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La structure de la phénoménalisation dans la « Phénoménologie de la Perception » de

Merleau-Ponty
Author(s): J. Duchêne
Source: Revue de Métaphysique et de Morale, 83e Année, No. 3 (Juillet-Septembre 1978), pp. 373-
398
Published by: Presses Universitaires de France
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La structurede la phénoménalisation
dans la « Phénoménologie
de la Perception» de Merleau-Ponty

Merleau-Ponty a souventdénoncédans ses œuvresl'illusionrétrospec-


tiveou le mouvement rétrograde du vraiparlequelonprojettela find'une
philosophie dans son commencement, oubliantainsila sinuositéde son
deveniret de son cheminement. Mais il a dit aussi que la philosophie
trouvedansl'instantdu commencement ses plussûresévidences, en sorte
le
que philosophe écrit plusieurslivrespour direune chose unique entrevue
dès le début.Dans cet article,nousvoudrionsretrouver dans la Phéno-
ménologie de la Perception les premières formules de l'ontologieque les
derniersouvragesde l'auteurcernentpar les conceptsde chiasme,de
sensibleen général,d'invisibleet de chair.Nous croyonscependantne
pas succomber à l'illusionrétrospective : la lumièredes derniers ouvrages
nous permetseulementde mieuxévaluerl'avenirinsoupçonné de cer-
tainesformules déjà présentes dans les premiers textes.Si ces formules
ou ces thèsessontpasséesd'abordle plussouventinaperçues, c'estqu'on
les considérait commel'expressiond'une nostalgiede l'auteurpour la
métaphysique qu'ilcondamnait, croyait-on, sansretourpourla remplacer
parunpositivisme phénoménologique. La réflexion ultérieure de Merleau-
Pontydevaitdémentir cetteanalyseextrinsèque de sa penséepourrépéter
en les amplifiant certainesintuitions de jeunesse.Aussi,loin d'exprimer
une nostalgiepourl'anciennemétaphysique, ces formules posaientles
premiers jalons d'une nouvelle ontologie. Nous voudrions le montrer à
propos de la question de l'essencede la phénoménalisation.
Confrontée au problème dela rationalité,la phénoménologie de Merleau-
Pontyprétendqu'on peut ne chercherà « atteindre l'êtresans passerpar
le phénomène »*.A l'examenil semblequ'onpeutcaractériser la structure
1. Ph. P., p. 455 (voir,à la finde l'article,la signification
des siglesutilisés).

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de la phénoménalitédans la Phénoménologie de la Perceptionpar quatre


dimensions : tout phénomène y est décrit comme subjectif, comme
empreintd'une certaine opacité, comme sensible et comme temporel.
Ces quatre déterminationsdu phénomènese conditionnentréciproque-
ment : ainsi, c'est parce qu'il est sensibleet temporelque le phénomène
est aussi subjectifet opaque, qu'il comportedes faces cachées, un passé
et un avenir. Mais la temporalitéest aussi ce qui permetde surmonter
le subjectivismeet l'opacité du phénomène; elle fait rayonnerl'idéalité
impliquée dans le sensible de telle manièreque celui-ci est capable non
seulementd'être senti mais de sentir.
Ces quatre déterminationsde la phénoménalitécomposent aussi la
structurede l'Être puisque, selon Merleau-Ponty,on n'atteint l'Être
qu'à travers les phénomènes; la problématique de Merleau-Pontyse
situe donc délibérémentet consciemment,dès la Phénoménologie de la
Perception, à un niveau ontologique. Au nom d'une fidélitéplus grande
aux phénomènes,Merleau-Pontyy critique le principe cartésien de la
rationalité- à savoir Dieu commepure présencede soi à soi ou comme
pure identité- et proposede le remplacerpar un nouveau principequ'il
appelle le « monde » et plus tard la « chair ». Attachons-nousà l'examen
de trois de ces déterminations,à savoir l'opacité, la sensibilitéet la
temporalité 2.

I. L'obscuritédu monde
La métaphysiqueclassique a élaboré le projet d'une mathesisuniver-
salis qui a été repriset popularisépar la science; elle croyaitdonc à une
« véritéen soi », c'est-à-direà la triplepossibilitéde coordonnertotalement
les différentsmomentsde notreexpérience,d'évacuerl'obscurité- provi-
soire,pense-t-elle - du mondeet de réaliserune intersubjectivité totale3.
n'a
Merleau-Ponty jamais cessé de contesterce projet. Dès la Phénoméno-
logie de la Perception,il estime que cet idéal repose sur ce qu'il appelle
« le préjugéde l'être déterminé»4. Selon ce préjugé,l'Être est un « objet
absolu », une pure transparence,une pure coïncidenceavec lui-même; il
ne comporteaucun néant,aucune obscurité.C'est encorele mêmepréjugé
que l'auteur dénonce dans les Résumésde Cours quand il reprocheà la
pensée cartésienned'être suspendue au doute méthodique,c'est-à-dire
à une logique du tout ou rienqui éliminea prioritoute ambiguïtéconsti-
tutive de l'Être. La réflexionde Merleau-Pontysur l'obscuritédu monde

2. Nous avons circonscrit le sens ontologiquede la thèsedu caractèrec subjectif»


du « monde» dansun article publié dans l'International en dé-
PhilosophicalQuarterly
cembre1977 et intitulé: « " World" and Rationalityin Merleau-Ponty's Phénomé-
nologiede la Perception ».
3. Selon Merleau-Ponty cet idéal est sous-jacentà toutes les descriptionsde la
perception.Ph. P., p. 66.
4. Ph. P., p. 62, note1, noussoulignons.

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Le phénomèneselon Merleau-Ponty

se situedoncà un niveauontologique ; négativement, c'est une certaine


image de l'Être - celle de l'Être -
identique qu'ellerejette; positive-
ment,elle proposeune nouvellefigurede l'Être,à savoirl'Être comme
« il y a » ou commeambiguïté ; l'Être seraitprésence-absence, cohésion
ou non-différence plutôtqu'unitémassive, identité et altérité.
En remplaçant l'Être identiquepar l'Être conçu comme« il y a »,
Merleau-Ponty instaure uneepistemologie tragique, s'il estvrai,commele
penseDomenach,que « concevoir le rôle nécessaire de l'illusion» est la
tâchetragiquepar excellence »5.La métaphysique classiqueaccordaitun
sensontologique à la Véritéet un senssubjectif, humainou accidentelà
l'obscurité, à la finitude età l'illusion- le néant,disaitMalebranche, n'a
de
pas propriété : il ne doit pas être pris en considération. La phénoméno-
logiede Merleau-Ponty attribuedésormaisun senshumainet subjectif
à la vérité- elle retraceleurgénéalogie, critiquela Véritépurement en
soisanspourtant la réduireà sonseulaspecthumainou subjectif - et un
sensontologique à l'erreur, à la finitude et à l'illusion- sansoublierleur
senshumain.L'obscuritédu mondene doit doncplus êtreimputéeà la
seuleignorance du sujet; c'est aussil'Être qui a « une épaisseurou une
opacit黕. Commela tragédiegrecqueMerleau-Ponty nousreconduitau-
delàdela morale: la philosophie doitdésormais comprendre comment l'ou-
verture du sujetau mondeet du mondeau sujetn'exclutpas une occulta-
tion,comment «la mêmeraisonme rendcapabled'illusionetde vérité»7.
Ainsi,l'aporiedu Ménonfournit à toutel'œuvrede Merleau-Ponty sa
problématique ; il s'agit de chercherun milieuentrela présenceet
l'absence.CommeSocrate,Merleau-Ponty croitqu'« il est impossibleà
un hommede chercher ni ce qu'il sait,ni ce qu'il ne sait pas »8. Dans le
cas du Ménon, la réminiscence estce milieuentrele non-savoir etle savoir;
dansle cas de Merleau-Ponty, c'est« la situation» du sujetdansle monde
qui est cetteprésence-absence. Qu'il s'agissede la présencede soi à soi
du sujethumainou de l'Être- ici,le « monde» - , de la présencede la
choseet du mondeau sujetou du sujetau monde,danstousles cas, une
certaine absencehabitela présence; danstouslescas,unemêmestructure
d'êtrefonctionne et la phénoménologie de Merleau-Ponty révèlecette
structure. Ce qui estdonné,nousdit-elle, en unephrasequi résumetoutes
sesdescriptions etmetenavantle conceptde situation, c'est« la communi-

5. J.-M.Domenach,Le retourdu tragique,Seuil, Coll. Points,n° 39, p. 281. Nous


soulignons.GommeMerleau-Ponty, Domenachpense que la métaphysiqueclassique,
par sa théologieet sa foien la Raison a installéaux bordsdes abîmescôtoyéspar les
tragiquesgrecsuneinfrastructure conceptuellequi mettaitl'hommet à l'abrides mau-
vaisesrencontres » (O.G.,p. 280). En critiquantcettethéologie,
Merleau-Ponty n'entend
pas ruinerla métaphysique, mais seulement rendre invraisemblable
la métaphysique
classiquepour faire accéder l'homme à une vue plus métaphysique de soi-même et
du monde.
6. Ph. P., P. 56.
7. Ph. P., p. 489. Nous soulignons.
8. Platon, Œuvrescomplètes, traductionet notesparLéon Robin,Bibl. de la Pléiade.
Tome I. 1950. d. 530.

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cation d'un sujet finiavec un être opaque9 d'où il émerge,mais où il


resteengagé »10.Ou encore: « C'est mon inhérenceà un point de vue qui
rend possible à la fois la finitudede ma perceptionet son ouvertureau
mondetotalcomme horizonde toute perception»u.
Explorons quelque peu ce concept de situation.La thèse de Merleau-
Ponty pourraitse formulercommesuit : le rationalismeoublie l'obscurité
de l'être : il méconnaîtla puissancede dispersiondu temps,la singularité
de chaque sujet au sein de Pintersubjectivité, la genèsede la Véritépar le
travail de l'homme; il ne prendpas vraimentau sérieuxla situation.
a. Le rationalismeméconnaît la situation ou l'extérioritéde l'Être
lui-mêmequand il le rejointau-delà des phénomènes,au-delà de son appa-
raître à un sujet charnel,dans un inaccessible en soi où il est supposé
brillerde tous ses éclats. Or, une transcendance,celle du temps et de
l'espace, empêchel'Être de resteren soi, d'être pur en soi pour soi déjà
réalisé. Parce qu'il y a le temps, « toutl'être ne peut m'être donné en
personne»12; le temps est « la mesurede l'être »13; il met en question
« l'existence absolue du monde »14, c'est-à-direl'idée d'un absolu déjà
totalement achevé. Parce qu'il y a le temps, l'Être lui-mêmedoit être
compris comme « monde », c'est-à-direcomme extérieurnon seulement
au sujet qui le perçoit mais encore au Logos qui l'anime et qui prend
consciencede soi dans et par le sujet humain15.Contrel'idéalismetranscen-
dantal, Merleau-Pontyaffirmeque le « monde ontologique»u n'est pas le
monde en idée, immanentà la conscienceou fermésur soi comme une
1?
pensée pensée ; c'est un monde où intérieuret extérieurcoexistentet
empiètentl'un sur l'autre sans jamais coïnciderou se confondre; c'est un
monde où l'on rejointl'intérieurpar la médiationde l'extérieur.C'est en
ce sens que l'auteurobjecte au logicien- dans l'analyse du mouvement-
qu'il n'y aurait rien à penser « s'il n'y avait pas des phénomènesavant
l'être que l'on puisse reconnaître»18; c'est dans le mêmesens encore qu'il
estime que l'espace est toujours présupposé« dans notre rencontrepri-

9. L'expressionde Merleau-Ponty est exagérée: par rapportà l'intellectualisme qui


décritl'êtrecommepurelumière, l'auteurrappellel'opacitédu monde.Maisil ne fau-
draitpas croireque le monde de est
Merleau-Ponty analogue à l'en-soide Sartre : pour
Merleau-Ponty l'en-soiesttravaillépar une raisonopérante: il est déjà gorgéde sens
maiscelui-ciest voilé,latent.
10. Ph. P.. D. 253.
11. Ph. P., p. 350.
12. Ph. P., p. 484.
13. Ph. P., p. 381.
14. Ph. P., P. 72.
15. Le tempsn'estpas «autrechosequ'unefuitegénéralehorsde Soi» (Ph. P., p. 479).
16. Ph. P.. p. 467. Nous soulignons.
17. Merleau-Ponty se moque de 1' « Unitéabsolue d'autantmoinsdouteusequ'elle
n'a pas à se réaliserdans l'Être » (Ph. P., p. 75), c'est-à-diredans le temps.Il refuse
les conceptsd'« espritabsolu » (Ph. P., p. 468), de Dieu, d'« êtrepur » (Ph. P., p. 253),
d'« êtreabsolu » (Ph. P., p. 51), « d'objet absolu » (Ph. P., p. 50), de « véritéen soi »
(Ph. P., XV), de « penséeabsolue » (Ph. P., XII), de « penséeconstituante» (Ph. P.,
p. 492) car tous ces conceptsexcluentune extériorité de l'être à l'égard de lui-même
18. Ph. P., p. 317.

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Le phénomèneselon Merleau-Ponty

mordíale avec l'être »19ou que toute pensée qui ne s'enracineraitpas


dans la perceptionou les phénomènessensibles serait une pure « créa-
tion n20.C'est pourquoi encorel'auteur rattachela pensée formelle- la
géométrieet l'algorithme- à la pensée intuitive; « le lieu où se fait la
certitudeet où apparaît une vérité est toujours la pensée intuitive»21.
Or, celle-cise déroule dans le milieu de l'extérioritéet seul un être doué
d'un extérieurpeut être appréhendépar la pensée intuitiveou la percep-
tion22. L'être perçu se caractérise par sa structureoriginale : en lui
l'apparentet le réel demeurent« ambigus»23. Mais en quoi consistecette
ambiguïté? Par ce terme, Merleau-Pontydésigne le dédoublementde
l'être perçu qui est en soi et pour moi, fermésur lui-mêmeet cepen-
dant ouvert,coïncidenceavec soi-mêmemais sur un mode partiel.Quels
sont en effetles rapportsqui se nouent entrel'être et les phénomènes?
Le phénomèneest ambiguen ceci qu'il dévoilel'être en le cachant ; il le
dévoile,car il n'est ni une « apparence» trompeuse,ni un substitutou un
lieutenant(idée, re-présentation)mais une expressionde l'être ; il est
l'apparitionde l'êtreet,en un sens,l'êtreestcetteapparition,il est impliqué
dans le phénomène; cependant,contrele logicisme,le phénoménologue
affirme qu'il y a une « autreréalitéque l'apparition»24et refusede résorber
l'êtredans son phénomène; on ne peut identifier le réel et « l'évidence»2S,
c'est-à-diredissoudrel'existence et son obscuritédans l'essence pure et
transparente.Tel est le sens profondde la critiquedéveloppéepar l'auteur
à l'encontrede l'hypothèsede constance,de la philosophiede la repré-
sentationet de la théoriede la Vérité adéquation qui n'aperçoiventpas
que tout dedans est le dedans d'un dehorsdont il est inséparablebien que
distinct,qui l'exhibe réellementmais imparfaitement. Au nom de cette
19. Ph. P.. d. 291.
20. Ph, P., p. 455. Merleau-Ponty proposede comprendre la scienceet la réflexion
commedes opérationscréatrices. Mais il refusede les considérercommedes créations
pures: les structures et les significations
nouvellesproduitespar la réflexion le sontà
partirde structures« préformées » qui étaientprésentesdans la perceptionà titre
d'« horizon» (Ph. P., p. 38).
21. Ph. P.. D. 442.
22. L'auteurne réduitcependantpas le mondeau perçu;il écrit:«le mondevisible
et le mondetangiblene sontpas le mondeentier» {Ph. P., p. 250). Il y a au-delàautre
chosequi n'est pas seulement« de l'êtresensible» {Ph. P., p. 250). L'auteurpressent
que l'invisiblepourraitêtre autre chose que du non-vu.D'autre part, le perçului-
mêmen'estpas seulementsensible: il est pénétréd'idéalitéet c'est pourquoila pensée
formelledoit se nourrirà la perception.Le mondesensibleet le mondeintelligible
forment un seul monde; il n'estpas un grainde sensiblequi ne soit pénétréd'idéalité
et pas uneidée qui ne soitincarnée,localiséedansl'espaceou le temps.C'estparceque
la signification cube est incarnéequ'elle se dévoileau sujet-moteur et restecachéeen
se montrant. Il y a, nousditMerleau-Ponty, un « Logosdu mondeesthétique» (Ph. P.,
p. 490) qui autoriseà définir le mondecommela « prégnancede la signification dansles
signes*{Ph. P., p. 490) et à affirmer que « la consciencene peuttoutà faitcesserd'être
ce qu'elle est dans la perception» (Ph. P.. p. 62).
23. Ph. P., p. 340.
24. Ph. P., p. 340.
25. Ph. P., p. 335. L'intentioncognitiveoriginaire n'est donc Jamais«remplie» ou
satisfaiteparcequ'elleestviséede l'êtreet que le phénomène n'enest qu'unerévélation
partielleet nécessaire, car « notreimagedu mondene peut êtrecomposéequ'en partie
avec de l'Etre, il fauty admettredu phénomènequi, de toutesparts,cernel'être •
{Ph. P., p. 318).

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dualité irréductible Merleau-Pontydémasque la naïveté secondedu carté-


sianismequi croit en la possibilitéd'une expressiondéfinitive du monde.
Une surréflexion permet de découvrir ce préjugé de la philosophiereflexive
(qui surmonte déjà les préjugés du sens commun), d'accéder à une
conscience philosophiqueplus mûre qui reconnaîtl'obscurité de l'être
commeinvincibleparce que structurelleet se refused'assimilerla chose
perçueà une idée. La chose perçue,nous dit l'auteur,n'est jamais « étalée
devant nous et sans mystère »26; son phénomènen'épuise pas son être et
c'est pourquoila perceptiona une dimensionmétaphysique ; selonMerleau-
en
Ponty, effet, « la métaphysique(...) commence avec l'ouverture à un
« autre » »27,à une altérité.Toute pensée qui ignoreraitcette altérité de
la chose perçue et l'expérience de dépossessionqu'elle infligeau sujet
-
percevant- c'est le cas du cartésianismeselon Merleau-Ponty serait
non métaphysique: « ce qui faitla « réalité» de la chose est donc justement
ce qui la dérobeà notrepossession.L'aséité de la chose,sa présenceirrécu-
sable et l'absence dans laquelle elle se retranche,sont deux aspects insé-
parables de la transcendancea28.En d'autres termes,la passivité est une
dimensionessentiellede l'expériencemétaphysique; elle n'est possible
radicalementque si la phénoménalitéde la chose n'est pas totale ; une
absence habite la présenceet ce qui est le plus remarquablec'est que les
aspects cachés sont « aussi certainsque les aspects visibles»2t. La chose
elle-mêmeque recherchela phénoménologieest présenceet absence à la
fois; c'est « une transcendancedans un sillage de subjectivitém30.Cette
structurede la chose perçuepeut êtregénéralisée: Merleau-Pontyl'étend
au domaine du langage et de l'idéalité ; il dénoncel'illusiond'un langage
pur, affranchide toute opacité. Même le langage formelobéit à cette
structurepuisque, en lui, tout sens manifesteest doublé et porté par un
sens latent ou un impensé.
Enfin,pour exprimercette opacité de l'être et pour se démarquerde
ceux qui réduisentla transcendancedu monde à la spatio-temporalité,
Merleau-Pontydécrit le monde comme un « immense individu »31;
l'expressionindique qu'il comparele mondeau corps,à l'organismeplutôt
qu'à une consciencecomme Hegel ; elle signifieaussi que Merleau-Ponty
a pensé les rapportsdu sujet et du monde sur le modèle des rapports
intersubjectifs : comme autrui,le monde n'est pas seulementun objet ;
il est aussi « sujet » ; il nous est extérieur aussi par son intériorité, par son

26. Ph. P., p. 270.


27. Ph. P., p. 195. _._ .. .
28. Ph. P., p. 270. Nous soulignons.L'Œil et l'Espritet Le viswie etrinviswie
mettentbeaucoupmieuxen évidencecettedépossessionconstitutive de l'expérience
métaphysique. On remarqueraque la transcendance de la chosen'est pas constituée
uniquement par son absence; percevoirla chose,c'est l'appréhender tout entièrebien
qu'à traversune perspective: voilà la présence-absence de la chose.
29. Ph. P., P. 33.
30. Ph. P., p. 376.
31. Ph. P., p. 468.

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Le phénomèneselon Merleau-Ponty

Logos, par son invisibilité; elle montreenfinque dès la Phénoménologie


de la Perception, l'auteur pense en directiondu conceptde chair et entend
faireune « phénoménologiede la phénoménologie» en découvrantsous le
cogito un « Logos plus fondamentalque celui de la pensée objective »32.
Déterminerle monde comme«mystère»33,voire même comme « mystère
absolu »34, n'est-cepas en effetinviterles philosophiesde la conscience
à ne pas juger « de ce qui est (...) par ce qu'exige l'idée de savoir »35 ?
N'est-ce pas surtoutdévoiler une expériencede passivité ou de dépos-
session - qui est selon l'auteur proprementmétaphysique- en face
d'un sens autochtonepuisque, comme celle d'autrui, l'unité du monde
s'imposeà la conscience? N'est-ce pas enfinadmettreque l'idéalité elle-
même n'est produitepar la consciencehumaine que si celle-ciobéit à la
poussée du temps ou de la transcendancequi travaillentaussi bien le
sujet que le « monde» ? Pour Merleau-Pontyen tout cas idéalité et histo-
ricité viennentde même source, à savoir la temporalisation.La vraie
réflexiondoit redécouvrirce préveniractif du monde ou la « vie irréflé-
chie»3edu sujet ; cettevie n'est riend'autre que la puissancede transcen-
dance du sujet, toujours occupé à se surmonter,à se dépasser vers le
mondeou la lumière,à accomplirsa teleologiequi elle-mêmen'est possible
que s'il y a une archéologie- une obscurité- non seulement de la
consciencemais du monde.
b. Le rationalismene méconnaîtpas seulementla situationde l'Être ;
en distinguantradicalementle sujet empiriqueet le sujet transcendantal,
il s'interditaussi de rendrecomptede la situationdu sujet humainet par
suite de l'existence de l'erreuret de l'illusion. Commentcomprendreen
effetque le cogitopuisse « se trompersur un sujet qu'iZ constitue»37 ? En
déterminantla consciencecomme immanence,le rationalismedélivrela
consciencede soi de la structured'horizonoù elle s'effectuemais il exclut

32. Ph. P., p. 419.


33. Ph. P., p. xvi.
34. Ph. P., p. 384.
35. Ph. P., p. 74. Merleau-Ponty ne refusela recherche des conditionsde possibilité
du savoirque si celle-ciconsisteà réaliserà*avance- dans un ciel intelligiblechez
Platon, dans la consciencesous formed'idées innées (Descartes) ou de catégories
(Kant) - les résultatsde la sciencesous formede contenus ou de déterminations. Mais
il n'est pas hostileà la recherchedes conditionsde possibilitédu savoir si celle-ci
consisteà dévoilerun champdans lequelle sujetest « fiché* ; ce champc'estle monde
tel qu'il est ettel qu'il tendà être,c'est le mondecommeunitédonnéemaiscependant
à faire; le sujet,dit Merleau-Ponty, naît au mondeet naît du monde: il devient trans-
cendantalgrâceà l'attractionque le mondeexercesur lui, à la prévenancedu Logos
du monde esthétiaue.
36. Ph. P., IX. Irréfléchi ne signifiepas inconscient.Il s'agit d'une vie consciente
maisla consciencen'estpas encorethétique.De nombreuxcommentateurs reprochent
à Merleau-Ponty de prônerun retourà l'irréfléchi et de rendreainsi la scienceou la
connaissanceintellectuelle impossible.Mais « l'irréfléchi » auquel Merleau-Ponty nous
renvoien'estpas une simpleétatd'obscurité: pourle phénoménologue français,l'irré-
fléchiest aussi une vie, une transcendance et c'est à ce titrequ'il peut êtreà l'origine
de la pensée; la vraiepenséeen effet n'estpas, selonlui,la penséepensée,maisla pensée
pensante et celle-ciest portéepar le mouvement de transcendance du Je suis, par le
deveniractifdu monde,par la spontanéitéenseignante.
37. Ph. P., p. 74.

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aussi a priorila possibilitéstructurelle d'une distorsionentre ce que la


conscienceest en soi et ce qu'elle est pour elle-même.Or, l'illusion et
l'erreursupposentprécisémentqu'une telle distorsionsoit structurellement
possible.Pour que le mêmesujet soit capable à la foisde véritéet d'illu-
sion, il faut que l'apparent et le réel demeurent« ambigus dans le sujet
commedans l'objet »3i. Nous avons déjà explicitél'ambiguïtéconstitutive
de l'objet ou du monde. Du côté du sujet, il y a ambiguïtési mon être
ne se réduitpas « à ce qui m'apparaît expressémentde moi-même»3i et
si le monde se trouve à mon égard dans un rapport d'« immanencede
principe et de transcendancede fait b40.
Ces deux conditionssont réalisées conjointementsi on réconciliele
sujet empiriqueet le sujet transcendantaldans la notionde corps propre.
Le sujet n'étant plus pure conscience,son être se distinguede son appa-
raître; d'autre part, pour un tel sujet, le monde est à la foisimmanent
- en tant que projet- et transcendant- il est extérieurau corps. Dès
La Structuredu Comportement, la recherchede Merleau-Pontys'oriente
dans cette voie et substitueau sujet considérécommepure consciencele
sujet en tant que corps propre.Mais pour que la réconciliationdu sujet
empiriqueet du sujet transcendantalne s'accomplissepas au détrimentdu
sujet transcendantal,Merleau-Pontypropose dans la Phénoménologie de
la Perceptiond'inscrireau cœur du sujet une tensiondialectique; le nou-
veau cogito qu'il présenten'est pas seulementle cogito tacite : c'est un
cogito tendu entre une archéologieet une teleologie41; celle-ci est déjà
évoquée par La Structuredu Comportement qui considèrele je transcen-
dantal comme à « faire »42. Cette structure du cogito résoutla question
posée par l'auteur de la compossibilité de la lumièreet de l'obscurité;
a de
de mêmequ'il n'y pas teleologie sans archéologie,de mêmeil n'y a pas
de lumière sans obscurité ; la vraie réflexion est « consciencede sa propre
à
dépendance l'égard d'une vie irréfléchie »43. Le tortdu rationalismen'est
pas d'affirmer un sujet transcendantal ; il est de supposerce sujet donné
toutfait,d'ignorerl'archéologie,de concevoirle sujet commequelqu'un
« qui possède absolumentachevées toutes les connaissances dontnotre

38. Ph. P.. p. 340.


39. Ph. P., p. 343.
40. Ph. P., p. 418. Le rationalisme ne satisfaitpas à ces exigencescar il croitque la
conscience« peut (...) prendrepossessionentièrede ses opérations» (Ph. P., p. 62).
Pour lui, en effet,« la consciencen'admetpas la séparationde l'apparenceet de la
réalité» en sortequ' « il n'y a pas d'autreréalité(...) que l'apparition» (Ph. P., p. 340).
D'autre part,le rationalisme conçoitla présencedu mondeau sujet sur le seul mode
de l'immanence : c'estune présencet sans distance» et « sans opacité» (Ph. P., p. 145).
41. La structure téléologiquedu cogitoest affirmée dès Vavant-propos {Ph. P., xn).
Elle est supposéedansle projetde l'auteurd'accomplirpourle savoirce que Nietzsche
a faitpourla morale,à savoirune généalogie.Elle est affirmée catégoriquement dans
le chapitrequi analysela temporalité, à la subjectivité.
identifiée On peut se demander
dès lors pourquoielle a été passée sous silencepar de nombreuxcommentateurs qui
accusentpourtantl'auteurde positivisme.
42. S.C., p. 238.
43. Ph. P., p. ix.

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Le phénomèneselon Merleau-Ponty

connaissanceeffectiveest l'ébauche »44. La mise en lumièrede l'archéo-


logie du sujet par Merleau-Pontyne doit pas faire oublier que l'auteur
admet une teleologiequi marque nos erreursd'un caractèreprovisoireet
les maintientdans un horizonde vérité; l'erreurne nous coupe pas de la
véritécar elle est entourée« d'un horizondu monde où la teleologiede
la consciencenous inviteà en chercherla résolution»4S.Pareillereconnais-
sance de la part de l'auteur montrecombien il est injuste de l'accuser
sans nuance de se complairedans l'obscuritéou de fairepreuve de rési-
gnationphénoméniste40. Elle éclaireaussi la thèsedu caractèreconstructif
de la scienceou le refusde réalisercommele rationalisme« par anticipa-
tion tout le savoir possible au-dessus du savoir actuel »47; elle permet
d'insérernos véritésdans un processusde repriseet de dépassementqui
met en questionla croyanceà une expressiondéfinitivedu monde.
Par sa structuretemporelle,le sujet est donc à la fois immanenceet
transcendance: « la même raison,écrit Merleau-Ponty,me rend capable
d'illusionet de véritéà l'égard de moi-même; c'est à savoir qu'il y a des
actes dans lesquels je me rassemblepour me dépasser »48. Tout se passe
chez Merleau-Pontycomme si la « puissance de projection»4i du sujet
obéissaità ce que d'autresappellentla dialectiquedu désir: en se réalisant
- c'est-à-direen s'incarnantet en se particularisant- le désirs'insatis-
fait et se relance - car il vise l'universel ou l'infini; il est contraint
cependant pour ne pas mourirde se particulariser,de poser autant de
jalons pour aller plus loin. L'ambiguïtéde l'existenceou du sujet n'est rien
d'autre que cette ambivalence dans ses différentes dimensions.Ainsi sa
vie irréfléchieest toute empreinted'obscuritéen tant qu'irréfléchie, mais
en tant que vie, elle est promesse de lumière : l'invisible n'est pas le
contrairedu visible : c'est aussi son principe.En tant qu'incarné,le sujet
est condamnéà portersur toutes choses une vue perspectiviste,mais le
mêmecorps qui le rive à un lieu peut aussi l'en arrachercar il est sujet
moteur,principed'ouvertureà l'universelou au monde : aussi Merleau-
Ponty comprend-illa situationdu sujet de façondialectique : « Si je suis
ici et maintenant,je ne suis pas ici et maintenant»50.Ma présenceà tel
lieu est aussi absence ; ma situation est l'envers de mon pouvoir d'être
partout,de n'êtrepas ce que je suis en sortequ'il n'y a « pas de sphèrede

44. Ph. P.. D. 50.


45. Ph. P., p. 456. Bien qu'elle prétenderendrecompteà la foisde l'erreuret de la
vérité,la philosophiede Merleau-Ponty accordesouventune ontologiqueà la
véritésurl'erreur; c'est le cas dans ce texte.Ailleursencore,priorité
l'auteurécrit: « nousne
savons qu'il y a des erreursque parce que nous avons des vérités» (Ph. P., p. 341).
Cependant,nous le verronsdans l'analyse de la temporalité, Merleau-Ponty semble
parfoisadmettrela vanitéde la teleologiede la conscienceet de l'Être et se rallierà la
thèse de l'éternelretourdu Même.
46. J. Moreau, L'Horizondesesprits,Paris,P.U.F., 1960,p. 100.
47. Ph. P.. d. 52.
48. Ph. P.. d. 439.
49. Ph. P.. d. 134.
50. Ph. P.. p. 382.

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/. Ducitene

l'immanence,pas de domaine où ma conscience soit chez elle »51. En


rompantl'immanencedu cogitorationalisteMerleau-Pontyprétendmême
réaliser une condition nécessaireà la reconnaissanceéventuelle d'une
ouverturede l'hommeà Dieu ; il écriten effet: « derrièrel'absolu de ma
pensée,il est mêmeimpossiblede devinerun absolu divin. Le contact de
ma pensée avec elle-même,s'il est parfait,me fermesur moi-même»52.
L'auteur anticipe et retournecontreses adversairesl'accusation d'athé-
isme qu'on lui a souventfaite.Concevoirle sujet commeimmanence,c'est
le faireabsolu et le rendreincompossibleavec un autre absolu, l'absolu
divin.
A plusieursreprises,Merleau-Pontyreprocheau cartésianismed'égaler
le sujet épistémologiqueà Dieu, de le faire« sujet infini»53. Cette identi-
ficationrepose toujours, selon l'auteur, sur une méconnaissancede la
transcendancedu sujet sous ses différentes formes; tantôt on considère
le sujet comme dépourvude localité et on le fait l'égal de « Dieu qui est
partout »54 sans se rendrecompte que, dans le cas de l'homme, cette
ubiquité est seulementde principe et est solidaire d'un enracinement
quelque part ; tantôt on méconnaîtl'histoiredu sujet, son passé, sa « vie
irréfléchie» qui est moinsune sommede contenusqu'une « atmosphère»55
dans laquelle il respire; tantôt on passe sous silencela localité des idées
et des significations pour rêverd'un langage pur et corrélativement d'un
«
sujet considérécomme une pensée qui de soi à soi abolisse toute dis-
»5e
tance : on ne s'aperçoitpas qu'un sujet purement immanent ne saurait
parlercar parlerc'est s'adresserà quelqu'un, s'ouvrirà un autreet tendre
avec un appareil de mots vers des significationsque nous ne maîtrisons
pas encore; le langage suppose donc une teleologie et une archéologie
de la conscience; il suppose une opacité du sujet, une obscuritéà vaincre,
un manque à combler.Tantôt enfin,l'oubli de cette archéologiedu sujet
oblitère notre finitude; le rationalismeatteint alors une forme d'in-

51. Ph. P.. D. 431.


52. Ph. P., p. 428. Cettethèses'opposeradicalementà celle qui est défenduepar
MichelHenry dans V essencede la Manifestation. Celui-ciaccuseMerleau-Ponty d'être
un témoinde la « faillitede l'ontologie» (M. Henry, L'essencede ta Manifestation,
P.U.F., p. 468) dans son interprétationde la situation.SelonM. Henry,le conceptde
situationauraitseulementun sensréalistechezMerleau-Ponty « l'inser-
et désignerait
tion de la consciencedans une natureempiriquequi (...) déterminel'hommeet le
situe * (Ibid.,p. 470). Cetteaccusationnous paraîtexagéréecar,pourMerleau-Ponty,
êtresituéce n'estpas seulementêtrespatialou temporel; c'est aussi êtregorgéd'être
par une «naturepensante» (Ph. P., p. 418),c'estne pas pouvoir s'empêcher de produire
l'acte de transcendance parcequ'on est portépar l'unitédu mondequi « prescrità la
conscienceson but » (Ph. P., xin). Le conceptde situationreçoitdoncun sensontolo-
giquecheznotreauteur.Certes,l'ontologiede Merleau-Ponty n'estpas cellede Michel
Henrypuisquepource dernier« la structure de la situationse définitpar son
originelle
indépendanceradicaleà l'égardde la temporalité (O.C., p. 459) en sorteque le Soi
»
est l'originede la transcendance. Mais il faut bien avouerque l'ontologiede Michel
Henryparaitincapablede rendrecomptede l'existenced'autruiparce qu'on ne voit
pas commentle soi ou l'immanencepourraitproduireune altérité.
53. Ph. P., p. 411.
54. Ph. P., p. 295.
55. Ph. P., p. 196.
56. P.M., p. 169.

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Le phénomèneselon Merleau-Ponty

conscience: « aucune philosophiene peut ignorerle problèmede la finitude


sous peine de s'ignorerelle-mêmecomme philosophie(...) et la pensée
infinieque l'on découvriraitimmanenteà la perceptionne serait pas le
plus haut point de la conscience mais au contraire une forme d'in-
conscience»57. Par ce texte, Merleau-Pontyn'entendpas faireprofession
d'athéismeet nier que le sujet humain soit ouvert à l'infini: toute per-
ception,écrit-ilailleurs,« enveloppel'infini»58. Mais il refused'identifier
l'hommeet l'infini,il inviteà comprendrel'infinitudede l'hommedialec-
tiquement ou téléologiquement,c'est-à-diredans son rapport à une
archéologieou à la finitude: une fois encore,la lumière et l'obscurité
coexistent.
Cette coexistencede la lumièreet de l'obscuritéapparaît enfindans la
solutionque l'auteur propose au problèmede la rencontred'autrui. En
pensant le sujet comme immanencepure, on supprimele problème de
l'intersubjectivité: commenty aurait-ilen effetplusieursimmanences?
L'immanencen'est radicale qu'à conditiond'ignorerqu'il pourraity en
avoir d'autres. Le sujet purementimmanentest donc l'égal de Dieu qui
est unique. Descartesa pourtanttentéde comprendrel'intersubjectivité:
il conçoit celle-ci comme une communauté« d'esprits raisonnables»5t.
Merleau-Pontyreproche à Descartes de concevoir l'unité des sujets
comme une unité par fusion,par dissolutionde la singularitédes sujets
qui la composentpuisque ceux-cisont dépourvusde spatialité,de tempo-
ralité,d'archéologie- ils sont de soi raisonnables.L'instaurationde cette
communauté d'esprits raisonnables apparaît au contraire comme une
tâche pour le phénoménologue.L'intersubjectivitévraie est une commu-
nauté d'esprits incarnés qui gardent leur singularité,leur secret, leur
invisibilité,leur inhérencespatio-temporelle, leur corporéité.Celle-ci est
à la fois principede lumièreet d'obscurité; elle est principed'obscurité
car elle lie l'hommeà un point de vue ; elle est source d'universalitécar
l'intersubjectivitén'est possible que si le pour soi transparaità travers
le corps : « le cogito,écritMerleau-Ponty,doit me découvriren situation
et c'est à cette conditionseulementque la subjectivitétranscendantale,
commele dit Husserl,pourra être une intersubjectivité »w.
Au total les conceptsd'obscuritéde l'Être, d'irréfléchiet de situation
dont nous parle la Phénoménologiede la Perceptionannoncent déjà à
maints égards Yinvisibledu visible. Par ces concepts,en effet,Merleau-
Ponty n'entend pas seulement affirmerl'extérioritédu monde et de
l'hommepar rapportà eux-mêmeset entreeux ; celle-ci s'enracine fina-
lementdans la différence ontologique,dans l'existenced'un Être qui n'est
pas réductible à l'objectivité,qui est mystérieuxparce que habité par un

57. Ph. P.. p. 48.


58. Ph. P.. D. 439.
59. Ph. P.. p. 69.
60. Ph. P., p. xii. Nous soulignons.

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/. Duchêne

Logos sauvage : tel est le sens de la déterminationdu monde comme


« individu» et de la comparaisondes rapportsde l'homme et du monde
avec les rapportsintersubjectifs : dans les deux cas le caractère« obscur»
et « insaisissable» de « l'objet » tient à son extérioritéspatio-temporelle
mais surtout à l'incapacité du dehors de signifierexhaustivementle
dedans. D'ailleurs l'extériorité spatio-temporellede l'homme et du
monde n'est pas seulementun principed'obscuritéde la vision : l'exté-
rioritéde la situationest, à la fois,principede limitationet principede
généralitéou de l'harmoniepréétabliede l'hommeet du monde.L'homme
et le monde sont donc des êtres doubles pour lesquels tout dedans est le
dedans d'un dehorset tout dehors,le dehorsd'un dedans. D'autre part,
ils sonttendusentreune archéologieet une teleologie; en ce sens,l'obscu-
ritén'est pas seulementle contrairede la lumière: c'est son enverset son
principecar l'irréfléchiest vie et donc promessede lumière; celle-cin'est
cependant jamais totale car toute expression comporte un impensé
irréductible: tout se passe donc comme si l'homme et le monde étaient
pris dans « un chiasme» ou une immensemétamorphosesans cesse renou-
velée de la lumièreen obscuritéet de l'obscurité en lumière.

II. Le sensible et l'idéalité


Merleau-Pontynous propose donc de penser l'Être et la conscience
humaine comme des réalités spatio-temporellesou sensibles. Mais le
sensiblen'est jamais chez lui une pure extériorité; il est Gestalt,union du
sens et de l'existence. L'intérêt fondamentalde la thèse du caractère
sensible de tout phénomèneréside dans le fait qu'elle débouche, chez
Merleau-Ponty,sur une descriptiondu sujet comme corps propre, ce
dernierétant le point de résonancede l'universou le lieu de l'harmonie
préétablie,ou encore« le pivot du monde»fl.On sait que l'une des accusa-
tions de Heideggerà l'égard de la philosophiede Descartes consiste à
lui reprocherde ne pas avoir analysé l'être du sum et d'avoir confiéà
Dieu la responsabilitéde l'harmoniepréétablie62.Ce faisant, Descartes
rabaisse Dieu au niveau des soucislimitésde l'homme; il le metau service
de la sécurisationde l'homme. Merleau-Pontyregrettelui aussi que la
philosophie cartésiennene prenne pas « pour garante d'elle-mêmela

61. Ph. P., p. 97. Cetteexpressionet d'autressemblables- le corpsest sensible


« étalon » {V.l., 181) ou t prototypede l'Être » (V.l., 179) ou sensible« exemplaire»
ou « archétype» (V.l., 181) - reviennent fréquemment dans Le Visibleet VInvisible.
Le thèmede l'harmoniepréétabliequ'ellesexpriment faitl'objet d'unelonguedescrip-
tionsousle titreL'entrelacs, le chiasme(V.l., 172-204); l'auteury développeune Justi-
ficationontologiquede ce thème.La Phénoménologie de la Perceptionenracinedéjà
cetteharmoniepréétablieentrele sujet et le mondedans le corpspropre.
62. Resweberrésumecommesuitla positionde Heideggerà l'égardde Descartes:
« Parce que Descartesn'a pas élucidél'êtredu sujet,le t sum » du cogito,il n'a pas vu
que la penséeétaitdéjà orientéeversle mondeet qu'il étaitpar conséquentinutilede
fairele détourpar la transcendance divinepour y rechercher la sourcede la relation
entrele « moi » et la réalitéextérieure» (J.P. Resweber, La penséede MartinHeideg-
ger,p. 81).

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Le phénomène
selonMerleau-Ponty

penséehumainedanssa condition de fait» et l'appuie« à une penséequi


se possèdeabsolument », si bien que « la connexionde l'essenceet de
l'existence n'estpastrouvéedansVexpérience maisdansl'idéedel'infini »63.
La philosophie de Descartesest ainsi fondamentalement une théologie;
à l'inversedu thomisme qui partdu mondepourallerà Dieu, le carté-
sianismene va au mondequ'enpassantpar Dieu64.Ce primatde la théo-
logie conduitDescartesà admettredes idées innéeset à comprendre
l'intellectioncommeune passionplutôtque commeun acte spontanéet
actif85.Merleau-Ponty renversecetteprimautédu cogitosur le sum; il
cherchedans le sumla sourcede la relationentrele moi et la réalité
extérieure. Le vraicogito, c'estle « mouvement
écrit-il, profond detranscen-
dance qui est mon êtremême»ee.Puisque le cogitoest transcendance
il n'est plus questionde logeren lui des « idées» ou des « représen-
tations» donton se demandesi ellescorrespondent à ce qui est perçu:
l'idéalitéémigréet s'incarnedans le perçu; aussi celui-ciest-ilGestalt,
uniondu sens et de l'existencetandisque l'harmoniepréétablieest à
concevoir - commetouteschoseschezMerleau-Ponty - à la foiscomme
donnéeou réaliséeet commeune tâche. Elle est donnéeimplicitement
puisquele sujet détient,dans les profondeurs de son archéologie, les
prémissestranscendantales du monde; elle est à faireexplicitement
puisquele sujetest aussitéléologique et que la scienceest une création.
C'estsurtouten tantque « donnée» que l'auteurdécritcetteharmonie ;
en tant que corps,nous dit-on,le sujet est sensible,ouvertet initiéau
monde; il est une « symbolique généraledu monde»67; il détient« une
scienceprimordiale de touteschoses»68que le contacteffectif de la chose
ne faitque réveiller, si bien que la perception est une « dialectiquedu
natureet du naturant»•• qui ne peutse déroulerque « si le phénomène
rencontre en moiun écho»™ou une préparation ; l'archéologie du sujet
est déjà un « savoirlatent»71du mondecarle corpsest une« typiquedu
monde»72,voire« unetypiquede toutl'êtrepossible»73; il est « pourvu
d'un montageprimordial à l'égarddu monde»74; par ce montage,il
est « adaptéau monde»75; il peutse synchroniser avec lui pour donner
naissanceà la perception.
63. Ph. P., p. 55. Nous soulignons.
64. F. Alquié. Œuvresphilosophiques deDescartes,
Garnier.T. IL p. 403.
65. C'est une des différencesfondamentales entreKant et Descartes.Cetteinnéité
des idéesdonne« à la philosophiede Descartesune sorted'éternitéqui, à ses yeux,est
cellede la véritéelle-même» (Alquié, Œuvresphilosophiques
deDescartes,t. II, p. 1088).
Merleau-Ponty combatcetteidée d'une véritéimmobile.
66. Ph. P., p. 432.
67. Ph. P., p. 274.
68. Ph. P., p. 424.
69. Ph. P., p. 56.
70. Ph. P., p. 366.
71. Ph. P.. d. 275.
72. Ph. P., p. 366.
73. Ph. P., p. 490.
74. Ph. P., p. 403.
75. Ph. P., p. 243.

385
Revue de Méta. - N° 3, 1978. 25

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/. D uchêne

UŒil etVEspritet Le VisibleetVInvisibledécrivent pluslonguement


cetteparentéou cetteparticipation secrètedu corpspropreou du voyant
au visible,à la chairou à l'Être; il y a une prépossession du visiblepar
le voyant,unepréméditation du visibledansle voyant; aussila perception
y est-ellequalifiéed'exégèseinspirée, de respiration et d'expiration dans
l'Être, de réflexion du Sensible sur lui-même à travers mon corps,de
phénomène de miroir. En outre,ces deux ouvrages tenteront de rendre
compte de cette harmonie en disant le et le
que sujet l'objet, percevant et
le perçu,ontmêmeorigine, résultent de la déhiscence de la chair- qui est
« milieuformateur de l'objetet du sujet»7<s - ou de la « différenciation
jamais achevée »77de l'Être ou de la fulguration du « il y a ». La Phénomé-
nologie de la Perception ne s'avance pas jusque là ; certainesformules
amorcent pourtant cette compréhension ontologique de la perception et
de l'harmonie. On y trouvedéjà la thèseque seulle mêmepeutconnaître
le mêmepuisqueMerleau-Ponty estimeque seul un sujet spatialpeut
connaître l'espaceou que la perception supposeune « connaturante »78
entrele percevant et le perçu79. La perception y est décritecommel'exé-
cutiond'unpacteancienconcluentreun sujetprépersonnel - un cogito
-
tacite et le monde: ma première prisesurle monde dit-on- est
-
« l'exécutiond'unpacteplusancienconcluentreX et le mondeen géné-
ral »80.Il restecependantassez discretsurla naturede ce pacte: on sait
seulement que ce « contratprimordial » est un « don de la nature»81et
que cetteharmonie préétablie entrele sujetet le mondeest « plusvieille
que la pensée»82.Elle se noueau niveaude la perception maiscelle-ci,
loind'êtreunepuredétermination causaledu corpsparle mondecomme
l'enseignele matérialisme, metdéjà en œuvre« une penséeplus vieille
que moi»83qui n'estpas une penséepensée,c'est-à-dire une penséedéjà
achevée.A l'instarde Descartes,Merleau-Ponty décritla perception
commepenséede voiret de sentirpuisqu'unepenséeest à l'œuvredans
les organesdes sens.Maiscettepenséeest une penséepensante, ellen'est
pas commela conscience cartésienne remplie de contenus de penséeou
d'idéesinnéesdéjà penséespar Dieu et vraiment représentatives du réel.
Le problème de l'harmonie préétablie ne se pose plus au niveau de la
consciencethétique mais au niveau de l'intentionnalité opérantequi
soutientet portel'intentionnalité d'acte; l'hommecoopèreà la création
de l'idéalité.

76. V.J.. d. 193.


77. V.J.,p. 201.
78. Ph. P., P. 251.
79. Cetteconditionnécessairen'estpas suffisante.Merleau-Ponty lui-mêmel'admet.
Pour qu'il y ait perceptionde l'espace,il fautque le sujet soit spatial - transcen-
dance - et sujet,immanence ou c'est-à-dire
cogito, de
différentl'espace.
80. Ph. P., p. 293.
81. Ph. P., p. 251.
82. Ph. P., p. 294.
83. Ph. P., p. 402.

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Le phénomèneselon Merleau-Ponty

Que devientl'harmoniepréétabliesi on déterminele sujet comme


intentionnalité opérante,penséepensanteou transcendance ? Elle n'est
plus une correspondance entre contenus de pensée et contenus perceptifs.
Elle n'estfondamentalement riend'autreque la capacitédu sujetde se
faire« expérience ouverte», d'êtreune « ouverture toujoursrecrééedans
la plénitudede l'être»84ou d'êtrepassivitéou « réceptivité »85.La Phé-
de la
noménologie Perception vise sans aucun doute une réhabilitation de
la passivitédu sujetsansverserdansle matérialisme. A son sens,seulun
sujet corporel, doué d'une extériorité, peut êtrepassifet laisserêtrele
sensible; en tant que corporéité, le sujetpossède,nousl'avonsvu, une
« structure métaphysique »86; il peut s'ouvrirà Paltérité,atteindreles
choseselles-mêmes puisquela perception c'est « le sensible(qui) prend
monoreilleou monregard»87.La passivitédu sujetgarantità la percep-
tionson pouvoirontologique : « j'ai la certitudeprimordiale de toucher
l'êtremême...au-dessousde mesjugements»88.Parce qu'elle est corpo-
relle,mon existencepeut « se démettred'elle-même (...) se faire(...)
passive m8*.
Mais les choses n'atteignent pas seulement le corpspropredu
dehors: ellesle touchentaussi du dedans; rienn'arriveau sujetdontil
ne portel'esquisse; les chosestouchent doncle corpspropreavecrespect;
les perceptionsempiriques déterminent « un projettotal(...) du monde»*°
qu'elles sontincapables d'engendrer quoi qu'en disele matérialisme. La
transcendance horizontale du sujet- sa spatialité- sa sensibilité aux
chosesextérieures n'est finalement possibleque parce que « l'existence
corporelle ne reposejamais en elle-même, elle est toujourstravailléepar
un néantactif»fl,une transcendance verticale- celledu temps- qui
recréesans cessel'ouverture de l'hommeaux chosesen le soustrayant
aux déterminations qui l'affectent déjà et en lui donnantdu mouvement
pourallerplus loin. On peut se demandercommentce sujet temporel
peutêtre« sujet» ou soi,d'autantplusque l'auteurrejettel'intuition du
tempscommedurée.Mais on ne peutpar contretaxerla philosophie de
Merleau-Ponty de philosophie de l'immédiat. Ne soutient-elle pas en effet
que « nousn'avonspas épuiséle sensde la choseen la définissant comme
le corrélatifde notrecorps»92? L'auteurveut donc signifier que l'être
de la chosene se réduitpas à son êtreperçu; pourlui la choseest aussi
le corrélatifdu corpsparlant.Cependant, mêmeau niveaudu langage,
84. Ph. P., p. 229.
85. Ph. P., p. 427.
86. Ph. P., p. 195.
87. Ph. P., P. 245.
88. Ph. P.. D. 408.
89. Ph. P., p. 192.
90. Ph. P., p. 463.
91. Ph. P.. P. 193.
92. Ph. P., p. 372. Ou encore: « le mondevisibleet le mondetangiblene sontpas le
mondeen entier* (Ph. P., p. 250) ; il y a au-delà « non seulementde l'être sensible
mais encoreune profondeur de l'objet qu'aucun prélèvementsensorieln'épuisera»
(Ph. P., p. 250). Ce qui est non-sensible pourtantà nousque par la médiation
ne s'offre
du sensible,commeson envers: ainsi l'intériorité d'autrui.

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J. Buchine

le sujetestportépar des forcesqui ne sontpas les siennescar « la pensée


est spontanée»93et le corps« un pouvoird'expressionnaturelle»M.
Aussi,« le sujet pensantdoit êtrefondésur le sujet incarné»ts. Cette
dernière assertion pourrait signifier qu'onne sortjamaisde la perception.
Telleestbienen effet la thèsede l'auteur; encorefaut-ilen saisirexacte-
mentla portée; il ne s'agitpas de nierl'originalité de l'ordrede la pensée
par rapport à la perception ou de réduire la première à la seconde; il
s'agit d'éviterle formalisme en montrantque tout dépassementdoit
conserver ce qu'il dépasse; une tellephrasene livredoncson sensexact
que si on comprend le sujetpercevant et le sujetparlantinstalléssurune
mêmepousséede la transcendance pouren constituer l'archéologie et la
teleologie. Que ce soitau niveaude la perception ou du langage,Merleau-
Pontydécritla connaissance commeun narcissisme de l'être,un modede
l'affection de soiparsoicaractéristique du principe : le sensible, nousdit-il,
est « commeun langagequi s'enseignerait lui-même »•«; il « rendce que
je lui ai prêtémaisc'estde lui que je le tenais»f7; aussin'ai-jepas plus
conscience « d'êtrele vraisujetde ma sensationque de ma naissance»*8;
la perception, commela naissance,est événement transcendantal, fruit
du monde, d'unetranscendance qui estaussiimmanence - Merleau-Ponty
le montresurtoutà proposdu temps- puisquele sensibleestnonseule-
mentce qu'onsentmaisce qui sent; en percevant, le sujetne sortpas de
il
soi puisqu'ilestle monde: s'affecte et
; cependant, il sortde soi car le
monde n'est lui
pour qu'un projet inachevé. En s'incorporant au sujet,
le monderesteen soi puisquele sujet est mondain.

III. L'être et le temps


Au stade de la Phénoménologie de la Perception, l'objectionla plus
décisivedel'auteurà l'égarddu cartésianisme consisteà l'accuserd'ignorer
la temporalité. C'estd'abordle cogitoque Descartesa soustrait à la tempo-
ralité; il ena faitune« subjectivité en
invulnérable, deçà (...) du temps»M
ou un Dieu « qui possèdeabsolument achevéestoutesles connaissances
dontnotreconnaissance effectiveestl'ébauche»10°; la philosophie carté-
sienneest doncinfidèle à notreexpérience puisque je« ne suis pas Dieu,
Je n'ai qu'uneprétention à la divinité »101
; loin d'être immanence pure,
« identitéimmobile avec soi » 102,le sujetpossèdeune« structure tempo-
93. Ph. P.. D. 445.
94. Ph. P., p. 211.
95. Ph. P., p. 225.
96. Ph. P.. p. 369.
97. Ph. P.. P. 248.
98. Ph. P., p. 249.
99. Ph. P., iv.
100. Ph. P., p. 50.
101. Ph. P., p. 412.
102. Ph. P., p. 487. Nous soulignons.

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relie»103qui le soumetà la dispersion; il a une archéologieet une teleo-


logie, une « épaisseurtemporelle»104.Le sujet transcendentaln'est donc
pas donnétout à fait; il est à faire,en sorteque le rationalismeest victime
d'une illusionrétrospectivequand il décritle sujet percevantcommeune
pureconscienceou « un sujet intemporel»105, ou quand sa réflexions'ignore
elle-même« commeévénement», ne s'apparaît pas commeune suite d'un
anté-prédicatif.
La même méconnaissancede la diversité du temps a présidé chez
Descartes à l'élaboration des concepts de monde et de vérité106.C'est
pourquoi Merleau-Pontylui reprochede concevoirle monde comme « un
seul être indivisibleet qui ne change pas »107,ou comme « monde tout
fait »108; pour sa part, il propose une image du monde qui en fait « un
individuexistanten acte»10*et à ce titreengagé dans une manifestation
et une réalisationprogressive de lui-même: « on peut bien dire,écrit-il(...)
que rien n'existe absolumentet il serait en effetplus exact de dire que
rienn'existeet que tout se temporalise»110; parce que tout se temporalise,
l'êtreest toujoursà l'état d'ébauche,mais il n'y a pas contradiction« entre
la réalitédu mondeet son inachèvement»1U car la réalitédu mondec'est
son devenir; la temporalisationn'est pas seulement une limite; c'est
aussi une manifestationde la productivitécréatriceinhérenteau monde.
Alors que Descartes accepte l'existence de significationséternelleset
croit retrouverau sein de la perception,par une attentionqui n'est en
rien créatrice,les essences qui ont servi d'archétypesau Dieu Créateur
- « le plan même de la Création »112- Merleau-Pontycomprendles
essenceset les idées géométriquescommeune productiondu sujethumain;
cette productionest au terme d'une expérienceprogressivecar il n'y a
d'essence que pour une pensée qui surmontela dispersiontemporelleen
la franchissant plutôt qu'en s'en retirant- ce qui du resteest impossible
selon Merleau-Ponty.L'essence du trianglene préexistedonc pas expli-
citementà la démonstrationgéométriquequi la révèle et la produit.Ou

103. Ph. P.. d. 99.


104. Ph. P.. d. 456.
105. Ph. P., p. 475.
106. Un cartésiencommeF. Alquié le reconnaît.Il écrit: « L'idée d'une évolution
créatriceest étrangèreà Descartes» (F. Alquié, Œuvresphilosophiques de Descartes,
t. II, Garnier,p. 448) ; ou encore« La penséedu xvn* siècleest toutà faitétrangèreà
l'idée d'un progrèscréateur.L'Absolu n'est pas, commeil le sera chez Hegel,à la fin
mais au commencement » (Ibid., p. 556). De même,Descartesconsidèrela Vérité
commeimmobile, immuableet déjà faite: t II y a une tendancede l'idée cartésienne
à
redevenirarchétypale» (Ibid., p. 612). Alquié écritencore: t Innéitédes principes,
déductiondes véritésà partirde ces principesparaissentainsi donnerà la philosophie
de Descartesune sorted'éternitéqui, à ses yeux,est celle de la véritéelle-mêmei
(Ibid., p. 1088).
107. Ph. P.. d. 470.
108. Ph. P., p. 240.
109. Ph. P., p. 381. Noussoulignons.
110. Ph. P., p. 383.
111. Ph. P.. D. 382.
112. Ph. P., p. 66.

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J. Duchêne

plutôtles structures intelligibles du mondesont« préformées »113à titre


d'horizonet reçoiventde l'acte d'attentionun supplémentd'être.La
temporalité invoquéepour détruirel'autosuffîsance des essencescarté-
siennes- « La positionabsolue d'un seul objet est la mortde la
conscience »114nousditMerleau-Ponty : elle figure la conscience dansun
éternelprésentqui est la définition mêmede la mort- présenteaussi
unefacepositivecar elleest productrice d'idéalité- « l'êtrespirituel est
êtredevenu»115; c'estla « transtemporalité » qui révèleles essences.En
anticipantla sciencedans la perception, Descartesn'a pas reconnule
devenirde l'idéalité; sa visionthéologique du mondeest responsable de
cet étatde chose,car<midentifiant le sujethumainà Dieu qui estéternel
ou horsdu temps,il étaitvoué à concevoir le langagecomme« l'envers
d'une Penséeinfinie»116; aussi a-t-ilarrachéle langageformel, l'algo-
rithmeet la scienceà l'histoirepoursupposerachevéce qui pournous,
sujetstemporels, n'estqu'un essaid'expression reposantsurune « parole
instituante »117portéeelle-même parle temps.En admettant une pensée
infinie,une« Raisonpréexistante »118,un« système de penséesabsolument
vrai»,un « Espritabsolu»,un « êtrepur»,un « vraiéternel», une« Unité
absolue», unevérité« supposéeéternellement donnée», l'intellectualisme
succombeau préjugéde l'êtretotalementdéterminé ; sa méditationa
tort,selonla phénoménologie, de réaliserdans le monde(...) avantelle
«
sespropres résultats »ut,c'est-à-dire de méconnaître le temps,d'anticiper
le présentdansle passé,de sous-estimer « le mouvement de réflexion »12°
commemouvement temporel ; ellerend « inutiles les actions parlesquelles,
dansunereprise toujoursdifficile, chaqueconscience et Pintersubjectivité
fontelles-mêmes leurunité» iai. Celle-ciest en effetconquisecontrele
pouvoirde dispersion du temps: ellen'estpas donnéetoutefaite; quand
de
doncla philosophie Merleau-Ponty se présente commeunephénoméno-
logiede la genèse, elle entend prendre au sérieux ce devenir de la vérité
et nousfaire assisterau « jaillissement d'un monde vrai et exact »122par
un
et à travers sujettemporel inséré dans un monde lui-même temporel.
En développant une penséede l'Être commedevenir,la phénoméno-
logiede Merleau-Ponty chargede significations nouvellesles conceptsde
finitude,contingence, perception, corps, sensible, etc. Il convientde s'en
apercevoir pour éviter les interprétations fausses. Tandisque le concept
de finitude désigne, dans une ontologie de l'être immuable et immobile,

113. Ph. P., p. 38.


114. Ph. P., p. 86.
115. -ft.C,p. löü.
116. Ph. P., p. 449.
117. P.M., p. 170.
118. Ph. P., xv.
119. Ph. P., xv.
120. Ph. P., P. 48.
121. Ph. P., p. 452.
122. Ph. P., p. 65.

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unétatindépassable, il atteste,dansuneontologie du devenir, un manque


qui cherche à se combler et qui englobedéjà son contraire. Si doncMer-
leau-Ponty estime que Descartes n'a pas su donner « une signification
positive»123à la finitude - c'est-à-dire n'a pas su la comprendre autre-
mentque commelimitation pour la voir comme -
dépassement c'est
parceque Descartes Va pas développé une intuition du tempsqui décèle
dansle présenten tantqueprésent « une intention qui en dépassela pré-
sence »124.Faute d'avoir développéune telle intuition,Descartesest
conduità identifier le sujethumainà Dieu ou au néantalorsque Merleau-
le
Ponty comprend comme« milieuentreDieu et le néant»125tension
dialectique mélangedu finiet de l'infini126.
ou De même,dansunephilo-
sophie où l'être est interprété comme devenir, sensible- et le corps-
le
est spontanément de
pénétré vie, voire d'esprits'il est vraique la vie est
mouvement et que le proprede l'espritest d'êtretoujoursailleurs,de
refuserle repos127.Le sensibleainsi déterminén'est pas seulement
matièreet c'estpourquoila perception est d'embléesaisied'une Gestalt
parunsujetqui estpenséede voir: la philosophie de Merleau-Ponty n'est
donc pas un matérialisme.
Dans ce mêmecontexteontologiqueoù l'êtreest interprété comme
devenir,la contingence n'estplusexclusivement unedéchéance parrapport
à l'êtrenécessaire. La temporalité a pourconséquence que « rienn'existe
absolument » ou que « toutse temporalise » mais« la temporalité n'estpas
une existencediminuée»128.A plusieursreprises,Merleau-Ponty nous
inviteà une conversion du regardqui permette de comprendre qu'il n'y
a pas contradiction « entrela réalitédu mondeet son inachèvement »12t
ou que « la contingence du mondene doitpas êtrecomprisecommeun
moindre être»130.Tout se passe commesi, pourl'auteur,la temporalité,
loinde dissoudre la subsistance de l'être,permettait d'affirmer le survenir
etî'advenirde l'êtreou du mondeettémoignait de sa richesse inépuisable :
« le monde...nousdit-on,ne subsisteque par ce mouvement unique»131.
La contingence du monden'exclutpas sa nécessité: commeceluide la
finitude,sonmanqued'êtreestl'enversd'unesurabondance132. La tempo-
123. Ph. P.. d. 54.
124. Ph. P., p. 54.
125. Ph. P.. p. 54.
126. Ph. P., p. 419. Si l'hommen'est pas Dieu, il a du moinsune prétentionà la
divinitéet jouitd'unet éternitéde principe» (Ph. P., p. 413) par sa tensiondialectique.
De même,le sujetpercevant« enveloppel'infini» (Ph. P., p. 439) ; par la temporalité,
le corpspropreest « l'invocationmais non pas l'expérienced'un naturantéternel»
(Ph. P., p. 277).
127. « On peut dire,avec Hegel,écritl'auteur,que le tempsest l'existencede l'es-
prit t (Ph. P., p. 278). Ou encore: « nous n'auronsqu'une essenceabstraitede la
consciencetant que nous n'auronspas suivi le mouvementeffectif par lequel elle
ressaisità chaaue momentses démarches» (Ph. P.. n. 48V
128. Ph. P., p. 383.
129. Ph. P.. p. 382.
130. Ph. P.. p. 456.
131. Ph. P.. p. 383. Nous soulicnons.
132. Il est essentielau monde« de nous promettre toujoursautre chose à voir »

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/. Duchêne

ralitéest principede la contingence des choses: elle marquetoutesles


chosesde l'empreinte de la fragilité et de la précarité. Maiselle est aussi
porteuse d'absolu et Merleau-Ponty le sait dès la Phénoménologie de la
Perception : ne dit-il le
pas que temps « dessine sans cessela forme vide du
véritableévénement »133, c'est-à-dire que l'être est finalement devenir ?
Un autretexteconfirme cetteinterprétation en nous faisantdécouvrir
quelquechosequi ne passepas dansle temps,quelquechosed'indestruc-
tible,le passage: « ce qui ne passepas dansle temps,écrit-il, c'estle pas-
sage même du temps »134. Ainsi donc, si la de
philosophie Merleau-Ponty
est une philosophie qui exaltela finitude et la contingence, c'est parce
qu'elle estime que le cartésianisme les a ignorées ou les a comprisesde
manièreréductrice ; d'autrepart,cetteexaltationn'estpas une résigna-
tion,ellen'estpas incompatible avecunprojetontologique, ellene signifie
un
pas rejet de l'infini ou de l'absolu mais une compréhension plus dialec-
tique de ceux-ci.
L'êtreest devenir: voilàl'intuition centralede la philosophie de Mer-
leau-Ponty ; il a cru qu'il était possiblede vaincrepar cetteintuition
touslesdualismes issusdu cartésianisme : celuidu corpset de l'esprit,de
l'essenceet de l'existence, du finiet de l'infini, du sensibleet de l'idéalité,
du nécessaireet du contingent. L'intuitiondu devenirétablitentreces
termesune tensiondialectiqueà l'intérieur d'un rapportd'implication :
elle ne remplacepas le dualismepar un monismemaispar une dualité.
Cetteintuition de l'êtrecommedevenirprésidaitdéjà sans doute,dans
La structure du Comportement, à la critiquede la notionde substance
- liéeà l'ontologie del'Êtrecommefixité - au profit de cellede structure.
Le thèmede la temporalité n'intervient pas exclusivement dans la
Phénoménologie de la Perception commerepoussoirde l'ontologieclas-
sique; il fournitaussi à l'auteur- les commentateurs l'ont troppeu
-
remarqué des matériauxpourélaborer ontologie une nouvelle. Ainsi,
le tempsest sansaucundoutele fondement, l'originaire, c'est-à-dire « ce
parquoile restepeutêtre et être pensé »135. Avec il
l'espace, devient, dans
la phénoménologie de l'auteur,un véritabletranscendantal. Il n'estpas
seulement nature, il est aussi naturant. C'est surtout en tant que fonde-
mentde la rationalitéque la Phénoménologie de la Perception scrutela
temporalité ; elleénonce : « l'idéal de la est
penséeobjective (...) fondé (...)
par la temporalité »136.Cettedernière est doncla sourcede la phénomé-

133. Ph. P., p. 193. Notre interprétation de la contingences'oppose à celle de


G.B. Madison, La Phénoménologie ae Merleau-Ponty,Une recherche des limitesde la
conscience, 1973,284 p. Ce dernierprétendque la Phénoménologie
Paris, Klincksieck,
de la Perception exclusivement
professe unephilosophiede la contingence (au sens clas-
sique du terme)et que les dernièresœuvressont ontologiquesparce qu'elles redé-
couvrentl'absolu.A notresens,le conceptde contingence est dialectiquedès la Phéno-
ménologie qui est déjà un ouvraged'ontologie.
de la Perception
134. Ph. P., p. 484.
135. Ph, P.. p. 334.
136. Ph. P., p. 384.

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nalité ; elle joue le rôle d'un principepuisqu'elle faitvoir ; le temps,écrit


l'auteur,est « un êtredonttoute l'essence commecelle de la lumièreest de
fairevoir »137.La phénoménologies'interrogedonc sur le principede la
vision ou sur l'essence de la manifestation; elle ne se contentepas de
décrire la perception.
Mais en quoi le tempsest-ilprincipede la perception? D'où tient-ilson
pouvoir illuminateur? Le temps fait voir grâce à sa structure; celle-ci
comprendun double moment de spontanéité et de sédimentation,de
transcendanceet d'immanence; selon Merleau-Ponty,il n'y a présenceou
phénoménalitéque par le recroisementde ces deux dimensions.L'analyse
du tempséclairele conceptde mondeparce qu'« elle faitapparaîtrele sujet
et l'objet commedeux momentsabstraitsd'une structureunique qui est
la présence.C'est par le temps qu'on pense l'être parce que c'est par les
rapportsdu temps-sujetet du temps-objetque l'on peut comprendreceux
du sujet et du monde »138.Ce texte capital pour la déterminationdu
principede la phénoménalitéou de la présence dit-il autre chose que la
formulephénoménologique: toute conscienceest consciencede quelque
chose ? En quoi la structureunique du sujet et de l'objet dont nous parle
Merleau-Pontyest-elledifférente de la corrélationnoético-noématique?
le
Qu'est-ce que temps-sujet et le temps-objet?
Selon Merleau-Ponty,la formulephénoménologiquequi dit que toute
conscienceest consciencede quelque chose ne préservepas suffisamment le
mélanged'immanenceet de transcendancedonttoute présencetémoigne:
elle accorde une prioritéà la conscienceou au sujet sur l'objet ou sur la
nature,si bien que la conscienceest soustraiteà toutepassivitétandis que
l'objet perd sa transcendance.Les rapports du sujet et du temps au
contrairene sont pas des rapportsde constituantà constitué: le sujet est
aussi constitué par le temps; une intentionnalitélatente soutient et
recroise13tPintentionnalité d'acte ; entrele sujet et l'objet, on a donc des
rapportsde causalité circulaireou dialectique. L'étude de la temporalité
ne s'attardeguèreà la descriptionde l'intentionnalitéd'acte : elle préfère
décrirele tempsconstituantà l'égard du sujet ou le temps sujet, principe
de la vision ou de la perception.
Commentle temps peut-il être sujet ? Il l'est d'abord en tant que
« spontanéité»140ou transcendance.A ce titre,il fondeet portela liberté
du sujet et la teleologiede la conscience: « c'est pour moi une destinée
d'êtrelibre,de ne pouvoirme réduireà rien de ce que je vis, de garderà
l'égardde toutesituationde faitune facultéde reculet cettedestinéea été
scellée à l'instant où mon champ transcendantala été ouvert »141.Or
l'ouverturede ce champ est liée au processus de temporalisationainsi
137. Ph. P., p. 487.
138. Ph. P., p. 492.
de la Perception.
139. L'idée de chiasmeest déjà présentedans la Phénoménologie
140. Ph. P., p. 489.
141. Ph. P., p. 413.

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qu'en témoignentplusieurstextes: « ce n'est pas moi qui prendsl'initiative


de la temporalisation; je n'ai pas choisi de naître 142et une fois que je
suis né, le tempsfuseà traversmoi, quoi que je fasse (...). Il m'arracheà
ce que j'allais être»143.Ou encore: le temps« dessinesans cesse la forme
vide du véritableévénement»144.En ce sens, le temps fondela rationa-
lité : en vouant l'hommeà une éternitéde principe,il lui assure le recul
nécessaire à toute rencontredes choses elles-mêmes; il permet à nos
perspectivesde se recouperet de se confirmer entreelleset avec cellesdes
autres: or la véritéest au termede cetteexpérienceprogressive; il dévoile
les essenceset délivrede la tentationde l'immédiat- au double niveau
de la perceptionet du langage : l'originalitéde Merleau-Pontypar rapport
à Descartes réside dans cette reconnaissanced'une tentationde l'immé-
diat au niveau de la pensée réfléchieelle-même: il veut que la réflexion
réfléchisseson opération, soit aussi une surréflexion ; la temporalité
la
garantit possibilité de celle-ci en disjoignant « l'apprésenté du pré-
sent »14S ou en marquant toute synthèseperceptive ou langagière du
sceau du provisoire- en frappantcelui-cide caducité ; il donneà l'homme
du mouvementpour aller toujours plus loin vers l'universel: « avec ma
premièreperceptiona été inauguré un être insatiable... (qui) porte en
lui-mêmele projet de tout être possible »146; le monde comme unité
pionièreest « aux confinsde la premièreperceptionde l'enfantcommeune
présenceencore inconnue,mais irrécusable,que la connaissanceensuite
détermineraet remplira»147.La temporalitédonne donc à l'hommeune
dimensionmétaphysique: elle fait de lui un êtreinquiet (au sens étymo-
logique du mot),une penséepensante.Sans cettetranscendancedu temps,
le sujet reste en lui-même,prisonnierde ses fantasmeset de lui-même,
incapable de rencontrerPaltérité; sa consciencene serait pas conscience
de quelque chose. Par la temporalité,la subjectivitén'est pas « l'identité
immobileavec Soi » car il est essentielau Temps et à la subjectivitéde
« s'ouvrirà un Autreet de sortirde soi »148.
On peut encorequalifierle tempscommesujet parce qu'il est immanence
et la présencedu sujet à Paltéritéprésupposeou est contemporainede la
présencede soi à soi. Le temps est principede visibilité,son essence est
de fairevoirnon seulementparce qu'il est transcendance,dépassementde
l'immédiat,mais encore parce qu'il est un Soi, un individu en concor-
dance avec soi-même,une synthèsede transition.En tant que passage,
le temps est identitéde soi à soi, cohésion: il composel'apprésentéet le

142. Rappelonsque la naissanceest t avènementou encore(...) événement transcen-


dantal » (Ph. P., p. 466), c'est-à-direqu'elle n'estpas seulementvenueau monded'un
nouvelindividu: elleestvenueà soi du mondeparet à traversla liberté de cetindividu.
143. Ph. P., p. 488.
144. Ph. P., p. 193.
145. Ph. P., p. 383.
146. Ph. P., p. 411.
147. Ph. P.. n. 378.
148. Ph. P., p. 487.

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présent.Le jaillissement du tempsn'estpas puredispersion ou puréta-


lementdansla multiplicité : « ce jaillissement du tempsn'estpas unsimple
faitque je subis,je peuxtrouver enlui unrecourscontrelui-même comme
il arrivedans une décisionqui m'engage.Il m'arracheà ce que j'allais
êtremaismedonneen mêmetempsle moyende mesaisirà distanceet de
meréalisercommemoi»14».On peut se demandercommentcettesaisie
à distancede soi peut réaliserun moi; il y a là une difficulté jamais
vraiment levéedansla philosophie de l'auteur; en pensantle mondeou
la chairou le principe commemélanged'immanence et de transcendance,
Merleau-Ponty élabore la notion d'individu - il qualifiele mondeet le
temps à l'aide de ce vocable - mais non cellede personne. Toujoursest-il
que si le tempssujet me constitue comme sujet, si la temporalité est
« l'archétype du rapportde soi à soi et dessineune intériorité ou une
ipséité»,c'estparcequele tempsest«affection de soiparsoi»150, parceque
lesdimensions temporelles ne sont pas seulement juxtaposéesoucontiguas ;
elles se confirment l'une l'autre,se recouvrent, ce
explicitent qui était
déjà implicite ; le présentest le passé devenului-même, changéen lui-
même,en son senslégitime ; ils se touchentde l'extérieur maisaussi de
Vintérieur car « l'affectant et l'affecté ne fontqu'un parceque la poussée
du tempsn'est riend'autreque la transition d'un présentà un autre
présent»151.Chaquepartiedu tempsest partietotale,synthèse;chaque
instantest« Instance»152,présence sourdeetimminente, quoiquetoujours
différée de la totalité: « Être à présentc'est êtrede toujourset êtreà
jamais »153.Cetteprésencede la totalitédu tempsdanschacunede ses
partiesn'est certespas une propriétédu tempsobjectifni du temps
« naturel» maisseulement du tempsperçu.Seul le corpshumainest « ce
lieude la natureoù (...) les événements, au lieu de se pousserl'un l'autre
dans l'être,projettent autourdu présentun doublehorizonde passé et
d'avenir»154.Il n'y a de tempsque pourune subjectivité qui"maintient
vivant le passé et ouvre l'avenir.Cependant,Merleau-Ponty semble
considérer que le tempslui-même constitue le sujeten sujetou en imma-
nence: c'estle tempsqui permetà l'hommede se saisirà distancepour
se réalisercomme« moi» ; de mêmeque le mondelui apparaîtcommeun
Soi ou plutôtcommeun« individu(...) en concordance aveclui-même »15S,
149. Ph. P., p. 488.
150. Ph. P.. d. 487.
151. Ph. P., p. 487. Les dernièresœuvresde Merleau-Ponty ne développentpas des
perspectives aussinouvellesque certainscommentaires le laissententendre.*
Il n'ya pas
de rupturedans l'œuvrede l'auteurni de conversion à la métaphysique. Les dernières
œuvresgénéralisent au visible,au sensible,à l'espace,au langagel'affection de soi par
soi faite d'immanenceet de transcendancedécouvertedès la Phénoménologie de la
Perception à proposdu temps; commele temps,le visible,le sensible,le langageont
deuxfaceset sontobjet-sujet, visible-voyant, sentant-sensible.La chairest cettestruc-
ture généralisée.
152. Ph. P.. p. 483.
153. Ph. P., p. 483.
154. Ph. P., p. 277.
155. Ph. P., p. 402.

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/. Buchene

c'est-à-dire commeun soi inachevé,ouvert,transipar un mouvement de


transcendance, de mêmel'imagemythique du tempsqui en fait« un seul
êtreconcret, toutentierprésenten chacunede ses manifestations comme
un hommeest dans chacunede ses paroles»15<J lui paraîtplusrecevable
que l'imagedu tempsobjectiffournie par la science.Le tempsse révèle
commeSoi au seinde la perception maisce n'estpas la perception qui le
constitue immanent : c'estplutôtl'immanence du tempsqui constituela
perception.
Aussi,ne faut-il pas chercher desexplications extravagantes à certaines
affirmations de l'auteur; quandil écritque le tempscomporte un« Augen-
blick» ou est « Quelqu'un»157,cela ne signifie pas qu'il reconnaît toutà
coup un Dieu au cœur du temps. Dire que temps quelqu'unc'est
le est
rappelerque la structure du temps semblableà celle d'un individu
est
- ou corpspropre- puisqu'elleestunmixted'immanence etde transcen-
dance.Le Tempsest quelqu'unparcequ'il est affection de soi par soi :
« l'explosionou la déhiscencedu présentest l'archétypedu rapportde
soi à soiet dessineuneintériorité ou uneipséité» ; commele sujethumain
il « se constitue commephénomène en lui-même »158; cetteformule pour-
raitmêmeévoquerune immanence pure mais ce n'estpas le cas car on
nousdit par ailleursqu'un « présentsans avenir(...) est exactement la
définition de la mort»159 ou qu'ilestessentiel au mondede nouspromettre
toujoursautrechoseà voir.Dans un autretexte,Merleau-Ponty écrit:
« Toutse passecommesi, en deçà de notrejugementet de notreliberté,
quelqu'unaffectait tel sensà telleconstellation donnée»160: la signifi-
cationde ce texten'esten aucuncas énigmatique ; l'auteurn'yreconnaît
pas la prévenance d'unDieu : la Phénoménologie dela Perception a éliminé
définitivement l'hypothèse d'un Dieu en tantque garantde la rationalité.
L'idéede monde,puiscellede chair,suffisent selonl'auteurà cettetâche.
Le « quelqu'un» qui prévientnos jugements, c'est doncle mondeou le
tempsen tantqu'ilsforment unetotalitéet une unité; à de nombreuses
reprises,ceux-cisont d'ailleursidentifiéspar l'auteur à un immense
individu: en disantque le mondeest Quelqu'un,l'auteursemblevouloir
affirmer qu'il y a « un sensautochtone du monde»161.C'est doncà tort
de
qu'on qualifiesa philosophie philosophie du sujetconstituant puisque
les différents moments du «
temps expriment tousun seuléclatement »162,
l'éclatement du Même; maisle Mêmen'estplusidentitéimmobile de soi
à soi ; il estpassage,devenir, temporalisation, histoire ; « ce qui ne passe
pas dans le temps, c'est le passage même du temps »163.Le tempsest un
156. Ph. P., p. 482.
157. Ph. P., p. 482.
158. Ph. P., p. 487.
159. Ph. P., p. 384.
160. Ph. P., p. 503.
161. Ph. P., p. 503.
162. Ph. P., p. 482.
163. Ph. P., p. 484.

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Le phénomène
selonMerleau-Ponty

seul mouvement qui « se différencie »164et cettedifférenciation constitue


la
sa manifestation, béancepar où jaillitla lumière: c'est pourquoile
tempsfaitvoir.
Ce qui ne passe pas, disions-nous, c'est le passage mêmedu Temps.
Merleau-Ponty adhère donc à l'éternel retourdu Mêmede Nietzsche
- mêmes'il ne le dit pas aussi explicitement165 - et à toutesses diffi-
cultés.Jamaissa philosophie ne s'affranchira de cetteperspective : elle
renonceà toutprophétisme166. Elle comporteen son seinune profonde
contradiction ; ellea vouluvaloriser l'histoire méconnue par Descarteset
cependant elle la ruine par la thèse de l'éternelretour, l'ascensionsur
de
place; ellea voulu briser l'immanence, concevoir l'Être commetranscen-
dance et mobilitémais,en définitive, elle revientà l'êtreidentiqueet
immobilepuisquece qui est, c'est le passage du Même.Elle a voulu
valoriser la créativité humainedansle savoir,présenter la sciencecomme
une créationd'intelligibilité par l'homme, comme histoire, maisfautede
une
porter espérance ou de reconnaître une eschatologie, teleologiedu
la
mondeet de la conscience se referme surelle-même dans la mornerépé-
titiond'uneexplosionstabilisée.L'auteurest d'ailleurslucide: « on dira
peut-être, écrit-il,qu'unecontradiction ne peutêtremiseau centrede la
philosophie »167. Mais cette objection rationaliste
est : ellesupposeque ce
qui est réel est rationnel et Merleau-Ponty contredit précisément le carté-
sianismesurce pointen refusant de confondre le logiqueet le réelou de
jugerde ce qui estréelau nomdu possibleet de l'évidence.C'estau nom
de la fidélité à l'expérience qu'il se croitobligéde placerau centrede la
philosophie une contradiction, à savoirle mondecommemélanged'im-
manenceet de transcendance. Sans cettecontradiction, il n'y auraitpas
de philosophie carcelle-ciprésuppose qu'ily a unedistance« de ma pensée
à elle-même » 168,un malaisequ'ontentede dissiper.La suprême lucidité
consisteà voir que l'interrogation ouvertepar ce malaisene peut être
combléeparuneévidence- « la philosophie estuneexpérience renouve-
lée de sonproprecommencement »1<s*.Ce qui meten routela teleologie de
la conscience - la temporalité - ne peutplusl'arrêter, si bienque celle-ci
se recourbe,s'épuiseà la poursuited'un idéal irréalisable.L'auteura
reconnuà maintesreprises cet échecà proposdu problème de la connais-
sance: « l'idéalde la penséeobjective,peut-onlire,est à la foisfondéet
ruinépar la temporalité »170.Il est fondéparce que le tempspropulse
164. Ph. P., p. 479.
165. il n'a jamais pu adhérera la thèsemarxisted'une finde l'histoireet de l'avène-
mentde la sociétésans classe. Il y voit une thèsethéologiquesécularisée.De même,il
refusela philosophiehégélienne de l'Espritabsolu. Il n'a Jamaisréponduà la question
de Kant : aue m'est-ilDermisd'esüérer?
166. On remarqueraqu'il ne faut pas moinsembrasserla totalitédu tempspour
juger au'il est cercleque pour dire cru'ilaura une fin.
167. Ph. P., p. 419.
168. Ph. P.. d. 449.
169. Ph. P., ix.
170. Ph. P., p. 384. Nous soulignons.

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J. Duchêne

l'hommeversplus de savoir; il est cumulatif et enregistre toutl'acquis


dans l'immensemémoiredu monde; il le ruineparce qu'il détruitsans
cesse nos évidences,les marquede sa contingence et de sa fragilité:
« Toutesynthèse est à la foisdistendueet refaitepar le tempsqui d'un
seulmouvement la meten questionet la confirme »171.L'auteuraccepte
de direavec Hegelque « le tempsest l'existencede l'esprit»171maisil
refusela synthèse de l'en-soiet du pour-soiou plutôtil ne l'acceptequ'à
conditionqu'on dise qu'elleest « bientôtà recommencer et ne supprime
pas notre finitude »172 ; le monde étant « subjectif » dans la perspective
elle
phénoménologique, supprimene pas davantage la finitudedu monde;
le monde est « une totalitéouvertedont la synthèsene peut être
achevée»173.L'idée d'un savoirachevé- du mondepar l'hommemais
aussidu mondeparlui-même puisquele mondese saità traversl'homme
- est« uneidéelimite»174,un idéal féconden tantque moteurde notre
langage175 ; il n'en demeurepas moinsirréalisable. Par le temps,« toute
véritéde faitest véritéde raison»176car inscritedans un processusqui
peutla confirmer, la reprendre, lui assurerun avenir; maisparle temps,
« toutevéritéde raisonest véritéde fait»17evouéeà apparaîtreun jour
commevéritéd'uneépoqueet doncdatée,limitéeet dépassée.Le principe
de la lumièreest aussiprincipede l'obscurité et, avec le temps,Merleau-
Pontya trouvéce qu'il cherchait: un principequi rendecompteà la
foisde l'ouverture et de l'occultation du mondeen mêmetempsque de
notresavoiret de notreignorance : l'aporiedu Ménona reçuunesolution
nouvelle.
J. Duchêne,
Docteuren philosophiede VUniversitéde Louvain,
de Namur.
chargéde coursaux Facultés universitaires
des siglesutilisésen note :
Signification
Pk. P. : La Phénoménologie de la Perception; Paris, Gallimard,1945.
S.C. : La Structuredu Comportement ; Paris, P.U.F., 1942.
S. : Signes ; Paris, Gallimard, 1960.
S.N.S. : Sens et Non-Sens ; Paris, Nagel, 1948.
P.M. : La Prose du Monde ; Paris, Gallimard, 1969.
V.l. : Le Visible et l'Invisible ; Paris, Gallimard, 1964.
R.C. : Résumés de cours ; Paris, Gallimard, 1968.
171. Ph. P., p. 278.
172. Ph. P.. p. 519.
173. Ph. P., p. 254. On pourraitinterpréter cettedialectiquesans synthèseou cet
éternelretourcommeune proclamationde Fabsurde.Merleau-Ponty s'oppose à ce
genrede conclusion,nous l'avons vu. Il préfèreparlerd'un « mystèredu monde »
«
(Ph. P., xvi) et d'un mystère »
de la raison (Ph. P., xvi).
174. Ph. P., p. 222.
175. Il y a, dit l'auteur,« présomption d'uneconsommation du langage» {P.M., 57)
et la connaissancet marcheversla totalitédu sens » (P.M., 172) ; le savoirest « une
totalitéen construction » (P.M., 142). Cependant,ce vœu ne peutêtreexaucé : toutau
pluspeut-on admettreune « éternitéexistentielle» (P.M., 56) car il est impossibled'ef-
facerles « rapportsbrouillésde la transcendance » (P.M., 169).
176. Ph. P., p. 451.

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