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LE CRIME D'AMOUR-PROPRE
Sophie de Mijolla-Mellor

Association Recherches en psychanalyse | « Recherches en psychanalyse »

2004/2 no 2 | pages 41 à 65
ISSN 1767-5448
ISBN 2847950443
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-recherches-en-psychanalyse-2004-2-page-41.htm
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Le crime d’amour-propre
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Sophie de Mijolla-Mellor

L’amour-propre n’est pas l’amour de soi ni le narcissisme, il s’agit d’une


passion douloureuse dont les Moralistes depuis l’Antiquité 1 ont souligné
l’étrange paradoxe de ne pouvoir tenir la nécessaire estime de soi que de la
reconnaissance venue d’un autre. Je ne prendrai pas cette notion au sens où on
a coutume de l’entendre depuis La Rochefoucauld qui en fait l’instrument d’une
dénonciation de la pseudo oblativité en montrant que nos actions les plus
désintéressées en apparence sont faites par souci de gloire personnelle 2.
L’amour-propre ne se confond pas pour autant avec la vanité qui en dénonce
la vacuité mais partage avec celle-ci une dépendance aliénante au regard et à
l’opinion d’autrui, alors mis en position de détenir le pouvoir de valider ou de
détruire l’amour de soi du sujet.
Nous verrons donc pas dans l’amour-propre l’hédonisme propre à l’ego,
même pour en dénoncer le leurre, mais plutôt et à l’inverse, un échec du narcis-
sisme, condamné du fait d’une sorte d’hémorragie essentielle, à tenter de se
remplir comme le tonneau des Danaïdes d’un amour jamais suffisant pour faire
face aux attaques délétères du ridicule, de la honte et de l’humiliation.

1. « Je suis, note Marc-Aurèle, souvent étonné de voir combien chacun s’aime lui-même plus
que tout et pourtant tienne moins compte de son propre jugement sur lui-même que de celui des
autres. (...) Et ainsi, nous avons honte de ce que notre prochain pense de nous plus que de ce que
nous en pensons nous-mêmes », in Les Stoïciens, Gallimard - Pléiade, Pensées, XII (4) p. 1 242.
2. Je dois à E. Prado de Oliveira de m’avoir rappelé l’excellent article où Serge Doubrovsky
analyse cette notion dans l’éclairage croisé que l’on peut faire de La Rochefoucauld par Lacan
et vice versa dans la perspective que j’appelle « interactions de la psychanalyse » analyse qui,
non sans raison, situe la psychanalyse dans le droit fil des moralistes. (Cf Doubrovsky S., « Vingt
propositions sur l’amour propre : de Lacan à La Rochefoucauld », in Cahiers Confrontation n° 3,
pp. 51-68, Printemps 1980).

Recherches en psychanalyse, 2004, 2, 41-65.


42 RECHERCHES EN PSYCHANALYSE

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Introduire cette dimension dans la criminogenèse vise à dépsychiatriser
l’acte criminel et à y voir une altération du lien à autrui qui resitue l’acte meur-
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trier sous son aspect à la fois le plus fécond sous l’angle de la compréhension
et le plus apte à l’approche thérapeutique conçue sous l’angle de la possible issue
hors du narcissisme criminel.
Il serait possible, mais cela dépasserait les limites de mon propos, de l’envi-
sager aussi sous l’angle de la psychologie des collectifs, là où elle rejoint et
engendre l’acte individuel. Ainsi, le « crime d’honneur » tout en répondant à des
codes sociaux précis, entre dans la catégorie du « crime d’amour-propre » car
l’atteinte dont le sujet doit se faire rendre raison par le sang concerne sa propre
intégrité narcissique individuelle, familiale ou groupale.
Il va de soi que cette dimension de l’amour-propre est tout autant présente
dans les conflits entre les nations dont elle constitue la superstructure idéolo-
gique visible au-dessus des réalités économiques plus dissimulées. Le
« narcissisme des petites différences » ne fait pas qu’entretenir l’orgueil national,
il peut aussi lorsqu’il s’estime bafoué devenir l’inspirateur des actes terroristes
commis par les minorités écrasées et déniées dans leur demande de reconnais-
sance identitaire.
Mon propos sera cependant limité aux actes meurtriers qu’un individu peut
revendiquer en son seul nom et qui apparaissent, lorsqu’ils ne sont pas mis au
compte d’une pathologie qui déresponsabilise leur auteur, comme incompré-
hensibles dans la mesure où d’autres issues semblaient offertes avant le
basculement dans l’acte irréversible.
C’est précisément cette situation d’impasse telle que la vit le sujet vis-à-vis
d’un autre auquel il a donné le pouvoir démesuré de le priver de manière irrémé-
diable et définitive de l’estime de soi que j’envisagerai au travers de divers
exemples et d’un cas clinique. Ce faisant, je ne privilégierai pas l’interrogation
en termes de diagnostic psychopathologique et tenterai à l’inverse de faire
ressortir cette dimension de l’amour-propre aussi bien dans les cas réputés
psychotiques que normalement névrosés.
Chez ces sujets, le projet criminel se forme progressivement et s’impose petit
à petit comme une issue inéluctable. Il demeure dissimulé pendant tout un
temps et c’est l’évolution des circonstances relationnelles qui le met en avant
et précipite le passage à l’acte. Dans tous ces cas, la nécessité de tuer n’apparaît
pas comme le résultat de la haine de l’objet ou du plaisir sadique de le détruire
mais comme une condition pour se faire advenir soi-même et tenter, en tranchant
le nœud gordien du conflit, de réparer la blessure d’amour-propre.
La dimension persécutive est présente dans tous les cas et institue un vécu
d’oppression qui s’étend au monde extérieur en général mais qui, au moment
de l’acte, se resserre sur la future victime qui est alors fantasmatiquement dotée
par celui qui va la frapper de l’extravagant pouvoir de résumer le monde
extérieur, supprimant ainsi toute possibilité d’échappatoire. Position régressive
dans laquelle le sujet retrouve le temps où le monde extérieur se confondait avec
sa mère et où lui-même ne se différenciait pas de celle-ci : cette situation est
SOPHIE DE MIJOLLA-MELLOR – LE CRIME D’AMOUR-PROPRE 43

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bien celle de la passion où l’un est tout pour l’autre, ce qui permet, ainsi que
l’a noté Freud de « devenir criminel sans remords ». Ajoutons que la passion
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permet aussi de devenir criminel sans être pour autant étiqueté psychotique,
psychopathe ou pervers, même si l’acte lui-même actualise ces tendances
latentes et le cas échéant les institue de manière plus durable.
Aussi, les exemples sur lesquels je m’appuierai sont d’une grande diversité
au plan du diagnostic psychiatrique, pour autant d’ailleurs qu’il y ait eu accord
à cet égard entre les expertises. Pierre Rivière, matricide et fratricide, comme
Roberto Succo, matricide et parricide avant d’enchaîner des meurtres multiples,
relèvent plutôt de la schizophrénie ou de ce que Angelo Hesnard appelle le
« meurtre libératoire contre les parents ». Le cas « Aimée » est qualifié par Lacan
de « paranoïa d’autopunition » et celui de Jean-Claude Romand, meurtrier de
sa femme et de ses enfants après avoir tué ses deux parents s’apparente, pour
les experts, à une perversion narcissique mythomaniaque. Quant au cas que je
présenterai plus longuement ayant eu à en étudier le dossier à la demande des
avocats de la défense, celui d’un crime unique commis sur un associé dans le
domaine professionnel, il ne relevait selon les psychiatres d’aucune pathologie
particulière qui soit à la mesure de cet acte jugé incompréhensible.
Je les évoquerai successivement car il serait artificiel de tenter de forcer des
rapprochements qui se présenteront au fur et à mesure de la lecture.

PIERRE RIVIÈRE 3

Ce cas de parricide au XIXe siècle nous est connu par la présentation que
Michel Foucault et quelques autres en ont faite dans les années 1970 sur le
thème d’une réflexion sur l’animal, le fou et la mort qui n’a rien perdu de son
actualité, bien au contraire.
Rappelons en brièvement les principales données : en 1835, dans l’univers
campagnard clos du Bocage normand, un jeune homme de 19 ans, Pierre Rivière
égorge de manière préméditée sa mère, sa sœur et le petit frère qui habitait
avec elles, lui-même vivant ailleurs depuis toujours avec son père et une autre
sœur.
L’adolescent dira avoir voulu par ce geste délivrer son père de l’humiliation
et du désespoir dans lequel cette femme, sa mère, mettait son père. Celui-ci
s’était marié pour échapper à la conscription, Pierre était l’aîné d’une fratrie
séparée comme l’étaient les parents eux-mêmes car ceux-ci n’avaient en fait
jamais vécu sous le même toit, chacun restant avec sa famille d’origine. Les
enfants étaient conçus lors des visites du père qui venait aussi effectuer chez
sa femme divers travaux agricoles.

3. Foucault M. (ed), Moi, Pierre Rivière ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère...
Paris, Gallimard/Julliard, 1973.
44 RECHERCHES EN PSYCHANALYSE

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Les témoignages des voisins seront unanimes pour souligner l’attitude
méprisante et le détestable caractère de la mère, cependant que le père était
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loué non moins systématiquement pour ses manières paisibles. Pierre sera décrit
comme ayant été un enfant étrange, idiot selon les uns, cruel selon les autres
et finalement sa condamnation à mort sera commuée en raison de ces circons-
tances pathologiques atténuantes et sept ans plus tard il se suicidera en prison.
Interrogé sur les raisons pour lesquelles il avait aussi tué sa sœur et son frère,
il dira que cette dernière prenait le parti de la mère et que pour le petit, il l’avait
exécuté de manière que son père, qui aimait l’enfant, puisse le lui reprocher et,
ainsi détaché de lui, être moins affligé par sa condamnation à mort.
Le regard rétrospectif sur le cas donne à penser que dans cette pseudo famille
était active une situation propre à développer chez les enfants une paranoïa 4,
puisqu’ils étaient réellement tenus d’adhérer à l’un des deux camps formés par
le père d’un côté et la mère de l’autre, dans une scène primitive de haine et de
destruction.
De plus, une phrase du père avant le passage à l’acte du fils me semble
particulièrement révélatrice de l’hypocrisie victimaire de celui qui était donné
par tous comme « le plus doux des hommes ». Il avait en effet déclaré à un
voisin que « s’il avait lui-même le caractère de Pierre (son fils) Victoire Brion
(sa femme) ne serait pas aussi tranquille » (op. cit., p. 47). Il est difficile de consi-
dérer que le meurtre n’avait pas été plus ou moins inconsciemment commandité
par la lâcheté du père se reposant sur le bras de son fils quelles qu’aient pu en
être les conséquences.
Être mis à la place du père par celui-ci, Pierre Rivière avait dû aussi l’expé-
rimenter à un autre niveau si on considère la hantise de l’inceste dans laquelle
il vivait, lui qui pourtant devait devenir prêtre selon le vœu du père et le sien.
Cette terreur s’étend à sa sœur, aux filles qui se moquent de lui et, plus généra-
lement à tout ce qui est femelle y compris les animaux car il craint en outre le
péché de bestialité. Pour cet adolescent, la honte du père humilié par une femme
lui interdit toute tentative de vie hétérosexuelle qu’il écarte comme émanant du
diable et vis-à-vis de quoi il a des pratiques obsessionnelles qui le font consi-
dérer comme fou. En contrepartie, il développe une violence et une cruauté, à
l’égard des animaux qu’il dissèque vivants et des enfants à qui il aime faire peur
pour sentir sa puissance, qui seront après-coup considérées comme des
prodromes du geste criminel alors qu’elles visaient probablement d’abord à
exprimer une révolte virile adolescente.
La place de l’homosexualité incestueuse dans cette famille est impression-
nante :
Le père et le fils d’un côté et la mère et la fille aînée de l’autre, la cadette
d’un an de Pierre qu’il assassinera, constituent deux couples homosexuels

4. Je fais ici appel aux théories de Piera Aulagnier dans La violence de l’interprétation, Paris,
P.U.F., 1975 et à ce que j’en ai présenté dans Penser la psychose, Paris, Dunod, 1998.
SOPHIE DE MIJOLLA-MELLOR – LE CRIME D’AMOUR-PROPRE 45

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antagonistes qui s’affrontent, s’injurient, se battent ou s’épient par des trous dans
le plancher jusqu’au dénouement final où le meurtre vient à la place de l’union
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amoureuse impossible.
Pierre Rivière, comme Hannibal ou Freud, « hérite » donc de l’humiliation
du père et a pour mission de la venger. La différence, c’est que le persécuteur
n’est pas une nation ou une micro-société mais la mère elle-même, rabattant le
conflit aux dimensions d’une scène primitive sordide 5.
Dans le Mémoire remarquable que ce supposé débile rédigea pour expliquer
avec calme et raison les motifs de son acte, il souligne ses identifications
héroïques et le mépris douloureusement subi : « J’avais toujours les idées de
m’instruire et de m’élever (...) malgré ces désirs de gloire que j’avais, j’aimais
beaucoup mon père, ses malheurs me touchaient sensiblement » (p. 128). Mais,
son humiliation est indissociable de l’abaissement du père et c’est donc lui
qu’il lui faut venger au lieu de se séparer de cette famille et de devenir prêtre
par exemple. Pierre est donc d’abord une figure sacrificielle et cela ne lui
échappe pas.
Il note dans son mémoire qu’il avait lu que, dans l’Histoire Romaine, le pater
familias avait le droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants. Son raison-
nement est le suivant : il peut donc tuer à sa place femme et enfants, « au nom
du père », et, ce faisant, il mourra pour le père comme un soldat qui se sacrifie
pour sa patrie et pour son roi. Sa devise est celle d’un autre adolescent héroïque,
le Chouan Henri de La Rochejacquelin, adressée à ses compagnons d’armes :
« Si j’avance, suivez-moi, si je recule, tuez-moi, si je meurs, vengez-moi. ».
Soucieux néanmoins des préceptes religieux, il explique que Dieu a le
pouvoir de pardon parce qu’il est Dieu mais que lui ne pouvait délivrer son père
du mal qu’en mourant pour lui, comme le Christ, mais après le meurtre de sa
mère qui le condamnerait à mort. Puis, c’est Bonaparte qui lui sert d’exemple
non à la manière d’un modèle, comme s’en inspire la révolte d’un Julien Sorel 6
à la même époque, mais comme une sorte d’étrange justification qui lui fait
penser que puisque Bonaparte a pu faire mourir des milliers de personnes « pour
satisfaire de vains caprices », il est juste que lui tue une femme qui trouble la
tranquillité et le bonheur de son père.
Le crime, auquel il ne se résout qu’avec difficulté retenu par ce qu’il appelle
sa « lâcheté », sera préparé comme une cérémonie. Prêt à agir, il demandera à
la sœur qui vit avec lui de chanter le cantique « Jour heureux, sainte allégresse ».
Détail tragique et touchant à la fois, il veut être habillé pour cela avec ses
vêtements du dimanche comme s’il était un officiant et sa grand-mère ou bien
des voisins, en s’étonnant de le voir ainsi costumé hors de propos, vont perturber
à plusieurs reprises sa résolution. Cette grand-mère, qu’il appelle sa mère dans

5. Victoire, la fille aînée, qui dort avec la mère tentera d’ailleurs de s’interposer pour empêcher
un rapprochement sexuel entre le père et la mère lors d’une visite de celui-ci.
6. Stendhal, Le Rouge et le Noir, Paris, 1967.
46 RECHERCHES EN PSYCHANALYSE

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une confusion générationnelle qui n’est pas surprenante vu le reste, ira même
jusqu’à imaginer qu’il s’habille ainsi parce qu’il a le projet de quitter son père
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pour aller vivre à la ville et lui en fera de vifs reproches, ce qui dit assez quelle
fonction obligée était assignée à l’adolescent dans cette toile d’araignée. Après
son crime, il s’inquiétera pour sa « mère », c’est-à-dire pour la mère de son
père qui avait dû aussi lui servir de mère.
Jean-Pierre Peter et Jeanne Favret, qui commentent avec pertinence cet
écrit dans le document présenté par Michel Foucault (op. cit.), en soulignent
la valeur de révolte contre la condition paysanne et vont jusqu’à comparer
Pierre Rivière à Saint-Just, meurtri par un monde figé et s’en exaspérant. Cette
interprétation politique, qui serait de nos jours pertinente mutatis mutandis
pour tenter de comprendre les aberrations des terroristes qui se font sauter avec
leurs explosifs, ne doit pas dans le cas de Pierre Rivière en faire oublier une
autre, celle de l’impossibilité de devenir homme lorsque le modèle masculin
est un père châtré, humilié et complaisant sinon masochiste, dans un univers
d’inceste homosexuel.
C’est dans le regard moqueur et les provocations des filles à la préadoles-
cence que Pierre Rivière va rencontrer la confirmation de son propre destin. Le
crime pourra seul alors imposer la force virile et porter simultanément le père
et le fils à la gloire.
Mon exemple suivant est celui d’un matricide commis par le fils sans la
contrainte d’agir « au nom du père ».

ROBERTO SUCCO

Un siècle et demi séparent les deux adolescents au destin similaire qui seront
tous deux matricides à 19 ans et se suicideront dans leur prison à 26 ans après
avoir été déclaré irresponsables.
Roberto Succo, italien natif de Mestre dans la banlieue ouvrière de Venise,
contrairement à Pierre Rivière n’est pas l’homme d’un seul crime et, après
avoir tué mère et père, il eut durant sa période de liberté de 1986 à 1988 en
France où il s’était réfugié après cinq ans passés à l’hôpital psychiatrique,
l’image d’un tueur en série puisqu’il commit outre des vols, des viols et des
enlèvements, six meurtres. La période historique de ces événements se confond
plus où moins avec celle des Brigades rouges et des meurtres politiques commis
en France par les militants d’Action directe situant dans une certaine mesure,
comme pour Pierre Rivière le récit qui en a été fait dans une trame idéologique
et politique 7.

7. Je me réfère au livre de Pascale Froment, Je te tue, histoire vraie de Roberto Succo assassin
sans raison, Paris, Gallimard, 1991. Mes citations seront extraites de cet ouvrage.
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Le meurtre inaugural, qui est le seul auquel je m’intéresserai ici, comme celui
de Pierre Rivière est essentiellement un matricide, même s’il se double d’un
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parricide comme Rivière avait été aussi fratricide.


Le milieu familial n’a en revanche rien à voir si on considère qu’il s’agit
concernant les parents d’un couple banal, le père policier et la mère tricoteuse
à domicile. Roberto est enfant unique trop couvé par une mère tyrannique qui
ne lui laisse aucune liberté et surtout qui le bat assez régulièrement dans des
buts « éducatifs ». Le père, assez classiquement semble être absent ou non inter-
venant. À la préadolescence, Roberto est timide et méprisant, il traite toutes les
filles d’idiotes, dessine des croix gammées ou dissèque des petits animaux
vivants, comme le faisait Pierre Rivière. Le conflit avec sa mère est permanent
mais il mène par ailleurs une scolarité normale et ne se fait pas remarquer par
des actes de délinquance particuliers.
À dix-huit ans, il réalise le rêve de tout adolescent, il passe son permis
de conduire et se voit autorisé à emprunter la voiture familiale, ce qu’il fait
pour aller au lycée, prérogative pour le moins inhabituelle qui donne la mesure
de celles qu’il devait avoir en général dans sa famille. Il a avec sa mère un
comportement conquérant, presque amoureux, cependant que celle-ci se
comporte en femme jalouse et possessive, n’hésitant pas à user de chantage en
cas de besoin.
Cette mère semble avoir trouvé en son fils un idéal propre à la dédom-
mager non seulement d’une vie aride consacrée à un travail peu exaltant
et désocialisé puisqu’elle travaille uniquement chez elle. Et surtout, elle
voit en Roberto la possibilité de dépasser un destin familial douloureux et
jugé par elle honteux puisqu’elle n’en parlera qu’à une voisine et amie sous
le sceau du secret. Sa propre mère avait en effet tenté d’assassiner sa belle-
mère (la seconde femme de son père épousée après le décès de la première)
car celle-ci, alcoolique et méchante, martyrisait la petite sœur handicapée
de la fratrie orpheline. La répétition de la haine de la marâtre s’était reproduite
à la génération suivante, la fille de la presque meurtrière, la future mère
de Roberto, s’étant à son tour trouvée orpheline avec une belle-mère violente
et détestée.
Cette réitération de la haine et du désir de mort à l’égard d’une marâtre était
restée masquée, sans médiation paternelle, dissimulée derrière l’amour
passionnel mère/fils.
Ce dernier écrivait à 17 ans des poèmes où sa mère est dépeinte
comme cupide, violente et peu aimante à l’égard d’un fils pour qui elle n’éprou-
verait que de l’angoisse, tandis que le père y apparaît comme plus ou
moins déchu, devenu policier contre son gré pour des raisons politiques assez
obscures.
C’est au cours d’une banale dispute parce qu’il rentrait trop tard pour dîner,
que Roberto menacera d’abord de se suicider avec un couteau puis devant les
protestations de sa mère, tournera l’arme vers elle et l’en frappera comme dans
48 RECHERCHES EN PSYCHANALYSE

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un automatisme, ce que décrivent souvent les meurtriers 8, expliquant que « la
main s’est détachée comme un ressort » (p. 338), comme si elle était animée
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d’une force propre et ne lui appartenait plus.


Il sera ensuite possédé par une ardeur meurtrière qui lui fera achever sa
mère à coups de piolet de spéléo sur la tête avant de la noyer dans la baignoire,
comme s’il avait craint son immortalité, fantasme là aussi assez répandu dans
ces situations 9.
Roberto poignardera de même son père, rentré après et qui s’étonne de ne
pas trouver sa femme. Il le dépouillera de son pistolet de police et le traînera
lui aussi dans la baignoire puis aspergera les deux cadavres de lessive avant de
faire un baluchon pour partir chez un membre de sa famille et d’être finalement
appréhendé, non jugé et interné comme schizophrène.
Les cinq années qu’il passa à l’hôpital de force lui permirent l’année même
de son double meurtre de passer au mois de septembre sa « maturita », l’équi-
valent italien du baccalauréat, ce qui tend à montrer, sinon que la situation ne
l’avait pas trop perturbé, du moins que la présence soutenante d’un prêtre par
ailleurs psychologue lui avait permis de trouver l’appui masculin et paternel qui
lui avait fait défaut.
Roberto s’expliquera avec le psychiatre sur les raisons de son acte, donnant
le suicide ou l’abandon des parents comme les seules autres issues et les jugeant
finalement pires pour ses parents : « La mort n’est jamais une souffrance, dira-
t-il, alors que l’abandon d’un fils en est une » (p. 345).
En fait, débarrassé de ceux-ci, il semble avoir été soulagé. Sa mère avait été
pour lui jusque vers 14 ans « sa raison de vivre » et elle était en suite devenue
« sa raison de souffrir » semblable à « un dragon qui se mettait entre moi et
l’extérieur, entre moi et l’intérieur » (p. 344). Il n’y avait en effet pas d’autre
issue que le suicide ou le meurtre puisque la fuite était impensable, or il était
constamment humilié par elle qui le persécutait, l’empêchait de vivre et de
respirer.

8. Ce type de propos est rarement bien reçu par les juges et même par les avocats de la
défense qui y voient un piètre prétexte alors qu’il s’agit probablement d’une réalité psycholo-
gique, qui n’excuse rien certes mais permet de mieux comprendre le statut très particulier de l’acte
criminel pour son auteur et peut-être aussi le fait que, dans les tragédies antiques, cette force
s’appelle le « Destin », avec tout ce que ce terme implique de transcendance inéluctable. Cet
apparent automatisme de l’agir rejoindrait aussi ce que Lacan appelle le « point d’acte », « acte
qui ne comporte pas, note-t-il, dans son instant la présence du sujet » Lacan J., L’acte psycha-
nalytique, 29/11/67, cit. Allouch J. Marguerite ou l’Aimée de Lacan, p. 361, Paris, EPEL, 1990.
9. Je le montrerai notamment dans mon dernier exemple, celui de Fabrice Brudère.
Ce comportement est facilement interprété à tort comme une jouissance destructrice cruelle
alors qu’il s’agit vraisemblablement beaucoup plus d’une idéalisation de la victime qui vient
en parallèle avec la réification dont elle est l’objet au moment où les coups lui sont portés.
En outre, l’ivresse de l’acte saisit alors l’actant traversé lui-même par la force de la compulsion
de répétition.
SOPHIE DE MIJOLLA-MELLOR – LE CRIME D’AMOUR-PROPRE 49

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Roberto ne dit rien des coups dont il était la victime dans l’enfance et jusqu’à
la préadolescence, comme s’il lui fallait cacher cette honte suprême. Il notera
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en revanche que tout a basculé pour lui le jour où il s’est rendu compte qu’il
était devenu plus fort qu’elle, en un mot quand il a commencé à rendre les
coups. Il dira qu’alors elle n’avait plus eu tellement d’importance pour lui, ce
que l’on pourrait traduire en disant qu’il l’avait désidéalisée, ce qu’il ne faisait
pas avant malgré (ou en raison ?) de sa violence.
Quant au père, c’était une personne étrangère à la famille, dira-t-il, père
que l’on peut en effet supposer avoir été bien peu paternel, assez lâche et peut-
être jaloux de son fils, préférant trouver ailleurs de quoi s’occuper.
Roberto manifestera sa nostalgie à l’égard de cet absent en disant : « Si j’avais
eu deux pères au lieu d’un père et d’une mère, il ne serait rien arrivé » (ibid.).
Mais du père réel il ne pouvait rien attendre : la mère essayait certes de lui
demander de prendre le relais de l’éducation de leur fils mais en vaine tentative
de collaboration. De ce policier, Roberto dira que « lui aussi il était plus faible
que moi ». Là encore, on peut imaginer quel mépris avait pu s’accumuler chez
l’adolescent en réponse à l’humiliation dont il se sentait victime.
Il décrira ainsi le motif du double meurtre : « Ma mère était un dragon dont
mon père était la deuxième tête. Il était comme l’appendice d’un corps plus
grand, le corps de ma mère. Je n’aurais pas pu éliminer le dragon sans éliminer
aussi la deuxième tête. Lui a été condamné par le comportement de ma mère.
Il n’aurait pas pu survivre sans le corps. Il me semble que je l’ai frappé à la tête,
la seconde tête du dragon » (ibid.).
Roberto ne délire pas en exprimant cette métaphore qui le situe comme
l’Archange Saint Michel ou Hercule face à l’Hydre de Lerne, il exprime la
« vérité » du vécu schizophrénique lorsque tuer devient la seule possibilité pour
survivre à une condition vécue comme déshumanisante, celle où un être humain
ne se voit reconnaître de droit à l’existence que comme appendice ou terre
colonisée d’un autre.
Il ne tue pas, contrairement à Rivière pour le bénéfice de son père mais il
décrit ce dernier comme il aurait pu se décrire lui-même, totalement pris dans
la toute puissance de l’espace maternel.
On pourrait rapprocher aussi Pierre et Roberto, mais c’est un trait assez
banal sinon pathognomonique de ce type de meurtriers, par le trait commun de
leur cruauté à l’égard des petits animaux et risquer à cet égard une interprétation.
N’y a-t-il pas dans la vivisection et la jouissance du pouvoir de donner la mort
et surtout d’observer l’instant du trépas une forme de rivalité avec la pouvoir
maternel mystérieux de donner la vie et de savoir ce qu’il en est de la naissance
et de la mort? 10 Roberto dira combien grande était sa curiosité concernant

10. J’entends par là que l’enfant croit que la mère qui lui a donné naissance détient aussi un
savoir sur la mort et le lui cache. La mythologie le dit avec le personnage des Parques qui est en
fait une seule femme en trois. (cf Mijolla-Mellor, S. de, Le besoin de savoir - Théories et mythes
magico-sexuels dans l’enfance, Paris, Dunod, 2002.)
50 RECHERCHES EN PSYCHANALYSE

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l’instant précis du passage vie/mort et les contorsions étranges qui l’accompa-
gnaient, véritable scène primitive qu’il rejouera avec l’assassinat de sa mère :
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« Je vois, écrira-t-il au prêtre-psychologue depuis le lieu de son hospitalisation


judiciaire, les grimaces de ma mère quand je la frappais. Elle avait l’air d’une
souris morte ».
Profitant de la semi-liberté qui lui est concédée pour effectuer ses études
universitaires, Roberto s’enfuira en France où il fera la connaissance d’une
jeune lycéenne avec laquelle il aura une relation amoureuse et protectrice et à
qui il confiera son histoire. Elle n’y croira pas d’abord puis elle reconnaîtra en
lui l’homme traqué par la police et finalement le livrera.
Les deux années de « cavale » de Roberto semblent marquer à la fois la
revanche de l’humiliation et la réalisation du vœu d’une toute-puissance
semblable à celle fantasmée avoir été celle de la mère. Cependant, les meurtres
de policiers et de femmes et d’hommes inconnus traduisent aussi la nécessité
de répéter l’acte parricide en série. Son arrestation se fera de manière rocam-
bolesque, digne des films de James Bond.
Le père de Rivière avait tissé avec son fils un lien de complicité alors que
celui de Roberto s’était contenté d’être manquant mais dans les deux cas on peut
penser que le motif du matricide tient à cette situation impossible où ils étaient
mis de devoir être les fils d’un père méprisé qui, par sa passivité leur volait leur
statut d’homme à venir. Venger le père ou tuer le dragon à deux têtes devient
alors une nécessité pour exister à part entière.
Pierre et Roberto se suicideront dans leur prison, tous deux à 26 ans.

AIMÉE

« Ne croyez pas que j’envie les femmes


qui ne font point parler d’elles,
les princesses qui n’ont point trouvé la lâcheté en culotte
et qui ne savent pas ce que c’est que l’affront» 11
(p. 155)

Je me limiterai, dans ce cas devenu presque aussi paradigmatique que celui


du Président Schreber, à un aspect de son délire qu’il est mieux possible d’appré-
hender après l’étude approfondie et éclairante qu’en a fait Jean Allouch dans
son livre, Marguerite ou l’Aimée de Lacan (op. cit.).
Comme son fils, Didier Anzieu le confirmera, Marguerite (je l’appellerai
dans la suite du nom dont Lacan l’a baptisée pour marquer que c’est du cas
clinique qui nous est connu par lui et non de la personne réelle qu’il est ici

11. Mes citations sont extraites de Lacan J. De la psychose paranoïaque dans ses rapports
avec la personnalité, Paris, Seuil, 1975.
SOPHIE DE MIJOLLA-MELLOR – LE CRIME D’AMOUR-PROPRE 51

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question) était une jeune fille plus intelligente et plus douée que le reste de sa
famille et pour cela, mal-aimée et jalousée. Trouver ailleurs que dans sa famille
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une reconnaissance la conduisit au lieu d’une existence de ménagère banale à


une vie plus libre et surtout à des rêves de gloire et de renommée dans le
domaine des Lettres. À l’inverse, sa sœur aînée mariée tôt à un jeune oncle, sans
enfant et hystérectomisée à 27 ans puis veuve quatre ans plus tard en 1918,
viendra occuper au foyer d’Aimée, mariée et mère depuis peu, une place de
maîtresse de maison et de mère. Lacan verra en elle la persécutrice originelle,
prototype d’une série qui s’achèvera dans l’actrice de théâtre à succès, Huguette
ex-Duflos, qui sera la destinataire des coups de couteau d’Aimée.
Le délire de persécution de celle-ci est centré autour des menaces de mort
contre son fils et la rationalisation délirante donne ces menaces comme une
rétorsion à l’égard du fait que ses ennemis se sentiraient « menacés par sa
mission » cependant qu’ils voudraient la châtier de ne pas l’accomplir.
Pour Aimée, la dimension messianique permet de rester modeste tout en
visant la gloire car ce n’est pas pour elle-même mais au nom de quelqu’un
d’autre qu’elle doit l’accomplir.
Mais quelle est la mission d’Aimée ? Elle l’avouera à Lacan à la condition
qu’il ne la regarde pas quand elle lui en révèle le contenu que celui-ci jugera
aussi puéril que touchant : « Ce devrait être le règne des enfants et des femmes.
Ils devraient être vêtus de blanc. C’était la disparition du règne de la méchanceté
sur la Terre. Il ne devrait plus y avoir de guerre. Tous les peuples devraient être
unis. Ce devrait être beau. » (p. 166). Fantasme d’un monde de toute-puissance
féminine qui parlerait, en termes ferencziens, avec les enfants le « langage de
la tendresse »... Cela en dit long sur la violence, le « langage de la passion » et
surtout sur la souffrance endurés auparavant :
Pourquoi lui faut-il assassiner une actrice pour parvenir à ce but paisible ?
L’actrice ne figure là que comme « analogon » d’un groupe plus vaste qui
concerne les Auteurs. Pour Lacan, les thèmes de grandeur, habituels chez les
paranoïaques, feraient défaut chez Aimée et c’est la raison pour laquelle il juge
sa psychose relativement bénigne et en tous les cas curable. Or, il faut pour
considérer cela négliger la place tenue par l’ambition littéraire d’Aimée et le
fait que son délire, comme le montre pertinemment Allouch, ait primitivement
pris Pierre Benoît, auteur à succès désormais quelque peu oublié, pour cible.
Aimée écrit et Lacan conservera par-devers lui ses textes, n’en citant que des
parties tandis que celle-ci lui en réclamera à plusieurs reprises la restitution.
Le délire d’Aimée est donc intimement lié à son vice favori, la lecture mais
aussi, du même coup à son ambition d’écrivain. Pierre Benoît puis Colette vont
en être les supports. Avant le passage à l’acte, Aimée aura une entrevue avec
le premier pour lui demander des explications sur un de ses livres qu’elle
considère comme un plagiat de ses textes et un dévoilement de sa vie intime.
De même, elle assiégera un journaliste communiste pour obtenir de lui la publi-
cation d’articles dans lesquels elle expose ses griefs contre Colette (Allouch,
pp. 154-158). Elle portera plainte contre l’éditeur Gallimard et agressera physi-
52 RECHERCHES EN PSYCHANALYSE

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quement une employée de cette maison d’édition qui lui avait transmis le refus
de son manuscrit « Le Détracteur ».
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Pourquoi choisira-t-elle une actrice en vogue comme cible de son agression


alors que celle-ci ne faisait après tout qu’interpréter à la scène certaines des
œuvres de Pierre Benoît ? Il serait certes simple de donner une réponse à partir
de ce que l’on sait de l’étiologie homosexuelle de la paranoïa. Mais l’actrice
est précisément « une femme qui fait parler d’elle », une « princesse » qui, du
fait de sa vie publique, n’est protégée ni « des affronts » ni de « la lâcheté en
culotte », l’inverse de celles qu’Aimée dénie envier, sa sœur aînée notamment
comme on le verra...
En fait, l’actrice a été vécue comme une rivale puisqu’elle a la célébrité à
laquelle Aimée aspire en vain, et même une voleuse d’identité puisqu’elle joue
un personnage à la scène qui n’est autre qu’Aimée elle-même. Cette dernière
expliquera en effet qu’en interprétant les pièces où Pierre Benoît avait pillé ses
idées, l’actrice « la tournait en ridicule de connivence avec l’auteur « (L’Écho
de Paris, 19/04/31, cit. Allouch, p. 169).
C’est donc la blessure d’amour-propre de se voir ainsi dévoilée et surtout
« singée », c’est-à-dire imitée de façon caricaturale (on pense au style ampoulé
et qui aujourd’hui paraît passablement ridicule chez les actrices de l’époque,
même la grande Sarah Bernard !) qui va déclencher le passage à l’acte. L’intimité
d’Aimée, ce qu’elle a probablement dû cacher à ses proches et n’a révélé qu’au
travers de ses textes avec la protection du travestissement littéraire, serait ainsi
livrée au rire et à la vindicte familiale voire conjugale puisque Aimée imagine
que son mari, qu’elle soupçonne d’avoir un goût pour les actrices, aurait pu
comprendre ses infidélités en ayant vent de la pièce.
Pierre Benoît n’aura évidemment pas conscience de cette dimension lorsqu’il
affirmera dans un interview avoir été visé lui aussi dans les coups de couteau
reçus par l’actrice. En fait, il est probable que Aimée aurait plutôt engagé des
procès contre celui qu’elle estimait comme un concurrent déloyal tandis que
l’actrice était une voleuse d’identité dans le paradoxe de la fonction du comédien
et surtout une femme humiliante la renvoyant à sa petitesse dans la veine du
rabaissement de l’enfant œdipien qui s’aperçoit que le parent aimé continue
d’avoir un lien de connivence avec le parent haï.
En replaçant l’affaire dans le contexte historique des « années folles », ces
dix années qui suivirent l’armistice de 1918, Jean Allouch permet de comprendre
plus finement la dimension homosexuelle à l’origine de l’acte criminel.
Il note : « L’aspect “garçonnier” de Marguerite remarqué par son entourage
dès son enfance change de sens avec la publication de La Garçonne » (p. 185).
Le scandale et l’excitation qui saluèrent la publication de ce livre, la mode qu’il
lança (la coiffure « à la garçonne ») et plus généralement le lien entre lesbia-
nisme et libération des femmes à cette période de l’après-guerre où celles-ci
avaient dû remplacer au travail et dans la société les hommes en guerre ou
morts pendant ces quatre années, sont connus. Colette qui fut aussi la cible du
délire d’Aimée, en est une figure paradigmatique avec sa voix rauque, ses
SOPHIE DE MIJOLLA-MELLOR – LE CRIME D’AMOUR-PROPRE 53

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costumes masculins et son fume-cigarette. On peut imaginer que ces figures
féminines hautes en couleurs, semblables à l’égérie de la jeune homosexuelle
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dont Freud avait éprouvé le mépris amusé quelques années plus tôt 12, devaient
être pour la petite postière de Melun, un sulfureux idéal fortement culpabilisé.
Après une libération sexuelle acquise dans la liaison avec celui que Lacan
qualifiera de « poètereau » de province qui finalement la décevra et l’humiliera,
Aimée trouvera soutien auprès de l’amie, C. de la N., qui la confortera alors dans
cette position de « garçonne » tout en l’encourageant à se marier, ce qui n’était
nullement contradictoire, l’idéal en question étant plus bisexuel qu’homosexuel.
On peut toutefois considérer que c’est là où Aimée allait perdre la maîtrise
du processus, non pas du fait du fade collègue postier devenu son époux mais
parce qu’il allait la confronter à son incapacité à supporter d’être mère.
Deux images de femmes se dessinent et s’opposent : la Mère et la Garçonne.
Il était d’autant plus impossible pour Aimée d’assumer les deux simultanément
qu’à la première était attaché le stigmate d’avoir été une mauvaise mère négli-
gente qui avait laissé périr sa fille de cinq ans brûlée vive auprès de la cheminée
dont elle s’était trop rapprochée parce qu’elle avait froid dans sa robe d’organdi
du dimanche.
On sait qu’Aimée, Marguerite en réalité, était une « enfant de remplace-
ment » après une autre fille mort-née, et portait le prénom de cette sœur. Enfin
et surtout la mère avait fait un délire de persécution mélancolique tel qu’on
peut penser qu’Aimée avait dû entendre de multiples et énigmatiques paroles
sur le crime infanticide commis contre cette « Marguerite » qui la précédait.
Aimée perdra elle aussi une première fille mort-née et c’est à l’occasion d’un
message de politesse adressé par C. de la N. auparavant que commencera son
délire de vœu infanticide à l’égard de son enfant qui se déploiera pleinement lors
de la naissance du second, un fils qui sera le centre de sa thématique délirante.
L’humiliation lui viendra par ce biais également puisque, jugée inapte par
sa famille à s’occuper de l’enfant, c’est la sœur aînée veuve qui viendra s’ins-
taller au foyer du couple et prendre la place d’Aimée.
Lacan notera dans l’observation du cas que cette sœur est « humiliante à
l’égard d’Aimée par la réprobation très réelle qu’elle lui impose sans cesse par
ses actes, ses paroles et jusque dans ses attitudes. » (p. 232)
La blessure d’amour-propre est donc double : moquée pour ses ambitions
de femme libérée, de garçonne et d’auteur, Aimée est également désavouée
dans sa fonction maternelle par une sœur aînée qui vient, dans la réalité, prendre
sa place.

12. L’histoire de cette adolescente viennoise, rendue célèbre par le fait qu’elle provoqua
Freud au point qu’il éprouva le besoin de publier son cas comme exemple tant de la psychogenèse
de l’homosexualité féminine que de l’échec d’une analyse en raison de la force du transfert
négatif, est antérieure de quelques années aux « années folles » en France. Sa biographie, écrite
par deux historiennes, donne une excellente idée des images de la féminité à cette époque qui
entoure la guerre de 14-18. Cf. Rieder I. et Voigt D., Sidonie Csillag, homosexuelle chez Freud
et lesbienne dans le siècle, traduit de l’allemand, EPEL, 2003.
54 RECHERCHES EN PSYCHANALYSE

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Que viendra « résoudre » l’acte criminel ? Pour le comprendre, il faut faire
intervenir la mère infanticide de « Marguerite », l’aînée dont elle occupe la
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place fantasmatique.
Cette mère, délirante et dépressive, avait élu Aimée non seulement pour
remplacer l’enfant morte mais pour occuper une place privilégiée vis-à-vis de
son milieu social puisqu’elle voulait qu’elle devienne institutrice. Aimée ne se
conformera pas à ce vœu mais c’est son jeune frère Clovis qui l’accomplira.
Or, voici ce qu’elle lui écrit : « N’est-il pas vrai que tu abandonneras ton métier ?
Que tu te vengeras par ta plume ? Que tu publieras toutes les injures qu’on t’a
fait subir ? » (Allouch, p. 239)
Par là se trouvent liés les deux éléments disjoints de l’ambition littéraire et
du délire de persécution qui est primitivement celui de la mère dans ses auto-
reproches d’infanticide. La plume rendra raison des accusations et des injures
mais l’imprécision demeure qui fait que c’est aussi bien Clovis que Aimée qui
les ont subies. On voit de quelle « mission » les enfants de cette mère étaient
investis.
Réciproquement, c’est lorsque la mère reprend son propre délire que Aimée
va pouvoir abandonner le sien, vingt jours après l’attentat qui, en lui-même,
n’avait amené aucun soulagement. Qui Aimée frappait-elle en fait en la personne
d’Huguette ex-Duflos sinon le prototype de la femme frivole et égoïste que sa
mère s’était peut-être vue reprocher d’être dans son défaut de surveillance ?
Aimée dira à la lecture du roman de Pierre Benoît, Alberte, s’être identifiée à
la mère et à la fille. Or, le récit met en scène une mère qui n’hésite pas à tuer
sa propre fille pour lui ravir son fiancé...
La complexité d’un cas aussi surinterprété que l’est celui d’Aimée n’autorise
pas à proposer davantage qu’un éclairage partiel, une autre manière de présenter
des éléments déjà connus, en l’occurrence la place de la blessure d’amour-pro-
pre chez cette femme qui lui permet de légitimer une tentative de meurtre où
elle s’identifie à la justice vengeresse à l’égard des femmes assassins de leur
enfants.
Les deux cas que je vais évoquer maintenant n’ont pas été rangés dans le
no man’s land de l’irresponsabilité juridique et l’un comme l’autre ne nous
paraissent pourtant pas fondamentalement différents des précédents eu égard
à cette dimension que constitue la fonction criminogène de l’amour-propre.

JEAN-CLAUDE ROMAND

Le cas nous est connu à la fois par le roman d’Emmanuel Carrere 13 et le film
qu’en a tiré la réalisatrice Nicole Garcia, L’Adversaire. L’intérêt porté à cette
histoire ne tenait pas seulement aux crimes multiples mais aussi au fait que

13. Carrere E., L’Adversaire, Paris, Ed. POL, 2000.


SOPHIE DE MIJOLLA-MELLOR – LE CRIME D’AMOUR-PROPRE 55

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Romand avait réussi pendant des années à faire accroire à son entourage et à
sa famille qu’il était un médecin connu, en poste dans une organisation inter-
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nationale alors qu’il avait en fait prématurément interrompu ses études de


médecine. Sur le plan psychopathologique, le mythomane est proche de l’hys-
térique en ce sens qu’il cherche dans le regard de l’autre la réponse à la question
« Qui suis-je ? ». Certes, le mythomane ment, affabule de manière insincère et
non délirante car il sait qu’il ne dit pas la vérité. On aurait tort cependant de
penser que le mythomane possède par-devers lui quelque vérité bien établie,
quelque curriculum authentique 14. En fait, le mythomane est comme un joueur
de poker : il jette une carte et si on lui accorde crédit, il en conclut que c’est
vraisemblable et qu’il peut donc continuer. L’instant fécond est donc le moment
où l’acceptation de l’autre va donner forme au personnage qu’il n’avait fait
que suggérer.
Les rapports d’expertises 15 nous permettent en partie de comprendre le
fonctionnement de Jean-Claude Romand depuis son effondrement narcissique
lorsque, pour la première fois à vingt ans, il échange une promesse d’amour avec
celle qui deviendra sa femme. Il entretiendra par la suite une relation complexe
non seulement avec la naïveté de celle-ci mais aussi avec la malhonnêteté et le
mensonge des autres. De quoi vit-il en effet sinon des opérations financières
douteuses qu’on lui confie dont le caractère secret s’accorde avec le mystère
dont il s’entoure ? Là encore, la réussite de l’escroc est son drame, car plus les
gens lui font confiance plus ils accréditent non seulement le personnage imagi-
naire, mais le fait que la force (et donc la vérité) se trouvent dans le mensonge.
Tous ont intérêt au personnage fallacieux de Romand : soit un intérêt financier
direct, soit un intérêt narcissique, celui de connaître un chercheur reconnu et
distingué, voire d’en être l’épouse, le parent. L’escroquerie de Romand ne peut
exister sans le désir des autres de court-circuiter la réalité, en lui donnant des
traits idéaux.
Il ne faut donc pas se demander comment Romand a pu tromper les autres
mais à l’inverse, paradoxalement, il faut considérer que c’est le désir des autres
de tromper et d’être abusés qui a permis à Romand d’être ce qu’il a été et l’y
a, en partie, contraint. Toutefois, il y a une dimension qui échappe à cette logique
de l’interrelation entre le « chevalier d’industrie » et ses « victimes », c’est celle
du meurtre. En effet, le mythomane escroc acculé à être démasqué généra-
lement ne tue pas mais disparaît pour aller recommencer ailleurs. Il le fait avec
une totale absence de remords et de considération pour la souffrance de ceux
qui l’aiment et qu’il abandonne, car il sait bien qu’il n’est pas en réalité ce que
les autres, même ses plus proches, voient en lui. Parce que le sujet est faux, ses
relations objectales le sont nécessairement aussi. Mais Romand, lui, ne disparaît

14. Je renvoie ici à l’article de Michel Neyraut : « À propos de la mythomanie », in L’Évolution


Psychiatrique, XXV, 1960.
15. Ils ont été, ce qui n’est pas habituel, publié dans Toutenu D., Settelen D., (2003), L’Affaire
Romand : le narcissisme criminel, Paris, L’Harmattan, 96 p.
56 RECHERCHES EN PSYCHANALYSE

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pas et si on peut considérer que son geste entre dans la catégorie des suicides
dits « altruistes », puisque c’est sa famille et le chien familier uniquement qu’il
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tue, on ne s’explique pas pourquoi la mort lui apparaît comme l’unique issue.
Cette pathologie narcissique particulière, ce « narcissisme criminel » comme
l’ont dénommé ses psychiatres peut être utilement éclairé à partir de l’approche
de Heinz Kohut en fonction de ce qu’il décrit comme la « rage narcissique ».
L’illusion d’avoir un Soi omnipotent peut avoir été, ou bien douloureusement
et trop précocement détruite, ou bien (et parfois les deux) exagérément
confirmée et maintenue bien au-delà de la première enfance. Parfois, c’est l’un
des parents qui aura une attitude méprisante et castratrice, tandis que l’autre
s’efforcera maladroitement de réparer en renforçant les défenses mégaloma-
niaques de l’enfant. Pour ce dernier, il n’y aura jamais de bonne mesure et il
sera alternativement confronté à la honte, avec le sentiment de n’être plus rien,
et à l’image idéalisée de lui-même dans le miroir fallacieux qu’on lui tend.
Or, si tout sujet a besoin de briser son Moi-idéal, cet héritier du narcissisme
des parents projeté sur l’enfant, pour pouvoir exister, on peut considérer que
Romand opère, bien avant les meurtres réels, la mise à mort de ce fils couronné
de succès lorsqu’il se refuse à passer ses examens de deuxième année de
médecine. En devenant un faux médecin, il ne fait que réaliser ce qu’il avait
vraisemblablement vécu comme le faux self d’un enfant modèle consolateur
pour ses parents. Le pseudo étudiant modèle n’est plus et c’est, pourrait-on
dire, un « vrai faux » qui a pris sa place, c’est-à-dire un faux construit par le sujet
et non plus imposé par les autres et subi. La maîtrise suprême, c’est que Romand
invente précisément le personnage qu’il aurait dû devenir s’il avait poursuivi
sur sa lancée, soit un brillant chercheur en médecine après avoir été un brillant
lycéen.
Pourquoi Romand n’a-t-il pas pu continuer tranquillement à gérer son faux
self, quitte à s’effondrer à la quarantaine sur le divan d’un analyste en constatant
que sa vie a été clivée de ses sources pulsionnelles de bout en bout ? C’est là
où une autre hypothèse moins générale peut être risquée.
Trois moments clés marquent la vie de Romand : son bizutage en classe
préparatoire où la somatisation lui évite une issue psychopathologique, son
effondrement à la fin de la seconde année de médecine qui correspond à la
rencontre amoureuse avec sa femme et enfin, la liaison avec sa maîtresse qui
précède les actes meurtriers. Dans les trois cas, on peut supposer que Romand
a vécu ces occurrences comme le risque d’une perte de maîtrise imposée par
l’objet libidinal.
Humiliation, vraisemblablement sexuelle dans le premier cas, angoisse de
devenir amoureux, donc dépossédé de son narcissisme dans les deux autres.
Mais on peut aussi considérer que la fragilité narcissique de Romand le
condamnait à ne pouvoir vivre la sexualité que comme une fusion mortifère.
Comme un lézard pris au piège se débarrasse de la partie de son corps qui est
accrochée, le narcissique procède à une autotomie pour conserver le reste de
lui-même. Romand supprime ce qu’il suppose être l’objet de l’amour de sa
SOPHIE DE MIJOLLA-MELLOR – LE CRIME D’AMOUR-PROPRE 57

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femme, soit sa réussite réelle. Il se clive en un faux Romand qu’il lui offre,
cependant qu’il nourrit en secret une haine et une angoisse que seules les escro-
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queries réussies lui permettent de calmer. Coupé de ses racines pulsionnelles,


le faux Romand n’a pas besoin de vivre la violence fusionnelle de la sexualité,
c’est son double qui fonctionne à sa place et même qui fait des enfants et s’en
occupe gentiment.
Dans la forme que va prendre le passage à l’acte, la place de la haine issue
de l’angoisse narcissique devant la sexualité est patente : pour tuer ses parents,
ses enfants et le chien, Romand utilise une carabine avec un silencieux, mais
il assomme sauvagement sa femme dans son lit à coups de rouleau à pâtisserie.
N’est-il pas alors identifié à sa mère dans une scène primitive où le meurtre a
pris la place du rapport sexuel ? De même, lorsqu’il s’agit de la tentative d’assas-
siner sa maîtresse, il fait une mise en scène d’étranglement qui évoque le modus
operandi d’un agresseur sexuel sadique, mais auparavant il l’asperge d’un gaz
lacrymogène comme pourrait le faire une femme attaquée. Il s’arrête cependant
dans son début de strangulation, lorsqu’elle mentionne ses enfants. Ne peut-on
penser que cette évocation le ramène à son propre regard d’enfant sur une scène
primitive interprétée comme une fusion meurtrière ?
On pourrait dès lors considérer qu’au-delà du fait d’avoir été la « solution »
pour échapper à la honte de se voir démasqué, le multiple meurtre commis par
Romand était aussi la mise en acte inévitable d’une scène originaire, que la
mascarade mythomaniaque avait réussi à tenir en lisière pendant vingt ans.
Telle pourrait être l’une des explications du fait que Romand ne se soit pas
contenté de disparaître pour aller recommencer ailleurs.
Mais plus profondément, c’est l’incertitude sur sa propre identité qui l’en
a rendu incapable. Loin de se limiter à un jeu hystérique ou pervers avec les
autres, Romand est rivé à la reconnaissance par le petit cercle limité de sa
famille et de ses quelques amis. Lorsque celle-ci menace de lui défaut, c’est dans
le non-être qu’il est rejeté et il ne lui reste plus alors qu’à tuer et à se tuer, ce
qu’il tentera de faire n’étant sauvé qu’in extremis de sa maison dont il avait
allumé l’incendie après les meurtres.

FABRICE BRUDÈRE 16

Je resterai dans les cas de l’apparente « normalité » pour évoquer celui,


exemplaire à cet égard d’un sujet qui, bien loin d’une supposée « tendance
antisociale », se caractérisait par une hyperadaptation sociale et ne semble avoir
été poussé à l’acte criminel que par des circonstances exceptionnelles. Il s’agit
d’un homme de quarante ans dont je relaterai l’histoire en me limitant évidemment

16. J’ai longuement rendu compte de ce cas dans un article publié dans Topique, n° 52,
oct. 1993, intitulé « Le “bon droit” du criminel », pp. 141-163.
58 RECHERCHES EN PSYCHANALYSE

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aux éléments qui sont déontologiquement révélables après travestissement des
noms et de certains détails.
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Médecin radiologue habitant dans une grande ville de province, celui


que j’appellerai Fabrice Brudère est inculpé d’assassinat sur la personne du
D r Maxime Debrut, exerçant la même profession, de dix ans son aîné, son
associé depuis douze ans dans un cabinet de radiologie prospère.
La décision d’association incluait deux ans après un troisième médecin,
l’épouse de Brudère, médecin généraliste exerçant l’ostéopathie. Âgée d’un an
de moins que lui, elle commençait aussi à s’installer et pouvait espérer recevoir
une partie de sa clientèle à partir de ce cabinet de radiologie.
À la suite d’un conflit, le énième d’une longue et copieuse série portant sur
les conditions de leur association tant du point de vue des locaux que de la
gestion des patients, la décision de dissociation est enfin prise et le partage
commence à être mis en place. C’est alors qu’un matin où il ne venait pas
travailler, le D r Brudère est informé par un appel téléphonique de sa femme
présente au cabinet que le D r Debrut n’a tenu aucun compte de ce qui lui avait
été demandé concernant la répartition d’un fichier de patients en commun.
Depuis une semaine, la tension entre les associés était à son apogée, prélude à
une rupture que chacun s’accordait pourtant à considérer comme une nécessité.
Le D r Brudère dira avoir ressenti une grande lassitude après cet appel. Son
comportement est loin d’être désordonné pour autant. Il conduit, comme il
l’avait prévu, son fils à l’école, et, de retour à son domicile prend l’arme qu’il
possédait pour s’entraîner au tir sportif, la prépare, la dissimule sous un imper-
méable, se rend au cabinet, pénètre dans la pièce où son associé faisait un
examen radiologique et l’abat de quatre coups de feu successifs, le dernier
presque à bout portant. La secrétaire, assistante de Debrut a évité de peu l’une
des balles, la femme de Brudère a tenté en vain de le retenir. Après avoir commis
son acte, Brudère téléphone lui-même au commissariat pour l’avertir et s’assied
pour attendre la police qu’il suivra sans aucune résistance.
La presse locale rendit compte des faits en soulignant l’aspect invraisem-
blable du geste de l’assassin. La mésentente des deux confrères était plus ou
moins connue, mais l’association durait depuis douze ans, Fabrice Brudère
était très apprécié dans son exercice professionnel et sa personnalité et, quant
à la victime, si les commentaires étaient parfois moins positifs, elle n’en était
pas moins un notable très honorablement connu.
Et surtout, il n’y avait de pathologie mentale apparente chez aucun, l’un et
l’autre étaient mariés et pères de famille, l’hypothèse d’un drame passionnel
semblait devoir être écartée. Les faits restaient incompréhensibles.

Les circonstances de l’acte criminel


Dès le début de l’association les problèmes se posent relatifs à l’intitulé des
chéquiers de l’association, au positionnement des plaques professionnelles,
aux lignes téléphoniques, à la répartition des clients et leur réception. Concernant
les accusations de Brudère à l’encontre de Debrut sur la captation de la clientèle,
SOPHIE DE MIJOLLA-MELLOR – LE CRIME D’AMOUR-PROPRE 59

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les experts consultés rendront toutefois des conclusions modérées dans la mesure
où les deux praticiens avaient en fait vu croître leur clientèle de manière satis-
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faisante.
À partir de là se dessine une guérilla en règle dans laquelle Brudère fera de
fréquents appels au Conseil de l’Ordre. Celui-ci donnera des conseils de bon
sens notamment la distinction des cahiers de rendez-vous selon le praticien et
selon le fait qu’il s’agisse de remplacement de l’un par l’autre. Il n’interviendra
pas en revanche dans les conflits portant sur le refus de Debrut de participer
aux frais de rafraîchissement de la peinture de la salle d’attente commune ou
à l’achat d’un aspirateur lorsque celui en usage avait été cassé ou à l’abon-
nement à des revues pour la salle d’attente. De même, le fait que Debrut s’arroge
70 % de l’espace commun des vestiaires ou de la table de cuisine et règle autori-
tairement le chauffage ou la climatisation en imposant ses préférences ne lui
semblera être de son ressort.
Finalement, un an avant le dénouement tragique, le Conseil de l’Ordre avait
recommandé une séparation mais Debrut réaffirmait qu’il ne voulait pas en
prendre l’initiative. Le Conseil de l’Ordre leur avait alors enjoint à tous deux
de trouver une solution avant la date à laquelle le crime eut finalement lieu. Or,
c’est précisément une semaine auparavant que la position de Debrut évolue et
qu’il demande à son comptable d’étudier la structure d’un prêt pour le rachat
des parts de son associé.
Brudère se voyait contraint de laisser la place, de disparaître donc, symbo-
liquement et quelques soient les dédommagements financiers, d’admettre qu’il
n’était venu là que comme une pièce rapportée qui était finalement éliminée
après avoir tenté de se construire une place. Le « bon droit » restait au premier
et dernier occupant, natif et notable d’une ville de laquelle le second devait dès
lors s’exiler.
L’humiliation de Brudère était en outre renforcée par l’attitude de la secré-
taire qui était plus anciennement attachée au seul Debrut et n’hésitait pas à
ironiser sur le côté « Far West et pistolets chargés » de l’ambiance... Quant à la
femme de Brudère, solidaire avec lui jusqu’au passage à l’acte qu’elle lui repro-
chera, elle ne semble pas avoir moindrement évalué la dangerosité réelle de la
situation. On peut supposer qu’étant elle-même partie prenante dans le conflit
qui, aux dires de l’épouse de Debrut s’était accentué avec son arrivée, elle a pu
le favoriser inconsciemment. C’est elle de fait, qui insistera pour faire venir son
mari au cabinet l’après-midi du crime pour s’opposer au tri du fichier jugé
partial.
S’il y a bien eu passage à l’acte, c’est-à-dire court-circuit par rapport à une
élaboration psychique qui se bloque ne laissant comme issue que le suicide ou
le meurtre, cette élaboration, Brudère s’en laisse la possibilité jusqu’au dernier
moment puisque, au coup de téléphone de sa femme, il réagit par la lassitude
et conseille à celle-ci de faire porter une lettre préparée le matin même à Debrut
et au Conseil de l’Ordre. Celle-ci, en revanche, insiste pour qu’il vienne retirer
les tiroirs du fichier, acte dont l’un et l’autre pouvaient penser qu’il ne manquerait
60 RECHERCHES EN PSYCHANALYSE

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pas de déclencher une violence physique que Brudère, beaucoup plus petit de
stature que Debrut, pouvait redouter.
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Le cadre fantasmatique : un espace pour deux et une issue impossible.


Ce qui frappe à la lecture du dossier c’est le peu de poids de réalité des
éléments du litige. Non pas qu’il faille les considérer comme imaginaires car
les témoins les ont largement attestés et de manière concordante mais les motifs
de discorde conviendraient mieux à des conflits familiaux ou conjugaux qu’à
une association professionnelle. C’est donc en tentant des hypothèses sur les
places respectives occupées par les protagonistes du drame que l’on peut essayer
de reconstruire le cadre fantasmatique, distinct de celui de la réalité et cependant
le sous-entendant et lui donnant son sens.
Fabrice Brudère arrivait dans un cabinet déjà constitué où Debrut avait
précédemment été associé avec un praticien plus âgé parti à la retraite. Il allait
occuper une place de plus en plus évidente, fort de sa compétence universitaire,
ouvert et accueillant pour la clientèle.
Debrut apparaît comme un notable, membre d’un club mondain interna-
tional, militaire de réserve, appartenant à un autre monde que Brudère malgré
leur profession commune. On peut penser qu’il trouvait quelque avantage à
s’attacher un collaborateur dynamique qui avait été un étudiant brillant et que
ce dernier, de son côté, espérait étayer sur l’installation acquise de son confrère
les bases d’une réalisation professionnelle rapide et fructueuse.
Mais, bien loin d’être reconnu et apprécié comme la « locomotive » du
cabinet, Brudère apparaît rapidement à Debrut comme un gêneur qui veut tout
bousculer au nom du modernisme, un jeune loup aux dents longues, séducteur
à l’égard de la clientèle, dispendieux dans la gestion des dépenses communes
du cabinet. Passé le temps de l’illusion d’un renouvellement par la complé-
mentarité, ces deux personnalités si opposées se retrouvent dans le conflit et
l’incommunicabilité. Debrut va camper sur ses positions de propriétaire qu’il
n’est plus et opposer un silence vexatoire aux protestations véhémentes de son
associé.
On peut supposer que l’un et l’autre ont souffert du caractère mesquin de
leur relation et qu’ils en avaient attendu tout autre chose. Or ce terme
« mesquin » utilisé par le Conseil de l’Ordre pour refuser de s’engager dans ce
conflit demande quelque réflexion. Le « mesquin » désigne le « petit », le peu
d’enjeu concret d’un conflit. Mais le « petit » connote aussi le niveau du conflit
qui se voit ramené à l’infantile et plus précisément à la querelle fraternelle.
L’espace fraternel est le lieu contradictoire de l’indivision et de la répartition-
partage, situation plus ou moins conflictuelle suivant les cas et qui se prolonge
souvent à bas bruit à l’âge adulte. Debrut et Brudère semblent s’être retrouvés
dans une alliance aîné/cadet assez classique. L’aîné, ancien cadet dans une
précédente association, et de fait fort respectueux des avis de son père réel si
on en croit un témoignage d’un de ses proches, pouvait penser être légitimement
parvenu à une situation incontestable. Le cadet, quant à lui n’avait pas vocation
SOPHIE DE MIJOLLA-MELLOR – LE CRIME D’AMOUR-PROPRE 61

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à demeurer dans une place de second mais ne semble pas pourtant avoir pu
occuper directement une place indépendante ou s’associer par exemple avec son
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épouse ou avec un praticien de son âge.


Si Debrut avait reculé longuement devant la dissociation pouvant craindre
que Brudère, mieux aimé de la clientèle ne l’entraîne à sa suite et ne consacre
son échec à faire reconnaître son autorité, en revanche, on peut supposer que,
pour Brudère, l’attente d’une reconnaissance et sinon d’une aide du moins d’un
relatif effacement à son profit constituait un enjeu identificatoire massif.
L’étudiant modèle qu’il avait été et la sympathie qu’il s’entendait à provoquer
à son endroit montre quelle quête d’amour et de considération était la sienne.
Debrut avec son caractère refermé, distant, timide, et sa position sociale repré-
sentait pour lui probablement le symbole même du bastion à conquérir. En
refusant de le reconnaître, Debrut acculait Brudère à le considérer simulta-
nément comme nécessaire et destructeur. À ce titre et comme il est de règle dans
la relation passionnelle, seule la disparition de l’un des deux protagonistes
pouvait constituer une issue dans un espace duel nécessaire et invivable.
De plus, un élément important de l’anamnèse de Brudère éclaire aussi les
raisons de la violence finale : à l’âge de sept ans et demi, il avait miraculeu-
sement échappé à un accident de voiture mortel, son frère cadet ayant péri
« à sa place » puisqu’il avait été reconduit dans ce véhicule au lieu que ce soit
lui, comme c’était initialement prévu. Un lourd silence de deuil impossible
avait pesé dans la famille après ce drame jamais évoqué et d’autres enfants
étaient venus au monde tandis que lui partait au collège à l’internat peu de
temps après, vraisemblablement porteur d’une culpabilité douloureuse et muette.
Dans l’association professionnelle où Brudère devenait le petit frère, ne
retrouvait-il pas quelque chose de cette menace que constituait dans le fantasme
un aîné pour lequel le cadet devait se sacrifier ?
La question qui se pose est alors celle-là : pourquoi avoir attendu quatorze
ans pour mettre en place une séparation ? Quelle fonction a tenu Brudère dans
le puzzle psychique de Debrut, qui a rendu nécessaire à ce dernier la présence
harcelante de ce cadet séducteur et méprisé ? Quelle contrainte intérieure l’a
amené à dénier le danger que représentait pour lui Brudère jusqu’à la provo-
cation finale.
Concernant Brudère, les témoignages concordent pour lui reconnaître un
caractère extrêmement ouvert, une absence de réserve, un désir de plaire et un
contact facile et sympathique. Si on considère que ces qualités, au demeurant
louables, renvoient aussi à la question des motivations qu’un sujet peut avoir
de se faire à tout prix aimer et apprécier, on ne les envisagera pas comme une
donnée de fait mais le résultat d’un processus impliquant par là une fragilité à
compenser ou à dissimuler.
Mais en termes purement psychiatriques, reste l’incompréhensible : un
médecin bien sous tous rapports ne présentant aucune pathologie mentale n’étant
poussé ni par la nécessité économique ni par un avantage financier évident ni
par une motivation de type passionnel, au sens classique du terme, tue un associé
62 RECHERCHES EN PSYCHANALYSE

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au terme de douze années de misère quotidienne, dans la réciprocité de griefs
mesquins renvoyant aux protagonistes une image de plus en plus dévalorisante
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d’eux-mêmes.
Un élément pourtant évoqué dans l’expertise psychiatrique ne semble
cependant pas avoir été finalement pris en compte ni par l’expert dans ses
conclusions, ni donc dans les débats du procès lui-même : Fabrice Brudère était
soigné depuis l’âge de dix-huit ans pour des malaises étiquetés comme « équiva-
lents comitiaux » ; or, dans la mesure de la relation entre l’épilepsie et la
criminalité la question d’une influence possible pouvait légitimement se poser.
Non pas tant pour savoir si ces troubles auraient pu ou non directement déter-
miner le passage à l’acte mais plutôt pour considérer que le silence familial et
social sur ces symptômes avait pu favoriser la fragilité de Brudère et donc son
impossibilité à élaborer le conflit.
Ce vécu honteux et douloureux n’est pas sans relation avec le désir de
vouloir à tout prix être bien noté, apprécié et reconnu, désir qui devient
pathogène lorsqu’il pousse le sujet dans des situations extrêmes où celui-ci se
donne pour objectif de séduire précisément celui dont il a perçu le caractère
rejetant. Le masochisme n’est pas là seul en cause mais plutôt la nécessité vitale
de se donner la preuve qu’on ne trouvera pas une personne qui risquerait
d’infirmer tous les efforts précédemment déployés. Debrut, avec les particula-
rités de son caractère, pouvait devenir en fantasme celui qui ne s’était pas laissé
abuser par la bonne apparence de Brudère, qui avait deviné la faille secrète et
manifestait son mépris par le silence.

L’idéalisation de l’oppresseur
Il est clair, du point de vue psychanalytique que le lien qui rivait l’un
à l’autre les deux associés était de nature passionnel, chacun attendant en
vain de l’autre dans une relation spéculaire mortifère qu’il le reconnaisse.
La dimension affective marque bien le lien homosexuel inconscient de cette
relation œdipienne. Mais Brudère était resté en deçà des rationalisations qu’il
aurait pu construire s’il avait été paranoïaque pour s’expliquer la conduite
de Debrut à son égard. Il la vivait comme une pure violence et non comme
un comportement significatif en fonction de ce qu’il était lui-même et il
craignait la force physique de Debrut et avait eu à l’époque à l’éprouver lors
d’une altercation.
Dans un des interrogatoires, Brudère dira que le revolver : « c’était pour
équilibrer le rapport de forces » et qu’il avait fréquemment peur d’avoir le
dessous voire, d’être tué lui-même dans une lutte « à poings nus » avec Debrut.
Sa crainte allait encore plus loin et explique le soin qu’il mit à exécuter sa
victime de plusieurs coups de feu consécutifs dont le coup de grâce tiré presque
à bout portant. Il dira en effet avoir eu le sentiment à ce moment-là que sa
victime était immortelle (« je l’ai vu pas mort ») ou que tel Raspoutine, il pouvait
se relever comme un mort-vivant. Lors du procès, il dira s’être imaginé qu’il
n’avait fait que blesser Debrut et que celui-ci se retrouvait à l’hôpital où on lui
SOPHIE DE MIJOLLA-MELLOR – LE CRIME D’AMOUR-PROPRE 63

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apportait des fleurs tandis que lui, Brudère était en prison, condamné à lui
verser une pension d’invalidité.
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Cette idéalisation de l’oppresseur allait jusqu’à lui faire penser que la vio-
lence de ce dernier devait être contagieuse jusque et y compris à contaminer ses
propres fils. L’humiliation pour un homme n’est peut-être jamais plus dure à sup-
porter que lorsqu’elle le désavoue face à son fils, vis-à-vis duquel il se doit d’occu-
per cette place idéale que son propre père avait jadis occupé pour lui. Brudère
racontera avoir eu la conviction que s’il devait raconter à ses enfants la défaite
qu’il avait subie en quittant le cabinet et en allant s’exiler dans une autre ville
en abandonnant le terrain à son rival, « la vérité en ferait, soit des anarchistes,
soit des Debrut », le confrère devenant alors un symbole du pouvoir en général.
Contrairement à Freud, il n’imaginait pas que ses fils puissent tels Hannibal
venger la défaite d’Hamilcar et l’idéalisation de l’oppresseur ne pouvait avoir
pour conséquence que d’entraîner dans la transgression jusqu’à sa descendance
elle-même. L’espace de l’élaboration d’une revanche, par exemple en allant
s’installer ailleurs, n’était pas davantage possible précisément parce que le
propre de l’idéalisation consiste à river le sujet à une fascination douloureuse
qui ne lui laisse aucun recul, aucune liberté de manœuvre.
Brudère se vivait comme exclu, d’où son désir frénétique de se faire admettre
à tout prix. Dans de tels cas, être reconnu devient synonyme d’exister et c’est
bien d’un enjeu vital et non d’une querelle d’intérêt ou même de pouvoir qu’il
s’agit. Cela permet aussi de comprendre pourquoi malgré sa femme à ses côtés,
ses nombreux amis et l’estime de tous, Brudère ait pu se sentir à ce point isolé.
Le soutien, c’est au Conseil de l’Ordre qu’il le demande et celui-ci ne répond
pas, non par lâcheté ou par seul souci de ménager Debrut en raison de sa
situation sociale mais parce qu’il perçoit vraisemblablement que ce qui lui est
demandé n’est pas de son ressort.
Pourtant, en tant qu’instance hautement idéalisée, le dit Conseil en se pro-
nonçant en faveur de Brudère pouvait rendre inutile l’issue meurtrière. Il aurait
désavoué Debrut qui perdait de ce fait son statut d’oppresseur parce qu’il n’était
plus idéalisable. Pour Brudère l’acte criminel et la condamnation qui devait
naturellement s’en suivre en le figeant comme la victime de son « bon droit »
étaient une issue préférable au néant de perdre la face, d’accepter de n’être rien.

CONCLUSION

L’estime de soi (Selbstgefühl), nous dit Freud, est une formation compo-
site : « Une part du sentiment d’estime de soi est primaire, c’est le reste
du narcissisme infantile, une autre a son origine dans ce que l’expérience
confirme de notre toute-puissance (accomplissement de l’idéal du moi), une

17. Freud S., « Pour introduire le narcissisme » (1914 c), in La vie sexuelle, Paris, P.U.F., 1969,
p. 102.
64 RECHERCHES EN PSYCHANALYSE

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troisième provient de la satisfaction de la libido d’objet »17.
La blessure narcissique peut potentiellement devenir criminogène chez
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n’importe qui pourvu que soient réunies en un faisceau plusieurs conditions


convergeant dans le même sens. Certes celles-ci ne sont pas des causes et elles
ne peuvent dessiner que des potentialités dont on peut supposer qu’en matière
de crime, elles sont beaucoup plus nombreuses que les passages à l’acte.
Ceci devrait nous conduire à poser le meurtre non dans son caractère de
monstruosité exceptionnelle mais comme le résultat d’un nouage relationnel
entre le sujet, son idéal du Moi et ceux qui vont occuper pour lui sur la scène
de la réalité la place tenue en son temps par l’Autre vécu comme seul apte à
valider cet idéal.
L’amour-propre atteste ici sa nature douloureuse génératrice de violence
et, même si elles ne vont pas jusqu’au crime, c’est de lui que naissent les
passions haineuses et irascibles. Pouvoir le transformer en sentiment de sa
propre « gloire » au sens stendhalien et s’en servir de guide vers l’accomplis-
sement des idéaux du Je implique de disposer d’un minimum de confiance en
l’estime réciproque échangée avec un personnage idéalisé. Mais, tel n’est pas
toujours le cas.
On a vu que le narcissisme infantile était défaillant dans les cas évoqués ci-
dessus, soit qu’il ait été insuffisant (Pierre Rivière), soit qu’il ait été excessif
dans l’enfance et s’effondrant à la préadolescence ou à l’adolescence devant
l’ampleur des exigences parentales et l’incapacité à y répondre (Roberto Succo,
Aimée, Jean-Claude Romand, Fabrice Brudère).
Le second apport d’estime de soi était barré par le fait que l’accomplis-
sement de l’idéal du Moi restait dépendant du jugement d’un autre, enfermé,
aliéné dans cette approbation. Pour chacun des cas évoqués, l’estime de soi
avait été compulsivement cherchée auprès des autres par tous les moyens,
y compris par ceux qui ne pouvaient parvenir qu’à l’échec.
Quant à la troisième source de l’estime de soi, la satisfaction de la libido
d’objet, elle avait été rendue impossible du fait de la fragilité narcissique des
sujets, les rendant inaptes à une relation authentique où ils n’auraient pas été
prêts à investir le peu de libido narcissique qui les maintenait debout.
L’expérience de la toute-puissance allait alors être acculée à l’impasse de
l’acte criminel, conçu comme une mission, un destin ou bien comme l’accom-
plissement de la justice et du bon droit, aptes à restituer enfin au sujet l’estime
de soi envers et contre le jugement de la société.
Dans ce cas, c’est bien l’idéal du moi lui-même qui est porteur de meurtre
à accomplir pour faire advenir le sujet dans son intégrité.

Sophie de MIJOLLA-MELLOR
8 rue du commandant Mouchotte - 75014 Paris
SOPHIE DE MIJOLLA-MELLOR – LE CRIME D’AMOUR-PROPRE 65

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Sophie de Mijolla-Mellor – Le crime d’amour-propre
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Résumé : L’amour-propre, passion douloureuse n’est ni l’amour de soi ni le narcissisme.


À partir de l’analyse de quatre cas, célèbres notamment par les écrits théoriques ou
romanesques auxquels ils ont donné lieu (Pierre Rivière, Roberto Succo, Aimée et Jean-
Claude Romand) et d’un cas clinique, cette étude a pour objet de définir les conditions
potentiellement criminogènes de l’amour-propre.
Loin d’un hédonisme propre à l’ego apparaît dans ces cas, un échec du narcissisme,
condamné du fait d’une sorte d’hémorragie essentielle, à tenter de faire face aux attaques
délétères du ridicule, de la honte et de l’humiliation.
La quête de l’estime de soi est alors acculée à l’impasse de l’acte criminel, conçu
comme une mission, un destin ou bien comme l’accomplissement de la justice et du bon
droit, envers et contre le jugement de la société.
Dans ce cas, c’est bien l’idéal du moi lui-même qui est porteur de meurtre à accomplir
pour faire advenir le sujet dans son intégrité.

Mots-clés : Narcissisme – Idéal du Moi – Honte – Matricide – Parricide – Infanticide


– Criminogenèse.

Sophie de Mijolla-Mellor – Murdering Pride

Summary : Pride, a most painful passion, is not to be confused with either love of self
or narcissism. This article takes as its starting point four cases which have become well-
know due to the theoretical works or works of fiction based on them (Pierre Rivière, Roberto
Succo, Aimée and Jean-Claude Romand) and on one clinical case and aims at defining the
conditions of pride that can cause murder to be committed.
Far from the hedonism of the ego, these cases show us how narcissism, as if destroyed
by a kind of essential haemorrhaging, fails to face up to the pernicious onward attacks of
ridicule, shame and humiliation.
The quest for self-esteem is then cornered into committing a murder, an act that seems
to be a duty, a form of destiny or even the triumph of justice and law in the face of the rulings
and judgements of society at large.
In this case it is the ego-ideal itself that carries with it the murder to be committed so
that the subject can be born into its unique integrity.
Key-words : Narcissism – Ego-Ideal – Shame – Matricide – Parricide – Infanticide –
Crime inducive.