ancêtres qui, en sa possibilité immobile, l'aiderait,
dans le tourbillon du vent noir, en sentant combien un homme est grand, lorsqu'il est à sa normale
dimension humaine ".