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Islamochristiana no 39– 2013

Recension : Benkheira Mohammed Hocine, Giladi Avner, Mayeur-Jaouen Catherine, Sublet


Jacqueline, La Famille en islam d’après les sources arabes, Les indes savantes, Paris 2013,
554pp.

Alors que certains clichés d’inspiration « orientaliste » peuplent toujours les esprits au sujet de
la famille musulmane, et à une époque où de nombreux(-ses) musulmans(-es) sont en quête d’un
modèle familial compatible à la fois avec leur identité et la modernité, cet ouvrage paraît au moment
opportun. Il constitue une documentation précieuse pour les chercheurs désireux de comprendre en
profondeur et de façon plus assurée et nuancée l’histoire de la famille en islam, la manière dont ont
été conçues les relations familiales à travers les siècles au sein des sociétés musulmanes, ce que
révèle le lexique lié à la famille, la nature des concepts et des lois régissant les relations entre les
hommes, les femmes et les enfants au sein des sociétés musulmanes et leur évolution historique.
Grâce à un travail considérable d’analyse de sources arabes de nature très variées, établies entre le
VIIe et le XVIe siècle, l’ouvrage permet un progrès significatif dans l’appréhension de ce que put être
la réalité de la famille depuis l’avènement de l’islam. Il propose également une synthèse historique
sur les familles du Moyen Orient du XVIIe siècle à nos jours.
Les auteurs ont eu soin, tout d’abord, d’effectuer une triple mise en garde concernant les « mots
de la famille » et la difficulté de leur traduction d’une langue à une autre, puis concernant le fait qu’il
n’existe pas « Un » modèle unique de la famille musulmane mais une pluralité de configurations
familiales variables, et enfin, concernant la partialité des sources utilisées, essentiellement produites
par des hommes et manipulées par eux, très rarement par des femmes, et jamais par des enfants.
Le premier chapitre offre une analyse du vocabulaire arabe de la parenté dans les sources
lexicographiques, religieuses ou juridiques. Les mots révèlent ici différentes logiques, comme par
exemple les clivages entre lignées paternelle et maternelle, ou encore entre masculin et féminin.
L’étude du « nom de famille » et des éléments qui le composent, au chapitre II, révèle la vie et
l’itinéraire des savants musulmans, des princes, des hommes de science et des marchands, comme
des membres de leur famille. Une réflexion est ici proposée sur le choix des noms et des surnoms
donnés à la naissance, sur les noms hérités ou acquis, et sur l’expression des liens familiaux dans
l’onomastique. Le propos est illustré par le cas d’une famille de lettrés du Proche-Orient du XIIIe au
XVe siècle : les Qasṭallānī.
On trouvera au chapitre III une étude concernant les principales notions juridiques relatives à
l’organisation de la famille dans les diverses sources (Coran, Sunna et Fiqh notamment), étude
permettant de mieux comprendre les principes dont émanent les lois. On y découvrira ainsi une
discussion du mariage avec ses principaux éléments constitutifs, y compris les formes de rupture du
lien matrimonial, la sexualité, les relations au sein du couple, les filiations, les successions, la piété
filiale et l’obligation alimentaire entre les différents membres de la famille.
La doctrine liée à la notion de « parenté de lait », spécifiquement musulmane, fait l’objet d’un
développement approfondi, original et éclairant au chapitre IV.
Le chapitre V est consacré à la notion d’enfance, à son analyse dans les sources coraniques, les
recueils de ḥadīṯ et, à l’époque médiévale, les traités médicaux inspirés de la tradition grecque, en
pédiatrie notamment. On y apprend que dans l’éthique islamique de l’éducation, de même que dans
les traités d’initiation ṣūfīs, le parcours de chacun est personnalisé et que l’individu constitue le souci
dominant des auteurs médiévaux qui traitent de l’éducation des enfants : l’éducateur y apparaît
comme un médecin de l’âme, adaptant son diagnostic et son traitement à chacun.
Le chapitre VI, dont le titre « parents et enfants : un monde de sentiments », est explicite,
montre, notamment, grâce à l’étude des traités de consolation pour parents endeuillés (ta‘āzī), que
malgré un taux de mortalité infantile élevé, l’attachement affectif et psychologique des parents à
leurs enfants était une réalité et que les sentiments parentaux étaient autorisés et encouragés par de
nombreux auteurs.
L’hagiographie musulmane, analysée au chapitre VII se révèle être une source précieuse : le
saint musulman étant en général père de famille, parenté charnelle et parenté spirituelle sont ici
constamment mises en parallèle, parfois en opposition, le plus souvent en osmose.
Le chapitre VIII, après une première synthèse sur la famille dans l’Empire ottoman révèle et
analyse les moments de rupture et les réformes du Code de la famille qui se produisirent aux XIXe et
XXe siècles.
Fruit de huit années de travail, cet ouvrage très dense, en analysant de manière approfondie des
sources originales et variées et en accordant aux mots et à leurs significations une attention
scrupuleuse, offre aux chercheurs des contenus éclairants. Ce travail qui se veut « commun » mais
non pas « collectif », et se présente comme une « méditation à quatre » est signé dans son ensemble
par les quatre auteurs. Aucun nom n’apparaît en tête des chapitres, afin de signifier le fait que le livre
est né d’une réflexion, d’une progression commune. Au vu des fruits qu’il a portés, ce travail
d’équipe s’est révélé salutaire et bénéfique et le défi de cette aventure commune a été relevé de
manière admirable, mais l’ouvrage aurait certainement encore gagné en cohérence grâce à une
relecture plus attentive. Par exemple, le « je » d’un auteur ressurgit parfois (p. 106n ; p. 391n). De
même, lorsque nous lisons p. 425 : « Jacqueline Sublet le montre dans le deuxième chapitre de cet
ouvrage » : nous apprenons, et là seulement, que Madame Sublet est l’auteure du deuxième
chapitre…notre curiosité s’aiguise…et nous aurions aimé mieux comprendre quelles sont les
responsabilités pour chacun des chapitres.
Enfin, nous pouvons lire : « Les femmes elles-mêmes – pour ne rien dire des enfants – ne
laissèrent quasiment aucun témoignage écrit de leurs vies » (p. 251). Or, le choix assumé par les
auteurs de cet ouvrage est de se fonder sur des sources écrites et c’est donc presque toujours à travers
le regard d’un autre qu’il nous est permis d’entrevoir ces vies de femmes et d’enfants. C’est pourquoi
il nous a semblé souhaitable, au terme de cette lecture, que cet effort de compréhension du passé
puisse s’enrichir à l’avenir des apports de l’archéologie, de l’anthropologie et de l’histoire : histoire
de l’habitat, de l’alimentation, du textile, du parfum ou encore de l’herboristerie. L’étude de
matériaux non textuels permettra certainement d’étoffer les résultats de cette étude, et de progresser
significativement dans la compréhension de ce que fut la vie de ces hommes, de ces femmes, et de
ces enfants, de comprendre comment ils vivaient au quotidien, comment ils concevaient leur place au
sein de leur famille, quelle place la société leur attribuait, et pourquoi. Dans la perspective de telles
recherches, cet ouvrage constitue assurément une base précieuse et nécessaire.

Florence OLLIVRY-DUMAIRIEH