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Enseignement des droits de l'homme

Les auteurs sont responsables du choix et de la présentation des


faits figurant dans leurs articles ainsi que des opinions qui y
sont exprimées, lesquelles ne sont pas nécessairement celles de
l'Unesco et n'engagent pas l'Organisation.

Publié en 1985 par l'Organisation des Nations Unies Toute correspondance relative au présent Bulletin
pour l'éducation, la science et la culture doit être adressée à la
7, place de Fontenoy, 75700 Paris, France Division des droits de l'homme et de la paix
Unesco
Imprimé par: Imprimerie de la Manutention, Mayenne 7, place de Fontenoy
© Unesco 1985 75700 Paris, France
Table des matières
EDITORIAL 4 Le problème des droits de l'homme dans
Le 35e anniversaire de la Déclaration universelle la tradition islamique
des droits de l'homme: réflexions sur la Dr. Ali Abdel Wahid Wafi 46
signification des droits de l'homme 4 Négritude et droits de l'homme
Lamine Diakhate 52
LA DECLARATION UNIVERSELLE DES DROITS La tradition libérale occidentale des droits de l'homme
DE L'HOMME 7 René Cassin 58
Textes repris de : autour de la nouvelle Déclaration Le marxisme devant les droits de l'homme
universelle des droits de l'homme, Maria Hirszowicz 63
Paris, Sagittaire, 1949 7 Influence des facteurs socio-économique
Lettre adressée au Directeur Général de l'Unesco sur les droits de la femme
Mahatma Gandhi 7
Amanda Laborea H. 69
Quelques réflexions sur les droits de l'homme La protection juridique des droits de l'homme
R . P. Teilhard de Chardin 7 sur le plan international
Sur la philosophie des droits de l'homme Pierre Juvigny 76
Jacques Maritain 8 Rapport final de la réunion. 84
Vers une Déclaration Universelle des droits de l'homme
Harold J. Laski 10 I N F O R M A T I O N S RELATIVES A U X ACTIVITES
Les droits de l'homme et le moment historique présent DE PROMOTION D E L'ENSEIGNEMENT
Benedetto Croce 15 ET DE LA RECHERCHE EN MATIERE DE
Rapports entre différentes catégories de droits DROITS DE L'HOMME 91
Quincy Wright 16 Les nouvelles de l'Unesco 91
Vers une Déclaration des droits pour les Nations Unies Prix Unesco 1981 pour l'enseignement
F. S. C Northrop 19 des droits de l'homme 91
Les droits de l'homme dans la tradition chinoise Séminaire sur les approches des droits de l'homme
Chung-ShuLo 21 en Asie » 91
Les droits de l'homme : la tradition de l'Islam Deuxième plan à moyen terme de l'Unesco
et les problèmes du monde actuel (1984-1989) 93
Humayun Kabir 22 Conférence publique pour commémorer la Journée
La conception hindoue des droits de l'homme internationale pour l'élimination
S. V. Puntambekar 24 de la discrimination raciale 94
Les plus grands ennemis de la liberté
Les nouvelles des institutions professionnelles
Aldous Huxley 25
et universitaires 95
Les droits de l'homme : le point de vue de la biologie
Les droits de l'homme : enseignement et recherche
R . W.Gérard 27
dans les universités catholiques 95
La science et les droits de l'homme
Création du Centre International d'Etudes
W.A. Noyes 29
Ethniques (Colombo, Sri Lanka) 97
Les droits de l'homme dans la société primitive
Le Centre du Droit International
A . P . Elkin 30
des droits de l'homme 99
Les droits des peuples non autonomes
Réunion du SIM sur les enquêtes 99
Leonard J. Barnes 36
Les enquêtes relatives aux droits de l'homme,
Table ronde sur les droits de l'homme le droit international et la pratique
(Oxford, 11-19 novembre 1965) 39 M.B.G. Ramcharan 100
Le problème des droits de l'homme dans Compte-rendu succint de la conférence sur
les autres traditions asiatiques les enquêtes relatives aux droits de l'homme
Masamilto 39 David Weissbrodt, rapporteur général 105
Le problème des droits de l'homme dans La médecine et les droits de l'homme 109
les traditions hindoue et bouddhique
Romila Thapar 41
Editorial

L e 35e anniversaire d e la Déclaration universelle


des droits d e l ' h o m m e : réflexions sur la signification
des droits d e l ' h o m m e

Ce numéro du Bulletin intitulé Enseignement des droits


de l'homme est publié à l'occasion du 35e anniversaire de
la Déclaration universelle des droits de l'homme. Aussi est-il
en grande partie consacré aux activités entreprises par
PUnesco en 1947 et en 1965 pour encourager la réflexion
sur la signification de la Déclaration universelle des droits
de l'homme et les moyens de la mettre en pratique.

La création de FUnesco, immédiatement après la


Deuxième Guerre mondiale, était inspirée par la con-
viction qu'il était dorénavant nécessaire de mobiliser
toutes les ressources de l'éducation, de la science et de la
culture pour reconstruire u n m o n d e de paix fondé sur le
respect des droits de l'homme, et combattre, partout
dans le m o n d e , l'intolérance, la haine, le racisme et l'in-
compréhension entre les peuples qui sont des ferments
de guerre-
En conséquence, aux termes de l'Article premier de
son Acte constitutif, PUnesco s'engage à "contribuer au
maintien de la paix et de la sécurité en resserrant, par
l'éducation, la science et la culture, la collaboration entre
nations, afin d'assurer le respect universel de la justice,
de la loi, des droits de l'homme et des libertés fondamen-
tales pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue
ou de religion, que la Charte des Nations Unies reconnaît à
tous les peuples"
En vertu de ce mandat, l'Organisation a entrepris d ' e m -
blée une série d'activités visant à encourager la promotion
de l'éducation, de la recherche et de la réflexion philoso-
phique dans le domaine des droits de l'homme
En 1947, quand la Commission des droits de l ' h o m m e
des Nations Unies travaillait à la rédaction de la Déclara-
tion universelle des droits de l'homme que l'Assemblée
générale allait publier en décembre 1948, PUnesco a pris
part à ses travaux en menant une enquête sur les problè-
mes théoriques soulevés par la Déclaration. U n question-
naire a été envoyé à un certain nombre de penseurs et
d'écrivains des Etats membres de PUnesco. 1
U n premier groupe de réponses traitait des problè-
mes généraux des droits de l'homme, notamment de
la philosophie des droits de l ' h o m m e , des droits de
l'homme et de la situation historique d'alors, et des liens
entre les différentes catégories de droits de l ' h o m m e .
Les autres groupes abordaient de façon plus détaillée
un certain nombre de problèmes, tels que le respect
de la diversité culturelle, les incidences sociales de la tantes de la population. Le programme social proposé
science et la valeur de l'information. dans la Déclaration ne peut être exécuté dans son in-
L'histoire des droits de l ' h o m m e ne se réduit pas tégralité que là où le niveau de richesse économique
à celle de la pensée philosophique et universitaire. Les permet ce niveau de vie. Formulée en termes extrême-
valeurs exprimées par la philosophie sont porteuses ment généraux, la Déclaration universelle des droits de
d'espoirs; la religion exprime les aspirations et les dé- l ' h o m m e n'entre pas dans le détail des structures sociales.
sirs ultimes de l'humanité. L à où il est possible de Lorsqu'elle parle de la protection de la famille par
réaliser ces espoirs, la philosophie est appelée à devenir exemple, elle ne définit pas ce terme. Or, la famille peut
le fondement de l'action politique. Ces désirs et ces prendre la forme de la famille nucléaire, avec des respon-
aspirations font partie de l'histoire de chaque époque sabilités limitées, ou de la famille élargie, qui prend à sa
et de chaque pays, et ils changent en fonction des charge une partie de la sécurité sociale censée relever,
besoins du m o m e n t . dans le m o n d e occidental, de la responsabilité de l'Etat,
La Déclaration universelle des droits de l ' h o m m e ou encore de la famille de type kibboutz, dont le rôle
reconnaît à la fois le besoin de liberté politique et la socio-économique est réduit au m i n i m u m . Dans les
nécessité d'une justice sociale et économique. Elle pays où la structure de la famille est intimement liée
se fait également l'écho de la volonté universelle de à des particularités économiques, l'Article 16 de la
bien-être pour tous les h o m m e s . L a Déclaration uni- Déclaration peut se trouver en contradiction avec les
verselle des droits de l'homme s'applique à définir les Articles 17 et 22 ou, m ê m e , avec l'Article 23. 2
aspirations des peuples du m o n d e contemporain. Elle Nous espérons que ces réflexions, qui datent de
demeure u n acte de foi et d'espoir dans l'avenir de 1947 et de 1965, et ne sont sans doute pas connues
l'humanité et dans la nécessaire capacité de tous les du grand public, aideront ceux qui s'emploient à pro-
peuples d u m o n d e à oeuvrer ensemble pour le bien mouvoir les droits de l'homme par l'éducation et la
commun. recherche à percevoir la continuité de leurs efforts
Avec les autres institutions spécialisées des Nations c o m m u n s et à poursuivre l'oeuvre de nos prédécesseurs.
Unies, l'Unesco s'est efforcée non seulement de contribuer
à la mise en oeuvre de la Déclaration universelle, mais de * * * * *
l'interpréter compte tenu des problèmes et de l'expérience
de ses nombreux Etats membres. E n 196S, elle a organisé Il est évident que dans certains cas, ces articles ne sont
une table ronde en vue d'examiner les moyens de traduire plus d'actualité. Il y a, par exemple, différence d'opinion
dans les faits la Déclaration universelle des droits de et d'interprétation quant à la signification des droits et
l ' h o m m e , compte tenu des particularités et de la complexi- des devoirs, quant a ce que l'on considère c o m m e une
té de la situation socio-économique et culturelle de chaque bonne vie ou une société idéale.
pays. Etant donné que la valeur de ces articles se trouve
Le programme de cette table ronde comprenait deux précisément dans leur signification historique, le Secréta-
parties. Dans la première, les participants se sont efforcés riat s'est abstenu de mentionner des références m ê m e dans
de dégager l'évolution de la théorie des droits de l ' h o m m e le cas où elles ne sont plus considérées maintenant c o m m e
dans quelques-unes des grandes traditions mondiales. D significatives, ou dans le cas où elles sont sujettes à
semble que certains éléments soient des composantes controverse dans le contexte politique actuel.
essentielles de la vie humaine: le besoin de vivre en société, Il est à souligner que les opinions exprimées sont sous
le besoin de se nourrir et de se loger, le besoin de sécuri- la seule responsabilité des auteurs de ces articles écrits à
té, la nécessaire transmission des valeurs d'une génération des périodes bien définies -1947 et 1965.
à l'autre. Les réponses apportées à ces problèmes n'ont
sans doute pas toujours été les m ê m e s , mais il semble rai- *****
sonnable de supposer que chaque pays, chaque peuple,
confronté à des problèmes similaires, a conçu des méthodes O n trouvera aussi dans ce numéro du Bulletin certaines
appropriées pour les résoudre. La mise en oeuvre de la
informations qui nous ont été communiquées sur les
Déclaration universelle des droits de l ' h o m m e serait facili-
activités de promotion de l'enseignement et de la recher-
tée si nous pouvions découvrir quels systèmes de valeurs
che dans le domaine des droits de l ' h o m m e menées par
influencent aujourd'hui l'action des individus et des
différents organismes spécialisés et instituts universi-
Etats dans telle ou telle situation. Il serait utile de
découvrir, si cela est possible, quand les valeurs de taires, ainsi que par l'Unesco. Le lecteur pourra ainsi
sociétés différentes semblent divergentes et contradic- faire le départ entre la continuité et l'innovation et
toires, s'il n'y a pas des équivalents qui puissent être percevoir les points c o m m u n s et les différences dans
analysés. les activités entreprises pour promouvoir les droits de
l ' h o m m e au cours des 35 années qui ont suivi la Décla-
L'expérience des pays d'Afrique et d'Asie a fait l'objet ration universelle des droits de l ' h o m m e , laquelle a
d'une attention particulière, mais les questions qui préoc- universalisé les nobles idéaux de l'humanité.
cupent de façon permanente la pensée européenne n'ont
pas été négligées pour autant. 1. Pierre Auger, Leonard J. Barnes, J. M . Burgers, Levi Carneiro,
La seconde partie du programme traitait de problèmes E. H . Can, Shung-shu Lo, Benedetto Croce, A . P. Elkin,
spécifiques. Le droit au travail n'est encore qu'un espoir Georges Friedmann, Margery Fray, Mahatma Gandhi, R. W .
Gerard, J. Haesaert, Sergius Hessen, Aldous Huxley, Humayan
dans des pays où, par exemple, le chômage et le sous- Kabir, I. L. Kandel, Harold J. Lasld, John Lewis, Arnold J.
emploi constituent encore u n aspect structurel de l'éco- Lien, Don Salvador de Madriaga, René Maheu, Jacques Maritain
nomie. Le droit aux loisirs prendra davantage d'impor- Richard McKeon, F. S. C . Northrop, W . A. Noyes, S. V . Pun-
tance si, c o m m e le suggèrent certains économistes, l'effi- tambeker, Kurt Riezler, Luc Somerhausen, John Somiherville
Boris Tchechko, Pierre Teilhard de Chardin, Quincy Wright.
cacité des machines modernes rend superflue la parti- 2. Document de travail du Secrétariat pour la réunion d'Oxford
cipation aux activités productives de fractions impor- U N E S C O / S S / H R / 3 , p. 5.

5
L a Déclaration universelle des droits de l ' h o m m e

Texte repris de: autour de la nouvelle


Déclaration universelle des droits de l'homme,
Paris, Sagittaire, 1949
Lettre adressée a u Directeur Général d e l'Unesco l'individu au sein de la Société"; ceci impliquant l'idée
que l'espèce humaine était faite pour s'épanouir et culmi-
Mahatma Gandhi ner en une pluralité d'éléments atteignant isolément,
Banghi Colony chacun pour soi, le m a x i m u m de leur développement.
New-Delhi Telles semblent avoir été la préoccupation et la vision
le 25 mai 1947 dominantes des humanitaires au XVIIIe siècle.
Cher Docteur Julian Huxley, Or, depuis cette époque, par suite de l'importance
Je suis constamment en déplacement, et je ne reçois prise par les phénomènes de collectivité dans le m o n d e ,
jamais m o n courrier à temps. Sans la lettre que vous les données du problème ont profondément changé.
avez écrite au Pandit Nehru, dans laquelle vous par- Nous ne pouvons plus en douter désormais. Pour d'in-
nombrables raisons convergentes (accroissement rapide
liez de celle que vous m'aviez envoyée, il aurait pu se
des liaisons ethniques, économiques, politiques et psy-
faire que je ne reçoive pas votre demande. Mais vous
chiques), l'élément humain se trouve définitivement
donnez à vos correspondants suffisamment de temps
engagé dans un processus irrésistible tendant à l'éta-
pour leur permettre de répondre. Je vous écris dans
blissement sur terre d'un système organo-psychique
le train. M a lettre sera tapée à la machine demain
solidaire. Q u e nous le voulions ou non, l'humanité se
quand je serai à Delhi.
colkctivise, elle se totalise sous l'influence de forces
Je crains de ne rien pouvoir vous donner qui appro- physiques et spirituelles d'ordre planétaire. D ' o ù le
che le minimum que vous demandez. 0 est vrai que je conflit moderne, au cœur de chaque h o m m e , entre
ne dispose pas de beaucoup de temps; mais ce qui est l'élément, toujours plus conscient de sa valeur indivi-
plus vrai encore, c'est que je n'ai pas lu beaucoup duelle, et des liens sociaux, toujours plus exigeants. -
d'oeuvres littéraires classiques ou modernes, malgré
le plaisir que j'éprouverais à connaître quelques-uns de A la réflexion, ce conflit n'est qu'apparent; biologique-
leurs trésors. J'ai mené une vie mouvementée dès m a ment, nous le voyons maintenant, l'élément humain ne se
jeunesse, et je n'ai pas eu les loisirs requis par ces suffît pas. Autrement dit ce n'est pas en s'isolant (comme
lectures. on aurait pu le croire), mais en s'associant convenable-
J'ai appris de m a mère, illettrée mais fort sage, ment avec tous les autres, que l'individu peut espérer
que tous les droits dignes d'être mérités et conservés atteindre à la plénitude de sa personne,, plénitude d'éner-
sont ceux que donne le devoir accompli. Ainsi, le gie et de mouvement et plénitude de conscience, surtout
droit m ê m e à la vie ne nous revient-il que lorsque puisque nous ne devenons complètement 'réfléchis'
nous remplissons le devoir de citoyen du m o n d e . (c'est-à-dire " h o m m e s " ) chacun, qu'en nous réfléchis-
D'après ce principe fondamental, il est probablement sant mutuellement les uns dans les autres. Collectivi-
assez facile de définir les devoirs de l ' H o m m e et de la sation et individuation (non pas d'autonomie, mais de
F e m m e et de relier chaque droit à un devoir correspon- personne) ne sont donc pas deux mouvements contra-
dant qu'il convient de remplir d'abord. O n pourrait dictoires entre eux. Toutes la difficulté, seulement, est
montrer que tout autre droit est seulement une usurpa- de régler le phénomène de telle façon que la totalisation
tion pour laquelle il ne vaut guère la peine de lutter. humaine s'effectue, non pas sous compression externe
Sincèrement à vous. mécanisante, mais par effet interne d'harmonisation et de
sympathie.
M . K . Gandhi
Dr. Julian S. Huxley D e ce nouveau point de vue il apparaît immédiate-
Directeur-Général Unesco ment que l'objectif d'une nouvelle définition des Droits
Paris de l ' H o m m e ne saurait plus être, c o m m e jadis, d'assu-
rer la plus grande indépendance possible à l'élément
dans la société, mais de préciser sous quelles conditions
Quelques réflexions sur les droits de l ' h o m m e l'inévitable totalisation humaine peut s'effectuer, non
seulement sans détruire, mais de manière à exalter en
R. P. Teilhard de Chardin chacun de nous, je ne dis pas l'autonomie, mais (chose
toute différente) la singularité incommunicable de l'être
Sous leur première expression, en 1789, les Droits de que nous possédons.
l ' H o m m e ont principalement été la manifestation N o n plus organiser le m o n d e en faveur et à la mesure
d'une volonté d'autonomie individuelle, "tout pour de l'individu isolé, mais tout combiner pour l'achèvement

1
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme

(la"personnalisation") de l'individu, par intégration bien qu'autrefois, quoique d'une façon très imparfaite
conduite de celui-ci au groupe unifié en lequel doit u n encore, d'un certain nombre de vérités pratiques concer-
jour culminer organiquement et psychiquement l'huma- nant leur vie en c o m m u n et sur lesquelles ils peuvent
nité : voilà le problème. s'accorder, mais qui dérivent, dans la pensée des uns et
Ainsi replacé dans le cadre d'une opération à deux des autres, - selon les familles d'esprits, les traditions
variables (ajustement progressif inter dépendant des deux philosophiques et religieuses, les aires de civilisation
processus de collectivisation et personnalisation), la ques- et les expériences historiques, —de conceptions théori-
tion des Droits de l ' H o m m e n'admet pas de réponse ques extrêmement différentes ou m ê m e foncièrement
simple ni-générale. D u moins peut-on dire que toute opposées. Il ne serait sans doute pas facile, mais il
solution proposée doit satisfaire aux trois conditions serait possible de trouver une formulation c o m m u n e
suivantes: de ces conclusions pratiques, autrement dit des divers
droits reconnus à l'être humain dans son existence
1. A u sein d'une humanité en voie d'organisation personnelle et dans son exigence sociale. E n revanche,
collective, l'individu n'a plus le droit de rester inactif, il serait tout à fait vain de chercher une c o m m u n e
c'est-à-dire de ne pas chercher à se développer jusqu'au justification rationnelle de ces conclusions pratiques
bout de lui-même: puisque de son perfectionnement et de ces droits. Si l'on s'engageait dans cette voie, o n
dépend le perfectionnement de tous les autres autour risquerait soit de vouloir imposer un dogmatisme arbi-
de lui. traire, soit de se trouver immédiatement arrêté par des
2. Autour des individus qu'elle groupe, la société divisions irrémédiables. S'il semble souverainement
doit, dans son propre intérêt, tendre à créer le milieu le désirable de formuler une Déclaration universelle des
plus favorable au plein développement (physique et Droits de l ' H o m m e qui serait c o m m e la préface d'une
psychique) de ce qu'il y a de plus original en chacun Charte morale du m o n d e civilisé, il paran clair qu'en ce
de ceux-ci. Proposition banale, en vérité; mais dont qui concerne une telle Déclaration u n accord pratique
les modalités d'application sont impossibles à fixer pour est possible, u n accord théorique est impossible entre
tous les cas, puisqu'elles varient avec le niveau d'éducation les esprits.
et avec la valeur progressive des divers éléments à
organiser. 2. Ces vérités préalables une fois bien établies, je m e
3. Quelles que soient dans ce sens les mesures sens plus à l'aise pour déclarer qu'en tant que philosophe
adoptées, un point capital doit être affirmé, et toujours je m'intéresse aux principes autant et plus qu'aux con-
maintenu: c'est que, en aucun cas, pour quelque fin que clusions, et à la justification rationnelle des Droits de
ce soit, les forces collectives ne peuvent obliger l'indivi- l ' H o m m e autant et plus qu'à un accord pratique plus o u
du à se déformer ou se fausser ( c o m m e serait de reconnaî- moins efficace sur ces m ê m e s droits : en abordant la
tre vrai ce qu'il voit faux, c'est-à-dire de se mentir à lui- question de cette justification rationnelle, j'ai claire-
m ê m e ) . Pour être légitime, toute limitation aux directions ment conscience d u fait qu'envisageant les choses dans
imposées à l'autonomie de l'élément par la force du une certaine perspective philosophique, qui est pour
groupe ne peut s'exercer que conformément à la struc- moi la vraie, je ne saurais espérer l'assentiment de ceux
ture interne et libre de cet élément. Autrement, une qui adhèrent à des principes philosophiques différents.
dysharmonie fondamentale se trouverait introduite au Il ne m e parait pas exact de dire que la conception
coeur m ê m e de l'organisme collectif humain. que le XVIIIe siècle se faisait des droits de l'homme a
Devoir absolu pour l'élément de travailler à se person- été une application à l'individu de l'idée du Droit divin
naliser. des Rois, ou de celle des Droits imprescriptibles conférés
Droit relatif de l'élément à être placé dans les meil- par Dieu à l'Eglise. Je dirais plutôt que cette conception
leures conditions possibles pour se personnaliser. suppose dans ses sources éloignées la longue histoire de
Droit absolu de l'élément, au sein de l'organisme l'idée du droit naturel et de celle du droit des gens
social, à ne pas être déformé par coercition externe, élaborées par l'antiquité et le M o y e n Age, et dépend
mais super-organisé intérieurement par persuasion, dans ses sources immédiates de la déformation univociste
c'est-à-dire en conformité avec ses évidences et ses aspi- et du durcissement rationaliste que ces idées, pour leur
rations personnelles. plus grand d o m m a g e , ont subis depuis Grotius et l'avène-
Trois points à expliciter et à garantir dans toute nou- ment d'une raison toute géométrisante. Par un fatal
velle Charte de l'Humanité. malentendu, la loi naturelle— qui est intérieure à l'être
et précède toute formule,- a été ainsi regardée c o m m e
un code écrit qui serait déclaré à tous, et dont toute
juste loi serait une copie, et qui fixerait a priori tout le
détail des normes de la conduite humaine dans des
Sur la philosophie des droits d e l ' h o m m e prescriptions soi-disant dictées par la Nature et la
Raison, en réalité arbitrairement et artificiellement
Jacques Maritain formulées. O n a abouti d'autre part à traiter l'individu
c o m m e u n dieu et a faire de tous les droits qu'on lui
1. Par l'effet d u développement historique de l'huma- reconnaissait les droits absolus et illimités d'un dieu.
nité et des crises de plus en plus généralisées d u m o n d e A m o n avis, toute justification rationnelle de l'idée
moderne, et en raison d u progrès, si précaire soit-il, des droits de l'homme, c o m m e de l'idée du droit en
de la conscience morale et de la réflexion, il se trouve général, exige que nous retrouvions dans ses vraies con-
qu'aujourd'hui les h o m m e s ont pris conscience, mieux notations métaphysiques, dans son dynamisme réaliste

8
Sur ¡a philosophie des Droits de l'Homme

et dans l'humilité de sa liaison avec la nature et l'expé- qu'il confondait avec les droits naturels fondamentaux
rience, la notion de la loi naturelle défigurée par le et qu'il proclamait en théorie c o m m e absolus et sacro-
rationalisme du XVIIIe siècle. N o u s comprenons alors saints.
c o m m e n t un certain ordre idéal, enraciné dans la nature 5. O n a tellement abusé de l'idée de la loi naturelle,
de l ' h o m m e et de la société humaine, peut imposer des on l'a tellement sollicitée, déformée ou hypertrophiée,
exigences morales partout valables au m o n d e de l'expé- qu'il n'est pas surprenant que de nos jours bien des
rience, de l'histoire et du fait, et fonder pour la esprits se déclarent excédés de cette idée elle-même, us
conscience c o m m e pour la loi écrite le principe perma- doivent cependant reconnaître que depuis Hippias et
nent et les nonnes premières et universelles du droit Alcidamas, l'histoire des droits de l ' h o m m e se confond
et du devoir. avec l'histoire de la loi naturelle1, et que le discrédit
3. Nous comprenons du m ê m e coup c o m m e n t la dans lequel le positivisme a fait tomber pour u n temps
loi naturelle demande à se compléter selon la variété l'idée de loi naturelle a entramé inévitablement un pareil
des circonstances et des m o m e n t s par les dispositions discrédit pour l'idée des droits de l ' h o m m e .
contingentes de la loi humaine, et c o m m e n t la conscien- Assurément, ainsi que l'écrivait récemment
ce que les groupes humains prennent des obligations et M . Laserson," les doctrines de la loi naturelle ne doivent
des droits enveloppés dans la loi naturelle elle-même se pas être confondues avec la loi naturelle elle-même. Les
développe lentement et péniblement, en dépendance doctrines de la loi naturelle, c o m m e toute autre doctrine
du degré d'évolution d u groupe, et, tout en étant sujette philosophique ou juridique, peuvent proposer des théories
à toutes sortes d'obscurcissements, progresse en défini- et des arguments variés en vue d'établir ou de justifier la
tive au cours de l'histoire et n'aura jamais fini de loi naturelle, mais l'écroulement de ces théories ne saurait
s'enrichir et de se préciser. Ici apparaît le rôle immense signifier l'écroulement de la loi naturelle elle-même, pas
du conditionnement économique et social, et notam- plus que le renversement de telle ou telle théorie ou philo-
ment l'importance, pour les h o m m e s d'aujourd'hui, des sophie du droit ne saurait provoquer le renversement du
nouveaux aspects et des nouveaux problèmes, transcen- droit lui-même. La victoire, au X I X e siècle, du positivis-
dant définitivement l'individualisme libéral o u bour- m e juridique sur la doctrine de la loi naturelle n'a pas
geois, et intéressant les valeurs sociales de la vie humaine, signifié la mort de la loi naturelle elle-même, mais seule-
que les crises et les catastrophes de l'économie capitaliste ment la victoire de l'école historique conservatrice sur
et l'avènement historique du prolétariat font surgir. l'école rationaliste révolutionnaire, phénomène appelé
U n e déclaration des droits de l ' h o m m e ne sera jamais par les conditions historiques générales de la première
exhaustive et définitive. Elle sera toujours fonction de moitié du X I X e siècle. La meilleure preuve en est le fait
l'état de la conscience morale et de la civilisation à une qu'à la fin de ce m ê m e siècle allait être proclamée, c o m m e
époque donnée de l'histoire. Et c'est bien pour cela on dit : la 'renaissance de la loi naturelle'3.
qu'après la conquête considérable constituée à la fin d u D reste qu'une philosophie positiviste du Fait seul
XVIIIe siècle par les premières formulations écrites, il reconnu - o u une philosophie idéaliste ou matérialiste
y a désormais pour les h o m m e s u n intérêt majeur à de l'Immanence absolue - sont impuissantes à établir
renouveler ces déclarations de siècle en siècle1. l'existence de droits naturellement possédés par l'être
4. Enfin, une saine notion de la loi naturelle nous humain, antérieurs et supérieurs aux législations écrites
permet de comprendre les différences intrinsèques qui et aux accords entre gouvernements, droits que la c o m -
distinguent le droit naturel lui-même, le droit des gens, munauté civile n'a pas à accorder, mais à reconnaître et
le droit positif. Et nous voyons alors qu'une déclaration sanctionner c o m m e universellement valables, et que nulle
des droits de l ' h o m m e groupe inévitablement dans u n considération d'utilité sociale ne saurait, fût-ce momenta-
m ê m e ensemble des droits de degrés variés, qui, les uns nément, abolir ou autoriser à enfreindre. L a notion de
répondent à une exigence absolue de la loi naturelle, tels droits ne peut logiquement apparaître à ces philo-
c o m m e le droit à l'existence o u le droit d'adhérer sans sophies que c o m m e une superstition. Elle n'est valide
que l'Etat s'en mêle à la religion qu'on croit vraie (liberté et rationnellement défendable que si le règne de la
de conscience), - les autres à une exigence du droit des Nature prise en tant que constellation de faits et d'évé-
gens fondée sur la loi naturelle mais relativisée dans ses nements enveloppe et décèle un règne de la Nature prise
modalités par la loi humaine et les requêtes de 1' 'usage en tant qu'Essence transcendant le fait et l'événement,
c o m m u n ' ou du bien c o m m u n , c o m m e le droit de et fondé lui-même dans u n Absolu supérieur au m o n d e .
propriété ou le droit au travail, - les autres à une aspira- Si Dieu n'existe pas, la politique de "la fin justifie les
tion o u u n voeu de la loi naturelle sanctionné par le m o y e n s " est la seule raisonnable; et, fût-ce pour créer
droit positif mais avec les conditions limitatives requises une société où l ' H o m m e jouira enfin de la plénitude
par le bien c o m m u n , c o m m e la liberté de la presse o u de ses droits, il est permis aujourd'hui de violer n'importe
plus généralement la liberté d'expression, la liberté quel droit de n'importe quel h o m m e si c'est là un m o y e n
d'enseigner, la liberté d'association. Ces dernières sortes nécessaire à l'oeuvre entreprise. C'est une sanglante ironie
de libertés ne sauraient être érigées en droits absolus, en de penser que l'idéologie athéiste est pour le prolétariat
revanche elles constituent des droits (conditionnés par révolutionnaire u n héritage reçu des représentants les
le bien c o m m u n ) que toute société parvenue à l'état de plus "bourgeois" de la classe bourgeoise qui, après avoir
justice politique est tenue de reconnaître. C'est le eu besoin d u Dieu des déistes pour fonder au n o m de la
malheur du libéralisme moderne de s'être rendu impos-
sible une telle distinction et d'avoir été obligé, par suite,
de se contredire lui-même ou de recourir à des moyens 1. Cf. Heimich A . R o m m e n , Die Ewige Wiederkehr des Natur-
hypocrites pour limiter en pratique l'exercice de droits rechts (Leipzig, Hegner, 1936); trad. angl. The Natural Law,
Herder, Saint-Louis, 1947.

9
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme

loi naturelle leurs propres revendications, ont rejeté ce


m ê m e Dieu, tout ensemble avec le Dieu des chrétiens, Vers u n e Déclaration Universelle des Droits d e
quand, parvenus à la puissance, il s'est agi pour eux de l'Homme
n'être pas gênés par la loi naturelle dans le souverain
usage de la Propriété, et de ne pas entendre le cri des Harold J. Laski
pauvres.
Si un document aussi important qu'une déclaration
6. Deux observations d'ordre général m e semblent
universelle des droits de l ' h o m m e doit avoir une influence
encore nécessaires. D'une part, la société familiale est,
et une signification durables, il est essentiel de ne pas
selon la loi naturelle, antérieure à la société civile, et à
oublier que les grandes déclarations du passé sont tout
l'Etat. Il importerait donc, dans une déclaration des
particulièrement un héritage de la civilisation occidentale;
droits, de marquer d'une façon précise les droits et
qu'elles sont étroitement rattachées à une tradition protes-
libertés qu'elle comporte à ce titre et que la loi humaine
tante bourgeoise, qui est elle-même caractéristique de
ne fait que sanctionner.
l'avènement au pouvoir de la bourgeoisie, et que, bien
D'autre part, s'il est vrai que les droits de l ' h o m m e qu'ils soient universels par la forme, les efforts faits pour
ont leur fondement dans la loi naturelle, laquelle est à appliquer ce principe ont trop rarement produit des
la fois source de devoirs et de droits,— ces deux notions résultats aux niveaux inférieurs à celui de la classe
étant d u reste corrélatives — il apparaît qu'une déclara- moyenne.
tion des droits devrait normalement se compléter par
une déclaration des obligations et responsabilités de Le principe de" l'égalité devant la loi" n'a guère eu de
l ' h o m m e envers les communautés dont il fait partie, sens pour les travailleurs dans la plupart des communautés
notamment envers la société familiale, la société civile politiques et moins de sens encore pour les nègres des
et la communauté internationale. Etats du Sud des Etats-Unis.
La" liberté d'association "n'a été reconnue aux syndi-
E n particulier, il importerait de mettre en lumière les
cats de Grande-Bretagne qu'en 1871. E n France, à
obligations qui s'imposent en conscience aux membres
l'exception d'une brève période en 1848, elle n'a pré-
d'une société d ' h o m m e s libres, et le droit que celle-ci
valu qu'en 1884. E n Allemagne, il a fallu attendre les
possédé de défendre par des dispositions appropriées -
dernières années du régime bismarckien pour en obtenir
impliquant toujours les garanties institutionnelles de la
la reconnaissance m ê m e partielle. A u x Etats-Unis, elle
justice et du droit- la liberté contre ceux qui veulent
n'est vraiment passée dans les faits qu'avec le "National
user d'elle pour la détruire. Cette question a été posée
Labour Relations Act "de 1935 et se trouve en ce m o m e n t
en termes que nous ne s o m m e s pas près d'oublier par
m ê m e sérieusement menacée par le Congrès. Tous les
les agissements de ceux qui, avant la deuxième guerre
droits proclamés dans les grands documents de ce genre
mondiale, s'étaient faits les instruments de la propagande
ne font qu'exprimer des aspirations dont la réalisation
et de la corruption raciste et fasciste pour désagréger du
est limitée, dans toute communauté politique, par l'idée
dedans les démocraties, et inciter parmi les h o m m e s le
que la classe dirigeante se fait de leur répercussion pos-
désir aveugle de se libérer de la liberté.
sible sur les intérêts que cette classe est résolue à défendre.
7. E n ce qui concerne après cela rénumération et la
2. Il ne faut pas oublier, en outre, que les anciennes
formulation des droits, je m e permets de renvoyer, pour
déclarations des Droits sont fondées sur l'antagonisme
un exposé de m a pensée plus complet que je ne puis le
présumé entre la liberté du citoyen individuel et l'auto-
faire ici, à l'esquisse que j'ai tracée dans m o n petit
rité du gouvernement dans la communauté politique.
livre sur les Droits de l'Homme et la Loi Naturelle (Paris,
U n problème plus complexe s'est posé du fait que les
Paul Hartmann), où j'ai, en particulier, essayé de montrer
auteurs de ces déclarations ont plus ou moins consciem-
c o m m e n t il convenait de compléter les déclarations
ment admis que tout ce qui est ajouté au pouvoir du
du XVIIIe siècle en considérant, non seulement les droits
gouvernement est enlevé à la liberté individuelle. Les
de l ' h o m m e c o m m e personne humaine et c o m m e per-
maximes célèbres, telles que celles de Bentham : "Chacun
sonne civique, mais aussi ses droits c o m m e personne
est le meilleur juge de son intérêt et chacun doit c o m p -
sociale (engagée dans le processus de production et
ter pour u n , et pas davantage',' ne s'appliquent qu'à une
de consommation), notamment ses droits c o m m e
forme de société, du type si éloquemment décrit par
personne ouvrière.
A d a m Smith, où, par"le simple jeu de la liberté naturelle",
Je note aussi que bien des indications et suggestions les h o m m e s , engagés dans une rivalité farouche sur le
utiles pourraient être trouvées dans l'essai de Georges terrain économique, seraient m e n é s , u c o m m e par une main
Gurvitch, La Déclaration des Droits sociaux (New-York, invisible, à servir une fin qu'aucun d'eux, pris individuel-
Ed. de la Maison française, 1944). lement, ne se propose", une fin qui, par une alchimie m y s -
Enfin, je signale qu'en ce qui concerne spécialement térieuse, se trouve être le bien de la communauté. M ê m e
la liberté de la presse et des moyens de communication si l'on prétend, et il est pour le moins douteux que l'on
de la pensée, il ne m e parait pas possible de traiter c o m - puisse le prétendre, que cette conception libérale ait
plètement la question sans consulter les travaux du jamais été valable, elle ne l'est certainement plus
Committee on the Freedom of the Press, qui a mené aux aujourd'hui. Certains éléments essentiels du bien c o m m u n
Etats-Unis, ces dernières années, une enquête approfon- dépendent d'une action de l'Etat. Les conditions d'éduca-
die sur tous les aspects d u problème, et dont j'ai eu tion, de logement, de santé, d'assurance contre le chô-
l'honneur d'être u n des membres étrangers. mage ne peuvent atteindre à u n niveau satisfaisant pour
l'ensemble d'une société évoluée dans la civilisation occi-

10
Vers une Déclaration Universelle des Droits de l'Homme

en étudiant la question de près, que, bien loin qu'il existe que l'homme d'affaires américain entend par l'expression
un antagonisme nécessaire entre la liberté individuelle et "libre entreprise" ne correspond pas du tout à la conception
l'autorité gouvernementale, dans certains domaines de la vie qu'un socialiste britannique se fait de cette m ê m e expres-
sociale, l'exercice d'une telle autorité est nécessaire à la sion. U n socialiste britannique et u n tory britannique ont
liberté. U n e déclaration des droits qui n'en tiendrait pas une conception toute différente de la nature de l'Etat.
compte ne pourrait s'appliquer à notre époque. Toute déclaration des Droits de l ' H o m m e se heurterait à
3. Il reste vrai cependant que, dans certains domaines de des difficultés inévitables de compréhension et d'interpréta-
la vie sociale, les droits de l ' h o m m e dépendent, dans des tion, qui la rendraient si imprécise qu'elle serait inutile, ou
circonstances normales, de la limitation de l'autorité la feraient apparaître conçue de manière à constituer une
gouvernementale. Les principes qui ont inspiré 1' "habeas menace pour le concept particulier qu'elle semblerait rejeter.
corpus", la loi qui interdit de poursuivre u n individu deux Il est nécessairement douteux qu'une déclaration des Droits
fois pour le m ê m e délit, et ce que la constitution améri- de l ' H o m m e puisse être universellement acceptable, tant que
caine appelle "les châtiments cruels et excessifs" en sont nous serons incapables de résoudre la présente crise des
des exemples évidents. Il est plus difficile de définir avec valeurs. Quiconque lit le compte rendu des débats qui
précision les limites qui doivent être imposées à l'action eurent lieu, il y a trois cents ans, au Conseil de l'Armée
gouvernementale dans le cas de la liberté d'expression, de présidé par Cromwell pendant les guerres civiles anglaises,
la liberté d'association et de la liberté de pensée. Cependant, s'aperçoit immédiatement qu'au sein d'une communauté
l'expérience prouve qu'il importe au plus haut point de nationale, il est indispensable que la paix soit garantie pour
limiter les pouvoirs du gouvernement, lorsque de tels droits qu'un système de valeurs, et par conséquent de droits, soit
sont en jeu. Chacun de ces droits, néanmoins, revêt u n reconnu par tous les citoyens. Nous s o m m e s encore loin
aspect nouveau et complexe, selon les conditions sociales, d'avoir obtenu cette garantie.
économiques et m ê m e technologiques. Les armes modernes, 6. L'absence de toute garantie de paix sur le plan inter-
la radio diffusion, la presse et le cinéma peuvent être aussi national est encore plus frappante. S'il est vrai qu'aucun
dangereux et m ê m e plus dangereux pour ces droits lorsque gouvernement d u m o n d e ne désire aujourd'hui la guerre,
la propriété en est concentrée aux mains d'entreprises certains gouvernements se proposent des buts que d'autres
privées que lorsqu'elle est aux mains du gouvernement. Les gouvernements ne leur permettraient pas d'atteindre, à
principes généraux, dans ce domaine, ne valent que par la moins d'y être contraints par la défaite militaire. Ce qu'un
façon dont ils sont appliqués. gouvernement qualifie d' "expansion impérialiste insoute-
Nous ne devons pas oublier, n o n plus, que depuis les nable", u n autre l'appelle "protection stratégique néces-
Déclarations des Droits classiques de la fin d u XVIIIe saire". Cette atmosphère de doute et de soupçon amène la
siècles, la plupart des efforts tentés pour protéger la société création de ce qu'on pourrait bien appeler "des nations
contre l'abus du pouvoir, en particulier du pouvoir écono- vassales", pour qui la souveraineté nationale est devenue u n
mique, par les particuliers, ont abouti à un échec. C'est le mythe qui n'a m ê m e plus le pouvoir de convaincre ceux qui
cas, par exemple, d u 14e et d u 15e amendements à la le prêchent. Tout examen critique des Droits de l ' H o m m e
Constitution américaine et de la plupart des dispositions doit comporter l'examen des droits des Nations reconnues
économiques et sociales de la Constitution allemande de en tant qu'Etats, car leurs gouvernements, à u n degré plus
1919 (en particulier des articles 121 et 151). C e n'est pas ou moins élevé, n'exercent pas seulement un pouvoir direct
s'écarter de la vérité historique, que d'affirmer qu'aucun sur leurs ressortissants, mais aussi un pouvoir indirect sur la
droit ne devient effectif dans une société donnée que si les vie des citoyens des autres nations. U n emprunt consenti par
citoyens sont tous à peu près également intéressés à ce qu'il le gouvernement, les restrictions apportées par lui au régime
le devienne. C'est ainsi, par exemple, qu'en Russie sovié- de l'émigration et de l'immigration, les tarifs douaniers qu'il
tique, où l'exploitation et le profit privés ont été abolis, il applique, la politique monétaire qu'il suit, l'assiette et le
est infiniment plus facile d'empêcher les distinctions de race montant des impôts qu'il perçoit, tous ces éléments influent,
qu'aux Etats-Unis d'Amérique, où la race nègre et la race pour une part parfois considérable, sur la prospérité d'une
asiatique n'ont jamais joui d'un statut légal qui leur procure nation étrangère. Il nous faut bien admettre le fait que l'ap-
l'égalité des conditions d'accès à la culture. L e fait que le provisionnement en charbon d'une demi-douzaine de pays
système économique autorise l'exploitation de ces races par est une question de vie o u de mort. A moins de décréter, à
la race blanche a encouragé cette dernière à maintenir les bref délai, les matières premières de l'industrie atomique
distinctions de races qui jouent à son avantage. propriété internationale, sous contrôle international, il se
pourrait que tout territoire qui recèle ces matières devienne
S. Il existe une autre difficulté : nous s o m m e s mainte- l'enjeu — et le spectateur impuissant — de disputes aussi
nant en pleine révolution mondiale et cette révolution a vives que celles dont ont fait l'objet, depuis 75 ans, les
provoqué une de ces crises qui affectent profondément les faibles producteurs de pétrole. L a garantie de la paix sur le
valeurs individuelles et sociales, et au cours desquelles, plan international est la condition première de la validité de
c o m m e Thucydide l'a fait remarquer il y a plus de 2000 ans toute déclaration des droits de l ' h o m m e .
(Livre 11, 82-4), les h o m m e s cessent de se comprendre
parce que "le sens des mots n'a plus le m ê m e rapport avec 7. Le rythme rapide des transformations, en particulier
des objets, et qu'ils le modifient c o m m e ils l'entendent"; il des transformations techniques, ajoute à la complexité de
est évident que le m o t "démocratie" n'a pas le m ê m e sens notre problème. Ces transformations ont eu une double
pour le Président d u Comité national du Parti républicain conséquence — elles accusent les inégalités à l'intérieur des
des Etats-Unis et pour le Généralissime Staline, et il est non nations et entre les nations. A priori, il n'est guère douteux
moins évident que chacun d'eux donne aux mots liberté et que la production en série dans un pays très industrialisé
droit un sens différent. Bien plus, le régime économique entraîne pour la m o y e n n e des travailleurs la perte de la

il
La Déclaration Untvenelle des Droits de l'Homme

liberté et de l'autonomie personnelles. A ceci vient s'ajouter le propriétaire d'un immeuble est dispensé de d é d o m m a -
la perspective du renvoi et du chômage pour celui qui ne ger son locataire pour les travaux effectués par celui-ci;
peut s'adapter aux exigences du machinisme, ou l'initiative qu'aucune garantie n'est prévue pour les contrats de
du travailleur dans l'accomplissement de sa tâche tend à être services; qu'il est interdit de prêter de l'argent à u n taux
réduite au m i n i m u m . N o u s constatons que moins la tâche usuraire, mais non d'imposer des taux de loyer exorbitants
réclame d'initiative de la part du travailleur, moins ce der- ou d'offrir des salaires de famine; que les syndicats et les
nier utilise ses loisirs de façon productive. L a routine, la grèves sont interdits sous peine de sanctions graves alors
répétition m o n o t o n e des m ê m e s gestes au cours des heures que les employeurs sont autorisés à constituer des C h a m -
de travail, agissent sur ses facultés intellectuelles c o m m e le bres de commerce et n'encourent, en se coalisant pour
ferait u n stupéfiant; et pendant ses loisirs, il lui devient de imposer des mesures de "lock out" , que des sanctions
plus en plus difficile de penser, à moins qu'il ne soit doué anodines. Il n'est pas surprenant que Glasson, historien
d'une force de caractère et d'une intelligence exception- du droit français, ait écrit:" A vrai dire, le code a presque
nelles. Q u ' e n résulte-t-il d u point de vue de l'éducation ? complètement oublié le travailleur". Rien ne pourrait
Il se peut fort bien, à moins que des mesures ne soient mieux définir le caractère de cette législation qu'une
prises, que l'ouvrier devienne incapable d'être sérieusement formule extraite du discours prononcé par Boissy d'Anglas
considéré c o m m e un citoyen conscient d'une société d é m o - à la Convention, en sa qualité de rapporteur de la Consti-
graphique. E n outre, le rythme et la nature des transforma- tution de l'An III." U n pays gouverné par les propriétaires
tions techniques donnent aux nations pauvres, surtout sur constitue une véritable société policée, un pays où les non
les nations essentiellement agricoles, lorsque surgit un diffé- possédants gouvernent se trouve dans l'état de nature"
rent dont la solution peut être recherchée par la force. Une C'est seulement par la précision des formules que cette
nation qui fabrique des b o m b e s atomiques et n'hésite pas attitude diffère de celles qui furent adoptées de nos
à les utiliser, imposera forcément sa volonté à une autre jours en Grande-Bretagne, en Allemagne ou aux Etats-
nation qui ne dispose pas des moyens financiers et matériels Unis. Nous admettons les théories sociales sur lesquelles
nécessaires pour en fabriquer. se fondent les institutions auxquelles nous s o m m e s
habitués, au point de les confondre, c o m m e le dit
8. A la lumière de ces considérations, toute tentative des Tocqueville, avec des vérités éternelles et immuables.
Nations Unies pour élaborer une Déclaration des Droits de Nous s o m m e s indignés qu'on refuse de les admettre, ou
l ' H o m m e fondée sur les conceptions individualistes, serait qu'on se montre sceptique à leur égard. Rien n'est plus
inévitablement vouée à l'échec. Une telle déclaration aurait difficile que de garder un esprit libre lorsque les princi-
peu d'autorité dans les sociétés politiques qui, en nombre pes essentiels de l'organisation sociale sont en jeu. C e -
de plus en plus grand, à un degré de plus en plus important, pendant, u n ethnologue qui étudierait, par exemple, les
éprouvent le besoin d'organiser leur vie sociale et écono- coutumes d'une société appartenant à la civilisation occi-
mique. Il est m ê m e légitime d'aller plus loin et d'affirmer dentale, constaterait fréquemment qu'un grand nombre
qu'une telle déclaration, fondée sur les principes de l'indivi- des "droits"que nous jugeons "sacrés" ne sont pas plus
dualisme, serait considérée c o m m e une menace de la part rationnels que les tabous, vénérés par les tribus barbares,
des défenseurs de principes historiques actuellement fort à un stade primitif de l'évolution sociale.
constestés, à l'égard d'une nouvelle conception de la vie.
L'effet en serait de disperser, et non d'unifier, les premières 10. Dans ces circonstances, ce serait commettre une
tentatives en vue d'atteindre u n but c o m m u n à l'aide grave erreur de jugement que de publier une Déclaration
d'institutions c o m m u n e s et de principes de conduite des Droits qui ne se proposerait pas expressément d'unir,
c o m m u n s , tentatives qu'une déclaration de ce genre se et non point de séparer, les h o m m e s appartenant à dif-
dpit d'encourager. férentes sociétés politiques. U n e telle déclaration devra
9. E n fait, si une déclaration de ce genre ne tient pas par conséquent souligner les similitudes, et non point les
compte des importantes différences idéologiques qui différences, des théories sociales rivales, qui soulèvent
existent entre les sociétés politiques et de leurs effets sur actuellement des discussions si passionnées.
le comportement individuel et collectif, il n'y aura rien à Mais m ê m e alors, elle n'aura guère de valeur, fût-ce en
gagner et beaucoup à perdre en la formulant. Ignorer ces tant que l'expression d'aspirations générales, si elle n'est
différences serait méconnaître complètement l'abîme qui pas assez concrète et assez précise pour mériter d'être
sépare l'attitude qu'une société socialiste d'une part, ou appliquée, dans la pratique, par ceux à qui elle s'adresse.
m ê m e une société qui tente une expérience socialiste, et C'est-à-dire qu'elle doit être u n programme, et n o n pas
une société capitaliste d'autre part, peuvent adopter à un sermon, et fournir u n critère vivant permettant de
l'égard de la propriété privée; du droit civil et pénal; des juger de la valeur des méthodes politiques effectivement
services de santé et d'éducation; de la possibilité pour employées à l'heure actuelle dans les différents pays. Il
chacun d'être dispensé de gagner son pain à un certain âge; serait vain, par exemple, de prétendre dans cette Décla-
du rôle que jouent les arts, et, à vrai dire, la culture dans ration des Droits que les citoyens ne peuvent espérer
son sens le plus large, au sein de la société ; des méthodes être libres que dans une société politique où le principe
de diffusion des informations et des idées; du choix d'une de la séparation des ' pouvoirs est considéré c o m m e
profession; de l'avancement à l'intérieur de cette profes- sacro-saint. Ce principe est en effet l'expression d'une
sion et des rapports du syndicalisme avec le progrès écono- semi-vérité importante certes et qui s'appliquait effec-
mique. Ce ne sont là que quelques exemples. L e code tivement à la société bourgeoise, à u n stade particulier
Napoléon, pour prendre u n exemple de législation remar- de son évolution constitutionnelle, mais qui est, depuis
. quable, a été expressément rédigé pour donner au proprié- longtemps, périmée, m ê m e dans les communautés poli-
taire tous les droits possibles en matière de jouissance et tiques où elle fait encore l'objet d'un culte. Il en est de
de libre disposition de la propriété privée. C'est ainsi que m ê m e du "droit" à être jugé par le jury. O n peut, à tout

12
Vers une Déclaration Universelle des Droits de l'Homme

le moins, se demander si l'institution du jury est le m o y e n nes de race autre que la race blanche, fait preuve d'une
le plus efficace pour obtenir u n verdict équitable, et, plus ingéniosité sans bornes. Il ne faut pas oublier, n o n plus,
les faits se compliquent, plus il est douteux que le jury que, dans u n grand nombre de sociétés politiques, les droits
soit u n m o y e n satisfaisant de déterminer la vérité. N o u s démocratiques ont été concédés à tous officiellement, sans
ne devons pas oublier, n o n plus, qu'il est aussi difficile que fussent modifiés pour autant les principes fondamentaux
de définir un droit que de définir un crime. N o u s pouvons sur lesquels repose la constitution sociale et économique de
seulement affirmer qu'un acte est criminel lorsque la loi la société. La crainte, par exemple, que le suffrage universel
décide de le déclarer tel. Mais la loi n'est pas effective- ait pour effet de faire servir la propriété privée desrichesau
ment appliquée d u seul fait qu'elle émane d'un organe bénéfice des pauvres, ne s'est pas confirmée - tant s'en faut -
gouvernemental qui a officiellement la compétence néces- et il est significatif, qu'en plein X X e siècle, dans u n pays tel
saire pour la décréter. L'expérience faite par les Etats- que l'Allemagne, possédant un niveau d'éducation élevé, des
Unis avec la loi de Prohibition montre clairement qu'en syndicats puissants, u n parti social-démocrate, appuyé sur
l'absence d'un Gouvernement capable, c o m m e les chefs une tradition ancienne, le plébiscite ait constitué, dans les
nazis en Allemagne, de contraindre les citoyens à l'obéis- mains du dictateur nazi et de ses partisans, une arme incom-
sance par la terreur, la loi n'a des chances d'être effecti- parable. Il est difficile de croire, lorsqu'on a étudié l'histoire
vement appliquée que lorsqu'elle a reçu l'adhésion de de l'Europe et de l'Amérique, depuis l'époque de la Révolu-
presque tous les citoyens. Ce qui est vrai de la loi, l'est tion française, que les institutions de la démocratie politique
également des droits, qui, à u n certain m o m e n t , exigent soient garanties à jamais et que les droits de l ' h o m m e à une
de s'appuyer sur la loi, pour devenir davantage que des vie libre dussent être toujours sûrement respectés, s'il sub-
aspirations pieuses, sans effet sur le comportement social siste des différences très sensibles entre les intérêts des
des h o m m e s . citoyens sur le plan économique; si, en d'autres termes, l'on
11. Cette conception s'applique tout spécialement à la peut diviser la société de n'importe quelle nation en une
sphère des relations internationales. Il est significatif classe qui possède les instruments de production et une
qu'entre les deux guerres, aucune nation m e m b r e de la classe, invariablement beaucoup plus nombreuse que la pre-
S . D . N . à l'exception de la Tchécoslovaquie en partie, mière, qui ne peut subsister qu'en vendant sa puissance de
n'ait sérieusement tenté de respecter les droits des minori- travail. Sans doute, il existe entre ces deux classes fondamen-
tés qui se trouvaient sur son territoire et qu'elle s'était tales des groupes intermédiaires. Sans doute, aussi, les inté-
engagée à respecter. Il est également significatif que rêts sont-ils partagés, de façon à masquer cette séparation
certains Etats à qui la Société des Nations avait confié essentielle, m ê m e dans une démocratie capitaliste. Mais l'on
un mandat colonial, n'aient pas hésité à violer les termes ne peut examiner les statistiques qui montrent la concentra-
de ce mandat, apparemment sans aucun scrupule. O n tion croissante du pouvoir économique entre les mains de
doit veiller à ce qu'une déclaration internationale des quelques-uns - et surtout la rapidité de ce processus de
Droits de l ' H o m m e ne suive pas le sort d u Pacte Briand- concentration aux Etats-Unis d'Amérique (qui représentent,
Kellog, conclu dans u n enthousiasme qui n'a eu d'égal de nos jours • et de loin - la plus importante société indus-
que le mépris o ù le tinrent ses signataires après que la trielle du m o n d e ) - sans se rendre à l'évidence que les insti-
guerre italo-abyssinienne eut éclaté. U n e déclaration tutions démocratiques et les droits de l ' h o m m e que ces
trop en avance sur les méthodes qu'on peut s'attendre institutions ont pour but de sauvegarder, n'existent que dans
à voir pratiquées par les gouvernements ne fera qu'ac- les limites que leur impose une structure sociale déterminée
centuer l'atmosphère de cynisme et de désillusion qui implicitement, par les relations de production qui sont la
est l'une des caractéristiques d'une époque révolution- conséquence de la concentration du pouvoir économique.
naire c o m m e la nôtre. Il est au moins douteux que Les grandes corporations industrielles de la civilisation m o -
nous puissions nous permettre d'accentuer ces sentiments. derne sont, en réalité, des empires, qui traitent d'égal à égal
avec l'Etat, représenté par le Gouvernement, dans une
12. Il est difficile, en outre, d'éviter la conclusion si société politique. L'histoire de l'Europe et celle de l'Améri-
bien formulée par M a r x , lorsqu'il a déclaré que "les idées que également, depuis la Révolution française, donnent à
dominantes d'une époque sont celles de sa classe domi- penser que les Droits de l ' H o m m e ne sont garantis que lors-
nante". Il s'ensuit que, du point de vue historique, les que la propriété privée peut satisfaire à la nécessité (inhérente
Déclarations des Droits de l ' H o m m e n'ont été, en réalité, au système capitaliste) de réaliser des profits o u bien lorsque
que des tentatives de consacrer les droits qu'une classe la majorité, profondément consciente de sa solidarité politi-
dominante donnée, à une époque donnée de la vie d'une que et fortement organisée, risque d'opposer une résistance
société politique, estimait être d'une importance particu- victorieuse à toute tentative de porter atteinte à ces droits
lière, pour ses propres membres. Il est sans doute vrai que et d'aboutir ainsi à une réorganisation des bases économiques
souvent, et m ê m e d'ordinaire, ces déclarations étaient de la société. Dans le m o n d e d'après-guerre o ù nous vivons,
rédigées de façon à avoir une portée universelle, et peut- des facteurs intérieurs et extérieurs importants concourent à
être m ê m e , cette prétention à l'université leur a-t-elle rendre la satisfaction d u besoin de profit des capitalistes
permis d'exercer une influence au delà de leur aire d'appli- facilement compatible avec la réalisation des droits de
cation. Mais en général, Il reste vrai que, dans la pratique, l ' h o m m e à u n degré qui soit acceptable par tous les travail-
elles répondaient à des circonstances particulières ' et, leurs appartenant à un mouvement syndicaliste bien organisé.
dans la mesure du possible, coïncidaient avec ce qu'une Le contraste qui existe entre le besoin de profit des capita-
classe dominante croyait être son intérêt, o u la limite listes et les exigences démocratiques est passé au premier
des concessions prudentes. C'est ce qui s'est produit, plan de nos préoccupations. C e contraste est l'une des
notamment, lorsqu'on a officiellement aboli "l'infério- raisons les plus importantes du caractère révolutionnaire de
rité raciale". L a législation qui a permis dé rendre ino- notre époque. Toute déclaration des Droits de l ' H o m m e
pérant l'accord conférant l'égalité des droits aux person-

13
La Déclaration Untvenelk des Droits de l'Homme

qui ne tiendrait pas pleinement compte des conséquences Bretagne, la radio est la propriété du gouvernement (bien
de ce fait serait un énoncé de formules vides que l'on accueil- qu'en partie sous contrôle privé) les opinions qui ne sont
lerait avec politesse, mais qui n'exercerait aucune influence pas conformes à l'orthodoxie dans le domaine religieux,
véritable. par exemple, ont la plus grande difficulté à se faire enten-
13. C'est la raison principale pour laquelle une Déclara- dre. C'est u n fait bien connu que, dans la plupart des pays,
des Droits qui a pour but d'assurer le triomphe de la justice si le cinéma est tout d'abord une source de profits, sa
sociale dans la crise des valeurs qui se manifeste actuellement deuxième raison d'être est la propagande qu'il m è n e en
dans notre civilisation, doit tenir compte d u fait que la pro- faveur de l'ordre établi, et l'on ne dispose que de moyens
priété privée des moyens essentiels de production, tout au beaucoup trop réduits pour s'en servir à des fins de criti-
moins, tend de plus en plus à rendre impossible le maintien que soit sociale, soit d'éducation, bien qu'il convienne
soit de la liberté, soit de la démocratie. L'exploration écono- admirablement à cette dernière fonction.
mique, dans l'avenir prévisible, sera certainement verticale,
15. La liberté de parole est, en réalité, en grande partie,
et non pas horizontale. N o u s avons dépassé les frontières de
fonction du pouvoir économique; ceci est encore plus vrai
l'expansion économique horizontale; m ê m e aux Etats-Unis,
de la liberté d'association, particulièrement dans l'indus-
la migration intérieure est devenue plus difficile, depuis
trie. L e droit de grève, par exemple, est, par nécessité,
qu'il n'y a plus de terres gratuites disponibles. Si, par
sérieusement limité dans toute activité indispensable à
conséquent, nous devons, dans notre civilisation contempo-
la vie d'une communauté économique complexe. Le
raine, rendre la production proportionnelle aux forces de
gouvernement est obligé d'intervenir, chaque fois qu'une
production, le besoin d'une révision totale des fondements de
grève menace l'alimentation, la santé, les communications
la propriété privée - tels qu'ils ont été conçus par tous, à
ou les transports. Si les services sont aux mains de la
l'exception des partisans du socialisme - depuis 1789 - se fait
propriété privée, il en résulte inévitablement que l'inter-
impérieusement sentir. L'expansion verticale de la produc-
vention du gouvernement, sauf dans des circonstances tout
tion ne peut être réalisée que dans une économie planifiée,
à fait exceptionnelles, enlève toute efficacité véritable à
consciemment dirigée vers le bien-être de la communauté
l'exercice du droit de grève, pour la protection des droits
entière. Continuer à compter sur l'expansion horizontale, à
des travailleurs.
une époque de propriété privée, nécessite le recours de plus
en plus fréquent áu pouvoir de l'Etat pour protéger, au sein 16. La liberté politique elle-même, le droit de fonder un
d'une communauté politique, une minorité privilégiée, qui, parti politique pour accéder au pouvoir par des méthodes
tôt ou tard, sera obligée de porter ses regards au delà des constitutionnelles, ou le droit de voter d u citoyen, sont en
frontières territoriales de la communauté, à la fois pour grande partie fonction du pouvoir économique. Les grou-
conserver ses propres privilèges, et pour satisfaire la majorité pements qui, en Grande-Bretagne, ont prêché les doctrines
qu'elle exclut de leur jouissance. Telle est la leçon que nous socialistes, n'ont pu exercer une action politique sérieuse
devrions avoir tiré de l'expérience des deux dernières guerres avant de s'être assuré l'appui et, par conséquent, les capi-
mondiales et surtout de l'histoire des années écoulées entre taux, des grand syndicats. Sans une telle action politique,
les deux guerres. Il est par exemple inutile de dire qu'il faut leur influence économique était menacée par les théories
reconnaître le droit du citoyen à une situation stable, à u n du Droit coutumier anglais, qu'ils ne pouvaient modifier
salaire suffisant, et à des loisirs raisonnables, si la seule que par des mesures législatives. Il existe de vastes pays
période où ces droits ont été respectés a été celle des deux d'Europe où l'on ignore, en réalité, ce que c'est qu'une
dernières guerres mondiales. Et il est non moins superflu de élection libre, de m ê m e qu'il existe u n assez grand nombre
proclamer le droit aux soins médicaux nécessaires, si la répar- d'Etats aux Etats-Unis d'Amérique où le nègre n'ose pas
tition des services médicaux sur le territoire les rend inacces- faire usage de son droit de vote, et où le"pauvre blanc",
sibles au citoyen, et si le niveau de vie de celui-ci ne lui c'est-à-dire l ' h o m m e de race blanche qui est pauvre, ne
permet pas d'en profiter, m ê m e lorsqu'ils existent; aucune figure pas sur le registre des électeurs, faute de pouvoir
étude approfondie des problèmes de la santé publique ne acquitter une "capitation"
peut manquer d'aboutir à la conclusion qu'ils sont insolubles, 17. Si nous pensons en principe qu'une société politique
à moins que la profession médicale ne devienne un service a pour fonction exclusive d'assurer la justice sociale à ses
national. citoyens par l'intermédiaire de son gouvernement, l'expé-
rience historique montre que la justice sociale dépend de
14. O n ne peut pas vraiment dire que la liberté de parole
l'acceptation de deux principes inévitables : le premier,
existe dans une société politique (a) en l'absence de sécurité
c'est que l'on doit reconnaître à chaque citoyen des droits
économique et (b) lorsque les moyens essentiels de diffu-
égaux sur les ressources de la communauté; le second, c'est
sion tels que la presse, par exemple, la radio et le cinéma,
que, lorsque cette égalité de droits n'existe pas, il doit être
sont tous entre les mains tie grosses entreprises et tendent
possible de démontrer, à la satisfaction des privilégiés
tous, de plus en plus, à devenir des monopoles. E n l'ab-
c o m m e des défavorisés, que sa reconnaissance aboutit en
sence de la sécurité économique, seul le citoyen doué d'un
réalité à une augmentation des ressources de la c o m m u -
courage exceptionnel osera dire ouvertement ce qu'il pense,
nauté, et, en fin de compte, à l'élévation du niveau de vie
les autres auront peur de perdre leur emploi. L'emploi
de chaque citoyen.
n'est garanti au citoyen que dans une société où le plein
emploi est assuré; et il ne peut y avoir de plein emploi 18. Si nous envisageons la civilisation moderne de ce
dans une société capitaliste, que lorsqu'elle est en guerre. point de vue, il est évident que les droits de l ' h o m m e
Il y a cent ans, Horace Greeley a pu fonder le " N e w York n'ont guère de chances d'être respectés de façon satisfai-
Tribune" avec un capital de 1.000 dollars. D e nos jours, sante, si une classe jouit de privilèges particuliers qui ont
il faut des millions pour pouvoir donner un quotidien pour effet de lui assurer u n revenu régulier par les efforts
qui réussisse. M ê m e dans les pays où, c o m m e en Grande- des autres, sans qu'elle soit obligée, pour sa part, de con-

14
Vers une Déclaration Universelle des Droits de l'Homme

tribuer au bien-être de la communauté, en exerçant une méprisé, le droit international et les traditions violés avec
fonction quelconque. Ds n'ont guère de chance d'être cynisme, qui a vécu sous la tyrannie barbare de régimes qui
respectés non plus dans une société politique, où le gouver- ont fait de la torture et d u massacre en masse la justifica-
nement se borne à prendre les mesures qu'exigent la défense tion de leur politique, cette époque ne peut se permettre
extérieure ou le maintien de l'ordre intérieur, le fonction- un nouvel échec qui aurait des conséquences incalculables.
nement du service postal ou de tous autres services publics Nous n'avons pas le droit d'éveiller l'espoir de l'humanité
qu'une personne privée ne pourrait assurer avec profit. si nous ne s o m m e s pas en mesure de créer les conditions
Les droits de l ' h o m m e ne peuvent pas non plus être effec- sans lesquelles cet espoir ne peut se réaliser. E n bafouant
tifs lorsque le citoyen ne dispose pas d'un système d'éduca- une fois de plus ce que l ' h o m m e de la rue considère c o m m e
tion qui lui permette d'exercer u n jugement éclairé, et l'essentiel de sa dignité d'être humain, les h o m m e s des Etats
d'informations exactes, régulières et systématiques, sur le déchaîneraient un désastre auquel notre civilisation n'aurait
m o n d e où il vit. guère de chances de survivre.
19. Aucune de ces conditions n'a de chance d'être rem-
plie si les citoyens n'ont pas un intérêt égal à l'organisation
sociale de la communauté à laquelle ils appartiennent,
organisation dont l'aspect international ne doit pas être
considéré, de nos jours, c o m m e moins important que
l'aspect national. Aucune forme d'organisation sociale ne Les droits d e l ' h o m m e et le m o m e n t historique
pourra se révéler satisfaisante dans les communautés écono- présent
miquement, socialement ou politiquement rétrogrades, à
moins que la responsabilité de leur progrès ne soit confiée Benedetto Croce
à une autorité internationale, à moins que les droits des
minorités de couleur, de race o u de religion ne soient
assurés d'une protection internationale. Mais cette garantie Les déclarations des droits (des droits naturels et inaliéna-
implique l'existence d'une organisation internationale bles de l ' h o m m e , pour employer les termes de la déclaration
dont les communautés nationales acceptent que l'autorité française de 1789) sont toutes fondées sur une théorie
l'emporte sur celle du gouvernement national lorsque que les critiques formulées en beaucoup de milieux ont
les incidences de l'action gouvernementale se font sentir réussi à démolir : c'est la théorie du droit naturel qui avait
au delà des frontières de ces communautés. Notre situa- sa raison d'être au X V I e , au XVIIe et XVIIIe siècles, mais
tion, en u n mot, exige la création d'un ordre mondial qui est devenue tout à fait insoutenable au point de vue
auquel les citoyens doivent d'abord allégeance. philosophique et historique. Nous ne pouvons pas davan-
tage discuter du caractère moral de ces droits, car la morale
20. n s'ensuit, premièrement, que les rapports entre les ne reconnaît pas de droits qui ne soient pas en m ê m e temps
différents éléments de la production doivent être révisés des devoirs, et pas d'autorité en dehors d'elle-même; ceci
complètement, si l'on veut que les droits de l ' h o m m e soient n'est pas un fait naturel, mais le premier principe spirituel.
suffisamment respectés pour que l'on ait l'assurance d'une
Cela ressort d'ailleurs du rapport que vous m'avez
évolution pacifique. Il s'ensuit, en second lieu, que l'ère
envoyé qui dit que ces droits varient historiquement, aban-
où l'Etat national pouvait prétendre à une souveraineté, que
donnant ainsi la base logique de ces droits, considérés
ne limitait l'intervention d'aucune volonté extérieure,
c o m m e des droits humains universels, et les réduisant, au
touche rapidement à sa fin. Une déclaration des Droits de
plus, aux droits de l'homme dans l'histoire ou, en d'autres
l ' H o m m e qui serait fondée sur ces prémisses, et élaborée
termes aux droits acceptés c o m m e tels pour des h o m m e s
selon ces conclusions, dans laquelle les h o m m e s et les
d'une époque déterminée. Ainsi, il ne s'agit pas de titres
femmes du m o n d e entier pourraient trouver un programme
éternels, mais de simples faits historiques, reflétant les
d'action, contribuerait certainement à faire reconnaître la
besoins de telle o u telle époque, et essayant d'y satisfaire.
nécessité de réformes qui ne peuvent être refusées beaucoup
E n tant que fait historique, la déclaration de 1789 avait
plus longtemps sans que l'on provoque une violente révolu-
son importance parce qu'elle exprimait u n accord général
tion dans u n pays, une violente contre-révolution dans u n
qui s'était formé sous l'influence de la culture et de la
autre et m ê m e , perspective plus terrible encore, un conflit
civilisation européennes du XVIIIe siècle (siècle de raison
international qui revêtirait sans doute facilement le carac-
et de lumière) sur l'impérieuse nécessité d'une réforme
tère d'une guerre civile mondiale. Pour qu'une telle décla-
politique de la société européenne (y compris la société
ration exerce l'influence voulue, il faudra qu'elle soit à
européenne en Amérique).
la fois hardie dans ses principes généraux et concrète dans
ses dispositions particulières. Elle devra tenir compte plu- Aujourd'hui, toutefois, il n'est plus possible de se
tôt des possibilités qui tentent de se faire jour, que de tradi- rendre compte du but de la déclaration, qu'il s'agisse de
tions qui agonisent sous nos yeux. Il vaudrait mieux se droits o u de besoins historiques, car c'est précisément
passer de déclaration que d'avoir une déclaration timide et l'accord sur cette question qui fait défaut et que l'Unesco
imprécise, o u qui cherche à réaliser u n compromis difficile désire encourager. L'accord fait défaut, cela est évident,
entre des principes d'action sociale inconciliables. Une telle entre les deux courants les plus importants de l'opinion
déclaration, loin d'avoir une influence heureuse, aurait les mondiale: le courant libéral et le courant autoritaire-
suites les plus funestes si elle n'est pas publiée dans le ferme totalitaire. Et, à vrai dire, ce désaccord, bien qu'il soit
espoir que les membres des Nations Unies s'engagent loyale- atténué dans son expression, se discerne dans le rapport
ment, et sans réserves, à la respecter. que j'ai devant moi. Cet accord pourra-t-il se faire ? Et par
U n e époque c o m m e la nôtre, qui a vu la Société des quels moyens ? E n insufflant une nouvelle vigueur au cou-
Nations impuissante, le pacte Briand-Kellog insolemment rant d u libéralisme qui, par sa supériorité morale, sa puis-

15
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme

sanee de pensée et de persuasion, sa sagesse, sa prudence déclaration universelle des droits, cet élément c o m m u n doit
politique, l'emportera sur l'autre courant ? O u se fera-t-il résider soit dans des caractères c o m m u n s d'ordre biologique,
par une nouvelle guerre mondiale qui donnera la victoire psychologique ou spirituel qui demeurent en dépit des
à l'une o u à l'autre partie, selon les fortunes de la guerre, différences culturelles, soit dans les éléments c o m m u n s des
le cours des événements o u la Providence ? Et le courant cultures, que l'on peut considérer c o m m e constituant une
immortel du libéralisme émergera-t-il de son antithèse si culture universelle. O n peut donc aborder le problème des
celle-ci venait à être temporairement victorieuse ? droits de l ' h o m m e soit par l'analyse de l'individu pris en soi,
LTJnesco envisage, je présume, le premier terme de abstraction faite de toute culture - c'est la notion de
l'alternative o u de la première hypothèse, et je n'ai pas 1' "état-de-nature" au XVIIe sièle - , soit par l'analyse de la
besoin de vous dire que, pour m a part, je suis de coeur et culture mondiale que l'on obtient en pratiquant l'abstrac-
d'âme en faveur de cette tentative, à laquelle chacun de tion des éléments c o m m u n s de,toutes les cultures.
nous doit travailler de toutes ses forces, et à laquelle je m e D u premier point de vue, les biologistes nous disent que
suis consacré pendant près de vingt-cinq ans en Italie et tous les h o m m e s partagent avec les animaux supérieurs des
ailleurs. désirs d'une intensité variable : instinct de conservation,
Mais, s'il en est ainsi, il sera impossible à une organisa- désir de la nutrition, désir sexuel, instinct de domination.
tion de travail c o m m e celle à laquelle vous m e conviez et Les psychologues y ajoutent le désir d'une place sur la
à l'activité de laquelle les représentants de tous les courants terre, d'une certaine liberté individuelle, d'une certaine
de l'opinion, et en particulier ceux des deux courants le faculté de mouvement, enfin le désir de la société. Les
plus directement opposés, participeront avec les droits théologiens et les philosophes maintiennent souvent que
égaux, de proclamer, sous la forme d'une déclaration des l ' h o m m e possède aussi un sentiment religieux et une faculté
droits, une action politique c o m m u n e , un accord qui de pensée abstraite, quoique certains veuillent faire dériver
n'existe pas mais qui devra, au contraire, émerger en fin de ce sentiment et cette faculté de la culture plutôt que de la
compte d'efforts opposés et convergents. Voilà le point nature humaine originelle.
qui doit être minutieusement étudié, car c'est le point
faible. D u second point de vue, les sociologues et les historiens
trouvent dans la plupart des cultures les germes de la recon-
Je ne vois m ê m e pas c o m m e n t il pourrait être possible naissance de l'être humain c o m m e digne de respect; d'après
de formuler une déclaration qui constitue un compromis eux, c'est aux cultures qu'il faut attribuer l'idée que chaque
et ne serait pas vide de sens ou arbitraire. Il se peut que personne doit avoir une certaine sphère de liberté pour
vous et vos collègues, quand vous vous mettrez au travail, développer ses possibilités, que les h o m m e s peuvent décou-
découvriez la futilité et l'impossibilité de ce travail, et vrir la vérité par l'observation et la raison, et qu'un c o m -
m ê m e , si vous m e permettez de le dire, le danger de faire promis avec des représentants d'autres cultures est pos-
sourire les lecteurs de la naiveté des h o m m e s qui ont sible. A u fur et à mesure que la civilisation progressait,
conçu et formulé une telle déclaration. ces principes ont été de plus en plus clairement reconnus.
A m o n avis, un travail utile ne pourra être fait par La valeur d'une certaine forme d'égalité humaine, d'une
PUnesco que de la façon suivante : provoquer u n débat certaine proportion de liberté individuelle, de l'application
officiel, public et international, sur les principes qui sont de la méthode scientifique et du respect des différences cul-
nécessairement à la base de la dignité humaine et de la turelles et personnelles, ce sont là les éléments de la civilisa-
civilisation. Dans un tel débat, je ne doute pas que la force tion qui sont apparus avec le développement des contacts
de la logique, de la culture, des doctrines et la possibilité entre toutes les parties de l'espèce humaine après le X V I e
d'un accord fondamental amèneront le triomphe des siècle. Ces valeurs avaient aussi été reconnues, en partie o u
consciences libres sur l'obéissance à l'autocratie et aux intégralement, par des civilisations plus anciennes. L a
principes totalitaires qui en sont encore à répéter les m ê m e s plupart d'entre elles figurent aussi dans les croyances des
slogans et les m ê m e s sophismes pour avoir l'oreille du grandes religions, quoique les religions aient davantage mis
public. U n e fois que ce débat aura eu lieu, il sera sans l'accent sur la valeur spécifiquement religieuse de l'identité
doute possible de formuler une déclaration de certains de l'individu avec l'univers, ou avec celui qui règne sur l'uni-
droits et besoins historiques et contemporains dans une vers, que sur ces valeurs plus purement humaines.
forme brève c o m m e les dix commandements, o u u n peu
plus élargie s'il faut entrer dans les détails. Affirmer que les h o m m e s sont des h o m m e s et que toutes
les cultures ont quelque chose en c o m m u n , c'est être loin
encore d'une définition des droits qui puisse protéger les
besoins et les désirs des h o m m e s et leur assurer la jouis-
sance des valeurs reconnues par la culture mondiale. U n e
telle définition se heurtera à des circonstances dans les-
R a p p o r t s entre différentes catégories d e droits quelles les besoins et les désirs de l'individu seront en con-
tradiction les uns avec les autres o u avec les valeurs univer-
Quincy Wright selles, et m ê m e des circonstances dans lesquelles les valeurs
universelles seront en contradiction les unes avec les autres.
Qui dit "droits de l ' h o m m e " dit "droits identiques pour Toutes les définitions déjà données des droits de l'hom-
tous les êtres humains". Pourtant, l'on reconnaît générale- m e soulèvent une série de questions : de l ' h o m m e contre le
ment que, dans une large mesure, la nature humaine est groupe; du groupe contre le groupe; du groupe contre le
le produit de la culture particulière au sein de laquelle m o n d e . Ces questions se posent nécessairement dans l'éla-
l'individu s'est développé. D o n c , si tous les h o m m e s ont boration d'une déclaration des droits de l ' h o m m e et plus
quelque chose de c o m m u n qui puisse fournir la base d'une encore dans la création d'institutions et de méthodes desti-


Rapports entre différentes catégories de droits

nées à en assurer l'application. Si, en dernier ressort, l'inter- les intérêts de l'autre ? L'Etat servira-t-il les intérêts de la
prétation des droits de l ' h o m m e est laissée à l'individu, la personne humaine, ou la personne humaine ceux de l'Etat ?
société peut sombrer dans l'anarchie. Si c'est au groupe, Telle est, à m o n avis, la question qui se pose en dernière
la société mondiale peut sombrer dans la guerre interna- analyse, à l'heure actuelle. J'estime que l'Etat doit servir
tionale o u la guerre de classe. Et si c'est au m o n d e , les Pintérét de l'individu et, par conséquent, notre déclara-
groupes plus restreints peuvent disparaître et ce sera peut- tion des droits doit poser ce principe dans l'intérêt duquel
être la tyrannie universelle. Examinons ces trois dilemmes tout le reste existe, y compris les Etats".
fondamentaux. Ces débats indiquent clairement que, malgré les efforts
des sociologues pour synthétiser la personnalité individuel-
L'Homme contre le Groupe le et la culture du groupe, le conflit latent entre l'individu
et le groupe, souligné dans Man versus the State d'Herbert
Le cas de l ' h o m m e contre le groupe a été exposé avec Spencer, n'a pas été résolu. Ceux qui acceptent l'opinion
force à la première session de la commission des droits de socialiste exprimée par M . Ribnikar mettent l'accent sur
l ' h o m m e des Nations Unies, en janvier et février 1947. les droits sociaux et économiques, tels que le droit au
Selon M . Ribnikar, représentant de la Yougoslavie : travail, le droit à des conditions équitables de travail, à
" Les nouvelles circonstances de notre vie économique, la sécurité sociale, à l'éducation, o u , en termes plus géné-
sociale et nationale tendent de nos jours à développer raux, le droit d'être à l'abri de la crainte et du besoin.
l'esprit de collectivité et la conscience et la solidarité des D'autre part, ceux qui admettent la thèse individualiste
masses populaires. Nous comprenons de plus en plus de M . Malik soulignent l'importance des droits civils et
qu'une véritable liberté individuelle n'est possible que s'il administratifs, tels que le droit à la liberté de conscience
y a parfaite harmonie entre l'individu et la collectivité. et à la liberté de parole, le droit d'association et le droit
Il devient tout à fait clair que cet intérêt c o m m u n est plus à la propriété du mouvement, au choix du métier, le droit
important que l'intérêt individuel et que l ' h o m m e ne peut de l'individu à être jugé sans retard et avec équité lorsqu'il
se libérer que lorsque la masse de la population est libre. est accusé de désobéissance à la loi et le droit d'être gouver-
" A notre époque, le principe social se place au premier né par des lois qui n'instituent pas une discrimination arbi-
rang. Il a u n but : créer les conditions nécessaires pour traire, droits qui contribuent à la liberté individuelle de
sauvegarder les intérêts de chaque individu. L'idéal social religion, d'opinion, d'expression et d'action, garantie en
est l'idéal de l'immense majorité d u m o n d e et il réside général dans les 'déclarations des droits du XVIIIe siècle.
dans.l'identité des intérêts de la société et de l'individu. Il faut remarquer que ces droits ont été en général exprimés
Ainsi, lorsqu'il s'agit c o m m e aujourd'hui des droits de de façon universelle, alors que les droits sociaux économi-
l ' h o m m e , de l ' h o m m e moderne, il ne faut pas penser à ques qui ont souvent figuré dans les déclarations de droits
l'idéal politique d'une autre époque. Cet idéal appartient des constitutions du X X e siècle ne s'appliquent en général
au passé et, s'il subsiste dans certains pays, il est l'idéal qu'aux ressortissants de l'Etat. Ceci indique peut-être que
d'une seule classe de la société..." les droits économiques et sociaux sont moins susceptibles
D'autre part, M . Malik, représentant du Liban, a déclaré: d'éfre universalisés que ne le sont les droits individuels.
"L'expression m ê m e " droits de l ' h o m m e " se rapporte évi- L'une et l'autre de ces catégories figurent dans les décla-
d e m m e n t à l ' h o m m e et, par "droits" il faut entendre exclu- rations internationales des droits proposés par des organis-
sivement ce qui a trait à l ' h o m m e , c'est-à-dire ce qui n'est mes privés au cours des quelques années écoulées, et il se
pas accidentel, ce qui ne fait pas qu'apparaître pour dispa- peut que leur prétendue incompatibilité ait été exagérée.
raître avec le temps, avec la succession d'engagements, de Il est vrai que les Etats qui mettent l'accent sur les droits
modes et de systèmes passagers. Il faut que ce soit quelque sociaux et économiques ont fréquemment négligé les droits
chose qui appartienne à l ' h o m m e en propre. N o u s soule- civils et administratifs, en pratique.
vons donc cette question essentielle : Qu'est-ce que l'hom- . . . Les Etats modernes ont, en général, reconnu la
m e ? et nos divergences refléteront évidemment les diver- nécessité d'un compromis entre les intérêts individuels et
gences de nos conceptions de l ' h o m m e , c'est-à-dire de les intérêts de la société, et ils ont cherché à les protéger
nous-mêmes... les uns et les autres dans une certaine mesure par la loi.
"L'être humain individuel, vous et moi, n'a peut-être pas Les constitutions du X X e siècle garantissent en général ces
besoin aujourd'hui de protection contre le despotisme de deux catégories de droits à leurs citoyens. Elles leur ont
l'individu. L'époque des dictateurs et tyrans est peut-être cependant, en général, donné un caractère relatif plutôt
révolue. Mais si l ' h o m m e n'a plus besoin de protection qu'absolu. Elles ont reconnu, en outre, que les méthodes
contre la tyrannie des rois et des dictateurs, il a grandement d'application de ces différentes catégories de droits doivent
besoin de protection contre un autre genre de tyrannie qui, être différentes.
à m o n avis, est aussi regrettable.
Les droits individuels sont, en général, en corrélation
" A u cours des dernières décades, une nouvelle tyrannie avec les devoirs négatifs de l'Etat, et les droits sociaux avec
est née, celle des masses, qui semble avoir une tendance les devoirs positifs de l'Etat. Les droits individuels exigent
inévitable à s'identifier finalement avec ce que je pourrais que l'Etat s'abstienne d'empêcher le libre exercice de ses
appeler la tyrannie de l'Etat. Si les droits essentiels de facultés par l'individu, alors que les droits sociaux exigent
l ' h o m m e sont aujourd'hui menacés, le danger vient certai- que l'Etat entrave un certain nombre des activités auxquel-
nement de là. les l'individu voudrait se livrer, par la perception des im-
"Puis-je souligner que ce que je veux dire est en fait pôts, l'exercice des pouvoirs de police, la réglementation
ceci : je n'établis pas une antithèse artificielle entre l'indi- des activités économiques et l'administration des services
vidu et l'Etat. Je pose cette question : Lequel doit servir publics. Les droits individuels peuvent donc, dans une large

17
la Déclaration Universale des Droits de l'homme

mesure, être assurés par l'action judiciaire, en déclarant nuls le contrôle suprême sur ses sujets afin de se protéger contre
et non avenus les lois et les décrets administratifs qui les les Etats étrangers.
violent. Les droits sociaux, d'autre part, exigent des mesures ... Il est évident que cet argument, qui s'oppose aux
législatives, administratives et executives pour promulguer droits de l ' h o m m e du fait que leur mise en application par
de nouvelles lois et les appliquer. Les droits individuels une autorité mondiale restreindrait la liberté de l'Etat dans
pourraient donc être exprimés dans une déclaration inter- ses relations internationales, prévaudra probablement tant
nationale des droits sous forme de règlement législatif dont que persisteront les conditions dans lesquelles s'exercent les
l'application est susceptible d'être garantie judiciairement, politiques de puissance et la volonté d'assurer l'autonomie
alors que les droits sociaux ne peuvent s'exprimer que sous absolue du gouvernement national, de l'économie et de la
forme de buts o u de principes destinés à inspirer la législa- culture. L a certitude que les Nations Unies sont capables
tion nationale o u internationale, la coopération interna- d'assurer la sécurité à tous les Etats peut être une condi-
tionale, ou l'activité administrative. E n conséquence, si tion de la mise en application effective des droits de
ces deux catégories de droits figurent dans une déclaration l ' h o m m e . Tant que des événements internationaux peu-
c o m m u n e , il faut qu'il soit bien entendu qu'aucun m o d e vent se produire qui obligent un Etat, s'il veut survivre, à
c o m m u n d'application n'est possible. Plutôt que d'avoir s'appuyer sur sa propre unité, l'Etat hésitera à abandonner
véritablement force de loi, la déclaration internationale le contrôle suprême de la loi applicable sur son territoire.
des droits serait plutôt une déclaration des buts. Mais dans u n m o n d e solidaire, la sécurité est peut-être
M ê m e à ce point de vue cependant, les différences entre impossible, m ê m e par le jeu de la politique de puissance, si
les deux catégories de droits peuvent être exagérées. Les habile soit-elle. Il se peut que la sécurité ne s'obtienne que
droits individuels, s'ils sont essentiellement corrélatifs du par la sécurité collective, et que celle-ci ne s'obtienne elle-
devoir qu'a l'Etat de s'abstenir, peuvent aussi exiger une m ê m e que par l'intuition de la communauté mondiale.
action positive de l'Etat, qui établirait et maintiendrait des Celle-ci, à son tour, peut impliquer la reconnaissance et le
tribunaux avec des pouvoirs appropriés, et instituerait une respect universels des droits de l ' h o m m e . L'organisation
législation criminelle et une administration chargée d'empê- d'institutions mondiales chargées de la sécurité est peut-être
cher les autres individus de la communauté de porter impossible à moins que la communauté mondiale ne donne
atteinte à ces droits. L e respect de tous les droits de naissance à une culture c o m m u n e et à des droits c o m m u n s
et semblables.
l ' h o m m e , dans u n m o n d e aussi interdépendant que le
m o n d e moderne, exige également des institutions interna- Le respect universel des droits de l'homme peut créer
tionales et des méthodes capables d'assurer que les Etats des conditions dans lesquelles ces relations entre groupes
accomplissent leurs devoirs, tant négatifs que positifs, à pourront aboutir à la collaboration et à la paix éventuelle.
l'égard de ces droits. Ces considérations permettent de Les règles du droit international, qui fixent les relations
penser que la déclaration initiale des droits de l ' h o m m e d'Etat à Etat, doivent s'adapter à cette nouvelle situation.
doit aussi avoir la forme d'une déclaration des autorités Les droits des Etats doivent être considérés dans leurs
compétentes de la communauté mondiale énonçant ces relations avec les droits des individus. L'Etat, c o m m e l'indi-
droits, mais sans dispositions formelles au sujet de leur vidu, doit être considéré c o m m e soumis à la loi internatio-
application. Il doit être admis qu'en ce qui concerne nale et il ne faut pas que l'Etat exerce une souveraineté
l'application des droits, ceux-ci doivent être considérés absolue, mais une autorité définie par cette loi. U n e telle
c o m m e étant fonctions les uns des autres, et que chacun adaptation implique, cependant, que la communauté m o n -
d'eux doit être appliqué par des méthodes nationales diale soit suffisamment bien organisée et suffisamment
et internationales appropriées et peut-être différentes. puissante pour assurer la sécurité des Etats par la loi.

Le Groupe contre le Groupe Le Groupe contre le Monde

Le cas du groupe contre le groupe a été moins longue- La question du groupe contre le m o n d e est posée par les
ment examiné à la session de la Commission des Droits de dispositions quelque peu contradictoires de la Charte des
l ' H o m m e que ne l'a été la question de l'individu contre Nations Unies. D'une part, la Charte interdit l'intervention
le groupe, mais ce conflit latent influençait toute la discus- des Nations Unies dans des questions qui relèvent essentiel-
sion, c o m m e l'indique la déclaration de M . Mora, représen- lement des affaires intérieures d'un Etat (article 2, para-
tant de l'Uruguay : " Les déclarations des droits ont tou- graphe 7), et d'autre part, elle oblige tous les membres à
jours eu un caractère national. Il m e semble qu'au X X e prendre, conjointement ou séparément, des mesures en
siècle, nous devrions mettre l'accent sur les droits interna- collaboration avec l'Organisation, afin d'assurer le respect
tionaux de l'homme... universel et l'application des droits de l'homme et des
"Selon la doctrine classique, seuls les Etats sont soumis libertés fondamentales pour tous, sans distinction de race,
à la loi internationale. Il faut maintenant déclarer que de sexe, de langue ou de religion (article 55, paragraphe C,
l'homme est l'élément le plus important de toute loi, na- et 56).
tionale ou internationale. " Cela signifie-t-il que les mesures prises par les Nations
Pourquoi cette idée s'est-elle répandue que seuls les Unies pour protéger les droits de l ' h o m m e sont placées par
Etats sont soumis à la loi internationale et que les individus la Charte hors de la sphère prohibée de la juridiction inté-
ne sont soumis qu'à la loi nationale ? Ce n'est pas en raison rieure des Etats ? O u la protection des droits de l ' h o m m e
de l'opinion socialiste, selon laquelle le groupe doit dominer dépend-elle de la conception que chaque Etat a de sa juri-
l'individu, mais parce qu'il est nécessaire que l'Etat exerce diction intérieure et de la façon dont il l'exerce ?

18
Vers une déclaration des droits pour les Nations Unies

L a résolution adoptée par l'Assemblée générale, en


décembre 1946, lorsque l'Inde a accusé l'Union Sud- Vers u n e déclaration des droits
Africaine de ne pas accorder les droits de l ' h o m m e aux p o u r les Nations Unies
Indiens qui habitent son territoire, implique la première
interprétation. C'est également ce que suggèrent les dispo- F.S.C. Northrop
sitions d u statut de Nuremberg considérées c o m m e des
principes généraux de droit par le Tribunal de Nuremberg, U n e déclaration des droits pour tous les pays ne peut être
c'est-à-dire que "les lois de l'Etat" ne peuvent protéger uniquement basée sur les valeurs et les affirmations idéolo-
les individus poursuivis pour offense contre le droit des giques traditionnelles de l'un ou de l'autre d'entre eux.
nations. Pour répondre aux aspirations et aux idéaux de tous les
L'expérience a montré qu'il ne faut pas compter qu'en peuples du m o n d e , elle doit s'appuyer sur l'une au moins
toutes circonstances les Etats respectent les droits établis des institutions et des doctrines sociales admises par
sur leur propre territoire. Les cruautés commises contre les chacun.
minorités, au cours des années récemment écoulées, ont Habituellement, on envisage une déclaration des droits,
offensé la conscience de l'humanité. Pour que les droits de ou o n détermine toute autre valeur culturelle, sans tenir
l ' h o m m e soient respectés, il faut conférer aux Nations compte de ce principe. O n a coutume, par exemple,
Unies une certaine compétence et leur donner des moyens d'admettre qu'actuellement la conception traditionnelle
de coercition, afin de modifier les anciennes conceptions française et anglo-américaine de la liberté et une déclaration
de la souveraineté de l'Etat dans la communauté mondiale. des droits qui lui corresponde donnent tout son sens à cette
Il est évident que la loi de la Charte des Nations Unies, qui conception en soi. C'est précisément ce qui arrive lorsque
cherche à définir les rapports des Etats et de la c o m m u n a u - quelqu'un propose d'étendre la forme de gouvernement
té mondiale, doit favoriser les compromis nécessaires des Etats-Unis d'Amérique à des Etats-Unis d'Europe ou
entre la juridiction intérieure des Etats et la compétence des à des Etats-Unis du m o n d e . D e telles propositions ont tou-
Nations Unies pour sauvegarder les droits de l ' h o m m e . L a jours laissé les intéressées indifférents.
responsabilité de l'Etat et le pouvoir des Nations Unies doi- O r , la raison d'une telle réaction n'est certainement pas
vent être interprétés de façon à rendre les droits de l'hom- difficile à trouver. L a conception classique française et
m e accessibles à tous. anglo-américaine de la liberté, telle qu'elle se concrétiserait
Les arguments exposés dans cet article laissent entendre dans une déclaration des droits, est conçue en grande partie
que, dans l'élaboration des déclarations internationales des en termes purement politiques ou à peu de chose près. Tant
droits de l ' h o m m e , il faut abandonner les conceptions ab- au point de vue politique qu'économique o u m ê m e reli-
solutistes de l'individu, de l'Etat et de la communauté gieux, la liberté consiste en une absence complète d'inter-
mondiale. L'individu et l'Etat, bien que distincts, sont vention extérieure. Bien que ce soit là peut-être une exa-
rattachés l'un à l'autre à u n degré qui varie suivant les gération, les paroles d'Emerson : "le meilleur gouverne-
circonstances; entre autres, suivant les relations de l'Etat ment est u n m i n i m u m de gouvernement " , tendent d'après
avec les autres Etats et la communauté mondiale. cette conception à être valables. E n outre, la liberté écono-
Il n'est possible de définir les droits de l'homme q u ' mique de pouvoir travailler suffisamment pour s'assurer un
en examinant soigneusement, à la fois, la nature origi- niveau de vie m i n i m u m tend à être laissée au hasard c o m m e
nelle de l ' h o m m e et les normes contemporaines de la civi- un simple sous-produit des actes individuels d ' h o m m e s ou
lisation du m o n d e . Toute définition des droits de l ' h o m m e de groupes d ' h o m m e s qui agissent indépendamment. D e
ne peut avoir force de loi que si les relations entre chaque m ê m e , la liberté psychologique des sentiments, des é m o -
droit et les exigences de l'Etat et l'autorité des Nations tions et des passions que chérissent les Espagnols et les peu-
Unies sont reconnues. L e rôle de l'Etat dans la protection ples de l'Amérique latine, est à peine reconnue. Et souvent,
des valeurs de la culture nationale, dans l'organisation des dans le domaine religieux, la liberté d'adopter une foi quel-
expériences sociales et dans le maintien de la solidarité conque tend alors à créer une civilisation culturelle dans la-
nationale doit être reconnu. L e rôle des Nations Unies, quelle les peuples n'ont nulle foi profonde. Bref, le prix
dans la coordination des cultures nationales dans le cadre d'une société basée sur la déclaration des droits tradition-
de la culture mondiale, dans l'organisation de la coopéra- nel! a tend à être la civilisation du laisser faire des h o m m e s
tion internationale en vue du bien-être et du progrès de d'affaires, toutes les autres valeurs et aspirations de l'huma-
l'humanité et dans la protection des lois internationales et nité étant laissées sans force, et sans appui spirituel et idéo-
mondiales, ne peut se développer que graduellement. Les logique.
droits de l'homme doivent être énoncés en tenant compte U n e déclaration des droits établie d'après les valeurs
de leur relativité, et la mise en application de chaque droit et l'idéologie russes contemporaines aurait des qualités et
doit se développer indépendamment et graduellement, à des défauts différents en substance, mais semblables en ce
mesure que la communauté mondiale s'organise et que sa qu'elle ne reconnaîtrait pas certaines valeurs des autres
solidarité se développe. cultures. Il en serait de m ê m e d'une déclaration des droits
fondée sur les valeurs espagnoles ou celles de l'Amérique
latine. Dans ce dernier cas, le prix que les autres auraient
à payer tendrait à être u n régime social qui n'échapperait
à l'anarchie que par la monarchie o u la dictature mili-
taire. U n e déclaration des droits basée sur les valeurs
orientales illustrerait cette m ê m e thèse générale, c o m m e
l'indiquent clairement les difficultés de l'Orient contem-
porain.

19
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme

Mais prendre ainsi conscience de l'influence d'une dé- prékantienne. Il est également bien connu que les doctri-
claration des droits rédigée en fonction des valeurs et des nes philosophiques de la Russie communiste contempo-
idéologies traditionnelles de l'une des nations ou cultures raine sont celles de Karl M a r x . Ces derniers principes n'é-
du m o n d e , c'est trouver le secret de l'élaboration d'une manent pas directement de 1'omniscience parfaite de Dieu ;
déclaration des droits pour les Nations Unies. Les valeurs ils ne sont pas nés avec une originalité complète dans l'es-
et l'idéologie de chaque nation ou de chaque culture doi- prit de Karl Marx. L a philosophie de Karl Marx est u n
vent être définies et formulées clairement d'après leurs composé des apports de ses prédécesseurs humains de
principes fondamentaux. l'histoire, notamment Hegel, Feuerbach et les socialistes
L'existence de ces différentes valeurs et de ces différents français.
idéaux doit être envisagée et admise avec franchise et sincé- La contribution des philosophes empiriques britanniques
rité. E n fait, la base essentielle de cette nouvelle déclara- à la conception moderne française et anglo-américaine des
tion des droits doit être le droit pour tous les peuples à un valeurs humaines et à sa déclaration des droits, ou les con-
m o n d e organisé socialement de telle sorte que quelques- tributions de Hegel, de Feuerbach, des socialistes français
unes au moins de leurs valeurs et quelques-uns de leurs et de M a r x à la conception communiste russe d'une décla-
idéaux puissent y trouver leur expression. U n e véritable ration des droits telle qu'elle est exprimée dans la consti-
déclaration des droits doit garantir l'existence d'un m o n d e tion russe de 1936, ne sont pas davantage de simples spécu-
accessible à de nombreuses idéologies et non pas seulement lations philosophiques. Ces deux groupes de principes philo-
à une seule. Bref, la base d'une déclaration des droits doit sophiques invoquent pour se justifier des données empiri-
être conçue en vertu non seulement de la liberté politique, ques qu'il est possible de vérifier scientifiquement. Ceci
mais de la pluralité des valeurs culturelles. veut dire que les principes philosophiques sur lesquels
s'appuient les différentes valeurs humaines et les idéologies
Cependant, il y a plus encore. L'examen des diverses des peuples du m o n d e sont, en partie au moins, véritables
idéologies de peuples du m o n d e révèle n o n seulement scientifiquement . E n conséquence, les conflits idéologi-
qu'elles diffèrent mais que certaines d'entre elles se contre- ques peuvent être examinés à la lueur de données empiri-
disent. C'est le cas, par exemple, pour certains aspects des ques et scientifiques et il est possible de leur appliquer des
idéologies des démocraties occidentales actuelles et de la méthodes d'enquête scientifique. Il s'ensuit donc que
Russie communiste. N o u s voici au coeur de la difficulté : toute déclaration des droits qui offrira un m o y e n .efficace
une déclaration des droits doit garantir l'existence d'un de s'élever au-dessus des inévitables idéologies contradic-
m o n d e qui admette de nombreuses idéologies. Et, cepen- toires et incompatibles du m o n d e contemporain, doit
dant,' une déclaration des droits catholique, elle-même, ne préconiser une enquête scientifique et philosophique
peut admettre de contradiction. Car les idéologies contra- libre sur les problèmes fondamentaux auxquels les idéolo-
dictoires ne peuvent être associées. Ainsi, une déclaration gies actuelles différentes et parfois contradictoires consti-
des droits doit donc à la fois garantir l'existence d'un tuent des réponses diverses.
m o n d e où la pluralité des valeurs distinctes soit acceptée, et
organisée de telle sorte que les peuples et les nations puis- U n e déclaration des droits satisfaisante doit donc offrir
sent et doivent s'élever au-dessus de leurs idéologies, lorsque deux garanties fondamentales :
celles-ci sont contradictoires au point de menacer la paix Garantir l'existence d'un m o n d e dans lequel toutes les
du m o n d e . diverses idéologies trouveront, en partie tout au moins,
Sans cette deuxième garantie, la reconnaissance et l'en- leur expression ;
couragement du pluralisme idéologique existant dans notre Garantir la liberté et la possibilité de procéder aux en-
m o n d e engendreront la guerre plutôt que la paix et détrui- quêtes scientifiques et philosophiques sur les principes
ront plutôt qu'ils ne créeront un m o n d e uni. Ceci résulte fondamentaux des idéologies humaines et sociales qui
de ce que partout les contradictions, si elles ne sont pas constitueront u n m o y e n de s'élever au-dessus des conflits
dépassées, se détruisent mutuellement. idéologiques du m o n d e contemporain et de les résoudre.
Il faut, au m i n i m u m , c o m m e base à une telle déclara-
L a façon d'assurer que les valeurs et les doctrines socia- tion de droits, une philosophie politique qui soit à la fois
les qui sont contradictoires et s'affrontent de par le m o n d e une philosophie de toutes les civilisations du m o n d e et une
soient dépassées devrait être claire : de toute évidence, il philosophie de la science. Car, à moins que cette déclara-
faut rechercher sous les idéologies traditionnelles les consi- tion de droits ne soit basée sur une philosophie de toutes
dérations et les méthodes qui ont conduit à l'adoption les civilisations du m o n d e , la première des garanties ne
d'une idéologie déterminée. sera pas assurée et, à moins qu'elle ne soit également basée
t o m m e le montre clairement l'histoire de la civilisation sur une philosophie de la science, la deuxième garantie ne le
humaine, aucune conception des valeurs humaines, aucune sera pas davantage. U n e récente enquête a montré qu'une
idéologie économique, politique ou religieuse n'arrive par- philosophie politique véritablement internationale et scien-
faite, a priori, dans ses moindres détails c o m m e un don du tifiquement verifiable est proche.
ciel. Les fondateurs des Etats-Unis et Karl Marx eux-mêmes
étaient des mortels ; ils ont imaginé l'Utopie d'après les le-
çons de l'histoire et les connaissances empiriques limitées
dont ils disposaient à l'époque. Ainsi ont-ils découvert tout
au plus quelques aspects de vérité mais pas toute la vérité.
L'analyse montre que les principes de base de l'utopie
politique et économique de la démocratie classique d'au-
jourd'hui, française et anglo-américaine, sont pour la plu-
part ceux de la philosophie moderne empirique britannique

20
Les Droits de l'Homme dans la tradition chinoise

mer à la volonté du peuple. " Le peuple est le premier en


Les droits d e l ' h o m m e dans la tradition chinoise importance, l'Etat est d'une importance moindre, le souve-
rain est d'une importance minime ", disait-il.
Chung-Shu Lo
L ' h o m m e doit s'acquitter de ses devoirs envers les autres
plutôt que de revendiquer ses droits, tel est le fondement
Avant d'examiner les principes généraux des Droits de moral des relations sociales et politiques en Chine. L a
l ' h o m m e , je ferai observer que les penseurs chinois de jadis notion d'obligations mutuelles constitue l'enseignement
ne se sont guère préoccupés de la question, du moins de la essentiel du Confucianisme. Pour Confucius et ses disciples,
m ê m e façon qu'en Occident. O n chercherait en vain une les relations sociales fondamentales sont les suivantes :
déclaration des Droits de l ' H o m m e dans l'oeuvre des philo- premièrement de souverain à sujet ; deuxièmement de pa-
sophes et dans la constitutions politiques de ce pays avant rents à enfants ; troisièmement de mari à femme ; quatriè-
l'introduction en Chine de la notion occidentale de droit. m e m e n t de frère aîné à frère cadet; et cinquièmement d'ami
E n fait, les premiers traducteurs des oeuvres de philosophie à ami.
politique occidentale eurent quelque peine à trouver u n
Plutôt que de revendiquer des droits, la morale chinoise
équivalent chinois du m o t " droits " . L'expression actuel-
prêche une attitude de compréhension à l'égard du pro-
lement employée se compose de deux mots : " Chuan Li "
chain ; chacun doit reconnaître aux autres les m ê m e s désirs
et signifie littéralement " pouvoir et intérêt " ; à m a con-
et, par suite, les m ê m e s droits qu'à soi-même. S'acquitter
naissance, elle est due à u n auteur japonais qui l'employa
des obligations mutuelles, s'est aussi s'abstenir de porter
pour la première fois en 1868 dans u n ouvrage sur le droit
atteinte aux droits individuels des autres. E n ce qui concer-
public occidental. Par la suite, elle fut adoptée par les
ne les relations entre l'individu et l'Etat, le code moral est
écrivains chinois.
ainsi conçu : " L e peuple est le fondement de la nation ;
lorsque ce fondement est solide, la nation est en paix ".
Il n'en faut pas conclure, bien entendu, que les Chinois Autrefois, seule la classe dirigeante o u ceux qui étaient
n'ont jamais revendiqué les droits fondamentaux de l'hom- appelés à en faire partie recevaient une éducation classique.
m e ni joui de ces droits. E n réalité, la notion de droit de O n n'enseignait pas au peuple à revendiquer lui-même ses
l'homme est apparue en Chine de très bonne heure et le droits, mais on apprenait constamment aux membres pré-
droit du peuple à se révolter contre u n souverain tyranique sents ou éventuels de la classe dirigeante que veiller aux
a été reconnu très tôt. Le m o t " révolution " , loin d'être intérêts du peuple était le premier devoir du gouvernement.
considéré c o m m e un terme dangereux, demeure inséparable O n apprenait aux souverains et aux fonctionnaires à se
d'un idéal élevé. Il a été utilisé constamment pour carac- considérer c o m m e les parents o u les gardiens du peuple et
tériser le droit du peuple à renverser ses mauvais souverains; à le protéger c o m m e leur propre enfant. S'il n'était pas
la volonté d u peuple s'identifie m ê m e à la volonté céleste. toujours appliqué dans la pratique, ce principe n'en demeu-
Le " Livre de l'Histoire ", vieil ouvrage classique chinois, rait pas moins le fondement de la politique chinoise. L a
proclame : " L e Ciel voit ce que le peuple voit ; le ciel faiblesse de cette doctrine réside dans le fait que le bonheur
entend ce que le peuple entend. L e ciel est plein de com- du peuple est entre les mains de la classe dirigeante qui a
passion pour le peuple. Ce que le peuple désire, le ciel le tendance à manquer à ses devoirs et à exploiter le peuple.
lui donnera." L e souverain doit se préoccuper des intérêts C'est ce qui explique les fréquentes révolutions de l'histoire
de son peuple : c'est pour lui u n devoir envers le ciel. E n chinoise. Il est cependant intéressant de comparer la con-
aimant son peuple, il se conforme à la volonté céleste. L e ception chinoise des droits de l ' h o m m e et les théories des
m ê m e livre déclare : " le Ciel aime le peuple et le souverain penseurs occidentaux des XVIIe et XVIIIe siècles.
doit obéir au Ciel " . Si le souverain ne règne plus pour le
bonheur de ses sujets, ceux-ci ont le droit de se révolter et Qu'il m e soit permis d'exposer ici ce que je considère
de le détrôner. Lorsque l'empereur Chieh (1818-1766 c o m m e les droits fondamentaux de l ' h o m m e , les principes
avant J.-C.), le dernier empereur de la dynastie Hsia (2205- dont découlent tous les droits de l'homme dans le m o n d e
1766 avant J.-C.), se montra cruel et tyrannique, Tang fit moderne. U n e déclaration des droits de l'homme valable
une révolution et renversa la dynastie Hsia, estimant que pour le m o n d e entier doit être brève mais claire, générale
son devoir était de répondre à l'appel du ciel, c'est-à-dire mais concise, intangible mais souple, de sorte qu'elle puisse
de se conformer exactement à la volonté du peuple en ren- recevoir diverses interprétations suivant les besoins des
versant le mauvais souverain et en fondant une nouvelle peuples en diverses circonstances. C'est pourquoi je ne
dynastie, celle des Shang (1766-1122 avant J.-C.). Lors- poserai ici que trois principes fondamentaux, valables
que le dernier empereur de la dynastie Tsou (1154-1122 pour tout h o m m e : premièrement le droit de vivre ; deuxiè-
avant J.-C.) devint u n tyran et par son iniquité surpassa m e m e n t le droit de s'exprimer librement ; troisièmement le
m ê m e Chieh, le dernier empereur de la dynastie précédente, droit de jouir de la vie.
il fut exécuté, au cours d'une révolution conduite par King
W u (1122 avant J.-C.), fondateur de la dynastie C h o u , qui 1. Le droit de vivre
devait se maintenir plus de 800 ans (1122-296 avant J.-C.).
L'histoire de la Chine montre quece droit de révolte s'est Le droit de vivre est, semble-t-il, u n droit naturel ; cepen-
exercé à maintes reprises puisque cette histoire ne fait dant, il n'est pas reconnu partout et tous n'en jouissent pas.
qu'enregistrer l'avènement et la chute de dynasties Le m o n d e est assez grand pour tous et cependant nombreux
successives. sont ceux qui ne trouvent pas à se loger convenablement.
Les ressources naturelles de la terre, scientifiquement utili-
Mencius (370-289 avant J.-C.), un des grands disciples de sées, devraient permettre à tous de vivre dans l'aisance et
Confucius, a proclamé que le gouvernement doit se confor- cependant elles sont gaspillées et tous ceux qui en ont be-

21
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme

soin n'y ont pas accès. Chacun devrait avoir sa part des la mesure m ê m e où ils sont attachés aux leurs ; et quatriè-
bienfaits de la société et y contribuer dans la mesure de ses m e m e n t que chacun, en se réalisant pleinement, apporte sa
moyens ; personne ne devrait avoir plus que sa part, ni vivre meilleure contribution à l'ensemble du m o n d e .
sans rien faire aux dépens des autres.

2. Le droit de s'exprimer librement

Nous ne voulons pas seulement vivre, mais aussi vivre en Les droits de l ' h o m m e : la tradition d e l'Islam
toute dignité et indépendance. Nous sommes des êtres et les p r o b l è m e s d u m o n d e actuel
sociaux. Chacun estime naturellement qu'il a sa place dans
la société. Pour contribuer pleinement à la vie sociale, cha- Humayun Kabir
cun doit pouvoir s'exprimer en toute liberté. Le progrès
social dépend de la liberté d'expression dont jouit chaque
h o m m e . L e droit des collectivités nationales à disposer La considération la première et la plus importante en
d'elle-mêmes constitue également une forme de la liberté matière de droits de l ' h o m m e est que ces droits doivent être
d'expression. universels. Il y a eu de nombreuses civilisations dans le
passé mais jamais une civilisation mondiale unique... D e u x
conceptions différentes des droits de l ' h o m m e ont p u sub-
3. Le droit de jouir de la vie sister parfois côte à côte sans m ê m e se connaître, faute de
moyens de communications. Ce serait aujourd'hui inconce-
J'entends par là le droit à l'épanouissement de la vie in- vable. U n événement survenu en un point quelconque du
térieure. Notre vie ne doit pas seulement bénéficier de m o n d e trouve presque immédiatement u n écho partout
conditions convenables sur le plan matériel, être libre sur ailleurs. L'ère des civilisations vivant en système fermé,
le plan social ; elle doit aussi nous apporter des satisfactions l'ère des conceptions différentes des droits de l ' h o m m e , est
intérieures. Il est indéniable qu'il existe une vie intérieure. révolue ajamáis.
U n peut jouir de la vie de diverses façons, mais toutes abou- U n e seconde considération est que ces droits doivent
tissent à une satisfaction intérieure. Les satisfactions intel- être uniformes, non seulement pour tous les pays, mais
lectuelles procurent la paix de l'esprit qui elle-même con- aussi pour tous les h o m m e s d'un m ê m e pays. Autrefois, la
ditionne la paix du m o n d e . Le droit élémentaire à jouir de civilisation et la culture étaient bien souvent l'affaire d'une
la vie implique aussi la libération à l'égard des besognes ser- fraction ou d'une classe de la population. Seule, cette clas-
viles. Chacun doit pouvoir disposer de loisirs suffisants et. se possédait des droits. Chaque civilisation se suffisant à
savoir en faire u n bon usage. Personne ne doit être en per- elle-même, et vivant, plus ou moins, en système fermé, les
manence surchargé de travail ou d'obligations sociales. classes dépossédées se résignaient à leur sort. Dans bien
Chacun doit avoir la possibilité de se détendre et de goûter des cas, elles n'imaginaient m ê m e pas qu'un système dif-
la joie de vivre. Les satisfactions d'ordre esthétique, intel- férent de celui qu'elles avaient toujours connu fût possible.
lectuel, culturel et religieux constituent d'autres formes de Certes, il se produisait de temps en temps des révolutions ;
jouissance. Tout le m o n d e ne peut apprécier l'expérience le plus souvent, elles avaient lieu au point de contact de
mystique, mais la religion apporte à bien des gens des satis- deux cultures ou de deux conceptions du m o n d e opposées.
factions intérieures qu'il ne faut pas leur refuser sous Aujourd'hui la situation est entièrement différente. L e
prétexte qu'il s'agit de superstitions. L a tolérance doit rétrécissement constant de l'espace et du temps amène les
s'étendre n o n seulement à toutes les religions, mais égale- différentes régions du m o n d e à se trouver de plus en plus en
ment à l'athéisme. Chacun a le droit de satisfaire ses ten- contact, et provoque, par la comparaison avec les condi-
dances affectives et intellectuelles sans se préoccuper de ce tions de vie différentes qui existent ailleurs, une tendance à
qui constitue pour les autres l'aspect le plus précieux de l'uniformité à l'intérieur de chaque pays. C'est pourquoi de
leur vie intérieure. nos jours une Charte des Droits de l ' H o m m e doit se fonder
sur la reconnaissance de l'égalité de tous les h o m m e s
Les trois droits fondamentaux énumérés ci-dessus : le
partout dans le m o n d e .
droit de vivre, le droit de s'exprimer librement et le droit de
jouir de la vie, peuvent, je crois, résumer tous les droits Il est nécessaire de souligner ce point, parce que la
essentiels qui devraient être reconnus à l ' h o m m e moderne. conception occidentale des droits de l ' h o m m e comporte
L e droit de vivre se place sur le plan biologique et économi- un vice fondamental. Quels que soient ces droits, en
que, le droit de s'exprimer librement sur le plan social et théorie, ils ne sont bien souvent reconnus, en pratique,
politique, le droit de jouir de la vie sur le plan esthétique et qu'aux seuls Européens, et parfois m ê m e à certains Euro-
spirituel. Lorsque l'homme possède des droits sur tous ces péens seulement... E n fait, la conception occidentale de la
plans, il vit pleinement. Il est temps que toutes les nations démocratie est, à bien des égards, en régression dans la
du monde et tous les h o m m e s reconnaissent : premièrement théorie c o m m e dans la pratique sur celle de l'Islam, qui,
que le m o n d e est un tout organique, ce qui entraîne l'obli- dès ses débuts, avait aboli les distinctions de race et de
gation pour tous de travailler de concert à améliorer les con- couleur, à un degré inconnu auparavant et inconnu depuis...
ditions de vie de l'humanité considérée dans son ensemble ; C'est par rapport à cette tendance inéluctable à l'uniformité
deuxièmement que chaque h o m m e représente une fin en soi qu'il nous faut examiner les différentes conceptions des
et que toutes les institutions sociales ne sont que les m o - droits de l'homme qui existent actuellement.
yens d'assurer à l'homme u n développement aussi complet ... L e problème tel qu'il se pose au X X e siècle est de
que possible ; troisièmement que chaque individu et chaque concilier le droit à la liberté et le droit à la sécurité. U n e
groupe national doivent respecter les droits des autres dans nouvelle Charte des Droits de l ' H o m m e doit garantir à tout

22
Les Droits de l'Homme : la tradition de l'Islam et les problèmes du monde actuel

être humain, sans distinction de race, de croyance, de cou- divergences, sans violence et sans conflit. D ' o ù la nécessité
leur et de sexe, la satisfaction de ses besoins minima, dont de la démocratie politique. C'est à la collectivité qu'il ap-
dépend son existence m ê m e . A savoir : partient de définir les besoins élémentaires et de déterminer
a) L a nourriture et les vêtements qui sont nécessaires le degré de contrôle et d'autorité que l'on peut concéder à
à l ' h o m m e pour conserver sa santé et sa capacité de travail, l'Etat afin de garantir la satisfaction de ces besoins. Il est
b) L e logement qui lui est nécessaire n o n seulement vrai que la démocratie politique sans la reconnaissance des
pour se protéger contre les intempéries, mais aussi pour droits économiques et sociaux perd beaucoup de son sens.
jouir du repos et des loisirs, Mais, tant qu'il subsiste un reste de liberté, tout espoir de
c) L'éducation qui lui est nécessaire pour développer le voir prendre plus d'importance n'est pas perdu, alors que
ses facultés latentes, et tenir effectivement sa place dans sans démocratie politique il n'existe aucune possibilité de
la société. réaliser la démocratie économique et sociale. L a démocra-
d) Les services médicaux et sanitaires qui sont néces- tie politique est donc le seul fondement sur lequel puisse
saires pour enrayer et guérir les maladies et pour garantir s'élever l'édifice complet des droits de l ' h o m m e .
la santé de l'individu et de la collectivité. ...De m ê m e , si l'on considère le groupe par rapport à
Tels sont les quatre droits élémentaires dont découlent l'ensemble du m o n d e , c'est au m o n d e qu'il appartient de
tous les autres droits. O n notera qu'ils ont trait plutôt à définir l'essence des quatre besoins élémentaires de l'hom-
la sécurité qu'à la liberté de l ' h o m m e . Ce qui équivaut à m e et de déterminer les méthodes nécessaires pour garantir
reconnaître que la liberté est essentiellement u n concept la satisfaction de ces besoins. E n toute autre matière, et
social, qui n'a aucun sens en dehors de la société. D'ailleurs sous réserve de l'autorité supérieure du m o n d e dans son
la société elle-même répond à u n besoin de sécurité ; par ensemble pour ce qui touche à la sauvegarde des droits élé-
suite, les exigences de la sécurité doivent avoir la priorité mentaires, chaque groupe ou collectivité devrait être libre
sur celles de la liberté, en ce qui concerne la satisfaction d'adopter la ligne de conduite de son choix, en vue
des besoins minima de l'homme. d'atteindre à ce qui lui apparaît c o m m e la valeur suprême.
Les systèmes totalitaires ont enrichi notre conception
des droits de l ' h o m m e , en ce sens qu'ils nous ont forcés à E n conclusion, il faut créer une autorité mondiale d é m o -
reconnaître ce fait, mais ils se sont trompés en ne fixant cratique, émanant de la volonté de tous les groupes et de
aucune limite à la préférence que l ' h o m m e accorde à la tous les individus d u m o n d e en vue d'assurer dans la prati-
sécurité sur la liberté. Or, la théorie c o m m e l'expérience que le respect des droits essentiels de l ' h o m m e . L'histoire
tendent à démontrer qu'une fois réalisées les conditions nous enseigne la m ê m e leçon. C o m m e nous l'avons déjà
minima de sécurité, les h o m m e s attachent une valeur plus dit, le droit est en lui-même u n concept social, et suppose
grande aux droits et aux revendications inséparables du une autorité qui dans son ressort garantit à l'individu l'exer-
concept de liberté. La liberté de conscience, ou la liberté cice de ce droit. L a science tend à unifier le m o n d e par
du culte, peuvent n'avoir aucun sens pour une personne l'amélioration constante des moyens de contact et de c o m -
dont les facultés intellectuelles sont asservies aux supersti- munication. Elle détruit les barrières entre les autorités
tions de son milieu, mais, dès que cette personne acquiert séparées, entre les systèmes de droits séparés. U n e Charte
une conscience de sa vie intellectuelle, elle attache la plus mondiale des Droits de l ' H o m m e doit donc avoir pour
grande importance à la liberté de pensée. D e m ê m e , une corollaire l'existence d'une autorité mondiale.
fois satisfaits les besoins fondamentaux de se nourrir, de
Malheureusement, rien ne permet d'envisager la création
s'habiller, de se loger, l'individu renonce volontiers à des
d'une telle autorité dans l'imméditat. Cependant, on ne
satisfactions plus étendues et consent m ê m e à une diminu-
peut tarder davantage à reconnaître à tous des droits
tion de ses satisfactions s'il obtient, en échange, des droits
uniformes. A l'intérieur d'un m ê m e système il n'y a pas
tels que la liberté d'expression ou la liberté de réunion.
de place pour des divergences de conceptions. C e que
E n résumé, la Charte moderne des droits de l ' h o m m e nous pouvons faire, c'est définir les besoins humains élé-
doit garantir à tous les h o m m e s , au sein de toutes les col- mentaires par rapport aux quatre droits fondamentaux
lectivités et dans tous les pays, la satisfaction de besoins énumérés plus haut, et demander à tous les Etats de s'enten-
élémentaires de nourriture, d'habillement, de logement, dre pour admettre et faire respecter ces droits; et aussi pour
d'éducation et de soins sanitaires. . déterminer dans quelle mesure l'Etat sera autorisé à s'op-
Attendu que ces garanties exigent, pour être effectives, poser à l'existence de la liberté individuelle afin de protéger
une organisation et u n contrôle, les droits de l ' h o m m e de- ces droits. C'est ainsi que le droit d'être nourri et vêtu
vront être subordonnés aux intérêts de la collectivité, dans entraîne, en contre-partie, l'obligation de travailler, mais il
la mesure où ce sera nécessaire pour assurer la satisfaction est manifeste qu'il faudra limiter la durée d u travail, ou
de ces besoins. Mais, une fois ces besoins élémentaires déterminer les catégories de personnes qui seront astreintes
satisfaits, l'individu doit être laissé complètement libre de à travailler. U n e Charte mondiale devrait donc se borner
revendiquer d'autres droits sans que l'Etat ou la société à définir l'essence des quatre droits fondamentaux de
intervienne pour l'en empêcher. l ' h o m m e et à déterminer dans quelle mesure l'Etat est
A u coeur du problème, il s'agit de déterminer : autorisé à contrôler l'exercice et à imposer le respect de
ces droits.
a) Les conditions minima de la sécurité individuelle.
b) L e degré de contrôle et d'intervention nécessaires
de la part de l'Etat pour réaliser ces conditions.
Les deux points admettent de profondes divergences
d'opinion, et toute Déclaration des Droits de l ' H o m m e sera
vouée à l'échec si l'on ne trouve un m o y e n de surmonter ces

23
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme

et les rapports qui existent entre elles. Nous avons le


La conception hindoue des droits de l'homme devoir de respecter l'humanité et la personnalité, de tolérer
nos différences et les modes de comportement social, inté-
S. V. Puntambekar rieur et extérieur, qui nous sont étrangers ; de nous associer
enfin pour nous entr'aider dans les calamités et les grandes
entreprises.
L'étude propre de l'humanité, c'est l ' h o m m e . Il y a en Parler en Inde des droits de l'homme est certes néces-
l ' h o m m e quelque chose de plus que ne fait apparaître sa saire et souhaitable ; mais guère possible, dans la conjonc-
conscience et son comportement habituels dans un système ture sociale et culturelle, religieuse et politique actuelle.
ou u n milieu donnés, quelque chose qui façonne son idéal Il n'existe plus d'êtres humains dans le m o n d e : rien que
et sa conception des valeurs de la vie. Il y a en l ' h o m m e des h o m m e s soumis aux préjugés de religion et de race, de
une présence spirituelle, plus pure, qui fait qu'il ne peut se caste ou de groupe. N o s intellectuels et nos masses sont
satisfaire d'objectifs terre à terre. L a condition ordinaire rendus insensés par les privilèges de race, le sectarisme reli-
de l ' h o m m e n'est pas son essence dernière. Il y a en lui un gieux et l'exclusivisme social. Bref nous menons une guerre
m o i plus profond, qu'on le n o m m e âme ou esprit. Chaque muette d'extermination contre les groupements qui nous
être recèle une lumière, une inspiration que nulle puissance sont opposés. Toutes les classes sociales et toutes les col-
ne peut éteindre, qui le rend bienveillant et tolérant, et qui lectivités ne rêvent chez nous que de conquête et d'asservis-
constitue l'homme véritable. C'est à nous de la découvrir, sement, jamais d'association et de civisme. Il se poursuit
de la protéger et de faire en sorte qu'elle soit utilisée pour une guerre incessante entre les groupes et les collectivités,
le bien de chacun et pour celui de l'humanité. C'est le les dirigeants et leurs sujets, dans l'Etat et dans le corps
propre de cet h o m m e de rechercher le vrai, le bien et le social. Toute notion d'humanité et de tolérance, tout
beau dans la vie, de les estimer à leur juste valeur et de sentiment d'humilité et de respect ont disparu. A leur
tendre vers eux sans cesse. place régnent le sectarisme, l'intolérance et l'exclusivisme.
Il convient de noter aussi qu'il existe un élément impré- Le m o n d e est aujourd'hui en proie à la folie ; il se
visible dahs la volonté humaine, une complexité infinie dans précipite vers la destruction et le despotisme, il aspire à
la nature humaine. Aucun système, aucune discipline, tout conquérir et à tout dominer, à tout piller et à tout
aucune loi ne peuvent satisfaire les besoins profonds et dépouiller. L'immense haine accumulée contre la vie et
virtuels d'une grande personalité, qu'ils soient d'ordre reli- l'oeuvre de l ' h o m m e ne laisse plus place, dans la politi-
gieux, politique, social ou intellectuel. Souvent les h o m m e s que mondiale contemporaine, aux sentiments d'humanité
disposent de ressources latentes d'énergie et d'un pouvoir et d'amour du prochain. Mais renoncerons-nous à " être
créateur qui ne peuvent être contenus dans le cadre des h o m m e s " avant tout et toujours ? N o u s voulons nous
formules et des doctrines anciennes. Aucune discipline fixe libérer de la misère et de la guerre, de la peur et des pri-
ne permet de donner leur plein développement aux possi- vations. Nous voulons nous libérer d'une conception
bilités humaines dans les domaines psychologique, éthique "tentaculaire" de l'Etat, de la collectivité et de l'église,
et spirituel. Aucun système ne peut satisfaire aux exigences contraignant l'individu à u n m o d e de vie prescrit et régle-
toujours accrues d'une personnalité dynamique. U n systè- menté. Nous aspirons à la liberté de pensée et d'expression,
m e laisse toujours place à l'imprévu, à l'inachevé. C'est de mouvement et d'association, d'enseignement et de
pourquoi nous voulons la liberté pour l ' h o m m e : en l'espèce, progrès intellectuel et moral.
les libertés humaines.
La vie humaine tend à faire apparaître toujours de nou- Tout programme de vie défini et réglementé doit nous
velles valeurs, de nouvelles formes d'idéal. A u c u n système, laisser le droit à la résistance non violente et à l'autonomie,
aucune formule toute faite ne peuvent satisfaire les besoins pour que nous puissions vivre conformément à nos
et les aspirations des grands penseurs, ni ceux de tous les conceptions du bien.
peuples, à toutes les époques. La liberté s'impose parce que A cet effet, il nous faudra renoncer à certaines supersti-
l'autorité n'est pas créatrice. C'est la liberté qui crée les tions de la science et de la raison, qui, par ce qu'elles ont de
conditions du plein essor de la personnalité. Ni l'unifor- matériel et de limité, rendent l'homme trop attaché à ce
mité, ni le conformisme, ni une compréhension de tous les m o n d e , et proposer à l ' h o m m e des valeurs et des fins spiri-
aspects de la vie ne peuvent servir de rien. D e nos jours, la tuelles plus hautes. Puis, sur ces principes, organiser notre
concentration de l'autorité, la bureaucratie et la dictature vie sociale sous tous ses aspects. Nous avons besoin non
de parti, aboutissant à l'uniformité dans la complexité, seulement des conditions matérielles d'une vie heureuse,
laissent peu de place à la pensée et au développement mais aussi des valeurs spirituelles qui permettent de mener
indépendants, à l'initiative et au libre choix. une vie droite. L a liberté de l ' h o m m e disparait aujourd'hui
... Pouvons-nous entendre l'appel de la liberté nationale, devant les exigences de la technocratie, de la bureaucratie
de la liberté humaine, nous, si rigides, si inflexibles, si politique et du particularisme religieux.
fanatiques, si exclusifs dans nos conceptions politiques, D e grands penseurs c o m m e M a n o u et Bouddha se sont
religieuses et culturelles, sociales et économiques ? Incapa- attachés à définir les garanties nécessaires à l ' h o m m e et les
bles d'imposer nos règles et nos méthodes à tous les pays et vertus propres à l ' h o m m e . Ils ont codifié, en quelque sorte,
à tous les continents, certains d'entre nous nouassent les dix libertés ou vertus essentielles, qui sont la condition
encore à l'égard de leurs semblables des sentiments de d'une vie droite. Ces libertés et ces vertus sont non. seule-
supériorité et de haine, des désirs de domination et de ment fondamentales, mais aussi d'une portée plus vaste que
contrainte. toutes celles qu'ont proposées les penseurs modernes.
Sachons donc d'abord " être h o m m e s " ; et puis, défin- M a n o u et Bouddha ont défini les cinq libertés ou garanties
nissons le contenu, la qualité propre des libertés humaines sociales et les cinq qualités ou vertus individuelles. Les

24
Les plus grands ennemis de la liberté

cinq garanties sociales sont : premièrement la garantie con-


tre la violence (Ahimsa) ; deuxièmement la garantie contre Les plus grands e n n e m i s d e la liberté
le besoin (Asteya) ; troisièmement la garantie contre l'ex-
ploitation (Aparigraha) ; quatrièmement la garantie contre Aldous Huxley
la violence et le déshonneur (Avyabhichara) ; et cinquième-
ment la garantie contre la mort prématurée et la maladie L a pression croissante exercée par les besoins des popula-
(Amritatva et Arogya). Les cinq qualités ou vertus indivi- tions sur les ressources, la guerre totale, son éventualité ou
duelles sont : premièrement l'absence d'intolérance sa préparation incessante sont, à l'heure actuelle, les plus
(Akdrodha) ; deuxièmement la compassion o u sentiment grands ennemis de ta liberté.
altruiste (Bhutadaya, Adroha) ; troisièmement la connais- Les trois quarts environ des 2.200.000.000 d'habitants
sance (Jnana, Vidya) ; quatrièmement la liberté de pensée de notre planète n'ont pas suffisamment à manger. A la
et de conscience (Satya, Sunrta) ; et cinquièmement la fin de ce siècle, la population du m o n d e comptera (si nous
liberté à l'égard de la crainte, de l'insatisfaction ou d u pouvons éviter une catastrophe dans l'intervalle) environ
désespoir (Pravrtti, Abhaya, Dhrti). 3.300.000.000 de personnes. Entre temps, sur de vastes
Les libertés humaines exigent, en contre-partie, des étendues de la surface terrestre, l'érosion du sol amoindrit
vertus o u règles de vie. N e songer qu'aux libertés, en né- rapidement la fertilité du milliard et demi d'hectares de
gligeant les vertus qui en sont les corollaires, conduirait à terre cultivable du m o n d e . D e plus, dans les pays les plus
un déséquilibre de la vie et à une stagnation o u m ê m e à industrialisés, les ressources minérales diminuent ou sont
une dégradation de la personnalité ainsi qu'au chaos et aux complètement épuisées, au m o m e n t m ê m e où une popula-
conflits sociaux. Ce double aspect de la vie humaine, avec tion croissante a besoin d'une quantité toujours plus
ses libertés et ses vertus ou règles, ses garanties et ses quali- grande de denrées de consommation et où une technique
tés personnelles, doit être bien compris et reconnu dans perfectionnée est en mesure de faire face à cette demande.
tout programme se proposant le bien de l ' h o m m e , de la Cette pression considérable sur les ressources menace
société et de l'humanité. A eux seuls, le droit à la vie, à la liberté de plusieurs manières. L'individu doit travailler
la liberté et à la propriété ou à la recherche d u bonheur davantage et plus longtemps pour vivre plus médiocrement.
seraient insuffisants, tout c o m m e la garantie de la liberté, E n m ê m e temps, la situation économique de la c o m m u n a u -
de l'égalité et de la fraternité. Les libertés et les vertus té, dans l'ensemble, est si précaire que le moindre accident,
demandent à être précisées et entendues dans u n sens plus tel que des conditions atmosphériques défavorables, peut
large si l'on veut favoriser le progrès matériel, intellectuel avoir de sérieuses conséquences. Dans le chaos social, la
et spirituel de l ' h o m m e et de l'humanité. liberté personnelle n'existe guère o u m ê m e n'existe pas du
Pour prévenir cette guerre ouverte et latente, nationale tout, et lorsque l'ordre est rétabli par l'intervention d'un
et internationale, d'extermination réciproque, il nous faut organe exécutif fortement centralisé, il y a grand danger
créer et répandre u n nouveau type d ' h o m m e o u de citoyen de totalitarisme. E n raison de la pression croissante des
doué de ces dix libertés et vertus qui constituent les valeurs besoins de la population sur les ressources, le X X e siècle
fondamentales de la vie et de la conduite humaines. Faute est devenu l'âge d'or du gouvernement centralisé et de la
de quoi, nos libertés ne répondraient plus à leur objet et dictature ; il a vu la renaissance générale de l'esclavage,
à leur mission de sauver l ' h o m m e et sa culture intellectuelle imposé aux dissidents politiques, aux peuples vaincus et
et morale d u désastre imminent qui risque de détruire l'en- aux prisonniers de guerre. Pendant tout le X D C e siècle, le
semble de la civilisation humaine par les armes mortelles de nouveau m o n d e a offert des denrées alimentaires peu coû-
la science, et par les robots inhumains des puissances des- teuses aux masses grouillantes de l'ancien m o n d e et des
potiques et tyranniques, avec leurs idéologies et leurs terres gratuites aux victimes de l'oppression. Aujourd'hui,
professions de foi. le nouveau m o n d e a une population nombreuse qui s'accroît
sans cesse; il n'y a plus de terres à distribuer, et, sur des
Quant à nous, en Inde, nous voulons être libérés de la
espaces immenses, le sol trop exploité perd sa fertilité.
domination étrangère et de la guerre civile. L a domination
étrangère est néfaste. Notre pays en a souffert pendant des Le nouveau m o n d e produit encore beaucoup d'excé-
siècles. Nous devons la condamner, sous sa forme moderne dents exportables. Mais, dans cinquante ans, il n'aura
c o m m e sous sa forme ancienne. Notre pays doit être indé- probablement plus d'excédents pour aider à nourrir les trois
pendant, sous u n régime représentatif unifié, responsable et billions d'habitants de l'ancien m o n d e .
centralisé. C'est à cette seule condition que nous survivrons. E n détruisant lesrichessesaccumulées et les sources de
Je sais que les h o m m e s que subjugue et qu'anime u n la production future, la guerre totale a fortement augmenté
idéal rigide, culturel ou religieux, sont insensibles à l'appel la pression exercée par les besoins de la population sur les
de la liberté, nationale ou humaine. Mais nous ne pouvons, ressources existantes et diminué ainsi de façon sensible les
à cause d'eux et de leurs préjugés, renoncer à des fins et à libertés d'un grand nombre d ' h o m m e s et de femmes qui
des aspirations plus hautes. appartiennent non seulement aux nations vaincues mais
aussi aux nations dites victorieuses. E n m ê m e temps, la
crainte d'une autre guerre totale dans un avenir très proche
et son active préparation a partout pour résultat une plus
grande concentration du pouvoir politique et économique.
U n e expérience douloureuse a prouvé qu'il n'est pas
possible de confier de grandes responsabilités pendant
longtemps à aucun individu ou groupe d'individus. Les
chefs socialistes d'Etats progressistes peuvent penser
qu'eux-mêmes et leurs successeurs seront à l'abri de l'in-

25
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme

fluence corruptrice des immenses pouvoirs que la poussée Chaque nation industrielle dépense des s o m m e s énormes
de plus en plus forte de la population les a contraints d'as- en travaux de recherches sur les techniques de destruction
sumer. Mais il n'y a malheureusement pas de raisons de les en masse. Ainsi, deux milliards de dollars ont été utilisés à
croire des exceptions à la règle générale. L'abus du pouvoir la production de la b o m b e atomique et d'autres centaines
ne peut être éviter qu'en limitant le degré et la durée de de millions sont actuellement consacrés à l'étude de fusées,
l'autorité conférée à une seule personne, à un groupe ou d'avions à réaction, de méthodes de guerre bactériologique
à une classe. et de destruction en masse des plantes comestibles. Si des
Mais, tant que persisteront la menace de la guerre et s o m m e s d'argent et des travaux scientifiques d'une impor-
d'une poussée de plus en plus forte de la population, il tance égale pouvaient être consacrés au problème de la
semble très peu probable que nous puissions aboutir à autre production artificielle de produits alimentaires, il serait sans
chose qu'à une concentration croissante d u pouvoir entre doute possible de trouver rapidement le m o y e n d'assurer
les mains des chefs politiques qui nous dirigent et des hauts aux millions d'habitants à demi affamés de l'Europe et de
fonctionnaires qui les secondent. Entre temps, presque l'Asie une nourriture suffisante. L a synthèse de la chloro-
partout, la conscription o u la servitude militaire ont été phylle, par exemple, pourrait être, pour la deuxième moitié
imposées aux masses. Ceci signifie en pratique qu'à tout du X X e siècle, l'équivalent de ce qu'a été l'exploitation des
m o m e n t u n individu peut être privé de ses libertés constitu- terres incultes d u nouveau m o n d e au X I X e siècle. Elle atté-
tionnelles et soumis à la loi martiale. L'histoire récente le nuerait le besoin de ressources et ferait ainsi disparaître une
prouve; les dirigeants socialistes eux-mêmes sont prêts à des principales raisons de contrôle centralisé totalitaire de la
recourir à cette méthode pour exercer une contrainte sur vie de chacun.
des grévistes gênants. Il est virtuellement certain qu'à La prospérité d'une société industrialisée est proportion-
l'heure actuelle aucun gouvernement ne désire réellement la nelle au rythme auquel elle utilise son capital naturel
guerre. Mais, c'est aussi probable, de nombreux gouverne- irremplaçable. Sur de vastes espaces de la surface terrestre,
ments hésiteraient à renoncer à tous préparatifs de guerre, les dépôts de minerais utiles, facilement accessibles sont
car ces préparatifs les autorisent à maintenir la conscription déjà épuisés o u s'épuisent. L'augmentation de la population
en tant qu'instrument de contrôle et de coercition. Et on et l'amélioration progressive des techniques industrielles
peut ajouter que le désarmement universel, s'il se réalisait entraîneront nécessairement l'épuisement accéléré des
jamais, ne serait pas nécessairement la fin de la conscription. dernières ressources de la planète.
U n service obligatoire persisterait probablement sous une Les minerais utiles sont très inégalement répartis :
forme non militaire - "camps de jeunesse" o u "travail obli- certains pays sont extrêmement riches en ressources natu-
gatoire". Dans u n gouvernement très centralisé, les avan- relles, d'autres en manquent complètement. Lorsqu'une
tages découlant du pouvoir d'enrégimenter et de contraindre nation puissante possède le monopole de fait d'un minerai
sont trop grands pour être facilement sacrifiés. indispensable, elle a ainsi la possibilité d'augmenter son
Une déclaration constitutionnelle des droits dont les influence déjà considérable sur ses voisins moins fortunés.
principes sont appliqués dans une législation appropriée Lorsqu'une nation faible a la chance, o u la malchance, de
peut certainement contribuer à protéger la masse des êtres bénéficier d'un de ces monopoles, ses voisins plus puissants
humains m o y e n s et sans privilèges contre le petit nombre sont tentés de commettre contre elle des actes d'agression
de ceux qui, grâce à leur fortune ou à leur situation hiérar- ou de "pénétration pacifique".
chique, gouvernent en fait la majorité. Mais, il vaut toujours Les h o m m e s de science ont le pouvoir de reculer le
mieux prévenir que guérir. D e simples restrictions théo- m o m e n t de la faillite planétaire et d'atténuer les dangers
riques, destinées à limiter l'abus d'un pouvoir déjà concen- politiques inhérents à l'existence des monopoles naturels.
tré entre les mains de quelques-uns, ne sont que des atté- C e qu'il faut, c'est un nouvel effort semblable à celui qui
nuations d'un mal existant. L a liberté personnelle ne a abouti à la création de la b o m b e atomique. Cet effort,
peut être assurée qu'en déracinant complètement le mal. placé sous des auspices internationaux, tendrait à dévelop-
LTJnesco essaie actuellement d'aider à atténuer le m a l ; per des produits disponibles susceptibles de remplacer les
mais elle a la bonne fortune de pouvoir entreprendre, si on minerais inégalement répartis et bientôt épuisés dont
le veut, la tâche infiniment plus importante qui consiste à dépend l'existence m ê m e de notre civilisation industrielle;
le prévenir et à faire disparaître radicalement les obstacles par exemple, l'énergie d u vent et l'énergie solaire pren-
actuels à la liberté. Cette tâche incombe avant tout à la draient la place de l'énergie produite par la houille, le
section scientifique de l'Organisation. Le problème qui pétrole et par le plus dangereux de tous les combustibles,
consiste à amoindrir la pression des besoins de la population l'uranium; le verre et les produits plastiques, lorsque c'est
sur les ressources est, d'abord, un problème de science pure possible, remplaceraient des métaux tels que le cuivre,
et de science appliquée, alors que le problème de la guerre l'étain, le nickel et le zinc.
totale est (entre autres choses naturellement) u n problème U n programme de ce genre serait utile pour beaucoup
moral pour les techniciens en tant qu'individus et en tant de raisons. Il orienterait notre civilisation industrielle vers
que membres d'organisations professionnelles. une base plus permanente que l'exploitation de plus en plus
Pour fournir aux 2.200.000.000 de personnes qui vivent rapide d'un avoir qui se dilapide, dont elle dépend actuelle-
actuellement sur la planète une nourriture appropriée, il ment. Il en serait fini des monopoles naturels qui sont u n
serait nécessaire de doubler les approvisionnements actuels. encouragement perpétuel à la guerre et, enfin, il serait
Il faudra de nombreuses années pour atteindre ce but par possible d'augmenter la liberté personnelle et de limiter les
les méthodes conventionnelles et, alors, la population ne pouvoirs exercés par la minorité dirigeante.
sera pas de deux milliards mais de plus de trois, et la sous- Abordons maintenant les problèmes d'éthique qui se
alimentation sera presque aussi sérieuse et aussi étendue posent aux h o m m e s de science en tant qu'individus et en
qu'elle l'est aujourd'hui. tant que membres d'organisations professionnelles. Quels

26
Les Droits de l'Homme : le point de vue de la biologie

qu'aient été les désirs des inventeurs et des techniciens, la Ses découvertes s'appliquent aussi bien à la communauté de
science appliquée a, en fait, eu pour résultat la création de cellules que représente chaque animal complexe, qu'à la
monopoles industriels contrôlés par le capital privé ou par communauté d'animaux que représente chaque société
des gouvernements nationaux centralisés. Elle a abouti à complexe. Elles paraissent également valables (sans être
la concentration des pouvoirs économiques, consolidé la aussi complètes) pour l'animal humain que pour l'animal
position d'une minorité vis-à-vis de la multitude et augmen- inférieur à l'homme. La science considère l'homme dans
té le pouvoir destructeur de la guerre. La science appliquée son cadre naturel - écartant le surnaturel en tant que
mise au service de la grosse industrie d'abord, puis des source de connaissance - . Elle conçoit les droits et les
gouvernements, a rendu possible l'Etat moderne totalitaire. devoirs de l'homme c o m m e u n aspect particulier des
Et la science appliquée, mise au service des ministères de rapports entre le tout et les parties, rapports dont les orga-
la guerre et des ministères des affaires étrangères, a engen- nismes vivants offrent le meilleur exemple.
dré le lance-flamme, la fusée, les bombardements massifs, ... Le n œ u d d u problème que pose l ' h o m m e dans la
les chambres à gaz, et elle est maintenant en voie de perfec- société est la définition d u domaine propre à l'individu,
tionner les moyens de rôtir des populations entières par dans le cadre d u groupe. Si la société n'était qu'une m o -
des explosions atomiques et de tuer les survivants par la saïque d'individus occupant chacun u n territoire parfaite-
leucémie et par des épidémies de peste artificielle. ment délimité, o u si les h o m m e s étaient les occupants
Le m o m e n t est venu, à n'en pas douter, pour les h o m m e s identiques et interchangeables d'un espace homogène, il
de science, d'étudier, individuellement et collectivement, le n'y aurait pas de problème. Il n'en restera pas moins vrai
problème moral d'une "vie normale". Dans quelle mesure que l'essence m ê m e de tout organisme est la coexistence de
un h o m m e est-il autorisé à adopter une ligne de conduite l'individu - de l'homme — en tant que tel, et de l'homme
professionnelle qui, bien qu'elle ne soit pas directement social, en tant que partie de la communauté. Nous ne
reprehensible, entraîne des conséquences sociales manifeste- pouvons éviter ce dualisme : chaque h o m m e (et son sem-
ment peu souhaitables o u m ê m e néfastes ? C'est-à-dire, blable) est u n tout complet, qui tend à assurer sa propre
dans quelle mesure un savant ou un technicien a-t-il le droit survie, essentiellement, par une compétition avec les autres
de contribuer à des travaux qui permettront d'augmenter la h o m m e s ; mais chaque h o m m e — avec son semblable - est
concentration du pouvoir entre les mains d'une minorité aussi l'élément constitutif d'un ensemble plus vaste, la
dirigeante et de fournir à des armées la possibilité d'entre- société, et tend à assurer la survie du groupe, essentielle-
prendre l'extermination en masse des civils ? ment par une coopération avec les autres membres de ce
Jusque-là, la science appliquée a été mise dans une groupe. Naturellement, cette dualité se retrouve plus ou
grande mesure au service des monopoles, de l'oligarchie et moins marquée à différents stades : dans les rapports entre
du nationalisme. Mais rien, ni dans la science, ni dans la l'individu et la famille, la famille et la communauté, le
technologie, ne rend ces conséquences inévitables. Profes- m e m b r e d'un groupe minoritaire et ce groupe, le parti et
sionnellement parlant, il serait tout aussi facile pour le la coalition politique, l'Etat et la nation, la nation et u n
savant de servir la cause de la paix que celle de la guerre, Etat mondial. E n outre, cette dualité n'apparaît pas dans
de la liberté personnelle, de la coopération volontaire et du l'espace, ni dans u n domaine isolé, mais dans la portion de
gouvernement indépendant que celle des monopoles d'Etat son milieu que l'individu (en tant qu'unité) peut dominer
ou d u capitalisme, de l'enrégimentation universelle et de la et qui est phis o u moins vaste selon que l'on se place au
dictature. Ces difficultés ne sont pas d'ordre technique, point de vue physique, biologique, psychologique, socio-
elles relèvent de la philosophie et de la morale, de l'évalua- logique o u légal.
tion des valeurs et du jugement, et de la volonté d'agir ... L ' h o m m e , plongé dans le milieu culturel de son
d'après ce jugement. groupe, et puissamment aidé par ses semblables, a la possi-
bilité de discriminer ses capacités latentes et de les amener
à l'épanouissement. Désormais, il est plus qu'un anthro-
Les droits d e l ' h o m m e : le point d e vue poïde; et pourtant il est aussi moins qu'un anthropoïde, car
de la biologie il aurait peu de chances de survie s'il était abandonné à lui-
m ê m e . D e m ê m e que les organismes ont renoncé à l'immor-
R . W. Gerard talité, mais atteint à une vie plus pleine (et peut-être m ê m e
à la conscience de soi), lorsque les cellules se sont groupées
La science et la technique, après avoir révolutionné la vie en unités multicellulaires, de m ê m e l ' h o m m e , en fondant
humaine sous son aspect matériel, la révolutionnent au- une société, perd certaines libertés et en gagne d'autres.
jourd'hui sous son aspect intellectuel. Les savants sont les , Il doit accepter les restrictions qu'impose le groupe à la
catalyseurs des transformations sociales : agissant sur la satisfaction de ses impulsions primitives, il n'est pas libre
société qui, à son tour, réagit sur eux, ils en accélèrent de s'emparer par la force de ce qui lui plaît; mais la société
l'évolution. L a science, après avoir créé le milieu qui condi- le dote de désirs nouveaux et des moyens de les satisfaire;
tionne aujourd'hui la vie et les réactions humaines, élabore il apprend à parler, et grâce au langage, il est libre de penser.
les principes qui doivent présider à cette vie et à ces réac- Les droits et les devoirs de l'homme ne peuvent par
tions. La biologie, qui étudie les organismes - ces c o m m u - conséquent être absolus, mais sont toujours relatifs au
nautés o ù les éléments individuels sont effectivement, milieu. A mesure que l ' h o m m e acquiert certains privilèges,
systématiquement intégrés en u n tout - a beaucoup à dire il lui faut renoncer à certains autres. Quant à savoir s'il
au sujet des forces qui sont à l'œuvre dans ces c o m m u n a u - gagne au change, cela dépend de la valeur qu'on accorde à
tés, des libertés, des devoirs et des contrôles qui y sont chaque liberté, et cette valeur elle-même est largement
nécessaires, et des tendances qui s'y manifestent normale- fonction de la culture. E n fait, en u n sens important, c'est
ment tout au long de l'interminable évolution organique. la personne (ou le groupe) le mieux adapté à la culture

27
La Declaration Universelle des Droits de l'Homme

dominante qui jouit de la liberté la plus complète. U n objet qui est désastreux. Car l'évolution se poursuit et les codes
"en chute libre" accomplit sa "destinée" sans qu'aucune doivent s'adapter ou disparaître. La croissance continue des
force y fasse obstacle. L ' h o m m e est libre dans la mesure où vertébrés paraît préférable aux mutations brusques des
il lui est permis de satisfaire, ou de tenter de satisfaire, les insectes. Lorsque la tension est trop forte, l'élément le plus
désirs qu'il ressent; et ses droits, par conséquent, sont la faible cède : dans un système social rigide, c'est la révolu-
résultante des désirs qu'encourage en lui la société, et des tion, le déchaînement de la force brutale. Dans un système
restrictions qu'elle met à leur satisfaction. Avant que l'on plus souple, le changement est progressif et le pouvoir
eût domestiqué les poules et fabriqué des pots, il ne pouvait s'exerce par "persuasion", grâce aux moyens d'information.
être question de poule au pot pour tous. Avant que le Il est évident que certaines tendances générales se mani-
langage fût développé suffisamment pour stimuler la pensée festent dans l'évolution biologique. Les cellules de chaque
abstraite et permettre sa diffusion, le problème de la liberté organisme et les organismes de chaque groupe tendent vers
d'expression ne se posait pas : on n'en ressentait ni l'ab- une cohésion et une interdépendance mutuelle toujours
sence ni le besoin. plus grandes. La coopération gagne par rapport aux conflits.
Lorsque le milieu social de l ' h o m m e s'élargit, chacun L'influence du tout sur la partie s'accroît par rapport à
peut étendre son domaine propre sans heurts sensibles. Mais celle de la partie sur le tout. Et les forces d'intégration
il arrive aussi que le milieu se rétrécisse, et le problème des exercent de moins en moins un contrôle mécanique et, de
frontières se pose inévitablement. Les "déclarations des plus en plus, un contrôle des communications : du système
droits de l'homme" représentent des tentatives pour définir nerveux et des hormones. Une espèce immuable, rebelle à
le domaine de l'individu ou d'un groupe distinct par rapport l'adaptation, reste en stagnation et se trouve évincée au
aux domaines de ses semblables ou de groupes plus impor- cours de l'évolution; une espèce hautement spécialisée
tants. Ces droits ne peuvent jamais être absolus et il ne risque surtout d'être anéantie par une modification d u
convient pas qu'ils demeurent codifiés trop longtemps sous milieu. L e mécanisme de l'évolution agit à l'échelle d u
une forme quelconque. Car l'homme en société évolue et groupe plus encore qu'à l'échelle de l'individu. C'est une
son domaine propre n'est pas seulement relatif, mais aussi erreur profonde de prétendre que l'organisme existe pour
variable. Dans chaque période, les problèmes critiques se la cellule ou le groupe pour l'individu, tout autant que
posent uniquement à l'occasion des nouveaux progrès réali- d'affirmer que la cellule existe pour l'organisme et l'indi-
sés. L e droit de tout h o m m e à respirer n'est pas discuté vidu pour le groupe.
aujourd'hui parce qu'on admet universellement qu'il existe. La société est une sorte d'épi-organisme, et l'évolution
Le droit de tout h o m m e a posséder un lopin de terre sur la sociale, tout en affectant des formes irréductibles, ne peut
planète M a n n'est pas discuté aujourd'hui, parce qu'on violer les lois générales de l'évolution biologique. Le bio-
admet universellement qu'il n'existe pas. Mais qu'advien- logiste ne peut préciser, dans le détail, quels devraient être
drait-il si une invention permettait d'installer des compteurs les droits humains à l'heure actuelle. Mais il peut dire :
à air (de m ê m e qu'on a installé des compteurs à eau ou à 1. Les droits sont fonction de la société. Les droits
gaz) ou d'importer de l'uranium de Mars ? En fait, dans la essentiels seront universels, les autres dépendront de chaque
période qui a précédé l'ère atomique, la possession de l'ura- forme de culture particulière.
nium constituait une gêne plutôt qu'un avantage; il en était 2. Certains droits devront être abrogés à mesure que des
de m ê m e du pétrole avant l'invention des moteurs à c o m - droits nouveaux seront revendiqués. La culture du groupe
bustion interne. Les changements intervenus dans la société détermine la hiérarchie des valeurs dans chaque cas parti-
ont modifié la valeur de ces matières premières et soulevé culier.
une série de nouveaux problèmes de droits. A mesure que 3. L'évolution tend, en général, à accroître la dépen-
les journaux, la radio et les autres moyens d'information dance de l'individu vis-à-vis d u groupe. L'altruisme gagne
des masses se sont développés, ont apparu les problèmes de aux dépens de Pégoïsme, et le contrôle s'exerce de plus en
liberté d'information. A mesure que la spécialisation a plus par la persuasion, et de moins en moins par la force.
amené la formation de groupes ayant chacun des croyances 4. Toute doctrine qui ne voit dans l ' h o m m e que l'indi-
ou des intérêts particuliers, ont apparu les problèmes d u vidu o u l'unité, au sein d u groupe, est nécessairement
droit au travail ou à la grève, du droit à la liberté du culte fausse. La dualité de l'homme, à la fois individu et élément
ou à la libre pensée, du droit au conformisme ou à la rebel- de la société, est inéluctable. Les extrêmes de Feudémo-
lion. Les m ê m e s considérations s'appliquent en matière de nisme et de l'utilitarisme, de l'individualisme et du collecti-
santé... La santé n'est pas seulement individuelle, mais col- visme, de l'anarchie et du totalitarisme, d u "laisser-faire"
lective, et les individus se soumettent aux mesures de santé et d u dirigisme économique absolu, sont insoutenables.
publique sans trop d'objections. (Sauf, toutefois lorsqu'un Les droits de l ' h o m m e comprennent les droits de l'individu
intérêt social important se trouve en jeu, par exemple dans (ou d u groupe restreint) vis-à-vis des autres individus (ou
le conflit du beurre et de la margarine végétale). groupes) et vis-à-vis de l'ensemble de la société. - ce qui
... U n dernier mot de la biologie sur le problème de la implique des devoirs de la société envers l'individu — et des
sanction et du pouvoir. L ' h o m m e en tant qu'individu droits de la société (ou du groupe restreint) vis-à-vis de
éprouve certaines impulsions qui se transforment insensi- l'individu (ou du groupe) — ce qui suppose des devoirs de
blement en désirs, habitudes, responsabilités coutumières, l'individu envers la société.
obligations reconnues, droits légaux. L ' h o m m e , en tant 5. Toute déclaration des droits deviendra imparfaite
que m e m b r e d'un groupe, admet un certain nombre de à un m o m e n t donné, et ne pourra que perdre de sa valeur.
contrôles, d'habitudes, de responsabilités coutumières, Elle devrait toujours comporter des clauses prévoyant sa
d'obligations reconnues, de devoirs légaux. révision et sa refonte obligatoires à intervalles appropriés.
Les droits et les devoirs se trouvent codifiés sous forme
de lois — ce qui est utile — puisfigéssous cette forme — ce

28
La science et les Droits de l'Homme

effet, il sera nécessaire de développer l'enseignement


L a science et les droits d e l ' h o m m e des sciences, et aussi d'imposer certaines lois qui limitent
la liberté d'action individuelle dans des domaines touchant
W. A . Noyes à la santé et à l'utilisation des ressources naturelles. Il est
difficile mais non impossible de prendre de telles mesures
sans porter atteinte aux Droits de l ' H o m m e considérés
Si l'introduction de la poudre à canon en Europe occiden- c o m m e les plus importants dans la civilisation de l'Europe
tale fut pour beaucoup dans la disparition de la féodalité, occidentale et de l'hémisphère occidental. Mais on ne
et si la Révolution française, qui aboutit aux campagnes pourra éviter que le progrès matériel aille à rencontre de
de Napoléon, a ouvert de nouvelles possibilités à la science certains préjugés, en partie d'origine religieuse, profondé-
en faisant supporter à l'ensemble des populations le fardeau ment ancrés chez d'importantes fractions de la population
de la guerre, il est évident que les récents progrès scientifi- du globe. Les conséquences sociales et politiques de ce que
ques nous amènent presque au terme d'un cycle où la nous appelons d'habitude " le progrès " sont à ce point
science risque d'apparaître c o m m e l'un des principaux immenses, qu'il est difficile à l'heure actuelle de se lancer
facteurs de l'asservissement de l'humanité. L'importance dans des considérations générales au sujet de l'avenir. Il
de son rôle pendant la guerre interdit que l'on considère existera toujours des différences de religion et d'idéologie
aujourd'hui le savant c o m m e u n être libre et indépendant ; politique. Différences qu'il faut cultiver, car chaque
m ê m e à son corps défendant, son sort se trouve lié aux forme de culture peut contribuer, pour sa petite part, au
destinées militaires de tel ou tel pays. Les droits de bonheur de l'humanité. L a question est, avant tout, de
l'homme et les droits du savant sont désormais inextrica- savoir si l'on pourra empêcher que ces différences devien-
blement mêlés. L a lutte du savant pour le maintien de nent des causes de guerre, car la guerre est le principal
sa liberté d'action a des répercussions importantes sur la facteur de destruction des Droits de l ' H o m m e .
lutte de l'humanité pour la prospérité et le bonheur.
Les moyens modernes de communication ont créé Posséder une formation scientifique, c'est en principe
entre les différentes nations du m o n d e une dépendance être capable d'adopter une attitude objective, c'est-à-dire
mutuelle qui n'existait pas jadis. Il n'est plus possible de juger des choses sur leur mérite, sans se laisser influencer
de considérer d ' u n oeil indifférent les fléaux qui sévissent par les préjugés. Certes; les savants sont loin de conserver
dans les endroits les plus reculés du monde. D e m ê m e , toujours cette objectivité politique, mais ils devraient
les foyers de misère ou d'agitation sociale, qui constituaient pouvoir appliquer une tournure d'esprit scientifique à
un danger de troubles à l'intérieur d'un pays, en quelque l'étude des problèmes sociaux. L a meilleure façon pour
lieu du m o n d e qu'ils apparaissent à l'heure actuelle repré- le savant d'aider à sauvegarder les Droits de l ' H o m m e
sentent une menace pour toute la portion de l'humanité consiste peut-être à apprendre au m o n d e à discuter libre-
qui jouit d'un niveau de vie élevé. Il se peut m ê m e que le ment de tout, sans animosité. Mais u n idéal aussi élevé
fait pour une nation de gaspiller ses ressources naturelles ne peut être atteint d'un jour à l'autre. L'intolérance du
en vienne à revêtir une importance si considérable aux savant authentique à l'égard des erreurs de fait et des
yeux d'autres nations qu'il mette en danger la paix m o n - fautes de logique doit se nuancer d'une réelle tolérance
diale. Nous commençons à peine à conserver nos ressources à l'égard des postulats variables qui peuvent avoir cours
naturelles dans l'intérêt de la nation. Nous s o m m e s encore dans le domaine social. Il est difficile d'atteindre la vérité
loin de considérer ces ressources c o m m e u n capital qui absolue en physique. Il se peut que cette vérité demeure
doit être conservé dans l'intérêt du monde entier. La inaccessible dans la science des rapports humains.
menace que cette évolution recèle pour certains Droits L'avenir du m o n d e entier exige que les animosités et les
de l ' H o m m e , considérés jusqu'à présent c o m m e essentiels haines exaspérées s'apaisent. Les études sociales et psy-
dans une société composée d'individualistes, est si évidente chologiques ne suffiront .pas à les apaiser. U n e bonne
qu'il n'est pas besoin d'y insister. nourriture, u n cadre convenable sont indispensables si
Il résulte de ce qui précède que l'humanité en général, l'homme doit détourner sa sensibilité personnelle des pro-
et les savants en particulier, se trouvent devant u n authenti- blèmes immédiats. L e premier objectif de l ' h o m m e poli-
que dilemme. L e conflit qui existe entre les aspirations tique doit être d'éviter la guerre à tout prix, et le premier
nationalistes et le besoin très réel d'un idéal plus compré- objectif du savant doit être de libérer des soucis économi-
hensif n'est pas de nature à être résolu en quelques mois, ques toutes les couches sociales de toutes les nations. Si
ni en quelques annés. Certes, il faudra nécessairement ces deux objectifs sont atteints, et si une ère de paix suf-
limiter certains droits du savant, et par conséquent certains fisamment longue est donnée, nous pourrons préciser peu
droits de l ' h o m m e , dans l'intérêt c o m m u n . Mais le pro- à peu les Droits de l ' H o m m e , et élaborer u n code moral
blème réel est de savoir si ces restrictions constitueront qui consacre l'adaptation de la race humaine à u n m o n d e
une telle atteinte à notre bonheur, une telle ingérence régi par la science. Il faudra donc définir à nouveau les
dans notre vie privée, que l'existence perdra tout sens Droits de l ' H o m m e , mais nous avons le ferme espoir que
véritable. L a liberté de déplacement, de communication, cette définition nouvelle pourra sauvegarder ceux qui
le libre choix d'un m o d e de vie m ê m e , seront à ce point sont essentiels au bonheur de l'humanité.
fonction de considérations politiques, qu'il convient de
n'envisager qu'avec la plus extrême prudence une ligne de
conduite pour l'avenir.
Le premier devoir du savant est de faire en sorte que
les taches noires, qui symbolisent le règne de la misère et
de la maladie, disparaissent de la carte du m o n d e . A cet

29
la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme

Dans les deux cas, les populations indigènes se trouvent


Les droits d e l ' h o m m e d a n s la société primitive privées de la jouissance des droits de l ' h o m m e , sous le
simple prétexte qu'elles appartiennent à une civilisation
A . P. Elkin différente de la nôtre, et moins compliquée aux points
de vue industriel et financier. Il faut bien, toutefois,
qu'elles acceptent cet état de choses, car il s'appuie sur
I une force : l'administration. Et c'est ce qu'elles font,
jouant délibérément le rôle d'êtres inférieurs, de perpétuels
Introduction apprentis et d'enfants, pour satisfaire notre vanité. E n
Dans cette étude, je m e borne à considérer l ' h o m m e dans elles-mêmes, et si l'on se réfère à leur propre civilisation et
la société primitive, en m'inspirant surtout de m a connais- à leur propre m o d e d'organisation sociale, c o m m e les
sance et de m o n expérience des populations non autono- anthropologues en peuvent témoigner, ces peuplades
mes, généralement désignées sous le n o m de "populations ne sont ni stupides, ni inférieures, ni enfantines.
primitives", de l'Australie et desflesavoisinantes dans le O n invoque parfois u n autre argument pour maintenir
sud-ouest et le sud de l'Océan Pacifique. les populations primitives en tutelle de génération en
..Dire que les principes de la Charte de l'Atlantique génération : c'est qu'on ne peut passer de l'âge de la pierre
peuvent et doivent s'appliquer à ces populations ne signi- à l'âge de l'acier en une génération, puisqu'il a fallu tant
fie pas, toutefois, que les puissances mandataires ou colo- de siècles à l'Europe pour y parvenir. L e sophisme est
niales doivent répudier immédiatement toute responsabilité évident : les populations primitives n'ont pas à parcourir,
et tout intérêt à l'égard des indigènes qui peuplent leurs l'une après l'autre, toutes les étapes qui séparent ces deux
colonies o u les territoires sous leur mandat, et les abandon- âges. Leur tâche est de s'adapter à l'âge actuel, c'est-à-dire
ner à eux-mêmes. Agir de la sorte, après être intervenu aux conditions du vingtième siècle, telles qu'elles existent
soi-même, o u avoir toléré des interventions dans la vie de en Europe, en Asie et en Amérique, et telles qu'elles s'éta-
ces populations, et après les avoir dominées, rendrait blissent partout sous l'influence de ces continents. Ces
" leur dernier état pire que le premier ". Mais cela signifie: populations ont suffisamment d'intelligence pour le faire,
1. que ces puissances souveraines n'administreront les et pour le faire rapidement. Mais elles ont besoin d'une
populations indigènes que jusqu'au m o m e n t où celles-ci éducation qui leur fasse comprendre quels sont leurs
deviendront économiquement et politiquement indé- problèmes et leurs devoirs. Instruites, sachant lire et
pendantes ; ; écrire, renseignées par leurs représentants, qui auront
2 . que cette administration s'accompagnera de mesures pu voyager et observer, sur les conditions d'existence
d'ordre éducatif, sanitaire, économique, culturel, juridi- dans les pays d'où leur viennent les idées et les méthodes,
que et politique, de nature à rendre cette indépendance et elles se rendront mieux compte de leur situation, dévelop-
cette autonomie effectives dans le plus bref délai possible. peront leur intelligence et parviendront à s'adapter en fait.
Cette condition de temps est nécessaire, de crainte Ces populations ont, de plus, le droit, en tant qu'êtres
que les représentants (fonctionnaires, employeurs ou humains, de le faire. Mais ce n'est pas tout. Les puissances
missionnaires) de la puissance souveraine ne justifient et les peuples dits "civilisés" ont semé le trouble et la
la condition actuelle de sujétion politique, économique confusion parmi les indigènes : ils ont bouleversé leur
et culturelle de ces populations, c o m m e u n stade néces- m o d e de vie, qui était adapté à leur milieu, et modifié
saire qu'il convient de prolonger indéfiniment, en atten- ce milieu m ê m e . Les populations primitives ont, en consé-
dant que ces populations soient capables, de l'avis de la quence, droit à une aide de la part du m o n d e civilisé pour
puissance souveraine, de faire ne serait-ce qu'un premier comprendre les changements survenus dans leur milieu
pas vers la liberté. E n fait, la situation actuelle, ou celle et s'y adapter, puisque ces changements sont l'oeuvre de
d'avant-guerre, répondent aux intérêts économiques des la civilisation et des civilisateurs.
"envahisseurs" o u des "occupants". Maintenir u n peuple
de façon permanente en état d'apprentissage ou de tutelle, II
de façon à y trouver une source de main-d'oeuvre à bon
marché, et justifier ce travail forcé c o m m e une initiation Droit de l'homme primitif
nécessaire à la civilisation et à l'exercice des droits civiques,
c'est là une position c o m m o d e , surtout si l'on néglige cet 1. Le primitif est un être humain, au m ê m e titre que le
aspect de la question : à savoir que ces "pupilles" n'ob- civilisé.
tiendront jamais la qualité de citoyens, et qu'on n'envisage ...C'est un droit essentiel du primitif, que d'être consi-
pas qu'ils l'obtiennent jamais. Peut-être, prétendra-t-on, déré aujourd'hui comme un être humain, au même titre et
l'obtiendraient-ils dans une génération ultérieure ; mais, au même degré que le Gvïlisé. Il fait partie du m ê m e sys-
à moins que des changements radicaux ne soient apportés tème complexe de relations internationales ; possède les
aux conditions de travail, aux méthodes de gouvernement, m ê m e s besoins fondamentaux, et les m ê m e s capacités
et au système d'éducation, ce fait ne se produira jamais. intellectuelles. Les seules différences résultent de l'histoire,
Les intéressés eux-mêmes s'inquiètent peu de cette ainsi que du milieu et du patrimoine culturels.
perspective décourageante. M ê m e , les missionnaires bien
intentionnés répètent allègrement ce sophisme que les 2. Droit à une forme de civilisation et à une personnalité
Papous et les autres groupes ethniques sont des races- propres.
enfants, qu'il convient de traiter c o m m e telles et qui ...Un second droit essentiel du primitif, que l'on peut
deviendront peut-être un jour, intellectuellement et aujourd'hui reconnaître, est le droit d'élaborer une forme
sentimentalement, adultes, mais pas avant longtemps. de civilisation qui lui soit propre. A chaque population

30
Les Droits de l'Homme dans la société primitive

correspond un type de civilisation qui doit évidemment les, dans le cas des indigènes d'Australie, et dans le cas de la
s'adapter à une conception universelle des valeurs et des main-d'oeuvre indigène du Pacifique sud-ouest, engagée à
droits de l ' h o m m e et aux nécessités des relations écono- long terme, et considérant que les indigènes sont des êtres
miques et culturelles. C'est le droit à la liberté et à humains qui ont droit à un m o d e d'existence propre, et à
l'autonomie culturelles et religieuses, et au libre dévelop- la jouissance des terres auxquelles ils sont attachés selon les
pement de la personnalité. diverses modalités énumérées dans le préambule du cinquiè-
m e Droit, nous admettons que :
3. Droit à une éducation tournée vers ¡a vraie civilisation Le primitif a droit, en tant qu'être humain et que
..Pour respecter le droit essentiel au libre développe- personne sociale, à la pleine propriété et à la libre disposi-
ment de la personnalité, dans le cadre de la civilisation tion de sa puissance de travail, et ne doit pas en être privé
nationale, il importe que les institutions et les méthodes par la violence, la force, la ruse ou l'exploitation de son
d'enseignement que l'on introduit et dont on se sert chez ignorance inévitable des termes et des conditions dél'emploi
les populations primitives ne soient pas les instruments qu'on lui propose, ou qu'on le persuade d'accepter.
d'une propagande imposée mais se proposent avant tout
un double objectif : développer chez ces populations le
sens du milieu culturel qui leur est propre, et des rapports 7. Droit de la femme primitive à la sécurité au point de vue
de l'individu avec ce milieu ; leur faire comprendre, ou des rapports sexuels, condition de sa sécurité sociale et
tout au moins constater, les changements culturels survenus économique.
au contact de la civilisation ; et, en second lieu, les faire
accéder, grâce à des méthodes pédagogiques approuvées, ...Dans les zones frontières ou avancées de la colonisa-
à la pensée,, à la science, aux réalisations techniques, à tion et de l'administration, les "envahisseurs" ou immi-
la littérature et à la religion du reste du m o n d e , pour grants se composent en majeure partie d'individus mâles.
qu'elles les utilisent et les incorporent, dans la mesure du Hormis un tout petit nombre de femmes courageuses et
possible, à leur propre culture. dévouées, ce n'est qu'après de nombreuses années, lorsque
les conditions sont devenues sûres et plus confortables, que
C'est-à-dire, en troisième lieu, que les populations les épouses et les familles appartenant au m ê m e groupe
primitives ont le droit de bénéficier des progrès réalisés ethnique viennent s'installer avec ces immigrants. Dans
par le monde civilisé, en ce qui concerne aussi bien les l'intervalle cependant, les colons n'ont pas tous observé
méthodes que le contenu de l'éducation, au sens le plus une stricte continence. Par la force, le prestige, l'argent,
large du terme. C e droit découle de leur second droit la pression économique ou l'attrait de la nouveauté, ils
essentiel, et doit y être subordonné. se sont procuré des prostituées ou des concubines. U n e
telle cohabitation est rarement sanctionnée par un contrat,
ou m ê m e par une cérémonie quelconque, que ces colons
4. Droit à la jouissance de la terre de la communauté ou leurs congénères seraient disposés à reconnaître c o m m e
...Dépossédé de ses terres, ou incapable de les exploiter valable ou c o m m e constituant pour eux un lien, s'ils quit-
à son gré, l'indigène, s'en ressent, du point de vue religieux, taient le pays ou décidaient d'épouser une f e m m e de leur
moral et psychologique, autant qu'économique. L a vie et propre" couleur".
les sanctions sociales perdent de leur vigueur, l'individu
livré à lui-même ne peut développer sa personnalité de De leur point de vue la situation est simple ; mais elle
façon équilibrée. est très différente pour la f e m m e indigène. Rare sont
...Il est clair, par conséquent, qu'un droit essentiel du celles qui sont considérées dans leur propre communauté
primitif, en tant qu'être humain, sur le plan individuel c o m m e des prostituées à louer ou à vendre. Elles ont u n
comme sur le plan collectif, est le droit à la jouissance de sa rôle à jouer en tant que femmes et que mères dans les
terre, avec toutes les associations et les représentations rapports entre clans, familles et autres groupes sociaux
qui s'y attachent. C'est dire que toutes les puissances indigènes. Elles constituent un élément important de ces
doivent garantir aux populations primitives qu'elles gouver- rapports; leursfiançailleset leur mariage sont l'occasion
nent la jouissance permanente de leur terre. C o m m e le dit de dons et de services mutuels, et d'autres formes de c o m -
le premier point de la Charte de l'Atlantique, les puissances portement dont dépend la poursuite de l'activité sociale
intéressées " ne recherchent aucun accroissement territorial et économique et le maintien de la cohésion sociale. Mais
ou autre ". les liaisons " permanentes ", et m ê m e provisoires, de ces
femmes avec des blancs troublent et désorganisent en
5. Droit au développement économique. partie le fonctionnement normal du système social. Certai-
nesfiançaillesne peuvent pas aboutir au mariage, et, outre
...Pour citer le quatrième point de la Charte de l'Atlan-
les sentiments de mécontentement et de rancoeur qui en
tique, le produit de leurs tenes et de leur travail doit assurer
résultent, les divers liens sociaux, économiques et rituels
aux populations primitives " l'accès, sur un piel d'égalité,
qui auraient dû unir les groupes intéressés ne se forment
au commerce et aux matières premières du m o n d e qui sont
pas. L a communauté subit ainsi un d o m m a g e qui ne se
nécessaires à leur prospérité économique".
trouve pas réparé par les dons que les femmes peuvent
Par conséquent, le primitif, bien qu'il n'appartienne pas
obtenir et distribuer aux membres de leur famille. Dans ces
à une communauté autonome, a droit, dès aujourd'hui, à la
liaisons, la f e m m e et, naturellement, le blanc avec lequel
pleine jouissance des produits de sa terre et de son travail et
elle cohabite, demeurent étrangers à la structure sociale
à un rôle dans les échangés de produits à l'échelle mondiale.
indigène, et les dons n'appellent pas en échange des services
ou des dons de la part des parents de la f e m m e , c o m m e
6. Droit à la libre disposition de son travail
ce serait le cas dans un mariage entre indigènes.
...Considérant les effets des conditions de travail actuel-

31
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme

La f e m m e court également le risque de ne pas trouver ques, juridiques, économiques, sociaux, culturels et reli-
la place qui lui revient en tant qu'épouse dans la structure gieux de la communauté dont ils font partie.
sociale, et de ne pas se réadapter psychologiquement si Les sang-mélé appartenant à des groupes minoritaires
elle est répudiée par son mari de fait n o n indigène, o u si devraient, en toute justice, obtenir le droit de jouir de tous
elle n'est plus admise c o m m e prostituée par les non indi- les droits reconnus aux membres de la société dont ils font
gènes. Elle pourra être réduite à se prostituer dans le village partie, et d'être libérés de toute discrimination "raciale".
où elle retournera, ou à chercher refuge auprès d'une
mission. L'insécurité sociale ou l'ostracisme auxquels
9. Le droit à la justice
s'expose une f e m m e dans ce cas, varient en degré d'une
société à l'autre. Toutefois, l'étranger n o n indigène peut ....Dans les rapports entre les représentants de la nation
l'abandonner, et elle n'a aucun recours. E n d'autres termes, qui administre o u possède un territoire, et les indigènes
elle n'a en l'espèce légalement aucun droit. illettrés, les considérations de justice cèdent le plus souvent
...Ainsi, par le m o y e n de la femme, o n peut porter la place à la recherche de ce que l'on estime le bien des
atteinte, sans préméditation il est vrai, à l'esprit et à l'exis- indigènes, et, au mieux, à u n paternalisme bienveillant et
tance m ê m e de la tribu. Il n'est pas tenu compte de la sincère. O n tient généralement ce fait pour inévitable,
situation de la f e m m e en tant que personne sociale o u surtout en Mélanésie, où les indigènes ne possèdent nulle
m e m b r e de la tribu. Elle est considérée avec désinvolture, part une forme d'organisation politique fortement centra-
c o m m e un être avec qui on peut avoir des rapports sexuels, lisée qui permette d'instituer un " gouvernement indirect ".
et qui n'a aucun besoin de sécurité sociale. O n use et on Toutefois, cela revient à imposer des règles de comporte-
dispose de sa personne, de son corps, sans égard aux droits ment social, économique et m ê m e religieux, alors que les
de son groupe social, ou à ses propres droits en tant qu'être règlements auxquels doit se conformer la vie de la c o m m u -
humain, et en tant que f e m m e . nauté ne peuvent être tenus pour justes s'ils ne sont im-
...Bref, les conditions o ù se produit le contact des posés, de m ê m e que les sanctions, par la communauté elle-
populations dans les régions frontières exigent que la m ê m e , en vertu de coutumes établies, ou sous forme de
femme primitive ait le droit à la sécurité, du point de vue mesures législatives ; ou s'ils ne sont tout au moins compris
des rapports sexuels, faute de quoi elle ne pourrait jouer et acceptés c o m m e équitables, en raison des circonstances.
son rôle économique et social dans sa propre société, rôle Or, lorsque deux populations sont en contact, les ordres
indispensable à l'existence de cette société et dont ni cette sont en général obéis et les châtiments acceptés, parce
dernière ni la f e m m e ne doivent perdre le bénéfice du fait qu'ils sont décrétés par une administration ou un gouverne-
de Ta prostitution, du concubinage ou de toute autre forme ment qui peut se faire obéir par la force, ou encore, parce
de liaison sexuelle temporaire et non légalisée, de la femme que les fonctionnaires locaux inspirent le respect. Il se peut
indigène avec des hommes appartenant au groupe non qu'une telle forme d'administration soit conçue pour le
autochtone politiquement dominant. bien de la population indigène, mais elle ne reconnaît pas
nécessairement à l'indigène les droits essentiels de l ' h o m m e .
8. Droit du sang-mélé appartenant à un groupe minoritaire ...La " domination du vainqueur " représente une forme
à participer aux droits de la société dont il est membre de. justice qu'il convient de soumettre à une vigilance
...La véritable difficulté, dans la région d u Pacifique et constante, et de remplacer par des formes appropriées aux
de l'Australie dont nous parlons, réside dans le fait que le méthodes indigènes visant à faire régner l'équité dans les
sang-mélé, du point de vue culturel et social, est un demi- rapports entre les individus, et entre l'individu et la com-
blanc. S'il est élevé, c o m m e il arrive fréquemment, plus ou munauté. Ces formes existent. Mais, il faut leur donner un
moins en c o m m u n avec des non indigènes, il éprouve contenu nouveau, pour tenir compte du contact et des
quelque difficulté à s'adapter d'une manière satisfaisante au exigences de la civilisation. E n instruisant le primitif, en le
genre de vie des indigènes ; mais il se rend également c o m p - respectant en tant qu'être humain, doué d'intelligence, et
te qu'il n'est pas accepté par la société non indigène. Pour possédant des droits du m ê m e ordre que le civilisé, en se
celle-ci, il reste u n indigène; toute tentative de sa part montrant disposé à coopérer avec lui, on pourra aboutir à
pour s'élever dans la vie sociale et culturelle se heurte à de une solution du problème de la justice.
violents préjugés. E n conséquence, c'est un inadapté, sans E n résumé : le primitif en contact avec le civilisé et
personalité sociale. C'est seulement lorsque les sang-mélé ne jouissant pas de l'autonomie politique a le droit de
d'une région deviennent assez nombreux pour se marier participer à l'élaboration, à la définition et à l'application
entre eux et former des groupes endogamiques, que l'on des méthodes utilisées pour instaurer et administrer la
peut obtenir chez eux un certain degré d'intégration. Pour Justice.
la communauté politiquement dominante toutefois, les
attitudes et le comportement des sang-mêlé - en parti 10. Droit des peuples primitifs à disposer d'eux-mêmes
indigènes et en partie européens - peuvent être irritants. . . . O n néglige souvent le fait que, dans une population
Ils sont dûs au fait que le sang-mêlé se rend compte de indigène, il se trouve toujours quelques individus, pleine-
son infériorité sociale. ment conscients de l'infériorité de leur condition, qui, à
...Il est évident en Australie et dans les îles du Pacifique l'occasion expriment leur ressentiment. Les administrateurs
que le groupe des sang-mêlé se développe, lutte pour obte- pleins de bonnes intentions en sont toujours péniblement
nir des droits économiques sociaux et culturels, et exige surpris, mais de nombreux employeurs et colons conscients
à la longue l'abolition des distinctions raciales. Pour de leur supériorité de caste, y voient la preuve de la nature
éviter ces conflits et faciliter la transition, il faut accorder perfide et ingrate des indigènes. D e plus, si l'on permet aux
aux groupes minoritaires de sang-mélé la réalité, et n o n indigènes instruits de jouer u n rôle restreint et subordonné
seulement la reconnaissance théorique des droits politi- dans le gouvernement et l'administration, ils risquent de

32
Les Droits de l'Homme dans la société primitive

s'en irriter et d'exprimer ouvertement leur mécontentement ...Chez u n peuple primitif, toutefois, le rôle que jouent
des principes et des méthodes de ce gouvernement pour la les croyances et les institutions religieuses et magiques dans
seule raison, en dernière analyse, qu'il leur est imposé. la vie de la société est si capital et si complexe, qu'en
..Pour des raisons d'opportunité, le problème de sapant hâtivement ces croyances (par exemple en conver-
l'autonomie politique des populations indigènes et de leur tissant les individus), on met en péril la structure sociale
droit à disposer d'elles-mêmes, doit être abordé sans délai. tout entière. D e plus, les individus ainsi convertis et attirés
D e plus, cette condition de temps est importante, sinon par la nouvelle religion étrangère n'ont pas conscience des
essentielle. Refuser à un peuple ce qui est son droit, parce effets sociaux qu'entraînent leur changement de croyances
que la puissance souveraine estime qu'il n'est pas prêt à et leur changement d'attitude à l'égard des coutumes
l'exercer, o u parce que le m o m e n t ne parait pas favorable, admises. Il est m ê m e douteux que les adultes de la c o m m u -
c'est porter atteinte à ce droit. Il convient donc de préparer nauté s'en rendent compte, bien que les conversions puis-
les deux parties à s'associer pour le gouvernement et l'admi- sent les intriguer et les irriter. Les "succès" des mission-
nistration, et de rendre cette association effective dans le naires ont souvent eu pour contre-partie le mépris du droit
plus bref délai possible, sur la base de l'égalité et du droit pour le peuple primitif de déterminer le contenu de l'évo-
des peuples à disposer d'eux-mêmes. lution de sa culture. E n fait, dans le passé, les missionnaires
C'est dire que les populations primitives ont un droit chrétiens se sont assez rarement souciés du principes de la
collectif essentiel à disposer d'elles-mêmes, du point de liberté religieuse. Animés du zèle de "prêcher l'Evangile à
vue politique. Si ce droit leur a été retiré, il doit leur être toutes les créatures", de les baptiser, et de les arracher à la
rendu sous une forme établie de concert avec eux, et en damnation éternelle, ils n'ont guère témoigné d'égards pour
tenant compte des conditions actuelles de contact avec le les cultes de ceux qu'ils cherchaient à convertir. E n parti-
monde civilisé. culier, ils n'ont pas estimé à sa juste valeur la fonction de
ces cultes dans la vie de la c o m m u n a u t é . D e plus, ils ont
11. Droit individuel et collectif à la liberté des croyances poussé les individus à accepter un credo inspiré d'un milieu
et des pratiques religieuses social et culturel de l'Occident, sans les avertir que ce
Les croyances et les pratiques religieuses d'un peuple credo, en raison des répercussions inévitables de son adop-
font partie de son appareil de sanctions morales et sociales. tion sur les rapports sociaux, ne pourrait s'adapter aux
Elles lui servent aussi à faire face à l'imprévu et lui fournis- conditions de vie indigène qu'après une longue période.
sent des raisons de certitude et d'espoir en présence des Bref, les néophytes indigènes ne se rendaient pas compte
problèmes apparemment insolubles de la vie et de la mort. des conséquences sociales de l'introduction d'une croyance
E n d'autres termes, la religion est un m o d e d'adaptation au nouvelle. D'une façon générale, les missionnaires, n o n
milieu, considéré sous tous ses aspects : social et géographi- plus, ne s'en rendaient pas compte, lorsqu'ils attaquaient
que, passé, présent et à venir, visible et invisible, connu et délibérément c o m m e ils l'on fait certaines coutumes socia-
inconnu. Etant donné toutefois que ce milieu est différent les et morales. Ils étaient fiers de voir u n converti leur
pour chaque peuple, chaque peuple possède u n m o d e demeurer inébranlablement fidèle, en cas de conflit entre
d'adaptation, donc une religion propre, qu'il a élaboré lui- la nouvelle foi et les croyances et les pratiques sociales
m ê m e au cours de son histoire. Ainsi, en dépit de ses traditionnelles.
aspects universels, la religion apparaît seulement sous des E n outre, chez la plupart des populations primitives,
formes "nationales" ou "tribales", inséparables des institu- les missionnaires bénéficaient du prestige, de l'autorité
tions et du genre de vie propres à chaque nation ou tribu. et de la force de l'administration européenne. Il est dou-
Ce fait est à la base de tous les conflits religieux du passé. teux, en conséquence, que la conversion des indigènes
Ces conflits n'ont pas uniquement porté sur des questions fût l'effet d'un libre choix, ignorants qu'ils étaient des
de dogmes ou de rites, ils s'accompagnaient de différends conséquences de leur décision et incapables de rester
et de rivalités d'ordre politique, économique et social. insensibles à l'autorité qui s'attachait aux missionnaires.
Le d o g m e religieux fournissait le symbole qui conférait Il faut se rappeler d'autre part, que les missionnaires ont
une unité et une force aux divers mobiles et aspirations rarement été les seuls ou les premiers représentants de la
qui s'y associaient. L a m ê m e remarque s'applique aux civilisation occidentale à prendre contact avec les indigènes.
conflits religieux au sein de la chrétienté. M ê m e dans les Trafiquants, planteurs, recruteurs et fonctionnaires ont été
conflits entre sectes, à l'intérieur d'un m ê m e Etat, il entre et sont encore eux aussi les représentants de cette civilisa-
en jeu des éléments autres que les différences de doctrine tion, et, si l'on continue à admettre les interventions
ou derite: la lutte pour le pouvoir politique ou administra- économiques et administratives, il est difficile de trouver
tif, la persistance des anciennes divisions nationales et des arguments contre la présence et l'activité des mission-
territoriales. naires dans le sud et le sud-ouest du Pacifique. E n premier
E n d'autres termes, la religion n'est pas u n élément lieu, le christianisme fait historiquement partie intégrante
indépendant de la culture, n'ayant qu'une influence fortuite de la civilisation occidentale ; et, si les populations indigè-
sur les autres éléments de cette culture et ne présentant avec nes doivent nouer des rapports plus étroits avec cette civi-
eux que des rapports fortuits. Elle ne se réduit pas non lisation, il convient qu'elles la découvrent dans sa totalité
plus à une question de rapports individuels entre le croyant et qu'elles comprennent ce qui en constitue la consécration
et l'objet surnaturel de sa croyance. A u vrai, sauf à l'épo- et l'idéal. E n second lieu, la moitié environ des indigènes
que o ù une culture se complique et se désagrège, la religion sont m e m b r e s de diverses missions, et beaucoup'sont
est beaucoup plus une question de patrimoine culturel que d'ardents missionnaires chrétiens, qui finiront à la longue
de décision individuelle. Elle intéresse en effet n o n seule- par adapter le christianisme aux conditions de la vie indi-
ment le salut de l'individu, mais la continuité de la nation gène. D e plus, le contact des deux civilisations a désagrégé,
ou de la tribu. en général, l'appareil des sanctions sociales et morales pro-

33
La Déclaration UniveneUe det Droit» de l'Homme

près aux indigènes et détruit leurs croyances spirituelles. loin d'être satisfaisants. Enfin, u n grand nombre d'indi-
Il est donc raisonnable de leur offrir un autre système de gènes des fles sont morts faute de nourriture ou de soins
sanctions et d'autres croyances religieuses, et, plus préci- dans la période initiale la plus acharnée de la guerre contre
sément, celles qui font partie intégrante de la culture le Japon.
nouvelle et de la civilisation auxquelles, dans le m o n d e E n dépit du dévouement des missionnaires au cours
moderne, ces indigènes devront s'adapter. des cinquante dernières années, et de quelques services
...En résumé : lorsque des populations primitives sont sanitaires établis par l'administration, la santé des indigènes
administrées par u n peuple civilisé, la liberté de croire et ne s'est pas améliorée, en général, depuis l'arrivée des
de pratiquer la religion de leur choix est inséparable d u Européens.
droit de ces populations i u n e forme de culture qui leur Il n'en faut pas conclure que les conditions sanitaires
soit propre, à condition que l'exercice de cette liberté né aient été parfaites avant cette arrivée. L a malaria et la
porte pas atteinte à la vie et à la santé des individus. C'est carence alimentaire, par exemple, causaient des ravages.
ainsi que nul gouvernement ne pourra autoriser u n rite, Mais le civilisé n'a c o m m e n c é que récemment à admettre
m ê m e religieux, qui- répugne à la conscience de l'humanité que le primitif a droit à la santé physique C e faisant, il
civilisée : par exemple, la chasse aux têtes, le cannibalisme, a assumé une importante responsabilité : celle de procéder
les sacrifices humains, l'exposition des morts dans les à l'étude coûteuse des maladies, des conditions alimentai-
villages, et la prostitution. L e droit de la communauté res, et d'établir les statistiques indispensables pour les
ou de l'ensemble de la population à disposer librement populations primitives, pour celles notamment envers
d'elle-même et à vivre, doit être compensé par le droit de qui la civilisation a contracté une lourde dette en raison du
l'individu à choisir librement les moyens d'assurer son bien- préjudice causé à leur santé et à leur population depuis le
être ou son salut personnel. début de la colonisation.
Pour la population qui se trouve en contact avec la A u contact de la civilisation, le primitif n'a pas seule-
civilisation, la liberté de croire et de pratiquer la religion de ment contracté des maladies : son adaptation intellectuelle
son choix est un droit collectif aussi bien qu'individuel. E n et spirituelle à son milieu s'est également trouvée compro-
s'attàquant à l'individu pour atteindre la collectivité, on mise. Les fonctionnaires, les missionnaires et les emplo-
risque de désagréger l'ensemble, au lieu d'assurer le progrès yeurs, en détachant la jeune génération des obligations et
de la religion. du m o d e de vie traditionnels, en l'éloignant des villages et
A u contact de la civilisation, les populations indigènes des camps pour lui faire adopter des coutumes étrangères,
ont le droit de connaître l'aspect religieux de la civilisation ont causé une profonde consternation et de graves conflits
occidentale ; mais cette religion doit aussi leur être présen- chez les anciens. Souvent aussi, les jeunes, arrivés à l'âge
tée sans contrainte ni pression matérielle et sans aucune m û r , éprouvent une déception ; ils se rendent compte
condamnation m ê m e voilée des croyances et du système qu'ils n'ont pas réussi et ne réussiront probablement jamais
de sanctions qui leur sont propres. Instruits des différences à être admis dans la société des Européens, sinon en qualité
qui existent entre les deux conceptions, ils prendront leur d'inférieurs appartenant à une caste distincte. Ils s'aperçoi-
décision en pleine connaissance de cause. Q u e cette déci- vent qu'ils sont exploités et, tout au plus, "protégés". Les
sion soit de modifier ou de condamner leurs croyances, de complexes d'infériorité qui en résultent se manifestent par
mélanger les anciennes conceptions aux nouvelles, ou de des attitudes qui passent pour effrontées ou dangereuses,
rejeter les nouvelles, elle n'aura de valeur que si elle tient et se sont traduites, dans la guerre desflesdu Pacifique, par
compte des conséquences qui en résulteront pour l'individu quelques cas de trahison. E n fait, ce sont les symptômes
et la communauté, car la religion est une institution sociale d'un malaise psychique, provenant d u contact des deux
et non pas simplement une satisfaction individuelle. populations. D e plus, c o m m e on l'a vu dans notre Intro-
Par conséquent, dans les conditions o ù se produit duction, les populations primitives sont trop souvent
actuellement le contact des populations, le primitif a le contraintes par les circonstances à jouer un rôle d'inférieurs
droit, collectif et individuel - inséparable du droit de ou d'enfants ou de sous ordres, qu'elles méprisent. Malheu-
disposer librement de lui-même du point de vue culturel - reusement, elles peuvent s'habituer à ce rôle et devenir
de croire et de pratiquer la religion de son choix. Ce droit incapables de tout progrès artistique et professionnel.
implique à la fois le respect des croyances et du système de E n d'autres termes, ces populations s'abêtissent, ce qui à la
sanctions indigènes, et la liberté pour le primitif d'accepter longue, n'est pas à l'avantage du groupe qui les gouverne
ou de rejeter la religion des envahisseurs et des maîtres. et les fait travailler.
A u c u n groupe, qu'il dispose ou n o n du pouvoir, n'a le
12. Droit à la santé physique, intellectuelle et morale droit de provoquer des troubles psychiques ou une arriéra-
L'arrivée des Européens a eu, pour les populations tion mentale chez un autre groupe, non plus qu'un individu
primitives du sud et du sud-ouest du Pacifique et de l'Aus- chez u n autre individu. A u contraire, tous les peuples ont
tralie, plusieurs effets désastreux. D e nouvelles maladies droit à la santé mentale et au développement intellectuel
ont été introduites, contre lesquelles il n'existait aucune Le corollaire de cette proposition, c'est que la puissance
protection. Des indigènes ont été arrachés à leur milieu souveraine doit supprimer les causes de troubles psychiques
propre pour travailler dans u n milieu tout à fait différent. et d'arriération mentale, et fournir au primitif une éduca-
La population en âge de produire et de se reproduire a été tion et des conditions économiques qui lui permettent de
décimée par u n recrutement trop intensif qui a affaibli et développer pleinement ses capacités.
dépeuplé certaines régions. Ces régions ne se relèveront ...Ainsi, au contact de la civilisation, le primitif a droit
que lentement, si elles se relèvent jamais, maintenant que à la santé physique, mentale et spirituelle ; bref, à une vie
le recrutement y est interdit. Les rations alimentaires et convenable et saine. C'est là un droit essentiel de tout
l'état sanitaire dans certains postes ou plantations sont membre d'une société à l'intérieur de cette société. Mais,

34
Les Droits de l'Homme dans la société primitive

au contact des deux sociétés envisagées, il devient pour le Par exemple, lorsqu'une nation passe d'une forme d'écono-
primitif le droit à une juste réparation, dont la puissance mie essentiellement agricole à une forme d'économie
souveraine a le devoir de s'acquitter. industrielle, les paysans se trouvent privés de leur sécurité
et de leurs droits antérieurs, qui ne peuvent plus leur être
garantis ; et pourtant, bien des années peuvent s'écouler
avant qu'il ne soit possible de donner u n contenu et, à la
vérité, une forme aux " droits " de l'individu, en tant
m qu'ouvrier d'usine, en raison de la complexité des questions
soulevées. D e m ê m e , le Mélanésien avait un modus vivendi,
Conclusion et résumé des droits et des devoirs (pêche ou jardinage) dans l'organi-
sation sociale de son village à l'échelle du clan. Mais le
La question des droits de l ' h o m m e est la question des contact de la civilisation a fait s'effondrer ce système, et
rapports de l'individu avec ses semblables au sein d'une il faut modifier l'ensemble des droits et des devoirs pour
collectivité donnée, et celle des rapports de cette collecti- sanctionner l'intervention de la civilisation occidentale,
vité avec les autres collectivités. L'individu est avant tout des non-indigènes, de l'administration centrale et régionale
une personne sociale et ses droits sont inséparables de sa dans l'organisation du village et du clan et faire place à
situation sociale et d u rôle qu'il joue dans la société dont une nouvelle conception de la loi, de la morale, de la
il fait partie, et dans les relations extérieures de cette religion, de la main-d'oeuvre, du commerce, du métissage,
société. Hors de la société, l'individu n'aurait pas de droits. etc..
Mais du fait que la personnalité dépend des conditions C'est à la lumière des conditions existant dans le sud et
sociales, les droits de l'individu ne sont pas limités par le sud-ouest du Pacifique et en Australie, que nous avons
ses seuls désirs ; fls n'existent que dans la mesure où ils établi la présente liste de douze droits précédés chacun d'un
n'empiètent pas sur les droits des autres membres de la préambule ou exposé des motifs.
collectivité. La nécessité primordiale est celle de la vie en C o m m e tous les autres, ces droits ne peuvent être
c o m m u n . E n conséquence, il faut que la collectivité ait garantis que par les collectivités et les gouvernements
des droits sur l'individu, mais dans l'intérêt de tous ses intéressés; et cela de trois manières : (i) Par des mesures
membres. Dans le domaine plus vaste des rapports entre législatives et administratives de caractère positif destinées
collectivités, chaque collectivité doit avoir également des i assurer l'exercice de tout ou partie d'entre eux ; (ii) Par
droits reconnus par les autres, de façon que ses membres des mesures législatives et administratives d'un caractère
puissent bénéficier d'un développement social et culturel négatif ou défensif, interdisant sous peine de sanction de
continu sans lequel ils ne pourraient devenir des personnes porter atteinte à la liberté d'action de l'individu en certains
sociales. domaines ; (iii) Sans prendre aucune mesure, sauf en cas
La forme et le contenu des droits collectifs et individuels d'appel, en laissant les individus libres de se comporter
varient toutefois suivant la situation et les conditions où c o m m e ils l'entendent, à condition de ne pas enfreindre
une collectivité se trouve placée au cours de son histoire et, les dispositions d'ordre positif et négatif citées plus haut,
notamment, suivant la nature de ses rapports avec les autres c'est-à-dire, de ne pas porter atteinte aux droits des autres.
peuples. Les droits de l ' h o m m e demandent donc à être L'efficacité de ces méthodes, là où deux populations se
révisés de temps à autre, tant dans leur forme que dans leur trouvent en contact, dépend toutefois de l'existence d'une
contenu, de crainte qu'As ne deviennent abstraits et géné- opinion publique favorable, à la fois parmi les éléments
raux et ne perdent toute signification du point de vue des indigènes et les éléments n o n indigènes de la population.
rapports humains. Ainsi, en disant que l'individu, en tant L'existence d'une législation, de règlements et de tribunaux
qu'être humain, a droit à la vie, à la libre disposition de ses est utile à cet égard, à condition que les indigènes soient
facultés physiques et intellectuelles et à autant de nourritu- encouragés et préparés à exercer leurs droits et à s'acquitter
re qu'il en a besoin, surtout s'il l'a gagnée par son travail, des devoirs correspondants. Autrement, les droits, les
nous exprimons semble-t-il des droits essentiels et perma- directives et les règlements demeurent lettre morte, discrè-
nents. Mais lorsque la collectivité est en danger, par suite tement enterrés par ceux des non indigènes qui tiennent
d'une guerre ou d'une disette, ses droits s'effacent devant au maintien d u statu quo. Heureusement, la pression
le droit de la collectivité à survivre, m ê m e aux dépens de morale d'une conscience universelle éclairée et bien infor-
l'individu. m é e s'exerçant par l'intermédiaire de groupements et
Tous les droits de l ' h o m m e sont également relatifs, d'organismes internationaux sur les puissances mandataires
car ils ont pour origine et pour condition les nécessités de ou coloniales, peut contribuer beaucoup à assurer l'exercice
la vie en c o m m u n , qui modèle et alimente la vie person- effectif de ces droits aux populations non autonomes
nelle. Mais cette vie en c o m m u n suppose le respect mutuel, placées au contact de la civilisation.
qui à son tour exige un modus vivendi, un système de droits Seul un examen approfondi de la situation dans chaque
et de devoirs découlant d'une source c o m m u n e , les premiers région différente permettrait de déterminer si les douze
mutuellement admis, et les autres généralement reconnus et droits proposés ici sont susceptibles d'une application plus
socialement imposés. C e modus vivendi, toutefois, doit se étendue. Peut-être contiennent-As des principes applicables,
modifier avec le passage des générations, la multiplication dans la plupart des cas, aux rapports entre majorité et
des connaissances et des contacts, et la complexité crois- minorité ou entre deux populations en contact, bien que
sante des aspirations. l'étendue de ces droits et leurs conditions d'exercice puis-
Les droits de l ' h o m m e , par conséquent, n'acquièrent un sent différer considérablement dans chaque cas.
contenu qu'à condition de se rattacher étroitement à la
situation réelle de la collectivité qui est leur raison d'être.

35
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme

Mais ces divers sentiments et dispositions d'esprit


Les droits des peuples n o n a u t o n o m e s prennent ici une nuance particulière et revêtent, pour ainsi
dire, une"livrée"proprement coloniale. Cette couleur, cette
Leonard J. Barnes livrée, c'est la revendication de l'égalité de droits avec les
citoyens de la métropole, par protestation contre une
. . . O n peut définir d'une manière générale une colonie discrimination qui apparaît aussi arbitraire qu'étendue à
c o m m e un territoire où la dépendance économique entraîne ceux qui en sont les victimes.
l'absence de droits politiques ; où cette négation des droits C'est pourquoi les tendances progressistes, chez les
politiques peut amener une grave limitation des libertés peuples coloniaux, tendent à prendre la forme de mouve-
civiles et u n élargissement peu c o m m u n de la signification ment nationaux de libération. Libération, parce que
du m o t "sédition"- (là surtout où les autorités métropoli- l'éveil de la conscience politique chez ces peuples leur fait
taines considèrent la culture de l'indigène c o m m e attardée apparaître les liens constitutionnels qui les rattachent à
ou inférieure) • ; et où la crainte d'une telle sédition ou de la métropole c o m m e l'emblème de la domination étrangère.
méfaits analogues conduit les sphères officielles à adopter Mouvements nationaux parce que c'est la nation seule qui
des méthodes judiciaires et policières qui, dans la pétropole, est dépositaire du pouvoir politique et que, faute de détenu-
paraîtraient d'une rigueur anormale. ce pouvoir politique, ils ne peuvent ni rompre les liens
E n conséquence, les peuples-sujets dans leur ensemble, politiques et économiques qui les rattachent à la métropole,
et leurs représentants les plus cultivés et les mieux instruits ni assumer les fonctions administratives de la métropole
en particulier, présentent à u n degré notable les caractères une fois la rupture consommée.
d'insatisfaction et de corruption inhérents à l'impuissance
politique. Il ñe faut pas oublier, en effet, que si l'exercice Il convient donc de voir dans les peuples coloniaux à
du pouvoir absolu corrompt absolument, les conséquences la fois des masses d'individus opprimés et frustrés par des
psychologiques de l'impuissance absolue ne sont pas moins formes particulières de privilèges jouant à leur désavantage,
néfastes. et des nations naissantes qui luttent pour obtenir l'égalité
des droits avec les pays dits indépendants, c'est-à-dire la
Les expressions des droits de l ' h o m m e tendent naturel-
reconnaissance de leur souveraineté sur le plan interna-
lement à refléter les revendications principales de leurs
tional. Ces nations revendiquent - nous insistons sur ce
auteurs. Si u n droit, une fois proclamé, doit cesser d'être
point - une égalité de droits purement formelle, et non une
une aspiration vide de sens, s'il doit devenir une "idée
identité de fonctions dans la pratique. Elles ne réclament
agissante et u n instrument efficace " il va exprimer les
pas non plus, nécessairement, une souveraineté nationale
exigences naturelles des mécontents et des misérables de
absolue, au sens classique du terme. Les peuples coloniaux
l'ordre social existant. "Liberté", crie l'esclave ¡"égalité",
repoussent toute limitation de souveraineté qui leur est
crie la victime d'une mesure discriminatoire ; "Fraternité",
imposée d u dehors et leur apparaît c o m m e une marque
crie le paria ; "Progrès et Humanité", crient ceux que leurs
d'infériorité. Sans doute admettraient-ils certaines limi-
semblables utilisent c o m m e u n m o y e n , au lieu de les
tations, à condition de les consentir d'eux-mêmes au profit
respecter c o m m e une fin ; "Droit au travail" crie le tra-
d'une organisation internationale effective, et dans l'assu-
vailleur dont la besogne o u le chômage quotidiens atro-
rance que la majorité des autres pays libres le font
phient l'âme et compriment les capacités ; "Programme
également et de bonne foi.
social", 'crient ceux que foulent aux pieds les privilégiés
et les puissants occupés à consolider leur situation. C'est Telle est donc la situation des peuples non autonomes,
pour cette raison que les déclarations des droits de l ' h o m m e et tels sont leurs besoins ou leurs droits. Ces besoins ne
sont les puissants alliés d u progrès social, du moins au peuvent être satisfaits par des mesures législatives, ni ces
m o m e n t o ù elles sont promulguées. Car le progrès social, droits garantis par une charte constitutionnelle. O n a
n'est autre chose que la réorganisation de la société au maintes fois tenté de satisfaire, par des lois intangibles,
profit des non privilégiés. les revendications de divers groupes ou collectivités. Mais
O n peut donc prédire que, le jour o ù les peuples colo- le législateur ne peut engager l'avenir à tout jamais, et ces
niaux entreprendront de rédiger une Déclaration des droits, tentatives se sont finalement révélées vaines ou illusoires.
leurs revendications concorderont en général avec celles des Pour faire admettre leurs revendications dans la prati-
groupes faibles et opprimés d u m o n d e entier, mais qu'elles que, les peuples coloniaux doivent attendre que s'établisse,
répondront, plus particulièrement, aux servitudes propres de façon durable, chez eux et au dehors, u n ensemble de
du régime colonial. E n effet, là où leur mécontentement conditions politico-économiques, dont voici quels seraient
parvient à s'exprimer clairement, les peuples coloniaux les traits les plus importants :
manifestent une conscience aiguë aussi bien du caractère
intrinsèque de leur économie o ù l'absence de participation a) U n système international de paix et de sécurité
aux profits a pour corollaire obligé la dépendance politi- collective, sans lequel les droits et l'intégrité des petits pays
que, que du lien organique existant entre cette condition et risqueraient d'être purement théoriques ;
la négation des libertés civiles qui est de règle dans les
territoires coloniaux. D e plus, ils sont tout disposés à b) U n programme social du type prêt-bail, permettant
souscrire à la devise traditionnelle de la démocratie : aux colonies d'emprunter aux pays plus riches les capitaux
liberté, égalité, fraternité, en partie parce que les peuples nécessaires à la mise en valeur de leurs territoires, sans
coloniaux ont longtemps été utilisés c o m m e des moyens renoncer pour autant à leur part des profits, et sans créer
au service de fins qui leur étaient étrangères, et en partie chez eux, par ces investissements, des droits acquis qui
parce que ce genre de devise est bien fait pour mettre dans empêcheraient le peuple d'assumer des responsabilités
l'embarras les autorités métropolitaines. croissantes dans le domaine économique ou politique ;

36
Les droits des peupla non autonomes

c) U n e organisation politique et économique effective d) L e plein emploi, à la fois dans les métropoles et les
englobant les métropoles et les colonies, et comportant u n colonies : il ne s'agit pas seulement de fournir u n travail
partage aussi étendu que possible du pouvoir et des respon- rémunérateur à quiconque, h o m m e ou f e m m e , est capable
sabilités d'ordre social ; de m ê m e que l'éducation dans les et désireux de l'accomplir, mais aussi, plus largement,
colonies permet de confier au peuple des responsabilités d'offrir à chacun un travail où il ait toute latitude de déve-
croissantes, le progrès politique devrait lui fournir toujours lopper ses capacités au m a x i m u m , dans une conjoncture
plus d'occasions de les assumer ; sociale donnée.

37
Table ronde sur les droits de l'homme
(Oxford, 11-19 novembre 1965)

L e p r o b l è m e des droits d e l ' h o m m e d a n s les autres est la base de la constitution. E n effet, si l'empereur a les
traditions asiatiques droits d'un monarque et occupe le sommet de l'édifice
politique, il exerce ces droits paternellement. Il est le
Masami Ito patriarche, et tout ce qui dans l'Etat a droit à quelque
respect est attaché à sa personne. Ainsi l'empereur est
1. Le Droit et la Morale dans ¡a société orientale à la fois le chef des affaires religieuses et du savoir. Cette
sollicitude paternelle de l'empereur et le caractère de ses
La pensée orientale, se réclame de traditions idéologiques sujets - qui, c o m m e les enfants, ne vont pas au-delà d u
diverses, parmi lesquelles le confucianisme occupe une place principe moral du cercle familial et ne peuvent acquérir
prépondérante. Les idées confucéennes ont imprégné la aucune liberté personnelle et civile - font de l'ensemble
pensée, la morale, le droit et le m o d e de vie de la plus un empire, une administration et un code social, qui est
grande partie de l'Extrême-Orient ; c'est pourquoi l'étude tout à la fois moral et entièrement prosaïque, c'est-à-dire
du problème des droits de l'homme dans cette région un produit de l'intelligence sans la liberté de la raison et
suppose celle du confucianisme. de l'imagination.
L'une des caractéristiques des idées confucéennes est Cette analyse de la morale et de la société chinoises vaut
d'attacher une grande importance aux devoirs moraux pour la Chine ancienne. D ' u n e manière générale, elle
dans les relations humaines fermées. Les devoirs fonda- montre les caractéristiques des idées traditionnelles dans la
mentaux sur lesquels insiste le confucianisme supposent société orientale, parce que dans des sociétés qui progres-
un système clos et immuable de relations mutuelles (1) sent aussi lentement que la société chinoise et les autres
entre l'empereur et le peuple, (2) entre le père et ses en- sociétés orientales, la tradition se maintient aisément
fants, (3) entre le frère a m é et son cadet, (4) entre le mari pendant longtemps. E n s o m m e , le droit et la constitution
et son épouse, (S) entre deux amis. Ces devoirs naissent des pays orientaux sont traditionnellement liés aux règles
de la relation morale qui existe entre individus occupant morales auxquelles les membres de la famille sont tenus
l'un par rapport à l'autre des situations inégales dans la d'obéir de façon passive et absolue. A cet égard, la société
société. O n peut donc affirmer que la société orientale orientale est très différente de la société occidentale m o -
attribue une haute valeur aux règles morales qui régissent derne qui fait une distinction entre le droit et la morale, et
les rapports de supérieur à inférieur. E n particulier, les où l'individu observe ses propres règles morales, de son
normes éthiques que l'on doit observer dans une famille plein gré, en tant que personne indépendante.
soumise à l'autorité du père imposent l'obligation la plus Certes, le confucianisme n'a pas le monopole de la
sacrée à tous les membres de la société. L a piété absolue pensée traditionnelle de la société orientale, dont un certain
des enfants à l'égard de leur père est considérée c o m m e la nombre d'autres écoles exposent différentes doctrines. C'est
base de l'ordre social. Pour le confucianisme, l'ordre surtout la doctrine de l'école légaliste qui nous intéresse.
juridique de l'Etat est la forme élargie de la morale fami- Elle se fonde sur une sorte de positivisme juridique et ses
liale. Dans les pays orientaux, la notion traditionnelle de tenants s'opposent aux idées paternalistes d u confucianis-
droit est fondée sur l'autorité du chef de famille et sur m e . Cependant, s'ils insistent sur le rôle important de
le devoir de piété inconditionnelle des membres de la l'ordre juridique, c'est pour affermir l'autorité de l'empe-
famille à son égard. reur. Cette doctrine se distingue nettement de la notion de
C o m m e le dit le philosophe Hegel dans sa "Philosophie "Rule of law" qui soumet à la loi le pouvoir lui-même.
de l'Histoire", le seul lien moral de l'Etat chinois est la D'après le porte-parole de l'école légaliste, "la sévérité des
famille et c'est la piété familiale objective qui le caracté- peines oblige la classe inférieure à révérer la classe supérieu-
rise. Les Chinois se considèrent c o m m e appartenant à leur re, la précision des lois sert à préserver l'ordre dans les
famille et c o m m e étant en m ê m e temps les enfants de relations entre gouvernant et gouvernés ; en conséquence,
l'Etat. Dans la famille elle-même, ils n'ont pas de person- l'empereur détient u n pouvoir très fort et sa position est
nalité propre, car la cohésion du groupe dans lequel ils solidement assurée". Il est intéressant de noter que cette
existent en tant que membres de cette famille résulte de doctrine fait une distinction entre le droit et la morale,
la consanguinité et de l'obligation naturelle. Ils n'ont mais, c o m m e le confucianisme, elle met au premier plan
guère d'indépendance personnelle dans l'Etat : la relation la notion d'ordre social autoritaire.
patriarcale y est prédominante et le Gouvernement est N o u s pouvons conclure que, pour la pensée orientale,
fondé sur la gestion paternelle de l'empereur qui maintient l'Etat exerce u n pouvoir absolu sur le peuple qui doit à
l'ordre dans tous les secteurs de l'Etat. Cette base familiale l'empereur une obéissance inconditionnelle.

39
Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

2. Absence d'une doctrine des Droits de l'Homme ble de reconnaître là la notion de lutte menée contre l'Etat
pour les droits de l ' h o m m e .
Ces traits distinctifs de la pensée et de la société orientale Le problème le plus important que posent les droits de
nous permettent d'affirmer que la liberté de l ' h o m m e , au l ' h o m m e dans la société orientale parait être de savoir com-
sens propre du terme, n'existait pas dans l'Orient ancien. ment cette idée essentielle des droits de l ' h o m m e , garantis
Dans "l'esprit des lois", Montesquieu nous dit que l'esprit contre les atteintes du pouvoir étatique, se développera
de l'esclavage n'avait pas disparu en Asie et que l'histoire malgré la conception traditionnelle de l'Etat paternaliste.
du continent ne contient aucune trace de l'esprit de liberté.
Il est naturel que la conception féodale de l'autorité absolue 3. Progrès du constitutionnalisme au Japon
du souverain et de l'entière soumission du sujet ne soit pas
propice à l'affirmation de la notion de droits de l ' h o m m e , A u Japon, o ù la doctrine traditionnelle des droits de l'hom-
et fl ne faut pas s'étonner que la tradition d u despotisme m e avait été formulée sous l'influence de la pensée orienta-
asiatique considère les libertés du sujet c o m m e les ennemies le, notamment du confucianisme et du bouddhisme, de
du droit. sorte que la notion pré-moderne de la supériorité des gou-
Les orientaux sont plus aptes à se plier au m o d e de vie vernants est restée longtemps vivante, la restauration Meiji
traditionnel, de sorte que la notion de droits de l ' h o m m e de 1867 a aboli le régime féodal, et depuis cette époque les
que l'on peut voir apparaître et se développer dans l'histoire Japonais ont un régime constitutionnel. Il est normal que
de la société occidentale s'est heurtée en Orient à la tradi- la notion des droits de l ' h o m m e se soit développée en
tion établie, et c'est parce que ces caractéristiques ont opposition avec les idées traditionnelles. Immédiatement
survécu qu'en général la société asiatique est longtemps après la révolution, la plupart des Japonais étaient incapa-
restée pré-moderne. Mais cela ne veut évidemment pas bles de comprendre ce que l'on entendait par droits du
dire que les orientaux ne pouvaient en fait jouir de leur sujet. Les fortes objections qui ont été proposées quand
liberté : m ê m e dans l'antiquité, ils étaient très souvent les mots français "droit civil" furent traduits en japonais
libres de toute contrainte imposée par l'Etat, et le souve- par l'équivalent de "droit du sujet" étaient fondées sur
rain idéal était celui qui régnait en laissant une grande l'idée qu'il est absurde que le sujet puisse avoir des droits.
liberté à ses sujets. Cependant, le point essentiel est que la Cela montre qu'à l'époque la plupart des Japonais ne
vie, la liberté et íes biens des sujets dépendaient uniquement pensaient pas que le sujet pût jouir de droits qui lui appar-
de la volonté de l'empereur et que leur liberté était consi- tinssent en propre. Mais, dans l'espace de quelques années,
dérée c o m m e un don de sa miséricorde. Bien que la pensée les idées occidentales 'gagnèrent du terrain et la théorie
confucéenne ne méconnaisse pas la nécessité pour le gouver- des droits naturels, qui, dans ce pays, sont les droits
nant de tenir compte de la volonté du gouverné, nous ne conférés à u n individu par le Ciel - c'est-à-dire selon le
pouvons pas reconnaître l'esprit de la démocratie dans confucianisme, par l'Etat suprême - exerça une forte
cette doctrine, parce qu'elle fait du respect de la volonté influence sur la vie politique japonaise. U n e vingtaine
du gouverné une sorte d'avertissement adressé à un e m p e - d'années après la Restauration, le mouvement dit "Liberté
reur qui veut régner sans entrave, et non une question de et droits civils" exigea la promulgation de la constitution
droit pour le sujet. garantissant les droits du sujet et la création de la Diète
dont les membres étaient élus par le peuple.
Mencius, l'un des maîtres d u confucianisme, a mis en
avant la notion de révolution et déclaré qu'un souverain La Constitution japonaise de 1889 garantissait les divers
coupable d'atrocités peut être chassé à tout m o m e n t par droits et libertés du peuple, sur le modèle des constitutions
la résistance du peuple. Cette rationalisation de la révolu- occidentales. Mais deux points doivent retenir notre atten-
tion mérite d'être notée. Cependant, l'absence de toute tion. Premièrement, la garantie constitutionnelle des droits
déclaration des droits de l ' h o m m e dans l'histoire de l'Asie de l ' h o m m e n'était pas satisfaisante ; la Constitution elle-
semble indiquer que cette conception de la révolution m ê m e autorisait les lois restreignant chaque liberté, de sorte
diffère des idées qui furent à l'origine de la Révolution que m ê m e si la Diète promulguait une loi qui restreignait
française et des autres révolutions occidentales. fortement l'exercice de la liberté, la validité de cette loi
Le sens profond du concept des droits de l'homme n'était pas contestée. Dans une société où la conception
dans le constitutionnalisme moderne est que ces droits traditionnelle de l'absolutisme était encore vivace, le
sont garantis contre les violations du pouvoir étatique. Gouvernement pouvait très facilement violer les droits de
L'Etat moderne a pour caractéristique d'être tenu par la l ' h o m m e garantis par la Constitution en adoptant un
loi de ne pas porter atteinte à la liberté et aux droits d u nouveau texte.
peuple. Les moyens mis en oeuvre pour imposer ces Deuxièmement, il est plus difficile de modifier la cons-
restrictions au pouvoir de l'Etat diffèrent, il est vrai, selon cience des h o m m e s que de modifier une loi. Malgré les
la structure de ce pouvoir, mais o n peut dire que le consti- garanties constitutionnelles, les Japonais ont beaucoup
tutionnalisme moderne repose sur l'idée que le pouvoir de tardé à prendre conscience de leurs droits. L e meilleur
l'Etat n'est pas absolu et que le droit du peuple à la vie exemple en est la situation des femmes dans la société
et à la liberté, ainsi que la recherche de son bonheur, japonaise. Avant la seconde guerre mondiale, elles étaient
doivent être la considération suprême dans la législation presque les égales des h o m m e s sur le plan juridique, mais
et la conduite des affaires publiques. C'est précisément en fait, l'idée confucéenne qu'une f e m m e doit obéir à son
cette idée qui est absente dans la société orientale. Il père avant son mariage, à son mari pendant sa vie d'épouse,
est intéressant de constater que, dans cette société, la et à son fus pendant sa vieillesse, la plaçait dans une situa-
"liberté" désigne souvent l'état des personnes qui vivent tion de dépendance toute sa vie durant. La vertu idéale de
hors de la portée du pouvoir étatique, par exemple dans une la f e m m e était la piété absolue à l'égard du chef de famille.
ferme d'une région montagneuse écartée ; il n'est pas possi- Cette règle coutumière ne disparut pas d'un jour à l'autre ;

40
Le problème des Droits de l'Homme dam les traditions hindoue et bouddhique

elle correspondait à la norme morale de la société et abais- conscience de la dignité individuelle implique l'idée que le
sait la condition de la femme ; les droits de la femme en domaine propre à chaque personne ne dépend que de sa
étaient considérablement diminués. volonté et non de celle des autres - c'est la notion de liberté-
Cette situation changea avec la modernisation de la et aussi que chacun pense que tous les autres ont la m ê m e
société japonaise. Après la guerre surtout, la conscience du dignité, et qu'il les respectent en tant qu'individus.
peuple s'est dégagée des idées traditionnelles de la société Deuxièmement, chacun doit être conscient qu'il importe
orientale. L a nouvelle constitution de 1947, inspirée de d'observer les règles sociales de son plein gré. Lorsque les
la constitution américaine, contient une déclaration des membres de la société considèrent que les règles sociales
droits détaillée qui garantit les droits et les libertés du sont imposées par le supérieur et répugnent à les observer,
peuple contre les violations législatives et administratives. l'esprit des droits de l'homme ne mûrit pas facilement.
Si quelques conservateurs désireux de préserver la tradition Tels sont les deux aspects de la mentalité qui servent de
éprouvent peut-être de la répugnance pour cette tendance base à la société moderne et qui devraient être introduits
et réclament plus de limitations aux droits et aux libertés au plus tôt dans la société orientale.
du peuple en raison des abus possibles, la plupart des
Japonais sont impatients d'éveiller et d'enraciner dans leur
société la conscience des droits de l ' h o m m e .
L e p r o b l è m e des droits de l ' h o m m e dans
4. Problèmes à résoudre les traditions h i n d o u e et b o u d d h i q u e

Romila Thapar
(1) L a protection juridique des droits de l ' h o m m e devrait
être renforcée. L e droit a pour objet d'harmoniser les
divers intérêts en jeu dans la société : empêcher la violence, Le rapport qui existe entre le droit et la société s'explique à
faire observer une morale saine, protéger la vie et les biens la fois par un certain état de fait et par un idéal. Dans la
des individus, etc. L a garantie des droits de l ' h o m m e est mesure où les lois sont celles d'une société déterminée, o n
l'une des fonctions les plus importantes du droit moderne. peut considérer qu'elles reflètent son système de valeur.
Cependant, la pensée orientale, d'où l'esprit individualiste Mais le droit (coutumier et écrit) est également considéré
est absent, tend à metre l'accent sur l'intérêt de la société c o m m e u n m o y e n de régulation des fonctions sociales, ce
tout entière plutôt que sur les droits individuels. Par consé- qui entraîne un effort pour perfectionner le système juridi-
quent, les organes de l'Etat, y compris les tribunaux, sont que, qui traduit alors les aspirations de la société. L a
aptes à interpréter et à appliquer la loi de manière à en Déclaration universelle des droits de l ' h o m m e est un reflet
soutenir la valadité en raison de la nécessité de maintenir fidèle des valeurs de l'homme moderne, mais son applica-
le bien-être général. Il est vrai que la notion de bien-être tion complète exige une société qui n'existe pas encore.
général est chargée de sens dans les sociétés développées ; L'Article Premier déclare : "tous les êtres humains naissent
mais elle a u n contenu très vague et son emploi trop libre libres et égaux en dignité et en droits." Cette phrase suffit
affaiblirait la valeur des droits de l'homme garantis par la à elle seule à démontrer la grande part qui est faite à l'idéa-
constitution. lisme dans les documents de ce genre. Bien qu'un nombre
considérable de nations approuvent cette déclaration, il
(2) Pour assurer le respect des droits du peuple, notamment serait cependant difficile d'en trouver une seule où cet
de ses droits socio-économiques, il est indispensable d'assu- article se trouve appliqué implicitement et dans la pratique
rer le développement économique de la société. Dans la en dehors du contexte juridique proprement dit.
plupart des pays d'Asie, la situation économique est encore
très difficile actuellement ; il est donc malaisé pour la Il est d'autant plus difficile de distinguer entre les
plupart des individus de jouir du droit à un niveau de vie aspirations et l'état réel d'une société que la période étudiée
m i n i m u m qui leur assure la santé et la culture. Les Etats est plus éloignée dans le temps. L'époque et le milieu
d'Asie s'efforceront d'améliorer leur situation économique modifient l'un et l'autre les concepts du droit. Il arrive
afin de promouvoir et de développer le bien-être social m ê m e qu'on trouve, à différents niveaux d'un système
et la sécurité. traditionnel, des attitudes apparemment divergentes et
contradictoires dont il est difficile ou impossible de donner
(3) Il faut que les peuples d'Asie concilient leurs idées une explication précise ; il est nécessaire, dans des cas de ce
traditionnelles avec la notion occidentale de droits de genre, de chercher à se documenter avec précision et
l ' h o m m e . La tradition orientale n'est pas dénuée de valeur ; exactitude pour arriver à comprendre la contradiction.
la conscience de l'unité de la famille, par exemple, peut Or il est difficile d'obtenir les renseignements requis dans
fournir la base morale d'une société saine. Ce qui importe, le cas d'une société qui existait il y a 2.000 ans. Sans
c'est de ne pas obtenir cette unité en subordonnant chaque perdre ces problèmes de vue, nous pouvons tout au plus
m e m b r e de la famille à la volonté de certains individus. essayer de reconstituer le cadre général dans lequel ces
Quel est le type de mentalité qui permettra de réaliser
cette harmonisation ? Premièrement, il faut insister davan-
1. Le droit hindou a été codifié dans les Dharma-çastra, fréquem-
tage sur la conscience de la dignité individuelle. C'est cette ment appelés Livres des lois. Les plus importants de ceux-ci, du
conscience qui manque le plus à la société orientale. L a point de vue de la présente étude, sont les Dharma-çastra de
M a n u , Yajnavalkya et Naïada. Le droit bouddhique n'a jamais
été codifié en un recueil unique. O n trouve cependant des
* The word "orient" is used in this paper to mean the area of the notions juridiques dans le canon bouddhique, notamment
Far East, especially China and Japon. dans les Vinaya-pitaka.

41
Table Ronde sur ¡es Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

lois furent élaborées. Pour ce qui est des traditions hindoue essentiel était alors de maintenir la paix entre les tribus
et bouddhique, il est possible d'effectuer ce travail en plutôt que de protéger les droits de l'individu. L'adoption
étudiant u n certain nombre de textes et de documents, d'un système monarchique apporta deux modifications
dont la plupart ont été composés entre 4 0 0 avant Jésus- à la structure sociale de ces tribus. L e système politique
Christ et 4 0 0 après Jésus-Christ. Beaucoup des textes qu'exigeait la monarchie favorisa u n certain autoritarisme
postérieurs sont en fait des commentaires de ces oeuvres et chez les législateurs. Le caractère divin de la monarchie fut
reflètent l'évolution de la société et d u droit1. transposé dans le domaine juridique et fournit une caution
Il y a deux façons d'aborder l'étude des droits de l'hom- surnaturelle aux lois, chaque fois que cela était nécessaire.
m e dans les traditions hindoue et bouddhique. Nous L a situation de l'individu dans la société subit l'influence
pouvons, d'autre part, nous intéresser au contenu métaphy- de ces nouveaux facteurs.
sique de ces traditions en étudiant les idées d'un petit La tradition bouddhique naquit à une époque o ù la
nombre de penseurs qui nous fourniront u n cadre assez fidélité envers la tribu se transformait en attachement à
général. L a pensée métaphysique a certainement une un territoire déterminé et o ù les h o m m e s prenaient plus
influence sur l'esprit d'une société, mais cette influence nettement conscience de l'organisation politique. L e
n'est plus très grande lorsqu'on en arrive à l'élaboration bouddhisme fut d'abord la religion de l'une des nombreuses
concrète d'un code juridique. Nous pouvons, d'autre part sectes hétérodoxes dont le point c o m m u n était d'avoir
(et cette méthode est plus fructueuse), étudier les codes rompu avec l'orthodoxie brahmanique. C e sont les tribus
eux-mêmes, qui donnent une idée plus nette du système républicaines du nord de l'Inde qui fournirent les premiers
juridique. Il y aurait cependant quelque danger à se fier bouddhistes et jams, et leurs sympathisants, et l'enseigne-
entièrement à ces sources, aussi précises qu'elles puissent ment de Mahavira c o m m e celui du Bouddha reflètent la
paraître. Les livres des lois donnent, certes, une image de tradition républicaine. L'absence du despotisme monar-
la société indienne archaïque, mais ils sont aussi l'esquisse chique et d'un lien étroit entre la sphère politique et l'idée
de ce que l'on considérait alors c o m m e u n système social du divin permit de mettre l'accent sur les droits de l'indivi-
parfait. Il faut donc tenir compte, également, des aspira- du au sein de la société. Cette tendance s'affirme encore
tions des législateurs. O n peut, toutefois, diminuer les plus nettement lorsque le bouddhisme, au début de son
risques d'erreur en consultant des sources historiques pour histoire, gagna la faveur des nouvelles classes de c o m m e r -
verifier si le régime juridique défini par les législateurs était çants qui, en cette période d'expansion économique,
effectivement appliqué. l'embrassèrent avec une ferveur qui n'avait rien de simulé.
Dans ce milieu, o n considérait de plus en plus l'individu
D u point de vue métaphysique et éthique, la pensée
c o m m e la cellule sociale par excellence et, m ê m e lorsqu'il
hindoue et la pensée bouddhique s'intéressent surtout à
s'agissait de questions institutionnelles, les accords con-
la destinée ultime de l ' h o m m e - un état de transcendance
tractuels semblaient essentiels et indépendants de toute
spirituelle où l'âme trouve son salut ou dans lequel la
influence divine.
conscience personnelle s'anéantit. A ce niveau de la pensée,
les impératifs et les besoins de la vie sociale ont une valeur La différence entre ces deux traditions apparaît de
tout au plus éphémère. O n attache en revanche une impor- façon significative dans leurs théories respectives de l'ori-
tance considérable à la dignité universelle de chaque être gine* du pouvoir. Selon la tradition hindoue, les h o m m e s ,
humain, aux vertus de tolérance et de compassion, à la qui se trouvaient sans défense et livrés au chaos social, ap-
nécessité d'établir une harmonie entre l ' h o m m e et la pelèrent les dieux à leur aide ; ceux-ci désignèrent u n roi à
nature en reconnaissant leurs droits respectifs - car c'est leur image, qui aurait pour mission de protéger le peuple,
par cette voie que l'on accède à la paix spirituelle. de faire respecter la loi et d'assurer l'ordre, et percevrait
N o m b r e u x sont les philosophes modernes qui soutien- en retour u n sixième du produit du travail de ses sujets2.
nent que la conscience morale indienne s'est orientée L'organisation de la société en castes avait aussi une origine
presque exclusivement vers la recherche de la paix spirituel- divine3. L a doctrine bouddhique ne présente pas les
le. C'est peut-être cette aspiration ultime à la paix qui a événements de la m ê m e façon. Elle parle d'un âge d'or
permis de dissocier aussi nettement la pensée métaphysique, dont l'institution de la propriété privée et d'autres m a u x
qui appelait u n repli sur soi-même, et les institutions socia- sociaux entraînèrent la décadence. Le peuple finit par se
les réelles, où l'idée d'organiser méthodiquement l'existence rassembler pour élire l'un des siens, qui fut chargé de le
apparaît presque c o m m e une obsession. Les textes relatifs gouverner et de garantir l'ordre social. Il reçut c o m m e
à la société et au droit permettent de penser que l'attitude salaire u n sixième du produit du travail humain 4 . L a
métaphysique constituait u n idéal auquel beaucoup aspi- doctrine bouddhique insiste sur le caractère quasi contrac-
raient, mais qui n'était atteint que par un petit nombre. O n tuel du premier gouvernement et sur la souveraineté d u
veillait d'ailleurs à ce que cet idéal n'intervienne pas trop peuple. Cette idée resta l'un des éléments essentiels de la
souvent dans l'organisation de la société. pensée politique du bouddhisme, mais on ne chercha pas
à en tirer les conséquences extrêmes pour élaborer une
Abstraction faite des valeurs métaphysiques, il ne faut
théorie des droits du peuple. L a doctrine bouddhique n'es-
pas oublier que les traditions hindoue et bouddhique sont
saie pas d'expliquer l'évolution de la structure sociale par
nées dans deux milieux socio-économiques différents - ce
une intervention divine. Elle se borne à expliquer que les
qui explique que leur attitude envers les droits de l ' h o m m e
ne soient pas identiques. L e droit hindou fut élaboré, à h o m m e s prirent l'habitude de se grouper selon leurs occu-
l'origine, au sein d'une société tribale et fondé en grande
partie sur des pratiques et des rapports coutumiers. C o m m e
2. Rig-Veda VIII, 35 ; Taittiriya Brahamana 1,5,9.
fl arrive fréquemment dans les sociétés qui reposent sur la 3. Rig- Veda X , 90 ; Taittiriya Bambita V U , 1,1,4-6.
parenté, les règles sociales avaient force de loi. Le problème 4. Digna Nikaya III, 61-77 ; Aryadeva, Chatushataka IV, 76.

42
Le problème des Droits de l'Homme dans les traditions hindoue et bouddhique

pations et que les groupes ainsi formés se transformèrent Il fallait aussi compléter cette définition en établissant
progressivement en castes5. une hiérarchie sociale. Les privilèges sociaux et juridiques
A la source des conceptions sociales et juridiques de (et souvent financiers) diminuaient à mesure que l'on des-
chacune de ces traditions, on trouve l'idée que le pouvoir cendait dans cette hiérarchie13. Certaines catégories de
est une nécessité regrettable due à la décadence de l'époque. brahmanes étaient exemptées des devoirs les plus astrei-
Cela suppose que la société existait avant l'apparition d'une gnants de la vie courante, tels que le paiement des impôts,
forme de gouvernement et qu'elle est, par conséquent, plus et on pouvait m ê m e parfois considérer qu'elles se situaient
importante que toute forme de gouvernement. Aussi au-dessus de la loi. L e concept de dharma, qui trouvait sa
l'esprit indien se mit-il en quête d'un système social parfait. source dans la caste, fut étendu à tous les aspects de l'activi-
Selon la tradition hindoue, le salut personnel dépend de té humaine. Aussi était-il logique que l'égalité de tous
l'harmonisation des trois objectifs de l'existence humain : devant la loi ne fût pas reconnue. D'après les Livres des
le dharma (lois de l'ordre social), Yartha (la prospérité) et lois, les peines judiciaires devaient être fixées en fonction
le kâma (le plaisir). D e ces trois objectifs, le dharma est le de la caste d u coupable 14 . D'abord, seules les castes supé-
plus important 6 . La notion de dharma s'applique essentiel- rieures et privilégiées eurent des droits. Les castes inférieu-
lement aux règles de conduite et aux devoirs de chaque res n'avaient que des devoirs. L e fardeau de la société
h o m m e en fonction de la caste à laquelle il appartient. Elle pesait surtout sur les épaules des çudras et des intouchables
dérive à la fois d'anciens traités juridiques (souvent consi- qui n'avaient pratiquement pas de privilèges, ni m ê m e de
dérés c o m m e des textes sacrés) et de la tradition reconnue, droits.
surtout dans la mesure où elle ne s'oppose pas aux textes L'une des caractéristiques importantes des castes est
sacrés. L'idée de dharma trouve son expression complète que tout individu naît dans une caste déterminée et ne peut
dans la théorie du varna-acrama-dharma1, où les devoirs de entrer dans une autre. Cette règle fit obstacle à la mobilité
chacun sont définis non seulement en fonction de la caste, sociale de l'individu. Elle fut aussi associée à u n concept
mais aussi des différents états de l'existence : étudiant, religieux et philosophique fondamental de l'hindouisme,
maître de maison, ascète, etc. L e dharma est devenu pro- celui de Karma, selon lequel les actes de l'individu dans son
gressivement le concept le plus important de la tradition incarnation présente déterminent son rang social et déci-
hindoue et la base m ê m e de la situation de l'individu dans la dent de son bonheur dans son existence suivante. Ainsi
société hindou. Si l'on veut que l'idée du dharma soit mise l ' h o m m e était-il responsable de sa naissance dans telle ou
en pratique de manière satisfaisante, chaque individu doit telle caste et pouvait-il améliorer sa condition en respectant
reconnaître les devoirs qui lui incombent et agir en consé- les règles du dharma pour renaître dans une caste supérieure
quence 8 . Le message de la Bhagavad-Gitâ était précisément lors de son incarnation suivante15. Cette croyance consti-
celui-ci : chacun doit se conformer aux règles de son tuait une excellente réponse à ceux qui mettaient en doute
dharma - mieux vaut s'acquitter m ê m e médiocrement de sa l'équité du système des castes. Elle avait en outre pour
propre tâche que d'accomplir, aussi brillamment soit-il, effet de réprimer le non-conformisme par la crainte d'une
celle d'un autre9. Se conformer aux règles de son dharma, ré incarnation à un niveau inférieur de la société.
c'est accepter le rang et le rôle sociaux qui vous incombent Parmi les différents moyens utilisés pour préserver la
du fait de votre naissance dans telle ou telle caste et les pureté de la caste, deux règles ont une importance particu-
normes établies pour cette caste par les recueils de lois. lière, à savoir l'interdiction faite aux membres de castes
Qui dit devoirs dit obligations, et celles-ci avaient beaucoup
plus d'importance que les droits de l'individu. L e caractère
fortement patriarcal de la famille accentuait encore cette 5. Vasubandhu, Abhidharmakosha, III, 98.
6. Manu, VII, 151-152 ; Vasishtha, I, 4-5 ; Gautama XI, 19.
tendance.
7. Le mot Varna, dont le sens littéral est "couleur", désigne la
Le dharma était-essentiel parce qu'il assurait la sécurité caste ; il y avait quatre castes principales : les brahmanes
(prêtres), les kshatriyas (guerriers), les vaiçyas (commerçants)
et le bonheur de l'individu, ainsi que la stabilité de l'ordre et les çudras (cultivateurs et membres de toutes professions
social. Le dharma de chacun jouait son rôle dans la struc- de basse condition). A ces quatre castes vint plus tard s'ajouter
ture plus vaste et plus complexe de la société. Aussi, l'indi- la catégorie des intouchables, qui se situait en dehors du
vidu, en observant les règles de son propre dharma, se système des castes. Le sens littéral i'aqrama est "refuge".
montrait-il conscient de l'existence des autres membres de Dans ce contexte, ce mot désigne les quatre états de l'existence
de l'homme : étudiant, maître de maison, anachorète, ascète.
la société. Que des membres de la société tentent de formu- 8. Le roi avait pour devoir de protéger son peuple, et s'il ne s'ac-
ler eux-mêmes les règles de leur dharma, et le chaos social quittait pas de cette tâche, le peuple avait le droit de ne plus lui
en résulterait. L e dharma garantit la sécurité individuelle obéir. (Mahabhàrata, XII, 57). Mais ce droit à la révolte, dans
et collective, car l'absence de lois dans l'état de nature la tradition hindoue, n'était guère plus qu'un droit moral très
provoque l'anarchie10. L a crainte de l'anarchie entrama vaguement garanti par les lois, probablement par crainte de
l'anarchie. Il était permis aux brahmanes de manifester leur
une divinisation du dharma, qui acquit ainsi une importance opposition à un despote, et ce droit était parfois également
sociale encore plus considérable que celle du monarque accordé au bas peuple. Mais cette coutume s'expliquait par le
et du gouvernement 1 >. Pour affermir encore l'autorité du souci de faire obstacle à la tyrannie, et non par celui de sauve-
dharma, on stipula en outre que celui-ci était protégé par garder les droits des citoyens. (fihâgavata-Puràna, IV, 14).
le danda (littéralement, baguette ou bâton), qui symbolisait 9. Bhagavad-Gitâ, XVIII, 40-48 ; Manu, X , 96-7 ; Gautama, VII,
1,1-3; XI, 32-3.
le châtiment 12 . 10. ShatapathaBrahamana,Xl,l,6,24.
Les règles du dharma avaient été formulées par des légis- 11. L'une des fonctions de l'Etat était de faire respecter le dharma.
lateurs qui appartenaient surtout à la caste des brahmanes Arthashastra, \ll, 1,150.
12. jWafoz2>Aaroia,ShantiParvan,59.
et qui s'efforçaient, c o m m e o n l'imagine, d'en maintenir la
13. Manu, IX, 313-22 ; Gautama, VIII, 13 ;Mahabharata, XII, 56.
supériorité. C o m m e ils avaient défini le dharma, il était 14. Manu, V u , 337-38 ;Arthaqastra, IV, 10.
inévitable qu'ils affirment la supériorité innée du brahmane. 15. Shukra, I, 3747.

43
Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

différentes de prendre des repas ensemble, et la stricte Bien que le boudhisme prêche l'indifférence aux biens
observation des règles de l'endogamie et de Fexogamie de ce m o n d e et qu'il considère la propriété (ainsi que nous
appliquées aux castes. Les lois relatives au mariage étaient l'avons déjà signalé) c o m m e un mal qui a hâté la décadence
strictement respectées et le mariage était avant tout une de la société aux premiers temps de son existence, l'acquisi-
institution sociale16. Plus le rang social d'une f e m m e tion de biens était tenue, dans la pratique, pour une activité
était bas, plus le lien juridique du mariage était fort. L e normale. O n encourageait notamment les activités des
système patriarcal avait tendance à maintenir les femmes à chefs d'entreprise, que toute personne suffisamment
un rang inférieur et l'institution de la famille indivise au perspicace et douée pouvait exercer 21 . A l'égard des fem-
sein de laquelle les h o m m e s avaient des droits de propriété m e s , la tradition bouddhique se montrait plus libérale que
spéciaux renforça la supériorité masculine 17 . L a famille la tradition hindoue, en permettant par exemple aux
était considérée c o m m e la cellule fondamentale de la socié- femmes de se retirer dans des couvents.
té et avait droit à la protection de la société et de l'Etat.
Les documents historiques éclairent la tradition littéraire
C e droit fut accentué dans le cas de familles qui possédaient
de façon intéressante. Parmi les plus significatifs de ces
les terres et les exploitaient. Dans la tradition hindoue,
documents, figurent les édits de l'empereur Açoka ( M ê m e
l'idée de prospérité était le phis souvent associée à celle de
siècle avant J.C.) dans lesquels on décèle à la fois l'influence
possession de la terre. Le droit de propriété était accordé de la tradition hindoue et celle de la tradition bouddhique 2 2 .
à ceux qui en avaient les moyens. Selon les recueils de lois, D u point de vue de notre étude, l'intérêt de ces édits réside
la propriété est fondée sur la vertu et le monarque a le droit dans le fait qu'ils représentent la tentative d'un monarque
de confisquer les biens de ceux qui se conduisent m a l 1 8 , pour résoudre le problême de l'être humain dans une
mais il n'y a pas d'exemple d'une mesure de ce genre dans société complète telle qu'on la concevait à l'époque. L a
les textes historiques. règle de conduite proposée par l'empereur reflète une
L'éducation est un autre domaine de la vie de la c o m - confiance profonde en l'humanité. Dans le cadre du sys-
munauté où la discrimination entre les castes jouait un rôle. tème social et économique de son temps, Açoka plaide
Les recueils des lois indiquent très clairement que seules les avec force en faveur de la responsabilité sociale, de la
trois castes supérieures ont droit à l'éducation19. Fréquem- dignité et de la justice dans les rapports entre les h o m m e s ,
ment, seuls les brahmanes et l'aristocratie recevaient une de la tolérance et de la bonté dans les relations humaines,
éducation systématique. La discrimination entre les castes et de la non-violence.
tenait les çudras à l'écart tandis que la nature et le contenu
de l'enseignement écartaient les autres personnes qui n'ap- O n comprend que l'application intégrale de la doctrine
partenaient pas à la caste brahmanique. Dans ce domaine, brahmanique a rarement été une réalité historique, si l'on
la tradition bouddhique offrait un contraste frappant. N o n considère que la tradition hétérodoxe lui a toujours été
seulement les monastères bouddhiques accueillaient les gens plus o u moins opposée au cours des siècles23. Les sectes
de toutes castes, mais encore les programmes d'études hétérodoxes recrutaient leurs adeptes dans les castes infé-
étaient plus étendus et comprenaient des disciplines offrant rieures, qui étaient plus nombreuses que les castes su-
plus d'intérêt pratique. périeures. La tradition hétérodoxe mettait l'accent sur
l'égalité des êtres humains, l'égalité de tous devant la loi ;
La tradition bouddhique s'opposait au système de elle condamnait l'esclavage, encourageait la promotion
castes. Tout en reconnaissant que le fonctionnement sociale de la f e m m e et attachait plus d'importance à la
normal de la société entraîne nécessairement des inégalités, pensée et à l'éducation fondées sur l'expérience qu'à la
elle soutenait qu'il ne fallait pas tirer u n parti abusif de formation telle qu'elle était conçue dans le système brah-
cette situation en allant jusqu'à rejeter l'idée de l'égalité de manique. Q u e la tradition hétérodoxe ait été incapable
tous les h o m m e s . O n questionna souvent le Bouddha au de supplanter la tradition brahmanique, cela s'explique,
sujet de la pureté relative des quatre castes et il répondit
toujours qu'elles étaient toutes également pures. Le boud-
dhisme défendait l'égalité de tous devant la loi. Il soutenait
qu'un coupable traduit en justice doit être jugé et châtié 16. Dans la période la plus ancienne, on reconnaissait huit types
selon son crime, sans que les immunités et les privilèges de mariage, allant du mariage organisé par les familles à l'enlè-
de sa caste entrent en jeu2 °. vement. Par la suite, seul le mariage légal fut reconnu. Le choix
personnel du conjoint était rare, et limité essentiellement à
Conformément à son code moral d'une rigueur infle- l'aristocratie, mais l'amour romantique et les enlèvements
xible, la tradition bouddhique prêchait la primauté absolue n'étaient certes pas inconnus, à en juger par les légendes, les
de la loi morale sur la politique. Le droit a pour objet d'as- récits et le théâtre.
17. Les obligations du fils envers le père dans le système patriarcal
surer le bien-être de tous les h o m m e s . Les bouddhistes étaient encore accentuées par les deux formes d'héritage qui
considéraient que le droit brahmanique servait à modeler la avaient cours pendant la période médiévale, le Dayabhaga et
société selon les besoins d'une puissante élite. L a m ê m e le Mitakshara pour ce qui est des biens des familles indivises.
idée de l'application de la loi morale et de l'égalité des êtres 18. Mahabharata, XII, 57-21.
humains fut étendue à l'ensemble des créatures, et c'est 19. R . K . Mookerjee, Education in Ancient India.
ainsi que naquit le concept d'ahimsâ (non-violence). Tout 20. Majjhima Nikaya, II, 128-30 ; II, 148-54 ; II, 88.
21. Digha Nikaya, III, p. 188.
ce qui vit a le droit de vivre, et la destruction de la vie, sous
22. R . Thapar, Asoka and the Decline of the Maury as, p. 251-266.
quelque forme que ce soit, est un crime. O n pourra objec- 23. Des opinions hétérodoxes ont été professées, au cours de la
ter que les bouddhistes (et, de façon encore plus marquée, première période, par des sectes telles que les Bouddhistes,
les jaihs) ont manifesté un attachement aveugle à l'idée de les Jai'ns, les Ajivikas, les Charvakas, etc. Parmi les sectes plus
non-violence, mais les aspects intellectuels et moraux de ce récentes, il convient de signaler le culte Tamil, les différentes
concept n'en dérivaient pas moins d'une saine tradition. formes du mouvement Bhakti, et certaines sectes plus ésoté-
riques, c o m m e les adeptes du tantrisme.

44
Le problème des Droits de l'Homme dam les traditions hindoue et bouddhique

d'une part, par des facteurs historiques24 et, de l'autre, m e m b r e d'une sous-caste pouvait, par exemple, faire
par la nature m ê m e du système des castes. valoir dans son milieu son droit à la sécurité économique
Le système des castes ne fut ni créé ni généralisé par les et sociale ainsi qu'à l'égalité, et son droit d'être protégé
brahmanes. Ceux-ci furent simplement assez perspicaces contre les violences, à condition de respecter les régies
pour comprendre qu'ils pouvaient tirer parti d u système du groupe en question. C'est là, en quelque sorte, la clef
existant. E n s'appuyant sur leur propre conception de la de la tradition hindoue. La liberté consiste à faire partie
société, ils formulèrent des lois relatives aux castes. Ces d'un groupe, parce qu'un groupe peut revendiquer des
lois furent généralement adoptées par les castes supérieures droits — droits familiaux, droits corporatifs etc. L'individu
et furent largement appliquées dans les secteurs où la en tant que tel n'a pas d'existence du point de vue social.
doctrine orthodoxe faisait autorité. Ailleurs, et dans les Pour la pensée hindoue, il n'y a pas d'antagonisme entre
castes inférieures, la coutume et l'usage contribuèrent l ' h o m m e et la. société. Ils sont au contraire liés par des
considérablement à la formulation des lois. O n peut expli- obligations réciproques, dont le respect assure le bien-être
quer par la structure m ê m e du système des castes le fait de tous. L a vision hindoue était celle d'une société disci-
que cette institution ne fut jamais tant soit peu menacée. plinée, où chacun se consacre à la tâche qui lui est assignée,
Chaque caste ou sous-caste formait une unité sociale qui fait naître dans la population un sentiment de solidarité
indépendante, qui obéissait pour survivre à ses propres et qui assure, grâce à unefidélitéfervente envers le groupe
lois, établies en fonction des ressources économiques social — c'est-à-dire la caste - la sécurité tant économique
auxquelles elle pouvait prétendre. Aussi longtemps que que psychologique. La classification minutieuse de tousles
les brahmanes furent capables de maintenir la prééminence degrés de relations sociales en un système bien ordonné
de leur caste - ce qu'ils firent en se réservant les fonctions s'expliquait à la fois par les exigences de cet idéal et par la
administratives, éducatives et religieuses — leur prépon- tendance normale des théoriciens hindous à tout classer,
dérance fut assurée. Pour la perpétuer, ils élaborèrent le jusqu'aux plus petits détails. (Cette tendance se manifestait
concept complexe (et, à leurs yeux, presque sans défaut) dans des domaines aussi divers que la perception des impôts
du dharma. Mais le fonctionnement véritable de la société et l'art d'aimer). Ce système social et juridique si minutieu-
ne correspondait pas strictement à ce plan. Les castes et sement conçu correspondait à l'idée brahmanique de la
sous-castes avaient, en tant qu'unités sociales, une certaine société parfaite. Ceux qui refusaient cet idéal pouvaient
mobilité et cherchaient souvent à améliorer leur condition, manifester leur anti-conformisme en se retirant de la
bien que cela fût impossible pour chacun de leurs m e m b r e s société pour devenir des ascètes o u des mendiants, ou en
pris individuellement. L a condition sociale d'une caste adhérant à u n groupe dissident.
déterminée pouvait être modifiée, par exemple, pour des
L a tradition hindoue réussissait à sauvegarder dans une
raisons d'ordre économique 2 5 . Il fallait également intégrer
large mesure l'harmonie sociale en équilibrant habilement
à la société les envahisseurs étrangers et définir leur condi-
l'autoritarisme général et l'autonomie locale. Les nouveaux
tion du point de vue de la caste. Ce n'est donc pas contre
groupes ethniques ou les groupes professionnels devenaient
le système lui-même que s'élevaient les groupes hétérodoxes
généralement des sous-castes et conservaient leur propre
(car il était viable d u point de vue social et économique),
système de droits et de devoirs. Certains groupes dissidents,
mais contre l'interprétation qu'en donnaient les brahmanes.
qui avaient initialement recruté leurs membres dans toute
Tel est le cadre -dans lequel nous devons considérer la 'société, finirent par former une sous-caste distincte.
l'évolution des traditions hindoue et bouddhique. Les Ainsi, lorsqu'il était impossible d'intégrer l'élément dissident
règles auxquelles se conformait la tradition bouddhique à la structure existante, o n aboutissait à un compromis en
ne constituent pas u n code unique. Il s'agissait le plus lui reconnaissant une identité particulière. Il conservait ainsi
souvent de règles nées de la coutume et de l'usage, et qui son indépendance tout en appartenant au corps social.
portaient l'empreinte des professions exercées par les Parfois m ê m e , la tradition brahmanique adoptait certains
adeptes d u bouddhisme. Le milieu républicain favorisera des rituels et des coutumes d'un tel groupe, afin d'éviter
une tradition d'individualisme dans le bouddhisme, en qu'un conflit n'éclate au grand jour. L a constitution d'un
encourageant fortement les attitudes sociales et morales groupe dissident provoquait des tensions sociales, mais
que suppose l'attachement à l'idée des droits de l ' h o m m e . celles-ci prenaient rarement la forme d'un antagonisme aigu.
Bien que cette tradition eût à lutter contre une société Les liens marginaux qui unissaient les différentes sous-castes
de castes, elle soulignait dûment l'importance des droits empêchaient les affrontements directs. E n fait, le système
de la personne humaine. permettait la coexistence des divers groupes. L'importance
Par comparaison, la tradition hindoue est beaucoup que la pensée hindoue attachait à la tolérance n'était pas
plus complexe. Cette complexité s'explique en partie par
le fait qu'il faut l'analyser de deux points de vue différents. 24. L'écoulement des républiques au cours des premiéis siècles de
Il faut considérer, d'une part, la structure générale de la l'ère chrétienne et le déclin progressif de la société marchande
société hindoue, où l'accent est mis sur les devoirs et où vers lafindu premier millénaire après J.C. renforcèrent l'ortho-
l'on n'accorde de droits qu'aux classes privilégiées — à en doxie et l'autoritarisme, notamment dans les monarchies
juger par les recueils de lois - et, d'autre part, le groupe féodales qui apparurent à cette époque.
25. L'histoire de la corporation des tisseurs de soie de la période
o u la caste localisés, o ù l'idée de droits existe, quoique Gupta, telle que la raconte l'inscription de Mandasor, est un
dans une mesure restreinte. Chaque petite unité fonction- excellent exemple d'une évolution de ce genre.
nait selon son propre mécanisme et l'individu pouvait y 26. C e fait est corroboré par les recueils de lois les plus récentes
faire valoir ses droits à l'égalité et à l'expression de sa et par certains documents historiques, tels que des inscriptions
personnalité26. Droits et devoirs étaient assez justement relatives à l'organisation des corporations, des conseils de
village, des conseils de caste, etc. ; Gautama, II, 2, 19-21 ;
équilibrés. A u sein d ' u n groupe de ce genre, les droits Vasishta, I. L'inscription dTJttaramerur décrit en détail les
n'avaient pas une valeur irrévocable ou absolue. Tout fonctions d'un conseil de village de l'Inde méridionale.

45
Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

simplement théorique, car, dans un tel système, une certaine qui énonce que la mission du prophète et de tout prédica-
tolérance contribuait sans doute plus efficacement à sauve- teur de l'Islam consiste uniquement à déclarer les enseigne-
garder l'harmonie sociale que dans toute autre société. ments de la religion, les éclaircir, et y appeler "par la sage
Ces concessions atténuaient dans une certaine mesure les parole et la douce exhortation"1 ; et une fois ce devoir fait,
injustices juridiques et sociales d u système des castes et les chaque individu a la liberté absolue d'adopter ou de refuser
conséquences de l'application du code hindou. Elles ex- l'Islam. "Point de contrainte en religion" dit le Koran
pliquent aussi, en grande partie, l'absence remarquable de "la droiture se distingue clairement de la déloyauté"2.
tout fanatisme dans la tradition hindoue. Et adressant la parole au prophète il dit dans u n autre
Les législateurs appartiennent, par la nature des choses, verset : "Si les incroyants ne f écoutent pas, nous ne t'avons
à une élite, et les codes reflètent par conséquent leur vision pas envoyé pour les contraindre ; tu n'es chargé que de faire
du m o n d e . O n commettrait u n anachronisme en espérant parvenir à leur connaissance la révélation que tu reçois d u
trouver dans des civilisations qui existaient il y a deux Dieu" 3 . Et le m ê m e principe se réitère expressément dans
mille ans des codes où les droits de l ' h o m m e , tels que nous plusieurs autres versets4.
les concevons aujourd'hui, seraient nettement formulés. Aussi les mulsulmans observaient-ils ce principe à l'égard
Il y eut, dans l'antiquité, des périodes où certaines sociétés des adeptes des autres religions. Ils permettaient aux gens
incorporèrent l'idéal métaphysique des droits de l'homme des pays qu'ils gouvernaient de garder leurs croyances.
à leur système juridique et social. Mais ces droits n'étaient Ils s'engageaient à respecter leur foi, leurs cultes et leurs
alors accordés qu'à des groupes privilégiés ; les esclaves, temples. Exprimant cette attitude, O m a r Ibn Alkattab,
les çndras, les serfs étaient tenus à l'écart. L a revendication le deuxième calife écrit dans son traité avec les habitants
des droits de l'homme est u n phénomène essentiellement de Jérusalem : " O m a r Ibn Alkattab accorde aux gens
moderne. Pour la première fois dans l'histoire de beaucoup d'Ilia (Jérusalem) l'assurance pour leur vie, leurs églises
de civilisations, il ne s'agit plus d'un concept purement et leurs croix . . . Aucune contrainte religieuse ne leur serait
métaphysique. Le respect des droits de l'homme exige u n infligée et personne d'entre eux ne subirait préjudice".
certain climat social et économique qu'il est de plus en plus Et dans son traité avec les Egyptiens, Arnr Ibn Alasse écrit
possible de créer dans la plupart des pays du m o n d e . Pour " A m r accorde aux habitants d'Egypte l'assurance pour leur
diverses raisons, on ne considère plus, c o m m e autrefois, vie, leurs croyances, leurs biens, leurs églises, leur croix,
qu'une société est formée de familles ou de groupes, mais leur terre et leur mer 5 ".
qu'elle est u n ensemble d'individus. Maintenant qu'elle D'ailleurs l'Islam ne considère que la foi consécutive à la
attache moins d'importance au bien-être d u groupe qu'à conviction. D ' o ù la réfutation koranique de la prétention
celui de l'individu, la société reconnaît les droits de ce de certains arabes qui se disaient croyants alors que la foi
dernier. Les conséquences de cette nouvelle conception n'avait pas encore pénétré dans leurs cœurs. Les arabes
pour l'individu c o m m e pour l'avenir de la société posent prétendent être croyants" dit le Koran en adressant la
une autre série de questions d'ordre métaphysique. parole au prophète Réponds-leur : Point d u tout ; car
la foi n'a pas encore pénétré dans vos cœurs" 6 . Et il est
évident que la contrainte n'est point possible ni m ê m e
concevable dans une affaire propre à la conviction inté-
rieure de l'âme.

2. La liberté de penser et de s'exprimer


L e p r o b l è m e des droits d e l ' h o m m e d a n s C'est le droit de l'homme de penser d'une manière indé-
la tradition islamique pendante à toutes les affaires qui l'entourent et à tous les
phénomènes qu'il perçoit, suivre son raisonnement et
Dr. Ali Abdel Wahid Wafi exprimer ses opinions par tous les moyens d'expression.
A l'égard de ce droit, l'Islam garde la m ê m e attitude
qu'il garde envers le droit précédent. L'Islam n'a jamais
Les plus importants des droits de l ' h o m m e établis par cherché à imposer aucune théorie pour expliquer u n
les institutions juridiques et morales des sociétés civilisées phénomène quelconque. Ni le Koran, ni le Sonnah (tradi-
peuvent se ramener à cinq droits se rapportant à cinq tion orale du prophète) ne s'occupèrent de détails de ces
espèces de liberté, à savoir : la liberté religieuse ; la liberté choses. L e Koran n'a fait qu'inciter la raison à méditer
de penser et de s'exprimer ; la liberté du travail ; la liberté les phénomènes de l'univers, et inviter les h o m m e s à les
de l'instruction et de la culture ; et la liberté civile. contempler afin d'en découvrir les lois. "Qu'ils tournent
Nous allons exposer l'attitude de l'Islam à l'égard de leurs regards" dit le Koran "vers le royaume des cieux
chacun de ces cinq droits. et de la terre et vers toutes les choses que Dieu a créées"7.

/. La liberté religieuse
1. C'est le texte du veiset 125 du chapitre 16 du Koran.
ou droit de l'homme d'adopter la religion qu'il choisit 2. Verset 256 du chapitre 2.
3. Verset 48 du chapitre 42.
L'Islam établit ce droit dans sa plus large extension, et 4. Voir, par exemple, les versets 99 et 108 du chapitre 10, verset
s'applique à le consolider dans tous ses préceptes, surtout 46 du chapitre 29 et versets 21, 22 du chapitre 88.
dans celui que le Koran lui-même stipule explicitement à 5. Voir les textes de ces traités dans Altaban, Almasoudi et
Alblathri.
maintes reprises, à savoir : celui qui interdit de contraindre 6. Verset 14 du chapitre 49.
quelqu'un à quitter sa religion pour embrasser l'Islam, et 7. Verset 185 du chapitre 7 .

46
Le problème des Droits de l'Homme dans la tradition islamique

Le m ê m e appel est lancé dans plusieurs autres versets qu'on le jour de la Résurrection", et il cita parmi eux "un patron
rencontre dans presque tous les chapitres du K o r a n 8 . - Et qui a privé son employé de son salaire après en avoir obtenu
il est à constater que tous ces textes koraniques ne visent le travail". D e plus l'Islam recommande l'acquittement
qu'à appeler les h o m m e s à tourner leurs regards et leurs rapide des salaires des employés. "Donnez à l'employé son
esprits vers les phénomènes de la terre et des cieux pour en salaire" dit le prophète "alors qu'il est encore en sueur".
déduire les lois qui les régissent et la preuve évidente de la Il est à noter ici que l'Islam a établi l'égalité dans la
gloire d u Créateur, son omnipotence et la perfection de liberté du travail entre h o m m e et f e m m e . Il permet à la
son œuvre. Cet appel exaucé, le Koran laisse à chacun son femme d'assumer toute fonction et tout travail légal qu'elle
entière liberté d'énoncer ses avis, de les soutenir et d'em- peut bien accomplir, tant qu'il n'est pas incompatible avec
brasser les théories dont il est convaincu. Tel fut le principe sa nature ou avec les préceptes moraux et qu'il ne porte
observé au temps du prophète et des quatre Califes ortho- aucune atteinte à sa dignité o u son honneur. A u temps du
doxes après lui. E n ce temps là la liberté d'opinion était prophète, les femmes musulmanes accomplissaient beau-
bien garantie d'une manière sacrée. Passant en revue l'his- coup de travaux à l'intérieur et à l'extérieur de leurs
toire de cette période qui reflète fidèlement les principes domiciles. Et certaines d'entre elles participaient m ê m e aux
de l'Islam, o n ne trouve pas la moindre tentative de la part affaires de la guerre. Il n'est point une des conquêtes d u
des gouvernements de porter atteinte à cette liberté. Rien prophète qui n'ait vu les femmes musulmanes collaborant
ne prouve ceci mieux que ce récit. U n jour le prophète avec les h o m m e s et prêtant secours aux blessés11 •
conseilla quelques gens de ne pas féconder leurs palmiers. Quant aux régimes du harem et de la réclusion des
S'apercevant que cela empêchait la fructification, il fit femmes au domicile, ils furent des pratiques tardives,
savoir qu'il n'énonçait qu'un avis personnel et que ses avis surgies dans quelques pays musulmans sous l'influence des
personnels peuvent avoir raison o u tort tant qu'ils concer- conditions sociales et des traditions locales ; et quelle qu'en
nent les affaires d'ici-bas, et que les h o m m e s ont donc le soit la cause, ces pratiques n'ont rien de c o m m u n avec les
droit d'examiner librement les affaires de leur vie et de les principes de l'Islam.
mener selon leurs expériences et leurs raisonnements ;
car il se peut qu'ils connaissent certaines d'entre elles mieux 4. La liberté de l'instruction et de la culture
que le prophète lui-même. Seuls les enseignements que le
prophète est chargé de la part de Dieu d'annoncer aux gens L'Islam a accordé à chaque individu le droit de s'ins-
doivent être accueillis d'une foi absolue. Mais ces enseigne- truire et de se cultiver dans la mesure où ses possibilités et
ments dont la véracité est hors de doute regardent unique- ses aptitudes le lui permettent. Il en a m ê m e fait un devoir
ment la religion : D o g m e et Législation. "Je ne suis qu'un incombant à l ' h o m m e quand il s'agit de savoir ce qui est
être humain" dit le prophète à propos de cet événement" nécessaire à la pratique de sa religion et aux affaires de sa
Si je vous donne u n ordre concernant votre religion, exé- vie. "Chercher à s'instruire" dit le prophète "est un devoir
cutez-le ; mais si je vous donne u n ordre émanant de m a pour chaque musulman et musulmane". Et Dieu exalte dans
propre opinion, je ne suis qu'un être humain ; et vous le Koran le savoir et les savants en disant : "Les savants et
connaissez mieux les affaires de votre vie"9. les ignorants, sont-ils égaux ? !" 12 . Cette louange koranique
du savoir se manifeste m ê m e dés la première révélation.
E n effet, les premiers versets révélés font du savoir l'un des
3. La liberté du travail plus grands bienfaits que Dieu a accordés à l ' h o m m e et qui
C'est le droit de chaque individu d'exercer n'importe témoignent de sa puissance et de sa grandeur : "Lis" dit
quel travail légal et de jouir des fruits qui en résultent. le Koran dans ces versets "car ton seigneur est le plus
L'attitude de l'Islam à l'égard de ce droit ne diffère pas généreux. C'est lui qui a appris à l'homme à se servir de la
de cette tenue à l'égard des deux droits précédents. L'Islam plume. Il a appris à l'homme ce que l'homme ne savait pas"
désapprouve le "régime des castes" qui fixe héréditairement (Versets 3-5 du chapitre 9 6 . Les cinq premiers versets de
les possibilités des individus par rapport aux fonctions et ce chapitre constituent la première révélation koranique).
aux professions d'après leurs classes et leurs castes. L'Islam Et quoique l'Islam accorde beaucoup de soins à l'étude
préconise l'admissibilité de chacun à tout travail légal qu'il des branches religieuses et à tout ce qui en dépend, il incite
choisit, tant qu'il a la capacité et les dispositions exigées cependant à l'étude des sciences, des lettres, et des arts de
par les lois en vigueur. Pour l'Islam, tout travail est digne
de considération qu'il soit corporel, intellectuel ou admi-
nistratif.
Aussi l'Islam ordonne-t-il le travail et l'honore quel que 8. Voir par exemple, le verset 164 du chapitre 2, versets 4 3 , 44 du
soit son genre tant qu'il est légal. "Dieu vous a rendu la chapitre 24, versets 22, 23 d u chapitre 30, et versets 17-20 du
chapitre 88.
terre docile" dit le Koran "travaillez sur sa surface et 9. Cette tradition orale du prophète se trouve dans le recueil de
nourrissez-vous de ce que Dieu vous accorde" 10 . "Il n'est Moslem. La dernière phrase est rapportée par Aïcha ; le reste
point" dit à son tour le prophète "il n'est point une nourri- est rapporté par Rafi'i Ibn Kodaik. Moussa Ibn Talha l'a
ture que m a n g e l'un de nous mieux que les fruits de son rapportée également en termes différents, mais dont le sens
travail". Partant de cette considération du travail, l'Islam est identique aux précédents.
10. Verset 15 du chapitre 67.
consacre le droit au travailleur de jouir des fruits de son 11. L'histoire garde le souvenir des faits héroïques de certaines
travail et lui assure la propriété de son salaire. Il ordonne ' de ces femmes courageuses. O n cite parmi elles O m a y a fille
au patron de payer à son employé ce qui lui est dû. S'il de Kays Al Ghifarya dont le prophète apprécia le courage lors
pense à le frustrer d'une partie de son droit, "une guerre de la conquête de Khafbai. A l'issue de cette conquête le
de la part de Dieu et son envoyé lui sera déclarée". L e prophète lui conféra un collier qui ressemble aux décorations
militaires de notre temps. Elle le porta sa vie durant, puis il
prophète dit dans une de ses traditions orales qu'il attribue fut enterré avec elle selon son testament.
à Dieu : "Dieu dit : trois personnes, je serai leur adversaire 12. Verset 9 du chapitre 39.

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Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

toutes sortes. Grâce à cette vue un grand nombre de savants devant Dieu est le plus droit"16. " O h o m m e s !" dit à son
musulmans excellèrent en toutes les branches du savoir et tour le prophète dans son discours d'adieu dans lequel
nous léguèrent des ouvrages précieux qui' témoignent de il résuma une grande partie des préceptes fondamentaux
leur érudition et dont beaucoup sont encore comptés parmi de l'Islam "Certes votre Dieu est un, et votre père aussi est
les références les plus essentielles dans les matières qu'ils un ; vous êtes tous d ' A d a m , et A d a m est de poussière.
traitent. Le plus digne devant Dieu parmi vous, c'est le plus droit.
C o m m e il a fait à l'égard du droit du travail, l'Islam a L ' h o m m e , arabe ou non, de quelle race et de quelle couleur
assuré aussi l'égalité entre les femmes et les h o m m e s dans n'est supérieur à u n autre que par la droiture". Et la tradi-
le droit d'instruction et de culture. Il permet à la f e m m e de tion rapporte qu'un jour A b o u Thar Alghéfari et Belal
s'instruire et d'acquérir tout ce qu'elle veut en matière des (affranchi d'origine abyssine) tinrent une discussion auprès
lettres, des sciences et de culture générale. Il en a fait m ê m e du prophète. L a discussion s'échauffa et A b o u Thar dit à
un devoir pour elle quand il s'agit de ce qui lui est nécessaire Belal en le raillant "Fils d'une noire !'\ Alors le prophète
à la pratique de sa religion et à l'accomplissement de ses s'en indigna et dit : "Cela passe toute mesure", et adressant
fonctions dans la vie, c o m m e l'affirme la tradition prophé- la parole à A b o u Thar il dit : " T u as encore des traces de
tique déjà citée : "Chercher à s'instruire est un devoir qui l'ignorance pré-islamique ! Le fils d'une blanche n'est point
incombe à chaque musulman et musulmane". Et le prophète supérieur à celui d'une noire ! c'est uniquement la droiture
a donné à ce propos l'exemple qui témoigne la faveur qu'il qui fait la différence entre les h o m m e s " .
accordait à l'instruction des femmes, par les soins qu'il L'Islam a établi aussi l'égalité en matière de liberté civile
prodiguait à l'éducation de sa femme Hafsa. Dans son livre entre musulmans et non-musulmans. Selon les principes de
"Les conquêtes des pays", Al-Blathri rapporte que Al l'Islam les non-musulmans vivant dans un pays musulman
Chifa'a Al-Adwyia, une d a m e de Bani A d y parents d ' O m a r ou gouvernés par u n Etat musulman, jouissent des m ê m e s
Ibn-El Kattab, savait lire et écrire et enseignait les jeunes droits civils, et assument les m ê m e s devoirs que les musul-
filles à l'époque pré-islamique. Cette dame avait donné des mans. Les uns et les autres sont soumis aux m ê m e s lois,
leçons d'écriture à Hafsa fille de O m a r Ibn-El Kattab avant sous cette réserve de respecter aux non-musulmans, et de
son mariage avec le prophète. Quand le prophète se maria mettre à l'abri de toute atteinte leurs institutions religieuses,
avec elle, il demanda à Al Chifa'a de continuer l'éducation leurs cultes, leurs dogmes et leurs pratiques. Tout cela est
de sa f e m m e et de leur enseigner la calligraphie c o m m e elle
lui avait enseigné les principes de l'écriture. Et beaucoup de
témoignages historiques affirment que l'enseignement de
toutes sortes du savoir fut à la portée des jeunes filles et
femmes arabes dés l'époque des Omayiades. Grâce à cette
diffusion de l'enseignement, beaucoup de femmes arabes
excellèrent en toutes matières : sciences koraniques ; Hadith
(traditions orales du prophète) ; jurisprudence ; lettres et 13. Ibn Khillikane rapporte dans sa "Nécrologie des notables"
toutes sortes de connaissances et d'arts. Certaines d'entre que Sainte Nafissa descendante de A U Ibn Abi Talib donnait
elles sont m ê m e devenues professeurs éminents ; auprès à sa maison en Egypte des cours auxquels assistait I m a m
Alchafe'i lui-même et en apprend certains Hadiths (traditions
d'elles se formaient plusieurs doctes de l'Islam13. orales du prophète). Et A b o u Hayyane compta parmi ses
maîtres trois femmes : Monessa Al-Ayyoubia fille d u roi
5. La liberté civile Al-Adel frère de Salan Aldine ; Chaml'a A) Taymaiya et Zeinab
fille d'Abd EUatif Al-Baghdadi, médecin, historien et ethno-
C'est la situation en vertu de laquelle l'homme devient graphe voyageur de grande réputation.
capable de contracter de son propre chef, d'obliger et de 14. L'Islam prescrit que des tuteurs doivent être n o m m é s pour
veiller à tous les intérêts civils des enfants, des fous et des
s'obliger en matière civile, et de disposer librement de ses prodigues. L'Islam a ainsi fait exception à leur égard en vue
biens. Tous les individus majeurs et sains d'esprit jouissent de protéger leurs intérêts, ceux de leurs héritiers, de la société
de ce droit dans l'Islam14. et des institutions économiques en général. Les enfants en
A ce propos, l'Islam ne fait aucune distinction entre la Islam sont ceux qui n'ont pas encore atteint l'âge de puberté.
femme et l ' h o m m e , ni entre femme mariée et f e m m e non Le prodigue est celui qui dissipe son bien en folles dépenses.
La plupart des juristes mulsulmans mettent le prodigue au
mariée. Le mariage en Islam ne fait point perdre à la f e m m e m ê m e rang que l'enfant et le fou pour les causes ci-dessus
son n o m de famille, ni sa personnalité civile, ni son droit mentionnées, et jugent, en conséquence, nécessaire de lui
de contracter, ni sa capacité de posséder. Elle garde après imposer la tutelle à la demande de ses héritiers ou lorsque son
son mariage son n o m , celui de sa famille, tous ses droits cas est rapporté à la connaissance de la justice par une voie
quelconque. Mais un autre groupe de juristes musulmans,
civils, et sa capacité d'assumer ses obligations, et de conclure à la tête duquel nous trouvons le grand Iman A b o u Hanifa
toutes sortes de contrats : vente, achat, donation, testament, Alnoman, jugent illégal de mettre le prodigue sous tutelle.
hypothèque. . . etc. et garde son droit de posséder et de A b o u Hanifa justifie sa doctrine par le fait que la mise sous
disposer de ses biens indépendamment de son mari 1 5 . tutelle d'un h o m m e est une déchéance de sa dignité humaine le
rapprochant plutôt des bêtes. Le préjudice moral et humain
C o m m e il a mis fin à toute distinction entre f e m m e et résultant de cette dégradation - dit-il - dépasse largement le
h o m m e en matière de liberté civile, l'Islam a aboli aussi tous préjudice matériel causé par le gaspillage de ses biens. Et il est
les régimes qui établissaient auparavant en cette matière illogique - ajoute-t-il - de prévenir ainsi un mal par un autre
des différences entre les individus selon leurs races, leurs plus grand. Cette doctrine, d'une grande portée sociale, fut
tribus, leurs classes sociales, leurs couleurs, ou leurs ascen- certainement inspirée à l'Imam par l'esprit de la religion
musulmane, qui est très jalouse de la dignité humaine et de la
dances. " O h o m m e s !" dit le Koran en énonçant cette liberté civile de l'individu.
égalité "nous vous avons procréés d'un h o m m e et d'une
15. Voir par exemple, le verset 229 d u chapitre 2 , et les versets 4 ,
f e m m e , et nous vous avons partagés en peuples et en tribus 20, 21 du chapitre 4 .
afin que vous vous connaissiez entre vous ; le plus digne 16. Verset 13 du chapitre 49.

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Le problème des Droits de l'Homme dans la tradition islamique

affirmé par plusieurs versets koraniques et traditions orales 1. Tarissement des sources de l'esclavage
du prophète* 7 . Ce procédé avait pour but de serrer fortement les artères
Certains auteurs reprochent à l'Islam d'avoir permis qui nourrissaient l'esclavage et d'en supprimer les princi-
l'esclavage supprimant ainsi l'élément essentiel de la liberté pales. Avant l'Islam, il y avait plusieurs situations généra-
, civile ; car - disent-ils — l'esclave est, par définition m ê m e , trices de l'esclavage. L'Islam en a aboli six qui étaient les
un h o m m e dépourvu de tout droit civil ; il ne peut ni plus importantes, à savoir : l'esclavage des captifs d'une
contracter, ni obliger ou s'obliger civilement, ni acquérir guerre civile ou d'une guerre entre coreligionnaires ; celui
une propriété quelconque, étant lui-même une propriété effectué par la piraterie et le rapt des h o m m e s libres ;
de son maître. l'esclavage infligé c o m m e sanction consécutive à la perpé-
Ce reproche n'a pas du tout de fondement. O n en trouve tration de certains crimes ; l'esclavage infligé au débiteur
la preuve dans les trois points suivants : insolvable ; l'esclavage consécutif à la puissance paternelle,
c'est-à-dire au droit du père de vendre ses enfants ; et enfin
l'esclavage consécutif à l'aliénation volontaire de la liberté,
Premier point : c'est-à-dire au droit de l'homme de se vendre lui-même
c o m m e esclave.
A u temps où l'Islam apparut, l'institution de l'esclavage
D e toutes les sources de l'esclavage, l'Islam n'en a retenu
était la pierre angulaire de la vie économique tout entière et
que deux : l'esclavage héréditaire imposé aux enfants d'une
le support essentiel de la production de toute sorte dans
f e m m e esclave et l'esclavage provenant d'une guerre exté-
une grande partie du m o n d e . Rien donc ne fut alors plus
rieure et légale et imposé aux captifs. Et m ê m e pour ces
loin d'une sage réforme que la tentative d'un législateur
deux sources retenues, l'Islam a pris des mesures de nature
d'abolir tout d'un coup ce régime. U n e telle tentative aurait
à en accélérer le tarissement.
infailliblement suscité la désobéissance et la raillerie. Et si
u n tel législateur avait eu la force nécessaire d'imposer L'une des mesures restrictives portées à l'esclavage
tyranniquement l'exécution de ses ordres, il aurait paralysé héréditaire est celle qui en exempte les enfants qui pro-
la vie sociale et économique de cette époque. O n se repré- viennent de l'union d u maître lui-même avec sa propre
sente mieux les préjudices extrêmes qu'une telle législation esclave. L'Islam déclare que ces enfants naissent libres
aurait causés si l'on suppose qu'en notre temps on décrète de droit et suivent ainsi la condition civile de leurs pères.
subitement l'annulation des banques et des sociétés ano- Et si nous remarquons que la plupart des enfants des
nymes, ou interdit l'emploi des main d'œuvre et obliger femmes esclaves provenaient de leurs maîtres eux-mêmes,
les propriétaires à accomplir eux-mêmes tous les travaux étant donné que les riches ne cherchaient à les acquérir
manuels nécessaires à la production, o u défendre l'utilisation que pour satisfaire à leur propre plaisir, on se rend compte
des chemins de fer et de la vapeur. Il va sans dire que de de l'importance de cette mesure restrictive portée à l'escla-
telles mesures auraient inévitablement abouti à l'effondre- vage héréditaire ; mesure que l'Islam seul avait eu le privi-
ment de notre vie économique et sociale. O n aurait eu des lège de prescrire parmi toutes les législations esclavagistes.
conséquences pareilles si l'on avait essayé d'abolir tout d'un Grâce à cette mesure, ce genre d'esclavage ne tarda pas
coup le régime de l'esclavage qui constituait la vapeur de la à disparaître.
machine économique de ce temps-là. Parmi les principales mesures restrictives prises par
l'Islam à l'égard de la deuxième source retenue, - à savoir
E n autorisant l'esclavage l'Islam tenait donc compte de
la guerre extérieure et légale - figurent les conditions
ces nécessités économiques et sociales impérieuses.
qu'il imposa pour qu'une guerre soit légale. Ces conditions
ne se trouvent guère remplies que dans les premiers combats
auxquels l'Islam fut contraint, soit c o m m e m o y e n de
Deuxième point : défense légitime, soit pour déjouer les troubles et les
intrigues tramés contre lui, soit pour assurer la protection
L'Islam n'a pas toléré l'esclavage d'une manière absolue de la prédication de la foi. O n en peut trouver la preuve
et perpétuelle ; mais il l'a toléré dans des conditions qui dans plusieurs versets du K o r a n 1 8 . D'ailleurs, à'supposer
portaient en elles-mêmes les germes de sa disparition que les conditions d'une guerre légale soient remplies,
graduelle sans que la vie courante de la société en subisse l'Islam ne considère pas l'esclavage c o m m e une suite néces-
la moindre répercussion. Les m o y e n s choisis par l'Islam saire à la captivité. Mais il permet au chef de l'armée
pour réaliser ce dessein furent des plus sages et des plus d'accorder aux captifs une grâce gratuite, ou de les libérer
sûrs. Ces moyens consistaient en deux procédés. Le premier contre rançon sous forme d'argent, de travail, ou en échange
visait à restreindre et m ê m e à tarir complètement les d'un certain nombre de prisonniers musulmans chez l'enne-
sources qui alimentaient l'esclavage et en assuraient la conti- mi. L e Koran n'a m ê m e pas mentionné l'esclavage parmi
nuité. L e deuxième tendait à élargir les issues qui condui- les traitements que les chefs sont autorisés à appliquer
saient à l'affranchissement. Ainsi l'esclavage ressemblait à
une rivière dont les sources ont cessé de jaillir et dont les
eaux se perdent dans plusieurs embouchures. Une telle
rivière n'aura fatalement qu'à tarir. O n voit que l'Islam 17. Voir, par exemple, le verset IOS du chapitre 4 , le verset 8 du
chapitre 5, et le verset 8 du chapitre 6 0 . Et à ce propos le
par ce double m o y e n assura la disparition graduelle de prophète dit : "celui qui fait tort à l'un de nos alliés parmi les
l'esclavage d'une manière saine et paisible, tout en donnant "Gens d u livre" (les juifs et les chrétiens) fait toit à moi-
au m o n d e une période transitoire durant laquelle il pourrait m ê m e " ; "celui qui est injuste à l'égard de nos alliés pUrmi les
se débarrasser aisément de ce régime. "Gens du livre" o u frustre de leurs droits, je serais son adver-
saire au jour du jugement".
N o u s allons expliquer, dans ce qui suit, avec quelques 18. Voir par exemple, versets 192, 193 du chapitre 2 , et le verset
détails, chacun de ces deux procédés. 12 d u chapitre 9 .

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Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

aux captifs, citant seulement la grâce et la rançon. "Ensuite" (3) Si le maître vit en concubinage avec une de ses esclaves
dit le Koran en parlant des captifs de la guerre "vous les femmes, l'enfant qui provient de cette union est considéré
mettez en liberté gratuitement ou contre rançon" 19 . Et libre dès sa naissance, et la mère elle-même acquiert le droit
l'attitude d u prophète dans toutes ses conquêtes montre à la liberté après la mort de son maître.
également qu'il donna toujours sa préférence à la grâce et (4) Si le maître conclut avec son esclave un contrat stipu-
à la rançon. Ainsi, l'Islam ne fait pas de l'esclavage u n lant sa libération contre une s o m m e déterminée, l'Islam
résultat nécessaire de la captivité, mais le considère c o m m e considère cet esclave libre aussitôt qu'il s'acquitte de cette
une des mesures auxquelles l'Islam peut avoir recours. s o m m e . Et la législation musulmane offre à cette catégorie
D e phis, sa préférence va toujours aux autres mesures : d'esclaves toutes les facilités susceptibles de les aider,
à la grâce et à la rançon. A u demeurant, il ne permettait montrant ainsi sa grande aspiration à la liberté. Afin de
le recours à l'asservissement des captifs que sous plusieurs pouvoir s'acquitter de leurs dettes et obtenir la libération
conditions qui ne se trouvent guère remplies que dans promise, les institutions musulmanes leur accordent une
les combats auxquels l'Islam fut contraint durant sa pre- liberté civile quasi-absolue, dépouillent les maîtres de
mière période. U n e fois l'Islam établi, et les relations presque tous leurs droits sur eux, leur permettent d'agir
organisées entre les pays musulmans et les autres pays, en h o m m e s libres. Aussi, peuvent-ils vendre, acheter, faire
ces conditions deviendront de plus en plus rares. Cela du négoce, et conclure des contrats commerciaux. E n outre,
signifie que l'Islam n'a retenu cette source d'esclavage que l'Islam incite tous les musulmans et l'Etat lui-même à les
pendant un délai assez court : tenant ainsi à l'égard de aider. "Si quelques-uns de vos esclaves" dit lé Koran "vous
cette source la m ê m e attitude qu'il tient à l'égard de demandent leur affranchissement contre une s o m m e
l'esclavage héréditaire. Dans les deux cas, les restrictions déterminée, passez avec eux ce contrat. . . et donnez-leur
apportées sont de nature à faire tarir les sources de l'es- des biens que Dieu vous a accordés"21.
clavage.
(5) Certains juristes musulmans comptent parmi les moyens
de l'affranchissement le cas où le maître cause à son esclave
2. Deuxième procédé : Elargissement des issues de l'affran- un d o m m a g e corporel : dans ce cas, l'esclave devient libre
chissement sans avoir besoin d'une sentence judiciaire22. Quelques-uns
Les possibilités d'émancipation avant l'Islam étaient m ê m e vont jusqu'à affirmer que la moindre punition
extrêmement limitées. E n fait, il n'y avait qu'une seule voie corporelle (gifle par exemple) serait une raison suffisante
de l'affranchissement : le bon vouloir du maître. D e plus, de l'affranchissement, appliquant ainsi cette tradition
presque toutes lés législations pré-islamiques ne permettaient orale du prophète rapportée par Ibn O m a r : "l'expiation
au maître de libérer son esclave que dans certains cas spé- pour celui qui gifle ou bat son esclave est l'affranchissement
ciaux, exigeant en outre des conditions rigoureuses et des de cet esclave".
procédures judiciaires et religieuses très compliquées. (6) L'Islam a prescrit la libération des esclaves c o m m e
Certaines de ces législations imposaient m ê m e au maître expiation pour plusieurs genres de fautes et de péchés
désirant libérer son esclave une amende pécuniaire élevée qu'on commet souvent 23 . Ainsi les fautes qui, dans les
perçue au trésor public, car on voyait que l'affranchissement législations antérieures à l'Islam, amenaient à l'asservis-
d'un esclave causait à l'Etat m ê m e une grosse perte, et on sement des h o m m e s libres, devinrent dans les lois musul-
voulait par cette amende parer à ce d o m m a g e . manes des causes de libération des esclaves.
Telles étaient les conditions de l'affranchissement lors de
l'apparition de l'Islam : issues extrêmement étroites et (7) E n outre, l'Islam regarde, c o m m e très louable reli-
entourées de plusieurs entraves. gieusement le fait de libérer, de bon gré, les esclaves. Il voit
La nouvelle religion brisa tous ces obstacles, offrit aux en cet acte la plus grande œuvre par laquelle l'homme peut
esclaves des voies largement ouvertes à la liberté, leur donna gagner la faveur de Dieu ; c o m m e l'attestent plusieurs
d'innombrables chances d'affranchissement, et créa pour versets koraniques24 et traditions orales d u prophète 25 .
l'émancipation des moyens dont quelques-uns suffiraient
à faire disparaître en peu de temps l'institution de l'escla- 19. Verset 4 du chapitre 4 7 .
vage elle-même. Voici quelques-uns parmi les principaux 20. A ce propos le prophète dit : "trois paroles sont décisives dans
la plaisanterie autant que dans le sérieux", et il compte parmi
de ces moyens : ces paroles celle signifiant l'affranchissement.
21. Verset 33 du chapitre 24.
(1) Si le maître prononce sous une forme quelconque une 22. C'est la doctrine d'Ibn Hambal. V . "Nall Alma'arib" par
phrase signifiant la libération de son esclave, la loi musul- Alchaibani.T. II, p . 9 8 .
m a n e déclare que cet esclave devient, ipso facto, un h o m m e 23. Le Koran prescrit l'affranchissement de l'esclave c o m m e
libre, sans tenir aucun compte de l'état ni de l'intention du expiation du meurtre involontaire, de parjure, et de certaines
maître : que la phrase soit prononcée en état normal ou formes de répudiation au cas où l'homme revenait sur sa
décision (V. versets 92 du chapitre 4 , 89 du chapitre S, 3 d u
en état d'ivresse, d'inconscience, dans le but de plaisanter, chapitre 58). Et la tradition orale du prophète prescrit égale-
ou sans contrainte, le résultat est toujours le m ê m e . Cela ment l'affranchissement de l'esclave c o m m e expiation de la
montre clairement c o m m e l'Islam s'appuie sur la moindre rupture volontaire du jeûne durant le mois de R a m a d a n .
chose pour justifier l'affranchissement2". 24. Voir par exemple les versets 11 -13 du chapitre 9 0 .
25. Le prophète fait souvent de l'affranchissement l'exemple par
(2) Si le maître prononce sous une forme quelconque une excellence de bonnes œuvres qui méritent du Dieu une grande
phrase signifiant la libération "testamentaire" de l'esclave, récompense. Dans plusieurs traditions orales le prophète dit :
"celui qui'fait (un tel acte) c'est c o m m e s'il affranchissait
c'est-à-dire une recommandation du maître de libérer un esclave" ; ou encore : " L a récompense que Dieu donne
après sa mort son esclave, cette phrase donne, en elle-même, de (tel acte) est semblable à celle donnée pour l'affranchisse-
à l'esclave le droit d'être libre après la mort de son maître. ment d'un esclave".

50
Le problème des Droits de l'Homme dam la tradition islamique

(8) L'Islam a consacré une part de la "Zakat" - c'est-à- C e système donna des résultats précieux. D'innombrables
dire une part du budget de l'Etat — au rachat des esclaves esclaves h o m m e s et femmes excellèrent en toutes les
et à l'aide de ceux d'entre eux qui en auraient besoin pour branches d u savoir religieux, linguistique, littéraire, philo-
obtenir leur liberté (esclaves contractuels o u autres). sophique, scientifique et artistique28.
"En effet" dit le Koran "les aumônes sont destinées aux
indigents, aux pauvres, à ceux qui les recueillent, à ceux
qu'on familiarise avec l'Islam, au rachat des esclaves.. ." 26 .
Le terme "aumônes" dans ce verset signifie la "Zakat"
qui constituait la source principale du budget de l'Etat.
Ainsi, tandis que quelques législations antérieures à l'Islam
imposaient au maître libérant son esclave une amende que
l'Etat ajoutait à son budget, l'Islam au contraire consacre
une partie du budget de l'Etat à la libération des esclaves.
Tout cela prouve de la façon la plus évidente, ce que
nous avons déjà énoncé : l'Islam n'a autorisé l'esclavage
que sous l'influence des nécessités sociales et économiques
impérieuses, tout en lui imposant des conditions qui por-
taient en elles-mêmes les germes de sa disparition graduelle,
en restreignant ses sources, et m ê m e en les limitant dans le
temps, et en élargissant les issues d'émancipation.
Aussi l'esclavage devient-il — c o m m e nous l'avons déjà
26. Verset 6 0 d u chapitre 9.
dit — semblable à un cours d'eau à plusieurs embouchures 27. Voir par exemple verset 32 du chapitre 2 4 .
et dont les sources et les affluents vont cesser de jaillir. 28. Durant la période o ù l'esclavage était toléré par l'Islam, les
U n tel cours d'eau est fatalement condamné à tarir. institutions musulmanes ne négligeaient pas l'esclave, et ne le
Et, du point de vue de l'Islam, ce cours a effectivement laissaient pas à la merci des conditions sévères auxquelles il
tari depuis longtemps. Quant aux survivances de l'esclavage était soumis à l'époque pré-islamique.
L'indulgence et la bienveillance caractérisent son attitude à
qui pourraient se trouver encore aujourd'hui dans certains l'égard de l'esclave: Le bon traitement de l'esclave est mis par le
pays musulmans et autres, ils ne peuvent être considérées Koran sur un pied d'égalité avec l'adoration du Dieu et l'absten-
que c o m m e atteinte flagrante aux droits de l'homme. tion de toute croyance polythéiste (Voir par exemple le verset
L'Islam les désapprouve : ils sont incompatibles avec ses 36 du chapitre 4). L'Islam impose aussi au maître de pourvoir
à la subsistance de son esclave m ê m e si l'esclave est incapable
principes, ses lois et son esprit. de travailler, et de le traiter c o m m e un m e m b r e de sa famille.
A ce propos le prophète dit : " V o s esclaves sont vos frères.
Dieu les a mis sous votre pouvoir. S'il l'avait voulu, il vous aurait
mis sous leur pouvoir. Celui qui a son frère sous sa main doit le
Troisième point : nourrir de ce qu'il se nourrit, l'habiller de ce qu'il s'habille, et
Contrairement aux législations antérieures, l'Islam traite l'aider dans l'accomplissement de sa besogne. L e prophète
interdit également au maître d'appeler son esclave en termes
l'esclave en être humain et lui conserve une grande partie méprisants : " N e dis pas" ordonne-t-il " m o n esclave ; mais dis
des plus essentiels des droits civils conférés aux h o m m e s m o n garçon et m a fille".
libres. Ainsi il lui donne le droit de constituer une famille
au sens juridique du mot, incite les maîtres à faciliter à
leurs esclaves les moyens du mariage, c o m m e le prouvent
explicitement les textes koraniques e u x - m ê m e s 2 7 , permet
aux esclaves mâles et femelles de se marier entre eux ou
Bibliographie
avec des personnes libres, dans les m ê m e s conditions et
avec les m ê m e s contrats, procédures et cérémonies exigées Les plus importantes de nos références sont :
dans les autres mariages, et donne au mari esclave les m ê m e s 1. Le Koran et ses commentaires, en particulier : Alkortobi,
droits donnés au mari libre, y compris le droit de divorcer Altaban, Ibn Kathir, et Albaïdawi.
d'avec sa f e m m e . Il permet aussi à l'esclave de citer son 2. Les recueils des Hadiths (traditions orales du nrophète) et leurs
commentaires, en particulier : Fath Albari sur Albokari, et
maître en justice, et lui accorde le droit de conclure avec lui Alnawawi sur Moslem.
un contrat stipulant sa libération contre une s o m m e déter- 3. Les traités de droit musulman, en particulier : Albadai'i par
minée ; et une fois ce contrat passé, l'Islam confère à Alkaçani et AfanaiUani sur Alkodori (école hanéfite) ; Aldoçpki
l'esclave une liberté civile quasi absolue, afín de pouvoir sur Aldardir sur Kalile (école malékite) ; Alcharkawi sur
s'acquitter de sa dette, c o m m e nous l'avons déjà dit. Zakaria Al'Ansari (école chaféite) ; Alchaibani et Albahtouni,
(école hambalite).
L'Islam donne également aux esclaves le droit de s'instruire 4 . Les traités d'histoire musulmane, en particulier : Altaban,
et de se cultiver, et incite les maîtres à participer eux-mêmes Almassoudi, Alblathri, et Ibn Kaldoun.
à l'instruction et à l'éducation de leurs esclaves mâles et 5. Quelques ouvrages arabes du D r Ali Abdel Wahid Wafi concer-
femelles. "Si u n maître" dit le prophète "donnait à son nant ce sujet, et en particulier : "Les droits de l ' h o m m e dans
esclave f e m m e une bonne instruction et une bonne éduca- l'Islam" ; "L'égalité dans l'Islam" : "Les institutions de la
famille en Islam" ; "La famille et la société" ; "La responsa-
tion, puis l'affranchissait et se mariait avec elle, il aurait du bilité et la sanction" ; "L'histoire de la propreté" et les réfé-
Dieu une double récompense". Et l'histoire musulmane rences mentionnées dans ces ouvrages.
nous apprend que les chances de l'instruction et de l'éduca- 6. D e u x livres français d u Dr Ali Abdel Wahid Wafi : "Contribu-
tion étaient largement offertes aux esclaves h o m m e s et tion à une théorie sociologique de l'esclavage" ; "Distinction
entre la f e m m e et l ' h o m m e dans l'esclavage" Paris 1931, et les
femmes pendant toute la durée du régime esclavagiste. références mentionnées dans ces deux livres.

51
Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

D y a lieu de dissiper une équivoque. Pendant longtemps,


Négritude et droits de l ' h o m m e des esprits distingués ont brandi ce passage du "Cahier d'un
retour au pays natar : "Ceux qui n'ont inventé ni la
Lamine Diakhate poudre ni la boussole, ceux qui n'ont jamais su dompter
la vapeur ni l'électricité" c o m m e une proclamation défini-
tive de rejet par les Nègres de toute technicité, de négation
I. Le concept de négritude de la science et de tout esprit scientifique. Les m ê m e s
esprits n'ont pas manqué de concevoir l'idée d'une certaine
civilisation située hors du temps et bonne pour les musées.
Dans u n souci de précision et de vérité historique, il C'était là une manière tendancieuse d'interpréter la pensée
convient de dire que le m o t négritude a été employé pour d'Aimé Césaire. Pourtant, il est facile de voir qu'à travers
la première fois, par le poète antillais A i m é Césaire, dans les vers en question, Aimé Césaire ironisait en m ê m e temps
son poème lyrique intitulé "Cahier d'un retour au pays qu'il fustigeait l'attitude de ceux-là qui ont fait de la
natal", écrit dans les années 3 0 de ce siècle. Ce poème science et de la technique u n m o y e n de domination non de
découvert en avril 1941 par le maître du surréalisme, la Nature, mais de l ' H o m m e . Ceux-là qui, par le m o y e n
André Breton, alors récemment libéré d'un c a m p de concen- de la science et de la technique ont voulu créer — sous le
tration institué à Fort-de-France par le Gouvernement de couvert de la "civilisation universelle" — u n ordre nouveau
Vichy, devait paraître en plaquette à Paris, aux Editions appelé à dominer le m o n d e , à nier le droit à la vie à des
Bordas, en 1947. Avant cette édition, le poème avait été millions d ' h o m m e s . Le poète dénonçait par là la violation
publié dans la revue "Tropiques" que dirigeait Aimé Césaire, la plus flagrante des droits de l ' h o m m e .
alors professeur de lettres au Lycée de Fort-de-France.
Voilà pour ce qui est de l'origine du m o t . Nous allons en
Mais avant cette découverte par André Breton, le poème
étudier l'essence.
d'Aimé Césaire avait paru en petit tirage à part d'une revue
de Paris. D semblait être passé inaperçu. C'était en 1939.
Le m o t négritude n'apparaît que dans les sept derniers vers IL Le mouvement de la négritude
de la page 7 7 d'une plaquette qui en comporte 96, dont 2 4
de préface : Dans les vers dont nous avons parlé, Aimé Césaire
définit après avoir rappelé. Ensuite, il réaffirme. L a négri-
tude est le contraire de la table rase. Elle n'est pas non
" M a négritude n'est pas une pierre, sa plus élément assimilé dans un cadre d'inertie. D u fait,
surdité ruée contre la clameur du jour elle refuse la momification propre aux choses sans â m e .
m a négritude n'est pas une taie d'eau Elément de vie, la négritude se situe dans l'espace et le
morte sur l'œil mort de la terre temps.
m a négritude n'est ni une tour ni une
cathédrale "elle plonge dans la chair rouge du sol
elle plonge dans la chair rouge du sol elle plonge dans la chair ardente du ciel
elle plonge dans la chair ardente du ciel elle troue l'accablement opaque de sa
elle troue l'accablement opaque de sa droite patience".
droite patience". Elle est devenue forme d'incarnation, d'identification.
Qui identifie-t^elle ? Qui incarne-t-elle ?
Les vers qui précédaient immédiatement cette "défini- A i m é Césaire répond :
tion" portaient la facture suivante :
"Ceux qui n'ont exploré ni les mers ni
le ciel
" ô lumière amicale mais ceux-ci sans qui la terre ne serait pas
ô fraîche source de lumière la terre".
ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni
la boussole Le problème se trouve posé en termes de rapports
ceux qui n'ont jamais su dompter la entre peuples de l'humanité, à une période de l'histoire
vapeur ni l'électricité de celle-ci. Le peuple d'Aimé Césaire a été victime de la
ceux qui n'ont exploré ni les mers ni frustration, de l'aliénation culturelle, du déracinement.
le ciel O n lui a confisqué la liberté et la dignité qui sont les attri-
mais ceux sans qui la terre ne serait pas buts de l ' h o m m e . O n a voulu que ce peuple fut consom-
la terre mateur et non producteur de civilisation. C e peuple qui
gibbosité d'autant plus bienfaisante que a eu à subir toutes les vicissitudes a cherché à conserver
la terre déserte intacte une conscience dans les différentes parties du
davantage la terre m o n d e où le déracinement l'a conduit. Cette conscience
silo où se préserve et mûrit ce que la exprime un attachement profond à la mère patrie, à ce
terre a de plus terre". que le poète nègre-américain Langson Hughes a appelé
"Mother Africa". A u sein du continent soumis à la domi-
Ajoutons qu'en exergue, la revue "Tropiques" mention- nation étrangère, la conscience est demeurée hors d'atteinte,
nait cette phrase d'Aimé Césaire : dans son essence qui dit non-participation à l'ordre nouveau.
M ê m e sous la contrainte des faits, la conscience du passé et
"Nous sommes de ceux qui disent non de l'avenir des couches populaires négro-africaines a servi
à l'ombre". de digue contre l'aliénation. Cela explique certaines atti-

52
Négritude et Droits de l'Homme

tudes de mépris violent de la part des conquérants devant convoquer un Congrès pour la défense des droits des Nègres
l'éthique de vie des peuples colonisés. Car une conquête à Niagara Falls en 1905.
qui n'est point arrivée à annihiler l'univers culturel d u Le panafricanisme était une manière de couronnement
colonisé n'a pas encore atteint son but. Certes, en Afrique de toutes les entreprises de réhabilitation, de défense et
noire, c o m m e partout ailleurs où le phénomène de coloni- d'illustration de l'homme noir. Il avait vocation de situer
sation a eu à s'exercer, une "élite" a surgi, dans les formes cet h o m m e , face et par rapport aux autres h o m m e s , sur un
souhaitées par l'ordre nouveau. Mais la majorité du peuple plan de stricte égalité. Il est significatif que les trois premiers
est restée profondément attachée à ses propres faits sociaux, congrès du mouvement panafricain se soient tenus à Paris
culturels, bref, à sa civilisation. (1919), à Londres (1921 et 1923). Et en 1927 seulement,
C'est donc la permanence dans l'authenticité que l'Afri- à N e w York. Le processus était donc amorcé et devait
que représentait pour sesfilséparpillés à travers le m o n d e connaître des formes variées d'illustration. A i m é Césaire
et qui vivaient une situation équivoque. E n effet, déracinés, trouvera quelques années plus tard le terme adéquat pour
placés dans un univers qui leur était étranger, mis au service désigner l'ensemble de ce mouvement. C'est dire que
de personnes qui se refusaient de voir en eux, autre chose l'expérience tentée en Haïti et aux Etats-Unis avait plus que
que des esclaves, réduits à aborder leur nouvelle vie sous valeur de symbole. Cette expérience n'avait pas laissé
une éthique différente de leur éthique originelle, les Afri- indifférents A i m é Césaire et Léon Contran D a m a s qui,
cains d'Amérique et des Antilles ne pouvaient pas penser à sur les traces d'Etienne Lero, avaient choisi de poursuivre
l'Afrique sans l'idéaliser. Le problème dépassait le fait de la quête de Garvey et de Dubois, de Claude M c K a y et de
l'idéalisation, car l'on savait le continent soumis à la domi- Langston Hughes, de Léon Degrel et de Jacques Roumain.
nation étrangère. Mais qu'importe. Il fallait d'abord s'iden- Cette quête était celle de l'authenticité de leur race, de la
tifier à ceux qui sont restés sur place afin d'entreprendre liberté de leur peuple. Césaire et D a m a s voulaient retrouver
le mouvement destiné à faire recouvrer la liberté. L'objectif leur plénitude en abordant l'Afrique. Ils découvrirent
devenait alors de se situer, de rendre à la dignité une entité l'Afrique à travers les livres des ethnographes et des histo-
symbolisée par l ' h o m m e noir sous quelque latitude que riens de la colonisation. Leur rencontre avec Leopold Sédar
celui-ci pût se trouver. Ainsi se posait le problème de Senghor, qui lui aussi apprenait l'Afrique parles m ê m e s
l'unité dans la prise de conscience. moyens, c o m m e le voulait l'assimilation culturelle, devait
marquer leur démarche.
Unité dé conscience par-delà les situations géographiques.
C o m m u n a u t é d'espérances et de rêves que ponctuaient des Antillais et Africains sentirent douloureusement leur
métropoles qui ont n o m Port-au-Prince et Harlem. Surtout situation d'aliénés culturels. Les programmes officiels
Harlem. Jean Wagner a eu raison de noter que "c'est à avaient mission de leur nier toute culture originelle, partant,
Harlem que la race noire prit conscience de son unité et que toute identité, toute authenticité. Ces programmes devaient
Nègres du nord et du sud, des Etats-Unis, des Antilles et faire d'eux, c o m m e le veut toute entreprise de colonisation
d'Afrique apprirent en se côtoyant qu'ils étaient tous liés sous toutes les latitudes, "ceux, selon l'expression de l'un
par un m ê m e destin1. d'eux, qui n'ont rien pensé,rienécrit,rienpeint, rien bâti",
Certes, Haïti avec Toussaint-Louverture avait constitué des fleurons de la réussite de l'entreprise de colonisation.
un exemple de prise de conscience des Nègres. Mais les suc- Voilà que des Nègres d'Afrique et des Antilles placés
cesseurs de Toussaint-Louverture n'ont pas p u , dans la plu- sous une hégémonie autre que celle régissant leurs frères des
part des cas, transformer le refus en capacité de refus. Ainsi, Etats-Unis, découvraient l'identité de leur situation. Ils
ont-ils laissé confisquer la révolution par d'autres qui ne découvraient la réalité de cette sorte de chaîne de l'aliéna-
surent jamais retourner au pays natal, qui ne surent jamais tion avec ses corollaires qui ont n o m : liberté confisquée,
opérer le véritable retout sur eux-mêmes. dignité bafouée, discrimination, humiliation. Ils tentèrent
C'était pour tirer une leçon de l'expérience haïtienne donc de faire face à cette situation. Ils tentèrent d'opérer
que Garvey, le Jamaïquain émigré aux Etats-Unis, proposait u n retour aux sources, u n retour sur eux-mêmes, pour
la constitution d'une nation nègre indépendante en Afrique. découvrir et proclamer leur Moi. Ils ne voulurent pas
Rêve d'illuminé peut-être mais qui eut un retentissement seulement protester. Ils choisirent d'assumer leur authen-
dans tout l'hémisphère américain. La création d'une compa- ticité en plongeant leur regard dans la réalité de leurs
gnie de navigation "L'étoile noire" dont le but était de valeurs originelles. E n m ê m e temps, ils manifestèrent ces
mettre des bateaux à la disposition des partants, la mise sur valeurs qui sont avant tout valeurs humaines.
pied d'un hebdomadaire "The Negro World", l'institution La négritude est née de cette démarche. O n le voit,
de décorations telles que "La légion africaine", "L'Ordre eue est conscience contre l'absurde. Elle est "capacité
distingué d'Ethiopie", "L'Ordre sublime du Nil" ; l'érection de refus" devant l'aliénation. Elle est proclamation de
d'une église orthodoxe africaine où Dieu et ses anges l'authenticité d'un peuple conscient de la nécessaire diver-
étaient noirs et Satan blanc, etc., disaient la volonté de sité de l'universel
Garvey de rendre à l'homme noir sa dignité. Les bateaux La négriture n'est pas phénomène statique dès l'instant
de la flotte existèrent. Mais l'on n'arme pas impunément qu'elle exprime un peuple. Or, aucun peuple n'a vocation
une flotte pour tenter de réaliser une opération de ce genre. de servir d'objet de musée.
Les difficultés financières s'accumulèrent. Si le rêve de
Garvey ne réussit point à se concrétiser, il ne s'évanouit pas Le lot de tout peuple étant de se développer, de créer,
totalement. Dubois devait s'en inspirer avec plus de réalisme de s'épanouir, le peuple qu'expriment les militants de la
pour lancer le mouvement panafricain. 0 c o m m e n ç a par négritude à l'instar de leurs aînés du mouvement panafri-
cain est u n peuple conscient qui doit participer à la marche
du m o n d e pour être présent à ce qu'Aimé Césaire a,appelé
1. Jean Wagner "Les poètes nègres des Etats-Unis", p. 160. '7e rendez-vous du donner et du recevoir".

53
Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

Tout u n programme, véritablement, qui devrait être O n le voit donc, le problème avait été posé. L'on sait ce
reconnu à tout groupe d'individus. C'est parce que les qu'il en est advenu de l'application des principes énoncés.
aspirations que voilà n'ont pas toujours été reconnues L'année 1848 aura marqué en France un tournant dans
au peuple nègre que le mouvement de la négriture a choisi l'institutionnalisation du droit des Nègres des colonies
de les conquérir, en vertu des droits de l ' h o m m e . françaises à la liberté, à l'égalité.
Le problème n'en était pas pour autant résolu. C'est
cette absence de solution qui détermina Léon Contran
///. La négritude et les Droits de l'Homme D a m a s , A i m é Césaire et Leopold Sédar Senghor à déclencher
le mouvement de la négritude. Le mouvement avait une
La politique d'assimilation que je viens de décrire double direction :
était l'expression d'un humanitarisme qui plongeait ses 1. S'élever contre une situation consacrée qui plaçait leur
racines dans les traditions les plus glorieuses de la Révo- peuple sous tutelle avec ce que cela comporte d'absence
lution française de 1789. C e u x qui, dans le dernier quart de responsabilités, deprivation du libre arbitre, de renon-
du X I X e siècle avaient conçu la politique française d'expan- ciation à cette authenticité que seule peut donner une
sion coloniale se réclamaient des Jacobins. Ils se considé- vie culturelle autonome. D'autant que cette situation
raient c o m m e les dépositaires de l'idée de liberté, d'égalité consacrée ne pouvait, dans le meilleur des cas, faire
et de fraternité que leurs ancêtres avaient décidé de propager d'eux que des h o m m e s soumis à la discrimination, dans
à travers l'Europe, m ê m e avec l'appui des armes. un cadre pourtant édifié sur des principes proclamés
Bien sûr, il y a eu le Congrès de Berlin de 1885 pour inaltérables. Cette phase relève de la protestation qui
préciser les zones de l'expansion et donner à celle-ci son elle-même ne peut se concevoir hors des voies et moyens
véritable visage de tension sous-tendue par les nécessités reconnus par le système régissant la situation.
économiques. N'empêche que les descendants des Jacobins 2. Remettre en cause l'ensemble de la situation consacrée
estimaient que la forme romaine de colonisation qui visait à en revendiquant et proclamant une vie personnelle à
l'assimilation assortie de certains correctifs était la meilleure. laquelle s'attachent tous les attributs reconnus à toutes
La pax romana devenait la pax gallica. La poudre devait se les communautés d ' h o m m e s . A u premier plan de ces
révéler "porteuse de principes". Les références étaient attributs, la liberté, la dignité. Alors, naît une conscience
immuables, qui avaient pour fondement, la Proclamation de de la race. Mais, entendons-nous bien, c o m m e le note
la Convention en date du 6 février 1794. Cette proclamation très justement Colin L e g u m :
stipulait que : "La conscience de la race est pour un peuple l'affirmation
de ressemblances ethniques indiscutables, qui prouvent
"Le seul contact de la terrefrançaiseenfante la liberté. sa singularité ; une croyance en ses qualités spécifiques,
Tous les hommes domiciliés dans les colonies françaises ses particularismes et ses droits. C'est la déclaration
sont citoyerís français. Ils jouissent de tous les droits positive de la volonté de défendre la race. Mais elle ne
assurés par la Constitution. Le commerce des colonies prétend pas élever cette race au-dessus des autres. C'est
est un commerce entre frères, un commerce de la nation lorsque la conscience de la race émet une prétention à la
avec une partie de la nation ". pré-éminence en minorant les autres races et en les
attaquant qu 'elle devient le racisme "2.
La générosité humaniste des esprits éclairés du XVIIIe Q u e l'on se réfère u n peu au cas des minorités qui en
siècle s'exprimait dans le texte que voilà, en m ê m e temps Europe eurent recours à la conscience de la race pour
que se précisait la conception jacobine de la nation. Concep- émerger des ténèbres de la domination. La situation faite
tion qui implique la totalité, l'indivisibilité. Conception qui aux Nègres dispersés à travers le m o n d e ou restés suc 1*
aura prévalu dans toutes les constitutions en vigueur en continent est pour le moins assez particulière. Les minorités
France et qui s'opposa à la naissance du fédéralisme en d'Europe n'ont pas connu, par exemple, ce que Malinowski
matière de relations entre la France et les colonies devenues appelait "le phénomène sélectif".
territoires d'outre-mer. Il est vrai que le terme "Territoires
d'outre-mer" étaient sans équivoque. Mais, par-delà les Qu'est-ce à dire ?
conceptions juridiques, les Jacobins visaient à instaurer L'auteur le définit en ces termes :
une manière d'ordre culturel. Cette démarche devant se
'Toute la conception au terme de laquelle la culture
préciser dans la Loi du 12 nivôse An VI. Cette loi stipulait
européenne serait une corne d'abondance d'où tout se
dans son article 15 :
répandrait librement est fallacieuse. On n 'a pas besoin
"Les individus noirs ou de couleur enlevés à leur patrie et
d'être un spécialiste en anthropologie pour s'apercevoir
transportés dans les colonies ne sont point réputés
que le "don européen" est toujours hautement sélectif.
étrangers ; ils jouissent des m ê m e s droits qu'un individu
Nous ne donnons jamais et nous ne donnerons jamais
né sur le territoire français s'ils sont attachés à la culture,
aux peuples indigènes qui vivent sous notre contrôle -
s'ils servent dans les armées, s'ils exercent une profession
car ce serait une pure folie aussi longtemps que l'on
ou métier".
voudra se tenir sur ¡a base du réalisme politique - les
Et dans son article 18 :
trois éléments suivants de notre culture :
"Tout individu noir né en Afrique ou dans les colonies 1. Les instruments de puissance physique : armes à feu,
étrangères transféré dans les îles françaises sera libre dès bombardiers, etc. , tout ce qui rend la défense effective
qu'il aura le pied sur le territoire de la République. Pour ou l'agression possible.
acquérir le droit de citoyen il sera pour l'avenir assujetti
aux conditions prescrites par l'article 10 de l'acte consti- 2. Colin Legum "Le panafricanisme à l'épreuve de l'indépendance",
tutionnel". p.47.

54
Négritude et Droits de l'Homme

2. Nos instruments de maîtrise politique. La souveraineté Quand l'univers était jeune, dans la nuit féconde
reste toujours entre les mains de ¡a "Couronne britan- Tes esclaves travaillaient à bâtir tes monuments
nique", de la "Couronne belge" ou de la République Autrefois pays de trésors, enjeu des temps modernes
française. Même quand nous pratiquons le gouvernement Des peuples nouveaux s'étonnent de tes pyramides
indirect, c'est toujours sous notre contrôle que s'exerce
ce gouvernement"3. Tout cela n'est plus. Les ténèbres à nouveau t'ont
Le "phénomène sélectif' avait donc valeur de doctrine engloutie
qui faisait des Nègres : Maintenant que ton heure est passée, tu es la putain
"Ceux qui n'ont inventé ni la poudre D e toutes les puissantes nations de la terre"7
ni la boussole Il s'agit d'une quête. A u fur et à mesure que les quêteurs
ceux qui n'ont jamais su dompter descendent dans les abysses, ils découvrent des pépites
la vapeur ni l'électricité"4, d'authenticité, des sources d'espoir dont la vigueur les
c o m m e le souligne Aimé Césaire. Avec le "phénomène confirme dans leur détermination d'aboutir à ce m o n d e de
sélectif, c'est le problème de l'interdiction du patrimoine l'égalité dont ils rêvent.
culturel universel qui est posé. C'est le droit à la connais- A i m é Césaire, le Martiniquais, affirme :
sance qui est nié. C'est le droit à la participation à la vie "J'ai remonté avec m o n cœur l'antique silex,
de l'humanité qui est remis en cause. le vieil amadou déposé par l'Afrique au
Aimé Césaire note : fond de m o i - m ê m e " . 8

Je salue les trois siècles qui soutiennent Il émerge de l'exil et poursuit une vision sans mémoire
à travers les monts escarpés de la douleur.
mes droits civiques et m o n sang minimisé"
Jean F . Brierre, l'Haïtien, se remémore :
La situation semble consacrée. Avec amertume, L . Sédar "Je vous ai rencontré dans les ascenseurs
Senghor constate : vous vous disiez du Sénégal
"Voici que meurt l'Afrique des empires. Dans vos yeux l'écume des mere traversées
C'est aussi l'Europe avec qui nous sommes liés
par le nombril Nous avions connu tous les lots de souffrance".9
Ds nous disent les h o m m e s du coton, du café
L'on a cherché dans les abysses de la souffrance des
et de l'huile
choses essentielles, qui disent une enfance égale pour tous.
Ils nous disent les h o m m e s de la mort". 5 Léon Gontran D a m a s , le Guyanais, supplie :
Le constat ne manque pas de rigueur, qui indique une
manière de permanence dans la relégation. Les voix qui "Rendez-les m o i m e s poupées noires que je joue
surgissent dans la nuit constituent les maillons d'une chaîne avec elles
de souffrance. Le souffle est le m ê m e qui revendique les jeux naïfs de m o n instinct.
l'identité d ' h o m m e s . Les Nègres dans la diversité de leur Rester à l'ombre de ses lois
situation géographique se réfèrent toujours à l'Afrique recouvrer m o n courage
mère. m o n audace
Jacques Roumain, l'Haïtien, proclame : m e sentir m o i - m ê m e
nouveau m o i - m ê m e de ce qu'hier j'étais
"Afrique, j'ai gardé ta mémoire, Afrique
hier
tu es en moi
sans complexité
c o m m e l'écharde dans la blessure
hier
c o m m e u n fétiche tutélaire au centre du village
quand est venue l'heure du déracinement".10
c o m m e la contradiction des traits
se résout en l'harmonie du visage Ce qui apparaît c o m m e nostalgie dans les vers ci-dessus
nous proclamons l'unité de la souffrance est simplement la marque de cette volonté inflexible de
et de la révolte planter c o m m e u n poignard au cœur de l'histoire, une
de tous les peuples sur toute la surface de la terre".6 présence aux origines non abâtardies. L'esclavage, malgré
O n le verra plus loin, le droit à la vie, la dignité que ses atrocités, ne réussit point à détruire le fondement
réclament les militants de la négritude revêtiront une culturel des Nègres. Ce fondement culturel qui sous-tendit
dimension planétaire. A u début, il aura fallu se situer, toutes les tentatives de recouvrement de la liberté en
trouver à la race des dimensions de l'histoire, inclure la Jamaïque ou à Haïti, dans le sud des Etats-Unis ou à
race dans le cycle mythique qui engendre toutes les reli- Harlem, en Martinique ou en Guyane. Le mouvement
gions. Garvey n'avait-il pas proclamé que Dieu était noir à était irréversible. N'est-ce pas W . E . B . Dubois, l'un des
ses débuts ? Claude M c K a y , lui, voyait dans la présence de
3. Malinowski "Introductory essay on the anthropology of changing
Balthazar le Nègre parmi les Mages appelés par l'étoile à la African cultures -1938".
crèche de Bethléem un premier signe de l'égalité à laquelle 4. A. Césaire "Cahier d'un retour au pays natal", p. 71.
les Nègres étaient à l'origine promis dans le plan de Dieu. 5. L. S. Senghor "Chants d'ombre".
C'était à l'âge d'or de la négritude. Il n'y avait pas encore 6. Jacques Roumain (Poèmes).
de phénomène d'abâtardissement. Le poète conte : 7. C. McKay "Africa", Harlem Shadows, p. 35, cité par J. Wagner
"Le soleil vint à Toi dans ta couche obscure et fit naître "Les poètes nègres des Etats-Unis", p. 262.
8. A. Césaire "Cahier d'un retour au pays natal".
la lumière 9. J.F. Brierre "Black Soul".
Les sciences à ton sein se sont nourries 10.L.G. Damas "Pigments".

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Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

précurseurs d u mouvement pan-nègre qui affirmait en 1903 qui leur est propre. L e dialogue entre sociétés ne peut
que le problème d u vingtième siècle serait celui des peuples s'établir que sur la base d'une reconnaissance du droit
de couleur ? L a déclaration avait plus que valeur de pro- fondamental à l'identification. Dès l'instant que ce droit est
phétie. L a période d'affirmation et d'identification a m é c o n n u , c'est l'article premier de la Déclaration des droits
trouvé son aboutissement dans la naissance du pan afri- de l ' h o m m e qui est bafoué. Pour engager le dialogue il faut
canisme, et son expression véhiculaire dans la négritude. être deux, mais il faut que chacun des interlocuteurs soit
Ainsi nous abordons : soi-même.
La discrimination procède du refus de reconnaître à son
interlocuteur les attributs qui font de lui u n h o m m e ,
IV. Les Droits de l'Homme, armes de la négritude conformément à l'esprit et à la lettre de la Déclaration des
droits de l ' h o m m e . La discrimination s'attache à des
concepts négatifs découlant de la coloration de la peau,
N o u s l'avons vu, les militants de la négritude n'ont pas de la situation sociale et de l'état de minorité. Elle se
voulu s'attarder sur les causes de l'esclavage et de la coloni- manifeste par des attitudes, des règles pratiques d'adminis-
sation. Ils ont laissé ce soin à ceux qui avaient intérêt à tration et de législation. Elle institue des canevas, des
justifier ces deux faits. E u x ont dénoncé la situation ainsi barrières. Elle use de sarcasmes ou de codifications dont le
créée, dont ils sont victimes, avec leur peuple. Ils n'ont pas but est d'anéantissement. Elle consacre des termes allant
voulu, non plus évaluer des rapports de force. Ils se sont du vocable "sauvage" à celui de "métèque". C e dernier m o t
tournés naturellement vers des principes pour sortir d'une ayant dépassé le sens que les Grecs lui donnaient et qui
situation pour le moins anormale. Ils se sont référés aux voulait dire "celui qui habite avec", c'est-à-dire un étranger.
droits de l ' h o m m e . Partant, ils ont transcendé leur situation C'est la discrimination qui a conduit à la formation des
particulière pour se découvrir les alliés de toutes les mino- ghettos, des quartiers interdits, des réserves où la misère
rités qui à travers le m o n d e sont soumises aux m ê m e s régne en reine absolue. C'est la discrimination qui a conduit
conditions qu'eux. C'est cela qu'affirmait W . E . Dubois à cet univers concentrationnaire encore en vigueur dans
dans son autobiographie. Il est peut-être bon de rappeler nombre de pays. Univers où tout échange avec l'extérieur
que le Dr William E . Burghardt Dubois est décédé à Accra est soumis à réglementation, où la solitude oppresse sous le
(Ghana) en 1963. Il était âgé de 95 ans. Il aura été au bout regard terriblement figé de la misère. L'habitant de cet
de sa quête, car avant sa mort il aura assisté au processus univers, A i m é Césaire l'a décrit :
normal de la prise de conscience nègre qui fit recouvrer la
liberté à la plus grande partie des pays constituant le "C'était un Nègre dégingandé sans rythme
continent africain. Dubois, analysant sa situation par ni mesure
rapport à l'Afrique qui est sa patrie mais que n'ont vue ni U n Nègre dont les yeux roulaient une lassitude
son père ni son grand-père, disait : " . . . la véritable essence sanguinolente
de cette parenté, c'est son héritage social : l'esclavage, la
discrimination raciale, l'opprobre. Et cet héritage unit n o n La misère, on ne pouvait pas dire,
seulement tous les fils d'Afrique, mais il englobe également s'était donné un mal fou pour l'achever.
l'Asie jaune et les mers du sud. C'est cette unité qui m ' e n - Elle avait creusé l'orbite, l'avait fardée
traîne vers l'Afrique". d'un fard de poussière et de chassie mêlées
Elle avait tendu l'espace vide entre l'accrochement solide
L'esclavage, la discrimination raciale, l'opprobre consti- des mâchoires et
tuent les actes les plus flagrants de violation des droits de les pommettes d'une vieille joue décatie
l'homme. Si l'esclavage a été aboli, la colonisation, quelles
que soient les raisons avancées en guise de justification, a Elle avait affolé le cœur, voûté le dos
revêtu sous ses formes les plus aiguës une manière d'escla- Et l'ensemble faisait parfaitement
vage moderne. un nègre hideux, un nègre grognon, un nègre
Le "don sélectif' dont nous avons parlé plus haut mélancolique, u n nègre affalé, ses mains réunies
constitue u n des corollaires de la colonisation. " D o n en prière sur un bâton noueux.
sélectif' qui dit limitation volontaire, privation délibérée
des attributs de l'homme libre. U n nègre comique et laid et des femmes derrière
D'abord, l'identité, la nationalité. Bien sûr, la fin ultime m o i ricanaient en le regardant."11
de toute entreprise de colonisation, c'est l'assimilation,
c'est-à-dire la fin de toute conscience active d'être. L'assi- L'opprobre dit une manière de mise à l'index. Elle
milé doit être u n homme-produit, dans l'impossibilité de se semble constituer une sorte de fardeau dont les dimensions
référer aux normes les plus élémentaires d'authenticité. sont perdues dans la nuit des temps. Elle déclenche des
Sa culture devra être celle de ses maîtres. Son comporte- attitudes instinctives chez l'interlocuteur. Celui-ci a pour
ment, ses réflexes doivent être "conditionnés". Son rôle table de discernement des sources aussi lointaines que
dans la vie doit être limité à celui d'auxiliaire docile. A r m é celles de l'Ecriture. L'opprobre veut aussi avoir des origines
Césaire ne constatait-il pas : biologiques expliquant ce que l'on veut être des tares,
des incapacités absolues. Certaines doctrines peuvent m ê m e .
"Je ne suis d'aucune nationalité être élaborées à partir de l'opprobre, qui nient le principe
prévue par les chancelleries " des droits de l ' h o m m e .
Priver u n h o m m e de son identité, c'est le placer dans le
néant. Les sociétés naissent et se développent dans un cadre 11.Aimé Césaire "Cahier d'un retour au pays natal", p. 69-70.

56
Négritude et Droits de l'Homme

C'est contre le refus de reconnaissance aux Nègres de V. Négritude et solidarité mondiale


l'identité d ' h o m m e s , contre la discrimination raciale et
contre l'opprobre que le mouvement de la négritude s'est
élevé. Pour le faire, il s'est référé aux droits de l ' h o m m e . Dubois avait annoncé que le X X e siècle serait le siècle
Les trois thèmes que voilà auront été au centre de la des peuples de couleur. U n e unité de situation, dans la
démarche des militants de la négritude. domination étrangère, la discrimination et l'opprobre
avaient fait des Nègres, naturellement, les alliés de ceux
Conscients qu'ils étaient que leur quête devait aboutir qui, à travers le m o n d e et en dépit de la différence de
à la reconquête de la liberté, ils ont engagé le processus. coloration de Pépiderme, aspiraient à retrouver l'authen-
Il est significatif que dans des situations diverses quant à la
ticité. Ainsi est née une solidarité qui devait s'affirmer
législation qui les régissait, toutes les tentatives aient été
dès la première moitié du siècle. Affirmation traduite par
d'abord pour se libérer, c'est-à-dire de se situer par rapport
des actions que ne permettait pas toujours la législation
à ceux qui avaient confisqué leur liberté. L ' o n a constaté
coloniale, mais qui trouvait dans la réunion de congrès, et
que dans cette entreprise de libération, les thèmes relatifs à
l'égalité, par exemple, ne venaient qu'en seconde position. surtout dans la littérature, une tribune puissante et sonore.
Cela s'explique d u fait de l'identité de situation de toutes Cette solidarité, les Nègres retendaient aussi à des classes
les couches de la population. Car l'égalité n'était m ê m e pas de la société européenne sousmise au capitalisme. Jacques
acquise par les minorités constituant ce que la colonisation Roumain, l'Haïtien, ne disait-il pas :
appelait "l'élite coloniale". L'égalité était une notion qui
découlait de l'absence de liberté. Ce que le m o u v e m e n t de "Mineurs des Asturies, dockers de
la négritude revendiquait ce n'était point l'égalité avec le Liverpool
colonisateur, mais le pouvoir de disposer de soi-même. Je ne veux être que votre frère
C'est le D r K w a m é N k r u m a h qui affirmait que le fonde-
ment était d'abord la liberté et que le reste viendrait par N o u s proclamons l'unité de souffrance
surcroît. E n termes clairs, la liberté avait plus que valeur et de la révolte
de mystique. Elle devait permettre la remise en ordre des de tous les peuples de la terre".
choses. Elle devait permettre le choix d'une vie. Elle devait Pour les militants de la négritude, aucun acte de viola-
permettre un retour aux sources culturelles, à l'organisation tion des droits de l'homme à travers le m o n d e ne saurait
d'une vie culturelle et économique. Bref, eue était la plate- être considéré avec indifférence. A u temps de l'Ethiopie
forme à partir de laquelle devrait se bâtir une société martyre, L . Sédar Senghor écrivait son p o è m e intitulé
nouvelle. " A l'appel de la race de Saba" :
"Car le cri montagnard du Ras Desta
Si au sein des assemblées parlementaires créées par la a traversé l'Afrique de part en part.
colonisation, les tenants de la négritude ont revendiqué
l'égalité des droits, c'est parce que la législation qui les La mort nous attend peut-être sur la colline ;
régissait les avait déclarés, par principe, citoyens au m ê m e La vie y pousse sur la mort dans
titre que les ressortissants de la métropole. L ' o n sait l'écart le soleil chantant
qui souvent sépare les principes de leur application. Surtout
Et la victoire ; sur la colline à l'air pur
en la matière, les principes sont souvent, pour ne pas dire
toujours, du domaine des intentions, des voeux. où les banquiers bedonnants ont bâti leurs
villas, blanches et roses
Ensuite, l'égalité d'une situation entre colonisateurs et
Loin des faubourgs indigènes, loin des
colonisés ne peut conduire dans le meilleur des cas qu'au
couronnement de la politique dite d'assimilation. Ce qui misères des quartiers indigènes
reviendrait à corroborer l'aliénation culturelle. Car nous s o m m e s là tous réunis, divers de teint
Les militants de la négritude savent qu'un peuple ne peut
se définir à partir d'une table rase culturelle. Q u e la culture Divers de traits, de costumes, de coutumes, de langue
c'est le signe de l'authenticité, la sève et le sang de toute
civilisation. Q u ' u n peuple mis dans l'impossibilité d'or- Le Cafre, le Kabyle, le Somali, le Maure
donner, d'organiser et d'assumer ses valeurs culturelles est Le Fân, le F ô u , le Bambara, le Bobo, le Mandiago
un peuple fini, b o n pour les musées. Us savent que la le nomade, le mineur, le prestataire
culture ne peut se développer et s'épanouir que dans la le paysan et l'artisan, le boursier et
liberté. C o m m e ils savent que les peuples ne peuvent se
le tirailleur
confronter d'une manière efficace qu'à partir de données
culturelles. Et tous les travailleurs blancs dans la lutte
fraternelle.
Il était normal dès lors que toute notre entreprise de
Voici le mineur des Asturies, le docker de
libération tournât autour du thème de la liberté et de
l'authenticité de la culture. D s'agit là de deux notions Liverpool, le Juif chassé d'Allemagne
fondamentales des droits de l ' h o m m e . C'est pourquoi et Dupont et Durand et tous les gars
les droits de l ' h o m m e ont été les armes par excellence de Saint-Denis."12
de la négritude. Langson Hughes et Nicolas Guillen, eux, avaient accouru
N o u s ne décrirons pas le processus qui, à partir de ces pour défendre les droits de l ' h o m m e en Espagne. Dans u n
notions, a conduit à l'indépendance des pays d u continent
et de ceux dispersés à travers le m o n d e . C'est là histoire
trop récente pour être contée. 12.L. Sédar Senghor "Hosties noires".

57
Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

poème intitulé "Brigades internationales Bataillon Lincoln, Conclusion


quelque part en Espagne 1939", Hughes consignait :
" . . . Dans un village que nous avions pris A u terme de cette esquisse incomplète, il convient
Je regardais de l'autre côté vers l'Afrique de retenir ceci :
Et je vis des fondations trembler :
Car si une Espagne libre gagne cette guerre, (a) L a négritude est u n concept qui a permis la prise
Les colonies seront libres. de conscience des Nègres. Prise de conscience dont
Alors quelque chose de merveilleux peut arriver."13 l'objectif premier était de restituer à l ' h o m m e
noir des droits dont la violation et la confiscation
La référence est constante. Toute libération de l'homme ne reposaient sur aucun fondement.
dans quelque partie du monde où cela se produit devra (b) La négritude a réactivé l'esprit et la lettre des droits
avoir une répercussion sur la situation en Afrique. Tout de l'homme.
sang versé pour la liberté devra contribuer à affermir la
prise de conscience en Afrique. Tout assassinat commis au (c) Partant des droits de l ' h o m m e , la négritude indique
n o m de la discrimination est dirigé contre le peuple qu'incar- la voie d'un m o n d e réconcilié où le respect de la
nent les militants de la négritude. Quand l'assassinat dit la liberté et de la dignité de l'homme sera l'essence
stupidité d'une situation qui tient à maintenir le Nègre dans m ê m e de la fraternité.
les ferrements du ghetto, c'est toute la négritude qui en
ressent la douleur jusque dans son tréfonds. Ainsi s'exprime Ce m o n d e qui est encore à construire, A i m é Césaire, à
Aimé Césaire, célébrant la mémoire du jeune E m m e t Till qui l'on doit le terme m ê m e de négritude, le prophétise
assassiné à l'âge de 15 ans après avoir été accusé d'avoir ainsi :
sifflé devant les formes arrondies d'une dame blanche. "Voici le temps de se ceindre les reins
C'était à Chicago : c o m m e un vaillant h o m m e .
Mais le faisant, m o n cœur, préservez-moi
E m m e t Till de toute haine
ne faites point de moi cet h o m m e de haine
tes yeux étaient une conque marine où pour qui je n'ai que haine
pétillait la bataille de vin car pour m e cantonner en cette unique race
de ton sang de quinze ans. vous savez pourtant m o n amour tyrannique
E u x jeunes n'avaient jamais eu d'âge, vous savez que ce n'est point par haine
ou plutôt sur eux pesaient, des autres races
plus que tous les gratte-ciel, cinq siècles que je m'exige bêcheur de cette unique race
de tortionnaires que ce que je veux
c'est pour la faim universelle
de brûleurs de sorcières
pour la soif universelle
cinq siècles de mauvais gin de gros cigares la sommer libre enfin
de grasses bedaines remplies de tranches de bibles de produire dans son intimité close
rancies la succulence des fruits."
cinq siècles bouche amère de péchés de rombières,
ils avaient cinq siècles E m m e t Till,
cinq siècles est l'âge sans âge du pieu de Cain
Garçon de Chicago
C'est-il vrai que tu vaux L a tradition libérale occidentale
autant qu'un blanc des droits de l ' h o m m e
Printemps, c'est à toi qu'il croyait.
M ê m e au bord de la nuit, Professeur René Cassin
au bord du Mississipi roulant entre les hautes berges
de la haine raciale ses barreaux, ses barrières, La tradition libérale occidentale des droits de l'homme
ses tombales avalanches."14 n'aurait-elle pas eu sa racine profonde dans une idée reli-
Les exemples sont nombreux, qui disent la disponibilité gieuse, celle que la personne humaine possède une eminente
de la négritude. Disponibilité qui a conduit à la solidarité, dignité et que, dès lors, la plus humble a droit au respect,
au n o m des droits de l'homme. Pour avoir vécu les péri- à l'égal des plus puissants, de son vivant m ê m e et sans
péties de la liberté confisquée, du droit méconnu ou nié, attendre la vie future ?
de la dignité bafouée, les militants de la négritude ont D semble que, sur le plan éthique et moral, il eût dû
facilement transcendé les motifs qui auraient pu ou dû en être ainsi. L'histoire montre cependant que, dans les
freiner leur élan vers les autres h o m m e s . Partout, ils se sont sociétés de l'Europe occidentale qui avaient été façonnées
révélés les défenseurs les plus convaincus des attributs de par la civilisation romaine, puis christianisées, bouleversées
l'homme. par les invasions germaniques ou, sur une étendue moindre,
sarrasines, soumises enfin à une anarchie encore peu atté-
13. L. Hughes "I wonder as I wondar". nuée par la régularisation du régime féodal, les premières
H . A i m é Césaiie "Ferrements", p. 76-77. revendications de certains droits de l'homme se sont mani-

58
La tradition libérale occidentale des Droits de l'Homme

festées concrètement, sur le plan politique, en réaction Beccaria ont combattu en faveur des libertés, notamment
contre les excès de la violence ou de la contrainte. celles de l'écrivain, de l'égalité, de la tolérance religieuse,
Lorsqu'au X H e siècle, les bourgeois de maintes villes de l'adoucissement du droit pénal traditionnel et des
de France ont obligé leur seigneur ou leur évêque à leur garanties fondamentales pour les individus accusés de
consentir des franchises municipales ou corporatives et, crimes ou délits. Pendant la m ê m e période, u n vif m o u v e -
lorsqu'au seuil du X I H e siècle, les barons anglais ont imposé ment parallèle dont Quesnay et Turgot furent les chefs,
au roi Jean, en échange de leur promesse de fidélité, ¡a se dessina, parallèlement au développement des doctrines
Magna Carta garantissant leur liberté et leur sûreté, contre et de l'activité économiques en Angleterre, en faveur de la
l'arbitraire; grâce à l'intervention de leurs pairs, ce n'est liberté de la propriété et des contrats : "Laissez faire,
pas au n o m d'une doctrine générale et abstraite. laissez passer". Le mouvement humaniste a gagné en
Espagne et au Portugal, des milieux influents dont le libé-
Ce n'est que plus tard que des h o m m e s de pensée,
ralisme s'est fait sentir dans les colonies d'outre-atlantique.
théologiens, philosophes, juristes ont élaboré u n système
Ce sont les colons anglais d'Amérique du nord qui furent
appuyé sur le droit naturel ou ont essayé de fonder les
les premiers à se révolter contre les traditions autoritaires
rapports entre sujets et souverains, sur u n contrat effectif
de la vieille Europe. Imprégnés d'individualisme religieux
ou présumé. Encore les souverains des Etats occidentaux
et d'esprit d'entreprise dans un pays doté de possibilités
qui voulaient affirmer leur autorité en face de l'Eglise,
économiques illimitées, ils proclamèrent leur indépendance.
leur indépendance en face du Saint Empire romain et leur
Mais ils ne le firent pas sans énoncer dans leur Déclarâtion,
suprématie sur leurs vassaux, ont-ils été les premiers à
rédigée principalement par Jefferson, inspiré lui-même par
recourir aux légistes, armés des souvenirs ressuscites des
Montesquieu, les droits fondamentaux de l'homme ; "à la
institutions de R o m e , pour insister davantage sur les obli-
vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur".
gations de leurs sujets que sur leurs droits. Ce n'est que dans
les périodes de détresse que les Etats généraux ou Assem- Dix ans à peine après ces événements, ce fut la Révo-
blées équivalentes purent exprimer le principe du consente- lution française: Les Etats généraux convoqués par le roi
m e n t nécessaire des intéressés à la levée de l'impôt. se transformèrent en Assemblée constituante qui, dès le
C'est aux h o m m e s de la Renaissance et de la Réforme 26 août 1789, avec les concours particuliers de l'abbé
qui ont osé, aux X V e et X V I e siècles - en s'appuyant sur Grégoire et de L a Fayette revenu d'Amérique, adopta la
ce que l'antiquité hébraïque, grecque et romaine avait célèbre Déclaration des droits de l ' h o m m e et du citoyen.
légué de meilleur, restituer sa place à l'individu, être de Celle-ci, accompagnée de la devise "Liberté - Egalité -
raison, et affirmé son droit au libre examen, à la réflexion Fraternité", a marqué le sommet d'une évolution de plu-
critique, à la.liberté de la croyance religieuse et de la sieurs siècles, en consacrant les principes fondamentaux de
pensée créatrice et de l'art - que l'Europe occidentale ce qu'on a appelé l'individualisme libéral. Mais elle a consti-
et l'humanité doivent d'avoir allégé une atmosphère sécu- tué à son tour, le point de départ de développements qui,
laire de contraintes et d'avoir franchi u n pas décisif vers m ê m e depuis la Déclaration universelle des droits de l'hom-
les libertés. m e , adoptée en 1948, par l'Assemblée générale des Nations
A la vérité les cruelles guerres de religion n'ont encore Unies, sont loin d'être épuisés.
abouti qu'à des édits ou ries traités de tolérance souvent Pour mesurer l'ampleur des développements de la tradi-
inobservés ou rompus. La condamnation de Galilée a eu tion libérale occidentale depuis le début de la Révolution
lieu en plein XVIIe siècle. Enfin le souffle humaniste et française, il faut rappeler préalablement les idées fonda-
émancipateur a été contrarié dans les Etats soumis à la mentales qui ont inspiré les auteurs de la Déclaration tant
monarchie absolue ou à la dictature. en ce qui concerne sa sphère d'application que les principes
Mais, après la B o h ê m e , les Pays-Bas et la Suède ont été et droits proclamés et les suites d'une violation éventuelle.
des foyers de pensée libre où des h o m m e s c o m m e Grotius,
Descartes et Bayle, ont pu élaborer des ouvrages capitaux, A . Les auteurs de la Déclaration française ont, à la
fondés sur la raison et lorsque, couronnant les révolutions différence du Bill of Rights anglais de 1689, mais allant plus
politiques d'Angleterre, se produisit l'avènement de la loin que la Déclaration américaine, tiré du caractère "natu-
dynastie d'Orange, cet événement fut précédé et accompa- rel, inaliénable et sacré" des droits de l'homme qu'ils
gné de textes, dont le Bill de 1689, gros de conséquences proclamaient, la conviction exprimée par eux formellement,
concrètes puisqu'était reconnu le droit de chaque, parti- notamment dans le Préambule, qu'ils ne disposaient pas
culier, m e m b r e de la Société, à participer au gouvernement seulement pour l'homme français et spécialement pour
de son pays par le choix de ses représentants ; à ne payer le citoyen français, mais pour l ' h o m m e de tous les pays
que les impôts consentis par le Parlement et à contrôler et de tous les temps (le but de toute institution politique
l'utilisation des «ressources par l'intermédiaire de ses élus est la conservation des droits naturels et imprescriptibles
et au m o y e n d'une presse libre. Désormais l'autonomie de l'homme). L'absolu des droits de l ' h o m m e s'oppose au
juridique de l'individu en face du souverain se trouve conditionnel de l'Etat.
consacrée à l'intérieur de l'Etat.
B . Cependant la liste des droits proclamés n'a pas été
Les discussions ainsi poursuivies et l'exemple ainsi dressée d'une manière abstraite et objective, sinon l'oubli
donné ont exercé une grande influence sur les philosophes de "droit à la vie" placé en tête de la Déclaration améri-
politiques français, au premier rang desquels Montesquieu caine eut été inconcevable. Elle l'a été quasi exclusivement
qui est allé en Angleterre et qui a notamment, sur l'équi- en fonction des principes, institutions et abus que la Révo-
libre des pouvoirs et sur les libertés de l ' h o m m e , découvert lution entendait combattre et détruire.
des formules souvent reprises par la suite. Avec ou après E n face de l'arbitraire, de l'absolutisme du pouvoir
lui, Diderot et les encyclopédistes, J J. Rousseau, Voltaire, royal, du régime féodal encore en vigueur, la Déclaration

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Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

a proclamé la souveraineté de la nation, la prééminence de du droit pénal était celle de l'abolition continue de ses
la loi (expression de la volonté générale), les principes de la plus grandes rigueurs. Prenant le contrepied de cette for-
liberté, de la sûreté, de l'égalité, de la propriété et de la mule, on dira que — malgré certains arrêts ou retours en
résistance à l'oppression. Elle a déduit les applications de arrière dont le plus grave fut incontestablement dû à l'en-
ces principes jugées essentielles, d'après le m ê m e critère : treprise hitléro-fasciste - l'histoire de la reconnaissance
légalité des incriminations et des peines, liberté de conscien- des droits de l ' h o m m e relevant de la tradition libérale
ce, de communications de la pensée et des opinions, égalité occidentale et m ê m e de leurs applications pratiques, est
devant la loi, suppression des inégalités fondées sur la celle d'une expansion de progressivité croissante tant en
naissance ou la fonction et des ordres privilégiés, inter- ce qui concerne les territoires gagnés et les êtres humains
diction des engagements perpétuels liant une personne à concernés, que les droits proclamés et les garanties orga-
une autre ou à la terre, admissibilité aux emplois publics nisées.
sur la base du seul mérite, liberté des contrats et des biens,
participation à la vie publique et à la formation de la A . Il n'est pas besoin d'insister sur le retentissement
volonté générale, contribution de chacun aux charges immense et durable qu'ont eu la Déclaration de 1789
publiques en proportion de ses facultés, etc. conjuguée avec la devise "Liberté - Egalité - Fraternité".
Certains se sont étonnés que la propriété ait été inscrite Tous les pays du continent européen ont été touchés par
en 1789 c o m m e un des droits fondamentaux de l ' h o m m e ; l'onde de choc révolutionnaire portée par ces documents,
c'est oublier que les paysans descendants des anciens serfs, à la seule exception de la Russie tsariste, vase alors clos
qui formaient l'ossature de la France, aspiraient avec où ont mûri plus tard d'autres doctrines. Les colonies
passion à la libre propriété de la terre, cultivée par eux et de l'Amérique latine déjà perméabilisées par l'exemple
les leurs en simple tenure précaire ou censive du seigneur. des Etats-Unis, ont répercuté les formules de la Révolu-
Cette partie de la Déclaration en lien étroit avec lîabolition tion française en préparant leur propre émancipation.
des privilèges féodaux décrétée dans la fameuse nuit du E n Orient, l'Egypte et le Levant, en Extrême-Orient le
4 août, a revêtu une importance telle que la monarchie, Japon, ont été les premiers pays à recevoir les échos de la
restaurée en 1815 après la chute de Napoléon, a été impuis- Déclaration de 1789. Tout au moins en ce qui concerne
sante à remettre en cause le vaste transfert de propriété le mouvement des idées, l'aspiration à l'universalité mani-
terrienne qui a été un des résultats définitifs de la Révo- festée par les auteurs de celle-ci n'a donc pas été chimérique.
lution.
O n a également observé que le plus grand nombre des B . C'est une expression beaucoup plus forte qui
droits proclamés constituent une faculté de l ' h o m m e s'impose en ce qui concerne les êtres humains bénéficiaires.
opposable à tous ou à certaines personnes et particulière- E n effet, m ê m e dans les pays occidentaux, centre de la
ment à l'Etat, en ce sens qu'il existe une obligation néga- tradition libérale, de nombreux habitants ont été tenus,
tive de ne pas gêner l'exercice du droit ainsi entendu. O n ne sans aucun texte, à l'appui, à l'écart de certains droits
découvre pas de cas où le droit implique la vocation à une ouverts à tous. Les personnes du sexe féminin qui for-
prestation ou à une obligation positive d'autrui au profit ment au moins la moitié de la population, ne jouissent
individuel du titulaire. Cependant le respect de certains des droits politiques que depuis une époque récente.
droits, c o m m e celui de la sûreté, implique à la charge de la D'autres catégories, papistes et juifs en Angleterre, indiens
collectivité l'obligation d'organiser la justice et la police aux Etats-Unis, juifs et domestiques en France ont été
dans des conditions suffisantes pour la garantir : il n'est pas initialement soumis à un régime discriminatoire.
exact que, dans la tradition libérale occidentale, l'Etat Sur l'initiative de l'abbé Grégoire, les juifs ont été,
n'ait qu'une obligation passive de neutralité. en 1791, admis à l'égalité avec les autres citoyens. Aussi
D e m ê m e , o n ne saurait soutenir que la tradition libérale est-ce à Paris que certains-israélites français reconnaissants
ait ignoré tous les droits économiques de l ' h o m m e , alors ont fondé, en 1860, l'Alliance israélite universelle, avec
qu'elle a réservé une place eminente du droit de propriété c o m m e objectif de faire accéder au bénéfice des droits
intéressant alors l'énorme majorité du peuple français, de l'homme leur coreligionnaires des divers pays où cela
les masses agricoles et les artisans, plus encore que les n'avait pas encore eu lieu.
industriels, encore peu nombreux. Ce droit lui-même a D e toutes les populations du m o n d e , ce sont les esclaves
été spécialement envisagé c o m m e un des éléments fonda- noirs, notamment ceux importés d'Afrique par bateaux
mentaux de l'indépendance de l'homme et de sa liberté en entiers aux Antilles et dans le continent américain, qui
face du pouvoir ou d'anciens privilégiés. ont vu leur condition juridique se transformer le plus
complètement par l'effet des mesures libérales parties
C . A la différence des lois et déclarations anglaises, d'Europe occidentale. Ce que le christianisme n'avait
la Déclaration de 1789 n'a prévu aucun système positif réalisé, ni à la fin de l'antiquité, ni depuis, malgré les
en vue d'assurer le respect effectif des droits proclamés par efforts généreux de membres du clergé, l'abolition de
elle ou bien u n recours judiciaire, par exemple en cas de l'esclavage a c o m m e n c é dans les colonies françaises des
violation de la liberté individuelle. Lacune grave que ne Antilles grâce à l'action infatigable de l'abbé Grégoire
suffit.pas à compenser la déclaration qu'il n'y a pas de dans les assemblées révolutionnaires. U n e telle mesure,
véritable société, là où les droits de l ' h o m m e ne sont pas conséquence logique de la Déclaration des droits de l'hom-
respectés et que dans de telles situations, la résistance à m e , a suscité des résistances et des troubles à Haïti et
l'oppression s'avère légitime. Pendant près d'un siècle, les Saint-Domingue. Elle a été rapportée par Bonaparte,
juristes ont dénié à cette Déclaration la valeur d'un texte devenu Premier Consul, en sorte que l'abolition de l'escla-
obligatoire. vage n'a été rendue définitive que par la République de
Le grand juriste allemand Ihering a écrit que l'histoire 1848 sous l'impulsion de Schoelcher.

60
La tradition libérale occidentale des Droits de l'Homme

Cependant, le mouvement de libération, lancé par la Par exemple, le droit à l'éducation, préconisé c o m m e
Révolution, a pris un caractère international. L'émanci- fondamental par u n libéral c o m m e Condorcet et introduit
pation des esclaves a été décrétée en Amérique centrale, dans la Déclaration montagnarde de 1793, a subi par la
puis dans d'autres régions ; quant au trafic des esclaves suite une longue éclipse qui a duré jusqu'à ce que la Troi-
entre l'Afrique et l'Amérique, il a fait, après les belles sième République crée l'enseignement primaire obligatoire.
campagnes de Wilberforce, l'objet des premières mesures Montesquieu, au milieu du XVIIIe siècle, et Paine sous
d'interdiction concertées entre nations européennes occi- la Révolution, ont eu une vue très précise de ce que l'on
dentales, à tant d'autres égards rivales. appelle de nos jours la Sécurité Sociale. Il a fallu en France
L'ère des conventions internationales humanitaires a attendre la législation de "solidarité" de la République
c o m m e n c é à Vienne en 1815 par la lutte contre l'esclavage radicale, pour obtenir les premières mesures de cet ordre,
(1841-1885-1889 - 1926-1956). Sur le continent africain, alors qu'en Allemagne, Bismark a accepté beaucoup plus
dans le bassin du Congo, théâtre d'atroces razzias, le roi tôt une législation d'ensemble.
des Belges chargé d'un mandat international a joint son
action à celle d'autres nations européennes, la France et Le droit au travail et plus généralement la protection
l'Angleterre principalement, pour assurer la sécurité des des travailleurs ont attiré l'attention de Turgot et de Robes-
populations. E n Amérique du nord, l'abolition de l'escla- pierre. Mais une bifurcation a été prise en France sous la
vage n'a été effective, en 1864, qu'à l'issue d'une cruelle Révolution qui a lourdement pesé sur l'évolution consécu-
guerre civile, ce qui a mis en danger l'unité des Etats-Unis. tive. E n effet, la loi de Chapelier ayant dissout et interdit
toutes les corporations et organisations professionnelles,
L'œuvre d'affranchissement est loin d'être achevée intermédiaires entre l'individu et l'Etat, son auteur avait
partout : à la session d'été de 1965, le Conseil économique admis qu'il incombait positivement à celui-ci de soutenir
et social des Etats-Unis a entendu un rapport d'où il résulte les travailleurs, notamment ceux en détresse physique o u
que l'esclavage véritable subsiste encore en certains terri- en chômage. Malheureusement les engagements pris alors
toires d'Asie et d'Afrique, mais que ses formes atténuées ne furent pas tenus envers ceux-ci. La liberté du commerce
(telles le servage) sont encore plus largement répandues, et de l'industrie, elle-même liée à celle des contrats et de la .
m ê m e en d'autres continents. Il ne suffit pas de le déplorer : propriété, s'est donc exercée sans contrepartie, au détri-
les faits montrent qu'un affranchissement juridique collectif ment des ouvriers des villes et des champs, à qui, en outre,
modifiant les structures sociales et économiques d'un Etat la loi pénale interdisait de se "coaliser", m ê m e occasionnel-
ne peut devenir effectif, s'il n'est pas assorti ou suivi de lement, en vue de grèves.
mesures positives très variées de reclassement social des
anciens esclaves et de leurs familles1. Ici encore se montre La première moitié du X I X e siècle qui fut marquée
défaillante la thèse simpliste d'après laquelle les "libertés" notamment en Angleterre, en Amérique et en France par
classiques n'exigent que la neutralité passive de l'Etat. le développement extraordinaire de la grande entreprise
O n a, à dessein, insisté sur ce problème de l'esclavage à (individuelle ou sociétaire), a donc connu, à côté des
cause de son immense importance pour l'humanité, mais bienfaits généraux de la concurrence pour le c o n s o m m a -
aussi parce que le combat engagé à une époque où pré- teur, une exploitation très injuste des producteurs assujettis
valaient les idées libérales européennes en faveur de popu- à des heures de travail illimitées, rémunérés par des salaires
lations de couleur extra-européennes, a encore une grande infimes et trop souvent voués au chômage par le jeu m ê m e
actualité à l'époque présente : l'Organisation internationale des structures économiques.
du travail a adopté, récemment encore, une nouvelle O n sait que de tels excès ont provoqué la révolte des
convention dirigée contre le travail forcé. intéressés et soulevé les protestations d ' h o m m e épris de
justice. Dès avant la création de l'Internationale ouvrière
C . L'extension progressive du nombre des droits de et la naissance du socialisme marxiste, les bases du régime
l ' h o m m e , reconnus dignes de protection, est un phénomène libéral et notamment le régime de la propriété privée ont
capital qui s'est accompli par des voies diverses. été contestées par des h o m m e s c o m m e Proudhon, Louis
Tout d'abord dans les très nombreuses constitutions Blanc. Mais m ê m e en dehors d'eux, les démocrates de tous
libérales que se sont données notamment les peuples de pays ont ressenti et proclamé la nécessité de tempérer les
l'Europe, de l'Amérique latine au cours du X I X e siècle et conséquences excessives de la doctrine libérale. C'est u n
au début du X X e siècle, des textes spéciaux ont été édictés, prêtre qui a dit : "Il y a des m o m e n t s où c'est la liberté
énumérant non seulement les libertés, mais avec le temps qui opprime et la loi qui affranchit". Le pape Léon XIII
un nombre croissant de droits, découlant "du droit à la a m ê m e pris en 1893 l'initiative d'une Encyclique célèbre.
vie", de la "solidarité" ou de la "justice sociale". L'ensemble de l'évolution qui, non sans conflits, s'est
Mais les lois ordinaires, les conventions internationales, opérée à l'intérieur du cadre économique capitaliste depuis
des constructions coutumières ont été fréquemment e m - le milieu d u X I X e siècle jusqu'à 1939, s'est donc caracté-
ployées. Tel a été le cas partout pour la reconnaissance des risé, d'une part par la reconnaissance de plus en plus géné-
droits des auteurs d'oeuvres de l'esprit : marques, brevets, ralisée du droit syndical qui a permis aux ouvriers d'obtenir,
propriété artistique, littéraire, etc. E n France, la liberté de par des accords collectifs, un régime de travail plus humain
la presse, celle de réunion, puis celle d'association, ont été et, d'autre part, par l'intervention du législateur, beaucoup
consacrées par des lois, celle de la correspondance privée plus importante en Europe continentale que dani les
par des règlements postaux. pays anglo-saxons.
La question de l'admission des droits économiques,
sociaux et culturels parmi les droits de l ' h o m m e n'a pas 1. La rééducation des enfants délinquants et le reclassement des
fait l'objet d'une solution uniforme, mais a varié suivant condamnés de droit c o m m u n , impliquent aussi des mesures de
les pays, les droits en cause et les époques. caractère social.

61
Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

Le couronnement de cette évolution a été réalisé, à E n France, les juges de l'ordre judiciaire veillent à la
l'issue de la première guerre mondiale, peu après la Révo- protection de la liberté personnelle et de la propriété. Mais
lution soviétique, par la création de l'Organisation inter- c'est u n corps issu de l'administration, le Conseil d'Etat,
nationale d u travail, institution démocratique qui, sans qui est parvenu, par une jurisprudence contentieuse, hardie
pour autant supprimer'la concurrence et l'entreprise privée, et souple à la fois, à sanctionner les illégalités commises
assure la protection des travailleurs, concertée entre les par l'administration. Le Conseil d'Etat s'est comporté
gouvernements et la représentation patronale et ouvrière. notamment, - m ê m e sans textes spéciaux, c o m m e le gardien
La charte de l'OIT, remise à jour à Philadelphie en 1944, de la liberté et de l'égalité, qu'elle soit politique, sociale
à donc incorporé aux Droits de l ' h o m m e , traditionnelle- ou économique, et des principes généraux du droit.
ment reconnus, une véritable branche nouvelle. L'expérience prouve qu'il n'y a pas une distinction
U n autre vaste domaine a c o m m e n c é à partir de ce tranchée entre les droits civils et politiques qui seraient
m o m e n t , à être couvert ; c'est celui de la protection des seuls "justiciables" et ceux de nature économique, sociale
travailleurs dans les pays colonisés par les puissances euro- ou culturelle. D y a des droits facultés... ou libertés qui ont
péennes. besoin d'une réglementation législative complémentaire
pour devenir "justiciables", exactement c o m m e les droits
Si celles-ci ont, en effet, pris l'initiative du combat entre
économiques ayant un caractère de programme général.
l'esclavage et, fréquemment à la faveur "d'interventions
La garantie d'un recours devant le juge compétent ne
d'humanité", p u protéger des populations opprimées ou
saurait pas plus être refusée à celui dont l'enfant s'est vu,
persécutées en raison de leur race ou de leurs croyances,
contre la loi, exclu de l'entrée d'une école, à l'assuré social
la sécurité ainsi assurée et m ê m e le début de prospérité
qui n'a pas obtenu la prestation à laquelle il a vocation ou
économique procurée aux populations des pays colonisés
à l'ouvrier à qui le salaire m i n i m u m de sa spécialité n'a pas
ou simplement ouverts au commerce avec l'Occident,
été payé, qu'à celui qui se réclame des lois sur la presse,
ont eu trop souvent leur dure contrepartie dans le pillage
le droit de vote ou de réunion.
de ressources naturelles et dans l'exploitation des travail-
leurs indigènes. Les tribunes des parlements des pays Le tableau précédent concernant l'extension des droits
colonisateurs ont — maintes fois en vain — retenti des de l ' h o m m e et certains progrès accomplis à la veille de 1939
échos des abus commis alors. dans les pays de tradition libérale pour accroître les garan-
ties politiques, administratives ou judiciaires de leur respect,
C'est à la création de l'OIT qu'a remonté pour les a p u donner une impression optimiste. Le pays socialiste
travailleurs des pays colonisés, le début d'une protection type, l'URSS, avait de son côté, avec ses principes et
effective, grâce aux clauses spéciales des nombreuses méthodes, combattu l'ignorance, la misère et l'isolement,
conventions de travail adoptées par les Conférences tenues revisé en 1937 sa Constitution pour y inclure certains
à Genève. D u coup, d'autres droits de l ' h o m m e , notam- droits de l ' h o m m e et adhéré à l'Organisation internationale
ment ceux se rapportant au Self Government local ont du travail. Bien plus, l'immense zone d'ombre constituée
pénétré beaucoup plus largement qu'ils n'avaient encore par les territoires soumis à un régime féodal arriéré ou à u n
pu le faire, grâce à des initiatives isolées de tel ou tel Etat régime colonial commençait elle aussi à se rétrécir, lorsque,
occidental colonisateur. dans u n m o n d e à peine remis de la première guerre m o n -
Il faut enfin mentionner l'influence exercée, à partir diale et à la faveur de la crise économique de 1929, a été
de 1920, par la Commission des Mandats, instituée en vertu engagée, par Hitler et ses satellites, la plus dangereuse
du Pacte de la Société jdes Nations, afin de veiller à la entreprise contre l'œuvre libérale de plusieurs siècles. Face
protection des droits de toute nature des populations aux principes de liberté, égalité, fraternité humaine et
habitant le* territoires' - de développement d'ailleurs d'autonomie juridique de l'individu à l'égard de l'Etat,
inégal — placés après la première guerre mondiale sous ont été érigés, en impératifs de conduite, au n o m du sang
mandat d'une puissance administrante. et de la prétendue supériorité de certaines races, le mépris
D . Le dernier aspect de l'expansion des Droits, de de la dignité de l ' h o m m e , l'inégalité, la domination de
l ' h o m m e , dans la période antérieure à 1939, concerne le l'Etat totalitaire, tout cela appuyé par des méthodes de
développement des moyens d'assurer leur respect pratique terreur illimitée et de barbarie scientifique.
et des recours en cas de violation. C o m m e n t s'étonner dès lors si la deuxième guerre
Trop souvent les articles des Déclarations et m ê m e mondiale imposée aux peuples de toutes civilisations par
des Constitutions sont dépourvus de sanctions effectives. un Hitler, a pris le caractère "d'une croisade pour les droits
C'est le sens civique et l'opinion publique qui, soutenant de l ' h o m m e " ; si les vainqueurs, réparant une lacune grave
un Parlement et une presse libres, constituent alors la du Pacte de la S D N ont inscrit, parmi les buts essentiels
garantie suprême des droits de l ' h o m m e . Cependant, des Nations Unies, "le respect des droits de l ' h o m m e , et des
certains Etats sont dotés d'une Cour ou d'un Tribunal libertés fondamentales pour tous", et ont, à San Francisco,
constitutionnel. L e Mexique a institué une procédure promis la rédaction d'un Bill of Rights ?
spéciale de garantie, l'amparo. Dans d'autres pays un haut L a Déclaration universelle, issue des travaux de la
personnage, P o m b u d s m a n , a été investi de la charge de Commission des droits de l'homme et adoptée par l'Assem-
veiller au respect des droits de l'homme. L a méthode de blée générale de 1948, ne se présente pas d'ailleurs unique-
consécration et de garantie par des lois ordinaires ou par ment c o m m e la protestation nécessaire et positive de la
des conventions collectives, pratiquée en Angleterre et conscience humaine en riposte à des atrocités d'une ampleur
sanctionnée par u n juge indépendant, s'est avérée la meil- inouïe. Elle est aussi - c'est ce qui fait sa force durable -
leure. Il suffit d'évoquer à ce sujet la procédure d'habeas l'expression des aspirations élémentaires, permanentes
corpus qui garantit sérieusement la liberté individuelle de l'ensemble de l'humanité : celles sans doute des êtres
dans les pays anglo-saxons. déjà parvenus à u n certain niveau de vie, de culture et

62
Le Marxisme devant les Droit! de l'Homme

d'exigences, mais aussi celles des centaines de millions nationales variées (rapports, enquêtes, conciliation, etc.)
d'êtres humains, encore accablés par l'oppression» la misère, qui ne heurtent pas directement les souverainetés.
l'ignorance et commençant à prendre conscience des L'essentiel est que l'humanité puisse entendre les cris
conditions nécessaires à leur dignité, collective o u indi- des victimes répercutés par u n organe international, impar-
viduelle. tial, spécialement préposé à cette noble tâche. L'heure
E n reprenant le fil de l'évolution là où elle avait été approche où cela sera possible !
brutalement interrompue par la deuxième guerre mondiale,
la Déclaration universelle a, sous l'influence de courants
d'origine diverse, marqué un bond en avant. L ' h o m m e a une
personnalité indivisible. Son droit à la vie n'exige pas
seulement u n ordre social où il est en sûreté contre le
terrorisme et les risques d'exécution sommaire. Il faut
aussi qu'il puisse trouver sa subsistance dans son travail Le marxisme devant les droits de l'homme
et l'appui agissant de ses semblables, pour lui et sa famille,
s'il est hors d'état de produire. Mais l ' h o m m e ne vit pas que Maria Hirszowicz
de pain : pour participer à la vie intellectuelle, sociale,
politique, une certaine instruction et certaines libertés O n peut considérer les droits de l ' h o m m e sous trois
fondamentales lui sont indispensables. aspects étroitement liés :
La Déclaration universelle s'est efforcée, ou outre, de — sous l'angle philosophique ou d u point de vue d'une
faire plutôt une synthèse des, droits de l ' h o m m e et des conception du m o n d e , qui suppose l'adoption d ' u n
devoirs corrélatifs soit de chaque h o m m e , soit de la société, certain système de valeurs et, en conséquence, d'une
plutôt qu'un catalogue exhaustif. L a recherche de l'équi- série de principes définissant ces droits ;
libre tentée par elle dans son article 2 2 , a eu une suite — sous l'angle sociologique, ou en appliquant des
dans l'élaboration, n o n encore terminée, des deux Pactes modèles cognitifs à la réalité sociale afin de déter-
généraux conjugués qui doivent couler ses principes en miner si les droits de l ' h o m m e y sont effectivement
obligations juridiques pour .les Etats signataires, en assor- respectés ;
tissant celles-ci de garanties internationales. . — sous l'angle moral et politique, c'est-à-dire du point
de vue des options et des décisions pratiques qui
On.sait que l'obstacle principal à l'adoption de ces
déterminent la mesure dans laquelle nous nous
Pactes se trouve dans le principe de la souveraineté inté-
engageons dans une, action visant à faire respecter
rieure des Etats, sur les matières et personnes relevant
les droits de l ' h o m m e .
d'eux. L'enjeu est donc ici la conquête sur le plan inter-
Dans chacun de ces domaines, le marxisme a apporté
national de l'autonomie juridique de l'individu par rapport
ses propres solutions, qui ont été plus ou moins largement
à l'Etat dont il relève. A notre époque où l'interdépendance
acceptées dans le m o n d e actuel. S'il est difficile d'étudier
des diverses parties de l'humanité s'affirme, la tradition
de façon générale et de présenter la conception marxiste
libérale occidentale devrait avoir u n dynamisme interne de ces problèmes, c'est parce que l'on entend par marxisme,
particulièrement fort pour faire respecter le primat des d'une part' les opinions de Marx lui-même, envisagées
droits de l ' h o m m e , m ê m e en face d'Etats qui détiennent c o m m e u n système cohérent et, d'autre part, les opinions
le pouvoir de mobiliser totalement leur population et de tous ceux qui - tout en faisant leur la doctrine de
dont beaucoup, récemment parvenus à l'indépendance, M a r x — l'ont interprétée à leur guise et l'ont adaptée aux
ne sont pas moins que les anciens et puissants Etats, atta- conditions pratiques de l'action. N o u s nous en tiendrons
chés à leur souveraineté et aux droits collectifs. ici à la première acception du marxisme, la plus étroite.
C'est pourquoi vingt années, après la création des N a -
tions Unies de l'Unesco, et alors qu'un immense travail
/. L anthropocentrisme. La nation de l'homme total
s'est accompli pour la décolonisation et s'est engagé pour
le développement des jeunes Etats, une large confron-
tation des points de vue s'étendant aux h o m m e s des pays La conception de l ' h o m m e , selon Marx, est issue de la
ayant récemment accédé à la plénitude de la vie inter- tradition de l'Europe occidentale. L a conscience historique
nationale, est opportune. C e qui est de nature à inspirer des droits de l'homme élaborée par la pensée occidentale
confiance, c'est que toutes les grandes forces et institu- est l'aboutissement d'une longue évolution au cours de
tions qui ont soutenu les artisans de la Déclaration uni- laquelle chaque époque a défini les limites de la solidarité
verselle, malgré les divergences idéologiques ou des réserves sociale en fonction de la situation sociale existante. Mais
sur certains points, ont accentué encore ce soutien. Les la notion de l'homme universel est u n produit de la pensée
Républiques populaires qui, en 1948, s'étaient abstenues rationaliste, qui faisait de l ' h o m m e u n point de l'espace
lors du vote de la Déclaration, en ont compris le potentiel infini, u n point à partir duquel on pouvait tracer des lignes
et entendent le développer. L'Eglise catholique a pris sans fin, etrelierainsi tous les autres points. (1)
formellement position dans l'Encyclique Pacem in Terris. L'anthropocentrisme d u siècle des lumières est u n
Enfin, si à la différence de certaines conventions ré- produit de la science naturelle, antimétaphysique, de
gionales, c o m m e la Convention de R o m e de 1950, les ï'épistémologje moderne mise au point par l'école du droit
conventions universelles les plus récentes ne vont pas naturel, et de la doctrine politique d u libéralisme. Mais il
encore jusqu'à remettre le pouvoir de décision finale à lui manquait une compréhension plus profonde, une
une autorité judiciaire, elles aménagent, pour les droits
de l ' h o m m e qu'elles visent à protéger, des garanties inter- 1. D . Diderot, Textes choisis, Paris, 1953, vol. II, p. 137.

63
Table Ronde sur les Droits de l'Homme {Oxford, 11-19 Novembre 1965)

réflexion plus large sur la société et les lois de son dévelop- l'homme d'un type nouveau où la relation individu-Etat
pement. D ' o ù la conception abstraite de l ' h o m m e exerçant est remplacée c o m m e centre d'intérêt par la relation indivi-
ses droits naturels conformément aux principes de la raison. du-société, et qui reflète les dilemmes nouveaux de l'ère
D faut attendre le XIXe siècle pour que la pensée sociale industrielle (6).
engendre l'idée dynamique de la conquête progressive des
droits de l'homme (2). Cette idée procédait de la notion
de l ' h o m m e historique réalisant l'idéal de la liberté (Hegel) //. La sociologie marxiste et le problème des Droits de
par une lutte constante entre contraires et par la transfor- l'homme
mation des relations sociales. "L'humanité doit trans-
cender les conditions où elle se trouve. L'équilibre ne Marx s'est efforcé, par des recherches et des observations
durera peut-être qu'un m o m e n t " . Ainsi des institutions scientifiques, d'aboutir à des conclusions permettant de
sociales qui, hier encore, étaient conformes "au sens de la réduire l'écart entre la théorie et la réalité ; son but était de
liberté humaine sont aujourd'hui l'objet d'une aliénation, donner une définition relativement exacte de la situation
d'une action, d'une transformation, d'un refus de la part sociale et de trouver les moyens de susciter des transforma-
de la société". tions conformes aux besoins de l'homme déterminés par
La formule de Feuerbach "pour l ' h o m m e , il n'y a pas l'histoire. La conviction que l'homme n'est pas un individu
d'autre Dieu que l'homme lui-même" (3), qui correspond abstrait ou isolé, mais u n être social dont la situation est
à l'esprit de l'Ere de la raison et se rattache à l'idée dyna- conditionnée par l'ensemble des relations sociales c o m m e n -
mique de la liberté telle que la conçoit Hegel, constitue çait à se généraliser. Cette conviction a elle-même donné
le point de départ de l'anthropocentrisme de Marx dont naissance à la célèbre conception du XLXe siècle, selon
l'œuvre, théorique et pratique, est subordonnée aux préoc- laquelle seule la connaissance positive de la société permet
cupations de l'homme et à la place de l ' h o m m e dans la de résoudre les problèmes de l ' h o m m e .
société. La critique qu'il fait de l'ordre social établi procède Cette idée est au centre des grands systèmes sociolo-
de son refus moral d'accepter une société organisée de giques du siècle dernier, lesquels combinent les tentatives
telle manière qu'elle ne peut qu'emprisonner la person- de réforme avec des essais d'étude scientifique des struc-
nalité de l'homme et limiter ses possibilités d'épanouis- tures sociales et du processus historique dans ses diverses
sement (4). Cette attitude de Marx se retrouve à la fois ramifications (Comte, Spencer, Marx). L'ère des doctrines
dans son analyse critique des conséquences sociales de la et des utopies cède ainsi la place à l'ère des connaissances
division du travail et dans son évaluation des régimes concrètes.
sociaux qui dégradent l ' h o m m e et oppriment les pro- Il n'est guère possible de donner ici un aperçu détaillé
ducteurs. La division du travail c'est, pour lui, la séparation des théories sociologiques de Karl Marx. O n se limitera
entre le travail manuel et le travail intellectuel, la séparation donc à indiquer très brièvement les éléments et les traits
entre le pouvoir de gouverner et de prendre des décisions qui expliquent le caractère particulier de la conception des
et les fonctions d'obéissance, l'exécution aveugle des droits de l ' h o m m e selon Marx.
ordres. Cette séparation résulte de la division entre les 1. Marx considère la personne humaine du point de vue
h o m m e s qui travaillent essentiellement avec leurs mains historique et positif : l'homme est engagé dans les systèmes
et ceux qui travaillent avec leur cerveau, de la division globaux existants ; il appartient à un groupe, à une classe,
entre gouvernants et gouvernés (5). à une couche sociale, à une nationalité, à une communauté
U n e telle conception procède d'une protestation contre locale ou religieuse, à des organisations, qui s'insèrent de
le phénomène de réduction de l'individu à l'état d'instru- telle ou telle façon dans le cadre général des relations
ment. Elle suppose en m ê m e temps l'affirmation du prin- sociales et qui sont soumis à des lois précises. Ainsi, alors
cipe que l'homme doit pouvoir développer sa personnalité que la conception de l'homme total confère peut-être aux
en toute liberté. Elle découle de la notion de l'homme droits de l'homme un contenu moral et philosophique,
total, qui s'épanouit et exprime ses possibilités créatrices. l'exercice effectif de ces droits doit toujours être considéré
sous son aspect historique, c o m m e résultant d'un ordre
A rencontre de la tradition rationaliste, apparaît ainsi
social déterminé. Cette conception de la condition de
une nouvelle notion de la solidarité sociale. L a conviction
l'homme et des facteurs qui la déterminent objectivement
que la liberté de quelques-uns ne peut pas s'acheter au prix
procède donc de la théorie des grandes structures sociales
de la subordination et de la dégradation des masses devient
complexes, et de l'évolution historique.
le principe moteur d'une critique dirigée contre le système
qui tolère et consolide ce fléau. 2. Marx considère les limites imposées à l ' h o m m e d'un
double point de vue : (a) c o m m e des contraintes naturelles,
Enfin, le troisième élément de la philosophie de l'homme,
c'est-à-dire des limites imposées par le m o n d e naturel et
selon M a r x , est l'opinion que l ' h o m m e ne pourra être libre
que lorsqu'il dominera les conditions de son existence et 2. B . Baczko, Czlowiek i swiatopoglady (L'homme et les concep-
dans la mesure où il les dominera, et la conviction, c o m m u n e tions du monde), Varsovie, 196S passim.
à toute la pensée socialiste du X I X e siècle, qu'il faut établir 3. L. Feuerbach, Das Wesen des Christentums, Leipzig 1841,
un ordre social où la spontanéité et l'anarchie cèdent la pp. 369-70 ;
L. Feuerbach, Das Wesen der Religion, 30 Vorlesungen, Leipzig
place à l'esprit de méthode et à la planification. 1908, p. 170.
Ces trois éléments, donc : reconnaissance du droit de 4. A . Schaff, Marksizm a jednostka ludzka (Le marxisme et l'indi-
l'individu au développement de sa personnalité, principe vidu), Varsovie 1965, voir notamment p. 71.
5. K . Marx, Das Kapital, Berlin 1947, ch. XH-XIII.
que la société est collectivement responsable de la satisfac-
6. M . Hirszovicz ; Niektore zagadnienia socjologicznej koncepcji
tion des besoins individuels, et désir de rationaliser les panstwa (Problèmes de la conception sociologique de l'Etat) ;
relations sociales, composent une théorie des droits de "Studia socjologicznopolityczne" n° 7,1960.

64
Le Marxisme devant les Droits de l'Homme

définies par les forces de production qui ont atteint un réaction à certaines revendications o u aspirations ; il y voit
certain niveau, o u , de façon plus générale, par la civilisation la conséquence de systèmes sociaux qui imposent à ces
matérielle parvenue à u n certain niveau de développement groupes particuliers une certaine logique de comportement
(en conséquence, pour Marx, la communauté primitive n'a à l'exclusion de toute autre. L'analyse du système dans son
rien du' Paradis terrestre) ; (b) c o m m e des contraintes ensemble permet de déterminer chaque fois :
sociales résultant des différentes positions occupées par les — quelles sont les revendications qui peuvent être
h o m m e s dans la société, et des différentes possibilités admises et auxquelles il peut être effectivement
d'accès de certaines catégories de personnes aux valeurs donné suite, compte tenu des exigences fonction-
sociales. nelles inhérentes au système établi (par exemple, les
revendications des travailleurs touchant l'instruction
3. Marx attribue l'origine des inégalités sociales à l'appa-
élémentaire n'étaient pas seulement u n corollaire
rition de la propriété privée et de l'Etat (7) ; la première
logique d u capitalisme, elles sont devenues une
a créé l'inégalité économique, la seconde les contraintes
nécessité absolue à u n stade avancé de l'industriali-
politiques. Chaque système économique et social se carac-
sation de la société) ;
térise par un type déterminé de différences et de contraintes
structurelles internes qui correspondent : (a) aux classes ; — quelles sont les revendications qui feront l'objet de
(b) aux divisions existant à l'intérieur des classes. Selon négociations et de compromis permettant d'aboutir
Marx, les systèmes précapitalistes se caractérisent essentiel- à des solutions grâce à des concessions mutuelles
lement par la combinaison de la dépendance, économique dictées par l'équilibre des forces en présence (telles
et des formes extra-économiques de contrainte (esclavage sont par exemple, selon Marx, les revendications des
ou servage). Le capitalisme, en revanche, a fait passer au travailleurs relatives au salaire m i n i m u m ) ;
premier plan les facteurs purement économiques, et ce — enfin, quelles sont les revendications qui feront
sont ces facteurs qui, une fois les restrictions juridiques craquer le système établi et exigeront l'abolition
abolies, déterminent la condition sociale des individus de l'ordre social.
appartenant aux divers groupes o u classes. 7. L'analyse que M a r x a faite de la société industrielle
et qui lui a permis de découvrir certaines régularités dans
4. Pour M a r x , ces contraintes sociales sont à l'origine le régime de la libre entreprise, l'a convaincu que, dans les
des revendications formulées à chaque époque au n o m des limites de cette société, il est impossible - m ê m e à long
groupes et des classes qui les subissent. Les droits reven- terme — de satisfaire les aspirations et les besoins sociaux et
diqués peuvent être différents quant à leur contenu et à économiques essentiels des masses. Ces aspirations concer-
leur étendue, et revêtir diverses formes. C'est grâce au nent notamment le droit au travail (théorie marxiste du
triomphe de la conception moderne des droits de l ' h o m m e cycle économique), le droit à la rémunération intégrale du
que ces revendications 'ont été exprimées sous la forme la travail fourni (hypothèque que la concurrence conduit
plus générale : "toute personne a le droit de . . . " ; cette inévitablement au désir de constituer des réserves, notam-
expression universelle fut adoptée, par exemple, pour les ment par des économies réalisées sur la rémunération des
revendications formulées au n o m du "tiers état" contre travailleurs : loi d'airain des salaires). Marx insiste sur le fait
les restrictions féodales aux droits de l ' h o m m e , lorsque les qu'il n'est possible de satisfaire ces aspirations qu'au prix
classes moyennes se posèrent en porte-parole des masses de certaines transformations qui porteront atteinte à la
et en défenseurs de leurs intérêts. propriété privée, qui établiront une réglementation et un
Mais d u m ê m e point de vue, Marx critique la notion contrôle de l'économie et qui aboliront les mécanismes de
bourgeoise des droits de l ' h o m m e , qui accepte 1' "ordre la libre concurrence et du marché capitaliste. Ainsi, pour
naturel", c'est-à-dire l'ordre de la libre entreprise, et qui Marx, l'application des droits de l'homme en matière de
accorde une entière liberté à la fois aux puissants et aux sécurité sociale et économique dépend-elle étroitement de
faibles. O r en réalité, cette liberté crée l'inégalité, elle son programme de transformation socialiste.
équivaut en fait à la négation de la liberté pour tous, elle
n'est liberté que pour quelques-uns (8). 8. Cependant, les transformations sociales, telles que
M a r x les envisage, ne se produisent pas automatiquement.
5. L'approche marxiste consiste donc à appliquer des L'abolition des restrictions imposées aux droits de l'homme
principes généraux et universels à des situations et à des est, pour lui, un processus historique compliqué, marqué
intérêts de groupe. Les doctrines politiques et sociales qui par des contradictions et des conflits, des luttes politiques
expriment telle o u telle attitude à l'égard des droits de et bien souvent des bouleversements révolutionnaires.
l'homme peuvent donc être considérées c o m m e associées Les principes recommandés, m ê m e ceux qui sont universel-
à certains stades historiques de l'évolution, à des situations lement acceptables si on les exprime sous une forme géné-
ou intérêts de groupe déterminés. Connaissant la structure rale, deviennent, dans la pratique une p o m m e de discorde
d'une société donnée, on peut prévoir : en cas de conflit entre groupes.
- dansquelle mesure les revendications seront acceptées, .
9. L a théorie du matérialisme historique et la concep-
- dans quelle mesure elles se heurteront à l'indifférence
tion du socialisme selon M a r x constituent simplement un
ou à la neutralité,
cadre méthodologique pour l'interprétation des structures
- à quel m o m e n t et par quel groupe l'opposition sera
déclenchée, étant donné qu'il est raisonnable de sociales qui se transforment au cours de l'histoire. La socio-
supposer que les droits revendiqués risquent de porter 7. Fi. Engels, Der Ursprung dei Famiie, des Privateigenthums
atteinte aux intérêts d'un groupe. und des Staats, première édition allemande, Zurich, 1884.
8. K . Marx, Die heiSge Familie, Berlin 1953, pp. 46-53. Voir
6. M a r x ne considère pas d u point de vue moral les aussi C L . Becker, Dilemma of Liberals in Our Time, dans :
situations et les intérêts de groupe qui déterminent la Detachment and the Writing of History, N e w York, 1958.

65
Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

logie de Marx est un système ouvert. Marx souligne conti- — que réaliste, car elle tient compte des intérêts effectifs
nuellement qu'il faut la considérer c o m m e une conception du prolétariat, intérêts qui rendent cette classe réceptive à
de l'histoire, c o m m e une méthode d'étude des faits sociaux, des programmes déterminés de réformes sociales. E n outre,
méthode qui — admettons-le — pourrait aussi, mutatis c'est une conception qui enseigne et recommande de tenir
mutandis, s'appliquer à l'étude des nombreux problèmes compte de la force des éléments alliés, qui permet d'anti-
qui se posent dans la société socialiste. ciper des volte-face, des retraites et des hésitations inévi-
Cet aperçu extrêmement succinct permet de se rendre tables et qui incite à établir des estimations lucides des
compte que l'idée que Marx se fait de la sociologie est facteurs sociaux dans des situations historiques concrètes.
étroitement liée à sa conception sociologique des droits Marx considère les opinions et les convictions politiques
de l'homme (9). Cette attitude sociologique suppose non et sociales de deux points de vue : en ce qui concerne le
seulement une détermination empirique des faits quant à comportement des masses elles découlent, selon lui, de
la mise en œuvre de certains droits et à l'explication des certaines situations et des intérêts qui en résultent (13) ;
causes générales de leur existence, mais encore u n effort en ce qui concerne le comportement et les décisions indivi-
pour interpréter les variations des normes qui régissent duels elles sont l'objet d'un choix autonome lié à tel o u
nos évaluations et nos espérances. Marx souligne continuel- tel système de principes ou de valeurs reconnu. M a r x
lement qu'aucune époque n'a tenté de s'assigner des tâches lui-même, c o m m e Engels, son ami et collaborateur le plus
qu'elle était incapable d'accomplir. D e ce point de vue, ce proche, étaient des h o m m e s qui, sans tenir compte de leur
n'est pas par hasard qu'il considère les grands principes origine et de leur situation sociale, ont adhéré au m o u v e -
des révolutions américaine et française du XVIIIe siècle ment socialiste en raison de sa signification humaine. M a r x
c o m m e des événements historiques de la plus haute impor- estime que le prolétariat est la force capable de réaliser
tance. le rêve d'un m o n d e où règne la justice et il considère la
Ce point de vue n'est pas, contrairement aux thèses théorie scientifique c o m m e l'instrument propre à donner
habituelles, le point de vue relativiste, car — tout en consi- un contenu et une forme à la cause légitime du prolétariat.
dérant les besoins et les objectifs de l'homme c o m m e histo- Sa personnalité est celle — étrangère aux notions acadé-
riquement déterminés - il adopte néanmoins les normes miques admises à l'époque - de l'homme cultivé et du chef
générales de moralité qui font de la personne humaine un incarnant l'unité de la réflexion scientifique et de l'engage-
point de départ et un cadre de référence solide (anthro- ment pratique dans les conflits de son temps.
pocentrisme) (10). Marx décrit les communistes c o m m e des h o m m e s qui
M ê m e si les revendications des h o m m e s n'aboutissent ne s'adressent pas à 1' "opinion publique éclairée" o u à
pas, le fait m ê m e qu'elles soient énoncées et incorporées une foule anonyme et amorphe par-dessus la tête des
dans les idéologies modernes marque u n tournant dans dirigeants, mais qui se tournent vers les éléments de la
l'histoire de notre civilisation. Cependant, c o m m e le fait société capables de comprendre que leur avenir et leur
observer à juste titre Harold Laski, il ne faut pas que l'écart chance de salut dépendent d'une action pour l'évolution
entre les principes et la pratique soit trop grand, sous peine et le progrès de la société (14).
de susciter le découragement, de provoquer le cynisme et Pour Marx et pour Engels, le communisme n'est pas une
d'accroître ainsi le relâchement dans une société désorga- affaire d'institutions, mais essentiellement une attitude
nisée. Il faut donc considérer maintenant le Marxisme en intellectuelle et morale ; ils sont convaincus que le c o m m u -
action, et aborder le troisième des aspects des droits de nisme en action n'ariend'original si ce n'est dans la mesure
l'homme que nous avons indiqués au début de cette étude. où il vise à dégager plus clairement les lois de la vie sociale
et à réduire - autant qu'il est possible — l'écart entre la
///. Le principe de l'unité de la théorie et de h pratique réalité et les valeurs.
Arrêtons-nous un m o m e n t pour nous demander jusqu'à
L'opinion de Marx, selon laquelle les transformations quel point cette approche marxiste reste valable dans le
sociales ne s'effectuent pas sans conflit, mais se heurtent débat sur les droits de l'homme au stade actuel.
à une résistance, souligne toute l'importance qu'il accorde Nous pourrions commencer par souligner que certains
à l'action pratique dans laquelle il voit le complément aspects de la conception marxiste des droits de l ' h o m m e
indispensable des attitudes morales et de la pensée théo- sont devenus un élément incontesté du climat d'opinion
rique (12). E n adepte du principe du matérialisme qui de notre époque. E n effet, les droits de l'homme ne sont-ils
affirme que les opinions et les convictions sont le reflet de pas reconnus de façon assez générale dans le domaine des
situations sociales, Marx ne partage pas les illusions des besoins économiques et sociaux, et la conviction ne règne-t-
socialistes utopiques, convaincus qu'il suffît, pour provoquer elle pas que la satisfaction de ces besoins exige des mesures
et consolider des transformations sociales de caractère délibérément planifiées à l'échelon gouvernemental ?
progressiste, d'interventions éclairées venant d'en haut,
c'est-à-dire des dirigeants. 9. A. Schaff, op. cit. p. 45.
Pour Marx, c'est l'inverse qui est vrai. Dans la pratique, 10. E . Fromm, Beyond the Chains of Illusion. M y Encounter
with Freud and Marx, N e w York, 1962, p. 31.
les porte-parole des droits de l'homme sont essentiellement 11. K . Maix, The Communist Manifesto, Londres, 1948 ; English
les classes et les groupes : (a) dont les droits particuliers se Centenary Edition ; A . G . Mayer, Marxism - the Unity of
trouvent restreints ; (b) qui attendent des avantages maté- Theory and Practice, Cambridge, Mass. 1954, ch. 4.
riels de l'avènement d'un ordre social qui abolirait une fois 12. "Le communisme . . . est à l'origine de l'humanisme pratique",
pour toutes ces restrictions particulières. Considérée de ce Marx-Engels Gesamt-Ausgabe I Abt. Bd 3 p. 166.
13. "L'histoire n'est pas autre chose que les actes accomplis par
point de vue, l'idée que Marx se fait du rôle du prolétariat l'homme pour réaliser ses fins", M E G A I Abt. Bd 3 p. 265.
n'est pas tant messianique — c o m m e on le prétend souvent 14. The Communist Manifesto p. 13.

66
Le Marxisme devant les Droits de l'Homme

N o u s avons vu ce principe triompher à la suite des régissant les relations humaines qui détermine les stades
révolutions qui ont eu lieu en Europe de l'est et en Asie ; successifs de la satisfaction de ces besoins.
nous l'avons vu progresser dans les pays occidentaux très La mise en œuvre des droits de l ' h o m m e se situe ainsi
développés où, depuis 1930, la planification ne cesse de dans une perspective plus vaste. Il faut tenir compte de la
gagner d u terrain et où des mesures de plus en plus n o m - diversité des systèmes sociaux et économiques, de la diver-
breuses sont prises pour lutter contre le chômage et géné- sité des cultures. Il faudra sans doute procéder, assez pro-
raliser l'instruction au m a x i m u m . Et aujourd'hui nous chainement, à une révision critique, au réexamen de n o m -
s o m m e s les témoins d'efforts sans précédent déployés breuses notions et idées qui se révèlent de conception trop
pour contrôler le développement social dans de nombreux étroite si o n les confronte aux multiples besoins et activités
pays qui commencent à s'industrialiser sous u n régime de l ' h o m m e , ou au contraire trop générale en présence de
de socialisme d'Etat et d'économie dirigée. circonstances qui exigent des principes et des objectifs
Dans tous les domaines de la vie sociale où les besoins non équivoques.
de l ' h o m m e et ses droits sont sujets à controverse et où il E n ce qui concerne les pays industrialisés, on peut
est difficile de parvenir à un "accord général", la concep- démontrer qu'outre les contraintes résultant de la propriété
tion marxiste reste le dénominateur c o m m u n de la gauche privée et d u mécanisme de l'économie capitaliste, l ' h o m m e
communiste et socialiste ( m ê m e si les socialistes ne la se trouve en présence de menaces et de dangers nouveaux
reconnaissent pas expressément c o m m e leur idéologie). qui échappent, pour ainsi dire, à la définition et à l'expli-
Cet état de choses se traduit, sur le plan philosophique, cation simple que pourrait fournir le catalogue traditionnel
par l'adoption de valeurs et de normes qui admettent les des droits de l ' h o m m e .
justes revendications de tous ceux dont le droit â la vie, N o u s allons tenter maintenant d'aborder certains des
à la dignité personnelle, à la sécurité économique et aux problèmes généralement définis c o m m e les dilemmes de
libertés civiques sont violés au profit des intérêts étroits l'ère collectiviste et sur lesquels les représentants actuels
des milieux d'affaires et des élites au pouvoir, des objectifs des sciences sociales se penchent tout particulièrement.
impérialistes et chauvins et des préjugés nationaux ; sur le Si l'on tient à affirmer le principe de l'épanouissement
plan sociologique, par la prise en considération des besoins de la personnalité, on est immédiatement obligé de se
humains et par l'attention accordée — dans la perspective demander jusqu'à quel point peut se poursuivre le pro-
du matérialisme historique - aux obstacles qui s'opposent cessus — appelé par certains "instrumentalisation" de
au droit à les satisfaire ; sur le plan politique, par la prise l'individu — qui résulte directement de la division du travail
de conscience actuelle des besoins et des désirs des masses et des mesures prises pour rationaliser les relations sociales.
populaires et par les efforts déployés pour faire de la Le m o n d e où nous vivons devient, c o m m e chacun sait,
satisfaction de ces besoins l'objectif de programmes pro- un m o n d e de grandes organisations qui imposent à l'indi-
gressistes. vidu des contraintes et des restrictions qui compriment
la personnalité humaine et entravent l'épanouissement de
Ces attitudes de la gauche se sont formées par réaction
l'individu. Ces contraintes sont d'autant plus sensibles que
aux contradictions inhérentes au capitalisme et aux restric-
nous approchons d u point où la satisfaction de nos besoins
tions qui en résultent pour les droits de l ' h o m m e .
économiques et sociaux fondamentaux est assurée. L'adap-
Les contraintes imposées à l ' h o m m e moderne peuvent tation de l'homme à l'organisation se fait au prix d ' u n
être considérées dans différentes perspectives et par rapport étouffement de l'initiative personnelle, d'une dégradation
à des systèmes sociaux différents. Etant donné l'inégalité particulière du travailleur ramené à l'état d'une particule
du développement de notre civilisation, les droits générale- infime prise dans l'engrenage puissant de la machine indus-
ment acceptés dans une société sont contestés et combattus trielle, d ' u n freinage de la mobilité individuelle par la
dans une autre, -les institutions qui garantissent l'exercice spécialisation de plus en plus poussée d'une paralysie de
des droits de l'homme dans une situation donnée sont l'âme humaine par la routine et la monotonie quotidiennes
totalement inopérantes dans un autre milieu. L a question d'opérations programmées à l'avance et rigoureusement
de l'égalité des sexes, par exemple, n'a pas le m ê m e carac- réglées. C e phénomène, qui est depuis longtemps un élé-
tère dans les pays peu industrialisés, où il s'agit avant tout ment indissociable de la production industrielle, empiète
d'arracher la f e m m e au cercle infernal des tâches ménagères maintenant sur le domaine du travail intellectuel.
et des impératifs de la coutume, que dans les sociétés N o u s approchons donc aujourd'hui d u point où les
industrialisées où l'essentiel est d'obtenir l'égalité de rému- éducateurs, les psychologues et les psychiatres soulèvent
nération, de sécurité sociale et de droits politiques sans le problème de l'abandon d'un système qui contraint
distinction.de sexe. La sécurité sociale ne revêt pas la m ê m e l ' h o m m e , contre sa vocation essentielle, de s'adapter à une
forme dans les pays où la société repose sur la famille et sur espèce de cadre rigide (15). Ce problème n'appartient
la collectivité locale, qui donnent à l'individu une aide et nullement à un avenir lointain. Il c o m m e n c e à se poser
un sentiment d'appartenance, que dans les pays o ù les liens aussi dans les pays socialistes, o ù l'industrialisation rapide
sociaux traditionnels se sont rompus sous l'effet de l'indus- exige des décisions nettes et précises quant à la forme de
trialisation et de l'urbanisation. L e principe de la liberté la société qu'il est souhaitable de construire, il influe sur
d'association ne s'applique pas de la m ê m e façon dans les les mesures qui sont prises sur le plan pratique et en matière
sociétés sujettes à des tensions et à des conflits sociaux d'organisation.
violents, que dans celles qui jouissent d'une grande stabilité
intérieure. C'est la structure sociale, l'organisation écono-
mique et le régime politique qui fixent l'ordre de priorité 15. J. Hochfeld, Studia o marksistowskiej teorii spoleczenstwa
(Etudes sur la théorie marxiste de la société), Varsovie 1963,
m o m e n t a n é des besoins sociaux, et c'est le fonctionnement chapitre intitulé " D w a modele humanizacji piacy" (Deux
effectif des structures culturelles et des institutions sociales modèles d'humanisation du travail), p. 13 ff.

67
Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

Quelle est la nature des relations industrielles que nous des masses, la seconde, la participation des masses dans une
souhaitons établir ? C o m m e n t empêcher l'adaptation démocratie restreinte. La société des masses est une société
mécanique de l ' h o m m e à l'organisation et adapter au amorphe et. dirigée, u n objet et non un sujet de décisions
contraire l'organisation à l ' h o m m e ? C o m m e n t combattre politiques. Ce n'est certainement pas la forme de société
efficacement le processus qui réduit l ' h o m m e à l'état acceptée par l'idéologie socialiste, bien que nous en arrivions
d'instrument ? Toutes ces questions sont l'objet d'études parfois à penser qu'il n'est pas simple d'élaborer un nouveau
de plus en plus nombreuses de la part des spécialistes de la modèle politique comportant la participation active des
sociologie du travail dans les pays socialistes (16). masses.
U n autre problème particulièrement important à notre Compte tenu des considérations qui précèdent, le
époque — c o m m e n t sauvegarder les droits élémentaires de catalogue des droits politiques établi au X I X e siècle paraît
la personne humaine en tant qu'individu ? — se heurte aux insuffisant. N o n que nous contestions les valeurs sur les-
rouages nouveaux de l'organisation et du système social et, quelles il repose, mais parce que les libertés politiques,
par conséquent, demande des solutions nouvelles. exprimées dans la terminologie du X I X e siècle, n'assurent
Considérons, par exemple, les diverses réglementations pas le respect de ces valeurs. O n voit réapparaître ici la
ou décisions administratives impersonnelles si souvent question des garanties individuelles qui, en son temps,
citées dans les journaux des pays socialistes : fondées sur était le principal thème d'intérêt de la doctrine libérale.
la loi des grands nombres, elles traitent les individus c o m m e La doctrine politique du collectivisme se révèle insuffi-
des éléments statistiques. D u point de vue des besoins sante parce qu'elle est trop générale, parce qu'elle offre
collectifs, la personne humaine peut être négligée, puisque de nombreuses possibilités de solutions qui, du point de
ce qui compte ce sont les masses et les quantités, puisque vue des droits de l ' h o m m e , sont susceptibles d'interpré-
l'enjeu intéresse des milliers, voire des millions d ' h o m m e s . tations différentes.
Mais l'existence de garanties positives des droits individuels,
L'inventaire ci-dessus des problèmes nouveaux que pose
assurées par des institutions généralement reconnues qui
le respect des droits de l ' h o m m e dans un m o n d e dominé
permettent au citoyen de réclamer son dû, n'est pas chose
par les grandes organisations est loin d'être complet ; il
négligeable du point de vue d'une éthique qui place l'homme
suffit néanmoins à justifier l'affirmation que tout stade
au s o m m e t de son échelle de valeurs.
du développement social porte en lui ses propres dilemmes,
Il serait impossible d'entrer ici dans tous les détails des qui demandent une solution. A cet égard, il faut souligner
difficultés pratiques qui surgissent à cet égard. L'essentiel ce qui suit : d'abord, l'importance des normes et des valeurs
à noter c'est que, dans des conflits de ce genre, l'autre essentiellement humaines qui pourraient fournir un critère
"partie" intéressée n'est pas un h o m m e , mais un système pour l'évaluation de certains principes — mots d'ordre,
ou une organisation ; contre le rempart qui l'abrite, les programmes et solutions proposées, valeurs dont le respect
mesures traditionnelles prises pour défendre les droits peut être reconnu c o m m e donnant la mesure morale du
individuels échouent, la répression individuelle ou la respon- progrès social ; en second lieu, la nécessité de faire une
sabilité matérielle d'un d o m m a g e causé sont réduites à étude plus approfondie des besoins humains et d'examiner
néant. de plus près les restrictions qui ont été apportées aux droits
Ces contradictions et ces restrictions d'un type nouveau de l'homme à chaque stade de notre civilisation matérielle
apparaissent aussi dans un autre domaine : le comportement et qui apparaissent dans différentes structures sociales et
des grandes organisations, dont l'étendue et la puissance dans différents ordres politiques ; enfin, le rôle que peut
opposent des obstacles spécifiques à la participation et au jouer l'action sociale non seulement pour régler les ques-
contrôle de la société (17). Ces organisations agissent tions urgentes, mais aussi pour essayer de créer les condi-
souvent ( m ê m e dans une économie planifiée et sous une tions favorables au triomphe des valeurs humaines.
autorité centralisée) c o m m e des forces qui échappent à Ces principes, nous l'avons déjà dit, restent aujourd'hui
l'influence de la société, mais qui lui imposent leurs objectifs encore une source d'inspiration pour tous ceux qui s'inté-
et leurs normes propres et érigent des appareils de défense ressent sincèrement au respect des droits de l ' h o m m e .
d'un type particulier contre les programmes de réforme
sociale rationnelle.
Les droits de la population à participer à l'adoption
des décisions qui l'intéresse et à contrôler le cours des
événements sont soumis dans ce domaine à diverses res-
trictions. Les formes traditionnelles de contrôle politique
(représentation, parlement, liberté de parole et d'associa-
tion) élaborées par la doctrine d u XVIIIe et du X I X e siècle
paraissent échouer ici. E n outre, les espoirs que l'on avait
placés naguère dans la possibilité d'ancrer solidement le
contrôle social dans la structure d'une administration
territoriale décentralisée ou d'organismes autonomes de
producteurs ont été déçus. L a fusion de plus en plus pro- 16. Voit le rapport présenté au Troisième Congrès de l'Association
fonde des divers domaines de la vie sociale en un ensemble polonaise de sociologie par K . Doktor, M . Hirszowicz, J.
intégré est un phénomène irréversible. Kulpinska et A . Matejko sous le titre "Emerging Socialist
O n peut retrouver le .reflet de ce dilemme dans l'image Pattern of Industrial Relations", Bulletin polonais de socio-
logie n° 1/11,1965.
presque classique maintenant de l'opposition entre la 17. M . Grozier, Le phénomène bureaucratique, Paris, 1963.
"société d u public" et la "société des masses" (18), la 18. C . W . Mills, Power Elite, N e w York, 1956, ch. XIII "The Mass
première étant une forme de démocratie sans participation Society".

68
Influence des facteurs socio-économiques sur les Droits de la Femme

1. Le Japon
Influence des facteurs socio-économiques
sur les droits d e la f e m m e Souvenons-nous que jusqu'en 1868 régnait au Japon u n
régime féodal rigide, héritage de traditions séculaires à la
Amanda Laborea H. fois religieuses et sociales. Sous u n tel régime, les femmes
étaient dans une situation de soumission complète et
Depuis que la Déclaration universelle des droits de l ' h o m m e absolue. Leur place au foyer, au travail et dans la société
a été approuvée et proclamée en 1948 par l'Assemblée résultait de la stratification d'une hiérarchie inflexible,
générale des Nations Unies, les organisations et les mouve- fondée sur la révérence. " O n enseignait le dévouement
ments féminins ont accordé une attention particulière à ses envers l'Empereur (Chou) ainsi que la loyauté et le dévoue-
articles 1 5 , 1 6 , 2 1 , 2 2 , 2 5 et 26. ment envers les parents c o m m e des expressions d'un seul
L'article 15 traite de la nationalité. Le droit des femmes et m ê m e principe".
mariées à conserver leur nationalité d'origine ou à prendre La famille modèle était du type patriarcal. Le m o t
celle de leur mari a souvent été l'objet de discussions, de "lye" qui la désignait impliquait beaucoup plus qu'un
révisions et de conventions. Je n'en parlerai cependant pas, groupe de personnes habitant sous le m ê m e toit : c'était
m o n propos étant ici d'étudier les facteurs socio-écono- aussi une entité spirituelle, apte à se perpétuer de géné-
miques qui influent sur les droits de la f e m m e . ration en génération. Les m ê m e s convictions éthiques,
L'article 16 concerne le mariage et la famille, questions qui avaient fait de l'Empereur la loi suprême, plaçaient
qui sont traitées de façon très différente d'une partie du le patriarche au sommet de la hiérarchie familiale. Sa
m o n d e à l'autre. L'article 2 1 , sur le droit de vote, les f e m m e , son fils aîné et tous les autres membres de la
conditions d'éligibilité et l'accès à la fonction publique, famille étaient ses subordonnés. A l'intérieur de 1' "lye"
touche au problème des droits politiques et civiques qui la condition des femmes était toujours inférieure à celle
sont, depuis bien des années, au centre des discussions et des h o m m e s .
des revendications féminines. L'article 22 traite du travail et Les travaux des femmes, quelle que fût la situation
des salaires. L'article 25 insiste sur l'importance de la sociale de leur famille, se faisaient toujours à la maison.
sécurité sociale, en particulier pour* les femmes et les Les femmes étaient, de la jeunesse à la vieillesse, des travail-
enfants. L'article 26, enfin, établit le droit à l'éducation. leuses infatigables.
Je m'efforcerai d'analyser ci-après en quoi l'exercice de ces Les événements historiques qui ont abouti à la Restaura-
droits est soumis à l'influence de facteurs socio-économiques tion meiji (1868) ont porté u n coup mortel au système
dans le m o n d e actuel. féodal. Ces événements n'ont pas été uniquement le résultat
La présente étude doit tenir compte de trois variables : amer d'une intervention étrangère ; en effet le système
(a) les facteurs sociaux et économiques dominants dans un fonctionnait mal, souffrait de contradictions et suscitait
milieu social donné ; (b) l'étendue et la teneur des droits de des doutes quant à son efficacité. E n d'autres termes,
la femme et (c) l'évolution de ces variables dans le temps. cette révolution interne a été précipitée et accélérée par
Les phénomènes socio-économiques influent sur le la pression étrangère. La Restauration a aboli les hiérar-
statut des femmes du fait qu'elles sont membres d'une chies anciennes, à la fois celles de l'Etat et celles de la
communauté et d'une société qui subissent une certaine famille. Elle a établi une sorte de monarchie constitution-
évolution. Ces phénomènes, qui seraient considérés isolé- nelle qui comportait la participation de tous les citoyens.
ment dans une analyse scientifique n'existent en fait Afin de préparer ceux-ci à leurs tâches nouvelles, il fut
jamais seuls ; ils sont inséparables de tous les éléments qui décidé de créer u n système d'enseignement à la portée
entrent dans la composition d'une culture donnée. Si nous de tous.
voulons dépasser les considérations générales, il nous Avant de poursuivre, je souhaiterais insister sur une
faudra étudier le degré et les caractéristiques de l'évolution constatation : au Japon — et c'est le cas aussi dans d'autres
qui se produit dans les différentes parties du m o n d e . C'est parties du m o n d e , c o m m e nous le verrons ultérieurement
seulement après avoir examiné cette réalité complexe que — les révolutions sociales tirent pleinement parti des condi-
nous serons en mesure de vérifier son influence sur la tions internes qui leur offrent u n terrain favorable. Leur
condition des femmes. déclenchement est précipité par la guerre ou par une forte
Etant donné que le présent essai doit servir de document pression de l'étranger. L e mouvement révolutionnaire
de travail pour la Table ronde et de point de départ à des s'achève par la promulgation d'une constitution nouvelle,
discussions sur u n sujet aussi vaste, je m e contenterai d'y mais celle-ci, bien qu'elle influe sur les relations entre
exposer des faits concernant trois pays qui, en raison de Etats et sur les classes dirigeantes, m e t beaucoup de temps
leur patrimoine culturel, de leur degré de développement à faire sentir.son action sur les classes inférieures de la
économique, de leur situation politique et de l'importance société. L a Restauration meiji, qui marque l'avènement
variable d u rôle qu'ils jouent dans le m o n d e actuel, pré- du Japon moderne, n'a pas exercé d'influence immédiate
sentent des caractères très différents. Ce n'est qu'après sur la condition des femmes, que ce soit dans la famille
avoir étudié ces faits que j'essaierai d'esquisser quelques ou' dans la société. A cet égard, toutefois, u n événement
conclusions générales. Les trois pays en question sont tout particulier a finalement joué u n rôle capital : l'instauration
d'abord le Japon, exemple de pays qui fait preuve d'un vif de l'enseignement primaire obligatoire pour tous sans
désir de perfectionnement et d'une extraordinaire capacité distinction de classe ou de sexe. L'ordonnance sur l'édu-
de changement ; viennent ensuite le Chili, qui occupe une cation de 1872 déclarait péremptoirement que "dans
position m o y e n n e en Amérique latine entre les pays avancés aucune partie de la nation, il ne devrait subsister une
et les pays retardés, et enfin les Etats-Unis d'Amérique, communauté analphabète et dans aucune famille, des
l'un des pays les plus industrialisés du m o n d e . personnes incapables de lire". L'alphabétisation était

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Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

complète dès 1919. Aujourd'hui, garçons et filles vont parents. Le pourcentage des réponses favorables à cette
à l'école primaire en nombre égal et plus de deux millions formule variait entre 16 % parmi les jeunes femmes et
et demi d'entre eux poursuivent leurs études jusqu'à la fin 41 % parmi les femmes âgées de plus de 6 0 ans.
du premier cycle de l'enseignement secondaire dans la (b) La condition des femmes au travail. A u cours du
proportion de 55 % de garçons et de 45 % de filles. Obser- siècle dernier des femmes japonaises ont c o m m e n c é à
vons en passant la remarquable aptitude aux réalisations travailler dans les filatures ; beaucoup étaient payées
concrètes de ce pays qui, en moins d'un siècle, est devenu c o m m e des apprenties et traitées à peu prés c o m m e si
l'égal de n'importe quel pays de l'Occident en ce qui elles étaient au couvent, en ce sens que l'usine où elles
concerne le niveau d'instruction de ses habitants et par étaient employées était en m ê m e temps leur demeure.
conséquent leur aptitude à adopter des techniques de C o m m e elles travaillaient en dehors de leur famille, elles
travail nouvelles ; ces techniques devaient d'ailleurs devenir étaient peu estimées. Le terme de "Shokugyo fujin", qui
nécessaires très rapidement. les désignait, était teinté de nuances péjoratives. Les fila-
Les premières filatures industrielles ont été créées par tures n'avaient pas besoin de femmes cultivées, ni de
le Gouvernement en vue d'assurer un emploi aux personnes femmes de la classe moyenne, ce qui a tout d'abord nuit
qui restaient sans travail à la suite de l'abolition du système à la réputation des travailleuses. Lorsque le Japon est
entré en guerre avec les Etas-Unis et leurs alliés, il a mobilisé
féodal. Dès 1870 u n petit nombre de femmes y ont trouvé
des femmes dans les usines de guerre où elles ont montré
du travail. Des femmes sont devenues pour la première fois
leurs aptitudes et en m ê m e temps ont su se faire apprécier
institutrices en 1875, médecins et infirmières en 1885,
de leurs collègues et de leurs supérieurs. Il était donc
dactylographes et opératrices téléphoniques en 1889.
possible de modifier radicalement la condition des femmes
Malgré ces progrès, la condition des femmes se modifiait au travail. La loi dite des normes de travail, promulguée en
très peu. Dans les usines, o n leur payait u n salaire extrême- 1947, leur attribue une situation juridique très analogue à
ment faible, très inférieur à celui des h o m m e s , et dans les celle dont jouissent les femmes en Occident. Son article 4
familles elles continuaient à constituer un élément d'impor- stipule que "les employeurs n'établiront pas de discrimina-
tance secondaire. tion entre les h o m m e s et les femmes en matière de salaire".
C'est seulement après la tragédie de la seconde guerre Elle assure en outre une protection aux mères, leur accorde
mondiale et la terrible crise économique qui l'a suivie que des périodes de congé avant et après la naissance (article 63),
des femmes de toutes les classes sociales ont été contraintes des pauses pour nourrir leurs enfants en bas âge (article 66)
à rechercher u n travail rémunéré en dehors de leur famille. et interdit le travail des femmes dans les mines. D'autres
Les années de guerre, pendant lesquelles elles avaient lois et décrets accordent des possibilités de travail égales
remplacé dans u n grand nombre d'usines les h o m m e s aux deux sexes. Néanmoins, dans la vie quotidienne les
mobilisés dans les forces armées, avaient été pour elles une conditions que rencontrent les travailleuses sont très
période d'apprentissage et de formation. Le nouveau différentes.
régime inauguré par la Constitution de novembre 1946,
(c) Nous avons déjà mentionné l'Ordonnance de 1932
avec sa base démocratique imposée par les vainqueurs,
sur l'éducation, et les conquêtes que les femmes ont ins-
a établi légalement l'égalité entre les h o m m e s et les femmes
crites à leur actif dans ce domaine. L e nombre des jeunes
et a consacré ce principe dans ses lois les plus importantes.
filles qui terminent leur troisième année d'études secon-
Ces idées démocratiques qui étaient théoriquement connues
daires est maintenant pratiquement égal à celui des garçons.
au Japon depuis le début du siècle ont alors commencé à
Cependant, jusqu'en 1940 c'était seulement à titre excep-
prendre une signification sur le plan économique et social.
tionnel qu'une f e m m e était autorisée à s'inscrire dans une
Leur influence a été décisive pour les femmes à trois points
université.
de vue : (a) la condition de la f e m m e mariée, (b) la condi-
tion des femmes au travail et (c) l'accès des femmes à Le problème le plus grave qui se pose actuellement au
l'enseignement supérieur. Japon est peut-être d'amener les particuliers et les groupes
à accepter les institutions qui leur ont été imposées presque
(a) Nous avons déjà fait allusion à la position subalterne par la force. E n s o m m e , si l'on ne s'en tenait qu'aux textes
des femmes dans le foyer patriarcal. La constitution nouvelle de lois on en déduirait que la condition des femmes japo-
rendait possible u n mariage fondé sur l'amour et le consen- naises est aujourd'hui équivalente à celle des femmes
tement mutuel. Cette conception du mariage qui semble européennes. Elles peuvent choisir leur mari, se livrer à u n
évidente aux Occidentaux, représentait une véritable travail rémunéré en dehors de leur foyer, et demander
rupture des traditions séculaires sur lesquelles reposait u n salaire égal pour u n travail égal (1947). Le Département
la famille japonaise. Le manase était jusqu'alors un arrange- des femmes et des mineurs du Ministère du travail veille
ment entre parents dans lequel les fiancés n'avaient absolu- sans relâche à sauvegarder leurs droits au travail. Elles
ment rien à dire. E n fait, cette pratique est encore suivie peuvent s'inscrire à u n parti politique (1945) et elles sont
dans certaines classes sociales, en particulier à la campagne. éligibles à toutes les fonctions parlementaires (1946).
Lapréparationd'unmariage s'effectuait selon un cérémonial Alors que les adultes âgés de plus de 4 0 ans ne se ré-
compliqué et avec une grande obéissance : le oére et la mère signent pas facilement à la situation que leur assigne la
de chacun des fiancés se réunissaient en présence d'un inter- législation nouvelle, les réformes de l'éducation exercent
médiaire (sorte d'entremetteuse officielle) et établissaient déjà une forte influence sur la jeune génération'qui a
la base du mariage, qui était rarement discutée ou rejetée manifestement changé d'attitude à l'égard des relations
par les jeunes gens. Récemment, en 1956 pour être exact, entre h o m m e s et femmes.
une enquête sur cette question a été effectuée au Japon ; Le milieu familial a aussi évolué, bien que la tradition,
elle a révélé que des femmes japonaises considéraient en particulier dans les districts ruraux, soit encore très
c o m m e excellente la pratique du mariage arrangé par les forte. L à les jeunes femmes commencent à modifier les

70
Influence des facteurs socio-économiques sur les Droits de ¡a Femme

coutumes anciennes par l'exemple qu'elles donnent. familles de sang mêlé. Leurs idées sur la vie des femmes, au
Malgré ces réalisations, il faut reconnaître que le principe foyer et en dehors de la maison, ressemblaient bien plus à
de l'égalité des sexes n'est pas encore généralement admis. celles des Maures, avec lesquels ils avaient partagé la pénin-
Les attitudes anciennes ont encore cours, en particulier sule ibérique pendant plus de sept siècles, qu'à ceñes de
parmi les vieilles familles des régions rurales du pays. Dans leurs voisins français par exemple.
les familles rurales qui vivent de leur travail, les femmes La condition des femmes dans ces colonies était analogue
sont obligées de se livrer pendant de longues heures à des à ce qu'elle était parmi les Arabes : l'épouse et la fille
tâches très pénibles. Leur situation effective dans les étaient simplement des servantes de l ' h o m m e . Les h o m m e s
petites et moyennes entreprises n'est guère plus encoura- n'avaient pas un harem dans leur foyer mais, conformément
geante car les travailleuses sont toujours soumises à une à la coutume, ils jouissaient d'une très large liberté sexuelle
certaine discrimination. L'écart est encore considérable au dehors. La polygamie explique dans une large mesure
entre la situation légale et la situation de fait, m ê m e parmi l'accroissement de la population blanche et métisse dans
les membres de la m ê m e classe sociale. l'Amérique ibérique.
Ces coutumes existaient non seulement chez les Espa-
L'ancien système patriarcal, dont les structures sont
gnols mais aussi chez les indigènes. Presque tous étaient
consacrées par des traditions immémoriales et dans lequel
polygames. Les Araucans d u Chili considéraient qu'un
les hiérarchies étaient telles que chacun trouvait sa place
courage à toute épreuve était une vertu capitale. Les
exacte, est si fondamentalement différent de l'idée d é m o -
travaux des champs, le soin des animaux domestiques et le
cratique de la famille, que la jeunesse d'aujourd'hui, en tissage faisaient partie des tâches réservées aux femmes.
contact avec des partisans de ces deux formules, est en Les h o m m e s , o u bien combattaient ou bien étaient oisifs.
proie à l'inquiétude, au trouble et à la confusion. E n dehors de la poterie et de la fabrication des armes,
O n pourrait résumer les problêmes actuels c o m m e suit : ainsi que de la chasse et de la pêche en temps de paix, ils
malgré l'industrialisation intensive du pays et sa grande ne connaissaient pas d'occupation permanente.
prospérité économique actuelle, les Japonais n'ont pas Les traits culturels c o m m u n s aux républiques d'Amérique
encore p u se débarrasser des traditions religieuses et féo- du Sud permettent de prendre l'une ou l'autre d'entre
dales acceptées depuis des siècles, en ce qui concerne la elles c o m m e point de départ d'une étude sociale. Il est vrai
famille et, en particulier, la f e m m e . Ils doivent aujourd'hui qu'elles présentent des différences en matière de couleur,
supporter les conséquences du combat qui se livre entre la de taux de croissance ou d'aptitude à vivre en paix et d'une
richesse culturelle de leur passé - émanation de la philoso- manière démocratique, et que leur évolution respective
phie religieuse de Bouddha et de Confucius — et les doc- diffère dans le détail. Néanmoins,, leurs structures sociales
trines démocratiques de l'Occident chrétien. Cependant, sont analogues dans leurs grandes lignes.
grâce à ses efforts et à son travail acharnés, la nation
Condition sociale. Les premiers codes du Chili ne modi-
japonaise présente aujourd'hui u n véritable défi m ê m e aux
fièrent pas sensiblement la condition de la f e m m e , malgré
puissances les plus avancées de l'Occident, et ses progrès
l'abolition de l'esclavage (1811) et, plus tard, celle du droit
se poursuivent à une allure de plus en plus rapide.
d'aînesse (1852).
Dans le cadre de cette crise culturelle, la situation de la Le code civil (œuvre d'Andrés Bello), qui fut promulgué
f e m m e subit les influences contradictoires des idéologies en 1855 par le président José J. Perez, fait encore de la
antagonistes et des pressions économiques. f e m m e une "mineure" ; il en est de m ê m e du Code pénal
et du Code de commerce : la femme ne peut être ni tutrice,
ni curatrice, ni témoin instrumentaire.
2. Le Chüi Il conviens toutefois de signaler que les lois successorales
ne faisaient aucune différence entre garçons et filles. A
Le Chili est l'un des pays du continent américain qui condition d'être célibataire et majeure, la f e m m e avait le
sont nés à la vie démocratique entre 1810 et 1820, lors de droit de vendre, d'hypothéquer, d'acheter et d'effectuer
l'écroulement de l'empire colonial espagnol. Bien que les des transactions. Mais, en contractant mariage, elle devenait
pays d'Amérique latine aient été politiquement indépen- soumise à l'autorité maritale. Le mari administrait seul les
dants depuis lors, ils présentent une ressemblance marquée biens de la communauté ; et il était propriétaire légal des
en matière de coutumes et d'institutions juridiques, ainsi bénéfices ou du salaire de sa f e m m e , qui ne pouvait exercer
qu'un air de famille qui leur est particulier et les distingue une profession ni occuper un emploi sans autorisation
des pays du reste du m o n d e . E n outre, ils parlent les m ê m e s maritale.
langues (espagnol o u portugais) et professent la m ê m e La condition de la f e m m e ne c o m m e n ç a à s'améliorer
religion. que vers 1925. Le décret-loi n° 321 d u 12 mars 1925,
Pour comprendre leur évolution, il faut se souvenir que connu sous le n o m de "Loi Maza", attribue à la mère la
les peuples espagnol et portugais qui ont découvert et puissance paternelle en cas de décès ou d'incapacité d u
conquis le continent sud-américain avaient, à la fin d u mari, abolit l'incapacité des femmes à servir de témoin et
X V e siècle, des origines ethniques plus mêlées que les' accorde à la femme mariée la libre administration "des
autres peuples d'Europe. Ils s'étaient beaucoup alliés à des biens qui sont le produit de son travail industriel ou pro-
Arabes et à des Juifs, et bon nombre de leurs idées fonda- fessionnel".
mentales, concernant en particulier les femmes, le foyer et
Condition économique
la famille, étaient imprégnées de la culture arabe. La couleur
de la peau n'avait pas pour eux autant d'importance que Contrat de travail — Toute f e m m e , m ê m e mariée, âgée
pour les Puritains, ils n'éprouvaient pas d'aversion pour les de dix-huit ans au moins peut conclure librement des

71
Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

contrats de travail. Entre douze et dix-huit ans, elle ne et de la littérature française, elles se sont progressivement
peut le faire qu'à condition d'y être autorisée par son père modifiées au cours du XIXe siècle, surtout dans les milieux
ou son tuteur légal et d'avoir satisfait aux exigences de la cultivés. La gratuité de l'enseignement secondaire ainsi
loi sur la scolarité obligatoire. Les statistiques révèlent que l'expansion économique et territoriale d u Chili ont
toutefois l'existence d'ouvrières illettrées âgées de moins contribué à la formation d'une bourgeoisie plus complète-
de dix-huit ans. ment affranchie que l'ancienne aristocratie créole de
l'influence paralysante des traditions espagnoles, plus
Heures de travail - Dans le cas des ouvrières de l'indus-
ouverte aux idées et aux pratiques de l'Europe occidentale
trie, la journée de travail est normalement de huit heures,
et de l'Amérique du Nord.
auxquelles peuvent venir s'ajouter jusqu'à deux heures
supplémentaires. L'article 4 8 d u Code du travail interdit le Parmi les éléments économiquement faibles, les liens
travail de nuit pour les femmes travaillant en usine ; mais familiaux n'ont guère de solidité. L ' h o m m e , naturellement
ses dispositions ne s'appliquent malheureusement pas aux nomade et polygame, se désintéresse de sa progéniture, que
employées de commerce, aux domestiques, aux ouvrières la mère doit élever seule avec ses maigres ressources. C'est
agricoles, aux travailleuses à domicile, etc. M ê m e dans là la cause principale des naissances illégitimes, de la morta-
l'industrie, cette prescription n'est pas observée : bien des lité infantile, du vagabondage et de la délinquance juvénile.
entreprises, où les ouvriers travaillent 2 4 heures par jour Organisations féminines et droits politiques des femmes -
en trois équipes emploient aussi des femmes. L'article 49 C o m m e dans tous les pays latins, les premières associations
du Code du travail (relatif à l'hygiène et à la sécurité féminines du Chili furent créées à desfinscharitables, sous
dans le travail) interdit aux femmes de travailler dans les le patronage de l'Eglise. La phis ancienne, puisqu'elle
mines, en sous-sol et à certaines tâches considérées c o m m e remonte à l'époque de l'Indépendance (3 mars 1815),
dépassant leurs forces ou c o m m e dangereuses pour leur est la Hermandad de Dolores, qui ne comprenait au début
santé physique et morale. que des h o m m e s : dès 1874, cependant, des dames emi-
nentes accédèrent aux postes de direction. Les organisations
Salaires - Le Code du travail stipule qu'à travail égal philanthropiques féminines connurent leur plus grand déve-
l'homme et la femme ont droit à un salaire égal. Mais cette loppement au début de ce siècle ; leur nombre c o m m e n -
prescription est tournée dans la majorité des entreprises ça à diminuer lorsque l'Etat eut pris à sa charge les services
industrielles et commerciales auxquelles ne s'appliquent de prévoyance et d'assistance sociales.
pas les dispositions relatives au salaire m i n i m u m . Pour A u x œuvres de charité vinrent s'ajouter, à dater de 1870
payer aux femmes un salaire inférieur, les patrons font environ, les sociétés de secours mutuel. Les syndicats fémi-
valoir qu'ils doivent leur accorder des congés payés de nins et les sociétés féministes apparurent entre 1910 et
maternité et entretenir des crèches pour les enfants en 1920. Le premier en date des syndicats (fondé en 1914)
bas âge. Dans l'administration publique, h o m m e s et femmes groupait les employées de commerce et de bureau sous les
reçoivent les m ê m e s traitements. auspices de la Liga de Damas Chilenas, d'inspiration catho-
Prévoyance sociale - Les premières mesures de prévoy- lique. Les mouvements féministes chiliens commencent à
ance sociale datent de l'accession du pays à l'indépendance : s'organiser en 1915, date de la création à Santiago du Club
des pensions furent alors instituées pour les anciens combat- de Señoras et du Círculo de Lectura.
tants de la guerre d'indépendance ainsi qu'un fonds de pré- C'est à l'action vigoureuse et persévérante de leurs orga-
voyance pour leurs familles. nisations que les femmes doivent d'avoir obtenu leurs droits
La loi de 1857 accorde des pensions de retraite aux civils (1925), le droit de vote aux élections municipales
fonctionnaires de l'administration publique. D'autres (1934) et générales (1949).
mesures partielles furent prises au début d u X X e siècle, Rien n'empêche une femme d'être n o m m é e Ministre
mais c'est depuis 1925 seulement que le bénéfice des lois d'Etat ou d'être élue Président de la République. Depuis
sociales a été étendu à l'ensemble de la population active : 1950 environ, des femmes ont été ministres, sénateurs et
ouvriers, employés ou fonctionnaires, sans distinction représentants, et de nombreuses femmes ont rempli les
de sexe. fonctions de maire. Lors des élections générales de 1964,
Protection de la mère et de l'enfant — Les salariées les femmes représentaient près de 4 5 % du corps électoral.
des entreprises industrielles et commerciales bénéficient
des avantages suivants : 3. Les Etats-Unis d'Amérique
1) sécurité de l'emploi pendant la grossesse ;
Pour étudier la situation actuelle de la femme en A m é -
2) congé de maternité (six semaines avant et six se-
rique du Nord, nous prendrons en considération les rap-
maines après l'accouchement) ;
3) allocation en espèces (50 % du salaire pendant la ports de la Commission de la condition de la femme,
durée du congé) ; rattachée à l'Organisation des Nations Unies, et de la
4) repos pour allaitement pendant les heures de travail Commission panaméricaine ainsi que le rapport présenté
et soins médicaux à l'enfant ; par la President's Commission (Commission du Président)
5) prime d'allaitement. en date du 11 octobre 1963.
Les membres de cette dernière commission ont étudié
Vie familiale - A l'époque coloniale, les m œ u r s familiales non seulement la portée des droits de la femme mais aussi
étaient purement espagnoles dans les classes aisées, et de l'évolution des conditions sociales et la manière dont les
plus en plus mélangées de coutumes indigènes à mesure que femmes se préparent à faire face à des difficultés nouvelles.
l'on descendait les degrés de l'échelle sociale. Sous l'influ- D'importants facteurs socio-économiques nouveaux sont
ence des voyages, des contacts avec l'étranger, des livres en train de modifier rapidement la vie des femmes, ce dont

72
Influence des facteurs socio-économiques sur les Droits de la Femme

elles sont d'ailleurs conscientes : ces facteurs concernent Le soin des enfants est maintenant assuré de bien des
l'espérance de vie, qui est plus grande, l'âge auquel elles manières : par des groupes de parents agissant en coopé-
se marient et commencent à s'occuper de leur foyer, la ration, par des œuvres publiques ou privées dont les tarifs
manière dont.elles utilisent leurs talents, leurs aptitudes sont dégressifs en fonction de la situation financière des
et leur expérience une fois que leurs enfants ont grandi, familles, et par des organismes publics. Les crèches et
les nouveaux genres de travail qu'elles acceptent ou re- jardins d'enfants ont besoin d'un personnel très compétent.
cherchent en dehors du foyer, et la collaboration qu'attend Si les maîtres savent inspirer de la sympathie et si les
d'elles la communauté. bâtiments et l'équipement sont appropriés, les enfants ne
Tendances nouvelles en matière d'éducation. Bien que souffrent pas de l'absence de leur mère.
l'enseignement soit obligatoire aux Etats-Unis et que le La femme au travail. Son rôle est très important. A u x
nombre de garçons et de filles qui terminent leurs études Etats-Unis u n travailleur sur trois est une f e m m e . Le nombre
secondaires soit l'un des plus élevés dans le m o n d e , les des travailleuses était en 1963 de 23 millions et l'on prévoit
organisations féminines américaines estiment q u e la tâche qu'il sera de 3 0 millions en 1970. Les femmes mariées
qui consiste à adapter les femmes aux nouvelles conditions représentent les trois cinquièmes de cet effectif. O n trouve
de vie n'est pas terminée et elles préconisent vivement que des femmes dans toutes les catégories professionnelles.
le système d'enseignement général soit étendu de manière Le recensement de- 1960 a indiqué que sept millions de
à atteindre la quasi-totalité des femmes adultes. femmes occupaient des emplois de bureau. Les trois autres
grands groupes d'emplois sont : a) services : serveuses, esthé-
E n général, l'éducation des adultes connaît actuellement
ticiennes, employées d'hôpital, b) ouvrières d'usine, c)
une période d'expansion manifeste aux Etats-Unis. Elle
professions libérales et techniques : enseignantes, infir-
intéresse de 3 0 à 4 0 millions de personnes mais trop sou-
mières, comptables, bibliothécaires. Chacun de ces groupes
vent elle a u n caractère sporadique, non systématique et
représentait prés de quatre millions de femmes. Malgré les
n'est qu'une simple diversion en marge de la vie des adultes. recommandations répétées en faveur du paiement aux
La Commission du Président sur la condition de la femmes du m ê m e salaire qu'aux h o m m e s pour u n travail
femme recommande que l'éducation des adultes s'adresse analogue, un grand nombre de femmes acceptent, en fait,
tout particulièrement aux femmes mariées et aux jeunes sous la pression des circonstances, des salaires inférieurs.
mères. Selon des statistiques récentes, une f e m m e peut Une analyse portant sur 6 0 entreprises a montré qu'un tiers
aujourd'hui espérer vivre jusqu'à 7 0 ou 80 ans. Elle dispo- de celles-ci appliquaient des barèmes de salaires différents
sera ainsi, après 4 0 ans, d'au moins une trentaine d'années pour des tâches analogues. Parmi les travailleurs les moins
pendant lesquelles elle sera raisonnablement libérée d'un payés o n trouve des femmes appartenant à des groupes
grand nombre de ses tâches de mère et de maîtresse de minoritaires.
maison. Son travail pendant cette période de sa vie pourrait
être d'une grande utilité pour elle-même et pour la c o m m u - La formation de syndicats contribue au relèvement des
nauté. Les femmes prétendent toutefois qu'à une époque salaires et à l'amélioration des conditions de travail grâce
où l'automatisation déplace des travailleurs peut-être bien aux négociations collectives, mais l'organisation de certaines
plus qualities qu'elles-mêmes, leurs chances sur le marché professions s'est révélée et reste toujours difficile.
du travail sont faibles si elles ne reçoivent pas une for- Cet état de choses se retrouve d'ailleurs chez les paysans
mation appropriée. et les travailleurs indiens de certains pays d'Amérique du
Sud.
La communauté, le travail et le foyer exigent beaucoup
de la f e m m e dans le m o n d e moderne. Elle doit très souvent Il existe des différences sensibles entre les Etats des
se livrer simultanément à des activités de nature différente. Etats-Unis qui appliquent la réglementation fédérale du
La charge financière du ménage l'incite fréquemment à travail et ceux qui ont une législation particulière. La légis-
accepter u n travail dans une usine, u n magasin o u u n bureau, lation fédérale est beaucoup plus efficace.
alors qu'elle contribue peut-être déjà à des œuvres béné- Alors qu'en Amérique latine, au Chili en particulier,
voles. Mais elle ne saurait abandonner ses tâches tradition- les prestations de maternité sont assurées par l'Etat, aux
nelles. La famille a été pendant des siècles l'institution Etats-Unis quarante-six Etats sur les cinquante les ignorent.
fondamentale de la société. Pour qu'elle puisse conserver Les statistiques montrent qu'un tiers seulement des travail-
son unité, son attrait et continuer à jouer son rôle d'édu- leuses américaines bénéficient d'une assurance maternité de
cation, il faudrait moderniser les travaux d u ménage. B o n source publique o u privée. Les Etats de Rhode Island et de
nombre des tâches qu'ils comportent, par exemple le N e w Jersey et, dans une certaine mesure, ceux de Californie
blanchissage et la cuisine, pourraient être exécutées à et de N e w York sont des exceptions.
l'échelon de la collectivité, afín que la femme puisse consa-
La femme dans son rôle de citoyen. D e nombreux obser-
crer la plus grande partie de son temps et de son attention
à son mari et à ses enfants.. vateurs européens prétendent que la société des Etats-Unis
est soumise au régime du matriarcat. Les femmes exercent
L'enseignement de l'économie domestique devrait effectivement une influence énorme dans la vie domestique
s'adresser à la fois aux garçons et aux filles et comprendre, et culturelle, mais elles ne portent pas suffisamment d'inté-
en dehors dés matières traditionnelles que sont la diété- rêt à la politique active. Bien que le nombre des femmes
tique, les textiles et l'habillement, celles qui aideraient soit supérieur d'environ 3.7SO.OOO à celui des h o m m e s ,
les futurs maris et femmes dans la gestion des finances beaucoup s'abstiennent lors des élections et leur groupe
familiales, l'achat des biens de consommation, l'utilisation devient une minorité. Pour lutter contre ce m a n q u e d'intérêt
des loisirs familiaux et les relations entre l'individu et et encourager les femmes à jouer u n plus grand rôle aux
la société. échelons supérieurs de l'administration nationale, le Prési-

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Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

dent John F . Kennedy avait institué la Commission des ment changé depuis l'époque de l'agriculture patriarcale
femmes dont nous avons parlé et avait déclaré : "Nous et de la puissance absolue du "pater familias", ce complexe
sommes au seuil d'une époque au cours de laquelle les résiduel n'en persiste pas moins dans une plus ou moins
effets de la pauvreté, de la faim et de la maladie seront grande mesure.
atténués et pendant laquelle les h o m m e s et les femmes Il agit sur les rapports familiaux, la législation relative
auront partout la possibilité de développer leurs aptitudes aux droits civils et politiques, le travail au foyer o u en
au m a x i m u m " (Préambule au rapport de la Commission). dehors et, dans une moindre mesure, sur l'éducation.
Travail bénévole. Les organismes d'Etat ne suffisent pas Pendant des siècles, l'homme a régné en maître absolu,
pour exécuter u n programme aussi vaste. A u x efforts des conscient de sa supériorité ; la f e m m e était son inférieure
travailleurs rémunérés doivent s'ajouter ceux d'un grand et sa servante. Dans bien des cas, ce pouvoir absolu était
nombre de collaborateurs bénévoles. Les animateurs de ce issu de coutumes immémoriales et consacré par la religion.
nouveau mouvement estiment que la participation à des Des complexes résiduels de ce genre sont encore très
tâches bénévoles peut devenir u n élément capital de la puissants chez les peuples orientaux, y compris le Japon,
préparation civique des jeunes filles et leur permettre c o m m e nous l'avons indiqué plus haut.
d'essayer directement diverses possibilités de carrière. Cette notion de la suprématie de l ' h o m m e exerce tou-
Des h o m m e s et des femmes des cadres ou des professions jours son influence : non seulement elle accentue la supé-
libérales ayant atteint l'âge de la retraite pourraient leur riorité de l'homme mais aussi elle intensifie l'humilité de la
donner des directives et des conseils. Jeunes gens et per- f e m m e qui, de ce fait, souffre d'un complexé d'infériorité
sonnes âgées pourraient ainsi accomplir des tâches utiles et aigu. C e dernier se manifeste de différentes manières :
contribuer à résoudre de nombreux problèmes sociaux et dans la passivité des femmes à l'égard des problèmes poli-
économiques. tiquesv dans la difficulté à mettre en pratique les conven-
tions qui améliorent les conditions de travail, et m ê m e dans
Carrières futures. Des industries nouvelles, c o m m e la difficulté qu'éprouvent des jeunes femmes à entrer dans
l'électronique, où ne joue pas la tradition qui a si vigoureu- l'enseignement supérieur.
sement exclu les- femmes d'autres carrières, leur donnent de La législation sur les droits civils traite de la capacité de
bonnes occasions de démontrer leur compétence technique la f e m m e à conclure un contrat, à recevoir une rémunéra-
et leur aptitude au maniement de pièces délicates. tion, à accepter un héritage, à gérer ses revenus, etc. Cette
La télévision et des industries analogues offrent mainte- législation a été l'objet d'études très attentives, mais elle a
nant aux femmes de nombreuses possibilités de recevoir souffert jusqu'à présent de l'influence retardatrice de
une rémunération élevée. préjugés ancestraux et elle est encore loin d'être parfaite.
Les postes de direction dans l'administration, les banques L'éminente juriste, M m e Giovanna Pratilli, Présidente de la
et les grandes entreprises, sont de plus en plus ouverts aux "Fédération internationale des femmes des carrières juri-
femmes douées. diques", déclare dans une étude publiée à Bruxelles dans la
Lés problèmes résultant de la discrimination raciale sont "Revue de droit contemporain" en juin 1960 : "Aujourd'
très aigus surtout dans les Etats du sud. Des lois fédérales hui encore trop de législations, surtout en ce qui concerne
récentes s'efforcent d^atténuer et si possible d'éliminer les les droits civils et en particulier le droit de la famille,
différences de traitement à l'égard des gens de couleur conservent des règles fondées sur le principe de la souve-
ainsi que les sentiments d'animosité qui existent de part et raineté du mari dans la famille . . . U n éclatant exemple
d'autre, tant chez les h o m m e s que chez les femmes. de cette situation est constitué par le régime légal de la
famille dans les pays d'Europe où la législation s'inspire
Conclusions du Code Napoléon dans lequel le mari est proclamé le chef
de famille et détient en conséquence tous les pouvoirs
pour fixer le domicile de la famille, la nationalité de la
A u début du mouvement féministe les aspirations des f e m m e et des enfants, le n o m de la f e m m e , ainsi que pour
femmes se concentraient sur trois objectifs : exercer la puissance paternelle et l'administration des
a) l'obtention de droits civiques et politiques plus biens de la famille", (pages 8 et 9 de la Revue de droit
étendus ; contemporain op. cit.).
b) l'accès à une éducation meilleure ;
c) l'accès au travail et l'amélioration des conditions La campagne en faveur des droits politiques semble
de travail. s'être terminée dans tous les pays démocratiques, mais
Aucune de ces trois aspirations ne s'est encore pleine- rares sont ceux qui, au cours du demi-siècle écoulé depuis
ment satisfaite dans aucune partie du m o n d e . Les facteurs que ces droits ont commencé à être accordés, ont réussi
socio-économiques qui ont favorisé ou retardé leur réalisa- à amener la majorité des femmes à prendre conscience
tion ont agi avec une force et une intensité nouvelles d'une de l'importance qui s'attache à l'accomplissement de
communauté à l'autre. leurs devoirs civiques.
Examinons ces facteurs : U n e eminente animatrice de mouvements en faveur
A . Le complexe résiduel. des droits de la f e m m e a déclaré : "Sur le continent a m é -
C'est ainsi que je désignerai les aptitudes, les sentiments ricain existent tous les degrés imaginables d'évolution
et les habitudes de pensée qui, héritage d'un passé séculaire, civique, depuis les groupes sociaux où'les femmes ont à
se manifestent dans la vie quotidienne consciemment ou peine la notion d u rôle qu'elles jouent à l'intérieur d u
inconsciemment. Tout disposé que puisse être l ' h o m m e ou groupe familial auquel elles appartiennent, jusqu'à d'autres
la f e m m e à accepter les idées modernes et à comprendre où la participation féminine atteint, dans tous les genres
que les circonstances dans lesquelles ils vivent ont complète- d'activité un niveau considéré c o m m e élevé sur le plan

74
Influence des facteurt socio-économiques sur les Droits de la Femme

mondial" (Rapport de la Commission interaméricaine des nous l'analyserons lorsque nous en viendrons à cette
femmes, présenté à Bogota (Colombie) en 1959 au Cycle question.
d'études des Nations Unies sur la participation de la f e m m e A u x Etats-Unis l'élite féminine est aujourd'hui très
à la vie publique). Le Chili est presque une exception à cet inquiète du petit nombre de femmes dirigeantes que l'on
égard, car aux dernières élections générales (1964), les relève dans tous les secteurs des activités publiques et
femmes ont été presque aussi nombreuses à voter que les professionnelles. Elle lance actuellement une campagne
h o m m e s (et dans certaines communautés plus nombreuses massive d'enseignement s'adressant à la maîtresse de maison
qu'eux). N o u s avons déjà signalé quelle était la situation et à l'ouvrière. Elle se livre à des expériences destinées à
à cet égard aux Etats-Unis. favoriser la vocation d'animatrices chez les jeunes femmes
D'après M m e Ronnaug Eliassen, en Norvège — autre pays célibataires sans obligations familiales et les femmes dont
où la démocratie est profondément enracinée et développée les obligations domestiques se trouvent réduites et qui ont
et l'un des premiers à avoir accordé des droits politiques du temps libre pendant que leurs enfants sont à l'école et
aux femmes - "un demi-siècle s'est écoulé sans que la que leur mari travaille.
f e m m e ait acquis une influence notable dans la vie publique. Il serait très important de déterminer si cette vocation ne
La conception traditionnelle selon laquelle la politique est se manifesterait pas précisément entre 20 et 4 0 ans, période
un domaine exclusivement masculin, reste très vivace. Bien pendant laquelle on prête une attention permanente et sys-
que les lois n'entravent plus l'émancipation politique des tématique aux problèmes collectifs. Alors que le médecin,
femmes, celles-ci restent en général à l'écart de la vie l ' h o m m e de loi, l'écrivain sont en contact quotidien avec la
politique, se contentant la plupart du temps de vaquer réalité et qu'afin d'avancer dans leur carrière ils doivent
à leurs travaux ménagers et de participer à des sociétés toujours poursuivre leurs études, la maîtresse de maison
féminines de caractère social ou religieux". perd l'habitude m ê m e de continuer à s'intéresser à ce qui
Pour terminer cette section sur l'importance du complexe est sa véritable vocation. Lorsqu'elle est enfin libérée de ses
résiduel en tant que facteur défavorable à l'émancipation obligations familiales, elle se trouve décalée par rapport à
féminine, je rappellerai que jusqu'à présent c'est seule- des personnes dont elle pourrait être l'émule. Dans la
ment dans les pays nordiques que des lois ont été passées carrière politique des femmes, ce phénomène est très
sur l'accès des femmes aux carrières ecclésiastiques. Le évident. Je suis chaque jour plus convaincue que les véri-
ministère religieux dans les pays occidentaux a été jusqu'ici tables animatrices sont devenues ce qu'elles sont en se
l'apanage exclusif des h o m m e s . U n e loi norvégienne de consacrant avec persévérance et assiduité à leur vocation.
1912 déclarait que les femmes pouvaient accéder à toutes Dans ce chapitre sur les influences formatrices, il ne
les fonctions dans les m ê m e s conditions que les h o m m e s à faut pas oublier l'exemple de l'étranger et les stimulants
l'exclusion des fonctions sacerdotales, diplomatiques et internationaux. Plus que les livres et que la presse, la
militaires. Ces dispositions ont été abolies en 1938, de sorte télévision et le cinéma montrent les progrès des pays
que des femmes peuvent devenir prêtres à condition que le développés aux multitudes ignorantes et misérables. Il naît
conseil ecclésiastique ne s'y oppose pas. La f e m m e suédoise chez elles u n désir d'imiter, sans discrimination, les actes
a r o m p u ce tabou. U n groupe de diplômées en théologie a et les situations de ces femmes qui tirent parti de leurs
été ordonné en 1956. (Voir page 155 de la Revue de droit droits récemment acquis ou qui éludent les obligations
contemporain déjà citée). qu'ils entraînent. D'autre part les institutions interna-
tionales font connaître les solutions idéales qu'elles vou-
B . Parmi les facteurs sociaux qui retardent l'exercice draient voir se matérialiser. Elles suscitent parmi la jeunesse
effectif des droits de la f e m m e , figure l'éducation. Pendant enthousiaste et éprise de progrès, le noble désir de les
des siècles, les familles ont donné toute leur attention à implanter dans leur propre pays. Il s'agit là d'une méthode
l'éducation des garçons et c'était seulement lorsque leurs éducative qui, du fait qu'elle atteint les masses, présente
moyens étaient amplement suffisants qu'elles s'occupaient une valeur chaque jour accrue.
de l'éducation des filles. Les statistiques relatives aux pays C . Si des facteurs culturels, on passe aux facteurs écono-
européens et aux Etats-Unis montrent que dans ce domaine miques qui influent sur les droits de la f e m m e dans la vie
le premier obstacle a été franchi mais que les suivants ne pratique, il y a lieu de faire observer qu'il n'existe aucun
l'ont pas été. A u x Etats-Unis, u n grand nombre de garçons phénomène économique qui n'agisse aujourd'hui sur la vie
et de filles sont inscrits dans les classes supérieures des des femmes et ne mette leurs droits enjeu.
écoles secondaires, mais il n'en est pas de m ê m e dans les Les périodes d'abondance aussi bien que celles de crise
cours professionnels supérieurs. A u Japon également, économique profonde, les guerres avec leurs multiples
qui a été parmi les premiers pays du m o n d e à résoudre le conséquencesfinancièreset économiques, les coups d'Etat,
problème posé par la prolongation de la scolarité jusqu'à les modifications de régime politique qui exercent toujours
la fin des études secondaires, on constate une diminution une influence sur l'économie, etc. tendent à favoriser ou à
sensible du nombre des femmes aux échelons les phis restreindre l'exercice des droits de la femme.
élevés des études supérieures. E n Amérique latine, les Ici, c o m m e dans les domaines que nous venons d'étudier,
femmes représentent le tiers ou plus des étudiants des les lois sont allées beaucoup plus loin que les coutumes.
universités. E n matière de travail, on continue d'exploiter les besoins
Et si l'on observe les échelons les plus élevés des sciences des femmes, leur pauvreté, leur ignorance ainsi que la
et des lettres, dont les représentants sont les lauréats des difficulté (psychologique ?) qu'elles éprouvent à s'inscrire
prix Nobel, on constate un phénomène analogue. à un syndicat et améliorer ainsi leur condition. C'est parmi
C'est néanmoins dans le secteur technique que la dis- les couches les plus humbles de la population, les minorités
crimination en matière d'éducation est la plus sensible. de couleur et les communautés indigènes que l'on constate
C o m m e ce secteur touche de près au marché du travail, la discrimination la plus marquée.

75
Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

Parmi les républiques d'Amérique latine, le Mexique s'est ou encore des tâches différentes de celles auxquelles prépare
distingué par les mesures qu'il a prises, et les institutions l'enseignement d'Etat. Il est rare qu'elles puissent travailler
qu'il a créées pour aider l ' h o m m e et la f e m m e indigènes. dans des usines o u dans des entreprises importantes. Malgré
Dans les pays où les minorités indigènes sont proportionnel- les difficultés, la pression économique est si forte dans de
lement moins importantes, c o m m e l'Uruguay, l'Argentine nombreuses familles que sans aucun doute de nombreuses
et le Chili, les efforts visant à faire connaître leurs droits autres possibilités devront s'offrir dans le proche avenir.
aux paysans et à améliorer leur condition ont été déployés Il m e semble qu'en ce qui concerne la mise en œuvre des
surtout en faveur des femmes rurales. Des écoles spéciales droits de l ' h o m m e dans la famille et dans la vie quotidienne
créées à leur intention fonctionnent dans plusieurs provinces des femmes, les progrès ont été considérables au cours des
du Chili. cinquante dernières années mais n'ont pas été aussi rapides
Nous avons dit plus haut que l'absence d'une éducation que l'espéraient les pionniers du mouvement féministe.
technique appropriée retarde l'exercice des droits de la
femme en matière de travail. A u cours de la quarante-hui-
tième session (1964) de la Conférence générale de l'Organi-
sation internationale d u travail (OIT) cet aspect de l'éduca-
tion en vue de l'application des droits de la femme a été Bibliographie
étudié de très près et l'on a dit que la situation "en ce qui
concerne la préparation professionnelle des jeunes filles 1. Takashi K o y a m a - La condition sociale des Japonaises et son
et des femmes à la vie active est loin d'être satisfaisante" évolution. Unesco, Paris, Fiance, 1961.
(pages 4 2 4 3 d u Rapport VI (1)). Et l'on a ajouté : "il ne 2. A m a n d a Labarca H - La femme et l'éducation. Unesco, Paris
France, 1953.
suffit pas de fournir aux jeunes filles et aux femmes des
3. Felicitas Klimpel - La mujer chilena. Santiago, Chili, 1962.
possibilités de formation appropriées ou variées, et de 4. Dr Gabriel Bernard - Organismos internacionales y declaraciones
veiller à ce que l'accès à la formation à tous les degrés ne de derecho. Buenos Aires, République argentine, 1961.
leur soit pas fermé par des mesures discriminatoires. C e 5. Revue de droit contemporain - 234 rue du Trône, Bruxelles,
qu'il faut c'est arriver par l'éducation à une conception Belgique.
plus réaliste de l'avenir professionnel desfilleset inciter 6. President's Commission on the Status of W o m e n - Rapport 1963.
7. Bureau intenationa] du travail - le travailripef ™ m p t Hune un
celles-ci à prendre la peine de se préparer à des travaux m o n d e en évolution - Rapport V I (1) et (2). Genève, Suisse, 1964
exigeant certaines qualifications et comportant certaines Commission interaméricaine des femmes - Rapports présentés
responsabilités." (Ibid, page 44). aux Vie, X U e , XlVe, XVIIe et XVIIIe sessions de la Commission
de la condition de la femme de l'Organisation des Nations Unies,
te fait que les femmes travaillent de plus en phis en
en 1957, 1958,1963 et 1965. Union panaméricaine, Washington
dehors de leur domicile a accentué au cours des dernières D . C . , Etats-Unis.
années l'acuité des deux problèmes suivants : assurer aux Boletín Informativo de la III Asamblea Extraordinaria, Union
femmes u n travail rémunéré à la demi-journée o u à l'heure, Panamericana, Washington D . C . , mai 1963.
et leur offrir des possibilités d'emploi après l'âge de 4 0 ans Noticiero de la Comission Interamericana de Mujeres, n° 15
lorsqu'elles sont moins prises par leurs obligations fami- (1959), n° 24 (septembre-décembre 1963), n° 25 (juin 1964).
liales et domestiques.
Sous la pression des forces économiques o n a apporté
différentes solutions expérimentales aune question d'impor-
tance capitale, savoir, la protection de l'espèce grâce aux
soins donnés aux enfants. La solution la plus radicale est
celle des pays communistes, dans lesquels l'Etat contribue
à la garde de l'enfant en créant des garderies spéciales et L a protection juridique des droits d e l ' h o m m e
assure sa vie matérielle et son éducation jusqu'à ce qu'il ait sur le plan international
obtenu la formation la meilleure, compte tenu de ses capa-
cités, de sa vocation et des besoins de l'Etat. Dans les pays Pierre Juvigny
démocratiques, les futures mères reçoivent une aide fi-
nancière à partir d ' u n certain stade de leur grossesse. A u
Chili, une loi nouvelle leur garantit des allocations pendant
toute la durée de la grossesse ; la mère reçoit ensuite une Le prodigieux développement scientifique et technique
s o m m e déterminée destinée à assurer à l'enfant une alimen- du m o n d e moderne, la multiplication et la rapidité des
tation convenable et bénéficie d'une aide médicale qui doit moyens de communications et d'information, l'inter-
lui permettre de le garder en bonne santé. E n d'autres dépendance croissante des économies, l'aspiration uni-
termes, c'est à la famille, en particulier à la mère, qu'est verselle au progrès économique et social, sont autant de
dévolue la tâche de s'occuper de l'enfant. C'est la mère qui facteurs qui paraissent conduire à l'institution d'une
est aidée par l'Etat matériellement et financièrement. Dans "autorité publique à compétence universelle".
ces conditions, analogues à celles'qui existent dans tous les Le risque d'auto destruction qui pèse depuis quelques
pays démocratiques, la femme peut travailler pendant une lustres, sur l'humanité, justifierait d'ailleurs, à soi seul,
partie de la journée. Mais o ù ? D existe encore peu de d o - l'avènement d'une société internationale organisée, dotée
maines qui répondent à ses besoins. Pour le plus grand du pouvoir de légiférer, d'organiser, déjuger et si nécessaire,
nombre d'entre elles, c'est le secteur domestique : les de contraindre.
travaux à l'heure dans d'autres foyers ; o u une forme de Pour ceux qui aspirent à la naissance de cet "ordre
travail artisanal correspondant aux possibilités dont elles mondial", les caractéristiques - et dans une large mesure
peuvent disposer chez elles ou que la tradition leur fournit ;
l'originalité — de compétence des organes de la société

76
La protection juridique des Droits de l'Homme sur le plan international

internationale seraient doubles : d'une part, cette compé- çants, plaideurs. . .) ; mais ces individus n'étaient que des
tence ne s'exercerait pas à l'égard des seuls Etats, d'autre objets du droit international. La protection dont ils béné-
part, elle ne serait pas limitée aux problèmes de la politique ficiaient ainsi n'était que médiate, et non immédiate.
internationale, de la sécurité et de la paix. L a société Toutefois, sous le voile des rapports politiques et des
internationale devrait assurer aussi la protection des droits interprétations juridiques, ces règles n'ignoraient pas
de l'homme et permettre à l'individu, devenu sujet de droit, l ' h o m m e . L'expression "droit des gens" était — et est
de lui demander et d'obtenir la garantie effective de ses encore - à cet égard, révélatrice.
droits. Il est dans l'histoire des relations internationales, d'autre
Le respect et la promotion des droits de l ' h o m m e et des phénomènes qui, m ê m e s'ils restent fondamentalement
groupes sont en effet l'une des conditions de la paix et des manifestations de rapports inter-étatiques, expriment
l'épanouissement de l'individu est la fui suprême de l'orga- un souci plus direct de protection sinon des droits de
nisation politico-sociale, qu'elle soit nationale ou inter- l ' h o m m e en général du moins de certains droits de certains
nationale. groupes d ' h o m m e s .
Ces conceptions qui procèdent à la fois de doctrines ou Fréquemment des "interventions d'humanité" ont eu
d'aspirations humanistes et universalistes et de considéra- lieu qui étaient soit spontanées, soit imposées par l'émotion
tions réalistes — au premier rang desquelles ont peut placer vigoureusement exprimée par les secteurs les plus actifs
l'instinct de conservation de l'espèce et le désir d'amélio- de l'opinion (groupes religieux ou philosophiques, ligues
ration matérielle et morale de la condition humaine — ne civiques, etc.). L a pétition, la campagne de presse, les
peuvent être qualifiées d'utopiques. E n effet, la société démarches concertées auprès des ministères — pour qu'un
internationale qui s'est établie et développée au cours des Etat agisse auprès d'un autre Etat — sont les formes m o -
dernières décennies les met partiellement, quoique timide- dernes de ces interventions d'humanité qui tendent le plus
ment, en œuvre. souvent à obtenir la commutation d'une peine ou une
grâce. Dans ces interventions, on s'abstient généralement
de prendre ouvertement parti sur le fond de l'affaire ;
Les interventions internationales dans le domaine des Droits pourtant, du moins de façon implicite, on m e t en cause
de l'Homme avant la société des Nations la régularité de la procédure, voire le bien-fondé de la
sentence.
Pour analyser ce qui sépare la réalité actuelle du schéma Les préoccupations humanitaires qui ont inspiré de
qui vient d'être grossièrement esquissé et pour prendre telles actions sont aussi à l'origine d'autres interventions
conscience de la nature et de l'importance des obstacles dans la sphère des Droits de l ' h o m m e , à une époque où
qu'il faudra surmonter dans l'avenir, il est nécessaire de il n'existait pas d'institution internationale permanente
rappeler quelques données, d'ordre historique, politique et o ù les rapports internationaux restaient régis par le
et juridique. monopole des Etats.
Si ferme qu'ait été, dans la conception classique, le Ces actions se situaient principalement sur deux plans.
concept de souveraineté étatique, l'Etat n'a pu revendiquer, Certaines tendaient à prohiber des pratiques qui consti-
durablement, une autonomie absolue. Jamais aucun Etat tuaient des violations particulièrement graves, par leur
n'a pu vivre complètement et constamment derrière une nature, leur ampleur ou leur retentissement, d'une éthique
muraille sans contact avec l'extérieur. ("Tout Etat souve- c o m m u n e à une partie du " m o n d e civilisé", du moins à une
rain. . . quoique complet en soi et fermement assis, est partie de l'opinion des Etats qui se classaient dans ce
néanmoins en m ê m e temps d'une certaine manière, m e m b r e " m o n d e civilisé".
de cet univers, en tant qu'il regarde le genre humain. Jamais Il en fut ainsi de la répression de la traite négrière qui
aucun Etat ne peut se suffire. . . Il faut donc aux Etats dès le Traité de Vienne (1815) fit l'objet d'une action
un droit qui les dirige et les gouverne dans ce genre de internationale dont les modalités furent précisées, à plu-
communauté (universelle) et de société").1 Et les instru- sieurs reprises tout au long du X D C e siècle et aussi de
ments ou les coutumes qui régissaient certains aspects des l'esclavage qui fit l'objet, dès 1890, d'une convention.
relations nécessaires entre Etats ont souvent comporté Dans le m ê m e ordre d'idées, o n peut ranger l'effort
soit dans leur contenu, soit par leurs effets, des éléments continu d'élaboration des "lois de la guerre", sous l'impul-
qui reconnaissaient à des individus ou à des groupes certains sion — fait remarquable — d'un organisme privé, le Comité
droits et qui parfois m ê m e établissaient des procédures international de la Croix-Rouge, qui aboutit à l'adoption
destinées à garantir ces droits. L a protection diplomatique, des conventions de La Haye à la fin du X I X e siècle et au
le développement d u droit international privé, les conven- début d u X X e siècle. Ces conventions reflètent largement
tions d'établissement, les traités de commerce, le régime l'esprit qui, il y a quelque dix siècles, présida à l'institution
coutumier de la haute mer - entre autres — ont eu pour de la "Paix de Dieu" et à la "Trêve de Dieu".
effet de reconnaître de jure ou de facto certains droits ou
prérogatives à des individus. La protection des minorités
Cependant, ces coutumes ou ces instruments n'avaient
pas pour objet direct la protection de l'individu ; ils ten- C'est peut-être dans le domaine de la protection des
daient à l'établissement de normes régissant des rapports minorités que les instruments les plus précis ont été éla-
entre Etats. Si m ê m e , ils avaient une influence sur cer- borés. Tantôt cette protection a été assurée, au cours de
taines catégories d'individus (navigateur, marins, c o m m e r - l'Histoire, par les moyens diplomatiques classiques, tantôt
elle a été imposée par la force ou par la simple menace
d'une intervention armée. Mais, dans ce domaine, on a
1. Francisco Suaiez, De Lebigus. tenté, assez tôt, de substituer le droit à la force.

77
Table Ronde sur ¡es Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

"Historiquement, on peut faire remonter assez loin l ' h o m m e . Ces actions fragmentaires, de portée limitée
l'origine du système : aux interventions de certains gouver- marquaient cependant des progrès, des essais, des étapes
nements. . . en faveur de leurs coreligionnaires à l'époque d'une grande signification, m ê m e si la lettre des textes n'a
des guerres de religion, pour leur assurer la liberté de pas toujours été respectée, m ê m e si l'esprit en a été souvent
conscience ; au congrès de Vienne, en faveur des Polonais, méconnu, m ê m e si certaines procédures protectrices des
pour leur assurer le maintien de leur "nationalité" ; aux droits de l ' h o m m e ont disparu lorsque les institutions à
interventions des Puissances occidentales dans l'Empire compétence plus vaste dont elles étaient solidaires se sont
turc pour protéger les populations chrétiennes contre les effrondrées.
massacres et leur garantir la liberté religieuse, parfois m ê m e
la liberté politique ; enfui, . . . au Traité de Berlin de 1878,
pour imposer aux nouveaux Etats balkaniques la tolérance L'action de la société des Nations et de l'Organisation
et le respect des droits civils et civiques à l'égard de leurs Internationale du Travail
minorités".1
C'est à la suite des remaniements géographiques et Ceux qui ont établi, après la première guerre mondiale,
politiques opérés par les traités conclus après la première la Société des Nations n'ont créé, en réalité, qu'une "Société
guerre mondiale que la protection des droits des minorités d'Etats". Les préoccupations de la Société des Nations, sa
a été juridiquement définie, et que, dans certains cas, nature, son statut étaient d'ordre essentiellement politique
une compétence directe a été reconnue aux membres des (obligation de ne pas recourir à la guerre, entretenir au
minorités pour obtenir cette protection. grand jour des relations internationales fondées sur la
Quatre caractéristiques fondamentales doivent être justice et l'honneur, observer rigoureusement les prescrip-
relevées } tions du droit international. • . " c o m m e règles de conduite
1. Les droits énoncés dans les traités relevaient certes des gouvernements"'.. .).
principalement de la catégorie des libertés "classiques" Si l'on fait abstraction du régime des minorités et de
(protection de la vie, liberté personnelle, liberté religieuse, celui des mandats, on doit constater que ce n'était que de
accès à la fonction publique), mais d'autres droits protégés façon subsidiaire que le Pacte traite des droits de l ' h o m m e .
étaient de nature économique, sociale et culturelle : libre L'œuvre de la Société des Nations, sur le plan social, h u m a -
choix de la profession, libre usage des langues, autonomie nitaire, sanitaire et culturel n'est certes pas négligeable, mais
de l'enseignement... elle a été surtout marquée par la lente mise en place de
2. Les clauses de ces traités "de minorité" obligeaient structures et de méthodes d'étude et de coopération inter-
les Etats à reconnaître à ces instruments la valeur de nonnes nationales dont les effets pratiques furent limités.
constitutionnelles dans l'ordre interne. Le droit interna- Pourtant, dans le domaine des questions d u "travail",
tional s'imposait donc nécessairement au droit national. les instruments internationaux rédigés en 1919 ont créé
une institution et des procédures qui, à plus d'un titre,
3. U n e protection internationale était instituée ;la Socié- ont pu être qualifiées de révolutionnaires. Près de cin-
té des Nations devait veiller à l'application de ces traités. quante ans après la création de l'OIT, il est légitime d'affir-
4. Enfin, m ê m e si la procédure de contrôle était exercée m e r que ce qui a été alors admis au sein de cette institution
par des organes de nature politique (notamment par le se heurte souvent encore, à l'heure actuelle, dans d'autres
Conseil de la Société des Nations), il est à noter que, d'une organisations internationales, à des objections tirées d'une
part, un individu o u des groupes, membres d'une minorité, conception demeurée classique d u droit international.
pouvaient adresser une pétition à la Société des Nations et Le caractère "révolutionnaire" de l'Organisation inter-
que, d'autre part, ce système de protection pouvait aboutir, nationale du travail s'exprime, en effet, sur plusieurs plans
à son stade ultime, à des décisions de justice - soit scfus qui intéressent tous la protection internationale des droits
forme d'avis, soit m ê m e sous forme d'arrêts - devant la de l'homme, ou du moins de certains d'entre eux.
Cour permanente de justice internationale. (Il y a Heu de
mentionner, de plus, que parfois des juridictions spéciales E n premier lieu, la structure m ê m e de l'organisation
étaient compétentes pour juger les recours des intéressés — reconnaît aux organisations syndicales d'employeurs et de
c'était le cas en ce qui concerne la Haute-Silésie). travailleurs le droit de participer à part entière, au pouvoir
législatif (au sein de la Conférence générale du travail) et au
Parallèlement, le régime des "mandats" de la Société des
pouvoir réglementaire et administratif (au sein du Conseil
Nations consacrait — timidement, il est vrai - sinon le
d'administration et de nombreux organes subsidiaires).
droit de pétition, du moins la possibilité de présenter, à
La "structure tripartite" n'a pas été adoptée au sein d'autres
l'organe international, des pétitions individuelles.
institutions spécialisées, où seuls les représentants des
Fruits de profonds courants historiques ou de la volonté
Etats délibèrent et décident.
organisatrice de quelques h o m m e s en avance sur leur temps,
traductions, sur le plan juridique, de conceptions religieuses, E n second lieu, la constitution de l'OIT établit u n
humanitaires ou doctrinales o u , plus modestement, cons- contrôle international de l'application par les Etats des
tructions pragmatiques destinées à résoudre des problèmes conventions internationales (à l'heure actuelle plus de cent)
politiques précis et limités, toutes ces interventions inter- qu'ils ont ratifiées : contrôle juridique et technique exercé
nationales n'étaient pas l'expression d'une conception en première ligne par u n comité d'experts indépendants
systématique et globale de la protection des droits de puis par la Conférence générale elle-même (c'est-à-dire non
seulement par les représentants des Etats mais aussi par les
représentants des organisations d'employeurs et de travail-
2. Geoiges Scelle. Cours de droit international public, Paris, 1948.
3. La liste et la date de ces traités figurent notamment dans le
leurs). D e plus, un contrôle juridictionnel peut s'exercer sur
Petit manuel de la Société des Nations, Genève, 1939 : page 21°8. le comportement des Etats : en effet, une procédure de

78
La protection Juridique des Droits de l'Homme sur le plan international

plainte en cas de violation des conventions est formellement vigueur de la Charte puis de tenter d'expliquer pourquoi
prévue, plainte qui, dans le cas où le différend n'a pas cette action est insuffisante car la nature de certaines de
trouvé de solution devant le Conseil d'administration, la ces réalisations internationales et la forme qu'elles revêtent
commission d'enquête o u la conférence, peut être finale- ne peuvent être réellement comprises que si l'on tient
ment soumise à la Cour internationale de justice. compte d u fait qu'elles ont été inspirées par le souci de ne
Enfin, des procédures spéciales ont été établies (mais pas heurter de front les obstacles de tous ordres qui s'op-
seulement depuis 1950) en ce qui concerne le droit syndical, posent encore à la mise en oeuvre active, immédiate et
procédures qui permettent notamment aux organisations directe des idéaux proclamés par la Charte des Nations
syndicales de déclencher l'examen sur le plan international, Unies et par la Déclaration universelle des droits de l'hom-
des violations des divers aspects de ce droit. m e . La présentation des divers aspects de la protection des
droits de l'homme dans la réalité et le droit positif inter-
nationaux et la constatation de ses limites ainsi que l'analyse
L'organisation des Nations Unies et l'Internationalisation des motifs de ces limites m ê m e s seront donc, dans beau-
des Droits de l'Homme
coup de cas, étroitement et nécessairement reliées.
C e n'est qu'à la fin de la seconde guerre mondiale qu'a 1. La Charte des Nations Unies établit immédiatement
été affirmée une compétence générale de l'organisation et directement une protection des droits de l ' h o m m e . Mais
internationale dans le domaine des droits de l ' h o m m e et le c h a m p d'application de cette protection directe est
que "le respect des droits de l'homme et des libertés fonda- géographiquement limité aux territoires sous tutelle.
mentales pour tous" a été reconnu en tant que "but" de La Charte dote expressément l ' O N U , en ce qui concerne
l'action internationale, et ce, au m ê m e titre que le maintien ces territoires, d'un faisceau de moyens de contrôle et
de la paix et de la sécurité. d'intervention : rapports des Etats qui administrent ces
La Charte des Nations Unies consacre une conception territoires, missions de visites, examen des pétitions . . .
globale des droits de l ' h o m m e : elle ne se limite pas aux Ce régime qui a pris en quelque sorte le relais du régime
libertés classiques proclamées parles Déclarations nationales des mandats de la Société des Nations, constitue une
des droits de la fin du X V W e siècle et du XIXe siècle ; elle protection internationale des droits de l ' h o m m e , pro-
englobe aussi les droits économiques, sociaux et culturels. tection qui s'exerce en consultation ou en accord avec
Enfin, en obligeant les Etats à coopérer à la solution des l'Etat chargé d'administration ; mais cette protection n'est
"problèmes internationaux d'ordre économique, social, pas d'ordre juridictionnel car le Conseil de tutelle est
intellectuel ou humanitaire", en instituant un organe appro- composé de représentants d'Etats et non de personnalités
prié à cette fin - le Conseil économique et social — la indépendantes. E n outre le Conseil de tutelle ne prononce
Charte crée les conditions favorables à des actions écono- pas de "jugements".
miques, sociales et techniques, qui sont autant de facteurs
de progrès sans lesquels beaucoup de droits de l'homme 2. L'obstacle décisif à tout contrôle immédiat par
resteraient des libertés purement formelles. l'institution internationale de la législation et des pratiques
E n outre, les organisations internationales nées dans des Etats dans le domaine des droits de l ' h o m m e est consti-
l'après-guerre marquent une étape décisive du point de vue tué par l'article 2 , paragraphe 7 de la Charte, lequel énonce
institutionnel et fonctionnel. Chaque institution spécialisée deux règles : (a) non-intervention des Nations Unies dans les
détient en effet une compétence particulière portant sur affaires qui relèvent essentiellement de la compétence
une catégorie donnée de droits de l ' h o m m e et la s o m m e de nationale d'un Etat ; (b) non-obligation de l'Etat m e m b r e
ses compétences couvre la quasi-totalité des droits que de soumettre "les affaires de ce genre à une procédure
proclamera, en 1948, la Déclaration universelle des droits de règlement" dans le cadre "de la présente Charte".
de l ' h o m m e . Certains auteurs ont tenté de faire prévaloir certaines
Le bilan de l'action de l ' O N U et des institutions spécia- dispositions de la Charte — et notamment celles relatives
lisées permettrait de mettre aisément en lumière que leurs à la coopération internationale dans le domaine des droits
activités techniques et leurs programmes "opérationnels", de l ' h o m m e — sur la clause de non-immixtion dans les
(y compris l'assistance technique) sont par leurs effets, affaires intérieures ("domestic juridiction"). Il reste que
sinon par leur objet, des contributions importantes à la dans la pratique des Nations Unies, l'article 2 paragraphe 7
mise en oeuvre effective des droits de l'homme. Cela est a donné — et continue à donner - u n argument décisif au
surtout sensible en matière d'éducation, de santé, de service d'une conception de la souveraineté étatique confor-
travail... m e , pour l'essentiel, aux doctrines classiques d u droit
international.
Ces actions sont surtout préventives ou constructives et
s'exercent surtout sur le plan technique. O n est loin de 3. Cela ne signifie pas qu'aux Nations Unies toute
pouvoir établir un bilan aussi positif lorsqu'il s'agit de tentative de débat sur une situation précise mettant en
l'élaboration d'un code "international définissant les cause les droits de l'homme ait toujours été déclarée "irre-
droits de l'homme", de l'établissement d'un système cevable". D'une part, certaines affaires de nature principale-
d'information et de contrôle de l'application effective ment politique et qui relèvent naturellement de la compé-
de ces droits, de l'institution d'un régime juridique inter- tence primaire du Conseil de sécurité ont parfois des aspects
national destiné à juger les conflits où les droits de l ' h o m m e touchant aux droits de l ' h o m m e , aspects qui ne peiivent
sont en cause et à en faire cesser les violations. être artificiellement séparés de l'objet principal d u litige.
A cet égard, il serait quelque peu artificiel de présenter Il est donc arrivé fréquemment que le Conseil de sécurité,
d'abord u n tableau des réalisations d'ordre international statuant sur des situations mettant en cause "le maintien de
dans le domaine des droits de l'homme depuis l'entrée en la paix et la sécurité internationale", traite aussi dans

79
Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

ses recommandations et dans ses décisions des droits de contre les mesures discriminatoires et de la protection des
l'homme. minorités et de la Commission de la condition de la f e m m e ,
D e plus, les diverses instances des Nations Unies — y organismes qui, au sein des Nations Unies, sont placés
compris l'Assemblée générale — ont parfois créé des procé- sous l'autorité d u Conseil économique et social et de
dures et des organes ad hoc en vue de l'examen de questions l'Assemblée générale. D'autres textes qui émanent d'institu-
particulières qui. étaient — et parfois sont encore hélas — au tions spécialisées trouvent souvent leur origine dans les
centre m ê m e des droits de l'homme : Comité spécial d u travaux m ê m e s des organes précités des Nations Unies
travail forcé (il y a quelque quinze ans), Comité sur la (c'est. notamment le cas en matière de discrimination).
situation raciale en Afrique d u sud, etc... Des "Déclarations" portant sur tel o u tel droit o u sur
Ces initiatives sont en quelque sorte le reflet de l'émotion un groupe de droits o u encore sur des principes fonda-
qu'éprouve l'opinion des grandes organisations non gouver- mentaux qui doivent être respectés dans la mise en œuvre
nementales et de certains Etats lorsque des violations systé- de tous les droits de l ' h o m m e ont été adoptées o u sont en
matiques de droits de l ' h o m m e considérés c o m m e plus cours d'adoption : il en est ainsi par exemple des droits de
fondamentaux que d'autres prennent une ampleur telle l'enfant, de l'élimination de toutes les formes de discrimi-
que l'on ne peut rester silencieux. (On a p u dire que m ê m e nation raciale et de toutes les formes d'intolérance reli-
si les Nations Unies ne pouvaient "intervenir" elles avaient gieuse. . . Ces déclarations ne diffèrent pas, d u point de vue
au moins le droit de "s'émouvoir" !). Cependant les conclu- de leur portée juridique, de la Déclaration universelle.
sions adoptées par l'organisation internationale dans de tels Mais elles en diffèrent sur le plan technique car elles consti-
cas, m ê m e si elles constituent des "précédents", m ê m e si tuent u n véritable code dont la précision est telle qu'à u n
elles contribuent dans une certaine mesure à l'atténuation stade ultérieur la plupart des formules de ces déclarations
des pratiques condamnables voire à leur disparation ne sont reprises, sans modification profonde, dans des conven-
sauraient être regardées comme des procédures institution- tions portant sur le m ê m e objet.
nelles et permanentes de protection internationale des
droits de l'homme, car elles sont limitées quant à leur C'est précisément sous la forme de "Conventions" -
objet, à leur durée, à leur portée ; elles ne revêtent en qui lient juridiquement les Etats lorsqu'elles sont ratifiées -
aucun cas, u n caractère juridictionnel ; elles ne sont pas qu'un travail important a été accompli (droits politiques et
assorties de "voies d'exécution" qui auraient pour effet de nationalité de la f e m m e , liberté du consentement au mariage,
contraindre juridiquement l'Etat en cause à abroger sa égalité d u salaire à travail égal, non-discrimination en
législation' et à faire cesser les violations. matière d'emploi et de profession, lutte contre la discrimi-
nation dans le domaine de l'enseignement, droit syndical,
4 . Toute protection juridique des droits suppose tout travail forcé, etc...).
d'abord une définition de ces droits et de leur limites,
c'est-à-dire l'élaboration des "textes" auxquels l'autorité A l'heure actuelle, beaucoup d'articles de la Déclaration
chargée d u contrôle de la législation et d u comportement universelle des droits de l ' h o m m e font donc l'objet d'ins-
des Etats ou de la solution de différends portant sur les truments juridiques particuliers. liant u n grand nombre
droits de l ' h o m m e , devra se référer lorsqu'elle exercera d'Etats et dont l'application effective est soumise aux règles
ses fonctions. de droit c o m m u n d u droit international — y compris, dans
certaines conditions, le recours à la Cour internationale de
justice — et souvent à des procédures particulières de
Définition et garantie juridique des Droits de l'Homme contrôle international (par exemple : rapports fournis par
les Etats à l'instruction internationale et examinés par
L a Déclaration -universelle constitue la première phase celle-ci, procédures internationales de conciliation en cas
de cette œuvre de définition des droits. Quelles que soient de litige entre Etats sur l'application de la convention,
son ampleur et son universalité, quelle que soit l'influence etc. . .).
qu'elle a exercée depuis 1948 sur les travaux des Nations
Par contre, dans quelques cas particuliers, l'existence
Unies et des institutions spécialisées et aussi sur les consti-
de conventions n'a pas pour effet d'assurer une protection
tutions, la législation et la pratique d ' u n grand nombre
effective de certains droits et ce pour diverses raisons dont
d'Etats, elle n'a qu'un caractère déclaratif. Elle ne s'impose
l'exposé détaillé n'entre pas dans le cadre de cette étude.
pas immédiatement aux Etats en tant que partie de leur
Il en est ainsi de la convention sur la répression d u crime
droit interne.
de génocide et de la convention de 1956 sur l'esclavage.
D e plus, pour que les droits proclamés en termes généraux
Cette œuvre patiente n'est pas terminée. Mais, m ê m e
par la Déclaration puissent être mis en œuvre dans la réalité
si au cours des années à venir les conventions de cette
sociale et politique et pour que l ' h o m m e politique, l'admi-
nature sont appelées à se multiplier, elles ne pourront être
nistrateur, le juge, le citoyen s'y conforment, il est techni-
considérées c o m m e constituant u n véritable code universel.
quement nécessaire que les divers aspects de ces droits, leur
Les mécanismes particuliers de mise en œuvre et de contrôle
contenu, leurs limites soient définis en termes précis et
de ces conventions, ne constituent pas davantage u n sys-
détaillés.
tème général et universel de protection dès droits de l'hom-
C'est notamment à cette œuvre de définition que se sont m e , m ê m e si ces procédures ont d'heureux effets, dans leur
consacrés les organes qualifiés des Nations Unies et aussi champ restreint d'applications.
certaines institutions spécialisées depuis près de vingt ans. Ce sont les projets de pactes internationaux relatifs aux
Les instruments déjà élaborés se situent à plusieurs droits de l ' h o m m e , élaborés au cours des quinze dernières
niveaux dans la hiérarchie des normes internationales. Ces années par la Commission des droits de l ' h o m m e et discutés
instruments sont issus principalement de la Commission par la troisième Commission de l'Assemblée générale qui
des droits de l ' h o m m e , la Sous-Commission de la lutte tendent à répondre à cet objectif plus vaste.

80
La protection juridique des Droits de l'Homme sur le plan international

A u stade actuel, le travail de définition des droits figu- permis de réaliser une vaste entreprise de travail forcé et de
rant dans les projets de pactes (l'un portant sur les droits génocide). C'est donc, tout naturellement, dans la sphère
civils et politiques, Pautre sur les droits économiques, des droits civils et politiques que la protection juridique
sociaux et culturels) est presque achevé. Mais, d'une part, internationale peut être instituée. Aussi les projets de pacte
certains droits figurant dans la Déclaration n'ont pas été prévoient-ils une instance de contrôle - le Comité des
traduits en termes précis dans les projets de pactes car droits de l'homme — composé de personnalités hautement
on n'a p u trouver de définition réconciliant des opposi- qualifiées et indépendantes, à la désignation desquelles
tions fondamentales (par exemple, pour le droit de pro- participerait la Cour internationale de justice et qui agirait
priété. . . ) . D'autre part il reste à statuer sur ce qui peut être c o m m e organe impartial d'enquête et de bons offices en
l'élément le plus important et l'obstacle décisif : les m o d a - cas de violation alléguée d'un o u de plusieurs droits de
lités internationales de mise en œuvre de ces pactes. l'homme. Le Comité ne •pourrait pas à proprement parler
Pour la mise en œuvre des droits économiques, sociaux "condamner" l'Etat. Mais il "établirait les faits". Et, au
et culturels, la Commission des droits de l'homme a proposé stade ultime, l'affaire, si eue n'était pas réglée grâce à
à l'Assemblée générale la procédure classique des "rapports" l'intervention du Comité, pourrait être portée devant la
(à laquelle il a déjà été fait allusion plus haut), rapports sur Cour internationale de justice.
la base desquels des recommandations pourraient, à l'avenir, Dans une telle conception ( c o m m e dans la procédure
être formulées. Il ne s'agit pas d'un contrôle juridictionnel de l'OIT ou dans celle prévue par le Protocole à la Conven-
ou quasi juridictionnel. La raison essentiellement mise en tion sur la lutte contre les discriminations dans l'enseigne-
avant pour justifier cette procédure est tirée d u caractère ment) il s'agit d'un contrôle "quasi juridictionnel" tant par
m ê m e de la nature des droits économiques, sociaux et l'indépendance des personnalités qui l'exercent que par la
culturels : ils ne sont pas encore tous "justiciables" et dans procédure utilisée et par la nature de recours suprême
beaucoup de pays en voie de développement, ils ne pourront devant la Cour internationale de justice.
être garantis à tous, sous tous leurs aspects, avant long-
temps car ils exigent, pour être universellement appliqués Le Droit de Pétition
des ressources considérables. (Par exemple, la scolarisation
totale des enfants exige, dans beaucoup de pays, la mise en Mais telle qu'elle est prévue dans le projet établi par la
vigueur d'un plan progressif s'étendant sur vingt années. Commission des droits de l ' h o m m e , la mise en m o u v e m e n t
Quelles que soient la volonté des gouvernements et l'impor- de l'instance internationale est subordonnée à une plainte
tance de l'aide internationale, de tels pays ne peuvent qui ne peut être présentée que par un Etat. Le droit de
garantir d'emblée à tous leurs enfants, l'accès effectif à pétition des individus ou des groupements est, pour le
l'enseignement. Dès lors, dans une phase transitoire, u n m o m e n t , exclu.
contrôle juridique de la "négation d u droit à l'éducation" Il ne semble pas, en l'état présent du droit international
serait prématurée et illusoire. Car cette "négation" ne peut et compte tenu de l'attitude de la majorité des gouverne-
trouver de remède dans des sentences juridiques). Cepen- ments, que l'on puisse raisonnablement envisager l'admis-
dant, l'examen par les organes de la communauté inter- sion générale et universelle d u droit de pétition qui consa-
nationale des rapports fournis par les Etats peut permettre crerait directement o u indirectement l'entrée de l'individu
de dégager des tendances générales, de mesurer la vigueur dans la vie internationale, sa qualité de sujet d u droit
et l'importance des efforts des Etats et la nature des ob- international et lui donnerait le droit de faire "juger" par
tacles rencontrés dans la conception et l'application de leur l'instance inter-(ou supra)nationale le comportement des
politique économique et sociale et m ê m e de "recomman- Etats. Dès lors, disent les pessimistes beaucoup d'Etats -
der" des mesures générales d'ordre national et international m ê m e conscients des violations commises dans tel o u tel
(y compris des mesures d'assistance technique, en vue pays — répugneront, pour des motifs d'ordre politique, à
d'aider les Etats à mettre- progressivement en œuvre les porter plainte, s'il leur arrive de porter plainte, ce ne sera
droits dont il s'agit). que dans la mesure o ù la plainte servira les desseins de leur
Le "sous-développement" économique et social ne politique à l'égard d'un Etat donné ou d'un bloc d'Etats.
saurait, par contre — de l'avis de la majorité de la C o m m i s - Quoiqu'il en soit l'établissement de mesures de protection
sion des droits de l ' h o m m e - faire obstacle à l'institution du type de celles envisagées par le projet de pacte des
de mécanismes internationaux de garantie et de contrôle droits civils et politiques constituerait déjà d u fait d u
de l'application des droits civils et politiques. L a sûreté de champ de la compétence du Comité des droits de l ' h o m m e
la personne, la prohibition de la torture et des traitements et les techniques m ê m e s du contrôle, une garantie au sens
inhumains, le respect des droits de la défense dans u n où on l'entend dans les systèmes judiciaires nationaux
procès, la protection de la loi, la prohibition des arresta- établis conformément aux principes de la philosophie
tions arbitraires, la liberté d'opinion, . . . n'exigent pas, politique et d u droit public qui ont présidé au développe-
pour être respectés, des investissements importants ! M ê m e ment des sociétés démocratiques.
si l'infrastructure économique et culturelle est de nature Pourtant, l'aspiration à une protection plus efficace et
à avoir une influence sur l'épanouissement des libertés plus directe des droits de l ' h o m m e a inspiré, çà et là, des
civiles et politiques, il n'est pas évident que la puissance propositions tendant à contourner les objections fondamen-
industrielle et u n revenu relativement élevé par tête d'habi- tales de certains Etats à rencontre du droit de pétition
tant sécrètent automatiquement u n régime politique o ù individuel.
les libertés classiques sont reconnues, garanties et effective- Cette tendance trouve depuis quelques années un solide
ment respectées. (L'Allemagne hitlérienne n'était pas u n fondement dans les dispositions adoptées dans le cadre
pays économiquement et techniquement sous-développé et européen. Le Protocole additionnel à la Convention euro-
son sens de l'organisation et ses moyens techniques lui ont péenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés

81
Table Ronde sur lei Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

fondamentales ne reconnaît pas directement le droit de aux pétitions individuelles ou à celles émanant d'organisa-
pétition. E n principe, les "particuliers" ne peuvent s'adresser tions non gouvernementales mais qui pourrait, s'il l'estimait
directement à l'instance suprême : c'est-à-dire à la Cour nécessaire et opportun, prendre certaines d'entrés elles en
européenne des droits de l ' h o m m e (Cour qui a le caractère considération pour procéder à l'examen de situations
d'une juridiction indépendante, statuant définitivement et concrètes contraires aux dispositions d u pacte ou saisir
qui dispose m ê m e du pouvoir d'accorder des réparations).4 le Comité des droits de l'homme de ces violations. Dans
La Cour ne peut être saisie que par les Etats ou par la une telle conception, ceux des Etats qui estimeraient
Commission européenne des droits de l'homme (organe possible de franchir ce pas qui comporte, de toute façon,
qui examine, au premier stade, les plaintes des Etats portées un certain renoncement à leur souveraineté interne et une
à la Convention). Mais, la Convention a prévu (art. 25) que atténuation de la règle de non-immixtion dans leurs affaires
les parties contractantes pourraient, par une déclaration intérieures, traceraient la voie ; d'autres suivraient ce
expresse, reconnaître ¡a compétence de la Commission mouvement et, de proche en proche, l'institution ayant
pour instruire des requêtes émanant d'une personne phy- démontré son indépendance, son sérieux, son objectivité,
sique, d'une organisation non gouvernementale ou d'un la compétence de "î'attorney général" - ou d'un "Parquet
groupe de particuliers qui se prétend victime d'une viola- collégial" - et celle du Comité des droits de l ' h o m m e se
tion, par l'une de ces parties contractantes, des droits fortifieraient et la garantie effective des droits de l ' h o m m e ,
reconnus par la Convention. sur le plan international, s'affirmerait et s'étendrait.
L a possibilité d'adresser des pétitions est donc non Encore faudrait-il que le statut du "Parquet interna-
seulement prévue par les textes mais effectivement en tional" fût tel, que les garanties d'indépendance fussent
vigueur puisque plus de six Etats (condition posée pour assurées, que les règles de procédure permettent une sélec-
l'entrée en vigueur des dispositions de la Convention à cet tion des pétitions fondée sur des critères objectifs, à l'abri
égard) ont souscrit cette "déclaration". des courants de passion politique qui mettent soudain au
En fait, la Commission a eu à connaître de plusieurs premier plan de l'actualité certaines violations des droits de
milliers de pétitions émanant de particuliers alors que les l'homme dans telle ou telle partie du m o n d e , puis, sans
requêtes émanant d'Etats se chiffrent seulement par quel- transition ni motifs, les oublient tout aussi soudainement.
ques unités. C . Il a été récemment question de la création d'un
Haut-Commissaire aux droits de l'homme et il est vraisem-
Certes, certaines clauses de la Convention contiennent blable que cette question sera examinée au cours de l'As-
des règles de procédure destinées à "filtrer" les pétitions semblée générale des Nations Unies de 1965.
en vue d'endiguer le flot des requêtes fantaisistes, anonymes,
malicieuses, abusives ou encore prématurées, (c'est-à-dire Le Haut-Commissaire aux Droits de l'Homme
celles présentées avant l'épuisement des recours internes) ;
Il est possible que, prenant acte de la lenteur avec laquelle
de plus, la plupart des requêtes ont été déclarées mal l'Assemblée générale des Nations Unies examine les projets
fondées par la Commission. Il reste que dans deux affaires de pactes, et notamment les clauses relatives à la mise en
au moins la Cour a été saisie par la Commission et que œuvre internationale, conscients enfin du fait que la ratifi-
ces affaires avaient pour origine les pétitions. cation par les Etats de projets de pactes, puis leur entrée en
Il est naturel que ce système qui est actuellement, dans vigueur, ne peut raisonnablement être espérée avant u n ou
le m o n d e , le plus avancé en matière de droits de l ' h o m m e , deux lustres, on ait la tentation de vouloir "faire rapidement
serve d'argument aux partisans de l'admission générale et quelque chose", dans le domaine des droits de l ' h o m m e ,
universelle du droit de pétition. Mais ce qui a pu être dans le cadre des Nations Unies.
institué - et souvent avec quelles réticences — dans un U n tel souci est louable dans la mesure où, exprimant
cadre régional englobant des Etats qui, en dépit de luttes une déception, il tente de la dissiper par l'adoption de
séculaires, ont à l'heure actuelle plus de similitude dans mesures positives et spectaculaires. Les avantages et les
leur niveau de développement, leur éthique, leur m o d e de inconvénients de l'institution d'un Haut-Commissaire ne
vie, leurs institutions juridiques que de différences ou de peuvent être appréciés tant que l'on ne connaît pas avec
divergences, pourrait difficilement être admis d'emblée et précision son statut, ses pouvoirs, sa compétence. Si toute-
sous la m ê m e forme dans u n cadre universel. Aussi, c'est fois, cette initiative doit conduire à la mise en place rapide
vers des systèmes intermédiaires que beaucoup d'auteurs se de cette institution, cette haute autorité ne pourra — et
sont orientés. pour cause - disposer de pouvoirs d'injonction fondés sur
les clauses conventionnelles liant juridiquement les Etats,
A l'heure actuelle, il parait possible de résumer la
puisque les Pactes ne sont pas encore en vigueur.
situation, dans ses tendances essentielles, sous la forme
suivante : Personnalité à la disposition de l'Assemblée générale,
- ou des organes subsidiaires des Nations Unies compétents
A . La Commission des droits de l ' h o m m e de l ' O N U dans le domaine des droits de l ' h o m m e , voire du Conseil de
n'a pas le pouvoir d'instruire les pétitions. Elle en prend
acte simplement au cours d'une séance confidentielle.
4. Convention - article 5 0 . - "Si la décision de la Cour déclare
Il n'y a pas de majorité parmi les Etats membres des N a - qu'une décision prise ou une mesure ordonnée par une autorité
tions Unies pour modifier ce régime. judiciaire ou toute autre autorité d'une Partie contractante se
B . O n peut concevoir qu'un protocole facultatif, annexé trouve entièrement ou partiellement en opposition avec des
au futur pacte des droits civils et politiques, institue u n obligations découlant de la présente Convention,' et si le droit
interne de ladite Partie ne permet qu'imparfaitement d'effacer
"attorney general" des Nations Unies, ou un organe collec- les conséquences de cette décision ou de cette mesure, la déci-
tif, sorte de "Parquet international" qui pourrait agir sion de la Cour accorde, s'il y a lieu, à la partie lésée une satis-
proprio motu, qui ne serait nullement tenu de donner suite faction équitable".

82
La protection juridique des Droits de l'Homme sur le plan international

sécurité, o u encore du Secrétaire général des Nations Unies Toute extension décisive des compétences interna-
— le Haut-Commissaire pourrait probablement jouer u n tionales en la matière et aussi tout progrès dans la voie qui
certain rôle sur le plan de l'information dans des cas de conduit au droit de pétition, suppose en tout état de cause,
violation massive des droits de l ' h o m m e ayant des inci- la réalisation de conditions préalables et fondamentales.
dences politiques graves à un m o m e n t donné de la vie (a) L'une de ces conditions concerne les garanties que
internationale. Mais, si utile que pourrait apparaître cette peuvent légitimement exiger les Etats et les individus :
fonction, (et si habile et respectable que serait celui qui l'objectivité, l'indépendance et la sérénité des autorités
l'exercerait) elle ne disposerait pas du fondement solide et internationales qui sont, ou seraient, chargées de contrôler
durable qu'apporte à toute institution, qu'elle soit nationale les législations et les pratiques nationales. Ces considéra-
ou internationale, une définition précise des droits (et des tions conduisent à faire prévaloir des formules et des
procédures permettant de les faire respecter), définition structures à caractère judiciaire ou quasi judiciaire sur
inscrite dans des textes juridiques adoptés par les autorités des organes de nature politique ou soumis à l'influence
qui détiennent sur le plan constitutionnel et législatif le de tel o u tel groupe d'Etats.
pouvoir d'imposer des règles à tous dans l'ordre interne et (b) L'autre condition a trait à l'attitude m ê m e des
de contracter des engagements juridiques dans l'ordre individus et des opinions publiques sur le plan national
international. et international à l'égard des droits de l ' h o m m e . Il est
tentant d'admettre c o m m e u n postulat, que les individus
et les groupes souhaitent plus ou moins confusément
Conclusion
l'établissement d'autorités supérieures à celles qui, dans
chaque Etat, détiennent le pouvoir législatif et réglemen-
U n e marge importante sépare les réalisations obtenues taire et celui de rendre la justice, autorités qui pourraient
au cours des vingt dernières années et les objectifs définis constituer le suprême recours international auquel, "en
dans la Charte des Nations Unies et dans les actes consti- désespoir de cause", o n aurait la faculté de s'adresser.
tutifs des institutions spécialisées.
Pourtant l'œuvre réalisée marque un progrés considérable Cependant, il n'est pas niable que beaucoup de sociétés
et, par certains aspects, une réelle "novation", dans les sont nées et se sont fortifiées en opposition et en conflit,
conceptions d u droit international et dans les compétences souvent violent, avec le m o n d e extérieur. La tentation de la
des institutions internationales. "société close" est une donnée qu'on ne peut ignorer.
Certes s'affirment, à l'heure présente, des tendances à
Le monopole de l'Etat se trouve mis en cause et sa l'internationalisation des problèmes, des activités et des
souveraineté, hier absolue, dans le domaine des droits de institutions ; mais, dans le m ê m e temps, des tendances
l ' h o m m e , subit sous diverses formes des restrictions aux- nationalistes s'expriment vigoureusement et parfois violem-
quelles certains Etats consentent eux-mêmes progressive- ment et ces tendances ne sont pas le seul fait d'Etats qui
ment, soit spontanément, soit sous l'effet des contraintes ont récemment accédé à l'indépendance.
diffuses de l'opinion nationale et internationale o u des
courants de pensée et de l'influence active des grandes Aussi, l'étude et l'analyse des opinions nationales, des
organisations non gouvernementales ou des décisions des attitudes de " l ' h o m m e de la rue", des associations civiques,
Parlements. de la jeunesse, de l'université, des milieux juridiques, des
églises et des écoles de pensée, à l'égard de telles options,
La s o m m e des réalisations qui ont été précédemment
la connaissance précise de la place consacrée, au sein des
décrites contribue à créer un climat, des habitudes qui
programmes d'enseignement et d'éducation à de tels
peuvent faciliter dans l'avenir des progrès plus étendus.
problèmes seraient certainement ici d'un grand secours
Ces progrès peuvent se développer tant sur le plan régional
dans l'œuvre de construction d'un ordre international
que sur une base universelle. L'exemple de la Convention
dont la garantie des droits de l'homme serait l'un des
européenne inspire, en d'autres continents, notamment en
éléments majeurs. L'Unesco a une vocation sinon exclusive
Amérique latine, l'étude de procédures et d'institutions
du moins principale pour entreprendre un tel programme
comparables.
d'études, d'analyses et de confrontations.
Moins difficiles à établir dans un cadre géo-politique
régional que sur le plan mondial, de telles institutions qui Certaines activités de l'Unesco dans le passé, certains
garantissant les droits de l'homme n'excluent pas, au travaux en cours pourraient constituer, d'ores et déjà, des.
contraire, la nécessité d'une protection dans u n cadre contributions notables à une telle entreprise. Mais celle-ci
œcuménique. Chaque région, de m ê m e que chaque pays, pourrait être envisagée et réalisée dans un cadre global dont
ne vit pas en autarcie et la protection des droits de l ' h o m m e chaque élément serait conçu en fonction de la nature et
intéresse, pour des raisons de fait autant que pour des des problèmes spécifiques que soulève l'élaboration d'un
motifs d'ordre éthique, la communauté internationale système de garantie internationale des droits de l'homme
tout entière. et aussi, en tenant compte, de façon réaliste, des obstacles
E n outre, si la mise en œuvre et la garantie des droits de tous ordres auxquels se heurte ce vaste dessein.
de l ' h o m m e doit comporter, quels que soient l'objet et la A l'heure présente, les milieux internationaux semblent
nature de ces droits, des fondements et des caractéristiques connaître l'essentiel des aspects techniques et juridiques des
c o m m u n s , elle peut présenter, pour tel ou tel groupe de systèmes de garantie des droits de l'homme qui existent
droits, des aspects spécifiques. C'est dire que pour les droits ou qui pourraient être établis dans un contexte dépassant
culturels et les droits sociaux notamment, chaque institu- les frontières nationales. Les spécialistes, diplomates, ju-
tion spécialisée est, au moins au premier stade et dans son ristes. . . sont informés de la nature et des divers aspects
propre domaine, la structure naturellement et technique- des problèmes qui dominent la matière. Il n'est pas sûr que
ment compétente dans un cadre universel. ces spécialistes soient précisément et pleinement informés

83
Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

de l'attitude des h o m m e s et des groupes auxquels, dans traditions et sociétés) — devait-elle constituer l'un des
le m o n d e entier, s'appliqueraient de tels systèmes de objets dominants de la Table R o n d e .
contrôle. . . de leurs aspirations c o m m e de leurs réticences. Cette confrontation n'était pas exempte de préoccupa-
Sans préjudice de ses activités juridiques et techniques tions concrètes. Il ne s'agissait pas seulement, en effet, de
qui contribuent à la promotion et à la protection des droits mettre éventuellement en lumière des différences dans les
de l ' h o m m e dans le domaine de l'éducation, de la science conceptions mais aussi de savoir "dans la mesure du possible
et de la culture, FUnesco pourrait jouer u n rôle primordial si, dans les sociétés différentes dont les valeurs semblent
dans l'étude des aspects qui viennent d'être mentionnés et, divergentes et m ê m e opposées, il n'existe pas cependant une
le cas échéant, dans l'élaboration de programmes en ces base c o m m u n e à toute pensée, ou au moins des équiva-
domaines. lences susceptibles d'être analysées". E n outre, "la mise en
œuvre de la Déclaration des droits de l ' h o m m e serait plus
facile si l'on découvrait quels systèmes de valeurs ont
répondu à des besoins.particuliers et c o m m e n t ces systèmes
conditionnent, de nos jours, le comportement des individus
et des Etats dans telle situation particulière".
L'analyse et la confrontation des systèmes de valeurs
étaient donc conçues c o m m e des moyens qui pourraient
être mis au service de la finalité suprême : la mise en œuvre
effective des droits de l ' h o m m e .
Table Ronde sur les droits de l'homme Les communications présentées, dans le cadre de cette
(Oxford, 11-19 novembre 1965) première partie de la Table Ronde, intitulée "Droits de
l'homme et religions, idéologie, cultures, sociétés, tra-
Rapport final ditions" ne pouvaient être exhaustives. Cependant, on
s'est efforcé d'obtenir une représentation aussi large que
possible.1
/. Introduction La seconde partie de la Table Ronde était consacrée
aux rapports entre les Droits de l'homme et les facteurs
socio-économiques de leur mise en œuvre.
Vingt ans après la création de l'Organisation des Nations Les problèmes examinés sous ce titre ne sont certes pas
Unies et dix-sept ans après la proclamation de la Déclaration totalement distincts de ceux qui ont été étudiés dans la
universelle des droits de l ' h o m m e , l'Unesco a estimé qu'il première partie. E n effet, les traditions religieuses et philo-
serait utile de tenir une "Table R o n d e " consacrée aux sophiques, les croyances, les cultures ont une influence
droits de l'homme en vue de guider l'action et d'orienter indéniable sur les conditions socio-économiques qui affec-
les programmes de l'Organisation - et notamment ceux qui tent la mise en œuvre des Droits de l ' h o m m e : mais il
relèvent du Département des sciences sociales - dans ce n'appartenait pas aux participants à la Table R o n d e de
vaste domaine. trancher, au sein d'une institution internationale, les
L a communication introductive rédigée par le* Secréta- problèmes de causalité qui peuvent se poser à cet égard
riat de l'Unesco ainsi que l'exposé introductif de M . André et, de toute façon, il eût été vain de se concentrer, à ce
Bertrand, directeur du Département des sciences sociales stade, sur de tels aspects qui touchent à ce que chaque
ont défini l'esprit et le programme de la Table Ronde. philosophie, chaque religion, chaque idéologie a d'essentiel.
La Déclaration est universelle. Son importance tient au A u demeurant, tous les participants ont estimé que les
fait qu'elle établit des normes applicables à tout h o m m e , facteurs socio-économiques qui ont joué et jouent u n rôle
où qu'il vive, et ce, non seulement en sa qualité de citoyen essentiel dans les progrès .et les régressions des Droits de
d'un Etat niais aussi en sa qualité de m e m b r e de la famille l ' h o m m e pouvaient faire l'objet d'études fondées sur les
humaine. Or, les Etats qui, en 1948, ont participé à l'élabo- réalités et que les conclusions pratiques qu'on en tirerait
ration et au vote de la Déclaration universelle ne représen- pourraient être, en dernière analyse, des facteurs de progrès
taient qu'une partie de la population du globe. Ce n'est que dans la promotion tant des droits civils et politiques que des
plus tard que de nombreux pays africains et asiatiques, droits économiques, sociaux et culturels, droits dont
devenus indépendants, devaient se joindre à la famille beaucoup peuvent d'ailleurs donner lieu dans certaines
des nations. sociétés à des conflits au stade de l'application.
O n peut dès lors se demander si les rédacteurs de la L'Unesco ne pouvait avoir l'ambition de traiter, au cours
Déclaration - bien qu'ils aient essayé de prendre en consi- de cette réunion, de tous les facteurs économiques et
dération l'expérience de tous les h o m m e s — "n'ont pas sociaux, dont beaucoup relèvent, sur le plan technique, de
surtout reflété les traditions philosophiques de Cicerón, l'Organisation des Nations Unies et de la compétence
des jurisconsultes, de Saint-Thomas d'Aquin, de Moore et respective des différentes Institutions spécialisées.
Hooker, de Hobbes et Locke, de Rousseau et Montesquieu, Cependant, beaucoup d'aspects relèvent des sciences
de T o m Payne, de Kant et M a r x . . ." sociales et humaines qui, elles, sont de la compétence de
Aussi, la confrontation de la "philosophie" de la Décla- l'Unesco.
ration et de son contenu avec les diverses traditions reli- D e plus, l'influence considérable de la science sur la
gieuses et philosophiques, les idéologies, les cultures, avec structure et l'évolution des sociétés, les répercussions de
les valeurs dominantes dans les divers types de sociétés — l'utilisation technologique des découvertes scientifiques
et ce, en tenant compte de l'évolution m ê m e de la "théorie
des droits de l ' h o m m e " (et des pratiques dans ces différentes 1. UNESCO Document SS/HR/3.

84
Rapport final de la réunion

sur les droits de l'homme posent aujourd'hui et poseront les mesures discriminatoires et de la protection des mino-
plus encore demain des problèmes d'une ampleur et d'une rités des Nations Unies.
complexité probablement sans précédent. Là encore, on a Le présent rapport tend à présenter une analyse des
pensé que des échanges de vue sous l'égide de l'Unesco points saillants des débats et aussi les "suggestions pour un
pouvaient être très utiles. E n outre, les responsabilités programme de travail" qui ont été discutées et approuvées
particulières de l'Unesco dans le domaine de l'éducation par la Table R o n d e .
et de l'information lui imposaient d'aborder, sous l'angle Il n'est pas possible de donner, dans le présent docu-
des Droits de l'homme, certains thèmes qui font, par ment, un résumé de chaque communication et u n compte
ailleurs, l'objet d'activités et de programmes techniques rendu chronologique et détaillé des discussions. L e lecteur
ou d'activités opérationnelles et normatives de différents pourra se reporter, le cas échéant, auxdites communications
Départements de l'Organisation. dont la liste figure en annexe.
Enfin, une Table Ronde portant sur les Droits de l'hom-
m e ne pouvait omettre les aspects juridiques de leur mise ///. Droits de l'Homme et religions, idéologies, cultures
en oeuvre tant sur le plan national que dans la vie inter- et traditions
nationale.
L'une des conclusions des exposés et des débats est
A la lumière des débats, les participants ont élaboré et
que la Déclaration universelle a été fortement influencée
approuvé des "suggestions pour u n programme de travail"
par la tradition occidentale des Droits de l ' H o m m e 2 et
qui figure en annexe. Le programme relève principalement
notamment par les "Déclarations des droits" qui furent
des Sciences sociales, cadre dans lequel se situait principale-
ment la Table Ronde. Mais certaines suggestions peuvent proclamées en Europe occidentale et aux Etats-Unis. La
intéresser n o n seulement les Départements de l'Unesco forme et la terminologie de la Déclaration universelle, la
autres que celui chargé des Sciences sociales mais "concerner place accordée en son sein aux droits civils et politiques et
aussi, selon le cas, des institutions internationales, nationales aussi aux garanties de ces droits témoignent de cette influ-
ou régionales compétentes, ainsi que les organisations n o n ence. O n a p u penser aussi que la Déclaration universelle
gouvernementales" .. . serait fortement "occidentale" dans la mesure où les
E n outre, pour la plupart des points exposés dans les normes qu'elle énonce ne reflètent pas toujours celles
"suggestions", il est entendu qu'au cas o ù les organes de certaines philosophies ou religions, ou traditions. Si
compétents décideraient de les mettre en œuvre, un inven- en effet, les religions nées dans le bassin méditerranéen
taire des travaux déjà entrepris devrait être dressé au peuvent être, elles aussi, regardées, à beaucoup d'égards,
préalable "afin d'obtenir le m a x i m u m de résultats aux c o m m e les inspiratrices plus ou moins lointaines de la
moindres frais". Déclaration universelle, d'autres philosophies, religions et
traditions peuvent sembler n'avoir que des rapports assez
lâches avec elle ; parfois m ê m e , elles reposent sur des
valeurs sinon opposées, du moins différentes3.
II. Conduite des travaux Cependant, en dépit des divergences, on peut distinguer
dans les différentes traditions ou religions - et au-delà des
La Table Ronde s'est tenue à Oxford, du 11 au 19 différences de terminologie — u n m i n i m u m de valeurs
novembre 1965 à l'Université d'Oxford (Delegacy for c o m m u n e s 4 : respect de la vie et de la dignité de la per-
extra-mural studies). Son directeur, M . Frank Jessup, a sonne, tolérance, importance des normes régissant les
apporté à la Table Ronde u n concours permanent et rapports individuels et collectifs dans la vie sociale, et
unanimement apprécié. respect et garantie de ces normes — y compris des engage-
ments contractuels — etc...
La liste des participants et des observateurs figure en
annexe. La Table Ronde procéda à l'élection de son Bureau Certes, l'importance et la signification de ces concepts,
qui fut ainsi composé : Professeur D . D . Raphaël ( R . U . ) , de m ê m e que la hiérarchie des valeurs que ces-systèmes
président ; M a d a m e R . Thapar (Inde) et M a d a m e M . Hirs- traduisent, ont pu varier dans le temps et dans l'espace.
zowicz-Biélinska (Pologne), vice-présidents. A la limite m ê m e , l'insuffisance de nos connaissances
La plupart des participants avait adressé à l'Unesco une (ne serait-ce que du fait de l'absence de langue écrite) sur
communication qui a été brièvement résumée en séance la structure de certaines sociétés qui ne sont parvenues que
par chaque auteur et a fait, ensuite, l'objet de débats. très récemment à un m i n i m u m d'organisation, constitue
Les représentants de certaines institutions spécialisées un obstacle important lorsqu'on tente de savoir si certains
et d'organisations non gouvernementales ont participé effec- principes ont une valeur vraiment universelle. Mais, si au
tivement aux débats et à l'élaboration des "suggestions". cours de l'Histoire, les religions, les philosophes, les tradi-
tions se sont souvent opposées, parfois violemment, elles
D a m e Mary Smieton, m e m b r e du Conseil exécutif, a sont aussi entrées en contact et se sont mutuellement
présidé la séance inaugurale et a défini au cours de son influencées. Peu à peu, des interpénétrations se sont pro-
allocution le sens et la portée de la Table R o n d e . duites et des valeurs c o m m u n e s se sont dégagées. Les
Le Secrétariat de l'Unesco était représenté par le profes- conditions du m o n d e moderne et notamment l'accroisse-
seur André Bertrand, directeur du Département des sciences m e n t considérable des moyens de communication devraient
sociales, par M m e Marion Glean (Département des sciences être un facteur décisif dans cette évolution.
sociales) et par M . Tangiane (Département de l'éducation).
Le Directeur scientifique de la Table R o n d e était M . 2. Communications de M M . Cassin, Raphael et Fabroi
Pierre Juvigny, maître des requêtes au Conseil d'Etat (de 3. Communications de M M . Diakhate, Ito et de M m e Thapar.
France), m e m b r e de la Sous-commission de la lutte contre 4. Communications de M M . Diakhate, Ito, Wafi et M m e Thapat.

85
Table Ronde sur les Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

Les participants à la Table Ronde, représentants d'un Les participants à la Table Ronde ont estimé que l'influ-
grand nombre de traditions philosophiques, religieuses et ence directe ou indirecte de la philosophie marxiste1 a été,
sociales, ont estimé que les normes de la Déclaration à cet égard, décisive8.
universelle, si marquées qu'elles fussent par certaines des E n outre, la reconnaissance solennelle de ces droits
traditions plus haut mentionnées, exprimaient l'essentiel économiques, sociaux et culturels, en 1948, a, en quelque
des valeurs c o m m u n e s à la famille humaine. sorte, reflété les aspirations des masses de pays industrialisés,
A u surplus, le contenu des textes sacrés ou des déclara- mais aussi celles des pays qui venaient d'accéder à l'indé-
tions ne saurait constituer une référence exclusive car, pendance ou qui, après 1948, allaient user de leur droit à
entre les préceptes et les pratiques, il existe des écarts que l'autodétermination.
des siècles ne sont pas parvenus à combler. La consécration, sur un plan universel, des droits écono-
D e ce point de vue, deux thèmes ont notamment occupé, miques, sociaux et culturels a probablement contribué à
tant dans diverses communications qu'au cours des débats, donner plus d'importance que par le passé aux problèmes
une place importante au sein de la Table Ronde : celui de de la mise en oeuvre effective des droits de l ' h o m m e .
l'égalité entre l'homme et la f e m m e , et celui de l'esclavage. A ce propos, des échanges de vues entre les participants
L'égalité de statut entre les êtres de sexe différent a été à la Table Ronde, on peut retenir quelques points saillants
proclamée ou admise par beaucoup de religions et de décla- qui sont, sous diverses formes, mentionnés - à des fins
rations ; la prohibition de l'esclavage résulte également, de d'études ou d'actions — dans les "suggestions pour u n
façon explicite o u implicite des textes. Pourtant, en dépit programme de travail" qui figurent en annexe.
de progrès considérables obtenus au cours d'un très long E n premier lieu, certains aspects des traditions (y compris
processus historique5, l'égalité entre l ' h o m m e et la f e m m e les traditions philosophiques et religieuses) des mentalités,
n'est pas intégralement assurée ; et de plus, - un rapport des attitudes collectives et individuelles à l'égard des droits
récent des Nations Unies l'a montré — les pratiques de de l'homme peuvent constituer des obstacles ou des freins à
l'esclavage existent encore dans certaines parties du m o n d e . la mise en œuvre effective des droits de l'homme ; à l'in-
E n outre, les déclarations occidentales ont pu proclamer verse, ces m ê m e s aspects — ou d'autres - peuvent être des
solennellement l'égalité des droits politiques pour tous les facteurs de résistance aux violations de certains droits de
êtres humains mais certains des Etats qui se réclamaient de l ' h o m m e (par exemple, les protestations des organisations
ces déclarations ont continué à pratiquer ou à tolérer non gouvernementales lorsque se produisent des violations
l'esclavage pendant une période plus ou moins longue, ou à graves des droits de l ' h o m m e , les "interventions d ' h u m a -
dénier aux habitants des territoires sous statut colonial nité" des représentants ou des tenants de religions et de
l'égalité effective des droits et à empêcher ou limiter le philosophies).
développement d'une culture qui leur fût propre 6 . E n second lieu, on a accordé la plus grande importance
C'est dire que, s'agissant de droits considérés c o m m e aux régimes des "garanties" des droits. Dans les différents
parmi les plus éminents par les traditions philosophiques régimes politiques et juridiques, les droits "ne prennent leur
de l'Occident.et que reconnaissaient, dans une large mesure, véritable portée que dans la mesure où il existe dans les
les religions nées dans le bassin méditerranéen, la lettre des textes et (ou) dans la réalité, des institutions et des méca-
textes ne saurait être tenue pour décisive. Elle doit être nismes assurant la garantie effective des droits".
confrontée avec les réalités sociales et économiques et le Des études comparatives, dont l'esprit et lafinalitésont
processus de développement 7 . définis dans les "suggestions pour un programme de travail"
E n outre, une partie de la Déclaration universelle des ont été préconisées. Les exposés faits par plusieurs partici-
droits de l ' h o m m e comble une lacune fondamentale des pants et traitant d'institutions telles que l'ombudsman, les
déclarations classiques des droits de l ' h o m m e , notamment cours suprêmes, les Conseils d'Etats et les organismes non
de celles du 18e siècle. juridictionnels, de recours au sein de l'administration9, ont
La Déclaration universelle, en effet, accorde aux droits préfiguré les thèmes de ces études comparatives et les
économiques, sociaux et culturels, une place et une impor- éléments sur lesquels elles pourraient porter.
tance égales à celles qu'elle donne aux droits civils et poli- U n e certaine place devrait être accordée, dans ces études,
tiques. Certes, au coure du 19e siècle, la notion de droit au aux procédés internationaux de protection des droits de
travail avait été parfois reconnue dans certains pays ; dans l ' h o m m e et les relations entre la protection internationale
beaucoup de sociétés, il existe depuis longtemps des insti- de ces droits et les institutions nationales10.
tutions qui garantissent aux m e m b r e s de la communauté un Plusieurs participants ont fait observer qu'entre les
m i n i m u m de sécurité contre les risques de l'existence. Sur différents droits proclamés par la Déclaration universelle
le plan doctrinal, on peut trouver, dans Montesquieu, des des conflits11 pouvaient se produire dans la législation et
phrases qui préfiguraient le droit à la sécurité sociale.
5. Communications de M M . Cassin, Fabro et Wafi.
Enfin, le droit syndical et d'autres droits sociaux avaient 6. Voir notamment communications de M M . Diakhate, Henriques
été admis avec plus ou moins de parcimonie, en Europe et M m e Glean.
occidentale au 19e siècle. Mais, m ê m e si, sous, diverses 7. Voir notamment communications de M M . Cassin, Fabro,
influences, certaines lois sociales avaient été adoptées Guber et M m e Hirszowicz-Bielinska.
8. Voir notamment communications de Mi Cassin et de M m e
dans beaucoup de pays avant la fin de la deuxième guerre Hirszowicz-Bielinska.
mondiale, si une partie des droits sociaux — ceux touchant 9. Notamment pax M M . Bexelius, Ferguson, M m e Hirszowicz-
au "travail" — étaient déjà couverts par la compétence de Bielinska et M . Juvigny.
l'OIT, aucun système global et cohérent destiné à garantir 10. Voir communications de M M . Aramburu, Merichaca et Juvigny.
l'ensemble des droits économiques, sociaux et culturels 11. Ces problèmes sont évoqués dans plusieurs Communications
écrites et l'ont été aussi au cours de communications et inter-
n'avait été adopté. ventions orales notamment par M m e Hersch.

86
Rapport final de la réunion

dans la réalité : entre les droits de l ' h o m m e et de la f e m m e de communication, la science, les loisirs, etc. . .) visent à
dans la famille et dans la société, conflits entre les enfants, mettre ces 'techniques au service de la promotion des
m ê m e majeurs, et le chef de la famille ou du clan dans Droits de l'homme.
certaines structures patriarcales ou matriarcales, conflits Une grande attention a été consacrée aux aspects géné-
entre les droits des individus et les pouvoirs dont disposent raux des politiques globales ou sectorielles de développe-
ceux qui, au sein des "groupements intermédiaires" occu- ment et à la répercussion de ces politiques sur les Droits
pent d'importantes fonctions. de l ' h o m m e .
Ces conflits et les tensions qu'ils engendrent, de m ê m e O n a constaté que les politiques de développement
que, de façon générale, les problèmes posés par la recherche étaient l'instrument essentiel de la promotion des Droits
d'un équilibre harmonieux entre les différents droits de l ' h o m m e ; cela est évident en tout état de cause, s'agis-
énoncés dans la Déclaration universelle devraient faire sant des droits économiques, sociaux et culturels.
l'objet d'études approfondies, études qui porteraient sur Cependant, toute politique de développement ne conduit
les- pratiques, les réalités sociologiques aussi bien que sur pas nécessairement à l'épanouissement des droits civils et
les statuts juridiques. politiques ; elle peut m ê m e entrer en conflit avec certains
Dans de telles études, la réalisation effective de l'égalité de ces droits; en tous cas, elle les "affecte"12;les réformes,
entre l ' h o m m e et la f e m m e occuperait une place prioritaire. dans l'ordre politique, économique, social, inspirées par
Les conflits possibles entre les droits civils et politiques la volonté de développement et le souci de l'efficacité,
d'une part et les droits économiques, sociaux et culturels provoquent des transformations dans les structures sociales,
d'autre part, ont été largement débattus. Les questions sont les institutions et statuts juridiques.
examinées dans la partie suivante d u présent rapport. Dans quelle mesure ces politiques de développement,
Beaucoup de problèmes que pose le passage d'une en créant les conditions m ê m e s de la mise en œuvre effective
société traditionnelle à une société animée par une volonté de certains droits, n'affectent-elles pas d'autres droits dans
de développement relèvent, à l'évidence de l'étude des leur essence m ê m e ?
facteurs socio-économiques de la mise en œuvre des Droits Ces problèmes avaient déjà été abordés dans la première
de l ' h o m m e , lesquels sont traités dans la seconde partie partie de la Table Ronde et le "Programme de travail",
de la Table Ronde et dans la seconde partie des "sugges- élaboré sous le titre "Droits de l ' h o m m e et idéologies,
tions pour un programme de travail". cultures, sociétés, traditions", en fak mention (problêmes
Pourtant, certains aspects ne relèvent pas exclusivement posés, dans certains domaines, par le passage de la société
des structures économiques et de la politique sociale. D en traditionnelle à une société "de développement", rapports
est ainsi notamment de Involution du rôle de la famille entre industrialisation et urbanisation et droits de l'homme,
traditionnelle - et de son attitude — dans un processus de etc...).
développement ; de m ê m e , le statut, le contenu, les formes L'étude des rapports entre les droits de l'homme et les
du "droit de propriété", — qui conditionnent dans une facteurs socio-économiques de leur mise en œuvre et les
très large mesure la mentalité des individus et des groupes - débats qui se sont déroulés sur ce thème, ont conduit les
sont affectés par les phénomènes modernes d'industriali- participants à recommander, de façon générale "l'Etude
sation et d'urbanisation. de- l'évolution de ceux des droits (qu'ils soient civils ou
Des études interdisciplinaires, conduites soit par l'Unesco politiques ou qu'ils soient économiques et sociaux) sur
elle-même, soit par les Nations Unies et les autres Institu- lesquels la conduite des politiques de développement a des
tions spécialisées compétentes, dans u n contexte d'étroite répercussions et des retentissements importants".
coopération interinstitutionnelle, et menées principalement A la lumière des communications et des discussions, on
selon les méthodes des sciences sociales et humaines — peut d'ores et déjà mentionner - à titre indicatif et non
paraissent s'imposer. limitatif — des sujets précis que pourrait recouvrir cette
formule générale :
E n premier lieu, on retrouve ici les droits de la f e m m e 1 3
IV. Droits de l'Homme et facteurs socio-économiques de et ceux de la famille13"14"15 déjà abordés, dans un contexte
leur mise en œuvre moins vaste, dans la partie 1 de la Table Ronde et du "Pro-
gramme de travail".
A . Problèmes généraux E n second lieu, le droit de propriété16 (v. aussi program-
m e de travail, partie I) et, plus généralement, tous les droits
L'esprit et les objectifs de cette seconde partie de la qui peuvent être affectés par la mobilisation de capitaux
Table Ronde ont été définis dans 1' "Introduction" d u dans l'intérêt public17. Il a semblé que l'examen de problè-
présent rapport. mes concernant le droit de propriété était intéressant à de
multiples points de vue : en effet, la Déclaration universelle
Les sujets traités sous cette rubrique ne portaient pas —
n'a proclamé le droit de propriété qu'en des termes très
et ce, pour les motifs exposés plus haut — sur tous les droits
brefs, en consacrant à la fois la propriété individuelle et
économiques, sociaux et culturels proclamés par la Déclara-
collective et en prohibant la privation "arbitraire" de la
tion universelle.
Cependant, à travers les exposés portant sur des domaines
spécifiques et à la lumière des discussions, on a pu dégager 12. Voir notamment communication de M m e Hirszowicz-Bielinska.
des thèmes d'études (et recommander des méthodes desti- 13. Voir communication de M m e Amanda Labarka.
nées à les conduire), dont certains ont une portée générale 14. Voir communication de M m e Yonina Talmon.
et interdisciplinaire et dont d'autres, m ê m e limités à cer- 15. Voir communication de M . William J. Goode.
16. Voir communication de M . G . Thambyahpillay.
tains secteurs (tels que l'éducation, les moyens modernes
17. Voir communication de M . Onakaya Niser.

87
Table Ronde sur ¡es Droits de l'Homme (Oxford, 11-19 Novembre 1965)

propriété ; de plus, le statut de la propriété diffère profon- Lors de l'examen de ces thèmes, l'importance des
dément selon les systèmes politiques ; les réformes agraires institutions et des procédures propres à assurer la garantie
qui sont appliquées dans un grand nombre de pays modifient effective des droits a été également mise en avant et il a été
nécessairement les modalités d'exercice de ce droit ; les entendu que le chapitre du "Programme de travail" qui
décisions prises dans le cadre des politiques de développe- concerne ce problème (voir supra, Ire partie) s'appliquait
m e n t touchent au statut des investissements, à l'épargne, tant aux droits économiques sociaux et culturels qu'aux
etc. droits civils et politiques.
E n troisième lieu, les options que pose l'utilisation
des ressources humaines dans le cadre d'une politique B. Etudes spécifiques
économico-sociale et la façon dont o n les tranche concer- a) Science
nent, de différentes façons, les droits de l ' h o m m e : il en est
ainsi des rapports entre "le plein emploi" et le "droit au A l'arriére plan de certains des sujets plus haut évoqués,
travail", de la conception et des modalités du droit syndical on trouve, entre autres facteurs, les progrès scientifiques et
et m ê m e de la nature des syndicats et leurs fonctions. . . technologiques considérables qui caractérisent l'époque
mais, plus encore - du moins pour ce qui est de la compé- actuelle et la préoccupation de les mettre au service de
tence de l'Unesco - des problèmes posés, du point de vue l'homme.
des droits de l'homme, par la planification de l'éducation, Mais, sur le plan de la science, il est hautement vraisem-
présentent dans ce cadre, un intérêt considérable (v. infra). blable que le prodigieux développement de la science
A u surplus, le thème des "options fondamentales" (et, posera des problèmes d'envergure qui ont, certes, des
corrélativement, leurs répercussions sur certains droits, y rapports étroits avec les modalités de mise en œuvre des
compris les conflits entre différents droits) a été posé - droits de l'homme et qui, à la limite, peuvent mettre en
on l'a déjà noté - au cours de la Table R o n d e , non seule- cause l'essence de la Déclaration universelle et l ' h o m m e
m e n t en ce qui concerne tel ou tel droit particulier pro- lui-même. A cet égard, les participants à la Table Ronde
clamé dans la Déclaration universelle, mais, de façon ont estimé qu'il convenait de retenir à titre prioritaire
globale, sUr le plan des droits civils et politiques d'une part, l'étude des incidences des progrès et des perspectives de la
des droits économiques sociaux et culturels d'autre part. biologie et de la médecine sur certains droits (droit à la
Au-delà des aspects philosophiques et politiques de ce vie, problèmes posés du point de vue des droits de l ' h o m m e
thème, on a admis qu'il existait à l'heure actuelle une aspi- par certaines méthodes de traitement ou d'expérimentation,
ration assez générale à la jouissance de l'ensemble des droits secret médical en liaison avec la "prohibition des immixtions
proclamés par la Déclaration universelle m ê m e si le rythme arbitraires dans la vie privée" (article 12 de la Déclaration,
et le degré respectifs de la mise en oeuvre de l'une ou l'autre ubre-arbitre, etc.).
catégorie de droits et leur ordre d'importance ont été b) Education
largement déterminés, à différents m o m e n t s de l'Histoire
(et le sont souvent encore) par le climat, l'importance et la L'éducation ne pouvait faire l'objet, au sein de la Table
nature des ressources naturelles, le niveau de développe- Ronde, d'un débat exhaustif ni conduire à l'élaboration
ment, de chaque pays et par l'idéologie et les concepts d'un véritable projet de programme puisqu'aussi bien une
politiques dominants. grande partie des activités normatives et techniques de
l'Unesco est déjà axée sur la promotion du droit à l'éduca-
Dans cette perspective, on a pu estimer que dans les tion, activités, parmi lesquelles, ainsi que l'a rappelé le
sociétés en pleine évolution, la promotion et la garantie des représentant du Département de l'éducation, on peut
droits civils et politiques restaient, elles aussi, fondamen- signaler notamment la lutte contre la discrimination en
tales, mais que le droit des citoyens de participer aux matière d'enseignement, les écoles et institutions associées,
affaires publiques, proclamé par la Déclaration universelle, en matière d'enseignement des droits de l ' h o m m e , la
ne saurait être envisagé, en tout état de cause, sous le seul promotion des jeunes filles et des femmes à l'éducation,
aspect des droits politiques traditionnels ; il importe que notamment dans les secteurs scientifiques et technolo-
soient étudiés aussi les "aspects psycho-sociologiques" de giques, la lutte contre l'analphabétisme, etc...
la participation des citoyens - en leur qualité de produc-
teurs, de consommateurs, etc. — à l'élaboration, à l'appli- Les participants ont réaffirmé que l'éducation sous
cation et à l'évaluation des politiques planifiées de dévelop- toutes ses formes et à tous les niveaux était à la fois l'une
pement et de leur participation aux institutions écono- des conditions fondamentales et l'un des instruments essen-
miques et sociales de caractère collectif (syndicats, coopéra- tiels de la promotion de l'ensemble des droits de l ' h o m m e .
tives, comités de toute nature existant dans la vie collective, Mais une mention particulière a été faite des problèmes
institutions de développement communautaire, etc.). que peut poser la conciliation du plein épanouissement de
Sous des formes diverses, ces problèmes se posent dans la personnalité humaine c o m m e but assigné à l'éducation
toutes les sociétés et tous les régimes, quelles que soient par la Déclaration universelle et certaines exigences de toute
leurs structures, à un m o m e n t où les impératifs du dévelop- politique de planification de l'éducation conçue c o m m e
pement, la puissance et la rapidité du processus industriel élément d'une planification globale et reconnue c o m m e
et le phénomène technocratique aboutissent à des concen- nécessaire à la réalisation effective du droit à l'éducation
trations de pouvoirs 18 . lui-même 1 9 .
La façon dont est aménagée la participation des individus Ce thème recouvre des oppositions — apparentes ou
à l'élaboration et au contrôle des décisions qui les concer- réelles — entre l'enseignement dispensé à des fins utilitaires
nent, le degré de cette participation dans u n tel contexte,
conditionnent, pour une large part, la jouissance effective 18. V . notamment communication de M m e Hirszowicz-Bielinska.
de certains droits ou leur restriction, voire leur négation. 19. Voit communications de M . Seifert.i

88
Rapportfinalde la réunion

et en vue de la réalisation d'objectifs essentiellement écono- La contribution positive de ces moyens de communication
miques et techniques et celui visant à développer les facultés dépend d'un grand nombre de facteurs. Radio et télévision
et dons individuels, entre l'éducation de masse et la forma- peuvent accroître de façon considérable les moyens d'ensei-
tion d'élites, entre l'alphabétisation de l'ensemble de la gnement pour les enfants et les adolescents, et aussi être
population et la scolarisation totale des seuls enfants et mis au service dès campagnes d'alphabétisation. Cependant,
adolescents, et aussi les problèmes posés par l'orientation l'utilisation essentiellement du langage parlé et de l'image
plus ou moins autoritaire des élèves aux différents stades peuvent modifier non seulement les méthodes et les formes
du processus scolaire... de l'enseignement, mais aussi son contenu et l'attitude et
La recherche d'équilibres entre ces conceptions et ces la psychologie des élèves.
finalités de l'éducation soulèvent des questions qui ne
peuvent être résolues sous le seul angle technique. Cette 1. V . communication de M . Seifert.
recherche peut être facilitée par des études menées non
seulement par les spécialistes de l'enseignement et les Touchant indifféremment tous les éléments de la popu-
économistes, mais aussi par les sociologues, les philosophes, lation, radio et télévision peuvent, selon les choix opérés
les psychiatres, les juristes, les administrateurs... par ceux qui décident des programmes, être les instruments
L'enseignement ne peut avoir exclusivement en vue la d'une politique d'élévation ou d'uniformisation — voire
formation de producteurs au service du seul développement d'abaissement — du niveau culturel. D e plus, l'information
économique où l'épanouissement de la personnalité conçu largement diffusée peut permettre un contact quasi perma-
dans u n esprit individualiste, ni m ê m e la synthèse plus ou nent entre les autorités responsables du développement
moins harmonieuse de ces deux objectifs. Il convient en économique et social et les populations, contact qui peut
tout état de cause de préparer l'enfant à jouer au sein de la être efficace notamment dans les pays de vastes superficies
communauté nationale et internationale un rôle conforme où les moyens classiques de communication et l'adminis-
à l'esprit de la Déclaration universelle. A cet égard, des tration territoriale sont peu développés.
recherches doivent être poursuivies en vue d'améliorer La.nature et le contenu des informations diffusés, les
encore les programmes et les méthodes d'enseignement critères qui président à leur sélection et à leur présentation
afin qu'ils soient pleinement en harmonie avec la Déclara- peuvent, selon les cas, être conformes aux principes de
tion universelle, notamment en ce qui concerne la compré- libre circulation des faits et des idées proclamés par la
hension, la tolérance et l'amitié entre toutes les nations et Déclaration universelle ou, au contraire, constituer une
tous les groupes raciaux ou religieux et le développement violation permanente de l'esprit et m ê m e de la lettre de
des activités des Nations Unies. la Déclaration.
Il est à noter que certaines suggestions spécifiques Enfin, dans la mesure où il est admis que la radiodiffu-
figurant dans le "Programme de travail" et précédemment sion et la télévision peuvent avoir une influence directe
mentionnées, sont en partie inspirées par ces préoccupa- ou indirecte sur presque tous les aspects de la vie indivi-
tions. Il en est ainsi en particulier de celles des études duelle et de la vie sociale, il est évident que les modifica-
comparatives des différents types d'institutions de procé- tions profondes qu'elle peut provoquer dans les attitudes,
dures et de procédés qui, dans les divers systèmes juridiques, les comportements, les mentalités individuelles et collec-
sont destinés à assurer la protection effective des droits de tives, ont et auront des répercussions importantes sur la
l'homme. La diffusion de telles études au sein des universités mise en œuvre et peut-être m ê m e le contenu effectif de
et m ê m e au niveau secondaire est de nature à servir les buts beaucoup de droits de l ' h o m m e .
plus haut définis. D e plus, les résultats des recherches Aussi, les participants à la Table Ronde ont-ils estimé
figurant sous le paragraphe A de la partie I des "suggestions que des études unidisciplinaires et interdisciplinaires de-
pour un programme de travail" sur les opinions, les attitudes vraient être menées et qui porteraient tant sur les aspects
des individus et des groupes à l'égard des droits de l ' h o m m e positifs (promotion du droit à l'éducation, à l'information,
constitueraient une base sérieuse pour l'élaboration de pro- à la culture) que sur le retentissement de ces moyens
grammes réalistes et adaptés d'enseignement et de diffusion modernes sur la plupart des droits de l ' h o m m e . Les modali-
de droits de l ' h o m m e . tés d'utilisation de la radiodiffusion et de la télévision —
y compris leur statut juridique — pourraient constituer,
c) Moyens de communication de masse en tout cas, l'une des parties importantes de ces études.
Les rapports entre les moyens de communication de d) Loisirs
masse et les droits de l'homme ont été traités dans l'exposé
fait oralement par M m e Hilde T . Himmelweit, et lors des Enfin, - et ce domaine n'est pas sans relation avec le
débats auxquels il a donné lieu. précédent - o n a estimé que les conditions techniques,
A la différence des moyens classiques, la radiodiffusion économiques et sociales de la vie moderne conféraient — et
et la télévision peuvent comporter une influence directe ou conféreraient plus encore dans l'avenir — au "droit aux
indirecte sur la plupart des aspects de la vie individuelle loisirs", proclamé par la Déclaration universelle et qui est
et de la vie sociale. étroitement lié au "droit à la culture", une importance
Radiodiffusion et télévision peuvent jouer u n rôle croissante. L a plupart de leurs aspects peuvent fournir
décisif dans la mise en œuvre effective des droits à l'infor- aux sciences sociales et humaines u n champ d'études
mation, à l'éducation et à la culture. (On a noté que dans très riche.
les pays en voie de développement, le coût des investisse-
ments et la "rentabilité" de l'un et l'autre de ces instruments
conduisait très souvent à donner la préférence à la radio).

89
Informations relatives aux activités
de promotion de l'enseignement et de la recherche
en matière de droits de l'homme
Les nouvelles de l'Unesco
Prix U n e s c o 1 9 8 1 p o u r l'enseignement ce projet a été réalisé au titre du Plan pour le développe-
des droits d e l ' h o m m e ment de l'enseignement des droits de l'homme.
Les thèmes du Séminaire étaient les suivants :
• Les droits de l'homme dans le cadre de la pauvreté
Ce Prix, dont le règlement a été approuvé par le Conseil
exécutif de l'Unesco à sa 104e session a pour objet de de masse ;
distinguer une institution, une organisation ou une personne - Les droits de l'homme dans les traditions culturelles
ayant contribué de manière particulièrement méritoire et et religieuses ;
efficace au développement de l'enseignement des droits de - Les droits de l'homme dans le cadre des systèmes de
l ' h o m m e . Il a été décerné pour la première fois en 1978. sécurité ;
Les lauréats sont choisis par le Directeur général sur - Les moyens d'améliorer la protection juridique des
proposition du Jury international. Le montant du Prix est droits de l'homme en Asie.
de $ 4 0 0 0 . A u cours des débats, l'accent a été mis plus particulière-
Le Prix Unesco 1981 pour l'enseignement des droits de ment sur les programmes de recherche ; en effet, bien qu'il
l ' h o m m e a été décerné pour la troisième fois le 10 décembre soit déjà question depuis longtemps dé créer un mécanisme
1982. Le lauréat est le Professeur Ali Sadek A B O U - H E I F intergouvernemental régional visant à protéger les droits de
de la-République arabe d'Egypte. l'homme, c'est dans le domaine de l'éducation, de l'infor-
mation et de la recherche qu'une coopération réaliste a le
Le Professeur Ali Sadek A B O U - H E I F est considéré
plus de chances de s'instaurer dans la région, ainsi qu'il en a
c o m m e l'un des meilleurs spécialistes du droit international
d'ailleurs été décidé lors du Séminaire des Nations Unies sur
public et des droits de l'homme en Egypte et plus largement
les dispositions à prendre au plan national, local et régional
dans le m o n d e arabe. Il a contribué à la création de l'Uni-
pour la promotion et la protection des droits de l'homme
versité d'Alexandrie ainsi qu'à la fondation de l'Université
dans la région de la C E S A P (Colombo, Sri Lanka, du 21
de Koweit. Le Professeur A B O U - H E I F a consacré sa vie
juin au 2 juillet 1982). Les participants ont reconnu que le
entière au service de la science et à la défense des droits de
Séminaire régional qui fait l'objet du présent document
l'homme, il a formé plusieurs générations d'universitaires,
fournirait une excellente occasion de lancer des programmes
de spécialistes de l'enseignement des droits de l'homme et
de recherche adaptés aux besoins des pays asiatiques.
des autres branches du droit international public.
O n a souligné que la recherche sur les droits de l'homme
Sur propositions du Jury international, le Directeur
s'était développée de façon inégale et que de nombreux
général a décidé d'accorder une mention d'honneur à
problèmes d'une importance fondamentale pour la région
M a d a m e Tai-Young L E E (République de Corée), Monsieur
n'avaient pas été abordés, ainsi, la nature de l'état dans les
Lorenzo V I D A L V I D A L (Espagne) et à l'Association
pays asiatiques, les relations entre les mouvements de
mondiale pour l'Ecole instrument de paix (Suisse).
libération nationale et les luttes en faveur des droits de
l'homme, ou encore les incidences de l'aide étrangère et
des sociétés transnationales, sur les droits de l'homme.
En ce qui concerne l'Asie, on a souligné, avec insistance,
que dans le cadre de l'enseignement et de la recherche
Séminaire sur les approches des droits de relatifs aux droits de l'homme, il ne fallait pas oublier que
l'homme en Asie les violations des droits de l'homme n'étaient pas seulement
le fait de l'état, mais aussi d'autres sphères du pouvoir,
New Delhi, 12-15 novembre 1982 groupe sociaux ou entreprises économiques, établis dans
le pays ou ailleurs. Ces sphères du pouvoir ont eu une
influence directe ou indirecte sur les conditions sociales
Le Séminaire sur "Les approches des droits de l'homme internes et, partant, sur les droits des peuples.
en Asie" qui s'est tenu à N e w Delhi du 12 au 15 novembre De nombreux participants ont appelé l'attention sur
1982 a été organisé par l'Université des Nations Unies la contradiction existant entre les notions de droits de
(Tokyo) et l'Unesco (Paris), en collaboration avec lie Centre l'homme élaborées sôus l'influence des mouvements nationa-
for H u m a n Rights Education and Research ( N e w Delhi). listes au cours de la période de lutte contre la domination
Pour l ' U N U , ce Séminaire s'est inscrit dans le cadre de coloniale pour l'indépendance, et les applications pratiques
l'exécution de son sous-programme intitulé " L a paix et la relativement peu satisfaisantes qui ont suivi l'indépendance.
transformation à l'échelle du m o n d e " . Pour l'Unesco, Certains participants ont estimé que ce paradoxe devait

91
Informations relatives aux activités de promotion de l'enseignement et de la recherche en matière de Droits de l'Homme

faire l'objet d'un examen approfondi. O n a dit que la pauvreté des masses ; et notamment les nouvelles
notion de droits de l'homme avait tendance à devenir une formes d'exploitation c o m m e la commercialisation
idée élitiste, la raison en étant l'incapacité de traduire de produits dangereux (stupéfiants, pesticides, etc.)
cette notion en termes de besoins de la population. et une allocation irrationnelle des ressources (arme-
L'accent a été mis sur la nécessité de concevoir des ment nucléaire, etc.).
programmes d'enseignement tant scolaires qu'extra-scolaires 2. Droits de l'homme et traditions culturelles et religieuses
ainsi que des systèmes d'enseignement complémentaire et Les traditions culturelles ou religieuses peuvent, selon le
périscolaire à l'intention des couches illettrées de la popu- contexte, contribuer de façon positive au respect des droits
lation. L'individu, ayant pris conscience de ses droits, de l'homme ou être à l'origine de violations de ces droits.
pourrait alors réagir contre leurs violations. E n Asie, la recherche devrait tout particulièrement être
Certains ont exprimé l'espoir que les pouvoirs publics axée sur les questions suivantes :
s'engageraient à mieux assurer, dans la réalité au moins a) le lien de cause à effet entre les conceptions fonda-
le respect d'un m i n i m u m de règles morales propres à mentales (de l'homme, de la vie, du cosmos) qui
garantir le "droit à une vie décente" et le "droit à la caractérisent ces traditions et des notions liées de
dignité humaine". façon déterminante aux droits de l'homme, c o m m e
Le débat a permis de formuler plusieurs recommanda- la dignité humaine, la justice, l'égalité, l'état, l'autorité
tions concernant la recherche, l'enseignement et la création et le droit ;
d'établissements pour la promotion et la protection des b) l'utilité des systèmes juridiques autochtones en tant
droits de l'homme. Ces recommandations sont résumées que moyens de préserver l'identité des groupes
ci-après : religieux et culturels et de protéger leurs droits.
A . Recherche et études 3. Les droits de l'homme dans le cadre des systèmes de
sécurité en Asie
Considérant que la recherche est indispensable pour E n Asie, le phénomène d' "agression indirecte" exige
découvrir et interpréter les réalités et établir un rapport et provoque u n renforcement, à l'échelon international et
entre elles, et également pour élaborer et améliorer les national, du contrôle des pouvoirs publics qui se traduit
moyens de protéger les droits de l'homme, le Séminaire souvent par u n abus de pouvoir et a ainsi des incidences
recommande que des efforts concertés soient entrepris directes et indirectes sur les diverses formes de violations
pour promouvoir des études et des recherches pluridisci- des droits de l ' h o m m e .
plinaires. Il importe d'examiner les incidences sur les droits de
Le Séminaire a identifié certains domaines spécifiques l'homme des systèmes de sécurité et des structures poli-
d'importance fondamentale : tiques en Asie, en tenant compte tout particulièrement
de données c o m m e la course aux armements, le commerce
1. Les droits de l'homme dans le cadre de la pauvreté
des armes, la militarisation, l'état d'exception et les pers-
des masses
pectives de développement. Il faut à cet égard :
Il est nécessaire de mieux comprendre les causes et les a) étudier l'importance, pour le processus du dévelop-
processus de l'appauvrissement. A cet égard, il convient pement en Asie, des rivalités et des alliances existant
de prendre en considération les éléments suivants : dans le cadre du système de sécurité tripartite et
a) la nature et le rôle de l'état et d'autres formations l'incidence de ce processus sur la promotion des
sociales et sphères du pouvoir en Asie, y compris les droits de l ' h o m m e .
entreprises nationales, transnationales et économiques, b) Etudier les effets d u progrès technologique, de la
en rapport avec le respect et les violations des droits fabrication d'armes et d'armes biochimiques, des
de l'homme ; mécanismes de mutation biologique et génétique pour
b) les liens existant, en Asie, entre les mouvements de la survie de l'homme et la promotion de la dignité
libération nationale et les guerres menées en vue de humaine.
l'autodétermination d'une part, et les luttes pour les c) veiller à ce que la communauté scientifique et tech-
droits de l'homme d'autre part ; leurs incidences sur nique se soucie des' droits de l'homme et assume
la promotion et la protection des droits de l'homme ; davantage, à l'égard de la société, la responsabilité
c) dans le contexte de propension à la violence de de l'application de ses connaissances à des fins
certaines sociétés asiatiques, le respect des droits de destructrices.
l'homme dépend des progrès réalisés dans la transfor- d) Examiner le processus de militarisation des sociétés
mation non violente de la société. Des études devraient asiatiques et ses incidences sur la progression des
être effectuées pour savoir c o m m e n t les groupes modèles de développement autoritaires en Asie.
sociaux peuvent participer dans les meilleures condi- e) Chercher à définir le processus par lequel la culture
tions aux prises de décisions dans ce processus de du m o n d e industrialisé, axée sur une politique d'arme-
transformation sociale ; ment, est diffusée dans la société asiatique, et les
d) afin d'améliorer les conditions de participation, il incidences de ce processus sur la formulation des
serait utile d'effectuer des études pour déterminer valeurs dans les sociétés asiatiques.
l'écart existant entre la perception par la population f) Se documenter sur les systèmes de renseignement et
de ses droits et les droits énoncés dans les instruments sur leurs incidences pour les. droits de l ' h o m m e .
juridiques et la jurisprudence ; g) Examiner les liens existant entre les lois relatives
e) la portée, à l'échelon régional et international, des aux droits de l'homme et les lois humanitaires en vue
violations des droits de l'homme dans le cadre de la d'une meilleure application des droits de l ' h o m m e .

92
Séminaire sur les approches des Droits de l'Homme en Asie (New Delhi, 12-15 Novembre 1982)

B . Amélioration des moyens visant à promouvoir et à D . Recommandations à l'Unu


protéger les Droits de l'Homme en Asie
Le Séminaire se félicite de ce que les droits de l ' h o m m e
aient été inclus dans la perspective à m o y e n terme de
Le Séminaire recommande : l ' U N U (1982-1987) dans le cadre de son sous-programme
a) d'utiliser pleinement, pour protéger les droits de pluridimensionnel sur la paix et la transformation à l'échelle
l ' h o m m e , le potentiel que représente l'assistance du m o n d e . Il espère que le projet intitulé "Perspectives
juridique en mettant l'accent sur l'action de groupe asiatiques" comportera un élément consacré aux droits
et sur la participation des communautés à la concep- de l ' h o m m e . Compte tenu de ce qui précède :
tion et la gestion des systèmes d'assistance juridique ; a) l ' U N U devrait appuyer les activités de recherche et
b) de protéger les'groupes et les associations qui mènent les études recommandées à la section A , en collabo-
une action sociale contre l'application de mesures ration avec l'Unesco et avec la participation d'éta-
illégales et une ingérence n o n motivée de la police ; blissements de recherche, d'organisations non gouver-
c) de protéger les groupes socialement défavorisés et nementales et d'experts de la région et elle devrait
opprimés contre la violence institutionnalisée. Il est fournir les éléments de base d'un réseau régional de
nécessaire de trouver des solutions pour permettre recherche et d'enseignement concernant les droits
à ces groupes de se développer efficacement ; de l'homme ;
d) de passer en revue les voies de recours, juridiques et b) l ' U N U est invitée à prêter son concours pour jeter
autres, qui existent en Asie. Il faut aussi déterminer les fondements d'un réseau régional dont l'objet
dans quelle mesure les pouvoirs publics et les autres serait de faciliter des activités conjointes de recherche
sphères du pouvoir telles que les multinationales, et des échanges d'information dans le domaine de la
se conforment aux normes nationales et interna- protection et de la promotion des droits de l'homme.
tionales en matière de droits de l'homme ;
e) élaborer des dispositions institutionnelles au niveau
de la région afin de coordonner les diverses activités
visant à protéger les droits de l'homme et d'encou- Deuxième Plan à moyen terme de l'Unesco
rager la recherche et la formation, en vue de favoriser (1984-1989)
l'acquisition de connaissances propres à favoriser le
respect et la protection de ces droits. Il est souhai-
table de créer un centre régional d'encouragement C'est par consensus que la Conférence générale a adopté
à la recherche et à l'enseignement dans le domaine le deuxième Plan à moyen terme pour 1984-1989 (doc.
des droits de l ' h o m m e ; 4 X C / 4 ) lors de sa quatrième session extraordinaire qui s'est
f) de créer, malgré la diversité de l'Asie, u n centre tenue au Siège.
régional qui formerait des spécialistes, examinerait Ce Plan comprend deux parties. La première est axée
les incidences des politiques et des pratiques écono- sur l'analyse de la problématique mondiale et les missions
miques sur les droits de l ' h o m m e et diffuserait des que l'Unesco se propose de mener à bien dans le cadre des
rapports nationaux. Ce centre renforcerait les moyens objectifs que lui assigne son Acte constitutif. La deuxième
dont dispose la région pour protéger et promouvoir est constituée de 14 grands programmes ainsi libellés :
les droits de l ' h o m m e en Asie. Il devrait adopter le Grand programme I Réflexion sur les problèmes
programme de recherche qui figure à la section A , mondiaux et études prospectives
intitulée "Recherche et études". Grand programme II L'éducation pour tous
Grand programme III La communication au service des
hommes
C. Recommandations à ¡'Unesco Grand programme IV Conception et mise en œuvre des
politiques de l'éducation
Grand programme V Education, formation et société
Le Séminaire se félicite du plan pour le développement Grand programme VI Les sciences et leur application
de l'enseignement des droits de l ' h o m m e de l'Unesco et au développement
recommande que, dans le cadre de son exécution en Asie, Grand programme VII Systèmes d'information et accès
les projets mentionnés ci-après soient exécutés à titre à la connaissance
prioritaire : Grand programme VIII Principes, méthodes et stratégies
de l'action du développement
a) Mise au point aux fins de l'enseignement de type Grand programme IX Science, technologie et société
scolaire et non scolaire de matériels pédagogiques Grand programme X Environnement humain et res-
adaptés aux besoins locaux ; sources terrestres et marines
b) Appui à l'adoption dans la région de dispositions Grand programme XI La culture et l'avenir
institutionnelles efficaces destinées à encourager Grand programme XII. Elimination des préjugés, de
l'exécution de programmes de formation, de recherche l'intolérance, du racisme et de
et d'enseignement dans le domaine des droits de l'apartheid
l'homme ; Grand programme XIII Paix, compréhension internatio-
c) Assistance aux établissements d'enseignement et de nale, droits de l'homme et droits
recherche pour qu'ils entreprennent des recherches des peuples
sur les thèmes énumérés aux sections A et B . Grand programme X T V La condition des femmes.

93
Informations relatives aux activités de promotion de l'enseignement et de la recherche en matière de Droits de l'Homme

Le grand programme XII comprend plusieurs activités : types de relations sociales, à la genèse du pouvoir et aux
études et recherches sur la nature des problêmes en vue liens entre ces divers éléments et les systèmes de légiti-
d'expliquer les causes et les conséquences des préjugés, de mation.
l'intolérance et d u racisme ; action contre les préjugés, Dans le grand programme XIII figurent également
l'intolérance et le racisme dans les domaines de l'éducation, des activités en faveur de l'élimination de la discrimination
de la science, de la culture et de la communication ; et à l'égard des femmes.
intensification de la coopération internationale dans la
lutte contre l'apartheid.
Le grand programme XIII, qui constitue l'objectif
fondamental de nombreuses autres activités, revêt une
importance majeure. Dans le domaine de la paix et de la Conférence publique p o u r c o m m é m o r e r la J o u r n é e
compréhension internationales, il prévoit des études et des internationale p o u r l'élimination d e la discrimina-
recherches multidisciplinaires sur les facteurs contribuant tion raciale
à la paix et ses incidences sur le développement. L'action
proposée dans le domaine des droits de l ' h o m m e accorde
une grande place au respect des droits de l'individu. Elle L'Unesco a organisé le 21 mars 1984, à l'occasion de
prend également en compte les droits des peuples et l'arti- la Journée internationale pour l'élimination de la discrimi-
culation entre les droits de l'individu et ceux des c o m m u - nation raciale une.conférence publique qui a eu pour but
nautés ou des associations grâce auxquelles de nombreux la diffusion d'une information susceptible de contribuer à
droits individuels peuvent être garantis. L'Organisation la lutte pour l'instauration d'un climat de tolérance et de
entreprendra des projets en faveur des groupes défavorisés renforcer la compréhension mutuelle entre les cultures.
vivant en milieu urbain et dans des zones rurales, ainsi que La date d u 21 mars a été choisie par l'Organisation
des réfugiés et des travailleurs migrants. des Nations Unies afin de rappeler à l'opinion publique
le massacre de Sharpeville survenu il y a 2 4 ans en Afrique
La mise en œuvre du Plan pour le développement de
du Sud et pour rappeler aux h o m m e s à quelles extrémités
l'enseignement des droits de l'homme recevra une attention
sanglantes peut conduire le racisme sous toutes ses formes
particulière. La coopération sera renforcée avec les institu-
y compris et surtout l'intolérance.
tions régionales qui œuvrent dans le domaine des droits de
l'homme et avec les organisations non gouvernementales. Depuis sa création, l'Unesco s'est engagée dans des
Les résultats obtenus dans la mise en application du Plan activités de lutte contre l'intolérance. Son Acte constitutif
feront l'objet d'une évaluation. Des efforts, encore plus lui fait l'obligation "d'assurer le respect universel de la
nécessaires, devront être déployés pour définir la base de justice, de la loi, des droits de l ' h o m m e et des libertés
recherche sans laquelle l'enseignement des droits de l'hom- fondamentales pour tous, sans distinction de race, de sexe,
m e risque fort d'être cantonné dans d'étroites limites o u de langue ou de religion que la Charte des Nations Unies
de manquer de coordination. Les graves atteintes que les reconnaît à tous les peuples".
droits de l ' h o m m e continuent de subir dans u n certain C'est dans le cadre de cette action que cette année,
nombre de pays prouvent que nous ne nous trouvons pas, M a d a m e Elisabeth de Fontenay, Professeur de philosophie
tant s'en faut, devant un phénomène banal, superficiel à l'Université de Paris I et Monsieur Dermot Keogh, Profes-
ou fortuit. Aussi "convient-il de poser les vraies questions seur d'histoire à l'Université de Cork en Irlande, ont été
— celles qui touchent aux structures de domination, aux invités à donner des conférences.

94
Les nouvelles des institutions professionnelles
et universitaires
L e s droits d e l ' h o m m e : enseignement et Dans presque tous les cas, l'enseignement relatif aux
recherche dans les universités catholiques droits de l'homme s'insère dans des cours portant sur
d'autres sujets. Il existe des cours réservés à l'enseignement
par la Fédération Internationale des Universités Catholiques des droits de l'homme dans la moitié environ des universités
des Etats-Unis et d'Amérique latine, mais dans une ou deux
Les droits de l ' h o m m e - fondements, jouissance effective universités seulement de chacune des autres régions. Il est
et violation - et les devoirs qui en découlent pour l'individu beaucoup plus fréquent que les droits de l'homme soient le
et pour la société sont des questions dont tous se préoc- sujet de conférences, de colloques, etc. organisés de temps à
cupent, dans le m o n d e d'aujourd'hui, et singulièrement autre. Plusieurs universités (dont 8 aux Etats-Unis) font état
l'Eglise catholique ainsi ceux qui partagent une conception d'activités éducatives spéciales : comités pour la justice et la
chrétienne de l'humanité. Mais l'enseignement des droits paix, programmes de travaux pratiques, préparation de
de l ' h o m m e en tant q u e discipline est extrêmement récent matériels audiovisuels, etc.
et n ' a guère dépassé le stade expérimental. Parmi les cours consacrés expressément aux droits de
C'est pour ces raisons q u e la Fédération Internationale l'homme (en dehors des cours ordinaires d'éthique sociale,
des Universités Catholiques ( F I U C ) , "après avoir achevé son de droit public, de droit international, etc.), on peut citer :
enquête sur les études consacrées à la paix, a décidé d'étu-
A u x Etats-Unis : Cours interdisciplinaire : "Des droits
dier les activités d'enseignement, de recherche et autres
de l ' h o m m e "
que les universités catholiques m è n e n t dans le domaine des
droits de l ' h o m m e . Les droits de l'homme et la faim dans
le monde
L e 2 0 octobre 1 9 8 1 , le Centre de recherche de la F I U C
La protection internationale des droits
a adressé u n questionnaire a u x universités m e m b r e s de la
de l'homme
Fédération. Ainsi qu'il ressort d u présent rapport, 9 8
Les libertés civiques américaines
réponses avaient été reçues au 5 novembre 1 9 8 2 : 5 4 e n
Les droits de l'homme au plan inter-
provenance des Etats-Unis d'Amérique (dont d e u x de la
national
m ê m e université), 5 d u Canada, 11 d'Amérique latine,
13 d'Asie et 15 d ' E u r o p e . L'égalité, la liberté et l'ordre politique
Education : principes de liberté
Il n ' a pas été possible d'inclure dans le présent rapport
Les droits de la femme
tous les renseignements contenus dans ces réponses, ren-
Les droits 'de l'homme dans le m o n d e
seignements que la F I U C utilisera néanmoins pour définir
contemporain
son action à venir. L a synthèse ci-dessous témoigne e n tout
cas d u vif intérêt q u e la majorité des universités m e m b r e s Droit canon : les droits et obligations
de tous les chrétiens croyants et leur
ont porté à l'enquête. L e rapport n e suit pas exactement
l'ordre d u questionnaire. Les réponses sont regroupées protection
sous quatre rubriques : Asie La primauté du droit et la Charte
I. Enseignement internationale des droits de l'homme
II. Recherche La nouvelle Constitution et la Charte
III. Publications des droits de l'homme
IV. Domaines de collaboration à l'intérieur de la La doctrine sociale de l'église : les
FIUC. droits de l'homme dans les canons et
les encycliques
/. Enseignement Amérique latine Les droits de la famille
Presque toutes les réponses indiquent que le programme Europe : Les droits de l ' h o m m e
de l'université comprend un enseignement relatif aux droits Les droits de l ' h o m m e dans l'enseigne-
de l'homme ; il y a toutefois eu une réponse négative dans ment social de l'église
chacune des régions considérées (Etats-Unis, Canada, A m é - Les droits de la personne humaine
rique latine, Europe). Le correspondant américain qui dans le magistère des papes contempo-
fournit une de ces réponses déplore l'idée d'avoir à ensei- rains
gner sur le thème : " L e respect des droits de l ' h o m m e La liberté religieuse et le deuxième
commence à la naissance". concile d u Vatican.

95
Les nouvelles des Institutions professionnelles et universitaires

Presque toutes les réponses faisant état de cours portant avaient un programme mais pas de centre ; l'une d'elles
sur d'autres sujets mais liés à la question des droits de précisant que ce programme était exécuté au m o y e n d'un
l'homme mentionnent la philosophie, la théologie, l'éthique, séminaire et de conférences sur les droits de l'homme.
le droit, les sciences politiques et sociales ; sont également Proportionnellement, les universités d'Asie sont plus actives
mentionnées la biologie, l'économie, l'histoire, la littérature dans ce domaine.
et (pour les réponses en provenance des Etats-Unis, du Les universités qui font état d'un centre de recherche
Canada et d'Amérique latine) les communications sociales. sont les suivantes :
L'enseignement se fait surtout pendant les premières ETATS-UNIS
années des études supérieures, et s'il est facultatif aux
Etats-Unis et au Canada, il est obligatoire en Amérique Center for Ovil and Human Rights of the University of
latine et en Asie ; en Europe, c'est surtout aux étudiants Notre Dame ; fondé en 1973, il s'occupe de la politique
déjà diplômés qu'il s'adresse. des pouvoirs publics et de recherches juridiques dans
La question concernant l'importance à accorder à des domaines tels que les droits des réfugiés, la pro-
chacun des droits de l'homme pris en particulier a provoqué tection constitutionnelle de la liberté d'expression
une certaine perplexité (et, dans un certain nombre de cas, aux Etats-Unis et ailleurs, la discrimination raciale.
a été laissée sans réponse), alors m ê m e que la liste des droits Institute for Justice and Peace, Stonehill College, fondé
de l'homme était jugée utile en tant que liste de thèmes à en 1974. Principales activités : éducation - aménage-
soumettre à l'attention des membres du corps enseignant. ment des programmes, éducation permanente, recy-
La plupart des correspondants, toutefois, se sont efforcés clage du corps enseignant dans les domaines étudiés,
d'évaluer les différents droits de l'homme, attachant la plus recherches menées par les membres du corps ensei-
grande importance aux droits fondamentaux de l'homme : gnant et les étudiants. Centre d'information - docu-
droits à la vie, à la sûreté, à l'intégrité physique et morale, mentation, périodiques, bibliothèque audiovisuelle,
à la liberté de la personne, à la protection de la loi, à stages, placement de volontaires, création de réseaux.
l'éducation et à la vie familiale, à la liberté de pensée, Manifestations spéciales - séries de cours, théâtre,
de conscience et de religion (le plus grand nombre de. musique, art, films, conférences, colloques.
mentions "très important" — 41 —figurantdans les ré-
ponses en provenance des Etats-Unis se rapportent à ce Social Science Research Center, Xavier University of
droit), à la liberté d'expression. Une observation, en prove- Louisiana ; fondé en 1975. Activités : analyses quantita-
nance des Etats-Unis également, se rapporte à la protection tives de données de recherche en sciences sociales ;
contre la guerre nucléaire ; une autre à l'absence de toute octroi d'une assistance technique aux membres du
mention de discrimination en fonction du sexe (mais le corps enseignant qui font de la recherche ; consultant
droit de n'être victime de façon générale d'aucune discri- auprès des enseignants et des étudiants qui font de
mination était considéré c o m m e "très important" dans 36 la recherche ; analyse des données de recherche concer-
réponses en provenance des Etats-Unis, tandis qu'il ne nant la pauvreté, le comportement électoral, l'aliéna-
recevait que très peu d'attention dans les réponses émanant tion, le degré de satisfaction dans le travail, etc.
d'Amérique latine, par exemple). Une réponse en provenance
AMERIQUE LA TINE
d'Amérique latine suggérait d'ajouter à la liste des droits de
l'homme le droit à la participation à la vie politique ; une Université catholique de Sao Paolo, Centre fondé en 1971.
autre, en provenance de Belgique, le droit au développe- Recherche portant sur des problèmes précis (par
ment ; une autre encore, en provenance de Pologne, insistait exemple, les droits de la femme), préparation d'une
sur les droits de la "troisième génération". consultation à l'échelon national pour le 35e anni-
versaire de la Déclaration universelle des droits de
L'intérêt manifesté par les étudiants pour l'enseignement l'homme.
relatif aux droits de l'homme a été qualifié, la plupart du
temps, de "modéré" (47 réponses sur 54 aux Etats-Unis), Département d'investigations, Université de San Buena-
en proportion plus importante les étudiants étant "très ventura (Colombie). Centre fondé en 1975.
intéressés" par cet enseignement en Asie et en Amérique
ASIE
latine.
Il semble que les ressources dont disposent les biblio- Université de Santo Tomas, Manille
thèques pour l'enseignement relatif aux droits de l'homme - Institut pour l'étude de ¡a reproduction humaine : étudie
soient, en général "moyennes", mais les réponses sont les questions liées au droit à la vie.
difficiles à interpréter. E n effet, lorsque la réponse est - Institut pour le développement de l'éducation : étudie
chiffrée, on constate que, par nombre "moyen", on peut les questions liées au droit de l'éducation.
entendre de 2 0 à 4 000 volumes et que, s'agissant de - Centre de recherche sociale : s'attache à la promotion
livres et de documents, "beaucoup" peut vouloir dire 50 des droits de l'homme, en particulier des droits des
aussi bien que 500. C'est ainsi qu'une université qui déclarait pauvres.
posséder "très peu" de livres et de documents estimait à
Institut pour l'étude de la justice sociale, Université Sophia,
5 000 le nombre de ses "volumes" sur les droits de l'homme.
à Tokyo, fondé en 1981 : recherche, éducation, travaux
pratiques, séminaires, conférences.
//. Recherche
Département de recherche. Ecole du travail social, à Manga-
Peu d'universités possèdent un centre, ou m ê m e un lore, fondé en 1972. Etudes entreprises pour le compte
programme de recherche sur les droits de l'homme. A u x du gouvernement central et des gouvernements des états,
Etats-Unis, 5 universités seulement ont indiqué qu'elles ainsi que pour des organismes privés.

96
Création du Centre International d'Etudes Ethniques (Colombo, Sri Lanka)

Centre de planification et de recherche de l'Université et contribuer à.orienter et encourager les recherches eth-
Angeles, fondé en 1975. Recherches financées par des niques comparées. Sri Lanka a été choisi pour accueillir le
organismes publics ou privés. Centre en raison de sa situation géographique et de la vie
Centre de recherche et de planification, Université de intellectuelle assez libre.
l'Assomption (Philippines), fondé en 1978.
EUROPE
Domaines d'activité
Département des droits de l'homme, Louvain-la-Neuve.
Fondé en 1968. Activités : documentation, publications,
conférences, stages, préparation de matériels audio- E n s'efforçant de formuler des propositions concernant
visuels, etc. la recherche et l'exécution de projets, les participants aux
Centre de recherche de l'Institut Gramme, Liège, fondé en séminaires préparatoires ont défini trois domaines d'acti-
1979. Recherche appliquée (technologique). vité :
(i) la recherche relative aux politiques,
(ii) les échanges d'informations,
(iii) la mise en œuvre d'une coopération concrète.
(i) Recherche relative aux politiques
Il a été suggéré que le Centre entreprenne des analyses
des processus de décision, de l'action juridique des pouvoirs
publics et des conséquences des politiques et orientations
Création d u Centre International compensatoires. Ainsi, il a été proposé qu'une étude appro-
d ' E t u d e s Ethniques ( C o l o m b o , Sri L a n k a ) fondie soit consacrée au processus d'élaboration des Consti-
tutions ; Cette étude mettrait en évidence la démarche
Origine et structure suivie pour concilier des besoins de groupes ethniques et
des aspirations régionales contradictoires et pour articuler
entre eux les éléments c o m m u n s des valeurs et des idéaux
Le Centre international d'études ethniques a été fondé de la société considérée. D e quels modèles structurels
pour encourager les analyses comparatives et les échanges étrangers s'inspire-t-on ? Quelles sont les formes organisées
transnationaux sur les questions de politiques touchant aux ou diffusées de consultation et de participation d u public ?
différents problèmes posés par les groupes ethniques et les Quel est le rôle joué par les chefs charismatiques ou les
minorités. Quelle que puisse être l'abondance des articles médiateurs naturels ? Dans quelle mesure les organisations
spécialisés, les études ethniques ont principalement pris la religieuses et les groupes communautaires interviennent-ils
forme, soit de recherches empiriques sur certains groupes pour aider à résoudre les différends entre les groupes ?
ethniques, soit d'une réflexion théorique de caractère Telles sont quelques unes des questions auxquelles on
général sur le "facteur ethnique". Le Centre international s'attachera à répondre.
a été créé en juillet 1982 dans un esprit différent et pour Les études sur l'action juridique des pouvoirs publics
combler une lacune importante de la, recherche ethnique. pourraient comprendre u n examen de la législation destinée
Il sera appelé, en premier lieu, à entreprendre des recherches à éliminer toute restriction à l'admission de certains groupes
comparatives afin de constituer une base de données sociaux et castes dans les édifices publics, les lieux de
transnationale qui rende compte des connaissances ainsi restauration et de travail. O n cherchera à savoir, par ailleurs,
que de l'expérience acquises dans des contextes culturels comment ces textes législatifs parviennent à modifier le
différents. E n second lieu, les activités du Centre seront comportement social et les pratiques discriminatoires ;
orientées vers l'élaboration de politiques, en vue, tout quelles sont les sanctions juridiques et/ou sociales encou-
particulièrement, de la résolution des conflits. O n peut rues par ceux qui enfreignent les lois et si les modalités
espérer que les résultats de ses recherches déboucheront d'application de ces textes sont efficaces. Des études de
sur l'examen des problèmes concrets et sur la mise au point cet ordre qui feraient ressortir le décalage qui existe entre
de solutions nouvelles permettant d'atténuer les méfaits le droit codifié et son application dans la vie quotidienne
desrivalitéset des conflits ethniques. seraient sans doute utiles aux dirigeants ainsi qu'aux groupes
Pour mieux faire comprendre l'objet d u Centre, il sociaux défavorisés.
convient de remonter aux séminaires de Taita Hills et de Une troisième catégorie d'études pourrait être formée
Trincomalee et de rappeler les raisons qui ont incité à d'analyses suivies des mesures positives et des programmes
s'intéresser à ce domaine de la recherche. C o m m e les axés sur des politiques compensatoires. A cet égard, il serait
propositions relatives au projet de création du Centre intéressant d'étudier les politiques qui tendent à réduire les
l'indiquent, les spécialistes qui l'ont mis en place lui ont inégalités dans l'accès à l'enseignement supérieur. O n se
assigné les quatre objectifs fondamentaux suivants : demandera dans quelle mesure l'établissement de contin-
a) faire progresser les droits de l ' h o m m e , gents pour certains groupes ethniques ou certaines régions
b) contribuer à la cohésion nationale, améliore effectivement les chances d'accès à l'éducation
c) œuvrer en faveur de la paix internationale, de groupes traditionnellement défavorisés ? Dans quelle
mesure il permet de redresser les inégalités qui existent à
d) contribuer à u n processus de développement plus
l'intérieur m ê m e de ces "groupes défavorisés" et si l'établis-
équitable.
sement de ces contingents a généralement pour résultat
Plus précisément, le Centre international a été conçu
d'améliorer les ressources et les équipements éducatifs
pour éclairer et identifier les problèmes liés aux conflits
dans les régions où vivent ces groupes. Autant de questions
ethniques, permettre l'échange régulier d'informations

97
Les nouvelles des institutions professionnelles et universitaires

sur lesquelles o n ne dispose guère d'indications précises. avec soin, afin de faciliter une compréhension plus directe
L'étude des solutions adoptées à ce jour faciliterait l'élabo- et plus claire de l'expérience acquise dans certains pays.
ration de politiques mieux adaptées dans plus d'un pays. Il faudrait s'efforcer d'obtenir la participation de respon-
Parmi les suggestions précises présentées à Trincomalee, sables de l'élaboration des politiques pour leur permettre
il convient de citer les suivantes : de se familiariser avec les conditions concrètes qui caracté-
— organisation d'un atelier groupant des universitaires risent d'autres sociétés proches de la leur. U n e solution
et des dirigeants de plusieurs pays o ù , sous l'effet de consisterait à promouvoir des échanges bilatéraux entre,
la modernisation, les populations indigènes sont par exemple, le Nigeria et Sri Lanka, au sujet de la mise en
expulsées des territoires d'où elles tirent tradition- œuvre de leurs constitutions respectives. Ces échanges
nellement leurs m o y e n s d'existence que ce soit par devraient être financés par les pays participants eux-mêmes,
l'agriculture, la pêche ou la chasse. C e problème se le Centre servant de catalyseur et de coordonnâtes de
pose dans toutes les régions du m o n d e où les intérêts l'information créée au cours du processus. Il conviendrait
des populations indigènes, qui souhaitent conserver aussi d'envisager la possibilité d'organiser des stages d'études
leurs terres et leur culture deviennent concurrents des nationaux qui permettraient de toucher une fraction plus
impératifs imposés par le développement national importante de l'opinion publique d'un pays. Ces stages
orienté vers la mise en place de méthodes modernes pourraient sensibiliser telle ou telle opinion publique .aux
de production et des intérêts des spécialistes de l'envi- problèmes similaires que rencontrent d'autres nations et
ronnement, ce qui ne vas pas sans provoquer des lui faire connaître les approches adoptées pour tenter de
heurts ; les résoudre. L à encore, le Centre fournirait des idées et
— des travaux relatifs aux manuels scolaires qui perpé- une assistance, mais le financement devrait être assuré par
tuent des stéréotypes raciaux et devraient être révisés. le pays intéressé.
E n relation avec ce thème, la question de savoir qui
enseigne et c o m m e n t les enseignants sont formés Coopération concrète
se pose également. L à encore, il s'agit d'un problème
c o m m u n à beaucoup de pays ; Une grande importance a été accordée à la coopération
— mise en œuvre, dans deux ou trois pays, d'une étude technique entre pays d u Tiers M o n d e . Cette coopération
sur les conséquences des politiques éducatives privi- a néanmoins été limitée à la mise à disposition de services
légiant certains groupes ethniques ; d'ingénieurs, de techniciens, de planificateurs, etc. pour la
— mise en œuvre de travaux de recherche transnationale formulation et l'application de programmes de développe-
sur la prévention de la violence (le rôle de la police ; ment.
les facteurs du déclenchement de la violence ; le rôle Dans nombre de pays, c o m m e le Soudan et le Nigeria
des médias et la politique gouvernementale vis-à-vis — pour n'en citer que deux — la réduction des tensions
des médias). ethniques occupe, dans l'ordre des priorités, u n rang aussi
Le champ à explorer est clair. Il ne faudrait pas déduire important que la réforme agraire, l'industrialisation orientée
des exemples énumérés ci-dessus que le Centre sera en vers l'exportation ou l'électrification des régions rurales.
mesure de réaliser la totalité de ces études. Ces exemples Mais rien n'a été fait, ou presque," pour développer et
ont pour seul objet d'illustrer le caractère concret et pra- partager un savoir et des données d'expérience qui existent
tique des travaux envisagés ainsi que la, nécessité de procéder et devraient être mises en c o m m u n . Les politiques et les
à une sélection minutieuse des sujets, aussi bien que des arrangements administratifs adoptés pour résoudre les
propositions. Les critères retenus pourraient être le degré crises politiques aiguës provoquées, au Soudan, par la
d'urgence, l'utilité g ainsi que les compétences et les res- situation des régions méridionales sont un exemple classique
sources disponibles. de pragmatisme et de réalisme politiques, mis en œuvre au
Dans le programme de travail, nous préciserons les mépris des principes et des mécanismes constitutionnels
principes directeurs qui devraient, selon nous, régir l'en- traditionnels. Le reste d u Tiers M o n d e ignore pratiquement
semble de l'activité du Centre ainsi que le choix des thèmes tout de ces initiatives. Citons également l'expérience de
et des propositions concernant la mise en œuvre des projets. décentralisation administrative réalisée à Sri Lanka avec
l'établissement des conseils de district pour le développe-
Echanges d'informations ment, expérience riche de possibilités, aussi bien, d u point
de vue d u développement que de l'autonomie régionale.
Les participants aux séminaires de Taita Hills et de
Trincomalee ont, les uns et les autres, insisté sur la nécessité
de ce type d'échanges, y compris entre Etats voisins d'Afri- Conclusion
que et d'Asie. L a première étape consisterait à rassembler
le matériel de base : statuts, constitutions, documents La création du Centre international d'études ethniques
relatifs aux politiques et programmes gouvernementaux, se fonde sur la conviction que la recherche et les idées ont
décisions de justice, rapports de commissions d'enquête un rôle important à jouer dans la concrétisation du change-
et autres documents analytiques et descriptifs. La liste de ment politique et dans l'élimination des tensions ethniques.
ces matériels devrait faire l'objet d'une mise à jour perma- L'activité d u Centre sera orientée vers l'élaboration de
nente et être diffusée auprès des principaux chercheurs et politique. Il s'efforcera de résoudre des problèmes concrets,
responsables. Cette forme d'échanges d'informations par une meilleure compréhension des processus historiques
pourrait être complétée par l'organisation de consultations, et un recours ingénieux à l'innovation politique. C'est
séminaires, visites collectives ou individuelles, etc. Les notamment par cette synthèse de la recherche et de l'ap-
participants à ces différentes activités seraient sélectionnés proche pragmatique que les activités du Centre se distin-

98
Réunion du SIM sur les enquêtes

gueront des études menées récemment dans ce domaine.