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DOTER / DOUTER

(N. Chevinesse et R. Demory)

I. Étymologie
Le verbe douter est issu du latin dubitare, « balancer entre deux choses, être indécis, douter,
hésiter » (pour une personne) « être incertain » (pour une chose). En latin tardif prend le sens de
craindre, peut-être sous l’influence de l’expression in dubio esse : être en danger (dubium signifie
parfois situation critique).

II. Sens en ancien français


- Au XIe siècle, le verbe apparaît avec le sens étymologique de « hésiter ». On le rencontre en
construction indirecte, où doter de signifie « hésiter à », « appréhender de ». Quand le COI est un
animé humain, le verbe peut prendre le sens de « ne pas avoir confiance en, se méfier de ».

- Par glissement de sens, douter prend très tôt (dès le XIe siècle) le sens de « craindre, avoir peur ».
C'est le sens principal qu'acquiert le verbe en ancien français, souvent en emploi transitif direct. Le
participe passé doté signifie « craint, redouté ».

Quelques exemples dans le Roman de Tristan de Béroul :


• Sans doute
- « Ce saciez, sire, sanz doutance,
Je li feïse l'aquitance »
- « Et saciez de voir, sanz dotance,
Cele nuit jurent chiés l'ermite ;
Por eus esforça mot sa vite. »

• Ne pas douter, ne pas craindre


- « Di la roïne mot a mot :
G'irai au terme, pas n'en dot.
Face soi lie, saine et baude ! » (=qu’elle n'en doute pas, ne t'en fais pas, )
- « Cuite, fait ele, un poi t'arenge.
Quides tu que ton mal me prenge ?
N'en aies doute, non fera. »

• Craindre (manquer de confiance, appréhender, ne pas être sûr)


- « Li troi par qui cest'ovre sort
Sont devenu taisant et sort ;
Qar bien sevent Tristran s'en vet,
Mot grant dote ont qu'il nes aget. »

• Redouter (avoir peur)


- « Des cel'ore qu'u bois entroit,
Fust por chacier, chascuns dotoit
Que Tristran li preuz l'encontrast. »
- « S'il ont poor, n'en püent mais :
Li rois sevent fel et engrés.
Torné s'en sont bone aleüre,
Li roi doutent, por l'aventure.
Morrois trespasent, si s'en vont,
Grans jornees par poor font,
Droit vers Gales s'en sont alé. »
- « Li a dit : « Rois, quar le retiens,
Plus en seras doutez et criens. » » (sensemploi adjectival de « redouté »)

• En emploi pronominal :
- « Mot s'en vest tost, quar se doutoit ;
Bien sot, se Tristran s'esvellot,
Que ja n'i metroit autre ostage,
Fors la teste lairoit en gage. »

III. Paradigme morphologique

L’ensemble du paradigme suit la même évolution sémantique, entre hésitation et crainte :


- XIe siècle : les substantifs féminins doutance et doute/dote. L'expression avoir ou metre en
dote/dotance signifie « craindre ».

- XVIIe siècle : le verbe redoter, dérivé de doter avec le sens intensif que lui donne le préfixe -re,
signifie « craindre très fort ». On peut aussi trouver la construction synonyme soi redoter de.
> Le substantif redot qui en découle exprime autant la crainte que l'hésitation ; tandis que
redotement ne désigne que la crainte ; et redotance signifie la crainte et la puissance.

- XVIIe : les adjectifs doutif et douteus ont un sens actif (« qui a peur ») et un sens passif (« qui est
craint ») liés au sème de la crainte. Le sens de « incertain, variable, douteux, éventuel » est plus
tardif. On trouve aussi dotable/redotable avec la même polysémie.

Quelques exemples dans Le Roman de Tristan de Béroul :

On ne trouve dans Le Roman de Tristan aucun emploi adjectival ou adverbial du terme


douter/doter. Par ailleurs, son emploi avec la présence du préfixe re- (redo(u)ter) n’est, également,
pas présente.
Forme substantive :
- radical dot-
p.35, v.1124 : « Mot grant dote ont qu’il nes aget. »
p.44, v.1420 : « Et saciez de voir, sanz dotance, Cele nuit jurent chiés l’ermite (...) »
p.123, v.4019 : « Il sont faé, gel sai sanz dote. »

- radical dout-
p.59, v.1904 : « N’as droit en terre, sanz doutance. »

Forme verbale :
- radical dot-
p.53, v.1726 : « Fus por chacier, chascuns dotoit que Tristan li preuz l’encontrast » (construction
« douter que… »)
p.87, v.2825 : « Beau chiers amis, et g’en ai dote : Enfer ovre, qui les tranglote ! »
(construction « avoir en doute »)

- radical dout-
p.57, v.1845 : « Mot s’en ves tost, quar se doutoit (...) » (construction pronominale « se douter »)
p.88, v.2872 : « Li a dit : ‘‘Rois, quar le retiens, Plus en seras doutez et criens.’’. » (participe passé)
p.120, v. 3925 : « N’en aies doute, non fera. » (construction « avoir en doute »).

IV. Paradigme sémantique

En ancien français, le paradigme le plus courant est celui lié à la peur.


Criembre (XVIe) (< *cremere < LC tremere) qui signifie « craindre », « se méfier de », apparaît au
XIIe siècle sous les formes de cremer, cremir, cremoir.
Estre esfreez / estre en esfroi.
S'esmaier signifie « s'inquiéter ». Les substantifs esmai/esmay, esmaiement, esmaiance (XIIe) ont le
sens de « trouble, souci, émotion, émoi ».
Espoenter (XIe) signifie « faire peur », il est lié aux substantifs espoentement (XIIe), espoentance.
Estormir (XIe) signifie d'abord « faire un grand fracas » puis « faire peur ».
S'esbahir qualifie l'état de celui que frappe une émotion causée par une circonstance de danger
possible. On le traduit par « être étonné, stupéfait ».

L'autre sens se rapproche de du verbe feindre (se feindre de : hésiter à). Quant au verbe hésiter, il
n'apparaît qu'au XVe siècle.

V. Évolution
En moyen français : doter reste polysémique, mais dans un emploi plus complexe. Se doter de se
répand et signifie « croire sur certains indices à une chose que l'on peut redouter ». Douter traduit
alors « l'attente pénible d'un événement présumé mauvais », sans que le danger soit présent. La
peur devient inquiétude ou méfiance plutôt que frayeur. Il conserve aussi le sens de « être dans
l'incertitude ».

Au XVIe siècle : se développe le sens philosophique (et cartésien) de « n'être sûr de rien, être
sceptique ». Douter en vient à signifier « ne pas croire, ne pas avoir la foi ».

Au XVIIe siècle : le sens de « craindre » est vieilli et tend à disparaître. C'est redouter qui prend en
charge ce sens. Mais même si le sème « hésitation » l'emporte, douter reste polysémique. Il peut
exprimer tant l'incertitude (« ne pas savoir, se demander »), que l'indécision, l'hésitation, la
suspicion.

En français moderne : en emploi transitif, le verbe douter renvoie à l'incertitude sur l'existence de
quelque chose, sur la valeur ou la vérité d'une affirmation.
En emploi pronominal, il peut signifier « conjecturer, croire, deviner, pressentir », ou « ne pas avoir
confiance, se méfier de ». Des expressions comme sans doute et sans aucun doute veulent
respectivement dire « probablement » et « assurément » (sens médiéval).
Le sens commun « être dans le doute quant à l'existence, la valeur ou la vérité de quelque chose »
demeure. D'autres dérivés sont construits à partir de la racine étymologique, tels dubitatif et
dubitativement.