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'

International Plato Studies


Published under the auspices of the TEC E
DANS LES DIALOGUES
International Plato Society

Series Editors:
Luc Brisson (Paris), Tomas Calvo (Madrid), Livio Rossetti (Perugia),
Christopher J. Rowe (Dt1rham), Thornas A. Szlezak (Tlibingen) DEPLATON
L' empreinte de la sophistique
Volume 14
Avec une Introduction de Luc Brisson
en langue anglaise

par
ANNE BALANSARD

Academia Verlag A Sankt Augustin


Illustration on the cover by courtesy of the Bodleian Library,
Oxford, MS. Ashmole 304, fol. 31 v.
Table des matieres

AVANT-PROPOS................................................................................... IX

PREFACE DE LUC BRISSON : Tekhne is not productive Craft.................. XI


Die Deutsche Biblibtl1ek - CIP-Einheitsaufnahme ,
ABREVIATlONS . . . . . . . . ........... ..... ......... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ......... . . . . . . . . . . . . . . XV
Balansard, Anne:
Techne dans les Dialogues de Platon : l'empreinte de la sophistique I
Anne Balansard. International Plato Society. - 1. INTRODUCTION.............................................................................. 1
Sankt Augustin: Academia-Ver!., 2001
(International Plato studies; Vol. 14)
ISBN 3-89665-154-4 2. LE CHAMP LEXICAL DE TECHNE.... ............ ................... ............. . .. 13

·2. 1. Famille et champ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .·. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17


2. 1. 1 . Techne : l'etymologie du mot ................ ..... ... ... ..................... 17
2. 1. 2. La famille de techne ............................................................. 20
2. 1. 3. Le champ lexical de techne ........................... ,... ........ .... ......... 26

2. 2. Les derives en -1Kos dans le champ lexical de techne .... . .. ....... ..... ...... . . 31
2. 2. 1. Les derives en -1Kos dans le champ lexical de techne:
description . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .. . . . . .. . . . .. . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31
1. Aut1age 2001 2. 2. 2. Developpement et f onction du suffixe -1Kos ........ ................... .. 38
' 2. 2. 3. Faut-il sous-entendre TEXVTI avec les derives en -lKT) ? . ... . ......... .. 40
© Academia Verlag
Postfach 16 63, D-53734 Sankt Augl1stin ' •

Printed in Gerrnany 3 . TECIINE ET TECHNIQUE . ..... .......... .......... ..... ... .............. . ..... .. ....... . 46

3 . 1. Techne : "Ensemble de procedes bien definis et transmissibles,


• ,, l • , 'l
Alle Rechte vorbehalten des fznes
• ; a' produire
• certa111S resu tats 1uges uti es ?. ...................................... II 51
3. 1. 1. La techne peut-elle etre identifiee par 1'objet qu'elle produit?... ........... 51
Ohne schriftliche Geneh1nigung des Verlages ist es nicht gestattet, das Werk l)Techne et ergon dans les . Dialogues . . ... .. . . .. .. . .. . ... . . .. ... .. . . .. . . . .. .. . .. 51
. ' • ')
unter Verwendung mechaniscl1er, elektronischer und anderer Systeme in 2)L OM ' math,emat1que est-e11 e une poiesis ...........................
r,rat1on I 56
irgendeiner Weise zu verarbeiten und zu verbreiten. In_sbesondere vorbehalt_en 3)L'ergon constitue-t-il l'objet propre d'une techne ?...... ................. 59
sind die Rechte der Vervielfaltigung - auch von Te1len des Werkes - auf 4)Faut-I·1 tra du1re
. ergon par " produ1t . " ?.......................................... 65
pl1otomechanischem oder ahnlichem Wege, der tontechnischen Wiedergabe, des Vor­ .3. 1. 2. L'agent d' une tec,uie ·
z.-:. est-I·1 un d'emzourgos ?. ................................... 70
trags, der Funk- und Fernsehsendung, der Speicherung in
Datenverarbeitungsanlagen, der Ubersetzung und der literarischen
1) Demiourgos dans les Dialogues ....... .............. ............... ... ...... .. 71
und anderweitigen Bearbeitung. 2)Fonction po·ietique du demiourgos dans la cite . ..... ..... ................. 75
3)Poiein et demiourgein dans les divisions du Sophiste .............. .... 79
. ' ' ' .
4)Le mimetes est-I·1 un demiourgos ?........................................... . 83
Herstellung: Richarz Publikations-Service G1nbH, Sankt Augustin

-
3. 1 . 3 . Techne demiurgique et techne sophistique ... ... ...... ... .. ... ...... . .... ..... . 86 4. 4. Le travail de l'elenchos ... .. ..... .... ..... ...... ............ ... ... .... .......... . . ... ... 217
1) Une opposition ancienne entre vie liberale et travail manuel .. . .... .. 87 4. 4. 1. Le travail de l 'elenchos dans le dialogue du Gorgias ... . . ..... ......... 218
2) Sophistique et techne, sophiste et demiourgos............................. 89 4. 4. 2. L'intellectualisme socratique: doctrine des moyens ou savoir
de la fin?.......... .. ..... ....... . .......... ..... ...... . .... ..... ............. ... .. .. ... ..... ... 225
3. 2 . Techne: "Ensemble de procedes bien definis et transmissibles, 4. 4. 3 . Techne : un concept dialogique, un concept dialectique .............. 228
. . . ltats JUgt;s
. ..( u 1
t"les . ...................................... 95
11 ?
, a, pr00u1re cer
dest1nes tal. ns resu
,.
3. 2. 1 . Techne et episteme ... ........ ....... .............. . ............. . ......... .... ....... 95
1) Ce qui se dit dans la langue ... .......... ...................... ................. 96 5 . TECHNE, SOPHISTIQUE ET POLITIQUE.......................................... 234
2) Ce qui se dit apropos de la langue . .. . ... . .. .... ................... . . .... ... 105
3. 2. 2. Techne et theia moira............................................................... 117 5 . 1 . Techne sophistique et techne politique ............................................. 237
1) L'opposition de la techne et de la theia moira dans les 5. 1. 1. Sophistique et politique dans les premiers dialogues ....................... 237
Dialogues .. ......... ........... . .............. . ........................... . ............ 119 1) L'arete comme objet de la techne sophistique ......... .... ........ ..... .. 237
2) Les ambigu·ites de la poesie dans les Diawgues ......................... 123 2) Le politique comme enjeu de l'elenchos dans les premiers
3) Manike - manlike techne .. ... ... .... ..... ...................................... 131 dialogues . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . 243
3. 2. 3 . Techne et empeiria ...... .... .. . . ..... ...... ..... .......... ................ ......... . 139 5. 1. 2. Du Sophiste au Politique .................................... ... ............... .... 249
1) L'opposition de la techne et de l'empeiria dans les Diawgues ...... .. 140 1) Du Sophiste au Politique : continuite et rupture ....................... 251
2) L'opposition de la techne et de l'empeiria est-elle une 2) Le sophiste est un imitateur ........ ................ .. . ......... ..... .... . .... 253
opposition de la methode au savoir-faire?............... .... ....... ... . . ..... 146 3) ...un imitateur du politique .................................................... 256
3) Et si !'opposition ne visait que la rhetorique .............................. 153 4) Poesie et sophistique: deux imitations du politique ................... 262
5. 1. 3. Critique de la sophistique, critique de la democratie?........... ........... 267
1) Sophiste et tyran .................................. .'..................... ......... 270
4. L'ARETE EST-ELLE UNE TECHNE POUR SOCRATE ?..................... 160 2) Le rang de la democratie dans la Republique et le Politique .......... 274

4. 1. Socrate et les artisans ................................................................... 165 5 . 2. T�chne naturelle et phusis technique ... .... . .............. . ..... ......... . ... .... . .. 279
4 . 1 . 1 . Apologie 20c4-23c1 : l'enquete de Socrate .............................. 167 5. 2. 1. A l'origine de la cite ................................................................ 279
4. 1. 2. Le recit de Socrate releve-t-il de l'(auto-)biographie?.................. 172 1) Repartition des taches et fondation de la cite ............................. 279
· 4. 1. 3. Socrate: personnage historique, personnage des Dialogues ......... 176 2) Une polis sans politique ....... .. ................... ...................... . ... . 284
3) Techne et phusis ........ .... ........... . .... . .................... . ............... 291
4. 2. Que le philosophe ne craint pas le ridicule........................................ . 179 5. 2. 2. A l 'origine du monde ...................................................,.... . .. ..... 295
4. 2. 1. Le registre de la fable .......................................................... 179 1) Causes et causes auxiliaires dans l'expose de Timee .................... 298
4. 2. 2. Socrate et Parmenide ........................................................... 185 2) Poiesis divine et poiesis sophistique ....................................... 304
4. 2. 3. L'epreuve du ridicule ........................................................... 191

4. 3. La seconde objection de Critias, dans. le Charmide, recouvre-t-elle 6. CONCLUSION.................................................................................. 314


.. . . 196
une cnt1que platon1c1enne de l''ethique socrat1que ?........................................
4. 3. 1. Le personnage de Critias peut-il etre le "porte-parole" de
Platon?....................................................................................... · .. 197 ANNEXE l
4. 3. 2. Et si l'objection traduisait les prejuges aristocratiques de Hyponymie et divisions dichotomiques dans le Sophiste et le Politique ........... 319
. 203
Cr1t1as . ?......................................................................................... .
4. 3. 3. L'utilitarisme 11 socratique 11 du Charmide differe-t-il re
. . 207
1
1 ut1• 11tar1sme
· · ti
p1aton1c1en de 1a R epu
. . ti
, blique ?. .......................................

VI VII
ANNEXE2
Tableau des norns d'activite et norns d'agent dans les Dialogues...................... 322 Avant-Propos
1) Les conventions de presentation adoptees ................................. 328
2) Tableau des norns d'activite et norns d'agent dans les
Dialogues..... .. .. ...... ... .. .. ...... .... ... ..... . .... . ..... . ... ..... .... . .. ...... . . . . . . 324
Ce qui forme rnaintenant un ouvrage est une version remaniee du Doctorat
que j'ai presente, en decembre 1997, a l'Universite Paris X - Nanterre. Je souhaite
ANNEXE3 rernercier tous ceux qui ont perm.is que ce travail aboutisse. Suzanne Said a assure la
Distribution des mots techne et demiourgos et repertoire des rnots­ direction de mon Doctorat avec son exigence et son alacrite. Cette direction s'est
hyponyrnes de demiourgos dans le corpus des dialogues authentiques............... 404 prolongee, apres la soutenance, par la lecture critique du rnanuscrit de cet ouvrage.
1) Distribution des mots techne et demiourgos.............................. 404 J'espere qu'il en porte la marque. Didier Pralon m'a fait part de ses appreciations dans
2) Repertoire des rnots-hyponyrnes de demiourgos......................... 404 un dialogue toujours ouvert. Avec sa femme, Dolores, ils rn'ont apporte soutien et
encouragement. Luc Brisson m'a ternoigne sa confiance depuis la genese de ce
projet; il n'a jamais epargne un temps que je lui sais precieux pour affiner ma lecture
BIBLI OGRAPHIE......... . .... . . ... .. .. .. .... . . .. ... .. . .. ... .... ..... . . ... .... . ... ... .. . . ... . .. .. 4.()8 du texte platonicien. Je voudrais que cet ouvrage ne de�oive pas la patience de ses
analyses.
INDEX DES NOTIONS COMMUNES . ... . ... ....... . .... ... .. ...... ... ..... .. .. ..... . . .. 425 Laurent et Marie ont leur part dans l'aboutissernent de ce travail : leur
empreinte est indicible.
INDEX DES PASSAGES DE PLATON CITES ........................................ 427

VIII
IX
Preface de Luc Brisson
Tekhne is not productive Craft.

Our understanding of tekhne as productive craft in Plato's Dialogues has been


determined by our current preoccupations with technology, defined as a process or
set of methodical procedures used for the production of an object or the achievement
of a result.
Two types of interpretation have utilized this conception of tekhne in order
critically to approach Plato's Dialogues: some from the point of view of moral
philosophy, and others from that of social and economic history.
The interpretations which are currently most influential - that of Irwin 1 , for
example - are based on the conviction that tekhne is a productive craft. They also
claim that Socrates uses tekhne , understood in this sense, as a model in order to
think about arete. Arete - that is to say, excellence in general, and virtue in
particular - guarantees the moral agent the success of his action, just as the
possession of tekhne ensures the artisan success in the accomplishment of his task.
The difference between the two is the following: whereas the artisan applies his
knowledge to the realization of an object (such as shoes, for instance), or the
production of a precise effect (such as a musical tune), the moral agent applies
tekhne to the realization of his happiness. Socrates' ethics, which is compared to
hedonism by those who associate happiness with pleasue, can in any case be charged
with instrumentalism. In any case, the concept of tekhne in Plato's first dialogues is
perceived by all these authors as a Socratic development to which Plato
subsequently reacts.
Jean-Pierre Vemant2, who develops an analysis of Marxist inspiration, bases
himself on the famous distinction between abstract work, which creates products for
the market, and concrete work, which creates products which satisfy real needs.
Considered in this way, work is limited to the field of trade. In this context, tekhne
is also defined as a set of procedures intended to produce certain results ,vhich are
judged useful, whether these be objects or effects. In its form as trade, work
etablishes a personal link of dependence, or relation of service, between the producer
and consumer of a product. Thus, this kind of work is alienated in its value. It is
reduced to the service of others, and is akin to slavery. Such a conception of tekhne
can, moreover, explain the contempt attached to the status of the artisan in ancient
Greece, and the absence of major technical innovation in Antiquity.

1
Irwin, Terence, Plato's Moral Theory, The Early and Middle Dialogues. Oxford, Oxford.
Univ. Press, 1972; Plato's Ethics, Oxford, Oxford. Univ. Press, 1996.
2 o
S me articles in Mythe et pensee chez les Grecs [first published in 1965], Paris, La
Decouverte, 1996.
Anne Balansard begins by reacting against these interpretations, showing the definition of the goal of rhetoric - persuasion - in virtue of the nature of the
gap which exists between the usual definition of tekhne as productive craft, and the soul. Thus, the opposition ernpeiria/tekhne seems to have only a polemical
extension of the term in the Dialogues. In order to do this, she carries out a function : to refuse the status of tekhne, considered as genuine competence, to
semantic investigation which constitutes a preliminary to her philosophical inquiry. rhetoric, which demands such status.
This semantic inquiry is made up of two stages : Balansard first rejects the In the light of these considerations, it is interesting to note that, instead of
synonymy which is usually admitted between the terms tekhne and episteme, for the considering what is polemical about these oppositions, and inserting them within a
equivalence which has been pointed out in certain cases between tekhne and episteme dialogue in which it denounces an individual's pretension to a particular item of
cannot be generalized. She also obliges us to do away with the definition of tekhne knowledge, the modem interpreter reifies them into essential elements, which enable
as manual trade, because the demiourgoi are not the only ones who possess a a definition.
tekhne.
Balansard then tries to explain why it is so easy to accept the understanding
of tekhne as a set of methodical procedures which aim at the achievement of an The result of tekhne is not always a product
object or a result. The answer lies in our presuppositions; but it is the legitimacy of
these presuppositions which Balansard wishes to question. Let us first take the example of calculation (logistike), \Vhich is considered as
a tekhne in the first dialogues (e.g., in the Charmuies, 165e-166a; and the
Euthydemus, 290c). In order to maintain an equivalence between tekhne and poiesis
Tekhne is not always a rational process here, we must make calculation into a deductive method which proceeds by stages
and produces a result. Yet the passage cited from the Euthydemus presents matters in
The opposition between tekhne and theia moira, on the one hand, and a very different way. Two types of tekhnai are considered : those related to
between tekhne and empeiria, on the other, is instructive with regard to the alleged production and those related to hunt. Among experts at hunting, we must count the
connection between tekhne and rationality. general, who hunts men, as well as geometers (geometrai), astronomers
a) In the Ion and the Ph.aedrus, Plato makes poetry depend on a divine favour (astronomoi), and calculators (logistikoi): "for they too are hunters; for none of
(theia moira). Henceforth, poetry is no longer considered as a rational activity which them produces figures, but they discover those which exist (alla ta onta
utilizes definite rules: "Indeed, all poets (pantes poietai) - I mean the good ones aneuriskousin)" (Euthydemus 290cl-3). In mathematics, the result is thus neither an
(hoi agathoi), who are the authors of epic verse (ton epon) - are not such by virtue invention nor a production of the human spirit, but a discovery. The circle and its
of competence (tekhne ), but because they are under the influence of a god (entheoi), properties, just as the odd and the even, exist outside the mind, which can only
and are possessed (katekhomenoi) by him, that they recite all these beautiful poems unveil their properties, or "re-cognize" them. In this sense, the image of the hunt
(ta kala poiemata)" (Ion, 533e). In the Ph.aedru.fi, this possession is presented as contributes all the precision necessary. T.he hunter does not produce the rabbit or the
madness (mania) dispensed by the Muses: "But he who, without having been seized deer, but pursues, captures, or kills them. We may note that this· passage of the
by that madness dispensed by the Muses (mania Mouson), arrives at poetry's door in Euthydemus is in perfect agreement with several passages from the Sophist.
the belief that, in the last analysis, competence will be enough (ek tekhne hikanos)
. Moreover, there is often confusion between the ergon of a tekhnf - that is,
to make a poet out of him: he is a failed poet (ateles). In the same way, the poetry what 1t realizes, or its utility - and the object of a tekhne: what it knows, or its
of men of good sense fades before the poetry of the mad" (Phaedrus, 245a). Later in area of competence. For instance, medicine knows what is good for the body, and it
the same dialogue, however, poetry is presented as a genuine tekhne (Ph.aedrus 268d- prO?uces health. But the notion of ergon turns out to be highly complex� it
269a). Contrary to all expectation, this tekhne does not involve a set of rules designates both work and the object and result of work. As a result, the Aristotelian
capable of being taught; it denotes the transcendence of a norm by means of divine opposition between poesis and praxis, or external finality and internal finality, is
intervention. Poetry cannot be reduced to the mechanical application of definite annulled by this notion of ergon.
procedures, for it is a madness \vhich depends on divine favour. To some extent, the
same is true of divination (mantike), which is characterized as "the most beautiful of
the tekhnai" . The agent of a tekhne is not always a producer.
b) Moreover, the opposition routine (empeiria)/competence (tekhne ), which
plays an important role in the Gorgias, is only applied to the field of rhetoric, where Anne Balansard shows that, although the notion of production (poiesis)
it has to do not with the application of rules, but with the presence or absence of a structures the semantic field of the demiourgos, it cannot be deduced that every

XII XIII
possessor of tekhne is a demi ourg os. The example of the sophist is illuminating in
this regard. There is one unique concept, with two indissociable aspects: activity
Abreviations
(tekhne) and its agent (the demiourgos); yet the sophist lays claim only to tekhne, Liste des dialogues tenus pour authentiques
by virtue of the aristocratic opposition between manual work and liberal activity.
The sophist claims to possess a tekhne, but he never presents himself as a
Chronologie de reference
demiourgos. Editions et traductions adoptees
This return to the presuppositions which guide this analysis of tekhne is not
without an effect on the Socrates' conception of virtue. The hypothesis according to
which tekhne is a foundational concept of Socratic ethics is based on a common, but
confused image of Socrates. Socrates frequents the artisans, and takes them as Abreviations
examples; and yet he does not enter into discussion with the artisans, but with
aristocrats, sophists, and powerful men. If he talks about artisans, it is because he is
Le� abre �iations �o�t empruntees a E. des Places, Lexique de la langue
borrowing the language of fable, because, for him, the risk is to take seriously that
which is not serious. Socrates confronts the pretentious ,vith his apparently futile
philosophique et religieuse de Platon, Paris, Belles-Lettres, 1964, 2.
examples; in particular, the sophists must be confronted with the demiourgoi, to
A. = Premier Alcibiade. La. = Laches.
whom they are akin, but with whom they refuse to be identified.
Ap. = Apolo gie de Socrate. Le. = Lettres.
Tekhne must therefore be brought back to its sophistic anchorage-point. The
B. =Banquet. Ly. = Lysi s.
sophists claim to be able to transmit a tekhne which has areti as its object. In this
Ch. = Charmide. M. =Menon
sense, tekhne is the instrument of political power. Socrates, however, does not
Cl. = Clito phon. Mx. =Menexene.
make tekhne the paradigm of areti; instead he identifies with the word of the
Cr. = Criton. Pa. = Parmenide.
sophist, who claims to teach areti in order better to refute it, not only in the first
Cra. = Cratyle. Pd. = Phidon.
dialogues, but also in such late dialogues as the Sophist and the Statesman. We Criti. = Critias. Ph. = Ph.ilebe.
could say of the concept of tekhne that it is a dialogical and dialectic concept, for the
Ep. = Epino mis. Phr. = Phedre.
Socratic elegkhos is a refutation of the sophist's political pretensions. Ironically, the
Euph. = Euthyphron. Po. = Politique.
sophist is excluded from politics by definition, for he only imitates knowledge Euth. = Euthydeme. Pr. = Protagoras.
(episteme). G. = Gorgias.
We can even extend these conclusions to the universe. By hypothesizing a R. = Republique.
H.M. = Hi ppias Majeur. So. = So phiste.
divine demit1rgy, Plato robs the sophistic opposition between tekhne and physis of
its sense. For physis is the work of a demiurge. Consequently, tekhne is no longer
H.m. = Hippias mineur. Thg. = 1'hiages�
I. = Ion. 1'h.t. = Th""'
eetete.
what distinguishes man from nature, but that which marks man's intimacy with L. = Lo is. T. : ,.
= rzmee .
nature, as well as their unbreakable solidaritv. ., Politics can therefore become
normative once again. True politics is that which conforms to the divine order,
understood as the manifestation of supreme Intelligence which organizes and governs
the universe. Such is the message of Plato's last dialogues. Liste des dialogues tenus pour authentiques
A classicist by profession, Anne Balansard bases her conclusions on an
attentive reading of the Greek text - she has taken the trouble to verify the Les dialagues �ue je tiens pour authentiques sont les suivants:
Ap .
accuracy of each translation she cites - and on a confident use of technical ologie de Socr�te, B:"1q_uet, Charmide, Cratyle, Critias, Criton, Euthydeme,
linguistic tools, which she handles with skill and caution. By writing this Preface, I Eu!hyp�ron, O,.orgzas, Hzppias Mineur, Hippias Majeur, Ion, Laches, Lois, Lysis,
hope to contribute to making this work known. ��ne.x�ne, Meno�., Parrnf,.nfde, Phidon, Phedre, Philebe, Politique, Protagoras,
epublique, So phzste, Theetete, Timee.
Luc Brisson
CNRS-Paris
Chronologie de reference
Il .n'y a pas une chrono1og1e· des dialo
. gues de Platon. La chronologie a laquelle je
XIV ,
fais reference est cel�e qu'e blit G. Vlastos, a partir de celle
. � de L. Brandwood, dans
S aerate, lronze et philosophie morale, Paris, Aubier, 1994, 71-
2.
Groupe I. Les dialogues de la premiere periode de Platon : Le. = L. Brisson, Paris, GF-Flammarion, 1994.
(a) Les dialogues refutatifs, par ordre alphabetique: Ly. = L. Robin, Paris, Gallimard, La Pleiade, 1950.
Apologie de Socrate, Charmwe, Criton, Euthyphron, Gorgias, Hippias Mineur, Ion, M. = M. Canto-Sperber, Paris, GF-Flammarion, 1991, 2e edition corrigee et
I.aches, Protagoras, La Republique I. m1se a jour, 1993.
(b) Les dialogues de transition, par ordre alphabetique: Mx. = L. Robin, Paris, Gallimard, La Plei ade, 1950.
Euthydeme, Hippias Majeur, Lysis, Menexene, Menon. Pa. = L. Brisson, Paris, GF-Flammarion, 1994.
Pd. = M. Dixsaut, Paris, GF-Flamm arion, 1991.
Groupe II. Les dialogues de la periode intermedi aire de Platon, par ordre Ph. = L. Robin, Paris, Gallimard, La Pleiade, 1950.
chronologique probable: Phr. = L. Brisson, Paris, GF-Flammarion, 1989.
Cratyle, Phidon, Le Banquet, I.a Republique 11-X, Phedre, Parmenide, Theetete. Po . = L. Robin, Paris, Gallimard, La Pleiade, 1950.
Pr. = L. Robin, Paris, Gallimard, La Pleiade, 1950.
Groupe III. Les dialogues de la derniere periode de Platon, par ordre chronologique R. = L. Robin, Paris, Gallimard, La Pleiade, 1950.
probable : So . = L. Robin, Paris, Gallimard, La Pleiade, 1950.
Timee, Critias, Le Sophiste, Le Politique, Philebe, Les Lois. Thg. = L. Robin, Paris, Gallimard, La Pleiade, 1950.
Tht. = M. Narcy, Paris, GF-Aa mmarion, 1994.
,, T. = L. Brisson, Paris, GF-Flamm arion, 1992.
Editions et traductions adoptees
Le texte grec est cite a partir de l'edition de J. Burnet, Platonis Opera, 5 vol.,
Oxford, 1900-1907. Pour les deux premieres tetralogies, des corrections ont pu etre
faites a partir de l'edition recente de E. A Duke et alii, Platonis Opera, vol. 1,
Oxford, 1995. La liste suivante presente l a traduction adoptee pour ch acun des
dialog u es. D ans le co urs d u texte, une note signale chaque fois qu' u ne autre
traduction est preferee, ou qu'une de ces traductions est modifiee.

A. = L. Robin, Paris, Gallimard, La Pleiade, 1950.


Ap. = L. Brisson, Paris, GF-Flammarion, 1997.
B. = L. Robin, Paris, Gallim ard, La Pleiade, 1950.
Ch. = L. Robin, Paris, Gallimard, La Pleiade, 1950.
Cl. = L. Robin, Paris, Gallimard, La Pleiade, 1950.
Cr. = L. Brisson, Paris, GF-Flammarion, 1997.
Cra. = L. Robin, Paris, Gallimard, La Pleiade, 1950.
Criti. = L. Brisson, Paris, GF-Flammarion, 1992.
Ep. = L. Robin, Paris, G allimard, La Pleiade, 1950.
Euph. = L. Robin, Paris, Gallimard, La Plei ade, 1950.
Euth. = M. C anto, Paris, GF-Fla mmarion, 1989.
G. = M. Canto, Paris, GF-Flammarion, 1987, edition mise a jour en 1993.
H.M. = L. Robin, Paris, Gallim ard, La Pleiade, 1950.
H.m. = L. Robin, Paris, Gallimard, La Pleiade, 1950.
I. = M. Canto, Paris, GF-Flammarion, 1989.
L. = L. Robin, Paris, Gallimard, La Pleiade, 1950.
La. = L. Robin, Paris, Gallimard, La Pleiade, 1950.

XVI
XVII
1. Introduction

Le projet d'etudier la notion de techne dans les Dialogues de Platon est ne


d'un travail prealable sur le dialogue du Timee.
Ce dialogue se presente comme un objet singulier, insolite, car le modele
artificialiste auquel recourt }'expose de Timee est un modele mineur dans Ia pensee
grecque. S'il existe de nombreux mythes cosmogoniques, tous decrivent l'origine
sous le mode de l 'engendrement et non de la fabrication. C'est le cas de la Theogonie
d Hesiode ou le monde s'explique comme une serie d'accouplements et de naissances.
1

Qui plus est, la reflexion du mythe cosmogonique sur l'origine est une reflexion sur
le principe du monde, non son commenceme.nt. S'il y a description d'une genese,
cette derniere n'est pas historique. Platon, avec le Timee, s'inscrit en faux contre
cette tradition: il met en scene une divinite dont l'activite est essentiellement de
type artisanal, et suppose une origine temporelle du monde en decrivant la creation
. du temps a }'image de l'eternite.
L'ecart est egalement sensible a considerer la genese de l'homme. Les mythes
pour penser l'origine de l'homme sont pluriels. Neanmoins, et pour reprendre
N. Loraux 1, les traditions s'accordent sur un point: l'homme provient de la terre,
qu'il soit modele a partir d'elle, ou qu'il en surgisse comme un vegetal. Ces dernieres
traditions sont les plus courantes. C'est tantot un homme, -comme Erechtee, ne de
la Terre fecondee par la semence d'Hepha'istos poursuivant Athena2 - tantot
l'humanite, -comme les hommes de pierre, sortis de la terre ensemencee par les
pierres que jettent Deucalion et Pyrrha3 - , qui na1t du sol. Ces traditions rencontrent
des echos dans !'oeuvre meme des Dialogues. Dans le Menexene, l'autochtonie des
Atheniens est un theme oblige de l'oraison funebre4. Dans le mythe du Politiq1,e,
'
1 Loraux 1981, 197-202.
2 Loraux 1990, 35-73.
3 Pindare,Olympiques, IX, 40-57; Ovide, Metamorphoses, 253 ff.� Heroides, 15, 157.
4 1'4x.237b2-c4 : "- I:Q. [... ] 'Tl)S' 6' EUYEVEtaS' npw-rov unfjpf,E 'TOlOOE rt 'fWV
npoy6vwv ')'E VEOlS' OUK ETTT)A'US' ouoa, OUOE 'fOUS' EKyovous 'TOU'fO'U S'
anoq>l)vaµEV1) µE'TOlKOUV'TaS EV 'f'Q xwpq: aAA08E V <Jq>W V �KOV'TWV, ar,A'
a·tJroxBoi, a':,- Kat T4) OV'Tl EV naTplOl 01-KOU V'Tas Kat (;wv'TaS', Kal 'TpEq>OµEVOUS'
1

oux lJTTO µrrrputa S' CDS' ol (lAA.Ol, 0.A./1. UTTO µ11Tpos TT)S' xwpas- EV ,:i 4)KOUV, Kal
0

vuv KEto0at 'TEAEU'Tl)<JavTas EV oiKEtots Tonots Tfjs- TEKOUOTJS' Ka\ 0pE¢daris


Ka't unooE�aµE VTJS' . 6tKato'TaTov oi) Kocr11ftoat npw-rov 'T�v µl)TEpa auTl)v· ouTw
yap ouµ�alVEl aµa Kat � TWVOE EtJ')' EVEta KOOµouµEVl). 11 Traduction : II - So. :
[... J La base premiere de la bonne qualite de leur naissance, c'est, pour ces hommes, que
leurs ancetres, n'etant pas, originaire.ment, des envahisset1rs, ainsi ne faisaient pas
non plus appara1tre en ceux-ci, leurs descendants, des etrangers residant sur un
territoire ou ils sont arrives d'ailleurs: bien plutot des autochtones, residant et vivant
en une authentique patrie, nourris, non comme les precedents, par une maratre, mais
par leur mere, cette terre sur laquelle ils residaient; grace a quoi, morts, ils reposent

1
l'engendrement par la terre, le sol, est la marque d'une humanite primitive : objet de distanciation. Le discours d'Aspasie, dans le Menexene, est parodie de
humanite du temps de Cronos, aneantie des lors que le monde n'est plus sous la discours: il met en lumiere les artifices de ce discours politique qu'est l'oraison
gouverne de la divinite, mais que, livre a lui-meme, il procede suivant son propre funebre. Le mythe du Politique est vrai, mais ii est vrai d'une autre humanite: d'une
mouvements. Dans la Republique, l'autochtonie n'est pas mythe des origines, humanite qui n'a pas survecu au retrait de la divinite. L'autochtonie des origines
-verite sur un autre age transmise par des gens tres anciens-, l'autochtonie est un n'explique pas l'origine de l'humanite. Enfin, Socrate, dans la Republique, ne
mensonge politique devant garantir la cohesion de la cite: tous les citoyens sont rappelle pas une tradition, il l'invente: depeindre la terre, le sol de la cite, comme
freres nes de la meme mere, la terre6. Neanmoins, dans les trois cas, la tradition est mere et nourrice, c'est fonder un ordre politique. Dans les Dialogues, le mythe · de
l'autochtonie est rendu a sa signification politique.
aujourd'hui en des lieux qui sont le patrimoine de celle qui les a mis au monde, qui les a D'autres traditions font cependant exception au modele de la croissance
nourris, qui s'est chargee de les elever. 11 est des lors on ne peut plus juste de glorifier vegetale.
en premier lieu cette mere elle-meme: de la sorte en effet, ce sera, tout ensemble, la Chez Hesiode, dans le mythe des races, les hommes sont donnes, au detour
bonne qualite de la naissance qui en viendra a etre glorifiee chez ces hommes." d'un vers, pour des creations des dieux sans que cette creation ne soit explicitee7 ;
:, Po.271a2-b3 : "- NE. ZQ. f'EvE<JtS' 6E ori TtS' TOT l)V, w sEVE, sl\,lWV ; Kat' nva ,
mais surtout, Pandora est modelee par Hephaistos8 , -le dieu qui fait le plus figure
- , ' ' ., , I � 'i' l= , r

TPO TTOV E� (XAAY)AWV E 'YE VVWVTO; -EE. Af\AOV, w LWKpa'TES", on 'T2 µEv Et
a:AAl)AWV ouK �v EV Tl) TOTE q>ucrEt YE VVIJ)µEvov, TO 6E y11yEVES' Elva{ TTOTE d'artisan- a partir de Ja glaise9 . Encore faut-il preciser la signification de cette
YE VO S' AEX8Ev ToilT' �v TO KaT' EKEtvov Tov xp6vov EK yfjS' na:\tv tradition. Pandora n'est pas la mere de l'humanite. Pandora est fabriquee par
avacr'Tpq>oµEVOV, O'.TTEµVl)µO VE\JETO OE UTTO TWV �µETEpwv npoyovwv TWV TI{)WTWV, Hepha·istos a la demande de Zeus pour punir les hommes. Les "hommes"
Ol TEAE\JTW<J lJ µEV TU TT{)OTEpq TIEptq>OpQ. 'TOV E�l)S' xpovov EyEtTOVO\JV, TT)O"OE (av0pwno1) sont toujours deja la. Dans la Theogonie, ils sont commensaux des
6E. KaT' apxas- E<!>UOVTO" T OUTWV ya p oDTOl Kl)pUKES' EyEvov0' riµtv TWV A.oywv,
<lieux. La ruse de Promethee les prive de cette commensalite : en donnant aux
o'i vilv UTIO '!TOA.A.WV O\.JK op0ws- (lTilCJ'fOU VTat. [. ..] " Traduction : " - Le jeune
Socr. : 1v1ais alors, Etranger, de quelle fa(iOD en ce temps-la naissaient les animaux ? hommes les chairs, aux <lieux, !es os recouverts de graisse, Promethee assigne aux
comment pouvaient-ils s'engendrer mutuellement? - L'Etr. : La chose est claire, hommes la part d'etres mortels. Le partage de Promethee definit l'humanite de
Socrate: la nature de ce temps-la ne comportait pas d'espece humaine resultant de la l'homme, sa mortalite, en meme temps qu'il instaure le sacrifice 10. Or, afin que les
generation mutuelle. Mais cette race de "Fils de la Terre" dont la legende raconte qu'un hommes survivent au denuement dans lequel les plonge Ja decision de Zeus,
jour elle a existe, c'est en harmonie avec les circonstances de ce temps-la qu'elle a de Promethee vole pour eux le f eu, et c'est ce vol que punit Zeus avec Pandora. Que
nouveau surgi du sein de la terre: race dont le souvenir a subsiste chez Jes plus anciens signifie done la fabrication de Pandora? Pandora ne dit pas l'origine des hommes
de nos ancetres, ceux qui avoisinaient l'epoque consecutive a la terminaison de la (av0pu1no1), mais l'origine de la "race des femmes" (yEvos- yuvatKwv)11 . Pandora
precedente revolution et qui venaient au jour au commencement de celle-ci; car ce sont introduit clans l'humanite la difference des sexes12 .
eux qui ont ete a notre endroit les herauts de ces histoires, aujourd'hui objets, bien a
tort, de l'incredulite du vulgaire. [... ]" 7
6 R.414d4-e6, Socrate : "AEyw 611 [. .. ] ws- ap' riµ<ts- auTous- ETpE<j)oµEv TE Kat Hesiode, Les travauxet lesjours, 106-201.
8
E 1Tat6EuoµEV, W<JTTEP ovEipaTa EOOKOU V TatiTO'. TTCXVTa TTt10"XElV T E Kat Les traditions qui font de Promethee le createur ou le fabricant de� hommes sont
y(yvEa0a1 TIEp't au'fous-, �aav 6E TOTE -rfj at..l)0EtQ'. uno yfi s- EVTOS" TIAaTTOµEVOl tardives: ni chez Hesiode (1'heogonie, Les Travaux et les lours), ni chez Eschyle (Le
Kal TpE<!>OµEVOl Kat auTOl Kal T<l OTTA.a auTWV Kal YI (XAAY) <JKEUl) Promethee enchafne), Promethee ne cree l'humanite. Loraux 1981, 198, fait
6l)l.l.l0UpyouµEVl), E TIElOT} 6E TIO: V'fEAWS' E�Etpya<JµEVOl �aav, Kat 1) YT\ auTOU� remarquer: "La tradition posterieure [a Hesiode] preferera faire naitre l'humanite tout
µT}T)lp ouaa O:Vl)KEV, Kal vuv OEl. WS" TTEpt µl)TPOS' Kat Tpo<j>ou TY}S' xl.J)pas- EV '{I entiere de !'atelier du mediateur Promethee: invention tardive peut-etre et peut-etre
0
El<J t �OUAE'UE<J0a{ TE Ka\. a.µU VElV aUTOUS', E.(XV 'flS' ETT auTT}V '(�, Kat UTIE.p TWV aussi invention de philosophe ou de poete comique, mais l'essentiel est que, dans la
aAA<.uv no)\tTwv ws- aoEA<pwv ovTwv Ka't 'Y'flYEvwv 6tavoEta8at." 1'raduction: "­ pensee mythique des Grecs, l'homme puisse etre le resultat d'un geste technique."
En fin de compte, leur dirai-je, ces principes d'education et d'instruction dont vous 9 Hesiode, Theogonie, 570-612; Les travauxet les jours, 53-104.
avez ete pourvus par nous, c'etait une maniere de reve, toute cette discipline a laquelle 10
Vernant 1979b, 37-132.
vous vous imaginiez soumis comme si elle avait ete instituee a votre sujet; tandis que 11
Hesiode, Theogonie, 590-591 et l'explication que donne de ces vers N. Loraux
la verite est que, en ce temps-la, vous etiez fa�onnes et eleves dans les profondeurs (Loraux 1990, 75-117).
souterraines, vous-memes, vos armes, tous les autres produits manufactures; puis, 12
Loraux 1990, 80-81: "Car les hommes etaient deja la (entendons: les humains).
lorsque la terre, qui est une mere, eut pleinement acheve de vous fabriquer, elle vous a
�lus exactement, ii y avait "les <lieux et les hommes" (0Eot �6' a.v0pwrrot), couple en
fait monter; aussi votre devoir est-ii de regler a son egard vos desseins comme si elle instance de separation mais par rapport auquel la femme fait figure de supplement.
etait mere et nourrice du pays ou vous etes, de la defendre vous-memes dans le cas ou on Instrument de la rupture, la femme separe les hommes des <lieux; mieux, elle les separe
marcherait contre elle, et d'avoir au sujet de vos concitoyens en general l'idee qu'ils d'eux-memes, en introduisant la sexualite, cette asymetrie du meme et de l'autre. Sans
sont vos freres, les enf ants de la meme terre." doute est-elle porteuse d'humanite, mais cela, Hesiode ne le dit pas ouvertement dans la
2
3
Ain si, la pensee mythique prefere le modele des semailles au .mode�e de . la ames sont dispersees plutot que seme es, les astres le s rec ueille nt et ne les produise nt
fabric ation. La fabrication d e Pandora constitu e un moment singul1er : s1ngul1er pas. Le modele nature! est ain si perv erti par le modele artisanal.
parce qu'isol e, -l'image de la terr e feconde ou fecondee est la pl �s freque�te-, Insolite en regard de l a pense e mythique , }'expose de Time e l'e st aussi e n
sin gulier parc e qu'annexe, -elle ne dit pas l'origine des hommes mats le pnnc1pe de regard de la physique presocratique17 . La r efl e xion sur la "nature" (cjrucrts)
la reproduction sexuee-. qu'inaugurent les pe nseurs milesiens (Thales de Milet et A naxima ndre) est une
Qu'en est-il chez Platon? Dans l'expose d e Timee, l'hom me e�t le produ. 1t refle xion laique et rationnelle qui elabore de s model es pour penser la produc tion d es
_
d'une double fabrication. Le dieu, qui prend l a figure d'un dem1urge , fabnqu e l a part1e phenomenes (l'homme y c ompris). La phusis c omme substanc e primordiale,
immortelle de l 'ame ;le s <lieux qu'il a crees, les astres, fabriquent la partie mortelle re composee d' entites, - l 'eau, l'air, le feu, la terre-, associe es a des qua.lites, -le
l'am e ai nsi que le c orps qu i doit l'e nla c er. L e mode le des semaille s, de c haud, l e froid, l'humid e, le sec-, p enn et de rendre r aison d e la phusis c omme
l'engendrement, est present mais detourne d e sa signific�tion pre miere .. �·a�,e (sa processus. Ce qui caracterise ainsi cette enquete sur la phusis, c'est qu'elle travaille, a
partie immort elle) e st compare e a une semence dans le d1s cours d e la d1v1n1 te a ux la difference de la pen see mythique, adegager des l ois et qu' elle compose un systeme
<lieux inf erieurs: "mecaniste ". Or, l'expose de Time e, en se p resentant sous l a form e d'un recit de
"-TI. [...] Kat Ka0' OO' OV µEV a1JTWV o.0avaTOlS 6µc.i5vuµov Elvat fabrication, se separe des modeles "generatifs" de cette physique presocratique .
npOO''flKEt, 0EtOV AEyoµEVOI/ 11YE µovouv TE EV auTotS TWV Q'.Et OlKl) uµ'iv C ette etran gete du 1'imee a c on stitue mon premier point d'in terrogation .
E0EAOVTWV ETI ECY0at, (71T€lpa'j� Kat unap,:aµEVOS EYW napa8wow· [. . .)" Travailler sur la notion de techne dans les Dialogues, c'etait done essay er de penetre r
(T.41c6-dl)13 la signification du modele artificialiste present dans I 'expose de Timee.
Mais la description qui fait suite au dis cours du dieu limite la portee de
l'image: l'ame n 'est pas une parcelle de la divinite, c'est le pr?<1uit d' un �liage. Le J'ai evoque la g enese du projet;je dirai quelque s mots d es lignes de force qu e
dieu fond dans un cratere la partie immortelle de l'ame huma1ne c omme 11 a fondu dessine la critique. Le c oncept de techne, -po ur laisser d e cote les etudes spe ciale s,
l'ame du monde 14. Cette d erniere etait laminee en ba ndes, et ces bandes forgee s en destinees a elucider un probleme isole plutot qu'a ouv rir une problematique-, est
cerclel s. L'alliage qui sert aux hu mains est simplement partage en autant d'ames que apprehende suivant deux perspectives distincte s: une pespective historique , d'une
d'astres; les ames sont "semees" dans l es astres 16 Etranges semailles sans recoltes : part;une perspective philosophique , d'autre part.
semaill es d'ames qui ne deviendront pas autre chose que ce qu 'elles sont deja! Les Citons pour commence r la perspective historique. L'in teret porte a la techne
dans les Dialogues se ressaisit dan s les prol onge ments de l'analyse e t d e la c ritique
marxiste : retlexion seconde sur la difference de s e c onomies modernes, -sur
Theogonie. Ce que, par contre, on peut lire dans le texte, c'est l'effet redoutable de la lesquelles 1a pensee marxiste, propose des outils a nalytiques adequats-, et d es
femme et du mot gyne: la femme n'a pas plus tot etc nommee que les anthropoi se economies anci ennes, -auxquelles ces outil s ne peuve nt s'appliquer-. Les travaux
transforment en andres. Ils le resteront... 11

13 Traduction: "- Tim. : [ ...] Et en ce qui conceme la partie qui en eux doit porter le
de Moses I. Finley, en ce domaine, ont ete tout a fait determinants'18 . En Fra nce , il
meme nom que les immortels, cette partie qu'on appelle "divine" et qui commande chez fa ut citer dans la lignee des travaux d e M. I. Finley, les travaux d e l'ecole de J.-
ceux d'entre eux qui ne cessent de pratiquer la justice et qui souhaitent vous suivre, cette p. V emant et d e P. Vidal-Naquet19. Tous ces travaux, visent a me ttre en lumiere ce
partie que j'ai semee et que j'ai pris !'initiative de faire venir a l'existence, je vais vous qui, au niveau des 11 valeurs" de la societe grecque, empeche !'emergence d'une sphere
la confier. [... ] 11 ec onomiqu e autonome : etud e d es fa cteurs non-e c onomiques qui entrave nt le
14 T.4 ld4-e2. developpement d'une activite economique proprement dite. Or, par mi ce s facteurs, ii
1 T.34b10-37c5.
16 T.42d2-e 1, Timee : "-TI. [. ..] Ol0:8Ecrµo0ETl)<JO: OE navTa auTOl S' TaUTa, tva
S'
17
Tl)S' ETTEl'fa El11 KO:KlO:S' EKCXO'fWV ava{TlOS €<71T€lp€J/ 'fO\JS' fJ.Ell ElS' yi)v, 'fOUS' 6' P. Pellegrin definit en ces termes l'originalite du Timee : "Platon est le premier
El S' OEAl)VT}V, TOUS' 6' El S' T0./\/1.0: ooa opyava xpovou · 'f() OE p€'Tt.l 'TOI/ OT!OfJOl/ philosophe a proposer une "enquete sur la nature " creationniste et no n plus
, , I ., '
'fOlS' VEOlS' 1TO:pE6WKEV 8E01.S' owµa'fa TT,"aTTEtV 8Vl)TO:, TO T ETTl./\01. TIOV, ooov evo lutionniste11 (Pellegrin 1996b, 469). Les deux termes sont fortement connotes par
I � ,,,.,, (/
, ,
\. 1.

ETl �v tl.iUX11S' av8pWTTlVl)S' OEOV 11po<JyEVE<J8a.l, Tradt1ction :


[.. .] 11 II - Apres lellf un debat moderne: le creationnisme biblique contre l'evolutionnisme de Darwin. Afin
[= aux ames immortelles] avoir fait connaitre tous ces decrets [= les lois de la d'eviter certain es confusions, -J•hypothese de la fabrication n'implique pas
reincarnation] pour ne pas 6tre responsable du mal que par la suite pourrait commettre necessairement une creation dans le temps-, je privilegierai la notion d 111 artificiel.
11
18
l'une ou l'autre, il sema ces funes les unes sur la terre, les autres sur la lune, et celles qui Finley 1976� 1981; 1984; 1985.
19
restaient sur tous les instruments du temps. Et, apres ces semailles, il abandonna aux La liste n'est pas exhaustive; elle dessine les principales pistes : Austin et Vidal-
<lieux jeunes le soin de f a�onner les corps mortels, et tout ce qu'il restait encore a 1'lciquet 1972; Vernant 1988; Frontisi-Ducroux 1975; Vidal-Naquet 1991; Vernant et
ajouter a l'ame humaine. 11 Vidal-Naquet 1985.

4 5
<lCmiurgiquc. La veritable c.ausalite du proccssus operaLoirc reside non. pas dans
y a le m anque <le consideratio n d onl dispo ,,c ! a' rtisa n, ct de mani�re plus gcner alc, le ! 'art isan, mais hrn, de l ui, d,111s le produitfabriquc•ZJ.
mepris pm1r la f oncti on technique. Or. pour sCdujsanlc qu1 cllc soit, ccttc ana.ly:,;e n'cst pas a admcttre .sans
La question de \a 1ec/111e .
dans les Dialogues
. . .
s',ns cn l dans la probl6naL1 quc du reserves. En premier lieu. it su pposer que Plalon et Ariscote aient part.age une meme
.mCpris dans lequel est tenn le travail a rtisa.nal. . representation du tr.wail c l de la foncti on technique, -qu'il soil vrai que tous deux
.
Prcnons pour cxcmple les 1ravaux de J.-P. Vcmanl. Dans une senc d'a rt, clcs, considCrcnt rart(:,;an comme instrument ct non cornmc agent-. ceue commun aulC
rcunis dans My1/Je e1 pe11see c/Jez Jes Grecs, Pans, La Decouvcne, 1988, J.­ de representation n'implique pas une th�oric commun e . 11 est curi eux. notammcnt,
P . Vcmant Ulche de degagcr les traits pri n cipaux d 'une •pcnsee technique" che:tlcs que ceue 'thcoric gcncralc de l'activite dcmiurgique· soit fonnulcc en des termes
Gre cs. JI nc s 'agit pas de decr irc la f ontion technique proprcmcnl d11e, mais cc q iu la uoiqucmenL a ri stotC l iciens, -la thCorie des q u atre causes-, des Lenncs quc l'on
prec�de, ta prepare: la representati on de ceLLc fonc tion dans l'imag.1na1Tc social. chcrcherait vainement chez Platon. l .a "lhe<)rie gen�r.ile" a chance d e n'Clre qu'unc
Qu 'cst -ce qui l a carncLerise ? L'opCration de Parti s an e:--1 encore mat degagec de la construction a parti r d'une image : ceJJe que pn�scnte Arislote de J 'acti vj Lt
nature. Ainsi. de la divisi.()n du trava il qu i s'inscrit doublcmcnt da ns un p rocc��us arUsana le2'1•
.
nature! : d n' bor<l. c1 le besoin qui ctefinit Je m6tier de J' arLi san� c� sml��.. ce mettcr
cst
En seco nd lieu, ce1le analyse ignore lcs aspcritcs quc prcsenlc te tc xre
rtaJise unc dispo...\ition naLUrelle, une (1111,amiS: ·0. L'arLisan n'esl pas 1denuh6 commc
1
plato nic icn. Elle pecbe par trop de genc ralitc. Les t rava u, de P. Vidal-Naquet
agent: ii dcmeu re l'instnnnen L de la natu re. Son< cit�s a l'app ui J�lusicurs t�; t� s d �s temoigncnt d'unc plus grande sensibilite aux ambiguYtes qui affecte nl !'artisan e t la
Dialogues: le "mythc de Protagoras" du Protagorar ct la R� p11bhq11e tcn101gncnl de fonction an.isanaJe dans lcs /)ialogues25.
.
\a dimensi on naturelle de la division du travail21 : la Uep11l>l1q11e et le Craiyle de la lvfois sunout, -et la ren,arque ne vaul pa., s culcmcnt pour J . -P. Vernant-,
definition instnunentale de l'ar tisan22. Ces textcs, rapproches de textes d'Anslote, ccttc r6tlexion sor la pensee technique s'arlicule a one reflexion an1£.ricure su r le
a
pe rmcttent .1. -P . Ver nanl d'cnon�-er la "theorie genera le de l'acliVite demiurgique' blo cagc des techniques en Grtce ancie n ne26 . O r, l' histoire a cruclle des techniqu es
que prcsente la reflexi on philosophiqu e, -la re11exion philos ophiquc s'avenu1t une
"t ransposition" du plan de l'economie-:
a
Lend re,nettre e n questi on ccttc hyporhese meme: l e bl ocagc des techniques releve
. plus d' une ill usion de l'historiographic q\1c d'u nc realite historique 27. Ainsi, la
"Dans to ute prod'1c1ion dCmiurgique, l 'ai1isan c st cause motn ce. 11 opere su� pcnscc technique que d�finisscnt ces travaux sc montre en dec;uage avec ce qu'ellc est
un matcriau -ca use matcrielle- pou r lui d onnel' une t. onne -cause fo rmclle- qrn
est cclle d e J 'ouvrage ach cve. Cel le fonne constit11e en m�me temps la fin de t ?utc
operation -cause f inale-. C'est ellc qui commallde ! 'ensemble de l'acL1v1te
23 Verna,11 1988. 298-299.
24 Aris lolc. Metophysiq11e, z, 9, ICY. i4a20 ff., J034a30sq;.Poli1iq11e, IV, Vil, 2
20 Venumt 1988. 288: "Le mCticr suppose. chez ccloi qui l'ex�rce, tu�e . o \lvtqJ).�
. is Vido.l-N()(1ue11991 : "(:tude d' unc ambiguHC: lcs artisalls dans la cite platoniciennc",
pm1kuliCrc, cbez cclui qui en ulilise le produit unc XP<£(a.. un be�o,n. l.a d1vJs1�n. d.cs 289-316: Cgalement, Austin et Vidal-Naque1 1972. 2.1-24: ,.L ' artisan est pourtanr le
tfiche.� pro\·ieot de la contradiction entrc ces deux. aspects du m6t1e.r: a la U\\l.lt.1pllc1LC hC.ros de de l'hi st oire grccque. mais c' cs1 uo h6ros secret II n' cst pas one seu1e des
.
des bcsoius ,;'oppose co chacun ta limitation de scs capactl6s." cr6ations mat�ricllcs de la chilisacion grecque qui ne porto sa marque: l'a.tcbite cte du
21
Dans le "rwythc oe Protagor{I$", les m6licrs sont pnrtages e�Lre les hoo.u ne s sous . 1� Parthenon est un artism, (et no11 ,10 ing�nieur) au mCmc litre qoc Jc sc ulpteur de la
Jornu; de dwwmeis: prcm·c. pou r J. -P. Vcrnru1t. que le . m<:Her prolong� unc qualltc Chrys616pha11ti11c. L'Ot;uvre de Platon -qui CJiminc 1<.:s :misans des foncti ons
natorelle. Dans la /Upublique, chacun doil effcct\ler le m6llcr auquel le destmc sa nature dirigcm1lC$ de JH cit.6- founnille de m6laphorcs artisaJ)a.les: et d'hommage s au travail
indh•iduellc. sa plmsis. Verna/11 1988, 2(>8.2?0, 28.5-287 ct surtoul 289. des �rtisans. Mieux, ful a pu montrcr r6ccnunent (Drissoo 1974a) quc c.lmts la
22 J)c cette instruinentaH smion de l 'aJ;! ent, l P. Vernanl trOU\'C uue preuvc dans le.·.
cosm.ologie platonidenne le dCmlurgc-�utis.an du mondc utilise l'cnscmblc des
partagc qu1<:tablit Socrate, au lhr• c- X �le la Rtpublique. couc lrois geMes de lt:ch rwi: techo. iques at1isanale s connucs de son lCn:tpS, ,n·cc, au sommcl. lcs tecbuiques
.
}es redmai d 'imitatiou, de pm<lu<.�tion ct d'osage. VernMI 1988. 2�n: "Le pe�ntrc. m�tallul'giques. f>laton, commc XCnophon, place l'agriculture trCs �Ha-dessus de
commc l0\1s les autrcs i,nitatcun;, ne sail ric11 de la chose (1ue son app acencc cxttneurc. l'arLisanat, et pourtanl cc sonl lcs parlics i11f6(\eures de la "crCation" qui soot J' oem·re
ctont ii va j�uer pm ()es " artifices "' p our do1mer l'iliusion de la rea.lilC. L:artisan fab! iquc de techniques agricolcs. ct le inot qui d�signe l'unh•ers matCricl est ceh1 i-ta mime
effcctiveUlent la chose. mais sans parfailcmeot connaJ\re en Lant <'o'a11Jsan, .so,� <"1.60�. (ch6ra) qui dCsignc la carnpagnc. Le terrjroire cul ti\·�.Ccfa dil. cl la re-Jlla.rque v:i.ut pour
c'cst-i'l-dire sa fin. L 'usagcr scol possedc cette comp6tcnce."" Cctte td�c c�1 rcp � 1sc daus le mondc classiquc tool cnticr, ) 'artisan admir� dans son oeuvre C..'>l ignore ou d�classe
"Aspect..; psycbolog iqucs du travail cu (h�ce ancieooe", ibid.• 300: "�a science. du dans sa pcrsonnc."
produit dans son e ssence. cosnmc "fonne". c' c s t -fi-dirc coinme fio. apparllcnt 26 Seim!,/ 1947, Vil!, XII ct cbap. J; Aynu,rd 1943; 1948; 1967.
exclush·emcnt (1 celui qui sail fa quoi scrt la chose ct commenl s·eu sevir. a l'usager.'" Et 27 Je re.1wo ic nota1n01c.nl aux 1mvaux de M -C. :\moureui: Amoureui 1986: 1996;
.
J.-P. Vcrna1\t d'evoquc r en note Aristote, l'oli1iq11e Iii, 1282al7 If.; . J277b28-30; 1997; Amoureui et Gome! 199.5; 1998. ?\·f ois aussi: G(lrcia et ,\1eeks 1997.
Platon. Repuhliq11e, 601c ('f. et Crwyle 390b ff.
7
6
ccnscc expliq ucr: la roncli on technique'�. C 'csc da ns son pr<)Jet memc q ue c ctte G. Rylc33. 1' epistfmC <lCsignc un "savoir-fairc" avant <le d6sigocr unc "science"; c'e st
n �avoir eng age dtlfiS l prnl qoc. cc qu i cxplique qu e la tee/me soil (�p;sieme. Or)
premier e perspecli\'C s"avCre non-perlincnte. u a
i
Evoquons a present l scco nde perspective. En dehors de rares c111des g.cncmlcs
a
chez Plato n, l' c4ui vale nce est� la roi s cn o ncee et dc11011cee. Dans le di logue d u
11
a

2 n phi los�>ph iq ue (.1mrmifle, la "mec.tecinc" (iaTptKri), ou encore la ..mac;onne1ie (ni.,,o6oµlK�). sonL


SUI' la plaoe d u con cept cl ns la philosoph ic de P l lo n ". la reflexio
a a

s'est focalisee sui· le role du p arad,gme lech n,que dan s l a fon da won de I et h1q uc prC$CntCCs commedes 1eclt11oi: la premiere est "savojr de ce qui est sain" (Gn1.0T1i�11)
socrntique 30. TOV Vyie i. voU), la sccondc est "savoir de la construction", "savoir b5.tir" (Em. o-rripr 1
A. l 'orig ine d u debat, ii y a deux c· onsta ts. D\1nc p rt, la reference artisanale de
a Toil otKo6oµEtv) 1- 4 . Da n s la Republiquc, en rcvan chc, l'epistimu' d6sig ne le savoir
nombrcux exemples do nnes pal' S ocrate. Prendre exemple su
r un metier, 1111 artisan, qu 'a uc int seul le philosophc a u tcnn e de son educ tion , J dia lectiq uc; ct 1 a 1ech11i!.,
a a

est epinglc comn\C nc demarche lypiq emClll socraciq e . Cctte opinion e st


u
u u les flltl111ai, sont rejet�es commc i ndignes d\1ne ed uca t ion liberale'15. Dans l e
con fortee P<�' 11n e i mage asscz naive de Socrate: l' cxtmcc,o n soc1alc de So crate, his Philel>e, Jes savoirs sonc classes e n fonclion du dcgl'c d'cxactiuide qu 'ils presencc111 :
d 'un scuJpteur c, d'unc sage femme. est considCree comm.c un d6termini�me _ de sa rcquivatence teclmC..epis1eme est r o mp ue pour une cla.�sineation hiCratchis6c des
penscc; et �'On parti pris de phil oso pher avec to u t un chac n , - ct en parClc uher les savoirs dan s la quclle les 1ec/111lli n'occupent qu'u ue place suhord onn ee1' ;· 01'. l a
.
u

chronoloi;i e de s Dialogues n e suffi t p s a cxpl iquer ce s ecans : d n s l e J'oli1ique,


ar tisans - est co nfond avcc c e qu i ser ait une lirnitc de s a proprc pcosee
u
. . thCOnq . c.
u a a

Jene m' Ctcndr-..1i pas sur ce qoe ces glissemcnts peuvent comporter de v1c1eux. JC m.e qu i , m�me auterie r u l'/Jilebe, est d'une redaction pl us cardive que la Rep11l>lique,
u a

co ntent.erai de n oter combie n !'opinion s i vant laq ellc So cratc n e sail p a rler que de
u u
lc.s lCnncs 1eclme et epistr.me �on t compris dnns n37je u <l'interchangcabilite. En d6pit
u

cordo11n iers rencon trc pell d 'ohscacles da ns notrc reprcse nc ati<)n de la philoso phic de des projecs d'cxplica t ion ou de schcma cisation , l' e quiv .le ncc re.c/111e-epis1.e111e
a

Socrate. s'avere, dans Jes Dia/()gue.s\ Cminemm.enl pr()blcmatique.


D1 trc part, requivalencc des Lermes 1eclme et epis1eme ({: m._ o'Tl')�tr1). Ces deux conscac s d�limitent les ter mes du dcbac, n on le dehat lu i-m�me. Ce
L'equivalen ce n'cst pas propre a PJacon, elle sc presente co m me n fait de la lan g c
au

u u dcbat sc dev el oppe s ur le cc,rai n de l'cchique. L'eth iquc socratiqu e est ccmnu c p our sa
1 formc paradoxale. son intellect uali sme. 11 Nul n 'e st mCcha nt de son pleio g.rC.", "La
grecquc, -foic qui a don ne lieu � d ifferences ecudes3 -. La c<)ncl11s1on de l'et dc queu

mene R. Schaerer de ces notions e st q ue "lcs Gre cs appclJcnL E=11lo-r�1n) la vertu, l 'arelt� e st savoir." s ont cite!> pan ni lcs '"paradox.es socratiques'"38. La tecJml.
connaissancc cla.ire et assuree <l\m objeL ct T(Xl!l) (..."'Ctte conna issancc con9uc clans se..o:; comm.e para.digrnc de J'act ioo mor ale, s'offre comme clC de cct i ntellecL alisme : u

p<,�sibililes de realisation pratiquc"32. Pour J. Gould, qui s'inspirc des t ravaux de l'a gent moral esL !'anal ogue de l'artisao� de mCmc q ue l'artisao es t en possession d'u.n
s.1,•oir s11ffisa n1. sa 1ed111e, pour produire l'objcl qui l11i est fixe, de mcmc, l'age ,u
n 1oml e sl en p os session d' un savoir s uffisant, l'nrett?, pour rCaliser la fin <le s o n
a ction, l e bonhc11r. Or, si le p a r a digm c de la 1ed111e. just ifie l'inceHec t ua isme
28 Venwnt l98X, 308: "Chaquc systemc lcch.n.iquc a sa penSCc p(OJ>re. L'utilis.atioo d'un l
socratique, ii n e m nque pa s de poser problcmc pour la definition de l'arete. u,
outil, Ia roise en jco d'uuc technique, sont des .faits inteHecLucls solidaircs d 'uoc
a

lee/me, pour ,ou s le� commcntate rs eng ges dans ccue pro bJemacique, est une
sll'ucture menlalc en m�mc ternps que d'un coutexte s.ociat non sc\1lement ils d�p cndcnt
u a

de lu formc cl du oi\lC.'lll g6nf.ral des coonaissaoces. mais ils impliquent lout ml ore.Irv de activ itC f inali see J)<lr so n. prodoit, l'ergon. La fin ,hant fixCe. -c1e5t le produit a
rep resentation: cc qu'C.">t l'ou lil. soo mode d' acLion ct la ,rn.ture de ccllc actio u. $On rCaJiscr-� la teclule d�tenn.i ne Jes moye ns qui pem, cllcnl ao mieux de 1':lttcl ndrc.
rnpfX)rt avcc l'obj cl produit ct !'agent productcur. sa place dans le moncte nattirel et Celle equation , cran spo see dans le dom inc de l'ct hique, abo ut it a poser l'tu«1e
a

hurnain."
29 Ces Ctudcs s',n:Crcnt plut6t d(; ce,,antcs. L'l!tudc de iv1. Kato fait figore de collection
(.Kato 1986): aprC-"> une cantctCrisatiol) sommaire de la techne (le 1>a r t i p- ris initial - - ··-
- - -
etanl (t\lC la 1eclm� d ans la JMpublique reprCscote la tee/we <Jans les Diolog"es), 33 Ryle 1959. G. Ryle distingu e a c0t6 d'uo "kno,vjng that". -savoir th6orique pounmt
M. Kato �mul1Cre 1es points de rcnoontre cot,c 1c concept de 1eclmil cl des "1hCmes s1 plicit r par d e s 1tgles-. un "knowing bO\\.'", -sa\·oir qui s.; d6ploie dans le temps
cx c

priviJtgits" de la philosophic pla1oni ci c11ne: lcs ld6es, Eros, etc. l,''6tudc de m!me de l'actiQn-. Dans la tradition. phjlosophique qu10,n-·re J)escartes, -l cllc quc
'"
G . Cambi.mo tombe dans un "chronologisrne mou (Cambi<mo 1991): toulcs lcs l'analyse ( i . Ryle-. scul le "knowitig LhaL" est donn6 cou,ule pte\l\'C et manifos(ation
tensions qoe prlscnlC Jc concept dans Jes Dialogues sonl rCsolucs par la ::.e-1.1lc de l'inrelligence, de l'acli\·itC de ramc. l.c modClc de J'flrne est done b:'.tti sur orl
bypoLhlw- <l'\u) de\• clopp,ement de Ja pcn.�c platonicien.oe. xmtdigme particl du s..woir.
34 1
30 Les pdncip<mx commcnt.ate urs collccrn(;s soot: Shorey 1978, 7-34: Sclraerer 1930: Ch. I65o4-d6.
35 R.52tcl-522b7
.\,foreau 1939: Gould 1955; O'Brien 196'7; Kube 1%9� Jrwin 1977 e l 1�)5: il faut citer Cl 533bl-534b2.
!
36
encore Kem-Sprague t<n6, quoique la problCma tlque- soi t moins d ircctem.enl abord6e. Ph.55c4·59d6.
1 7 C't11n/Jio110 1980: 19')1: l.yo11s 1!772.
3 Scl,aerer 1930, cc Gould 1955. · 8En pmticuliet O'Brien 967.
32 Sd aerer 1930, 18!>.
, l

8 9
meilleurs moyens en vue de la fin qu'est le bonheur. dans le débat sur l'éthique socratique : ce qui fait de l'éthique socratique une éthique
comme le choix rationnel des instrumentaliste, c'est précisément le fait de prendre pour paradigme de l'action,
L'aretè n'est plu s qu'un simple instrument, non une fin en-soi praxis, une production, poièsis. La seule différence, sans doute, est que la définition,
Cet instrumentalisme de l'éthique socratique déciderait ainsi d'u n double chez J.-P. Vernant, de l'artisan comme instr ument d'une forme toujours déjà
s des
mouvement de retrait chez Platon : l'analogie serait d'abord ten ue à distance dan naturell e, conduit à dégrader le savoir propre de l'artisan en routine43. Chez les
ser aie nt les lim ites, pui s réf tée au pro fit d'une éthiqu e fondée
dialogues qui en expo u
es 39. La définition de l'éthique socratique comme une commentateurs "éthiques", en revanche, la technè demeure l'expression d't1ne
à partir de la thé ori e des Idé
aretè est rationalité.
éthique technique, -à moins de considérer que l'analogie entre te<.:hnè et Toutefois, ce consensus relatif ne nous intéresse pas tant que ce qu'il
40 -, im pli q ue un par ti pri s sec on d s u r l'ét hiq ue
toujours déj à par tiel le
éth iqu e en dév elo ppe me nt qui se fai t contre l'éthique masque: une lecture rapide des Dialogues montre que la technè ne se limite pas à
pla ton icie nne : c'e st une
q e ces com me nta te rs ne s'en ten den t pas ent re e ux sur· une activité de production soumise à des règles. Sont posées comme technai des
socratique. Or, out re le fai t u u
com me soc rati q es, non pl us que sur le, ou les dialogues connaissances qui relèvent des mathématiq ues : "théorie du nombre" (àpt8µ11TlKl1),
les dia log u es à con sid ér er u
he reste "calcul" (i\oyloTtKT)), "géométrie" (yEwµETplKll), "astronomie" (àcrTpovoµtKT)).
qui marqueraient une première prise de distance de Platon, cette démarc Sur ce point, l'article de David L. Roochnik, - 11 Socrates' Use of the Techn e­
log e apo réti que est ten u pou r n dia log ue don t Pla ton ne dét ien t pas
naive : un dia u u
Analogy"44 -, remet en question des idées trop bien établies. Il montre que les
met
encore la solu tion, et l'auteur Platon n'est jamais distingué des personnages qu'il connaissances théoriques n'ont pas de produit (ou de résultat); qu'elles relève nt,
en scène. comme l'indiquent l'Euthydème ou le Sophiste45, de la catégorie de la chasse ou de
Néanmoins, il ne suffit pas de reconduire ces commentateurs à une vision
r la catégorie plus générale de l'acquisition; et qu'elles sont néanmoins régulièrement
naïve, de la philosophie de Socrat e ou de la forme particulière des Diawgues pou désignées comme technai46
ime r sim ple me nt les diff ic ltés q e s scit e la tech nè. On est en dro it de se
suppr u u u
Sont également posées comme technai des activités aussi peu rationnelles que
elle
demanderd ans quelle me sure la technè est un phénomène socratique, dans qu la "poésie" (no{ ri crts, TIOlYJTlKîl) ou la "mantiqt1e 11 (µavTlKTt), -l'une et l'autre, en
mesure, également, les Dialogues présentent une "théorie" de la technè.
À ces deu x per spe ctiv es, nul poi nt com mu n, sin on une cer tain e
représentation de la technè comme poièsis, "production" : activité décidée en vue d
e
J. -P. V e nan t de la jouent plus qu'un rôle intermédiaire : ils sont les instruments par lesquels se réalise
la réa lisa tion d'u n obj et déte rmi né. La déf init ion que don ne �
41 . A diverses d�ns un objet une valeur d'usage. Entre les mains de l'usager, ils constituent
technè rencontre ainsi celle qu 'en donne, par exe mp le, T. Inv in s�m�lement des outils destinés à servir ses différents besoins. La TTOtT)O'lS' apparaît
reprises, po ur cara ctér iser l'ac tivi té tech niq ue, J.-P . Ver nan t opp ose la poi èsis, la ainsi comme une opération d'ordre instrumental [...]. En ce sens, la no{riatç se définit
"production" et la praxis, l'"action" . Or, l'opposition poi èsispra
42 - xis est cruciale en opposition avec la npâçtç. Dans l'action, l'homme agit pour soi, il ne "produit"
rien d'extérieur à sa propre activité. Le domaine de la npâçts- exclut toutes les
opérations techniques des professionnels"; et 299: "l,'opération de l'artisan constitue
3 9 La thèse est défendue par Gould 1955, Moreau 1939, mais surtout Irwin 1977, qui
ce que le Grec appelle no{11ats-, production, et qu'il oppose à la 'npâçtç, l'action
représente la position la plus radicale dans le débat. proprement dite. Pour qu'il y ait, au sens propre, action, il faut en effet que l'activité ait
4 0 C'est le point de vue qu'adoptent Shorey 1978, O'Brien 1967 ou encore Vlastos
en elle-même sa propre fin, et qu'ainsi l'agent, dans l'exercice de son acte, se trouve
1978c.
4 1 Pour J.-P. Vernant, la teclinè s'organise comme un ensemble de règles en vt1e d'un bénéficier directement de ce qu'il fait. Par exemple, dans l'activité morale, l'agent,
s'"informant" lui-même, produit une valeur dont il a en même temps l'usage. Tel n'est
résultat. Vernant 1988, 280 : "Qui dit TÉXVlJ dit savoir spécialisé, apprentissage, pas le cas de la not T) atç. 11
procédés secrets de réussite. 282 : par opposition au travail technique : "Le travail
11;
43 Vernant 1988, 309-310 et surtout 317-318.
de la terre ne prend pas la forme d'une mise en oeuvre de procédés efficaces, de règles de 44
Roochnik 1986, 295-31O.
succès"; 284: "C'est en fonction du fait urbain de la division du travail que se définit, 45 Euth.290b-c; So.219c.
dans une double direction, une notion positive de la TÉXvl): activité spécialisée, 46
D. L. Roochnik renvoie aux passages suivants des Dialogues: Ch.165c-166b;
contribuant avec d'autres à l'équilibre du corps social; ensemble de règles permettant de G.450c-e; H.m.368a-369a; So.2 l 9c; Po.258c-e, Ph.55d-59d. Il conclut en ces
réussir dans les divers domaines de l'action. C'est la définition que donne également
11
termes : "With techne 11 Plato, in both his early and later works, does not refer
(mais pas seulement) T. Irwin. Irwin 1977, 6: "We can justify each step prescribed
11

exclusively to productive knowledge. He also conceives of mathematîcal knowledge,


by a craft, by reference to its contribution to the product, and we can justify the that knowledge without a produced erg on, as a cotmterpoint to the typically productive
practice o( the whole craft because it produces the product we can be presumed to crafts. �o summarize : there are several modalities of techne. Two in particular, the
want."
42 Vernant 1988, 293 : "Si les Etôl) des objets fabriqués se présentent comme des productive and the theoretical, are consistently highlighted in the dialogues."
(Roochnik 1986, 302).
"natures" données, en quelque sorte, en dehors et au-dessus des ouvriers, les artisans ne
11
10
effet, ne tirent pas leur réussite de la règle, mais de l'inspiration ou de la 2. Le champ lexical de technè
révélation-. La technè excède le seul champ des productions arisanales.

Ces dernières remarques permettront de justifier la méthode adoptée dans ce


travail. On ne saurait poser correctement la question de la tec�nè d�ns le� Dialo$ues Du mot technè, P. Chantraine, dans son Dictionnaire étymologique de la
sans revenir au texte, à l'inscription du terme dans le texte. L enquete philosophique langue grecque, donne les sens suivants : "savoir faire dans un métier" (méta11urgie
s'ancre ainsi dans une enquête philologique qui garantit la pertinence de ses par ex.), "métier, technique, art" d'où parfois "ruse, tromperie" et dans un sens
interrogations. général "manière de faire, moyen" (cf. nacr1J TÉXV1J "par tous les moyens",
, e l,emprein . te de son usage
Or ' la structure du vocabulaire de la techne con serv Aristophane,. Nuées 1323), aussi "traité technique11 (Homère, ion.-att., etc.); chez
sophistique. Cette empreinte se fait jour dans la dualité du vocabulaire de la technè, Platon le mot est opposé à la fois à cpucrts et à ÈntcrT11 µl]"48.
tant , à côté des nom s usu els, des suff ixe s dérivés d'ad ject ifs en -tKos . �t, les Ce sont les mêmes sens que distingue Liddell-Scott, de manière plus
présen .
étu des de P. Chantraine ont montré que le développement de ces dérives est détail]ée
contemporain de la sophistique47. Elle se fait jour encore dans la récurence des I. "art, skill, cunning of hand" : l'art, l'habileté, sans que cette habileté soit
termes "sophistique" (ao<t>taTtKTJ) ou "rhétorique" (pT)ToptKTJ) dan s le cha mp nécessairement rattachée à la pratique d'un métier. C'est la ruse, l'artifice dont on use
sémantique de technè. Elle se fait jour enfin dans l'écart qu,i �épare le cha m� (ôoÀtl] TÉXVT); ôoÀ.tats TÉxvatcrt; etc.), ou la manière d'agir (µl)ôEµtfj TÉXVlJ;
sémantique de technè de celui de dèmiourgos , - les lexèmes demzour �os et tec� ne i.BÉU TÉXV1J; na01J TÉXV1J, etc.).
n'ordonnent pas le même champ, car si la sophistique se veut une techne, le sophiste II. "an art, craft" : l'art dans sa fonction sociale, le métier, la profession
ne se présente pas comme un dèmiourgos ! -. (Ta1.JTTfV TÉXVlJV EXEt; È:v Tl) TÉXVT) Etvat; TÉXVT)V TO npây11a
L'enquête philologique conduit à faire d'autres hypothèses sur le concept de TIETTOlTf f1ÉllOt; etc.).
technè. Plutôt que d'imaginer que Socrate défend une certaine conception de la technè III. "an art or craft, i.e. a set of rules, system or method of making or doing,
sur laquelle il fonderait son éthique, -éthique que Platon lui-même remettrait en whether of the usejul arts, or of the firze arts" : l'art ou le métier comme ensemble
question-, on peut supp oser que Socrate con f ron�e ironiqu��ent l� technè de procédés réglés, comme savoir codifié (TÉXv1:1; � cpucrEt Tl TÉXV1J; TÉXVl) Kat
sophistique à ces technai méprisées, comme la cordonnene ou la cu1s1_ne, qui portent ÈTilOTî)µ,1; O.VEV TÉXVî)ç; µETà TÉxvr1s; etc.).
le même nom qu'elle, et que, loin de fonder l'éthique, ces exemples lui permettent de IV. 11 =TÉXVT)µa, work of art, handiwork" : !'oeuvre d'art, l'objet fabriqué. Le
réfuter les prétentions de la sophistique dans le domaine même de l'aretè. mot technè est pris par métonymie (KpaTfipEs.. , àvô p o s EUXEtpos TÉXvri;
Pour conclure, l'enquête philologique invite à ressaisir le concept de technè OTTÀOlS .. , H<patcrTOU TÉXVlJ; etc.).
r

dans un dialogue avec la sophistique. Un dialogue qui pourrait permettre de V. 11 = au V";'é'1,•v'ct:'. : guilde, corporation. L'emploi relève principalement de
comprendre la signification du modèle artificialiste du Timée. l'épigraphie.
1 11 '
VI. 1 Treatise : le traité sur un art, et plus spécialement, les traités de
rhétorique.

Ces deux séries de définitions dessinent apparemment un champ homogène.


Néanmoins, cette unité ne se laisse guère deviner derrière les traductions qt1i sont
données du terme. Sans doute est-ce là le lieu commun de toute traduction :
l'impossibilité de faire correspondre un terme à un autre. Et le problème paraît
suffisamment ressassé pour l'être une fois encore. Un exemple permettra toutefois de
mettre en lumière les difficultés particulières que rencontre 1a traduction du terme
tec·hnè.

48 Chantraine 1970, s. v. TÉXVll, 1112. Concernant Platon, P. Chantraine renvoie à


47
deux ouvrages: Schaerer 1930 et Kube 1969.
Chantraine 1933; 1956a.
13
12
Le dialogue du Charmide ne comprend que très peu d'occurrences de tecfmè "- IlaVTOS' apa µâÀÀOV, El T) owcj)pocruvl) ÈmCJTll µris ÈmCJTl)µ ri µovov
r,
ECJTlV Kal avETTlO"TT)µocruVT)S', OUTE ta·rpo// ÔlaKptvat 01.a TE EO"Tal
') ' ' ') .1 'lf 1 , A V

neuf au total49. Le terme ne reçoit cependant pas de traduction unique dans les trois
€lllO"raµ1EJ/OJ/ ra· TlJ!,- TEXl/lJ-'>- 1J PlJ €7TlO"raµEJ/OJ( npoaTTOlOUµEVOV ÔE Y)
1 / , - / ,, ' ' ,,. , ' "'

traductions françaises qui ont été retenues pour exemple : A. Croiset hésite entre
"art", "métier" et "science"SO; L. Robin hésite entre: "art", "métier" et "compétence 01.oµEVOV, OUTE aÀÀOV oÙôÉva T(.ûV ÈTTtcrTaµÉvwv Kat OTIOÛV, TTÀT)V YE TOI/
distincte"51 ; M.-F. Hazebroucqentre "art" et "technique", mais aussi "science"52. aûroiJ 0/lOTE,J.'I/Ol{ ù.)O"TTEP Ol aÀÀOl Ôl)µto11pyo{. fi (Ch.171c4-9, Socrate)55
"� H ')\ r ,, ..... 1"- 6' ' ,
- Kav uyzazt/Elt/ notot, T)V Eyw, aUTl), aÀÀ oux JJ zarplt(JJ Kat
r, ., , , (' , ,, ,

Or, rien dans le texte n'indique que le terme technè ait changé de sens : ni
rd,,L,ia· rd· rt:Î)J/ TE,"J(l/(Î}J/ aÜTT] âv TIOlOl ,, KŒl oùx al aÀÀal TO ŒUTY)S Epyov
Charmide, ni Critias, ni Socrate, ne procèdent à une (re-)définition de la technè. Ce
ÉKaOTî}; 11 où TT(X/\0.l ÔlE µapTupoµE8a OTl ÈTTlO"T�µ ris µovov ÈO"Tll) Kal..
que les interlocuteurs tentent de définir, ne cessent de re-définir, c'est la "tempérance" 0]..IETilCTTl)µOO"\JVl)S' ÈTTlO"TT}µ1), aÀ.ÀOU ÔÈ OÙÔEVOS'" OÙX 01JTW;
(owcppocruvTJ), laquelle d'après la dernière définition qu'en donne Critias, ne se '°" ,
-'YŒlVETŒl , yE.
compare à rien d'autre: aucune technè, aucune epistèmè. En tant que "savoir d'elle­ -OÙK apa UytEtas ECJTat ÔT) µtoupyos;
même et des autres savoirs" (auTf)s- Kat Twv aÀÀwv ÈntcrTTJ µwv ÈntcrTl)µTJ), elle -Où Ôl)Ta.
est unique en son genre. - 'A/l/! 77.,- yàp 17// rr{yl/)J.,- vy{Eza.· /j 01,{
Bien plus, aucun désaccord ne se fait jour entre les interlocuteurs sur la - "AÀÀ l)S." ( C/z.174e3-l 75a2, Socrate, Critias)56
compréhension de technè, comme l e montre l'exemple de la médecine (taTptKri). ---- -- - - -
Tous trois la considèrent comme une technè et la citent alternativement: ·
elle effectue, celle-ci, te répondrais-je, n'est pas mince, puisque c'est une belle oeuvre
"- Kat yà p rd l'ao:tJa� ,Ji ÉTaîpE, Kat Tà oiKoôoµEîv qu'elle effectue pour nous: la bonne santé,... à condition que cela tu l'admettes !
ucpatl/Ell/ Kat ro ;}rtJ/lOfit/ T€Xl/lj cirzof/i/ Tlr)I/ TÉX//lJ.',- - Je l'admets ! -:- Et si maintenant tu me demandais, de l'art de bâtir, quelle oeuvre il
dnEpytf2"t:oiJa1 npaTTElV Ôl)TIOU Tl Ècrnv." (Ch.16le6-8, Socrate)53 effectue selon moi, en qualité de savoir appartenant au bâtisseur, je te répondrais que
11 -Et TOtVUV µE, Eq:>T)V, Ëpoto cru· n 'IarplA-Jj uytElVOÛ ÈmCJTY)µT) oDcra c'est de bâtir des maisons. Et il en serait de même aussi pour les autres arts. [ ... ]"
1
Tl T}µtV XPT)ŒlµT) Ècrnv Kat TI ànEpya(ETat," ElTIOl.µ âv OTI où O"JllKpàv Traduction ivl. -F. Hazebroucq : "- Si donc, dis-je, tu me demandais de quel profit
-
(û(pEÀlav· T'flV yà p uy{Etav KaÀOV � µtv Ëpyov O'.TTEpya(ETŒl, El ànoôÉXl)
TO\JTO.
nous est la médecine, je te répondrai que l'avantage n'en est pas mince: en effet, elle
accomplit une oeuvre qui a notre estime, la santé, si tu approuves cette proposition.
- 'AnooÉxoµat. - J'approuve. - Eh bien donc, si tu me demandais ql1elle oeuvre, selon moi,
' ' ,
K
- at El TOlVUV µE Époto Tî)V 01.KOÔOµlKT)V, ÈTTlO"TT}µT)V oûaav TOÛ l'architecture accomplit, elle qui est science des constructions, je te répondrai que ce
OlKOÔOµEtV, Tl cj)T)µl Epyov àTTEpya(Ecr0a.l, ElTTOlµ âv OTl OlKT]CJElS" sont les constructions, et ainsi de suite pour les autres techniques. [... ]"
{ùO"aUTlÜ.',� v€ !("(ll TtüJ/ âÂ.1il()1/ rsy1.1cu1/. [. . .]" ( Ch.16.5cl0-d6, Socrate, Critias)5 55 Traduction A. Croiset :
( , " t -
4

11- Ainsi, de toute nécessité, si la sagesse n'est que la
science de la science et de l'ignorance, elle est incapable de distinguer le médecin qui
49 Ch.16le7, e7, 165d6, e6, e8, 17lc6, 174e4, 175al, 175a4. sait son métier de celui qui l'ignore, qu'il soit d'ailleurs un charlatan ou un homme qui
50 Croiset 1936, Tome II, Hippias Majeur, Charmide, Lachès, Lysis. se fait illusion. Et le sage ne sera pas moins désarmé à l'égard des autres sciences, à
51 Robin 1950. moins d'être lui-même du métier, comme tous les autres art�sans." Traduction
52 Hazebroucq 1997. L. Robin : " - La conclusion qui s'impose absolun1ent, c'est donc que, si la sagesse
53 Traduction A. Croiset: " - Et le fait de guérir, de bâtir, de tisser, de pratiquer un art est un savoir de savoir et de non-savoir, elle ne sera à même, ni de discerner quel
quelconque, est un acte aussi. 'fraduction L. Robin : " - Et, de fait, traiter un
fi médecin sait ou ne sait pas les choses qui sont du ressort de son art, mais fait mine de le
malade, bâtir, tisser, effectuer en vertu du métier n'importe laquelle des oeuvres de savoir ou bien se le figure; ni de discerner aucun autre de ceux qui savent, quel que soit
métier, c'est là sans aucun doute agir en quelque chose ! " Traduction M.­ l'objet de let1r savoir, à moins que son discernement, comme celui des autres gens de
F. Hazebroucq: "- Et en effet, mon ami, le fait de guérir, et le fait de bâtir, aussi le métier, ne porte que sur quelqu'un qui est de la même partie." Traduction M.-
fait de tisser, comme le fait d'accomplir n'importe laquelle des oeuvres de l'art par . F. Hazebroucq: "- Ainsi donc, si la modération est seulement science de science et
fi
n'importe quelle technique, c'est s'occuper, je suppose, de quelque chose. de non-science, elle ne sera absolument pas capable de discerner, ni le médecin
5 4 Traduction A. Croiset: "- Si tu n1e demandais maintenant, étant donné que la détenteur de la science des choses de son an de celui qui 11e la détient pas mais feint ou
médecine est la science de la santé, à quoi elle sert et quel avantage elle nous procure, je croit la détenir, ni personne d'autre parmi ceux qui détiennent une science, ni de quoi il
te répondrais qu'elle est fort utile, puisque son oeuvre propre est de nous donner la a la science, sauf précisément à exercer la même profession que lui, comme ses autres
santé, chose fort précieuse. Admets-tu ce raisonnement? - Je l'admets. - Si tu me confrères ! "
demandais, à propos de l'architecture, quelle oeuvre elle réalise en tant que science de la 5 6 'fraduction A. Croiset : " - Est-ce la sagesse ou la médecine qui nous donne la
construction, je te répondrais : nos habitations. Et ainsi de suite pour les autres arts. santé? N'est-ce pas chaque science qui accomplit son office propre, et non celle-ci qui
[... ]" Traduction L. Robin: "- Et maintenant, ajoutai-je, si tu me demandais en quoi accomplit l'office des autres? N'avons-nous pas reconnu depuis longtemps qu'elle est
la médecine, étant un savoir de ce qui est sain, est utilisable pour nous et quelle utilité uniquement la science de la science et de l'ignorance, et rien de plus ? N'est-ce pas la

14 15
En dépit de cette unité conceptuelle, aucun des traducteurs cités plus haut ne Ces anomalies de la traduction peuvent recevoir une explication. Elles
traduit technè par un terme unique57• symbolisent la différence qui sépare notre catégorisation moderne du savoir de la
Autre exemple. Dans l'un des passages cités, Socrate demande à Critias quel catégorisation antique. Pour nous, la science, la technique, l'art constituent des
est l'ergon, }'oeuvre, de la tempérance : comme toutes les technai, la "médecine" catégories épistémologiques distinctes. Pour nous, la géométrie ou la médecine sont
(1-aTptKl)) et la "maçonnerie" (01:KoôoµtKl)) réalisent un ergon, la santé pour l'une, des sciences, non la maçonnerie. Quelle catégorie commune appliquer au calcul, à la
la maison pour l'autre. Critias réplique par d'autres exemples : le "calcul" médecine, à la maçonnerie ?
(11.oytoTtKl)), la "géométrie 11 (yEwµETplKlÎ) n'ont pas d'ergon comn1e en ont la La difficulté est renforcée par la proximité des termes technè et epistèmè dans
maçonnerie ou le "tissage 11 (u<j)avTtKl)) le dialogue du Charmùie. La deuxième définition que propose Critias de la
1 [. •. ] È: TIEl 11.ÉyE µot, E<pî), r1jç /lo_yzt7Tll<ï)".:,- r(,y1/JJ!>- ,j' r1j!,- tempérance implique la notion d'epistèmè. Critias définit en effet la tempérance
yEtùµErp l1<·iJ".:,- Tl ÈcrTlV TOlOÛTOV Epyov OlOV olK{a OlKOÔOµlKîlS Tl tµŒTlOV comme "se connaître soi-même" (To ytyvwcrKEtv aÙTov ÉauTov), ce qui, observe
Ù<j)aVTlKl)S � aÀÀa TOtaÛT 1 Épya, a TTOÀÀ.à av 'TlÇ EXOl TTO/t/t{Ûl/ TsYJ/@// Socrate, signifie qu'elle est une epistèmè, -connaître, n'est ce pas une forme de
ôEt�at; [.. J" (Ch.165e3-166al , Critias). savoir ?- , et une epistèmè d'un objet déterminé58. Pour exemples, Socrate cite la
Critias mentionne très exactement la technè du calcul. Cependant, les médecine, la maçonnerie, et il en appelle aux autres technai. La compréhension et la
traductions d'A. Croiset et de M.-F. Hazebroucq jouent d'une ellipse: traduction du terme technè suppose, mais aussi conditionne, la compréhension du
11- [••• ] Mais où vois-tu que le calcul et la géométrie produisent des oeuvres
terme epistèmè59 . Or, ce dernier terme ne pose pas moins de problèmes que le
comparables aux maisons bâties par l'architecture, aux étoffes produites par le premier: l'epistèmè est-elle "savoir", "savoir-faire" ou "science"? Les difficultés
tissage, et aux produits d'une foule d'autres arts qu'on pourrait citer?" (A. Croiset) qu'oppose la traduction de technè ont partie liée avec notre représentation du savoir,
11- [•••] Dis-moi donc reprit-il, y a-t-il pour le calcul ou la géométrie un des savoirs.
quelconque ouvrage du même genre qu'une maison pour l'architecte ou un vêtement Afin d'éviter ce brouillage que produisent nos catégories modernes dans la
pour le tissage, ou que d'autres ouvrages de cette sorte dont on pourrait multiplier les compréhension du grec, j'ai fait le choix de ne pas traduire le terme technè dans les
exemples pour un grand nombre de techniques?" (M.-F. Hazebroucq) extraits qui seront donnés des Dialogues. Le terme est seulement translittéré. Ce
Les deux traductions effacent le trait commun au calcul, à la géométrie, à la choix a un autre avantage. Il permet de ne pas confondre deux enquêtes, l'une sur la
maçonnerie et au tissage : ce sont des technai. technè, l'autre sur l'artisan et l'artiste dans les Dialogues. L'enquête ne porte pas sur
la représentation des métiers, ni sur le statut de l'artisan dans les Dialogues de
Platon, mais sur la signification propre de technè dans ces textes.
vérité? - Je le crois. - Ce n'est donc pas elle qui nous procure la santé? - Non.
- l,a santé est l'oeuvre d'une autre science? - Oui." 1'raduction L. Robin: "­ Je n'ai fait qu'esquisser les difficultés que rencontre la traduction de technè; la
Est-ce que ce sera elle aussi [=la sagesse], repris-je, qui, à la place de la médecine, première partie de cet ouvrage prolonge cette réflexion e n proposant une étude du
nous fera nous bien porter? Est-ce elle qui devra faire l'ouvrage des autres arts, au lieu vocabulaire de la technè dans les Dialogues.
que chacun de ceux-ci fasse l'ouvrage qui est le sien? Ne protestions-nous pas, il y a
longtemps déjà, qu'elle est seulement un savoir du savoir et du non-savoir, et qu'elle n'a
pas d'autre objet propre? n'est-ce pas exact? - C'est même évident. - Donc elle 2. 1. Famille et champ
ne sera pas ouvrière de bonne santé. - Non certes ! - C'est que la santé est du
ressort d'une compétence distincte, n'est-ce pas? - D'une compétence distincte. 11

1'raduction M.-F. Hazebroucq: "- Serait-ce elle [=la modération] qui nous procure la
santé, dis-je, et non pas la science médicale? serait-ce elle aussi qui nous procure le 2. 1. 1. Technè : l'étymologie du mot
reste des produits des techniques, et non pas les autres sciences, chacune en sa fonction
propre ? N'avons-nous pas insisté depuis un bon moment sur le fait qu'elle est F. de Saussure, dans un article où il analyse le remplacement des groupes
seulement science de la science et de la non-science, mais de rien d'autre? Ce n'est pas -ksn-, -kst-, -psn-, -pst- par des groupes comprenant kh (x) ou ph (<p), donne
le cas? - Il semble bien. - Elle ne sera donc pas l'artisan de la santé. l'étymologie suivante du mot technè: "Le mot TÉXV'Tl ne peut vraisemblablement
- Certainement non. - Car la santé relevait d'un autre art, oui ou non? - Oui."
57 "A. Croiset traduit successivement technè dans les textes cités par : "art", "métier"
et "science"; L. Robin par: "métier", "art", "compétence distincte 11 ; M.­ 58
Ch.164c-166b.
F. Hazebroucq par: art 11 et "technique". Notons qu'en Ch.174e3-l 752, M.­
11
59 D'autant que le rapport entre les deux termes est plus souvent perçu comme un rapport
F. Hazebroucq traduit la.TptK'fl par "science médicale 11 et qu'elle introduit dans sa d'équivalence que d'implication. Or, Socrate peut citer la technè comme forme
traduction la notion de science, notion nullement explicite dans le texte grec. d'epistèmè sans que toute epistèmè soit une technè.

16 17
se rapporter qu'à la racine teks-- "construire avec art" (texo, TÉKT --(ûll, pour *teks-on, Retracer l'histoire du mot technè depuis Homère jusqu'à Platon dépasse les
etc.)11 60• limites du présent travail. D'autant que cette histoire a été récemment faite par
Dans son Dictionnaire étymologiqz,e de la langue grecque61 , P. Chantraine R . Lobl68 . Ce qui sépare !'ouvrage de R. Lobl de nombreux ouvrages consacrés à
confirme cette étymologie : "Le mot TÉXV'fl exprime originellement la notion de l'art, l'artisanat ou la technique dans l'Antiquité69, c'es t son parti-pris linguistique.
"construire, fabriquer"; il est donc certainement issu de la racine *teks-- qui a fourni L'enquête porte sur technè et les mots de la famille. Toutes les occurrences
' du terme
skr. tdksati "construire", tdksan-- m. "charpentier", grec TÉKTwv cf. s. u., lat. avec sont analysées, -le tome 1 ne comprend pas moins de 380 textes-. A l'issue de ce
une évolution sémantique particulière texo "tisser"62. travail, R. Lobl présente une synthèse que je me permets de résumer70.
Toutefois, l'étymologie ne donne que peu d'indications sur la signification du (I) Le terme technè est, dans ses premières occurrences, associé à la
mot. Comme le note encore P. Chantraine : "Le grec TÉXV'Jî s'est aisément construction des navires. Ce qui n'est guère étonnant étant donné l'importance des
affranchi de tout lien avec TÉKTwv en raison de la divergence des formes et s'est prêté navires dans l'Iliade. Ce terme est également associé au terme sophos (cro<!>ôs) : est
à des emplois généraux"63. Pour plus d'exactitude, il faut remarquer que ce lien de dit sophos, celui qui possède une technè, celui qui dispose, par son savoir, d'une
TÉXV'fl avec TÉKTwv n'est vraisemblablement pas direct. R. Lobl64, reprenant une maîtrise sur un domaine pratique. Le m<>t sophos est une marque du respect qui
hypothèse de H. Frisk65, suppose que les deux noms dérivent d'un verbe commun. entoure le savoir des technitai.
C'est l'hypothèse la plus probable, note-- t--il, dans la mesure où le verbe Le terme, précise R. Lobl, désigne très tôt une adresse ou une habileté qui
TEKTatvoµat et le substantif TEKTocruv1 1 sont tous deux formés sur TÉKTwv, et relève de spécialistes et dépasse le cadre de l'économie domestique. La présence du
qu'ils se rencontrent l'un comme l'autre dans le vocabulaire de l'épopée 66. terme technè dans les domaines de la navigation et de la construction des navires en
Touchant maintenant la date d'apparition du mot technè dans la langue est un indice. Pour les Grecs, comme pour les autres Indo-européens, la mer est
grecque, toute affirmation reste suspendue à l'état lacunaire des sources. La première primitivement chose étrangère et occulte. Les Grecs apprennent à maîtriser la mer,
occurrence de technè se rencontre dans l'Iliade, d'autres occurrences se rencontrent même si cet apprentissage est trop ancien pour avoir laissé des traces. Témoigne.nt
dans l'Odyssée67. On peut noter que, contrairement à TÉKTwv, le mot technè n'a pas néanmoins de cela les mots BaÀaooa, KaXws, Kuj3Epvâv, Kuj3EpVT)Tl)S,
été identifié sur les tablettes mycéniennes. Cependant, étant donnée la nature de ces Kuj3Évl)CTlS, qui ne possèdent aucune racine grecque. Ce sont des mots empruntés,
tablettes et les conditions très exceptionnelles de leur conservation, cette absence ne vraisemblablement aux populations autochtones, pour désigner des réalités que les
signifie rien. Grecs ont également assimilées. La technè recouvre des découvertes faites au contact
de populations étrangères d'un développement culturel élevé (comme les Phéniciens).
(II) Dans ses premières occurrences, la t,echnè est rapportée au dieu
60 Saussure 1892, 90--91. Héphaïstos. Or, le nom d'Héphaïstos, co1nme son culte, sont antérieurs à la
61 Chantraine 1970, s.v. TÉXVl), 1112. civilisation hellénique. Cela confinne l'hypothèse précédente.
62
Chantraine 1970, s.v. TÉXVl), 1112. (III) Le terme technè ne désigne pas une simple adresse ou habileté, mais le
63 Chantraine 1970, s.v. TÉXVl), 1112. savoir qui permet d'accomplir correctement une action. Très tôt, le terme implique la
64 Lobl 1997, 6. notion de méthode71 . Cette valeur abstraite du terme peut être inférée des
65 Lobl renvoie à H. Frisk, Griechisches etymologisches Wdrtebuch - 3 Bande -,
nombreuses expressions faisant référence au savoir ou à l'instruction employées
Reihe -- Heidelberg, Indogermanische Bibliothek II, 1960 ff.
66 Ldbl 1997, 6: "Etymologisch wird TÉXVl) in Verbindung gebracht mit dem Wort
corrélativement dans les textes.
Pour R. Lobl, le terme technè ne signifie pas initialement le "métier", la
TÉ KTWV und beide Wôrter werden auf die indogerm. Wurzel *tek- zurückgeführt. Ais "profession", l a "fonction"; mais c'est avec le développement de la spécialisation,
Grundbedeutung dieser Wurzel geben Walde-- Polony an : zimmern, Holz behauen
und damit bauen. Vorsichtig meint Frisk : \Vie sich das ver,vandte tektôn dazt1
11
l'essor des techniques, que le terme en vient à désigner un métier qui nécessite un
verhalt, ist nicht ganz klar. Wahrscheinlich gehen beide unabhangig von einander - --------
- - --- -
68
von demselben Verb aus." Da8 sich beide unabhangig von einander weiter Lobl 1997.
entwickelten, zeigt das von tektôn abgeleite Verb TEKTatvoµa1. und das Abstraktum 69 Sur la question de la technique antique, la littérature est abondante. Je me permets de
TEKTocruvl), beide schon Bestandteil des epischen Wortschatzes." renvoyer plus particulièrement à Schneider 1986.
67 Homère, Iliade, III 60--63, -à rapprocher de Il I, 571; XVIII, 143; XVIII, 391 70
Ldbl 1997, 204-212.
(K1\'uToTÉXVl')ç), Il. XV, 14 (KaKoTExvoç) et Il. XXIII, 415-416 (TEXvdoµa1.)- et 71 l,dbl 1997, 211 : "Schon die ersten Ableitungen zeigen, da.B technè als kn.ow how
Odyssée, III, 432--433; IV, 455; IV, 529; VI, 232-234; XI, 613--614; VIII, 326--332, - sch<)n.zu diesem Zeitpunkt nicht mehr an die handwerkliche Tatigkeit und nicht an <las
à rapprocher de Odyssée, V, 259 (TExvaoµat) et Odyssée, V, 270; VIII, 2%; VII, 108- Herstellen, Produzieren gebunden ist, sondem Verfahren und Methode für jede Art von
111 (TEXVl)ElS')-. Tatigkeit meint."

18 19
apprentissage. En outre, les métiers qui sont désignés sous ce terme dans les textes, 840d2, 858a8, 923a3, 952e2; l.a.187b3, 188d6; Le.328c6, 339d8; M.80a3;
ne sont pas tous artisanaux : arts libéraux et beaux-arts sont du domaine de la Mx.249b7; Pd.59a4, 82el, 90c4, 1()3a8, 116a6; Phr.230c7, 242a7; Pr.326dl,
technè. 352b8; Po.277b7, 288al, 294c5, 3()3c8; R.349a6, 419a l0, 432a2, 443d6, 473c7,
(IV) Enfin, note R. Lë>bl, certains emplois de technè, en apparence plus 548a9, 563c5; So.246a8, 255d6; Tht.l 5Ic6, 161a7, 179e6); TEXVtKWS ( C'h.l 73cl;
éloignés, -les emplois de technè au sens de 11 ruse", 11 tour 11 , "moyen 11-, relèvent Cra.425a7; Euth.303e5; Plu.271c7);
d'une même unité sémantique. R. Lë>bl prend argument d'un texte de Sophocle qui et des verbes:
souligne l'ambivalence de la teclmè12. La technè n'est qu'un instrument au service -TExva(û) (L.879a8, 921b6; Ep.989c8); q>tÀOTEXVÉw (Pr.321el);
d'une fin qui peut être bonne ou mauvaise: elle n'est jamais qu'un moyen, un '
instrument de progrès ou de ruine. A l'exception de l'adverbe àTEXVWS, "tout simplement, absolument", le lien
étymologique s'avère un lien sémantique.
Ce lien paraît évident pour les dérivés, -TExv{ov, TExvuôptov, TEXVtTl)S",
2. 1. 2. La famille de technè TEXVtKOS" et l'adverbe TEXVtKws. TEXvtTT)S ne se rencontre qu'une fois dans le
corpus des dialogues authentiques : dans le Sophiste13 . L'Étranger propose à
L'étude du terme technè est indissociable de l'étude de tous les termes qui, par Théétète de définir le pêcheur à la ligne par la méthode de division dichotomique. La
dérivation (comme TEXVtTl)S ou TExvuôplov) ou par composition (comme première question vise à déterminer le genre le plus général qui le contient74 ; et ce
TEXVOTIWÀlKÔS ou oµÔTEXVOS), proviennent du même radical. genre est d.éfini comme celui de la technè. Le pêcheur à la ligne est un TEXVÎTT)S', il
Dans les Dialogues, la famille de technè comporte des noms: possède 11ne tecltnè.
-àTEXVta (fü.90d3; Plu.274b3; So.253b5); KaKOTEXVta (L.936d6); Le suffixe -lKOS qui se retrouve dans l'adjectif TEXVlKÔS et l'adverbe
noÀUTEXv{a (A.II 147a5); cplÀOTEXVta (Criti.109c7; A.Il.[147a5]); XEtpoTEXVta TEXVlKCDS marque dans les deux cas l'appartenance à la catégorie de la technè.
(Po.304b2; R.547d5, 590c2); TEXVlKÔS" se dit de ce qui manifeste la 1naîtrise d'une teclmè: la capacité technique
-noms d'agent: TEXVtTîlS (So.219a5; A.Il 145e4; Cl.409b8); d'une personne75, le caractère technique d'une chose76. L'adverbe désigne lui la
XEtpoTÉXvris (Ap.22c9, Pr.328a2; R.405a8, 596c2, c5, 597a6); modalité tech.nique d'une action77.
-noms d'objet: TÉXvriµa (L.846d3; Plu.269a7; Pr.319a8, 327bl); T EX-lllo-v et TEXVD'o-pt-ovsont deux diminutifs de technè. Ils se rencontrent
-diminutifs: TEXv{ov (R.495d4); TExvuôptov (R.475el); dans la République, dans deux passages où le philosophe authentique est distingué œ
des adjectifs : celui qui ne l'est pas. Dans le premier de ces passages, Socrate caractérise le
-à vTtTExvos (L.817b7; Pd.60d9; R.493a7); aTExvos (L.679d4, 938a3; philosophe par son désir de savoir, sa soif de connaissances. Pas n'importe quel
lJe.Vll, 330d5; Phr.260e5, 262c3, c6, e5; Po.274cl, 296c2, 304e6, e7; So.219a5, savoir cependant, objecte Glaucon: les spectacles, les "petits métiers" (TExvu6pla)
7; Tht.150al); EVTEXVOS (L.673a9, 722d5, 903c6; Phr.262c6, 277b2; Po.285a4, ne sont pas des connaissances dignes de la philosophie. Dans le second de ces
295d7, 300el, 304e6; Pr.321dl; So.225c7); éµ_oTEXvos (Ch.171c8; ù1..187al; passages, Socrate analyse le mépris dont sont objet les philosophes. C'est que le
Pr.328a5; Thg.125el); cruvTExvos (Po.274dl); q>tÀÔTExvos (R.476a10); terreau politique actuel n'est pas propice aux philosophes : la plupart d'entre eux se
-en -tKos: TEXVtKOS (B.186c5; Oa.400b5, 426a7; Euph.14e3, 15bl0; corrompent faute d'un aliment convenable à leur nature; les autres se retirent de la
G.455b5, 463a7, 500a6, 6, 50lb4, 504d6; /.542a2, a4, b4; L.696c2, 889a8, 92Id5, politique et laissent la place vacante; les remplacent des incapables, "les gens les
942c6; La.185al, 185b2, 11, d9, e4, 8; Ph.56b6; Plu. 262b5, 263d5, 270d2, plus vains de leur petit métier 11 (dt âv KOjllµO'TaTOl OVTES' Tuyxavwal TIEpl TO
273a3, b3, e3, 274e7; R.374b2, 620cl; So.234bl; Tht.207c2; Ep.975c5);
TExvonwÀtKO S" (So.219a5); XElpoTEXVtKOS" (Ph.55d5; Po.259c10; R.425dl); 73Les autres occurrences se rencontrent dans le Second Alcibiade (145e4) et dans le
des adverbes: Clitophon (409b8).
-àTÉxvws (G.501a4; Pd.100d4; So.225cl); àTEXVCÎ)S (A.116e3, 123al; 74 S 0. 219a4-6 .· " -�
-E•. svEpE ô1),' 'îlJoE
�s;:, apxwµE
' ' 8a <XUTOU.
' � Kal' µot "1\EyE·
' ' pOV WÇ
TTOTE
arsr//OP,
A,. '

A.II.146e6; Ap.l 7d3, 18c7, d6, 26e8, 30e2, 35d4; B.173d5, 179bl, 192e7, 198c2, T€,{'f/("r 17v aÙ'îOV
,
T) Tll/a aÀÀl\V oÈ ôuvaµ.tv EXOVTa 8tjCJO[.lEV;
11

2 l4b2, 217c7;Ch.154b8; Cl.408c3; Cra.395e1, 396a2, d2, 402a5, 440c8; 'frad11ction : " - L'Etr. : Poursuis donc ! Abordons la question de la façon que voici :
Euph.3a7, [5c7]; Euth.271 c6, 273e7, 291dl, 292e3, 303el ; G.486cl, 49 l al , le [= le pêcheur à la ligne] tiendrons-nous, dis-moi, pour un technitès ou pour
494dl, 525c6; /.532c2, 534d8, 54le7; L.677d8, 732e5, 790el , 793b6, 819b3, quelqu'lmd'atechnos, et lui attribuerons-no11s une autre fonction?"
7 5 B.186c5; Tht207c2; l.a.185e4; Phr.273a3, e3; G.504d6, etc.
76 P/zr.273b3; R.374b2; Eupli.14e3; G.501b4, etc.
72 77 Ch.173cl; Euth..303e5; Phr.271c7, etc.
Lobl 1997, 212.

20 21
au T wv TEXvi.011), qui envient le beau nom de philosophes. Les deux termes ont une
marqués avant l'époque alexandrine-, et il est fort probable que Platon ait joué du
connotation péjorative.
dc)uble sens du mot8 l.
S'agissant maintenant des composés, le lien sémantique n'est pas moins
Je reprendrai des exemples de D. L. Roochnik, d'autant plus intéressants que
évident. Le composé àTEXv{a, avec aTEXVOS et àTÉxvws, désigne un défaut de
techtlè. Dans le Phédon, deux expressions permettent d'expliciter le nom àTEXv{a l'emploi d'àTfXVwç y semble balisé. Dans l'/011, Socrate, rapporte le cas singulier
(90d3) et l'adverbe àTÉXVWS (90c4): 11 0.1/EU TÉXVl)S TT}S TIEpl. T<XV8pwnElŒ 11 de Tynnichos de Chalcis: il n'a rien composé qui vaille à l'exception du péan :
l ' ,._
'"• TOV ô E natwva ov TTO:VTES qôO\JO'l; OXEÔOV Tt TiaVTWV µEÀWV
Il[ tl (\ r V I ,

(89e5-6) et "avEu TT)S TIEpt TOÙS Àoyous TÉXV1)S' 11 (90b7). L'antithèse est ]
KUÀÎl.lOTOV, dr€.)(l/lU5;-; OTTEP aÙTOS ÀÉYEl, "Eup11µci Tl Motcrâ v " [. .. 11
(J.53 4d7 -
marquée par l'expression "µETà TÉXvris" (89e7). Il s'agit du passage où Socrate met
en garde Phédon contre la tentation de "misologie". Se révèle misanthrope celui qui e1)82_
s'est trop laissé abuser par des hommes en qui il avait confiance. L'humanité entière . L'adv�rbeest dans un emploi courant, que rappelle D. L. Roochnik: "One
devient méchante à ses yeux. Se révèle "misologue" celui qui s'est trop laissé abuser funct1 �n of aTEXVWS �hat has long been noted is that of signalling an allusion to or
par des discours qu'il tenait inconsidérément pour vrais. Tout discours devient quotatlon of a proverbial saying"83 .' ATEXVWS introduit le mot de Tynnichos. Mais,
suspect. Dans les deux cas, est en cause une absence, un défaut de technè: technè dans le contexte, l'exemple de Tynnichos doit apporter la preuve que la poésie n'est
des choses humaines, technè des discours. De la même façon, dans le Sophiste, pas une technè, mais une "faveur divine 11 (8E{a µo(pa), une "puissance divine"
l'adjectif a'TE'J...'"çy-; se comprend dans une opposition avec TEXV\'T'?G: "TEXV\."i"i'i'" (8E{a ôuvaµts). Platon paraît bien jouer de l'ambigu·ité àTExvws/àTÉXVWS: le
[. ..] 11 Tl Va aTEXVOV 11 (So.219a5). péan de Tynnichos est 11 vraiment une découverte des Muses" mais aussi ·"une
Les termes composés s'expliquent donc aisément par les termes qui les découverte des Muses qui se passe de technè".
composent: àvTlTEXVOS, "qui rivalise dans la technè"; auvTEXVOS" et oµoTEXVOS,
"qui pratique la même technè"; q>lÀOTExvos, "qui aime la (sa) technè"; etc. Les ,r
Autre exemple que présente D . L. Roochnik: celui de Phédon, 90c4.
�'emp� oi d'�TEX�WS sembl � bien défini : "A second, typical use of àTEXVWS is
Ill COilJUnCtIOil w1th W<JTTEp, OlOV, and verbs such as EOlKŒ an ÔOKÉW to indicate a
te!1�es XEtpoTÉxv11_s, XEtpoTEXv{a, XEtpoTEXVtKÔS amènent une remarque: ils
des1gnent etymolog1quement une technè manuelle, et font donc supposer que toute comparison or simile"84 . Or, Ô:TEXVWS introduit u.ne comparaison :
.. . aAAa TTaVTa Ta OVTa a·ré:f'l/{().!,- WO'TIEp EV Eupt TT4) avw Kat
If 'J , , ' , ' V 1 ·"' (r i ) , V '

teclinè n'est pas nécessairement manuelle. Si XElpoTÉXVTJS peut se traduire par


[ ]

"artisan", teclmè ne peut simplement se traduire par "artisanat". KaTW OTpÉq>ETal KO:l XPOVOV O\JOÉVa ÈV OÙÔEVl. µÉVEl." (Pd.90c4=6)85.
Le verbe dénominatif TEXvd<;w se rattache à ce que nous tenons pour un sens Cette comparaison s'inscrit cependant dans tin développement q11e not1s
différ�nt de technè, celui de "ruse, tromperie". Il peut se traduire par "inventer, venons d'évoquer: le développement de Socrate sur la "misologie". 'ATÉxvwç
machi ner, user de ruse11 • Néanmoins, le verbe joue un rôle très réduit dans le s'explicite "avEu TT)S nEp\. Toùs À.Ôyous TÉxv11s"; le jeu très vraisemblable
co!pus: deux occurrences dans les Lois (879a8, 921b6) et une occurrence dans àTE XvwslàTÉ Xvws renforce la condamnation des amateurs de discours
l'Epinomis (989c8). Dans les Lois, TEXVa(:w dénote des pratiques frauduleuses contradictoires : ils pensent que "tout ce qui existe se trouve tout bonnement
contre lesquelles l'Athénien légifère: d'une part, la complicité d'un homme libre
avec un esclave pour s'approprier cet esclave à bon compte aux dépens de son maître
actuel7 8, d'autre part, la fraude d'un artisan qui surestime le prix de son travail79.
Aucun verbe étymologique ne décrit en conséquence l'action correspondant à technè. 81 Pour D. L. Roochnik, la possibilité d'un jeu de mot doit être un présupposé de notre
En effet, le verbe dénominatif TEXvcio�tat, qui peut signifier "exécuter selon la l�ture. Roochnik 1987, 257: "l argue that the possibility of a pun should never be
technè", n'est pas représenté dans les Dialogues. N'est représenté que le dérivé discounted and that as a result every passage in which the word appears should be
TÉXvriµa qui désigne !'oeuvre, l'invention particulière d'une technè.
�ested. TÉxvfl is too important a term and concept, and àTEXVWS- too ciosely reiated to
Fait seul exception, dans cette famille liée sémantiquement, l'adverbe 1t, for the reader not to consider the possibility that Plato intended d.TEXVWÇ to echo
àTExvws; il se compare pour le sens à "àÀT)8ws, TTavTEÀWS, KaOdnaç, Évt with the meani11g avEu 'TÉXVTlS'·"
82 'fraduction: "[...] le péan que tout le monde chante, et qui est, pour ainsi dire, le plus
ÀO'Y4) 11 • Néanmoins, et comme l'a montré D. E. Roochniks0 , l'adverbe àTEXVf.DS
peut aussi se lire à divers endroits àTÉxvws. De fait, à l'époque de Platon, aucun beau de tous les poèmes lyriques, vraiment "une découverte des Muses" comme il
signe diacritique ne différenciait àTEXVWS et àTÉXVùJS, -les accents ne sont pas l'appeite lui-même. [ ...]"
83 Roochnik 1987, 257.
84 Roochnik 1987 259.
78 I,.879a2.bl. TExvd(w est en relation avec µTJxav11 (L.879a6). 85 Tra duct·10n: [... tout ce qui· existe
·
i
79 L.92 la8-b7. " ] se trouve tout bonnement emporté dans une sorte
80 Roochnik 1987, 2 5 5 2- 63. d'Euripe, ballo !té par des courants contraires, impuissant à se stabiliser pour quelque
durée que ce soit, en quoi que ce soit"
22
23
emporté dans une sorte d'Euripe" parce qu'ils sont "sans posséder la technè des péjoratif 9 1. Pour conclure, �avauaos n'apparaît pas comme un véritable terme pour
discours 1 86.
1 désigner l'agent d'une techllè, il se situe aux marges du c.hamp.
Reste ôT}µtoupyôs. C'est le terme que l'on rencontre le plus fréquemment
Cette enquête sur les mots de la famille de techllè a cependant ses limites : la dans l'entourage de techllè pour désigner l'agent ou Je détenteur d'une tech,zè. Il
famille de tech,zè ne définit pas le champ de technè. De cette différence entre la compte 154 occurrences dans le corpus des dialogues authentiques, 169 dans
famille et le champ je ne donnerai qu'un exemple: si l'on s'en tient aux mots de la l'ensemble du corpus92 . Quelques citations serviront d'illustration:
famille de techllè, deux termes servent à décrire l'agent d'une tech,zè: TEXVl TTJS" et Dans le Charmide, alors que Critias succède à Charmide pour défendre sa
XEtpoTÉXVTIS"· TEXVlTl)S" ne comporte qu'une occurrence dans le corpus authentique. définition de la 11 tempéra11ce" (awcppoauvT}), comme "faire les choses qui sont
Quant à XEtpoTÉXVTJS", l'étymologie, nous l'avons vu, dit l'application restreinte du nôtres" (Tà Tà ÉauToû npa.TTElv), Socrate tient à reposer les termes du débat:
'
"[...1, Kat
terme dans le champ de techllè. Le terme désigne "celui qui exerce une tech,zè �lOl ....l\EYE,
, 1)'\' Kat
' a
" VUVvl)
�' T)pWTûjV
, , , ' cruyxwpEtS,
EYW - '
TOlJ!:,-

manuelle, celui qui travaille de ses mains". Il fonctionne avec XEtpoTEXVta et ÔlJJ.llOUfJYOÙS' 11dt/ra::,- notEtv Tt; " (Ch.162e7-9, Socrate)93
XEtpoTEXVtKl). En outre, le terme est rare lui aussi : quatre occurrences dans le Socrate le renvoie à un accord précédemment obtenu avec Charmide:
' ' ' ) "" 8 "' ( ,,..,. ' ' , ' '
corpus. TEXVtTTJS" et XEtpoTÉXVTJS" sont d'un emploi limité. "K O.l. yap TO tao al, w E'TalpE, Kat TO OlKOÔOµElV Kat TO
En revanche, quand on quitte le terrain de la simple étymologie pour analyser ucpa(vEtV KO'.l TO YTlJ/[Ol/J/ rqt/!l OTlOÛV TWV TlJ!>- T€,{'J/lJ!>- Epywv
la composition du vocabulaire dans l'entourage de techllè, on relève deux autres CXTIEf>"f«{,E"5W� V','j.'lfrr;.-r;�.!1,
.. (Ch.16le6-8, Socrate)94
'V"l[l ffi\, -rf � )-�1l'v1'.
termes pour désigner l'agent d'une techllè: �dvaucros- et 611µ.1.oupyôs-87 . Le terme teclmè qu'utilise d'abord Socrate est repris ensuite par le terme
L'emploi de �avauaos reste circonscrit et particulier88. Dans les Dialogues, dèmiourgos. Le renvoi explicite à la précédente discussion avec Charmide, le recours
le terme est en position d'adjectif, exception faite d1u11 passage du Banq_uet où deux aux mêmes exemples - en 16le6 "soigner", 11 To 1âa8a1. 11 , relève de la techllè, en
interprétations sont possibles. Socrate-Diotime oppose deux types d'hommes: 164a6, "le médecin", "Tcî) taTpcî)", fait partie des dèmiourgoi-, et, plus
, , , , , � ,
,h'OS' ·ÔatµOVlOS'
,
QVTJP,
, r
�,
vE
0
",, généralement, la continuité de la discussion ne laissent pas de doutes ici sur
"['" ] K(Xl, 0 µEV TIEpl 'f(X TOlQUTa (TO'l' (X/\1\Û

'Tl croq>oS WV � TIEpl TÉXVO'.S � XEtpoupy{as Ttvàs /Jm/aU0-0!>� [ ...]" l'homologie de ces termes.
(B.203a4-6).
On peut considérer que Socrate oppose }"'homme démonique" (6atµ6vtos 91 Sur l'emploi de !3âvaucos-, je renvoie à CJiantraine 1956b, 43-4 : "Le mot est
àv11p) à l'"artisan" (�âvaucros est un nom), ou qu'il oppose !"'homme démonique" à employé, comme adjectif plutôt que comme substantif. le plus souvent en mauvaise
l"'homme vulgaire" (àv11p est sous-entendu, �avauaos est adjectif)89. Cette dernière part..A.insi chez Platon Théét.176c 13&vauoo1. (ao<t,{at), Xénophon Cyrop.V, 3, 47,
interprétation est la plus probable: dans la République et dans le Th.éétète, etc.; j3avaucroç est attesté chez Sophocle, Ajax 1121 : où yàp f3dvauo-ov TTJV
�avaucros est adjectif et sert à qualifier l'habileté technique90 ; l'adjectif est TÉXV'f!V È KT·qaaµ11v "c'est que je 11'ai pas appris un vil n1étier." Chez 1\.ristote, c'est le
terme propre poltr désigner la classe des artisans et des trav aille11rs manuels. Parmi les
86 J'interprète un peu différemment de O. L. Roochnik ce passage du Phédon. Son dérivés on a f3avaua(a chez Hérodote II, 165, chez Platon Rép. 590c à côté de
interprétation est la suivante: "To approach this from a different angle, Phaedo 90c4- XEtpoT EXv(a dans un passage où le philosophe montre l'effet dégradant du travail
6 contains an unmistakable reference to Heraclitus. 1'he misologist adopts the manuel. [ ... ] Le ton de /3âvauaos- et de ses dérivés se trouve confirmé par certains
position that Tà ovTa are unstabie or in a state of flux. Since TÉXVl1, at least in the emplois figurés au sens de "vulgaire": il suffit de citer Platon Lettre VII, 334b où
Platonic sense, requires that Tà. ovTa yàp ôlà f3avauaou Q>lÀOTî}TOS" ÈyEyovEt <\)tÀOS" "ce n'est pas une amitié vulgaire qui
' be stable, Heraclitean ontology would make les unissait"; mais on pourrait apporter d'autres exemples. 11
TÉXVl1 itself impossible. ThllS the position as well as the man who adopts it may be 92 De la fa111ille de 011i1toupyôç, on trouve le verbe ôT)µtoupyEî.v (L.GSGeG, 84Ge6, 92la l ;
said to be avEU TÉXVî}S'11 (Roochnik 1987, 260).
87 Pour une description générale de l'en1ploi de ces deux termes, je renvoie à Chantraine Ph.27b l, 59e2; Po.279c7, 281e l , e2, elü, 287d l, e6, 288d3, e3, 308c7; R.342e9,
1956b, 41-47. 396a8, 401b6, b8, e2, 414el, 466e6, 476b6, 507c8, 596b9, d8; So.219c4, 265c4;
88 On trouve neuf occurrences de j3avo:ucros dans le corpus platonicien: B.:203a6; T.24a7, 29a7, 31a4, 47e4, 69c4, 76d6, 80e4; Ep.975d8, 98lb8, 984c4), le nom
R.522b4; 1'ht.176d l ; L.644a4 et L.VII 334b5; A.131b7; Ep.976d4; Amat.137b5 et ôï1µ1.oup)'ta (B.197a3; Criti.110c4; Po.280c2; R.371c4, 395b9, 40 l a2, 493d4,
Ax. [368bl]. De la famille de j3avo:uooç, 011 trouve j3avaua{a: R.495e2, 590c2; 495d8, 599a7, 598c8; 7'.41c4; A,/1 140b9) et l'adjectif ôl)t-LtoupytKOS" (G.455b3;
L.74le4, 743d4. L.846d2; Ph.55dl; Phr.248e2; .Fr.322b3, 322d8; S'o.229d l).
93
89 B.202e7-203a6. Traduction: "[... ] Dis-moi : conviens-tu aussi (c'est la question que je posais tout à
90 R.522b4-5, Socrate : "à{ TE yàp TÉxvat j3âvauao( 11ou aTiaaat Eôota.v Etva1. 11 l'heure) que tous les dèniiourgoi produisent quelque chose?"
et Tht.176c6-dl, Socrate: 0:\. ô'aÀÀat ôEtVO'fî}TÉS' TE ôoKoûaat Kat oo<j){at È:v
11
94 Traduction: "Et, de f<ùt, traiter un malade, bâtir, tisser, effectuer n'importe laqt1elle
µÈv TTOÀl TIKalS' ôuvaO'TElO:lS' 'YlyvoµEVO:l q>Of)TlKO:l, Èv ô� T�XVO:lS' f3&vauoot. Il des oeuvres de la technè, c'est là sans aucun doute agir en quelque chose. 1 1

24 25
Le second exemple est tiré des Lois : au livre VIII des Lois, l'Athénien Le champ est illustré par un tableau que je reproduis dans son intégralité96 .
définit à quelles conditions les enfants des étrangers pourront demeurer dans la cité Deux types de relations s'y observent : une relation verticale, -la relation entre
ils devront "être artisans" ( Ô!J/ttovpyoz":,- 01!CTt) (L.850c3), avoir au moins quinze TÉxv11 et àaTpovoµ{a-, qui se décrit aisément comme une relation
ans et ne pas rester plus de vingt ans dans le pays. La condition de 1 1âge exceptée, d'hyponymie97; une relation horizontale, -la relation entre àoTpovéµos-,
}'Athénien ne fait que reprendre, dans ses grandes lignes, le statut des étrangers tel àaTpovoµ{a, àaTpovoµtK1) et àoTpovoµEîv-, qui présente le plus souvent une
qu'il l'avait énoncé: "[...] que l'étranger ait un métier ( r�yv,71/ 1<·E1cr17JtÉl/tJ; que le --·--- -
temps pendant lequel il résidera chez nous ne dépasse pas vingt années, à compter du 96 Lyons 1972, 142.
moment où il aura été inscrit;[... ]" (L.850bl-2). 97 Comme j'aurai souvent recours à cette notion d'hyponymie, je me permets de faire une
Ces deux versions du statut juridique des étrangers et de leurs descendants brève mise au point inspirée des travaux de J. Lyons (Lyons 1978).
montrent l'équivalence des expressions "ôl) µtouyoîs oùcrt" et 11 TÉXVTJV L'hyponymie est une relation de sens qui lie deux lexèmes, comme l'opposition ou le
KEK'Tl)µÉv(µ", "être un dèmiourgos" et "posséder une technè". contraste, et dont la définition sémantique emprunte beaucoup à la logique
En conclusion, ôT]µtoupyôs, sans être un mot de la famille de technè, mathématique. Elle décrit un rapport d'inclusion, ''le rapport qui lie un lexème plus
constitue un élément du champ lexical de technè. Cette remarque explique le parti spécifique, ou subordonné, à un lexème plus général, ou superordonné" (Lyons 1978,
pris de méthode qui a été retenu: l'enquête se déploie à partir du terme technè, de 236.). Ainsi, la classe des tulipes est incluse dans la classe des fleurs. Mais cette
son inscription dans les textes. Chaque occurrence a été considérée comme un point définition par l'inclusion peut prêter à confusion. S'il semble naturel de considérer
d'ancrage pour étudier le vocabulaire, -les hyponymes de technè, par exemple-, et 'tulipe' comme un hyponyme de 'fleur' du point de vue d.e l'extension ('fleur' comprend
aussi bien 'tulipe' que 'lys', etc.), du point de vue de l'intension, le rapport s'inverse:
la manière dont ce vocabulaire est structuré, les classes de lexèmes dont il est 'tulipe' a plus de qualités spécifiques que 'fleur' (c'est une fleur de telle forme, de telle
constitué. couleur ...). Aussi, J. Lyons préfère parler "d'implication unilatérale" : "On peut
définir l'hyponymie en termes d'implication unilatérale. Par exemple, on considérera
'pourpre' comme un hyponyme de 'rouge' et 'acheter' comme un 'hyponyn1e' de 'se
2. 1. 3. Le champ lexical de technè procurer', en vert.u des implications entre "Elle portait une robe pourpre"�"Elle
portait une robe rouge", "Je l'ai acheté hier"�"Je me le suis procuré hier" (Lyons
Appréhender le vocabulaire de la technè oblige à distinguer famille et champ, 1978, 237).
étymologie et structure. C'est une structure que met en évidence J. Lyons dans la Je renvoie aux exemples suivants d'hyponymie, exemples avec TÉXVTJ en (a), avec
première description, "intuitive", qu'il fait du vocabulaire de technè, -Structural ol)µtoupyoç en (b) :
Semantics, An Analysis of Part of the Vocabulary of Plato, Oxford, Basil ( ) "'-'Q J\ '
- .... . �ta T0:1J'T a.pa, wç EOlKE, Taç µEv aÀÀ.aç auµj3ouÀaç 0'1J µ!3ouÀEUElV
'
a
A , " ( V ' ' 'V ,

Blackwell, 1972-. J. Lyons isole en effet quatre classes de lexèmes : À.a.�t!3â vo vrra àpyup1,ov, otov oix:oôoµ(a':,- 11i' pz r) rl).w a,1/lûJJ/ TE)(J/,;;I{ oÙôÈv
- une classe composée des "noms de personne désignant une activité" a:i.crxpov." (G.520d9-l l); - "ZQ. T{ ôÈ ,f VJ.t€ri'pa ri'XPJ/ ,f y t:.cupyi't1,
-
- navTwv
apxoucra wv apxEt, Tl [ Epyov J ànEpya(;ETal; où 'T�V TpO<j)�v âv cpatî}S' 'T�V EK
("persona! nouns of occupation"), comme TÉKTwv, xaÀKEUS, yEwpyos, etc.,
Tî)Ç yfiç napÉXElV T}µt.V;" (Euth.29l e8-292a2); - "Maveavw, Eq>1), OTl TO 1/110
- une classe comprenant les "adjectifs en -tKOS' formés sur la même racine" raîs- Y€tùp€rp(a'l,Ç 7'€ /('(ll rats- raur17s- dô€Âtpa·î!,- r(r-1/al!,- ÀÉ 'YElS'. Il (R. 511 b 1-2,
("adjectives with the same root morpheme and ending typically in -t Kôs"), comme Glaucon); - "ZQ. Ka1. Tov µ€rà otp€J/ôo1/JJ'Tlf(iJ'?,- � rofl1<,f!>- � dÂA17s- r,vo!>-
taTpos- : la'TptKOS', yEwpyés : yEwpytKOS, etc., r("f'J/7J!>� KapTEpOÛVT0:. 11 (Ia.193b9-10); - "l:Q. [. ..] Kal TTCiÀlV ÈK TWV OVOµaTWV
- une classe de "verbes formés sur la même racine avec, généralement, une Kat priµaTWV µÉya riori Tl Ka't KaÀOV Kat OÀOV O\J<JT�croµEV, WOTTEP ÈKEÎ. TO
terminaison en -EUE tv" ("verbs, with the same root morpheme and, often, but not <;4>ov T'Û ypacplK'Û, ÈVTaûea TOV Àoyov rtf OllOj.ta'CT'Tll(lj Tl ,OJJTOj)ll<"?l 11 ,frz.s- €0'Tll/
invariably, ending in -E\JEtv"), comme taTpEuEtV, mais yEwpyEîv, Jj r{{y!/lJ [ .. .]" (Cra.425al-5); - 11 1::Q. otov 1T«CTti.JV 1TOV rE,r-l-'till/ av TlS'
dpz 811 TJTZ!i.-,}11 xwp((D Kat µErpJJTlf(JjJ/ Kat O"rarzx:r/P, tüÇ ETIOS' ElTTEtV <j:>aûÀov TO
- enfin une classe constituée des "noms de choses formés sur la même
KQTO:ÀElTI0 [1EVOV ÉKa<JT'flÇ <XV y{ YVOl'TO." (Ph.55e 1-3).
racine, avec une terminaison en -ots- ou en -{a" ("non-persona! nouns, with the ( b) -
" 'I' H ... ' , , , ., ' � "
ouv Ka.t "f'-"fVffi'<:SKE\V <1va�1v;_'i) r,µ zarpr.p o-rav TE "-"l'Ei'\\.'}1� ·��"i�� 'f..��
,\,1,, ... ·'
A , '

same root-morpheme and ending in -ots (frequently in -Eu<JtS') or -{a."), comme r, , , r / ,"'t ..t:' ,.,. c, , ,
OTav µ 1); Kat €/i."((O'T(f) 'T(l)l/ ulJj.llOl/j)ywJ/ o-rav TE µE,ÀÀ1j OV'l)<YEŒ8al aTIO TO\J
l , ,...

l..O.'TpEU0lS', aÜÀ.l)<JlS ou yEwpy(a 95 . Épyou où âv TTpaTTl) Kal O'Tav µ11;" (Ch.164b7-9, Socrate); - 11 Tov_ç aÀÂOll.S- aù'
' ' ' '
u!Jµlovpyov!,-
.<:' <JKOTIEt El TauE ,,., ô1,a'I'
,1,,9 '
ElpEt, "
W<YTE ' KaKOlJS'
KG.l. ' '
y1.yvE<Y8at. -Ta
TTOla 0� TaÛTa; -TIÀOÛTOÇ, �V o'Èyw, KO.l TIEVla. -TIWS' Ôl); �QOE. TTÀOUTl)<JQÇ
Jr-vrp€Ù!,- ÔOKEÎ. <JOl ËT'È8EÀl)<YElV ÈntµEÀEÎ.cr8al Tl)S' TÉXVT]S';" (R.42 l dl-7,
- - -- ---- - - -- · ----- Socrate, Adimante); -"AE>. [. ..] 11â-_ç yàp iarpo_ç Kat 111.l"!,- rf'VTEXVOS' Ô!JµzovpyoS'
TiaVTOS' µÈv EVEKQ TiavTa Epya(ETO:t, [. .. ] (L.903c5-6); etc.
11
95 Lyons 1972, 140-141.

26 27
unité étymologique mais dont J. Lyons s 1 attache à décrire les implications colonne des noms désignant l'objet propre d'une technè99. En outre, il faut signaler
sémantiques. l'existence de substantifs dérivés d'adjectifs en -tKOS", non seulement pour désigner
une technè (àa,povoµ{a/àcr,povoµtKl), auÀ))crts/aÙÀl)TtKT} etc.), mais encore pour
Table 1 -The fi, eld of ,ÉXVîl désigner l'agent (aÙÀl)TllS, iaTpos ou ia,ptKos;), ou encore l'objet propre d'une
,
Bri µtoupyos;98 TEXVîl technè (Tà uytElVOV, Tà aùt\î)TlKa.)100_
, ' , '
aaTpovo flta
, C'est ce que montre une analyse du vocabulaire de la rhétorique dans le
1 aaTpovoµos-
)
aaTpovoµtKTI
Phèdre.
1 ' , Le dialogue du Phèdre est tout entier consacré à la rhétorique. Il se déploie
auÀl)TtKî}
autour d'une question retardée, mais qui résonne singulièrement en chacun de ses
2 , moments. -qu'il s'agisse des trois discours prononcés à l'orée du dialogue, du débat
YEWµETplKTJ
qui s'ensuit ou du mythe final de Theuth- : "qu'est-ce qui caractérise le fait de bien
3 , ou de mal parler, de bien ou mal écrire" (Tov Àoyov onu KaÀws EXEt XÉyEtv TE
4 yEcDpyos
Kat ypacpEtv Kat on1J µ11) (Phr.259el-2). Or, dans le dialogue, la rhétorique se
4 , ' , ' ,
'
TJVlOXOS TJVlOXlKî} l)VtOXEta présente comme "TJ TÉXvri", "l'Art". Le Phèdre permet donc d'appréhender à partir
5
d'un exemple la complexité du champ de technè.
5 , ' ' ' 'ta'TpEUOlS'
, taTpEUElV
l I
Le champ particulier de la rhétorique est couvert de la manière suivante
taTpos lŒ'TplKîj
6 -par un st1stantif féminin, désignant l'activité elle-même, et dérivé d'adjectif
6 ' , ' , '
l lTTIEUElV
, en -tKOS' (a), ou par l'adjectif au féminin suivi de technè (b) : TTJV PllTOplKl)V
7 l TTTilKîl
llTTTEUS' _
(260c10), ri pî}ToptKT) (263b3), TT)S' pl)ToptKT)S' (266d4), pT 1ToptKl) (269b7),
7 , , , ,
KEpa.µtKî} KEpaµEta KEpaµEUElV f)T)TOplKT)V (269b8), pl)TOptKT)V (269c2), pl)'TOptKT)ll (269c7), Tl)V ()l)'TOplKT)V
8 KEpa.µEUS
(269e2) (a), TJ pT)TOptKT) TÉXVîJ (261a7), TÉXVî}V pT)TOplKîJV (263b6), pr1ToplKT)V
8 '
KUj3EpVTJ'TlKTJ KUj3ÉpVl)Ol$" KU!3Epvâv TÉXV1)V (269b3), TÉXVî)$ (-a..rr;-p..'f<?G OGTIE'p '(,'?J.. 1,'1f,'<5)}1:rf..f::> (270bl), TÉXV1)V
PT)TOplKflV (271a5) (b);
9 ' -par un substantif désignant l'agent, qu'il s'agisse d'un nom commun (a), ou
1 i\oytaµ.ot
I

ÀoytŒ'TTJS' i\oyta'TtKTI
d'un dérivé d'adjectif en -lKOS" (b) : Tc� µÉÀÀovTt PTJTOpl ËaEa0al (260al),
10 p11Twp (269d4) (a), pl)ToptKoû (239a4), é pîJToptKOS (260c6), TT)v Toû T4) ovTt
OlKOôoi1{a OlKOÔOµElV
1 OlK06oµOS" OtKo6oµtKl)
PîJTOptKoû TE Kat nt0avoû TÉXVT)V (269dl), pl)TOptK4) Eivat (269d4), Tov
11 �
µÉÀÀOVTO: pl)TOptKov ËaEaOal (270dl), Tov µÉÀÀovTa lKavws- pî]ToptKov
GKUTOTOµElV
I
OKU'TOTOµta
I

OKUTOTOµos OKUTO'TOµtK'l)
I

1
ÉaEcr8at (272d7) (b);
12 '
aTpa'Tl)'YlKîJ
13 '
1 TEK'TWV TEKTOVlKl) 99
J. Lyons suppose l'existence d'une classe de lexèmes désignant l1 objet propre d'une
14 ' ' ' , technè, classe qu'il désigne par le symbole Ne� mais il n'en fait mention que dans une
u<pavTtK'l) Uq>O:.lVEl V
1 U(pŒVTT)S"
< I

section ultérieure. Lyons 1972, 160.


15 100 J.
Lyons n'ignore pas les différentes fonctions des substantifs dérivés d'adjectifs en
l etc. etc. etc. etc. -t1<0$" ; il observe en effet à la suite de ce tableau : "Plato makes great use of these
forms in -tK� (whether we call them the feminine forms c>f adjectives in -1..KÔç or nouns
in their own right). They are of particular importance in bis dialectical classification,
Ce tableau ne reflète cependant qu'imparfaitement la composition du champ. and it appears that he coins very many himself for this purpose, especially in the
Aux trois colonnes distinguées par J. Lyons, il faut adjoindre une quatrième : la Sophistes and Politicus. Likewise, he n1akes wide use of the persona! forn1s of the
adjectives in -1.Koç and of their non-personal, neuter forms; and in both cases, as we
shall see, his usage is covered by a structura] description of the field of TÉxvri" (Lyons
98 J. Lyons considère dèmiourgos comme un "mot-témoin" du champ à côté de technè. 1972, 143-144). Il consacre en outre diverses sections à l'étude de ces dérivés. Il
Des correctifs seront apportés sur ce point dans le chapitre suivant. cl1oisit cependant de 11e représe11ter que les substa11tifs f é11ù11i11s daJ1s ce tableau.

28 29
-par un verbe décrivant l'action caractéristique de l'activité: Toû 6È ÀÉYElV 2. 2. Les dérivés en -tKÔS' dans le champ lexical de technè 101
[. .. ] ET u11os TÉXvri (260e6) et TÉXVTJS nvàs Toû ÀÉYElV (262d5);
-par un substantif désignant l'objet propre, qu'il s'agisse là encore d'un nom Le vocabulaire de la technè comprend de très nombreuses formes en -tKos. Ce
commun (a), ou d'un dérivé d'adjectif en -lKOS (b) : TîJV Twv ÀÔywv TÉXVîJl) chapitre est consacré à la description de la représentation et à l'analyse de la fonction
(260d4), J\Ôywv apa TÉXVl)V (262cl), � Àoywv TÉXVl) (266c3), TTEpl ÀÔywv de ces dérivés dans le champ lexical de technè. La diffusion de ces formes est en effet
TÉXVTJS (266d6), WV 6Êl ÀO'YCDV TÉXVT)V (267b4), ÀoyulV TÉXVT)S TTÉpl (267d8), concurrente du développement de la sophistique et d'une nouvelle pratique
T�V TWV ÀÔywv TÉXVl)V (270a7), ÀEyoµÉVl)S" Î\oywv TÉXVl)S (272b4), TTEpl intellectuelle. Une interrogation seconde complète cette enquête, interrogation qui
(235al) , pr rroptKov
TÉ XVrtS ÀÔywv (273d7) (a), ainsi qué T� pîJTOplK 4) TÔ porte sur les substantifs féminins en -tKT) : faut-il sous-entendre TÉXVT) avec les
(266c8) (b). substantifs féminins en -tKl) ?
Dans ce relevé deux choses sont à remarquer : les classes ne sont pas liées
entre elles par l'étymologie, -ÀÉyEtv et J\oyo1 n'ont aucune parenté étymologique
avec pr1 ToptKtKîl, pijTwp ou pl)TOf)tKos-, ni ne se déclinent nécessairement en 2. 2. 1. Les dérivés en - zA:�- dans le chamv
• lexical de technè :
intégralité, -priTopE{a est absent de ce dialogue-. description
Pour expliquer ces dernières irrégularités du champ, on peut faire l'hypothèse
que les substantifs désignant l'activité, la technè à proprement parler, représentent
Le s11:_ffixe - zKôs--chez Platon
des points de vue neutres, non marqués, par opposition aux autres catégories qui Les dérivés en -tKos qui structurent le champ lexical de technè ne représentent
qu'une partie des adjectifs, substantifs ou adverbes, formés à partir de ce suffixe, que
jouent un vrai rôle focal.
Prenons un exemple, extrait du Gorgias : G.51 lb7-512d8. Pour affirmer la l'on rencontre dans les Dialogues. Une étude détaillée en a été faite par
supériorité de la rhétorique, Calliclès argue qu'elle permet de se sauver. Faut-il alors A. N. Ammann, - fRVX bei Platon, Abl eitung und Bedeutung mit
cultiver toutes les technai qui nous tirent du danger (µEÀETâv Tàs -rÉxvas Materialsammlung, Freiburg, 1953 102 . Je m'appuierai sur cette étude pour resituer
Tau -r as a'i T}µâs à. Et ÈK Twv Ktv6uvwv oc-t5(ouotv) ?, lui demande Socrate ies substantifs qui nous intéressent dans i1ensemble plus vaste des formes en -tKOS'
chez Platon.
(G.511 b9-cl ). Faut-il apprendre à nager (� Toû vEtv ÈTTtOTl) µri), ou apprendre l'art
de piloter un navire (TîJV KU�EpVl)TlKl)V) ? Le pilote cependant ne tire pas orgueil A. N. Ammann a recensé 429 formes en -t1<os- dans l'ensemble du corpus
de sa technè; il reste modeste, ne sachant s'il a raison d'amener à bon port passagers platonicien, 393 pot1r les set1ls écrits attthentiques Oll dottteux avec ttne forte
et biens. Et pourquoi, enfin, ne pas devenir "ingénieur" (Tov µTJxavonotov), présomption d'authenticité 103 . Sur ces 393 formes, 30 correspondent à des
puiqu'il sauve, à lui seul, des villes entières de la destruction? (G.511c4-512d6). Au
fil de l'argument, Socrate déplace insensiblement l'accent de la technè dans son 10 1 Les annexes 1 et 2 en fin d'ouvrage, permettent de comprendre les résultats présentés
caractère abstrait de savoir à l'agent. C'est qu'en produisant, pour finir, l'individu, le dans ce chapitre.
'

mèchanopoios, Socrate pousse Calliclès à se rétracter: Calliclès ne voudrait pas 102 L'étude d'A. N. Ammann comprend une liste complète des adjectifs en -tKoç dans le
d'un mèchanopoios pour gendre, quelle que soit l'efficacité de sa technè. Ce passage corpus platonicien, authe11tique, douteux et apocryphe. Ces adjectifs ont été rangés en
du Gorgias montre combien l'emploi de telle catégorie plutôt que telle autre, ci11q catégories. Arnrriann 1953, 8:
-l'agent et non plus l'activité abstraite-, est marqué, signifiant: la portée de "A -tKoç als .t\ttribut (ausgenommen B und D) : o 110ÀtTtKÛç !3(oç.
l'argument repose sur la modification du point de vue. B -tKéç als Attribut zu TÉXVT), bzw. È11taT11l1T): i) noÀtTtK� TÉXVT), bzw. ÈmoTl)µT)
Que les emplois soient marqués expliquerait donc que le champ lexical de oder substantiviert: ri noÀtTtKl).
C Substa11tivieru11g ir11 Neutru111 : To 110ÀtTtKov, Tà noÀtTtKa.
technè, quoique "logiquement" structuré par les catégories précitées, -l'activité,
D -tKoç als Attribut zur Bezeichnung einer Person od. eines sonstigen Lebewesens:
l'agent, l'action,. l'objet propre-, présente de nombreux "trous", -ce que le tableau noÀtTtKos- àvl)p oder substantiviert : o TToÀ1.TtKoç.
présenté en annexe 2 donne en partie à voir-. Ne sont utilisées que les catégories E -tKwç ais Adverb : µ.oucrtKwç." Notre étude est beaucoup plus réduite que celle
pertinentes. d'A. N. Am111a1111, elle co11cerne pri11ci1>ale111e11t la catégorie B, et accessoire1nent, C
Reste à analyser la présence, dans le champ, de substantifs dérivés d'adjectifs et D.
en -tKos, qui constituent, souvent, des doublets des noms communs. 103 Ce corpus diffère, à un dialogue près, de celui que j'ai adopté : je ne tiens pas
,. .

l 'Epinomis pour un dialogue éventuellement authentique. D'après A. N. Ammann les


écrits authentiques comprennent: Euthyphron, Apologie, Criton, Phédon, Cratyle,
Théétète, Sophiste, Politique, Parménide, Philèbe, Banquet, Phèdre, Charmide,

30 31
ktetika 104, 9 sont des dérivés de noms propres, 351 sont des adjectifs ou dérivés - 8EAI. Tioîov ÉKaTEpov;" (,.S'o.222b2-4) (l)1os.
,,
d'adjectifs. Maintenant, sur ces 351 formes, 213 relèvent du champ lexical de technè. "-EE. Tfis 6� m0avoupytK�S Ôl rr'a· ÀÉyu.lµEv }"€1/J)
Ces formes sont citées dans le tableau présenté en annexe 2, avec la totalité de leurs -E>EAI. IIôta;
occurrences. Il sera intéressant de s'y repo1ter pour avoir une idée plus claire de ce qui -EE. Tè µÈv ËTEpov lOlQ'., TO oÈ ô11µ001..q: ytyvoµEVOV.
.,.
sera dit ici. -E>EAI. ïiyvEa8ov yàp oùv €1 80.5- ÉKaTEpov. n (So.222d3-6) (2)1 06.
Cependant, le recours au neutre semble moins méthodique qu'il n'y paraît.
Les substantifs neutres en - zK0-du Sophiste et du Politique Pour ré �nse à la première question citée (1), !'Étranger se contente de préciser, dans
un premier temps, les deux catégories de gibier de la chasse terrestre:
Les substantifs dérivés d'adjectifs en -tKos admettent, dans les Dialogues,
"-EE. To µÈv TWV fiµÉpwv, TO ôÈ TWV àyp{wv." (So.222b5)107.
différents genres. On trouve en effet:
- des substantifs féminins : fi àywvtoTtKtj, àpt8µT)TlKT), �o..ÀaVEUTlKT),
?� �'a !te �drait donc à trouver_un neutre après la brève digression qui suit sur
1 � p o�s1b1l !te d une chasse aux animaux domestiques, mais c'est l e substantif
YEù.lpytKtj, yuµvaaTlK�, ȵnoptKî), 0Y]pEUTlK1), lTTTilKT), KpOKOVY)TlKî), ... _
fem1n1n qui frappe cette nouvelle étape de la division:
- des substantifs masculins: o à.vTtÀoytKOS, �acrtÀlKOS, ypacptKOS,
"-EE . ..Ô.lTTT}V TOll/UV Kat TJjl/ 1fJ.l€potJ17plt<7jl/ El1Tf..ùµEv." (So.222c3)108_
6taÀEKTlKOS, taTptKOS, KUj3EUTtKOS, µa tEUTt KOS, µou otKOS, 01-KoôoµtKos, ...
Le �aradoxe res�urgit pour notre second exemple (2). Ce qui est requis, c'est
- des substantifs neutres, singt1liers ou pluriels: To à6oÀEOX1.Kov, .
un eidos (Et6a.ç ), ce qui est donné en réponse, une technè:
at1TETilKTaTtKév, taTptKov, KaTIT)ÀlKOv, KUj3EpVT)TlKOV, va-uTtKov... , ainsi que
"EE. OÙKoûv aù-rfjs iôto61Jp€11,lKJJ!>- To µÈv µto0apvT)TlKov ÈoTtv, Tà
Tà YEWµETplKa, ÀOYlO'TlKa, µOUO'lKa, OlKOÔOµtKa, TEK'TOVlK(X, ...
ôÈ ôu>pocj>optK6v;" (So.222d7)109_
Ces genres ne posent pas de problèmes majeurs d'interprétation. Le féminin
Ces deux exemples montrent bien que l'emploi du neutre ou du féminin est
renvoie à l'activité elle-même, le masculin à l'agent de cette activité, et le neutre,
i�d�f�érent, indiff� re�ce visible dans les récapitulations qui succèdent à chaque
dans la grande majorité des cas, sert à désigner l'objet propre de l'activité. Il faut
d1v1s1on. On peut ainsi comparer les mouvement� récapitulatifs de la deuxième et de
cependant évoquer un cas particulier: celui des substantifs neutres en -tKos que l'on
la troisième définition du sophiste :
rencontre dans le Sophiste et le Politique, et qui s'apparentent aux substantifs
.:. . (. . . ] "8
" - -E l l l)Tj vuv ouvayaywµEv aUTO ÀE')'OVTES ws TO TT)S
� ' ' ' ' '
.1:,' '

féminins.
KTT)TtKTjS, µEra/J/ll/TllClJ!,"; dyopaur[R"lj!,"; Èp.noplKlÎS, l/5-UXEµnoplKT)S TIEpl
Dans ces deux dialogues, l'emploi du neutre peut se comprendre au sein de la Àoyous Kat p.a0riµaTa àpETT}S TIWÀl']TlKOV ÔEUTEpov àvE<j>aVT} O"O(jllUT[l' (lJ"'
division dichotomique en genres/espèces (yÉvos, EÎôos) ou en parties (µÉpos, (._S'o.224c9-d2)110_
Tµfiµa, µôptov) telle qu'elle est pratiquée par }'Étranger. Si nous reprenons quelques , ,,
"-.:. ,,.... apa
-E . Kal' 'TO' l<TT)TlKT)S " µr;-ra/3/l1; TZk'OJ/, ayopaurl1<tot; l(GY.TIY)ÀlKOV
étapes de la première définition du sophiste dans le dialogue du même nom: El'TE aÙToTTwÀtKèv, àµ<poTÉpws, OTlTIEp av l) TIEpl Ta TOla\JTa
Cl )\ �' ' �

11 -
EE. Tfis nE(TJS 011pas yiyvEcr8ov ôvo µEy(uruJ TZJ/€ Jt€JJ€l

Lachès, Lysis, Euthydème, Protagoras, Gorgias, }Aénon, Hippias mineur, République, tos Traduction: "- L'Étr. : De la chasse à terre, il existe deux espèces très
Timée, Critias, Lois; les écrits probablement authentiques: Hippias majeur, !on, importantes. - l'héét. : Quelle est chacune de ces espèces?"
Ménexéne, Epinomis; les écrits douteux: Alcibiade /, Hipparque, Clitophon, Minos; 106 Traduction: "- L'Étr. : Dans cet art de persuader, disons qu'il y a deux espèces.
les écrits apocryphes : Alcibiade JI, Les Rivaux, 1'héagès, Définitions, Du Juste, De la - 1'héét. : Lesquelles ? - L'Étr.: l,'une se pratique dans le privé, l'autre en public.
Vertu, Dèr,iodocos, Sisyplzos, É1yxias, AxiocJios. Seules les Lettres 3,6,7,8 sont - Théét.: Chacune de ces deux formes existe en effet."
107 Traduction: " - L'Étr. : L'une est "chasse aux-animaux-apprivoisés", l'autre est
considérées comme authe11tiques,
104 P. Chantraine propose la distinction suivante entre ethnikon et ktetikon : "chasse-aux-animaux-sauvages."
"L'ethnikon désigne une personne d'après son origine, le ktetikon désigne des choses 108 Traduction: "- L'Étr. : De la chasse aux animaux apprivoisés, disons donc qu'elle
ou rarement des personnes qui appartiennent à un peuple ou à une cité, ou bien qui se est double."
10 9 raduction: "- L'Étr.: Or, dans la pratique de la chasse en privé à son tour, n'y a­
trouvent en quelque rapport avec ce peuple ou cette cité." (Chan1rai11e 1956a, 103). �
A. N. Ammann considère que le suffixe -iKoç- renvoie aussi bien à des ktetika qu'à des t -11 pas une forme qui consiste à être salarié, l'autre qui consiste à faire des cadeaux?"
110 !raduction : "- L'Étr.: [... ] Allons, et faisons maintenant la synthèse du sujet, en
ethnika. Pour P. Chantraine, en revanche, les dérivés en -1-Kos ne peuvent être, à _
proprement parler, des ethnika. Ce sont des ktetika dérivés eux-mêmes d'ethniques. Ils disant que la parue de l'art d'acquérir, d'acquérir par échru1ge, par écl1ange merca11tile,
peuvent être co1lfo11dus avec des ethnika dans le cas de certai11es classes, comme les sous forme de trafic, d'un trafic des choses de l'âme, la partie qui consiste à vendre ce
femmes, les esclaves, etc. Cette confusion peut être écartée si l'on songe qu'il s'agit de qui a trait aux discours et aux études dont la vertu est l'objet, voilà ce qu'en second lieu
classes qui ne disposent pas du statut de citoyen et "appartiennent à la cité". la Sophistique s'est révélée être pour nous."

32 33
µa811µaTOTiû.lÀtKov yÉvos, àEt crù npooEpEtS, ws q,a{vlJ, CTOtplCTTlKÔv. 11 La proportion d'hapax ou de fonnes strictement platoniciennes dans les autres
(S o.224e l-4)1 1 1. dialogues paraîtra en comparaison bien maigre : aù11.onottKl), �or 1ÀaT tK{i*,
Qu'il faille ou non sous-entendre yÉvos, µÉpos, µ6ptov, 'Tµftµa ou EÎôos ÀoyoTTOllKTJ, ÀUpOTTOllKT), µto8apVîJTlK1)*, npoµvTjGTlK�, <j)uÀaKlKT)*. Seulement
dans les divisions du Sophiste et du Politique, l'emploi du neutre n'est pas marqué 4 hapax, et 3 formes n'intervenant que dans ces dialogues.
par rapport à l'emploi du féminin112. Ce fait admet bien sûr des explications. Nombreux sont les néologismes dans
le Sophiste et le Politique, car ils s'inscrivent dans le principe même de la définition
l,e,s particularités du Sophiste et du Politique au sein des Dialogues par division dichotomique. L'acte de donner un nom, et un nom adéquat, représente
Ce n'est pas là la seule particularité du Sophiste et du Politique. Ces deux un. moment de la méthode. Deux exemples, tirés du Politique, montrent, et la
dialogues occupent une place à part si l'on regarde la distribution des substantifs au lat1tude attachée à l'acte de dénomination, et l'exigence minimale de correction qu'elle
sein des Dialogues. En effet, le Sophiste et le Politique offrent 163 formes de comporte.
dérivés en -tKOS ayant trait à la technè , dont 117 ne se rencontrent que dans ces Au début de ce dialogue, on a une première tentative de définition de l'homme
deux dialogues; les autres dialogues présentent un éventail de 96 formes, qui peuvent politique. L'un des traits qui le caractérise, ii une des étapes de la division, est qu'il
éventuellement se retrouver dans le Sophiste et le Politique. Il faut bien évidemment est chargé de !'"élevage" (Tpo<1>11) d'une communauté d'hommes ' et non d'un seul
homme. L'Etranger demande alors à Socrate le jeune quel est le nom qui con,,iendra
/

pondérer ces chiffres. Les 96 formes qui sont connues des autres dialogues, sont en
moyenne utilisées beaucoup plus souvent. Le nombre plus réduit de formes est le mieux à cette notion :
compensé par une plus grande fréquence d'emploi. "-EE. ITOTEpov oùv TT}S (410Tpo<j)(as TT}V TWV ouµTToÀ.À.wv KOlVîJV
Il faut rattacher à ce phénomène un autre trait qui singularise le Sophiste et le TpOq>T)V àyEÀ.alOTpo(j)(av 1) KOlVOTpOQ)lKî)V TlVCI'. OVOµa(oµEv;
Politique à l'intérieur des Dialog1,1,es: le nombre élevé d'hapax ou de .formes -NE. �Q. 'OTToTEpov âv È v T4J 11.6y4) cruµ(3a{vu." (Po.261el-4)114.
strictement platoniciennes, et plus généralement, l'importance des néologismes. Socrate le jeune considère que la notion en jeu est suffisamment démêlée que
Le Sophiste et le Politique présentent un nombre imposant d'hapax ou de l'on ait recours à l'idée de "troupeau" (dyE/laîoTpo<j){a), ou à celle de
formes qui ne sont utilisées que dans ces deux dialogues 113 , : d:yE°'AatoKoµtKTl*, "communauté" (1<·ozt/0Tpo<ptK1l), Les termes, qui sont tous deux des fabrications
1
1
' , aµt),),'i'('i'.!,,cvt, aµ<pto A..,'),'?,'','.,"'-'7'rov
ay€),,a �"i�1.:.;r-,*
r I 1 / *· , aVu}>'u'..";';'0'.VVp'�
o 1
�Tov*,
'
platoniciennes, sont laissés en concurrence et librement utilisés par les
1 1
interlocuteurs.
.,

aÙ T011 otT)TlKO V, aÙ ToTTWÀlKl)-ov*, yoµq>WTlKll, 6EpµaToupytKîl, 61) µ011.oytKOS',


6oçoµ1µT)TlK'fl, ôo�onatoEUTlKT}, SpuoToµtKT), ' ôwpo<j) optKôv*, ElÔw�\oupytKT}, Néanmoins, au cours du dialogue, c'est la notion d111 élevage11 qui est remise en
' ' , • ' ' ' ' r s ' ' cause1 15 . Seul un dieu peut prétendre "élever" les humains, un homme ne peut que
ElKG.O'flK'fl, E VaVTlOTIOlO/\O'YlK'fl, EVU)'PO er1ptKOV, EpKO s î}f)lKOV , ""c.,;,o T)plKT)-OV ·,
:!(

(4)0TpO<plKl)-ôv*' T)µEp00l)plKT}*' 0auµaTOTIOllKl)-ÔV*' tôto8l)pEUTlKTJ, "prendre soin" (8E pa TIEUEl v) de ses congénères. La notion et le nom sont corrigés,
KEpKl<JTlKl), K1îpUKlKîl*, KV<X<pEUTlKl)*, KOlVOTpO<plKT)*, µa8T)µ<XT011WÀlK1)-ÔV*, m31is sans que la dénomination se fasse rigide; trois. termes sont proposés par
VîJGTlKt), çavTlKl)-ov*' çnpoTpO<j)lKOV*' TIE(00l)plKOV, TIE(ovoµlKT}-ôV*' !'Etranger: àyEÀ.a10- 1<·01-tlA'lJ, 8épa· ff r::-urzA:1fet €fflJ.t/117rtK1f:
-E . IT WS'
- V s:::' OUK "' TO' YE 8EpaTTEUElV ' - ' '
npoooµtÀr1TlK1), nupEUTlKT), TIWJ\T)TlKOV, crnoyy tcrTlKT), TEXVOTIWÀlKÔV,
11
-.::. ' 1)1' nou TTaal' KOlVOV, µl)ÔEV
uypoTpO<j)lKÔ V, <j>0ElplGTlKT\, XElpWTlKTJ*, XPT)µ.aTo<j:>8oplKOV, tµUXEµTToplK�*. ÔlOptcr0EtCJT)S' Tf)O(p'T)S' µîjÔÉ TlVOS' aÀÀ1)S npayµaTElaS; à)l.11.' 1) TtVa
dy€/lalOl<'OJ.llf(ljl/ 1) 8€pa·ff€UTll ljl/ ri Kat TlVa €fflJ.l€>iJJTlf(Jjl/ aÙT1)V
(

Au total, 25 hapax et 19 formes connues de ces seuls dialogues. àvoµâaa<JtV ws KO:Tà navTWV È:�fiv TIEptKaÀUTT'fElll Kal TOV TIOÀlTlKOV
aµa TOlS <XÀÎI.OlS', ÈTIElOT} OElV TOlJT 1 ÈcrtjµalVEV O Îl.oyos. 11 (Po.275e3-8)116 _
1 111·raduction: "- L'Étr. : En ce cas, ce qui, dans l'art d'acquérir, comporte un
échange, un échange mercantile, que ce soit à titre de revendeur détaillant qu'on 1 14 Traduction : " - L'Étr. : Or, dans l'élevage des animaux, donnons-nous à l'élevage
l'exerce, ou qu'on vende ses propres produits, d'une façon comme de l'autre, dès lors que collectif des animaux de même espèce, assemblés en grand nombre, le nom d'élevage
précisément l'espèce d'homme dont il s'agit se consacre à la vente de connaissances en troupeau, ou celui d'élevage collectif? - Le jeune Socr. : N'importe lequel des
relatives aux objets qui so11t de ce genJe, tu 11e cesseras pas, c'est évident, de lui do11ner deux noms, comme cela viendra dans ce que 11ous dirons l 11

11 5 Po.275c9-e8.
le nom d'"espèce sophiste".
112 Cette absence d'un emploi plus marqué explique que j'aie 116 Traduction : 11-
L'É tr. : Or, comment n'était-ce pas un caractère, commun en
traité les substantifs neutres
du Sophiste et du Politique comme des substantifs féminins. Ils ont donc été quelque sorte à tous: "prendre soin de", sans que l'on eüt rien déterminé quant aux
répertoriés dans la première colonne du tableau que je présente en annexe 2, -colonne particularités de l'élevage, non plus que des méthodes que par ailleurs il comporte ?
regroupa11t les substa11tifs qui désig11ent l'activité-. Cependant, si l'on avait donné à cet art, en qualité de terme générique, le no·m d'"art
113 Les formes
que l'on ne trouve utilisées que dans le Sophiste et le Politique ont été d'entretenir un troupeau", ou de "prendre soin de lui", ou encore de "veiller sur lui", il
distinguées des hapax proprement dits par un astérisque *. eût été possible d'envelopper dans cette dénomination le Politique lui-même en

34 35
Or, ces trois termes s'avèrent également satisfaisants, -chacun rend compte dialogues, de l'autre un emploi propre à Platon, et généralement limité à un dialogue
de la notion de "soin", qu'elle soit exprimée par KoµEîv, 8EpanEÛEtv ou ou un moment à l'intérieur d'un dialogue.
ÈntµEÀ.Eto0at-, et sont donc conservés dans la suite du dialogue. On voit donc,
avec ces deux exemples, que la méthode de définition par division indui� u� véritable Les doublets dans le champ
processus de néologie, le nom se devant de représenter les caracténst1ques de la Je voudrais, pour finir, attirer }'attention sur un phénomène assez
notion qui vient d'être inventée. remarquable: la présence de nombreux doublets dans la structure du vocabulaire. En
Pour conclure sur ce phénomène, et avec toutes les réserves que réclame l'état effet, si l'on écarte pour les motifs qui viennent d'être cités, les dialogues du
de nos sources, sur les 117 formes uniquement représentées dans le Sophiste et le Sophiste et du Politique, on observe que les substantifs en -tKÔS sont fréquemment
Politique, 14 sont connues avant Platon ou de l'époque de Platon117, 48 ne sont en concurrence avec des noms communs11 9 .
utilisées qu'après lui. Dans les autres dialogues du corpus, en revanche, st1r les 96 Le fait constaté, il faut aussitôt le nuancer, et cela de deux manières: d'une
formes recensées, 36 seulement n'apparaissent que chez Platon ou après Platon 118. part en ôtant l'illusion d'un système, d'autre part, en introduisant la notion de
Les rapports tendent donc à s'inverser quand on passe du Sophiste �t du fréquence dans la description.
.
Politique aux autres dialogues. Les formes utilisées dans le Sophiste et le Politique Tout d'abord, le phénomène des doublets ne se rencontre sous une forme
ne sont quasiment pas diffusées avant Platon, et ne le s� ront guère aprè� e� dehors achevée (yEwµETptKT1-yEwµETptKOS-yEwµETp{a-yEwµETPT1S' ) que 1 6 fois :
des textes philosophiques ou des entreprises lexicographiques. Elles sont 1�t1� ement yEuJµETplKll, yEwpytK1), 9TjpEUTtK1), Kt0aptO'TlKT), KUpEpVl)TlKl), À.oytcrTlKl),
liées à la méthode de définition choisie où elles marquent une étape de la d1v1s1on; du µalEUTlKî}, µaVTlKl), µ.tµî]TIKTJ, OlKOOoµtKl), OlKOVOµtKl), TIETTEUTlKl),
' , , -, , l , I

coup, elles tendent à s'abolir dans l'étape suivante, et sont rarement citée� plus de notl) TtKl), pT)ToptKl), oKUToToµtKl), crTpaTTJYlKT). On peut même mettre en doute
quatre ou cinq fois. Des formes originales tout autant que rares caracter1sent le !'existence de doublets stricto sensu pour µatEUTlK'f1: µatEUTtKfi et µ .atEUTlKOS',
5'ophiste et le Politique Les autres dialogues font, eux, appel à un fond largemen� servent avant tout d'équivalent masculin à µa{Eucrts-µatEta et µaîa. Dans la
répandude formes en -tKÔS, lesquelles sont Utilisées fréquem1:1ent. Les rormes qut plupart des cas, le phénomène est partiel: yuµvacr TtKri- yuµvaoTtK6s-yuµvaaTî)S',
n'apparaissent pas dans la littérature antérieure ou contemporaine, et qui ont toute 1.aT plKl)-lQT plK0$..l.aTpos, nayKpaTtaOTlKl)-nayKpaTta<JTl)S, ucj)aVTlKl)-
, , , I' " , , , ( ,

chance d'être des créations platoniciennes, sont souvent peu représentées. u<j)aVTlK05'-ucj)avTT}S, etc.
Ces remarques invitent à distinguer deux emplois dans le vocabulaire de la Qui plus est, les substantifs masculins en -tKÔS s'avèrent globalement
technè, d'un côté, un emploi relativement usuel et largement répandu dans les beaucoup moins fréquents que les noms communs. Je donnerai de cela quelques
exemples:
-yEwµETplKll (4)-yEwµETplKOS (3)-yEwµETp{a (30)-yEu.)µETP T)S' (6),
comml1n avec tous les autres, puisque c'était de cela que notre propos nous signifiait -olKo6oµtK1) (10)-olKoëoµtKOS' (2)-olKoëoµ{a (5)- olKo6oµ6s (9),
l'obligation." -ypa(j)tKl) (19)-ypa cj)tKÔS' (2)-ypa<j>EUS' ( 10) e t (wypa<j>tKOS ( 1),
I 17 Ces formes sont les suivantes : àKE<JTtKOS', ànaTTJTlKOS' , yvacpEUTtKOS', (wypa<j){a (3)- (wypacp6s- (33),
ôtaKp tTl KOS' , ôtaÀuTtKOS', EtpwvtKOS', Èn t ôEtKTlKOS', ÈmµEÀl)TIKOS', ÈpyacrTtKOS', -taTplKl) (98)-taTplKÔS (16)- laTpOS (>180),
8EpanEUTlKOS' , KaTITjÀlKOS', K'Tî!TIKÔS', t,EKTtKOS', À'JJCTTIKOS', TaÀaotoupytKOS'. -µayEtplKl) (3)-µayEtptKÔS ( l )-µayEtp0$' (8),
L'existence d'une forme antérieure ou contemporaine exclut l'hypothèse ·d'un -OtµOTIOllKl) (8)-0tµOTIOlta (5)-otµOTIOl0$'(7),
néologisme, elle n'exclut pas l'hypothèse d'un emploi propre à Platon. L'adjectif peut -pa45cv6tK'f1 (8)- pa454>6{a (3)-pa454>66s(30).
exister, sans toutefois présenter le même sens ou être utilisé dans le champ lexical de La présence dans le champ de masculins en -tKOS', mais en proportion
la technè.
1181·ouchant ces dernières, on peut faire les remarques suivantes: moindre que les noms communs, signale en tout cas un fait important: l'existence
-la plupart ne sont représentées que dans un seul dialogue, et répondent à un moment de différentes strates dans la constitution du vocabulaire de la technè. Les noms
isolé de l'argumentation (cf. tout particulièrement o:ÙÀonott Kll (1), t,oyonottKll (1), communs sont à la fois les plus anciens et les plus répandus. C'est d'eux, et plus
ÀuponotKl) ( l ) dans l'Euth y dème, µatEU'TtKl) (5) et npoµvl)aTtK 'l) (1) dans le Théétète, exactement des noms communs désignant l'agent, que sont dérivées, -comme l'ont
KOÀaKEU'Tl..Kî](l), KoµµW'Tl..Kî] (3) et voµo8ETtKî] (4) dans le Gorgias, OlOVOl..<JTlKT) (1), montré les études de A. N. Ammann puis de P. Chantraine 120 -, les formes en
olwvtoTtKîJ et TEÀEOTlKîJ (1) dans le Phèdre, cpu?\o:KlKTJ (7) dans la République.), -tKoç. C'est à cette dimension historique que je m'intéresserai à présent.
-quand elles sont représentées dans différents dialogues, on a souvent affaire, soit à des
concepts importants de la philosophie platonicienne, -61..aÀE KTtKl), µETpT)TlK'I), 119 Il
convient de se reporter au tableau des hyponymes de lechnè en annexe pour avoir
µ1..µrinK'l)-, soit à des doublets de termes plus anciens, -àoTpovoµtKoç-àoTpovoµoç, une image complète de ce phénomène.
Kt8aplO'TlKT)-Kt8dptOlS', OlKOÔOµlKlj-OlKOÔOµ(a-. 12° Chantraine 1956a, 97-171.

36 37
Parmi les nombreux passages que l'on peut citer 1 26, je prendrai cette réplique de
2. 2. 2. Développement et Jonction du suffixe - z1<o;-i21 Dèmos dans les Cavaliers, déjà signalée par A. N. Ammann et P. Chantraine.
Dèmos énumère les mesures qu'il va prendre, quand le Paphlagonien-Cléon aura été
aly se d dév elo ppe me nt du suf fix e - l KOS, il importe tout d'abord de écarté du gouvernement de la cité; entre autres, il chassera les beaux parleurs de
Dans l'an u
tin g er ent re les dér ivé s d'e thn iqu es ('A TT lKO S, 'Ax al tt<:O S, �w ptK ÔS, etc.), -le� l'agora:
dis u
ivé s (n atô lKO , �a p� ap lKO S', µa vT l KOS', etc.). Pou rquo i ·:,- LlH. Tà fElpâKla � aun �Éyw Tàv T4) µupep,
ktetika-, et les autre s dér S' ,
? C'e st q e les dé riv és d'e thn iqu es en - l KOS' occ upe nt une place a <JTWµUÀ.ElTal 'TOlŒÔl Ka01)�1EVa·
cette distincti on u
dè s son 1:o<j)os y' ,,o c:I>aiat ÔE�lWS OÙK ànÉ8aVEV.
1

e. Ils son t rep rés en tés da ns la litt éra tur e gre cq ue T


relativement bien défini ' ' ' ,,
ulier du typ e : "Aj3ôTJpa,
r:
.uUJ.'CPTll(OÇ yap C<JTl l<Œl "cpa·t'Tlf(O!;;
origine
122 et obéis sen t à u n sys tèm e de dér iva tio n ass ez rég ' . ' ' '
d'Abdère'' Kal y1't:uµoruTFz1.-05- Kal <Ja<t>11s Kal l<ïJOUl7Tl1'·cfs;
/

, àj3 ôT} pt S, "cit oy en d'A bd ère 'i iko n), àf3 ôTJ ptT lS, "fe mm e
"Abdère" TT 1
(et hn
123 . L'a nal yse aplOTa TOÛ flopU/JlJTlKOi};"
l<·a·ra°/lJJT!Tlf(�� T
1

(féminin), àj36TJptTlKOS, "qui appartient à u n Ab dér ita in" (kt eti ko n)


en rev anc he bea uc oup plus délicate.
(Cavaliers, 1375-1380)127.
des dérivés de no ms com m u ns s'a vèr e
cités par Ce sont les sophistes qui sont ici visés: on sait que Phaiax était un de leurs
Leur développement est d'abord lent. P our reprendre les chiffres élèves; i.nais, indépendamment de cela, le caractère d'efféminé (Tà µEtpa.K{a) suffit
ant rai ne: on tro uv e 2 for me s ch ez H omère, 12 ch ez
A. N. Amman n et P. Ch
Hé r dot e, 7 che z Isé e, ma is 24 che z Euripide, 38 chez Anstophane à désigner les intellectuels128 . Or, le suffixe -lKOS: donne la mesure
Eschyl e, 8 che z So pho cle , 13 che z o
de leur pédanterie. Le texte présente une surenchère de néologismes, -les adjectifs
chez Thucydide, 55 chez Isocrate .
124

ent gén éra l, l'ad jec tif fém ini n en -lK l) se dév eloppe en - lKÔS s ont forgés par Aristophane, qu i les dérive tantôt du nom comm un
À l'in tér ie u r de ce mo u vem
s. C'e st che z Pin dar e q ue l' on trou ve le premier ( yvw µoTun?s), tantôt directement des verbes ( crlJVÉpyw, nEpa{vw, Kpouw,
po u r dés ign er les art s et les tec hni que
pas exp rim é- . Ce t sag e se dév elo ppe che z les Ka:a11.aµ{3avw, 8opul3Éw)-. Le texte témoigne donc, avec l'enflu re propre à
exemple: µ0 1. 1 otK d, -T É x va n'e st u
erv e n nom bre cr oissant d'adjectifs en -lKT),
Anstophane, de l'extension du suffixe -tK os sous l'influence de la sophistique.
tragiq u es et les his tor ien s, o ù l'on obs u
difficultés En conclu sion, les dérivés en -tKOS que présente le vocabulaire de la technè
mais c'e st sem ble -t- il chez les pré socra tiques, -avec tou tes les dans les Dialogues dessinent comme une ligne de fuite: le vocabulaire de la technè
sen t les tém oig nag es et les fra gm ent s- , q ue 1 'u sag e des
d'interprétat ion q u e po
e o ne tec hni q ue prend le plus d'ampleur.
ne peut se comprendre indépendamment des marques qui lui ont été imprimées par le
dér ivé s en _: lK TI po u r dés ign er une sci enc u u
e - KO S c nna ît un dév elo ppe me nt t ou t à fai t mouvement sophistique.
De ma niè re gén éra le, le suf fix l o

abl e dan s la sec on de mo itié d Ve siè cle , e t A. N. Am ma nn et


remarq u u
Il reste à comprendre ce qui a valu à ce suffixe un tel succès dans le champ
rde nt y v ir l'in fl enc e de la sop his tiq ue. P. Ch ant rain e
P. Chantraine s'acco à o u
lexical de la technè. L'étude de P. Chantrctine nous d onne des éléments de réponse.
si rem arq uer dan s sa pre mi ère ét de du s u ffix e : "Le sys tèm e des adj ectifs
faisait ain u
L'analyse des dérivés d'ethniques, ainsi que des plu s anciens dérivés de noms
-Ko s a dû pre ndr e nai ssa nce dan s le cer cle des sop his tes ion ien s. Ch ez les rhéteurs
en communs, permet en effet d'appréhender la fonction originelle du su,ffixe, et de là,
ont jo é n rôl e im por tan t dan s l'A thè nes d u qua triè me siècle, il
et les sophistes qui u u
son rôle dans la structure du vocabulaire de la technè.
elo ppe me nt. Par mi les tra giq ues , c'e st, no us l'avons
a connu trè s vit e u n gra nd dév
u ence de la Chez Homère, le suffixe -tKOS ne se rencontre que dans deux dérivés de noms
vu, Euripide, c'est-à-dire le poète qui a su bi le plus fortement l'infl commt�ns : 6p<j)avtKos 129 et nap8EvtK1) 1 30. Le premier est formé sur à pc)>avos
q i fo rni t le pl s gra nd no mb re d'a dje cti fs en -Ko s. Ch ez les
sophistique, u u u
(orphelin), le second sur nap8Évos (jeune fille). Dans les deux cas, le suffixe
ote em plo ie peu les adj ecti fs en -Ko s, ma is Th ucydide, qui a adopté
historie ns, Hé rod exprime l'appartenance à u n groupe social : le gr oupe des orphelins ou celui des
nté s G rgi as ou a x rhé teu rs, off re bea u coup
tant de procédés sty list iqu es em pru à o u

d'exemples du suffixe -Kos. " 1 2 5 1 26


Aristophane, l'luées, 483-728, 1172, Guêpes, 1122-1246, 1199-1200, Assemblée
utilisation du suffixe en est la confirmation :
1
Le parti qu;Aristo pha ne tire de l des femmes, 441 ff., etc.
lan g e des int elle ctu els pse do- int elle ct u els de l'époque. 127 'fraduction Victor-Henry Debidour, Paris, Gallimard, 1965: "Lepeuple: Je parle de
il sert à brocarder la u ou u
f

fix e gre c � es godelu_reaux de la Galerie aux par ums, qui y font cercle pour jaser dans ce ton-ci :
12 1Ce paragraphe doi t bea uco up à l'étude de Pierre Chantraine sur le suf -tKÔS".
1.Quel habile homme, ce Pl1éax ! Quelle ingéniosité ! Quelle aisance Je pénétration l
Chantraine 1956a, 97-171. Qu�l . e;pert en concaténations, en syllogisations, en formulations des concepts, en
22 uc1d1te, en effets de choc, en captation des manifestations d'approbation!"
1 Homère nous donne trois exemples, Eschyle, 18, Platon, 33. J
123 Chantraine 1956a, 104. 12 Je renvoie
par exemple à la figure d'Agathon dans les Thesmophories.
124 Ammann 1953, 265 et Chantraine 1933, 386. Pour une analyse détaillée des formes 1 29
Ho111ère, lliade VI 432· XI 394.
ur, je renv oie à Chantraine 1956a, 103-146. 130 ,
Homere, · ' X\!: III, 567;
lhade, ' 'Homère, Odyssée, VII, 20; XI, 39.
ar aute
12f Chantraine 1933, 387.
39
38
l'ap pa rte nan c e à u n gro u pe , à un e cit é, qu e connote nt le s - "àvrip yEzopyD>- µÉÀÀCJJV TEÀEuTâv Kat j3ouÀÔµEvos ToÙç aÙ.Toû
jeunes filles. Or, c'e st a u s si
q es : àj3 6r pt TtK O pe ut se tra d uire pa r "qu i ap pa rtien t à u n na16as È µTIEtpous Etvat TJ)5,- YE{l)pylaj- µETaKaÀ.Ecra.µEVOS aÙTOÙS Eq>l) ·" (I),
dérivés d'eth n i u 1 S'
n state que l' idée p t f ,/' /
on co - �vT)
111
Tfl ;sYJ//{ Y';mpy0>- un-a�yt)J// µEÎI.Îl.wv KaTaÀÛaat Tov j3{ov
\ ..... -'

Abdéridain". Si l'on sui t ma i nt en an t l'h is to i re d u su ffi xe , ,


da s l'o pp o sition entre tE vtK OS' Kat j3oUÀOµEVOS 'TOUS' (XU'l"ôU 1raî6as.· ȵ TIEtpouç TIOl�(Jal /11 rfj yr:wpytx:tl
d'appartenanceà un e cat égo ri e de m eu re trè s for te: n
le, o da n s d e s su bs ta n tif s neu tre s comme To npocrKaÀEaâµEvos aÙToùs Ë<pT) ·" (II),
et àaTtKÔS (E sch yl e ), pa r ex e mp u _ .
(T hu cy did e ). Ce s o n t cep en da n t les dia log u es du Sop histe " Yf«)py0,- ;ts µÉt\Àû)V KaTaÀ.tJEtv Tov j3{ov Kat �ouÀop.Evos Toùs
onÀtTtKov "l'infan ter ie"
, A-

id r a mi e ux la va leu rca tég o' .isante d_u suffi x�: EQUTO\J TI<XlÔŒS TIEtpav Àaj3EÎV Tf}j- 7'€tüpyla.'>- npocrKaÀEGaµEVOS aÙTOÙS
et du Politique qu i pe rm e tte n t d'é luc e u
Ë<f>r r" (III)1 34 .
rch e d'a aly se l e pl us so uv e n t d1c ho tom 1q u e, qui a
"C'est la dialectique, avec s a dé ma n

dégagé la fo nction ess en ti e lle d u s u ff ixe , e t s' e st d'a utr e pa rt tro uv ée à l'o rig ine de . , Les trois tra ?iti ons que j'ai évoquées se reconn aisse nt à leur style. La
prem1 �re se caracténse par un style simpl e e t re sséré, la se conde par un style au
son immense diffusion "131. contraire très re cherché, quant à la troisième, elle évite les excès de la précédente tout
c tte fon cti on pr e mi ère ,- "m arq ue r l'ap p � en� nce à un
C'est donc à partir de e
, q ' l fa u t co mp re nd re les em plo i s qui en sont en obéissan t à un sou ci de variété. Ces trois tradition s son t tardives, -elle s
grou pe dans un e cla s sif ica tio n" - u i
loi s où le suf f ixe est car acté risa nt (co mm e dans fi s'échelon n�nt du IIe au IXe siècle ap. J. C. -, néanmoin s on remarque, d'abord, que
gén éralement dis so ci és: les e mp
l'ap titu de (co mm e da ns µo ucr tKo s). L'e mp � oi le sub!tant1f en -1Kri de la deuxième version (Èv TÛ yEwpytK'Ô) est en quelque sorte
µoucrtK,i), et ceux où il e xp rim e _
e t ap pe l à l' i dé e de cat ég ori e. P. Ch ant raine appele par l e terme technè (TÛ TÉXVlJ yEwpyos unâpxwv), -les autr es v er sio ns
caractérisant fai t en e ffe t i mp l ic item n
se conten tent du j eu yEwpy6s-yEwpy{a, technè y s erait tou t à fait superfl u -·
: "L cla em e n t da ns un e cat égo rie se fa it d'après c e qu i lui apparti ent en
note ains i e ss
] C t va leu r spé ci. fi an te a do nn é na is s anc e à ensuit�, que l'emploi_ d'une forme en -lKTJ s'inscrit dans le désir d'un style raffin é. Ce;
propre, ce qu i la car act éri se. [... e te
an tiv é de t sur tou t de - po ur dé sig ner de s art s e t de s em �l �i _est presque discordant: le laboureur veut endur er ses enfa nts à la peine, n on
l'emploi subst - lKO e lKJ f
les 1n1t1er aux arca nes du labourage. Si, pour conclure, ces trois phrases peuven t
ui vont sou ven t
V,

lem e t un e fou le d'a dje cti fs q


techniques. Elle a donné na i s sa n ce éga n à
132 . Qu an t à nou� apport er une preu ve, c'est bien de la "connotati on techniqu e" des fémi ni ns en
par couples. De cet emploi relève toute une série d'adje cti fs exp re ssi fs"
it égal ement dans le rapport
-lK)).
l'emploi du suf fix e po u r e xp rim er l'ap tit u de, il se con ço
i app art ie n t u ne cat égo r ie déterminée se trouve Cepen dant, la question mérite d'être posée, et j'en do nnerai deux raisons. Le
à une catégorie : "Le spéc ial ist e qu à
rm iné e" 133. plus a ncien substantif en -tK1) qu e nous livrent le s textes est mousikè (µoua1Kri). Il
du même cou p apte à u n e act i v i té dét e
, cat égo ris ant e, d u su ff i x e qui lui a va lu un apparaît pour la première fois dans une ode olympique de Pindare
C'est la valeu r cla ss i f icat oir e
·:[. ..] 8E µtcrTEtov ôs [= Hiéron de Syrac us e] àµrj>ÉnEt aKânTov Èv
important développemen t dans le vocabulaire de la technè. TIOÀU µaÀ4)
LlKE;\l Q: ôpÉnwv 1,1.ÈV KOQU<qàç àqETâV ano 11aaâv.,
àyt,a°l(ETat ôÈ Kat
2. 2. 3. Faut-il ,sou,s-entendre rf{y-,,,17avec les dérivés en - ll•t17: µou01.Kas EV aWTW' ,
"' l l ,

'
ota nai(oµEv <p{Àav

J'achèverai cette section en posant une ques tio n apparemme nt tautologique : a.vôpES àµq>l 8aµa TpanE(a.V. 11 (Olympique I,12-17)i35.
t des
fau t-il sou s-enten dre TÉXVTJ avec le s dér ivés en -tKîJ? La qu e stion s on n e . Une pre1?ière chos e peu nous surprendre dans c e text e : qu e dans l'un
étrangemen t, car les termes en -tK1i son t con sidérés comme l'aboutissement d'u n pren11er� emp�o1 � d'un dé;ivé fémi nin en -1K1i, le terme techlzè ne soit pas exprin1é.
processus de substantivation de l'adjectif dans l� s expres�ion s du ty� ": tKl) TÉXVT\ 11 • Toutefois, la litterature n offre qu'un aspect de la langue , et faute d'autres sou rces , on
La "connotation technique" des substantifs e n 1..Kl) paraît obl1gee. peut supposer que Pi ndare dispos e déjà d'un emploi su bstantivé au mome nt où il
Cette con n otation se mai nt ient dans la littérature postérieur e, et même
tardive, ce don t j'apporterai un témoignage. Nous disposo ns de trois vers ions de la 134 Je p�oposerai les traductions suivantes: (I) "Un laboureur sur le point de mourir, qui
fable 42 du Corpus Ésopique, "yEr.ûpyos Kat na1ôES aÙToû", "le labou reur et s� s voulait que ses enfants deviennent d'habiles laboureurs, les fit venir et leur dit."; (Il)
enfa nts", chacune correspondant à une tradition manuscrite distincte; de chacune, J e "Un h �rnrne, laboureur de sa profession, sur le point de terminer sa vie, voulut faire de
citerai la première phrase, celle qui nous in téresse : ses enfants des experts en agriculture. Il les fit venir et leur dit."; (III) "Un laboureur
sur _ le poi11t de ter11ù.11er sa vie, voulait que ses e11fat1ts acquisset1t de 1'expérie11ce et�
agriculture. Il les fit venir et leur dit.
11

135 T aduction D. Pralon: "qui veille sur le sceptre de la loi, dans la Sicile fertile,
131 Chantraine 1956a, 151. �
132 Chantraine 1956a, 151. moissonnant �es épis de toutes vertus, et qui s'éjouit dans la fine fleur de la musique,
133 Chantraine 1956a, 152. comme nous Jouons, les hon1mes, souvent autour de la table amicale."

40 41
tion invite Que �ous dit �e texte ? Protagoras décrit le contenu de l'enseignement
écrit. La seconde chose est donc plus troublante: le contexte de la cita , .
d autres s?ph1s !es, _ et ut1l1se, pour ce, le terme technè. Le terme n'a pas à lui seul de
s-e nte ndr e "na t6{ a", le "je u", d'a prè s "na {(o µEv ", que tec hnè . La
bien plus à sou conn �tat1on negat1ve car _Protagoras parle aussi de son enseignement comme d'une
"connotation technique" du suffixe n'est, semble-t-il, pas actualisée. tec�ne_; le contrast � se fait entre le désir de jeunes gens ambitieux d'acquérir une
e terme
Maintenant, l'histoire de mousikè nous réserve d'autres surprises : l ma1�r1se sur la cité, et leur déception d'être reconduit à un enseignement
jam ais , de tou te la litt éra tur e pré -pl ato nic ien ne con ser vée , en _
ne se trouve 136 . On rencontre mousikè trad1t1onnel,-calcul,_ astronomie, géométrie et musique-. Protagoras fait donc la
collocation avec technè, sou s la for me "µo uot KîJ 'fÉX VTt "
es, che z Hé rod ote et Th ucy did e, part entre deux e_nse1gnements: les technai que professent les autres sophistes
seul chez Sophocle et Eu rip ide , che z les Pré soc rat iqu
is et Ar isto pha ne) 137. Le pre mi er mas 9uent un enseignement tout à fait conventionnel; la technè que lui, Protagoras,
comme chez les Comiques (C rat inu s, Eu pol ,
z Pla ton , -c 'est d'a ille urs le seul enseigne, pr �sente seule un caractère novateur. Cette opposition est inscrite dans les
em ploi atte sté de "µo um .KT) TÉX vîJ" se tro uve che
1 38. Faut-il considérer ce fai t com me un sim ple mot� eux-m mes: aucune des �ec�na � qu'énumère Protagoras ne porte la marque du
emploi de ce type du cor pus - 7
l'im po rta nce ? J'a van cer ai l'hy pothèse suffixe -tKT\, - �e sont des disc1pl1nes traditionnelles que désignent des noms
hasard , ou au con tra ire lui acc ord er de
ue, n'a pas (pl us) de rés on anc e communs-, sauf mousikè qui ne connaît pas de doublet. Mousikè est traité comme
suivante: mousikè, jus qu 'à la pér iod e sop his tiq
me un no m com mu n. Le suf fix e ne un nom commun.
technique particu lièr e, le ter me fon cti onn e com
tex tes déf inis. Po ur éta yer cette _Ma}s l � terme peut reprendre une "coloration technique". Le discours du
prend une "co nno tati on tec hni que " que dan s des con
du tag ora s, l'au tre du Ba nque t. Le médecin Eryx1maque, · dans le BalUJuet,
·
comprend la seule occurrence de ,nousikè
.
position, je citerai deu x tex tes ext rait s, l'un Pro h èl40 p
e sur Pro tag ora s, le sec ond com pre nd la tee n . ausanias, remarque Éryx1maque, a Justement montré l'existence de deux .
premier est con sid éré com me un tém oig nag
Ér?s� 1:11ais il n'a pas Vll tout� la mesu�e de cette dualité, Prenons l'exemple de la
seule occurrence de " µoum.K'fl TÉXVîJ" des Dialogues. medec1ne. , Le corps est en pr01e à deux Eros, -éros des bonnes choses dans un cas
Au déb ut du dia log ue du Pro tag oras , Pro tag ora s van te les qua lité s de son
éros morbide dans l'autre-, suivant qu'il est en bonne ou mauvaise santé· l'art de 1�
enseignement face à l'enseignement des autres sophistes : médecine consiste à rétablir, dans le corps, le bel éros. La médecine, cepe�dant n'est
ClTIEP av
"[. •• ] < ITITTOKpaTT\S yàp nap' ÈµÈ àt"!>tKOµEVOS où TIElO"E'fat pas le seul art gouverné par Éros� tous les arts sont sous la tutelle du di;u. Et
ETTa8EV ü T[,rJ ouy yEv ÔµE VOS TWI/ CTO(jJ lCTT l))l� ol µÈv yàp aÀÀOl
Éryximaquediénumérerdifférentestechnai, dont la mousikè.
Œ-i lt,
s
.1

s vÉo us· ras - yà p ,Q' J"aJ, - aÙT oùs TTEq:> Euy ÔTa s aKo vTa
Àw{3wvTat Toù , •
,
TTaÀtV au
..,. .,,
ayo vTE S
')
eµj3
,
at,Î\ .OU O"lV
'
él!>-
/'
Tê_)(t�a-s; ,
.jOJ"lO"µOV!,- Té /(·az Dans so� discours, Éryximaque insiste sur la "technicité" de la médecinel41 ,
rJµ€
,.
rpz a"l/
1
1c4z µo vt7l
1
KlJl / 6t 6 ,
aŒK OVT ES [... ] rrapa ' ô' EµE ' ' et son éloge d'Eros est avant tout un éloge de sa technè. Mais comme pour appuyer
la"l" :
1.- al Y€l ,
' ,. '
aorpo i/oµ
11 (P,.. 318d7-e5, l'eloge, son propos touche ces autres disciplines, -gymnastique, agriculture,
àcplKOµEVOÇ µa0l)GE TO:l O\J TTEp l aÀÀ OU TOU Tj TI E pt OD T)KE l. _ _
Protagoras) 1 39 musiq�e, mantique et astronomie-, qui se rapprochent, par leur ancienneté, de la
médecine. C'est dans ce contexte que se place l'expression mousikè technè.
Il paraît donc déplacé, dans le cas de substantifs aussi anciens que mousikè, œ
rs, il fau t pre ndr e en com pte le car act ère frag me nta ire des sou rce s; .
136 Comme tou jou vouloir sous-entendre technè, ou plus exactement, de faire porter au suffixe une
nous ne dét eno ns pas de pre uve s, mai s tou t au plu s d'in dic es sur l'em plo i de mou sikè .
connotation qui s'est ef!acée _avec l' �sage. Le suffixe ne prend toute sa valeur que
37 Aristophane, Ach.85 1, .Eq.188, Ran.729, 797, 1493, Pl.190; Cratinus, Fragmenta,
1
142 , 1.1; Dam on, Fra gme nta , Fr.2, dans des contextes précis, où 11 est reactualisé.
Fr.305, 1.1, Piè ceC heir , Fr. 12, 1.1, Piè ce! FF, Fr.
Fr.4 , 1.6, Fr. 10, 1.1- 2; Dé mo érit é, Fta gttœ nra , Fr. 144 , 1.3, Fr. 179 , 1.2;
1.3, Une seconde raison m'a amenée à poser la question du substantif sous-entendu
cha rme , gme nta , Fr.9 1, 1.1; Eup olis , Fra gme nta , Fr.3 , 1.1, Fr .336 , 1.1, Fr. 357,
Épi Fra
1.8, Pièce Aig., Fr. 10- 11, 1.1, Pièce!FF, Fr. l, 1.8, Fr.50, 1.1; Euripide, Suppl.9 ,
06, avec les formes en -tKîJ: ce que j'appellerai la "valence multiple" du suffixe féminin
Fragmenta, Fr.580, 1.3, Fr.10, 1.87, Antiope, Fr.48, 1.93; Héraclite, Fra
gmenta -tKT) dans les Dialogues.
11 (2);
Fr.10, 1.19; Hérodote, III, 132, 1, VI, 129, 6; ,Hippocr�te, Diaet., 18, 1.1 et
Philolaos, Fragmenta, Fr.10, 1.4, Fr. 11, 1.24; Ecole pythagoricienne, Testimoni
a et
1130,
Fragmenta, Fr.c6, 1.23, Fr.d l , 1.2, 1 2, 44, 45 et 46; Sophocle, Fragmenta, Fr.
ces
1.12; Thucydide, III, 104, 5. Touchant les Présocratiques, je n'ai donné les référen enseignant le_ c�lc�l, l'astrono�e, la géométrie, la musique [ ...], tandis que, s'il vient
que des fragï11et1ts, les té111oig11ages 11e sont pas cités. auprès de moi, 11 n apprendra nen d'autre que ce qu'il vient pour apprendre."
1 38 B 187b2. 140 B. 187b2.
139 Traduction "[ ... ] Voici : Hippocrate, en venant me trou ver, n'aura pas à souffrir de ce 141 "KaoE{ùpaKEVŒl OKW EK TTJÇ LaTplKT)Ç, TTJÇ T)µETEpas- TÉXllîJÇ (186a7-bl),
a ., Ô - , ..... , ,,... ...... t .,

dont justement il aurait souffert en fréquentant tel autre sophiste. Les autres sophistes
11
µot
àno tVa Kat
en effet font du mal à la jeunesse; car, alors que celle-ci s'est éloignée des technai, ils
11
"aptoµat TT}S' taTplKrjÇ ÀÉywv, îîpECJj3EÛWµEV T�V TÉXVTJV (}86b2-
dan s l'étu de des tecfir;ai, et1 leu r 3) , "6 taTplKWTQTOS'
' ' " ( 186d l) , "Tî]V
' ' '
l)µETEpav '
TEXVTJV" (186e3), etc.
l'y ran1 ène nt co11 tre so11 gré et la pré eip ite1 1t
43
42
On considère habit uellement qu e deux termes peu vent raisonnablement être Dans to ut ce passage, aussi bien e n raison de l'e nvironnement ling uistique
sous-entendus avec u n su bstantif en -lKl), technè ou epistèmè. Or, c'est 11n système que du contexte philosophiq ue de la disc ussion, il serait erroné de so us-entendre
beaucoup plus complexe q ue présentent les Dialo�1�es., . t �chnè � les s ubstantifs en -1.KT) fonctionnent avec d'autres lexèmes, impliquant tous
Je ne m'étendrai pas sur l es q u elques cas 1ndec 1dabl es 11
, - ou,
1 ,
on ne p eut l'idée de savoir. Ainsi, la dialectique, couronnem ent de ce c ur sus de "sciences"
s-ent endu 142-. Ils s'avèrent,
affirmer si c'est technè o u u n au tre term e qui est sou particulières, n'est jamais décrite que comme "µÉ8oôos-" ou "nopE{a", "méthode",
dans l'ensemble, pe u intéressants. L'incertit ude porte s ur technè ou epist�':1è, pour "(dé)marche", comme pour conjurer une éventuelle conf usion avec la technè 1 46 .
l'u n. Pour les autres, -to us iss us des dialog ues du Sophiste ou du Politique - le Pour finir, il fa ut not er ces variations qui se font jou r dans un même
terme sous-entendu représente u ne étape antérieure de la division, et donc une technè. dialogue, ou d'un dialogue à l'autre, et qui révèlent la soupl esse des emplois. Le
En revanche, -fait plus intéressant-, il , pe ut a�river q u'u� d�rivé �n -lKîl référent est en effet identique, non l'expression référentielle. Dans l'Euthydème, par
soit utilisé dans u n dialo gu e, q ue le terme techne ne soit pas exprime, mais qu un
1
exemple, pour désigner l'éristique, le lexème exprimé est sophia, dans le Sophiste,
a utre su bstantif féminin soit exprimé ou sous-entendu. Dans le Lachès, c'est le technè147 . Il n' est pas douteu x toutefois, que l'on a affaire à la même réalité:
terme sophia-ao<t,{a q ue le contexte invite à sous-entendre avant meme episteme ou
• ' '

E uthydème et Dionysodore incarnent cette forme partic ulièrement habile et vaine de


A

tech nè: ,
' v6 P ta
discours contradictoire que définit }'Étranger . Prenons un a utre exempl e: dans le
"I8t ô�, [=Lachès] EtTIE, w NtKta, ,n ota <7or · e; ri.'
<;._ Phèdre, "ÈpWTIKTJ µav{a" et "ÈpWTIKT} TÉXVTI" se côtoient148. Le point de vue n'a
, 'Î' , ,
za
,

"-�Q. aÙT�
aov ;\6yov· où y&p 1TOU JJ YE au;'I lJTll lJ - NI. Ou6aµws-.
(
âv El.Tl Ka'Tà 'TOV cependant pas changé: c' est Socrate qui parle de l'erôtikè comme de sa technè, et il
-LQ. OùôÈ µ�v ,f ;rzllaplt7TlKJJ -NI. 01, ôfjTa." (I.a.194e3-7, Socrate, faut entendre par là une forme de mania, de folie ou d'inspiration, qui l ui est propre.
Nicias) 143. ., Les substantifs en -tKl) (ou des autres dérivés en -tKÔS) n'ont pas tous u ne
Dans la Rép ubliqu e, le décalage est plus s urprenant �ncore: Les mat1er �s ou connotation techniq ue. Il est évident q ue ces dérivés ne sont pas de simples
disciplines q ui, d'après Socrate, forment l'armatu re de l'edu cat1on d�s gardi ens: �ynonymes des noms communs dont ils sont tirés, qu'ils ont une connotation pl us
philo sophes, sont à diverses reprises d�signé es par, un , subst antif �n, -l�� 1ntelle�tuel �e .. 1:'J'éan�<?ins, certains de ces substantifs, les pl us anciens, ont pu voir
(c.ipt8i1T1TtK1), ÀoytoTIKî\), ou par u n nom d agent en -lKOS' (acrTpovoµtK� S' � cote leur teinte 1n1tial e s effacer, -comme mo u sikè-, et être perç us comm e des noms
d'àoTpov o µ{a, yEwµETptKos-)1 44; cependant, le t erme technè n'est pas expnme et 1� communs. Enfin, quand technè n'est pas exprimé, tous ces s u bstantifs pe uvent
référent technè semble exclu . A u début d u passage, en effet, la plupart des technaz prendre d'autr es teint es, jouer de cette plasticité que confère le terme absent.
ont été déclarées banausiques et laissées hors du champ d'investigatio n; si ces fo rmes
en -tKî\ appellent u n terme sous-entendu, c'est cel ui _d'epis. tèmè, ou plt:s enc? r� de En concl usion, la description d u champ lexical de technè a mis e n lumière
gnôsis (yvwa1.s), comme le montre cet ext�ait de 1� dis�uss1on ,su r la g<;_or1;� tri�e: de ux types de marques qui ordonnent l' usage d u vocabulaire : d'une part, les
"-OÙKOÛV TOÛ'fO ETI ôtoµoÀOYTjTEOV; -To 1TOlOV; - Qs TOU aEl OVTO S catégories de l'activité, de l'agent, d e l'action et de l'objet propre , de l'a utre ,
yvwaEWÇ,.., àt..À.à OÙ TOÛ 1TO'fÉ ,rTl 'Vl yv9uÉ you Kat ànOÀ.À.'U U, \J. ÉVO
l'opposition entre dérivés en -lKOS' et noms comm uns. La première définit le point
-EÙ0µ011.oyljTOV, EcpTj· TOÛ yap
V ,
aEl
l ,
OVTOS
('
ll YEWµ ETf>lK T )
,
YVW<J
"
lS'
'
ECJTlV . lt 1

de v ue des interloc uteurs; la seconde, l e registre de la disc ussion, -.les formes e n


(R.527b3-8, Socrate, Glaucon) 145. -tKOS' sont en effet des fo rmes pl us sophistiquées-.

142 On peut hésiter entre ôEpµaToupytK'fJ 8Epan� {a ?u T. en Po.280c8, 111\T}KTlKTJ Orip�


ou T. en So.220dl, d5, e2, 22lb6, 11upEuTtKT} 0r1pa ou T. en So.220d7, cpuÀaKtKll
È11taT�µ11 ou T. en R.428d6.
4 . ,
1 3 ·rrad cti n :
u o 11 -Socr. : Vas-y donc, Nicia ! Dis-lui quelle sorte de savoir, d'apres
s
ta thèse, doit être le courage. Ce n'es t pa s en effet, je suppose, celui du_ jo11eur de flû�e ?
- Nic. : Nullement ! - So cr. : Ni non plus celui du jo ueur de cithare? - Nic. :
Certes non ! "
144 R.52lc-53 lc.
145Traduttion: "- :tv1ais de ceëi t1ë fa·ut-il pas que t1ous co11venions encore? - De
146
quoi? - Que ce but est la connaiss ance de ce qui toujours existe, et non pas de ce.qui, R.532b4, 533c7.
147
à un moment donné ' commence ou finit d'être quelque cho se. - C'e st de. quoi .
on Euth.272b10: "TaUTYl,...,,::.
A
::. ao,1..'
Tl),... '+'taç .. . ]
[
A

TT)Ç
' A "

Ept<TTtKT)Ç , e t So. 226 a2 :


11> Il
convient facilement, dit-il, car la géométrie est co nnaissance de ce q ui touJours
A [ ]

EplO'TlKl)Ç . .. TEXVl)Ç .
f

148 Phr.256d5,
existe." 265b5, 257a7.

44 45
.
prem1er est couvert par le mot "technique". Aussi, A. Lalande orooose-t-il �
3. Technè et technique .
n '.u �1l�ser le terme "art" que dans son sens esthétique: "Le sens A éta�t s�nsiblement
v1e1ll1 dans les expressions arts mécaniques, arts libéraux, et même dans l'oooosition
de_ l'art �t de la nature, nous proposons de consacrer spécialement· 1 1usage
�h1 �os?ph1que de ce mot au sens B, qui est de beaucoup le pÎus fréquent chez l;s
Entre les définitions que donnent de la technè les commentateurs des ecnva1ns c ?ntemporains. [...J Le sens A est proprement teclmiq_ue*"152_
Dialogues et les définitions modernes de la technique, s'observe une grande Apres un long détour par la latinité, la modernité retrouverait sa racine
similitude. grecque : d1 �e "technique" pl �tôt que "art", après avoir dit ars pour TÉXVT).
Pren<)ns la défin.ition que donne A. Lalande dan s son Vocabulaire technique et Cet incroyable palimpseste semblerait confirmé par les définitions
.
critique de la Philosophie habituellement données de technè 153 .
"A. Ensemble de procédés bien définis et transmissibles, destinés à produire , "Une T � X Vî), note J. �a°:e<:; 154
, en tant que pratique, implique une
. _
certains résultats jugés utiles. [...] _
competen�e . si Je_ suis TEX�lKOS a propos de quelque domaine que ce soit, j'y ai
B. En un sens plus spécial, proposé par A. Espinas en 1890, et actuellement une compete ?ce -Je peu� fa1 �: quelque ch?se, e!je peux le faire grâce à la TÉXVî)
répand u, le mo t tech niq ue se dit particulièrement des mé tho des organisées qui _
très que J� pos �ede._ [._..]. Afin d etre TEXVlKOS, afin de posséder une compétence
reposent sur une connaissance scientifique correspondante. [...] techni9ue, Je dots JOUtr, en plus de la capacité appropriée, d'une certaine sorte de
C. Dans l'art: 1 ° Ensemble des procédés exigés par l'emploi de certains con �a1s �ance. Cett � connaissance doit être unifiée ou organisée, et elle doit être
instruments, ou de certains matériaux : "La technique du violon. La technique de la expl1cat1v�. [... ]"15.) Il pa �rsuit ,: "Ces réflexions générales sur la notion de TÉXVîl
fresque." - 2° Ensemble des procédés relatifs à une certaine forme d'art: "La ne sont ru nouvelles nt d1sputee�. Elles articulent un concept commun. Chez les
technique du style gothique ." - 3 °
Ensemble des procédés individuels d'un artiste, Grecs on peut trouve � de semblables articulations - chez Aristote, par exemple, et
d'un écrivain. "Il se peut bien que parfois le peintre soit entraîné par sa technique s�rtou� chez les stoïciens. Plat?n !le nous offre aucune analyse de ce type; mais il ne
jusqu'à la création, au lieu d'être conduit par son idée à sa technique. La parole a une s ensuit pas que le con�ep� a1ns � a�alys � lui soit attribué de façon anachronique,
part dans la création de la pensée... " PAULI-IAN, L'esth.étiq11e du paysage, p . 65- parce que le concept lu1-meme eta1t toujours le concept implicite dans la langue
66" 1 49_ grecque." 1 56.
Une technique se dit d'un ensemble de procédés ordonnés à un résultat: au Ces "réflexions" ne semblent pas démenties par les commentateurs des
sens faible, c'est u n savoir-faire dans la pratique, une habileté� au sens fort, une .
Dialogu �s. T. Irwin, dans le premier de ses ouvrages consacrés à l'éthique
connaissance scientifique appliquée. 150 , du platon1c1enne, -Plato's Nloral Theory, The Early and Middle Dialogues, Oxford
A. Lalande observe en outre la filiation du grec Vîl au latin ars
TÉX
15 1 , le
Clarendon Press, 1977-, caractérise ainsi la technè :
latin ars au français "art". Des deux principaux sen s que compren d le mot "art"
- la technè est une activité rationnelle157• La technè tire sa rationalité de la
" .
�a1tr1s: des processus qu� conduisent à la réalisation d'un produit déterminé. À
I oppose, une pseudo-techrie ne peut énoncer son domaine de compétence les objets
149 Lalande 1960, s . v. Technique, 1106-1107. propres dont elle a le souci.
150 Je renv oie à Lalande, 1960, s.v. Art, 79: "ART (L. Ars, considéré comme
l'équivalent admis du G. TÉXVY)); D. Kunst; E. Art; I. Arte. - Technique*.
11

L 51 Lalande 1%0, s. v. Art, 79-81 :


"A. En général, ensemble de procédés servant à produire un certain résuitat: 1-\.rs est 11 B. ES'fHb,.IQUE. Sans épithète, l'Art ou les Arts désignent toute production de la beauté
systema prae cep toru m universalium, verorum, utilium, consentium, ad unum par les oe�vres �'un être _cons�ient. Au pluriel, cette expression s'applique surtout aux
eumdemque finem tendentium. Définition commune à GALIEN et RAMUS, selon
11 moyens d exécution; au s1ngul1er, aux caractères communs des oeuvres d'art. En ce sens
l'art s'oppose encore à la science, et les arts aux sciences, mais à un autre point de vue ;
Goglenius, 125b. - L'art s'oppose en ce sens°: 1 ° à l a science conçue comme pure
n tant que les uns relèvent de la finalité esthétique, les autres de la finalité logique.;;
connaissance indépendante' des applications; 2 à la nature, conçue comme puissance ;
15
Lalande 1%0, s.v. Art, 80-81.
produisant sans réflexion. A ce sens se rattachent les expressions : Arts mécaniques 1 53
Chantraine 1970, s. v. TÉXVT\.
menuiserie, art de l'ingénieur; - Beaux arts, ceux dans lesquels le but principal est la 154 Barnes 1986; 1991.
production du beau, et spécialement du bea u plastique: peinture, sculpture, gravure, 155 Barnes 1991, 584.
architecture, art décoratif; - Arts libéraux (ou les sept arts), division des études dans 156 Barnes 1991, 585.
les facultés de philosophie au moyen-âge, comprenant ie tri vium : grammaire, 157 Irwin 1977, 73-74.
rhétorique, logique, et le qua drivium: arithmétique, géométrie, astronomie, musique .

46 47
- la technè peut s'enseigner 158. La technè est un processus soumis à des Il y a toutefois, dans ces affirmations de curieux raccourcis. Le raisonnement
règles; l'ensemble de ces règles constitue une méthode qui peut être enseignée. est le suivant: la technè produit un objet (définition), puiqu'elle sait le produire,
- la technè est une activité objective 159. C'est une activité dont la méthode elle dispose d'une méthode, ou la technè produit un objet (définition), cet objet est la
est confirmée par l'objet qu'elle produit. L'objet produit avère une maîtrise effective. fin de son activité, puisqu'elle est finalisée, la technè dispose d'une méthode. Or,
La technè peut donc être jugée objectivement, et se soustrait aux débats d'opinion. première remarque, si une méthode se comprend comme une série de moyens
Pour T. Irwin, la technè est une méthode rationnelle employée à la raisonnés organisés en vue d'une fin, toute activité finalisée n'implique pas pour
production d'un objet. autant une méthode. L'erreur est ici logique. Surtout, seconde remarque, ce n'est pas
Cette caractérisation de la technè n'est pas propre à T. Irwin. La majorité des parce que je sais produire un objet que je sais l'expliquer. Savoir-faire et méthode ne
interprètes platoniciens, en dépit même de la divergence de leurs approches, admet un se confondent pas, mais peuvent tous deux ., donner lieu à une production. Il paraît
fondement rationnel à la technè 160; la majorité des interprètes admet également que dès lors un peu hâtif d'affirmer que la rationalité de la technè dépend de sa capacité à
la technè est une activité de production 161 . Un rapport d'implication est supposé, produire un objet déterminé.
implicitement le plus souvent, entre ces deux propositions : la technè est Du reste, rien, dans le texte platonicien ne permet d'avancer une telle idée.
rationnelle parce que productive, ou encore, la technè est rationnelle parce que Dans le Gorgias, ce qui fait de la technè une activité rationnelle qui peut "rendre
finalisée 162. raison de", c'est le fait de connaître le bien propre à l'objet qui l'occupe 163 .
L'empeiria, l"'expérience", n'a qu'une connaissance superficielle, une connaissance de
ce qui plaît et non de ce qui est bon. La rationalité ne se laisse pas déduire de la
158 Irwin 1977, 74.
159 Irwin 1977, 75. production d'un objet. On peut imaginer une empeiria qui produit un objet: rien
160 Pour ne citer que quelques figures: J. Gould, qui s'est intéressé à l'analogie entre n'empêche que l'objet produit soit en lui-même réussi (un beau gâteau), cet objet ne
technè et aretè dans la définition de l'éthique socratique, remarque : "The confidence répond pas ce �ndant à une finalité vraie (il vise le plaisir et non la santé de celui qui
that we feel in the face of TÉxvr1 derives as much as anything from a feeling that it is le mangera). A aucun moment d.ans les Dialogues, l'opposition entre technè et
dependable, or rather rational and predictableit (Gould 1955, 34). :tvt. Kato, dont l'étude empeiria, qui fX)Urrait justifier notre caractérisation de la technè comme méthode ne
est centrée sur la République et vise à réhabiliter la place de la technè dans l'ensemble fait référence à la production d'un objet comme un facteur déterminant.
de la philosophie platonicienne, note: "Die Techne verfugt über ihre eigene Methode, Ne sommes-nous pas ici victimes d'un préjugé moderne? Réfléchissant sur le
die von dem von ihr beabsichtigten Ergon her bestimmt wird. Sie vermag dazu noch die concept d'histoire, Hannah Arendt montre qu'il est à l'image de notre rapport au
Rechenschaft (Logos) über diese Methode zu geben und hat die Kenntnis über die monde. Dans !'Antiquité, la question de l'objectivité ne se pose pas. Les faits ont
Ursache (Aitia), wahrend die Routine dies nicht kann, auch wenn sie oft durch
Gewohnheit <las ricbtige Mittel für das Ziel findet." (Kato 1986, 19-20). une consistance indépendamment de celui qui les perçoit et les recueille. L'époque
161 Plusieurs exemples seront donnés dans le chapitre suivant. moderne perd le sens de cette objectivité: le rapport au monde est objet de
1 62 T. Irwin fait partie des interprètes qui explicitent cette articulation: l'objet qt1e perpétuelle interrogation. La part faite au sujet obscurcit d'autant les choses qui se
l'artisan veut produire justifie chacune des étapes de son opération, sa méthode. Irwin retirent dans l'en-soi. Tout se confond dans le subjectivisme de. l'individu. Or, ce
1977, 6: "We can justify each step prescribed by a craft, by reference to its sujectivisme, qui fait peser le soupçon sur les choses, a un corrélat inattendu: si je
contribution to the product, and we can justify the practice of the whole craft because it ne peux rien savoir de ce qui est livré à mes sens, en revanche je peux connaître ce
produces the product we can be presumed to want. 0; 73-74: uA craftsman can satisfy qu_e je produis. Hannah Arendt évoque à ce propos Vico, dont elle cite la phrase
Socrates' demand for an account of what he does; for he can explain each step in suivante: "Les choses mathématiques nous pouvons les démontrer parce que nous
production by its contribution to the product. If the product is an artefact, each step les faisons nous-mêmes; pour démontrer les choses physiques, il nous faudrait les
will be justified by ils contri bution to an object separate from any exercise of the faire"164.
craft.", et plus loin ''The rationality of a craft, then, depends on a definile subject
malter and product which can be achieved by some regular and clearly explicable
process"; 84: "For a craft is a rational, systematic, objectively defensible procedure
Just because it can relate its action to a recognizable determinate product, artefactual or Hinblick auf die anderen Dialoge wichtig zu bemerken, daB in der Techne waltende
non-artefactual. 11 C'est une position que partage M. Kato, dont 1'approche diffère Verhaltnis derselben einen methodisschen Character verleiht. Die Techne wird als der
pourtant: la réalisation d'un produit (ergon) fait de la technè une activité finalisée, Weg zum Produkt (Ergon) betrachtet, wobei das letztere als das Richtma.B die
cette finalité est indice de méthode. La méthode n'est autre en effet que le chemin par Richtigkeit und Falschheit dieses \Veg (der lvfethode) bestimmt".
163 -, .6 . .
G .4 4b-46·5a.
lequel s'accomplit l'objet-projet. Kato 1986, 19-20: "Die erste Techne-Analogie
[R.332b-333e] zeigt, daB die Techne in einem intentionalen bzw. teleologischen
164
Arendt 1972a, 78.
Verhaltnis steht, gerichtet auf etwas und für etwas bzw. jemanden. Es ist hier im

48 49
Dans le contexte de la pensée moderne, -et plus encore dans le contexte de la moyen en vue de la fin qu'elle produit. Le caractère instrumental de la technè grève
pensée contemporaine qui voit se développer ]es techniques-, ce qui est connu, c'est en conséquence l'éthique socratique d'un sérieux paradoxe. D'après cette double
ce que l'individu appréhende comme dépendant de lui: ce qu'il produit. La pensée hypothèse (caractère productif de la technè et caractère technique de l'(Uetè), Socrate
moderne croit connai"tre l'objet qu'elle produit parce qu'elle maîtrise les processus de n'aurait pas poursuivi l '(Uetè pour elle-même, mais pour 1 es conséquences qui en
sa production� cependant, pour la pensée antique, le processus ne dit rien de l'objet, résultent (bonheur ou plaisir). Or, cette définition de l'éthique socratique jure avec ce
seule l'explique sa fin. Le souci du processus est un souci moderne et contemporain. que les Dialogues nous livrent de Socrate, l'image vraisemblablement la plus forte
Je citerai encore Hannah Arendt: "Depuis le XVIIe siècle ce sont des processus qui étant celle d'un homme préférant se conformer à l'arrêt du tribunal qui le condamne et
ont constitué la préoccupation principale de toute recherche scientifique, naturelle mourir plutôt que lui désobéir et vivre, préférant subir l'injustice plutôt que la
aussi bien qu'historique� mais seule la technologie moderne (et aucune science pure, commettre.
quel que soit le degré de son développement), qui a commencé par substituer des
processus mécaniques aux activités humaines -travailler et oeuvrer- et a fini par
déclencher des processus naturels nouveaux, aurait été totalement adéquate à l'idéal du 3. 1. Technè : "Ensemble de procédés bien définis et
savoir selon Vico. (... ] Car notre technologie fait vraiment ce que Vico pensait que
l'action divine faisait dans le domaine de la nature et l'action humaine dans le
transmissibles, destinés à produire certains résultats jugés
domaine de l'histoire11 165. Aussi apparaît-il que le débat qui prend pour objet la utiles" ?
technè platonicienne est hanté par le débat moderne sur la technologie. Il impose une
définition de la rationalité profondément étrangère à celle que pouvait avoir la pensée Technè-technique, le palimpseste paraît évident, trop évident, pour que le
grecque, où connaître, en l'occurence, c'est expliquer par la fin, le telos. concept grec ne nous ait pas échappé. La définition de la technè s'abolit-elle dans
Remettre en question l'évidence du palimpseste technè-technique fera l'objet notre définition de la technique comme un "ensemble de procédés bien définis et
de cette partie. Il faut se demander si la technè, dans les Dialogues, répond aux deux transmissibles destinés à produire certains résultats jugés utiles" ?166 Les technai
exigences de la technique moderne : toute technè se caractérise-t-elle par un citées dans les Dialogues invitent à porter un jugement plus réservé : arts
ensemble de procédés méthodiques ? toute technè s'emploie-t-elle à réaliser un mécaniques et arts libéraux composent également le champ de technè. Qui définirait
produit ou à obtenir un résultat? cependant les arts libéraux comme des procédés employés pour produire un objet?
L'enjeu de cette double question n'est pas mince : rien moins que l a
définition de l'éthique socratique. C'est parce que la technè est tenue pour un
processus dont la répétition engage des règles et la connaissance de ces règles, que 3. 1. 1 La technè peut-elle être identifiée par l'objet qu'elle produit?
les commentateurs la pressentent comme un modèle de l'(Uetè dans la fondation de
l'éthique socratique. L'analogie entre technè et aretè repose sur le postulat de la
rationalité de la technè. 1) Tec·hnè et ergon dans les Dialogues '
Cependant, cette analogie est aussi bien source d'apories. La caractérisation de
la technè comme activité productive soulève au moins deux types de difficultés. La Pour la plupart des commentateurs, la technè peut être identifiée par l'objet
première est qu'une technè maîtrise son objet tant qu'elle le produit, mais qu'une fois qu'elle produit et que désigne le terme grec ergon (E pyov).
cet objet produit, elle ne peut maîtriser l'usage qui en sera fait. Les conséquences de Selon J. Gould, la production d'un objet particulier, ergon, constitue l'une
ce constat se font voir surtout dans le domaine politique: il faut une instance des caractéristiques de la technè 167 . T. Irwin caractérise également la technè par son
capable de garantir le bon usage des produits des différentes technai, et si cette produit, mais il ne renvoie à aucun moment au terme grec. Il faut donc supposer que
instance prend la forme d'une technè, résoudre les paradoxes liés à son caractère le terme "product" recouvre à ses yeux le terme grec "ergon". M. Kato part lui du
architectonique. Comment, par exemple, une technè peut-elle avoir pour objet mot grec qu'il insère dans sa phénoménologie de l a technè. La question de l'ergon,
l'ensemble des autres teclinai? dans le passage de la République qu'il étudie, met en lumière l'un des traits
La seconde difficulté tient au rapport d'extériorité de la technè à son produit. · ---
- -
En effet, si l'on tient que la technè est productive, ou encore finalisée par le produit 166 Je reprends ici la définition de A. Lalande citée dans l'introduction de cette partie.
qu'elle réalise, et que la technè sert de modèle à l'(Uetè, alors, l'aretè n'est plus qu'un Lalande 1960, s.v. Technique, 1106.
167
Gould 1955, 32 : "The certainty of a craftsman is limited by several factors. There is
firstly the limitation of object : bis task is restricted b y the need merely to achieve
165 Arendt 1972a, 78-9. competence in the production of some specific thing (�pyov). 11
50 51
fondamentaux de la technè : son caractère téléologique. Dans ces trois cas, aucune Le texte donne en partie raison à ces commentateurs. Dans les Dialogues, il
réserve n'est émise sur cette caractérisation de la tecltnè comme activité productive est fréquent qu'ergon désigne le produit d'une technè, 1 72 . Les verbes TTOlEtv ou (à TT-)
Epya(Ecr8a1, sont fréquents dans l'entourage d'ergon
d'un objet. " ' ' ' , ,.., "' '
- al yap TO ta<T ai., (JJ ETatpE, Kat TO OlKOÔOµEÎV Kat Tà
La position de R. Kent-Spr.1gue, comme celle de G. Cambiano, méritent
K 8
A

une remarque particulière. Ces deux commentateurs s'intéressent, de manières


ucj)o.{vEl.V Kat ro
rfrzvlOVJ/ ,T€,Yl/JJ orzov)/ TlÛJ/ rÉ;r'l/lJ!>- t!pyiùv
d1T€p7a_t::'€ol)a1 npaTTElV Ôl)TTOU Tl Èanv." (C/t.161e7, Socrate)Î73 ;
différentes, à l'élaboration d'une technè politique dans les Di(dogues. Pour R. Kent­ , r V
- LùOTTEp Kal Ol a:,i/iOl TTaJ/Té-S- ÔlJ/.llOUpfoz [�ÀÉTTOVTES] 11pJ!>- TO
Spraguel 68, Platon tend à définir la politique comme une technè architectonique. La
no /

a·vrùJÎ/ Épyov ËKa<JTOS OÙK ElK'ij ÈKÀEyoµEVOS npocr<j)ÉpEl [npos TO Epyov


difficulté de l'entreprise platonicienne consiste cependant à déterminer à quelles
TO au,wv], àÀÎl. 1 0TTWS àv Et66s Tl crxij TOVTO 6' épya�'Eral 11 (G.503e l -4,
conditions cette technè architectonique qu'est la politique peut échapper aux critiques
Socrate);
qu'encourent d'autres technai architectoniques, comme la rhapsodie dans l'Ion, la
rhétorique dans le Gorgias, o u la sophistique dans le Promgoras. La solution
, ( -: L..] , � µÈv �aT� l�îJ u �{Et �v TTOl€�� � ôÈ µta8apvrtTIKîJ µ1a86v,
Ka; 1) rµE � OlKOÔO flKT) OlKlaV, T) ÔE µtcr0apVT)TlKT) a.ÙT'Q ÉnoµÉVl) µt<J80V,
s'élabore, à ses yeux, au fil des Dialogues. Afin de la suivre plus aisément, elle Kat al a·1laz =a·rr v,:Z·zl74 OlJTWS
" ·ro. a,/TIJ!>- Epyov t:p7at;''éra1 Kat
propose de faire une distinction entre des "arts de premier ordre" ("first-order arts") et
r -� €1<.'cl'OTIJ
r 1/
, ,
, A , /� - :'· / ' / '

wq>EÀEl EKEtvo E<p 4) TETO.KTat." (R.346d3-6, Socrate); etc.1 75


des "arts de second ordre" ("second-order arts"); les produits des "arts de premier Le mot ergon sert à désigner le monde comme une fabrication divine l'oeuvre
ordre" sont aisément identifiables, contrairement aux produits des "arts de second d'�n ?uvrier divin 176, comme il sert à désigner tout objet issu d'une fabrication.
ordre" qui paraissent indéterminés 169. La politique est donc un "art de second ordre" A1�s1, ce que réalise le peintre, ou le sct1lpteur, cette oeuvre concrète qu'il donne à
dont il faut identifier l'objet. La démarche de G. Cambiano apparaît avec moins de voir, résultat �e son travail, se dit ergon. Dans l'ion, le terme ergon recouvre le
nettetél 7 0; elle prend une forme moins dialectique. Toutefois, comme celle œ .
tra�a1l des peintres et celui des sculpteurs177 . Le bon critique, en matière de
R. Kent-Sprague, elle met en évidence, à côté d'une technè simplement productive,
tiqu e 171 . Pour ces "peinture" (ypa<j)tKT)), ou de "sculpture" (àvôp1.av,oTTot{a), sait commenter le
une technè d'usage qui a pour fonc tion de stab ilise r l'ord i· e poli
travail des maîtres (Polygnote pour la peinture, Dédale, Épéios ou Panopée pour la
deux commentateurs, la technè authentique est à l'origine productive. Cela est très sculptur�) comme celui d'artistes de moindre envergure. Dans le Ménon, le terme
net chez R. Kent-Sprague, qui, par le choix de la terminologie même, donne la erga désigne les oeuvres que réalise le sculpteur au gré de deux allusionsl 78. Dans la
primauté aux technai réalisant un produit. Cela est net encore chez G. Cambiano, première, Socrate, qui ironise sur le prix des leçons de Protagoras, met en balance
qui, évoquant la technè avant Platon, consacre un chapitre à l'essor des techniques son "savoir" (crocj>{a) et les "oeuvres" (Epya) de Phidias ou d'un des dix sculpteurs.
dans !'Athènes classique.
Ainsi, en dépit des différences profondes qui séparent ces deux derniers 1 7 2 S le rapp rt poïétique n'est pas toujours exprimé, l'ergon apparaît cependant, à
� ?
commentateurs des premiers, -les premiers sont engagés dans une problématique maintes reprises, comme un des traits caractéristiques de la technè. C'est ce qui se donne
éthique, les seconds, politique-, leur analyse de ' la technè admet pour point de à �oir da � cett� phrase tirée du Philèbe: "ewµEv To{vuv ôtxû rd'.!,- Af='yoµ/J/a'.!,-
départ que la technè est de nature productive. A leurs yeux, Plat on inve nte rr::xPa:,-; Ta5" Il.EV µoum.Kfj <TUVETIOµÉvas €// ro[s- tfpyoz.s- ÈÀaTTOVOS" <lKf)l�EtaÇ
progressivement une technè politique qui répond aux exigences de toute technè tout µETtaxouaas-, Tàç ôÈ TEKTOVlK'Q 11ÀEtovoç· (Ph.56c4-6, Socrate), ou dans des
1
1

en n'étant pas productive. expressions plus brèves, comme "È:v Totç oriµ1oupywv Jfpyolç" (Pd.86c7), "Ta TE
yEwpy{aç Kat Tà. Twv aÀJ.u)v TEXVWV Epya" (Po.289e6), etc.
173 r·1ree / du Charmz· de, on peut encore citer la phrase que voici : 11 H oùv Kat
11-

'Y lY W<JKElV àvayKl) T({) lo:Tp4) OTaV TE w<j)EÀtµwç lâTal Kat O'Tav µ1'); Kat

€/ca·<7rt,v r{l)l/ ÔJJ/.llOVf)yti}J/ OTav TE µÉÀÀ'IJ OV1)<1E<J8a:t d110 roi} t!pyou oiJ' a.'J/
,
TTpdrrJJ Kat oT�.� p.11; 11 (Ch.164b7-9). L'emploi du verbe npaTTEtv peut s'expliquer
comme un renvoi a 161e7.
174 Le terme technè est ici sous-entendu sans équivoque possible; le terme est en effet
J 68 Kent-Sprague 1976.
169 Kent-Sprague 1976, XIV : "Furthermore, if we ask for the product of thes e arts exprimé à diverses reprises dans le passage où intervient la citation.
175 Il est impossible de citer in extenso tous les passages concernés. Je renvoie donc
[= carpentry, cobbling, farming, medicine], an answer is readily forthcoming: the
cobbler's arts produces shoes, the doctor's art produces health, and so on. There is également à la lecture de Cra.428e429b3, R.421c8-422a3, L.902c2-903a6 et 920dl-
another group of arts, however, for which the question as to product cannot so readily 92ld3.
1 7 6 R.530a4-7, T.30b l -3, 41a7 et So.265b4-266c6.
be answered. 11
177 /.533a-b.
1 7° Cambiano 1991.
17 8
1 7 1 C'ambiano 1991, 95-102, 114-5, 117-8. M.97d-e.

52 53
Dans la seconde, Socrate évoque les statues de Dédale qui s'enfuient si elles ne sont
Il e st ainsi question d'ergon à propos de la technè du maçon 1 83 , de celle du
pas liées. Sans ce lien, ces oeuvres, erga, tout à fait belles179, ne sont d'aucune _ 1 8 4, du menuisier185 ou du cordonnier1 86 , du 187 , du forgeron I88 , du
� ultivateur potier
valeur : elles échappent à qui les possède. Ces exemples laissent penser que le terme
t1sserand189, du constructeur de navire 190 etc., technai qui produisent toutes des
ergon en vient à désigner ) 'oeuvre propre des peintres et sculpteurs, comme poièma
choses concrètes et perceptibles.
(no{nµa) celle des poètes. Ainsi, dans la République, au moment d'évoquer le tyran,
Il faut remarquer toutefois que l_a notion d'ergon touche d.es technai qui ne
Socrate demande à Glaucon de modeler en pensée une bête monstrueuse couronnée de ,
s<?nt pas� proprement parler de production. La "médecine" (laTptKîJ) nous en donne
plusieurs têtes, image du tyran. Devant la difficulté de la tâche, Glaucon s'exclame :
l'1llustrat1on: elle "produit" la "santé" (t'1ytE{a)191 . Or, on ne saurait tenir pour
"Voilà, dit-il, l'ouvrage d'un modeleur habile!" (6.Etvoû nÀ.acrTou ro l'pyo1/) 180,
ex �cte�ent an�log�es la ma�son que produit le maçon, et la santé que produit le
-le modelage étant une forme particulière de sculpture. On pourrait encore trouver
medec1n. Le medec1n ne fabnque pas un objet, il travaille sur un corps vivant, qu'il
des indices de cette spécialisation sémantique dans le Sopl,iste, le Politique ou les
Lois, où le terme ergon apparaît comme le terme technique pour désigner la peinture �'a pas cr �é et dont il veut rétablir l'équilibre. L'ergon de la médecine, la santé, c'est
1 ordre qui est restauré dans le corps.
ou la statue réalisée 181.
Aussi, un commentateur comme T. Irwin s'attache-t-il à ne pas donner à
Mais cette spécialisation du terme ne nous intéresse pas tant que sa
ergon le sens limité d"'objet produit11 : 11 Some crafts, however, produce no artefact;
connotation concrète. L'ergon apparaît comme un objet concret, aisément
an expert �ute-player or chess-player produces nothing but good flute-playing or
identifiable parce que soumis à la perception des sens. Cette matérialité de l'ergon,
good play 1n c �ess. �ut he still produces a product which can be identi.fied without
nous la retrouvons dans !'Hippias mineur. Socrate vante ironiquement
refe�ence to �is _particular movements. When we can recognize a tuneful sound in
l'encyclopédisme d'Hippias, et rappelle les "très nombreuses technai" (nÀEtcrTaS
music or a w1n 1n chess, we can decide if certain movements are good flute-playing
TÉxvas) dont il s'était flatté à Olympie (H.m.367e 8 3 - 69a2). Le savoir d'Hippias a
and good chess-play; a tuneful sound is not a good product because it is the result of
des formes multiples : Hippias a fabriqué tout ce qu'il porte sur lui, il a composé
a good production, but the production is good because of the product. "192. L'ergon
des poèmes de toutes sortes, enfin, il connaît le calcul, la géométrie, l'astronomie,
etc. et a inventé une méthode mnémotechnique. Le terme ergon décrit les premières 1 83
productions d'Hippias, les plus matérielles 182, tandis que le terme poièrna décrit ces Ch.165d4-6, e6-8, Cra.388c9-1 l, 429a2-9, R.346d5, 369a2-370a4, Po.288b7.
1 84 Euth.29l e8-292a2, R.369a2-370a4, Po.289e5-6.
autres productions, les poèmes, dont la matérialité n'est qu'une matérialité de mots. 1 85 Cra.390dl-2, R.434a 3 -7, Po.288a8-9.
Géométrie, astronomie, calcul et mnémotechnique, enfin, sont rangés au nombre des 18 6 R.369a2-370a4, 434a3-7.
technai, sans recevoir de nom plus précis. Si l'on suit le rythme de l'énumération, 187 Po.288a8-9.
l'ergon représente donc l'enveloppe la plus extérieure des compétences d'Hippias, 1 88 Cra.388c9-l 1, Po.288a8-9.
mais cette enveloppe extérieure est aussi la plus visible. Du coup, la mention de 189 Ch.165e6-8, R.369a2-370a4, Po.288b7.

l'ergon fait figure d'appel à l'évidence, l'ergon de telle technè "tombe sous les sens". l90 Euph.13el-3, Cra.390b l l ..
1 9 1 Euphr 13d9 11 · " "'"
• -
• - L..>,C. .c.XOlÇ
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UUT)pETlKl) ,
ElS' ,
TlVOÇ
È:pyou ànEpyaa{av TUYXltVEl oÙaa UîTEpT)TlKT); OÙK EtÇ UYlElaS' OlEl;"
---·-·-- "-·-- · -
Traduction: "-Socr. : E s -tu à même de me dire ceci encore: l'art qui est en condition
1 79 M.97e4-5: 11 TT<XVU yàp KaÀà Tà Épya ÈoT{v".
1 8 0 R.588c-e, et plus particulièrement 588dl. ?e �ervice à l'é� ard des médecins, en vue justement de la réalisation de quelle oeuvre est-
1 8 1 So.235e, Po.277a-b et L.934b-c. 11 a leur service? N'est-ce pas, selon toi, en vue de la santé?"; Ch.165c10-d2,
182 H.m.368b5-6 : "- I:Q. [... Eq>r100a ôÈ à.cplKÉo0at TIOTÈ ElS' 'OÀu µ n(av a EtXES' �ocrate: "El To{vuv µ E, E<\)T)v, Époto <nJ· 'IaTptK� .'
uytEtvoû ÈmoTytµl) oùaa Tt
) l)µtv xp11<nµT) Èonv Ka\ Tl ànEpya(ETat, E'tnotp â.v OTl où crµtKpàv Wq>EÀ.tav·
TTEpl TO c,wµa anavTa O'a·vroiÎ l,oya EXWV' npWTOV µ È. v ÔaKTUÀlOV · -ÈVTEÛ8EV Tî}V yàp v y{Etav KaÀOV Tt µtv Ëpyov (XTTEpya(E'fal, El ànoôÉX'Q TOÛ'TO."
yap TJpxou- ov ElXES' O'a·vrov EXElV €f?YOl{ WS' ETilGTap.EVOÇ ôaKTUÀlOUÇ
\ V C\ 'f' .... li 't/ f ) I I

yÀuq>Etv, Kat ŒÀÀ.T)V aq>a')riôa t70J/ loyo1� Kat <J'fÀEyy(ôa Kat Àl)KU8ov â aÙToç Traduction: "- Et maintenant, ajout a i -je, si tu me demandais en quoi la médecine,
, étant un sav()Îr de ce qui est sain, est utilisable pour nous et quelle utilité elle effectue,
!},oydt7())· [. .. ]" Traduction: "- Socr.: [... ] Tu disais être une fois venu à Olympie,
ayant ouvré toi-même tout, sans exception, ce que tu avais sur le corps: ta bague (�)- celle-ci, te répondrais-je, n'est pas mince, puisque c'est une belle oeuvre qu'elle
d'abord (car c'est par là que tu commençais), la bague que tu portais, elle était ton effectue pour nous: la bonne santé,...à condition que cela tu l'admettes !";
ouvrage; le cachet ensuite, ton ouvrage encore; et ton étrille et ta burette à huile, elles �uth.2�1e4-6: "- I:Q. [... ) WC>TIEP El aÈ È')'W ÈpWT4)T}V, Tl(XV'TWV apxouoa �
étaient aussi de ta façon, à toi tout seul. [...]" L'énumération se poursuit: Hippias a taTplK'fl �v apxEt, Tl Èfpy ov napÉXETat; où 'f'�V ùytEtav <av> <J>a{r 1 s-;"
.
fabriqué ses chaussures, tissé son manteau et réalisé sa ceinture. Le terme ergon n'est Traduction :"-Socr.: [ ...] C'est comme si je te demandais: "La médecine,
plus représenté toutefois; il est remplacé dans la description par des termes souveraine sur tout ce qui se tient sous sa souveraineté, quelle espèce d'ergon procur e -t­
elle ?" Ne dirais-tu pas: la santé ?"
techniqt1es: "crKuToToµfjaa.t", "u<\)fjvat" et "n;\É�at". 192 Irwin 1977, 73-4.

54
55
ne désigne pas seulement l'objet que produit une tee�, mais ce qui en ré�ulte sans 0/1<-oôoµlKJJÇ � 1-µaTtOV U<J)a'//Tlf..-ijS' � dA/la rozailr/Epya, Q TTOÀÀO:. av TlS
EXOt rro/i/il"t.JÎ/ rsr·1/d)J/ ÔEtçat; ËXElS oùv �1ot Kat crù TOUTWV rotovrdt, rt
que ce résultat ne s'actualise dans un objet fabriqué. L'accent est mis sur la
r!pyoP 6E1�at; àÀÀ' oùx Ë�EtS. 11 (Ch.165e3-166a2, Critias) 195
séparation entre le processus et le résultat de ce processus.
Toutefois, la définition de l'ergon comme un "produit", même au sens plus Socrate agrée l'objection de Critias, il fait cependant remarquer que la technè
du calcul dispose d'un objet séparé
"abstrait" de "résultat", est discutable. D'abord, elle conduit à identifier la technè à un
"Ka1. È 'YW Elnov OTl 'AÀT)8fi 'AÉyEts· cxÀÀà 'TOÔE crot EXW ÔEtçat,
processus de production. Ensuite, à confondre l'objet d'une t�c�nè avec �on ergon. /
T[J/0:,- EO''îlV ETTlCYTî)µl) EKaO'TT\ TOUTWV TWV ETTlG'Tl)µwv, 0 rvy_,ya·t/(:;.-l Ol/
l ' -, , C , ' � \ ,,.... (1 I' 71

Enfin cette définition occulte l'ambiguïté que le texte platonicien entretient autour cl-i/lo a1ÎriJç riJ"_,- èmo-rl' /J, tlJ!>-: otov 11 ÀoytcrTtKll ÈaT(v nou roil dpnôv 1cai
du te�e. L'ergon ne désigne pas le "résultat", concret ou abstrait, de telle action; il ,....
rov TTEpl rrov,·"' lT/l �} ., n ('/ ,, , r ,
lJdOV.5,- OTTltJ.!,- st'€l rrpo.5,- aura 1<-al npos- a/ /l
't
}
JJ/ra
,
)
,, 1'-
· î\ 'Ya.,p; "
désigne aussi bien l'action que ce qu'elle réalise. Plus que "produit", le mot "oeuvre" (Ch.166a3-7, Socrate)l 96 11
1

permet de conserver ce passage d'un sens actif à un sens passif. R. Kent-Sprague sans commenter plus précisément ce passage, confond la
question de l'ergon et la question de l'objet. Le calcul n'a peut être pas d'ergon au
sens propre, mais il s'identifie cependant par un objet déterminé: le pair et l'impair.
2) L'opération mathématique est-elle une poièsis ? La question de l'ergon est "sublimée" dans la question de l'objet. T. Irwin propose
une analyse plus détaillée : l'objet, comme le produit, est le résultat d'un
L'importance de la distinction entre "first-order arts" et "second-order arts" processus: "Ch.166a3-b6 raises an important issue. 'What a science is of' might
dans le travail de R. Kent-Sprague a déjà été expliquée. Le produit des "arts de refer to its subject matter, or its product, or both. An artef actual craft like
premier ordre" est aisément identifiable: la chaussure pour la c�rdon�erie, la santé shoemaking is 'of' work.ing lather into shoes, and a non-artefactual craft like flute­
pour le médecin. Ce produit, de manière plus abstraite, c'est l'obJet qui <? ccupe tell� playing is 'of' making finger movements on flutes to produce tuneful sounds. We
technè. Cette dimension "d'abstraction" permet de ranger les mathématiques parmi might think that 166a5-b3 recognizes that logistikè can be tou artiou kai tou
les "arts de premier ordre". Reprenons les mots de R. Kent-Sprague: "Plato usually perittou with no product, and that non-productive epistèmè is allowed. But the next
asks the question in a much more general way than is indicated by the word phrase, plèthous hopôs echei pros hauta kai pros allè/a suggests the product- the
"product". He will say, of what, or about what, is such and such the art? (�ee right answer is a result of the calculation distinct from the steps of the calculations
Gorgias 495e, for instance). In this way be can include arts such as mathemat1cs, themselves" 197 .
which would not initially appear to be first order. (See Charmùles 165e ff. and T. Irwin fait l'hypothèse d.'une différence entre l'objet ("subject-matter11 ) et
Gorgias 451 b) 11 193. Le lecteur est renvoyé à deux textes: le Charmide et le Gorgias. l 'ergon ("product") pour la récuser aussitôt: l'objet véritable du calcul n'est autre que
T. Irwin s'intéresse lui aussi au Charmide à propos des mathématiques. Dans son produit: ce sont les résultats des opérations faites sur le pair et l'impair.
le passage cité,la discussion intervient entre Socrate et Critias, lequel prop�se une T. Irwin introduit dans le calcul l'idée d'un processus ("the steps of the calculations
seconde définition de la "tempérance" (crwq>pocruvri) après l'échec de la premiere. La themselves") qui en fait l'analogue de la cordonnerie ("working leather") et de l'art de
tempérance, dit-il, c'est "se connaître soi-même" (To 'YlyvwcrKE\V Éa>urr;i•l-): so.crate
soumet de nouveau cette définition à une enquête dialectique. Il pose en particulier la
195 Traduction: 11- Mais, dit-il, tu ne conduis pas la recherche d'une façon correcte. La
question de l'ergon de la tempérance: quel est l'ergon que réalise la tempérance? tempérance n'est pas un savoir pareil aux autres, et les autres, en vérité, ne sont non
11 1'Q KplTla, crw<j)pocruvî), ÈTTl<J'îl') µ'f\ oûaa ÉaU'TOÛ, 'Tl/ KaÀO// 1jµil/
plus pareils entre eux. Toi, au contraire, tu conduis ta recherche comme s'ils étaient
d'pyo1/ drrEpyd_é€ra'l KO:l <XÇlOV TOÛ ovéµaTos;" (Ch.16.5d8-e2, Socrate) 194 pareils. Dis-le-moi en effet, ajouta-t-il : la technè du calculateur, celle du géomètre,
À cette question, Critias réagit vivement: quelle oeuvre produisent-elles, analogue à la maison oeuvre de l'art de bâtir, ou au
, , r , r,
"'A'A'A', (i) lliKpaTES, EQ)î), OÙK op8ws (Y)TÊlS. ou yap oµota aUTT) vêtement, de l'art de tisser? ou à une foule d'autres oeuvres analogues, qu'on pourrait
TTÉcl>UKEV T<1ÎS aÀÀats ÈmcrTiiµats, oÙôÉ YE at ai\Àat àÀÀTlÀats· aù ô' ws donner en exemple, d'une foule d'autres technai ? Toi, à ton tour, es-tu donc à même de
oµo{wv OÙ O'WV not-n ',.1 TîJV (l)Tî)O'lV. ÈTTEl ÀÉyE µot, EQ)l), rij":,- /l07Zt7TlJ..ïj5,-
, ,.,. 'f' ' ,
me donner un exemple d'une oeuvre analogue, qui soit celle des techtzai dont je parle?
rqJ/lJ:,- � 'T1JS' YEWJ.l€Tpl!,.7}5; Tl ÈGTlV TOlOÛTOJ/ €pyop OlOV OlKta Mais non, tu n'en seras point à même!"
196 Traduction : 11- 1'u dis vrai, lui répondis-je. Mais voici de quoi je suis à même de te
193 Kent-Sprague 1976, XIV, n. l. donner des exemples : c'est pour chacun de ces savoirs, de l'existence d'un objet
I 94 Traduction : " - [... ) La tempérance, Critias, étant un savoir de soi-même, quelle déterminé de savoir qui précisément est distinct de ce savoir en tant que tel. Ainsi
oeuvre belle et digne de son nom effectue-t-elle pour nous?" La traduction est celle d_e l'objet de l'art du calculateur, c'est le pair et l'impair, la q11antité dont ils sont, e11 égard à
L. Robin, mais j'ai préféré le terme de "tempérance" à celui de "sagesse" par lequel 11 l'un et à l'autre séparément, comme dans leur rapport mutuel; n'est-il pas vrai?"
197 Irwin 1977, 298, n.44.
rend awq,poauvri.

56 57
...
ta flûte ( 11 making finger movements on flutes") : dans les trois cas, le résultat du La ktètikè s'avère d'une définition plus complexe que l a thereutikè dans
processus est distinct du processus lui-même ("shoes", "tuneful sounds", "result of 1'Euthydème : il ne s'agit pas seulement de "porter la main", "faire main basse
the calculation"). L'objet s'apparente au produit, à l'ergon, car, comme lui, il résulte sur"200, mais aussi d'empêcher que l'on ne "fasse main basse sur". La chasse n'est
d'un processus (étapes de fabrication ou opérations mentales), et, comme lui, il se plt1s qu'une espèce de la ktètikè; elle ne sert plus de métaphore à la connaissance et
distingue du processus. au savoir. Toutefois, l'opposition est identique: le premier membre de phrase est
Dans cette analyse de T. Irwin, l'image d'une musique que l'on pourrait une caractérisation négative, -"6riµtoupyE1 µÈv oÙBÈv TouTcùv", "où notoûcrt
séparer de son exécution paraît douteuse. Je me contenterai cependant de revenir sur Tà ôtayp&µµaTa. ËKacrTot TouTwv" - ; l e second membre s'ouvre sur
sa représentation des mathématiques. T. Irwin fait des mathématiques, dans les l'affirmation de la pré-existence de l'objet, -"Tà ôÈ ovTa Kat yE yovoTa Tà µÈv
premiers dialogues du moins, une méthode déductive. La pensée est poïétique en son XEtpoûTat L. ,]", "àÀÀà Tà ovTa àvEup{cr K oucrtv" - . Les deux dialogues
essence car elle procède par étapes et "produit" des résultats. manifestent donc un même souci de ne pas faire du savoir, de la connaissance, une
Or, même si les premiers dialogues f oumissent peu d'informations sur les "production" de l'esprit humain, mais une "découverte".
mathématiques, l'Euthydème nous en donne une autre image. Dans l'Euthydème en Pour conclure, on ne saurait assimiler l'objet mathématique à un "produit 11 de
effet, deux types de technai sont distingués: les technai qui produisent et celles qui l'esprit humain. L'objet mathématique est précisément ce qui n'est pas produit mais
font la chasse. les experts de la chasse comprennent aussi bien le stratège, qui fait la "attrapé 11 , 11 saisi", 11 découvert". Comment comprendre la position de R.Kent­
chasse à l'homme, que les "géomètres" (yE tù\.-\.É,�1c), les "astronomes" Sprague et de T. Irwin? L'attachement à une certaine définition moderne de la
(àoTpov6µot), les "calculateurs" (ÀoytoTtKo{) technè comme processus les empêche de percevoir, dans le texte même du Charmide,
"(. .. ] flTJpEU'TlKoi yd p Etat Kat ouTot· où yàp nozoi/01 Tà ce qui sépare les deux questions de Socrate. La seconde question est sentie comme
ôtaypdµµaTa EK a<JTOl TOUTWV, àÀÀà Tà ovTa dt/€upto-1<·ouo11/.11 une reformulation de la première: tout savoir a un objet distinct de lui-même, cet
(Euth.290cl-3, Socrate)l 98 objet est à ce savoir ce que la maison est à 1'art du maçon.
Le résultat mathématique n'est ni une invention, ni une production de l'esprit
humain, mais une découverte. L'homme n'invente pas le cercle et ses propriétés, le
pair et l'impair et les règles de leur addition; le cercle existe en dehors de lui, il ne 3) L'ergon constitue-t-il l'objet propre d'une technè ?
peut qu'en dévoiler les propriétés, les re-connaître. L'image de la chasse n'est pas
anodine: le chasseur ne produit pas le lapin qu'il poursuit, il le capture. La chasse Une fois établi que les mathématiques ne réalisent aucun ergon, mais
représente une catégorie réelle; elle définit un certain rapport à l'objet, qui, dans le possèdent un objet propre -le pair et l'impair pour le calcul, par exem.ple-, se
domaine de la pensée, n'est pas déductif mais intuitif présente un autre problème: le texte platonicien nomme-t-il objet ce qu'il ne peut
Or, il est troublant de confronter ce témoignage à des témoignages de nommer ergon? L'objet est-il le pendant de l'ergon dans le cas d'une technè non­
dialogues ultérieurs, le Sophiste en particulier. Dans le Sophiste, la première poïétique? Ou faut-il penser que la notion d'objet est plus compréhensive que celle
division s'établit entre "technè d'acquisition" (KTT)TtKl)) et "tech,nè de production" d'ergon, et que l'ergon n'est qu'un "objet fabriqué" ? Les deux hypothèses conduisent
(not T)TtK rp. La poiètikè implique une venue à l'être, la ktètikè opère en revanche sur également à une réification de la question de l'objet: dans le premier cas, l'ergon est
ce qui est déjà. C'est le trait commun au "genre de ce qui nécessite un apprentissage" l'analogue de l'objet (ce qu'est l'ergon à une technè poïétique, l'objet l'est à une
(To ÔTJ µa8T)µanKov L.,J Elôos oÀov) et au genre de la connaissance" (To TT)S'
11
technè non poïétique); dans le second, l'ergon est une espèce de l'objet.
yvwp{ crE ws-), comme à "celui de la lutte, des affaires et de la chasse" (To TE Dans cette partie, je voudrais mettre en évidence l'hétérogénéité radicale de
xpriµacrTt<JTtKov
,
Kat à ywvtaTtKov
,
Kat BripEuTtKov), ainsi que l'explique l'objet et de l'ergon. L'objet pose la question du contenu de telle technè, contenu qt1e
l 'Etranger l'on ne saurait ramener à ce qu'elle produit; l'ergon pose en revanche la question de
� ,
"-EE. [,,. ) ETI /
',1;;>' 'TOl/'TûJI/,
, ElÔT)' ÔJJjllOVpyr:i. µ€J/ OUvéJ/ ra·• v€
-<-' O//ra·
,, · 1'
1 <a son utilité. Or, cette différence n'est pas sans rejaillissement sur la question générale
YEYOJ/(}'Ta· Tà µÈv XE lpOÛTal Àoyots Kat npa� E (Jl, Tà ÔÈ TOlS de la technè dans les Dialogues. La technè en effet, contrairement au postulat que
XE lpouµÉ VOlS' 01.J K ÈTi lTpÉTIEl , µaÀl<J'T' av TIOU Btà TaÛTa auvanavTa Tà
µÉp11 TÉXVfl ns KTytTlK l) ÀEX8Et<Ja àv ôtanpÉq;EtEV," (S o.219c4-6)199 elles, il y a tantôt mainmise par la parole et par l'action, et tantôt refus de les
abandonner à ceux qui ont mis la main dessus, ce qu'il y aurait, à considérer toutes ces
198 Traduction: "- [.,] car ce sont eux aussi des chasseurs; en effet, aucun d'entre eux ne espèces ensemble, de plus convenable sans doute à en dire, c'est qu'elles doivent
produit ses figures, mais découvre celles qui existent" constituer une technè d'acquisition,"
1991'raduction 2 oo Euth. 290b7 8 · "O' � - O:U'l"l)S'
' - ' ' "'
:"- L'Étr,: [,,.] comme dans aucune de ces études on ne fait oeuvre - . u6Eµta, ""' Tl)S'
' E't'l), 8l)pEUTlKl)S' ' ' " ,,
Em îTAEOV E<JTIV l) O<JOV
d'artisan, mais comme c'est à propos de choses existantes et déjà réalisées que, sur 0l)pEûcrat Ka\ ,,f'€lptv<7a·qfla·t",

58 59
partagent la plupart des commentateurs, ne se définit, ni n'est identifiée par son "Ka\ Èyw Elnov on' AÀY)8i) ÀÉyEts· [. ..]" (Ch.166a3, Socrate)202
ergon, mais par son objet. L'ergon ne dit pas l'essence de la technè, mais le bénéfice q u'admet-Socrate? Qu'il serai� incapable de citer, pour le calcul ou la
/ /
qui en est retiré. La question de l'objet s'avère plus essentielle que celle de l'ergon. geo�etne, un _e'. gon analogue à ceux qui ont été mentionnés pour la maçonnerie ou
Pour comprendre et définir cette différence, il est intéressant de reprendre le le tissage. Cnt1as a retourné la question initiale de Socrate. Cependant, Socrate
texte du Charmide et de ressaisir les deux questions de Socrate dans le contexte. u�ilise � son tour l' ?bjection. Critias sous-entend en effet que le calcul et la
Critias a abandonné sa première définition de la tempérance et en a proposé geométne s�nt d� meilleur� exemples du sa_ �oir que représente la tempérance que ne
une seconde : "se connaître soi-même" (To yt yvwoKEtv ÉauTév). Socrate le sont la medecine ou le tissage. Il se sa1s1t en conséquence de ces exemples pour
interprète aussitôt la sentence delphique : si la tempérance se définit comme réfute; la première réponse de Critias : le calcul opère sur un objet séparé; si la
"connaître" (ytyvwaKEtv), c'est "un certain savoir" (ÈmcrT'T)µfl TtS"), et un savoir temperance s'apparente au calcul, elle ne peut-être un savoir "de soi-même"
"d'un certain objet" ( rzt/fJ.>J. Critias comprend le sens de la remarqt1e, et réplique que (ÉauToû). Socrate argue de la ressemblance que postule Critias entre mathématiques
la tempérance est un savoir "de soi-même" (ÉauToû), -(Ch.165c4-7). et tempérance.
Socrate pose alors une autre question: celle de }"'utilité" (w<1}EÀ{a). Or, Ce premier argument se double d'un second, d'ordre linguistique. La troisième
.
Socrate pose la question de l'utilité en termes dergon201. Il prend deux exemples, la question de Socrate n'est qu'une reprise de la première. Une condition supplémentaire
"médecine" (iaTplKl)) et la "maçonnerie" (01-Koôoµt KT)). La médecine est un savoir est posée sur l'objet203 . La seconde question introduit en revanche de nouveaux
défini, le "savoir de ce qui est sain" (ÈmaT'l)µ"I) To� v/1/\!ë\,1tefi), elle réalise en outre termes (Epyov, àTIEf.>�tit-'i;c�a}. Surtout, elle s'élabore à la suite de la première, et
un ergon, la "santé" (uy{E1av). De la même manière, la maçonnerie est u n savoir non en concurrence avec elle. La médecine est le "savoir de ce qui est bon pour le
défini, un "savoir construire" (ÈTil<YTl)µîJv oûaav Toû otKo6oµE1v); elle réalise des corps", elle réalise la santé. Le "sain"(To ùy1Etv6v) et la "santé" (uy{Eta) ne sont
"maisons" (01- Kl)GEts). Sur ce modèle, quel est l'ergon de la tempérance? C'est cette pas une même chose, mais la connaissance du 1 1 sain 11 est un préalable à la réalisation
question que refuse Critias. Le "calcul 11 (ÀoytoTtKl')) ou la "géométrie" de la santé. Même chose pour la maçonnerie: la maconnerie est un "savoir bâtir"
(yEwµETp1Ktj) n'ont pas d'ergon comme en ont la maçonnerie ou le "tissage" (È11t0Ttjµ11v oùaav Toû olKo6oµE1v), elle réalise des "maisons" (01.Kî)OEts).
(ù<!>avTt Kl)) -(C}z.165c8-166a2). � ussi, pour reprendre les distinctions précédentes, l'ergon n'est pas l'analogue
de l '�bJet, 1 'ergon n'est pas non plus une espèce de l'objet, car l'ergon d'une te<.:hnè
Socrate accepte l'objection de Critias. Il pose alors une troisième question, poïét1que ne se confond pas avec ce qu'elle sait, son objet204_.
dont il manifeste la légitimité: les savoirs cités en exemple par Critias sont savoirs
"d'un certain objet"; or, dans tous les cas, cet objet a pour caractéristique d'être
"différent du savoir lui-même" ( Tl//0.!,- [..} o' rvy;ydl/€[ OJ/ dA/lO avr,js- rfh­
€1llO"TW.l JJ.!,J. L'objet du calcul, ce sont le pair et l'impair, et les règl
es de leur 2 02
1'raduction : "- Tu dis vrai, lui répondis-je." '
combinaison. Néanmoins, le pair et l'impair ne se confondent pas avec le calcul. 203 Il suff1· t de comparer .· El. '
' ' ' ' '
" yap Y) ytyvW<JKElV YE Tl E<JTlV î) <JW(ppO<JUVî), ofiÎ,OV
ô'

Quel est l'objet qui, concernant la tempérance, satisfait cette caractéristique? OTt iTTLCTr,fpJJ rzs.- âv Etî) Kai TlJ/oç'' (Ch.165c4-6) et "àÀÀà TOÔE oot EXW
ÔEt�al, 71//0.s,- €CT7[J/ tfmcrr,fµJJ ÉKa<JTî) TOUTWV TWV È�<JTT)µ(�V, 6 ' rvyxdi"€l OJ/
-(Ch.166a3-b6).
âAAo aurij_ç rij!,- Émcrr,fµ17_ç" (Ch.166a3-5).
Critias n'accepte pas non plus les termes de la question. J'arrêterai là 2 04 Cette confusion est très présente dans le travail de Kent-Sprague 1976. R. Kent­
cependant le rést1mé pour m'intéresser à l'articulation des trois questions. Le plt1s Sprague considère que quatre dialogues posent la même question, la question de l'objet­
souvent en effet la troisième question est sentie comme une rectification apportée à produit d'une technè architectonique, ou, pour le dire en ses termes, d'un "second-order
la seconde. L'hypothèse que je défendrai ici, est qu'elle prolonge et modifie la art" : l'ion, le Protagoras, le Gorgias et le Charmide. Dans ce dernier dialogue
première, que j'ai appelée "question de l'objet". t utefoi�,. l'?�je�tio n de Critias, toujours selon R . Kent-Sprague, souligne
Le premier argument tient à l'accueil que fait Socrate à l'objection de l�1mposs1b1l1te _ 1ntnnseque , de la question. Je ferai à présent remarquer que, dans ces
Critias : quatre dialogues, la question posée n'est pas la même: l'objection de Critias, dans le
C�rmide, porte si1r la "question de l'ergon". Dans les trois autres dialogues, la question
qui est posée, à la rhapsodie, à la rhétorique et à la sophistique, est celle du "nEpt
.
T{vos;", c'est-à-dire, la "question de l'objet", et non la "question de l'ergon".
20 1 Je renvoie aux trois interrogations de Socrate, la première touchant la médecine: "T{
d1T€pyd(,y
craz 11
(Ch.165 c l l), la seconde la Socrate demande à Ion: "- I:Q. [. . .J TTOTEpov 11€pt' 'C);.t1fpov µ6vov ôEtvoç EÎ � Kat
fiµîv /l'P'lCT(µT/ ÈoTtv Kat ri'
77<=-pz' 'Hozoôov Kaz' 'Ap,:rLA&ol-'.;" (l.531al-2) Traduction: - Socr. : [... ] Ton talent
maçonnerie : "rf <l>ri µt d"p yo,/ dTT€pyd_CcCT8al'' (Ch.165d5), la troisième la
tempérance: ri' l(t.lAOJ/ ,f;.tzJ/ ?p yo,,, d77€pyaç_.y€7a1 KCl'.l a�lOV TOÛ ôvoµaToç"
11
s'exer�e-t-il seulement à propos d'Homère ou bien aussi à propos d'Hésiode et
(Ch.165el-2), et à la réponse faite à la première: "ov CTµzxpà1/ t:Jt/)€/l{ai,, TTJV yàp d'Archiloque ? 11 et puisque Ion ne sait parler que d'Homère, il lui demande alors : 11 I:Q.
,
-

uy{Etav 1x-a-Aov 1};1zv Épyo1/ dTT€pyd{,'€raz" (Ch.165d l-2).


[...] tilv "0µ11pos ÀÉyEt 11€pl rLÎ/oS' EU ÀÉyEtS; où yàp ôtjnou ff€pt' dJTm/TüJt/ y€."

1 61
60
Le Gorgias apporte une nouvelle preuve de la différence qui sépare ces deux "- �Q. [. .. ] '{8t oùv voµ{aas, w f'opy{a, Èpu)Tâcr8at Kat un' ÈKEtvwv
questions. Socrate souhaite apprendre de Gorgias "quel est le pot1voir de la techrlè Kat un' ȵoû, ànôKptvat Tl ÈOTlV TOÛTO o <plJS où µÉylO"'TOl/ dyal)Ol/
qu'il exerce, ce qu'il s'engage à faire et ce qu'il enseigne" ( Tl;- ,} ôm/aµl!>- Tf\S Elvat TOlS' àv8pwnots KQl <JÈ ÔlJJllOUpyo1/ Elvat aÙTOÛ. 11 (G.452dl-4)208
TÉXVT\S TOÛ àvôpôs, Kat Tl/ ÈGTlV 6' É11ayy&i/l€Ta( T€ l<ai ôzôa'cTK €l)
205
. La question faisant écho à celle qui est posée au médecin:
La réponse de Gorgias est cependant différée: Polos prétend répondre à la place de 11 -l:Q. [. .. ] T{ OÜV À€yEtS; � rJ TJJS' O"JJS' T�'Y('l/JJS' ÉpyOl/ j,lÉJ'lO"TOI/
Gorgias, tandis que Chéréphon } 'interroge. La discussion tot1me court rapidement. ÈoTtv dyallol{ [. . .] 11 ( G.452a7-8).
Socrate demande alors à Gorgias de répondre lui-même: quel est l'objet de la La réponse de Gorgias est immédiate: la rhétorique est ce qui permet à
rhétorique qu'il enseigne. Les réponses sont tâtonnantes, c'est un savoir "des l'individu, et d'assurer sa liberté, et d'exercer son pouvoir sur autrui. La rhétorique
discours" (nEpt 11.ôrolJS), dit Gorgias206 . Mais sur quoi portent ces discours? La sert en cela l'idéal tyrannique, idéal d'impunité et de puissance. Elle permet en effet
réponse est de nouveau évasive : "sur les choses les plus importantes et les de persuader au tribunal, c'est-à-dire de se défendre, de persuader au conseil ou à
meilleures pour les hommes" (Tà µÉytaTa Twv àvepwnE{wv npayµaTwv Ka.i. l'assemblée, c'est-à-dire de gouverner. Socrate résume les paroles de Gorgias en
&ptcrTa)207 . Socrate récite alors une chanson de table: santé, beauté et richesse disant que "la rhétorique est ouvrière de persuasion" (nEt8oûs 011µtoupyôs ÈaTtv
sont, dans l'ordre, les biens les plus importants. Le premier, la santé, est l'ergon du -� priToptK�)2 09. Cette définition n'est autre que celle qui est attribuée aux premiers
médecin, le second, la beauté, du maître de gymnastique, le troisième, la richesse, du rhéteurs, Tisias et Corax. Socrate et Gorgias semblent tomber d'accord sur une
financier. Quel bien réalise la rhétorique, qui puisse rivaliser avec ceux-là: définition tout à fait "classique" de la rhétorique qui devrait clore la discussion.
Cette réponse cependant ne contente pas Socrate. Socrate poursuit son
interrogation sur la nature de cette persuasion et sur son objet
11- l:Q. [. . . ] oÙôÈv µÉVTOl �TTOV È Y]GOµa{ GE TtVa TIOTÈ ÀÉYElS TY)V
p
nEt8w 'T�V àno Tfjs j)î)TOplKT)S' Kat 11€pl Tll/lül/ a1Jr1j// €ft,,a·l (G.453b8-
c1)2 l O
. Cette question peut donner l'impression d'un éternel recommencement,
-pourquoi se montrer insatisfait de cette définition de la rhéto1ique?- , à moins de
(/.536e l-2) Traduction: 11- Socr. : [...] Des sujets que traite Homère, quel est celui
dont tu parles bien? Car bien sûr, tu ne parles sans doute pas de tous ! " considérer qu'elle diffère de la précédente. Ou encore, que la "question de l 'ergon."
Il demande à Gorgias: "- I:Q. <l>É f>E ôl)· prrropU<ijç yàp <PllS Ènto1.µl)µwv TÉXvris EÎva:t diffère de la "question de l'objet". Socrate ne pose pas toujours la même question,
KO'.l TTOl}l<JO'.l av KO'.l aÀÀOV f)l)Tüpa· l) f)l)TOptK � TTé;Jl rf rtiJ// 01/TOJJ/ TUYX<XVEl mais il re-pose une question à laquelle il n'a toujours pas été répondu: quel est
oùcra:; WOTTEP TJ ucj)aVTtKTJ 17€/Jl r,jz/ rti)J/ !1,tarfwz/ dpyaofa1:r f) yap;" (G.449c9-d3) l'objet de l a rhétorique, l'objet des discours qui en font la matière, de la persuasion
Traduction: 11-Socr.: Eh bien, voyons. Donc, toi, qui connais l'art rhétorique, tu qu'elle suscite? Tant que cet objet n'aura pas été précisé, la rhétorique entrera en
prétends en outre pouvoir former un orateur. - lv1ais la rhétorique? Sur quoi porte-t­ rivalité avec d'autres technai: le calcul lui-aussi n'a d'autre matière que le discours,
elle ? Quel est son objet? Par exemple le tissage, lui, est en rapport avec la le calcul lui-aussi nous persuade, 1nais ce discours, cette persuasion ont un objet:
confection des vêtements, n'est-ce pas ?" ils portent "sur les nombres pairs et impairs, quelle que soit la grandeur de ces
Il demande de mên1e à Protagoras : 11 [. • .] oÜ'Tw ÔTJ Kat O'Ù ElTTÈ T4J vEavioK(f} Kat È µo't nombres" (nEpt TO a pTlOV TE Kat TIEf)lT'TOV, oaa àv ÉKŒTEpa TuyxavlJ
ÙTTÈp TOÛ'TOU ÈpWTWV'Tl, 'lTITTOKp<I'T'l)S' OÔE TlpwTayopq cruyyEvoµEVOÇ, 1) âv aÙ'T�
l}µÉpi;t 01JyyÉV1)Tat, j3EÀTLWV <XTTElOl yEvoµEVOS' Kat T(ûV aÎ',ÀWV l}µEpwv EKCtCT'Tl)S' ovTa)211 . Cette dualité des questions renvoie du reste à la dualité de la question
€lS- r(, w ITpwTay6pa, 1ca'i 77€pz' roiJ,1' (Jr.318c8-d4) Traduction: "[... ] Voilà donc inat1gurale: quelle est, d'une part, la dunamis de la rhétorique, quel est, d'autre part,
comment il faut, toi aussi, que tu nous répondes, à ce jeune homme et à moi, quand là­ son objet. Gorgias bute sur la question de l'objet, nullement sur la question de la
dessus nous te questionnons ainsi: La fréquentation de Protagoras par Hippocrate, le dunarnis: la rhétoriqt1e permet de régner en maître dans la cité.
jour où celui-ci aura commencé de le fréquenter, le fera s'en aller devenu meilleur, et, de
même, chacun des autres jours il progressera; 1nais en quoi, Protagoras, et sur quoi? 11 208 Traduction:
Dans les trois cas, donc, la question s'apparente plutôt à la seconde question que pose " - Socr.: [...] Voilà, Gorgias, fais comme si tu étais interrogé à la
Socrate dans le Charmide: "AÉyE 611, Kat TJ awcppoauvri riPos- r!-crri1/ dmcrr171.t,7, o fois par eux et par moi. Réponds-nous, dis-nous quel est ce bien, que toi, tu sais
TUyxavEt ËTEpov ôv aÙTfjç Ti\S' aw(j:>pocruvris-;" (Ch.166b5-6), qu'à la première : 11 ç:1 fÎ' produire et dont tu prétends qu'il est pour tous les hommes le bien suprême."
Kpt Tia,aw<)>poouvri, ÈmcrTî)µ.1) o{jaa EauToû, rz/ /(°tl'AÔJ/ 1J;.1i.1,, l'pyoJ/ d77€pyd_C:éral 209
G.453a2.
2 10
Kat açtOV 'TOÛ ovoµaTOS"; 11 ( Ch.165d8-e2). Traduction: "- Socr. : [... ] Cependant, je ne t'en demanderai pas moins de dire en
205
G.447c l-2. quoi consiste ce sentiment de conviction, produit par la rhétorique, et sur quels objets i l
206
G.449el. . porte."
207 G.451d7-8. 211 G.451b2-3.

62 63
r

Or, pourquoi la question de l'objet est-elle si délicate? d'autant que Socrate 4) Faut-il traduire ergon par "produit" ?
ne semble pas tout à fait ignorer de quoi il en ret?ume212: C'est qu'elle e�ga? e la
question de la justice, et Gorgias ne veut � � e lrusser entra1ne_r sur ce ��r�a1n-J 7 E� Se sont agrégées à la définition de l'ergon comme "objet produit", nos
effet, une fois qu'il aura convenu que la rhetonque porte _s�r le Juste et l 1n� uste 3 , 11 définitions modernes de la technique. La technique est un processus: elle procède
aura à répondre de son savoir epistèmè, du ju_ste et de l'inJu� te. Or, Gorg�as ne peut par étapes vers un résultat, abstrait ou concret. La pensée technique est analytique:
que reconnaître que la rhétorique porte sur le JU� te san� savoir ce qu est le Juste. �our
1

elle décompose. Appréhender la technè comme une poièsis et l'ergon, comme une

persuader, elle se contente de ce qu"'on" croit etre Juste, elle va au devant d une figuration de l'objet, c'est faire de la technè un décalque de la technique.
croyance qui est partagée par l'auditoire. Cette section témoignera une fois encore de la prégnance de nos présupposés.
. , , . .
On retrouve très exactement cette idée dans le Phedre: la rhetorique sait Les commentateurs n'ont retenu le plus souvent que le sens passif du terme,
persuader, mais elle ne sait rien de ce sur quoi elle persuade. À Socrate qui l'accuse -l'ergon comme ce qui est fait, fabriqué, oeuvré-. Le terme cependant désigne
de parler à tort et à travers du bien et du mal, elle rétorque: aussi bien le travail que le résultat du travail. Or, c'est là plus qu'un "autre sens" du
"-T{ TTOT' (i 0auµdcr,ot, ÀTlPElTE; Èyw yàp oÙôÉv' dyJ/OOUl/Ta terme, un sens qui se développerait à côté du premier. Dans les Dialogues, se
,aÀJJ6€:,� àvayKci(: u) µav8aVElV ÀÉyElV, <XÀÀ El T_l ȵ'fl 0uµf3ouÀ, YJ,
1

' " ' ' • manifeste une tension; un jeu véritable, entre le sens actif et le sens passif. Il s'agit
A ' tv· TO'ôE ô' O ÜV µÉya ÀÉ'VW
1,·rr;o-dµ€J/Ol,/ €1<€'il/O OUTWS' EµE ,,aµ,_,avE J , WS' donc de mettre en lumière la prévalence d'une opposition actif/passif sur une
a.vEu ȵoû rt.;J rà OJ/ra· Eiôorz oÙôÉv Tt v.âÀÀov ECJTat "€ltl€ll/ rr:fy_J/{l,"
opposition concret/abstrait.
(Phr.260d4 -8)214 . . Un paradoxe servira d'entrée en matière. Dans le dialogue du Politique, la
Ce qui confirme la dualité des points de vue dans le d1alog �e �u Gorgws, politique est rangée parmi les technai théoriques, "non-poïétiques", - le dialogue
point de vue de l'objet, point de vue de l 'er�on. L'ergon_ de la rhetor1�ue est œ
n'utilise pas ce terme-; la politique cependant a un ergon qui lui est propre et qui
persuader, en revanche, la rhétorique ne revendique le savoir d aucun ob�et. I! faut
I

sera défini. En quel sens donc peut-on affirmer l 'ergon d'une technè non-poïétiques?
noter que dans les deux dialogues Socrate s'attachera à réfuter cette idée qu'il puisse Y
Prenons le texte.
avoir de persua.<;ion sans savoir. . Au début du dialogue, !'Étranger observe une première division entre savoir
Les deux. questions sont distinctes. L'ergon pose la question de 1,ut1l1te.
. . , Dans
"théorique" (yvwcr-rtKll) et savoir "pratique" (npaKTtKl)), le premier est abstrait du
le Gorgias, cette question ne se sépare pas de la question de la dunamis_ �e la
réel, le second se réalise. Le terme "TTpaKTtKri" recouvre donc tous les métiers
rhétorique, c'est� à-dire, très concrètement du IJ<?uvoir q� 'e� l� �onne da�s la c1te. La
, manuels (XEtpoupyia). La politique, elle, est un savoir "théorique", mais un savoir
question de l'obJet, elle, ne pose pas la question de 1 ut1l1te, �t _ l obJ� t est a tort
1
théorique particulier: si elle ne réalise rien, elle donne ordre de réaliser. Le
confondu avec le produit. L'objet délimite la technè, la déf1n1t, lui donne s�n
politique, explique l'Étranger, se comprend sur le modèle de l'architecte:
essence. Et, dans cette spécification n'intervient aucun critère d'utilité. Le médecin "- E E. Kal' yap - ' , ' ' '
' apxt
, /
TEKTWV YE TTŒS' OUK aUTOS' €pya711'(0:,-
connaît ce qui est bon pour le corps, il "produit la santé". 1
à}..À. ÈpyaTWV a pxwv." (Po.259e8-9)215
Cette ouverture du Politique interdit donc de considérer la politique comme
une activité qui "réalise un ergon".
Au fil du dialogue, la méthode de définition se précise. La division
dichotomique est d'abord corrigée par le mythe des premiers temps, redéfinie ensuite
212 G.453b5-8 et 454b5-c5. dans son principe sur le modèle du tissage: l'enjeu est de séparer la politique des
213 G.454b5-7: -roP. TaÛTl)S' TOlVUV TT)S" îTEt0oûç ÀÉyw, cS l:wKpaTES", TT)S" Èv
11
technai qui n'en sont que les auxiliaires et tendent à se confondre avec elle. Cette
TOlS" ÔtKaOTTJPlOlÇ Kat È:v TOl Ç aÀÀOlS" OXÀO lS", WOîTEp Kat apTl EÀE"fO�, ,ca·t
, ultime étape s'ouvre en 287b. L'Étranger isole pour commencer sept espèces de
17€j)l 'TOV J/ a €CT7l ôzÎ.razd 'TE ;.:ai OÔll<-0. Traducti? n : "- Gorg. : Eh bien, la
'T{t) 11 technai qui se détachent aisément de la politique. Or, dans tout ce passage,
conviction dont je parle, Socrate, s'exerce dans les tribunaux, ou _su_r toute autre !'Étranger, qui a posé que la politique n'était pas ergatikos, "réalisatrice d'un ergon",
assemblée - d'ailleurs, je le disais déjà tout à l'heure; et cette conv1ct1on porte sur mentionne à quatre reprises l'ergon de la politique216 . Analysons la description de la
toutes les questions où il faut savoir ce qui est juste ou injuste." . .
214 Traduction : " - Quels étranges personnages faites-vous, en disant ces sottises !
M<)i, en effet, je n'oblige personne à apprendre à parler, quand il ignore la vérité; mais,
si mon avis compte pour quelque chose, je demande qu'on acquière d'�bord �ett� 215Ma traduction: 11- L'Étr.: C'est que l'architecte n'œuvre rien lui même, mais dirige
connaissance avant de m'utiliser. Car je le déclare hautement: Sans moi, celui qui des ouvriers."
connaîtra la réalité n'aura pas pour autant plus de maîtrise dans l'art de persuader." 216 Po.287d3-4, 288a8-10, 288b4-8, 288e4-6.

64 65
troisième espèce, qui reçoit le nom générique de "support" (oxTJµa) et rassemble (Socrate et Calliclès) décidions de bâtir des murs, des arsenaux ou des temples, il
toutes les technai qui pourvoient un "siège": nous faudrait procéder en deux temps: vérifier d'abord "si nous connaissons ou non
"-EE. "OXTJµa aùT6 TT ou ÀÉyoµEv, ou ffat/ll ffo,.il nrt,j!>- <!p y ov, à.À.À.à la technè de la construction" ( El ÈmOTaµE0a T�V TÉXVT)V Tl OÙK ÈTilGTaµE8a),
µâÀ.À.OV TTOÀÙ TEKTOVlKllS KO:l KEpaµtKl)S" KO:l XO:ÀKOTUTTlK'T)S." (Po.288a8- et nous enquérir "de qui nous l'avons apprise" (napà Toû ȵa8oµEv); examiner
10)217 ensuite la qualité des bâtiments que nous avons construits à titre privé, et non pour
Sous le terme d'oxTJµa, se rangent des objets très divers, comme le char, le la cité. Au terme de cet examen, nous pourrions ou non recevoir la charge de ces
navire ou le simple tabouret. Le terme désigne une catégorie d'objets concrets, "ouvrages publics" ("tÉvat Ènt Tà 61)µ6cr1.a Epya", 514c4, "ÈTitXEtpEtv Tots
matériels, et les trois technai citées sont toutes poïétiques. Par son ergon, la technè Briµoo(ots Epyots", 514c7). L'argument se poursuit avec l'exemple de la
politique se distingue de ces technai. Mais quel contenu donner à cet ergon de la médecine: ni moi, Socrate, ni toi, Calliclès ne pourrions prétendre à une charge de
politique? Le dialogue apporte une réponse: médecin public sans avoir fait la preuve des guérisons que nous avons opérées.
11
-EE. [. . .) roûro yàp El/ /(:al &lot/ Éo-ri pa·oi,.lzKif:,- o-u1,,.vtj;d1,,.<7€{1)!>- L'argument conclut sur la politique: toi, Calliclès, tu ne peux t'engager sur la voie
<!pyo1{ µTjôÉ TIO'TE Èâv à<j>tCYTacr0at crw<j>pova à:TIO TWV àvôpEtWV 1)81), des affaires publiques sans avoir démontré que, dans le privé, comme simple citoyen,
auyKEpt<tl;,OVTO: ôÈ O�lOÔoe{ats K0:1 Ttµaîs K0:1 à'ftµ{a1s KO:l aoeats Kal tu as su améliorer tes concitoyens.
aµ11pEtwv ÈKBocrEcrtv Els àÀÀî)Àous, ÀEtov Kat 'T<> À.EyoµEvov EÙ1)Tp1ov Socrate utilise, dans tout ce passage, un argument que l'on trouve sous une
ü<t>acrµa cruv&yovTa Èt aÙTwv, Tàs; Èv Taîs rroÀEcrtv àpxàs àE't Kotv'ij forme légèrement différente dans le Lachès21 9 : pour démontrer que l'on possède une
TouTots; ÈntTpÉrrEtv. 11 (Po.310e-311a)218 technè, il faut, ou bien produire ses maîtres, ceux qui nous l'ont enseignée, ou bien
Dans ce passage qui clôt l'enquête sur le politique, la métaphore du tissage produire ses propres oeuvres, erga. Dans le Lachès, cette alternative est posée au
peut expliquer l'emploi du terme ergon. Le tissage, choisi comm� paradigme de la début de la discussion sur le courage. Socrate est pris pour arbitre d'un débat qui
méthode, justifie un emploi métaphorique du terme. Toutefois, la métaphore oppose Lachès à Nicias sur l'utilité de l'escrime en armes: il refuse de trancher la
présente une particularité: l'ergon de la politique ne dit pas ce qui est tissé, mais ce question aux voix, mais demande que l'on s'en remette au plus "compétent"
qui tisse. La phrase met en oeuvre une structure active, où l'attribut du terme ergon (TEXVtKOS', l.a.185d9)-, et, puisqu'il s'agit d'éducation, la compétence réclamée est
n'est pas un nom, ("opyavov"' "oxTJµ0:11 ' "rrpof3Àl)µa"' "To TTPWTOYEVÈS une connaissance de l'âme humaine. Le débat sera donc tranché par l'interlocuteur qui
àvepwrrots; KTfiµa Kat àcru118ET011 11 ), comme précédemment, mais un verbe pourra faire preuve de sa compétence:
("µ TJÔ E no T E
, ,
Ea v acptcrT acr 0a t ,
,..._ , I fi tt
cruyKEKptsovT
' )" a , fi
auvayovTa ,
If , 11
1 ZQ
1- . Et TlS" àpa riµwv TEXlllKOS" TIEpt qJUXÎ)S 0EparrE{av Kat otos
"È rrt 'I"pÉ rrEtv"). L'ergon de la politique, c'est donc une action, une tâche. Ce passage 'fE KO:ÀWS 'TOÛTO 9EpaTTEÛ<Jat, Kat O'Tû.} ôzôdo-1<a,1ol dya·/)oz yEyova<JtV,
à un sens actif du terme n'est pas à négliger. Il assure sa cohérence au texte, et TOÛTO GKETITÉOV. 11 (l.a.185e4-6)220
explique que !'Étranger affirme conjointement que le politique n'est pas ergatikos, et Lachès objecte que l'éducation ne fait pas tout. Socrate le lui accorde, mais en
que son ergon est "de composer avec eux[= les deux tempéraments] un tissu égal et, ce cas, l'homme se reconnaît à ses oeuvres:
comme on dit, bien tramé. 11 Il_
ZQ. "EywyE, w Aa.x11s· ots YE crù OÙK av È8ÉÀOiS ffiOTEÛcrat, El
<t>aîEv àya801. EÎvat ôriµtoupyo{, Et µ11 ri crot riJs- avrrJ}p TQ://1}.!>- <!pyo//
Cette ambiguïté, ou plutôt ce jeu, peut se lire dans d'autres dialogues, le EXOlE11 ÈrrtôEî�at Eù ElpyaoµÉ11011, Kat Ëv Kat TTÀEtw." (l.a.185e9-186al)221 .
Gorgios notamment (G.514a5-e10). Socrate s'attache à démontrer à Call�clès �
l'action politique ne saurait faire exception par rapport aux autres actions qui 219LeLachès présente sous la forme d'une alternative ce que le Gorgias présente comme
touchent le domaine public. L'argument de Socrate est le suivant. Supposé que nous les deux étapes successives d'une enquête.
220 Traduction: " - Socr. : Conclusion: ce que nous avons à examiner, c'est quel est,
2 17 Traduction L. Robin modifiée : "- L'Étr. : Nous l'appelons, je pense, l'espèce parmi nous, l'homme compétent pour se bien occuper de l'âme, l'homme capable de
"support" qui n'est guère un ergon de l'art politique, mais beaucoup plutôt des arts dl s'acquitter en belle manière de cette occupation, l'homme qui là dessus aura eu de bons
charpentier, du potier ou du forgeron." L. Robin traduit "oxllµa" par "véhicule". maîtres. 1 1
218 Traduction: "- L'Étr.: [... ] Voilà quelle est en effet, uniquement et en son entier, 221 Traduction: 11-
Socr. : Ma foi oui, Lachès ! À la vérité, il y en a auxquels, s'ils te
l 'ergon de la confection royale du tissu social: de ne jamais permettre aux caractères disaient qu'ils sont de bons dèmiourgoi, tu ne consentirais pas cependant à avoir
sagement modérés de se tenir à l'écart de ceux qui sont fougueux; bien plutôt de les confiance, à moins qu'ils ne fussent à même de te mettre sous les yeux, quelque ouvrage,
tisser ensemble avec une navette constituée par la communauté des opinions qu'ils se bien exécuté, qui attestât leur technè, et non pas un ouvrage mais plusieurs."
font, aussi bien de ce qui est honorable que de ce qui est déshonorant et par des échanges Sur cette alternative, je renvoie également à la conclusion de Socrate: "-1::Q. Ka't �µâç
de garanties mutuelles; bref, de composer avec eux un tissu égal et, comme on dit, bien apa ÔEÎ, � A<lXTIS' TE Kat NtKta -ÈTTElÔ'fl Aucr{µaxos Kat MEÀ.T)<JtaÇ ElS
tramé; enfin de toujours leur confier les charges de l'État. 11 cruµ(30UÀT)V TTapEKaÀ.E<JO:TT)V T)µâç TIEpl TOlV uÉOtV, npo0uµouµEVOl aÙTOlV OTl

66 67
L'ergon s'avère la mesure de l'homme, il reflète la maîtrise effective qu'il� de Comme le paradigme du tissage dans le dialogue du Politique, l'emploi du
sa technè. Or, la particularité de notre passage du Gorgias, est que l'ergon y désigne verbe poiein dans le Gorgias, peut expliquer l'emploi du terme ergon. Le verbe
l'objet réalisé par la maçonnerie, la maison, comme il désigne l'action que réalise le prolonge l'image de la fabrication présente dans l'exemple de la maçonnerie. Il se
politique, "rendre ses concitoyens meilleurs". Reprenons les mots du texte. rencontre par trois fois dans ce seul passage: "oos j3Ei\TtcrTous aùi-oùs Toùs
L'hypothèse commune aux trois exemples, est qu'il faut avoir fait ses preuves �ns noÀtTas 1TOloilvra':,..J1 (G.513e6-7), "oùK ÈntoKEtµoµE0a: ài\À l)Àous, <PÉpE,
la sphère privée avant d'entreprendre la sphère publique222. Dans le cadre du premier Kai\Àl KÀfiS 11Bri nvà j3EII.T{w 1T€1TOlJJ1<..€l/ TWV noÀtTwv" (G.515a3-5), "T{va
exemple, ce qui fait la preuve d'une maîtrise réelle de la teclmè concernée q)î}<JEtS' j3 E ÀTlW 1T€1TOllJ/(.'€l/al av8pwnov Tfj auvoucr{ q: 'TÛ crû;" (G.515bl-2).
(ol K o6oµtKri), ce sont les oeuvres qu'elle a réalisées (olK o6oµT)µa) Le texte joue cependant d'une ambiguïté: la signification des expressions "notEÎ.v
Z:Q. [. . .) Ka\. Et µÈv T)ÙptOKOµE V OKOTIOUµEVOt 6t6acrKaÀOUS TE
11-
Tt" et "notEî.v Ttva et attribut" n'est nullement comparable. En outre, comme dans
fiµwv àyaeoùs Kat ÈÀÀoy{µo� s yEyovoTas !<a'- , o'f:·0801-tifµt?ra, noÀÀ à µÈv le dialogue du Politique, l'ergon se décline sous la forme d'un verbe (nE notr1 KÉvat),
, , ,,
Kat KaÎl.a µETa TWV ôtôaaKaÀWV Q,)KOÔOµr,µ E va T}µtv, TIOÀÀCX ÔE Kat tôta
et non d'un nom (01K o6oµt)µaTa). Le verbe poiein ne doit pas nous masquer le fait
'f)µWv ÈTIElÔ� TWV 6tôacrKaÀWV àTil)ÀÀayT)µEV, OÜ'TW µÈv 6taKEtµÉVWV, VOÛV
que Socrate interroge Calliclès sur ses actes, la valeur morale de ses actions. Car le
, ,
EXOVTWV ""
riv "
av ' ' ' •
tEvat €m ,,
ra·• v17µooza·
� ,.,
Epya. 11
(G .51 4b 7 c4)223
dialogue ne développe qu'un argument sous ses multiples formes: l'orateur n'est pas
Or, quelle est la preuve, l'ergon, que Socrate demande à Calliclès de
un homme politique, mais un faux semblant, comme le cuisinier est un faux
manifester? C'est d'avoir rendu meilleur l'un de ses concitoyens:
semblant de médecin. Car le politique vise le bien de ses concitoyens, non leur
Z:Q. (. ..] t\.ÉyE µot, Èav TlS' <JE TCXÛTa Èl;ETa(lJ, (i') KaÀÀlKÀElS', Tl
11-

Èp EÎS; TtVa <î)îlOElS' f3EÀ TlW 1T€1TOl lJK€l/al av8 pWTIOV Tl) O'UVOU<JlQ'. Tl) OTJ; plaisir, comme le médecin vise la santé de son malade en dépit de l'amertume du
oKVElS' ànoKp{vao8at, €l1TEp €<T71l/ n EpyoP <TOJ/ Ért iôlwrElÎ0Pro5,-; np\.v remède. La condition de l'action politique n'est autre que la justice. D'où cette
BriµocrtEU E tv ÈmXEtpEîv. " (G.515a7-b4)224 conclusion paradoxale de Socrate, qui confesse son absence des affaires de la cité:
"-1:Q. Ûlµat µET0 OÀt ywv 'A8î)VO:lWV, Ïva µ� ElTTW µovos, ÈTTlX ElpEÎV
à pt<J'îaÇ '}'EVÉ<J0at 'Tà S' l).suxaç· El µÉv <j>aµEv E XElV, ÈTTlÔEt�at aÙTOlS' Kat Tfj WS' àÎl.ri8ws TIOÀlTtKÛ TÉXV1l Kat npaTTElV Tà TIOÀl TlKà µévos TWV vûv·
ÔlÔa"C7KaÀ OV!,- Ol'TlVES' [�µwv YE'}'OVaatV) [...)- � El TlS' "l)µWV aÙ'îWV ÉO:UT� [. .. ]" (G.52ld6-8)22 5
1'
Platon a tiré parti de l'ambivalence du terme qui décrit, dès la littérature
' V , 'I ' J/' ) \ C ....._ V l ,-..
ôtôaaKaÀOV µEV OU <j>1)<Jl Y ' EYOVEVO:l, aÀÀ O\JV épya aUTOV aUTOU EXElV ElTTElV
Kal ÈTi tôEî�at ,-{vEç 'A811va{wv fi Twv �Évwv, fi ôoûÀot fi ÈÀEu8Epot, 61' ÈKEtvov homérique, aussi bien le travail que l'objet travaillé, l'acte que l'ouvrage. Chez
oµo'AoyouµÉvwS' ày a9o\. yEy6vaa1v· [... ]" (Ia.186a3-b5) Traduction: 11- Socr.: En
Homère, le terme, dans son sens actif, se rencontre dans des contextes très divers :
conséquence, Lachès, et toi, Nicias, puisque Lysimaque et Mélèsias nous ont, �ou�
deux, appelés en consultation au sujet de leurs deux fils [ ...], il nous faut, nous aussi, si celui de la guerre22 6, mais aussi celui des activités pacifiques, comme la pêche, la
nous affirmons être à même de nous en acquitter, leur mettre sous les yeux le nom des culture ou l'industrie227 . Le terme signifie, outre "travail 11 , "action" ou "exploit"22 8 .
maîtres que nous avons eus, [...]. Que si, d'autre part, il y en a un, parmi nous, qui nie Dans son sens passif, ergon renvoie au produit d'un travail manuel, qu'il s'agisse des
avoir eu des mru."tres pour lui-même, je veux du moins qu'il soit en mesure de dire quels oeuvres d'Héphaïstos, ou des vêtements tissés par les femmes22 9 . Sur cette trame, le
ouvrages il a personnellement produits et de nous fair� voir, quels s?nt, � ntre Ie_s texte platonicien a tissé un jeu particulier qui pourrait se résumer ainsi : le bon
Athéniens ou les étrangers, ceux qui esclaves ou hommes libres, ont acquis grace à lui, artisan se reconnaît à ses oeuvres, erga; le bon politique ne se différencie pas du bon
un mérite unanimement reconnu. 11
222 G.514a5-7 :"ôriµocr(q. np a�OVTES"' T WV TTOÀl'TlKWV Tl p ayµa,'îWV E'!Tl' Ta' )

olKoôoµtKa"; G.514c4: "lÉvat ÈTit Tà Ôllµ6cr1a Epya"; G.514c7: ÈTTtXEtpEtv 11

TÔlç ô1)µoo(otç EpyotS'"; G.514d4: "El ÈmXElPll<YO:VTEÇ ÔîJµocrtEUEtv"; G.514e6- 22 5 Traduction: 11 - Socr. : Je pense que je suis l'un des rares Athéni
ens, pour ne pas
7: "aù ,-ouç TE ôl)µo<YtEUElV ÈTT lXElpEîv"; G.515b4: "nptv Ôl)µoatEUEtV dire le seul, qui s'intéresse à ce qu'est vraiment l'art politique et que, de mes
ÈTitXElpElV11 • contemporains, je suis seul à faire de la politique. (...]"
22 31'raduction: "- Socr. : [...] Si, une fois cet examen fait, nous découvrons que nos 226 /
l.2,338: 11TIOÀEµT}ta Ëpya"; ll.6,522: 11Epyov µax11s-"; ll.4,175, etc.
maîtres étaient bons, qu'ils étaient réputés, que nous avons construit en collaboration 2 27 //.3,42
2 : 11 È1Tt E p ya Tpa11Éa8at"; 01.14,228: 11aÀÀOS' aÀÀOlOlV ÈTTtTÉpTIETal
avec eux un grand nombre de belles maisons; si nous découvrons qu'après avoir quitté lpyotç"; à propos de la culture: /l.16,392; Cd.6,259 : "E pya àv8pwTTwv";
nos maîtres, nous avons, encore à titre privé, bâti pas mal de demeures, alors, dans ces /l.12,280: "àvô pwv TTiova Epy a"; à propos de la pêche ou de la navigation:
conditions, nous pourrions envisager de nous consacrer aux ouvrages publics. 11 ll.2,614; 01.5,6 7 : "Oa'Aacro1a Epya"; à propos du tissage des femmes: Œ.20,72;
224
Traduction: Socr. : [...] Dis-moi, Calliclès, si, pour t'examiner, on te posait
11- 22,422: Ëpya Èpya(Ea0at"; Il.9,390: "àµv µova Ëpya \.ôu{ aç"; etc.
11

cette question, que répondrais-tu ? De quel homme pourrais-tu dire qu'il s'est amélioré 228 œ. 1,338 : 11Ep)' 'àvôp(�\I TE 0EWV TE11 , etc.
en ta compagnie? Tu hésites à répondre ! Avant de vouloir exercer une charge 2 29
/l.19,22: " oi'ÈmEtKÈS' Ëpy' ˵Ev àeavaTwv" à propos des armes d'Achille;
publique, dis-moi quelle chose tu as faite en tant que simple particulier ! 11 Cd.4,617: "Ë pyov 'H<J>at<JToto"; Jl.6,289; 01.7,97: 11 TTÉTTÀOt [. ..], Ëpya y uvatKwv".
68 69
"nat6E{av", "éducation", de l'autre (229d l-3). S'il est impossible de récuser nos
artisan, il se reconnaît à ses actes, erga. Le terme ergon neutralise l'opposition premiers témoignages, il est tout aussi impossible de refuser ces derniers : le
aristotélicienne entre poièsis et praxis, finalité externe et finalité interne. dèmiourgos n'est ici qu'un représentant partiel de la classe de technè.
Ce jeu permet de mieux comprendre d'autres glisse���ts métaphonqu�s dans '
A l'inverse, technè ne connaît nullement un emploi figuré équivalent à celui
d'autres textes, comme celui de la République où les aux1l1a1res et les gardiens se qui affecte dèmiourgos. Quand, dans le Timée, Timée présente la terre comme
11
doivent d'être "les meilleurs artisans possibles de l'oeu vre qui est la leur ( oTt "gardienne et démiurge de la nuit et du jour", "<l>uÀ.aKa Kat ô1711zovpyoP VUKTOS
èiptcrTo t ôr µtoupyo\. Toû ÉauT wv ÎÉpyo u) 2 30 , ou celu i des où les Gard es,
1 Lois ,
31• L'ergon c'est
TE Kat T}µÉpas" (T.40cl), ou dit que l'eau retrouve son homogénéité une fois que
comme les autres artis ans, doivent recev oir le prix de leur trava il2
"le feu qui a provoqué cette absence d'uniformité s'en est allé", "li.TE Toû TTIS
l'oeuvre: l'oeuvre comme action ou !'oeuvre comme création. àvwµaÀ.OTîJTOS Ô!Jµzovpyôv nupès àn(ovTos" (T.59a5), nous sommes en
présence d'emplois figurés où dèmiourgos a le sens très général de "cause d'une
chose". Là encore, ces emplois ne sont pas isolés, et Platon joue d'ailleurs de ce
3. J. 2. L'agent d'une technè est-il un dèmiourgos? passage du sens propre au sens figuré en divers endroits: dans la République, où le
philosophe qui applique au devenir humain les résultats de sa vision n'est pas "un
Une seconde question peut être posée dans le prolongement de la précédente: mauvais ouvrier de tempérance, de justice, de toute vertu sociale en général", "KaKov
l'agent d'une technè est-il un dèmiourgos ? Les champs de technè et de dèmiourgos ulJJ-ll.OYPYtJT/ O' @,'t' �Q/J-1 Lll.1\f_, K (t\. Q..lKIU (\(î.JI y nç; .., -rµlrr!\>.,.., 'Tn ç.,..,
rT1.i,1 L
t r ' I ' , A
� lti. 'TF� 1< <\'.1... �

sont-ils coextensifs, comme paraît indiquer l'équation des expressions "ôriµtoupy o1s­ ôriµoTtKTIS' àpETfis" (R.500d6); ou encore dans les Lois, où les généraux sont cités
, dans
11
oüot", "être un dèmiourgos " et "TÉxv riv KEKT1)µÉv4)", "poss éder une technè parmi les dèmiourgoi, car ils sont, à la guerre, "les artisans du salut ", " ô1711zoupytiJJ/
les passages précédemment étudiés des Lois232 ? ovTwv crwTT)p{as" (L.XI92 ld4).
Les deux mots en effet, n'ont aucune origine commune. Le dèmiourgos se Ces quelques exemples invitent à étudier de manière plus particulière le
définit étymologiquement, si l'on suit F. Bader , comme "quelqu'un dont la fonction champ sémantique de dèmiourgos dans les Dialogues. Il ne faudrait pas en effet
est de ô�µta pÉ(Etv, quelqu'un "qui s'occupe des 6�µta, des choses concernant le généraliser à la technè des traits sémantiques propres à dèmiourgos. Mais il serait
6l)µos"233. . .. tout aussi incorrect de dissocier radicalement les deux termes. J'essaierai donc de
. .
Plus encore, les textes sont loin de toujours proposer des art1culat1ons claires; mettre en lumière les éléments plus spécifiques au champ de dèmiourgos, -ces
au contraire, les champs sémantiques semblent souvent décalés ou partiellement éléments qui amènent à considérer que ce champ est à certains endroits plus restreint
imbriqués. Des expressions comme "6riµtoupytK� TÉXVTJ", "la tee/� propre aux que celui de technè-.
métiers" (Pr.322b3), ou "ôriµtoup'}'lKà TEXVl)µaTa", "les réalisations dues aux
métiers" (L.846d2) laissent penser que le champ sémantique de technè est plus
compréhensif que celui de dèmiourgos. Dans 1� Sophi ste, par a�ll� u,rs, la 1 ) Dèmiourgos dans lesDialogues234
"6t6acrKaÀ.tKî\ TÉXVTJ", "la technè de l'ense ignem ent", est11 d1v1s ee en
"ar 1 µtoupytKàS ôtôacrKaÀ{as", "ense ignem ent des métie rs d'un côté, Dèmiourgos est moins. fréquent que technè. Le terme, qui compte 154
occurrences -168 si l'on tient compte des dialogues douteux et des écrits
230 R.421b-c. apocryphes-, est représenté à peu près quatre fois moins que technè, -714
231 L.92l d-922a.
232 Je renvoie à la section de la première partie intitulée "La famille de technè";
occurrences en tout, 619 pour les seuls dialogues authentiques-.
Le terme technè n'est pas toujours représenté, -quatre dialogues, sur
également à l'analyse, dans la même section, de deux passages du Charmide.
233 Je m'appuie ici sur l'étymologie que propose �- Bader d� m ?t (B�r 1965, § 111). l'ensemble de ceux que j'ai considérés comme authentiques, sont dépourvus de toute
. occurrence de technè: le Criton, le Lysis, le Parménide et le Critias235 -, mais il
Bien que le sens global du terme soit clair, "travailleur public", 11 est d1ffic1le de trouver
une explication phonétique satisfaisante du terme. Le second membre du composé, " - demeure, dialogue par dialogue, plus représenté que le terme dèmiourgos.
opyoS'", est d'une analyse relativement simple : c'est un nom d'�gent. Le second L'exception mérite d'être mentionnée: le Timée est le seul dialogue où le rapport
membre pose plus de difficultés. Phonétiquement, il ne peut être fillS en rapport avec entre technè et dèmiourgos s'inverse au profit de dèmiourgos. Cette inversion
6ftµOS', en dépit d'un sens qui serait satisfaisant, - "qui travaille pour le peuple" �. s'explique: l'un des objectifs du Timée est de démontrer l'existence d'une cause
F. Bader propose de rattacher le premier membre à l'adjectif 611µtos et no� au substantif
6ftµOS' : tlün a alors affaire à un terme qui appartient à un type bien connu de
2 4 Pour
composés : les composés de dépendance, les noms d'agent, dont le premier membre 3 toute cette section, il convient de se reporter à l'annexe 3 en fin d'ouvrage.
(ici un adjectif substantivé) est régime direct du second, de sens verbal.", Bader 1965, 23 5 Le Critias étant inachevé, toute affirmation sur ce dialogue doit rester prudente.
§ 111.
71
70
intelligente responsable de l'ordre du monde. Dans la mise en scène qu'opère le Au nombre des hyponymes de dèmiourgos238 , se rencontrent, à côté du
dialogue, le dèmiourgos (Briµtoupyôs) est une personnification de l'intelligence. menuisier ou du médecin, dans le Cratyle, le "nomothète" (110µ08ÉTTJS), celui qui
L'accent est porté sur l'agent. instaure le n om os, la loi comme la coutume, dans les Lois, le "pilote d'un navire"
Les termes hyponymes de dèmiourgos n'on t pas, non plus, l a même (Kuf3Ep11T)TTJS), le "stratège" (crTpaTT)yôs), le "chef de la maison" (01-Kovôµos) et
intension que les termes hyponymes de technè. L'activité du dèmiourgos n'est pas l"'homme politique (noÀtTtKoç). La question que l'on peut se poser est celle de la
limitée à des tâches manuelles et l'on aurait tort de le considérer seulement comme validité de ces témoignages. Peut-on définir le "nomothète" comme un
un artisan. Le dèmiourgos est aussi bien "potier" (KEpaµE us) que "médecin" dèmiourgos? ou encore, le stratège et l'homme politique? Dans quelle mesure le
(1 0.Tpos), "cordonnier" (crKuToToµés) que "pilote d'un navire" (KU�Epvl')Tl)S). Il terme est-il ici utilisé dans son sens propre ?
rappelle, de ce p oint de vue, le dèmiourgos homérique. Chez Homère en effet le Le problème est plus délicat qu'il n'y paraît. On observe en effet, passée
terme est appliqué à des hommes et des activités qui peuvent paraître très l'époque homérique, deux grandes spécialisations du terme dèmiourgos. En dorien,
hété rocli tes. Au chant XVII de l'Odyssée, il est ques tion des dèrniourgoi essentiellement, le dèmiourgos désigne le "magistrat (suprême)", tandis qu'en ionien­
(Bl)µtoEpyo{) que l'on va chercher à l'étranger, et qui sont devins, médecins, attique, il désigne 11 l'artisan"239. Le problème est de savoir si cette dualité est
charpentiers ou aèdes originelle, si l'un des deux sens est dérivé de l'autre, ou troisième hypothèse, s'ils
"ns yàp ÔT\ eElVOV KO.ÀEl <XÀÀ08EV aÙTèS ÈTTEÀ8WV ont une origine commune. Le texte du Cratyle et celui des Lois pourraient servir à
(XÀÀÔV y', El µî) TWV oi.
6l)µ.t0Epyo1. E0.01., discréditer la première hypothèse en montrant que le terme dèmiourgos s'applique
µaVTIV T) ll) Tî)pa KaKWV î1 TÉKTOVO. 6oupwv, aussi en ionien-attique à des magistrats.
11 Kat BÉcrmv ào1B6v, o KEV TÉpnuatv àE{&ùv;" (Odyssée XVII,384- Le texte des Lois sera examiné plus tard� d'autres analyses sont requises pour
5)236. en démontrer le caractère métaphorique. Il est en revanche plus aisé de montrer le jeu
Au chant XIX, de ces dèmiourgoi que sont les hérauts : de mots qui pèse sur la définition du nomothète comme dèmiourgos dans le Cratyle.
1
1 ••• KT)pÛK(.ùV, di ôT)µtoEpyot Ëaa1v· 11 (Odyssée XIX, 135)237. Un détour s'imp ose donc afin d'éviter une lecture trop littérale.
Sont par ailleurs représentés de manière privilégiée deux dèmiourgoi Trois interlocuteurs sont présents dans ce dialogue, Hermogène, Cratyle et
homériques: le "médecin" (1. l) Tl)p-laTpos) et le "charpentier" (TÉKTwv). La Socrate. Quand Socrate intervient, Hermogène et Cratyle sont en train de s'affronter
comparaison s'arrête là. Si l'on peut imaginer que le tektôn soit devenu, du fait sur la question de l'origine du langage. Le nom est-il arbitraire, pure convention
d'Homère, un exemple "prisé", -il revient souvent dans l'ép opée-, il semble vain (thèse d'Hermogène) ou exprime-t-il l'essence de ce qu'il nomme (thèse de Cratyle)?
de vouloir comparer Homère et Platon en dehors de ces phénomènes d'intertextualité. Socrate est choisi comme arbitre. Il commence par réfuter la thèse d'Hermogène
Le terme dèmiourgos n'est cité que deux fois dans l'épopée, et chaque fois dans de ce avant de se tourner vers celle de Cratyle. C'est dans cette première partie que
qui apparaît comme des formules, -"01.. ôl)µtoEpyot Éaotv"-. Ce caractère prennent place nos occurrences. Le jeu de Socrate est d'amener Hermogène à
fannulaire pourrait expliquer que dans un cas le terme s'applique à des individus qui reconnaître que la dénomination est "naturelle", c'est-à-dire essentielle, que le lien
font manifestement partie de la communauté, les hérauts, dans l'autre, à des entre le signe et l'objet n'est pas arbitraire (Oa.387a l -390e4).
professionnels étrangers. La formule n'aurait qu'un sens assez vague, et ne La première étape de la discussion consiste à faire admettre à Hermogène que
permettrait pas d'élaborer une histoire du dèmiourgos. toute action, tout ce que nous faisons, comporte une certaine rectitude dont nous ne
Retenons donc seulement que le dèmiourgos, dans les Dialogues, ne produit pouvons décider. Je ne peux couper un poulet à ma guise; si je tiens à ce qu'il soit
pas nécessairement un objet tangible, -comme par exemple le KU�EpVî)TTJS, le présentable ou mangeable, il faut que je le coupe suivant ses articulations. Or, parler
ypaµµaTtOTl)S, le Kt8aptoTl)S, le nat6oTpt�îJS, ou encore le yuµvaoTT)S et le est une action, et dénommer, une espèce de parler. Dénommer, c'est donc une action.
' ,
ta Tpos-. En ce cas, l'acte de nommer doit se conformer à ce qu'impose l'objet à nommer.
Néanmoins, il est douteux que le terme s'applique au sens propre à ceux qui La seconde étape consiste à reconnaître que le nom est un instrument. Le
occupent des fonctions "architectoniques". nom est l'analogue de la percette, quand il faut percer, de la navette quand il faut
'
tisser. A quoi sert cet instrument ? il sert "à démêler ce qu'il en est des choses", à
comprendre et faire comprendre. Le nom est un instrument d'apprentissage.
236 Traduction: 238 Jerenvoie à l'annexe 3 en fin d'ouvrage.
"Qui invite, en allant lui-même le chercher, un étranger venu d'ailleurs,
239 Murakawa 1957; Bader 1965. Brisson 1974a tire argument de cette dualité d'emploi
si ce n'est l'un de ceux qui font oeuvre publique, devin, médecin des maux, charpentier
des boiseries, ou encore aède divin qui donne du plaisir par son chant?" (dèmiourgos-artisan et dèmiourgos-magistrat) pour expliquer que Platon représente la
237 divinité sous les traits d'un démiurge.
Traduction: "[... ] les hérauts qui font oeuvre publique".

72 73
La troisième étape consiste à déterminer l'auteur de cet instrument. La Tout d'abord, la notion de production s'avère très présente dans la forme de
percette est utilisée pour percer, mais elle est l'oeuvre du forgeron, la navette sert à certains suffixes. Suffixes en -Èpyos, -KÀtvoupyoç, ovoµaToupyés-,
tisser, mais elle est l'oeuvre du menuisier. De qui le nom est-il l'oeuvre ? TTÀtV0oupyos-, en -TTOlOS, -àv6ptaVTOTTOlOS, aÙÀOTTOlOS, KÀlVOTTOlOS',
"-1:Q. ÈÎ.Ev. ref} &l rfvo.:,- t!pytp 6 ôt6aoKaÀtKOS XPllOE'Tat oT av TW ètµonotos, cr1Tonot6s-, ou encore suffixes issus de nÀaTTW, -tnvonÀo:0T)S,
èvoµaTt xpfi'Tat; - EPM. OÙ6È 'TOûT' EXW. - ZQ. OÙôÈ TOÛTO y' EXElS KoponÀa:0os-. Faut-il supposer un lien premier, ou intrinsèque, entre la notion de
Elnâv, ns napa6{6wcnv �µî.v Tà bv6 µaTa ots xpcûµE0a; -EPM. Où 6i)Ta. dèmiourgos et celle de production ?
-ZQ. "'Ap' oùxt 6 VOJlO!,- ÔOKEÎ <JOl [dvat] 6 napaôtôoùs aÙTa; - EPM. Ensuite, le suffixe -tKOS n'est pour ainsi dire pas représenté : ÀoytoTtKÔS et
"EotKEV. - i:Q. NoµoBt!rou apa Epy(f) XP'Y)<JETal 6 ôtôacrKaÀtKOS OTaV noÀlTtKOS sont nos deux seuls exemples. Or, tous deux interviennent dans des
ov6 µ an XPfiTat; - EPM. ôOKEl µot. - ZQ. No1,t0Btfrr;.:,- ôÉ crot ÔOKEÎ nâs passages qui en limitent la portée. Le politikos est donné comme dèmiourgos dans
'I' ' ' " t I"\..'. "
ElVat avT}p YI O 7"1JJ/ Ts'fJ/)JI/ t::,,Y{Ul{ - EpM. t()
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Tl/J/ T€XJ/)JJ,( -""�.:. vuK apa
TTaV'TèS àvôpos, W 'EpµoyEVES', ovoµa 0Écr8at [Ècr'TtV) llÀÀa Tl//0!,-
le cadre d'une comparaison avec la divinité, elle-même implicitement assimilée à un
0J/Oµa·roupyÔV OUTOS ô' Ècrnv, ws ËotKEV, o voµoBt!r,7.:,-; 6':,- ÔJJ T{Ùl/ dèmiourgos. Le terme logistikos appartient, lui, au livre I de la République
ôr;J.tzoupyli.JV crna·//twra·ro->- El/ dP6txinot.:,- y(yPETal."( Oa.388d6- 389a3 )240 (R.3 �d3). Socrate cherche à démontrer à Thrasymaque que seul le savoir est
Or, tout ce passage renvoie à la thèse soutenue initialement par Hermogène: qua�1f13:Ilt·. Dans le contexte, logistikos renchérit sur logistès (ÀoytcrTTJS'), -le
"- EPM. [. . .} où yàp tj)vcrEl ÈKllOT4) TTEcj>UKÉVat ovoµa oÙ6Èv oÙÔEVl, suffixe 1ns1stant sur la capacité même de calculer-. Or, ce suffixe -lKOS étant lié au
àÀÀà 1,1oµq; Kai ÉBEl TWV ÈBtcra:VTWV TE Kàt KaÀOUVTWV.11 (Oa.384d6-8)241 développement de la sophistique, le démiourgos représente-t-il une facette de la
Socrate joue donc sur les mots de la thèse d'Hermogène. Il suppose une technè antérieure à la sophistique ?
origine à ce qui, précisément est sans origine, un auteur à ce qui est anonyme : la La morphologie ne saurait à elle seule constituer une preuve. Je montrerai
coutume. D'après Hermogène, le nomos est à l'origine des noms; Socrate le prend au que le dèmiourgos apparaît fréquemment dans les textes comme le représentant d'une
mot et fait l'hypothèse d'un homme chargé d'instituer le nomos, un nomo-thète. Le catégori� limitée de technai: celles qui, dans la cité, sont associées à la poièsis, la
nomothète n'a pas la vocation de se servir des noms, il se contente de les fabriquer. pr�duc !1on. Cela invite à c�rri ,ger une approche sémantique où dèmiourgos n'est
Il n'est pas du côté de l'usage, mais de la production. Il obéit au dialektikos qu un simple pendant à techne. A côté d'un champ effectivement structuré par technè
(BtaÀEKTtKos), au "praticien du dialogue", seul capable de déterminer la justesse des et dèmiourgos, il faut distinguer un champ cohérent, imbriqué dans ce premier, et
noms; c'est donc à ce dernier que revient la mai""trise d'un savoir architectonique, et le ordonné, entre autres, par dèmiourgia-dèmiourgos-dèmiourgein. Cette imbrication
nomothetès, ne désigne pas ici le législateur mais celui qui fabrique les noms, un des champs pourrait expliquer que l'on ait assimilé la technè à une activité de

simple artisan. produ. �t�on. Etudier et isoler les connotations propres à dèmiourgos limitera les
poss1b1l1tés d'une telle confusion.
J'ajouterai deux remarques d'ordre morphologique pour compléter la
description de ces hyponymes.
2) Fonction poïétique du dèmiourgos dans la cité
240 Traduction L. Robin modifiée : 11- Socr. : Eh bien! de qui sera l'ouvrage dont se En guise de préambule sera cité un passage du Gorgias. Il n'y est pas question
sert celui qui enseigne, quand il se sert du nom? - Herm. : Cela non plus, je ne suis de la cité, ni de l'organisation des techn.ai en son sein, néanmoins, quelque chose
pas à même de te le dire. - Socr. : Et ceci, tu n'es pas non plus à même de le dire? de d'un partage des tâches s'y dessine.
dire qui nous pourvoit des noms dont nous nous servons ? - Herm. : Ma foi, non ! Dans ce passage, Socrate distingue entre deux types de technai, les unes
- Socr. : Le nomos, n'est-ce pas, à ton avis, ce qui nous en pourvoit? - Herm. : Il
le semble bien. - Socr. : Alors, c'est donc de l'ouvrage d'un nomothète que se servira connaissent ce qui est bon pour leur objet, les autres l'ignorent. Ainsi, touchant le
celui qui enseigne, quand il se sert du nom? - Herm. : C'est mon avis. - Socr. : Et corps et ses besoins, il faut opposer le médecin ou le maître de gymnastique au
ton avis est-il que n'importe quel homme soit un nomothète, ou bien celui qui en �o�merçant, boulanger, cordonnier, etc., qui méconnaissent le corps et ne peuvent
possède la technè. - Herm. : Celui qui en possède la technè. - Socr. : Ce n'est donc �nd1quer le bon usage des objets qu'ils lui procurent. Or, parmi ces technai
pas, Hermogène, à n'importe quel homme qu'il appartient d'instituer le nom, mais à un ignorantes, une démarcation est faite entre commerce et production:
fabricant de noms. Or celui-ci, semble-t-il bien, c'est ce nomothète : entre tous les "'r, [ ] ,
rovr@l/ [=wv'?' ,, ,
'
' ET' Tl0uµtav
, ) yap
Il
- ""�.:. ... EPXE'fat crwµo:Ta EtS
dèmiourgoi, celui qui le plus rarement apparaît dans l'humanité." noptonKov Elvat fi K<ÎTTrJÀOV ovT a � ˵nopov 'l'l ÔlJplovpyo,/ rov a1}r{()J/
2 4 1 Traduction: 11- Herm. : [...] Le fait est que, de nature et originellement, aucun nom
TOV'TilJl{ enTOTTOlOV fi OtµOTTOlOV fi Ùcj>aVTî)V fi OKUTOTOµov T) <JKUT06Etj;Ôv,
n'appartient à rien en particulier, mais bien en vertu d'une convention et d'une habitude,
à la fois de ceux qui ont pris cette habitude et de ceux qui ont décidé l1 appellation. 11

74 75
où6Èv 8auµ.acrTév Ècrnv ovTa TotoûTov Bé�at Kat auTQ Kat Tots aÀÀOlS' µ.ETaÔWCYOlJOlV(370b4), 'fîJS àÀÀayfis ËVEKa (371b8), à/\Àa�acr8at (371c3, dl,
0EpanEUTT)V El.Va t crwµ aTO S, [. . .]" (G.5 17d 6-e2 )242 etc.)-. Se retrouve ainsi, en partie, la distinction observée dans le Gorgias entre
es243, l'activité marchande œ activité commerciale et activité de production, distinction thématisée par les termes
Le texte sépa re, à l'intérieur des technai suba ltem
l'activité de production : le "commerçant" (K aTIT)ÀOS) et le "trafiquant"(Eµnopos) dèrniourgia et diakonia (6taK ov{a)24 4.
n'ont pas eux-mêmes prod uit ce qu'ils vendent, contrairement au "boulanger" La cité est alors achevée; cependant, Glau.con fait une objection : c'est une
(crtTonotos), au "cuisinier" (ài.µono1os), au "tisserand" (ù<j:>avTl)S), au "cordonnier" cité de rustres qu'a fondée Socrate, aux besoins nécessaires il faut adjoindre les
(crKuToToµos) et au "corroyeur" (ot<uTo6Ei.µos), tous nom més dèmiourgoi. Le autres, ceux qui suscitent le luxe et le superflu. La cité connaît alors un degré de
Gorgias signale donc comme un partage des des technai qui s'explicite dans d'autres complexité supplémentaire : des éléments viennent compléter les catégories
dialogues. existantes, de nouvelles catégories font leur apparition245. C'est ainsi que s'agrègent
Dans la République, la cité que décrit Socrate connaît différents moments aux dèmiourgoi, les "dèmiourgoi de toutes sortes d'objets, et de ce qui touche à la
(R.369d6-373c4); on peut en distinguer trois, marqués à chaque fois par l'apparition parure des femmes"(crKEuwv TE navTo6anwv ô,;tttovpyo(' Twv TE a11.11.wv Kat
de nouvelles catégories professionnelles. Twv nEpt Tov yuvatKEtov Kooµov)(R.373b8-9); aux diakonoi, les "pédagogues,
La polis que fonde Socrate n'est à son origine qu'un polichnion (noÀ {xv1ov), nourrices, bonnes d'enfant, femmes de chambre, coiffeurs, cuisiniers et bouchers"
un "rudiment de cité". Elle se compose de quatre citoyens, un "cultivateur" (natôaywywv, TtT8wv, Tpo<j)wv, KoµµwTptwv, KOUpÉwv, KO:l aû Ol.µOTTOlWV TE
(yEwpyés), un "maçon" (olKo%•p.�), un "tisserand" (ù<j)av"T1>aS) et un "cordonnier" Kat µayEi pwv)(R.373cl-4); aux nomeis, les " porchers" (auj3wTat) (R.373c4). La
(crKUToToµos)(R.369d6-7), dont les activités répondent aux besoins élémentaires du cité, même malade, conserve donc ses divisions structurelles : la production est
corps : se nourrir, se protéger et se vêtir. En effet, à l'origine de la cité, il y a, séparée à la fois du service et de l'activité pastorale, et le dèmiourgos n'est l e
pour rait- on dire , une impo ssibl e auta rcie : non seul eme nt la natu re a représentant que d'une catégorie de technai, la dènuourgia.
insuffisamment pourvu l'homme, mais chaque homme a une compétence limitée. Je concluerai cette enquête par un passage issu du Timée. Au début de ce
Cependant, la cité n'es t pas encore form ée. Ce prem ier mom ent est dialogue, Socrate fait allusion à une conversation qui aurait eu lieu la veille sur
essentiellement logique : les besoins vitaux ont permis de définir quatre technai l'organisation à donner à la cité. Cette conversation est "hors champ", bien qu'elle
élémentaires, qui ne pourraient elles-mêmes exister sans d'autres. Socrate complète rappelle la République. Socrate la résume rapidement et exprime un regret : il
donc ce noyau initial, quantitativement mais surtout qualitativement: il faudra aimerait voir "sa" cité en mouvement246. Or Critias remplit ce désir de Socrate. Il a
d'autres dèmiourgoi, capables de fabriquer les instruments nécessaires aux premiers 244
(R.370c7-d8); il faudra des nomeis (voµ<ls), "des pâtres", pour prendre soin des R.371 c1-6, Socrate, Adimante : ""Av oüv Koµ{cras- b yEwpyoç Elç TT)V àyop&.v
n wv TIOlEl., îl 'Tl.Ç <XÀÀOÇ 'TWV Ôl)µtoupywv, µ� ElÇ TOV aÙ'TOV xp6vov 'i}K"(l TOl.Ç
animaux dont ils ont besoin (R.370d9-370e8); il faud ra enfin des diakonoi ÔEOµÉVOlS' Tà TTap' O:tl'TO'Û àÀÀa�a00at, àpyl)OEl Tl)Ç aÙTOU ÔT)µtoupy{aç
(6ta Kov o1), "des gens préposés au service", chargés d'échanger leurs produits contre K0:0�µ€VOÇ Èv àyop(t; -Oùôo:µwç, � ô' OS', àÀ.Àà El.01.V oi TOÛ'TO opwvTES' EO:\JTO\JS
d'autres qui leur manquent(R.370e9-37lell). lm' r,jp ôza,conaP TCXTToucr1..v ravrJJJ{ [. ..]' Traduction : "Supposons maintenant
Nous sommes donc en présence de trois catégories de technai, les dèmiourgoi, que le cultivateur ait apporté sur le marché quelque produit de son travail (lui ou tout
les nomeis et les diakonoi. La catégorie des dèmiourgoi se compose d'agriculteurs, autre homme de métier), mais qu'il n'y soit pas venu dans le même temps que ceux qui
maçons, tisserands, cordonniers, menuisiers, forgerons, etc. C'est la poièsis qui est ont besoin de prendre en échange ses produits, laissera-t-il en plant le métier qui est le
leur trait commun, -notl)OE-rat (370c9), notE tv (371a4), noEt (37lcl)-. Celle sien, pour rester assis au marché? - Jamais de la vie ! s'écria-t-il. Mais il y a des
des nomeis se compose de "bouviers" (j3ouKoÀos), "bergers" (no1µtjv), etc. Leur f ens qui, faisant cette o bservation, s'ordonnent eux-mêmes à ce service. [ ... ]"
24 Les nouvelles catégories, que le luxe introduit dans la cité, sont celles des "chasseurs"
activité n'est pas autrement spécifiée. Enfin, celle des diakonoi se compose de (0T)pEuTa(), des "imitateurs" (µtµl}To:{), et des "médecins" (i.aTpo{), -qui ne sont
"trafiquants" (Eµnopos), "commerçants" (KantjÀos) ou "salariés" (µtcr0wTos). curieusement pas rangés parmi les diakonoi-, mais aussi celle des gardiens" II

L'éc hang e les cara ctéri se, -Koµtoûat (370 e 10), Koµ{(wvTat (37 l a l), (<j>uÀaKES-), car la nouvelle cité aura besoin, et de s'étendre, et de se défendre. R.373b2-
374e3. Je reviendrai sur ce point.
246 T.
242 Traduction: "- Socr. : Quand on fournit ces choses [= tout ce dont le corps a l 9b3c2 : " - Socr. : Veuillez écouter maintenant ce que j'ai encore à dire sur la
besoin], parce qu'on est marchand de détail, ou de gros, ou l'artisan qui les fabrique, constitution que je viens de décrire, quel est à son égard ·1e sentiment que j'éprouve. Ce
-boulanger, cuisinier, (e) tisserand, cordonnier et tanneur-, il n'est pas étonnant, sentiment s'apparente, me semble-t-il, à celui qu'on éprouve quand, contemplant de
qtiand on est un homme de cette sorte, de passer, à ses propres yeux comme aux yeux des beaux animaux, qui sont figurés en peinture ou qui, même s'ils sont vraiment vivants,
autres, pour quelqu'un qui soigne le corps." Ma traduction. se tiennent au repos, on ressent l'envie de voir ces animaux bouger, rivaliser au combat
243
Socrate parle de "ôlaKOVlKl) (s.-e. TTpayµaTEia)" en G.517d2, de "ôouÀonpEîTEtS- 11 , en se comportant comme le laisse prévoir leur constitution physique. Voilà bien le
"ôlaKovtKaç" et "àvEÀEu0Épouç" (s.-e. TÉxvaç) en G.518a2. sentiment que j'éprouve à l'égard de la cité dont je viens de décrire la constitution. [...]"

76 77
la preuve, par un récit que lui aurait fait son grand-père et qui r�m �nte à l� renco_ntre l'existence"24 9 . La nature de cette production peut être encore spécifiée par une
entre Solon et un prêt re égy ptie n de Saïs247, que cett e constitution a bien existé. comparaison entre dèmiourgos et geôrgos. Les termes sont fréquemment associés,
C'est celle de l'antique Athènes, et c'est à elle que Sais, d'après le prêtre égyptien, -comme nous avons pu l'observer dans la République- pour être souvent aussitôt
doit sa propre constitution: dissociés250. C'est que l'homme, dans l'agriculture, collabore à une genèsis plus qu'il
"-KP. (. . .] TOÙS µÈv OÛV voµous OKOTTEl TipOS' TOÙS' TÛÔE" TIOÀÀà yàp n'en est véritablement l'agent; la genèsis est donc le point de rencontre et le point de
napaôE( yµaTa TWV TOTE nap' uµîv OVTWV Èv8aôE vûv
àvEuprfaEtS', séparation entre le dèmiourgos et le geôrgos: l'une est le fait de la nature, l'autre de
npWTOV. µ� V ro 'T{tJ// /€p€(J)I� ra_:o
3- àTio ;WV , a�ÀW � o:<pwptaµ �VOV, µ�Tà ?È l'homme. Dans ce texte du Timée, où il n'est pas directement question de technè, on
TOÛTO ro TWJ/ ÔlJJllOl/PY(J)J{ OTt Ka8 aUTO EKacrrrov aÀÀ� ÔE OUK voit néanmoins clairement comment la notion de dèrniourgos s'articule à celle de
ÈTT tµEtyvui.tEVOV ÔlJJ(lOl/PY€�� rd rtt TWJ/ J/Op€û)J/ Kat ro
'T{i}J/ 6JJp€V'T(J)// rcf production.
T€ 'TlÛJ/ y€t:ùpytu)� Kat Ôî) Kat TO µcf xzµoP
7€1/0!,- l)<J0l)Oal TIOU T°DÔE à.no Pour conclure, les textes montrent que le dèmiourgos peut dessiner un cercle
TT<lV'TûJV TWV YEVWV KEXWptcrµÉvov, otsoÙôÈV aÀÀO TIÀT)V Tà TIEpl TOV
plus étroit à l'intérieur du cercle des techna.i. À supposer en effet que la technè soit le
e
TIOÀEµov UTIO TOU voµou TipoOETax l) µE Etv· " (T. 24a2 b3)2
,À 4s
propre de la troisième fonction, -point que je remettrai en question-, il faut
, , A ,
, ,

Il est amusant de constater que cette partition ne correspond, ni au résumé que cependant reconnaître que le dèmiourgos n'en est qu'une composante. Son activité se
donne Socrate de sa constitution au début du Timée, ni à la cité qu'il fonde dans la déploie autour de la production, et il partage une éventuelle 11 fonction technique"
République. Au début du Timée en effet, seuls deux groupes sont isolés: 11 "le groupe avec les chasseurs, les pâtres ou les imitateurs.
que forment les paysans et tous ceu x qui pratiquent d'autr�s technai �T� Twv
yEwpywv ocrat TE aÀÀat TÉxvat), et "le groupe de ceux qui ont pou
r m1ss1on ��
la[= la cité] défendre" ( Toû yÉvous; Toû TWV nponoÀEµ11aévTwv). Quant à la cite 3) Poiein et dèmiourgein dans les divisions du Sophiste
de la République, les paysans n'y forment pas une classe séparée de cell_e des
dèmiourgoi, et surtout, les catégories sociales y sont plus nombreuses; la cité de Cette articulation entre dèmiourgos et poièsis est d'ailleurs thématisée à
Sâis est à mi-chemin entre la cité saine et la cité malade de la République. Enfin la diverses reprises dans les Dialogues. Il n'y a pas d'opposition ni de décalage entre ce
classe des prêtres est une particularité de la ville de Sais. Ces écarts nous préviennent
de trop vouloir systématiser.
Pour revenir à notre texte, la notion de dèmiourgos se définit et se précise 2 49 On peut rapprocher la définition de la poiètikè dans le S'ophiste à la définition de la
dans sa confrontation avec les autres fonctions. Ni l'activité des pâtres, ni celle des praktikè dans le Politique.
chasseurs ne sont proprement productives. Ain si, le Politique pose l'act ivité So.265b8-10: "-EE. TI01.11-r1.K�v, EtîTEp µEµvriµE8a -rà Ka-r' àpxàs- À.EX8Év-ra,
pastorale du côté du "savoir théorique", gnôstikè (yvwoTtKii), par opposition au nâ<Jav Éq>a:µEv EÎvat ôuvaµtv lfn!,- âv afr(a· y(yv,;ral ro'i5; ' - µ,j ffporépov ovcrtv
"savoir pratique", praktikè (npaKTtKl)) (Po.258e4-5). La technè du chasseur se 11<7r€po1/ ytyP€<78at." Traduction: "- L'Étr. : L'art de produire, si toutefois nous
caractérise, dans le Sophiste, comme une technè d'acquisition, ktètikè (KTl)TtKT)), et nous rappelons ce qui a été dit en commençant) est d'après nous toute puissance qui,
non de production, poiètikè (1101-,"(\'îlJÇ,l)J. Or, praktikè et poiètikè ont une
éventuellement, devient, pour ce qui n'existait pas auparavant, une cause de sa venue
détermination commune: elles sont le lieu d'une genèsis (yÉvT)atS"), d'une "venue à
ultérieure à l'existence."
Po.258d8-e2 : ''-EE. At 6É yE nEpt TEKTOVtKl)V aù Ka\ cru µna<Jav XEtpoupyia11
W<JTIEp ÈV TO:lÇ Tip<l�EOlV ÈvoÛaav cruµq>UTOV Tl)V Èffi<J'fl)µl)V KÉK'TîJV'fat, ICOl'
<7Vl/affor€Àoûo1 rd ytyt/oµ€J/a· ,J"/ aurti5J/ qilfµara llporEpo1/ otJ,c oPra·."
Traduction: "Au contraire, celles [= les technai] qui se rapportent à la construction
247 Ce récit a été fait par un prêtre égyptien de Saïs à Solon. De Solon, ce récit est passé à des charpentes et, d'une façon générale, à toute opération manuelle, possèdent la
Dropide, arriè re-grand-père de Critias, et de Dropide à �ritias, grand-père de_ l'actuel. connaissance comme si celle-ci était, originellement, immanente aux actions; et c'est
248 Traduction: 11- [••• ] Eh bien, les lois d.e tes concitoyens d'alors, considère-les en en commun avec ces dernières qu'elles réalise.nt les corps auxquels ces actions donnent
les mettant en regard des nôtres. En effet aujourd'hui, tu retrouveras ici plusieurs naissance, alors qu'auparavant ils n'existaient pas.". Voir également Po.287e6.
250 Il suffit de comparer: "o yEwpyoç [. .. J � 715' dÂÀOS" TWV 6riµ1.oupywv (R.371c2),
exemples des lois qui étaient en vigueur chez vous. En premier lieu, le groupe des H

prêtres s'y trouve à part, séparé des autres. Puis vient le groupe des dèmiourgoi, 11 To1.ç TE yEwpyoîç Ka\ rozs- a-lAozs- 6riµtoupyo1s" (R.415a7), à "Els ôT1µ1.oupyoùç
' 11 (R
-chaque espèce de dèmiourgos exerce son métier séparément, sans se mêler à aucune
"
l) '
E1.Ç ')'Eûlpyouç . 415C2)' 11 KaTa' TOV
' �
T(ùV '
CTKU'fOToµ. wv [. . .J �l.OV
' " T1.V(J)V aÀ.À<J.)V
l) "
autre-, le groupe des bergers, celui des chasseurs, celui des paysans. Pour sa part, le Ôl)µtoupywv � TWV yEwpy<:�v" (R.466b2), 11 ÔT)µtoupytKOÇ � yEwpyU<os" (Phr.248e2),
'Tà µÈ v a.ÀÀa Ë0vT} TWV noÀ1.TWV nEpt Tàç 6riµtoupy(aç ov'Ta Kat Tî}V È.K .,-fjs­
groupe des guerriers, sans doute l'as-tu constaté, se trouve ici sé �aré �e tous les autre�
11

groupes, la loi prescrivant à ses membres de ne s'occuper de rien d autre que ce qui yfis 'Tpo<t:>riv" (Criti.110c4), 111.JTTO TWV Ol)µtoupywv Kat TWV yEwpywv"
concerne la guerre." (Criti. l 12b2), "T à npocr<popa yEwpyoîç yÉVT) TWV Ôl)µtoupywv" (L.848e3)

78 79
qui se dit dans la langue et ce qui est dit à propos de la langue, pour reprendre une aü µETà TOÛTo EÎôoS o:;\ov Kat To TÎ)S- yv,..ùp{crEws TO TE xpriµaTtO"TtKov
distinction que font les sémanticiens251. Kat àyù}vtO"TLKov Kat 0TJpEunKév) (So.219c2-4), dont le trait caractéristique est
C'est dans le Sophiste que se trouve explicitée cette particularité du champ qu' "aucWle d'entre elles ne fabrique" ( ô1Jµtoupy€i... µÈv oÙBÈv TO\JTù}V). Aucune de
sémantique de dèmiourgos: l'identité du poiein et du dèmiourgein. Dans ce ces technai ne produit son objet, mais elle le trouve déjà constitué, - ce sont des
dialogue, comme il a été dit, l'Étranger propose au jeune Théétète une méthode "choses existantes et déjàréalisées" (Tà ôÈ ovTa Kat yEyovoTa) (So.219c4-5)-,
particulière de définition: la méthode de division par dichotomie. Le procédé étant et doit s'en saisir, ou au rebours le préserver d'une prise253 . Le concept qui permet
nouveau pour lui, Théétète accepte de s'exercer sur un exemple simple, le pêcheur à d'unifier ces tec-/mai diverses est celui d' "acquisition".
la ligne, avant de s'affronter au sophiste. Chacune de ces deux divisions de la technè, la poiètikè d'un côté, la ktètikè œ
Le pêcheur à la ligne maîtrise une technè, c'est un technitès (TEXVlTT\S') l'autre, est exclusive de l'autre; la caractérisation négative de la ktètikè,
(So.219a5), et l'ensemble des technai est en conséquence divisé en deux sous­ -11 ÔIJJtloupy€i... µ.Èv où6Èv TOÛT(J}v"- est aussi bien caractérisation positive de la

ensembles. La division, il faut le remarquer, semble procéder par induction : poiètikè. Poiein et dèmiourgein définissent aussi bien la poiètikè. On pourrait
l'exemple est donné avant la règle. Le premier sous-ensemble est ainsi illustré par cependant objecter, -c'est ce que sig.nifie J. Lyons dans son étude-, que
trois types de technai, "tout ce qui est entretien se rapportant au corps mortel en dèmiourgos et dèmiourgein n'ont pas la même application. Un autre passage œ
général" (0011 nEpt Tà Ovl)Tov TTâv awµa 0EpanEta), "ce qui se rapporte à ce Sophiste dément cette hypothèse, et confirme que poièsis-dèmiourgos-poiein et
qui est combiné et façonné" (TÔ TE a� TI�?\ "ï� '.:r'VWc,.-fU'v v.ci� -rr,}R&Jtf.v} et dèmiourgein forment un champ homogène.
"l'art imitatif" (11 TE µtµl)TtK�) (So.219a10-bl). Leur point commun n'est Dans la division récapitulative du dialogue, la division qui avait été amorcée
qu'ensuite explicité: toutes ces technai ont la faculté ou la puissance de "produire", avant le détour ontologique reçoit une nouvelle précision : la poièsis est double,
poein (notEîv); elles sont liées à la poièsis252. l'une est divine, l'autre est humaine. Cette poièsis divine repose sur un postulat, que
Or, à ce premier groupe de technai, l'Étranger oppose un second groupe: ! 'Étranger présente en ces termes à Théétète:
' ' ' ' ' ' "
"l'espèce qui se rapporte à l'étude, aussi bien l'étude qui concerne la connaissance que " -.::. - ô'Tl navTa
-E . Z({>a 8Vl)Ta, Kat 't'UTa oaa T ' ETT
ôri Kat "" ' 'l YTJS'
- EK'
celle des affaires d'argent, celle de la lutte, celle de la chasse" (To ôri µaOT)µaTtKov crnEpµaTWV Kat pi(wv <j>UETat, Kat ocra al)>uxa Èv y"ij auv{aTaTal
OWµO'.TO'. Tl)KTà Kat (l'fT)KTa, pt»l/ ll/iÀOU Tl//0!;- lj° IJEOiJ ÔJJplOtJpyof/J/TO!)­
251 Lyons 1972, 140. J. Lyons justifie ainsi la méthode qu'il a observée : "This is in <j>T)OOµEV lÏt7r€pOJ/ y{yt €otial TTpcfrEpoi/ ov}(.·
1
o//'Ta,
[. . .]" (So.265cl-5)254
accord with a principle familiar in linguistics : to accept everything that the native
speaker says in bis language, but to treat with reserve anything he says about his
language, until this bas been checked".
252 Ce poiein reçoit une définition précise: c'est l'acte d'amener à )'existence ce qui
253 Le texte grec donne .· "Ta' 6' v ' ' ' ' .... '
E OV'îa Kat 'YE'YOVOTa Ta µE V .,Y€lfJOll'TOl Àoyotç Kat
'

npaeEot, Tà ôÈ ro�- ,Y€lfJOVJté//Ol!,- OÙK Ènt 'îEp1TEt" (So.219c4-6). L'Euthydème


n'existait pas auparavant. So.219b4-6: "-EE. "ITâv oTTEp âv µT) TTpo'fEpôv nç ôv
Ü<JTEpov E\. Ç oùcr(av ayu, 'fOV µÈv ayovTa 1TO€lJ/, 'f() ôÈ àyoµEVOV 1TO€iCJ8t:tz" TTOU permet de préciser cette notion de prise. Dans ce dialogue, Socrate se plaît à ranger à
<j>aµEv." Traduction : "- L'Étr. : Toutes les fois précisément que c'est quelque chose côté des chasseurs et des pêcheurs, les géomètres, astronomes et calculateurs. C'est
qui n'existait pas antérieurement, que l'on amène par la suite à exister, on dit, je pense, qu'ils pratiquent eux aussi une forme de chasse : "ces divers spécialistes ne fabriquent
de celui qui l'y amène, qu'il produit, et de la chose qui y est amenée, qu'elle est produite." pas en effet, chacun, la représentation figurée qui est leur objet, mais ce sont les
Cette définition, que l'Êtranger reprend ultérieurement en 265b8-10, est identique à données réelles qu'ils s _oumettent à leurs investigations (où yàp TTozowz Tà
celle que Diotime donne de la poièsis dans le Banquet: " [... ] olcre· o'ft no{T}<JlS Èa-r( 6tayp&.µµa'fa ËKa<J'fOt 'fOU'fWV, àÀÀà rà· ()J/ra· àvE1Jj)tOKOUOl1,)" (Euth.290c2-3).
'Tl TTOÀIJ· Tl y&.p 'fOl ÈK 'fOÛ µri OV'fOS E\.S 'f() ôv lovn O'fù.)OÛV alna nâcra ÈCT'fl Les mathématiques sont appréhendées comme une ( com)préhension, non une
t t ' 1 , l \ '
TIOt TIO"lS, W<Y'fE Kat at UîTO nacrats 'fats 'fEXVatç Epyam.at TTOlTJOEtÇ Et01. Kat
I
I V , ,,... I I
invention; l'objet mathématique étant donné, les notions d'affüt et de prise,
ai ToÛTwv ôT}µtoupyo1. nâvTES notîj'Tat." (B.205b8-c2) Traduction : "[... ] Tu sais - "0l)pEÛ<Jat Kat XEtpwcrao0a:t11 -, qui caractérisent proprement la chasse, prennent
fort bien quelle multiplicité de sens a l'idée de création. Sans nul doute en effet, ce qui, tout leur sens. Dans le Sophiste, la "chasse" (0l)pEuTtKov) co.nnaît une acception plus
pour quoi que ce soit, est cause de son passage de la non-existence à l'existence, est, restreinte, et les disciplines mathématiques relèvent très probablement de "l'étude qui
dans tous les cas, une création; en sorte que toutes les opérations qui sont du domaine concerne la connaissance" (To Tfiç yvwp{oEws), néanmoins, l'Euthydème aide à
des arts sont des créations, et que sont créateurs tous les ouvriers de ces opérations." comprendre que des activités aussi éloignées soient citées ensemble.
254 Traduction : " - L'Êtr. : Dès lors, tous les animaux mortels,
Ces trois textes insistent également sur la venue à l'être d'un étant original, - "ÈK Toû et, comme de juste
µT) OV'fOS 11 (B.205b9), "µT} TTPO'fEpov [... ] ov" (So.219b4), 'fOlS" µT) lîpû'fEpov
11 aussi, tout ce qu'il y a de plantes poussant sur la terre à partir de semences et de racines,
oocr tv" (So.2659-10)-. Néanmoins, il serait faux de croire que cette définition enfin tout ce qui, dans l'intérieur de la terre, constitue des corps inanimés, fusibles ou
platonicienne de la poièsis admet logiquement une création ex nihilo. Toute poièsis infusibles, dirons-nous que tout cela, alors qu'auparavant il n'existait pas, est venu
procède à partir d'une matière préexistante. ultérieurement à l'existence, par l'opération d'un être autre qu'un Dieu? [... ]"

80 81
La nature, le devenir est une poièsis permanente; tout vient à l'être, animaux, 4) Le mimètès est-il un dèmiourgos ?
plantes, pierres ou métaux. Le doute peut seul porter sur le principe de cette poièsis:
Théétète doit choisir entre le hasard, -"àné Tt vos alT{as aÙToµaTl )S' 11 L'activité du dèmiourgos s'avère plus spécifiquement poïétique. Comment se
(So.265c7)-, ou la divinité, -"àno 8Eoû" (So.265c9)-. Théétète pose qu'� définit-elle par rapport à l'imitation, la mimèsis ? Dans les textes, e n effet, les
dieu est à l'oeuvre dans la nature, -"8Eoû ôl)µ.1.oupyoûvTos" (So.265c4)-, mais peintres ou les artistes sont souvent désignés comme des dèmiourgoi; quant à la
c'est une thèse provisoire, une hypothèse; elle mériterait un détour, que l'on devine rnimèsis, elle est caractérisée comme une forme de poièsis. L'imbrication des
dans le dialogue du Timée, lequel met en scène un dèmiourgos divin, responsable de champs sémantiques paraît simple : elle se révèle complexe et paradoxale et requiert
l'ordre d.u monde255. Le Démiurge du Timée, la poiètikè divine du. Sophiste u.ne élucidation.
apparaissent donc comme des moments complémentaires : ils confirment le lien Le dèrniourgos dans les Dialogues est souvent un représentant des arts
sémantique entre dèmiourgos et poièsis. plastiques. Le "peintre" (Çwypa.tj>os), est fréquemment cité parmi les dèmiourgoi.
Je m'intéresserai, pour finir, à une court extrait du Politique, qui offre u.n Dans le Gorgias, c'est un exemple parmi d'autres d.ans l'énumération de Socrate:
double intérêt : d'un côté il confirme la spécification du champ sémantique de "les peintres, maçons, constructeurs de bateaux et tous les autres démiourgoi" ( roù!>­
dèmiourgos autour de la notion. de poièsis, de l'autre, il marque la permanence de ç_"tùypdrj)ovs; TOÙS OlKOÔOµOUS', 'TOÙS' VaUTITJYOUS', TOÙS' aÀÀOUS' TilXVTaS
certaines divisions, en l'occurrence du partage entre ktètikè et poiètikè. On peut en oriµtoupyous) (G.503e4-6). Dans le Cratyle, le peintre et le "maçon" (01.Ko66µos)
effet s'interroger sur le sérieux des divisions présentées dans le Sophiste et le témoignent du degré divers de perfection que chaque dèmiourgos peut atteindre dans
Politique. L'impression première est celle du foisonnement. Les classifications des l'exercice de son art257. Il joue un rôle particulier dans le Philèbe, où il sert à décrire
tecltnai semblent se multiplier sans se correspondre. Or, cette citation du Politique le processus de la mémoire: l'âme est comme une tablette, et, à l'intérieur de l'âme,
nous renvoie à la division première du Sophiste les affections jouent tantôt le rôle de scribe, tantôt celui de peintre, selon qu'elles y
"-EE. "EcrTt To{vuv 1Tdvra· ,jµi.t/ 071cfqa· ô17J.tlovpyoiJµEl/ 1cai ;crûlµE&a,· gravent discours ou images. Le peintre est le "second dèmiourgos que comprend
Tà µÈv ËVEKa 'TOÛ lTOElV Tl, Tà ÔÈ TOÛ µ T) na<JXElV Ô:µUVTTJpla. [. · .]" l'âme"25s.
'
(Po.279c7-8)256 A ces exemples généraux, s'ajoutent les citations particulières d'artistes :
Dans le Sophiste, l'ensemble des technai tombent sous l'une ou l'autre de ces Dédale dans la République, Phidias dans )'Hippias Majeur, Polyclète, Paralos et
catégories, la ktètikè ou la poiètikè. Dans le Politique, on voit que tous les objets Xanthippe dans le Protagoras259. Dans les trois cas, le contexte de la citation est
sont ou fabriqués ou saisis - "ono<Ja Ôl) µtoupyoûµE V KQ'.l KTWµE8a" -. Il est positif. Phidias incarne une forme d'art unanimement reconnu; la réfutation
difficile de ne pas relever la symétrie que présentent ces textes. D'un dialogue à d'Hippias par Socrate repose sur ce consensus, car dire que la beauté n'est autre que
l'autre, les fils sont maintenus mais différemment associés. l'or, comme le fait Hippias, c'est nier la beauté de }'Athéna chryséléphantine œ
La division que propose le Sophiste entre poiètikè et ktètikè, et les échos Phid.ias. Polyclète, Xanthippe et Paralos sont eux aussi cités comme des modèles
qu'elle rencontre dans le Timée et le Politique, nous invitent une fois encore à d'une maîtrise exceptionnelle de l'art; dans le débat qui l'oppose à Socrate, Protagoras
limiter l'application sémantique du terme dèmiougos. Le dèmiourgos illustre à les cite pour montrer que le talent du père ne se transmet pas nécessairement aux
diverses reprises les activités liées à la seule poiètikè; un autre nom est à trouver enfants. Enfin, malgré une certaine teneur négative du passage de la République,
pour tous ceux dont l'activité s'apparente à cette autre facette de la tec·hnè, la ktétiké. Dédale est cité pour son excellence. Les figures que traceraient un Dédale seraient les
plus parfaites possibles, même si, figures sensibles, elles sont impropres à l'analyse
et l'observation des lois mathématiques260.
- ---
- --- ------
-
257
Cra.429a.
258 Ph.39al-c3.
2 55 Si Théétète n'admettait l'existence d'un "dieu artisan" (0Eoû ôT)µtoupyoûvToç),
259 Les passages auxquels je fais allusion sont les suivants : - "ùnè �atôaÀou 11 -rtvoç
!'Étranger devrait entreprendre "d'obtenir, en recourant à une persuasion qui s'impose, a11.11.ou Ô!JJJzoupyoiJ ri ypa<t>Éws-" (R .529e 1 ), - "<l>Etôtav [... ] KaKov EÎ vat
son adhésion à cette thèse (vûv âv T<� ÀO')' ù.) µETà TTEt0oûç àvayKa(aç ÔlJJ.llOVfJYOP, "àyaeov Et.Vat Ô!JµlOV/JYO v TOV <l>Et6{av" (H.M.290a5, 9), - "Kal ol
11

ÈTTE XEtpoûµEv notEîv oµoÀoy Eîv)" (So.265d7-8). Or, le discours de Timée vise la IloÀUKÀEl'TOlJ UEtÇ, ITapaÀOU Kal Eav0trrrrou 'TOÛÔE �ÀlKlW'îat [... ] Kat aÀÀOl
persuasion. Les deux dialogues semblent bien se faire écho. <XÀÀWV Ô!JµlOVf)yd)JJI(Pr.328c7-8).
2 56 Traduction
: "L'Étr. : Eh bien, tout ce dont nous sommes ouvriers ou que nous 260 Dé
dale est cité à diverses reprises dans les Dialogues : H.M.281e-282a, Euph.1 l b-e,
acquérons, tout cela a pour nous le but, soit de produire quelque chose, soit d'être un 15b, M.97c et Alc.J 12la. S'y dessine un portrait paradoxal de l'homme: alors qu'il
moyen de nous défendre contre quelque incommodité ! [... ] 11
est artisan de prodiges dans l'Euthyphron et le Ménon avec ses statues vivantes qu'il
82 83
Ces témoignages semblent cependant en contradiction avec cet autre : dans et la partie. Le dèmiourgos, en un premier sens, est l'agent d'une poièsis262. En un
un texte précédemment étudié de la République, où sont énumérées les activités second sens, il désigne une catégorie plus restreinte à l'intérieur de la précédente.
pléthoriques de la cité malade, la classe des mimètai se distingue nettement de celle Le peintre est ainsi décrit comme un dèmiourgos, avant de recevoir sa
des dèmiourgoi. Le passage, que je citerai de manière plus extensive, est le suivant: caractérisation propre de mimètès
-0ÙKOÛV µE{(;ovci TE aù TTtV TTOÀlV ÔEl TTOlElV' ÈKElVl) -yàp Tl Tév6E Ttva [. . .] TOV Ôl)µtoupy6v" (595c12), "TotoûToç Ôl) µtoupyés"
11
11 -
1
uytElVî) OÙKÉTI tKaVT), àÀÀ T1Ôyt oyKOU ȵTIÀT}OTÉa Kat TIÀ1)00UÇ, a OÙKÉTt (596d2), 11 ôr1µtoupyouµEVOS 11 (596d8), 11 TWV 'TOlOUTùJV [. ..] Ôl)µtoupywv" (596e5-
TOÛ àvayK aiou ËVEK(l ÈcrTtv Èv TâtS TIOÀEOlV, otov (1) Ol TE tllJf)€V'T'al 6), "Bytµtoupyov Kat TTOll)'f�V TOÛ TOlOUTOU11 (597dll).
lî(lV'TEÇ' (2) Ol TE /llf.llJ'Ta( TJOÀÀOt µÈv Ot TlEpl T à GXT)µaTa TE Kat C'est qu'il est capable d'une poièsis tout à fait particulière, une poièsis
xpwµaTa, TTOÀÀOl. ôÈ Ol TTEpt µou01.K1)V, TIOll)Tat TE Kat TOUTWV UTTT)pÉTat, totale :
palj.54>60{, \JTTOKplTat, xopEU'TO'.t, Èpyo)..a.(3ol, (3) OKEUWV TE TTaVTOÔaTTWV
- TTl1VTa TTOlEl 11 (596c2), 11 TTaVTQ oloç TE GKEU T) TTOl l)Gat" (596c5),
11
Ô1J/ll0llf)YO(' Kat TWV TIEpt TOV -yuvatKElOV Koaµov. (4) Kat ÔT} Kat
11 Tà ÈK T�S' 'Y'flS' <!>uoµEva aTT a VTQ ll0El11 (596c6), 11 'TOUTùJV ànaVTWV
ÔlUKOJ/ir)l/ TTÀElOVWV ÔE ricroµE8a · [ ... ] (5) ETl ôÈ Kat O'U(lWTWV
TTOll)T�Ç'11 (59 6d4), TTaVTa TaÛTa TlOtf\aat 11 (596d5).
11
TTpocr6Eria6µE8a · [. ..]" (R.373b2-c4, Socrate)261 .
Dèmiourgoi et mimètai n'appartiennent pas aux mêmes strates de la cité. Les Or, une telle poièsis paraît impossible à l'échelle humaine à moins d'admettre
mimètai s'introduisent dans la cité avec le goût du. superflu et du luxe. Les que le peintre ne produit pas toutes choses, mais se contente de "re-produire". Et si
dèmiourgoi, en revanche, sont contemporains de la naissance de la cité : leur travail produire est déjà une première distance par rapport à l'être, "re-produire", c'est
s'éloigner d'autant. Cette distance ontologique définit le peintre comme mimètès263 .
est u.ne réponse aux besoins élémentaires de l'homme. Ce n'est que dans la cité ·
corrompue qu'apparaissent d'autres dèmiourgoi uniquement occupés de l'agrément de Une fois la mimèsis définie, le terme dèmiourgos prend une acception plus
l'existence. Besoins vitaux et besoins superflus établissent d.onc une frontière entre restreinte, comme si en était retranchée toute la production qui concerne les images.
dèmiourgoi et mimètai. Socrate peut ainsi demander sans contradiction si le peintre reproduit les oeuvres
Or, ne faut-il pas ranger le peintre et le sculpteur parmi ces mimètai "qui inscrites dans la nature ou celles des dèmiourgoi
11
-Tèv µÈv 6� µtµT)T�V wµoÀOYl)KaµEv. ElTTÈ ôÈ µot TTEpl TOÛ
travaillent avec les formes et les couleurs" (01. TTEpt Tà crxT)µaTa TE Kat
(;wypâ<1>ou TooE· TTOTEpa ÈKEtvo aÙTo TO Èv Tl.) <1>uaEt ËKa<JTOV ôOKÊl crol
xpwµaTa) ? Sur cette ambiguïté, un autre passage de la République peut nous
ÈTTlX€lpEÎV µtµÊlcrSat � rt:l rtiJÎ/ ÔlJplOVf)Ytt}J/ qya, - rd· TlOJ/ ÔJJ/llOVf)ytÛJ/,
aider: deux emplois de dèmiourgos s'y dessinent, -dont l'un est plus strict-, mais ÉifJ!J"(R.597e10-a4, Socrate, Glaucon)264.
qui renvoient également à la notion de poièsis. Ce texte de la République montre bien comment les deux concepts sont liés
Dans toute la discussion du livre X que Socrate consacre à la mimèsis, l'un à l'autre: le dèmiourgos est l'artisan d'une poièsis, d'une venue à l'être. Le
l'emploi d.e dèmiourgos se révèle assez libre. Dèmiourgos y désigne en effet le tout peintre est un dèmiourgos, mais il n'est qu'un "Etôwi\ou ô11µtoupy6s", "un
fabricant d'image", car l'objet qu'il amène à l'existence est travaillé par un manque
d'être. Aussi, d.ans tout notre passage, le peintre n'est-il jamais qu"'µne sorte œ
faut lier, il n'est qu'un piètre sculpteur aux yeux d'Hippias. Ce paradoxe se retrouve dans dèmiourgos" (ôTtµtoupyôs Ttç), qui s'inscrit en défaut par rapport à cet autre
la tradition : les statues que Pausanias attribue à Dédale, les xoana, sont des oeuvres dèmiourgos qu.'est l'artisan du lit.
très frustres, parfois une simple planche; mais Dédale est aussi, dans la mythologie,
l'archétype de l'inventeur : les statues vivantes, la vache de Pasiphaé, le labyrinthe 26 2 Pour la définition de ce terme, je renvoie à ce qui a été dit précédemment.
donnent un échantillon de ses inventions. Frontisi-Ducroux 1975, qui fait une analyse 263 On note que la famille de mimeisthai sert alors à décrire l'activité propre du peintre à
précise de ces ambiguïtés. côté de celle de poiein : 11 µtJJ.l)Tl)ç 11 (R.597e2, etc), "µ.tµEt<J9at" (R.597al0),
261 Traduction L. Robin modifiée: "- Mais il faut alors grossir à nouveau notre 11
"µtµl)craa0at (R.598b2), "µtµî)crao1." (R.599b5) etc.
groupe social. Car le premier, celui qui était en bonne santé, n'est plus suffisant; mais 264 Traduction L. Robin modifiée : 1 Sur l'imitateur, donc, nous nous sommes mis
1 -

il faut désormais le remplir, le rendre volumineux et nombreux, avec des activités d'accord, mais réponds-moi, à propos du peintre, sur le point que voici : ce qu'il
sociales qui n'ont plus pour fin des nécessités : ( 1) voici par exemple les chasseurs entreprend d'imiter, est-ce, à ton avis, dans chaque cas cette réalité en soi, qui est une
dans leur ensemble, (2) voici les imitateurs, qui sont foule à travailler avec les formes réalité naturelle, ou bien les ouvrages des artisans ? - Ceux des artisans ! dit-il 11 •
et les couleurs, foule à travailler sur la musique, poètes aussi bien. que gens à leur Également,
R.598b8-9,
,
Socrate:

" [...] oiov o <:wypa<)>oç, <j)aµÉv, <:tùypaq>T)<JEl riµ1v
service, rhapsodes, acteurs, choreutes, entrepreneurs de théâtre; (3) voici des artisans OKUTOToµov, TEKTOVa, rovs- 0/l/ "ll ovs- �ulJj.llOVf)YOVS', ' ou, ôEVOÇ
/ TIEpt ' '
TOUTWV , ,
ETiatwv
de toutes sortes d'objets, (c) et de ce qui touche à la parure des femmes. (4) Il va sans dire Twv TExvwv· [. . .J" Traduction: "Ainsi, le peintre, disons-nous, peindra pour nous un
qu'un plus grand nombre de gens de service nous sera nécessaire,[...]. (5) Ajoute que des cordonnier, un menuisier ou tout autre ou.vrier, sans rien entendre au métier d'aucun de
porchers nous seront en plus nécessaires [...]". ces hommes."

84 85
Cette articulation particulière des concepts se retrou.ve dans le Sophiste. Dan� On a sou.vent noté le clivage qu'observe la pensée grecque entre vie libérale et
un passage précédemment cité, en 219a l0-b2, la mimètik� s'avère _ a� ss1 vie servile, loisir et travail265• Encore faut-il préciser la trop grande généralité que
représentative de la poièsis que le genre "qui se_ rappor�� à11 ce 1ui est �omb1?e et comporte l'expression de " pensée grecque". Dans le monde homérique, l'artisan est
,
façonné, bref ce à quoi on a donné le nom d'obJet mobilier (To TE au rrEpt T_ o admiré pour ses oeuvres; on requiert ses services. Le travail manuel tombe en
cruv8ETOV Kal. TTÀa<TTOV, 0 ÔY) CTKEÛOS' ù)VoµaKaµEv), et dans lequel Se placerait discrédit dans la Grèce classique, et plus particulièrement en attique266 •
adéquatement le fabricant de lit de la République. Les sophistes s'inscrivent en faux contre ce discrédit. Les travaux �
La mimèsis est en effet une poièsis qui se caractérise par le degré d'être F. Heinimann ont montré que les premiers à appliquer leur réflexion au concept de
particulier de l'objet qu'elle produit : l'image. Ainsi, le terme. �i�lopoiikè techflè ne sont ni Socrate, ni Platon, mais les sophistes2 67 . Cette réflexion
(ElôwÀorrottKri), -qui signifie "production d'im�g� s: ' -, e� t . u; 1l1se com_me sophistique sur la technè, d'après F. Heinimann, constitue le prolongement d'une
synonyme de mimètikè au· cours du. dialogue, et la mzmes_is est d1vis� e en fo�ct10� réf1exion plus générale, ouverte par Anaxagore, sur la place de l'homme dans la
, ,
de la qualité des images auxquelles elle donne naissance : l EtKova , la 1
nature. La techflè s'avère un processus vital pour l'homme et qui l'extrait de la
"reproduction" d'un côté, le "tj>avTaaµa", la "contrefaçon" de l'autre. C'est la nature. Elle donne à l'homme la mesure de son originalité. La sophistique confère
possibilité même d'une telle distinction -peut-on poser une "faus_se" image en face donc une dignité nouvelle à la techflè. Ne se donne-t-elle pas d'ailleurs le nom de
d'une "vraie" ?- qui est contestée et ouvre l'enqu.ête ontologique au. coeur du. technè?
dialogue. Néanmoins, la position de la sophistique apparaît ambivalente : la
, . , .
En conclusion : la poièsis permet d'articuler le concept d.e dèmiourgos a celui sophistique est une techflè; le sophiste n'est pas un dèmiourgos. Comme si le
de mimèsis, à condition d'introduire des différences ontologiques entre les sophiste voulait s'affranchir par ce biais des connotations négatives attachées au
productions. Le dèmiourgos produit, le mimètès "re-produit' le peintre est un
1
;
terme. C'est cette ambivalence qui sera étudiée afin de mieux comprendre la
dèmiourgos parce qu'il crée une oeuvre; c'est un mimètès à considérer le déf� ut d'être composition du champ d.e techflè.
qui la travaille. Le point de vue que l'on adopte sur l'être commande l'emploi d.e l'un
ou l'autre de ces termes.
1) Une opposition ancienne entre vie libérale et travail manuel
L'enquête menée au fil du chapitre aura montré les limites d.e l'équation
admise entre les propositions "être un dèmiourgos" et "posséder une techflè". Dans la
cité que fonde idéalement Socrate, -cité qu'il décrit dans la Républi� ue, qu:il � voque
En attique, et malgré le dévelop 'pement du commerce et de l'indu.strie, le
travail artisan.al se trouve décrié. "A l'ord.re de valeurs que constituent la
dans le Timée-, le dèmiourgos n'est pas le représentant de la techflè; le dèmiourgos contemplation, la vie libérale et oisive, le domaine du naturel, la culture grecque
désigne le travailleur affecté à des tecluuli poï�t�ques. <;ette s)?éc�ficité d� cha�p oppose, comme autant de termes négatifs, les catégoriées dépréciées du pratique, de
,
s'explicite dans les divisions du Sophiste : poiein se dit aussi bien dèmwurgezn. l'utilitaire, du travail servile et artificiel.", rappelle J.-P. Vernant268 .
Enfin, en dépit d'une imbrication complexe des champs, ce qui caractérise
l'imitateur, le mimètès, comme un dèmiourgos, c'est la poièsis qu'il effectue. La
notion de production structure le champ sémantique de dèmiourgos.
2 65 Schuhl 1947 et Vernant 1988, 263-322. J.-P. Vernant prolonge la réflexion de P.­
M. Schuhl dans les travaux qu'il a consacrés au travail et à la pensée technique.
3. 1. 3. Technè démiurgique et technè sophistique 266 Chantraine 1956b. P. Chantraine montre notamment comment le tenne XEtpw va�,
qui apparaît conune un terme non attique et ionien n'a pas les connotations négatives
Les Dialogues ne présentent pas un champ sémantique cohérent structuré par du terme (3avauaos qui lui, est attique. Chantraine 1956b, 47: "Le vieux terme
techflè et dèniiourgos. S'observe comme une ligne de fracture : le dèmiourgos se homérique ôriµtoupyés est concurrencé et remplacé en attique par �avauaoç qui
s'applique étymologiquement aux ouvriers qui utilisent le feu, potiers et
définit plus proprement comme l'agent d.'une techflè poïétique. Or, même si la métallurgistes : le mot présente une structure de type familier et il est visiblement
cohérence initiale du champ technè-dèmiourgos est hypothétique, -tout ce qu'on péjoratif. Inversement l'artisan est désigné dans le monde ionien par un composé
peut en dire est qu'elle est admise par les commentateurs-, on peut se demander si XEtpw va� qui ne peut être comparé qu'à des noms propres de structure archaïque et, en
la sophistique n'est pas à l'origine de cette fracture. principe, aristocratiques. Ce composé, à l'origine au moins, exprimait la maîtrise de
l'artisan. Cette opposition ne peut être due au hasard."
267 Heinimann 1945; 1%1.
268 Vernant 1988, 308.

86 87
Tout laisse supposer que cette opposition entre vie libérale et travail manuel trois classes athéniennes à côté des Eupatrides et des Dèmiourgoi-275 . D'après
est toujours déjà politique. Plutarque, en tout cas, les charges religieuses et politiques sont réservées aux
C'est ce que montre l'histoire athénienne. A la suite des réformes de Solon, Eupatrides afin d'éviter toute confusion au sein de la "démocratie11276 . Le pouvoir ne
, .
les réformes de Clisthène sont les premières à "remettre l'Etat à la multitude", à saurait être confié aux Dèmiourgoi.
fonder la démocratie. Elles reposent, entre autres, sur une nouvelle division du corps Aristote, lui, semble se faire l'écho d'une certaine démocratisation de la vie
civique qui met fin aux solidarités régionales ou claniques. La démocratie devrait politique. Il rapporte que des troubles politiques éclatèrent après l'archontat de Solon.
donc produire d'autres élites que celles habituellement issues de l'aristocratie. Or, le Damasias fut chassé de sa fonction d'archonte, et on décida alors d'élire dix
personnel politique de la démocratie athénienne reste issu de l'élite traditionnelle, et archontes: "cinq eupatrides, trois agroikoi, deux dèmiourgoi" (nÉvTE µÈv
le paradoxe mettra du temps à s'effacer : "jusqu'à Périclès compris, note E. Lévy, EÙnaTpt6wv, TpEtS ôÈ à ypo{Kwv, ôuo 6È 6r1µtoupywv)277 . Seule une situation
tous les chefs de parti, non seulem.ent ceux des notables mais aussi ceux du peuple, de guerre civile permet de contester le pouvoir établi des Eupatrides, -c'est un
et donc les dirigeants de la cité, étaient toujours des "gens convenables", entendons archonte issu de la classe des Eupatrides qui gouverne-, et d'imposer, en proportion
ont toujours appartenu aux grandes familles"2 6 9. néanmoins plus réduite, la représentation politique des autres classes.
En dépit de la démocratie et d'une histoire politique qui les admet tardivement, Dans son histoire comme dans son fonctionnement, la démocratie athénienne
les dèmiourgoi demeurent victimes des préjugés aristocratiques; et l'apparition d'un porte la trace d'une main-mise de l'aristocratie sur le pouvoir politique.
personnel politique nouveau, issu de leurs rangs, s'accompagne généralement de
vives réactions.
C'est aussi ce que donnent à penser d.eux témoignages, ultérieurs aux 2) Sophistique et technè, sophiste et dèmiourgos
dialogues, qui retracent l'histoire d'Athènes: le premier de Plutarque dans la Vie de
Thésée2 10, le second d'Aristote dans la Constitution d'Athènes271 . Ces deux textes Le mouvement sophistique contredit, en ses débuts du moins278, cette
font des dèmio1,1,rgoi une des trois classes de la population en Attique; et, bien que tradition aristocratique, mais il ne ne le fait pas sans une certaine ambiguïté.
les faits relatés relèvent de la légende, -on ne trouve pas, à Athènes, de charges Le sophiste, pour reprendre les travaux de F. Heinimann279, est l'auteur d'une
spécifiquement réservées aux membres d'une de ces trois classes-, ils illustrent, réflexion originale sur la technè. La technè n'est plus ce don remarquable qu'un dieu
chacun à leur manière, la difficile accession de cette classe au pouvoir politique. accorde à un mortel de son choix, c'est la marque d'une humanité naissante. La
Plutarque explique comment Thésée fut le premier à distinguer trois classes technè est invention humaine, signe de ce logos (parole et raison) qui arrache
au sein de la population, les Eupatrides (EùnaTptôES), les Geomoroi (rEwµ6pol), l'homme à la nécessité naturelle. Le logos permet à l'homtne, non seulement de
et les Dèmiourgoi (�riµtoupyo{) 27 2. La légende prend le pas sur l'histoire: Thésée combler les besoins que lui impose sa nature, mais aussi d'échapper aux lois que
est donné pour le fondateur de la démocratie, alors même qu'on ne saurait parler de dicte la nature.
démocratie avant Solon, et plus silrement encore Clisthène273. Néanmoins, la Mais le sophiste n'est pas simplement cet homme qui �nse l'opposition de
légende semble renvoyer à une partition reconnue de la population. Aristote la technè et de la phusis, c'est aussi cet homme qui possède (ou prétend posséder)
l'admet274. Hésychius, à l'article "à yp o1wTa1", y fait référence: les agroiôtai, dont une technè singulière. Le témoignage du Protagoras nous sera sur ce point essentiel.
il donne pour terme synonyme "aypotKot", "les paysans", représentent l'une des

27 5 . , �
Hé syc h'lUS, Lexicon, S. v.
aypolûl'Tal: aypotKOl. Kat YEVOÇ A8l)Vl)CJlV, Ol
V ' , , , (\

269 Lévy 1995, 220-221. àvn6tE<JTÉÀÀOVTO npos- TOÙS' EùnaTpt6aç. t1v 6È TO 'TWV fEwpywv. Ka\. TplTOV
270 Plutarque, Vies, Tome I, texte TO 'TWV �l)µtoupywv.
établi et traduit par R. Flacelière, É. Chambry et
276
M. Juneaux, Paris, Les Belles Lettres, 1957, Vie de Thésée, 25, 1. Plutarque, Vie de Thésée, 25, 2 : "Il chargea les nobles de connaître des choses
271 Aristote, Constitution d'Athènes, texte établi et traduit par G. Mathieu et divines, de fournir les magistrats, d'enseigner les lois, d'interpréter les coutumes
B. Haussoullier, Paris, Les Belles Lettres, 1952, XIII, 2. profanes et religieuses. Il établit ainsi entre les trois ordres une sorte d'égalité, les
272 Plutarque, Vie de Thésée, 25, 2 : "Mais il ne laissa pas cette foule mêlée qui nobles l'emportant, semble-t-il, en dignité, les paysans en utilité et les ouvriers par le
envahissait la ville porter le désordre et la confusion dans la démocratie (T�v nombre."
611 µoKpaT{av); le premier il sépara les citoyens en trois classes : les nobles
277 Aristote, Constitution d'Athènes, XIII, 2.
278
(EùnaTpt6as-), les paysans (fE!.üµ6pouç) et les ouvriers (Àflµtoupyouç)." On considère généralement que la première génération de sophistes fut composée de
273 démocrates.
Plutarque, Vie de Thésée, 24, 2 et 25,2.
274 Aristote, Constitution d'Athènes, XIII, 2. 2 79 Heinimann 1945; 1%1.

88 89
Platon met en effet en scène dans ce dialogue celui qui se présente comme le premier La suite du dialogue nous donne semble-t-il raison282. Protagoras essaie de
sophiste: Protagoras. lever les méfiances et réticences qu'inspire généralement le seul nom de sophiste: la
technè sophistique ( fi oo<)>taTlKY} TÉXV'fl) est un art ancien, auquel se sont livrés,
Au début du Protagoras, Socrate sonde les motivations du jeune Hippocrate: sous divers masques, les plus grands hommes du passé. Tous ceux qui ont pratiqué
est-ce pour devenir lui-même un sophiste qu'il tient à recevoir l'en_se�gn� ment de la "poésie (no{ ll crts;), les "initiations" et les "oracles" (TEÀETat et xp110µ4}6tal), la
Protagoras ? Hippocrate rougit à cette id.ée, et Socrate propose une d1st1nct1on entre "gymnastique" (yuµvaoTtKll), la "musique" (µouotKTJ), tous étaient des sophistes.
11C'est, je le répète, par crainte de l'envie, qu'ils ont usé de ces teclma.i co.mme d'un
deux modes d"'instruction" (µ&8r1cr1s), qui le tire d'embarras:
Il - ,A"A"A' a pa, (D 'ITTTTÔKpaTES, µri où TOla\J'TT}V UTTOÀaµ{3aVElS crou écran protecteur. ( oUTOl n&vTES, ,.;5anEp 11.Éyf.D, <)>o�l)0ÉvTES Tov q>06vov ra).":,-
TYJV rrapà IIpwTayépou µ&81101v Ë0Eo8a1, à"AÀ' oïarrE p ri rrapà -roû r{/xPal>- raural5- rrapaTTETaaµ.aOtV ÈXpT)aG.VT0.)11 2 83
ypaµµaTl<iTOÛ ÈyÉVETO Kat Kt0apl<JTOÛ Kat TTatôoTp{j3ou; TOUTWV yàp où Protagoras procède ainsi à un renversement remarquable : le terme
É K âCY Tî\V oÙK €lll T€XJ//) ˵a8ES, [() - Ô7JplOllpyo5- ÉO'Op €l/05-; CXÀÀ,
!, €llz' dèmiourgos est effacé de l'histoire de la technè; le terme original, -qui traduit seul
llalÔ€Z{l; CtJ.Ç TOP lôzdrlJP Kal TOI/ i/1€VB€poJ/ llp€ll€l" (Pr.312a7-b6)280. l'essence des réalisations passées-, est celui de sophiste. Les exemples que cite
Se manifeste, dans cette citation, une double opposition entre dèmiourgos et Protagoras sont soigneusement triés: Homère, Hésiode, Simonide, Orphée, etc. Ne
idiôtès et eleutheros, d'une part, entre technè et paideia, d'autre part. Apprendre dans sont en définitive conviés que ceux qui forment habituellement la trame de la paideia
l'intention d'exercer une technè, vouloir être un dèmiourgos, ce ne sont qu'une même de l'homme libre.
chose; à cet apprentissage particulier, conditionné par l'obligation de gagner sa vie, Cette inscription ambiguë dans l'histoire des technai ne paraît pas l'apanage
s'oppose l'éducation désintéressée de l'homme libre. Se retrouve ici le clivage du seul Protagoras. Au début de !'Hippias Majeur, Socrate interroge très
précédemment relevé entre vie libérale et travail manuel. ironiquement Hippias sur les mérites comparés "des Anciens et des Modernes". Doit­
Or, cette symétrie que l'on observe dans les termes "Ènt TÉXv:r1" et "ws on penser que le progrès des technai est égal dans toutes les disciplines? que les
Bllµtoupyàs- Èao µ.Evos" est rompue dans un passage qui suit de peu. notre extrait. "sophistes (cro<)>tcrTo:t) sont bien supérieurs aux "savants" (crocpo{) qui les ont
Socrate et Hippocrate sont parvenus à entrer dans la maison de Callias et observent précédés?
les personnes présentes. Parmi tous ceux qui lui font cortège, Socrate reconnaît un "-:Z::Q. � Ap' OÛV npos �lOS, W01TEp a·{ d<;.1/1az r;/,yJ/al ÈTTlÔEÔWKa<Jt
disciple de Protagoras: Kat Elcrt llapd· rov:,- J/VJ/ Ô7Jµlovpyov5- Ol. naÀatot cpaÛÀOt, OUTW Kat T}J//
"[. .. ] KO:t 'Avnµotpos 6 MEvôatos, OOTTEp EÙÔOKtµÊl µaÀlOTa TWV Vp€rÉpa·p TJJJ/ rdJp O"Os1JlO"TWJ/ r(_yPJJJ/ ÈTTlÔEÔWKÉVat (pCDµEV Kat Etvat TWJ/
ITpwTay6poo µa8r1TWV Kat Élll T€XJ/l) µav8avEl, W,>- O'Otj;lO'TJj5- €<70p€J/Oçl dpxal((}J/ roù5- ll€pi Tl7J/ O"Ofj)(a1/ (j)auÀOUS 11pos uµâs;" (H.M. 281d3-7)284
(Pr.315a 3-5)28l. Le sophiste possède bien une technè, comme le martèle Socrate: "TT\V
Tout nous renvoie à la discussion entre Hippocrate et Socrate, mais le mot ùµETÉpav TT\V Twv oo<µto-rwv TÉ XVTJV", "votre technè à vous les Sophistes".
sophiste a remplacé celui de dèmiourgos. Comme s'il était incongru d'appeler Mais il se situe en marge de deux traditions: les sophoi de l'Antiquité n'étaient pas
dèmiourgos un disciple de Protagoras! La sophistique se revendique une technè, sophistai, ils ne prétendaient pas à une technè. Les sophistai néanmoins ne sont pas
mais à aucun moment le sophiste n'est défini ou ne se définit comme dèmiourgos. des dèmiourgoi: leur technè n'identifie pas leur histoire à celle des artisans. Ainsi,
Et l'on peut supposer qu'il cherche, par ce biais, à s'affranchir des contenus négatifs le parallèle qu'établit Socrate entre le progrès de la sophistique et celui des autres
associés par les élites traditionnelles à la technè, aux dèmiourgoi. technai n'est simple qu'en apparence, les termes de la comparaison sont complexes.
Le terme dèmiourgos est soigneusement évité pour évoquer le sophiste: il est
question des autres teclma.i (at aÀÀo:t TÉxvat), mais de l'ensemble des artisans
(napà Toùs vûv BTJµtoupyoùs). Inversement le mot technè est rapporté aux seuls
2 80 Traduction: "- Supposes-tu donc plutôt, Hippocrate, que telle ne sera pas ton sophistes, et l'ordre de la comparaison inversé pour que le nom de "sophiste" ne soit
instruction auprès de Protagoras, mais qu'elle sera toute pareille à celle que tu as reçue dI
mru"tre de grammaire, du mru"tre de cithare, du mai"tre de gymnase? Ce n'est pas en effet
282 Pr.316c-317a.
en vue de l'art même qu'elles constituent, que tu as appris chacune de ces choses et
comme si tu devais être un professionnel de cet art, mais en vue de ton éducation, 283 Pr.316e4-5.
comme il convient que le fasse celui qui n'est pas wi spécialiste et qui est Wl homme 2 84 Traduction: " - Socr. : Mais alors, par Zeus ! nous faut-il prétendre que, par
libre!" analogie avec le progrès réalisé par toutes les technai et avec la médiocrité des artisans
281 Traduction: "[Protagoras était accompagné].par Antimoïros de Mendé qui est du passé au regard de ceux d'aujourd'hui, votre technè à vous les Sophistes, a progressé
précisément le plus réputé des élèves de Protagoras� il étudie en vue de la pratique de elle aussi pareillement, et que. au regard de vous les doctes de !'Antiquité étaient gens
l'art et pour être sophiste. 11 médiocres ?"

90 91
pas apposé aux sages de l'Antiquité. Le respect de la symétrie conduisait à une profondément ironique, au sens que lui donne G. Vlastos286. Elle comprend en
expression du type: "oÜTW Kat TT)V uµETÉpav TîlV TWV GOq>lGTWV TÉXVTJV germe une critique souvent formulée à l'encontre de la démocratie, le fait que le
ÈntôE6WKÉVal q>WµEV Kal Elvat napà TOÙS vûv ao<j>taTàS TOÙS naÀatoùs pouvoir est laissé aux mains d'incompétents287. Pour Socrate et pour Platon,
q>auÀous". Mais le sophiste ne se confond pas plus avec les sophoi du passé qu'avec l'incohérence de la démocratie est de ne reconnaître que partiellement la supériorité du
les dèmiourgoi. savoir. L'objection de Socrate est donc complexe, à l'image d11 renversement que
Ce rapport ambivalent à la tradition permet de comprendre la sixième présente le dialogue : ce n'est pas tant la possibilité d'un enseignement de la
définition que donne !'Étranger du sophiste dans le Sophiste, -:;-même si cette politique qui est visé, que le déploiement de la sophistique en terrain démocratique.
définition pourrait très bien in fine s'appliquer au dialecticien-. L'Etranger note qu'à La démocratie est le lieu du non-savoir, la sophistique, comme corollaire d.e ce lieu,
!'"ignorance" de l'âme (ay vota, à µa8{a) répond u.ne technè, la "BtôaaKai\tKl)", s'explique comme non-savoir. Protagoras perçoit l'enjeu réel de l'objection : le
"l'enseignement", qui comprend deux parties: "mythe" (µû8os), qui constitue le premier moment de sa réponse, fonde logiquement
"-SE. T{ ô È ÔT\ T({) Tl)S ÔtÔO:GKaÀlKl)S' apa µÉpEl T({) TOÛTO la démocratie; l"'exposé discursif" (Àoyos), qui en est le second moment, les
ànai\ÀaTTOVTl ÀEKTÉOV; conditions de possibilité d'un enseignement de l'œ-etè.
- eEAI. olµat µÈv [ovv], w �ÉVE, TO µÈv a.ÀÀO ÔJJJ.llOVf)J'lA'à.s.- Ce mythe, dans ses grandes lignes, est le suivant ,
: après avoir façonné les
Ôlôa·o1,(aÀla�-; TOÛTO ÔÈ ÈV00ÔE 'YE 1T01Ô€l01/ ôt' �µwv KEKÀl)0-8at. êtres mortels, les dieux enjoignent à Prométhée et Epiméthée de distribuer les
' ' ' � ' ' - ,,
-SE. Kat yap <JXEôov, w 8Eat TîjTE, EV naatv "E ÀÀ T)0-1.V. [ . . . ]" qualités nécessaires à leur survie, "les forces naturelles" (6uvo_)'.l�t.-S). Epiméthée
(S o.229cl 1-d4)285
,, son frère d'exécuter seul le partage, Prométhée veillera à la fin à son
obtient de
La première partie concerne le travail d.es dèmiourgoi, la seconde la paideia. équité. Epiméthée dote ainsi toutes les espèces animales, l'une de la force, l'autre de
L'opposition traditionnelle entre travail manuel et vie libérale est réactualisée, mais la rapidité, la troisième d'une épaisse carapace, sauf l'homme pour qui il ne reste
la technè apparaît désormais comme un troisième terme, un terme commun. plus rien. Prométhée veut alors pallier la négligence de son frère et vole, "avec le
La sophistique redéfinit le concept de technè : en élargissant le champ de son feu, le savoir technique" (TT)V ËvTExvov aocp{av aùv nup{), "la technè liée au
application, elle le dissocie du concept de dèmiourgos et en annule la connotation feu" (T1Îv TE Èf µnupov TÉXVT)v). Mais les humains, à qui ce savoir permet de
péjorative. satisfaire les nécessités vitales (nEpt Tov (3{ov oo<j>{av), périssent de leur
Mais revenons au Protagoras. Protagoras s'inscrit de manière ambiguë dans infériorité par rapport aux animaux ou de guerres intestines. Ils ne savent se
une histoire : ses devanciers ne furent pas des dèmiourgoi, mais des poètes, des rassembler en cités, ni ne connaissent la "technè de la guerre" (noÀEµtKl)), car la
musiciens, des maîtres de la paideia. Cette ambiguïté se retrouve, d'une certaine "technè politique (noÀtTlK�v T ÉXv1111), -dont l'art de la guerre n'est qu'une
manière, au plan politique. On peut observer en effet, dans la réponse que fait partie-, repose auprès de Zeus, et Prométhée n'a pu le dérober. C'est donc à Zeus
Protagoras à Socrate, une tension entre engagement démocratique et préjugé qu'il revient de sauver les hommes par le don de la politique, c'est-à-dire du "respect"
aristocratique. (alôws) et de la "justice" (5tKT}), qu'il décide d'accorder à tous, et non à un petit
À Socrate qui lui demande ce qu'Hippocrate apprendra s'il le fréquente, nombre, comme c'est le cas pour les autres technai.
Protagoras répond qu'il enseigne la technè politique, "T�v 110)\'l''ï'l'.1'<Î f v ....,..t12_x·v'lrt!! Je ne ferai pas une lecture générale de ce mythe, mais je m'intéresserai à la
(319a4). Mais, objecte Socrate, le fonctionnement de l'assemblée montre bien que la distinction faite entre deux types de technai : la dèmiourgikè technè d. ' un côté, la
politique n'est l'objet d'aucun enseignement. Dans tous les autres domaines, en effet,
seul l'avis des professionnels est écouté; touchant les décisions proprement
politiques, le premier venu est au contraire invité à parler, -ce qui ne serait toléré
s'il existait des professionnels de la politique-. En outre, poursuit Socrate, si la
286 G. Vlastos définit l'ironie socratique comme une ironie complexe. Vlastos 1994,
politique s'enseignait, les Périclès devraient pouvoir transmettre leur savoir à leurs 50: "Dans l'"ironie simple", le signifié ne correspond pas à ce qui est dit: prise dans
enfants, ce qui n'est pas le cas. La référence au modèle démocratique est son sens banal, habituel, l'assertion est fausse, tout simplement. Dans l'ironie
"complexe", ce qui est dit correspond et en même temps ne correspond pas à ce qui est
signifié. Le contenu apparent doit être entendu comme vrai dans un sens et faux dans un
285 Traduction : 11 L'Étr. : Et quel est alors le nom qu'il faut employer pour la partie de
-
autre."
287 On peut se reporter par exemple au discours de Mégabyze chez Hérodote (III, 81),
l'art d'enseigner qui nous délivre de cette sorte d'ignorance ? - Théét. : Le fait est
que, d'après moi, Étranger, l'autre partie s'appelle "enseignement professionnel", lequel reproche à la démocratie de faire la part égale au compétent et à l'incapable.
tandis que celle-ci est ce qui, à notre exemple, à nous Athéniens, a été appelé en ce pays Thucydide semble répondre à une telle critique dans l'oraison funèbre qu'il attribue à
"éducation". - L'Étr. : C'est en effet, Théétète, le nom qu'elle porte à peu près dans Périclès (II, 37) : la bonne réputation permet, en démocratie, de choisir le meilleur; la
toute la Grèce ! " démocratie est donc avant tout une "méritocratie".

92 93

'
politikè technè de l'autre288. Cette distinction fonde la démocratie : elle explique ou la médecine, un savoir qui n'est pas emprunt du même caractère de n.écessité que
qu'à l'assemblée "aussi bien un charpentier, aussi bien un forgeron, un cordonnier, celui du sophiste. Protagoras réactualise ce faisant, l'opposition aristocratique entre
un négociant, un armateur, un riche ou. u.n pauvre, un noble ou un manant" prenne eleutheros et dèmiourgos sous la forme d'une opposition entre universel et
part aux délibérations289. Tous les hommes ont part à la politikè technè, sous la particulier, où seul l'universel est marqué au sceau de la nécessité.
forme d'aidôs et de dikè. Le sophiste dit posséder une techtlè; mais refuse d'être tenu pour un
Il pourrait être objecté à Protagoras que la politique est la seule technè à être dèmiourgos. C'est qu'il se pose en éducateur, en maître de la pakleia. On peut donc
ainsi universellement partagée. Mais le mythe renverse précisément l'ordre attendu œ penser que c'est lui qui introduit une césure dans le champ de technè, à supposer que
l'analogie: la technè est d'abord politique avant d'être particulière ou démiurgique. ce champ ait été un jour uniforme. D'un concept unique, comprenant comme les
En effet, la technè, comme facette du logos, doit être universelle si elle veut deux faces d'une seule pièce l'activité, la technè, et son agent, le dèmiourgos, et
pallier l'imprévoyance initiale, la dunamis absente. Toutes les espèces, -l'homme s'articulant autour de la notion de poièsis, le sophiste détacherait le concept de
excepté-, ont été dotées d'une du11amis propre, c'est-à-dire tous les individus de technè.
l'espèce. La dèmiourgikè technè, parce qu'elle reste toujours la propriété d'un nombre
restreint d'individus, ne saurait constituer la contrepartie d'une dunamis absente. Les
technai démiurgiques sont peri bion, mais sans la politikè technè, les hommes n'ont 3. 2. Technè : "Ensemble de procédés bien définis et
guère la possibilité de subsister: ils périssent frappés par les bêtes sauvages ou leur transmissibles, destinés à produire certains résultats jugés
propre sauvagerie. La technè, comme exercice du. logos, est logiquement universelle, utiles" ?
c'est-à-dire politique; elle est la condition d'existence des tech11ai particulières.
Le mythe ne constitue toutefois qu'un premier élément de réponse. Il reste à
expliquer qu'un Périclès n'ait pu transmettre cette technè à ses enfants. C'est qu'il
La technè ne se résume pas à l'objet qu'elle doit réaliser) au résultat qu'elle
existe des degrés dans la maîtrise de cette technè, observe Protagoras. Si la cité ne
doit obtenir. Elle n'est pas tout entière ordonnée à la production. La fonction de
pouvait exister qu'à condition que les citoyens fussent des joueurs de flûte, si tel
production semble relever plus proprement du dèrniourgos; le sophiste peut se
était le principe fondateur d.e la cité, malgré l'attention qui serait portée à
targuer d'une technè non-poïétique. L'affirmation même d'un ergon pour une technè
l'enseignement de cette technè, tous ne seraient de bons flütistes, ni ne seraient
donnée n'est pas la preuve' de son caractère po'J:étique: l'ergon dit l'oeuvre, l'action
également renommés. La nature impose ses limites à l'oeuvre de l'éducation. Ainsi,
aussi bien que le résultat. A considérer les Dialogues, le palimpseste supposé entre
la politikè technè a beau se présenter comme une qualité universelle et non un don
technique et technè se révèle en partie controuvé: la technè n.'est pas un "ensemble
que confèrerait l'appartenance à une lignée, tous n'ont pas vocation d'y exceller.
de procédés bien définis et transmissibles, destinés à produire certains résultats jugés
C'est là que se fait jour une certaine tension dans le discours de Protagoras.
utiles [...]290. Peut-on néanmoins définir la technè comme un "ensemble de procédés
Protagoras justifie long·uement que le dèmiourgos prenne part aux affaires de la
bien définis et transmissibles". Trois faits le donnent à penser: la.caractérisation,
cité: tous les individus ont reçu en partage la politikè technè. Mais Protagoras fait
bien que très problématique, de la technè comme une epistèrrtè; l'opposition de la
aussi l'apologie de la sophistique. Cette technè, cette aretè politique, ne s'actualise
technè et de la theiamoira, de la "faveur divine"; enfin, l'opposition de la technè et
pas en tous suivant le même degré d'excellence. Celui qui la possède au plus haut
de l'empeiria, !"'expérience".
point, au point de l'enseigner, c'est le sophiste. Le dèmiourgos se définit dès lors par
défaut: son excellence ne se manifeste que dans un savoir particulier, la cordonnerie
3 . 2 . 1 . Technè et epistèmè
288
Cette distinction se fait suivant différents registres. Pour dire le don de Prométhée,
Protagoras a recours aux expressions suivantes : 11 TY}v µÈv nEpt Tov �iov croq,iav" Dans les Dialogues, la technè est caractérisée de manière répétée comme une
(Pr.32ld3-4), 11 Tl)V TE Eµnupov TÉXVT)V11 (Pr.32lel -2), "0E(as µoipas" (Pr.322a3),
Il�
epistèmè. Le constat est ancien291 , confirmé le plus récemment par 1 'enquête
ÔT)µtoupytdi TÉXVT) 11 (Pr.322b3), "àpETTJS' TEK'fOVlK'flS' L .. J i) aÀÀT)S 'flVOS sémantique de J. Lyons, Strul·tural Semantics, An Analysis of Part of the
6l)µtoupytKl)S11 (Pr.322d7-8); le don particulier de Zeus, lui, est décrit en ces termes
1 1 11
Vocabulary of Plato, Oxford, Basil Blackwell,1972. L'enquête met en évidence
11 'fl)V ôÈ: î10Àl'ftKl)V 1 (Pr.32ld4-5), 1 TIOÀtTtKl)V TÉXVl)V [. . .] � S' µÉpos- TTOÀEµtK�
(J1·.322b5); 11 'fljV TTOÀl'flKY}V TÉXVl)V11 (Pr.322b8), "atÔW TE Kat ÔlKl)V11 (Pr.322c2,
4, etc.), TT0ÀtTtKfiS àpETl)S 11 (Pr.323al ). Ce rapide répertoire permet d'observer la
11
290 Lalande 1960, s.v. Technique, 1106-1107.
grande fluidité qui s'exerce dans l'emploi des termes "oo<j>{an , "TÉXVT) 11 et "àpET1)11 • 291 Schaerer 1930; Gould 1955.
289 Pr.319d 2-4, c'est Socrate qui parle.

94 95
l'imbrication du champ sémantique de teclinè dans le champ plus compréhensif L'analyse sémantique de technè se fait en deux temps. Dans un premier
d'epistèmè. Impossible cependant de s'en tenir à ce premier constat. Le lecteur des temps, l'enquête est centrée sur le charnp lexical de technè. J. Lyons s'intéresse aux
Dialogues ne peut ignorer les développements relatifs à la notion d'epistèmè. Dans différentes classes de lexèmes que comprend le champ et met en lumière l'articulation
la République en particulier, I'epistèmè est ce savoir, seul véritable, qui a les du champ lexical de technè sur celui d'epistasthai (Èrr{0Tao8at) : tout énoncé
Formes pour objet; elle se distingue de la doxa comme l'intelligible du sensible. comprenant technè se développe à partir d'un premier énoncé comprenant epistasthai
Cette (re-)définition de l'epistèmè interdit l'application du terme à la technè. Le (Èrr{0Tao8at) "savoir". Ce premier résultat permet de comprendre une singularité œ
sensible n'est-il pas le champ d'action privilégié de multiples technai ? ce champ lexical. Le vocabulaire de la technè est structuré suivant de grandes
La présence de ces deux positions contradictoires dans les Dialogues suscite classes: la classe d.es noms désignant une "activité" 295 (àcrTpovoµ(a, otKoôo�ttKl),
l'embarras du commentateur. Faut-il poser, avec J. Lyons, la coexistence de deux etc.), des noms désignant une personne exerçant une activité (àaTpovôµos,
usages de la langue, un usage non-réfléchi, qui intéresse le linguiste, un usage olKoooµos, etc.) et des verbes correspondants à cette activité (àaTpovoµEtv,
réfléchi, qui intéresse le philosophe? Faut-il distinguer, pour reprendre les mots du oiKoôoµEtv). Or, tandis que la première classe s'ordonne sous le lexème TÉXVl), la
linguiste, ce qui se dit dans la langue de ce qui est dit à propos de la langue ?292 Je seconde, sous le lexème 6riµ1.oupy6s, dèmiourgein (6T1111.oupyE1.v) ne permet pas
rappelerai les deux moments de cette dichotomie avant d'esquisser, non une solution, d'ordonner a priori la troisième, celle des verbes. Cette singularité se résout au terme
mais un projet de lecture. de l'analyse: le lexème qui ordonne les verbes n'est autre qu' ÈmcrTao8at.
Dans un second temps, ce champ lexical structuré par TÉ)(\!"i, ôîjµ'-�Uf>''f� et
ÈrrtaTacr8at, est étudié en regard de champs lexicaux plus vastes dans lequel il est
1) Ce qui se dit dans la langue susceptible de s'insérer. L'enquête porte donc sur les relations entre Èrr{0Tao8at,
EtôÉvat et ytyvwcrKEtv, d'une part, TÉXVl), ·Èrrt<JTllµf\ et yvwats, d'autre part.
Les termes technè et epistèmè se présentent, à divers moments des Dialogues, L'hypothèse soumise à une étude approfondie est que le champ d'Ènt<JTTJµ:ri recouvre
comme des termes équivalents293. Cette équivalence a pu être interprétée très à la fois celui de yvwats et de 'rÉXVîl, et, corrélativement, que celui d'ElôÉvat
classiquement en termes de synonymie. L'enquête de J. Lyons, qui se veut un recouvre celui de ytyvwaKEtv et d'Èrr{0Tao8at.
exercice de méthode de sémantique structurale294, permet de préciser cette notion Abordons le premier moment de l'enquête sémantique de J. Lyons.
vague d'équivalence. Le vocabulaire de la technè est ordonné en différentes classes:
- une classe Npt296, dont le mot-témoin est dèmiourgos297 et qui est
composée des "noms de personne désignant une activité", comme TÉKTWV,
.
xa�KeJç, yewpy6ç,e�.
292 Lyons 1972, 139-140: "One point may be briefly mentioned here. Plato himself
was very much concerned with examining what some would call the 'concepts' of
ao<j){a, TÉXVT) and ÈmaT�µl) and with their explication and redefinition in tenus of his .
295 J. Lyons parle de "persona} nouns of occupation" et "occupations". Lyons 1972,
own philosophy. [... ] The principle I have adopted, with regard to the interpretaion of
the passages in which Plato explicitly defines or discusses the lexemes that fall within 140-1.
296 Les abréviations se lisent ainsi : Np est mis pour "personal nouns", N pour " n o n ­
the scope of the inquiry is the following : I attempt to elucidate them in tenus of other
passages in which the lexemes in question are used, as it were, unconsciously. 1'his is personal nouns", V pour 11 verbs 11 "t" et "e" désignent le champ lexical considéré : "t"

in accord with a principle familliar in linguistics: to accept everything that the native désigne le champ de technè, "e" celui d'epistèmè.
297
speaker says in his language, but to treat with reserve anything he says about his Pour J. Lyons, le champ lexical de technè et celui de dèmiourgos se confondent.
language, until this bas been checked." J'espère avoir montré que l'on ne saurait établir de bijection entre la classe des
293 A.22c8-el ; Ch.165d4-166al; R.438c5-d9; T/it.198al-b l0; Po.258c2-e7; L.639a9- hyponymes de technè et celle des hyponymes de dèmiourgos, lesquels constituent, à
b ll; etc. plusieurs reprises, un sous-ensemble à l'intérieur du champ lexical de technè. Pour le
294
Lyons 1972. L'ouvrage de J. Lyons présente cette particularité d'être à la fois une dire autrement, dèmiourgos ne saurait être considéré comme le "mot-témoin" de la
théorie de la méthode, et une méthode appliquée, puisqu'il comprend deux parties classe des "noms de personne désignant une activité" telle que la définit J. Lyons.
distinctes: d'une part, un exposé théorique de sémantique structurale, d'autre part, une Dans la suite, l'expression "champ lexical structuré par technè � dèmiourgos", a
analyse de systèmes lexicaux particuliers, principalement du sens de TÉXV'fl, ÈTTt<JTl)µ l') souvent été simplifiée en "champ lexical de technè". Afin de ne pas commettre de
et crocp{a dans les Dialogues de Platon. contresens, il faudra se souvenir que J. Lyons emploie cette expression en un sens plus
large, tandis que je l'emploie, pour mon propre travail, au sens de "champ lexical
structuré par technè".

96 97
- une classe Nt, dont le mot-témoin est technè et qui est composée, d'une 8Ec5Bwpos I Elvat/ I yEwµÉTPftS- 100 .
part, des substantifs féminins en -tKT), comme laTptKT), yEwpytK�, etc., d'autre N p / EÎvatll Npt représente donc une "phrase-noyau", une phrase qui ne
part,
· des noms communs désignant une activité, comme aÜÀ.ricrts, yEwpy[a, etc. saurait se réduire à une expression plus simple, mais à partir de laquelle peuvent en
- une classe Vt, dont le mot-témoin ne peut être dèmiourgein, d'acception revanche se combiner des phrases plus complexes301 .
trop étroite, et qui est composée de verbes, comme iaTpEuEtv, yEwpyEtv, etc.298
Ces classes une fois définies, J. Lyons étudie le contexte d'occurrence de
chacune. Les phrases complexes du texte, qui font intevenir un élément d'une classe .
ou son mot-témoin, sont ramenées à des "kernel sentences", des phrases noyau. 3 oo J..,
es exemple qui sont proposés sont de J. Lyons lui-même. Par la suite, je citerai en
L'analyse détaillée de la classe Npt permettra de mieux comprendre ce qu'il faut priorité les exemples qu'il propose dans son étude, et signalerai ceux qui me seront
entendre par ''phrases-noyau". J. Lyons montre que la plupart des phrases faisant propres.
inteivenir des "noms de personne désignant une activité", Npt, peuvent se ramener à 301 À côté de la phrase Np I EÎvatll Npt, caractéristique de la classe Npt, J. Lyons
des phrases du type : Np / Etvat l l Np t299. C'est ainsi que les phrases : 1
relève quatre types de phrases faisant intervenir la classe Nt, c'est-à-dire la classe des
"[. ..) 6µoÀoyw TE cro<)>tOTT)Ç Etvat Kat natÔEUElV d:v8pwno,1s" noms c �?1muns désignant une activité. Ces phrases types sont les suivantes:
(1) Np I EXEtvll Nt. Pour .T. Lyons, ces phrases types, dont il ne donne aucun
(Pr.317b4),
exemple simple, sont les plus nombreuses, et il faut y i11clure :
"pal\}4)oos L. -� 'é.r.. ôJi}, ��'J... �,'t{..�'A.0;" (/.538b3-4),
(i) les phrases contenant un des lexèmes de la deuxième colonne, comme dans l'exemple
"[. ..] T4) TE yEwµÉTplj E>Eoôwpr.v Kat T4) E>EalTTIT(\) 11 (Tht.143b8) "Etç EXWV iarpz!(·,jv TIOÀÀOlS' tKavos l6tW'TatÇ, K at Ot aÀÀOl Ô l) µloupyoi."
présupposent les phrases suivantes : (Pr.322c);
Èywl Elvat 11 cro<j)tOTl)S' (ii) les phrases dans lesquelles TÉXvri intervient en collocation avec un adjectif en -tKoç,
cru / EÎvat// pa.tµWÔÔÇ comme dans "OÙKoûv 6 r,}1/ dpz6µ17n1.-Tfl-' rqv17,,, EXWV ouToç Èan;" (J.53 le);
(iii) les phrases où TÉXVîl est qualifié, comme dans cette phrase du Théétète "AÉXri0a yap,
c1 È TatpE, rat!r,7,,, EXWV r1}1/ r(,ri-'TJP" (Tht.149a), où "TauTl)l/ TTJV TÉXVY)V " renvoie
à 11 �V µa.tEU11.Kl)V ('TÉxvriv)".
'T

(2) Np I ÈTTt<rTacr8 at/l Nt. Exemples:


11 (. ••) È:µj3aÀÀOUŒlll E1-
Ç TÉ XVaÇ, ÀoytaµOU Ç 'TE Kat àaTpovoµtaV Kat YEWµETpt a V
:r
Kat µOUGlKîJV OtùÔ.ŒKOV'TEÇ 'l.. (J>r.318e),
"El E11tŒ'TIXµE8a 'TîjV TÉXVY)V � OtJK ÈmŒT<XµE8a, 'TTJV Ol.KOÔOµlKl)V, Kat 11apà 'TOÛ
ȵa8oµEv;" (G.154b) et
11 0U'T'Ol rraaaç µÈv 'T'É x vaç Èma'T<XV'T<Xl [... ]" (R.598e).
(3) Np I Va 11 Nt, avec Va représentant la classe des verbes sui va�ts : ÈntTl)ÔEUEtv,
µEÀETâV, 61.aTTOVEta0at, (Èt)Èpya(Ecr8at, Cl'.<JKEll/, p.ETaXE1.pl(Eo8at, Cf.1T'T'Ea8al,
È:11t�1EÀEt<r0at, ÈTTlXEtpEtv, yuµvd(Ea0at, µETtÉvat, etc. Exemples:
"µou01.Kf\S' rrpoTEpov àrrTÉov l) yui1.vaanKf\ç" (R.377a),
11 �
'T
V <JOq>l<J'flKî)V 'TÉXVT)V <j:>T)µt µÈv El.Val TiaÀalaV, 'TOÙÇ 6È µETaXElpl(OµÉVOUS'
aÙTTJV TWV TTaÀalwv àvopc'.ûv [. .. ]" (Pr.316d),
"çÉV(.ùV 6È av TlÇ È11l'Tl)OEU1j ouo 'TÉ xvaç [. . .]" (L.847a).
.
(4) N p I Etvatll A Ill Nt avec A représentant la classe des adjectifs suivants: c:ro<j)os-,
298 J..,acomposition du vocabulaire est illustrée par J. Lyons dans un tableau que j'ai ' " ' ' ' ' ' ' ' " "
6El VOS', E µTIElp0S'' ETilŒ'TT)µwv, aya 0OS'' 'TEXVlKO Ç' a µa0l)S'' aTTElpoç, aTEXVOS', etc.
J' récédemment reproduit dans son intégralité.
29
Il faut revenir un instant sur le formalisme adopté par .T. Lyons : Exemple:
"T{ç �µ&v TIEp1. àywv{av TEXVlKW'TaToç;" (La.185b),
une simple barre, "/", introd11it le verbe (exprimé dans tous les cas à l'infinitif),
"pl)TOplKl)Ç <PÛS' ÈmŒTT)µWV TÉXVT) Ç EÎVal [ .. .)" (G.449c),
une double barre, "II", introduit le complément d'objet direct ou l'attribut du sujet,
une triple barre, "Ill", introduit tout autre complément, complément d'objet indirect ou " L ..) Tov àaTpov6 µov, �S' aù où TÉXVl)S' En p.éi>,.),ov ÈmcrT�µwv ètEl Èi. vat '11 Twv
circonstanciel; Èf µnpocr8Ev" (H.m.367e).
Enfin, pour être systématique, il faudrait mentionner, en relation avec la classe Vt, la
le signe ";s" indique une relation d'équivalence, "phrase-noyau" Np I Vt, qui ne reçoit pas de traitement particulier de la part de
le signe "�" indique une relation d'implication. .T. Lyons, mais est citée plusieurs fois au fil des analyses.

98 99
Ces phrases-noyau permettent de caractériser les types de relation (implication sont analysés en termes de "transformation" et deux transformations sont mises en
ou équivalence) existants entre les différ� ntes classes de lexèn:i es. Pour ne don�er lumière.
qu'un exemple, la "phrase-noyau" Np/ Elvat 11 Npt est compnse dans,.,une relation wpremière transformation analysée est celle qui aboutit à l'équivalence:
d'implication avec cette autre "phrase-noyau" qui_ prend la forme Np I EXEtv Il Nt. Np I Èn{crTao8al// Vt' = Np/ ËXEtv/ / Tl)V (Toû+ Vt') TÉXvriv :!ë
Il est en effet possible de montrer que la phrase Np I El vat JI Npt repose sur Np I EX Etv// Nt'
l'acceptation, tacite ou non, par les (inter)locuteurs de la phrase Np I ÉXE: � 11 Nt. J. Lyons observe en effet que, dans les textes, les phrases du type
_ _
L'ion fournit un exemple de cette relation d'implication bien souvent 1mpl1c1te dans (1) Np/ Èn{aTaa8atll Vt et (2) Np I Èrr{crTacr8at// Ne304 , d'où l e terme
l'argumentation. Dans ce passage, auquel J. Lyons fait allusion, S� c� ate amène Ion TÉXVTI est absent, sont à la source de différentes phrases comprenant TÉXvri. Pour
" reprendre les termes de J. Lyons: "Examples of the two types with which we are
à reconnaître que nous connaissons les mêmes choses par le b1a1s _ d une l!1eme 1

technè, des choses différentes par le biais d'une technè différente. Ce qui conduit à la concemed are:
remarque suivante: ( 1) 'AyaµÉµvwvl ÈTTlŒTao8at/ / àpt0µ.EÎV (R.522d)
11- I:Q. Ov1<·oiJv ocrrz5- (Z// µ,} lr11 T[J/d r({'J/JJ.l,'(=Np I EXEtV / / Nt) (2) 6 ypaµµa Tt<JT�s/ Èrr{crTacr8at/ / Tà ypaµ µaTa (Rh.199a)
TaU TTI S TTjS TÉXVl)S Tà ÀEyéµEva 1) npa T TOµ Eva 1<aÀW S '}'l yvwOKEtV oùx These sentences yield phrases in which TÉXVTI occurs with either (a) a
. .,.. , .... , . ... '1'-
1 ) ,
otôs T ÉcrTat; - IQN. AÀ1)0f\ ÀEYEt. - Z:Q. Uor p
,,.
€ ov out/ 1lél)l r1.iJ // €1T{i) // wv subjective or (b) an objective genitive dependent on it:
Et. TTE S, El'TE KaÀWÇ' ÀÉYEl "Ov.n, Ç>OÇ El'TE 1,1.11,, où KUÀÀlOV �vwon,, Tl, 11y{o')ÇÇ><;'.;, (1) (a) ri' AyaµÉµvov os TÉxvri (Pd.108d)
' / .,.. ' ., r /
- IQN. 'Hv{oxos. - I:Q. Pa'lft<uôo5- yap TTOV €l a/I
r
À o�.r lJVlo,:yo5---,· (b) ri TOÛ àpt8µ EtV TÉXV1) (Plu.262d)
1

(=Np/ EÎvat// Npt)" (J.538a5-b3)302 . (1) (a) ri T oû ypaµµancrToû TÉXVîl (Plu.269d)


Le mouvement argumentatif, tel qu'il s'explicite ici, illustre clairement (b) ri 'TWV ypaµµaTWV TÉXVî) (Plu.260d)."
l'implication: si Np/ Elvat// Npt, alor s Np/ ËX ElV // Nt, ou, pour reprendre La seconde transformation met e n jeu l'équivalence suivante:
notre e xemple, si "" Iwv ÈcrTt pal\,û_>ôos", alors " "I wv EX Et T'f\V pall..14)6lK'f\V Np/ Èn{crTacr8at// Vt = N p / EXEtv/ / Tl)V ( T oû+ Vt) TÉXVî)V =
(TÉXVl)V)". Np I ËXEtv// T�v+ A t+TÉXVT)V.
Une première analyse met donc en évidence, à la fois les "phr�es-noyau" _ qui J. Lyons remarque que la construction At +TÉXVl) équivaut tantôt à un
structurent le champ lexical, et les relations d'implication ou d'équivalence qui les génitif subjectif (i), tantôt à un génitif objectif (ii). On a ainsi :
régissent. Ces relations cependant sont secondaires, syntagmatiques, au regar� œ (i) ri Kanr1ÀtKT) TÉXVîJ = 11 Twv KaTTl)À<.Îlv TÉXVîJ
n303 du cham p : la relation
cette relat ion qui donn e la clef de la prod uctio (ii) ri ÔlŒÀEKTlK� ,{XV'i'\ = ri TOÛ Ôla.Ài"fEO�'.. 'r.{'j.,_'f'' t
paradigmatique qui lie TÉXVTI à Èn{crTacr8at. Les rapports entre les deux lexèmes En vertu de ce qui vient être établi, on peut considérer l'expression
At + TÉXV T I, mettons ri p1)ToptK"fl TÉXVTI, comme le résultat des transfonnations
suivantes •
.
302 Traduction: "- Socr. : Donc si un individu ne dispose pas de telle ou telle technè, i l Ol f>î)TOPE S I ÈTTl<JTao8at =* ri pl)TOplKT) TÉXVfl
ne sera pas capable de bien connaître les propos ou les actes qui relèvent?� la tech�è en Np / Èn{crTao8at// :i\ÉyEtv =* ri pl)ToptKTI TÉXVTI
question? - Ion. : 1'u dis vrai. - Socr. : Prenons les vers que tu as rec1tés. Qui sera Np / ÈTTl<JTacreat/1 TOÙS" Àoyous =* ît prrroptK� TÉXvri305.
le mieux à même de savoir si Homère a raison ou tort, toi ou un cocher? - Ion. : Un
cocher. - Socr. : Parce que, n'est-ce pas ? tu es rhapsode, mais non pas cocher." Ce .
passage est cité de manière très abrégée par J. Lyons : sont mises en italique les seules o La classe Ne, qui intervient ici pour la première fois, reçoit, avec la classe Vt, qui
3 4

étapes de l'argumentation qu'il tient pour pertinentes. . .. -avait, elle, était établie d.e manière intuitive, la définition suivante : "any V, and any
303J. Lyon s, s'inspirant des considérations de N. Cho1nsky sur la grammaire, souligne N, that enters into such sentences as ( 1), or (2), from which can be derived sentences
la présence de deux phénomènes dans l'apprentissage et l'utilisation de la langue : un containing TÉXVll is by that very fact a member of Vt, or Ne.". Lyons 1972, 161.
3 05 'analyse précédente a en
premier phénomène lié à la mémoire, et qu'il appelle "recall", "mémorisation", un J., effet d'abord montré que :
second p.hénomène lié à la libre combinaison de règles par le locuteur, et qu'il appelle (1) NJ) / ÈTT{aTaa8atll ÀÉyEtv
"generation "production". Le point de vue du linguiste et celui du spécialiste des
11, � ( 1) Np I EXEtv/ I T�V Toû ÀÉyE1.v TÉXVlJV
sciences cognitives n.e sauraient se conf()ndre, néarunoins, la notion de production � T) TOÛ + N p TÉXVlJ.
n'en est pas moins essentielle. Le modèle qu'élabore le linguiste tend en effet à rendre
et (2) Np I ÈTTtaTaaea1. Il ToÙç ÀÔyous
compte de la production par le locuteur natif d'une langue d'énoncés considérés comme
acceptables. � (2) Np I ÉXEtvl I T�V'TWVÀoywvTÉXVT)V

100 \ 101
, ' ,
yt yvw?KEtv et E TTtcrTao8at. Neufs types d'environnements sont é tudiés
L'examen de ces transformations permet d'accéder désormais à une nouvelle succes1vement. J'en dresserai la liste rapidement:
définition du champ. Les énoncés comprenant un élément des classes Vt, Ne, Npt, A) }'JP I --- Il Vinf. Exemple: "11 otEt otév T' EÎvat d1/ôpz' µ,j
Nt ou At sont issus, par transformation, d'énoncés comprenant ÈTTt<JTao8at. ,
€lllO'TaJt€1/{f) /1€rp€l// (Np I --- Il Vinf.), ÉTÉpwv TOlOUTWl! TIOÀÀWV ÀEyovwv
OTl TETpaTTT)XUS' E<JTtv, auTov TaÛTa µ Tl �')'Eta8a1. nEpt auToÛ;" (R .426d8-
Passons au second moment de l'enquête: J. Ly ons s'intéresse à l'inscription
r, , , ., ' '

°6 . L'enquête s'appuie st1r un


e2, Socrate)
tec hn è da ns des cha mp s plu s vas tes 3 ; B) Np I --- Il Nt. Exemple: t n TTpos T (;)V 8EWV, [...] , a·urt.Ù TW OVTl
t
du champ de
nom bre d'o bse rva tio ns réa lisé es au cou rs de l'an aly se des éno ncé s com prenant ;
certain llal'Ta €lllO"Ta0"801/ (Np --- Il Nt) ot Ol/ r€1cro1/z1c1j1/ Kal O'K1J,TlK1f,J
t, Elô Év at et yty vw oK Etv , et de leu rs I ?'

TÉXV'fl, ÈntoTl]µTt et yv wa tç, È:n {aT acr 8a (Euth.294bl-4, Socrate)


relations. Ce s observations sont au nom bre de quatre. , ; C)_ (a) �PI--- 11 Tà At �.t (b} �p / --- Il To At. Exemples: "[. ..] os­
La première: le lex èm e È T
tOTllµ'fl est en relation ave c ÈTTt<JT acr8at, ouô€l/ q>11µt d., :,.l,./o ElllO"Ta<7&a1
, ,.
17 ra EfXtJTLA-a· (Np / --- /I Tà A t)" (B.177d7-
Vll est en rela tio n ave c È:n toT ao 8a t, ma is
T
ElôÉvat et ytyv wo Etv ; le lex èm e TÉX 8, Socrate); '" ETTEtô,) ·rd· O"rparlt.tJrtKà yzyvdO"i.:Ez!,- (Np / ___ // Tà At)
KEl V, ma is pas ÈTT l<JT a0 8at . .,,.. ' .,.. / 54ûe 9 '
W<Jl S ave c yt ')'V WO
K
pas 'Yl')'VWO ; }e lex èm e ')'V noTE pov lJ crTpaTl)ytKOS" Et ytyvwcrKEtS ij ù palµ(.t)ôoç à ya86s-; 11 ( .
, ,
7-
La deu xiè me : ElôÉvat peut êtr e à la pla ce d' ÈntcrTacr8at et œ
KEt V

la pla ce de Socrate); 11 YlJ"//ûKTl<-El yàp ô,) TO µÈv uyt El1/à11 Tl] lŒTplK°fj Ù;\À'oi
ytyvw,oKEtv; . ma is il est dou teu x qu' Èn 10T ao 8a pui sse êtr e mis à
ar..ücppocrÛv'iJ, rà ô apJ-{01,11..�,).y,.: iioucrtK'fl (Np / --- // TO At) o:ÀÀ 'où cr�A--(\o�·�·i�
t -'

ytyvwcrKEtv, et inversement.
'Pt" V J,
r�' ô"Ol/COuOpll<.
1 5;;'
f}I/ OlKOÔOµlK'J) O:/\./l. 0Ù O'Wq)pOOUlllJ, Kat OlJTW TTŒVTa·"
La troisième: l'emploi d' EiôÉvat est plus fréquent, et recouvre des emplois
, ) 1

v ne se (Ch.1.70cl-4, Socrate)
d' Èn{aT acr 8at et de y{y vwo KEt v; ma is Èn{ crTa o8a t et yty vwo KEt
, D) Np / --- 11 Np. Exemple : "[. ..] à.ÀÀ<X <JKOTTEl Et yzyJ/{1)(71("€lj- avrÔI./
recouvrent pas dans leurs emplois. (...:Théétète) (Np I --- Il Np)." (Tht.144c3-4,Théodore)
La qua triè me enf in : les relations qui viennent d'être mentionnées E) Cet environnement ne se résume pas par une formule: il réunit toutes les
lus ive me nt à Ènt crTa cr8a t, Etô Éva t et yty vwcr K Etv; elles ne
s'ap pliq uen t exc p�r�es dont l'objet direct se présente sous la forme d'une alternative (avec Tl, Kat,
s'appliquent pas à ÈTTatEtv, yvwp{(Etv, µaveavEtv et cruvtÉvat. ouôE, ....etc.). Exemples: "[. . .] os L .. ] ovôi TTpôj3aTa ovo€ no{µEva
Ce s obs erv atio ns am ène nt J. Lyo ns à ava nce r l'hy pot hès e sui van te: "Fo r
yzyt/wr;A.�l!>.JJ , (R.343a�9, ,:'hrasymaque); "[...] {O"µEv ,ca�l TOV TTETTatôE uµÉvov
thes e reasons it wa s postulated that EtôÉvat inc lud es
both ytyvwoKEtv and
TE 1caz anatôEuTov opews-" (L.654d6-7, L'Athénien).
ÈntcrT ao8at, and È TTt<JTl]µ'fl both TÉXVll and yvwcrts, in the way in which Trier's , F) �� I --- Il (pro�sition complétive, sauf G). Exemple: "Kat Èyw
mo del wo uld sug ges t; tha t is to say , tha t he fiel d of ÈTTt crT{ iµr1 is div ide d by the
yvouç a·uro,/ rE&opuf!JJJt€J/O/{ [. . .]" (Euth.275d6-7, Socrate).
. Afin d'éprouver cette hypothèse, sont repéré
s les
t

fields of TÉXVll and yvw crts- 11307


G) ��,: -�- Il �T{ I �ÉyE�v/1 N x308), o� (T{ I �ouÀEcr0atl/ Nx), etc ..
différents typ es d'en viro nne me nt, -c 'est-à- dire le con tex te imm édi at dan s leq uel
étu dié s Exem�les . EYW, yap ou ôuvaµat µa&Ei J/ TTorEpoJ/ À€yEz!>- (Np I ___
cha cun des lex ème s peu t app ara ître -. Ces env iron nem ent s son t ens uite
11 l(TTOTEpov I ÀEyE1.vl/ Nx)) ÔlÔ(X<JKElV µE voµ{(EtV Etva{ T tvas 0EO\JS",
comparativement. La pertinence de l'hypothèse sera vérifiée si se rencontrent des L .. J (Ap.26c l-2, Socrate)";"[. ..] oÙôÈ ot O"&a· O"Ù vûv éfrt dytù /if'fyt'i? (Np I ---
Éva t et
.,.

usages spé cifi que s: si l'on con stat e des env iron nem ent s com mu ns Etô
11 (T { / 'AÉyEtvl/ Nx))" (Oa.434e2-3, Socra te).
à
Èn{ crT acr8at, ou à EtôÉvat et ytyvwoKEtV , mais aucun environnement commun à H) Np I ----. Emploi absolu.
. I) Np� --- Il �p, Np �eprésentant la classe des noms ou des phrases
:::::, ll TOÛ + N p T ÉXVl). nominales qui ne des1gnent , nt une personne (Np), ni une technè (Nt ou At).
Elle a ensuite montré que Exemple: 11 O{O"doüv Èm. Tt� Tot ouT4) Adyov(Np / --- Il Np) Tov TTapà Twv
ou (ii) � TOÛ AÉyEtV TÉXVl). Cette TTOÀÀwv ÀEyoµE vov;" (Po.296a4-5, L'Étranger).
dernière équivalence ramène donc les expressions de la forme At + TÉXVT\ à des
� pî)TûplKî\ TÉXVl) - (i) � TWV prrropwv TÉXVTJ
Quels sont, à grands traits, les conclusions de J. Lyons ?
!!l

tran sfo rma tio ns suc ces siv es des phr ase s Np I Èn{aTaa0at // Vt o u
Lyons 1972, Part II, 7.2, 176-226. L'enquête comporte une troisième section,
Np / È111crTao8at II Ne.

extrêmement brève (2 pages), qui ne nous intéresse pas directement: elle examine les
306

.
relations des lexèmes cro4>6set cro<j){a avec le champ d' È:111.0"Tl)µY). 308
Pour la définition de Nx, je r�nvoie à J. J..,yons: "Nx is a variable ranging over the
307 Lyons 1972, 177-8.
uns and also certain other nouns including ovoµa, ypaµµa, etc.". Lyons
f;���1o��

103
102
nts s'a vèr ent car act éri stiq ues d' Èm cr'Tao8at, A, B et Un environnement s'avère caractéristique de yt yvwcrKElv, D. EiôÉvat n'y est
Trois env iro nne me
trè s peu rep rés ent és 309 Or, ces trois représenté que 7 fois, Èn{ cr Tao8at, une seule fois311.
C(a). EtôÉvat et ytyvwcr KEtv y sont en effet Les environnemens G et H tendent à illustrer une autre particularité du champ
XV Tt.
_.

déj à été étu dié s dan s la des cri pti on du cha mp lex ica l de TÉ
environnements ont du savoir. Tandis que les environnements A, B, et C, utilisent µa.veâvEtV et
du typ e Np I Èrr {crT acr 8a t Il Vi nf. on t été déc rite s com me la so � ce
. Les phrases / admise 6t6dcrKEtv comme des marqueurs temporels d' Èm cr Taa8at, G et H livrent des
tre , a éte
transformationnelle de phrases comprenant 'TÉxv11 . En ou
310

ph ras es du typ e Np I Èrr {arr ao Oa tl l 'Tà A t e � emplois de µav8c:ivEtV et 6t6daKEtv indépendants d'Èrr{aTacr8at. 'EniaTao8at
l éq uiv ale nc e
1 de s
/ Nt. Se con firm e do nc, aux yeu x de J. Ly on s, un em ploi n'y est pas représenté; EtôÉvat constitue un emploi neutre.
Np / Èrr { crrr ac r 8 at/
Aucune conclusion ne peut être tirée de J'analyse de deux environnements: F
spé cifique d 1
Èrr{a'Tacr8at en relation avec TÉXV'fl. et I.
L'étude statistique des différents environnements corrobore, d.'après J. Lyons,
et au prix d'analyses parfois alambiquées, l'hypothèse initiale: le champ du savoir,
au sens le plus large, celui d'Èrrtarrliµ11 et EtôÉvat se divise en deux champs
subsidiaires structurés d'une part, par TÉXVTJ et ÈntaTc:ia8at, d'autre part, yvwatç et
,
ytyvcOOKElV.

L'enquête de J. Lyons met en lumière un rapport d'inclusion entre le champ


de technè et celui d'epistèmè: le champ structuré par technè et epistasthai constitue
un sous ensemble du champ structuré par epistèmè et eidenai. Ce champ est exclusif
d'un autre sous ensemble d'epistèmè, celui que structurent gnôsis et gignôskein.
L'enquête de J. Lyons précise donc !'"équivalence" habituellement observée entre
technè et epistèmè: l a technè se définit conjointement comme epistèmè et non-
gnosis.
A •

Mais que nous enseigne cette définition ? Comment lire les résultats de cette
enquête ? Une première lecture tendrait à partager le champ du savoir entre un savoir
pratique (te_chnè) et un savoir théorique (gnôsis). L'usage reflèterait ainsi ce que le
_
texte théonse dans le dialogue du Politique: une différence entre "savoir théorique"
(yvwcrTtK�) et "savoir pratique" (npaKTtKT)). C'est ce que remarque, par exemple,

3 11 Cetteparticularité permet d'expliquer, d'après J. Lyons, certaines irrégularités :


notamment la présence, dans l'ion, d'une occurrence de ytyvwcrKEtv dans un
environnement du type Np I --- Il ,-à At. J. Lyons considère en effet que les
expressions Np I ÈmaTaa8atl J Tà At et Np/ ytyvwaKEtvl / ,-à At ne sont pas di
. tout équivalentes. Mais que la phrase:
0 yt yvw aKE t v 1 fois � pou r B, ni l'un ni l'au tre ne " - "r.
"-'�t. ' ETIElul)
s:: ' ô'E ' ' " ' �
ra· CTT/XtTltùTll(-a' yzyvwul(·€tS', TIOTEpov lJ crTpaTl)'YlKOS'

El
3 9 Pom A, E1. 6 Éva t est représenté 1 fois,
palJJepôos- àya8oç;" (/.540e7-8)" est déterminée,
sont représentés� pour Ca) ElôÉvat n'est pas représenté, ytyvli><JKEtv 1 fois. ytyvooKEtS' t\ ù dans le contexte du
310 Je ren voi e à la pre miè re transforma tion examinée pré céd em me nt : dialogue, par les phrases
(1) Np J Èn{a'Taa8atll ÀÉyEtV "- ION. rvoil)v yoûv âv EYWYE ota aTpaT1)î'OV npÉrrEt ElTIEtv. -1:Q. "Ia,.0s- yàp Et
Kat crTpaTl)ytKoç, ,J;, "Iwv." (/.540d5-6). En d'autres termes, la connaissance de la
=> (1) Np I ËXEtv// 'fî}V'fOÛÀÉyEtV'fÉXVîJV
personne, de l'individu, est une condition à la connaissance de l'objet. La présence de
=> l) 'fOÛ + N p 'fÉXVl). deux occurrences de ytyvwcrKEtv en C(b) s'explique également comme un
et (2) Np I Èrr{a'Taa8at Il ToÙç Àoyous- développement de D. Toute cette partie de l'analyse de J. Lyons est alambiquée et peu
=> (2) Np I ÉXEtv/ I 'TT)V'TWVÀoywvTÉXVT\V convaincante. Il s'agit de justifier par tous les moyens le partage du champ du savoir en
=> l) 'fOÛ + Np 'fÉXVl). (au moins) deux champs hétérogènes, È:11tO"Tao8at et ytyvü)crKEtv. 'EmcrTaa8at dit le
savoir d'une technè, ytyvwcrKEt.v, d'une personne animée.

104 105
G . Cambiano31 2. L'hypothèse ne peut cependant être retenue. Il suffit de considérer Que Platon se soit intéressé à définir, ou redéfinir, l'epistèmè, de nombreux
l'environnement que J. Lyons tient pour caractéristique de gignôskein : "The most dialogues en témoignent315. Mais c'est dans la République que ce travail de (re-)
striking positive difference between the distribution of ytyvwcrKEtv and that of définition prend, pour nous, tout son relief: il impose en effet une redéfinition de la
EtôÉvat and Èn{ cr ,-ao8at is the relative frequency of occurrence of ytyvw<JKEtv tech.nè.
with a personnal noun as object1131 3. Gignôskein se rencontre donc dans des énoncés Dans la République, l'opposition de l'epistèmè et de la doxa permet de
du type "Je connais un tel. 11314 Je laisse aux commentateurs le soin d'apprécier dans distinguer le philosophe de !"'amateur de spectacles" ($t11.00Eaµ.ovEs)316 . Au livre
quelle mesure cette "connaissance" est un savoir théorique. Les deux sous ensembles V, Socrate analyse les conditions de possibilité de la cité qu'il a entrepris de fonder.
d'epistèmè ne répondent donc pas à des définitions simples, qui s'articuleraient à un Ces conditions, au nombre de trois, ne pourront que choquer les tenants du 11 bon­
discours second, celui du philosophe. sens" : il faut admettre les femmes aussi que les hommes à la fonction de Gardiens
Pour finir, le champ lexical d'epistèmè a plus d'extension que celui de technè de la cité, il faut que les Gardiens n'aient rien en propre, ni femmes, ni enfants, et
puisqu'il recouvre aussi bien le champ de technè que celui de gnôsis. Or, le rapport surtout, il faut que les rois soient philosophes, ou les philosophes rois. Et, précise
entre l'intension (ou la compréhension) et l'extension est exactement inverse: plus Socrate, est philosophe l'amoureux du savoir, du savoir dans sa totalité3 17.
un terme a d'intension, moins il a d'extension. Epistèmè n'est pas un concept précis; Cependant, objecte Glaucon, ne dira-t-on pas de }'"amateur de spectacles" qu'il est
il doit au contraire être suffisamment flou pour englober le savoir qui se manifeste philosophe ?318
dans l'énoncé "Je connais un tel. 11 Poser, en conséquence, que la technè est une C'est pour répondre à cette objection que Socrate établit la distinction entre
epistèmè, c'est dire que la technè est un savoir, sans autre précision sur la nature de epistèmè et dom. L'"amateur de spectacle" aime la beauté d'une voix, d'une couleur,
.
ce savoir. d'une _ foi_-me; il aime les beaux objets, mais non la beauté elle-même; il ne saisit pas
le pr1nc1pe de la beauté des beaux objets qui lui apparaissent. L"'amateur de
spectacles" est comme un rêveur qui croit vraies les images qu'il aperçoit en songe.
2) Ce qui se dit à propos de la langue L'amoureux du beau est seul éveillé: il distingue l'être véritable des copies qui lui
sont présentées. Le premier n'a qu'une opinion d.es choses, le second une
Cette définition de l'epistèmè comme un "savoir" au sens le plus général, connaissance véritable:
-connaître quelqu'un et exercer une technè constituent deux formes d'epistèmè-, va
à l'encontre d'une définition étroite du terme, qui se précise dans les dialogues.
L'écart est prononcé entre ce qui se dit dans la langue et ce que Platon nous dit œ la .
langue. Faut-il en, outre, considérer cet écart comme un marqueur chronologique? . '
315 Le M'
enon es t le premier 1a ogue, -a cons1.d,erer la date supposée de sa
d'l
Cette redéfinition de l'epistèmè signe-t-elle une évolution de la pensée platonicienne composition-, à dialectiser, non tant l'opposition que la différence de I'epistèmè et de
de la technè ? la doxa. M.85b8-86b5 et 96d5-98b6.
316 R.475d2, 476a10, b4, etc.
317 =R.475b8-9, Socrate : 0ÙKouv Ka'i. Tov (j)tÀocro<j)ov oo<j)(aç <1>11ooµEv Èn1.8uµîJTTJV
11

Elvat, où TÎÎS µÉv, Tr\S' o· ou, àÀÀà n&.crris;" Traduction L. Robin modifiée : "-
312 Cambiano 1980, 58: "Nel 11Politico 11 risulta dunque confermata l'ipotesi di Lyons di Donc, ne dirons-nous pas aussi du philosophe qu'il a envie de savoir, non d'un savoir
una connessione tra techne ed episteme e di una distinzione tra techne e gnosis, perchè et pas d'un autre, mais de la totalité de ce qu'il est ?"
' " '
3 1 8 R 475d 1 - 4 ·. Kat 1 �J'.0:UKWV E'f'l). rr 0"�J'.Ûl' apa Kal O:TOTfOl ECJOVTat aot
' O' ,..,
quest'ultima sembra essere completamente scinvolta dalla praxis e caratterizzare 11
V " '
. . ",fi

soprattutto le matematiche. iv1a tra le due classi non esiste opposizione." TOlOÛTOl. Ol TE yàp <j>tÀo0EaµoVES' nâVTES EµOtYE 60KOÛOl Tfil KaTa:µav8aVElV
3 13 Lyons 1972, 199 et également J. 79 : "On the other hand, the most charactèristic xafpovTES TOtOÛTOl ElVO'.l, Ol TE q>lÀl)KOOl à'TO'TTWTO'.TOt TlVÉS ' EtOlV CDS y' Èv
environrnents of ytyvwoKEtv (in which EÎ6Éva1 and Èn{0Tao8a1 rarely occurred) were <f>1.Àoo64>ots Tt0Évat, [. . .]" Traduction : "À quoi Glaucon répartit: À ce compte, tu
11

those in which the object of the verb was a persona! noun. 1 9


1
trouveras chez quantité de gens des échantillons déconcertants d'un tel caractère ! Il
314 ap�a�ient en �ffet, selon moi, à tous les amateurs de spectacles, puisqu'ils prennent
Lyons 1972, 200: "Little need be said about the sentences of type _
Np I ytyvwcrKEtv // Np. The application of most of them could be satisfactorily plaisir a étudier quelque chose; et ceux qui aiment à entendre seraient des plus
accounted for in terms of notion of 11 acquaintance with" (reduced behaviourally in the déconcertants qu'on püt mettre au nombre des philosophes, [...]"
simplest instances to having met the person in question in situations of the kind
described at several places in the text: eg. Tht.144c, I.a.180d, Euth.271 b).

106 107
"OÙ KO ÛV TOUTOU µÈv TT}V 61.avota.v ,.I>s Y'-'YVW<JKOVTOS- yvuiµ11v âv Dans la République, Socrate définit donc l'epistèrnè comme cette "faculté"
àp0ws cpatµEV Etvat, T OÛ 6È ooçav ws ôot;a(OVTOÇ;" (R.476d5-6, Socrate)319 (Buvaµts;) qui a l'être pour objet, cette faculté que n'intéresse pas le sensible. Il n'y a
Et pour prévenir toute contestation, Socrate rappelle l'articulation de la pas d'epistèmè d'un objet sensible : au mieux une doxa. Et cette définition
connaissance sur l'être3 20. Est "connaissable" (yvwaTov) "ce qui est absolument" ontologique de l'epistèmè est diversement fondée. Elle repose sur l'acceptation
(To µÈv navTEÀWS' ôv), "inconnaissable" (ayvwaTov) "ce qui n'est pas" (µri renouvelée de l'existence de Formes intelligibles324 et sur la conjonction de l'être et
ov)32 1. Ce qui est intermédiaire entre l'être et le non-être ne peut disposer que d'un du vrai. La vérité d'un discours dépend de l'être de son objet. Il n'y a de vérité que de
statut épistémologique intermédiaire: }'"essence" (oùa{a)325.
"OÙ KOÛV Ènt µÈv T4) OVTl Yl/{t)O'l,>- �V, dyPtJJ<7lt1 6' Èç àvayKl)S È Til
µ.T} OVTl, Èm ôÈ T4) µETa.�i, TOÛT4) µEra(!v Tl Kal. (l)T1)TÉOV dyJ/OlUÇ T€ Cette définition de l'epistèmè n'implique-t-elle pas une red.éfinition de la
A'lll €m<7r7Jµ !}5»--; El Tt TuyxavEt ov TOtOUT OV; technè? Dans le passage de la République justement évoqué, Socrate n'oppose pas
' 1 ,,,. ,, , '" ,..

' �
TI, avu µEv ouv. seulement au.x philosophes les "amateurs de spectacles", mais aussi les
'Ap' oûv À.ÉyoµÉv TI ôo_,fa1/ Elvat; "<j)tÀoTÉXvous;", "ceux qui aiment les technai" et les "npaKTtKous", "ceux qui ont
IlcDç yà p ou;
une compétence pratique".
IlüTEpOV aÀ.Àl)V ÔÛvaµtv Ém<7TIJl.l7JÇ T} TT}V a.ÙTl)V;
"TaUTU TOlVUV, 'l)V 6' Èyw, ôtatpw, xwpts µÈv oüs VUVÔY) EÀE'}'ES
...A ÀÀ11 v." (R .477a9-b5, Socrate, Glaucon)322 / '
<pl/ OdEO'f.lOl/a.f>- TE Kat y,,l/ orE/'f'//OV,!>- Kal
d.! L) / '
,, \ ' �
lTj)al<·Tll<:ovs; Kat xwpts au TTEpl
'

Cet intermédiaire entre l'être et le non-être implique cette faculté qu'est la


d.j

'1v O >�6yas, oüs µovous av TIS' èpews npoaEt TIOl </}z/10<7Ô</JOl/.f>": 11 (R .476a9-
diJxa. Dans la mesure en effet où l'epistèmè se distingue de la doxa comme 11ce qui b2, Socrate)326
est infaillible" (Tè àvaµapTT)Tov) de "ce qui est faillible" (TQ �lîl Le terme q>tÀOTEXV OS n'est pas autrement employé dans les Dialogues.
àvaµapT1)T4>)323, il faut poser, pour chacune, un objet distinct: le "connaissable"
Platon joue indéniablement sur les mots : ce qui distingue le philosophe de
(yVWOTOV) d'un côté, qui n'est autre que "l'être" (Tà ov); l'"opinable" (6oçaOTOV) de
l'homme de l'art est inscrit da.ns le nom même: son désir porte le premier vers le
}'autre, qui ne peut être que cet intermédiaire entre être et non-être. savoir, le second vers la technè. Il en va de même pour l"'amateur de spectacles". Le
Reste à montrer que !"'amateur de spectacles" n'a jamais que des opinions des terme npa KTtKos, en revanche, se rencontre dans un autre dialogue: le Politique.
choses, et non un authentique savoir. Mais y a-t-il seulement un objet du sensible
La première division qu'établit l'Etranger est en effet une division entre epistèmè
/

qui échappe à un jugement contradictoire? un bel objet qui ne puisse apparaître "théorique" ( yvwoTtKl)) et epistèmè "pratique" ( npaKTtK'fl), ou encore "technique et
laid? une action juste qui ne puisse apparaître injuste ? Les objets sensibles sont et
manuelle" (XEtpoTEXVtKrî)327. La praktikè comprend, en tant que genre, le métier�
ne sont pas: ils ne peuvent être objets que de l'opinion, de la diJxa.
charpentier et tous les métiers manuels (at 6É yE nEpl TEKTovtK'flV aù Kat
cruµnacrav XEtpoupy(av)328 . Si cette division d.u Politique ne fait qu'aiguiser la
Il difficulté à définir l'epistèmè, elle nous éclaire en revanche sur le sens de
3 19 Traduction : " - Mais n'aurions-nous pas raison de dire de la pensée de ce dernier, en "npaKTtKous" dans la République : Socrate entend nettement distinguer le savoir
tant qu'il connaît, qu'elle est connaissance et, de la pensée de l'autre, qu'elle est opinion
en tant qu'il opine ?"
320 R.476e-479d. .
321 R.477a2-4. 324 R.522e-525c, 595a� Pd.9.5e-103a; Pa.128e-130a; etc.
322 Traduction : " - Mais, s'il est acquis que l'existant est l'objet de connaissance et le 325 T.29b2-c3.
non-existant, objet de non-connaissance, cet intermédiaire, ne doit-on pas chercher en 326 Trad.uction : " - Voici d.onc, repris-je, de quelle façon je fais la distinction et l a

lui l'objet de quelque chose d'intermédiaire entre epistèmè et agnoia; à supposer que par séparation entre ceux, d'une part, dont t u parlais tout à l'heure, les amateurs de
hasard il y eOt quelque chose de cette sorte? - Hé! absolument. - Or ne disons­ spectacles, ceux qui aiment à faire du travail de métier et à s'occuper d'affaires, et ceux,
nous pas de la doxa qu'elle est quelque chose? - Comment en effet ne le dirions-nous de l'autre côté, que concerne notre propos et auxquels seuls conviendrdit justement le
pas ? Qu'elle est une faculté autre que l'epistèmè ? ou bien qu'elle est la même ? titre de philosophes."
- Autre que l'epistèmè." 327 Po.258e4-5.
32 3 R.477e6-7. 328 Po.258d8-9, 259c10-dl.

108 109
que poursuit le philosoph� du savoir 9ue possède l'arti�an dans l'� xer� ic� de son Mais Socrate ne résu.me pas la technè au.x seules technai démiurgiques. Le
, ,
métier. Socrate récuse a1ns1, aux tech11ai manuelles du moins, la qualité d epzsteme. texte présente une ambigu.ïté certaine, puique les "études" (µa81)µ.aTa)33 2
La suite du dialogue le confirme. Au livre VI, Socrate évoq.ue la singularité préliminaires à l'étude de la dialectique, ces études que seuls les Gardiens
de la dialectique par différentes images. La dialectique a pour objet le �� en, qui � st à entreprennent et que figure, sur la ligne, la première section de l'intelligible, ces
l'intelligence et à l'intelligible, ce que le soleil est à la vue et au v1s1ble. Mais la études ont aussi l e nom de technè : le "calcul" (ÀoytcrTtKri), la "géométrie"
_
dialectique peut aussi se comparer à l'ultime section d'un segment que l'on aurait (yEwµETp{a), l'"astronomie" (à.aTpovoµ{a) et l'"harmonie" (apµov{a)333 .
divisé d'abord. en d.eux, puis en quatre. La première division symbolise le partage du If [... ] - 11ao-a· a·vr77 JJ 11payµar€la· TltJJ/ T€,fJ/trJJI a:,- vllJ/ld0µ€1/ Ta\JTT)V
A C/ C ,_ - / ri � / ,L}
)
,

sensible et de l'intelligible. La seconde division oppose, à l'intérieur de chacun des EXEl TT)V 6uvaµlV Kat ÈTiavaywyriv TOÛ '3EÀTtGTOU ÈV �UXÛ TTpOS T�V TOÛ
genres, les "copies" et ce dont elles sont copies. aptO'TOU Èv TOlS OùO'l 8Éav, [.. .]" (R.532c3-dl, Socrate)
La première section du sensible comprend les "copies" (EtKOVES) Socrate s'attache à lever cette ambiguïté.
"[. ..] ÀÉyw ôÈ Tàs ElKovas npWTOV µÈv Tàs OKlUS, ETIEl Ta Tà Èv "ToôE yoÛV, �V 6' Èyw, OlJÔElS 1)µ111 àµ<j)tcrl3T)Tl)O'El ÀÉyouOlV, WS
TOl.S' ÜôaOt <paVTaaµaTa Kat ÈV TOlS' ooa TIUKVCX TE Kal ÀEta Kal cpavà aÙTOÛ "fE ÉKaO'TOU TTÉpl O €<JT l V ËKO:O'TOV llÀÀîl TlS È:TilXElpEl µÉ80ÔOS'
cruvÉoTl)KEV, Kat Tiâv To TotoûTov, Et KaTavoEtS'." (R.509el-510-d.3, 061$ TTEpl naVTOS Àaµj3aVElV. à.ÀÀ. 1 a·i J.l€J/ dtL,lal 11iib"al r(,y1/a'[ � rrpès
Socrate)329 Boeas àv8pwnwv Kal ÈTil8U µ{as Elcrtv 11 Tlf>OS "fEVÉO'ElS TE Kat
La seconde, les êtres vivants aussi bien que les objets fabriqués: cruv0ÉoEtS', Tl npos 0Epa11E{av TWV <j>uoµÉvwv TE Kat cruvTt8EµÉvwv
t, ô' ,
anaaat TETpa'l'aTat· ai € AOl 11(,ll as TOU O V T O S Tl E't'aµEV
fÂ'\ < f\ A V V

"To TOlVUV ËTEj)OV Tt8El 4J TOÛTO EOlKEV, Tlt TE TIEpl l)µâs (0a ,+.,

ÈTTlÀaµl3âvEa8a1., YEWµETp{as TE Kat Tè.tS Ta\JT"I) ETTOµÉvas, OpWµEV WS


Kat rrâv To cpuTEUTov Kat To <JKEuacrTov oÀov yÉvos." (R .510a5-6,
àvEtf)WTTOUO'l µÈv TTEpl TO ov, ünap ôÈ à..6uvaTOV aÙTaîs lôtlv, Ëws âv
Socrate)33 o ù1100ÉOEO'l xpu5µEvat TO:UTaS à.KtVl)TOUS È<.DO'l, µT} ôuvaµEval Àoyov
L'expression "Tà crKEuaoTov oÀov yÉvos" nous renvoie aux technai 6tôévat aÙT<.Dv. [. .. )" (R.533bl-c2, Socrate)334
démiurgiques. Quand, au livre III, Socrate décrit la genèse de la cité qui permettra La dialectique se distingue de toutes les tech'flai -et non "toutes les autres
d'observer l'essence de la justice, il recourt par deux fois au terme crKElJOS. Glaucon technai", a.ÀÀat introduisant une comparaison, non avec ce qui précède, mais avec ce
refuse une cité trop frustre, où seuls seraient satisfaits les besoins vitaux. Socra� e qui suit (a\. µÈ1/ aÀÀat nâaat TÉxvat - ai ôÈ:' Àot na{)-, les tech11ai qui ont
introd.uit donc dans sa cité le superflu. Son citoyen n'aura pas simplement u.n toit
pour s'abriter, mais des lits, des tables, un mobilier:
"[. ..] à"A.Àà KÀtva{ TE npooÉoovTat
'
KŒl
,
TpaTIE(;at
'
Kal Tal\t\a
'f' '\
, "
O'KE\JTj '\
.
(R .373a2, Socrate) 33 2 R.52ld3, d8, e7, 522a8, b5, etc.
Ce qui, remarque Socrate, nécessite de nouveaux artisans: les "dèmiourgoi œ 333 R.532c3-d l , Socrate: "L .. ] ·· 11aùa a1.1rlJ ,j 11pay11ar€za 'T{t)V rt/,r-1/(J)I/ â��
toutes sortes d'objets" (crKEuwv TE navToôanwv 6l)µtoupyo{)331 . ôz ,fAflo;.1€// TaÛTl)V EXEt -rriv ôûvaµ.tv Kat Ènavay<..ùYTIV Toû l3EÀTtOTOU Èv lJ.sux'6
11pos- T�v -roû àp{o--rou Èv Toî:s- oÙo-t 9Éav, [. . .J" Traduction: " - [... ] voilà la
Les objets que fabrique l'artisan s'inscrivent dans le sensible; parce que propriété que JX>Ssède toute cette étude des technai que nous avons passées en revue, la
sensibles, ils n'impliquent que cette connaissance bâtarde, entre deux, qu'est la doxa. propriété d'amener ce qu'il y a de meilleur dans l'âme à monter vers la contemplation de
Une technè démiurgique n'est pas une epistèmè. ce qu'il y a de plus excellent dans la réalité, [ ...]"
334
Traduction : "- Il y a ceci en tout cas, repris-je, que personne ne nous contestera,
c'est ce que nous disons de cette voie de recherche, de cette "méthode": qu'il n'y en a
pas d'autre pour entreprendre de saisir dans chaque cas méthodiquement ce qu'est chaque
. chose, en tant que c'est justement par rapport à l'essence même de chacune. Tout au .
3
29 Traduction: "- Par copies, j'entends premièrement les ombres JX)rtées, en second contraire, les autres technai, ou bien elles ont rapport, soit aux opinions des hommes
lieu les images réfléclùes sur la surface de l'eau ou sur celle de tous les corps qui sont à la et à leurs désirs, soit aux productions naturelles comme aux fabrications, soit à
fois compacts, lisses et lumi11eux, avec tout ce qui est constitué de la même sorte. Je l'entretien des produits naturels ou des objets fabriqués, toutes s'étant constituées pour
suppose que tu me comprends. 11
ces fins. D'autre part, celles qui restent, dont nous disions qu'elles mettent la main sur
0Traduction: "- Pose alors l'autre segment auquel ressemble celu1-c1, les animaux de
• • •
33
quelque chose de l'ordre du réel, la géométrie avec les disciplines qui en sont les suites,
notre expérience et, dans son ensemble, tout le genre de ce qui se procrée e t se nous voyons quelle image de rêve elles se font du réel, et qu'il leur est impossïble d'en
fabrique." avoir une vision de veille, aussi longtemps que les hypothèses dont elles se servent,
331 R.373b8.
elles les laisseront sans y toucher; [... ]"

110 111
Socrate, dans la République, donne de l'epistèmè une définition de plus en
le sensib le pou r poi nt d'at tach e, com me les aut res , cel l � s qui �aisi s � e � t que lqu e plus étroite, définition qui a pour corrolaire de récuser la caractérisation de la technè
_ des
chose de l'être. Elle se distingue des premières par son obJet, -l 1ntell1g1ble- _, comme une epistèmè. La technè est do:xa, quand son objet est sensible; dianoia,
1

ues
secondes par la manière dont elle appréhen1�e cet_ o?jet. �s t�chnai mathé�at1q quand son objet est intelligible.
une com pré hen sio n tron qué e de l 1nte ll1g 1bl � : 1 obJ e � m �t � é � at1q ue est
n'ont qu'
n
abstrait de toute perception sensible, mais il ne �eço1t pas ? e JUst1f1cat1on de � Toutefois, cette définition de l'epistèmè et, conjointement, de la technè, ne
essence. La compréhension de l'essence ne s'établit qu'à partir d� la compréhens1?� semble pas maintenue dans d'autres dialogues.
du seu l pri nci pe anh ypo thé tiqu e, le Bie n. Soc rate leu r dén ie don c la qua l1te Dans le Théétète, où l'entretien porte sur l'essence de J.'epistèmè, Socrate et
d'epistèmè : Théétète s'accordent,
' dans les premières répliques, sur une acception relativement
" [. .. ] d1- iTT t O" r r/J.1a -s- fa-i';- ôz1f iBo µr;1 , 1 r�y vaz Ji P f J1 r,o,,l,,ltf',1!>- large du terme. A l'interrogation de Socrate: "Que te semble être l'epistèmè ?" (Tt
€l/T T OJt€ t1 ôzà ro ÉBo J-; BÉo vTa t ôÈ àv6 µaT OS' . , aJ,À ou E � a �yEa ; EPO U crot 6oKEÎ Etvat ÈTilOTTlµ T);)33 8, Théétète répond par une collection d'objets:
TT/JOO" ,_ ,
� ÉTT l O" T r/µ l/! > - - ôza 1 1oz a· 1 ÔE auTl)V EV YE
µÈv fi ôÔ.,.f l}!>- ; àµu 6po TÉp ou ôÈ 1
" - eEAI
- . "
uOKél Totvuv µot Kat a napa e EOawpou ' " TlS µa'eOl
av
A '

TW' npoa8EV nou wptoaµEea- [. ..) (R.533d4-7, Socrate) €TT l CTTJjµaz EÎVal, YEWµETp{a TE Kat as VUVÔT) cru Ôlî)À8ES [-àoTpovoµ{av
335
' " '

11
. .
La description initiale que Socrate d.onnait de l _a li�ne �'e_n trouve �1ns1 TE KQ'.t àpµovtas; Kat Àoytcrµouç] , Kat ll.Ù lTA?JTOTOplA·rj T€ f(az' af T(()//
modifiée. Tandis que dans la première description, la section 1ntell1g1ble de la l1g�e a-1/!(l}J/ Ô!JplOV/)yiiJ11 riy1/a·� nâaa( TE Kal ÉK(XOTl) TOUTWV, OÙK QÀÀO Tl �
se divisait en noè sis et dianoia, epistèmè s'appliquant indifféremment à tout savoir ÉTT lcrrrfµTJ Elva1" (Tht.146c7-d2)339
de l'intelligible: Or, si Socrate rejette la réponse de Théétète, ce n'est pas parce qu'elle présente
11- 'lKa VWTaTa} °riV ô ' Èyw, Ô.TTEÔÉ�W. K a{ µol ÈTit TÔlS' TÉTTap <Jl des objets inadéquatement définis comme des epistèmai, mais parce qu'elle comprend
'I , ,,
A.., , , J.10 lJO"lJ1
Tµl)µaot TÉTTapa TaûTa na811µaTa. Èv T'Q i. µ uxfj ytyvo µEv a. 1\a. un vice logique: énumérer n'est pas définir; l'énumération présuppose toujours une
� .,
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' ' /1oz ·11 6E.
aJ. ' ' ffi
' 4)
- 6 EllT ' ), ;4l,
EP4 - 1, Tw
,rpt' " "Tlt
,, ÔE TTlO
µÈv Èm T4} TaT W, Ô
1
avw l c; , E � , , définition. Si je ne sais pas ce qu'est l'argile, il ne me sert de rien d'apprendre qu'il y
ànoôos Kat TW TEÀEUTatù,) €lKa·O"za·tç Kat Tat ov au'fa ava 'Aoyo v, ,wanEp a l'argile du potier, du briquetier, du constructeur de four, ... Socrate ne conteste pas,
Èq:>' ot S' Èonv' à.ÀT}8E(as µET ÉXEt, oÜTw TaûTa oaq>T}vE{as TlYTlcraµEVOS' dans ce bref passage, que les technai démiurgiques soient des epistèmai.
µETÉXEtv." (R.51 ld6- 51 le4, Socrate)
336
. . Dans le Politique, cela a été souligné, le champ de l'epistèmè se partage entre
dans la seconde, epistèmè ne s'applique plus qu'à la dialectique "savoir théorique" (yvu)crTtKtj) et "savoir pratique" (n paKTlKTJ). Les technai
"'ApKÉ<JEl oùv, riv B' Èyw, WOTTEP TO npoTEpov, Tl)V µÈv-' npWTTJ� mathématiques constituent un exemple de savoir théorique, les technai manuelles d.e
pav € O"Tl1J1JJJ/ KaÀ ElV, ÔEUTÉ pav 6È Ôlal/ la·t; TPf:rriv ôÈ r,1 rlJ/ Ka�
µôt TTl
, , ' l;._ _ l{ a va q>o;TEpa savoir pratique 340. Le sensible, l'objet sensible que fabrique l'artisan est pénétré œ
€l/(a"O"l/2"/,/ TETlXP'fTlV' Kat m.,vaµq>o'f�pa µEV TQUT_?- ÔO� f � � ? �
,
ÈK ElVO'. /IOJJO"lP Kat ôoçaJI µÈv TIEpl YEVE<JlV, /,/OTJO"lP 6E nEpl ouotav· K�l troisième celui de "créance", celui de "simulation", à la quatrième; ces deux dernières
O'fl oùcr{a npoç yÉvEcrtv, J/Ol}Cflll ôÈ npoç ôo[av , Kat on ' t1017cr,; ,,.
npos
sections ensemble, je les nomme "opinion", les deux premières ensemble,
, 1fµ1 71/ npè ç TTl{J'TlJ / Kat Ôla t/oz at/ '
npo s €lKa · c rza· 11 [. ..]"
ôoça·v €
/

TTlO"r J
"intellection"� de dire que l'opinion se rapporte à ce qui devient, l'intellection à ce qui
(R .533e7-534a5, Socrate)337 est; que le rapport de l'être au devenir est le même que de !'intellection à l'opinion, et le
rapport de l'intellection à l'opinion, le même que de la science à la confiance et de la
Il
discursivité à la simulation. [...]"
3 3 5 Traduction: "- [...] maintes fois nous leur [= "les technai que nous avons passées 338 Tht.146c3.
en revue"] avons, cédant à l'usage, donné le titre de sciences, mais c'e�t �'un_ a �tre nom 39
3 Traduction: " - Théét.: Ce qui me semble, donc, c'est, à la fois, que les choses
qu'elles ont besoin, d'un nom qui marque plus de clarté que c_el u1 _ _ d op1_ n1on, plus qu'on peut apprendre de Théodore sont des epistèmai : la géométrie et les disciplines
d'obscurité que celui de science� dans ce qui précède nous avons déf1m, Je crois, du nom que tu énumérais il y a un instant; et que la cordonnerie aussi , ainsi que les technai des
de discursion ce mode de pensée. [...]" autres artisans, toutes et aussi bien chacune d'entre eux, ce n'est pas autre chose que de
336 Traduction: "-Tu ne pouvais, repris-je, entrer plus complètement dans mes vues ! l 'epistèmè. "
Admets en outre qu'à mes quatre sections corresponde l'existence, dans l'âme, de q�tre 340 Po.258d4-e7: "-EE. 1-Ap' oûv oÙK d ltlµ17n/f.7} µl,/ 1<·at' rt//é�S- ?répal raurg
états : "intellection" pour la section supérieure; "discursion" pour la seconde; a la
p
011yy€J1él'�- r.{y11al ljJtÀat TWV TTpdtEwv El<Jl, TO ÔÈ yvwval rrafÉO"XOVTO µÔvov;
troisième attribue le nom de "créance", et à la dernière celui de "simulation". Ordonne­ -NE.i:Q. 'E<JTlll OUTWS. -EE. A[ Ô€ Y€ 11€pl rélCTOJ/l/(.·,jv a·v 1.:al cruµ 11acra·i,,
les ensuite suivant une proportion, en te disant que le degré de possibilité pour les ,,Y€tpoupyzctJ/ W<JTTEp Èv 'TaÎS' npdi;;EOlV Èvoûoav ouµ.q>UTOV 'Tl)V ÈTil<JTl)µT)ll
' aÙTWV <JW µaTa TipOTEpov O\JK
sections, de participer à la vérité est le même que, pour les états correspondants de "
KÉK ' f T)VTal, Kat <JUVaTIOTEÀOÛ<Jl Tà ytyvoµEva Ùn
l'âme, de participer à la certitude." ovTa. - NE. ..:..�t. ' -E E. Tau'Tl)
""'('"\ T't µT)v; ' Totvuv
' auµnaoaç
' 'Em<JTT)µas
' s:.:utatpEt,
' TT)ll
'

33 Traduction: 11- Il suffira donc, repris-je, ainsi qu'on l'a fait tout d'abord,
7 de donner µÈv npaKTIKl)V npooEtTTwv, T'flV 6È µovov yvwa'Tt K�v." Traduction L. Robin
le nom de "science" à la première section, à la seconde celui de "discursion", à la
113
112
. rai.1- 'lj- . V npw'T(l
6tavo118w µ E Et 'TO µÈ V
i l' a c o m mis .
"- Z:Q 'Et / ô1j �Y€ lp0 Ts 'J(J/ [l(-a
i b l d g q u
xo µEvov, TO 6 ' �TTOV Ëv
t, Kat ôEÎ Tà µÈv ws
e u re i nd isso
e u e st e
si c v o d e m c a
éfinition ÈmcrTl)µl)S' a'ÙTwv µ.â ÀÀ OV È
sa vo ir mêm
ir
e e sa
l' É tr ange d o n e p a s u n e d ô a." (P h.5 5d 5-8) 34 4
S oc ra t d R ép u b li qu e, r n e n
Ka8apwTa.Ta voµt, E lV , Tà cllS àK a8 ap TO TEp
es epistèmai.
e la
Contrairement au e
s il propose c la ss if ic t i o n d êt pl x cte s qu e d'a n tes, part ici pent pl us au
Ce rtaine s technai,
a
è , fo n d é u l'ê r , m ai u n e po ur re us e a
une de l'epistèm e s r t e
l' o d o nner. ur ff t c lc l, à l a m esu re , à la p es ée . D ans l a
à s avoi r : e lle s re co
u
ip l t ' tta h t en e e au a
Il s ait son obj et mult
c e r en
e dialogu e
e s a
n , l'a rt i sa n util ise de s
e
h il èb e, n'est p s ès é lo ig n ée . L , d' n vi r , o d' m a i s o
P construction d' une charpente
a tr un e
h d S oc ra te , d an s l e un a e u
La démarc e e
p o v r c c or d su r la , l co m p , co d - . L' exactitud e de
f e d : S o cr et Philèbe n 'o n t u tr u e u n a
instruments de mesure, -la règle , le t o ur e as le r ea u
s'ouvre su r u n d if ér n a te
ê tr m , c ' s "l a jo ie, l e . E va nc he , l e musici en ne
b e c o id è q l e b ien, pour un e a n i é e t
la mesure confère au geste sa préc i sio n e t sa j us tes se n re
q u es tion du b ien. P h il è n s re u e
-f} ô ov î)
at TÉpl\5lv); V ectue r un a ccord. 11 y a là
( cb ot S' T î) V K t q o o ill po ff
dis pose pas d'au tre i nstrum
e
{pEtv nâm K a t en ue s n re e ur
plaisir , l jo u is sa n c e " (T à x a
T O Eî v Kat à l'h om m e et a ux
a
( T O Ka t v o lq u ch o q i
e , la mémoire" quelque chose d' approximatif: q
<)> p o v Et v e se u tie nt
ré fl x io , l' l ig e n c so n
ue
Socrate , "la e n in te l
ng er l a d isc io , �? �: � q e se f � � , e d m éd ec i , d pi lo t , d p y s an: il s ne mesurent
ci rconstances. C'est encore le cas
n e u a
t) 3 4 1 . P h i èbe on c é à p r o lo u ss u n u
µEµvf\o0a l a re n
1 p o 1b 1 d � n t ro1s1e � g d l r pl us ou m oins grande
e l'aporie , adl! � �� ils fo
te ,
S o c , p o u o rt d t la
_
ss
pas l a situation, ils l'app r é c ie nt nt us a e e eu
porte pa role . E
ir
ntell1g e nce, mais
r s
e, q ue cell e d u
ra te
t
p ai ir , 1 d s l 1 tier do pl x ct , p s p ur
e xpérience. La technè du charpen
a n e lu
uem ent d ans le s n t nc us e a
ter me : le b ré si d e p as u n iq l
P ro tarque
es
ie n n e
é d i s ? S oc r et
t en être le s ingr musicien ou du pilote ; ell e est plus savante.
en t ate
e . M i q l d o iv
dans un mélang s en
ir" (voû ôÈ
u e
ans ce di alogue en
a s
ll ig c t l v o l ct u de l Ré pu bli qu e. D
abord, l e "l' in
e sa l
l "p l si r" ( 11 6 o v 11 s ) d ' te en e e
C e partage est par ad ox a l po ur e e e r a
an alysent do n c e ai
42. Comme le pl aisir , v o ir al y s é e n re gard de sa i t l s pr em i de g é s d e l'é d.ucat ion de s
effet , musiq ue et gymn astique co
le sa es t an ns t tu en e er s r
Ka\ ÈTI'lO 'T � v ..:�y ;) en s u ite3 p o l�e �ans la un Ga rdi en n e d evra
Tov). L?in d l ' °: ic it � st � c oy e p s ti po d v ir
Gardiens. Et j amai s aucun
e u re se n ur e en
plus ou mo in g ra n d e p u r e té (K a 8 a p w -r a
cl ass1f1ca t1on . Et
it n
s
ip l , so m is a
en cor e, c hose mu
e
s'essaye r à exercer un métier:
lt e u
Républiqu e, l' ep is tè m è es t, là Èfô o� av EÎ va t.
�â va uo o{ no u a11 ao a1. 11

cette classificatio n peut surprend re


. "[. .. ] a'î TE yàp TÉxv at
v o r c s a à l'a pprentissag e 4
t à p rt , po u o m m en ce r, le sa i n é e s ir e
(R.522b4-5, Soc ra t e )3 5
Socra te m e a r c
m m e li bre: r co ue x tec hn ai m a n uelles,
rm - r d q u n h o Dan s l a République, a u cun v t ' es t e nn au
d'un métier et l e savoir propre à fo
e et é u u er e er u n
TTEpt Ta e xercent co m m e ell es
'

i l
'
,,
S x qu
......
'T T) rp d c
't
// E (1 T l n l co
dé miurgiq ue s : ell es a bime
1'
O llp J7, K O eu es
r o // Ot µat Ô1Jjll t e s e



µ
"-Z:Q. s;" (Ph.55dl-
't
T\ \l ÎV
un e do xa . La
O Ù ÛV s
K O
rp0</1 1/ 1� fi n w 34 q ue t, o ep ist èm è, m a i
avil issent l eur âm e 6; ell es impl
1/ K al n n n un e
l) µ T\ S', T O ôÈ ff€pl ffO'lÔ€l0 i
t pa s dit q u'elle e st un e
µa.0l)µaTa ÈTi lCT 'f l . Il ' s
d' éd c t o lib ra e
musique participe en revanche un e u a i n é e n
43 u n no uveau
3)3 ur giq ues, il p o c è d e n su i te à s di o pl u q ' ll e do xa . D ans le Philèbe, l e
epistèmè, mais il n'est pa
e un
À l'in é r d v o ir s d ém i r t n n s u e e es t
r sup érieur au
r es s a
t ie u
ch rp e i d po d' s a vo i
rapp or t es t comm e inve rs é :
l e a nt er is se un
pa rtage : s m e , d al c . M êm e s' il ne conn aît d es
musicien, ca r il effectue d e su re s es c ul s
47, son a c tion
d o m i r3
mat hématiques q ue l es rudiments util es à l'exe rcic
e e s n ét e

, flè l'i lli gi bl . So ra te pose en ef fe t une


présent e une cer taine intelligibi li té re te nt e e c

iq ue , et d' au tr es te ch n ai qui lu i 'ef fe ctu l ch ar p tie r t l ca l cu l q u'opère le savant o u le


L 'É tr .: O r do n c, es t- ce q ue l' arithmét st ­ différence entre le calcul qu e e en e e
modifiée: "- m p ag n em en t d' ac ti o n ? et n 'e p m i r, q ' n tru m e t q u'il utilise; pour le
té es , ne so n t pa s dé po ur vu es d e tout acco Je n e philosophe: le nombre n'est, pour le re e u u in s n
sont apparen se ul em ent qu 'e ll es fo ur n is se n t ? - L e � o . I om p bl o do n c leurs sa voirs d u point
secon d, un obj et qu'i l étudie en
s nt
re p ar t, la co nn ai ss an ce ct io n s i nc ar a e s
ce pas, d'aut re , celles q ui se ra pp or te nt à la co n st ru
N a m oi , po r vi v b n , il ne suffi t d e
ai d e vue de l'exactitude et de l a vérit é.
ie
ex ac t ! - L 'É tr . : A u co n tr t la é n ns u re
Socr.: C'est ér al e, à toute o p ér at io n m an u el le , p o ss èd en
l m at hé m iq s " bs tra ite s ", intelligibles,
n te s et , d 'u n e fa ço n gé n et c' es t posséder les savoirs les plus ex a ct s, - es at ue a
des charpe t, or ig in ellemen t, im m an en te au x ac ti o ns ;
éd c vo ap pr ox im at if s qui son t
connaissan ce co m m e si ce ll e- ci ét ai s ac ti o n s do nn ent et surtout l a dial ectique-, il faut
encore po s s er es sa irs
el le s ré al is ent les co rp s au x q ue ls ce
en commun av ec ce s de rni èr es q u' . : S an s co n te st e!
s n 'e x is ta ient pas. - L e Je un e S o cr
naissance , al o rs q u' au p ar av an t il v o ic i, ap p el an t les an ue ls, de m an do ns -n ou s
e to ta l de s savoir s d e la fa ço n qu e 344 Traduction : " - Socr. : L à -dessus, da ns le ca s de s m étier s m
- L'Étr. : D iv is e do nc l'e ns em bl mè et un e au tre où
ri q ue " e qu i re lèv e da va nt ag e de l'epi stè
au tres : sa vo ir th éo tout d'abord s'il n'y en a pas une parti
11

uns: "savoir pratiq ue ", le s po ur la pl us pu re de s de ux , la


ut te ni r la pr em ièr e
341 Ph.11b4-c3. celle-ci a moins de place, et s'il fa
342 Ph.55c4-9. au x o bj et s d e n ot re savoir seconde, pour plus impure." op inio n a été , je pe ns e, qu e la
: O r do n c, l' ep istèmè q ui a ra p p or t 345 Traduction : "Car, pour ce qui es t de s tec hn ai , no tre
3 Traduc
43 ti o n : "- S o cr . ve au x m ét ie rs , ta nd is qœ
do nt l'u ne es t re la ti 11

com pr en d, je su pp os e, de ux p ar ti es ,
" bassesse en était générale.
et la cu lt ur e. E st -c e b ie n ce la ? 346 R.495c-e.
l'autre concerne l'instruction
347 Ph.56c-57e.
115
114
nos repères et nos marques dans le sensible. Toutes les epistè':'.ai - même les Il apparaît impossible, même en introduisant le facteur temps, d'établir une
technai les plus approximatives- doivent entrer dans la �omposit1on du mél� nge, équation simple entre les termes technè et epistèmè.
du mixte qui est notre bien, si "nous voulons toutes les fois retrouver le chemin de Ne peut-on alors supposer que l'antinomie repose dans le principe de lecture
chez nous"348• adopté ? Le linguiste tient les Dialogues pour un simple exemple de la langue; le
Ces trois dialogues, donc, qui posent chacun la question de l 'epi�tèmè, philosophe pour l'exposé suivi d.'une doctrine, ou d'une théorie. Mais un dialogue
_ entre sensible e
reconnaissent à la technè un contenu épistémique. Le partage strict � est-il un échantillon de la langue ? Les Dialogues sont-ils des exposés de doctrine ?
intelligible, entre copies et modèles, que f�gure_ la ligne de la R�p�bl�qu� et qui On peut comprendre le choix de J. Lyons pour les Dialogues de Platon. Le
réserve à la seule connaissance de l'être, la dialecuque, le nom d episteme, n est pas
1

grec est une langue morte. Le dialogue apparaît comme le texte le moins écrit, le
observé. plus exemplaire d.e la langue. Platon toutefois a fait choix de la forme dialoguée en
philosophe, non en linguiste, ce que J. Lyons ignore tout à fait. Le dialogue, pour
Faut-il en déd.uire qu'il y a eu évolution de la pensée de Platon? et retracer J. Lyons, n'est qu'un alibi de la langue: l'énoncé que produit un interlocuteur
les étapes de cette évolution à la manière de G. Cambiano ?34: Faut-il poser _que représente moins ce qu'il veut dire, -ce que Platon lui fait dire-, que ce qui peut se
Platon, sous l'influence de Socrate, admet initialement une équivalence sém� tlque dire dans la langue. Les énoncés contenant technè sont abstraits d.e leur contexte,
entre technè et epistèmè? Que cette équivalence est abandonnée avec la mis� en -le dialogue dans lequel ils se situent, l'interlocuteur qui les "produit" -, et sont
place d'�n� opposition_ � ensibl� -intelligible dans l�s. di�l ogue� d� !a période traités comme des illustrations de lois propres à la langue351 .
� _
intennéd1a1re, -opposition qui commande une superior1te de l episteme sur la
technè- ? Mais que l 1opposition entre les deux domaines est tempérée dans les
dialogues de la dernière période par l'instauration d'une hiérarchie qui relie entre eux
les termes du devenir et de l'intelligible; que la technè est alors insérée dans un 351 Il suffit d'examiner le traitement réservé aux énoncés dans l'établissement des règles
système qui lui confère malgré tout une certaine intelligibilité? de transformation.
Toutefois, l'hypothèse d'une "évolution de la pensée de Platon", aussi Je reviendrai, pour exemple, sur cette règle de transformation que J. Lyons ·pense
séduisante qu'elle soit, est une hypothèse paresseuse. Les Dia_ logues s?nt rangés, sur observer dans les Dialogues
la base de critères linguistiques, en trois grande catégories, -dialogu� s de la (1) Np J iTT{CJrraa8atll Ne � (2) Np / EXEtv/ I T�v(Toû+ Ne) TÉXVTJV,
première période, de la période intermédiaire, de la dernière pé�_ ode.-; mats l1ordre et d'où découle la série d'équivalences suivante:
supposé de composition, à l'intérieur de chacune de ces categor1es, � s� le plus Np I Èn{CJrraa0at!! Ne'• Np I EXEtvl I T�v (Toû+ Ne') TÉXvriv•Np I EXEtvll Nt'
souvent soumis à l'arbitraire du commentateur. Pour le commentateur qw s'intéresse C'est ainsi que, selon J. Lyons, des phrases du type:
à la technè, et qui se doit d'observer la cohérence de la pensée platonicienne, le ( 1 ) 6 ypaµµaTI<J'TllS' I Èma1acr0at Il Tà ypaµµaTa (Rh.199a)
Philèbe est d'une composition plus tardive que le Timée. Ce dernier dialogue _ en aboutissent à des phrases contenant l'une de ces deux expressions :
effet, rappelle en des termes voisins de ceux de la R_é�ublique, �a nécessaire (2) (a) Tl Toû ypaµµaTt<JToû TÉXVT\ (Phr.269d)
séparation du sensible et de l'intelligible. La vérité se déf1n1t ontologiquement. Un (b) +i 'TWV ypa11µaTulV TÉXVT) (Phl·.260d).
discours qui porte sur le sensible ne sera jamai� qu'un discours vraisemblable: Il Cette règle de transformation d'apparence logique, - une technè se définit par le savoir
_
n'est de discours vrai que de l'être. Quelle conclusion en tirer ,
pour la techne? propre de son objet - , ne se trouve cependant pas illustrée dans les textes, et les
exemples que cite J. Lyons sont peu probants. Ce sont en effet des extraits où
En outre, l'hypothèse d'une évolution de la pensée de Platon � e rés? u� interviennent séparément les séquences (1) et (2). Si nous prenons l'ensemble des
nullement l'antinomie observée entre ce qui se dit dons la langue et ce qui se dtt a exemples tirés du Phèdre que propose J. Lyons, nous obtenons pêle-mêle:
propos de la langue. Comme le reconnaît G. Cambiano dans l'�tude qu'il �nsacre 1
"- �Q apt<JTE, O'.V<X')'Kl') µÈv Kat TaÛT [=ws otov 'TE O�UT<X'Tl)V Kat �apUTCXTTfV xopÔT)V
aux deux termes: "Sino alla fine questi due termini hanno cont1nuato a funzionare TIOlEÎ.V] Èm<JTa<J0a.l 'TOV µÉÀÀOV'Ta à.pµovt KOV Ë<JECJ8a.1., oÙÔ€V µî}V KWÀUEl µl')ôÈ
da sinonimi e a rimanere in tensione reciproca, anche se sul piano dell'elaborazione aµtKpOV apµovtaç ÈTTdtElV 'TOV TY}V GT)V Ëetv ËXOVTa· rà yàp Tlf>O tfpµop(a_ç
concettuale esplicita erano poste le basi ontologicae per una considerazion gerarchica d1.-ayKata· µall,f;.tara d11{rrra<Ta1 dAA ' oti rà· dpµon1<.-è.t." (Phr.268e, Socrate faisant
e unitaria delle forme del sapere. 113 50 parler un "musicien"), comme illustration de (1),
"-àÀÀà ÔT) r1}1/ roiJ ref} o//rt p1Jro pt1(00 r€ 1cai mélaJ/OÛ r(,yl/TJI/ nwç Kat n60Ev av
TtS ôuvatTo noplcracrBat� (Phr.269c-d, Phèdre), comme illustration de (2) (a),
' ' ô ' ' � l /
" +
- Ap ' ouv, 'TOU- 6'EOVTOÇ J\EI\Ol
� ,,. ' ' '
w aya8E,' aypotKOTEpov OP'rlKaµEv TJJJ/ T(t)J/ / oyti)J/
3 48Cf. Ph.62b8-9. r(.f//1Jl{ (Phr.260d, Socrate) et "Kat µ.aÀa TIOU cruxva, til LWKpaTES', Ta y' Èv
11

349 Cambiano 1980, repris dans ses grandes lignes dans Cambiano 1991, 221-234.
TOlS' �tf3Àt0lS' TOlS' 71€/Jl Aoy(t)p TQ'J/l}S' yEypaµµÉvotç." (Phr.266d, Phèdre) comme
3
5o Cambiano 1991, 221-234. illustrations de (2) (b).
116 117
Le défaut est commun au commentateur philosophe, bien qu'il soit 1) L'opposition de la technè et de la theia moira dans les Dialogues
curieusement inversé. 11 n'ignore pas que Platon soit philosophe, il ignore plutôt la
forme dialogu.ée. Dans tel dialogue est relevée l'équivalence des termes technè et L'opposition de la technè et de la theia moira se rencontre principalement
epistèmè, dans tel autre la définition de l'epistèmè. L'exercice ne donne, nous l'avons dans le dialogue d.e l'ion. Elle est introduite à propos de la poésie afin de définir la
vu, aucune solution simple. Le dialogue en effet s'engage "au ras de l'activité rhapsodie.
quotidienne", pour reprendre cette expression à J. Brunschwig35� : le J? lus s� u.v� nt, Au seuil du dialogue, Socrate félicite Ion de sa technè, et, renvoyant à plus
les mots sont pris dans leur acception courante353. C'est la discussion qui vient tard une démonstration du rhapsode, s'enquiert de l'objet de sa technè. Or, la réponse
préciser ou corriger cette acception. Le dialogue est un chemin; le sens s'élabore au de Ion est paradoxale: Ion connaît Homère, mais il est incapable d.'interpréter un
fil de la discussion et en fonction des interlocuteurs. Expliquer la technè dans le autre poète. La poésie constitue cependant un tout, et savoir interpréter Homère
(',orgias, par la définition de l'epistèmè dans le Ménon, c'est faire l'impasse du devrait permettre d'interpréter tous les autres poètes, surtout s'ils lui sont inféri.eurs.
chemin, de la méthode; c'est faire l'impasse de la particularité des interlocuteurs. La Ion est perplexe, et Socrate se propose de dénouer le paradoxe. La poésie est un
parole n'est plus singulière : elle n'est que le support d'une théorie dont les enthousiasme, un souffle divin qui habite le poète en lieu de sa propre raison; c'est
dialogues livrent des morceaux à recomposer dans l'ordre. aussi une ·élection, la parole d'un dieu qui fait choix d'un individu. Le rhapsode
N'est-ce donc pas le respect du chemin propre à chaque dialogue qui peut participe indirectement à cet enthousiasme; la particularité de son objet renvoie donc
résoudre l'antinomie entre ce qui se dit dans la langue et ce qui est dit à propos de la à la particularité de la parole du poète, expression unique d'un dieu.
langue? La poésie n'est pas une technè, c'est une "puissance divine" (0E{a ôûvaµ1s),
une "faveur divine" (0E{a \l'-''-i)ü)3 54 ; elle s'oppose principiellement à la technè, non
. seulement en raison du manque d'unité de son objet355, mais aussi comme la règle
3. 2. 2 . Technè et theia moira s'oppose à l'inspiration. Socrate fait ainsi remarquer que les bons poètes n'appliquent
pas de recettes:
S'il est malaisé, ou vain, de répondre à la question "Quel type de
connaissance implique la technè? n par : "C'est (ou ce n'est pas) une epistèmè.",
-la forme du dialogue interdisant une mise en équation simple des deux termes-,
l'opposition de la technè et de la theia moira, la "faveur divine" peut paraître d'un 354 J.533d 1-4 : "- LQ. [... ] ËoTl yà p TOÛTo r(,yvTJ µ/,,, ovK ov TTapà cr 01. TIEpl
déchiffrement plus aisé. Récurrente, l'opposition implique des propriétés stables, '0µ1)pOU EÙ ÀÉ'}'ElV, 0 VUVÔîj ËÀEYOV, 6€ltl Ô€ OVl,,aj.ll!,� l) OE KlVEl, WOTTEp È:V 'TÛ
Àt04) l)V EùptntÔl)S' µÈv Mayvf\nv wvo µaaEV, Ol 6È TIOÀÀOl 'HpaKÀEtav. [. .. ]11
'
définies. La theia moira suppose l'annulation, même provisoire, de la raison, de la
réflexion; la technè au rebours la maîtrise et l'exercice de la raison.. L'opposition /.534b7-c7: "-m. [...J a.TE o�v ou r<:rv12 . TTOlOÛVTES' Kat TTOÀÀà ÀÉyovTEÇ Kat
KaÀà TTEpl TWV TipayµaTWV, W<JTTEp OÙ 1TEpl 'Oµr,pou, dÀÀa 6€lÇ( µOl/J{l, TOÛ'TO
justifie donc l'écriture du palimpseste technè-technique. Elle appuie une description µovov oi6s TE EKaO'TOS' TIOlEl.V KaÀWS' È(j)' ô � Moûcra aÙTOV wpµl)OEV, [...]- Tà ô'
de la technè comme activité rationnelle, méthodique, qui peut ren.dre com.pte d.es a.ÀÀa 4>aÛÀOS' aÙTWV ËKa<JTÔS' ÈOTlV. 01.Î yà p r(rPT/ TaÛTa ÀÉyoum.v d:AÀà fJEl(l
processus qu'elle implique. Mais cette opposition est moins tranchée qu'il ne ÔllJ/d;.t€� ÈTIEl, TTEpl ÉVOS' r(_yJ/?7 KQÀWS' T)TitOTaVTO ÀÉyEtV, KtXV TIEpl TWV aÀÀll)V
paraît : la poésie et la mantique, qui, pour Platon, n'ont de vérité qu'en tant q_u'elles O:TT<XV'TWV. [... ]", /. 536c 1-2 : 11- LQ. [...] OV ydp r(,")(J//J ovô' €Tllt7Tlfµ JJ TTE pl '0µ l)pou
sont inspirées, sont néanmoins décrites comme des technai. ÀÉ"fElS' a ÀÉ'fElS, dÀ,�à !k{,a· µo(p(l 1<:ai }(a·roKtOX?Î [. . .]" et J.536dl-3 : 11-LQ. [. ..]
TOUTOU ô' Èon Tà aXnov, o µ' È pwT�S', ôt ' oTt ou rtf;r1,,t1 dJAà f:l t.f,a· - Jtoipçt
'0µ11pou ÔEtvos EÎ ÈnatvÉTl)Ç."
355 /.534c6-7 : 11- LQ. (...} 01.J yà ÀÉyouotv à11.Àà 0E{ q, ôuvaµEl,
p TÉXVlJ TaÛTa
ÈTTEl, TIEpl.. É:VOS' TÉXVl) KaÀWS' TjîllOTQVTO ÀÉ 'fElV, Kâv TTEj)l.. TWV <lÀÀWV
à11avT1.ùv· ". Ce passage peut-être compris de manières très diverses, car "nEpt Évos"
peut être interprété comme signifiant soit "à propos d'un seul sujet", soit "à propos
d'un seul style poétique 11 D'où les traductions suivantes: "- Socr.: [ ... ] Ce n'est pas

Il semble difficile de déduire de cet ensemble disparate une quelconque règle de en effet en vertu d'un art qu'ils tiennent leur langage, mais grâce à un pouvoir divin, car,
transformation. Il n'est en effet ni tenu compte de la distance qui sépare chacun de ces si c'était en vertu d'un art qu'ils savaient être bien-disants en un certain genre de sujets,
"morceaux choisis", ni de l'interlocuteur qui s'avise de les prononcer. ils le sauraient aussi dans tous les autres sans exception. (L. Robin); " - Socr. : [ ... ]
11

352
Brunschwig 1975a, s.v. "Socrate et écoles socratiques", 234. Car ce n'est pas grâce à tin art que les poètes profèrent leurs poèmes, mais grâce à une
353 Encore qu'un sophiste ne se prêtera pas si aisément à utiliser la langue, les mots,
du puissance divine. En effet, si c'était grâce à un art qu'ils savaient bien parler dans un
vulgaire. certain st yle, ils sauraient bien parler dan.s tous les autres styles aussi." (M. Canto).

118 119
�Q. (. .. ) Tia V'TES yàp Ol 'TE 'TWV ÈTIWV TIOl �'Tal Ot àya0ot OUA: €K de Magnésie, la proximité est grande. Elle se trahit dans le vocabulaire; même si les
"' " • ,.
11

rqJ/IJS' àÀÀ ' €J/6€ ol OJ/T€.!,- 1i::a l "·a rs yoµ evo l 11av'T a Taû Ta ,-à KaÀà
termes évoquant la folie sont beaucoup plus présents dans le Phèdre que dans l'ion,
ÀÉy ou<n 11ot11µa Ta L . .)" (l.5� 3e5 -8) 356
. -µa.via, µa{voµa1-, on retrouve le vocabulaire de l'inspiration et de la
. de . 1 '" 1nte ll1

enc e 11 (v S"), q��
La poé sie par tici pe d'u ne dép oss ess ion � ��
_ . possession, - "ElE{ q. ôoa E 1" (244a8), "µavTlK{I Èv0É <+i" (244b4), "0E{ q. µo{p q."
les différe ntes ima ges emp loy ées. Les bon s tes épi que s son t ins r 1res
suggèrent � (244c3), 11 1"4) op0<DS µavÉVTl TE KQl KaTaaxoµÉV4l" (244e4)-; en OUtre,
6Eo 1.) ou " sséd és" (Ka TEX ÔµE vot ): les poè tes lyn que s son t, eux , com par es aux
(Ev po l'ensemble du passage confesse la faiblesse de la "tempérance" humaine
Corybantes, ,, (a,"4>po auv11) devant la puissance de la ma.nia divine; l'homme maître d.e sa raison
-"wanEp ol KOpU{30.VTlWVTES OÙK E µ<j>poVES" OVTES OpXOUV
v , " "
TO.l
ne dispose que d'un savoir médiocre, comme le révèle l'infériorité de l'oiônistikè,
(I. 533e8-534a2, Socrate)3 57, -la divination qui repose sur l'interprétation des signes3 6 1-, devant la mantikè,
ou aux Bacchantes, -la divination inspirée-; surtout, on sera étonné de retrouver, touchant la poésie,
- 11 (D011E p al j3aKxal àpuOV'Tal ÈK TWV TTOTaµwv µÉÀl Kat ya.Àa un même clivage entre la vraie poésie, inspirée, et la seule connaissance des règles
358.
KaTEXÔµEvat, ɵq>povEs 6È oùaat oü" (l.5 34a 4-6 , Soc rate ) _ de composition:
L'ensemble du vocabulaire de l'ion suggère un état extatique Le poete est If ""Q [ ] "
os
Û,H
av
V /
A " > ' '
àJ/€U µa·vta'.!,- 1�fouf7trJt/ ETTl TTol T)TtKas 0upas
I
359. L' xtase est l condi ion de
- L, . ...

dépossédé de sa rà.ison, po ur être pos sédé par le di.eu � � ! àq>tKT)Tal, TTEtcr8E}.S WS apa €1-( T€_,J(J/IJS' tKaVOS TTOll)'Tl)S' ÈcroµEVOS, àTEÀ TJS"
la beauté du chant que compose le poète, non la technè. �a poésie r�qu1ert u � aÙTOS T E Ka1 î\ rro{ n,01.ç uno TfiS: 'TWV 1,1.a1vo4-Évwv n, Toû crw$povoûvToÇ,
abandon à l'inspiration, une vacance de la raison. Elle est aussi étrangère a la technè ri<t>avicr811. [. . .]" (Phr.245a5-8)36 2.
que l'extase l'est à la maîtrise de soi. ,, . L'opposition entre une poésie dictée par une technè, une mécanique des
Le dialogue du Phèdre présente, notamment à propos de la poes1e, une règles, et une poésie de l'inspiration relève d'un jugement esthétique3 6 3. Platon n'a
opposition voisine de celle que présente l'l�n. .1mpiéte. ,, , , .1ns � pas ignoré l'étrangeté de la poésie. Cependant, la définition, également
Dans ce dialogue, Socrate a commis un� e� sou tena nt, a l :� platonicienne, de la poésie comme imitation nous vaut des considérations assez
"ot qua un
Lysias, qu'il vaut mieux céder à un homm� qui ne _vo �s,, �1me pas plut plates sur l'esthétique platonicienne: l'imitation contredit, à nos yeux, l'invention
homme qui vous aime. Il se doit pour cornger son 1mp1ete, de prononcer un éloge et l'imagination. Platon, néanmoins, ne cesse de reconnaître que le poète est un être
d'Éros. Cet éloge prend place d�ns un éloge pl� vaste de la f!1(Ulia, de �a,,"folie". divin, et ce, même dans les Lois, dialogue postérieur aux développements de la
L'éros n'est qu'une des formes que revêt la folie, la plus belle, aux cotes de l a_ République sur la mimétique. L'Étranger, au troisième livre des Lois, évoque les
de l'ini tiat ion ou de la poé sie 3 60. Ent re ce mo men t où Socrate fait
différentes formes d'organisation politique. Citant Homère à propos de la troisième,
divination
l'apologie 'de la folie divine, et celui où il compare, dans l'ion, la poésie à la pierre il rappelle le caractère divin (KaTà 8Eov, L.682a2) et naturel (KaTà q>uatv,
L.682a2) de toute parole poétique, ce qu'il justifie ainsi:
356 Traduction : " - Socr. : [ ...] En effet, tous les poètes, aute_urs d_e v�rs �piq�es -je '
parle des bons poètes- ne so�t pas te�s par l'effet d'une techne,_ma1s c es� 1n�p1rés par
le dieu et possédés par lui qu'ils proferent tous ces bea� x p ���s. [...] Limage du
1

poète inspiré remonte aux poèmes homériques, elle n'a rien d ong1nal . Au chant �II_
de l'Odyssée, v. 347, Phémios, l'aèd e, est qual ifié d'"o:ÙT06{6a KTO S 11
: se retrouve ICI 3 6 1 Phr.244c5-dl .
l'opposition entre la règle et l'inspiration. 362 Traduction : " - Socr. : [ ... ] Mais l'homme qui, sans avoir été saisi par cette folie
,.
3 57 Traduction : "comme les Corybantes qui se mettent à danser dès qu ils ne sont pl1:_s en dispensée par les l\fuses, arrive aux portes de la poésie avec la conviction que, en fin de
Possession de leur raison". . . compte, la technè suffira à faire de lui un poète, celui-là est un poète manqué; de même,
35g Traduction: "tout comme les Bacchantes qui vont puiser aux fleuves du miel et �u l!It devant la poésie de ceux qui sont fous, s'efface la poésie de ceux qui sont dans leur bon
quand elles sont possédées du dieu, �ais non pl�s quand elles �, �t reco�vré !eur raison, sens. [ ...]"
359 Je renvoie aux différentes expressions que livre le texte : Tt Mouoa Ev8Éouç µEv 3 63 Quelques phrases de Montaigne diront, mieux que je ne saurais le faire, ce que peut
WV opµO:TOÇ'
TTOlEÎ aÙ TTj ' ôtà 6È TWV È:v0ÉWV 'TO\J'TWV aÀÀWV È:v8ouotasOV'T impliquer l'antithèse entre technè et inspiration que l'on rencontre aussi bien dans le
"' -j,- Kal' K a r é,f'O/l ' 0llK
1
È:�apTâ Tat. (/.533e3-5), €V6€0l OJ/T€
Il Il - ,. €l/Ol 11 (/ . 533 e 6 - 7) 1
Phèdre que dans l'ion: "Je ne suis pas de ceux qui pensent la bonne rithme faire le bon
˵(j>povEs- ovTEç" (/.534al, a2), "Ka TEXoµEvot" ou "KaTEXOµEvat" (/. ?34a4, a5: poeme: laissez luy [= l'enfant dont on veut faire l'éducation] allonger une courte·
534e5) "Eµcppov Eç 6È oùoat ou" (/.534a5), "nptv àv EV8�6ç TE YEVl)'TO:l Kat syllabe, s'il veut; et pour cela, non force; si les inventions y rient, si l'esprit et le
ËK<j>pwv KO:t b voûç µ î)KÉTl Èv aÙT(� È:vîj" (/.534b5-6), "o 0EOÇ ÈtatpouµEVOÇ jugement y ont bien faict leur office, voylà un bon poete, diray-je, mais un mauvais
TOUTWV 'TOV. voûv" (/.534<::7-8) "ots vo-ûç µT) napEon.v " (/.534d3). versificateur". lv1ontaigne, Les Essais, livre I, chapitre XXVI, De l'institution des
3 60 Phr.244a-245e et 265b. enfants.

120 121
.,. ' ' ' ,,
"-Ae. [...] 8EÎ:OV yàp ouv 6� Kat TO TTOll)TlKOV ' Bi€a'<T;1I OJ/ 0//
€//,
I
C
L'expression de theia moira est reprise dans la dernière réplique de Socrate
yÉvos- ÙµVLQÔO ÛV, TTOÀÀW V TWV KaT' à'Atj0Etav ytyvoµEVWV cruv TlGlV "- �Q. 'EK µÈv Toivuv TOUTOU Toû Àoytoµoû, fi> MÉvwv, 6€l{l' µozpq
I
' ..+. 11 (L 68 3 ,,._ """ '?' " ,
' ,
TTTE Tal EKa GTO 'fE. · 2a - l
5\36 4· riµ.tv "'alVETa1. TTapaytyvo µEVT( T) apETT) 01. s av napay1. yvT)Ta1· [... ]"
t

XaptcrtV Kal Mou cratS E'l'a


, C 1 "
J
' ,

Ici comme dans l'ion et dans le Phèdre, on retr ouv e le thè me de (M.99e4-100a2)3 69
l'enthousi�me associé à celui de la prééminence de la parole poétique. Dan� les Ce qu'implique la réponse de Socrate, c'est qu'on ne peut enseigner une chose
Loi s, cett e pré émi nen ce se dit en term es de "vé rité " (àÀ {i8E ta) : c'es t la �apa c1t � à qui nous est donnée par "faveur divine" : la raison est absente, qui serait le relai de
dire ce qui est et advient tel qu'il est; dans l'Ion, le terme est absent, mais le poete cet enseignement. L'opposition n'est pas directement pertinente pour une définition
n'est que l'interprète du dieu; son extase même est le signe "q�e ce ne sont pas l�s de la technè, mais elle renforce l'opposition précédente. Aucune chose ne s'enseigne,
poètes, qui n'ont plus leur raison, qui disent ces �hoses d'� e s1 grande valeur, mrus aucune technè ne s'exerce sans l'application de l'intelligence et de la réflexion.
que c'est le dieu lui-même qui parle et qui, par l'1nterméd1a1re de ces �ommes, n��s L'opposition, dans les Dialogues, d.e la technè et de la theia moira, inscrit la
fait entendre sa voix." (oTt oux oÙ Tot ElGl V of ra·,Jra À€yot/Tf !1� ,ovrw technè dans la sphère de la rationalité.
170.1i .1lo,J a-.fza; ots voû s µ� TTap EGTl V, àÀÀ
0
b 8EOS' aÙTÔS" È:O TlV O ÀE'Y�V,
ôtà Tou Tw·v ai q,8ÉyyETal TTpos riµâs.)365; dans le Phèdre, la raison humrune
est toujours imparfaite devant la folie qu'inspire la divi_nité. . -, et la1s e le 2) Les ambiguïtés de la poésie dans les Dialogues
Le vrai poète est privé de sa parole, -c'est-à-dire ?e sa ra1so� _ �
dieu parler par sa bouche. Le mauvais poète n'est P<:18 h�b1té par le dieu; 111 ap pl1��e Pourtant, cette opposition entre poésie et technè, qui recouvre une opposition
des règles qu'il prend pour l'essence de la poes1e: 11 se contente d écrire EK entre inspiration et raison, ne laisse pas d'être paradoxale. Le premier paradoxe tient
TÉXVT\S". au nom. Dans l'ion, la poésie est rarement désignée sous une forme abstraite
Pour finir, et bien qu'il n'y soit pas question de technè, on peut rappro�her de (TTot T( crts- ou TTOlTJTtKl)); on parle plus volontiers du poète (TTotl)TllS), comme d'une
ces passages deux extraits du Ménon. Le dialogue s'ouvre sur cette question de classe d'individus, ou des poètes, comme autant d'exemples particuliers. La présence
Ménon à Socrate: , , , , ,,
du terme poiètikè, que ne concurrence qu'une fois le terme poièsis, n'en est que plus
"-MEN. "EXEtS µot ElTTÊlV, w �wKpaTES, apa 61.ôaKTOV Tl apET
'Î' , 'Î'
llj Tl dé.concertante370 . Comme le fait remarquer M. Canto dans son introduction à l'ion :·
µa8 TJTO , , <puO'Et
où 61.ôaK TOV à11.'A' à crKTj TOV; îl ouTE àal)TOV 011T E V àÀÀ a
"Mais la lecture de l'ion ne manque pas de causer une autre forme d.e surprise. Dans
Tpon cp; (M . 70a l 4) 366
napaytyvE Tal
, A

TOtS
'

' av8
,

pwn ots "

TJ al\1\4}
",,
Tl vt
' , "
ce dialogue, la poésie est assimilée à une sorte d'enthousiasm6s (inspiration,
Il se conclut, -si conclusion il y a367 - par cette réponse de S�rate: possession divine), mais cette définition sert surtout à confirmer le fait que ni la
"- :EQ. [. . .] El 6È vûv l)µEî.s Èv TTaVTl Tf� À.O'f4) TOUT(Ji KaÀWJ poésie ni la rhapsodie ne sont des arts. Or cette thèse platonicienne qui récuse à la
Èt;;T1Tl)O'a µEv TE Kat È:ÀÉyoµEv, àpETll. àv EtT) oifrE r/JÛ<7€l ovr€ ôzôa·�·roi; poésie le statut d'un art est passablement paradoxale pour qui songe que la poésie est
d/l,1a 6€l(l µOlj)(l' 17apa7lyl/OµEJ/l} aVE� VO� ots,,_ av TT�par,['}'VTJTal, E:_ µTJ
1
au sens propre poiètikè, un "art de faire" 3 71 . Tout se passe comme si le nom de
TlS El ll TotoÛTOS' TWV TTOÀt TtKWV avBpwv otos Kat aÀÀov no1.ricra1. poiètikè conservait l'indication d'un caractère intrinsèque de la poésie, que l'ensemble
TTOÀl TtKO V. [.. .]" (M.99 e4-1 00a2 )3 68
du dialogue tend par ailleurs à récuser, à savoir que la poésie est une technè.

Le second paradoxe tient à l'autre définition que Platon donne de la poésie.


364 Traduction : " - L'Ath. : [...] c'est que la gent poétique, qui est divine, possédée Avec le dialogue de la République se fait.jour une définition jusque là inédite de la
d'un dieu quand elle chante ses hymnes, �tteint. en toute� occasions ; avec le conc <;>ur� poésie comme une catégorie de la mimèsis (µ{µ1101.s-) ou mimètikè (µtµl)nKll), ce
des Grâces et de certaines des Muses, les faits qui se prodwsent dans 1 ordre de la vénté. que l'on traduit habituellement par "imitation". La désignation du poète comme un
3
65 /.534d2-4. mimètès, un "imitateur", intervient pour la première fois au livre III de la
366 Traduction: "- Mén.: Peu x-t u me dire, socrate, si la vertu s'enseigne? ou si elle ne
République, au moment de la fondation de la cité. Les mimètai font leur apparition
s'enseigne ·pas mais s'ac quie rt par l'exercice ? Et si elle ne s'acquiert point par
hom mes par nature ou d une aut re ç
iaç n ?"
. l
l'exercice ni ne s'app rend , a. d vient -elle aux �
367 Avant même d'observer les difficultés que soulève la répo nse de Socrate, 11 faut ait, chez les hommes politiques, un homme capable de faire aussi d'autrui un homme
observer qu'elle est hypothétique. politique. [...]"
. . 3 69 Traduction: "- Socr. : Or, si on suit ce raisonnement, Ménon, il nous apparaît que
3 68 Traduction: "- Socr. : [...] Quant à nous, à présent, si dansu toute la d1scu ss1on que
nous avons eue, c'est une belle recherche que par la parole no s avons menée, la vertu 370
c'est par une faveur divine que la vertu est présente chez ceux où elle se trouve. [...]"
ne saurait ni venir par nature ni s'enseigner, mais elle serait présente comme une faveur "no(11 cr1.s" (/ .531dl) et "notl)'ftKl)11 (/.532c8).
371
divine, dépourvue d'intelligence, chez les hommes où elle se trouve. A moins qu'il n'y Canto 1989b, 10.

122 \
123
imitation, par le moyen de la voix, de la chose même qu'imite l'imitate ur"378. La
uct ion d s bes oin s on -né ces sai res , ave c l e goüt du luxe et "naturalité" du langage est ainsi inscrite dans l'homologie structurelle du n om e t de
dans la cité ave c l'in trod e n
urs "af fid és" , " haps s, act eur s, cho r� u te s, ce qu'il d.ésigne, et un nomothète est supposé être à l'origine d.u langage. Or, afin de
du supe rflu. Outre les poè tes e t l e � � e
11372 ils compte nt tous ceux qui se m le t d s �rts plastiques, préciser la nature de ce tte "technè de dén omination" ( r1 TÉXVTJ 11 ovoµaoTtKT)) que
entrepreneurs de thé âtr e , � �. �
ssi n, pei nt re, etc . - . Qu ant au term e d e mim etike, tl se ren contre possède l'imitate ur de noms, le "n omenclate ur" (6 ovoµacrTtKos), Socrate la
_ sculpture , de u . .
373. Dans ce livre, Socrate, qui veu t distingue de deux autres technai, elles-aussi imitative s, la musique e t la pein tur e . La
pour la première foi s a u liv re X de la Ré pu bliq ue
ce d la poé si dan s la cit é, pro po s un e analyse plus poussée �e la mu .sique imite la sonorité de s choses par l'in termédiaire de la voix, la peinture, leurs
statuer sur la pla e e e
37 4. Son essenc e e st appréhen dée au te rme d' u �e compar�tso n contours par l'en tremise de la couleur, l'onomastique, l'essence même des choses par
n otion d e mi mè sis .
lit n soi , l lit que fab riq u � ' i an t l � lit q e r �presen «: le biais de s syllabe s et de s lettres d'écriture3 79. Dans ce passage, l'imitation apparaît
imagée entre trois lits , le e e e � � e

pei ntr st au tro isiè me ran g de l'êt r : 11 im ite le lit de l �rt!san ; q �1 clairement en facte ur commun de trois pratiques, dont u ne est assurément
le peintre. Le e e e
_ _
s st, il im ite san s sav oir : il n s 'ap pli qu ' co �� e l'ar tisa n, � 1m1te� le lit imaginaire , l'onomastiqu e. La République re prend en parti e ce partage en tre
plu e e
_ � ��
37 5 . Une fois la mzmesis défime , � ocrate ntr? dui t une imitation plastique et imitation son ore dans un te xte que n ous avons précédemment
en soi, c'est-à-di re l'ld é e _ �
entr e les sav oir s de c lui qui uti lis l'ob jet, d e ce lui qui le fabriq ue e t de men tionné: le s imitateurs sont "foule à travailler sur les formes et le s coule urs"
hiérarchi e e e
tre que la
celui qui l'imite. Il compare trois technai, dont la dernière n 'est a u d'une part, "foule à travailler sur la musique " d'autre part380.
mimèsislmimètikè 1 Il faut encore citer, pour pre uve du caractère te chnique de la mimèsis ou
r,
mimètikè, la première étape de la division de s technai dans le Sophiste. Le partage
V
,
11- '1" Ap' ou TTEpt TTaVTa OUT(ù 'l'T)CJOµEV EXElV; th, ,
'Î" 1

O\JV
-nws; .,_
Et Val,
/
.,:yp17uop€VJJJÇ
initial se fait entre technè d'acquisition d'une part, technè de production de l'autre .
- IlEpl. ËKaOTOV TaUTas- Ttvàs Tf>ElS TÉxvas Sont citées comme autant d'espèces de la production :
TTOl rjCTovCTaP, µlttlJCTOtta/171{" (R.601c15-d2, Socrate, Glaucon)376
. . 11 -E:E
. rEwpy{a µÈv Kat 0011 nEp't -rô evriTov nâv owµa 0EpanE{a,
Or, dans ce tte récapitulation que fait Socrate , la c?nnotation tec�n1q�e du TO TE aû TTEpl TO cruv0ETOV Kat TTÀaCJTOV, 0 ô� CJKEÛOS' wvoµaKaµEv, 17 T€
util isé à div rse s r pri s s au cou rs du livr X d e la Republzque, µzµ1711.1<i; [. ..]" (So.219a10-bl, L'Étranger)38 1
substantif en -tK l), e e e e

. La mim ètik è st un tec hnè , t c , n dép it d e s paradoxes que ce la peut L'imitation est clairem ent rangée au nombre de s tee/mai à côté d'autres
e st explicit e e e � e e .
tou s les inte rlo c t urs , Soc rate y com p s, que le
susciter. Il est n e eff e t adm is par u e � technai plus traditionnelle s comme l'agriculture. Cette caractérisation est d'ailleurs
peintre, e t plu s gé n éra lem ent l'im itat eur , n ' � pas � a con n � ssa nce d� son obJe t:
, µtv 0KUT,.0Toµo , reprise en écho dans l'ultime division qui clôt le dialogu e3 82. Ce so n t là les
11 [. .. J
olov 6 (wypdcj>os, (j)aµEv, (wypa<\>T)<JEt ll_, 1
� référen ce s le s plus e xplicites à la mimètikè comme technè, mais on pourrait citer
rour@J/ €1TUl{tJ.J/ Tf.lJJ/
TÉKTOVa, 'TOÙ S' aÀÀOUS 61)µ.toupyous, 1T€pl OUÔ€l/CJS' d'au tres te xtes extraits de s Lois ou du Politique3 83.
37
rt'.,f'l/@J/· [. ..]" (R.5 98b9 -cl, Socr ate)" � . . . , Le paradoxe e st donc le suivant: d'un côté, le dialogue de l'ion, comme celui
Cette méconnaissance de l'ob Jet suffirait, dans le cadre du Gorg,as, a du Phèdre, dénient à la poésie le caractère de technè, de l'a u tre, la République définit
ant la
discréditer la mimètikè com me technè. La République considère cepend la poésie comme une catégorie de l'imitation, tenue elle -même , et en divers endroits,
mimèsis comme une technè. . , . l mzm
. esis , .ke,
. eti pour une technè. Pe u t-on trouver une cohérence à ce s deux positions, ou faut-il les
La République n'e st pas le seul dialogue à caracténser la mzm . con sidérer comme deux moments contradictoire s de la réflexion platonicienne sur la
caract érisatio s' squiss dans l Cra tyle . Da ns un premie r
comme une tec hnè . C e tte n e e e poésie? Je ne tranche rai pas immédiatement; mais à durcir l'opposition entre l'ion
nt du dia logu , qui co vr tout la dis cus sio tre Socrate e t He rmocrate, le ou le Phèdre, e t la République, sous prétexte que dans ces deux premiers dialogues la
mome e u e e n en
"une
langage e st pas à pas défini comme un phénomène naturel, et le nom comme poésie n 'est pas une technè, on en vie nt à durcir l'opposition entre inspiration e t

378
372 R . 373b7-8. Cra.423b9-l l.
379
373 R.595a5, 598b6, 603al 1, 603b4, 603cl, 603c5. Cra.422c424a.
3 80 R.373b5-6.
3 74 R .595c7-8. 3 81 Traduction: "- L'Étr. : D'une part, l'agriculture et tout ce qui est entretien se
375 R.596a-60 lc.
.
3 76 'f rad uction : "_ Au ssi ne dirons-nous pas que po ur tout 11 en est comme cela . rapportant au corps mortel en général� et d'un autre côté, ce qui se rapporte à ce q ui est
?

- Comment? - Que po ur chaque chose . existe�t ces trois sor�es �e ,!e� hna;;, la combiné et façonné, (b) bref ce à quoi on a donné le nom d'objet mobilier, avec, enfin,
technè qui se servira de la chose, la technè qm la fabn'!uera, la_techne qui l 1�tera . l'art imitatif [ ... ]"
38 2 So.265a34-b3.
37 7 1'raduction L. Rob in modifiée : "[... ] Ainsi, le peintre, disons-nous, peindra pou �
3 83 Po.299c8-e4 et L.667c9-669b4.
nous un cordonnier, un menuisier o u tout autre artisan, sans rien entendre à la techne
d'aucun de ces hommes[...]"
125
1
124

..
imitation : l'imitation apparaît dès lors comme un pâle exercice de reproduction du ((a)�(b)). D'un point de vue plus trivial, la proposition est admise aussi bien Jxlf
réel. C'est une pratique que l'on ramène, parce que technè, à une série de règles que Socrate que par Ion.
l'artiste aurait à sa disposition, -comme si Platon, soudainement, avait réd.uit la Je m'attacherai maintenant à cette dernière proposition, à ce qui, dans le
peinture à la perspective-. Rien n'est sans doute plus éloigné de ce que Platon contexte immédiat du dialogue, permet de la comprendre et de l'expliquer. Cette
entendait par mimèsis. proposition fait tout d'abord écho à l'argument précédent, dont elle constitue comme
un résumé. Or, ce que Socrate a précédemment établi, c'est (1) que sur un sujet
Le troisième paradoxe que je citerai est inscrit dans le dialogue même œ donné, le même homme est capable de savoir qui parle bien et qui parle mal,
l'ion: Socrate fait admettre sucessivement à Ion (1) qu'il ne possède pas la technè de l'expert, et (2) que "les poètes traitent à peu près tous des mêmes sujets" (Toùs ôÈ
la rhapsodie, contrairement à ce qu'il prétend, parce que la poésie, comme les autres 11otl)Tàs crxEôov iinavTaç ,-à aùTà 1101Êlv)385. C'est cette unité des thèmes et
technai, forme un tout, et qu'il ne sait commenter, lui, qu'un seul poète, Homère, et sujets qui permet de considérer la poésie "en bloc", de parler de "la poésie, et non
(2) qu'il ne peut commenter qu'un seul poète, Homère, parce que la poésie n'est pas simplement de tel ou tel poète. La dénomination commune ne peut que faire fond
le fruit d'une technè mais d'une inspiration divine. Je m'attacherai plus en détail à la sur une certaine unité, en l'occurrence, celle du sujet de la poésie.
première de ces thèses, la seconde ayant déjà été évoquée. À ce stade, il est admis que la poésie constitue un ensemble unifié, il n'est
Elle est exposée par Socrate en guise de récapitulation à un premier pas supposé qu'elle est une technè. La proposition, "11otr1TtKT1 yâ.p rrou ÈcrTtv To
mouvement argumentatif. Socrate a souligné la contradiction qu'il y avait à prétendre o). o�", s'explicite cependant aussi dans l'énoncé d'exemples qui lui sont apparentés,
posséder une technè d'interprétation d'une part, et à ne savoir interpréter qu'un poète et ces exemples sont tous des exemples de technai.
de l'autre. Ion, ébranlé par l'argument, demande à Socrate de lui expliquer la raison Si l'on revient au texte lui-même pour en suivre le mouvement: Socrate
pour laquelle il n'est sensible qu'à la poésie d'Homère. La réponse est simple : Ion veut faire admettre à Ion que le raisonnement qui a été appliqué à la poésie,
ne possède pas une technè -l'interprète authentique (le rhapscxie) est compétent sur l'ensemble de son domaine
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TT€pl dTTaO"{Ûl/ 7"({.)J/ "TsY//{Ul{ (J.532dl-
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J'insisterai d'abord sur le moment logique de cette phrase : d'après Socrate, si 3)386
la proposition (a) est vraie, -si Ion parle d'Homère en vertu d'une technè-, alors la Cette dernière question, qui vise à considérer } 'enquête menée sur la poésie
proposition (b) est vraie, -Ion sait parler aussi des autres poètes-, car la sous son aspect de plus grande généralité, contient en germe tout le paradoxe que j'ai
proposition (c) est vraie, -11otl)TtK'fl yâ p 11ou Èanv To oÀov-. En langage relevé dans ce dialogue. Afin de garantir la justesse de son raisonnement, Socrate en
plus formel, l'argument peut s'écrire: (c)=>((a)=>(b)). Or, dans les faits, on a non­ montre l'universalité; et afin d'en montrer l'universalité, il assimile la poésie aux
(b), -Ion reconnaît être incapable de parler d'un autre poète qu'Homère-; on a donc autres technai. L'ambiguïté tient tout entière dans l'emploi du terme aÀÀOS, qui
non-(a), -Ion ne parle pas d'Homère en vertu d'une technè-. Un fait est toutefois à inclut abruptement la poésie parmi les techriai. Le tout que constitue la poésie
relever: la négation de (b) n'implique nullement la négation de (c). D'un point œ l'apparente à ces autres touts que forment les techrzai.
vue logique, la vérité de (c) commande la vérité de l'ensemble de l'implication Ainsi, dans tout ce passage qui court de 532b à 533c, la poésie est tenue par
Socrate pour une technè. J'en donnerai deux gages. C'est précisément dans ce passage
384 Traduction M. Canto: "- Socr. : Il n'est pas difficile au moins de conjecturer
quelle est la cause de cela, mon camarade. Au contraire, il est évident pour tout le monde 385 I.532b6-7. également /.531dl-7: "-1:Q.[...] où TaÛTa ÈOTl TTEpl <ilV "Oµripos- TytV
que tu es impuissant à parler d'Homère en vertu d'une technè ou d'une science. Car si tu notl)Ol.V TIETIOtîJKEv; - IQN. 'A'A.l)Bi) ÀÉyEtç, w LWKpa'TEÇ. -1:Q. T{ 6È 01. aÀÀot
étais capable de le faire grâce à une technè, tu serais capable de parler de tous les autres TTOtl)'Tat; ou TIE p t Tù.)V aUTWV 'TOUTWV; - IAN
, ' ' A ) A ,
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, ). ). . ù.)
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oux oµotwç
poètes aussi. En effet, la poésie forme un tout, je pense, n'est-ce pas ?" La dernière TTETTOtT)Kaot Kat "Oµripoç." 'fraduction: "- Socr.: [... ] Ne sont-ce pas là les sujets
phrase peut être analysée et traduite très diversement: "il existe un art de la poésie en sur lesquels Homère a composé sa poésie ? - Ion : Tu dis vrai, Socrate. - Socr. :
général" (Méridier), -To 011.ov est considéré comme un adverbe, ÈoTtv non comme une Mais quoi ! les autres poètes ne traitent-ils pas de ces mêmes sujets ? - Ion : Oui,
copule, mais comme signifiant l'existence-, ou encore "c'est le tout ensemble qui mais vois-tu, Socrate, ils n'ont pas composé comme ·Homère l'a fait ! "
constitue un art de la poésie" (L. Robin), -TTOtl)TtKl) est attribut de To 311.ov considéré 386 Traduction : " - Socr.: Or quand on prend n'importe quelle autre technè (qui elle
comme un substantif-. La traduction de M. Canto, en apparence la plus claire, est la aussi forme un tout) le même type d'enquête (qui vaut pour toutes les technai sans
moins fondée grammaticalement. exception), ne s'applique-t-il pas ?"

126 127
qu'intervient la seule occurrence du terme poiètikè du dialogue. Le paradoxe
précédemment cité n'en est qu'en partie levé. S'il n'y a plus de contradiction entre le Le premier exemple que cite Socrate est celui de la médecine. Eryximaque ou
nom, effectivement motivé par sa connotation technique, et la chose, il reste à son père, Acoumène, refuseraient de tenir pour médecin un homme qui se vanterait
comprendre cette référence à la poésie comme technè dans un dialogue qui oppose de savoir échauffer ou refroidir un corps, le faire vomir, etc., et de savoir seulement
technè et poésie. En outre, la poésie est explicitement comparée à d'autres technai cela Phèdre acquiesse:
la "peinture" d'abord (ypa<t,tKl)), puis la "sculpture" (Èv àvôptavT011ot{q), enfin, , ": <f,� l. Ei.TTEÎ.V âv o1.µal OTl µal//€ra1 avepwnos, Kat ÈK �tj3ÀlOU
et très brièvement, l'"art de la flûte" (Èv aÙÀT)O"E t), l'"art de la cithare" (Èv no8Ev aKouaas 11 TTEptruxwv <t,apµaKtOlS laTpôs diETat yEyovÉvat, odôd1/
d-1Ta1ttJJ/ rii!,� rt{yt/JJ!,--." (Phr.268c2-4)38 9
Kt0ap{crE t), l"'art du chant accompagné de cithare" (Èv Kt0ap4)ô{q) et la "rhapsooie
(Èv paq,i4)ôtq). L'exemple le plus développé est celui de la peinture. Jamais, nous Nous sommes loin de la folie que décrit le précédent discours de Socrate. Il
dit Socrate, on ne rencontrera un critique qui soit en mesure de parler savamment de n'est plus question que d'une folie très ordinaire: la folie de l'homme qui croit
Polygnote et incapable de dire un mot de tout autre peintre, car il est bien entendu savoi � ce qu'en vérité il ne sait pas. Pour nous, il est important de noter, que la
que la peinture constitue un domaine unifié: rhétonque comme authentique technè vient s'éprouver dans la comparaison avec
"- LQ. [. . .] ypaq>tKl) yàp ns Ècrn TÉXVl) TO OÀOV;" (l.532e4-5) d'autres technai, la première citée étant l'une des plus fréquentes et des moins
Or cette phrase est le décalque exact, à l'exception du terme technè qui se contestées dans les Dialogues, la médecine.
trouve exprimé, de cette autre L'argument se poursuit : Sophocle ou Euripide "riraient" à entendre un
"-LQ.[...] 110ll)TIKT\ yâp TTOU €0"TlV TO OÀOV. � ou;" (l.532c8-9) homme leur dire qu'il maîtrise la "composition de la tragédie" (Tpay�&1JJ.<;
Ce parallélisme entre les deux phrases corrobore la connotation technique du no{ ri a�v) parce qu'i � sait parler brièvement sur de grands sujets, ou longuement sur
substantif poiètikè� avec cela, il renforce la comparaison entre la poésie et la des sujets de peu d'importance, etc. Enfin, il en irait de même pour le "musicien"
peinture en tant que technai, et renforce l'étrangeté de ce passage au sein d'un (µouatKo �) face à l'homme qui croirait connaître l'harmonie parce qu'il sait proouire
dialogue qui oppose poésie et technè. La poiètikè est une technè : com