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Que se passera-t-il pendant les 10 prochaines années ?

Fouad
Ali El Himma achèvera-t-il son OPA sur la classe politique ?
Les islamistes accèderont-ils au pouvoir ? Les “grands chantiers”
feront-ils vraiment décoller notre économie ? Quid du Sahara et
de la question identitaire ? Pour tenter de répondre à ces ON
questions, TelQuel se lance dans un SCÉNARIO ET RÉDACTI
SI
exercice inédit au Maroc : le AHMED R. BENCHEM
journalisme d’anticipation.

MOHAMMED VI
20 ans de
PHOTOMONTAGE (AFP / AIC PRESS)

règne Casablanca,
18 juillet 2020 19
POLITIQUE-FICTION : MOHAMMED VI, 20 ANS DE RÈGNE

Avant de commencer, lisez ceci !


Bien évidemment, nous ne prétendons pas taines de pages, des économistes, financiers, démographes, so-
connaître l’avenir. Pour l’anticiper avec une ciologues, anthropologues et autres experts et chercheurs
marge d’erreur réduite, on peut toujours se ba- dans divers domaines dressent l’état détaillé du Maroc actuel
ser sur des facteurs prévisibles – car relative- et réfléchissent à son devenir. Nous avons épluché toutes ces
ment mesurables et quantifiables – comme la études, “scanné” leurs statistiques, actuelles comme prévi-
démographie et la macroéconomie. Cela dit, sionnelles, et souligné avec intérêt les pistes d’évolution que
même les futurologues les plus respectés l’ad- certaines proposent. Notre scénario de l’avenir économique du
mettent : rien n’est moins prévisible que l’évo- Maroc, en particulier, est entièrement (quoique librement)
lution des institutions et des modèles politiques inspiré de données prospectives bien réelles – y compris dans
– c’est-à-dire, en général, ce qui relève de la décision humaine. Et leur dimension chiffrée.
quand bien même on prévoirait ces choses-là, la bonne pratique
scientifique consisterait à proposer plusieurs scénarios, sans aucu- Nous avons voulu présenter tout cela comme une histoire. Car
ne garantie préalable de convergence. Bref, soyons clairs : l’exer- c’est l’été, il fait chaud, vous êtes probablement à la plage… Nous
cice de “journalisme d’anticipation”, auquel nous nous livrons sur avons donc pensé qu’il vous serait plus agréable de lire un “ro-
les 24 pages suivantes, ne prétend à aucune forme de recevabilité man d’anticipation basé sur des données actuelles”, que de très
scientifique. Voilà qui est dit. Cela étant… sérieuses – et très barbantes – projections d’experts. La grande
majorité des instances et des personnages de ce “roman” sont
Dans ses grandes lignes, le futur que nous imaginons est plau- réels. Ce sont les partis et les politiciens que vous connaissez au-
sible, voire vraisemblable. En effet, avant d’anticiper l’évolution jourd’hui… transposés dans des situations “futures” que nous
du Maroc dans les années 2010 – 2020, nous avons passé au avons imaginées. Certaines instances et certains personnages,
crible plus d’une vingtaine d’études prospectives, dont beaucoup en revanche, sont fictifs. C’est le cas par exemple du “Parti socio-
émanent d’instances officielles (voir ci-dessous). Sur des cen- libéral” (qui sera créé en 2013), de “L’Agence indépendante de
contrôle des politiques publiques” (mise en place
par Mohammed VI en 2017) et du personnage de Hi-
Nos sources d’inspiration • Exclusion, inégalité et pauvreté : la transition so- cham Ben Barka (clin d’œil volontaire à Mehdi –
ciale et ses déterminants, par Mohamed Douidich,
vous le croiserez en 2019)… Impossible, sans eux,
• 50 ans de développement humain et perspectives 2025. Haut commissariat au plan
Plus connue sous le nom de “rapport du cinquantenaire”, • Programme Emergence, une politique volontariste d’envisager un “happy end”, vu que les graines d’un
cette somme d’études impressionnante a été rédigée par et ciblée au service de l’essor de l’économie natio- tel dénouement ne sont pas semées à aujourd’hui (li-
une centaine d’experts marocains dans divers domaines, nale, Ministère de l’Industrie, du Commerce et de la re l’édito, p.4). Puisque la fiction accorde cette liber-
sous la supervision d’un comité dirigé par le conseiller mise à niveau de l’Économie, mai 2006 té, nous avons semé ces graines nous-mêmes, en
royal feu Abdelaziz Meziane Belfqih, janvier 2006 • Projections routes, autoroutes et programme ferroviaire,
• Le système éducatif et les classes moyennes au Ministère des Transports et de l’Equipement, 2010 inventant les personnages et les instances qui porte-
Maroc, rapport rédigé par le Club Entreprendre de • Vision 2010 du ministère du Tourisme et de l’Artisanat ront le renouveau tant attendu. Si, en juillet 2020, les
l’Institut Amadeus, mars 2010 • Se soustraire à la pauvreté au Maroc, par le Grou- choses se sont passées comme nous l’avons imaginé
• Prospective : Maroc 2030, Introduction aux Forums pe pour la réduction de la pauvreté et la gestion (qui sait, après tout ?), nous serons alors aux portes
I et II, Eveil aux problématiques du Maroc de 2030, économique, Banque Mondiale, 2007
• Examen de la politique de l'investissement au
d’une réforme constitutionnelle qui instaurera enfin
Haut commissariat au plan
• Quelles perspectives pour l'intégration internationale Maroc, Conférence des Nations Unies sur le Commerce la démocratie – et son corollaire, la bonne gouver-
de l'industrie marocaine ?, par Larabi Jaïdi, in Prospective : et le Développement, New York et Genève, 2008 nance – au royaume du Maroc. Tant qu’à rêver, au-
Maroc 2030, Actes du forum I – Environnement géos- • Rapport du Secrétaire général sur la situation tant que ce soit à un avenir meilleur, non ?
tratégique et économique, Haut commissariat au plan concernant le Sahara Occidental, Conseil de Sécuri-
• L’accélération de la transition : un bonus démogra- té de l’Organisation des Nations Unies, 6 avril 2010
phique pour le Maroc, par Youssef Courbage, in • Maroc et Sahara Occidental, rapport de Human Une dernière chose à savoir : tous les textes
Prospective : Maroc 2030, Actes du forum II - La so- Rights Watch, janvier 2010 ci-après sont datés à juillet 2020. Plutôt que raconter
ciété marocaine : permanences, changements et • Le Financement des infrastructures routières au au futur l’histoire de la décennie à venir, nous
enjeux pour l’avenir, Haut commissariat au plan Maroc, par la Direction des routes, Ministère des avons préféré l’écrire au passé – comme s’il s’agis-
• La société marocaine en mutation : éléments de Transports et de l’Equipement, Avril 2009 sait d’une rétrospective, écrite en 2020, des 10 an-
prospective, par Abdellah Hammoudi, ibid., Haut com- • Morocco : Evaluation of the Bank’s assistance,
missariat au Plan African Development Bank, mai 2006 nées précédentes. Quant aux illustrations qui
• Quelle ruralité pour demain ?, par Grigori Lazarev, • Les défis de la sécurité humaine dans les pays l’accompagnent, il s’agit bien entendu de photo-
ibid., Haut commissariat au plan arabes, Programme des Nations Unies pour le montages. Certains mettent en scène des person-
• Le Maroc a-t-il une stratégie de développement éco- Développement, New York, 2009 nages déjà existants, t r a n s p o s é s d a n s d e s
nomique ? – quelques éléments de réflexion pour un • Assessing Democracy Assistance : Morocco, par
véritable décollage économique et social, rapport du Anna Khakee, FRIDE, mai 2010 situations “futures” de notre invention (avec
Cercle d’analyse économique de la Fondation Abderra- • Contribution du Centre des Droits des Gens/Maroc au quelques cheveux blancs en plus, inévitable tribut
him Bouabid, juin 2010 Rapport Marocain destiné à l’UPR, Novembre 2007 au temps qui passe). Saluons au passage ces
• Prospective : Maroc 2030, Exclusion, inégalité et • Mise en œuvre de la politique européenne de prouesses graphiques, fruit du talent du directeur
pauvreté : la transition sociale et ses déterminants, voisinage en 2009 - Rapport de suivi Maroc, artistique de TelQuel Ahmed Arfaoui. Espérons
Haut Commissariat au Plan, avril 2006 Commission Européenne, mai 2010
• Objectifs du Millénaire pour le Développement, que cet exercice de politique-fiction vous permet-
rapport national 2009, mars 2010 tra de vous évader d’une actualité souvent moro-
• Le Maroc en 2025, étude prospective collective, Attention : Les documents ci-dessus nous ont fourni se, voire déprimante. Espérons aussi qu’il vous
Fondation Friedrich Ebert, 2005 une riche matière première, tant en idées qu’en don- donnera matière à réfléchir sur ce que l’avenir
• Croissance économique et développement humain : nées chiffrées. Mais la trame des évènements futurs,
éléments pour une planification stratégique, Haut telle qu’elle est imaginée dans ce dossier, est de la
nous réserve. D’ici là, chers lecteurs, nous vous
Commissariat au Plan, juin 2007 responsabilité exclusive de TelQuel. souhaitons un été agréable. Rendez-vous en sep-
tembre, pour un retour au monde réel.  TELQUEL

20 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010


POLITIQUE-FICTION : MOHAMMED VI, 20 ANS DE RÈGNE
14 septembre 2012. Mohammed VI
nomme le leader du RNI Salaheddine
Mezouar Premier ministre. Pourtant, le

MONARCHIE ET POUVOIR PAM était arrivé premier aux élections.

L’accouchement
(au forceps) de

PHOTOMONTAGE (TNIOUNI / DR)


la démocratie
Entre 2010 et 2020, le Maroc aura tout vécu : les “techno-makhzéniens” 2012 : Mezouar Premier ministre L’avantage avec le le nouveau gouvernement, le PAM s’est taillé
Le résultat des législatives, tenues le ven- la part du lion, suivi du RNI et du MP. L’Istiq-
au pouvoir, puis les islamistes. Le réveil de la gauche, puis la chute d’un dredi 7 septembre 2012, n’a surpris person- gouvernement Mezouar, lal n’a conservé qu’un seul poste : celui de
ne. PAM 1 er avec 21% des sièges du Karim Ghellab, décidément inamovible mi-
c’est que les choses
gouvernement… Et au final, la réforme suprême : celle de la Constitution. parlement, RNI 2 ème (18%), Istiqlal 3 ème
(17%). Puis venaient le MP (13%), le PJD étaient enfin claires : les
nistre des Transports et de l’Equipement.
Comme lui, d’ailleurs, de nombreux mi-
(12%), l’UC (9%)… et l’USFP, bon dernier nistres sont restés à leurs postes. Les Rnistes
“ministres managers”

U
n an. Nous sommes en tion” des instances du PAM ? De l’histoire table qui n’obtenait pas l’investiture de son des grands partis avec le score historique- Moncef Belkhayat et Yassir Znagui, par
juillet 2020, et cela fait un ancienne. Comprenant que son parti finirait parti le quittait séance tenante pour en re- ment bas de 6% ! Cette fois, le premier se- exemple, ont été respectivement confirmés
an que l’Assemblée popu- par imploser s’il l’abandonnait, El Himma joindre un autre – n’importe lequel, pourvu crétaire des socialistes, Abdelouahed Radi,
étaient officiellement aux Sports et au Tourisme. Quant au très ef-
laire constituante négocie a fini par renoncer à son idée extravagan- qu’il accepte de l’investir comme candidat n’a pas pu échapper à la tourmente. Un au pouvoir. facé Anas Alami (soudain labellisé MP), il a
avec le cabinet royal pour te, selon laquelle “le PAM n’est pas un par- (un gros chèque bouclait généralement l’af- mois plus tard, il sera acculé à démission- quitté la direction générale de la CDG pour
arriver à la bonne mouture ti de personnes”. Non seulement c’était faire). Mais courant 2012, une sorte de sys- ner de son poste et à prendre sa retraite – tions), Biadillah s’est gracieusement conten- devenir ministre des Finances. Bref, comme
du texte tant attendu : une bien le cas, mais c’était le parti d’une seu- tème de vases communicants a été instauré d’autant que, pour la première fois depuis té du poste de “ministre d’Etat aux Affaires prévu, le gouvernement 2012 a été formé de
nouvelle Constitution ap- le personne : lui, “l’ami du roi”. Lui, à tra- entre le PAM et le RNI. Par un accord tacite des décennies, il n’avait même pas été ré- sahariennes, chargé de préparer le référen- “techno-makhzéniens” chargés de pour-
pelée à être soumise au suffrage universel. vers qui l’alliance “notables – anciens jamais avoué officiellement, les notables élu dans son fief du Gharb ! dum pour l’autonomie fédérale”. N’était-ce suivre les grands chantiers initiés par le roi
Une nouvelle Constitution qui, enfin, ins- gauchistes devenus réalistes” faisait allé- non investis par le PAM se rabattaient quasi On s’attendait, en toute logique et en ap- pas le destin du “Sahraoui de Sa Majesté”, depuis 13 ans, ainsi que de poursuivre la mi-
taurera un partage démocratique du pou- geance à Mohammed VI, l’alpha et l’omé- systématiquement sur le parti de Salaheddi- plication de la fameuse “méthodologie dé- comme l’avait surnommé la presse interna- se en œuvre de cette foultitude de “plans” et
voir entre la monarchie et les forces ga de la vie politique marocaine… ne Mezouar. Cela ressemblait à s’y mé- mocratique”, à ce que Mohammed VI tionale ? El Himma, lui, est devenu ministre autres “stratégies” (Emergence, Rawaj, etc.)
politiques. Il aura fallu 20 ans de règne de Alors Si Fouad est revenu en janvier 2011. prendre à un partage du territoire. Quant à nomme Premier ministre le chef du parti ar- d’Etat à l’Intérieur et n°2 du gouvernement. tenant lieu de politique publique à l’Etat.
Mohammed VI et bien de soubresauts po- Et la migration des notables locaux vers le la loi sur les partis, censée interdire les dé- rivé premier – c’est-à-dire Mohamed Cheikh Du cousu main. Commentaire du Matin du
litiques pour que la situation soit mûre. PAM s’est accélérée comme jamais – surtout bauchages inter-partisans, elle était pour Biadillah, secrétaire général officiel du PAM. Sahara : “Victoire historique de la démocratie El Himma : le vrai
Tout compte fait, cela valait la peine d’at- à partir de début 2012, quand l’échéance des ainsi dire hors sujet. Les autres partis ont Mais le 14 septembre, après de rapides mohammedienne : pour la première fois au patron du gouvernement
tendre. Même si le chemin aura été long et législatives a commencé à se préciser. Prin- bien essayé de protester, certains sont mê- “consultations” dont on ne saura jamais le Maroc, le ministère de l’Intérieur est confié à L’avantage de cette situation, au moins,
passablement chaotique… cipale victime : l’Istiqlal, qui a ainsi perdu me allés en justice. Mais 3 verdicts en fa- détail, le roi a confié la primature à Salahed- un homme issu de la classe politique !” On ne c’est que les choses étaient enfin claires.
Au début de la décennie, Abbas El Fassi une effarante quantité de fiefs électoraux. veur du PAM (comme pendant les dine Mezouar, leader du RNI. A l’issue de né- savait plus s’il fallait rire ou pleurer… L’optique chérie par le Palais royal (l’allé-
était encore Premier ministre. Fouad Ali El Quand le moment des arbitrages pour les municipales 2009) ont fini par faire renon- gociations éclairs pour former le Contrairement au choix du Premier mi- geance inconditionnelle + les “managers”
Himma, souvenons-nous, était déjà le politi- tazkiat (investitures) est venu, on a assisté à cer la classe politique, découragée par un gouvernement (moins de deux semaines – à nistre, l’arithmétique gouvernementale a au pouvoir) était cette fois pleinement à
cien le plus en vue du royaume. Sa “dispari- un étrange phénomène. Auparavant, un no- jeu aussi profondément faussé… croire que tout était goupillé avant les élec- plus ou moins respecté celle des urnes. Dans l’œuvre. Finie la configuration perverse

19 juillet 2010 Janvier 2011


3 mars 2011
2010 - 2020 22 avril 2011

10 ANS DE
REBONDISSEMENTS Le Matin du Sahara titre : “Prévisions El Himma “revenu”, le PAM enregistre des
économiques : le gouvernement ne prépare centaines de nouvelles adhésions de notables Abolition, par dahir royal, de la peine de mort (sauf Mohammed VI charge l’Académie du Maroc de standardiser
pas un plan d’austérité”. Pourtant, les experts locaux. Première victime : l’Istiqlal, qui va pour les tueurs en série et les assassins d’enfants). De le tamazight et l’“arabe marocain” (darija). La présidence
l’estiment nécessaire, vu l’état des finances publiques. perdre de plus en plus de fiefs électoraux… toutes façons, elle n’était plus appliquée depuis 1993. d’honneur des 2 commissions est confiée à Mohamed Chafik.

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POLITIQUE-FICTION : MOHAMMED VI, 20 ANS DE RÈGNE

qui avait mené le PAM à “l’opposition”, et


le RNI à vilipender le Premier ministre
Le 13 janvier 2017, la sujet. Le Fonds avait pourtant
exigé, comme il est d’usage
tout en participant largement à son gou- colère populaire explose quand il accorde un prêt colos-
vernement. Les techno-makhzéniens, qui sal, une réduction drastique des
menaient officiellement la barque, suite aux mesures de dépenses publiques : licencie-
avaient désormais les coudées franches.
On allait voir de quoi ils étaient capables…
rigueur drastiques impo- ments massifs de fonction-
naires, arrêts des “grands
On a vu. Le studieux Ghellab – seul vrai sées par le FMI. 3 jours chantiers” qui employaient des
“politique” de la bande, puisqu’il n’hési-
tait pas à monter au front pour défendre
d’émeutes sanglantes. dizaines de milliers d’ouvriers,
abandon des subventions sur le
des réformes nécessaires mais impopu- Bilan : 500 morts. carburant et le gaz…
laires, comme le Code de la route – conti- La colère populaire a enflé,
nuait à couvrir le pays d’autoroutes, cela prendra du temps avant que le systè- sourdement, pendant 3 mois.
gares et autres aéroports. Le chantier du me fonctionne réellement sur le terrain, Puis elle a brutalement explosé,
TGV Casa-Tanger avançait malgré l’hosti- Rabat refusant obstinément de céder de un vendredi à la sortie des mos-
lité, sourde mais générale, à cet “éléphant nombreuses prérogatives… Quoi qu’il en quées. Le 13 janvier 2017 les
blanc” aussi ruineux qu’improductif… soit, le succès du référendum (99,56% de centres-villes de Casablanca,
Quant aux “plans” divers et variés, ils oui – un score qui a fait soupirer bien des Tanger, Marrakech, Sefrou et
continuaient à être appliqués cahin-ca- gens) a sonné l’heure de gloire de Bia- Safi étaient mis à sac, brûlés par
ha, mais avec des bilans d’étape de plus dillah… immédiatement débarqué du des foules enragées. L’émeute,
en plus rares, et de plus en plus incom- gouvernement pour être nommé “prési- sauvage, a duré 3 jours et 3
plets. A croire que tout cela ne marchait dent provisoire de la région autonome du nuits. On n’avait plus vu une tel-
pas si bien, finalement… Un indice : fin Sahara”, en attendant les premières élec- le fureur depuis 1981. La police
2012 comme fin 2013, Anas Alami a été tions du gouvernement local. Tandis qu’à a du tirer dans la foule. Bilan of-
brièvement hospitalisé. Surmenage, di- Laâyoune de nouvelles perspectives s’ou- ficiel de ce cauchemar : 500
sait la version officielle. Dépression ner- vraient face aux Sahraouis (lire en p.26), à morts, un chiffre largement ma-
veuse, répondait radio-Rabat. A Rabat, les intrigues de cour et de couloirs joré par l’AMDH et les observa-
l’approche du bouclage de la Loi de Fi- battaient leur plein. Pendant ce temps, les teurs étrangers. Seule l’armée
nances, le pauvre ministre aurait craqué, médias officiels et para-officiels célé- a pu ramener le calme, et ça lui
par deux fois, face aux harcèlements de braient inlassablement les “injazate” (réa- a pris une journée. Image
tous ses collègues, chacun cherchant à lisations) – ce qui posait d’ailleurs traumatisante entre toutes, à
doter son “plan” du maximum de res- problème, puisqu’il y en avait de moins en PHOTOMONTAGE (AFP / AIC PRESS) Casablanca : ces chars qui re-
sources, au détriment de tous les autres. moins ; du coup, Le Matin faisait sa Une sur montaient de l’avenue Al Massi-
Visiblement, il y avait un défaut de coor- l’inauguration du moindre panneau solai- ra tandis que les émeutiers,
dination flagrant au sommet du gouver- re, présenté comme un signe éclatant de grouillant sur les escaliers entre
nement. Qu’en disait le Premier ministre ? modernité… Quant à ce qui restait de la 14 janvier 2017. Émeute au pied du Twin Center à les deux tours du Twin Center,
Rien, puisqu’il partait systématiquement presse indépendante, elle était trop occu- Casablanca. Le lendemain, l’armée interviendra. leur envoyaient une pluie
en vacances à cette époque de l’année. Il pée à éviter les chausse-trappes judiciaires Du haut des escaliers entre les 2 tours, des émeu- de cocktails Molotov…
se disait que c’était El Himma qui pour dire vraiment le fond de sa pensée. tiers lanceront des cocktails molotov sur les chars. En tant que ministre de l’Inté-
tranchait, et que le résultat final était rieur, Fouad Ali El Himma, tout
étroitement corrélé avec les affinités Et soudain, les émeutes ! à coup, se retrouvait dans l’œil
personnelles de l’ami du roi. Par Sur le plan macro-économique, le flatteur vu celui de nos concurrents tu- faillites en série d’entreprises de BTP), jusqu’au bout à afficher un optimisme de du cyclone. Même s’il niait avoir donné
ailleurs, différents ministres (et parfois gouvernement louait les “performances nisiens, jordaniens ou turcs, cachait des baisse des transferts des Marocains à bon aloi. Vers la fin, plus personne n’y lui-même l’ordre de tirer et que le chef
non des moindres) “sautaient” réguliè- positives” en vertu d’un chiffre, un seul : disparités impressionnantes : de -1% l’étranger, balance commerciale grave- croyait, mais tout le monde faisait quand de la police, commode bouc émissaire, a
rement, pour des motifs divers. Les res- 4,5%, la moyenne de croissance du PIB (2011), à 6% (2014) ! La différence ? Cet- ment déficitaire, réserves de devises à même semblant. Même le plan de sauve- été limogé deux jours après la fin des
ponsables débarqués avaient, toutefois, depuis 2010. Les économistes, eux, te bonne vieille pluviométrie, toujours un niveau dramatiquement bas… tage du FMI, signé en septembre 2016, a troubles, El Himma était extrêmement
un point commun : l’animosité que leur n’étaient pas dupes. Ce chiffre, pas si aussi déterminante pour l’économie Malgré tous ces signaux alarmants, le vu sa portée minimisée dans les médias affaibli. Cela tombait mal. Les élections
vouait, pour une raison ou une autre, marocaine… En réalité, le royaume gouvernement Mezouar – ou plutôt le officiels. Tous ont parlé de “mesure tech- législatives 2017, en effet, étaient déjà
Fouad Ali El Himma – aux yeux de tous, continuait à reculer dans tous les clas- gouvernement El Himma – a continué nique”, avant de changer rapidement de dans tous les esprits.
le vrai patron du gouvernement. Fin du démantèlement douanier sements internationaux (notamment
Le Maroc a vécu dans ce climat délétè- prévu par les accords de libre-échange ceux de la compétitivité), et ses indica-
re pendant 4 ans. Seul rayon de soleil : avec l’Europe, les Etats-Unis et la Turquie. teurs économiques se dégradaient à vi- Le PAM remporte les élections, avec 21% des sièges
Les notables non investis par le PAM pour les
l’autonomie du Sahara décidée par réfé- Des produits importés compétitifs tesse grand V. Chômage en hausse du parlement. Suivent dans l’ordre : le RNI (18%),
législatives se réfugient systématiquement au
rendum, le 23 septembre 2015 – même si commencent à inonder le marché. (notamment après l’éclatement de la l’Istiqlal (17%), le MP (13%), le PJD (12%), l’UC (9%)…
RNI. On parle de “partage du territoire”
bulle immobilière en 2015, et les
Fin entre les partis d’El Himma et Mezouar.
décembre
2011 7 septembre
Janvier 2012
Juin Juillet 2012 2012
1 janvier
er

2012 2012 14 septembre


2012

L’année, marquée par une grave sécheresse,


s’achève sur une récession du PIB (-1%). Abdelilah Benkirane est réélu pour un second mandat Salaheddine Mezouar, leader du
Le PAM est attaqué en justice, 3 fois, pour violation de la
Le Premier ministre Abbas El Fassi termine à la tête du PJD. Face aux attaques, le parti islamiste veut RNI, est nommé Premier ministre
loi sur les partis qui interdit les débauchages d’élus. Il gagne Biadillah,
très mal son mandat… rester uni à l’approche des élections législatives. SG du PAM par le roi Mohammed VI.
3 fois. La classe politique désespère de ce “jeu faussé”.

24 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 25


POLITIQUE-FICTION : MOHAMMED VI, 20 ANS DE RÈGNE

Sauve qui peut !


Reconnaissons-le : l’ami du roi a tout fait

SAHARA
pour se rétablir. Un mois après les fluence des autorités d’Alger, très
émeutes, il a spectaculairement… démis- méfiantes et très nerveuses depuis
sionné du gouvernement ! Le même jour, la chute de Abdelaziz.
le roi nommait à sa place Saâd Hassar, mi-
nistre délégué à l’Intérieur depuis 2012 (et
secrétaire d’Etat avant). Le gouvernement
s’est reformé sans trop de mal. Quelques
Faute de combattants… Nous sommes aujourd’hui en
juillet 2020. Après un an de “révision
idéologique”, débats acharnés du
Politburo qui ont maintes fois mis en
ministres PAM sortis (mais pas tous), il Pendant les années 2010, les camps de Tindouf se sont progressive- péril son nouveau leadership, Ba-
suffisait des les remplacer par quelques is- ment vidés, tandis que l’autonomie du Sahara devenait effective. Et chir semble avoir repris le dessus.
tiqlaliens supplémentaires plus un UC, si une solution honorable pour les deux camps était – enfin – en vue ? L’option qu’il propose désormais est
Après avoir déposé Abdelaziz et pris
pour que cela soit arithmétiquement com- celle de la “co-souveraineté”. Son

C
la direction du Polisario en mars 2019,
patible avec le résultat des législatives ombien de Sahraouis, encore, dans les ralliements… et l’a surtout clarifié. Désormais Bachir Mostafa Sayed (médaillon) symbole : le drapeau de la RASD de-

TELQUEL
2012. De toute façon, tous ces petits cal- camps de Tindouf ? 80 000 ? C’est le gouverné par des Sahraouis de la nouvelle gé- a entammé un programme de vra flotter aux côtés du drapeau
culs n’avaient plus de sens depuis long- chiffre avancé officiellement en 2020 nération, le Sahara autonome sous souverai- “révision idéologique”. Objectif : marocain, sur tous les édifices pu-
temps… Mais la vraie difficulté est venue par Alger et le Front Polisario (en neté marocaine a très vite su reconnaître ceux convertir ses camarades à l’idée blics du Sahara. Comme, par
d’El Himma. Revenu à l’opposition, l’ex-pi- 2008, ils annonçaient le double). Les ONG in- qui étaient vraiment les siens. Plus question, de “co-souverainté” sur le Sahara exemple, le drapeau catalan flot-
lier du gouvernement a multiplié les at- ternationales estiment la vraie population des depuis, de distribuer des salaires sans contre- te aux côtés du drapeau espa-
taques frontales contre le gouvernement camps à moins de 40 000 personnes. C’est partie (les fameuses “cartiya”) aux ralliés. gnol sur la mairie de Barcelone.
Mezouar – à ses yeux seul responsable des que depuis 10 ans, la “grande hémorragie” n’a Certes, ils bénéficiaient d’“aides à l’insertion”, ficile à tenir. Les négociations, sous les aus- ancien chef militaire respecté ayant vécu Le PSL est plutôt ouvert à l’idée.
émeutes, comme de tous les maux du jamais cessé, et s’est progressivement accé- mais d’une durée limitée. Ensuite, ils de- pices de l’ONU, ont continué pendant de près de 15 ans en résidence surveillée à Mais il se heurte au veto de Mo-
Maroc. Comme si le PAM n’avait pas été la lérée. Entre 2010 et 2014, beaucoup de ral- vaient gagner leur vie comme tout le mon- longues années. Il y a eu Manhasset 5, puis 6, Tindouf, y a-t-il participé ? Toujours est-il hammed VI qui a toujours le pouvoir
colonne vertébrale de ce même gouverne- liés au Maroc venaient de Mauritanie, voire de. La différence, c’est qu’ils savaient que 7, 8… jusqu’à 13 ! Sans résultat, le Polisario que le “Commandant Bachir” a soudain, en de ratifier (ou de bloquer) les décisions
ment pendant plus de 4 ans… “Justement du Mali. On était bien en peine de dire s’il leurs chances d’évolution économique et restant arc-bouté, avec l’énergie du déses- mars 2019, réussi un tour de force aussi inat- institutionnelles majeures du gouvernement.
non, car l’action du PAM était bloquée par s’agissait d’authentiques repentis du Polisa- sociale étaient réelles, dans une région où poir, sur l’option du référendum d’autodéter- tendu que pacifique. A l’issue d’un congrès du Un nouveau cycle de négociations est dé-
le RNI”, jurait El Himma, avec un souve- rio, ou simplement d’opportunistes alléchés la ségrégation officieuse Sahraouis / Dakhi- mination. Mais en 2019, avec l’arrivée du Polisario, il a pu déposer, sans heurts, le prési- sormais ouvert, cette fois à Las Palmas,
rain dédain pour ceux qui l’accusaient de par les promesses de logement et de salaire lis n’était plus de mise. C’est alors que de Parti socio-libéral au pouvoir au Maroc, la dent vieillissant Mohamed Abdelaziz, pour le sous la neutralité bienveillante de l’Es-
mauvaise foi. Et de promettre : “Cette fois, des autorités marocaines. nouvelles vagues de ralliés (des vrais ceux- donne a changé à Tindouf. remplacer à la direction de la “République pagne. Sera-t-il, encore une fois, intermi-
nous allons prendre nos responsabilités !” là) ont commencé à affluer. Au début, le Po- arabe sahraouie démocratique” (RASD). Ba- nable ? Peu probable… Après un demi-siècle
Traduisez : “Le prochain Premier ministre, 2015 : le fédéralisme change la donne lisario minimisait le mouvement, et Le dilemme du “Commandant Bachir” chir abandonnera-t-il l’option de l’indépen- dans la misère des camps, les 80 000 (ou
ce sera moi, et vous allez voir ce que vous Même si elle a mis quelque temps à se tra- vilipendait les “traîtres” qui avaient accepté Y a-t-il eu des négociations secrètes, à dance ? Pas évident, car il devra pour cela 40 000) “Polisariens” restants sont à bout
allez voir…” Tout cela, bien sûr, n’était duire concrètement sur le terrain, l’autonomie de “cautionner la comédie marocaine”. Nouakchott, entre le ministre PSL de l’Inté- lutter férocement contre les principes qui ont de forces. Et Alger, aussi hostile soit-elle à
que pour la consommation médiatique. du Sahara, décidée par référendum en semp- Mais les camps se vidant progressivement, rieur et des dissidents du Front ? Bachir Mos- guidé toute sa vie – et il n’est plus tout jeune, la “co-souverainté”, n’est pas en mesure
Emeutes ou pas, situation économique tembre 2015, a précipité le mouvement des la position du Front a été de plus en plus dif- tafa Sayed, frère du fondateur du Polisario et lui aussi. Il devra, surtout, se soustraire à l’in- d’envisager une solution militaire… 
catastrophique ou pas, le plus important
pour El Himma était de gagner à nouveau
les élections en 2017. Les notables étaient gar, fidèle à lui-même, était parvenu un légiale. Mais la grande originalité de la risés se prennent en charge eux-mêmes, seul quartier difficile n’a été oublié. Dans 2017 : revue des troupes
fidèles au poste, toujours prêts à offrir an plus tard à décrocher un sous-secréta- nouvelle formation est d’avoir misé sur la sans aide de l’Etat : micro-crédit, auto-al- chacun, les militants apparentés PSL Pendant ces années-là, le PJD… souf-
leurs fiefs à Si Fouad, pourvu qu’ils rem- riat d’Etat, suite au renvoi inexpliqué de société civile pour noyer les inévitables phabétisation, “sponsorings” de hameaux identifiaient un meneur (ou une meneu- frait. Avec El Himma à l’Intérieur, les at-
pilent au parlement. Le problème, c’est son ancien titulaire, un PAMiste en rup- luttes de clans entre gauchistes. Cela ne ou de quartiers pauvres par des entreprises se) local(e), lui accordaient automatique- taques contre le parti islamiste s’étaient
que leur influence avait considérable- ture de ban. Comme l’UNFP naguère, s’est pas fait tout de suite. Il a d’abord fallu ou des mécènes, guides pratiques pour ment la carte du parti, et l’invitaient à des durcies et intensifiées. Point d’orgue : le
ment décru depuis 2012. A cause d’un l’USFP s’est alors très vite vidé de tous que le PSL publie son programme. Présen- monter des coopératives à faible coût… réunions mensuelles dans la grande ville scandale de mœurs (“fabriqué de toutes
phénomène appelé PSL… ses cadres, qui sont allés grossir les té lors d’une conférence de presse en mai Il faut croire que le PSL avait trouvé la la plus proche. Là, dans des réseaux de pièces”, hurlait l’état-major du parti) qui
Car depuis 5 ans, un mouvement nou- rangs d’une petite formation créée en 2013, le document, formulé en darija (en- bonne recette. Partout, des petites ONG de maisons discrètement prêtées par des a assommé Mostapha Ramid en 2013. Le
veau avait commencé à brouiller les avril 2013 : le Parti socio-libéral (PSL). core une nouveauté), était intitulé “Com- terrain, séduites par le côté “concert” de sympathisants, se tenaient des séances de tonitruant député islamiste avait fini par
cartes politiques traditionnelles. On se ment mériter la démocratie”. Sauf que ce ce parti d’un genre nouveau, mettaient formation, et surtout d’évaluation et de démissionner du parlement, après que
souvient que Abdelouahed Radi avait été Comment mériter la démocratie n’était pas vraiment un programme – en leurs locaux à sa disposition. C’est ainsi suivi des dizaines, puis des centaines de son immunité ait été levée et qu’il ait eu
contraint de démissionner, après la défai- Rassemblé, au tout début, autour de tout cas, rien qui ressemble à ce qu’on que le PSL, enregistrant des dizaines de milliers de micro-projets qui ont essaimé à répondre de “complicité d’incitation à
te humiliante de l’USFP en 2012. Certes, le jeunes dissidents de l’USFP et d’une poi- connaissait. Sur ses quelque 500 pages, en milliers d’adhésions spontanées et renon- comme une traînée de poudre à travers la débauche” devant la justice. Il s’en
parti, après 4 mois sans direction, avait fi- gnée de leaders associatifs respectés, le effet, seules 5 affirmaient quelques posi- çant à toute forme de gestion centralisée, tout le royaume. En mai 2017, le PSL en était tiré avec du sursis, mais sa carrière
ni par élire à sa tête l’apparatchik Driss PSL a vite fédéré des centaines de militants tions idéologiques, dont la laïcité. Pour le s’est éparpillé aux 4 coins du territoire. fédèrera 3 millions ! Et tout cela, étrange- était bel et bien terminée… Suite à cet
Lachgar. Mais au prix d’une lutte de clans venus de ce qui restait de la gauche. Nou- reste, le document était une espèce de S’appuyant sur le formidable maillage as- ment, sans aucune volonté de médiatisa- épisode dramatique, Abdelilah Benkira-
terrible, qui avait définitivement dégoûté veauté : le parti refusait de se donner un “que faire”, proposant des mesures ultra- sociatif tissé au Maroc depuis le début des tion. Comme si le parti fuyait la presse. Ou ne a eu de plus en plus de mal à tenir ses
les militants socialistes. Surtout que Lach- chef unique et fonctionnait de manière col- concrètes pour que les Marocains défavo- années 2000, pas un seul douar, pas un peut être, l’attention du Makhzen… troupes. Pour de nombreux cadres du

12 octobre 2012 8 avril 2013


1er février 2013
27
septembre
2012
Humilié par le score de l’USFP aux législatives
Installation du gouvernement Mezouar. N°2 : El Himma, (bon dernier, avec 6% !), Abdelouahed Radi Après 4 mois d’une guerre des chefs sanglante, Création du Parti socio-libéral (PSL) par des dissidents
ministre d’Etat à l’Intérieur. Les “techno-mahkzéniens” démissionne de son poste de premier Driss Lachgar devient premier secrétaire de de l’USFP et des leaders du monde associatif. Plutôt qu’un
tiennent les postes clés (Finances, investissement, tourisme…) secrétaire. Le parti s’enfonce dans la crise. l’USFP. Les défections du parti s’accélèrent. chef, le nouveau parti se dote d’une direction collégiale.

TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010


26 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 27
POLITIQUE-FICTION : MOHAMMED VI, 20 ANS DE RÈGNE

devant des foules de barbus qui chaque cérémonie d’Iftikhar, les cadres du
lançaient des Allahou Akbar PSL distribuaient aux gens, non pas des
comme pour annoncer l’apoca- tracts électoraux, mais un simple impri-
lypse ! Pour toutes ces raisons, mé blanc d’une demi-page comportant 4
personne n’aurait parié un di- indications : le jour du scrutin, l’adresse
rham sur le parti islamiste. Dans du bureau de vote le plus proche, le sym-
les salons de Rabat, on disait que bole du parti et le nom du candidat. Sans
le Palais, pour ne pas compro- même appeler à voter pour ce dernier !
mettre les élections, laissait le Comme si c’était une évidence…
PJD mener sa campagne. Puis
quand le scrutin serait terminé, Le facteur Yassine
viendrait alors le moment d’en fi- Telle était donc la revue des troupes en
nir officiellement avec lui… cet été 2017, à la veille des élections légis-
Quant au PSL, il a fallu attendre latives. D’un côté, des partis gouverne-
la date limite pour que ses candi- mentaux terrassés par l’effet des émeutes,
dats se déclarent enfin. Impres- encore fraîches dans les mémoires. D’un

PHOTOMONTAGE (AIC PRESS / TNIOUNI)


sionnant : alors que tous les autres autre côté, un Fouad Ali El Himma qui dé-
partis se déchiraient depuis des molissait consciencieusement ses alliés
mois à propos des tazkiat (investi- d’hier, dans le fol espoir de se refaire une
tures), les candidats investis par le virginité politique à l’arraché (aux yeux
PSL n’ont essuyé que de raris- des votants, en tout cas – pour les élites, il
simes critiques. Femmes et était évident que tant qu’il restait l’ami du Poussé par des militants ulcérés par le
hommes, moins de quarante ans roi, il était incontournable). D’un autre “harcèlement du Makhzen”, Abdelilah
Benkirane, leader du PJD, a durci le ton
dans leur majorité, c’étaient les côté, encore, ces jeunes candidats PSL, à l’approche des législatives 2017.
plus méritants des “meneurs lo- d’autant plus inquiétants pour leurs ad-
caux” identifiés par le parti en versaires (les notables locaux) qu’ils refu-
2013 et devenus, 4 ans plus tard, saient de répondre aux provocations,
les héros de l’auto-émancipation
de milliers de villages… Leurs
voire même de faire campagne… Et enfin,
pour finir le tableau, des islamistes réso-
La mort de Abdeslam ge funéraire, main dans la main avec les
lieutenants orphelins de Yassine.
candidatures étaient donc perçues lus à jouer leur va-tout, convaincus de ne Yassine, 5 jours avant La mort du guide d’Al Adl Wal Ihsane a-

PHOTOMONTAGE (AFP / DR)


comme naturellement légitimes. plus rien avoir à perdre. t-elle fait basculer le scrutin en faveur du
Étonnant : plutôt que tenir des C’est alors qu’un coup de tonnerre a re- les élections 2017, a PJD ? Ou s’agissait-il, plus globalement,
5 septembre 2017. L’enterrement du “guide”
d’Al Adl Wal Ihsane réunit 500 000 personnes à
meetings comme chez les autres
formations, les candidats PSL et
tenti. Personne, mais vraiment personne,
ne s’y attendait. Le 3 septembre 2017, alors
bouleversé la donne. d’un vote sanction après les émeutes ?
Trois ans plus tard, les politologues ne sont
Rabat, sous très haute surveillance policière. leurs nombreux lieutenants lo- que la campagne électorale touchait à sa Le PJD a gagné ! toujours pas d’accord. Une chose est sûre :
caux se contentaient de… distri- fin, Abdeslam Yassine, guide octogénaire vendredi 8 septembre 2017, la prophétie de
buer des prix. Dans le cadre de d’Al Adl Wal Ihsane, mourait paisiblement de sympathisants d’Al Adl affluant de tout Yassine s’est en quelque sorte réalisée.
PJD, il n’était plus question de modéra- par céder à la base. Dopé, début 2017, par cérémonies spéciales appelées Iftikhar dans son sommeil. Quelques heures plus le pays. Le risque d’affrontement était trop Pour la première fois de l’histoire du Ma-
tion. Le journal du parti Attajdid, récupé- la démission post-émeutes de son ennemi (fierté), des sortes de diplômes symbo- tôt, à l’issue de son dernier dîner avec ses grand, et la presse internationale venue roc, les islamistes remportaient les élec-
ré par la tendance “dure” qui séduisait juré El Himma, le PJD a adopté une ligne liques étaient distribués dans tout le Ma- lieutenants, il avait pronostiqué une “qaw- couvrir les élections était alléchée par tions ! Les chiffres sont encore dans toutes
un nombre croissant de militants (et dont hyper-agressive. Symbole, son slogan de roc. “Prix de la coopérative innovante”, ma imminente”. L’ultime prophétie de l’odeur du sang… Campagne battante et les mémoires : PJD 1er avec 23% des sièges
le “martyr politique” Mostapha Ramid campagne choc : Allahoumma inna hada “prix de l’auto-alphabétisation rapide”, Yassine s’est répandue comme une traî- peur du Makhzen oblige, aucun chef de (52% en milieu urbain !!), PSL 2ème, avec
était le héros), n’hésitait plus à s’en mounkar ! - une formule lancée par Atta- “prix de l’auto-emploi” “prix de l’initiative née de poudre, et une vague de mysticisme parti n’a pointé son nez à l’enterrement 22%. Suivaient, avec 11% des sièges en
prendre au “Makhzen” et à ses “créa- jdid quand les premiers responsables du citoyenne et culturelle”… chaque hameau, a déferlé sur tout le pays, pourtant qua- du vieux cheikh, le 5 septembre. Mais moyenne : l’Istiqlal, le MP, le PAM et le RNI.
tures”. Du coup, les coups bas du minis- parti avaient été emprisonnés. Si Mo- chaque quartier défavorisé du royaume, drillé par les forces de l’ordre. Le ministre l’état-major du PJD, dont le cercle poli- L’UC complétait la marche avec 7%, sui-
tère de l’Intérieur s’intensifiaient. Ainsi, hammed VI était nommément épargné, ou presque, a vécu un moment d’émotion de l’Intérieur Saâd Hassar a bien tenté tique d’Al Adl s’était beaucoup rapproché vi de divers micro-partis aux scores insi-
en 2015 puis en 2016, plusieurs hauts la responsabilité des émeutes était impu- en voyant reconnus ses mérites pour sortir, d’empêcher l’accès au domicile r’bati de depuis qu’il s’en prenait au Makhzen, gnifiants (dont l’USFP, désormais une
cadres du PJD ont été jetés en prison, im- tée, non au gouvernement, mais au “Ma- sans aide de l’Etat, de la spirale de la pau- Yassine, le jour de ses funérailles. Mais il y était là au grand complet. Mieux : Abdeli- coquille vide où Driss Lachgar se retrou-
pliqués dans de douteuses affaires de khzen”. Et ce, dans des haut-parleurs, vreté et de la marginalisation. A la fin de a vite renoncé, des centaines de milliers lah Benkirane marchait en tête du cortè- vait quasiment tout seul).
corruption ou d’abus de biens sociaux…
La spirale infernale était enclenchée.
En juillet 2016, soit un an avant les élec- Verdict de l’“affaire Ramid”. Le député islamiste Ramid démissionne du parlement - et, dans “Attajdid” est récupéré par l’aile dure du PJD, dont le
tions législatives, Benkirane, réélu par un est condamné à 6 mois de prison avec sursis la foulée, du PJD - pour protester contre “la héros est le “martyr politique” Mostapha Ramid. Le journal
parti qui faisait bloc dans l’adversité, a fini pour “complicité d’incitation à la débauche”. très grave dérive politique que vit le Maroc”. islamiste s’en prend au “Makhzen” et à ses “créatures”.

3 septembre
6 mai 2013
2013 Mars
17 octobre 4 février 2014 2014
2013 18 octobre
2013 Fin décembre
2014

Le PSL publie “Comment mériter la démocratie”.


Plus qu’un programme, c’est un catalogue de mesures Impliqué dans une affaire de mœurs, Mostapha Ramid perd L’année s’achève sur une croissance de 6%,
très concrètes pour sortir de la pauvreté : micro-crédit, Driss Lachgar est nommé sous-secrétaire d’Etat à la due à une pluviométrie exceptionnelle. “Historique”
son immunité parlementaire pour comparaître en justice. Le
auto-emploi, auto-alphabétisation, etc. solidarité sociale. C’est le seul représentant de l’USFP au pour le gouvernement, ce résultat masque une
PJD dénonce un “coup bas politique monté de toutes pièces”.
gouvernement. Le parti achève de se vider de ses cadres. grave dégradation des finances publiques.

28 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 29


POLITIQUE-FICTION : MOHAMMED VI, 20 ANS DE RÈGNE

2017 : le PJD au pouvoir !


Pourquoi Mohammed VI a-t-il nommé
Abdelilah Benkirane Premier ministre, le
15 septembre 2017 ? La fameuse métho-
dologie démocratique ? La crainte de nou-
IDENTITÉ “Din bel khater, machi bezzezz”
Cette évolution linguistique a aussi don-
né lieu à un développement inattendu,
velles émeutes, cette fois à dominante
islamiste ? Un peu des deux ? Toujours
est-il que Benkirane, qui semblait le pre-
Le grand virage cette fois dans le domaine des… libertés
individuelles et de la laïcité. Avec la vogue
officielle de la darija, ces concepts, abs-
mier surpris de sa victoire… a été encore
plus surpris de voir les leaders de l’Istiq-
lal, du MP et de l’UC accepter de bonne
grâce de former avec lui un gouverne-
de la “marocanité” cons jusque-là pour la grande majorité
des Marocains, sont devenus plus intelli-
gibles car exprimés simplement, avec des
mots de tous les jours, et désormais sans
ment de coalition. Consigne discrète du En 2011, la décision (royale) de codifier la darija a tout lancé. Puis tout complexes. Il y a eu des résistances, bien

PHOTOMONTAGE (AFP)
Palais royal ? Ça n’a jamais été prouvé. est allé très vite : redéfinition identitaire, accès général à la connaissance, sûr, qui continuent encore aujourd’hui.
Certains ont attribué ce “boulevard” ou- et, enfin, une meilleure compréhension des libertés individuelles. Pour beaucoup, le Maroc sera éternelle-
vert devant les islamistes à la frayeur qui ment un pilier de la “oumma arabo-isla-

C
avait saisi les élites r’baties pendant les 3 ’était il y a 10 ans. En Juin 2010, un largement considéré comme le père de la mique”, toute autre dimension identitaire
jours précédant les élections. Mais l’ana- colloque intitulé “La langue, les revendication amazighe. Message royal étant exclue. Mais plus le concept de li-
lyse ne tient pas. Après la mort de son lea- langues” s’était tenu à Casablanca, sous-jacent : l’objectif est de renouer avec berté individuelle se propage, moins la po-
der, Al Adl Wal Ihsane a vite révélé sa soulevant un tollé d’indignation faus- toutes les composantes de notre identité rija les uns après les autres… sauf les journaux particulièrement les cours d’arabe classique sition des islamo-conservateurs est tenable.
vraie nature : un mouvement… soufi, tout sement vertueuse contre ces “agents de marocaine, dans un esprit de complémenta- télévisés, vecteurs n°1 des sacro-saintes “ac- et les cours de tamazight unifié à l’usage des Argument majeur des laïques : le Coran est
bêtement. Sauf que contrairement aux l’étranger” qui voudraient “éradiquer l’arabe rité et non d’opposition… tivités royales”, qui ont continué à être les der- non amazighophones, en vigueur sur l’en- beaucoup mieux compris et intégré quand il
leaders des vraies confréries soufies, au profit du dialecte commun (3ammiya)”. C’est peu dire que cette annonce royale a niers bastions de l’arabe classique. Leur semble du territoire depuis quelques années). est expliqué en marocain. Et surtout, le slogan
comme la Zaouiya Boutchichiya, Yassine Sauf qu’en guise d’“agent de l’étranger”, changé le rapport des forces en présence. passage au marocain a été la première déci- Mais réécrire tous les manuels scolaires – et Sidi Rabbi gal din bel khater, machi bezzezz
n’avait préparé aucun successeur. Le c’était Zakoura Education, une fondation tout Soudain, les défenseurs du panarabisme total sion du ministre de la Communication du Par- en profiter pour les expurger de beaucoup de (“Dieu a dit que la religion est un choix volon-
“guide général” mort, ses vertus vague- ce qu’il y a de plus marocain, qui avait organi- se sont faits plus discrets dans leur dénigre- ti socio-libéral, en 2019. biais historiques – c’est une autre paire de taire et non contraint”, version marocophone
ment “magiques” ont été enterrées avec sé le colloque. Son président, le publicitaire et ment du tamazight, et ont même commencé à Restaient les documents officiels et ad- manches. Les experts disent que cela sera de la citation coranique “La ikraha fi din” – pas
lui. Ayant perdu son unique ciment, Al Adl activiste associatif Noureddine Ayouch, était reconnaître quelques vertus à la darija (ou ministratifs. Pour ceux-là, pas de change- terminé, au minimum, en 2025. L’essentiel, de contrainte en religion) est désormais dans
s’est vite dispersé aux quatre vents, tandis de surcroît très proche du Palais royal. Les marocain), tout à coup considérée comme une ment, tant que l’unique langue officielle du c’est que la machine soit lancée… tous les esprits… grâce, il est vrai, au matra-
que plusieurs membres de son cercle po- idéologues hurleurs avaient sous-estimé cet- “déclinaison respectable de notre langue mè- royaume reste l’arabe classique (cela de- Insufflé par la vague darija, le concept quage télévisuel de cette formule, décidé
litique rejoignaient le PJD. Un PJD auquel te dimension. Grosse erreur. En avril 2011, 8 re, l’arabe”. Les sous-entendus politiques et vrait changer dès la nouvelle Constitution d’“identité marocaine”, en germe depuis le mi- conjointement en 2019 par le ministre des Af-
sa victoire inespérée a fait perdre, sou- mois après la remise à Mohammed VI des attaques détournées ont malgré tout continué votée, dans un mois, incha Allah). De toute lieu des années 2000, a connu un essor sans faires islamiques estampillé “Palais”, et le mi-
dain, tout accent contestataire. Désormais actes et recommandations du colloque, le roi à fleurir. En février 2015, après plusieurs an- façon, une grosse part des correspon- précédent durant la décennie 2010. Au moins nistre de la Communication PSL.
ministres, les amis de Benkirane faisaient décidait, à la surprise générale, de créer deux nées de consultation, M. Chafik a remis solen- dances administratives était déjà, depuis 30 thèses de doctorat sur “la spécificité maro- Mais sur ce thème, et par extension sur le
assaut de courbettes aux représentants du commissions spéciales au sein de l’Acadé- nellement au souverain les premiers l’indépendance, rédigée… en français ! Ça caine dans l’Histoire arabo-islamique” ont été thème des libertés individuelles, l’évènement
Palais royal, comme pour faire oublier les mie du Maroc. Tandis que l’une était chargée dictionnaires “tamazight–tamazight” et “ma- aussi, le gouvernement PSL est décidé à le publiées, bénéficiant à chaque fois d’une large catalyseur, historique, aura probablement
accents vengeurs de la campagne électo- d’“unifier les dialectes amazighs afin d’en rocain–marocain” de l’histoire du royaume. changer. Le “tout-marocain” dans l’admi- couverture médiatique. Avec la généralisation lieu le mois prochain, en septembre 2020 : le
rale. Bref, si frayeur il y a eu dans les sa- faire une seule langue, le tamazight unifié”, nistration est un objectif prioritaire. Hori- de l’enseignement du tamazight unifié à l’éco- discours du roi Mohammed VI qui suivra la
lons de Rabat, elle s’est vite estompée… l’autre avait pour mission de “codifier et Le triomphe du marocain zon 2022, nous dit-on. le, la césure historique arabes-berbères est réforme de la Constitution, et notamment son
Grand perdant du scrutin, le PAM d’El standardiser l’arabe marocain”. Pour souli- Pour historique qu’elle soit, cette avancée Pour l’Education nationale, la mutation est en train de s’estomper, lentement mais volet religieux. Une révolution en perspective.
Himma, lui, pansait ses plaies en silence. gner la symbolique de sa décision, le roi a ne faisait qu’acter une évidence : tous les mé- également loin d’être achevée. Certes, les inexorablement. Encore deux générations, Une double révolution, même. Selon nos
Mais l’ami du roi, après une courte période décidé de confier la présidence d’honneur de dias, écrits comme audiovisuels, s’étaient mis instituteurs des écoles primaires ont tous re- affirment les sociologues, et quasiment tous sources, le discours royal, pour la première
de disgrâce, a été revu aux côtés du souve- ces deux commissions au très respecté aca- au marocain à partir de l’annonce royale de çu la consigne, en 2019, d’utiliser le maro- les Marocains maîtriseront parfaitement le fois de l’histoire du Maroc, devrait être inté-
rain… plus précisément dans sa Mercedes démicien et pédagogue Mohamed Chafik, 2011. Les programmes télé passaient à la da- cain, oralement, dans tous leurs cours (et tamazight, en plus de la darija. gralement délivré… en darija ! 
décapotable, côté passager, à la sortie de la
séance inaugurale du nouveau parlement.
Une scène qu’on avait l’impression d’avoir der, ait déposé une motion de censure loin, les attaques contre le “Makhzen” ! chaque fois, le score obtenu par la mo- de Sa Majesté bloqués par les étrangers”, de contrôle des politiques publiques (AI-
déjà vue, il y a de longues années… contre le gouvernement… 3 mois après Quant à bannir l’alcool, arabiser totale- tion était plus proche des 51% requis… ces diables d’“Américains du FMI”. Citant POC), décidée dans la foulée de ces
son investiture ? Une deuxième suivra. ment l’administration, abolir les crédits Sur le plan économique, il eût été vain Keynes (!), le Premier ministre islamiste mêmes Assises, avait été totalement éclip-
Un petit an et puis s’en va… Puis une troisième, le tout, en moins d’un avec intérêts et généraliser le système d’attendre grand-chose du gouvernement avait aussi juré de “relancer l’investisse- sée par la fièvre de la campagne électorale.
La chute de Benkirane était-elle pro- an. Il est vrai qu’aucune n’est passée. Mais des “banques islamiques”… Ces pro- PJD. Non qu’il ne faisait pas d’efforts ! Dès ment public”… Bref, l’exact contre-pied ce Tout comme a été éclipsée, le 22 octobre
grammée d’avance ? Beaucoup, aujour- le gouvernement PJD, tout nouveau et dé- messes de campagne étaient déjà peu te- son investiture, Benkirane avait vaillam- qu’avaient recommandé les Assises natio- 2018, la publication, par la même AIPOC,
d’hui, le pensent. Comment expliquer jà aux abois, a multiplié les concessions nables. Maintenant, il était même devenu ment déclaré que pour dépasser la crise nales de l’économie, convoquées par le du Livre Blanc de la Gouvernance. Normal :
autrement le fait que le PAM, revigoré par politiques, devançant la moindre rumeur dangereux… d’en parler. A chaque fois, du chômage, il fallait créer des emplois en roi en mars 2017 (cf. pp. 36-45). Il est vrai deux jours plus tard (à se demander si ce
la proximité royale retrouvée de son lea- de désir royal. Comme elles semblaient une motion de censure suivait ! Et à remettant sur pied “les grands chantiers que la création de l’Agence indépendante n’était pas fait exprès !), une quatrième et

11 Février 23 septembre 2015


8 Janvier 2015 12 octobre
2015 2015

5 hauts cadres du PJD (dont 2 maires) sont emprisonnés pour M. Chafik remet au roi les premiers dictionnaires Inauguration par Mohammed VI de la ligne
“tamazight-tamazight” et “marocain-marocain”. 99,56% de “oui” au référendum instaurant l’autonomie au de TGV Casablanca-Tanger. Les médias
“corruption et abus de biens sociaux”. Le parti hurle au coup monté,
Les médias passent progressivement à la darija - sauf les Sahara. Le roi nomme M. Cheikh Biadillah président provisoire officiels exultent, tandis que les analystes
tandis qu’Attajdid titre “Allahoumma inna hada mounkar !”.
journaux télévisés, qui résisteront jusqu’en 2019. du Sahara autonome, en attendant des élections locales. parlent d’“éléphant blanc” ruineux et inutile.

30 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 31


POLITIQUE-FICTION : MOHAMMED VI, 20 ANS DE RÈGNE

dernière motion de censure, toujours me-


née par El Himma, faisait finalement tom-
ber le gouvernement PJD, à bout de Sortie du parlement, en octobre 2017. Grand perdant des
souffle. Pauvres islamistes… Même leurs élections, El Himma a repris du poil de la bête dès qu’il a
été aperçu à nouveau aux côtés du roi, dans sa voiture
alliés politiques avaient voté contre eux !

La fin du “cirque politique”


Abdelilah Benkirane aura donc tenu un
petit peu plus d’un an. Un an pendant le-
quel les médias officiels et para-officiels se
sont déchaînés avec une violence rare
contre lui et son gouvernement. Et mainte-
nant, qu’allait-il se passer ? On s’attendait à
ce que Mohammed VI nomme un nouveau
Premier ministre, et beaucoup espéraient
secrètement qu’il serait issu du PSL, arrivé
PHOTOMONTAGE (AIC PRESS / TNIOUNI)

second aux élections un an plus tôt. Le pro-


blème, c’est que la formation du gouverne-
ment serait un casse-tête politique
insoluble. Aucune formation majeure, du

PHOTOMONTAGE (AFP)
PAM à l’Istiqlal en passant par le RNI, le MP
et consorts, n’avait d’affinités avec les gens
du PSL, ces “extraterrestres de la poli- Défilé de militants du PSL, après la
tique” comme les avait surnommés la victoire de leur parti au second tour des
presse. Pire : ils les détestaient, parce qu’ils élections législatives, le 18 janvier 2019.
les avaient supplantés rapidement, avec
brio, et sans qu’ils aient rien vu venir. Cela
n’empêcherait pas leurs leaders, cela dit,
d’intégrer un gouvernement PSL si on le
La proximité royale a tera les élections avec une avance confor-
table, ce qui lui permettra d’assumer plei-
les émeutes de 2017 et leurs 500 morts.
L’élite du royaume avait vécu cet évène-
vrais hommes politiques,
c’est-à-dire de trancher ?
leur proposait. Après tout, leur but ultime vite remis El Himma en nement ses responsabilités”. ment comme on reçoit un choc électrique. Non, pas cette fois. Le
était, comme toujours, de décrocher des C’est peu dire que ce discours royal a Comme si, après 18 longues années d’illu- pouvoir n’est pas tou-
fauteuils ministériels. Le problème, c’est selle. Puis les motions créé une onde de choc nationale. Depuis sion, alimentées par des dizaines de jours un privilège, c’est
que le PSL lui-même refusait de partager
le pouvoir avec ces gens. Une interview de
de censure contre le que le Maroc avait adopté le multipartis-
me et le scrutin à un tour, il y a plus d’un
grands chantiers et des milliers d’inaugu-
rations… tout le monde, tout à coup, ou-
souvent – notamment en
période de crise – un far-
ses leaders à la presse a levé toute ambi- gouvernement PJD demi-siècle, tous les parlements et tous les vrait les yeux. À commencer par le roi. deau. Pas question que la
guïté : “Un gouvernement doit être ramassé gouvernements successifs avaient été Dès le début des émeutes, Mohammed VI monarchie continue à le
et homogène, ou ne pas être. C’est un outil de
ont commencé… faibles, émiettés, condamnés à former les a compris qu’il fallait changer de cap, porter toute seule. La

PHOTOMONTAGE (AFP / DR)


gouvernance au service du peuple, pas un coalitions les plus invraisemblables pour d’urgence, opérer un virage à 180 degrés si classe politique devait as-
gâteau qu’on se partage”. Cette déclaration était devant la télévision. Et là, la bombe ! exercer un semblant de pouvoir. Pour- nécessaire. Le Maroc avait besoin de ré- sumer son rôle, pour le
a eu le don d’exaspérer les démocrates les Mohammed VI annonçait qu’il dissolvait le quoi, d’un trait de plume, Mohammed VI formes profondes, systémiques, très vite. meilleur et pour le pire.
plus pragmatiques. Voilà un parti jeune, parlement, et que de nouvelles élections lé- avait-il mis fin à un système qui lui per- C’est dans cet objectif que le roi avait ins- Quelques mois plus Le 24 novembre 2018, Mohammed VI délivre un discours
moderne et issu du peuple, qui avait une gislatives se tiendraient dans un mois. Non mettait de diviser pour mieux régner ? tauré l’AIPOC et l’avait dotée, contraire- tard, Le PJD était arrivé historique : il dissout le parlement et change de mode scrutin !
chance historique de gouverner… et ses seulement le Maroc n’avait pas de gouver- D’accord, la Constitution faisait toujours ment à tous les “conseils” qui l’avaient au gouvernement. Mais il
leaders faisaient la fine bouche ! Du reste, nement, mais voilà qu’il n’avait plus de par- de lui un monarque absolu. Mais un parti précédée, d’une réelle indépendance. Un n’avait pour ainsi dire
comment ne pas partager le pouvoir avec lement ! Les Marocains avaient à peine majoritaire, seul au gouvernement, lui an plus tard, les membres de l’AIPOC, “rien compris au film”. Ignorant l’AIPOC et de tout le monde. La classe politique
un mode de scrutin comme celui du Maroc, digéré cette fracassante annonce… que disputerait quand même le pouvoir. sans doute les économistes les plus ses conclusions alarmantes, Benkirane et voulait partager le pouvoir ? Fort bien.
qui consacrait l’émiettement politique Mohammed VI faisait exploser une secon- Pourquoi le roi acceptait-il cette situation ? brillants du Maroc, présentaient au roi ses ministres avaient continué sur la lan- Elle partagerait aussi ses inconvénients.
comme une incontournable fatalité ? de bombe ! “Pour mettre un terme au cirque Mieux, pourquoi la préparait-il lui-mê- leurs conclusions, sous forme d’un “Livre cée économique de leurs prédécesseurs, “L’un ou l’autre des partis remportera les
Un mois est passé. Sans gouvernement, politique, a déclaré le roi, empruntant pour me, alors que rien ne l’y obligeait ?!! Blanc de la Gouvernance”. Un program- croyant gagner ainsi les faveurs de la mo- élections, ce qui lui permettra d’assumer
le Maroc sombrait dans la crise politique la l’occasion une formule de son défunt père, me de réformes courageuses, mais diffi- narchie. Or c’était tout le contraire qu’elle pleinement ses responsabilités”, avait dit
plus aigüe depuis l’indépendance. Puis le 24 j’ai signé aujourd’hui même un dahir royal Choc électrique ciles car souvent impopulaires. attendait d’eux. Exit les islamistes, donc. El le roi. La plupart des politiciens maro-
novembre 2018 à 12h15, un communiqué stipulant que les élections législatives se dé- Aujourd’hui, près de 2 ans plus tard, La question était : qui allait les appli- Himma avait joué son rôle, sa mission était cains n’avaient retenu que la première
de la MAP est tombé : Sa Majesté allait déli- rouleront désormais selon la règle du scrutin nous sommes en mesure d’apporter une quer ? La monarchie, encore, à travers maintenant terminée. Il fallait dorénavant partie de la formule. Ils allaient vite com-
vrer un discours surprise au peuple ce soir- uninominal majoritaire à deux tours. Ainsi, réponse à l’énigme qu’a constituée ce dis- des “ministres-managers” paralysés par appliquer ce satané Livre Blanc, dont les prendre que la seconde partie était beau-
même (un samedi !). A 20h, le Maroc entier l’un ou l’autre des partis politiques rempor- cours royal historique. Le déclic, c’étaient l’allégeance, incapables d’agir comme de recommandations ne seraient pas du goût coup plus importante…

Novembre
2015
Décembre 10-17 Mai 2016
2015 Juin 2016

Chute de 30 à 45% des prix de l’immobilier. Les faillites Les micro-projets de développement initiés par le Parti 7 hauts cadres du PJD sont de nouveau emprisonnés, Crise sans précédent des finances publiques. La balance
d’entreprises de BTP vont se succéder, plongeant des socio-libéral dépassent le cap d’un million. Malgré les 5 pour “faux et usage de faux” et 2 pour “complicité de trafic des paiements atteint un déficit record, et les réserves de
dizaines de milliers d’ouvriers du bâtiment dans le chômage. sollicitations des médias, le PSL refuse de communiquer. de drogue”. Encore une fois, le PJD crie à la manipulation. devises ne couvrent plus que 2 mois d’importations.

32 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 33


POLITIQUE-FICTION : MOHAMMED VI, 20 ANS DE RÈGNE

Un inconnu pour Premier ministre


Le 18 janvier 2019, le PSL remportait le

SOCIÉTÉ
second tour des élections législatives anti- phénomène social que l’année tendu, sauf dans l’esprit des conservateurs
cipées, avec 51% des sièges du parlement. dernière, quand ses décrets qui y ont vu une trahison de l’esprit islamique.
Le scrutin avait basculé dans l’entre-deux d’application ont été publiés. Au- La peine de mort n’était déjà plus appliquée
tours quand le PJD, donné perdant dans la
plupart des triangulaires, avait donné
consigne à ses électeurs de voter pour le
PSL – ou plutôt contre tous les autres partis,
Et la Marocaine s’éveilla… jourd’hui, les agents de police
commencent à comprendre que
leur rôle n’est pas d’embêter les
couples non mariés, mais de pré-
depuis 1993 ! Je vais revenir aux femmes, dé-
solé (rires), mais dans un autre registre que
la sexualité et le planning familial. Un nou-
veau texte est passé, dont on aurait tort de
ceux qui avaient fait tomber le gouverne- L’anthropologue Hassan Rachik, auteur de “Maroc : 10 ans server la tranquillité des femmes sous-estimer les effets à moyen et à long
ment Benkirane, ceux qui l’avaient poi- de mutations sociales, économiques et culturelles” (Editions dans la rue. Vous n’avez pas idée termes : la loi sur le travail domestique. Tout
gnardé dans le dos après l’avoir utilisé pour F’hem T’slem, 2019), répond aux questions de TelQuel. du soulagement que cela repré- employeur, aujourd’hui, est obligé d’établir un
servir leurs petites ambitions. Idéologique- sente pour des millions de Maro- contrat de travail déclaré à sa “bonne”, de la
ment, les islamistes et les socio-libéraux Quelle est, selon vous, tion. Mais bon, nous n’en sommes pas encore là. caines ! Dans un autre registre, payer aux trois quarts du SMIG, de l’inscrire
n’avaient pas d’atomes crochus, loin de là. la mutation sociale la Pour l’instant, il faut nous réjouir des mutations l’élargissement de la portée de la à la CNSS, etc. La loi est certes passée en
Mais ils partageaient une certaine droitu- plus importante qu’ait sociologiques que cette situation engendre. Mê- kafala, en 2012, avait eu un cer- 2011, mais elle n’a pas été vraiment appli-
re (le PSL avait refusé de participer à la connue le Maroc pendant me s’il faudra deux générations pour que la tain impact. Depuis, les enfants quée, comme vous le savez, pendant long-
curée contre le PJD en rejetant les mo- la décennie 2010-2020 ? transformation soit complète, on observe déjà adoptés portent automatique- temps. Ce n’est qu’en 2019, avec la
tions de censure), et l’idée que la démo- Indiscutablement, l’évolu- que la taille des fratries vivant sous le même toit ment le nom de leurs parents, et promulgation de son décret d’application, et
cratie doit “se mériter”. C’est ainsi, par un tion de la situation des est en diminution. Du coup, les relations fami- héritent de leurs biens à leur surtout la mise en place des brigades munici-
DR

de ces paradoxes inouïs dont le Maroc est femmes. Selon les derniers liales sont moins tendues, plus conviviales. Tout mort. Statistiquement, cela ne pales de contrôle (sans oublier la dizaine
coutumier, que les laïcs sont arrivés au chiffres disponibles, publiés par le Centre cela favorise la montée en puissance de la clas- touche qu’une petite partie de la d’employeurs abusifs emprisonnés le mois

AFP
pouvoir grâce aux intégristes… d’études et de recherches démographiques se moyenne, vecteur d’une société économique- population, mais le glissement dernier, et la médiatisation qui l’a accompa-
Le 22 janvier, Mohammed VI nommait le (CERED) en 2019, le taux de fécondité au Maroc ment plus dynamique. La baisse de la natalité, seul. Les changements législatifs ont aussi des valeurs est déjà là. La notion de “ould l’h- gnée), que la loi est enfin devenue réalité.
PSL Hicham Ben Barka Premier ministre. est actuellement de 2,15 enfants par femme. conjuguée à l’instruction de plus en plus com- joué un rôle important. Prenons le dernier en ram”, centrale au Maroc pendant des siècles, Pourquoi cette loi est importante ? Parce qu’à
Jusque là peu connu du grand public, ce Nous sommes aujourd’hui au même niveau que plète des femmes marocaines, leur permet au- date : la légalisation de l’avortement, votée est de moins en moins prégnante. Sauf chez terme, elle va induire un glissement majeur
businessman de 55 ans (et lointain cousin la moyenne européenne – ce qui, d’ailleurs, jourd’hui un accès beaucoup plus large au par le nouveau parlement en 2019. C’est un les plus âgés, qui ont du mal à s’adapter aux des valeurs. En admettant que les “bonnes”,
de l’illustre Mehdi) avait vécu la majeure pourrait poser problème, sachant que le seuil monde du travail, et même aux secteurs les choc psychologique majeur, même pour les nouvelles mentalités. Il ne faut pas trop leur héritières des esclaves d’antan, sont elles
partie de sa vie aux Etats-Unis. Discret au- d’équilibre est de 2,1. Notre population est au- plus modernes de l’économie. femmes qui n’y ont pas recours. Désormais, demander non plus ! (Rires) aussi des citoyennes avec des droits, la no-
tant qu’érudit, il avait fait fortune en Cali- jourd’hui de 37 millions, mais si le taux de fé- La démographie est-elle le seul les Marocaines savent qu’elles ont le choix. On reste toujours dans les tion d’égalité va progresser dans les esprits.
fornie dans les “technologies vertes”, sans condité continue à baisser, nous entrerons dans facteur de changement de ces Cela change tout ! Autre nouvelle loi, celle qui femmes et la famille… Au détriment de la notion de classe, et de la
jamais perdre de vue son pays d’origine. un cycle de dénatalité. Pour préserver l’équilibre 10 dernières années ? pénalise le harcèlement sexuel. Même si elle D’accord, il y a aussi l’abolition de la peine de dualité haggar/mahgour. C’est le fond de la
Milliardaire en dollars, il avait décidé en économique, il faudra avoir recours à l’émigra- C’est le plus important, mais ce n’est pas le date de 2011, elle n’est vraiment devenue un mort, en 2011. Mais ça n’a pas eu l’impact at- psyché marocaine qu’on touche, là… 
2015 de rentrer au Maroc et de réinvestir la
quasi-intégralité de sa fortune dans les pro-
jets sociaux du PSL. Il devenait ainsi le plus changé, depuis. Les émeutes, l’AICOP, le te domination PSL) et de quelques repré- le roi, Commandeur des croyants, restera le patrimoine et de moralité. Les députés née, d’une remarquable sobriété : Moham-
gros financier du parti, mais sans afficher Livre Blanc… et surtout la décision royale sentants de la société civile, sa présidence garant du respect de l’islam. Mais il sera contrôleront réellement le gouvernement med VI se contentera de recevoir les mi-
d’ambition particulière pour autant. Pour- de changer le mode de scrutin pour favori- d’honneur a été confiée à un vieux sage : aussi le “protecteur des Marocains de toutes et promulgueront les lois souverainement. nistres, députés, hauts fonctionnaires et
quoi Mohammed VI a-t-il nommé Premier ser un gouvernement fort. Quelque chose l’académicien Mohamed Chafik, 93 ans. confessions” (toujours au pluriel). Retiré du Restera l’armée, dont Mohammed VI n’en- généraux de l’armée, pour leur délivrer un
ministre ce discret mécène, et pas un des d’historique était dans l’air. Contrairement Aveugle depuis quelques années, mais gouvernement, le ministère des Affaires is- tend pas lâcher le contrôle. Après s’être lon- discours. Selon nos sources, il sera entière-
nombreux “jeunes Turcs” du PSL ? On l’ap- à l’USFP de 1999, le PSL de 2019 a su saisir toujours lucide et espiègle, Chafik était le lamiques deviendra “diwan addiyanat” guement battu sur ce point, le PSL semble ment consacré aux travaux de l’APC, et le
prendra peu après : ce sont ces mêmes sa chance et forcer le destin. père du mouvement amazigh, mais aussi (Cabinet des religions), et sera directement sur le point de s’incliner. La formule proba- roi annoncera l’essentiel du nouveau texte
“jeunes Turcs” qui ont suggéré Ben Barka l’homme grâce auquel la darija avait ac- rattaché au Palais royal. Par ailleurs, la da- blement retenue sera celle d’un ministre de constitutionnel. Réforme historique du
au roi. Leur message : “Ce n’est pas le pou- En enfin, la Constitution ! quis le statut de langue nationale du Maroc rija, enfin unifiée et standardisée, devien- la Défense rattaché au Premier ministre, protocole : à l’issue de la cérémonie, les di-
voir en tant que tel qui nous intéresse. Nous Le gouvernement Ben Barka, premier (lire p.30). Autre symbole fort… dra “le marocain”, langue officielle du mais dont le rôle se limitera à informer le gnitaires salueront le roi par une poignée
voulons d’abord établir un climat de gouvernement de l’histoire du Maroc à Nous sommes en juillet 2020, et cela fait royaume aux côtés du tamazight unifié et gouvernement et le parlement des déci- de mains, mettant un terme définitif à la
confiance, puis commencer, enfin, à parler être constitué par un seul parti politique, a un an que l’APC planche sur la nouvelle Loi de l’arabe. Sur le plan politique, le pouvoir sions militaires prises par le souverain. pratique pluriséculaire du baisemain. Se-
réforme constitutionnelle”. Autrement dit : été officiellement installé par Mohammed Fondamentale du royaume. Beaucoup de nomination des hauts fonctionnaires se- Seule la déclaration de guerre sera soumise lon les mêmes sources, le texte intégral
notre objectif déclaré, Majesté, est de ré- VI le mercredi 30 janvier 2019. Six mois d’avancées profondes sont désormais ac- ra la prérogative exclusive du gouverne- à l’approbation du parlement. de la nouvelle Constitution sera annoncé,
duire votre pouvoir au profit de celui du plus tard (plus précisément le jour de la fê- quises. Grâce à des fuites au sein de l’APC, ment, tandis que la justice sera strictement Aujourd’hui jeudi 30 juillet 2020, TelQuel par communiqué de l’APC, dès ce week-
gouvernement que nous allons former. te du trône – tout un symbole !), l’Assem- nous sommes en mesure d’en révéler l’es- séparée de l’Exécutif. Quant au Parlement s’apprête à passer sous presse dans end. Si tout se passe comme prévu, le ré-
Quelques années plus tôt, une telle audace blée populaire constituante (APC) était sentiel. Sans que le mot “laïcité” soit men- (dont la seconde chambre sera supprimée), quelques heures. Au même moment, la fê- férendum constitutionnel se tiendra en
aurait valu à ses auteurs d’être jetés hors du créée. Formée de membres du cabinet tionné nulle part, la nouvelle Constitution n’y accèderont plus, désormais, que les ci- te du trône sera célébrée au palais royal de septembre. Alors, s’ouvrira la troisième
palais royal avec un coup de pied dans le royal, des partis politiques à prorata de leur consacrera la “liberté de cultes et de toyens titulaires d’un diplôme supérieur et Rabat. Un communiqué du cabinet royal a décennie de Mohammed VI. Et avec elle,
derrière. Mais beaucoup de choses avaient présence au parlement (ç.à.d avec une for- croyances” (au pluriel, oui). Bien entendu, ayant fait l’objet d’une stricte vérification de prévenu que la cérémonie serait, cette an- enfin, le règne de la démocratie. 

13-15
18 Septembre janvier 2017 17 janvier 2017
16 Juillet 2016
2016

Plus uni que jamais face aux attaques qui Le directeur général de la sûreté nationale est
Mezouar signe un accord avec le FMI. En échange d’un crédit 3 jours d’émeutes sanglantes. Les centres-villes de Casablanca, limogé et une enquête est ouverte. L’opposition
le visent, le PJD réélit Abdelilah Benkirane. colossal, le gouvernement s’engage à dégraisser l’administration, Tanger, Marrakech, Sefrou et Safi sont incendiés par des
C’est son 3ème mandat à la tête du PJD. parle de “bouc émissaire sacrifié pour blanchir
dévaluer le dirham et annuler les subventions au carburant et au gaz. émeutiers en furie. La police tire. Bilan officiel : 500 morts. le ministre de l’Intérieur” (F.A. El Himma).

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POLITIQUE-FICTION : MOHAMMED VI, 20 ANS DE RÈGNE
12 octobre 2015. Le roi Mohammed VI
inaugure le TGV Casa-Tanger, en com-
pagnie du ministre de l’Equipement et

ÉCONOMIE
des Transports Karim Ghellab.

La révolution
(tardive) de la
gouvernance

PHOTOMONTAGE (DR)
“marketing” : Emergence, Azur, Rawaj, voir, d’avance, quels arbitrages sont poli-
A partir de 2012, le Maroc s’est lentement enfoncé dans le marasme et Amwaj, Ibhar, Iqlaâ… Tout cela relevait Le gouvernement tiquement nécessaires. Mais jamais une
l’Etat, dans l’autisme. Puis en 2017, des émeutes sanglantes ont réveillé tout des meilleures intentions, nul n’aurait
songé à le nier. Seulement voilà…
se lançait dans des telle clarté n’a présidé aux confections
des lois de Finances marocaines.
le monde. C’est alors, qu’enfin, les réformes sérieuses ont commencé… investissements Contrairement aux vraies entreprises,
“Maroc Corp.” dans le brouillard inconsidérés, sans “Maroc Corp.” ne réalisait pas non plus
Contrairement aux vraies entreprises, d’études préalables des coûts et des béné-

L
e 19 juillet 2010, l’ineffable (réalisations) ! La voilà, la vraie mesure du “plans” et “stratégies”, élaborés par des “Maroc Corp.” ne coordonnait nullement calculer au préalable fices attendus de chaque programme. Les
Matin du Sahara titrait en progrès, la marque de la vision royale et cabinets d’études comme le fameux Mc- l’action de ses différents départements. choix des dépenses publiques d’investis-
Une : “Prévisions écono- de l’excellence des ministres technocrates Kinsey. L’opposition leur reprochait Chaque ministre voulait son plan, et se gri- leur rapport sement se faisaient on ne sait trop com-
miques : le gouvernement ne
prépare pas un plan d’austéri-
qui la portent ! Seul regret : la personnali-
té de leur supposé chef, le transparent Ab-
d’ailleurs avec véhémence de “sous-traiter
la politique publique au privé”. Une cri-
sait d’avance des exposés Power Point qu’il
présenterait à Sa Majesté. Ah, ces “slides”
coût/bénéfice. ment – souvent, en fonction de dogmes
que personne n’osait remettre en ques-
té”. Il aurait dû, pourtant. bas El Fassi. Mais bon, patience, on tique fondée car, en effet, ils travaillaient aux couleurs chatoyantes ! Ah, ces petits Et puis, tous ces plans d’investissement, tion : sacralité des infrastructures, intan-
Quelques experts, rares il est n’aurait plus à le supporter longtemps… en étroite collaboration avec les cabinets- jingles (car en plus de la lumière, il y avait dont certains révélaient une certaine folie gibilité de la spécialisation touristique,
vrai, prophétisaient que le Et en effet, les législatives 2012 se sont conseil, et en totale déconnection avec le son), ponctuant le passage de la section des grandeurs (dans les milieux d’affaires etc. Et au milieu de tout cela, se glissaient
Maroc ne resterait pas éternellement à déroulées comme prévu. Le 27 septembre leurs propres administrations. A la dé- “objectifs” à la section “moyens” ! L’un des casablancais, on disait ironiquement que quelques avantages uniquement dus à
l’abri de la crise économique mondiale. de cette année-là, les “techno-makhzé- charge des “ministres-managers”, un abî- ministres, dit-on, avait poussé le sens du les ministres-managers étaient frappés du l’influence des lobbies qui les réclamaient
Certains signaux alarmants étaient déjà niens” ont officiellement pris le contrôle me culturel les séparait de leurs détail jusqu’à faire rugir les deux lions des “syndrome Jean-Marie Messier”)... coû- – comme celui de l’immobilier, par
perceptibles, comme ce déficit de 18 mil- du gouvernement, sous la conduite d’un fonctionnaires. Alors que les seconds par- armoiries du royaume, comme celui de la taient extrêmement cher. Leur budget cu- exemple. Quant au fisc, c’est comme s’il
liards de dollars de la balance commercia- Premier ministre qui, enfin, leur ressem- laient arabe et lisaient L’Opinion (surtout Metro-Goldwyn-Mayer (Mohammed VI mulé était 5 fois supérieur à celui de n’était pas concerné par cette “danse des
le… Mais la pluie, comme souvent chez blait : Salaheddine Mezouar, l’ex-grand les mots fléchés) les premiers parlaient aurait d’ailleurs moyennement apprécié). l’Etat ! Impossible de les financer tous en plans”. Alors qu’en toute logique, il aurait
nous, a tout fait oublier. Finalement, 2010 argentier du royaume. Certains étaient franglais et lisaient Business Week (surtout Mais dans tout le fond, qu’est-ce qui était même temps, il fallait arbitrer. Mais selon dû privilégier les filières les plus straté-
sera une assez bonne année agricole, ce déjà là sous El Fassi. D’autres venaient la rubrique Stock Exchange). Comment plus urgent que quoi, et les différents plans quels critères ? La question se posait une giques, il a maintenu des niveaux d’im-
qui permettra d’ignorer tous les fâcheux et tout juste d’arriver du secteur privé. auraient-ils pu se comprendre ? Résultat : étaient-ils compatibles ? Leurs objectifs fois par an : au moment de l’élaboration pôts rebutants pour la quasi-totalité des
autres “nihilistes” qui remettaient en Tous, ou presque, pensaient tenir la for- début 2013, le gouvernement travaillait n’étaient-ils pas redondants, ou pire, de la loi de Finances. Rituellement, la secteurs d’activité. A sa décharge, com-
question les remarquables performances mule magique : un pays peut – doit – être sur pas moins de 12 “plans” élaborés par contradictoires ? Personne n’aurait su le di- presse présentait cet exercice comme ment déterminer ce qui est stratégique…
économiques du royaume. Voyez plutôt “géré comme une entreprise”. des cabinets privés. Certains dataient de re, car personne ne se posait sérieusement un “casse-tête”. En réfléchissant bien, il quand tout semble l’être ? Alors les lois de
les autoroutes, les ports, les aéroports, les De fait, les membres du gouvernement l’époque El Fassi, d’autres étaient tout la question. En tout cas pas le Premier mi- était aberrant que ce le soit. Un chef de Finances passaient, et on recensait les
tramways et autres TGV… Les “injazate” Mezouar planchaient sur différents neufs. Et tous avaient des noms très nistre, dont c’est pourtant le métier. gouvernement à l’esprit clair devrait sa- “gagnants” et les “perdants”. Ceux à qui

10 février
2017 6 Mars 2017
3 Avril 2017
Mai 2017

El Himma démissionne du ministère de l’Intérieur. Le PSL fédère désormais 3 millions de micro-projets,


Il impute la responsabilité des émeutes au gouvernement “Assises nationales de l’économie” à Skhirat. Violent, le Création de l’Agence indépendante de contrôle des politiques
discours d’ouverture du roi Mohammed VI met sévèrement répartis sur tout le territoire du Maroc. Ses dirigeants
Mezouar, et accuse le RNI d’avoir “bloqué le travail du PAM”. publiques (AICOP), formée d’une quinzaine d’économistes marocains refusent toujours de communiquer.
en cause la gestion gouvernementale de l’économie. de haut vol + 5 consultants étrangers, dont un prix Nobel d’économie.

36 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 37


POLITIQUE-FICTION : MOHAMMED VI, 20 ANS DE RÈGNE

mondialisation était une course, et que n’a été dupe. En 3 mois, les prix de l’immo-
nos compétiteurs avançaient aussi – et bilier chutaient spectaculairement, dans
même plus vite que nous. Oui, le Maroc À partir de 2016, les chantiers tout le pays. Partout, on a commencé à voir,
avait attiré 5 fois plus d’investissements abandonnés étaient squattés par comme en Espagne quelques années plus
des bandes de squatteurs armés
directs étrangers (IDE) en 2010 qu’en de gourdins et armes blanches… tôt, d’énormes chantiers abandonnés, des
2000. Mais ce que personne ne disait, grues qui rouillaient par centaines… Des
c’est que nous avions bénéficié d’une ex-“cités du futur” en périphérie des
conjoncture internationale favorable – grandes villes se transformaient en in-
tout comme nos compétiteurs, qui quiétantes villes fantômes, hantées par
avaient attiré autant, voire plus d’IDE que des hordes de squatteurs armés de gour-
nous. Le mouvement s’est d’ailleurs ra- dins et de chaînes de vélo. Très vite, les
lenti pour tout le monde, dès que la crise faillites des entreprises de BTP se sont
mondiale s’est déclarée en 2009. Oui, enchaînées, précipitant dans le chômage
notre PIB avait crû de 4,8% entre 2003 et des centaines de milliers d’ouvriers du
2008, ce qui constituait une jolie perfor- bâtiment – le secteur qui employait le
mance. Mais à la même époque, nos plus de Marocains après l’agriculture.
compétiteurs réalisaient des perfor- Année après année, crise sectorielle
mances comparables, voire meilleures. après crise sectorielle, la situation se dé-
Parlons de PIB… Entre 2010 et 2015, le gradait inexorablement. Mi-2016, elle
nôtre a crû à un rythme un peu moins n’était plus tenable. La balance des paie-
élevé que la décennie précédente : 3,5%. ments était gravement déficitaire, et les
Un chiffre que le gouvernement Mezouar réserves de change ne couvraient plus
présentait malgré tout comme “positif et que 2 mois d’importations ! La cessa-

PHOTOMONTAGE (AFP)
encourageant”. Peut-être. Mais sans nous tion de paiement, autrement dit la ban-
comparer à personne cette fois, il suffisait queroute, n’était plus qu’une question
d’y regarder de plus près pour déceler, de mois, voire de semaines. L’heure
derrière cette moyenne, d’inquiétantes n’était plus aux visions d’avenir, mais
disparités : -1% en 2011, année de dra- aux économies immédiates… ou du
matique sécheresse, 6% en 2014, année moins, à la conscience qu’il fallait réali-

PHOTOMONTAGE (AFP / TNIOUNI)


de pluviométrie record, puis 2% l’année
suivante… Le 21ème siècle avait 15 ans,
Plus grave : cette même année 2012, les
accords de libre-échange signés avec
En 2015, la bulle ser des économies immédiates. Mais
sur quoi ? Enfermé dans sa propre rhé-
mais la croissance du Maroc restait tou- l’Union Européenne et les Etats-Unis immobilière a éclaté, torique, le gouvernement estimait que
jours dramatiquement dépendante de la (mais aussi la Turquie), sont comme pré- tout était “stratégique” et “prioritaire” !
11 mars 2015. Le Premier ministre Salaheddine Mezouar
présentant son bilan de mi-mandat au parlement. pluie et du beau temps. vu entrés en vigueur. Au début, les et les faillites se sont Vaincu, Salaheddine Mezouar a fini par
À un certain point, les graphiques chatoyants étaient
quasiment perçus comme une fin en soi… Et la crise mondiale nous rattrapa
grandes puissances ne s’intéressaient pas
trop à notre petit marché, même en libre
succédé dans le BTP. appeler le FMI au secours.

On en parlait déjà sous El Fassi, mais accès. Mais d’année en année, la concur- Résultat : la balance commerciale, déjà à Le choc des émeutes
sous Mezouar, c’est assez vite devenu une rence mondiale devenait plus acharnée. Il un niveau alarmant au début de la décen- Venus de Washington, les experts du
on donnait les moyens poursuivaient leurs de l’environnement des affaires, de la li- certitude : la crise économique mondiale n’y avait plus de “petits marchés”, juste nie, a sombré. Et la réserve de devises a Fonds monétaire international ont exi-
plans. Les autres en escamotaient discrè- berté d’entreprendre ou de la compétiti- nous rattrapait. Dès 2010, les rentrées de des “parts de marché” (encore une termi- fondu comme neige au soleil. gé que le royaume s’impose une sévère
tement des pans entiers, et serraient les vité (sans parler du développement devises ont commencé à décliner. Les nologie d’entreprise appliquée aux Etats). En 2015, un autre évènement est surve- politique d’austérité, à la grecque. Il fal-
dents en attendant l’année suivante. humain), nous étions systématiquement transferts des MRE baissaient, crise éco- Entre 2012 et 2015, l’économie marocaine nu, que les experts attendaient depuis au lait dégraisser massivement l’adminis-
Heureusement, ils étaient dispensés de distancés par des pays comparables, et nomique en Europe oblige, tandis que les a progressivement été submergée par les moins 8 ans : l’éclatement de la bulle spé- tration, arrêter immédiatement la
communiquer des bilans d’étape pointus pourtant plus dynamiques que nous : Tu- stations balnéaires réalisées à grands produits importés, plus compétitifs que culative immobilière. En novembre de cet- quasi-totalité des chantiers publics, dé-
au grand public. Et comme déjà, à la ba- nisie, Jordanie, Egypte… A force d’ali- frais pendant la décennie précédente pei- les produits nationaux. Les usines fer- te année, trois gros promoteurs ont soudain valuer brutalement le dirham, alléger
se, le grand public ne savait pas grand- gner les “injazate” pour démontrer que naient à attirer les touristes. Un constat maient les unes après les autres, laissant décidé, en même temps et sans concerta- drastiquement les dépenses de com-
chose de ces mêmes plans… nous avancions, on avait oublié que la d’autant plus alarmant que tous nos es- des milliers de chômeurs derrière. Ça tion, de baisser leurs prix de 30 à 45%. Mê- pensation. Entendant le mot “compen-
Contrairement aux vraies entreprises, poirs de croissance, ou presque, repo- aussi, les experts l’avaient prévu, mais là me s’ils ont pris le soin de présenter cela sation”, Mezouar s’est immédiatement
enfin, “Maroc Corp.” n’assurait pas de saient sur le tourisme qui représentait encore, l’Etat avait fait la sourde oreille. comme une “méga-promotion”, personne braqué : pas question de toucher aux
veille concurrentielle. Pourtant, en 2008- Décès de Abdeslam Yassine, peu après déjà, en 2008, 8% du PIB et 20% des ex-
2009 déjà, presque tous les palmarès éco- avoir prophétisé une “qawma imminente”. portations. La désillusion confirmait ce
nomiques internationaux classaient le Dans une ambiance électrique, ses obsèques que les experts avaient toujours dit : il est Le roi Mohammed VI nomme Le PAM et le RNI déposent une motion de censure contre le gouvernement.
Maroc plutôt en moitié de tableau – et du rassemblent 500 000 personnes. En tête du dangereux de miser autant sur un secteur Premier ministre Abdelilah Elle échoue, après avoir récolté 27% des votes. Mais Benkirane est inquiet :
mauvais coté de la moitié. Qu’il s’agisse cortège : l’état-major du PJD au complet. dont nous ne maîtrisons pas la clientèle – Benkirane, leader du PJD. quelques députés de sa propre majorité ont voté contre lui.
étrangère et très volatile…
25 août
2017 9 janvier
8 septembre 2017 2018
3 septembre 15 septembre 10 octobre 2017
2017 2017 5 avril 2018
H. Benchemmach,
député PAM
Début de la campagne pour les législatives : Une seconde motion de censure (toujours
le PJD attaque frontalement le “Makhzen”, Le PJD remporte les élections avec 23% des sièges du parlement. Installation du gouvernement Benkirane, une coalition PJD-Istiqlal- menée par le duo PAM-RNI) obtient le soutien
tandis que le PSL remet des prix (dits “Iftikhar”) aux Le PSL est second, d’un cheveu (22%). Suivent : l’Istiqlal, le MP, le MP-UC. Tandis que le PSL annonce une “opposition constructive”, d’un nombre important de députés de la majorité.
initiateurs des micro-projets les plus performants. PAM et le RNI (11% en moyenne). L’UC (7%) complète la marche. le PAM est résolu à ne laisser “aucun répit au gouvernement”. Mais avec 35% des votes, elle échoue à nouveau.

38 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 39


POLITIQUE-FICTION : MOHAMMED VI, 20 ANS DE RÈGNE

AFP
MONDE RURAL
nier volet de Maroc Vert II, sans Expériences pilotes
doute le plus déterminant pour la Cette idée, elle aussi, en a fait ricaner
société rurale, coulait de source. beaucoup. “Quelle sorte de culture peut

Bientôt la fin de l’exode Son nom : le Plan d’urbanisation


rurale. Cet intitulé, à première
vue contradictoire, a longtemps
fait ricaner la presse. “Urbain ou
s’épanouir à la campagne ?”, se sont interro-
gés les citadins avec condescendance. La
réponse est venue des milliers d’associa-
tions rurales fédérées par le PSL : la culture
Révolution du cadastre, regroupement des exploitations agricoles, rural ? Choisissez, M. le ministre !” rurale, pardi ! On l’avait oublié à force de ne
“urbanisation rurale” et… renaissance culturelle paysanne ! Lancé en 2019, le a titré La Vie Eco. Mais le gouver- pas s’en soucier, mais le patrimoine rural
plan Maroc Vert II va radicalement transformer la campagne marocaine. nement savait ce qu’il faisait. Pour marocain est incroyablement riche : arts cu-
freiner l’exode rural (les périphé- linaires et vestimentaires, techniques an-

E
n 2009, souvenons-nous, Aziz Akhan- Maroc Vert II : 4 réformes pour un pack ries de Casablanca et Marrakech, cestrales d’architecture, savoirs séculaires
nouch, ministre de l’Agriculture du gou- La première réforme a été baptisée arrivées à saturation, menaçaient sur les plantes médicinales, foisonnante tra-
vernement Abbas El Fassi, avait lancé le Vocations agricoles. Son point de départ a été d’exploser), l’idée était de regrou- dition religieuse faite de milliers de contes et
plan Maroc Vert. Objectif, à l’horizon la re-fiscalisation de l’agriculture, décidée par per les petites et moyennes ex- légendes autour de marabouts locaux… Tout
2020 : 100 milliards de dirhams de PIB en plus, Mohammed VI en 2017 (la défiscalisation ploitations. A cet effet, sur cela, avant 2019, était quasiment tombé
et la création d’un million d’exploitations agri- avait été prolongée en 2014). Cela n’a pas tou- décision gouvernementale, le fisc dans l’oubli. Main dans la main avec le gou-
coles de taille moyenne. Dynamique et bourré ché les petits exploitants agricoles (l’écrasan- a… quasiment renoncé à percevoir vernement, le PSL en a immédiatement fait
de bonne volonté, le ministre s’était heurté, te majorité, au Maroc), dont les revenus étaient des taxes sur la cession des un nouveau pilier de son programme d’auto-
d’emblée, à un obstacle rédhibitoire : comment de toute façon en dessous du seuil imposable. terres ! Stimulé par l’hyper-acti- emploi, éprouvé depuis la création du parti,
mener une réforme agraire quand on ne Mais les grosses exploitations ont recommen- 2019. Grâce au regroupement des visme du cadastre, un énorme en 2013. En deux mots : chaque centre cul-
contrôle ni les terres, ni l’eau ? Maintes fois, cé, elles, à verser leur dîme à l’Etat. Ce qui n’a expolitations, les agriculteurs moyens mouvement de transfert de pro- turel rural sera confié à une jeune villageoi-
Akhannouch avait déploré publiquement cette pas été sans résistances. C’est là qu’un nouvel avaient suffisamment de surface pour priété s’est enclenché depuis l’an- se (le projet est récent mais, déjà, les
incohérence. En vain, vu le contexte politique outil du gouvernement, la “carte des vocations investir - notamment dans la mécani- née dernière. D’ores et déjà, il est volontaires sont en majorité des femmes),
délétère de l’époque. Puis il a quitté le gouver- agricoles”, a changé la donne. En 2019, déro- sation des moyens de production. facilité par la fermeté de la Justi- laquelle battra le rappel de tous les “vieux”
nement, et son plan a été maintenu par ses gations fiscales à l’appui, le gouvernement so- ce, résolue à mettre un terme aux et “vieilles” de la tribu. Les résultats des
successeurs – tout aussi vainement, puisqu’ils cio-libéral a encouragé les gros exploitants de confits de propriété – autre malé- 100 premières expériences pilotes, lancées
se sont heurtés aux mêmes obstacles… chaque région à privilégier des cultures spé- moyennes” (une réalité nouvelle là aussi – nous ministre en charge du pôle Agriculture sillon- diction de la ruralité depuis des siècles. il y a deux ans, sont enthousiasmants. Ravis
Il aura fallu attendre 2019 pour que la si- cifiques : betterave dans les Doukkala, pri- y reviendrons plus loin) des réserves hydriques ne l’hémisphère Nord depuis un an : récolter Compliqué, tout ça ! Mais cela en valait large- de ce soudain intérêt, les anciens ne se sont
tuation se débloque. En application des re- meurs dans le Sud, Arganier dans la région stockées dans les barrages. Ce volet était, sans des fonds… C’est loin d’être terminé, mais les ment la peine. A partir de cette année 2020, les pas fait prier pour tout raconter, tout expli-
commandations du Livre Blanc de la d’Essaouira, Olivier dans le pré-Rif… Avec le conteste, le plus coûteux du plan Maroc Vert II. premiers résultats sont encourageants. En exploitations devenant plus grandes et plus quer… Ainsi sauvé de l’oubli, le patrimoine
Gouvernance, l’ancien secrétariat d’Etat à coup de pouce du label “bio”, délivré à tour de Pour généraliser l’irrigation, il fallait réaliser… attendant, il faut se concentrer sur l’émer- rentables, et le taux de desserte des routes ru- culturel des villages pilotes a été sauvegar-
l’Eau a été fondu dans le pôle Agriculture du bras par le pôle Agriculture, l’accent a été un miracle, tout simplement : couvrir le royau- gence des “exploitations moyennes”. D’où le rales frisant les 90% (il était de 65% en 2009)… dé sur des supports numériques.
nouveau gouvernement, lequel récupérait, mis en particulier sur les produits prisés à me de canaux pour alimenter des dizaines de 3ème volet de Maroc Vert II. il deviendra plus facile pour les nouveaux pro- Depuis quelques mois, on assiste à un phé-
dans la foulée, la tutelle des terres rurales. l’export. Bien sûr, pour que tout cela fonction- milliers de “pivots” – ces espèces d’arrosoirs Baptisé Opération Cadastre 2025, il s’est priétaires de gérer leurs terres, tout en vivant nomène imprévu : venus de la ville, des di-
Partant de là, Maroc Vert est devenu Maroc ne, il fallait un large accès à l’eau. géants sans lesquels on reste à la merci de la fixé pour objectif l’immatriculation de l’en- dans les néo-agglomérations qui seront zaines d’artistes se sont installés dans les
Vert II, un “pack” de 4 réformes majeures, D’où la seconde réforme, baptisée pluie. Cela coûte plusieurs milliards de dollars. semble des terres agricoles du royaume, dans créées à proximité. Ces “centres ruraux”, selon villages pilotes. Non seulement ils ont dé-
destinées à être lancées simultanément car Programme Eau pour Tous. Objectif : faire bé- Toute la partie agriculture du prêt consenti par un délai de 6 ans. Rien de moins. Une tâche ti- l’appellation officielle, sont au cœur de Maroc couvert avec fascination le patrimoine cultu-
étroitement interdépendantes. néficier 90% des “exploitations agricoles le FMI en 2016 n’y suffira pas. Voilà pourquoi le tanesque, mais qui aura l’avantage de ne pas Vert II. Outre les propriétaires terriens rel rural ainsi sauvé de l’oubli, mais ils l’ont
coûter grand-chose (les conservations fon- “moyens” (appelés à former la nouvelle “bour- spontanément décliné en peintures, sculp-
cières ont promis que l’opération serait quasi- geoisie rurale”), ils abriteront les familles des tures et autres œuvres d’art. Déjà, 15 exposi-
prix de la farine et de l’huile ! On savait quelques semaines, des dizaines de mil- réens, mais l’inflation touchait aussi ces gratuite pour les propriétaires)… Cela aurait pu anciens petits propriétaires, encouragés à se tions ont été organisées, et l’engouement
où ces choses-là menaient… Le FMI n’a liers de fonctionnaires se sont retrouvés centaines de produits chinois bon mar- être un énorme casse-tête juridique. Mais en reconvertir dans le négoce agricole. Rassem- des touristes citadins est impressionnant. En
pas insisté. De toute façon, les subventions au chômage. Encore quelques semaines, ché qui, depuis 10 ans, étaient devenus le septembre 2019, le nouveau parlement blant 3000 à 5000 habitants chacune, ces mi- projet : des circuits touristico-culturels, des
aux denrées alimentaires ne représen- puis ils ont été rejoints par des dizaines de must des classes populaires. Les prix de contrôlé par le Parti socio-libéral (PSL) a gran- ni-“villes rurales” seront installées (ou festivals folkloriques et gastronomiques…
taient qu’une petite partie des affectations milliers d’ouvriers, sans emploi suite à la farine et de l’huile, comme promis, dement simplifié la réforme. En votant une sé- développées, pour celles qui existaient déjà) Autant de sources de revenu pour les habi-
de la Caisse de compensation. l’arrêt des “grands chantiers” qui faisaient, n’ont pas bougé. Mais la compensation rie de lois destinées à simplifier le très au centre des terres cultivables, et dotées en tants des nouveaux centres ruraux. Dans le
Le 18 septembre 2016 (un dimanche !), il y a peu, la fierté du royaume. Consé- publique levée, le prix du carburant a été complexe régime administratif des terres priorité des services sociaux qui faisaient village de Foum Zguid, un jeune inconnu a
le Premier ministre a tout accepté, tout si- quence de la dévaluation du dirham, les multiplié en une nuit par 2,5 et celui du melk et guich, les députés ont tranché un cruellement défaut aux ruraux : écoles, col- lancé une tendance dont toute la presse par-
gné, et le FMI a débloqué un crédit colos- prix des produits importés ont quasiment gaz (donc du butagaz), par 3 ! nœud gordien qui bloquait l’évolution de la ru- lèges, centre de formation aux métiers de la le depuis un mois : une ligne de vêtements
sal pour regarnir les caisses du royaume. doublé. Les Marocains pouvaient se passer C’est ce dernier détail qui a fait sauter la ralité marocaine depuis des siècles ! terre, dispensaires et petits hôpitaux offrant 100% fibres naturelles, barrée de la fière ins-
Les dégraissages ont alors commencé. En de voitures françaises et d’écrans plats co- marmite. Ce que Salaheddine Mezouar A partir de là, la mise en place du 4ème et der- des soins à prix coûtant… et centres culturels. cription “3aroubi ou bikheeer”. 

3 juillet
2018 22 octobre
2018 24 octobre 10 novembre 2018
2018

3ème motion de censure. Cette fois, la majorité des L’Agence indépendante de contrôle des politiques Une déclaration du PSL à TelQuel (“Le gouvernement
députés des partis au pouvoir ont voté contre leur publiques (AICOP) publie le “Livre Blanc de la Chute du gouvernement Benkirane après une 4ème motion de censure. n’est pas un gâteau qu’on se partage”) tue tout
propre gouvernement. La motion échoue de peu, Gouvernance”. A l’indifférence de la classe politique, Elle a récolté 55% des votes, grâce à la défection de tous les partis alliés espoir de coalition. Privé d’Exécutif, le Maroc vit sa
n’ayant récolté que 46% des votes. Il en faut 51%. occupée à comploter contre le gouvernement. au PJD. Seul le PSL, pourtant dans l’opposition, a voté contre. pire crise politique depuis l’indépendance.

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POLITIQUE-FICTION : MOHAMMED VI, 20 ANS DE RÈGNE

pensait naïvement éviter, en préservant le mistes marocains diplômés des plus pres-
prix des denrées alimentaires… s’est fina- tigieuses universités mondiales (plus 5
lement produit. Vendredi 13 janvier 2017, consultants étrangers de très haut calibre,
l’émeute a démarré à la sortie des mos- dont le prix Nobel Joseph Stieglitz), aux-
quées, après la prière du dhor. Simultané- quels Mohammed VI a accordé toutes les
ment, Casablanca, Marrakech, Tanger, garanties d’indépendance qu’ils exi-
Safi et Sefrou s’embrasaient. Une insur- geaient. Avant même de démarrer ses tra-
rection populaire sanglante, des centres- vaux, L’AICOP a identifié deux mesures
villes pris d’assaut, des centaines urgentes, à appliquer au plus vite :
d’agences bancaires et de crédit (et même 1. Mise à plat de tous les “plans” et
quelques mairies et wilayas) incendiées autres “stratégies” qui, trop longtemps,
et/ou mises à sac… Très vite débordées, avaient tenu lieu de politique économique
les forces de l’ordre n’ont pu éviter de ti- à l’Etat. Beaucoup se révèleront stratégi-
rer sur la foule. Bilan officiel de ces 3 jours quement inadéquats, trop chers et/ou en
d’émeutes : 500 morts ! Même si ce chiffre contradiction avec d’autres, faute de coor-
a été largement majoré par plusieurs ob- dination gouvernementale. Plusieurs de-
servateurs indépendants, il était suffisant vront être abandonnés, la plupart seront
pour que le traumatisme soit national. très largement réorientés. Et tous seront
Alors que la classe politique sombrait soumis à d’impitoyables études dites de
dans le règlement de comptes (El Himma, “coût/bénéfice”. Fil rouge : la complé-
revenu à l’opposition, pilonnait ses an-
ciens alliés du gouvernement Mezouar),
le Palais royal, lui, prenait toute la mesure Suites aux émeutes
de la crise, la plus importante depuis l’in-
tronisation de Mohammed VI. Il était im-
de 2017, Mohammed VI
pératif de réagir vite et fort. a convoqué tous les 6 mars 2017. Suite au (violent) discours

PHOTOMONTAGE (AFP)
royal d’ouverture, les officiels se sont fait
Les experts débarquent décideurs économiques tout petits. Quant aux économistes indé-
pendants et sans complaisance, ils ont été
Deux mois plus tard, des “Assises natio-
nales de l’économie” étaient convoquées à
du pays… et leur a chaudement applaudis par l’assistance.
Skhirat, par Mohammed VI en personne et passé un savon !
sous sa présidence effective. Pour une fois,
les rituelles autocélébrations sur les “inja- mentarité, fruit d’arbitrages budgétaires Mais le plus gros restait à venir : la ré- le programme de réformes nécessaires, lement. Les émeutes de janvier étaient calme et menait une campagne électora-
zate” sont passées à la trappe. Sans doute et politiques – inspirés en grande partie daction d’un étude exhaustive, gigan- aussi impopulaire soit-il. Pour faciliter encore dans tous les esprits, et les partis le discrète, quasi invisible, dans le mon-
l’effet du discours royal d’ouverture dont des expériences réussies de pays émer- tesque, dont l’objet serait de dresser un ce travail titanesque, qui allait durer au faisaient assaut de populisme et de dé- de rural et les quartiers défavorisés.
la tonalité sévère, voire violente, a tétanisé gents, pour le suivi desquelles une cellule diagnostic complet et sans concession de moins un an, Mohammed VI a ordonné à magogie pour séduire tous ceux que la Plongés dans la préparation de leur
tous les officiels présents. Alors que ces spéciale de l’AICOP sera mise en place. l’évolution économique du Maroc pen- toutes les administrations du pays d’ou- crise économique avait laissés sur le car- méga-document, les gens de l’AICOP ne
derniers s’enfonçaient dans leurs sièges, 2. Redéfinition de la politique fiscale dant les 20 dernières années. Analyser vrir leurs archives à l’AICOP, et de colla- reau. Les islamistes du PJD, ayant perdu prêtaient qu’une attention distraite à la
annulant les uns après les autres les dis- du Maroc. Urgence n°1 : La préparation les comptes de la nation dans leurs plus borer pleinement avec ses membres. toute prudence, éructaient contre “le campagne électorale. Ils espéraient que
cours vaguement optimistes qu’ils avaient d’un code des impôts qui, enfin, sera infimes détails, identifier les raisons des Makhzen” qui avait mené le pays à la le prochain gouvernement, quel qu’il
fébrilement écrits la veille des Assises, de corrélé – à coups d’incitations et déroga- échecs antérieurs… L’objectif était Une campagne sans économie faillite, et pilonnaient le gouvernement soit, serait assez consistant pour en-
nouveaux acteurs, invités par le roi, te- tions ciblées – avec les politiques pu- triple. Primo, comprendre ce qui avait Tout cela aurait dû, normalement, pas- Mezouar. Le PAM d’El Himma pilonnait tendre les premières recommandations
naient le haut du pavé. Experts internatio- bliques, nouvelle appellation des mené le pays à cette crise sans précé- sionner l’opinion publique et faire les Mezouar aussi, mais pour une autre rai- de Skhirat. Mais ils ne se faisaient pas
naux sans complaisance et économistes anciens “plans” et “stratégies”. Une ré- dent depuis 35 ans – C’est-à-dire depuis gros titres de la presse. Sauf que nous son : faire oublier qu’il avait été le pilier trop d’illusions. Economiquement, en ef-
marocains indépendants ont été fiévreu- forme est d’ores et déjà acquise : la re- 1982, année où Hassan II avait appelé le étions à la mi-2017 et qu’un autre évène- de son gouvernement pendant cette fet, aucun parti ne proposait quoi que ce
sement applaudis par l’assistance, enfin fiscalisation de l’agriculture, “mesure de FMI au secours, ce qui avait conduit un ment, plus passionnant encore, se profi- longue descente aux enfers, qui s’était soit de notable. Les habituelles déclara-
décomplexée. De ces Assises, sans doute salubrité publique” selon les membres – an plus tard au fameux Plan d’ajuste- lait : les élections législatives de terminée dans un bain de sang. Seul le tions d’intention sur la lutte contre le
les moins “langue de bois” depuis le début unanimes – de l’Agence. ment structurel. Secundo, en tirer les le- septembre. Tous les partis politiques Parti socio-libéral (PSL), un nouveau ve- chômage et la moralisation de l’Etat… Le
du nouveau règne, a découlé une décision Voilà pour les mesures d’urgence. çons qui s’imposent. Tertio, en déduire étaient déjà en ordre de bataille. Littéra- nu dans le champ partisan, gardait son PSL ne disait rien non plus sur la macro-
cruciale, qui allait infléchir le cours éco-
nomique de la décennie : la création, le 3
avril 2017, de l’Agence indépendante de Le PSL Hicham Ben Barka est nommé Installation du gouvernement Ben Barka, Bachir Mostapha Sayed remplace
contrôle des politiques publiques (AICOP). Premier ministre par le roi Mohammed VI. 100% PSL. Conformément aux recommandations Mohamed Abdelaziz à la tête du Polisario
Ses membres : une quinzaine d’écono- du “Livre Blanc de la Gouvernance”, il compte et de la “république sahraouie”. Il annonce un
20 ministres, regroupés en 8 pôles. programme de “révision idéologique”.
24 novembre 18 janvier
2018 2019
16 mars
22 janvier 2019 8 mars 2019 2019
30 janvier
2019 18 mars
2019

Discours royal historique. Mohammed VI dissout le Le Premier ministre Ben Barka présente sa
parlement et instaure le scrutin uninominal à 2 tours, Second tour des élections législatives. Grâce au nouveau mode de scrutin, le PSL Le gouvernement choisit la journée de la femme pour légaliser politique générale. 3 priorités : l’éducation,
pour favoriser un gouvernement monopartisan fort. De remporte 51% des sièges du parlement, suivi du “nouveau wifak” (Union l’avortement et publier les décrets d’application de 2 lois : celle qui l’industrialisation et le développement du monde
nouvelles élections législatives sont annoncées dans un mois. PAM-Istiqlal-RNI-MP-UC-divers), avec 29%. Le PJD, seul, est 3ème avec 20%. pénalise le harcèlement sexuel, et celle qui réglemente le travail domestique. rural. Le parlement lui accorde sa confiance.

42 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 TELQUEL 31 JUILLET AU 3 SEPTEMBRE 2010 43


POLITIQUE-FICTION : MOHAMMED VI, 20 ANS DE RÈGNE

des “taux de retour socio-économiques” à


l’appui, chaque ministre devra obligatoire-
ment évaluer ses actions à la lumière des
objectifs compris dans le Livre Blanc… ou
de nouveaux objectifs, éventuellement
fixés après les “débats nationaux” et les
Conseils des ministres qui les suivront.
Hasard du calendrier ? Conjonction
inavouée des évènements ? Toujours
est-il que 2 jours après la publication du
Livre Blanc, soit le 24 octobre 2018,
le gouvernement PJD mené par Abdeli-
lah Benkirane tombait, à la faveur
d’une quatrième et dernière motion de
censure parlementaire menée par El
Himma. Quoique résolument apoli-
tiques, les membres de l’AICOP en ont

PHOTOMONTAGE (TNIOUNI)
tout de même été secrètement soula-
gés. Ils espéraient que le prochain gou- 18 mars 2019. Le Premier ministre
vernement s’y entendrait mieux en Hicham Ben Barka expose sa politique
économie, et que le dialogue avec lui générale au parlement. 3 priorités :
l’éducation, l’industrialisation et le
serait possible. Mais tout cela n’était développement du monde rural
évidemment pas entre leurs mains.

“Nouvelle ère 2.0”


Fin janvier 2019, le gouvernement so- Installé en 2019, le un coup de fouet à l’initiative privée, tout
PHOTOMONTAGE (AFP)

Rebaptisée “Agence nouvelle ère


2.0” par la presse, l’instance mise en cio-libéral dirigé par Hicham Ben Barka en l’orientant vers les nouveaux sec-
place en 2017 par Mohammed VI a
produit un document de 1200 pages :
prenait ses fonctions. Mohammed VI gouvernement Ben teurs stratégiques que sont la technolo-
ayant pris la décision historique de chan- gie de pointe et les énergies vertes…
le Livre Blanc de la Gouvernance. ger le mode de scrutin et d’organiser de Barka est très attendu Bien sûr, il faudra encore plusieurs an-
nouvelles élections, la nouvelle équipe au
pouvoir (elle avait remporté 51% des
sur deux textes : le code nées pour que tout cela donne des résul-
tats tangibles. Nous sommes en juillet
économie, et s’en tenait à la politique Livre Blanc de la Gouvernance double condition que l’action publique sièges du parlement – cf. Politique, des impôts et le code 2020 et le seul agrégat majeur dont on dis-
qu’il avait adoptée depuis sa création :
soutenir la micro-initiative à l’échelle in-
En octobre 2018, soit un an et demi
après sa création, l’AICOP a présenté au
pourra enfin être “lisible”.
2. Transparence totale des politiques
pp. 22-35) était monopartisane, compacte,
solide : 20 ministres, pas un de plus, re-
des investissements. pose, pour l’instant, est le taux de crois-
sance de l’année dernière : 5,2%. C’est pas
dividuelle et communautaire. roi Mohammed VI la conclusion de ses publiques : tout plan de réformes proposé groupés en 8 pôles. Tout au long du mois mal, mais ce n’est pas fantastique… sauf si
Puis septembre 2017 est arrivé, et les travaux : un document de 1200 pages inti- par le gouvernement devra être intégrale- de février, les nouveaux ministres ont te- tous les Marocains comprennent (la on considère que 2019 a été une année de
élections sont passées. La victoire surpri- tulé “Le Livre Blanc de la Gouvernance” – ment publié sur Internet, en même temps nu des réunions de travail avec les retransmission télévisée a d’ailleurs sécheresse, et que le PIB agricole, lui, a re-
se du PJD, et la nomination de son leader immédiatement publié sur Internet, selon qu’il sera transmis au roi. membres de l’AICOP. Objectif : ap- battu un record d’audimat), l’exposé culé d’un point. Pour la première fois de
Abdelilah Benkirane à la primature, ont l’exigence initiale des membres de l’agen- 3. Organisation de “débats nationaux” prendre à travailler ensemble, notam- de politique générale de Ben Barka l’histoire du Maroc, la performance éco-
pris de court tous les Marocains, y com- ce. Ses 4 principales recommandations : trimestriels, à l’invitation de l’AICOP. Ces ment à travers les tableaux de bord était d’un genre nouveau : clair, nomique du pays ne doit rien à la pluie. Si
pris les membres de l’AICOP. Curieux de 1. Le changement de structure gouver- débats devront réunir le panel d’experts le recommandés par le Livre Blanc. Plus concis, ponctué d’échéances. Le gou- ce n’est pas un signe, ça ! A partir de 2021,
voir comment les islamistes allaient s’y nementale, dès que les circonstances po- plus large possible, mais aussi, et surtout, tard, plusieurs membres de “l’agence nou- vernement s’est fixé 3 priorités : l’édu- l’objectif du gouvernement Ben Barka est
prendre au niveau économique, ils ont litiques le permettront. Deux idées-clés : tous les hauts fonctionnaires et gros entre- velle ère 2.0”, comme l’avait surnommée cation, l’industrialisation et le d’atteindre le seuil de 8% de croissance
été glacés d’effroi en entendant Benkirane 1/ Regrouper en “pôles” tous les minis- preneurs privés nationaux. Objectif : dé- la presse, seront nommés par Moham- développement du monde rural (lire fixé par le Livre Blanc… puis de s’y main-
promettre une relance de l’emploi… par tères condamnés, vu leur nature, à tra- battre des réformes gouvernementales med VI à des postes clés de l’économie : en p.40). Plusieurs réformes capitales tenir tant qu’il sera au pouvoir – c’est-à-di-
une politique keynésienne de grands vailler ensemble (comme l’Industrie et (elles-mêmes inspirées par le Livre Blanc), gouverneur de la Banque centrale, direc- ont été annoncées. Les opérateurs éco- re, si Dieu et les électeurs le veulent,
travaux ! En voilà un qui n’avait rien l’Energie ; l’Agriculture, l’Eau, et l’Amé- et les réorienter aussi souvent que néces- teur du Budget, du Trésor, etc. nomiques attendent particulièrement jusqu’en 2027. C’est très ambitieux, oui.
compris aux enjeux en cours… Mais nagement du territoire ; le Tourisme et saire. Publiées elles aussi sur Internet, les Pendant que l’Assemblée populaire deux nouveaux textes qui seront éla- Mais avec tout le retard accumulé, il va fal-
bon, après tout, chacun son métier. Mo- les Transports, etc.). 2/ Placer les in- synthèses des débats devront être étudiées constituante planchait sur la nouvelle borés conjointement avec l’AICOP : le loir mettre les bouchées doubles. Et,
hammed VI avait chargé les écono- nombrables agences para-étatiques, en priorité par les ministres concernés, Loi Fondamentale du royaume, le gou- code des impôts et le code des investis- diable, pourquoi ne pas être ambitieux ?
mistes de l’Agence de produire des créées depuis 2000, sous l’autorité des puis discutées dès le Conseil des ministres vernement préparait sa feuille de rou- sements – tous deux reformulés de ma- Les conditions institutionnelles pour le dé-
recommandations, ils allaient les pro- pôles ministériels concernés (puis les suivant, sous la présidence du roi. te. Deux mois après son installation, le nière à accompagner la politique collage du Maroc sont enfin réunies. Il y a
duire. Aux politiques de se débrouiller fondre dedans pour éviter des frais de 4. Mise en place de tableaux de bord Premier ministre en a fait lecture au d’incitation économique du gouverne- bon espoir que la décennie 2020 – 2030
pour les appliquer – ou pas… structure inutiles). Ce n’est qu’à cette mensuels de la politique publique. Calculs parlement. Présenté en darija afin que ment PSL. Son objectif central : donner soit celle des tous les miracles. 

Septembre Fin Décembre 2019


30 juillet 2019 30 juillet
2019 2020

L’Assemblée populaire constituante est créée, symboliquement, Le parlement vote une batterie de lois simplifiant Fête du trône. Les dignitaires du royaume serrent
le jour de la fête du trône. Son rôle : réformer la le régime foncier agricole. Ce sera le point de L’année s’achève sur une croissance de 5,2%. Pour la première la main de Mohammed VI plutôt que l’embrasser.
Constitution pour un partage démocratique du départ du Plan d’urbanisation rurale, appelé à fois, ce taux ne doit rien à la pluviométrie. Objectif du nouveau Le discours royal est consacré à la nouvelle Constitution.
pouvoir entre la monarchie et les forces politiques. transformer la campagne marocaine. gouvernement : 8% au minimum, à partir de 2021. Un référendum est prévu en septembre…

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