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Modiano et ses « Je »

Claude  Burgelin

RESTER CACHÉ, ÊTRE DÉCOUVERT


1Pour qui s’interroge sur l’autofiction, l’œuvre de Patrick Modiano représente
un beau cas d’école. Étalons sur une table imaginaire la bonne vingtaine de
livres qu’il a écrits susceptibles de relever plus ou moins de cette catégorie.
Pour l’essentiel, qu’y trouve-t-on ?
2Un texte autobiographique,  Un pedigree (2005), assez tard venu – son auteur
est déjà sexagénaire. Un récit relativement succinct, gardant à l’autoportrait
ainsi dessiné sa part d’ombre et de secret.
3Un texte inclassable qui pourrait relever de la collection « L’un et l’autre » de
J. -B. Pontalis,  Dora Bruder (1997), le récit d’une vie fantomatique, tant
manquent les informations, latéralement éclairée par quelques discrètes
interventions autobiographiques de Modiano. Une biographie en creux qui
parvient à faire exister un sujet en dessinant seulement quelques-uns des
cadres (notamment spatiaux) de son histoire. Un travail qu’on pourrait mettre
en parallèle avec ceux d’historiens comme Arlette Farge ou Alain Corbin.
 1 Un exemple parmi bien d’autres : Vestiaire de l’enfance (1989) dont l’intrigue se
déroule dans une (...)

4Des romans – la majeure partie de l’œuvre –, presque toujours écrits à la


première personne, longtemps avec pour personnage principal un jeune
homme marqué souvent par un conflit autant qu’un collage avec la figure
paternelle. Cet anti-héros, le même ou presque de livre en livre, a d’évidentes
ressemblances avec Patrick Modiano tel qu’il se laisse entrapercevoir. Depuis
quelques années, des personnages féminins se substituent à cette série de
jeunes gens identiques (La petite Bijou,  Des inconnues, Dans le café de la
jeunesse perdue). Flottantes, indécises, raccordées de manière floue à la vie et
au monde, elles en sont les sœurs jumelles. Grâce à ces doubles au féminin se
laissent entendre une plainte qui n’arrive jamais à sourdre, le désarroi de vies
depuis toujours à l’abandon. Tous ces romans ressortissent à un implicite
refus de raconter une vie qui pourtant nous est contée par lambeaux ou
fragments. Le marquage autobiographique est constant, voire souligné. Les
personnages sont toujours rattachés comme par un élastique à leur auteur 1,
tant s’y répètent des signifiants, des épisodes, des noms propres qui se
réfèrent à son histoire. Il imprime sa présence sans pourtant apparaître
pleinement, mettant en porte-à-faux l’idée même de « roman
autobiographique ».
5Des autofictions presque au sens désormais canonique du terme. Le
personnage central s’appelle Patrick (mais jamais Modiano). On y trouve par
exemple de fréquentes allusions à sa naissance (à Boulogne-Billancourt) et,
plus encore, à son acte de naissance. Semblent ainsi appartenir au moins
partiellement aux territoires de l’autofiction   Livret de famille, De si braves
garçons, Remise de peine, Voyage de noces, Fleurs de ruine, Chien de
printemps, Du plus loin de l’oubli. Peut-être aussi, plus
lointainement,  Accident nocturne. Tous livres qui en même temps marquent
leurs distances avec des marquages autobiographiques trop contraignants.
Ces autofictions comporteraient des éléments d’un récit de vie sans que ce
récit coagule. Modiano n’y raconte pas sa vie.
6Il dit et fait vibrer ce qui a rendu sa vie ce qu’elle fut (plutôt que ce qu’elle
est). La question de la construction de soi y est pour une part éludée ou plutôt
voilée. D’où sans doute l’absence de butées fermes de la plupart de ces récits,
qui tiennent à l’écart les mythes de l’aveu ou de la transparence. Leur sont
préférées des proliférations de l’imaginaire qui ont le pouvoir de restituer,
peut-être par une forme de candeur assez contrôlée pourtant, une
translucidité aux reflets légèrement indécis.
7On le voit, les distinguos entre romans saturés d’autobiographèmes et
autofictions très obliques risquent vite d’être peu opératoires. Les romans
comme les textes plus explicitement autofictionnels obéissent aux mêmes
incitations. Le chercher. Le trouver dans ces textes parsemés de cailloux
blancs prouvant et retraçant sa présence. Ne pas l’y trouver. Il est aux abonnés
absents.
HAMLET MODIANO
8Comment rendre compte de ce que cherche dans l’autofiction un tel praticien
de l’art de la fuite, n’exposant aussi obstinément son livret de famille et ses
rondes de nuit que pour mieux s’esquiver ? Le dispositif Hamlet, le plus illustre
des présents-absents de la littérature, peut aider à trouver une scène où
retenir ce fantôme si prompt à se dérober alors même qu’il fait du surplace.
Les clés du scénario shakespearien tournent sans trop grincer dans la
mécanique Modiano.
9Comme pour le prince de Danemark, il faut commencer par le père. Autofictif
à souhait. Présenté comme un homme de dérobade aux identités multiples
avec un art singulier pour glisser entre les pseudonymes. Adresse qui lui
assure son salut sous l’Occupation autant qu’elle l’aide à mener à bien des
affaires douteuses proches de l’escroquerie. Dans l’entrelacs de ses origines,
on trouve l’Italie, la Grèce, l’Espagne, l’Angleterre et même le Venezuela. Il est
instamment suggéré qu’il s’est livré à des trafics louches pendant la guerre,
mais, tel le père de Hamlet, c’est un coupable à protéger. Il y a quelque chose
de pourri en son royaume et on ne sait quel cadavre dans ses placards. Mais
ses crimes restent aussi peu clairement énoncés que ceux qui ont envoyé aux
enfers Hamlet le père. C’est en même temps celui qui, par miracle et par
audace, a échappé deux fois aux mortelles conséquences d’une rafle.
10La mère est autant que le père un être d’absences et d’éclipses. Cette
comédienne d’origine flamande aurait à sa façon, elle aussi, trop fréquenté les
Occupants. Telle la reine Gertrude, elle incarne la main qui lâche, elle est celle
qui trahit et abandonne.
 2 Il dit n’avoir « rien à confesser ni à élucider » et n’éprouver « aucun goût pour
l’introspection e (...)

11Le personnage porte-parole porte-plume de l’autofiction, comment


l’appeler ? Patrick ? Ce serait là une familiarité incongrue, suggérant une
fausse proximité. Patrick n’a rien de Jean-Jacques 2. Modiano ? Mais on risque
alors de confondre l’auteur-narrateur et le personnage qui est le foyer même
de l’autofiction. On se contentera de le désigner par le pronom « je », qui tout
à la fois confond et sépare l’auteur Patrick Modiano et la silhouette qu’il met
en scène.
12« Je » est le plus souvent représenté à l’âge hamletien, cet âge charnière
entre la fin de l’adolescence et une entrée dans l’âge adulte présentée comme
une difficulté quasi insurmontable. Il est répétitivement conté par ses soins
comme un si brave garçon coincé dans les vestiaires de l’enfance. Il trouve
sans trop les chercher les moyens d’échapper à lui-même, aux autres et aux
contraintes sociales, à contourner les obstacles, à esquiver les épreuves
qualifiantes.
13Ce personnage paraît n’avoir pas de for intérieur ou alors est-ce un fortin
inaccessible. Il semble souvent lui substituer une « simple pellicule de faits et
gestes ». Sans doute est-il trop envahi par le fantôme paternel pour pouvoir
affirmer une existence autonome. Il se dépeint comme pris dans un combat à
mort avec ce père qui cherche à le briser, le chasser, l’anéantir. Cette lutte
donne vie à ce fils dont l’existence sinon serait de peu de consistance. Ce
père, tel le Claudius de  Hamlet, est un père filicide, un père coupable et
criminel. Pourtant, en dépit de ses manques et de ses fêlures, il a, lui, la force
et la densité nécessaires pour s’imposer. La mainmise de ce fantôme, de ce
père silencieux et énigmatique, sur la psyché de son fils ne se relâche guère. Si
cette emprise se défaisait, l’identité même du fils risquerait de se dissoudre.
14Un autre fantôme occupe aussi – et tout autrement, comme un évidement,
un creux, ou son contraire, un trop plein… – l’espace psychique du narrateur,
celui du frère. Mort à neuf ans en 1957, quand son frère aîné en a onze, c’est
plus encore qu’un personnage gémellaire, une part même de la vie et de l’âme
de l’auteur. « À part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que
je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. J’écris ces pages comme on
rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute
pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne. » (Un pedigree, p. 45)
L’autofiction servirait ainsi à laisser circuler ces fantômes dissemblables, le
lourd spectre du père et l’indiscernable présence par absence du frère, à les
maintenir au fil des pages en leur vie secrète, à les protéger.
 3 L’imagination métaphorique est en revanche effervescente en ce qui concerne
les lieux. Dans Fleurs (...)

15« Je » n’a pas de corps. Enfin, très peu. Effet certain de la pudeur de
Modiano. Mais le corps semble, tel le fantôme fraternel, comme en absence. Le
sexe demeure voilé et lointain. Les pâles amours évoquées n’existent que sous
le signe du provisoire. Les Ophélie (elles sont toutes assez égarées et comme
un tant soit peu gommées) sont ici des sœurs. Cette absence de corps a pour
effet que le domaine des métaphores est peu visité 3. Au jeu des
identifications, une seule semble insister, celle avec l’animal maltraité, le chien
perdu sans collier ou le cheval de cirque épuisé (images qui affleurent à
plusieurs reprises dans  Un pedigree).
16Pas plus que le corps, la pensée n’impose sa présence. Sont évoquées des
impressions, des sensations, de brèves échappées de l’imaginaire. L’espace
mental est empli de morceaux épars d’on ne sait quel puzzle, de résonances
qui persistent comme résonances et peuvent devenir des sortes de berceuses,
de mots ou d’expressions venant en lieu et place des voix qui firent défaut.
S’incrustent dans la mémoire des noms propres autour desquels coagulent ou
non quelques images. Ils s’enracinent dans le souvenir et pourtant ne
retiennent pas ce qu’ils nomment, devenant fragments de listes de fantômes.
17« Ce que j’ai dans le cœur, rien ne saurait le dire. » « Je » fait songer souvent
à cette phrase de  Hamlet. Les symptômes des deux héros ont des points
communs. Une colère sans doute prête à surgir (Modiano sait griffer ou
mordre), mais presque toujours enrobée dans une mélancolie pensive, non
théâtralisée. L’évidement du for intérieur semble interdire le surgissement
d’une parole. Une sorte de plainte affleure parfois, ne s’épand jamais, ne se
formule que très rarement. L’identité même du sujet Modiano ne saurait
vraiment se dire tant elle reste sans cesse à vérifier.
18L’objet des autofictions – ou de ces romans si envahis de la présence de
« je » – est-il la quête de cette identité, d’une consistance qui le lesterait ?
Même pas. Plutôt que de chercher qui il est, le personnage s’invente, comme
paresseusement, un faux nom, une fausse filiation. Une discrète mythomanie
empêche l’expression de certaines souffrances. Pas plus que Hamlet, « Je »
n’est un être de désir. Il frôle trop le vide pour cela. Impossible qu’il
raconte  intus et in cute sa vie tant « je » existe peu, s’autorise peu à exister.
« Être, ne pas être, dormir, rêver peut-être… » Comment mieux caractériser
les tourments étouffés de ce narrateur sans visage qu’avec les oscillations
indécises du prince de Danemark ?
19Pourtant le personnage fait assez aisément des rencontres.
Immanquablement avec des êtres qui sont des métaphores ou des métonymies
de sa propre indécision identitaire. Quelques-uns de ces personnages sont
comme des doubles de la figure paternelle, mais dans la mesure où « je » reste
collé à « moi-mon père », on ne sort pas de ces identifications en miroir.
20Un exemple saisissant de la porosité, de la fluidité identitaire de Modiano
est donné à la fin de  Chien de printemps. Le photographe Francis Jansen, avec
lequel le narrateur se sent en subtile proximité, en intime résonance, demande
à l’état civil son acte de naissance. On lui transmet celui d’un autre Francis
Jansen, mort en déportation. « Il ne savait plus quel homme il était. Il m’a dit
qu’au bout d’un certain nombre d’années nous acceptons une vérité que nous
pressentions mais que nous nous cachions à nous-même par insouciance ou
lâcheté : un frère, un double est mort à notre place à une date et dans un lieu
inconnus et son ombre finit par se confondre avec nous. » (p. 121) Or trente
pages plus tôt, le narrateur disait : « Une pensée m’accompagnait, d’abord
vague et de plus en plus précise : je m’appelais Francis Jansen. » (p. 92) Sans
fin, on le voit, sont ces jeux de reflet. Modiano ou l’art de s’éprouver soi-
même comme un autre et pas mal d’autres comme des miroirs de ce soi lui-
même virtuel.
21Beaucoup de noms propres jalonnent les parcours de Modiano. Toujours
problématiques, tant ils signalent des origines embrouillées, tant ils
ressemblent à des pseudonymes, ce qu’ils sont d’ailleurs souvent. D’un texte
l’autre, de mêmes noms reviennent (Pacheco, Bellune, Charell, Toddie Werner,
Eddy Pagnon, une ribambelle de Jacqueline…). « Les noms finissent par se
détacher des pauvres mortels qui les portaient et ils scintillent dans notre
imagination comme des étoiles lointaines. » (Un pedigree, p. 21) De quelle
lumière brillent dans la mémoire de celui qui les énonce et les relance à
nouveau ces constellations de noms propres ? Tous ces personnages sont des
fictions de lui-même, pas vraiment autres, pas vraiment lui, ne relevant ni de
l’autofiction ni de l’hétéro-fiction… Quelques frimeurs ou mythomanes,
surtout des blessés de l’existence, abandonnés, oubliés sur les bas-côtés qui
apparaissent, disparaissent d’un livre l’autre, ignorent les paroles ou les gestes
de plainte, ne s’autorisent ni le procès ni l’émoi. Pas de pathos, pas de larmes.
Jamais ces personnages, à commencer par le narrateur-locuteur, ne semblent
avoir de rencontre possible avec leur propre douleur alors même qu’elle
structure ou plutôt déstructure – on voudrait dire in-structure – leur vie. Ils
sont pourtant branchés sur cette douleur fondatrice, mais sur courant faible,
un mauvais voltage, une connexion qui passe mal.
22Cette excessive porosité-fluidité ne facilite les rencontres que pour mieux
les interdire. Il n’y a pas de vraie altérité. Pas de questions, pas d’adresse vraie
à l’autre. Le narrateur éprouve une inhibition à interroger. Ses incessantes
enquêtes autour d’un « qui était vraiment… ? » n’aboutissent guère. Quant aux
événements dont il est l’acteur ou le témoin premier, ils ressortissent souvent
au « ça m’arrive sans m’arriver ». En porte trace leur aspect contingent ou
fictionnel. Et l’autofiction est peut-être le genre le mieux à même de faire
vibrer ce qu’a d’aléatoire ou de quasi fictif tel ou tel événement. « C’était donc
ça, ma vie présente ? Tout se limitait donc pour moi, en ce moment, à une
vingtaine de noms et d’adresses disparates dont je n’étais que le seul lien ? Et
pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ? Qu’est-ce que j’avais de commun, moi,
avec ces noms et ces lieux ? » (Du plus loin de l’oubli, p. 72-73)
23En général, le personnage central n’a guère plus d’une vingtaine d’années.
Disons vingt-trois ans, l’âge où Modiano publie   La Place de l’étoile. À partir du
moment où il est devenu écrivain, il n’y a plus rien à raconter. Il lui est arrivé
d’évoquer sa vie ultérieure comme « un parc à la française ». Des parents sont
trouvés : l’éditeur Gallimard, la littérature. Modiano a racine et assise. Fin de
l’autofiction devenue inutile. Elle n’est plus qu’un prétexte à récit – et à
réinscription dans le grand livre de l’état civil de la littérature.
LE TEMPS DEVENU
TRANSPARENT ?
24Le temps modianesque est comme le temps hamletien, « hors de ses
gonds » et immobilisé : le passé ne passe pas, demeure dans ce présent envahi
de fantômes. Ce temps bousculé donnait toute son énergie à   La Place de
l’étoile, où la verve éblouissante de Modiano faisait valser en une seule et
même danse tout le ballet de l’antisémitisme français de l’affaire Dreyfus à
Céline, Rebatet et au-delà.
25L’autofiction semble tourner sans fin sur elle-même. Le temps n’est jamais
producteur de métamorphoses. Le passé étreint, éteint, se répète. La vie
psychique semble s’enrouler autour des mêmes engrenages, les traumas
restent blessures mal cicatrisées engendrant l’éternel retour de la même
mélancolie. On attend beaucoup dans les romans de Modiano. Semble surgir
l’espoir que le temps redémarre, redevienne une lancée. Mais les rencontres
qui pourraient faire sortir de cet enlisement dans le passé y renvoient. Le déjà
vu – déjà vécu est là en lieu et place de la dynamique du temps sans qu’il y ait
de césure entre passé et présent. « Ma mémoire précédait ma naissance. »
(Livret de famille, p. 116) Avec pareille mémoire « empoisonnée », aucun
projet, aucun avenir ne semble possible, aucune histoire d’amour ou d’espoir.
Même la réalité des lieux ne parvient pas à remettre dans le   hic et nunc. Le
narrateur de  Du plus loin de l’oubli attend le 63, porte de la Muette : « Le
quartier m’évoquait des souvenirs d’enfance […]. Mais j’avais beau rassembler
d’autres souvenirs plus récents, ils appartenaient à une vie antérieure que je
n’étais pas tout à fait sûr d’avoir vécue. » (p. 135-136) Le Paris de 1960 reste
le même que celui de 1940, d’avant sa naissance.
26Dans les textes d’écriture de soi, la mémoire est la grande ordonnatrice du
récit et de la mise en scène. Ici elle a une couleur et une teneur particulières.
Modiano évoque à plusieurs reprises un accident d’enfance (une camionnette
qui le renverse à la sortie de l’école) : « le chauffeur […] me transporte chez les
bonnes sœurs qui m’appliquent sur le visage, pour m’endormir, un tampon
d’éther. Depuis, je serai particulièrement sensible à l’odeur de l’éther.
Beaucoup trop. L’éther aura cette curieuse propriété de me rappeler une
souffrance mais de l’effacer aussitôt. Mémoire et oubli. » (Un pedigree, p. 34)
Le souvenir n’existe qu’encapsulé d’oubli, anesthésié ou protégé par un nuage
d’effacement. La scène ou la lueur du souvenir, elle souvent suréclairée, ne
peut apparaître qu’en étant préservée et isolée par ce brouillard de l’amnésie.
D’où d’ailleurs ce curieux effet sur le lecteur qui parvient mal, à la lecture de
Modiano, à faire cristalliser sa propre mémoire. On reste dans un état de
léthargie assez suave, avec l’impression d’avoir respiré des vapeurs, quelque
chose d’entêtant et de fuyant à la fois. Une sorte d’éther que le souvenir ne
fixe guère. Dans la mémoire, les temps sont donc poreux les uns aux autres,
l’oubli accentuant cet emmêlement des temps.
L’oubli finit par ronger des pans entiers de notre vie et, quelquefois, de toutes
petites séquences intermédiaires. Et dans ce vieux film, les moisissures de la
pellicule provoquent des sautes de temps et nous donnent l’impression que deux
événements qui s’étaient produits à des mois d’intervalle ont eu lieu le même jour et
qu’ils étaient même simultanés. Comment établir la moindre chronologie en voyant
défiler ces images tronquées qui se chevauchent dans la plus grande confusion de
notre mémoire, ou bien se succèdent tantôt lentes, tantôt saccadées au milieu de
trous noirs ? (Accident nocturne, p. 78)

27Être dans le temps, ne pas y être, le rêver peut-être. Voici le narrateur rue de
la Coutellerie, « une rue oubliée à laquelle personne n’a jamais fait
attention » : « le malaise est toujours là. Ou plutôt la sensation de glisser dans
un monde parallèle, en dehors du temps. Il suffit que je longe cette rue et je
me rends compte que le passé est définitivement révolu sans que je sache très
bien dans quel présent je vis. » (p. 79)
28En même temps, le personnage Modiano/le personnage de Modiano (toute
l’autofiction se joue dans cette hésitation) est doté d’une mémoire
confondante, d’une forme d’hypermnésie. Ces accroches où se sont pris les
engrenages du souvenir, ces substituts de biographie ou de mémoire plus
personnelle qui émergent si nombreux au fil des pages – une silhouette, un
geste, une formule, un nom propre, une adresse, un n ° de téléphone – ne
servent qu’à entretenir cette anesthésie-oubli. Ces cristallisations mnésiques
ne sont que la monnaie d’un faux oubli, d’une obstination farouche à ne pas
laisser la mémoire s’emparer vraiment du récit. Il s’agit de ne pas perdre le
passé, de le fixer plutôt que de le rendre irrigation fluide du présent. Ne
subsistent que des pièces de puzzle erratiques qui parviennent diversement –
et souvent assez mal – à s’emboîter avec d’autres. La place essentielle doit
rester celle du vide, de l’incomplétude, de la perte, de l’abandon, de l’exil. La
fin des quêtes de Modiano demeure presque toujours déceptive.

LIEUX DE MÉMOIRE
29Comme pour ceux en qui la dynamique du temps a été dès le début écrasée
(on songe à Perec), ce sont les lieux qui vont la métaphoriser. La trame des
autofictions repose à bien des moments sur une déambulation dans les rues
de la capitale et la majeure partie de l’œuvre pourrait s’intituler   Le Spleen de
Paris. La libido investit plus la ville, devenue métaphore du désir, que les êtres
de chair. Modiano y cherche des supports mémoriels, des traces de récit
(toujours pris dans la dyade mémoire et oubli). Il se fond un instant dans le
décor de lieux de rencontres précaires (bars, hôtels) qui se transforment en
autant d’amorces de relations éphémères. Tous ces noms de rues, d’hôtels, de
garages répertoriés dans sa mémoire vont lui fournir un lexique personnel,
transmissible et intransmissible. La ville semble avoir une fonction maternelle,
en tout cas protectrice. Ses boulevards de ceinture interdisent l’hémorragie de
l’être. La ville est un garde-fou. Elle propose des objets où s’arrête le regard
« pour éviter de penser à autre chose » (Chien de printemps, p. 111). Les lieux
fonctionnent comme des contenants psychiques. Toutes ces adresses, tous ces
bâtiments sont des signifiants indiscutables, exacts. On peut les retrouver, à la
différence des mensonges du père et des manques ou des flous entretenus de
la mère. L’exact joue ici son rôle de tenant lieu du vrai.
30Les lieux sont des témoins – certes muets – de vies passées et présentes. Ils
viennent dire qu’il y a eu, entre jadis et naguère, des événements, des
histoires. L’univers de Modiano est un univers de métaphorisation faible et de
métonymie forte. Rester campé à contempler l’immeuble où vit X ou dans
lequel a résidé Y, c’est pénétrer quelque chose de son univers, ne serait-ce
qu’en s’imprégnant de son absence. Ces noms et ces chiffres que la ville sème
à profusion font s’amorcer des bouts de récit, des fragments de quête
(rechercher une adresse, retrouver un immeuble, une rue, suivre, avant qu’il ne
disparaisse dans la nuit, tel témoin des jours passés…). La présence de la ville
est le meilleur stimulant de l’autofiction : Modiano y trouve à la fois un miroir
et un paysage, une rencontre – enfin ? mais c’est aussi une absence de
rencontre.
31La mémoire peut prendre appui sur ces traces et ces inscriptions fondatrices.
Elle s’y immobilise presque aussitôt, prise dans le dédale de ces boulevards de
ceinture, ces rues aux obscures boutiques, ces quartiers perdus. Si les lieux
sont gages d’une assurance, semblent une promesse d’assignation et donc
d’identité, cette promesse n’est évidemment pas tenue. Presque au terme
d’Accident nocturne, le narrateur se campe devant un immeuble : « C’était là, à
l’un de ces étages, que j’allais apprendre quelque chose d’important sur ma
vie. » Non, bien sûr, il n’y apprendra rien. La ville, qui n’est peut-être qu’un
décor, entretient la mélancolie. Elle a le pouvoir de retenir quelques traces,
quelques fantômes, rien de plus. Elle garde et inclut autant qu’elle rejette et
exclut.

DISSOLUTIONS DE
L’AUTOFICTION ?
32Quelles fictions l’autofiction produit-elle ? Quelles configurations
l’imaginaire dessine-t-il ? La plupart d’entre elles esquissent des histoires qui
ont un même air de famille, avec pour personnage un jeune homme qui vit
d’expédients financiers aux limites souvent franchies de la petite délinquance
en complicité avec la grande, commise, elle, par les substituts paternels. Des
rapports louches avec l’argent, donc, pas d’insertion sociale, pas de travail
stabilisé. La misère sordide est quelquefois frôlée sans jamais être rencontrée :
le personnage se débrouille en dépit de tout pour ne pas rester trop loin de
ceux qui ont l’argent et la dépense faciles. Une silhouette sororale s’abrite,
toutes ailes repliées, auprès ce héros aux couleurs voulues pâles.
33Un des thèmes favoris de la quinzaine d’aventures différentes que conte
Modiano serait un avatar très édulcoré de la fugue adolescente (« Dehors, sur
le boulevard Saint-Germain, j’ai éprouvé l’ivresse habituelle que je sentais
monter en moi, chaque fois que je prenais la fuite. »,  Du plus loin…, p. 79).
Ces brefs tours, détours et autres quêtes ou fuites au long des rues de Paris ou
d’ailleurs contournent toujours la même impossibilité, celle de s’évader d’un
certain monde à la fois mémoriel et imaginaire. L’imaginaire semble arrêté
dans la même répétition ou variation de situations ou de mots. Les récits
demeurent déceptifs comme le sont ces fugues où presque immanquablement
on finit par revenir au point de départ. Des tragédies, des drames sont
effleurés. De temps à autre, quelqu’un se suicide dans un bas de page ; on
tourne aussitôt la suivante. Il semble impossible que la fiction prenne le grand
départ. Hamlet ne quittera jamais durablement le royaume de Danemark.
34« Si je m’étais engagé dans ce travail, c’est que je refusais que les gens et
les choses disparaissent sans laisser de trace. » (Chien de printemps, p. 35)
Une des fonctions du récit (de la littérature ?) est de recueillir les marques du
passé. L’autofiction accueille ces débris devenus énigmatiques, ces traces
erratiques où se mêlent souvenir et réélaboration du souvenir par le fantasme
qui finissent par devenir les vraies héroïnes de ces récits. « Trente ans
suffisent pour que disparaissent les preuves et les témoins. » (ibid., p. 70) À
défaut du récit  princeps, garder les preuves qu’il y eut matière à récit. À défaut
de raconter des histoires, raconter des noms, ces traces originelles, les faire
scintiller un instant tout en les laissant nimbés de brouillard.
35Être, ne pas être, dormir, rêver peut-être… Écrire en style peut-être, en style
être – ne pas être. Faire exister l’ombre en même temps que l’objet, le silence
en même temps que la parole, l’imaginaire en même temps que sa dissolution.
Donner à partager l’impossible à partager. À l’imitation (impossible…) du
photographe Jansen, réussir à « créer le silence avec des mots ». Grâce à une
stratégie de la délicatesse : « chacune de ses photos était d’une précision
extrême […]. Il m’avait dit qu’il fallait “prendre les choses en douceur et en
silence sinon elles se rétractent.” » (p. 99) Il importe de « se fondre et de
devenir invisible pour mieux capter – comme il disait – la lumière naturelle. »
(p. 113) Devenir invisible, se perdre dans la foule, s’y dissoudre au point de ne
plus être. Fin de l’autofiction : plus d’« auto », plus de fiction, plus rien que le
silence et la lumière naturelle. Rêver peut-être…
36L’indécision existentielle de Hamlet, son aspiration à la vie dormeuse ou
rêveuse était sa réponse à la pourriture de la société, sa façon de survivre
après des crimes mal enterrés. Les autofictions ombreuses de Modiano ne
nous font jamais oublier le crime fondateur que symbolise ou métonymise la
référence fréquente à la rue Lauriston et à ses salles de torture. L’idéologie
sous sa forme la plus banale voudrait que nous adhérions à un en-avant, sus
vers l’avenir, le passé est fait pour être dépassé. Avec son art de « prendre les
choses en douceur », Modiano s’y oppose de façon cinglante. Le vrai crime est
de faire disparaître les disparus. Modiano fait errer pour nous encore
aujourd’hui le fantôme de Dora Bruder quelque part du côté de la gare du
Nord. Et ceci n’est pas (pas seulement) une fiction.
37L’œuvre de Patrick Modiano relève-t-elle de l’autofiction ? On pourrait
répondre à la question en cherchant un compromis entre autoportrait (se
peindre) et autoprofération (se dire) : un autoportrait où le peintre se
représenterait en réceptacle d’images et en chambre d’échos. Se peindre tout
autant que se dire en faisant entendre sa voix, ses ponctuations silencieuses.
Se dire : moins dire ses conflits ou sa singularité que sa musique intime, celle
qui donne son timbre à la substance d’une vie et d’un imaginaire en un poème
qui ne décollerait pas de la prose des traces ou des listes inachevées. Laisser
sourdre comme une élégie où reviendraient les mêmes rythmes et les mêmes
rimes indéfiniment modulées. L’autofiction serait alors la façon toute
personnelle qu’aurait Modiano de transformer les lignes qui brisèrent ou
nouèrent sa vie en une suite de poèmes en prose.
NOTES
1 Un exemple parmi bien d’autres :  Vestiaire de l’enfance (1989) dont l’intrigue se
déroule dans une ville qui ressemble à Tanger. Le héros s’appelle Moreno, a écrit
déjà une dizaine de romans, est né en juillet 1945 à Boulogne-Billancourt, a une
mère comédienne…

2 Il dit n’avoir « rien à confesser ni à élucider » et n’éprouver « aucun goût pour
l’introspection et les examens de conscience. » (Un pedigree, p. 45)
3 L’imagination métaphorique est en revanche effervescente en ce qui concerne les
lieux. Dans  Fleurs de ruine, la rue Bonaparte descend jusqu’à la mer, les trains de ce
qui fut jadis « la ligne de Sceaux » (le R.E.R. B) mènent à la plage d’Ostie. Les
bâtiments de béton construits sur les ruines de la Halle aux vins, le narrateur déclare
ne pas les voir.

AUTEUR

La définition de « l'autofiction » – terme inventé par Serge Doubrovsky – a déjà suscité


bien des controverses. L'auteur de cet essai la conçoit comme une nécessité de parler de
soi, mais sans dessein strictement autobiographique ni engagement de sincérité. Cela
correspond bien à l'œuvre émouvante de Patrick Modiano : mettre en scène ses propres
inquiétudes tout en les diluant dans le délire d'une fonction, réinventer des morceaux
de sa vie dans un jeu pathétique. Que révèle cette démarche sur la personnalité du
romancier ? Comment devient-elle un art ? Est-elle toujours omniprésente ? Le fait est
qu'elle fascine le public depuis presque trente ans, tout autant que la musique de la
nostalgie rythme l'écriture.

Patrick Modiano a publié un nouveau roman à 2007, qui s'appelle « Dans le café de la
jeunesse perdue ». Il a raconté l'histoire d'une jeune fille qui s'appelle Louki. C'est une fille
qui cherchait toujours sa propre identité mais en vain, à la fin, elle s'est perdue dans la vide,
et elle s'est suicidée pour finir sa vie. Patrick Modiano a l'habitude de mélanger sa propre vie
avec un dosage de fiction pour créer son roman, une technique comme ça, on l'appelle
l'autofiction, c'est un terme assez neuf qui est crée par Serge Doubrovsky pendant les année
70. Dans ce mémoire, l'auteur va utiliser la théorie de l'autofiction pour reconstituer l'image
de l'auteur au dehore du roman selon les 4 images qu'il a décomposé dans le roman. C'est
aussi pour étudier le dosage entre la réalité et la fiction dans ce roman, comment l'auteur
ajoute l'invention dans sa vie réelle. Le mémoire est composé de trois partis, le premier
chapitre est la base de tout mémoire, c'est une présantation de la théorie de l'autofiction,
comment il s'est évolué de l'autobiographie depuis toutes ces années ? Quelle la différence
entre l'autofiction et l'autobiographie ? Comment Modiano utilise cette techinque pour
l'écriture ? Ce chapitre va répondre à toutes ces question. Le deuxième chapitre est une
analyse de tous personnages dans ce roman, ces personnages est le reflet de l'auteur et sa
mère, donc c'est nécessaire de faire une analyse comme ça pour le prouver. Le troixième
chapitre est une analyse pour les troix grands thèmes du roman : la mort, la recherche de
l'identité, le souvenir du passé. Ces troix thèmes peuvent dévoiler la vraie idée que l'auteur
porte sur la vie, c'est aussi, au point de vue littérature, une autre preuve de l'existence de
Patrick MODIANO particulièrement modeste, discret et à l’élocution si difficile, est un
tenant de la littérature de l’autofiction. Dans son expression écrite, on décèle l’aisance
et la poésie, un univers unique et envoûtant. Le charme et la musicalité qui se
dégagent de ses textes, contraste avec le caractère énigmatique de ses héros. Les
méandres de la mémoire de MODIANO se perdent dans les rues de Paris. L’auteur
entretient, avec le temps, un rapport particulier, et décrit souvent une  ambiance
mystérieuse, et parfois un peu glauque, voire clandestine. MODIANO est obsédé par la
disparition, l’amnésie, le retour vers un passé énigmatique. «Je n’écris pas vraiment
sur des romans, plutôt des choses un peu bancales», dit-il.
I – Patrick MODIANO, un Marcel PROUST de notre temps
L’autofiction, terme inventé en 1977 par Serge DOUBROVSKY (né le 22 mai 1928, à
Paris 9ème) est un souci de parler de soi, mais sans dessein strictement
autobiographique, ni engagement de sincérité. Il ne faut pas non plus confondre
l'autofiction avec le roman autobiographique, où l'auteur utilise certains épisodes de sa
vie, mais en se cachant derrière des personnages fictifs. Dans l'autofiction, l'auteur
paie de sa personne, est à la fois le narrateur et le protagoniste, ce qui a une valeur de
choc. DANTE, ROUSSEAU et PROUST font de l’autofiction qui est un témoignage de
«la conscience aiguë de la complexité des êtres et des événements», dit Patrick
MODIANO. Les réflexions de Patrick MODIANO sur la fuite du temps et sur «l’art de la
mémoire », l’ont fait qualifier de "Marcel PROUST de notre temps". Pour Peter
ENGLUND, secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise du prix Nobel de littérature,
Patrick MODIANO, «s’inscrit dans la tradition de Marcel PROUST, mais le fait vraiment
à sa manière. Ce n’est pas quelqu’un qui croque dans une madeleine et tout revient à
sa mémoire». La mémoire est le thème central de l’œuvre de Patrick MODIANO,
toujours fictionnalisée sous sa plume, avec l’oubli, l’identité, la culpabilité et le temps.
La motivation du prix Nobel de littérature accordé le 9 octobre 2014, repose selon
l’Académie suédoise sur ce fil conducteur de la pensée de Patrick MODIANO : «cet art
de la mémoire avec lequel, il fait surgir les destins les plus insaisissables et découvrir
le monde vécu sous l’Occupation».
Pour mieux gommer la démarche autobiographique, MODIANIO fait appel à
l’autofiction, c’est-à-dire le flou et la précision du détail, la mélancolie, l'univers onirique
à ce point détaché de la réalité qui doit beaucoup à l'oubli et sans doute encore plus à
la mémoire. En effet, l’autofiction correspond bien à l'œuvre émouvante de Patrick
MODIANO : mettre scène ses propres inquiétudes tout en les diluant dans le délire
d'une fonction, réinventer des morceaux de sa vie dans un jeu pathétique. Que révèle
cette démarche sur la personnalité du romancier ? Comment devient-elle un art ? Est-
elle toujours omniprésente ? Le fait est qu'elle fascine le public depuis presque trente
ans, tout autant que la musique de la nostalgie rythme l'écriture.
Patrick MODIANO constamment en quête d’identité à travers un passé douloureux ou
énigmatique. «Comme tous les gens qui n’ont ni terroir, ni racines, je suis obsédé par
ma préhistoire. Et ma préhistoire, c’est la période trouble et honteuse de l’Occupation ;
j’ai toujours eu le sentiment, pour d’obscures raisons d’ordre familial, que j’étais né de
ce cauchemar. Ce n’est pas l’Occupation historique que j’ai dépeinte, c’est la lumière
incertaine de mes origines. Cette ambiance où tout se dérobe, où tout semble
vaciller», précise Patrick MODIANO. Ainsi, dans son poignant et puissant roman «Dora
Bruder» paru en 1997, Patrick MODIANO, à partir d’une petite annonce trouvée un
journal, Paris-Soir de 1941, se lance sur les traces d’une jeune fille juive, une fugueuse
disparue dans la nuit noire de l’Occupation. A travers cette quête et ce voyage dans le
Paris de l’occupation, il recherche aussi père qui se cache dans la capitale.
«J'ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie
de qui elle se trouvait pendant les mois d'hiver de sa première fugue et au cours des
quelques semaines de printemps où elle s'est échappée à nouveau. C'est là son
secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités
dites d'occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l'Histoire, le temps, tout ce qui
vous souille et vous détruit, n'auront pas pu lui voler», fait dire MODIANO à la héroïne
de son roman.
Avec «Livret de famille», paru en 1977, Patrick MODIANO dresse quatorze récits
juxtaposés, où se mêlent souvenirs imaginaires et autobiographie. Un des
personnages s’appelle Patrick MODIANO. L'auteur peint aussi bien une soirée de l'ex-
roi Farouk que son père traqué par la Gestapo, les débuts de sa mère, girl dans un
music-hall d'Anvers, les personnages équivoques dont le couple est entouré, son
adolescence, et enfin quelques tableaux de son propre foyer. Tout cela crée peu à peu
un «livret de famille». «Il ne s’agit jamais, pour moi, de me plonger de façon
narcissique dans mon enfance. Je n’écris pas pour parler de moi et essayer de me
comprendre. Ni de reconstituer les faits. Il n’y aucun désir d’introspection. Non, j’ai été
juste marqué, durant mon enfance, par une atmosphère, un climat, parfois des
situations, dont je me suis servi pour écrire des livres. Mais en quittant le plan
autobiographique, pour me situer sur celui de l’imaginaire, du poétique, avec quelques
événements pour matrice. Des choses parfois dérisoires, insignifiantes, sans doute si
mystérieuses, au fond», confesse Patrick MODIANO.
Avec «Un Pedigree», paru en 2005 après s’être longtemps abrité derrière la fiction puis
l’autofiction, Patrick MODIANO finit par écrire une autobiographie, très atypique. Au
terme d’un dédoublement de personnalité, MODIANO adulte, y raconte son enfance et
son adolescence avec une terrible sécheresse, comme s’il s’agissait de celles d’un
autre. «J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre
documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était plus la mienne », dit
Patrick MODIANO. Une sorte d’hétéro-autobiographie, avec un style sec et court. Au
passage, ce texte majeur constitue un trousseau de clés permettant de décrypter tous
les autres romans de l’auteur, en repérant la part biographique qui se niche dans
chacun.
Dans cette autofiction, Patrick MODIANO, né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt,
dans la proche banlieue parisienne, a prévenu le lecteur, ses romans peuvent suggérer
une sorte d’autobiographie rêvée ou imaginaire : «les photos mêmes de mes parents
sont devenues des photos de personnages imaginaires. Seuls mon frère, ma femme
et mes filles sont réelles», dit Patrick MODIANO. La mère de Patrick MODIANO, Luisa
COLPEYN, une comédienne flamande, est née en 1918, à Anvers, en Belgique. «Ma
mère est absente de mon œuvre, car je cherche à la préserver», dit-il. Son père, un juif
italien, Alberto MODIANO (1921-1977) était ouvrier, puis aide-géomètre. Son grand-
père maternel, Louis BOGAERTS, était un docker. Sa mère arrive en 1942, à Paris.
Son grand-père paternel a quitté Salonique (Grèce), dans son enfance, pour
Alexandrie, en Egypte. Mais au bout de quelques années, il est parti au Venezuela.
Patrick MODIANO décrit son père comme étant «un grand brun au physique de
danseur argentin». Son père était un homme secret et énigmatique, administrateur de
sociétés fréquentant des gens troubles, il a un passé flou. Pendant l’Occupation Albert
MODIANO n’a jamais quitté Paris, vivant dans l’illégalité la plus totale, avec une fausse
identité, il se livre à divers trafics. «Mon père a pu préserver sa vie grâce à une attitude
trouble, grâce à de multiples concessions. Ce qui alimente mon obsession, ce n’est
pas Auschwitz, mais le fait que, dans ce climat, pour sauver leur peau, certaines
personnes ont pactisé avec leurs bourreaux. Je ne réprouve pas pour autant la
conduite paternelle. Je la constat», souligne Patrick MODIANO. En raison de cette
image du père, on comprend pourquoi les personnages, dans les romans de
MODIANO sont troublants. "Quelle structure familiale avez-vous connue ? J'avais
répondu : aucune. Gardez-vous une image forte de votre père et de votre mère ?
J'avais répondu : nébuleuse. Vous jugez-vous comme un bon fils (ou fille) ? Je n'ai
jamais été un fils. Dans les études que vous avez entreprises, cherchez-vous à
conserver l'estime de vos parents et à vous conformer à votre milieu social ? Pas
d'études. Pas de parents. Pas de milieu social », dit-il dans «accident nocturne».
Son père était souvent absent « «En 1945, juste après ma naissance, mon père
décida de vivre au Mexique. Les passeports étaient déjà prêts. Mais, au dernier
moment, il changea d'avis. Il s'en est fallu de peu qu'il quitte l'Europe après la guerre.
Trente années plus tard, il est allé mourir en Suisse, pays neutre. Entre-temps, il s'est
beaucoup déplacé : le Canada, la Guyane, l'Afrique équatoriale, la Colombie. Ce qu'il
a cherché en vain, c'était l'eldorado», souligne Patrick MODIANO. Patrick MODIANO
passe son enfance, dans divers pensionnats, à Biarritz, à Jouy-en-Joas et en Haute-
Savoie. Sa mère prise entre les répétitions, les représentations théâtrales et les
tournages, devait effectuer de férquents déplacements. MODIANO est donc très tôt
livré à lui-même. «Je ne restais jamais très longtemps. J’étais sans cesse transbahuté
d’un endroit à un autre et dans des lieux parfois hallucinants où persistait un
fantastique social, dont les repères étaient la gare, la caserne, le café. Je ne
m’appartenais pas. C’était très perturbant. Alors souvent je fuguais. Il faut dire que
certains pensionnats ressemblaient à de petits séminaires», dit-il.
Les absences répétées de ses parents l’avaient rapproché de Rudy. Mais celui-ci
mourut de leucémie à l’âge de dix ans en 1957 et fut enterré au Père Lachaise, dans le
carré juif à quelques mètres de la tombe de Modigliani. Ce drame est une des clés de
son oeuvre : «Le choc de sa mort a été déterminant. Ma recherche perpétuelle de
quelque chose de perdu, la quête d’un passé brouillé qu’on ne peut élucider, l’enfance
brusquement cassée, tout cela participe d’une même névrose qui est devenue mon
état d’esprit», dit Patrick MODIANO.La disparition prématurée de son frère, est
presque omniprésente dans son œuvre. Ainsi, avec «Remise de peine», paru en 1988,
Patrick MODIANO dresse un récit court autour de deux enfants abandonnés par leurs
parents entre des mains peu recommandables, à des faux airs de conte de fées. C’est
avant tout un très émouvant tombeau à la mémoire de Rudy, le petit frère de Patrick
MODIANO. «C’était une période de ma vie dont je ne pouvais parler à personne, et
dont je me demandais quelquefois si je l’avais vraiment vécue», dit-il. Patrick et son
frère sont hébergés par des amies de leurs parents. De ces femmes, ils savent peu :
des bribes de conversations, des portes entrebâillées, de fugitifs visiteurs, des visages
baignés de larmes, des sourires de façade, et ces mots, de nombreuses fois égrenés,
«la bande de la rue Lauriston». Dans ce monde intangible, les deux frères se tiennent
par la main promenant leur enfance au gré d’escapades nocturnes au château voisin
et d’excursions à Paris, en attendant qu’un jour prochain enfin quelqu’un vienne les
chercher. L’écrivain a repris cet épisode vécu dans son nouveau roman paru le 2
octobre 2014, «Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier». Cette fois-ci, il en fait la
base d’une sorte de roman policier un peu oppressant, dont son frère est effacé. Le
roman commence par des sonneries de téléphone. Le personnage principal, Jean
Daragane, après une longue hésitation, finit par répondre. Un inconnu lui dit qu’il a
entre ses mains un  carnet d’adresses que Daragane avait perdu. Daragane lui trouve
une insistance suspecte et même un ton de maître-chanteur. La voix de cet inconnu va
lui remettre en mémoire un épisode de  son enfance qu’il croyait avoir oublié et qui
aura été déterminant dans sa vie. D’une manière générale, la perte avive la mémoire à
cause du manque ou du sentiment d’absence qu’elle provoque. Jean Daragane, en
effet, semble avoir eu une enfance très particulière. Mais on pourrait dire aussi que
dans tous les souvenirs d’enfance, il y a une part d’énigme, créée par le regard de
l’enfant  lui-même sur ce qui l’entoure.

Patrick MODIANO termine ses études à Paris, au Lycée Henri IV, au Quartier Latin, et
passe son baccalauréat. Patrick MODIANO ne fait pas d’études universitaires, et se
consacre, directement à l’écriture. Il compte parmi ses amis Raymond QUENEAU
(1903-1976), auteur de «Zazie dans le métro», qui sera témoin à son mariage, en
1970, avec Dominique ZERHFUSS. Il a deux filles, Zina née en 1974 et Marie en
1978. Patrick MODIANO a un grand regret de n’avoir pas été un pur musicien, et de
n’avoir pas composé les «Nocturnes» de CHOPIN. «J’ai toujours pensé que l’écriture
était proche de la musique mais beaucoup moins pure que celle-ci et j’ai toujours envié
les musiciens qui me semblaient pratiquer un art supérieur au roma», dit-il dans son
discours pour le prix Nobel de la paix, publié par le journal Le Monde. MODIANO n’a
jamais oublié l’injonction poignante de RILKE, dans les «Sonnets à Orphée» : «Sois
toujours mort en Eurydice». Il a écrit des chansons pour Françoise HARDY et Régine.
Patrick MODIANO a écrit le scénario de Lucien Lacombe, un film de Louis MALLE,
diffusé en 1974 qui raconte l’histoire d’un jeune paysan français qui veut d’abord
travailler pour la Résistance et se retrouve enrôlé par la Gestapo.

Patrick MODIANO est un romancier amoureux de Paris. Tant mieux pour la littérature.
Prix Nobel de littérature le 9 octobre 2014, Patrick MODIANO avait déjà fait l’objet de
nombreuses distinctions : prix Goncourt en 1978, pour «rue des boutiques obscures»,
grand prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco en 1984, grand prix de la
Littérature Paul MORAND de l’Académie française en 2000, grand prix national des
Lettres en 1996, et prix mondial de la Fondation Simone et Cine del DUCA en 2010.
Pourquoi tant d’honneurs ?
 
II – Patrick MODIANO, une invitation au voyage nostalgique dans Paris

Je découvre en Patrick MODIANO, à travers ses romans, un extraordinaire amoureux


de Paris, l’inventeur d’un voyageur nostalgique dans notre belle capitale. En effet, j’ai
toujours été fasciné par Paris, son métro, ses cafés, son patrimoine architectural et
culturel et surtout l’anonymat qui me permet de me fondre dans la foule, de nouer des
rencontres enrichissantes, d’être en face de soi-même et des autres. «Cet automne
1959, ma mère joue une pièce au théâtre Fontaine. Et, je me promène aux alentours.
Je découvre le quartier de Pigalle, moins villageois que Saint-Germain-des-Près, et un
peu plus trouble que les Champs-Elysées. C’est là, rue Fontaine, place Blanche, rue
Frochot, que pour la première fois, je frôle les mystères de Paris et que je commence,
sans bien m’en rendre compte, à rêver ma vie», dit Patrick MODIANO.

Patrick MODIANO est l’un des écrivains les plus talentueux de sa génération.
Explorateur du passé, MODIANO faite ressusciter, avec une précision extrême,
l’atmosphère et les détails de lieux d’époques révolues, comme le Paris de
l’Occupation, dans son roman, «la Place de l’étoile», prix Roger Nimier, paru en 1968,
chez Gallimard, sur recommandation de Raymond QUEENEAU, un ami de sa mère.
MODIANO n’a alors que 23 ans et raconte, mêlant sa propre histoire à celle de son
narrateur, sur un mode surréaliste, entre souvenirs et rêveries. En exergue de cet
étonnant récit, une histoire juive : «Au mois de juin 1942, un officier allemand s'avance
vers un jeune homme et lui dit : Pardon, monsieur, où se trouve la place de l'Étoile ?
Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine». Voici, annoncé en quelques
lignes, ce qui anime le roman : l'inguérissable blessure raciale. Le narrateur, Raphaël
SCHLEMILOVITCH, est un héros hallucinatoire. À travers lui, en trajets délirants, mille
existences qui pourraient être les siennes passent et repassent dans une émouvante
fantasmagorie. Mille identités contradictoires le soumettent au mouvement de la folie
verbale où le Juif est tantôt roi, tantôt martyr et où la tragédie la plus douloureuse se
dissimule sous la bouffonnerie. La place de l'Étoile, le livre refermé, s'inscrit au centre
exact de la «capitale de la douleur».

Dans «Paris tendresse», MODIANO commente les photos de Brassaï (artiste hongrois,
Guyla HALASZ), en ces termes : «je ne crois pas qu'on puisse parler au sujet de
Brassaï d'expressionnisme ni même de fantastique social. Il était si réceptif, si sensible
aux différents aspects de la ville, si curieux de s'enfoncer dans " les plis sinueux des
grandes capitales où tout, même l'horreur, tourne à l'enchantement ", qu'il finissait par
se fondre naturellement dans la nuit parisienne. Quelle patience lui aura-t-il fallu pour
capter les sources de lumière de Paris ! ».

Avec «Catherine Certitude», MODIANO nous fait découvrir l’univers tendre d’une petite
fille au nom étrange, dont l’enfance se déroule dans le quartier de la gare du Nord, à
Paris, au cours des années 1960. Comme son papa, la petite Catherine porte des
lunettes. Et comme sa maman, qui vit à New York, elle aimerait devenir une grande
danseuse. Contrainte d'enlever ses lunettes pour danser, Catherine découvre
l'avantage de pouvoir vivre dans deux mondes différents : le monde réel, tel qu'elle le
voit quand elle les porte, et un monde plein de douceur, flou et sans aspérité quand
elle les ôte. Un monde où elle danse comme dans un rêve. Le récit drôle et
nostalgique d'une enfance parisienne. Entre père et fille, la complicité prend tout
simplement vie.

Dans «l’herbe des nuits», Patrick MODIANO, comme Marcel PROUST, a un rapport
particulier au temps et à l’espace Ici, c’est le quartier parisien de Montparnasse qu’il
fait revivre en même temps que les années passées. Le narrateur évoque un
personnage, Jean, à l'époque il était jeune, hantait le Quartier Latin, traînait sa vie un
peu au hasard des rencontres. Rien n'avait vraiment d'importance et les gens
rencontrés n'ont pas vraiment laissé de trace dans sa vie, juste une impression fugace,
sauf peut-être une femme, Dannie. MODIANO brosse un personnage étranger à lui-
même, en transit dans Paris, vivant à l'hôtel, c'est à dire sans attache précise,
solitaire, entravé dans ses mouvements, plutôt livré à lui-même, fréquentant les cafés
comme uniques lieux de rendez-vous, à la fois publics et déserts, un peu comme s'il
circulait dans sa propre vie comme un étranger de passage, comme un marginal vivant
d'expédients pour assurer son quotidien. Ce quartier de prédilection était à l'époque
promis à la démolition, comme un pan de sa propre vie qui s'écroule et qui laissera
place à quelque chose de plus moderne, de plus nouveau. Pourtant, il est porteur de
souvenirs qui vont s'évanouir si on n'y prend garde, si on ne prend en note tout cela
comme on garde la mémoire de rencontres. «Il me semble aujourd'hui que je vivais
une autre vie à l'intérieur de ma vie quotidienne. Ou plus exactement, que cette autre
vie était reliée à celle assez terne de tous les jours et lui donnait une phosphorescence
et un mystère qu'elle n'avait pas en réalité», fait dire MODIANO à  Jean, le narrateur,
vaguement écrivain, avoue que le présent lui était relativement indifférent et il se
consacrait à l'époque à des recherches à Paris sur les traces de Jeanne Duval,
Christian Corbière, Gérard de Nerval, Restif de la Bretonne. C'est, à l'époque le Paris
interlope des années 60 qui, en pleine guerre d'Algérie est inquiétant mais ce sont
maintenant des quartiers détruits qu'il arpente à l'aide de sa mémoire. C'est que le
narrateur finit par prendre conscience qu'il a été mêlé malgré lui à une affaire
criminelle l’affaire Ben Barka, jamais cité dans le roman et en fouillant dans ses
souvenirs, en les recoupant avec l'aide d'un dossier abandonné de la Mondaine,
cherche à recomposer ce passé.

Avec «une jeunesse», la vedette reste la ville de Paris, la gare Saint-Lazare, où sont
livrés à eux-mêmes, deux jeunes gens, Odile et Louis. Alors qu’ils ont apparemment 20
ans, le propos de MODIANO semble être ailleurs, c’est celui de la vacuité du destin de
ces deux êtres, à l’identité floue, à la malléabilité trouble, le tout dans une atmosphère
trouble et glauque. Ces jeunes font l’apprentissage de Paris, d’une vie de hasards,
d’expédients et d’aventure. La jeunesse c’est l’imprévu, «la jeunesse c’est quand on
ne sait pas ce qui va arriver», suivant Henir MICHAUX.  Ces jeunes ont pour eux leur
innocence et croisent sur leur route des individus singuliers, émouvants mais
quelquefois peu recommandables qui les entraînent dans des chemins de traverse.
Mais, en définitive, aussi trouble et aussi chaotique que soit un début dans la vie, il se
métamorphose, avec le temps, en un beau souvenir de jeunesse, que les deux héros
de ce livre sont désormais seuls à partager. Patrick MODIANO rend hommage, dans
une certaine mesure à Paul NIZAN, avec cette formule qu’il nous a léguée Paul :
«J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie».
 «Chien de printemps», est le troisième livre de Patrick MODIANO, dans lequel il
remonte le temps, et confirme son intérêt pour les cafés parisiens et les rencontres.
C’est un voyage nostalgique dans Paris. Le narrateur est, une fois de plus désoeuvré,
sans trop d’énergie, spectateur de la vie des autres, mais entretient un rapport soutenu
aux autres. Il s'agit cette fois d'une rencontre avec un photographe, Jansen, dont il est
amené à classer les photographies (à la suite de circonstances assez improbables)
parce qu'il refuse "que les gens et les choses disparaissent sans laisser de trace". Et
pourtant, Jansen est parti brutalement, sans laisser d'adresse, et il ne l'a jamais revu.
L'auteur mène son enquête auprès des rares amis de Jansen pour essayer d'en savoir
plus. Comme Marcel PROUST, notre auteur en remontant le passé, il lui arrive de
"tomber dans des trous noirs". Perte de mémoire et perte d'identité se confondent. Il
est victime d'ictus amnésiques qui lui donnent parfois le sentiment d'être «un touriste
égaré dans une ville qu'il ne connaît pas».
Certaines oeuvres de Patrick MODIANO ont pour décor d’autres villes, mais les
questions de mémoires et d’identité sont omniprésentes. «Rue des boutiques
obscures», prix Goncourt 1978, est le roman, le plus connu de Patrick MODIANO,
mais le récit ne se déroule pas à Paris, mais c’est à Rome que se trouve la rue des
Boutiques obscures. Le «détective» Modiano y passe d’un témoin à un autre,
fouille dans les bottins à la recherche d’un nom, explore de fausses pistes. Guy, cet
amnésique à la recherche de son passé, finit par retrouver une identité et une histoire.
«Villa Triste», a pour décor la province, près de la Suisse. Un été des années soixante.
Une petite ville française au bord d'un lac, près de la Suisse. Victor Chmara a dix-huit
ans et se cache parce qu'il a peur. D'étranges personnages hantent cette ville d'eau,
comme ce docteur que l'on surnomme La Reine Astrid... Mais il y a surtout Yvonne,
avec son dogue allemand... Une recherche du temps perdu.

Bibliographie sélective

1 Contributions de Patrick Modiano

BRASSAI (Gyula HALASZ) et MODIANO (Patrick), Paris tendresse, Hoebeke, 2000,


89 pages ;

MODIANO (Patrick) MALLE (Louis), Lucien Lacombe, Paris, Gallimard, 1973, 143


pages ;

MODIANO (Patrick), Catherine Certitude, Paris, Gallimard, 2011, 95 pages ; 

MODIANO (Patrick), Dans le café de la jeunesse perdue, Paris, Gallimard, 2007, 163


pages ; 

MODIANO (Patrick), Dora Bruder, Paris, Gallimard, 1999, 147 pages ;

MODIANO (Patrick), L’herbe des nuits, Paris, Gallimard, Collection Folio, 2012, 176
pages ; 

MODIANO (Patrick), La Place de l’étoile, Paris, Gallimard, 1968, 224 pages ; 

MODIANO (Patrick), La ronde de nuit, Paris, Gallimard, 1969, 160 pages ; 


MODIANO (Patrick), Pédigrée, Paris, Gallimard, 2005, 130 pages ; 

 MODIANO (Patrick), Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Paris, Gallimard,


2014, 146 pages ;

MODIANO (Patrick), préface d’Olivier Adam, remise de peine, Paris, Seuil, 1988, 142
pages ; 

MODIANO (Patrick), Romans (Villa triste, Livret de famille, rue des boutiques


obscures, remise de peine, chien de printemps, Dora Bruder, accident nocturne, un
pedigree, dans le café de la jeunesse perdue, l’horizon), Paris, Quarto Gallimard,
2013, 1083 pages ;

MODIANO (Patrick), Rue des boutiques obscures, Paris, Gallimard, 1980, 224 pages ; 

MODIANO (Patrick), Une jeunesse, Paris, Gallimard, Collection Folio, 2010, 192


pages ; 

MODIANO (Patrick), Villa triste, Paris, Gallimard, 1975, 224 pages ; 

2 Critiques de Patrick Modiano

ALEXANDRE (Didier), «Patrick Modiano» compte rendu, Revue d’histoire littéraire de


la France, mai juin 1997, page 510 ; 

BERTRAND (Didier), «Patrick Modiano d’hier et d’aujourd’hui», Romances Notes,


hiver 1997, vol 32, n°2, pages 217-226 ; 

BUTAUD (Nadia), Patrick Modiano, Cultures France, 2008, 141 pages ; 

COSNARD (Denis), Dans la peau de Patrick Modiano, Paris, Fayard, 2011, 266


pages ;

CROME (Nathalie), «Portrait : L’énigme Patrick Modiano», Revues des deux mondes,


octobre novembre 2003, pages 55-58 ; 

DAMAMME-GUIBERT (Béatrice), «Au-delà de l’autofiction : écriture et lecture de Dora


Bruder, de Patrick Modiano», French forum, hiver 2004, vol 29, n°1, pages 83-99 ; 

DECOU (Maxime), «Modiano : la voix palimpseste sur la Place de l’étoile», Voix


plurielles, juin 2011, pages 48-62 ; 

DEMEYERE (Annie), Portrait de l’artiste, dans l’œuvre de Patrick Modiano, Paris,


l’Harmattan, 2002, 271 pages ;

FLOWER (John Ernest), ouvrage collectif, Patrick Modiano, Rodopi, 2007, 296 pages ;
LAURENT (Thierry) et MODIANO (Patrick), L’œuvre de Patrick Modiano, une
autofiction, avec un texte inédit de Patrick Modiano, Lyon, Presses Universitaire de
Lyon, 1997, 188 pages ;

MORRIS (Alan), Patrick Modiano, Rodopi, 129 pages ; 

NETTLBECK (Colin W) et HUESTON (Pénélope A), Patrick Modiano, pièces d’identité,


Paris, Lettres modernes, 1986, 134 pages ; 

ROUX (Baptiste), Figures de l’Occupation dans l’oeuvre de Patrick Modiano, Paris,


Harmattan, 1999, 334 pages ;

WESTPHAL (Bertrand), «Pandore et les Danaïdes : Histoire et temps chez Patrick


Modiano», Francofonia, Primavera 1994, n°26, pages 103-112.

Paris, le 7 décembre 2014, par M. Amadou Bal BA - http://baamadou.over-blog.fr/.

L’autofiction, considérée dans l’Histoire littéraire, est un genre nouveau. Mais cette classification générique,
envisagée précisément, peut nous paraître déjà ancienne, tant elle a fait l’objet d’articles, de débats, de polémiques,
d’attaques et de plaidoyers. Autofiction : pratiques et théories regroupe des recensions et des articles publiés
depuis une dizaine d’années sur des sites littéraires, dans des revues universitaires ou associatives. On y retrouve
analysées les récentes parutions d’écrivains emblématiques de l’écriture de soi tels que Christine Angot, Christophe
Donner ou Camille Laurens mais aussi les dernières publications universitaires qui questionnent le genre sous
différents angles – historique, génétique, politique... – ou qui en font un outil d’analyse permettant l’étude du travail
d’écrivains aussi différents que Proust, Colette ou Frédéric Beigbeder. Tenter de voir plus clair dans le
bouillonnement théorico-littéraire de l’autofiction, saisir les enjeux de cette nouvelle écriture de soi, telle est
l’ambition du présent ouvrage.

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