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DOSSIER ISLAM ET OCCIDENT. LE CHOC DES REPRÉSENTATIONS

Alain de Libera : « C’est en lisant


Averroès que les chrétiens ont
appris à philosopher »
Contre ceux qui s’imaginent que l’Occident chrétien a l’apanage de la
rationalité philosophique, Alain de Libera, spécialiste de philosophie
médiévale, met au jour le rôle décisif des penseurs arabo-musulmans.
De Bagdad à l’Andalousie, ils ont diffusé et prolongé l’héritage grec. Et
l’effort d’Averroès pour distinguer foi et savoir reste d’actualité.

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28/09/2006

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Islam, Occident

Philosophie magazine : Quels ont été le sens et la portée de ce qu’on appelle l’« Islam d’Occident »
en Andalousie ?

Alain de Libera : L’histoire de la philosophie médiévale est, en partie, celle de la longue appropriation de
la philosophia des Grecs par les musulmans, les juifs et les chrétiens d’Occident. L’Andalousie, où
cohabitaient les trois « religions du Livre », a joué un rôle décisif. Les philosophes musulmans
d’Al-Andalûs n’ont pas été seulement des intermédiaires : ils ont produit une philosophie propre, pour
leur société, leur religion et leur temps.

Comment la philosophie grecque s’est-elle diffusée en terre musulmane et chrétienne à la


période médiévale ?

La philosophie que l’on dit « médiévale » est une étrangère et une voyageuse. Une étrangère, car c’est
ainsi que l’ont nommée les juifs et les musulmans, qui la percevaient comme une « science du dehors »,
étrangère au « nous » communautaire. C’est une voyageuse également, car la fermeture de l’école
néoplatonicienne d’Athènes par Justinien (529) l’a lancée sur les routes de l’exil, de Byzance à Bagdad,
puis d’Ifrîqîya (l’actuelle Tunisie) en Andalûs, de Sepharad (l’Espagne dans la tradition hébraïque) en
Provence, et de Tolède à Paris. À ces voyages j’ai donné le nom médiéval de translatio studiorum
(transfert des études). Cette translatio consiste en un transfert du lieu de la légitimité du savoir, qui
accompagne le transfert du pouvoir. Mais translatio signifie aussi : traduction, passage d’une langue à
une autre. La migration de la philosophie d’Athènes à Bagdad a donné lieu à l’appropriation par les
« Arabes » de la culture philosophique grecque, et à la plus grande commande de traductions d’œuvres
philosophiques et scientifiques qu’ait connue l’Islam « classique ». Le second grand voyage de la
philosophie l’a conduite de l’Orient musulman à l’Occident musulman. Voyages des textes et des
manuscrits davantage que des hommes, semble-t-il. Mais, sous les deux grands empires africano-
berbères almoravide et almohade, ce transfert a produit l’âge d’or de la philosophie musulmane en
Espagne : celui d’Ibn Bâjja, d’Ibn Tufayl et d’Ibn Rushd, que nous appelons Averroès (lire encadré).

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Peut-on dire que les œuvres d’Aristote et de Platon ont été conservées et nous sont revenues
grâce aux traductions des Arabes, des chrétiens et des juifs installés dans le monde arabo-
musulman ?

Sans aucun doute, mais avec des nuances : grâce aux chrétiens de terre d’Islam, lors du grand
mouvement traducteur abbasside ; puis grâce aux juifs et aux chrétiens, dans l’Espagne chrétienne du
XIIe siècle. C’est dans la Tolède reconquise (1085) qu’a eu lieu la redécouverte de la philosophie par
les… chrétiens. C’est aussi là que l’on a traduit le principal philosophe oriental, Ibn Sinâ (Avicenne), et la
masse des écrits d’Aristote ou pseudo-aristotéliciens qui a fourni une partie du corpus philosophique de
l’université de Paris, fondée en 1200. L’Andalousie n’a joué là aucun rôle. Autre nuance : beaucoup de
traductions latines médiévales ont été faites directement du grec à Constantinople, en Sicile et ailleurs.
Enfin, Platon est le grand absent de la translatio studiorum dans le Moyen Âge latin. Les chrétiens
d’Occident ne connaissaient de lui qu’un long fragment du Timée.

On distingue un Islam oriental et un Islam occidental. Mais cette distinction « géographique » se


retrouve-t-elle dans les idées des philosophes ?

L’espace méditerranéen du Moyen Âge comprend trois pôles : la romanité (romanitas), c’est-à-dire les
restes de l’ancien Empire romain, la chrétienté (christianitas) qui s’était superposée à lui, et l’Islam, dont
la partie occidentale se voyait elle-même en héritière de Rome. Ces pôles sont divisés : Romains
byzantins d’Orient contre « Francs » d’Occident, catholiques d’Occident contre orthodoxes d’Orient,
musulmans du Maghreb contre musulmans du Mashrek (l’Orient arabe), Andalous contre Syriens et
Bagdadi.

Les divisions au sein de l’Islam portent sur les rapports entre le droit, la philosophie et la théologie
musulmane – le kalâm. Du côté de l’Orient, il s’agit d’approfondir l’héritage grec (Platon et Aristote) et de
l’intégrer à la culture islamique et parfois mystique. Le programme d’études des écoles d’Athènes et
d’Alexandrie traitait l’œuvre d’Aristote, ce qu’on appelait les Petits Mystères, comme une introduction
indispensable à l’étude de la philosophie véritable, les Grands Mystères : les Dialogues de Platon. Du
côté des penseurs andalous, c’est le rapport entre la philosophie et la religion qui est souvent en
question. Et les positions diffèrent des uns aux autres. Dans Régime du solitaire, Ibn Bâjja, que les
chroniqueurs arabes décrivaient comme « indifférent à la religion et se dérobant à tout ce qui est prescrit
par la loi divine », soutient que « le temps est une révolution perpétuelle et que tout finit avec la mort ». Le
Hayy d’Ibn Tufayl est imprégné de thèses orientales, certains diraient d’ésotérisme ou de mysticisme.
Quant à Averroès, il est passionnément hostile au « mélange de philosophie et de religion » dans les
écrits des Orientaux. Pour lui, ce n’est pas la lumière, mais les ténèbres qui viennent du Mashrek : la
supposée « sagesse orientale », les « secrets » avicenniens concernant l’extase dans laquelle l’« être
intérieur devient un miroir poli orienté vers la vérité » ne sont pas d’un philosophe, mais d’un religieux. La
« lumière » et l’« illumination » sont les véhicules de l’obscurantisme. D’où, chez Averroès, l’éloge de
l’aristotélisme pur et dur, comme discours de la Raison.

Quelle importance avait la lecture d’Aristote pour ces penseurs ?

Toutes les philosophies médiévales ont hérité d’une vision néoplatonicienne de la philosophie : Aristote
pour les bases, Platon pour le sommet ; la science (aristotélicienne) comme préparation à la sagesse
(platonicienne). Les chrétiens d’Occident ont conservé la même structure, mettant la philosophie
(d’Aristote) au service de la théologie (de la Révélation). La théologie des Pères de l’Église a pris
structurellement la place des Grands Mystères jadis enseignés dans les écoles d’Athènes et
d’Alexandrie. En Islam, l’œuvre d’Avicenne est exemplaire de cette lecture néoplatonicienne d’Aristote.
Elle l’a conduit à introduire des thèmes spécifiquement orientaux : une angélologie, une théorie de la
prophétie, une doctrine de l’illumination et de l’union mystique dont il décrivait les étapes et les degrés,
qui tendaient à rapprocher le philosophe du prophète. Le correctif est venu des Grands Commentaires
d’Averroès sur Aristote, qui voulait remonter à l’Aristote authentique, en faisant table rase du platonisme
ou de la religiosité dont la tradition l’avait progressivement lesté. Averroès est l’homme du retour à la
science « pure » : la philosophie « naturelle », la raison démonstrative, l’alliance de l’empirisme et de la
raison, en un mot, l’aristotélisme. Averroès avait une vraie passion pour Aristote : passion démesurée,
exclusive. « Aristote, dit-il, a inventé et achevé la logique, la physique et la métaphysique », et il mérite
pour cela « d’être considéré comme un dieu plutôt que comme un être humain ».

Quelles sont les grandes problématiques des philosophes de l’Islam d’Occident ?

Ce sont, pour une part, les mêmes que celles des philosophes de
«Averroès est

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l’Antiquité tardive : logiques, physiques, métaphysiques,


astronomiques, astrologiques, quelquefois aussi médicales. Mais il y
un intellectuel
a une particularité de l’Islam d’Occident : l’importance donnée à ce musulman qui
que Foucault a appelé le « souci de soi », l’alliance de la tente de
connaissance de soi et de la « conversion à soi » dans une morale
qui ne se réduirait plus à obéir à la loi. Dans Régime du solitaire et protéger les
dans le Hayy, la question du gouvernement de soi-même occupe masses et les
une place centrale. Toute la philosophie gravite autour de cette
question : comment vivre bien dans une société encore imparfaite, élites de la
comment se gouverner soi-même dans une cité mal gouvernée ? Au dictatures des
fond c’est un peu une question stoïcienne – comment vivre
moralement en juste dans une société politiquement injuste –, posée sectes qui ont
dans un contexte religieux nouveau, qui laisse espérer la réalisation déchiré
d’une société parfaite. Les penseurs andalous ont donné une
dimension indissolublement politique et religieuse à la « question du l'Islam»
sujet » en terre d’Islam, en la doublant d’une question plus radicale :
la possibilité de l’activité philosophique dans une société musulmane. Ils l’ont posée, et résolue en usant
d’un pessimisme décroissant : Ibn Bâjja par une sorte d’érémitisme urbain, Ibn Tufayl par une vie de
cénacle confinant à la solitude à deux, Ibn Rushd par l’appel à la puissance publique pour faire taire les
théologiens. Cet appel n’a rien à voir avec une apologie de la tolérance, ni avec une exaltation du rôle du
« philosophe éducateur ». Averroès n’est pas un homme des Lumières, mais un intellectuel musulman
qui tente de protéger les masses et les élites de la dictature des « sectes qui ont déchiré l’Islam ». Son
but est la neutralisation des théologiens. Sa méthode n’a rien de démocratique : à ses yeux, la
philosophie doit être invisible, et la théologie muette.

Les philosophes d’Al-Andalûs ont-ils côtoyé leurs contemporains européens latins ?

Non. Ils ne les ont ni connus ni lus. Si Pierre Abélard avait peut-être entendu parler d’Ibn Bâjja, comme
plusieurs passages de son Dialogue entre un philosophe, un juif et un chrétien le laissent supposer, les
philosophes andalous n’ont, en revanche, jamais entendu parler de lui.

Comment expliquer que la philosophie ait disparu après la parenthèse andalouse et que l’Islam
se soit refermé sur lui-même ? Le monde musulman, écrivez-vous, « a cessé de traduire les
Anciens et il n’a jamais eu ses Modernes ».

L’Islam d’Occident n’avait d’occidental que son opposition à l’Islam oriental. Les souverains andalous
n’ont pas eu de politique de traduction. Contrairement au judaïsme, qui a accueilli en hébreu Thomas
d’Aquin et Guillaume d’Ockham, l’Islam n’a pas poursuivi en Occident la dynamique entamée à Bagdad.
Averroès était plus le contemporain d’Aristote que des logiciens parisiens de la fin du XIIe siècle. En
cessant de traduire, le monde musulman s’est replié sur sa propre tradition de la philosophie. De facteur
de progrès, son aristotélisme est devenu fossilisant.

La Reconquista espagnole a anéanti l’Islam d’Occident. Mais, dites-vous, celui-ci a conquis,


comme autrefois la Grèce avec Rome, son vainqueur. Qu’est-il resté, au-delà des textes grecs, de
cette présence de l’Islam philosophique en Occident ?

De 1220 à 1600, à l’époque où l’expression « philosophe arabe » était un pléonasme, c’est en lisant
Averroès que les Latins ont appris à philosopher. C’est donc un penseur musulman d’Al-Andalûs qui,
aux côtés d’Aristote, a pendant quatre siècles incarné la rationalité philosophique dans l’Occident
chrétien. D’où son succès littéraire, relayé par l’imprimerie vénitienne à partir de 1477 ; d’où aussi le
mélange de fantasmes et de polémiques qui s’est fixé sur lui. Le statut d’Averroès dans le monde
chrétien est aussi ambigu que celui de la philosophie, celui d’un instrument à la fois indispensable et
indocile, et doublement étranger – comme philosophe, et comme arabe. Pour autant, ce n’est qu’à partir
du XIXe siècle que la présence de l’Islam philosophique en Occident a fait l’objet d’une pratique
systématique de dénégation. Chez Ernest Renan, par l’affirmation que l’héritage arabe était vide, les
« sémites n’ayant pas d’idées à eux ». Dans la doxa scolaire coloniale, puis postcoloniale, par
l’affirmation que « les » Arabes n’avaient fait que transmettre la science grecque à leurs possesseurs
légitimes : les « Européens ». Ces temps ne sont plus : Averroès fait partie des auteurs au programme du
baccalauréat. Ce que j’avais appelé en 1989 L’Héritage oublié a fait l’objet d’une rapide redécouverte
collective.

Dans votre introduction au Discours décisif d’Averroès, vous mettez en avant l’actualité de ce
texte : du point de vue même de la Loi islamique révélée, il défend la nécessité de l’exercice de la

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raison.

Le Discours décisif est un appel à l’effort personnel, qui s’autorise du caractère universel de la
Révélation coranique, pour maintenir que, s’adressant à chacun, le Coran s’adresse aussi aux hommes
d’« esprit profond » et les appelle à la rude tâche d’une interprétation rationnelle. Pour qui y est appelé, la
philosophie est donc méritoire et obligatoire. La méthode de discussion d’Averroès est fondée sur des
concepts que même un fondamentaliste ne peut refuser, à commencer par celui de l’ijmâ. C’est en son
nom que les religieux posent des limites à l’initiative intellectuelle. En montrant que le consensus ne peut
être atteint en certaines matières, et qu’il ne l’a jamais été dans le passé, Averroès lance une idée
révolutionnaire. À tout accusateur revient la charge de donner des preuves. C’est à lui de prouver que la
thèse qu’il condamne a toujours été unanimement et explicitement condamnée par les juristes et les
savants. L’idée, non dépourvue d’habileté, est que, faute d’un témoignage exhaustif, nul ne saurait
invoquer contre un adversaire la « rupture du consensus ». Il faut parler à l’accusateur la langue de
l’accusateur, pour le neutraliser. Ce n’est pas encore, en plein XIIe siècle, la tolérance ni le libre examen,
mais cela peut y conduire. Pour être durable, cette initiative avait besoin d’un relais institutionnel durable.
Elle n’a eu qu’un soutien politique momentané. D’où son échec.

Comment voyez-vous l’actualité des rapports entre l’Islam, la philosophie et l’Occident moderne ?
Qu’apporte le recul historique et philosophique sur cette question délicate ?

Une grande sérénité. De l’espoir, en tout cas. Le patrimoine philosophique et théologique de l’Islam est
aujourd’hui reconnu comme patrimoine de l’humanité par nombre de philosophes et par la plupart des
historiens. La falsafa a été réintégrée à l’histoire de la philosophie tout court, le kalâm à celle des
rationalités religieuses. Partout les programmes de recherche se multiplient. Amnésie et xénophobie
reculent du même pas. Quant à la philosophie, elle demeure ce qu’elle a toujours été : étrangère,
voyageuse, fragile et menacée.

Y a-t-il un modèle andalou ?

Non. Il y a plutôt un mythe andalou : celui de la « convivance ». Les mythes ont leur force et leur utilité.
Mais l’histoire, la discipline historique, en a plus encore. La philosophie n’a besoin ni de modèles ni de
mythes. Elle n’a besoin que de philosophes et d’étudiants.

Lexique

Par MARTIN LEGROS


Rédacteur en chef

Le «choc des civilisation»: critique


d’un slogan géopolitique

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