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L’ANGLE DE CONTINGENCE CHEZ PLATON ET PROTAGORAS

Thomas Auffret

Presses Universitaires de France | « Les Études philosophiques »

2018/1 N° 181 | pages 139 à 162


ISSN 0014-2166
ISBN 9782130802228
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.inforevue-les-etudes-philosophiques-2018-1-page-139.htm
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L’ANGLE DE CONTINGENCE
CHEZ PLATON ET PROTAGORAS*
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Dans un remarquable article consacré à la critique platonicienne des
hypothèses mathématiques, A.  E. Taylor, avec sa perspicacité coutumière,
avait identifié au sein du livre VI de la République un rejet platonicien de
l’angle de contingence1. La conjecture de Taylor est demeurée inaperçue
des érudits, qui n’ont guère entrepris d’examiner les difficultés touchant la
préhistoire de la constitution de l’axiome d’Eudoxe-Archimède à la lumière
des dialogues de Platon2. On se propose de revenir sur cette question, qui
regarde l’histoire de la philosophie comme des mathématiques, en reconsti-
tuant le contexte qui rend raison de cette décision de Platon. L’étude des
angles mixtilignes, en particulier de contingence, fournit en effet un cas
d’école de ces situations «  où le décalage et l’inadéquation entre le phé-
nomène étudié et les moyens mathématiques disponibles exigent, et non
seulement suscitent, une élucidation philosophique de la part du mathéma-
ticien lui-même et aussi de la part de certains philosophes3 ». L’absence de
procédés opératoires suffisamment puissants pour mesurer les courbures ou
maîtriser l’infiniment petit, l’incapacité à théoriser rigoureusement la nature
du contact entre les courbes ainsi qu’une axiomatisation encore imparfaite
des fondements mathématiques constituèrent autant d’obstacles auxquels se
heurtèrent mathématiciens et philosophes lorsqu’ils furent confrontés à ces
grandeurs non-archimédiennes. Cette difficulté est parfaitement identifiée à
l’âge classique, en particulier arabe4 ; elle est également au cœur, on le verra,

*  Je remercie Marwan Rashed pour son aide précieuse. Toutes les erreurs sont miennes.
1.  A. E. Taylor, « An unexplained passage of the Republic of Plato (VI, 510 C) », Annali
della reale Scuola normale superiore di Pisa. Lettere, Storia e filosofia, t. IV, 1935, pp. 149-155 ;
voir la traduction de cet article ici-même, pp. 91-99. Une version abrégée avait paru l’année pré-
cédente : A. E. Taylor, « Note on Plato’s Republic, VI 510 c 2-5 », Mind, 43, 1934, pp. 81-84.
2.  J. Vuillemin, «  Aristote, débiteur de Zénon  », in O. K. Wiegand et al. (dir.),
Phenomenology on Kant, German Idealism, Hermeneutics and Logic, Dordrecht, 2000, pp. 209-
222 a, seul, identifié la présence des angles corniculaires au cœur du Théétète : voir infra.
3.  R. Rashed, Angles et grandeur d’Euclide à Kamāl al-Dīn al-Fārisī, Boston/ Berlin,
2015, p. 2.
4.  Comme l’a montré Roshdi Rashed dans sa magistrale étude citée n. 3.
Les Études philosophiques, n° 1/2018, p. 139-162
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des débats épistémologiques de cet autre âge classique de la pensée, celui


ouvert par Zénon d’Elée et clos par Platon.
On rappellera d’abord les conditions axiomatiques permettant l’appa-
rition du problème des grandeurs non-archimédiennes. Délaissant l’ordre
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logique pour celui de l’histoire, on s’attachera ensuite à montrer que philo-
sophes et mathématiciens disposaient dès le cinquième siècle d’un substitut,
faible mais consistant, de l’axiome d’Eudoxe-Archimède attribué à Zénon.
L’étude du Théétète suggère que Protagoras fit précisément usage des apories
métriques caractéristiques de l’angle de contingence dans le contexte d’une
critique des éléates : on reconstruit ce débat comme la réponse platonicienne
qu’il suscita.

Il convient de distinguer, au sein du continu, différents ordres dont


la confusion engendra les difficultés à l’origine de la crise des fondements
de la mathématique ancienne. Une présentation axiomatique de la théorie
moderne du continu, due à Jean Itard, permettra d’introduire commodé-
ment aux problèmes liés à la mesure des grandeurs : restituons son analyse5.
Un ensemble d’éléments quelconques est dit ordonnable si nous pou-
vons y définir les relations « égale » (=) et « plus petit que » (<). Étant donnés
deux éléments a et b de l’ensemble, ces deux relations fondamentales sont
seulement soumises aux quatre axiomes suivants :
1. a = a ; si a = b, alors b = a ; a = b et b = c impliquent a = c.
2. Si a < b et si b ≤ c, alors a < c ; si a < b et si c ≤ a, alors c < b.
Ajoutons à ces axiomes de l’égalité et de l’inégalité celui de non-
contradiction :
3. Deux éléments de l’ensemble satisfont à une, et une seule, des trois
relations a = b, a < b ou a > b.
Il arrive souvent que, dans un ensemble, il existe un élément ε tel que,
quel que soit a, ε < a. Cet élément est le premier élément de l’ensemble. On
définit symétriquement un dernier élément ζ tel que, quel que soit a, a < ζ.
ε et ζ définissent les bornes respectivement inférieures et supérieures d’un
ensemble fermé.
4. Un élément a de l’ensemble étant donné, il existe toujours deux autres
éléments b et c tels que b < a < c. Cependant, b n’existe pas si a = ε ; de même,
c n’existe pas si a = ζ.
Un ensemble soumis aux axiomes 1-4 est dit simplement ordonné.
5. Un tel ensemble est dit dense si, deux éléments a et b étant donnés tels
que a < b, il existe toujours un élément c tel que a < c < b.

5.  J. Itard, «  Quelques remarques historiques sur l’axiomatique du concept de gran-


deur  », La Revue scientifique, 91, 1953, pp. 3-14, repris sous le titre «  L’Axiomatique du
concept de grandeur », in J. Itard, Essais d’histoire des mathématiques. Réunis et introduits par
R. Rashed, Paris, 1984, pp. 61-72.
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L’angle de contingence chez Platon et Protagoras 141

Quels ensembles de grandeurs satisfont à tout ou partie de ces axiomes ?


Définissons les grandeurs en ajoutant aux ensembles ordonnés au moins
selon les axiomes (1-4) une loi de composition interne  : l’addition. Nous
postulons donc :
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(I) Deux grandeurs a et b en déterminent une troisième c, leur somme.
On a donc : a + b = c ; a + b = b + a ; a + (b + d) = (a + b) + d.
(II)  a + b > a et a + b > b, sauf lorsque b = 0 ; dans ce cas, et dans ce cas
seulement, a + b = a.
(III) Si d > a, il existe une grandeur b telle que a + b = d ; b = d – a.
L’ensemble ℕ des nombres naturels satisfait aux axiomes d’ordre (1-4),
sans satisfaire à celui de densité (5) : entre deux entiers successifs a et b tels
que b = a + 1, il n’existe pas de c tel que a < c < b. C’est un ensemble infini
simplement ordonné. L’ensemble ℚ+ des nombres rationnels positifs satisfait
en revanche aux axiomes 1-5. C’est un ensemble infini ordonné partout
dense, première forme historiquement attestée de continu6. Il ne l’épuise pas
cependant. Distinguons, avec Poincaré7, différents ordres du continu mathé-
matique : on dira que l’ensemble ℚ+ fournit le modèle du continu du premier
ordre, défini comme « tout ensemble de termes formés d’après la même loi
que l’échelle des nombres commensurables8 ».
6. Un ensemble ordonné forme un continu au sens de Dedekind si, une
coupure9 arbitraire y étant pratiquée, il existe un élément f tel que tout a < f
soit de la classe I, et tout b > f soit de la classe S.
On montre par un simple exemple que, s’il satisfait aux axiomes d’ordre et
de densité, l’ensemble ℚ+ ne satisfait cependant pas à l’axiome 6 de la coupure.
Supposons en effet que la classe I définie dans ℚ+ en comprenne tous les élé-
ments tels que a2 < 2 et que S en contienne tous les éléments tels que b2 > 2 : la
démonstration de l’irrationalité de √2, due aux pythagoriciens anciens, implique
nécessairement que n’existe pas dans cet ensemble ℚ+ d’élément f tel que tout
a < f soit de la classe I, et tout b > f soit de la classe S ; Dedekind a démontré
qu’il en va de même pour toute irrationnelle quadratique10. Autrement dit, si
tout élément de ℚ+ opère bien une coupure au sein de cet ensemble, il existe
aussi une infinité de coupures, c’est-à-dire de modes de répartition des élé-
ments de cet ensemble en deux classes exclusives, qui n’appartiennent pas à cet
ensemble : « Que toutes les coupures ne soient pas opérées par des nombres

6.  Sur l’importance de l’axiome de densité pour la conception archaïque du continu,


voir A.E. Taylor, Plato : The Man and his works, Londres, 19374, p. 511 n. 1.
7.  H. Poincaré, « Le continu mathématique », Revue de Métaphysique et de Morale, 1,
1893, pp. 26-34 ; repris in H. Poincaré, La Science et l’hypothèse, Paris, 19682, chap. II : « La
grandeur mathématique et l’expérience », pp. 47-60.
8.  Poincaré, « La grandeur mathématique et l’expérience », p. 53.
9.  R. Dedekind, « Continuité et nombres irrationnels » (1872), in R. Dedekind, La
Création des nombres, Paris, 2008, § 4, p. 74. Nous effectuons, dans un ensemble ordonné
par les axiomes 1-5, une coupure si nous distribuons ses éléments en deux classes I et S telles
que tout élément appartient à une classe, et à une seule, et que si a est de la classe I et b de la
classe S, a < b.
10.  Dedekind, « Continuité et nombres irrationnels », pp. 76-77.
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rationnels est la propriété en laquelle consiste l’incomplétude ou la disconti-


nuité du domaine [ℚ] de tous les nombres rationnels11. »
Adjoignons cependant à ℚ+ les entités définies par ces coupures  : on
obtient l’ensemble ℝ+ des nombres réels positifs, commodément figuré par
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l’ensemble des points d’une demi-droite euclidienne. Cet ensemble satisfait
aux six axiomes d’ordre, de densité et de coupure. Il forme, dans la termino-
logie de Poincaré, le continu du second ordre ou « continu mathématique pro-
prement dit12 ». Ses éléments sont des grandeurs archimédiennes. Définissons
en effet ces dernières comme des grandeurs telles que, b et a étant donnés
arbitrairement, il existe un n naturel tel que an ≥ b : on démontre aisément,
par réduction à l’absurde, l’équivalence de cet axiome avec {(1-6), (I-III)}13.
De telles grandeurs sont dites «  archimédiennes  », en référence au célèbre
postulat I, 5 du traité De la sphère et du cylindre qui les définit explicitement ;
mais on en trouve une version plus ancienne dans le livre V des Éléments14.
Ce livre expose une théorie générale des rapports attribuée par un scho-
liaste anonyme à Eudoxe15. Deux éléments principaux la caractérisent. Le
mot et la notion de nombre sont strictement réservés aux entiers naturels
> 1 appartenant à ℕ, tout autre élément, non seulement de ℝ+ mais aussi
de ℚ+, ressortissant aux rapports. Ces rapports localisent et définissent les
grandeurs. La théorie des grandeurs est fondée axiomatiquement à partir
des trois groupes précédemment définis : axiomes de l’ordre, axiomes de la
sommation, axiome d’Archimède16. Les deux premiers ressortissent aux cinq
notions communes du livre I ; le troisième est énoncé clairement dans la défi-
nition V, 4 : « des grandeurs sont dites avoir un rapport l’une relativement
à l’autre quand elles sont capables, étant multipliées, de se dépasser l’une
l’autre ». L’axiome de la quatrième proportionnelle17 transforme l’ensemble
de ces rapports en domaine d’opérateurs : un rapport a : b et une grandeur c
étant donnés, il existe un d homogène tel que a  : b = c  : d. Le domaine
d’opérateurs universel ainsi défini constituait, à l’existence près, l’équivalent
de l’ensemble moderne des réels positifs (ℝ+)18. Ce corps est rigoureuse-
ment constitué comme un système à double loi de composition interne et
externe, dense et ordonné par le principe de la quatrième proportionnelle,

11.  Dedekind, « Continuité et nombres irrationnels », p. 77.


12.  Poincaré, « La grandeur mathématique et l’expérience », p. 55.
13.  Itard, « L’axiomatique du concept de grandeur », p. 63.
14.  Sur la différence entre les deux énoncés voir J. Hjelmslev, « Eudoxus’ Axiom and
Archimedes’ Lemma », Centaurus, 1, 1950, pp. 2-11.
15.  Pour une présentation concise et rigoureuse de ce livre, voir J. Itard, Les Livres arith-
métiques d’Euclide, Paris, 1960, pp. 53-57.
16.  N. Bourbaki, Éléments d’histoire des mathématiques, Paris, 1984, p. 187.
17.  Nulle part, dans le livre V, la rédaction euclidienne n’explicite cet axiome établi dans
un autre livre eudoxéen (VI) pour les grandeurs rectilignes ; mais Aristote, ami d’Eudoxe et
partisan de sa théorie des proportions, le formule explicitement en Physique, III 7, 207  b
29-32. Voir J.-T. Desanti, « Une crise de développement exemplaire : la « découverte » des
nombres irrationnels dans l’antiquité  », in J. Piaget, Logique et développement scientifique,
Paris, 1967, pp. 439-464 (voir p. 451).
18.  Bourbaki, Éléments d’histoire des mathématiques, p. 187. 
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L’angle de contingence chez Platon et Protagoras 143

«  faible substitut à notre axiome de Cantor-Dedekind19  ». On remarque,


avec Bourbaki, que l’axiome définissant les grandeurs archimédiennes « est
clairement conçu, dès le début, comme clef de voûte de l’édifice20 ». Ce sont
elles seules que considère Dedekind et que reçoit explicitement la théorie
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eudoxéenne des rapports. Toute grandeur satisfait-elle cependant à l’axiome
d’Eudoxe-Archimède ? Il convient, pour examiner la question, d’envisager
un type simple de grandeurs géométriques.
Hilbert a distingué dans ses Fondements de la géométrie cinq groupes
d’axiomes indépendants21. Le premier, celui d’appartenance (I), ressortit à
la définition des éléments géométriques et de leurs relations ; l’axiome (IV)
des parallèles constitue l’équivalent du cinquième postulat d’Euclide. Les
groupes II, III et V traitent successivement de l’ordre, de la congruence et de
la continuité : on reconnaît là le triple fondement axiomatique dont découlait
la  théorie eudoxéenne des rapports. Systématisant certains résultats obtenus
par Veronese22, Hilbert a isolé les propositions géométriques dépendant de
l’axiome d’Eudoxe-Archimède et construit une géométrie consistante sans faire
appel à celui-ci23. Dès lors, entre tous les points de la droite euclidienne, viennent
s’intercaler une infinité d’autres : « en un mot », commente Poincaré, « l’espace
non archimédien n’est plus un continu du second ordre […] mais un continu
de troisième ordre24 ». Il est vrai que « la conception des grandeurs non archimé-
diennes exige un effort d’abstraction assez considérable » ; mais « Klein a donné
un exemple géométrique simple de telles grandeurs dites angles lunaires »25. Les
angles mixtilignes illustrent en effet les caractéristiques d’un ensemble ordonné
et dense, vérifiant les axiomes de congruence sans satisfaire toutefois à celui de
Dedekind26. Si la manipulation élémentaire de ces angles apparaît relativement
aisée, dans la mesure où déplacements et superpositions des figures permettent
d’ordonner l’ensemble des angles mixtilignes d’après les relations d’égalité et
d’inégalité, l’appel à l’intuition imaginative enveloppe cependant trop de diffi-
cultés dès lors que l’on étend l’enquête en voulant comparer cet ordre à celui des
angles rectilignes : « en bref, l’angle curviligne ne se plie que de mauvais gré à la
discipline élémentaire exigée de ces grandeurs27 ».

19.  Itard, Les Livres arithmétiques d’Euclide, p. 57.


20.  Bourbaki, Éléments d’histoire des mathématiques, p. 186.
21.  D. Hilbert, Les Fondements de la géométrie. Édition critique préparée par P. Rossier,
Paris, 1971, pp. 11-52.
22.  G. Veronese, Fondamenti di geometria a più dimensionali e a più specie di unità retti-
linee, esposti in forma elementare, Padoue, 1891.
23.  Hilbert, Fondements de la géométrie, chap. II, 4, «  Indépendance des axiomes de
continuité (Géométrie non archimédienne) », pp. 65-68.
24.  Poincaré, La Science et l’hypothèse, p. 74.
25.  Rossier in Hilbert, Fondements de la géométrie, p. 72 ; voir R. Poirier, Le Nombre,
Paris, 1938, pp. 160-161.
26.  Voir l’élégante démonstration donnée par Itard, « L’axiomatique du concept de gran-
deur », p. 62.
27.  J. Itard, « Quelques remarques sur la notion d’angle et sur l’angle de contingence »,
in Mélanges A. Koyré, t. II, Paris, 1964, pp. 346-360, repris sous le titre « La notion d’angle et
l’angle de contingence », in Itard, Essais d’histoire des mathématiques, pp. 97-111 ; cf. p. 105.
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144 Thomas Auffret

On verra que les Anciens connaissaient ces ensembles angulaires


contrevenant au principe archimédien de continuité. On se bornera, pour
l’instant, à souligner que la considération des propriétés de la mesure des
angles est, d’un point de vue fondationnel, remarquable, et combien « la
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dépendance du théorème de la somme des angles du triangle de l’axiome
d’Archimède est digne d’attention28 ». Suivant une suggestion de Hilbert,
Max Dehn a en effet démontré que la proposition 32 du premier livre
des Éléments, établissant que la somme des angles d’un triangle est égale à
deux droits, est compatible avec une géométrie non-archimédienne, dite
semi-euclidienne, dans laquelle on peut mener une infinité de parallèles
à une droite par un point donné29. Alors que l’axiome des parallèles est
exclu, la somme des angles d’un triangle demeure, dans cette géométrie
non-archimédienne, égale à deux droits. Autrement dit, l’équivalence jadis
proposée par Legendre30 entre cette propriété angulaire et le cinquième
postulat d’Euclide n’est elle-même valable qu’en vertu d’un ensemble
d’axiomes comprenant le postulat d’Archimède31. Or,  Aristote fait état, à
plusieurs reprises32, de polémiques relatives à la mesure des angles, comme
substitut de l’axiome euclidien des parallèles33  ; il évoque une démons-
tration impliquant une pétition de principe34  ; et il fait lui-même usage
d’angles mixtilignes35. La réflexion ancienne sur les angles, en particulier
mixtilignes, regardait donc en partie les fondements de la géométrie, puis-
que ceux-ci conduisent à interroger le statut de l’axiome des parallèles et
celui de la continuité.
Euclide mentionne notoirement l’angle de contingence dans la propo-
sition III, 16 des Éléments36 :
La droite menée à angles droits avec le diamètre du cercle à partir d’une extrémité
tombera à l’extérieur du cercle, et dans le lieu compris entre la droite et la circonférence,

28.  Hilbert, Fondements de la géométrie, p. 67.


29.  M. Dehn, «  Die Legendreschen Sätze über die Winkelsumme in Dreieck  »,
Mathematische Annalen, 53, 1900, pp. 405-439 ; voir la présentation de Rossier in Hilbert,
Fondements de la géométrie, pp. 279-281.
30.  Voir par exemple A. M. Legendre, «  Réflexions sur les différentes manières de
démontrer la théorie des parallèles ou le théorème sur la somme des trois angles du triangle »,
Mémoires de l’Académie Royale de l’Institut de France, XII, 1833, pp. 367-410.
31.  Hilbert, Fondements de la géométrie, chap. II, 4, p. 68. Voir également A. E. Taylor,
A Commentary on Plato’s Timaeus, Oxford, 1928, « Appendix V. Note on the Geometry of
Timaeus », pp. 691-693 ; cf. p. 692 n. 2. 
32.  J.-L. Heiberg, « Mathematisches zu Aristoteles », Abhandlungen zur Geschichte der
Mathematischen Wissenschaften mit Einschluss ihrer Anwendungen, 18, 1904, pp. 1-49 ; voir
pp. 18-19.
33.  Aristote, An. Post., I, 5, 74a 13-15 ; voir Th. Heath, Mathematics in Aristotle, Oxford,
1949, pp. 39-41.
34.  Aristote, An. Pr., II, 16, 65a 4-9 ; voir Heath, Mathematics in Aristotle, pp. 27-30.
35.  Aristote, An. Pr., I 24, 41b 13-22 et Météor., III 5, 375b 24 ; voir Heath, Mathematics
in Aristotle, pp. 23-24  et K. von Fritz, «  Gleichheit, Kongruenz und Ähnlichkeit  »,
Grundprobleme der Geschichte der antike Wissenschaft, Berlin/ New York, 1971, pp. 476-479.
36.  Voir également la définition 7 et la proposition 31 du même livre.
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L’angle de contingence chez Platon et Protagoras 145

une autre droite ne sera pas intercalée ; en outre, d’une part, l’angle du demi-cercle est
plus grand, d’autre part l’angle restant plus petit, que tout angle rectiligne aigu37.

Cette proposition établit successivement l’existence d’une tangente au cer-


cle, puis son unicité. Sa troisième partie, exhibant une double difficulté, constate
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l’existence de grandeurs non-archimédiennes : elle soulève la difficile question
de la nature de l’angle de contingence38. Dans le reste de son traité, Euclide s’en
tient prudemment aux seuls angles rectilignes, témoignant par là qu’il connaît
parfaitement les dangers fondationnels qu’engendre toute admission des gran-
deurs non-archimédiennes. Une telle prudence n’est assurément pas neuve, et il
est loin d’être certain que l’on doive refuser aux Anciens la connaissance des dif-
ficultés métriques caractéristique des angles mixtilignes à une époque antérieure
à Eudème39. Les allusions aristotéliciennes aux angles mixtilignes suggèrent au
contraire, comme l’avait jadis conjecturé Heiberg, que l’étude de ces angles
constituait au sein de la géométrie pré-euclidienne un chapitre beaucoup plus
développé que ne le laissent aujourd’hui supposer les Éléments40. C’est également
ce que montre la doctrine péripatéticienne de l’angle, telle qu’elle ressort du
commentaire de Proclus au premier livre des Éléments.
Commentant la double définition euclidienne de l’angle rectiligne,
Proclus se fait l’écho de controverses anciennes touchant le statut de l’angle41.
Euclide définit en effet l’angle plan rectiligne à l’aide des deux définitions sui-
vantes : « un angle plan est l’inclinaison (κλίσις) de chacune des deux lignes
placées dans un plan qui sont en contact (ἁπτομένων) l’une avec l’autre, sans
s’étendre sur une droite42 » ; et « lorsque les lignes qui comprennent l’angle
sont des droites, l’angle est appelé ‘rectiligne’43 ». Cette définition double,

37.  Euclide, Éléments, III, 16, trad. Vitrac : Ἡ τῇ διαμέτρῳ τοῦ κύκλου πρὸς ὀρθὰς ἀπ’
ἄκρας ἀγομένη ἐκτὸς πεσεῖται τοῦ κύκλου, καὶ εἰς τὸν μεταξὺ τόπον τῆς τε εὐθείας καὶ
τῆς περιφερείας ἑτέρα εὐθεῖα οὐ παρεμπεσεῖται, καὶ ἡ μὲν τοῦ ἡμικυκλίου γωνία ἁπάσης
γωνίας ὀξείας εὐθυγράμμου μείζων ἐστίν, ἡ δὲ λοιπὴ ἐλάττων.
38.  L’angle « restant » de cette proposition correspond à ce que Proclus désigne sous le
terme d’angle « corniculaire », nom archaïque de l’angle de contingence : « Les angles compris
sous des lignes droites et des circonférences le sont de deux manières : sous une ligne droite et
une circonférence concave, comme l’angle semi-circulaire, ou sous une ligne droite et une cir-
conférence convexe comme l’angle corniculaire (κερατοειδής) » (Proclus, In Eucl., 127.11-14.).
39.  Ainsi que l’affirme Itard, « L’axiomatique du concept de grandeur », p. 66.
40.  J. L. Heiberg, « Et mathematisk Sted hos Aristoteles », Oversigt over det Kongelige
Danske videnskabernes selskabs forhandlinger, 1888, pp. 1-6  ; Heiberg, «  Mathematisches
zu Aristoteles », p. 26. Voir également le chapitre consacré à l’origine de la notion d’angle
in H.-G.  Zeuthen, «  Hvorledes Mathematiken i Tiden fra Platon til Euklid blev rationel
Videnskab », Danske Videnskabernes Selskabs Skrifter, I 8, 1917, pp. 199-369 (voir pp. 290-
302 ; résumé en français : « Sur la réforme qu’a subie la mathématique de Platon à Euclide, et
grâce à laquelle elle est devenue science raisonnée », op. cit., pp. 370-379).
41.  R. Rashed, « L’angle de contingence : un problème de philosophie des mathéma-
tiques  », Arabic Sciences and Philosophy, 22, 2012, pp. 1-50  ; Rashed, Angles et grandeur
d’Euclide à Kamāl al-Dīn al-Fārisī, pp. 7-19.
42.  Euclide, Éléments, I, déf. 8  : Ἐπίπεδος δὲ γωνία ἐστὶν ἡ ἐν ἐπιπέδῳ δύο
γραμμῶν ἁπτομένων ἀλλήλων καὶ μὴ ἐπ’ εὐθείας κειμένων πρὸς ἀλλήλας τῶν
γραμμῶν κλίσις.
43.  Euclide, Éléments, I, déf. 9 : Ὅταν δὲ αἱ περιέχουσαι τὴν γωνίαν γραμμαὶ εὐθεῖαι
ὦσιν, εὐθύγραμμος καλεῖται ἡ γωνία.
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146 Thomas Auffret

suscitée par le statut problématique des angles mixtilignes, recèle déjà les
difficultés auxquelles seront confrontés philosophes et mathématiciens dans
l’antiquité, et au-delà44. Elle introduit au problème du statut catégorial de
l’angle, dont disputa la tradition :
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Certains parmi les Anciens, plaçant l’angle dans la catégorie de la relation, ont
affirmé qu’il était une inclinaison, soit de droites soit de surfaces inclinées les unes
par rapport aux autres  ; d’autres, l’incluant aussi dans la qualité, disent que, à la
manière du droit et du courbe, c’est une affection d’un certain type de surface ou
d’un solide ; d’autres encore, le rapportant à la quantité, affirment que c’est une sur-
face ou un solide. Celui, en effet, qui appartient aux surfaces se laisse diviser par une
ligne, celui qui appartient aux solides par une surface. Ce qui se laisse diviser par
celles-ci, disent-ils, n’est rien d’autre qu’une grandeur, et celle-ci non linéaire – de
fait, la ligne se laisse diviser par un point ; il reste donc qu’il soit ou bien une sur-
face ou bien un solide45. […] Parmi ces trois opinions existantes à propos de l’angle,
Eudème le péripatéticien, qui a écrit un livre Sur l’angle, a concédé que c’est une
qualité. Considérant en effet la génération de l’angle, il dit que ce n’est rien d’autre
que la brisure (κλάσις) des lignes – et si le droit est une qualité, la brisure est une
qualité : puisque sa génération relève de la qualité, c’est certainement une qualité.
Euclide et tous ceux qui l’appellent « inclinaison » (κλίσις) disent qu’il relève des
relatifs. Ont dit que c’est une quantité tous ceux qui affirment que l’angle est la pre-
mière distance sous le point ; parmi eux, il y a Plutarque, qui cherchait à attribuer la
même opinion à Apollonius46.
Proclus attribue à Eudème de Rhodes la thèse selon laquelle l’angle était
une qualité  ; il s’agit là d’une thèse authentiquement aristotélicienne. La
«  génération  » de l’angle se produit par «  brisure  » (κλάσις) d’une ligne  ;
or, une ligne est soit courbe soit droite  ; et courbure et droiture, relevant
du genre de la figure, appartiennent à la catégorie de la qualité47. Dans la
Physique, Aristote fait de l’angle une espèce du genre de la figure, à côté
du droit et du courbe48 ; de même dans le livre Δ de la Métaphysique, où le
concept de flexion (κάμψις) sert à caractériser tant la courbure que l’angle49.
Une note de Bonitz50, convenablement interprétée, montre qu’Eudème n’a

44.  Th. Heath, The Thirteen Books of Euclid’s Elements, New York, 19562, p. 176 : « It
looks as though Euclid really intended to define a rectilineal angle, but on second thought,
as a concession to the then common recognition of curvilineal angles, altered “straight lines”
into “lines” and separated the definition into two ».
45.  Proclus, In Eucl., 121.12-24.
46.  Proclus, In Eucl., 125.4-18.
47.  Aristote, Catégories, 8, 10a 11-16.
48.  Aristote, Physique, I 5, 188 a 23-26 en lisant γωνία en 188a 25, avec Simplicius et
les manuscrits E et J.
49.  Aristote, Métaphysique, Δ 8, 1016a 9-17.
50.  H. Bonitz, Aristotelis Metaphysica, Bonn, 1849, t. II, p. 235 : « Linea κεκαμμένη qualis
esse censenda sit, cognoscitur ex libro de inc. an. 9 708b 22 : ἔστι γὰρ κάμψις μὲν ἡ ἐξ εὐθέος
ἢ εἰς περιφερὲς ἢ εἰς γωνίαν μεταβολή. Inde et curva et in angulum infracta linea potest dici
κεκαμμένη, hoc autem loco Aristotelem dixisse lineam in angulum infractam, intellegitur et ex
exemplo cum illa comparato σκέλος καί βραχίων, et ex eo quod ad κεκαμμένην a13 explicandi
causa addit καὶ ἔχουσαν γωνίαν, cf. κέκλασθαι An. Post. I 10 76b 9 ».
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L’angle de contingence chez Platon et Protagoras 147

fait que reprendre et systématiser la doctrine d’Aristote51. Proclus avançait


deux arguments contre cette conception qualitative de l’angle. L’un est fondé
sur la considération du plus et du moins au sein de la qualité52 ; il est sans objet
du point de vue des Catégories, la caractérisation des angles par le semblable
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et le dissemblable n’impliquant nullement que l’on puisse leur appliquer le
plus et le moins53. Demeure toutefois l’argument de la divisibilité de l’angle,
qui suggère que celui-ci relève de la quantité54. Mais la doctrine qualitative
d’Aristote a vraisemblablement été forgée précisément afin d’échapper aux
apories métriques qui naîtraient de cette éventualité. Un argument, fondé sur
les angles mixtilignes et rapporté par Proclus, semblait en effet interdire que
l’angle soit une grandeur quantitative. Il repose sur la contradiction entre la
définition eudoxéenne de la grandeur archimédienne (V, déf. 4) et le résultat
de la démonstration III, 16, qui montre que les angles corniculaires ne véri-
fient pas cette définition :

Mais si c’est une grandeur et que toutes les grandeurs homogènes finies ont un
rapport l’une avec l’autre, alors tous les angles homogènes, au moins ceux dans les
plans, auront un rapport l’un avec l’autre ; ainsi, un angle corniculaire aura un rap-
port avec un angle rectiligne. Or, les grandeurs qui ont un rapport entre elles peuvent
se dépasser l’une l’autre si elles sont multipliées ; donc, l’angle corniculaire pourra
finalement dépasser l’angle rectiligne ; ce qui est impossible, car il est démontré que
l’angle corniculaire est plus petit que tout angle rectiligne55.

En ne considérant dans le reste de son traité que des angles rectilignes,


Euclide se donne la liberté opératoire de manipuler les angles comme des
grandeurs56. Mais la présence des angles mixtilignes au sein même des Éléments
comme la reconnaissance des paradoxes qu’ils engendrent l’empêchent de
définir l’angle comme une grandeur stricto sensu57, pour lui préférer le concept
relationnel d’inclinaison (κλίσις). Cette tentative se heurte à son tour à de
nouvelles difficultés58.
On constate combien les difficultés relatives à l’angle de contingence
furent au cœur du débat concernant la définition et le statut catégorial de
l’angle, au moins depuis Aristote, contemporain d’Eudoxe. Mais elles furent
identifiées plus anciennement, lorsque les angles mixtilignes apparurent,

51.  Voir également Heath, The Thirteen Books of Euclid’s Elements, t. I, p. 178. Simplicius
affirme d’ailleurs que «  ceux qui rapportent l’angle à la qualité appelaient ‘semblables’ les
angles égaux » (In de cael., 538.21) : tel est le cas d’Aristote, Du ciel, II, 14, 296b 20 ; 297b
19 ; IV, 4, 311b 34.
52.  Proclus, In Eucl., 127.12-21.
53.  Aristote, Catégories, 8, 10b 26-11a 19.
54.  Proclus, In Eucl., 122.7-12 : « Toutefois, si l’angle est seulement une qualité, comme
la chaleur ou le froid, comment est-il divisible en deux choses égales ? De fait, l’égal et l’inégal
ne sont pas moins des attributs par soi des angles que des grandeurs ; et, en général, le divisible
qualifie par soi à titre égal les uns et les autres. »
55.  Proclus, In Eucl., 121.24-122.7.
56.  Voir par exemple Euclide, Éléments, I, prop. 9 et 13.
57.  Plutarque d’Athènes, le maître de Syrianus, n’aura pas ces scrupules.
58.  Proclus, In Eucl., 122.21-8.
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148 Thomas Auffret

un siècle plus tôt, constituer un contre-exemple massif à une version, zéno-


nienne et naïve, de l’axiome d’homogénéité.

*
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Alors qu’Aristote discute, dans le livre B de la Métaphysique, la onzième
aporie, «  la plus difficile de toutes59  », il critique la thèse, commune aux
platoniciens et aux pythagoriciens, de la substantialité du nombre60. Contre
celle de l’un, il fait usage d’un argument fondé sur une transposition de
Zénon :

En outre, si l’un en soi est indivisible, selon l’axiome (ἀξίωμα) de Zénon, il


ne serait rien ; car ce qui, ajouté ou retranché, ne rend ni plus grand ni plus petit,
selon lui, ne fait pas partie des êtres, parce qu’il pense, à l’évidence, que l’être est une
grandeur ; et s’il est une grandeur, il est corporel, car le corps est un être selon toutes
les dimensions. Mais les autres grandeurs, ajoutées d’une certaine manière, agran-
dissent, d’une autre manière sont sans effet, par exemple surface et ligne, tandis que
point et unité ne le font d’aucune façon61.

Aristote attribue explicitement à Zénon l’axiome selon lequel ce qui


n’augmente ni ne diminue ce à quoi il s’ajoute ou est soustrait n’est rien62.
L’argument zénonien recyclé par Aristote vise la doctrine pythagoricienne de
l’unité-point ; il est fondé sur une distinction claire des genres de grandeurs,
indexée sur leur dimension. Deux grandeurs d’un même genre dimensionnel
peuvent et doivent engendrer une augmentation lorsqu’elles sont ajoutées
l’une à l’autre, une diminution lorsqu’elles sont retranchées ; mais une ligne
ajoutée à une surface, ou un point à une ligne, n’engendreront aucune aug-
mentation  : seul le solide tridimensionnel modifie constamment le corps
auquel il est ajouté ou soustrait63. L’« axiome de Zénon » constituait donc
une première formulation, très imparfaite, des réquisits d’homogénéité

59.  Aristote, Métaphysique, B 4, 1001a 4.


60.  Aristote, Métaphysique, B 4, 1001a 4-1001b 6.
61.  Aristote, Métaphysique, B 4, 1001b 7-13, trad. Duminil–Jaulin : ἔτι εἰ ἀδιαίρετον
 
αὐτὸ τὸ ἕν, κατὰ μὲν τὸ Ζήνωνος ἀξίωμα οὐθὲν ἂν εἴη (ὃ γὰρ μήτε προστιθέμενον μήτε
ἀφαιρούμενον ποιεῖ μεῖζον μηδὲ ἔλαττον, οὔ φησιν εἶναι τοῦτο τῶν ὄντων, ὡς δηλονότι
 
ὄντος μεγέθους τοῦ ὄντος· καὶ εἰ μέγεθος, σωματικόν· τοῦτο γὰρ πάντῃ ὄν· τὰ δὲ ἄλλα πὼς
μὲν προστιθέμενα ποιήσει μεῖζον, πὼς δ’ οὐθέν, οἷον ἐπίπεδον καὶ γραμμή, στιγμὴ δὲ καὶ
μονὰς οὐδαμῶς).
62.  W. D. Ross, Aristotle’s Metaphysics, t. I, Oxford, 1924, pp. 245-246.
63.  Alexandre d’Aphrodise, In met., 227.11-31. Simplicius a conservé, dans son
commentaire à la Physique, l’argument zénonien : « [Zénon] montre que ce qui n’a ni gran-
deur, ni épaisseur, ni volume aucun, cela ne saurait même pas être. “Car, dit-il, si cela était
ajouté à un autre étant, cela ne le rendrait en rien plus grand : en effet, sa grandeur n’étant
rien, si on l’ajoute, il n’est pas possible que cela procure un accroissement de grandeur. Et
déjà il s’ensuit que ce qui aurait été ajouté ne serait rien. Si, quand on le retranche à quelque
chose, l’autre chose n’est en rien plus petite, ni inversement, quand on l’ajoute, aucunement
augmentée, alors il est évident que ce qui a été ajouté, non plus que ce qui a été retranché,
n’était rien” » (In phys., 139.9-15).
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L’angle de contingence chez Platon et Protagoras 149

des grandeurs propres à définir un ensemble archimédien64. Il ne prémunit


cependant pas contre les paradoxes métriques susceptibles d’être engendrés
par des objets mathématiques de même dimension, tels les angles mixtilignes.
Or, certains indices suggèrent que le problème de l’angle de contingence avait
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été abordé à la même époque dans le cadre des mathématiques sophistiques.
On sait ainsi que Protagoras attaquait les mathématiques et, en particulier, la
doctrine selon laquelle le cercle rencontrait sa tangente en un point unique :

Ni les lignes sensibles ne sont telles que le dit le géomètre (car rien dans les êtres
sensibles n’est droit ni rond de la façon qu’il le dit ; de fait, le cercle ne rencontre pas
la ligne droite en un point, mais à la manière dont Protagoras le disait en réfutant
les géomètres), ni les mouvements et spirales du ciel ne sont tels que les font les
traités d’astronomie, ni les points <qui représentent> les astres n’ont la même nature
qu’eux65.

On considère généralement, à la suite d’Alexandre, que la critique de


Protagoras porte à faux, en ce qu’elle méconnaîtrait la différence fondamen-
tale entre le mode d’existence des sensibles et celui des objets mathématiques ;
ainsi comprise, elle apparait purement externe, conséquence d’un empirisme
grossier66. Le mépris professé par Protagoras à l’encontre des mathématiciens
et de leur science est certes bien attesté par Platon67. Mais il prend également
soin, dans le Théétète, d’examiner sa doctrine à la lumière des mathématiques
de l’Académie. On est donc fondé à se demander si l’empirisme sensualiste
de Protagoras soutiendrait moins sa critique des mathématiques qu’il n’en
serait le résultat ; on s’attachera à montrer que cette critique entend en réalité
exhiber une contradiction interne aux mathématiques de son époque, à un
stade encore inchoatif d’axiomatisation des fondements de la géométrie. La
question de la tangence au cercle occupait dans ce dispositif une place fon-
damentale : on verra en effet combien l’emploi de l’angle de contingence fut
décisif dans la polémique anti-éléate initiée par Protagoras.
John Burnet avait jadis suggéré que la thèse protagoréenne de l’homo
mensura devait être replacée dans le contexte des débats sur l’incommen-
surable mathématique68. Cette suggestion, vite oubliée, trouve un appui

64.  Le déploiement des paradoxes de Zénon, en particulier la dichotomie, suppose d’ail-


leurs structurellement une conception naïvement archimédienne des grandeurs : voir Itard,
Les livres arithmétiques d’Euclide, pp. 49-51. 
65.  Aristote, Métaphysique B, 2, 998a 1-4, trad. Duminil–Jaulin : οὔτε γὰρ αἱ αἰσθηταὶ
γραμμαὶ τοιαῦταί εἰσιν οἵας λέγει ὁ γεωμέτρης (οὐθὲν γὰρ εὐθὺ τῶν αἰσθητῶν οὕτως οὐδὲ
στρογγύλον· ἅπτεται γὰρ τοῦ κανόνος οὐ κατὰ στιγμὴν ὁ κύκλος ἀλλ’ ὥσπερ Πρωταγόρας
ἔλεγεν ἐλέγχων τοὺς γεωμέτρας), οὔθ’ αἱ κινήσεις καὶ ἕλικες τοῦ οὐρανοῦ ὅμοιαι περὶ ὧν ἡ
ἀστρολογία ποιεῖται τοὺς λόγους, οὔτε τὰ σημεῖα τοῖς ἄστροις τὴν αὐτὴν ἔχει φύσιν.
66.  Alexandre d’Aphrodise, In Met., 200.12-21.
67.  Platon, Protagoras, 318e 1-319a 2.
68.  J. Burnet, Greek Philosophy I. From Thales to Plato, Londres, 1914, pp. 114-115 ;
on lira aussi S. Luria, «  Protagoras und Demokrit als Mathematiker  », Comptes Rendus de
l’Académie des Sciences de l’URSS, B, 1928 pp. 74-79 et S. Luria, « Die Infinitesimaltheorie
der antiken Atomisten », Quellen und Studien zur Geschichte der Mathematik, Astronomie und
Physik, B 2, 1933, pp. 106-185 ; voir en particulier pp. 116-119.
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150 Thomas Auffret

précieux dans le Théétète. Après un prologue anti-mégarique dans lequel


Platon rappelle allusivement l’importance des μεταξύ mathématiques
dans toute interprétation convenable du dialogue69, Socrate examine avec
Théodore et Théétète la question de la définition de la science. Cette enquête
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définitionnelle succède à la démonstration d’incommensurabilité des pre-
mières racines menée par Théodore au moyen de l’anthyphérèse70, prolongée
par une ébauche rudimentaire de la classification théététienne des irration-
nelles, due à Théétète assisté de Socrate le Jeune71. L’ensemble du dialogue se
trouve donc placé sous l’égide de la question de la mesure mathématique
et plus précisément, quoiqu’implicitement, archimédienne72. La discussion
qui s’engage alors entre Socrate et Théétète porte sur l’épistémologie de
Protagoras. L’occasion en est fournie par le rapprochement opéré par Socrate
entre la définition proposée par Théétète et la formule protagoréenne :

C’est la sensation, dis-tu, qui est la science ? – Oui. – Tu risques, certes, d’avoir
dit là parole non banale au sujet de la science et qui, au contraire, est celle même
de Protagoras. Sa formule est un peu différente, mais elle dit la même chose. Lui
affirme, en effet, quelque part que «  l’homme est la mesure de toutes choses, de
celles qui sont qu’elles sont, de celle qui ne sont pas, qu’elles ne sont pas » (φησὶ
γάρ που πάντων χρημάτων μέτρον ἄνθρωπον εἶναι, τῶν μὲν ὄντων ὡς
ἔστι, τῶν δὲ μὴ ὄντων ὡς οὐκ ἔστιν). Tu as lu cela probablement ? – Je l’ai lu et
bien souvent. – Ne dit-il pas quelque chose de cette sorte : telles tour à tour m’appa-
raissent les choses, telles elles me sont ; telles elles t’apparaissent, telles elles te sont ?
Or, homme, tu l’es et moi aussi. – Il parle bien en ce sens73.

L’examen de la doctrine de Protagoras est donc mené en commun par


Socrate et par le fondateur de la classification ancienne des différents types
d’incommensurables. La mesure protagoréenne est ainsi immédiatement
rapprochée des recherches mathématiques touchant les conditions de mesure
des grandeurs. Cet arrière-plan mathématique est précisé lorsque, examinant
la doctrine « secrète74 » de Protagoras, Socrate détaille le mécanisme de la
sensation en rapprochant « mesure » et « toucher » :

Si donc ce à quoi nous nous mesurons ou ce à quoi nous touchons (ᾧ


παραμετρούμεθα ἢ οὗ ἐφαπτόμεθα) était grand ou blanc ou chaud, jamais

69.  Platon, Théétète, 142a 1-143c 8  : voir Th. Auffret et M. Rashed, « Observations
sur le prologue du Théétète », in V. Gysembergh et A. Schwab (dir.), Le Travail du Savoir
/ Wissensbewältigung. Philosophie, sciences exactes et sciences appliquées dans l’Antiquité, Trier,
2015, pp. 31-47.
70.  Platon, Théétète, 147d 4-8. Ce point a été définitivement établi par H.-G. Zeuthen,
«  Sur les livres arithmétiques des Éléments d’Euclide  », Oversigt over det kongelige danske
Videnskabernes Selskabs forhandlinger, 1910, pp. 395-435 et Id., « Sur l’origine historique de
la connaissance des quantités irrationnelles », Oversigt over det kongelige danske Videnskabernes
Selskabs forhandlinger, 1915, pp. 333-362.
71.  Platon, Théétète, 147d 8-148b 3.
72.  Voir infra, pp. 159-160, pour des précisions sur ce point.
73.  Platon, Théétète, 151e 8-152a 9, trad. Diès légèrement modifiée.
74.  Platon, Théétète, 152c 9-10 : ᾐνιξατο, ἐν ἀπορρήτῳ.
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L’angle de contingence chez Platon et Protagoras 151

le fait de tomber en une autre relation ne le rendrait autre s’il n’a, lui, subi
aucun changement. Si, d’autre part, ce qui se contre-mesure ou ce qui touche (τὸ
παραμετρούμενον ἢ ἐφαπτόμενον) avait l’une ou l’autre de ces déterminations,
jamais non plus le fait qu’une autre chose le vient approcher ou subit quelque modi-
fication, sans que lui-même en subisse aucune, ne le rendrait autre. C’est ainsi qu’à
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cette heure, mon ami, étranges et risibles sont les assertions que, sans grande vio-
lence, nous sommes contraints d’avancer, comme dirait Protagoras et quiconque
essaie de soutenir ses doctrines75.

La reconstruction de la doctrine «  secrète  » permet à Platon d’explo-


rer les arcanes de l’épistémologie empiriste de Protagoras et d’en expliciter
les modèles mathématiques. L’introduction du vocabulaire du toucher, en
étroite corrélation avec celui de la mesure, se révèle ainsi constituer une allu-
sion précise au problème de la tangence, étroitement lié à celui de l’angle de
contingence76. Or, que Protagoras ait fait usage des apories métriques engen-
drées par cet angle, c’est ce que confirme la suite immédiate du Théétète.
Après avoir évoqué le célèbre paradoxe des osselets77, Socrate pose en effet à
Théétète une question sous forme d’énigme :

Eh bien, à cette question de Protagoras ou de quelque autre : « ô Théétète, est-il


possible à quoi que ce soit de devenir ou plus grand ou plus nombreux s’il ne s’est
augmenté ? » (ἔσθ’ ὅπως τι μεῖζον ἢ πλέον γίγνεται ἄλλως ἢ αὐξηθέν), que
répondras-tu78 ?

Il fait manifestement référence à un défi lancé par Protagoras, fondé sur


une aporie métrique susceptible de remettre en cause l’axiome de Zénon.
L’embarras manifesté par le jeune mathématicien apparaît comme le signe
d’une difficulté réelle :

Si je réponds, Socrate, dans le sens que je juge satisfaire à la question présente,


ma réponse est non. S’il faut considérer la question précédente, me gardant contre
toute assertion contradictoire, ma réponse est oui. – C’est très bien, par Héra  ;
c’est divinement répondu. Si donc, à ce qu’il semble, tu réponds affirmativement,
c’est  le mot d’Euripide que tu vas justifier  : notre langue sera sans reproche, notre
pensée ne le sera point (ἡ μὲν γὰρ γλῶττα ἀνέλεγκτος ἡμῖν ἔσται, ἡ δὲ φρὴν
οὐκ ἀνέλεγκτος). – C’est vrai79.

L’échange apparaît fondamental. Théétète est confronté à un dilemme :


absolument parlant, il est convaincu qu’il convient de conserver l’axiome de

75.  Platon, Théétète, 154b 1-8, trad. Diès.


76.  Heath, The Thirteen Books of Euclid’s Elements, t. II, pp. 39-43. Rappelons que les
Anciens définissaient un angle par le toucher entre deux droites : voir Euclide, Éléments, I,
déf. 8.
77.  Platon, Théétète, 154c 2-6.
78.  Platon, Théétète, 154c 7-9, trad. Diès.
79.  Platon, Théétète, 154c 10-d 7, trad. Diès ; Euripide, Hippolyte, v. 612 : ἡ γλῶσσ’
ὀμώμοχ’, ἡ δὲ φρὴν ἀνώμοτος.
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18 janvier 2018 05:40 - Études philosophiques n° 1-2018 - Collectif - Études philosophiques - 155 x 240 - page 152 / 192 18 jan

152 Thomas Auffret

la mesure que l’enchaînement des arguments semble pourtant faire vacil-


ler. L’approbation de Socrate n’est quant à elle pas feinte, puisqu’il félicite
Théétète de préférer le jugement de sa raison à une apparence de cohérence
verbale. Le défi de Protagoras semble avoir donné lieu à d’innombrables
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controverses, comme le rappelle opportunément Socrate :

Si donc, hommes habiles et sages, nous avions, moi et toi, sur tous les secrets de
la pensée promené notre examen, nous n’aurions plus qu’à nous offrir le luxe d’une
épreuve mutuelle, qu’à nous confronter, à la mode sophistique, en un combat qui
ne le serait pas moins, à faire, l’un et l’autre, cliqueter arguments contre arguments ;
alors que, simples gens que nous sommes, notre prime désir sera de considérer
directement ce que peuvent être, en leurs mutuels rapports, les objets de notre
réflexion (θεάσασθαι αὐτὰ πρὸς αὑτὰ τί ποτ’ ἐστὶν ἃ διανοούμεθα), si, en
nous, ils sont mutuellement d’accord ou tout à fait discordants (πότερον ἡμῖν
ἀλλήλοις συμφωνεῖ ἢ οὐδ’ ὁπωστιοῦν). – Très certainement c’est là mon désir.
– Et c’est le mien80.

La référence aux antilogies sophistiques est transparente ; mais la tâche


dévolue à la philosophie consiste, à rebours, à examiner rationnellement les
arguments sans céder au vertige de la discussion antilogique. Cette exigence
conduit Socrate à poser trois principes, qui reçoivent chacun l’approbation
de Théétète :

Puisqu’il en est ainsi, n’est-ce pas en paix, comme des gens qui ont beaucoup
de loisir, que nous recommencerons notre examen et que, sans méchante humeur,
en véritables critiques de nous-mêmes, nous nous demanderons ce que peuvent
être ces visions (φάσματα) qui se créent en nous ? Examinant la première, nous
affirmerons, je pense, que [1] jamais rien ne devient ni plus grand, ni plus petit,
soit en volume, soit en nombre, tant qu’il demeure égal à soi-même ? N’est-ce pas
exact ? – Si. – En second lieu, que [2] ce à quoi l’on n’ajoute ni ne retranche ne
croît ni ne décroît et reste toujours égal. – Assurément. – Ne poserons-nous pas
un troisième point : [3] ce qui, antérieurement, n’était pas, que postérieurement,
cela soit, sans être devenu et sans devenir, c’est impossible ? – Cela semble, certes,
bien impossible81.

La formulation de ces trois principes est conçue comme une réponse au


défi protagoréen. Leur nature comme le contexte de leur énoncé invitent à
s’interroger sur le modèle géométrique qui les sous-tend : on constate alors,

80.  Platon, Théétète, 154d 8–e 7, trad. Diès.


81.  Platon, Théétète, 154e 7-155b 3, trad. Diès  : {ΣΩ.} ὅτε δ’ οὕτως ἔχει, ἄλλο τι ἢ
ἠρέμα, ὡς πάνυ πολλὴν σχολὴν ἄγοντες, πάλιν ἐπανασκεψόμεθα, οὐ δυσκολαίνοντες ἀλλὰ
τῷ ὄντι ἡμᾶς αὐτοὺς ἐξετάζοντες,  ἅττα ποτ’ ἐστὶ ταῦτα τὰ φάσματα ἐν ἡμῖν ; ὧν πρῶτον
ἐπισκοποῦντες φήσομεν, ὡς ἐγὼ οἶμαι, μηδέποτε μηδὲν ἂν μεῖζον μηδὲ ἔλαττον γενέσθαι
μήτε ὄγκῳ μήτε ἀριθμῷ, ἕως ἴσον εἴη αὐτὸ ἑαυτῷ. οὐχ οὕτως; {ΘΕΑΙ.} Ναί. {ΣΩ.} Δεύτερον
δέ γε, ᾧ μήτε προστιθοῖτο μήτε ἀφαιροῖτο, τοῦτο μήτε αὐξάνεσθαί ποτε μήτε φθίνειν, ἀεὶ δὲ
ἴσον εἶναι.  {ΘΕΑΙ.} Κομιδῇ μὲν οὖν.  {ΣΩ.} Ἆρ’ οὖν οὐ καὶ τρίτον, ὃ μὴ πρότερον ἦν, ὕστερον
ἀλλὰ τοῦτο εἶναι ἄνευ τοῦ γενέσθαι καὶ γίγνεσθαι ἀδύνατον ; {ΘΕΑΙ.} Δοκεῖ γε δή.
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L’angle de contingence chez Platon et Protagoras 153

avec Jules Vuillemin, « que l’exemple des angles corniculaires contredit les
trois principes socratiques82 ». Montrons-le brièvement.
Le principe [1] s’énonce comme suit : « Jamais rien ne devient ni plus
grand, ni plus petit, soit en volume, soit en nombre, tant qu’il demeure égal
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à soi-même. » Or, tout angle rectiligne A demeure à la fois égal à lui-même
et plus grand que lui-même lorsqu’on lui ajoute un angle corniculaire quel-
conque β ; et il demeure à la fois égal à lui-même et inférieur à lui-même
lorsqu’on lui retranche un angle corniculaire quelconque α.
Le principe [2], « ce à quoi l’on n’ajoute ni ne retranche ne croît ni ne
décroît et toujours reste égal », est également contredit : on aura toujours,
quel que soit n, A + nβ = A – nα = A.
Le principe [3] est éventuellement d’interprétation plus délicate  : «  il
est impossible que ce qui antérieurement n’était pas soit postérieurement
sans être devenu et sans devenir  », affirme Socrate83. On peut y voir une
allusion au fait remarquable que la différence entre deux angles corniculaires
est nulle, alors même que ces angles sont d’autant plus grands que le rayon
de leur courbure est petit  : il est donc possible de passer d’un angle à un
autre sans qu’il y ait devenir84. Mais il s’agit plus vraisemblablement85 d’une
manière imagée de décrire le principe, énoncé par Platon dans le Parménide,
selon lequel « là où il y a grandeur et petitesse il y a aussi, intermédiaire entre
elles, l’égalité86 ». Philopon reconnaissait la validité de ce principe, expres-
sion confuse de l’axiome des intervalles emboîtés87, dans le cas des grandeurs
homogènes ; mais il montre précisément, par l’exemple de l’angle de contin-
gence, qu’il est possible pour des grandeurs non-homogènes de passer du
plus petit au plus grand sans passer par l’égal :

Il n’est pas nécessaire que, s’il existe le plus grand et le plus petit, entre les choses
l’égal existe. En effet l’angle aigu entouré par une droite et la concavité de l’arc est
plus grand que tout angle aigu, et l’angle aigu entouré par une droite et la convexité
de l’arc est plus petit que tout angle aigu. Et il n’existe aucun angle entouré par
une ligne droite et une ligne circulaire égal à un angle aigu rectiligne ; car, si cela
existait, alors la ligne droite se superposerait à la ligne circulaire. En effet, si nous
faisons mouvoir une droite sur le diamètre, nous formons un angle entouré par la

82.  Vuillemin, « Aristote, débiteur de Zénon », p. 211.


83.  Je conserve dans l’analyse de ce passage le texte transmis par l’ensemble des manu-
scrits, sans intégrer l’émendation proposée par D. O’Brien, « Platon, Théétète 155B 1-2 : une
correction du texte », Revue des Études grecques, 124, 2011, pp. 137-151, qui, se fondant sur
Proclus, remplace ἀλλὰ par ἄλλο ; voir également D. O’Brien, « Platon, Théétète : le secret de
la doctrine ‘secrète’ », Revue des Études grecques, 125, 2012, pp. 397-423.
84.  Vuillemin, « Aristote, débiteur de Zénon », p. 211.
85.  Je remercie Marwan Rashed pour cette lumineuse suggestion ; l’Anonyme de Lahore
décrit, dans son Traité sur l’angle, cette propriété paradoxale de l’angle curviligne en des termes
étonnamment proches de notre passage du Théétète : voir Ms. de Lahore, coll. Nabī Khān,
fol. 167-171, édition et traduction dans Rashed, Angles et Grandeur d’Euclide à Kamāl al-Dīn
al-Fārisī, pp. 64-77.
86.  Platon, Parménide, 161d 7-8 : Ὅτῳ ἄρα ἔστι μέγεθος καὶ σμικρότης, ἔστι καὶ ἰσότης
αὐτῷ μεταξὺ τούτοιν οὖσα.
87.  G.-G. Granger, La théorie aristotélicienne de la science, Paris, 1976, pp. 69-70 n. 2.
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154 Thomas Auffret

droite et le demi-cercle, qui est le plus grand, et un angle entouré par une droite et la
convexité, qui est le plus petit. L’un des deux angles se forme après l’autre sans qu’il
se forme l’angle égal à l’angle aigu rectiligne88.

De même, critiquant la pseudo-démonstration éristique de la quadrature


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du cercle par Bryson, Philopon objecte au principe la condition d’homogé-
néité par l’exemple de l’angle de contingence89 ; mais « il ne songe pas, bien
sûr, à prendre ce principe comme définition même de cette homogénéité90 ».
Il en résulte, à rebours, que les trois principes exposés par Socrate offrent en
réalité une description articulée et complète des réquisits d’un axiome de
continuité, plus puissant que celui de Zénon, affirmé par Platon contre le
comportement tératologique des angles corniculaires. Ils ont valeur de trans-
cendantaux qu’aucune expérience sensible ne pourra infirmer91.
Un détail, dans la formulation de ces principes comme du défi qui les a
suscités, nous reconduit à l’axiome de Zénon : on note en effet un lexique
de l’augmentation (αὐξάνεσθαί) et du volume (ὄγκῳ) caractéristique de la
conception pythagorico-éléatique de la grandeur. Doit-on y voir une allusion
platonicienne à une discussion entre Protagoras et Zénon touchant la validité
de cet axiome ? Et est-il envisageable que Protagoras ait mobilisé l’exemple
des angles corniculaires contre l’axiome de Zénon  ? L’érudition ancienne
a, en tout cas, conservé la trace d’une polémique engagée par Protagoras
contre la conception éléatique de l’être. Dans sa Préparation évangélique,
Eusèbe transmet un extrait de la Leçon de Philologie de Porphyre, dans lequel
Prosénès affirme avoir lu un traité de Protagoras dirigé contre le monisme
ontologique éléate :

« Rares, il est vrai, sont les ouvrages des prédécesseurs de Platon, car autrement
peut-être aurait-on dépisté plus d’emprunts du philosophe. Pour moi, en tout cas,
lorsque je lis, étant tombé là-dessus par hasard, le traité de Protagoras De l’être contre
ceux qui prétendent que l’être est un (πρὸς τοὺς ἓν τὸ ὂν εἰσάγοντας), je sur-
prends Platon à user des objections que voici ; car je me suis efforcé de m’en rappeler
le texte sous sa forme littérale ». Cela dit, il administre plus largement ses preuves92.

Eusèbe ne cite malheureusement pas la suite du texte, dans laquelle


Prosénès détaillait ces emprunts. Peut-on, cependant, reconstituer avec quelque
précision le contenu de cette polémique ? Il le semble. Les commentateurs de
la Physique d’Aristote rapportent en effet la teneur d’une controverse ayant

88.  Arisṭūṭālīs, al-Ṭabī‘a, tarjamat Isḥāq ibn Ḥunayn, éd. ‘A. Badawī, Le Caire, 1965,
p. 783 : traduit et commenté dans Rashed, Angles et grandeur d’Euclide à Kamāl al-Dīn al-
Fārisī, pp. 23-27.
89.  Philopon, In An. Post., 112.36-114.17.
90.  Granger, La théorie aristotélicienne de la science, p. 70 n. 2.
91.  Platon les désigne par le terme de φάσματα (155a 2 ; seul le manuscrit W présente
la lectio facilior, fautive, φαντάσματα), celui-là même qu’il emploie dans le Phèdre afin de
désigner l’apparition grandiose des Formes hyperouranes offertes à la contemplation de l’âme
pure (250c 3).
92.  Eusèbe, Préparation évangélique, X, 3, 25, trad. des Places.
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18 janvier 2018 05:40 - Études philosophiques n° 1-2018 - Collectif - Études philosophiques - 155 x 240 - page 155 / 192

L’angle de contingence chez Platon et Protagoras 155

opposé Zénon à Protagoras. Éclaircissant une allusion obscure d’Aristote à


un «  argument de Zénon [...] qui dit qu’une partie quelconque du millet
fait du bruit93  », Alexandre, suivi par Simplicius94, en précise utilement le
contexte :
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On dit que Zénon a demandé un jour à Protagoras si la dix-millième partie du
grain de millet faisait du bruit en tombant. Celui-ci ayant dit que non, il lui dit :
— « Mais le médimne de grains de millet en tombant fait du bruit ; alors donc, il y
a bien un certain rapport entre la dix-millième partie du grain de millet et la totalité
du médimne ?! » — « Certes », dit-il. — « Alors donc, seul cet intervalle unique qu’a
le médimne a un certain rapport à l’intervalle de la dix-millième partie du grain de
millet ? » — « Certes ». — « Par conséquent, de même que le médimne des grains
de millet fait en tombant un bruit dans un certain temps, il est clair que dans le
même temps, la dix-millième partie du grain de millet fera en tombant un bruit
dans le même rapport »95.

L’argument, dans sa concision, a dérouté les commentateurs et suscité


leur suspicion96. G. J. Whitrow avait cependant proposé un modèle arithmé-
tique susceptible de l’éclairer97.
Logiquement, une grandeur non-nulle ne peut résulter que de la compo-
sition d’un nombre fini de grandeurs non-nulles (ex nihilo nihil fuit) ; mais
il semble que, dans le cas de la perception acoustique, la composition d’un
nombre fini de grandeurs nulles puisse produire une grandeur non nulle.
L’intérêt de l’argument regarderait donc la validité du principe, reçu en arith-
métique finie classique, d’additivité des grandeurs appliqué à la genèse d’un
phénomène. Rappelons qu’en vertu des axiomes {I-III} de la sommation98,
l’équation a + a + a + … + a = a est possible si et seulement si a = 0, l’iné-
quation a + a + a + … + a > a si et seulement si a ≠ 0. Examinons l’argument
à cette lumière.
Appelons a le son produit par la dix-millième partie d’un grain de mil-
let, a + a celui produit par deux dix-millièmes parties d’un grain, etc. On a
donc, en vertu de l’argument : a + a = a, a + a + a = a, etc., jusqu’à ce que,

93.  Aristote, Physique, VII, 5, 250a 19-20.


94.  Simplicius, In phys., 1108.18-28.
95.  Alexandre, In phys., scholie 533 éd. Rashed, p. 483  : Φασὶν ὅτι Ζήνων ἤρετό
ποτε Πρωταγόραν εἰ τὸ μυριοστὸν τῆς κέγχρου καταπεσὸν ψοφεῖ· τοῦ δὲ μὴ φήσαντος,
ὁ δὲ μέδιμνος, φησί, τῶν κέγχρων καταπεσὼν ψοφεῖ, καὶ ἔφη· τί οὖν ; ἔχει τινὰ λόγον τὸ
μυριοστὸν τῆς κέγχρου πρὸς τὸν ὅλον μέδιμνον ; — ναί, ἔφη. — Τί οὖν, τόδε διάστημα
τὸ ἕν μόνον, <ὃ> ὁ μέδιμνος <ἔχει>, ἔχει τινὰ λόγον πρὸς τὸ διάστημα τοῦ μυριοστοῦ
τῆς κέγχρου ; — ναί. Οὐκοῦν ὡς ὁ μέδιμνος τῶν κέγχρων ποιεῖ καταπεσὼν ψόφον ἔν
τινι χρόνῳ, ἐν τῷ αὐτῷ δηλονότι χρόνῳ καὶ τὸ μυριοστὸν τῆς κέγχρου πεσὸν ἀναλόγως
ψοφήσει.
96.  On trouvera une revue des interprétations in M. Caveing, Zénon d’Elée. Prolégomènes
aux doctrines du continu. Étude historique et critique des fragments et témoignages, Paris, 1982,
pp. 47-55.
97.  G. J. Whitrow, «  On the foundation and application of finite classical
Arithmetic », Philosophy, XXIII–86, 1948, pp. 256-261.
98.  Voir supra, p. 141.
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156 Thomas Auffret

au bout d’un nombre n très grand mais fini d’additions, a + a + a + … + a


> a, soit na > a.
L’argument de Zénon consiste ainsi à montrer que l’on vérifie simulta-
nément les deux conditions (A) : a + a + a + … + a = a et (B) a + a + a
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+ … + a > a, alors qu’elles sont exclusives l’une de l’autre en vertu des lois
de l’arithmétique classique, (A) impliquant a = 0, (B) impliquant a >  0.
Whitrow en tire la leçon suivante : les lois de l’arithmétique finie classique
ne s’appliquent pas à tous les objets de pensée99. On remarquera, pour notre
part, que la conclusion contrevient à l’axiome de Zénon définissant les
conditions d’additivité des grandeurs homogènes. Celui-ci l’avait employé
dans le cadre de sa réfutation du pluralisme pythagoricien, qui composait
la ligne de points  ; il le manie de nouveau, quoiqu’un peu différemment,
lorsqu’il réplique maintenant à Protagoras. Le Théétète suggère que ce dernier
avait, dans son traité polémique De l’être, lancé contre l’axiome zénonien
un défi fondé sur le contre-exemple de l’angle de contingence : « Est-il pos-
sible à quoi que ce soit de devenir ou plus grand ou plus nombreux s’il ne
s’est augmenté ? » (154c 8-9). En présence de ces indices, la reconstruction
suivante semble s’imposer. Le modèle intuitif des angles mixtilignes avait
permis au sophiste d’Abdère de loger la contradiction au cœur de l’argumen-
tation anti-pythagoricienne de Zénon ; l’argument du grain de millet consti-
tuait une partie de la réponse zénonienne à cette objection. Celle-ci prenait
vraisemblablement la forme d’un dilemme, dont seul le développement de
la seconde branche aurait été conservé. La question examinée était celle de la
nature de l’angle de contingence, dont disputèrent ensuite si longtemps
philo­sophes et mathématiciens : s’agit-il de grandeurs susceptibles de se plier
aux exigences métriques minimales ?
De deux choses l’une. Soit les angles de contingence sont bien de telles
grandeurs, et dans ce cas l’incapacité à les mesurer résulte simplement de
l’absence de moyens opératoires suffisamment développés, que le progrès
des mathématiques pourra corriger. L’objection protagoréenne apparaît alors
sans objet. Soit, inversement, un angle rectiligne est à la fois égal à lui-même
et autre que lui-même lorsqu’on lui ajoute un angle corniculaire quelconque.
La conception zénonienne de la grandeur est alors incapable de subsumer
sous son concept de tels objets. Ici débuterait l’argument du grain de millet
proprement dit, retournement par Zénon de l’objection de Protagoras.
En  mobilisant le modèle intuitif des angles corniculaires, Protagoras obli-
geait Zénon à reconnaître qu’une grandeur pouvait être simultanément égale
et plus grande qu’elle-même lorsqu’on lui ajoutait une grandeur de même
dimension. Zénon transpose l’argument pour montrer qu’il en va de même
dans le cas de la thèse sensualiste de Protagoras. Ce dernier est en effet
contraint de reconnaître simultanément la validité des deux conditions (A) :
a + a + a + … + a = a et (B) : a + a + … + a > a, c’est-à-dire d’admettre, en

99.  Whitrow, «  On the foundation and application of finite classical Arithmetic  »,


p. 258. 
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L’angle de contingence chez Platon et Protagoras 157

vertu de (A), que a = 0 et, en vertu de (B), que a > 0. De même que l’angle
corniculaire augmente et n’augmente pas l’angle rectiligne auquel il s’ajoute,
de même la dix-millième partie du grain de millet a augmente et n’augmente
pas la grandeur acoustique produite par l’ensemble A auquel il s’ajoute. Ce
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qui n’est qu’un contre-exemple local manié polémiquement par Protagoras
se révèle pour Zénon constituer la vérité de la thèse de l’homo mensura.
L’argument, en effet, ne vise nullement à mettre en contradiction raisonne-
­ment et perception sensible : il se place d’emblée au cœur de la métrique
protagoréenne, dans laquelle il est illégitime de dissocier son logiquement
émis et son effectivement perçu. Zénon exhibe une contradiction métrique
analogue à celle mise en évidence par Protagoras lorsqu’il faisait usage de
l’angle corniculaire. L’argument soulevé contre l’axiome de Zénon apparaît
donc, ainsi transposé, comme un transcendantal logique valable également
– et principalement – contre la thèse sensualiste défendue par Protagoras.
De même que l’angle corniculaire ajouté à l’angle rectiligne augmente
et  n’augmente pas celui-ci, de même Protagoras entend et n’entend pas
tomber le dix-millième du grain de millet. Dans les deux cas, on aboutit à
une contradiction.
S’agit-il pour autant d’une réfutation de Protagoras ? Cela supposerait
qu’il reçoive, au même titre que Zénon le disciple de Parménide, le bien-
fondé du principe de non-contradiction. Mais de même que son épistémo-
logie s’accommode parfaitement d’un rejet de l’axiome de la grandeur, de
même sa logique s’accommode tout autant de celui du principe de non-
contradiction, dès lors qu’il s’en tiendrait au seul continu physique et à sa
métrique. L’analogie entre cette analyse de l’argument du grain de millet
et la définition du continu physique par Poincaré est en effet remarquable.
Examinant les relations possibles entre continu mathématique et continu
physique, Poincaré envisageait ainsi l’hypothèse selon laquelle celui-là serait
simplement tiré de l’expérience : « Si cela était, écrit-il, les données brutes
de l’expérience, qui sont nos sensations, seraient susceptibles de mesure100. »
Il rapprochait cette éventualité de la loi de Weber-Fechner, selon laquelle la
sensation varie comme le logarithme de l’excitation. On sait que la vérifi-
cation expérimentale de cette loi fondamentale de la psychophysique sup-
pose l’introduction d’un seuil différentiel, lié à l’incapacité pour un sujet de
distinguer entre des valeurs proches. Soient par exemple trois poids A, B et
C de respectivement 10, 11 et 12 g : on a observé que l’on ne pouvait guère
distinguer A de B et B de C, mais qu’en revanche on distinguait aisément
A de C. Il en résulte la série de relations suivantes, A = B, B = C, A < C
« qui peuvent être regardées comme la formule du continu physique101 ». Il
est évident qu’il y a là une violation du principe de non-contradiction ana-
logue à celle mise en évidence par l’argument du grain de millet. L’abandon
de ce principe caractérise le continu physique, par opposition au continu

100.  Poincaré, « La grandeur mathématique et l’expérience », p. 51.


101.  Ibid.
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158 Thomas Auffret

mathématique  ; il singularise également Protagoras au sein des logiciens


du cinquième siècle. Dans le livre Γ de la Métaphysique, Aristote s’en prend
explicitement à Protagoras  dans la mesure où la négation du principe de
non-contradiction soutient son ontologie relativiste comme sa pratique anti-
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logique102. Alexandre d’Aphrodise développe l’argument aristotélicien afin de
montrer comment la logique protagoréenne aboutit à la thèse radicale selon
laquelle toutes les contradictoires sont à la fois vraies et fausses103. Ces indices
suggèrent que Protagoras avait accepté et étendu la conclusion du débat qui
l’avait opposé à Zénon, en abandonnant le principe de non-contradiction.
Dès lors, Protagoras ne se serait pas contenté de ruiner les principes mathé-
matiques qui présidaient à la réfutation éléate du pluralisme pythagoricien :
il aurait également, tirant les conséquences de cette réfutation, mis en doute
le principe logique fondant la conception éléatique de l’être. Demeurait
ouverte la voie d’un pragmatisme sensualiste libre de toute fondation logico-
mathématique, où la considération du meilleur104 supplante le principe de
non-contradiction, et la mesure empiriste de l’homme celle des mathéma-
ticiens. Mais cette décision épistémologique n’est que la conclusion d’une
mise en évidence de l’inconsistance de l’axiome de Zénon fondée sur le
contre-exemple intuitif des angles corniculaires.
Un indice littéraire vient, dans le Théétète, confirmer la prégnance de ce
schème corniculaire. Concluant le « renversement » de la thèse de Protagoras105,
Socrate s’exclame soudain :

Mais, au fait, mon ami, il n’est pas du tout évident que nous le poursuivions sur
la bonne piste. Du moins y a-t-il chance que lui, plus vieux que nous, soit aussi plus
sage ; et s’il venait, tout d’un coup, ici même, à surgir de terre jusqu’aux épaules,
il relèverait bien des sottises par moi proférées, probablement, et par ton adhésion
confirmées, et se renfoncerait pour s’enfuir au plus vite106.

Comme me le signale Marwan Rashed, les érudits n’ont pas remarqué


que ce buste de Protagoras sortant de terre mimait les représentations tra-
ditionnelles de Dionysos, dont l’épigraphie atteste qu’il s’agissait de la divi-
nité tutélaire d’Abdère107. Or, les Bacchantes nous le présentent comme un
ταυρόκερων θεὸν (v. 100)  ; et c’est sous la forme d’un homme pourvu
de cornes qu’il apparaît en vision à Penthée (v. 918-924), ainsi qu’il était

102.  Aristote, Métaphysique Γ, 5, 1009a 5-15.


103.  Alexandre d’Aphrodise, In Met., 302.8-12.
104.  Platon, Théétète, 166a 2-168c 2.
105.  Platon, Théétète, 169d 3-171c 8. Sur celui-ci, voir G. Vailati, « Sur une classe remar-
quable de raisonnements par réduction à l’absurde », Revue de métaphysique et de morale, 12,
1904, pp. 799-809.
106.  Platon, Théétète, 171c 9-d 3, trad. Diès.
107.  Voir K. Chryssanthaki-Nagle, « Les trois fondations d’Abdère », Revue des Études
Grecques, 114, 2001, pp. 383-406, en particulier pp. 392-393. Pour l’image de la divinité
chtonienne sortant de terre, en particulier Dionysos, voir H. Metzger, « Dionysos chtonien
d’après les monuments figurés de la période classique », Bulletin de correspondance hellénique,
68-69, 1944, pp. 296-339.
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L’angle de contingence chez Platon et Protagoras 159

fréquemment figuré dans la statuaire antique108. Cette assimilation de


Protagoras au dieu taurin confirme une nouvelle fois, dans le style allusif
propre à Platon, l’importance fondamentale que revêtaient les angles corni-
culaires dans ses arguments.
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Les trois principes formulés par Socrate et acceptés par Théétète doi-
vent être affirmés solidairement109 afin de conjurer les paradoxes métriques
engendrés par ces entités non-archimédiennes, et d’échapper au « vertige »
qu’ils menacent de produire dans l’âme du jeune mathématicien110. Ils
posent un axiome de continuité comparable à celui d’Eudoxe. Faut-il, pour
autant, en conclure que Platon l’emprunte à ce dernier  ? Nullement. On
sait que l’anthyphérèse constituait l’ancienne théorie du λόγος que la théo-
rie eudoxéenne supplanta111. C’est elle qui fournit le procédé grâce auquel
Théodore démontre dans le prologue du Théétète l’irrationalité des premières
racines carrées112. On a disputé de l’extension éventuelle de la théorie, et du
degré de généralisation auquel Théodore avait pu s’élever. Jules Vuillemin a
montré que l’observation du comportement périodique du développement
anthy­phairétique des puissances étudiées conduisait relativement aisé-
ment à l’établissement d’une équation générale, «  tout à fait à la portée
de Théodore113  ». Il est en tout cas certain que les résultats démonstratifs
au moins partiels acquis par Théodore suffisaient à établir par la considé-
ration des périodes un critère d’incommensurabilité sûr, vérifiable aisément
sur les premières racines, que Zeuthen n’hésita pas à nommer « critère de
Théodore114  ». Pour être toutefois parfaitement consistant, ce critère doit
mobiliser un équivalent de l’axiome d’Eudoxe-Archimède115. La première
proposition du livre  X des Éléments fournit un tel substitut garantissant
l’opérativité du procédé. La forme qu’il revêt dans la rédaction euclidienne a
conduit la majorité des historiens à refuser à Théodore comme à Théétète la
connaissance de cet axiome « eudoxéen116 ». Rien, cependant, n’indique que

108.  Sur le Dionysos Ταῦρος, voir E. R. Dodds, Euripides’ Bacchae. Edited with intro-
duction and commentary by E. R. Dodds, Oxford, 19602, p. XVIII ainsi que F. Lenormant,
art.  «  Bacchus  », in Ch. Daremberg et E. Saglio, Dictionnaire des Antiquités grecques et
romaines, Paris, 1873, pp. 591-639, en particulier pp. 619-620.
109.  Platon, Théétète, 155b 5-c 7.
110.  Platon, Théétète, 155c 8-10 : Καὶ νὴ τοὺς θεούς γε, ὦ Σώκρατες, ὑπερφυῶς ὡς θαυ-
μάζω τί ποτ’ ἐστὶ ταῦτα, καὶ ἐνίοτε ὡς ἀληθῶς βλέπων εἰς αὐτὰ σκοτοδινιῶ.
111.  Aristote, Topiques, VIII, 3, 158b 29-35 ; Alexandre, In Top., 454.12-17. Voir l’analyse
de ces textes in Zeuthen, « Hvorledes Mathematiken i Tiden fra Platon til Euklid blev ratio-
nel Videnskab », pp. 306-307 et Th. Bonnesen, « Sur la théorie des nombres irrationnels de
l’antiquité », Periodico di Matematiche, 4, 1921, pp. 16-30 (cf. pp. 19-20).
112.  Voir n. 70.
113.  J. Vuillemin, Mathématiques pythagoriciennes et platoniciennes, Paris, 2001, p. 150.
114.  Zeuthen, « Sur l’origine historique de la connaissance des quantités irrationnelles »,
p. 347.
115.  Zeuthen, « Sur l’origine historique de la connaissance des quantités irrationnelles »,
pp. 353-354.
116.  W.-R. Knorr, The Evolution of the Euclidean Elements. A Study of the Theory of
Incommensurable Magnitudes and Its Significance for Early Greek Geometry, Dordrecht/ Boston,
1975, pp. 271-272.
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160 Thomas Auffret

les mathématiciens de l’Académie antérieurs à la réforme d’Eudoxe n’aient


pu formuler explicitement cette demande.
Faut-il, en ce cas, l’attribuer à Théodore117 ? C’est ce que rend douteux le
Théétète. Théodore, en effet, ne consent qu’à contrecœur à la réfutation de
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Protagoras, car « l’homme lui est cher118 ». Cette circonstance, assurément non
fortuite, suggère que l’expertise opératoire du mathématicien de Cyrène ne
s’accompagnait guère de soucis fondationnels touchant l’axiomatique de la
notion de grandeur, rudement mise en péril par Protagoras  ; et Théodore
reconnaît lui-même qu’il a tôt abandonné l’étude théorique pour se consa-
crer exclusivement aux mathématiques119. Le portrait de Théétète fournit à
cet égard un contraste saisissant, qui souligne ses aptitudes philosophiques
autant que mathématiques120. Encore adolescent, il prolonge les découvertes
mathématiques de son maître Théodore121 tout en cultivant un remarquable
esprit philosophique qui ne demande qu’à s’épanouir. En présence de ces
indices, on est conduit à attribuer à Théétète la paternité du lemme employé
dans la première proposition du livre  X des Éléments – par ailleurs émi-
nemment théététien – et formulé par Socrate dans le dialogue que Platon
composa en hommage à son ami défunt122. La position de l’axiome théététien
permet d’exclure, comme l’avait pressenti Taylor123, les angles mixtilignes des
entités légitimement reçues dans cette géométrie archimédienne. Elle impose
également une réorganisation plus profonde de l’ontologie mathématique,
conforme aux attendus du rigorisme platonicien et apte à conjurer la possi-
bilité même qu’une courbe puisse entrer en contact avec une droite sur un
même plan. Cette réforme emprunte deux voies.
La première réside dans la restriction de la géométrie à la seule géométrie
rectiligne : sphères, cercles et courbes deviennent des transcendentaux géo-
métriques, conditions de construction des solides de Théétète comme des
figures planes124. La seconde regarde le statut et la définition de la droite.
Un certain nombre d’indices, disséminés dans le Timée et confirmés par la

117.  O. Becker, « Eine voreudoxische Proportionenlehre und ihre Spuren bei Aristoteles
und Euklid (Eudoxos–Studien I)  », Quellen und Studien zur Geschichte der Mathematik,
Astromonie und Physik, B 2, 1933, p. 311-333, cf. pp. 320-322.
118.  Platon, Théétète, 162a 4 : φίλος ἁνήρ.
119.  Platon, Théétète, 165a 2-3 : ἡμεῖς δέ πως θᾶττον ἐκ τῶν ψιλῶν λόγων πρὸς τὴν
γεωμετρίαν ἀπενεύσαμεν.
120.  Voir, en particulier, Platon, Théétète, 142c 5–d 3, 143 e 4-144b 7 et 155d 1-5. Sur le
portrait de Théétète comme modèle du philosophe-roi, voir E. Sachs, De Theaeteto Atheniensi
mathematico, Berlin, 1913, pp. 62-70. Le texte de 155d 1-5 est adéquatement éclairé par
une note de F. Novotný, « De Iride Thaumantis filia (ad Platonis Theaetetum, p. 155 D) »,
Mélanges Bidez, Paris, 1934, t. II, pp. 639-646.
121.  Platon, Théétète, 147d 8-148b 3.
122.  Sachs, De Theaeteto Atheniensi mathematico, p. 62 : « In Theaeteto dialogo amicus
amico, magister discipulo monumentum exigit aere perennius », « quasi coronam in tumulo
amici depositam » (p. 21).
123.  Taylor, « An unexplained passage of the Republic of Plato (VI, 510 C) », p. 153 ;
ici même, p. 96.
124.  M. Rashed, « Platon et les mathématiques », in M. Dixsaut, A. Castel-Bouchouchi et
G. Kévorkian (dir.), Lectures de Platon, Paris, 2013, pp. 215-231.
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L’angle de contingence chez Platon et Protagoras 161

tradition indirecte, montrent en effet que Platon a dénié à la droite en tant


que droite toute consistance ontologique au sein des μεταξύ125. Les triangles
élémentaires qui composent les solides réguliers sont ainsi déterminés non
par la mesure de leurs côtés, mais par les rapports numériques qu’entre-
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tiennent leurs angles, « principes encore supérieurs que seul un dieu connaît
et, parmi les mortels, ceux que le dieu a en amitié126 ». Un texte cryptique
du Timée semble rassembler les éléments principaux de cette réforme. Alors
qu’il détaille la construction du tétraèdre régulier, Timée déclare en effet :

Quatre de ces triangles équilatéraux, réunis selon trois angles plans, donnent
naissance à un seul et même angle solide, qui vient immédiatement après le plus
obtus des angles plans. Et quand sont formés quatre angles de ce type, on a la pre-
mière espèce de solide, qui a la propriété de diviser en parties égales et congruentes
la surface de la sphère dans laquelle elle est inscrite127.

À la lumière des considérations précédentes, et avec toute la prudence


qui s’impose en ces matières, on tirera trois leçons de ce texte volontaire-
ment contourné. La première, stéréométrique, montre qu’en se focalisant
sur la propriété de partition régulière de la sphère, Platon vise le théorème de
complétude établi par Théétète128. La deuxième concerne l’exclusion, renou-
velée mais implicite, des angles mixtilignes par l’appel à l’exigence de conti-
nuité (ἐφεξῆς) entre la série infinie des angles obtus et l’angle plat : la série
des angles plans forme un ensemble dense et homogène, réduit aux seuls rec-
tilignes129. La dernière, plus spéculative, vient résoudre une ambiguïté latente
touchant la définition même de la ligne : celle-ci semble ici se réduire à un
angle plat. Toutes trois relèvent de la réflexion philosophique de Platon sur
les résultats mathématiques de Théétète.

125.  M. Rashed, «  Plato’s five worlds hypothesis  (Tim. 55 CD). Mathematics and
Universals » in R. Chiaradonna et G. Galluzzo (dir.), Universals in Ancient Philosophy, Pise,
2013, pp. 87-112 ; Th. Auffret, « Un témoignage négligé de Théophraste sur la théorie plato-
nicienne des lignes (Metaph. 6a 24-6b 16) », in A. Jaulin et D. Lefebvre, La Métaphysique de
Théophraste : Principes et apories, Louvain-la-Neuve, 2015, pp. 17-36.
126.  Platon, Timée, 53d 6-e 1 ; voir Rashed, « Plato’s five worlds hypothesis », pp. 109-
110.
127.  Platon, Timée, 54 e-55 a : τρίγωνα δὲ ἰσόπλευρα συνιστάμενα τέτταρα κατὰ σύντρεις
ἐπιπέδους γωνίας μίαν στερεὰν γωνίαν ποιεῖ, τῆς ἀμβλυτάτης τῶν ἐπιπέδων γωνιῶν ἐφεξῆς
γεγονυῖαν· τοιούτων δὲ ἀποτελεσθεισῶν τεττάρων πρῶτον εἶδος στερεόν, ὅλου περιφεροῦς
διανεμητικὸν εἰς ἴσα μέρη καὶ ὅμοια, συνίσταται. Voir, en première approche, Th.-H. Martin,
Études sur le Timée de Platon, Paris, 1841, vol. II, p. 242.
128.  J. Vuillemin, La Philosophie de l’algèbre, Paris, 1962, pp. 352-358. Sur les résultats sté-
réométriques de Théétète, voir toujours E. Sachs, Die fünf platonischen Körper. Zur Geschichte
der Mathematik und der Elementenlehre Platons und der Pythagoreer, Berlin, 1917.
129.  Comme me le fait justement remarquer Élisabeth Schwartz, que je remercie, une
telle interprétation suppose ici un emploi platonicien du concept d’ἐφεξῆς différent de celui
d’Aristote ; voir, sur ce dernier, Granger, La théorie aristotélicienne de la science, pp. 304-308.
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162 Thomas Auffret

On conclura par une remarque touchant l’histoire des systèmes philo-


sophiques, et leur relation à celle des mathématiques.
La spéculation platonicienne apparaît indissociable d’une réflexion cri-
tique sur les fondements des mathématiques  ; mais l’esquisse du contexte
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historique susceptible d’éclairer cette entreprise montre combien cette rela-
tion entre philosophie et mathématiques s’ancre profondément dans le cin-
quième siècle. On a beaucoup disputé, depuis Tannery, des conséquences
philosophiques de la découverte des irrationnelles par les pythagoriciens, et
de la légitimité du concept de «  crise des fondements  » pour la désigner.
La reconstitution précédente suggère un déplacement de cette question, qui
subordonnerait le problème de la commensurabilité des grandeurs à celui de
leur comparabilité. Si celle-ci est correcte, il en résulte une conséquence jus-
qu’ici inaperçue : c’est qu’il y aurait une correspondance remarquable entre la
hiérarchisation des trois ordres du continu théorisée par Poincaré, et le déve-
loppement historique ayant conduit à leur découverte progressive comme
à leur usage philosophique. Un tableau permettra de mettre en parallèle les
axiomes qui définissent les continus d’ordres croissants et les systèmes philo-
sophiques qui, dans cette hypothèse, leur correspondent130 :

Continus I II III
Axiomes Densité Coupure Archimède
Ensembles ℚ+ ℝ+ Angles mixtes
Systèmes Pythagoricien Éléate Protagoréen
Thomas Auffret
Paris-Sorbonne

130.  L’étude des conséquences de ce point fait l’objet d’un ouvrage, La théorie platonicienne
de la mesure, Paris, Les Belles Lettres, « Anagôgê », à paraître en 2018.