Vous êtes sur la page 1sur 15

Bulletin of the Asia Institute, a Non-Profit Corporation

Contacts au fil des siècles entre les littératures grecque, iranienne et turciques
Author(s): PIERRE CHUVIN
Source: Bulletin of the Asia Institute, New Series, Vol. 12, Alexander's Legacy in the East Studies
in Honor of Paul Bernard (1998), pp. 31-44
Published by: Bulletin of the Asia Institute, a Non-Profit Corporation
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/24049091
Accessed: 14-12-2015 01:55 UTC

REFERENCES
Linked references are available on JSTOR for this article:
http://www.jstor.org/stable/24049091?seq=1&cid=pdf-reference#references_tab_contents

You may need to log in to JSTOR to access the linked references.

Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of the Terms & Conditions of Use, available at http://www.jstor.org/page/
info/about/policies/terms.jsp

JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide range of content
in a trusted digital archive. We use information technology and tools to increase productivity and facilitate new forms of scholarship.
For more information about JSTOR, please contact support@jstor.org.

Bulletin of the Asia Institute, a Non-Profit Corporation is collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend access
to Bulletin of the Asia Institute.

http://www.jstor.org

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
Contacts au fil des siècles entre les littératures

grecque, iranienne et turciques

PIERRE CHUVIN

Les quelques exemples qui sont présentés ici Aujourd'hui c'est au tour de la légende entière
sont offerts en hommage à un savant qui a d'être noyée sous les flots de l'oubli, malgré son
beaucoup fait pour associer l'étude des textes et extraordinaire popularité passée, aussi bien dans
des objets, et pour situer fermement les uns et des adaptations populaires que sous la plume
les autres dans leur contexte historique et géo- des plus grands auteurs, Schiller, Marlowe, Lope
graphique. C'est en pensant à ses réflexions cri- de Vega. Lord Byron tenta à son tour la traver
tiques sur les interprétations «euripidéennes» sée de l'Hellespont, entre Abydos en Asie, la
des plats bactriens classicisants, à son intérêt ville de Léandre, et Sestos sur la rive d'Europe,
pour les inscriptions d'Armavir, que je les ai ras- où Hérô avait sa tour. Goethe aussi caressa le
semblés. Puissent-ils ne pas sembler trop aven- projet d'écrire l'histoire du bonheur éphémère et
tureux, et contribuer à enrichir le long chapitre de l'union éternelle de ces amants dans la mort2,
des échanges entre le monde grec et ses voisins Cette célébrité se nourrissait de deux textes,
orientaux1. l'un latin, les lettres XVII et XVIII des Héroïdes
d'Ovide, l'autre grec, le bref (343 vers) et fluide
poème d'un certain Musée intitulé Hérô et
I. Hérô et Léandre au pays de Firdawsî Léandre, composé sans doute au début du VIe
siècle ap. J.-C. L'un et l'autre dérivent probable
Les littératures de l'Europe occidentale ont long- ment d'une composition hellénistique dont on a
temps gardé le souvenir de l'histoire touchante retrouvé quelques fragments3. Qui, elle-même,
d'Hérô et Léandre. La belle prêtresse d'Aphro- devait reprendre et tirer de l'obscurité, comme
dite, brandissant une lampe depuis la tour en aimaient à le faire Callimaque (dont l'auteur
bord de mer où elle était recluse, guidait ainsi suit les règles métriques) et ses disciples, une
son amant nocturne, qui traversait à la nage locale4. Cette dernière intéressait Sestos
légende
l'Hellespont pour la rejoindre. Jusqu'au jour et Abydos, villes de moyenne importance mais
d'hiver où un vent mauvais souffla la lampe et qui pouvaient se flatter de leur position sur les
où Léandre égaré se noya. Hérô le rejoignit aus- rives opposées de l'Hellespont, à l'un des princi
sitôt dans la mort. Cette histoire d'amour, sur paux passages entre l'Europe et l'Asie, emprunté
un thème fondamental (la réunion d'un couple par l'armée de Xerxès lors de la grande invasion
d'amoureux hétérosexuel) qui est celui de la de 480 av. J.-C.
plupart des «romans» gréco-romains, suit un Cette tradition locale de la mort des amants
schéma exactement inverse du leur : alors que est mentionnée par Antipatros de Thessalonique
dans ceux-ci l'union charnelle des protagonistes au Ier siècle av. J.-C. (Anth. Pal., VII, 666 ; IX,
est longuement différée jusqu'à leur réunion 215) ; elle a laissé des traces chez Strabon, sous
finale, Hérô et Léandre jouissent pleinement de Auguste (XIII, 122 [591]), et chez Pomponius
leurs nuits pour une brève saison, avant que Mela, sous Claude ; elle est plus tard évoquée
l'arrivée des tempêtes ne les prive à jamais l'un par le monnayage impérial, pseudo-autonome,
de l'autre. de Sestos5. Elle illustrait une particularité de

31

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
c η υ ν ι ν: Les littératures grecque, iranienne et turciques

l'Hellespont, ses courants violents et les vents de Hir (Hérô ?), qui essaie de traverser la rivière
du nord qui le parcourent et rendent la traversée Chenab en crue (la scène est donc au Pendjab, où
dangereuse alors même qu'au niveau de Sestos la légende est restée très populaire9). Il va se
le détroit n'a que sept stades (environ 1,300 m) noyer, mais il est recueilli par une barque et
de large. Là, la traversée vers l'Europe était pré- arrive auprès de sa bien-aimée, dont ensuite
cisément facilitée par un contre-courant ; elle les frères essaieront, mais en vain, de l'éliminer.
restait beaucoup plus fatigante que le parcours La ressemblance se limite à un point : les
inverse6. amoureux sont séparés par un fleuve. Un autre
L'histoire d'Hérô et Léandre n'est donc pas détail toutefois mérite considération : l'hostilité
un vague motif folklorique susceptible de toutes des frères de la belle, que l'on retrouve, du côté
les approximations mais, dans la version de occidental, dans une adaptation ragusaine de la
Musée, une
de ces légendes grecques qui reflè- légende. Mais
il pourrrait s'agir de deux reflets
tent avec précision un paysage humanisé, de indépendants d'une même tendance des frères,
surcroît proche de la cité qui était devenue la dans des sociétés différentes, à se faire les gar
capitale de l'Empire, Byzance. Même s'il n'est diens abusifs de la vertu de leur sœur,
pas à l'origine de l'exceptionnelle notoriété des Des rapprochements qui ont paru plus con
amours malheureuses d'Hérô
Léandre, et le vaincants ont été relevés par Erwin Rohde : avec
poème tardif de Musée y a fortement contribué, une légende locale iranienne, au lieu-dit «pont
comme le montrent, peu de temps sans doute de la jeune fille» menant au «château de la jeune
après sa parution, une brève digression d'Aga- fille». Le pont aurait été construit pour per
thias dans ses Histoires (V, 12), faisant allusion à mettre à un berger demeurant sur l'autre rive,
cette œuvre, et pas moins de trois épigrammes qui jusqu'alors rejoignait la jeune fille à la nage,
sur ce thème dans 1' Anthologie : une d'Agathias de passer sans danger. La grande banalité des
(V, 263), une de Paul le Silentiaire (V, 293) et un toponymes, la simplicité extrême de l'intrigue
centon homérique anonyme (IX, 381). font néanmoins douter que l'on puisse conclure
On a fait remarquer aussi que l'histoire d'Hérô à une parenté des récits10. Beaucoup plus riche
et Léandre, tout bien considéré, relève plutôt d'enseignement est en revanche la deuxième
du fait divers que de la légende : un amoureux variante, dite «syrienne», à laquelle renvoie le
se tue en allant rejoindre sa belle. Et certaines savant. Il s'agit en fait d'un récit en langue syri
des interprétations populaires qu'elle a connues aque du Tûr ^Abdîn, plateau situé à l'est de Mar
après l'Antiquité pourraient reposer sur des din, en Turquie du sud actuellement11. Dans
événements réels, qui auraient été racontés, et sa première partie, ce récit complexe associe au
sans doute embellis, en exploitant les motifs schéma exact de l'histoire d'Hérô et Léandre
fournis par Ovide puis, à partir de la fin du XVe d'autres thèmes que nous retrouverons bientôt.
siècle, par Musée. Hérô et Léandre a été en effet Un jeune homme et une jeune femme (mariée
l'une des toutes premières œuvres grecques im- au fils d'un prêtre), qui vivent sur les deux rives
primées, peut-être la première sortie des presses opposées d'un lac, sans se connaître, rêvent l'un
d'Aide Manuce, dès 1495 ; Aide Manuce aurait de l'autre, la même nuit. Ensuite, regardant à
même été devancé à Florence par Lorenzo la longue vue (nous ne sommes plus dans l'An
d'Alopa en 14947. tiquité !), le jeune homme aperçoit la jeune
Face à la prolifération des versions occiden- femme qui est allée au bord du lac pour la
taies, quelques savants ont cherché, dès le début lessive, puis se baigne nue. Il la reconnaît, se
du XIXe siècle (Garcin de Tassy), s'il n'y aurait glisse de son côté, lui dérobe ses vêtements, et
pas aussi des échos de la légende dans les lit- même le peigne et le savon. Elle aussi le recon
tératures orientales, iranienne et indienne8. La naît ; il lui rend sa chemise et ils s'aiment la
recherche s'est d'abord révélée plutôt décevante. journée durant.
Lorsqu'ils doivent se séparer, la
En effet, les légendes ou parties de légendes
qui femme propose à son amant de venir la rejoin
étaient présentées n'offraient que des ressem- dre la nuit, à la nage ; elle brandira une lanterne
blances lointaines avec le récit d'Ovide ou du pour lui montrer la direction. Ici la jalousie
poète grec tardif. On citera, après E. Rohde et d'une belle-mère vient suppléer les pièges des
F. Biehringer, l'aventure de Ranjhan, amoureux courants et des vents de l'Hellespont : voyant sa

32

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
c η υ ν ι ν: Les littératures grecque, iranienne et turciques

bru s'esquiver, elle la suit, la surprend et jette la littérales de ce poème persan chez les lexico
lanterne à l'eau ; le jeune homme ne continue graphes, en particulier dans le dictionnaire de
pas moins sa nage, en se guidant sur la voix de sa Hafiz Ubakî et celui de Sururî, le Lughat-i furs
bien-aimée. Il s'épuise, arrive au bord, la jeune (ou MajmaD al-furs). Il y figure des noms propres
fille lui tend la main, mais un génie marin les donnés comme — entre autres
grecs Fulikrat,
entraîne alors tous deux dans les profondeurs du qui doit transposer Polykratès, Shamus, «île en
lac vers son palais où ils entament une nouvelle Grèce», «ville dont un héros fait l'ornement»,
série d'aventures, souvent grivoises, qui ne nous qui serait Samos dont Polycrate fut le maître,
occuperont pas ici. Deux de ces noms attirent d'autant plus l'at
II paraît difficile de
partager totalement le tention que le commentateur résume l'histoire
scepticisme exprimé par F. Biehringer : l'argu- des personnages : Kharu et Andarus, «amoureux
ment de la banalité du thème ne vaut pas pour le qui vivaient sur deux rives opposées d'un bras
dernier récit allégué12. Il reste
cependant l'ab- de mer ; Kharu allumait un feu sur sa rive et
sence d'indices permettant de faire l'historique Andarus, depuis sa rive à lui, nageait vers la
d'une éventuelle transmission entre la Grèce de lumière. Mais un jour la lumière s'éteignit, An
l'Antiquité, même tardive, et un «monde orien- darus perdit sa route et se noya». Non seule
tal» des plus vagues. Cette hypothétique trans- ment l'histoire est cette fois en tous points
mission est d'ailleurs imaginée de l'Orient vers identique à celle d'Hérô et Léandre, mais encore
la Grèce alors que tout donne à penser que la les protagonistes portent les mêmes noms15. Le
légende est topique sur l'Hellespont13. Aussi, passage de Léandre à Andarus s'explique aisé
depuis l'époque de Rohde, les savants ont-ils ment par une fausse coupe, le 1 initial ayant
sagement laissé dormir ce chapitre des relations dû être pris pour l'article arabe. La forme sous
culturelles entre les Grecs et leurs voisins, cha- laquelle ont été transposés les noms suggère
pitre qui de surcroît excite facilement les sus- deux autres remarques :
ceptibilités nationales. Il semblait que tout ce (1) L'aspirée initiale du nom de Hérô a été
qui pouvait être dit l'avait été. préservée (et même renforcée). Or si, à l'époque
Pourtant il était bien connu, chez les histo- hellénistique, la κοννή, «continuant sur ce point
riens de la littérature persane, que le poète cUn- l'usage de l'attique», maintient l'aspiration ini
surî, couronné «prince des poètes» par Mahmud tiale, celle-ci s'amuit progressivement à l'époque
de Ghazna, contemporain et rival de Firdawsî impériale16. Le passage était achevé avant Musée,
(Xe siècle-début du XIe), avait «pris à l'histoire comme le montrent les multiples fautes d'esprit
de la Grèce antique» le contenu de son poème commises par un devancier de cet auteur, Non
Vâmiq u cAdhrâDU. Sensiblement à la même nos de Panopolis, poète pourtant érudit, et pas
époque de renaissance de la culture iranienne seulement par ses copistes17 ! D'autre part le ê
après le choc de l'arabisation consécutive à la long ouvert du nom de Hérô a donné un â long,
conquête du Mâvera3 al-Nahr (712-751), d'au- ce qui suppose qu'il n'était pas encore totale
tres auteurs, cAyyûqi (Varqa u Gulshâh), Fakhr ment fermé en î au moment de l'emprunt18.
al-Dîn Gurgânî (Vîs u Râmîn) et bien sûr Fir- (2) L'adaptation Andarus s'explique mieux si
dawsî lui-même, faisaient par ailleurs revivre l'on part de la forme grecque propre au nom de
l'héritage de l'Iran préislamique. Léandre donnée dans le fragment hellénistique,
Le long poème d'cUnsurî est perdu ; il en Λάανδρος, que des formes utilisées par Musée,
subsiste une traduction en turc par Lâmî (mort Λέανδρος ou Λείανδρος.
vers 1530/1532), dont on ne connaîtrait qu'un Ces deux indices suggéreraient que le voyage
seul exemplaire, à la bibliothèque de Vienne ; initial de la légende, de l'Hellespont à l'Iran,
mais selon Berthel's, on ne peut pas utiliser cette s'est produit ou du moins a commencé à l'époque
traduction pour reconstituer le poème original hellénistique plutôt qu'après la publication de
(«Retenons seulement qu'on y rencontre une l'œuvre de Musée. Ils demandent toutefois con
bonne information sur une dizaine d'autres per- firmation, et il convient pour cela d'examiner les
sonnages semblables du poème, l'empereur de autres transpositions de noms grecs chez cUnsurî
Chine, le khagan du Touran, le fils et la fille du conservées par les lexicographes. Mais elles ne
roi»). En revanche, on retrouve des citations révèlent pas leurs modèles : il s'agit du père de

33

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
c η υ ν ι ν: Les littératures grecque, iranienne et turciques

Vâmîq, Makzitus, de son beau-père, Asanistan, voici près d'un demi-siècle (1952), vient de faire
du précepteur de cAdhrâ3, Falatus, du marchand l'objet d'une traduction française et d'une triple
qui enlève la jeune fille, Damkhanivus (Da- présentation, par le romancier Yachar Kemal, par
mianos ? Péripétie tout à fait analogue à celles le turcologue Louis Bazin et par l'ethnologue
qu'on rencontre dans les romans grecs). Berthel's Altan Gôkalp23. Or il révèle encore un autre
conjecture que ces noms peuvent être, non pas rapprochement, très précis, avec la littérature
vraiment grecs, mais «stylisés à la grecque». Ce grecque, dont la transmission originelle demande
qui est bien établi, c'est la connaissance précise à être expliquée. Ce rapprochement a certes été
et l'utilisation d'œuvres littéraires grecques dans remarqué -, mais il a été analysé jusqu'ici par des
le monde iranien. Il n'est sûrement pas fortuit folkloristes, dans une perspective synchronique,
que les deux paires de noms bien reconnaissables, ou plutôt en général indifférente à la chronolo
Hérô et Léandre d'une part, Polycrate et Samos de gie. Je voudrais ici considérer le Livre de Dede
l'autre, renvoient à des lieux ou à des figures liés Korkut comme une œuvre littéraire, c'est-à-dire
à l'histoire achéménide. Quelques éléments per- composée par un artiste qui élabore consciem
mettent peut-être d'éclairer la transmission de ment, avec précision, ses sources -,et non pas un
la légende hellénistique d'Hérô et Léandre. Des conte anonyme accumulant et simplifiant des
légendes hellespontiques, aussi bien que l'his- réminiscences plus ou moins lointaines,
toire de Polycrate de Samos pouvaient inté- Le Livre de Dede Korkut est une épopée de
resser la dynastie iranienne hellénisée du Pont, langue turque oghouz, née sur les plateaux de
originaire de l'ouest de l'Asie mineure. C'est l'est anatolien et sur le territoire de l'Azerbaïd
aussi à la fin de l'époque hellénistique que l'on jan actuel, entre le XIIe et le XIVe siècle. Avec
s'accorde désormais à situer la naissance du ro- des moyens simples et efficaces, elle exprime à
man grec19 ; il a pour thème obligé une histoire la fois des paysages, un mode de vie, une atti
d'amour partagé et contrarié, située dans le tude religieuse. Les paysages, ce sont : les mon
monde d'avant Alexandre, où l'Empire achémé- tagnes noires, les eaux fraîches, les citadelles
nide existe encore20. Le plus ancien exemple dans le lointain qui s'élèvent jusqu'au ciel, les
connu, le roman de Ninos, remonterait aux en- vastes prairies où il fait bon camper. Le mode de
virons de 100 av. J.-C. Les emprunts faits par les vie, c'est celui des nomades avec leurs tentes
auteurs iraniens ne seraient donc pas gratuits, multicolores, leurs filles et leurs brus gracieuses
mais traduisent un intérêt ou des affinités, et comme des oies sauvages, leurs chevaux qui les
il ne paraît pas trop audacieux de dater de la fin réveillent lorsqu'ils dorment d'un «sommeil
de l'époque hellénistique le transfert dans les d'Oghouz», leur art de la parole et leur tendresse
littératures iraniennes de motifs provenant du simple et naturelle. Leur attitude religieuse est
monde gréco-romain. complexe. D'un côté elle montre un sens de la

nature, du rythme de la vie, qui vient peut-être


des anciennes croyances des Turcs, avant l'islam.
II. Euripide dans les steppes De l'autre, la glorification de Dieu qui donne la
victoire, le respect de sa toute-puissance, s'expri
Peut-on aller plus loin et chercher, à travers ment dans un langage profondément et sincère
de simples similitudes narratives désormais et ment musulman.
sans l'appui des noms propres, des traces de con- L'épopée de Dede Korkut nous touche par
tacts entre deux familles de littératures, grecque l'énergie et la noblesse du comportement de ses
d'une part et de l'autre non plus seulement héros, ainsi que par son réalisme, qui ne cache
iranienne, mais irano-turcique21 ? pas les erreurs commises, par exemple lorsqu'un
Voici longtemps qu'on a cru remarquer, entre chef, Bayindir Khan ou Salur Kazan, ne rend pas
Alpamysh, héros de l'épopée turcique qui porte à tel ou tel les honneurs qui lui sont dus. Des
son nom, Bamsi Beyrek dont les aventures sont événements historiques y trouvent leur reflet,
racontées dans le Livre de Dede Korkut, et C'est un texte daté et situé. Mais c'est aussi un
l'Ulysse homérique, des rencontres improbables texte héritier d'une riche tradition culturelle,
et cependant frappantes, sur lesquelles nous comme va le montrer l'analyse d'un épisode, le
reviendrons22. Le Livre de Dede Korkut, qui cinquième, l'histoire de Domrul le Fou. L'his
avait déjà bénéficié des soins d'Ettore Rossi toire de Domrul commence à la manière d'un

34

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
c η υ ν ι ν: Les littératures grecque, iranienne et turciques

tekeileme, un de ces récits à l'absurdité systé- courant, propose aussitôt de se dévouer. Le héros
matique tant prisés par les conteurs anatoliens : n'en est pas seulement grandi, il y a aussi un
il garde un pont sur une rivière à sec, et fait certain raffinement psychologique dans le com
payer plus cher ceux qui n'y passent pas que portement des personnages,
ceux qui y passent. Plus profondément, à propos de la lutte avec la
Domrul est aussi un homme fort, qui est sûr mort, la différence atteint la structure même
que personne ne peut lutter avec lui. Jusqu'au du récit. Chez Euripide, c'est le héros fort par
jour où, près de son pont, un campement de excellence, Hercule/Héraclès, qui va dérober aux
nomades pleure l'un des siens, mort sur l'ordre griffes de la Mort l'épouse en route vers l'autre
de Dieu le Très-Haut «et Azraël a pris son âme». monde. Il ne se bat d'ailleurs pas avec Thanatos,
Domrul veut se battre avec Azraël. Ces propos mais le surprend et lui vole sa victime. Chez
déplaisent à Dieu, et il envoie Azraël lutter avec Dede Koikut, les morts ne ressuscitent pas. Le
Domrul et prendre son âme. Au moment où il nomade que ses proches pleurent au début de
va succomber, Domrul implore Dieu : «si tu l'histoire reste mort. L'affrontement avec la
dois prendre ma vie, prends-la toi-même, mais mort est donc placé au début, quand Domrul le
ne laisse pas Azraël la prendre !» Cette prière Fou n'a pas encore bien compris les règles de
plaît à Dieu, qui lui fait dire qu'il aura la vie l'existence. Et ce n'est pas Domrul qui est vie
sauve s'il se trouve un remplaçant. torieux mais Dieu qui, dans
sa clémence, lui
Domrul demande d'abord à son père, puis à fait grâce. Domrul, qui au début a l'air d'un
sa mère, s'ils veulent prendre sa place. Mais ils bouffon de carrefour, s'améliore à chacune de ses
refusent : «Ce bas monde est agréable, la vie y prières, qui agréent de plus en plus à Dieu. La
est charmante ! Je ne peux sacrifier ma vie !» lutte avec la mort a une valeur morale, elle se
Il va alors exprimer ses dernières volontés à transforme en réflexion sur la mort. Le thème
son épouse ; celle-ci, spontanément, propose de n'était qu'ébauché dans Euripide, où Héraclès
le remplacer. Azraël arrive pour prendre l'âme est d'abord un invité qui s'enivre puis, lorsqu'il
de cette dame. Domrul s'adresse à nouveau à a compris ce qui se passait, un lutteur rusé.
Dieu qui épargne la vie du couple et leur accorde L'auteur de Dede Koikut a respecté la toute
même cent quarante années supplémentaires. puissance et l'unicité de Dieu. Sa vision de la
En revanche, il prend la vie des parents égoïstes. mort et du destin est profondément islamique
Or cette histoire était célèbre dans la littéra- et même, de manière plus large, monothéiste,
ture occidentale, bien avant les traductions de Dans quel milieu a pu se faire l'élaboration de
Dede Koikut. Le lecteur aura reconnu le sujet ce récit de Dede Koikut ?
de YAlceste d'Euripide, macabre mais traité La réponse qui vient immédiatement à l'esprit
avec un certain humour, comme du reste dans est que l'histoire a pu être empruntée direc
la pièce grecque qui était un drame satyrique tement aux Byzantins ou aux Géorgiens (et
et non une tragédie. Sans poser encore la ques- Arméniens) contre lesquels se battaient les tri
tion du modèle éventuel, nous examinerons les bus oghouz et avec qui elles n'échangeaient pas
différences entre les deux textes. Puis nous cher- uniquement des coups d'épée. Cela se marque
cherons à déterminer dans quel milieu a pu se du reste dans le vocabulaire : l'interjection meie
faire l'élaboration du récit de Dede Koikut. de Dede Korkut vient du μωρέ byzantin ; le nom
Deux différences essentielles apparaissent : de la lance, gôndei, viendrait de κοντάρι24. De
l'attitude des époux et la lutte avec la mort. plus, le thème de la femme qui donne tout ou
L'attitude des époux ne se distingue, entre les partie de sa vie pour prolonger celle de son mari
deux versions, que par une nuance dans leur se retrouve dans les poèmes acritiques. Il me
psychologie, mais une nuance qui ennoblit les paraît toutefois invraisemblable que l'histoire
personnages du récit turc. Chez Euripide, c'est le ait été empruntée directement à ces féodaux qui
mari qui se cherche un remplaçant et demande n'étaient sûrement pas de fins lettrés et leur
à tout le monde : ses amis, son père et sa mère, culture devait être surtout religieuse chrétienne,
sa femme enfin. De ce fait, il n'est pas très sym- Il serait aisé de montrer que les chants acri
pathique. Dans Dede Koikut, Domrul le Fou se tiques sont plus éloignés du canevas légué par
borne à solliciter ses parents. Face à son épouse, Euripide que le poème oghuz. Et Ettore Rossi a
il ne demande rien et c'est celle-ci qui, mise au bien mis en évidence les difficultés rencontrées

35

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
c η υ ν ι ν: Les littératures grecque, iranienne et turciques

par l'hypothèse d'emprunts directs pour expli- s'accouple ; elle en met bas dix autres qui seront
quer les ressemblances entre épopées turques et à l'origine des clans turciques, les on ok. Les
byzantines, ainsi que l'importance probable de emprunts, on le voit à nouveau, ne sont pas gra
la littérature persane profane pour la genèse du tuits ni purement esthétiques. Les fables d'Ésope
Livre de Dede Korkut25. présentent des variantes suggérant qu'elles ont
Il conviendrait donc de chercher le chemine- été connues par des intermédiaires syriaques ; le
ment de l'emprunt dans une autre direction, du rôle de ceux-ci pour recueillir une partie de la
côté de la culture iranienne qui a marqué si for- culture gréco-romaine vient d'être magnifique
tement les tribus oghouz, depuis leurs premiers ment illustré par les mosaïques d'époque impéri
contacts avec elle en Asie centrale et au Khoras- aie romaine, à scènes tirées de L'Iliade, légendées
san jusqu'à l'époque du sultanat seljoukide de en syriaque, exhumées clandestinement sur les
— et ensuite26. Or il a nulle difficulté confins turco-syriens et arrivées sur le marché
Konya n'y
à imaginer le passage dans les traditions irani- des Antiquités31.
ennes du canevas d'une pièce d'Euripide. Euri- Des différentes voies possibles pour le che
pide était connu dans les franges occidentales, minement du thème d'Alceste, c'est la plus an
hellénisées, du monde iranien post-achéménide cienne qui nous paraît la plus vraisemblable,
(une inscription rupestre en grec, proche d'Ar- puisque c'est la seule où l'œuvre aurait été imi
mavir en Arménie et datant d'environ 200 av. tée en tant que telle. Passé dans la littérature
J.-C., contient au moins trois citations de cet iranienne, islamisé sans doute dès cette étape,
auteur dans un ensemble de douze citations le thème aurait été emprunté ensuite par les
métriques27) ; on le représentait à la cour des poètes oghouz.
rois parthes, comme le montre une anecdote La réalité de telles adaptations, la persistance
célèbre, après la défaite de Carrhae subie par les de traditions littéraires très anciennes bien après
Romains, lors des réjouissances de victoire chez Dede Korkut et leur transfert de l'Asie centrale
les Parthes : l'acteur qui jouait le rôle d'Agavé à l'Anatolie orientale, sont révélés par une autre
brandit la tête de Crassus comme si c'était celle épopée des confins anatoliens, l'épopée popu
de Penthée, devant le roi victorieux28. laire kurde Marné Alan, recueillie et traduite à
La diffusion du théâtre grec est d'autre part la fin des années trente du XXe siècle par l'orien
attestée, beaucoup plus tard, par une série de taliste français Roger Lescot32. Elle nous ramène
pièces d'argenterie, des plats bactriens classi- dans des régions très proches du Tûr DAbdîn.
cisants des IVe-VIIe siècles, illustrées de scènes Quant au nom du héros, si Marné est simple
qui en dérivent ; mais les rapprochements très ment une forme kurde de Muhammad, Alan
précis proposés naguère par K. Weitzmann avec «n'est pas un nom propre répandu au Kurdistan»
des tragédies perdues d'Euripide sont aujourd'hui, (R. Lescot, p. 72 de l'édition de 1999), mais cor
avec de bonnes raisons, remis en cause et la respond exactement à celui des Alains chez les
tendance est plutôt à considérer que les artistes écrivains orientaux [ibid., p. 75).
ne comprenaient pas ou plus les scènes qu'ils
reproduisaient, de même que les conteurs igno
raient la provenance et le genre littéraire initial
In De l'Iran ancien au Kurdistan
des récits qu ils transmettaient .

Certains thèmes
néanmoins sont
vivants et contemporain

compris (ou interprétés) dans la peinture murale


sogdienne (Éros et Psyché, Romulus et Rémus, L'ancienneté du thème initial de Marné Alan
fables d'Ésope). À Chahristan près d'Oura-Tioube, nous est garantie par un récit de Charès de My
la louve avec des jumeaux, indiscutablement tilène, l'un des historiens qui accompagnèrent
inspirée de
celle qui figure sur les monnaies Alexandre le Grand33.Un jeune homme, Zari
romaines (elle tourne la tête dans leur direc- adrès, «frère cadet d'Hystaspès», et une jeune
tion, en une attitude caractéristique de la louve fille, Odatis, fille du roi Omartès, qui vivent dans
romaine), est susceptible d'une interprétation des contrées éloignées l'une de l'autre et ne se
turcique30. C'est, dans ce cas, la louve qui a dé- connaissent pas, se voient en songe et s'épren
couvert et nourri un jeune garçon avec lequel elle nent l'un de l'autre. On retrouve la même situ

36

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
c η υ ν ι ν: Les littératures grecque, iranienne et turciques

ation dans le conte recueilli dans le Tûr :>Abdîn nent l'un face à l'autre, cependant que le traître
que nous avons résumé plus haut, ainsi que dans cause de leur perte, poussant entre eux sous
Mamé Alan, où de surcroît, en songe, ils échan- forme d'un buisson d'épines, cherche toujours à
gent leurs bagues. A leur réveil, ils conservent le les séparer. Ni Roger Lescot ni son préfacier
souvenir tenace de l'apparition, confirmé, dans Kendal Nezan ne signalent que ce dénouement
la version kurde, par la substitution d'une bague est emprunté à une autre histoire d'amour, celle
inconnue à celle qu'ils portaient jusque-là. La de Tahir et Zuhre, elle aussi originaire du Mâ
légende de la quête qui s'ensuit et de la ré- vera' al-nahr (on montre la tombe des héros dans
union des amants malgré l'opposition du père la vallée du Kashka Darya), mais, celle-là, con
de la jeune fille était, dit Charès de Mytilène, nue seulement à l'époque islamique36,
peinte sur les murs de tous les châteaux d'Asie S'agit-il dès lors de tradition orale ? Plutôt de
(le terme, dans l'extrait de Charès, désigne sans la dérivation orale d'une très ancienne tradition
doute avant tout l'Asie centrale). littéraire qui souligne l'unité de culture, dans le
Dans le trésor des
peintures murales
sogdi- temps et l'espace, des peuples turcs et iraniens ;
ennes, aucune pour l'instant, à ma connais- Tahir et Ziihre est une œuvre «folklorisée», ar
sance, ne vient illustrer le récit de Charès. Mais rivée jusque dans le Karagoz turc. Seules ces ver
il montre une bonne cohérence géographique : sions populaires nous sont parvenues, après le
Hystaspès règne sur la Médie et sur les régions naufrage de la littérature profane iranienne anci
en-deçà des Portes caspiennes ,· Zariadrès sur les enne, dont nous connaissons cependant l'exis
régions au-delà des Portes et jusqu'au Tanaïs -, tence par les lexicographes,
le père d'Odatis au-delà du Tanaïs, sur un peu
ple dont le nom, aujourd'hui déformé, recouvre
certainement celui des Sarmates». De plus, ,
,y Homère dans les steppes
Chares fait intervenir des personnages aux noms
de bonne facture iranienne : Odatis transcrit le
vieil-iranien * «bien créée» ; Zariadrès, Deux autres du Livre de
hu-dâta, épisodes complexes
«frère cadet d'Hystaspès» correspond à Zairivari, Dede Korkut ont un parallèle dans la littéra
connu dans la tradition zoroastrienne comme ture grecque, dans 1Odyssée cette fois. Victor
frère de Kavi Vishtaspa, le protecteur de Zoro- Zhirmunskij l'avait déjà relevé, mais il portait
astre35. Bien qu'on ne connaisse pas (ou plus) à surtout son attention sur une autre épopée, Al
ee prince d'aventure amoureuse, l'origine irani- pamysh dont il considère avec de bonnes rai
enne de celle-ci est confirmée, de manière très sons que sa mise en forme a eu lieu au XVIe
indirecte mais néanmoins probante, par la très siècle dans la région de Termez, donc dans le
grande similitude entre le résumé de Charès et domaine du khanat shaybanide de Boukhara.
le récit de Mamé Alan, même si les protago- Mais Zhirmunskij, en embrassant dans une vaste
nistes portent des noms différents (Roger Lescot, étude comparatiste des versions très différentes,
p. 73). Un arrangement romanesque, la quête de en procédant à un classement typologique des
l'être aimé révélé en songe, a été associé au nom épisodes, dissout l'œuvre dans un ensemble très
d'une grande figure de l'Iran zoroastrien. Vingt- général, intitulé «Le retour du mari», qu'il sup
deux siècles après Charès, l'histoire était dans la pose développé à partir d'une lointaine source
bouche de tous les chanteurs qui divertissaient unique dont découlerait aussi l'Odyssée (p. 278).
les seigneurs kurdes d'Irak et de Syrie. Il n'est Mélangeant les analogies frappantes et d'autres
pas surprenant les chrétiens araméophones
que plus douteuses (cf. ce qui est dit, loc. cit., des
du Tûr Abdîn, qui vivaient de tout temps au «rappels» des personnages d'Eumée le porcher
contact direct des Kurdes, l'aient connue eux et d'Iros le mendiant, ainsi que du chien Argos),
aussi, pour en donner la version plus gaillarde il fait remonter le modèle commun «à l'aube
que nous avons rencontrée au début de l'histoire de la société de classes», à une phase patriar
syriaque d'Héro et Léandre. cale, très ancienne, opportunément qualifiée par
Dans les récits kurdes, le jeune homme et la Karl Marx d' «enfance heureuse de l'huma
jeune fille ne seront définitivement rapprochés nité» (p. 280). Cette séduisante reconstitution
que dans leurs tombes, où leurs corps se tour- d'archétypes a le défaut de ne pas tenir compte

37

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
c η υ ν ι ν: Les littératures grecque, iranienne et turciques

de l'œuvre individualisée ; je m'en tiendrai au le brise. Ensuite le prétendant fait apporter le


Livre de Dede Korkut, connu dans son intég- propre arc de Beyrek ; Beyrek s'assure qu'il est
rité par des manuscrits du XVIe siècle et non, intact, puis tire et pulvérise la cible (la bague du
comme Alpamysh, par la récitation d'un barde fiancé). Kazan Bey, à ce spectacle, convoque Bey
du XXe siècle, Fâzil Yoldashev, mise en forme en rek qui lui chante une bénédiction. Kazan Bey
1939 par le poète ouzbek Hamid Alimjân qui lui accorde d' «aller où il veut et faire ce qu'il
réduisit à 8,000 vers une récitation qui en comp- veut» ce jour-là.Beyrek va chez les femmes et
tait 14,00037. On donnera d'abord une analyse demande à voir la mariée. Il ne se laisse pas
des passages pertinents de Dede Korkut38. Ce tromper par les deux fausses fiancées qu'on lui
sont les épisodes n° 3 et 8 du livre, correspon- présente d'abord ; il veut voir si Bani Çiçek a
dant respectivement au concours de tir à l'arc toujours la bague qu'il lui avait passée au doigt ;
entre Ulysse et les Prétendants, et à la ruse il se fait alors reconnaître d'elle au cours d'un
d'Ulysse contre
Polyphème. échange poétique. Celle-ci apporte la nouvelle
Épisode n° 3. Bamsi Beyrek a une fiancée, qui aux parents de Beyrek ; le fils guérit la cécité qui
lui est promise depuis sa naissance. À la chasse, avait frappé son père tant il avait pleuré. Le pré
il arrive à la tente de cette fiancée, Bani Çiçek tendant s'enfuit, est capturé et pardonné. Beyrek
fille de Biçan Bey. Il explique qu'il voudrait la part à l'assaut de la forteresse de Bayburd où il
voir. Bani
Çiçek se fait passer pour sa propre avait été enfermé, la prend, délivre ses compa
gouvernante et défie le jeune homme à la course gnons, écrase son geôlier. Il épouse la fille du roi
à cheval, au tir à l'arc et à la lutte. Beyrek tri- mécréant, selon sa promesse, puis célèbre ses
omphe de justesse aux deux premières épreuves, noces avec Bani Çiçek. Ses trente-neuf compa
puis à la troisième (en lui empoignant un sein) ; gnons se marient aussi.
elle se fait reconnaître, ils s'embrassent et il Dans ce récit, une analogie fondamentale per
lui passe au doigt son anneau d'or. Il la de- met ensuite de mettre les autres en évidence :
mande en mariage à Delû Karçar, frère de la c'est le concours contre le ou les prétendants,
jeune fille, un fou dangereux aux exigences ex- par un jeu de l'arc, avec l'arc même du héros,
travagantes. Les exigences sont néanmoins sa- dont celui-ci vérifie bien l'état avant de l'uti
tisfaites et la noce est célébrée, mais juste avant liser. À partir de là, on peut relever l'aide au
la nuit de noces, les mécréants attaquent et retour apportée par une princesse à marier, le
enlèvent Bamsi Beyrek. retour incognito déguisé en mendiant,
du prince
Seize ans s'écoulent. Delù Karçar songe à la reconnaissance partielle à l'arrivée, les retrou
remarier sa sœur. Un menteur fait croire qu'il a vailles du père et du fils. La polygamie tribale et
retrouvé la chemise ensanglantée de Beyrek, islamique permet à Bamsi Beyrek de rejoindre sa
preuve de sa mort. Préparatifs de noces. Toute- Pénélope tout en épousant sa Nausicaa . . .

fois, dans l'intervalle entre «petites noces» et L'épisode n° 8 a pour héros Basat, fils d'Aruz
«grandes noces», le père de Beyrek demande aux Koca, perdu, élevé par un lion, réintégré dans la
marchands de rechercher son fils. Les mar- société humaine par Dede Korkut. Un berger
chands le découvrent dans la citadelle de Bay- d'Aruz capture une fée et s'unit à elle. Un an
burd et l'informent de ce qui se passe. Grâce à la plus tard, la fée rapporte une «masse affalée»,
complicité de la fille vierge du roi mécréant, à Les coups la font grossir ; un coup d'éperon la
qui de la prendre comme
il promet femme lé- fend et il en sort Depegôz, avec un œil unique
gitime, Beyrek s'évade de la forteresse et arrive au-dessus de la
tête. Ce cyclope est un ogre
en pays oghouz. Il rencontre un barde, échange qu'Aruz Koca
finit par chasser, mais la fée sa
son cheval contre le kopuz (sorte de luth) du mère lui donne une bague qui le rend invul
barde. nérable. Personne ne peut en venir à bout, il faut
Au camp, il revoit ses sœurs qui le recon- le nourrir de chair fraîche. Basat se porte volon
naissent lorsqu'elles lui font revêtir un de ses taire (comme Thésée pour le Minotaure). Les
caftans. Mais il garde l'incognito et s'habille cuisiniers de Depegôz
suggèrent à Basat que
comme un fou, d'une vieille couverture. «Sur les l'œil du cyclope peut sans doute être blessé,
lieux de la noce, le futur gendre tirait à l'arc». Basat le crève avec une broche rougie au feu.
Beyrek tire d'abord avec l'arc du prétendant : il Le lendemain, il sort parmi les moutons de De

38

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
c η υ ν ι ν: Les littératures grecque, iranienne et turciques

pegôz, en dernier et sous la toison du bélier tosthène, fr. 1 Powell, «un jour, alors que sa mère
favori du Cyclope, et évente divers stratagèmes se baignait avec ses sœurs, Hermès enleva en
de ce dernier pour le coincer. Enfin il lui tranche cachette leurs vêtements. Et les femmes, embar
le cou avec sa propre épée. Là non plus, il ne rassées, ne savaient plus que faire. Hermès, après
s'agit pas d'analogies générales entre le récit s'en être amusé, leur rendit leurs vêtements. Il
turc et l'épisode de Polyphème dans l'Odyssée, vola aussi les vaches d'Apollon» (schol. A Β à Ω
mais de détails spécifiques, par exemple la 24). On reconnaît aussitôt, dans ce récit qui, à
sortie grâce à un bélier qui vient en dernier, l'intérieur de la littérature grecque, constitue un
la révélation du nom du héros juste avant le hapax absolu, la légende de Krishna, incarnation
dénouement, qui ne peut plus avoir les mêmes de Vishnou, lui aussi né dans les pâturages, jou
significations dans le récit de Dede Korkut que ant avec les gopi ou vachères et, en particulier,
chez Homère, mais dans les deux textes crée surprenant les vachères au bain, ayant suspendu
un lien entre les deux adversaires et amène une leurs vêtements dans les arbres et s'amusant de
offre de réconciliation de la part du Cyclope, leur embarras : épisode très populaire, concernant
refusée par Ulysse/Basat... Ce sont ces traits l'un des dieux les plus présents dans le mon
spécifiques qui autorisent, nous semble-t-il, à nayage des rois indo-grecs et certainement dans
proposer une filiation entre le cyclope homé- leurs dévotions, abondamment illustré jusqu'à
rique et le Depegôz oghouz. l'époque contemporaine. L'histoire a été recu
Pour conclure sur cette partie, il me semble eillie par une autorité, Ératosthène, savant actif
que les Oghouz, durant leur traversée du monde dans la seconde moitié du IIIe siècle av. J.-C.,
iranien depuis l'Asie centrale et le Khorassan, qui s'est intéressé à l'Inde, avait lu Mégasthène
ont bel et bien trouvé, sur place, des adaptations et vivait à Alexandrie, dans un grand port où
locales de l'Odyssée et de pièces populaires transitaient les marchandises et les gens de
d'Euripide, dont l'origine était oubliée, mais en- l'Orient39. Elle ne s'est pas éteinte avec l'œuvre
core vivantes -, ils en ont tiré certains thèmes d'Ératosthène : on se souvient du récit syriaque
essentiels des histoires de Domrul
le Fou, du du Tûr Ahdîn où elle est traitée sur le mode
mariage de Bamsi
Beyrek et de la délivrance de grivois qui semble être celui de ce conte. La
Basat ; sans doute avaient-elles déjà reçu une première partie de celui-ci paraît symboliser la
forme en partie élaborée que le Livre de Dede vivacité et la richesse des échanges entre les tra
Korkut a portée à sa perfection, en l'adaptant à ditions grecques, iraniennes et indiennes, ainsi
une mentalité et à une religion où elle paraît que le rôle joué par l'araméen dans ces échanges,
complètement intégrée.

2. Deux arbres : l'arbre à miel et l'arbre

V. De l'Inde à la Grèce d laine

deux exemples de l'amplification et


1. Deux bouviers, Vishnou et Hermès ?de fefd/ai
la deformation, dans la littérature grecque, de

données indiennes dont les originaux, à travers


Si nous pouvons affirmer l'ancienneté du thème une transmission sans doute iranienne, restent
initial iranien de Marné Alan, c'est grâce à un cependant reconnaissables.
historien grec, Charès de Mytilène. Il y a donc D'abord le plus simple, qui est même évi
bien eu échanges, circulation, quoique d'inten- dent : l'arbre à miel et l'arbre à laine. Le premier
sité inégale, dans les deux sens, et c'est ce que correspond à un bambou, la canne à sucre ; le
confirment les trois dernières
traditions que nous second est le coton : Strabon, XV, 1, 20 (694)
évoquerons, faisant à un trésor mythique
appel d'après Néarque et Mégasthène. Les textes qui
encore plus lointain que l'Asie centrale, celui de les évoquent concentrent les stéréotypes grecs
l'Inde. Un exemple, qui n'a guère été remarqué sur l'Inde, le pays le plus proche du soleil, que
jusqu'ici, permet d'affirmer que, parfois, un écho l'astre inonde, chaque matin, de toute l'énergie
de la mythologie hindoue est parvenu dans le fécondante de ses premiers rayons (Ach. Tatios,
domaine foisonnant des mythes grecs. Selon Éra- IV, 5). Tout par conséquent y est plus grand, et

39

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
c η υ ν ι ν: Les littératures grecque, iranienne et turciques

trouve-t-on dans le lit de l'Oronte, en Syrie, lors rore, qu'un rossignol à la gorge tachetée tisse ai
de travaux de canalisation, un squelette de taille lègrement une aubade» (trad. F. Vian modifiée),
plus qu'humaine, l'on comprend aussitôt qu'il Si l'orion et le catreus correspondent à des
s'agit d'un Indien (Paus., VIII, 29, 6). Dès lors, oiseaux réels, disons-le tout de suite, ceux-ci
on ne s'étonnera pas qu'en Inde la rosée du ma- n'ont pas encore été identifiés. Chez Clitarque,
tin donne une sorte de manne particulièrement l'orion est remarquable surtout par sa voix, le
nourrissante : «(Néarque) parle aussi des ro- catreus par son plumage ; l'orion est de plus
seaux ; il dit qu'ils produisent du miel, en l'ab- un oiseau porté sur l'amour et dont le chant
sence d'abeilles.En effet, c'est un arbre à fruits, incite à l'amour — il est ce
έρωτικόν, qui est à
et c'est ce fruit qui compose le miel ; mais ceux prendre au sens fort («aphrodisiaque») et non at
qui consomment le fruit cru deviennent ivres» ténué («amoureux»). L'Inde est en effet produc
(Strabon, loc. cit.). Or chez d'autres témoins, une trice d'aphrodisiaques (dans la vision grecque),
confusion semble se faire avec un arbre ira- comme le montre cette anecdote rapportée par
nien dont les feuilles exsudent une sève sucrée Athénée, I, 18e : Sandrocottos [Tchandragoupta],
(F. Vian, éd. de Nonnos, t. IX, p. 278). Ce détail selon Phylarchos, a envoyé à Séleucos des pro
trahit une confusion avec des arbres mellifères duits pour l'érection si puissants que, placés
d'Hyrcanie (donc du Khorassan), révélatrice du sous les jambes de ceux qui font l'amour, ils
cheminement du produit et des connaissances. provoquent des «élans (éjaculations, όρμάς) à la
On retrouve le truchement iranien . . . manière des oiseaux» chez certains, mais en
calment d'autres40.

Le texte fleuri de Nonnos conserve non seule


3. Deux oiseaux, l'oiion et le catreus ment les éléments essentiels de la description
de Clitarque, reformulés à sa manière («modu
Pour les deux oiseaux, l'orion et le catreus, la lant sur sa flûte un air pour la chambre nupti
source est Clitarque, dont le souvenir est gardé aie» doit correspondre à έρωτικόν), mais peut-être
par le géographe Strabon (époque d'Auguste) et quelques détails supplémentaires qui ne seraient
le naturaliste et amateur de curiosités Élien de pas de pure fantaisie : le catreus flamboyant
Préneste (vers 170-vers 230) ; un écho, peut-être paraît être un chanteur de l'aube, un rossignol
indirect, de Clitarque reparaît tout à la fin de qui ne serait plus ni nocturne ni triste. Passerait
l'Antiquité, chez le poète Nonnos de Panopolis il aussi pour annoncer la mousson («il prédit la
(composant vers 460-470 ?) ; je ne résiste pas chute prochaine de la pluie») ? Pourquoi vole-t-il
au plaisir de citer l'évocation de ce dernier, qui très haut ?
associe aux deux oiseaux rares cette autre Si nous ne pouvons pas identifier ces oiseaux,
merveille de l'Inde qu'est l'arbre à miel (Dion., c'est essentiellement parce que les noms qui
XXVI, 201-214) : leur sont donnés sont grecs et non pas indiens
«Là-bas, sur ces rameaux qui distillent le (mais ils ont pu être choisis pour leur ressem
miel, chante l'orion, suave oiseau pareil à un blance avec des noms indiens). Ces noms sont
cygne intelligent : au lieu d'entonner comme lui humains, ce qui n'étonnait pas le public, ha
son chant à l'unisson du Zéphyr en faisant bitué à entendre expliquer l'origine des espèces
bruire dans le vent ses ailes qui enfantent des animales par des métamorphoses d'êtres hu
hymnes, il vocalise d'un gosier habile, tel un mains. Orion et Catreus sont en effet deux per
musicien modulant sur sa flûte un air pour la sonnages de la mythologie grecque, le père et
chambre nuptiale. le fils dans une rare version crétoise de la lé
Quant au catreus,
il prédit la chute prochaine gende d'Orion : F. Vian, «Deux oiseaux indiens»,
de la pluie : le plumage fauve, la voix aiguë, il Koinônia (1988), p. 5-16. Orion est étroitement
lance de ses paupières un feu aussi vif que les associé au Soleil (dont les rayons lui rendent
premiers rayons du Jour. Souvent, il pousse ses la vue qu'il avait perdue) et à la déesse du Jour
trilles au-dessus d'un arbre battu des vents et ac- (dont il est l'amant). L'iconographie connaissait
corde la trame de son chant à celui de l'orion Orion aveugle, portant sur ses épaules Kèdalion
voisin ; il est paré d'ailes pourpres et l'on dirait, qui le guide, et marchant vers le soleil (Lucien,
à entendre le catreus lancer son hymne à l'au- 10. De Domo, 28). Il a maintes aventures amou

40

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
c η υ ν ι ν: Les littératures grecque, iranienne et turciques

reuses et sa naissance est un exemple de remède de leurs origines en partie savantes et de leur
apporté par les dieux à la stérilité d'un mortel : héritage antique.
son père l'obtient en enfouissant dans le sol une
peau de bœuf dans laquelle Zeus et Hermès ont
déversé leur semence. Ces associations conve
naient bien pour nommer un oiseau Notes
έρωτικόν.
On comprend dès lors, si l'orion et le catreus ont
eu des modèles indiens, que les noms de ceux-ci 1. C'est un plaisir pour moi de remercier Maria

aient été déformés. Szuppe, qui m'a guidé dans le dédale des lexiques
iraniens avec sa et Frantz
Jean Hubaux, Le mythe du Phénix dans les lit gentillesse habituelle,
Grenet, pour ce qu'il m'a rappelé et pour ses amicales
tératures grecque et latine (Liège, 1939), p. 30
remarques critiques, dont on trouvera l'écho dans les
38, a proposé une identification séduisante :
notes.
l'orion et le catreus seraient tout
simplement 2. On trouvera un aperçu de la fortune de la lé
deux figures de la
mythologie hindoue, deux en la
gende tête de plupart des nombreuses éditions,
frères auxiliaires de Vishnou, dieu lumineux qui traductions et commentaires du de
poème Musée,
a les attributs du soleil (selon les Puranas) : dont le plus riche reste celui de K. Kost (Bonn, 1971).
Aruna (l'Aurore) son cocher, et Garuda sa mon Voir encore Jellinek, Die Sage von Hero und Leander
ture ailée41. Aruna correspondrait à Orion et in der Dichtung (Berlin, 1890) ; L. Malien, «Motivge
Garuda «aux belles ailes» (Mahabharata) à Ca schichtliche Untersuchungen zur Sagenforschung III»,
treus «paré d'ailes Cette Rheinisches Museum fiir Philologie 93 (1949), p. 65
pourpres» (Nonnos).
«Hero und Leander». Selon L. «les
identification donnerait une valeur topique à cer 81, Malien, p. 76,
tours à feu ayant été inventées avec le la lé
(et des autres sources).
tains détails de Nonnos Phare,
gende remonterait au IIIe siècle av. J.-C.», argument
Ainsi l'association du catreus avec l'aube, son
qui n'est plus tenable.
vol «au-dessus des arbres battus
des vents» rap
3. Reprise en dernier lieu dans H. Lloyd-Jones et
pellerait Garuda, porteur d'un dieu suprême et P. Parsons, Supplementum Hellenisticum (Berlin,
volant donc évidemment très haut, et l'effet
1983), n° 951. C'était le n° 126 de D. Page, Select
«érotique» du chant de l'orion rappellerait à la Papyri, III, Literary Papyri. Poetry, coll. Loeb (1941).
fois les ardeurs d'Orion et Aruna, serviteur d'un 4. Cf. entre autres les légendes de Céos dans les

grand dieu de la fécondité. Aitia de Callimaque (III, fr. 67-75 Pfeiffer,Acontios et


En conclusion, deux thèmes littéraires grecs Cydippé).
au moins, ceux d'Hérô et Léandre d'une part, 5. Elle est illustrée aussi sur une mosaïque de

d'Alceste et d'Admète de l'autre, sont passés de Djemila/Cuicul publiée par M. Blanchard-Lemée,


Maisons à mosaïque du central de
la littérature grecque dans la littérature irani quartier Djemila

dès le IIe siècleav. J.-C. Les œuvres qui en (Cuicul) (Paris, 1975), p. 82 , reproduite par M.-H.
enne,
Quet, «Roman grec, mosaïques romaines», in Le
traitaient ont disparu dans les grands autodafés
monde du roman grec (Paris, 1992), p. 146 fig. 12 ; cf.
du XIe siècle ; toutefois le souvenir s'en est
n. 166 ; mosaïque considérée comme l'illustration
gardé, soit chez les lexicographes soit dans les d'une scène de «mime» (ou de pantomime ?).
traditions des Turcs qui devenaient les maîtres 6. Ces à Strabon, sont bien
données, empruntées
des terres iraniennes, à partir précisément du XIe mises en valeur par P. Orsini dans son édition, Les
siècle. Les thèmes de l'Odyssée avec lesquels Belles Lettres, (1968), p. VIII-X.
le Livre de Dede Korkut présente de si trou 7. Cf. L.D. Reynolds et N.G. Wilson, D'Homère à

blantes affinités pourraient avoir été, eux aussi, Érasme (Paris, 1984), p. 106 ; et E. Livrea dans son

iranisés puis turquifiés. Les emprunts, certes iné édition du poème (Leipzig, 1982), p. XVI.
8. Voir E. Der Griechische Roman und
gaux, ne se sont pas faits à sens unique, comme Rohde,
seine Vorlàufer, 2e éd. (Leipzig, 1900), p. 146-148 ;
le montre l'examen
de trois exemples illustrant
F. Biehringer, «Die Sage von Hero und Leander»,
le passage d'un thème indien à la littérature
Globus 89 (1906), p. 94-97.
grecque, dans un cas au moins par le biais de 9. Tarik Rahman, dans Le Pakistan, sous la dir. de
l'Iran, dont le rôle central se trouve une fois de C. Jaffrelot(Paris, 2000), p. 426.
plus confirmé. Des recherches systématiques 10. Ces deux traditions d'après Rohde (Biehringer
dans les littératures populaires du Proche-Orient cite aussi la première, dans les mêmes termes) qui
moderne révéleraient sans doute d'autres traces renvoie, pour l'Iran, à H. Brugsch, Reise der k. Preuss.

41

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
c η υ ν ι ν: Les littératures grecque, iranienne et turciques

Gesandtschaft nach Persien, 1860/61 (1862), I, p. 184 ; Sur Vâmiq u cAdhrâD, on se reportera à J. Rypka, A

pour la Syrie, à Tûr :'Abdîn (ci-après), II, p. 124 s. History of Iranian Literature (Dordrecht, 1968), p. 51,
11. Récit transcrit et traduit (n° XXXIV) par E. 132, 175 (et η. 8, p. 181), renvoyant à Tarbiyat, Arma

Prym et A. Socin, Die Neu-Aramaeische Dialekt des ghan 12 (1931), p. 519-531. Selon Davlatshâh Samar
Tûr DAbdîn (Gôttingen, 1881), I, texte ; II, traduction qandî (XVe siècle), l'original était en pehlevi et aurait
(p. 123-129 pour ce récit). Les textes ont été recueil été composé pour Khosrow Anoushirvân. «Certains
lis à Damas en mai-août 1869 par les auteurs de la lettrés disent que c'est une histoire arabe comme
bouche d'un jacobite de Midyat (principale agglo Leylâ et Majnoun» (Tarbiyat, loc. cit., p. 520).
mération chrétienne du plateau) faisant partie d'un 15. E.E. Berthel's, Istorija persidsko-tadzhikskoy
groupe d'émigrés chassés par une invasion de saute literatury (Moscou, 1960), p. 313-316 ; V.A. Kapranov,
relles et installés à Damas dans des maisons du quar in History of the Civilizations of Central Asia, IV,
tier chrétien, dévasté et en partie abandonné depuis The Age of Achievement. A.D. 750 to the End of
les émeutes de 1860. Cet informateur, nommé Djanô the Fifteenth Century, pt. 2, The Achievements,
(diminutif de Georges), était illettré mais connaissait p. 354.
bien le kurde (il pouvait aussi raconter des histoires 16. M. Lejeune, Traité de phonétique grecque, 2e
ou chanter des chansons kurdes) et l'arabe, outre le éd. (Paris, 1955), p. 254 s.
syriaque. En ce qui concerne le récit qui nous occupe, 17. R. Keydell dans son édition des Dionysiaques
E. Prym note déjà sa similitude avec l'histoire d'Hérô de Nonnos, I, p. 19*-20*.
et Léandre (p. XXI), mais le rapprochement avec le 18. Cette fermeture s'est produite à l'époque hellé
thème initial de l'épopée kurde Mamé Alan (voir ci nistique : M. Lejeune, op. cit., p. 207.
après) semble lui avoir échappé. Son associé A. Socin 19. P. Grimai, «Essai sur la formation du genre
devait pourtant publier en 1890 une première version romanesque dans l'Antiquité», in Le monde du ro
de Mamé Alan. E. Prym observe que «tous les indices, man grec, op. cit., p. 13-19.

pour la masse de ces thèmes, pointent vers l'Arménie 20. M.-F. Basiez, «De l'histoire au roman. La Perse
et le Kurdistan» (p. XXIII) et que «nous devons at de Chariton», in Le monde du roman grec, op. cit.,
tribuer au travail du narrateur (Djanô) la mise à la p. 199-212.
suite de disjecta membia et leur liaison en ensembles 21. Sur la symbiose irano-turcique (j'emploie ce

plus ou moins unifiés» (p. XXIV). Comme on le verra, terme, faute de mieux, pour réserver «turc» à ce qui
le conte n° 34 de la collection non seulement com concerne les Turcs de Turquie), voir M.E. Subtelny,
porte deux parties bien distinctes mais encore est «The Symbiosis of Turk and Tajik», in Central Asia
formé, dans sa première partie, par l'association de in Historical Perspective (sous la dir. de Β.F. Manz)
trois thèmes indépendants. (Boulder, Colo., 1994), p. 51-53.
12. La légende maorie de Nouvelle-Zélande qu'il 22. V. Zhirmunskij, Skazanie oh Alpamyshe i
rapporte pour justifier son scepticisme ne paraît du bogatyrskaja skazka (Moscou, 1960). Zhirmunskij a
reste pas vraiment comparable. Une jeune fille, con présenté commodément ses conclusions sur les rap
voitée à la fois par un jeune homme, le père et les ports entre des scènes de différentes épopées tur
demi-frères de celui-ci, s'en va un beau matin, à la ciques et l'Odyssée dans «The Epic of «Alpamysh»
nage, rejoindre son élu dans l'île où il demeure. A son and the Return of Odysseus», PBA 52 (1966), p. 267
arrivée, «il enveloppe dans une natte ses membres 286 ; voir aussi, sur les différentes versions d'Alpa
tremblants et la conduit dans sa hutte où il l'épouse». mysh, H.B. Paksoy, Alpamysh. Central Asian Iden
On ne voit pas bien les traits spécifiques que ce tity under Russian Rule (Hartford, Conn., 1989).
récit partagerait avec la légende de l'Hellespont (cité 23. E. Rossi, Il Kitâb-i Dede Qorqut, Studi e testi,

par F. Biehringer d'après Reuleaux, «Ein Ausflug 159 (Città del Vaticano, 1951) -,Le Livre de Dede Ko
nach Neuseeland», Kunst und Welt [Berlin, 1906], rkut, Récit de la Geste oghouz, traduit du turc et

p. 96. présenté par Y. Kemal, L. Bazin et A. Gokalp (Paris,


13. Un détail «erratique» pourrait être un indice 1998). Je reprends ici une partie d'une communica

de plus que le récit syriaque se greffe directement tion faite en turc à une rencontre sur Dede Korkut

sur la tradition grecque : la jeune femme est mariée organisée par l'Association des écrivains de Turquie à

au fils d'un prêtre. Hérô est, elle, prêtresse (d'Aphro Istanbul, le 15 novembre 1999.

dite) ; la société chrétienne ignorant cette fonction, 24. E. Rossi, op. cit., p. 74-75.
l'adaptateur aurait transposé un détail désormais sans 25. Ibid., «la tradizione letteraria e popolare délia
signification. Persia, le cui tracce nel libro di Dede Qorqut non sono

14. A. Afsahzod, «Persian Literature», in History ancora state studiate» et «la questione delle derivazi

of the Civilizations of Central Asia, IV, The Age of oni folkloristiche e difficile e complessa».
Achievement. A.D. 750 to the End of the Fifteenth 26. Qu'il suffise de rappeler le célèbre proverbe,
Century, pt. 2, The Achievements (Paris, 2000), p. 375. «Quand le chien turc va à la ville, il aboie en persan».

42

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
c η υ ν ι ν: Les littératures grecque, iranienne et turciques

27. Inscr. n° 2 d'Armavir, v. 7 (Hippolyte, v. 616), 8 nost i antichnye tiadicii . . . (Moscow, 1978), p. 258
(fr. 1034, v. 3, fr. connu par une citation du florilège 68, ainsi que «Les fouilles de Pendjikent», CRAI
de Stobée), 12 (Oieste, ν. 2). En attendant l'étude (1990), p. 298-99, avec les remarques de P. Bernard,
promise par Paul Bernard, voir J.-P. Mahé, CRAI p. 312-13.
(1996), p. 1293-1299. La signification de ces textes 30. Je dois à Frantz Grenet les informations sui

gravés en cursive sur le rocher reste débattue ; les vantes : «La louve romaine figure sur des sceaux ma
deux interprétations extrêmes sont celles de J. Bous giques d'Iran sassanide (apparemment réinterprétée
quet dans Bull. Épigr. (1995), p. 604 : de simples exer selon le mythe zurvaniste de l'enfance des deux es
cices d'apprenti graveur -, et de R. Merkelbach, «Die prits jumeaux Ohrmazd et Ahriman) : R. Gyselen,
Trimeter von Armavir. Inschrift eines armenischen Sceaux magiques en Iran sassanide, Studia Iianica,
Kônigs ?», Epigr. Anatol. 25 (1995), p. 71-72 et «Ein cahier 17 (Paris, 1995), figs. 2a, 3a, 37b, 39-42, 46b ;
armenischer Kônig spricht aus dem Felsgrab», Zeit description p. 42, commentaire pp. 81-83. R. Gyselen
schiift fùr Papyrologie und Epigraphik (1998), 120, réfute le modèle romain, ce en quoi je ne la suis pas,
p. 15-16 : il s'agirait de rien moins que de l'épitaphe car sur certaines figurations (figs. 2a, 3a) la louve a
solennelle d'un roi arménien. Entre les deux, et sans clairement la tête tournée vers les jumeaux. Les mon

certitude, l'interprétation la plus courante depuis la naies byzantines figurant de cette manière la louve

présentation des inscriptions par J. et L. Robert dans romaine ont été imitées par des bractées de Pen
le Bull. Épigr. (1952), p. 176, garde sa vraisemblance : djikent, ce qui montre une diffusion à la fois large et
avec les deux autres inscriptions qui accompagnaient tardive du thème: voir en dernier lieu V. Raspopova,
cette suite de vers sur le même rocher (une mise en ■Gold Coins and Bracteates from Pendjikent·, in
scène «hésiodique» et le calendrier macédonien), on Coins, Ait, and Chronology. Essays on the pre
aurait là des textes à usage scolaire. Il faut souligner Islamic History of the Indo-Iranian Borderlands, ed.

qu'on ne sait rien du contexte archéologique éven M. Alram and D. Klimburg-Salter (Wien, 1999), pp.
tuel et qu'aujourd'hui le site aurait été dévasté par la 453-460».
guerre. 31. J. Balty et F. Briquel-Chatonnet, «Nouvelles
28. Voir l'analyse de Paul Bernard, «Poétesses mosaïques inscrites d'Osrhoène», Monuments Piot 79

grecques à Nisa», Journal des Savants (1985), p. 74 (2001), p. 31-72. L'interpénétration des deux cultures
77 (25-118 pour l'ensemble de l'article), montrant que pourrait être symbolisée par le fait que Zeus est
c'est dans un palais arménien que le roi parthe, hôte désigné sous un nom araméen (Maralahe, «Maître des
du roi arménien, assiste à la fameuse représentation ; dieux»), tandis que les servantes portent leur nom
dans les pages suivantes, P. Bernard examine les dif homérique, sous une forme utilisée dans la tragé
férents degrés d'hellénisation des cours iraniennes, die, translittération de δμωίς. Cela suggère que les
chez les Arsacides, dans le Pont, en Cappadoce, en Ar commanditaires de ces mosaïques, ou au moins les
ménie. Cependant je me séparerai de lui lorsqu'il écrit auteurs des cartons, étaient bilingues à un assez bon

que la poésie est «ce que la culture grecque a de plus niveau. Les mosaïques sont datées «dans la première
raffiné et de moins aisément accessible» De moitié du IIIe siècle» — faute de on ne
(p. 77). contexte, peut
plus raffiné, soit, mais de moins aisément accessible ? préciser davantage. Le bilinguisme culturel d'Édesse

Je penserais au contraire que l'hellénisation culturelle avait déjà été mis en évidence, dans le domaine
devait commencer la — c'est bien ce en dernier lieu Bardesane
par poésie que chrétien, par J. Teixidor,
suggèrent les textes d'Armavir — et que les enfants d'Édesse. La première philosophie syriaque (Paris,
iraniens qui apprenaient le grec, comme les enfants 1992) ; il est bien connu pour la philosophie platonici
grecs eux-mêmes, commençaient par ce que la poésie enne, notamment par les travaux de Michel Tardieu

grecque a de plus éloigné du langage courant, Homère. sur l'école de Flarrân ; il apparaît maintenant dans le
29. K. Weitzmann, «Three <Bactrian> Silver Vessels domaine de la poésie profane, avec ces références
with Illustrations from Euripides», The Art Bulletin homériques qui sont la base même de toute culture
25 (1943). Pour l'esquisse d'une critique de ces in grecque.
terprétations, voir surtout Paul Bernard, Abstracta 32. L'édition originale bilingue est de 1942. La tra
Iranica 13 (1990), notice 45, compte rendu de l'article duction vient d'être réimprimée : Marné Alan, Épopée
de Marshak et Anazawa ; et S tir 8 (1979), p. 134. Boris kurde, texte établi, traduit du kurde et présenté par
Marshak a développé l'idée selon laquelle les périodes R. Lescot, préface de K. Nezan (Paris, 1999).
troublées qui ont suivi la chute de l'empire kouchan 33. Charès de Mytilène, n° 125 Jacoby, fr. 5, con
avaient remis en circulation et rendu disponible pour servé par Athénée, XIII, 35 (p. 575 A-F).
la copie des œuvres antiques auparavant enfermées 34. Όμάρτη βασιλεΐ t Μαραθών : Σαρματών Holste.
dans les temples, les trésoreries et les tombeaux: voir L'alternative proposée par Holste, Μαιωτών, me paraît
Silberschâtze des Orients (Leipzig, 1986), pp. 29-39, plus difficile à justifier paléographiquement tandis
246-51 ; également «Baktrijskie Chashi», in Antich que, paléographiquement satisfaisante, la conjecture

43

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
c η υ ν ι ν: Les littératures grecque, iranienne et turciques

de Schôll Μαραφίων ne convient pas pour le sens : 39. L'œuvre d'Ératosthène, géant de la science et
il s'agit d'une tribu perse mentionnée par Hérodote de la littérature alexandrines, est presque entièrement

(I, 125). Le Tanaïs est d'ordinaire le Don ; mais, chez perdue. On trouvera les quelques fragments poétiques
les historiens d'Alexandre, ce nom est donné aussi à qui subsistent dans les Collectanea Alexandiina de

l'Iaxarte/Syr Darya. J. U. Powell (1925), avec le complément du Supple


35. Voir A. Christensen, Les gestes des rois dans mentum Hellenisticum de H. Lloyd-Jones et P. Par
les traditions de l'Iran antique (Paris, 1936), p. 136 sons (1983). L'abrégé de ses Catastéiismes qui nous

137, qui compare au récit de Charès ceux de Thacâlîbî est parvenu a récemment été publié et commenté
et Firdawsî (et aussi Les Kayhânides [Copenhague, sous la direction de Pascal Charvet, NiL éditions,
1931]), et R. Lescot (1940), p. 73-77 de l'édition de 1998.
1999. 40. Reparaît chez Athénée, en XII, 530c, un étrange
36. A. Vambery, Chaghataische Sprachstudien «Androcottos le Phrygien». Androcottos est la forme

(Pest, 1867, réimpr. Amsterdam, 1975) ; Tahir bila du nom de Sandracottos chez Strabon. Phylarchos est

Zohra, texte çaghatay et trad, allemande par G. Ra un auteur du IIIe siècle av. J.-C., vers 272-220,
quette (Lund, 1930). «Athénien ou Naucratite» (n° 81 Jacoby) ; le fragment
37. Sur ce genre de remaniements, voir H.B. Pak semble avoir été oublié par Jacoby.
soy, op. cit. 41. Sur ces figures, les pages du Lieut.-Col. James
38. Je garde pour les noms des personnages de Dede Tod, Annals and Antiquities of Rajasthan (1829,
Korkut la graphie kémaliste adoptée par L. Bazin et réimpr., Delhi, 1983), vol. 2, p. 476-478, restent de
A. Gokalp. bonne lecture.

This content downloaded from 165.123.34.86 on Mon, 14 Dec 2015 01:55:47 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions