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SÉANCE D'ACTUALITÉS EN DROIT DU MARCHÉ DE L'ART

Institut Art & Droit - 6 février 2020

Le 6 février dernier, la promotion du M2 Droit du marché et du patrimoine artistiques


(Université Paris 2 Panthéon-Assas) assistait au premier séminaire d’actualités juridiques
organisé à l’Institut national d’histoire de l’art par l’Institut Art & Droit, qui regroupe les
principaux professionnels et enseignants du droit du marché de l’art et du patrimoine
culturel. Des étudiants volontaires se proposent pour vous de revenir sur une sélection des
interventions qui les ont marqués lors de cette journée, et d’en livrer une synthèse.

La diffusion de ces comptes-rendus est libre sous réserve d’en mentionner l’auteur
et de n’y apporter aucune modification.

Commentaire de la jurisprudence “Société Regards photographiques” : quelle est la définition d’une


photographie d’art ? - Jacques Fingerhut
Par Adrien Béat

Le Conseil d’Etat, dans un arrêt du 2 décembre dernier (CE, 3e et 8e ch. réunies, 2 déc. 2019, n° 400837),
a intégré dans notre jurisprudence la solution retenue par la Cour de justice de l’Union (CJUE, 2e ch., 5
sept. 2019, n° C-145/18), qu’il avait saisie de questions préjudicielles portant sur l’application du taux
réduit de TVA à des photographies de mariage. En creux, il demandait à la Cour de préciser les
conditions de reconnaissance, au regard du droit communautaire, d’une photographie comme objet
d’art, afin de clore un contentieux opposant depuis 2016 la SARL Regards Photographiques au ministre
de l’Action et des Comptes publics. Nous ne reviendrons pas dans ce billet sur le fond de ce contentieux,
pour nous concentrer uniquement sur cette réponse de la Cour, commentée par Me Fingerhut.
La directive 2006/112/CE du Conseil du 28 novembre 2006 harmonise à l’échelle de l’Union le système
de taxe sur la valeur ajoutée, et autorise les Etats membres (art. 103) à appliquer un taux réduit aux
objets d’art importés sur le territoire de l’Union-européenne ou vendus par leur « auteur ou par ses
ayants droit. » Son annexe IX, partie A, point 7 considère comme objet d’art les « photographies prises
par l’artiste, tirées par lui ou sous son contrôle, signées et numérotées dans la limite de trente
exemplaires, tous formats et supports confondus » ; ce qu’a transposé en droit interne l’article 98 A,
point 7, annexe II du Code général des impôts.

La difficulté vient de ce que l’administration fiscale française considère, depuis une instruction du
Bulletin officiel des impôts publiée le 2 juillet 2003, que ces photographies considérées comme objet
d’art doivent témoigner d’une « intention créatrice manifeste », et en exclut d’emblée les photographies
de mariage. L’article 311 de la directive semble de prime abord autoriser cette précision, puisqu’il
dispose que « les États membres peuvent ne pas considérer comme objets d’art, les objets figurant à
l’annexe IX, partie A, [point 7]). »

Le « BOFip » suit ainsi la tradition subjectiviste de notre droit de la propriété intellectuelle pour déroger
à la directive, qui se place sur le seul terrain de la fiscalité dont les critères sont purement objectifs, ce
qui engendre en l’espèce un conflit d’interprétation. Le Conseil d’Etat demande alors d’une part, si les
conditions prévues par la directive pour appliquer le taux réduit de TVA doivent être appréciées de
manière strictement littérale, et d’autre part, à quelles conditions les États peuvent le cas échéant exclure
de son champ des photographies dont il ne reconnaît pas de caractère artistique.

La Cour répond sans hésiter « oui » à la première question en faisant valoir le principe de neutralité
fiscale des Etats à l’égard de tout consommateur de l’Union, principe que la directive a justement
vocation à faire respecter en matière de TVA. En vertu de celui-ci, tout Etat membre qui entendrait donc
exclure un objet de la catégorie d’objet d’art bénéficiant d’un taux réduit de TVA peut le faire, mais à
condition de ne pas introduire de distorsion fiscale entre les redevables européens.

Or – c’est là tout l’enjeu de cette décision – en distinguant l’« artiste » mû par une intention créatrice du
simple « auteur » technique, Bercy use selon la Cour d’« un critère subjectif et flottant dont l’appréciation
implique de porter un jugement sur le mérite d’une œuvre », contraire au principe de neutralité. Pour la
Cour, la directive de 2006 assimile à bon escient les deux termes, artiste ou auteur, pour faire référence
à l’individu qui réalise techniquement la prise de vue, et contrôle ou réalise aussi le tirage. Est donc objet
d’art au sens de la directive la photographie réalisée par un tel artiste-auteur, « signées et numérotées
dans la limite de trente exemplaires, tous formats et supports confondus. »

Cette définition uniforme et objective de l’objet d’art empêche qu’une administration s’arroge une marge
d’appréciation discriminatoire en y ajoutant un critère subjectif de « caractère artistique » pour moduler
l’application du taux réduit.

Pour résumer la position de la Cour de justice : il est loisible aux Etats membres de retenir une définition
de l’objet ou de l’œuvre d’art particulière, dès lors qu’elle précise mais ne contredit pas les normes
communautaires. Or dans le cas présent, la définition subjectiviste tirée du droit de la propriété
intellectuelle français contrevient aux objectifs d’une directive d’ordre fiscal, qui doit être lue et appliquée
strictement, sans donner lieu à interprétation. Sont des objets d’art, au sens de la fiscalité
communautaire qui s’impose aux Etats, les photographies de mariage signées et numérotées par leur
auteur (qui est donc artiste) dans la limite de trente exemplaires ; leur livraison ouvre par conséquent à
ce dernier le bénéfice d’un taux réduit de TVA. L’arrêt du Conseil d’Etat en prend acte et, jugeant que
la juridiction d’appel a commis une erreur de droit, annule son arrêt et renvoie aux juges du fond.