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Chevalier de l’ineffable

Chrétien de Troyes, Perceval, et le secret du nom

Paula Gaubert

Mémoire de Master 1
Renaissances Médiévales
Université de Poitiers
sous la direction de Pierre-Marie Joris
Année universitaire 2012-2013
Chevalier de l’ineffable
Chrétien de Troyes, Perceval, et le secret du nom

Paula G AUBERT

ABSTRACT
Dans le Conte du graal de Chrétien de Troyes, le secret du nom de Perceval,
inconnu pendant plus de 3500 vers, opère un puissant magnétisme sur la
critique, comme sur les continuateurs avant elle. Et quoique le héros «
devine » éventuellement son nom, son mystère n’est jamais complétement
résolu, car son origine, son vrai sens, ainsi que le tout puissant nom du
père ne seront jamais dévoilés. La chanson d’Aiol, et Parzival, tous les deux
étroitement liés avec le Conte du graal, offrent un prisme de lecture qui
expose la portée philosophique de cette occultation. Elle fait partie, avec la
symbolique des armes et des vêtements d’une volonté de rompre net avec
un certain totémisme : l’obsession de vengeance lignagère et le culte des
reliques, pour s’offrir une autre voie, plus christique et plus personnelle,
mais aussi plus abstraite.
« … alors la colère et la jalousie de l’Éternel s'enflammeront contre cet
homme, toutes les malédictions écrites dans ce livre reposeront sur lui, et
l’Éternel effacera son nom de dessous les cieux. »
Deutéronome, 29:20

« Pourquoi me demander mon nom ? Il est admirable. »


Et n’est-il pas effectivement admirable, ce nom qui dépasse
tout nom, ce nom anonyme, transcendant à tout nom qui se
nomme, en ce siècle, comme dans le siècle à venir ? »

Pseudo-Denys l’Aéropagite, Les noms divins


Table des Matières

EN GUISE D’INTRODUCTION 1

PREMIÈRE PARTIE : LE HÉROS EX NIHILO 6

I. « MERVOILLES OI, LES GRAIGNORS QUE J’OÏSSE MES » 7

Biax Filz, Biau Frere, Biau Sire 7


Pourquoi cette interpolation ? 8
Une réticence à demander le nom 10

Comment peut-on ignorer son propre nom ? 13


Un quiproquo ? 13
« Bon fîz, scher fîz, bêâ fîz » : une mère vorace ? 13
Une généalogie mutilée 19

II. LE NÉANT DU PÈRE 23

L’origine imaginaire 24
Le père de Merlin 24
Le père d’Alexandre 26
Tristan dans la « Folie » d’Oxford 27
Aiol anguipède 28
Le mythe « occulté » 29

La Table Ronde et les noms des pères 31


Les noms des pères dans Kulhwch et Owen 32
Les pères dans l’Historia regum Britanniae et le Roman de Brut 33
« Tote ta vie te sai dire » 35
Attentes déçues 37

D’ou vient le nom de « Perceval le galois » ? 38


Une parenthèse dans la pré-histoire 38
Perceval dans Erec et Énide 39
Perceval dans l’Erec de Hartmann von Aue 42
Perceval dans Cligès 43

III. L’INSUPPORTABLE INCONNU 46


Bliocadran, Gahmuret, Gormoret, et Bran le Béni 46
La séduction d’une robe déchirée 50
La fin du mystère selon Philippe Ménard 54
Table des matières | ii

DEUXIÈME PARTIE : UN ROMAN LIGNAGER SANS LIGNAGE ? 58

IV. DANS L’OMBRE DE PERCEVAL 59

La chanson d’Aiol : l’histoire de Perceval en filigrane ? 61


Le nom de l’ennemi : Makaire et la « Malvestiez» 61
Les noms de Dieu : le talisman et l’oraison 66
Le nom du père : transmission et invention 70
« Autretel fist vos peres que chi veés » 70
Le « songe » d’Élie 73
Le nom du cheval : le totémisme des armes et l’économie d’échange 76
L’héritage qui colle à la peau, une carapace empruntée 78
L’épée de Trabuchet 85
Le nom du héros : le baptême et la mue du serpent 87
Le nom du fief : incognito et révélation des droits du lignage 89
Les noms comme points de repère : le destin et l’aventure 90

La Genèse de Perceval 95
Fils du chaos 95
La séparation des choses confondues 96
La naissance de la lumière 98
Un jardin muré 98
La chute 99
Problématisation des échos bibliques 101
Adam et le fossile adamique 104

Les morts aux morts ! 104

V. UN HÉROS ÉPIQUE PERDU DANS LE ROMAN COURTOIS 109

Caractéristiques épiques du « valet gallois » 109


Un courage épique : prêt à combattre même le diable 109
La démesure en toute chose 110
Manque de déférence envers le roi 112
Une façon de parler emphatique, ponctuée d’imprécations 113

Le sauveur (in)attendu 115


Un problème d’écoute ? 116
Le désarroi de la cour 118
Le triomphe de « Personne » 121
L’inconnu contre le géant 122
Le moment révélateur 124
Table des matières | iii

TROISIÈME PARTIE : LA RÉVÉLATION DE PERCEVAL 126

VII. DEVINETTE ET DEVINAILLE 127

Quelques approches critiques 129


« Perce-val » 129
« Perce-voile » 130
Un plongeon dans l’abîme 131
« perce-eve-val » 133
D’autres échos en « val » 134

Celle qui pose la question : la cousine initiatrice 136


Le rôle du souvenir 136
Une lecture anachronique et à l’envers 137
Entre deux rives 140
La fée à l’arbre et son double 143
Le chêne qui unit les deux mondes 144

Deviner l’absurde 147


« Car je est un autre… » : la déchirure du nom 147
Un jeu de contradictions 148
Le « koan » bouddhiste et la théologie négative 149
Le caillou blanc de l’Apocalypse 152

VII. LE PÉRIL DU NOM 155

Quelques conséquences de la levée du voile 155


Une perspective ethnologique 155
La nudité du nom : « de honte color mua » 157
Anathème et Glam dicinn 163

Le combat pour le nom 171


L’échange rituel de noms 173
La morphologie du rituel 177
Le nom du vaincu : « Lors li dist cil, ou voelle ou non » 177
Le nom du vainqueur : « Qui dirai ge qui m'i anvoie ? » 178
L’ordre de la nomination 178

Variantes du thème 179


Une substition 179
De l’autre côté du miroir 182
Une bataille psychologique 183
Fin de partie 185

CONCLUSION 187

APPENDICE 191
Alexandre entre à la cour sur Bucéphale 191

BIBLIOGRAPHIE 192
En guise d’introduction

Ambitions, problèmes, méthodes

Le lecteur de Chrétien de Troyes ne peut manquer de s’étonner devant


l’évolution qu’il découvre entre ses cinq romans, depuis l’esthétique de la liste, cette
profusion orgiastique de noms et de choses caractéristique d’Erec et Énide1, jusqu’à
la nudité onomastique du Conte du Graal, où « cil qui son non ne savoit » erre à travers
une forêt d’anonymes2. La curiosité de savoir comment et pourquoi cette évolution
s’est produite fut le germe de ce mémoire.

Nous avons commencé ce travail avec la fervente intention de présenter le


problème du nom à travers toute l’œuvre de Chrétien de Troyes, pensant qu’il serait
fautif de ne parler que de son dernier roman, et, de surcroît, en négligeant sa
deuxième partie. Notre ambition était, en outre, d’étudier l’œuvre en fonction de l’œuvre,
imaginant que les mystères du dernier roman puissent s’éclairer à l’aide des quatre
premiers. Mais toutes ces bonnes intentions ne suffisaient pas pour résister au
magnétisme de la première partie du Conte du Graal, qui aspire tout à elle comme un
trou noir, tout en renvoyant, par force centrifuge, constamment en dehors d’elle-
même.

Aussi, deux rencontres ont-elles achevé de dévoyer le plus linéaire des plans : ce
furent la découverte d’Aiol, et la profusion de sources disponibles sur Internet. La
Chanson d’Aiol, qui aura sa première édition moderne depuis 1877 cet automne3, et

1 Listes de barons conseillers, des chevaliers de la Table Ronde, des invités au mariage, ou à la
fête de couronnement, des combattants du Tournois de Tenebroc, pour ne rien dire des listes de
mets, de jeux, d’instruments de musique, de divertissements, etc.
2 Gauvain, également erre parmi des anonymes, et s’il se vante souvent d’être celui qui ne
cache jamais son nom, dans le Conte du graal, il est bien obligé d’apprendre la dissimulation.
3Annoncé sur le site d’Italica Press, pour automne 2013 : A. Richard Hartman et Sandra C.
Malicote, Aiol : A Chanson de Geste, Modern edition and first English translation.
Introduction | 2

qui est parfois proposée comme inspiration possible pour l’enfance de Perceval
(Gaston Paris, Paule le Rider, Philippe Ménard, et Carlos Carreto ont presque osé y
croire), opère sa propre fascination. Dans ses laisses enlacées, faussement
archaïques, peut-être, se découvre un curieux mélange de chanson de geste, fabliau,
hagiographie et de roman ; parfois burlesque et parfois même onirique
(considérons cette étrange variante du « fier baiser » où une immense vouivre vient
engloutir la jambe d’Aiol dans la nuit). Aiol se présente au premier abord comme un
texte « naïf » et sans mystère, de bon aloi pour mettre en relief la démarche de
Chrétien, qui nous ensorcelle à force d’ellipses. Parfois, on est même tenté
d’imaginer que Chrétien, par plaisanterie, ait pu écrire les deux : que le tenancier
d’un bordel offre d’employer le heaume d’Aiol pour servir le vin et sa lance pour
servir le pain4, ne serait-ce pas la profanation satirique de la procession du graal ?

La déchéance du graal est une idée de Roger Dragonetti, qui trouva dans la robe
trouée de la demoiselle du tref, la suggestion du graal « défiguré ». L’art de la lettre, qui
d’abord nous enragea par la radicalité de ses propos, fini par nous éblouir :
Dragonetti incite à voir partout des effets de miroir, des inversions, des
anagrammes. Ainsi, la Chanson d’Aiol demandait d’être lue comme l’inversion, ou
l’ombre, voire le palimpseste du Conte du Graal.

Deuxième influence troublante : Internet. Quand nous avons autrefois abordé


des études littéraires, la recherche était ralentie et limitée par le nombre de tomes
qu’on pouvait physiquement transporter de la bibliothèque à la voiture, et ce qu’on
pouvait lire ou parcourir en diagonale, en se fiant à l’index. Aujourd’hui, Internet
facilite une érudition frauduleuse : le site de www.perseus.tufts.edu peut digérer en
moins d’une seconde l’entier corpus des « classiques » grecs et latins jamais publiés
en anglais, pour relever toutes les mentions des « yeux d’Argus ». Google Livres
permet de parcourir tout ou presque de ce qui a jamais été édité au monde pour
trouver la note quarante-cinq en bas de la page 343, unique mention de la
demoiselle au « noir palefroi baucent » dans le gros ouvrage de Jacques Merceron, Le

4 « Vasal, » dist li lechieres, « a moi parlés /Anuit herbergerés a mon ostel : /Une de nos
mescines al lit arés, / Trestoute le plus bele que quesirés, U toute la plus laide, se miex l’amés.
/ Li vostre haubers sera au pain portés, /De vostre elme arons vin a grant plenté, / De vos
cauchiers arons poison assés. » (La chanson d’Aiol, (v. 1026-1033) Aiol : chanson de geste, publiée
d’après le ms. unique de Paris, par Jacques Normand et Gaston Raynaud, Paris, Firmin-Didot), 1877.
[gallica.bnf.fr].
Introduction | 3

message et sa fiction : la communication par messager dans la littérature française des XIIe et
XIIIe siècles. Les sites de Gallica, J-STOR, Internet Archive, Persée, revues.org
offrent également des ressources inouïes. Du côté positif, sans Internet, jamais les
beaux yeux d’Argus n’auraient trouvé leur chemin jusque dans ce mémoire ; du côté
négatif : le risque de noyade dans une documentation sans fin, qui paralyse la
pensée et gèle la plume.

Un autre défi pour cette recherche fut, naturellement, le simple volume des
textes critiques consacrés à Chrétien de Troyes. Au premier abord, la
problématique du nom chez Chrétien de Troyes ne semblait pas avoir inspiré
d’ouvrage majeur ; cependant le problème du nom propre, même restreint au
« nom du héros », ou à « la découverte du nom du héros », est un sujet tellement
central dans toute l’œuvre de Chrétien de Troyes, surtout dans son dernier roman,
que la masse se cachait en pleine vue. Pratiquement tout en parle. La notion
recoupe une foule de sujets désignés par d’autres titres : nous pourrions parler de
l’anonymat, de l’incognito, du masque, de la quête identitaire, de l’énigme des
origines, de l’occultation du père. Le sujet soulève aussi des questions de
psychologie identitaire, de philosophie de la conscience, de linguistique et de
narratologie. Aussi, la question de l’origine des noms des personnages engage-t-elle
le problème épineux des sources, notamment la fameuse « Mabinogionfrage » :
Perceval dérive-t-il de Peredur ab Evrawc ou l’inverse ?

A propos de cette dernière question, nous avons pris le parti, probablement à


tort, de l’éviter entièrement. Comment savoir quoi en penser ? La critique semble
encore très divisée concernant son rapport au roman de Chrétien5. D’autre part,
l’identité du héros n’est jamais mise en question, le titre même porte son nom et
celui de son père (Evrawc). Pour ces raisons, nous avons préféré l’écarter de l’étude.

5 Ian LOVECY étudie expose les problèmes rapport entre les deux contes dans « Historia
Peredur ab Efrawg », in The Arthur of the Welsh, Rachel Bromwich, éd., Cardiff, University of Wales
Press, 1991, p. 171-180, et caractérise ainsi l’influence du conte français sur le gallois : « It is
difficult to account for this muddle except as an attempt by a redactor to draw confused or
half-remembered stories about the hero », p. 179. De même, d’après l’analyse de Claude
Luttrell, l’auteur de Peredur aurait eu à sa disposition non seulement le Conte du graal de
Chrétien, mais aussi le Bliocadran, La Seconde Continuation, et le Chevalier de la Charrette. Voir
Claude LUTTRELL, « Le Conte del graal et d’autres sources françaises de l’Historia Peredur »,
Neophilologus 87, 2003, p. 11-28, p. 25.
Introduction | 4

Problématique et présentation du mémoire

Notre problématique s’est éventuellement centrée sur le mystère du nom de


Perceval, ou plutôt de son absence, et de son incompréhensible « devinaille ». La
pure impossibilité de ne savoir son propre nom, à moins d’être fou, et l’absurdité
de le « deviner » sans le savoir, paradoxes que Chrétien de Troyes met en scène
avec le plus grand naturel, ont dû produire un choc dont l’ébranlement se fait
encore sentir de nos jours, et qui n’est pas sans rappeler les romans de Beckett.
Après tout, l’absence initiale de nom du héros dans le Conte du graal, ne se retrouve-
t-elle pas dans le début de L’innommable : « Où maintenant ? Quand maintenant? Qui
maintenant? Sans me le demander. Dire je. Sans le penser. 6» Pour exposer l’incongruité de
la démarche de Chrétien, il convient d’ouvrir le Parzival de Wolfram von
Eschenbach : on y constate que même le traducteur-adaptateur le plus fidèle de
Chrétien ne pouvait supporter ces paradoxes. Dans la première partie donc, nous
examinons la radicalité de cette première absence du nom du héros, en considérant
la pratique des noms des pères dans les textes arthuriens qui précèdent le Conte du
graal, la « pré-histoire » du nom de Perceval dans les œuvres même de Chrétien de
Troyes, et l’idée de « l’origine imaginaire ».

Dans la deuxième partie, nous réagissons à l’affirmation de Philippe Ménard que


le Conte du graal devait probablement se résoudre comme un roman de vengeance
lignagère (donc, un roman fondé sur les noms), et que son dénouement était
prévisible, en fonction des indices soigneusement semés par l’auteur. Une mise en
regard avec la chanson d’Aiol, véritable récit de vengeance lignagère, permettra de
contredire cette affirmation, et de mettre en relief l’absence radicale de conscience
« lignagère » dans le roman de Chrétien, dont l’atmosphère est plus mythique, plus
universelle. Cependant, la personnalité débordante de Perceval doit quand même
quelque chose à l’atmosphère épique. L’énergie débordante du valet gallois et qui
semble ignorer la honte, serait bien à sa place dans le Moniage Guillaume, par
exemple, mais elle est aussi incongrue dans le roman courtois que le serait un héros
anonyme dans l’univers de l’épopée. De cette collision entre l’anonymat radical et
une présence débordante, naît ce que nous appelons la « fulgurance » du

6 Beckett Samuel, L’Innommable, Paris, Éditions de Minuit, 1953.


Introduction | 5

personnage, comme si l’absence même de nom lui permettait de déborder toute


limite, et sauter comme vivant hors de la page.

La troisième partie s’attachera à la « révélation de Perceval », titre qui joue sur le


sens des mots : c’est à la fois le dévoilement du nom de « Perceval », et son inspiration
subite. Mais il renvoie aussi au Livre de la Révélation, à l’Apocalypse. Le caillou
blanc de la Révélation (2, 12-17), gravé d’un nom inconnu à tous, si ce n’est celui qui le
reçoit, est aussi paradoxal que la « devinaille » de Perceval. Pierre de l’acquittement
des crimes, et de l’absolution divine, le caillou blanc annonce le début de la
récompense pour les justes et la punition des pécheurs, dans ce livre fulminant
d’anathèmes. Nous poursuivrons donc avec une analyse des conséquences du
dévoilement du nom pour Perceval : la rétribution et punition de ses fautes, la
découverte de la honte, et finalement la catastrophe du nom : l’anathème.

Mais, si le nom se détruit, le nom se reconstruit. Dans le combat, être obligé de


révéler son nom, est l’ultime désarmement ; c’est à la fois une humiliation et une
punition, et le prix de la grâce. Nous regarderons donc brièvement l’échange rituel
de noms dans le contexte de du combat dans Érec et Énide, pour revenir au dernier
combat de Perceval, contre lui-même, et sa soumission, son rachat et délivrance,
dans les noms de Dieu.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO
I. « Mervoilles oi, les graignors que j’oïsse mes »

« Mes or te pri que tu m’anseignes


par quel non je t’apelerai ».
-Sire, fet il, jel vos dirai.
J’ai non Biax Filz. - Biax Filz as ores ?
Je cuit bien que tu as ancores
Un autre non. - Sire, par foi,
j’ai non Biau Frere. -Bien t’an croi.
Mes se tu me vials dire voir,
ton droit non voldrai ge savoir.
–Sire, fet il, bien vous puis dire
qu’a mon droit non ai non Biau Sire.
–Si m’aïst Dex, ci a biau non.
As an tu plus ? –Sire, je non
ne onques certes plus n’an oi.
–Si m’aist Dex, mervoilles oi,
les graignors que j’oïsse mes
ne ne cuit que j’oie ja mes »
(Le Conte du graal 7, v. 342-358)

BIAX FILZ, BIAU FRERE, BIAU SIRE

Dans ce dialogue presque burlesque qu’on trouve dans la copie de Guiot du


Conte du graal, on découvre que non seulement le héros ne connaît pas son propre
nom, si tant est qu’il en ait un, mais qu’il ignore jusqu’au concept du « droit nom ».
Par « droit nom » on entendrait le « vrai nom », nom de baptême, ou quelque
identifiant particulier et personnel qui le distinguerait de tout autre, et non pas le
mot d’adresse que donne tout homme à son confrère ou seigneur, et surtout pas le
mot tendre que donne toute mère à son fils. Curieusement, ce qui se passe ensuite

7 Sauf note, les numéros de vers renvoient à la version électronique sur le site du DECT
(Dictionnaire électronique de Chrétien de Troyes), la transcription « quasi-diplomatique » faite
par Pierre Kunstmann et le Conseil de Recherches en Sciences Humaines du Canada du
manuscrit BnF fr. 794, copie de Guiot, mise en ligne par ATILF - CNRS & Université de
Lorraine. Quand je cite l’édition de William Roach (Le roman de Perceval ou le Conte du graal :
publié d’après le ms. fr. 12576 de la Bibliothèque Nationale, Seconde édition revue et augmentée, Genève,
Droz, 1959), ce sera noté. Le langage du manuscrit BnF 12576 édité par Roach est parfois plus
intéressant, et contient des scènes entières manquantes dans la copie de Guiot.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 8

semble donner raison à Perceval, car dès qu’il se sépare des chevaliers et rentre chez
sa mère, elle :

[…] come mere qui mout ainme


cort contre lui et si le clainme
« Biax filz, biax filz » plus de .c. foiz (v. 369-371)

Ainsi l’étrange ignorance du garçon trouve-t-elle une explication :


vraisemblablement, il n’a jamais entendu d’autre nom que « Biax filz » de la bouche
de sa mère.

Avant le Conte du graal, nombreux sont les chevaliers de roman ou de chanson de


geste qui se déguisent ou se dissimulent. Tristan se déguise en fou, en lépreux ;
Guillaume se déguise en marchand, en Sarrasin, ou devient moine, (mais il est
toujours découvert) ; Floire se déguise en marchand. Dans le corpus
hagiographique, on peut citer l’exemple de Saint Alexis qui cache son identité à ses
propres parents jusqu’à sa mort. Les romans précédents de Chrétien de Troyes
offrent de nombreux exemples où le héros est anonyme sous son armure, ou évite
de se nommer, ou prend un pseudonyme, (comme le « Chevalier au Lion ») mais le
lecteur n’est jamais dans le doute : Erec dans Erec et Enide et Yvain dans le Chevalier
au Lion sont présentés dès les premiers vers, et l’identité de Cligès est préparée de
loin par l’histoire de ses parents. Avec le Chevalier de la Charrette, Chrétien pousse
plus loin le jeu de l’anonymat, puisque l’auditeur/lecteur doit ignorer l’identité du
héros durant quatre mille vers, mais Lancelot sait qui il est ! Mais c’est finalement
dans le Conte du graal, que Chrétien de Troyes marie pour la première fois
l’ignorance du lecteur à celle du personnage.8

Pourquoi cette interpolation ?

Le dialogue (« J’ai non Biax Filz » etc.) est souvent cité par la critique, et il
semble avoir aussi marqué les esprits du temps. Il est évident que Wolfram von

8 Il faut peut-être considérer le personnage de Mabonagrain, dans Erec et Enide, comme un


précédent. Il avoue en effet : « […] je ne sui pas coneüz/An terre, ou j’aie esté veüz, /Par
remanbrance de ceste non, /S’an cest païs solement non ; / Car onques tant con vaslez fui, / Mon
non ne dis ne ne conui. (Erec et Enide, v. 6130-6138) Tout dépend du sens qu’on donne à « conui »,
faut-il comprendre dans ce verbe, qu’il ne savait pas son nom, ou qu’il ne le reconnaissait pas,
donc, refusait de l’admettre ?
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 9

Eschenbach l’a connu 9 , car dans son Parzival il s’en souvient en reproduisant
phonétiquement trois mots tendres français à deux reprises, avec une orthographe
allemande : « bon fîz, scher fîz, bêâ fîz ». L’auteur du Bel Inconnu semble également se
souvenir du passage, à moins que l’idée ne vienne d’une source commune, puisque
Giglain, ne sachant se nommer au roi, avoue :

« Mais que tant dire vos en sai


Que biel fil m'apieloit ma mère;
Ne je ne sai se je oi père. » (Le Bel Inconnu10, 116-118)

Mais avouons-le tout de suite, le dialogue est probablement comme une


interpolation dans la copie de Guiot11. C’est un ajout qui révèle un vrai problème
perçu par le copiste, à savoir que, sans lui, rien ne nous indique que le héros ignore
son propre nom, car durant plus de trois mille cinq cents vers, personne ne le lui
demande ! Ni le roi, ni Gornemant, ni même Blanchefleur, ni aucun de ses
adversaires ne pose la question, même quand il s’agit de rapporter le récit de ses
victoires à la cour.12 Ce ne sera qu’à la fameuse scène de la révélation du nom lors
de la rencontre avec sa cousine, que la « mervoille » de son ignorance sera
présentée :

«Et cil qui son non ne savoit


devine et dit que il avoit
Percevax li Galois a non,
et ne set s'il dit voir ou non ;
et il dit voir, si ne le sot. (v. 3558-3563)

9 Pour Jean Fourquet, vu l’emploi que fait Wolfram du motif « « bon fîz, scher fîz, bêâ fîz, il est
« extrêmement probable » que le texte utilisé par Wolfram contenait cette interpolation », mais
Fourquet place la composition de Parzival vers 1205, et la copie de Guiot bien après, et conclut
que le manuscrit que Wolfram a connu devait être bien antérieur à tous les manuscrits du Conte
du graal aujourd’hui connu. Jean Fourquet, Wolfram d’Eschenbach et Le Conte del Graal: les
divergences de la tradition du Conte del Graal de Chrétien et leur importance pour l’explication du texte du
Parzival, Paris, Presses Universitaires de France, 1966, p. 27 Sarre, 1952.
10 Renauld de Beaujeu, Le bel inconnu, ou Giglain fils de messire Gauvain et de la fée aux blanches mains,
introduction et glossaire par C. Hippeau, Paris, Aubry, 1860 [archive.org].
11 Le dialogue ne se trouve dans aucun autre manuscrit, sauf L qui provient de lui. Voir
Alexandre Micha, La Tradition manuscrite des romans de Chrétien de Troyes, Genève : Librairie Droz,
1939, p. 169 ; et Keith Busby, chapitre « La tradition manuscrite » dans son édition de Chrétien
de Troyes, Le Roman de Perceval ou Le Conte du graal : Edition critique d’après tous les manuscrits,
Tübingen, de Gruyter, 1993.
12Voir sur ce point la discussion de Barbara Sargent-Baur dans « Le jeu des noms de
personnes dans le Conte du graal », Neophilologus, vol. 85, no 4, 2001, p. 485-499, p. 491.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 10

On voit avec quelle insistance l’ignorance du héros sera finalement rendue explicite
(et cil qui son non ne savoit) puis soulignée (et ne set s’il dit voir ou non), et répétée (si ne le
sot)13.

Une réticence à demander le nom

La réserve dans la nomination pourrait ne pas surprendre. Est-ce qu’on


demande le nom de son hôte ? Parmi les Gallois, ce serait une faute, nous dit
Gautier Map :

« Pour ne pas être accusés d’être parcimonieux, [les Gallois] respectent si


scrupuleusement les lois de la générosité et de l’hospitalité qu’avant le
troisième jour personne ne demandera à un hôte de passage d’où il
vient ou qui il est, de peur de le faire rougir de honte ou de lui faire sentir
que son hôte le soupçonne d’avoir pris des libertés. Il n’est pas obligé non
plus de répondre à un appel ; il doit rester à l’abri de tout blâme.
Néanmoins, le troisième jour, il lui est permis de poser des questions
poliment. »14

Une tradition celte d’interdictions, le geis15, est parfois évoquée pour expliquer
cette réticence. Mais même dans certaines chansons de geste, il est clair qu’on
rechigne à demander directement le nom d’un inconnu ; on préfère demander d’où
il vient. Dans le Voyage de Charlemagne, le Patriarche de Jérusalem, trouvant
Charlemagne et ses douze pairs dans son église assemblés comme le Christ et ses
douze apôtres, lui demande : « dont estes, sire, nez ? » Comme réponse à cette
question restreinte, l’empereur donne son nom et son origine, les royaumes qui lui
sont soumis, et sa quête :

13 Nous ferons plus loin l’analyse de la révélation du nom.


14 « De moribus Walensium » : « Et ne redargui possint auaricie, tanta retinent uerecundia largitatis et
hospitalitatis reuerenciam ut ante diem tercium nemo queret ab hospite suscepto unde situ el quis,
ne unquam erubescat uel de licencia uiolenta suspicionem habeat a susceptore, uel oporteat ipsum ad uocacionem
respondere, ut tutus sedeat ab imperio. Die autem tercia licet reuerenter querere. » Gautier Map, De
nugis Curialium. II.XX ; édition de Montague Rhodes James, Oxford, Clarendon press, 1914 ; et
Alan Keith Bate, Contes pour les gens de cour, Belgique, Brepols 1993, p. 163 pour la traduction.
15Mais l’œuvre de référence, John Revell Reinhard, The survival of geis in mediaeval romance, Halle,
Max Niemayer Verlag, 1933 tire certaines de ses conclusions des romans de Chrétien de
Troyes, ainsi on tourne en rond.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 11

Vunt sei entrebaiser, nuveles demander,


E dist li patriarche ; « Dunt estes, sire, nez ?
Unques mais nen osat hoem en cest muster entrer,
Si ne li comandai u ne li oi ruvet ! »
-« Sire, jo ai nun Karle, si sui de France nez.
Duz reis ai cunquis par force e par barnez :
Li trezime vois querre, dunt ai oï parler.
Vinc en Jerusalem, pur l’amistet de Deu :
La croix e le sepulcre sui venuz aörer. »
(Le voyage de Charlemagne16, v. 150-158)

Dans la Chanson d’Aiol17 (que nous aborderons plus loin) la question du nom
s’exprime toujours comme une demande de provenance initialement, ensuite
s’ajoutent d’autres questions de « trajectoire » : le but, la quête, et finalement, le
guide.

Gautier: « Dont estes ? de quel tere, biaus amis chier ? » (Aiol v. 1132).

Raoul: « Don venés ? de quel tere, biaus jovenes hom ?


Dont venés ? de quel part ? u irés vous ? » (1378-1379)

Lusiane : « Damoiseus de boin aire, dont estes vous ?


U alés ? en quel tere ? que querés vous ? » (2033-2034

Ysabeau : « Amis […] et dont es tu ?


U vas ? et en quel terre ? qui te conduist ? » ( 2079-2080)

Dans le Conte de Floire et Blanchefleur, également, le bourgeois ou le patron des


passeurs qui héberge Floire dans sa quête de Blanchefleur, lui demande seulement

16 Le Voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople, texte publié avec une introduction, des
notes et un glossaire, par Paul Aebischer, Genève, Droz, 1965. Aebischer ne sait qui croire
pour la datation, mais propose de prendre « par jeu les dates extrêmes qui ont été proposées,
1060 d’une part et 1175 de l’autre, et demand[er] à une machine électronique de nous donner
son avis en calculant une moyenne : elle nous répondrait que le Voyage de Charlemagne à Jérusalem
et à Constantinople a été terminé le 30 juin 1113 […]» (p. 29).
17 Aiol fut édité dans deux éditions concurrentes : 1877 (Normand/Raynaud), et 1877
(Foerster). Nous utilisons l’édition française : Aiol, chanson de geste publiée d'après le manuscrit unique
de Paris par Jacques Normand et Gaston Raynaud, Paris, Firmin Didot (Société des anciens
textes français), 1877. Les deux éditions, ainsi que le manuscrit [BN fr. 25516, f. 96ra-173ra]
sont disponibles en entier sur Gallica.bnf.fr. Aiol n’a pas été édité depuis. Une première édition
anglaise est cependant en préparation par A. Richard Hartman et Sandra C. Malicote, à paraître
en automne 2013, New York, Italica Press.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 12

où il va ; Flore déguisé en marchand, cache la vraie raison de sa quête, mais précise


sa destination :

Li maistres esgarde l’enfant ;


Gentius hom sanle a son sanlant.
Il li demande : « U errés vous ? »
— Marceans sui, ce veés vous.
En Babiloine voel aller
Et por vendre et por acater.
S’en cest castel ostel avés,
Anuit mais nous i ostelés. »
(Floire et Blanchefleur 18, v. 1529-1536)

Dans le Chevalier de la Charrette, Lancelot, encore inconnu de tous (sauf de


Guenièvre et Chrétien de Troyes) passe la nuit chez un vavasseur, qui brûle sans
doute de savoir quel illustre chevalier loge chez lui. Il se contraint, cependant, à ne
s’enquérir que de sa provenance:

Premierement li vavasors
Comança son oste a enquerre
Qui il estoit et de quel terre,
Mes son non ne li anquist pas.
Et il respont en es le pas :
« Del rëaume de Logres sui,
Einz mes an cest païs ne fui. »
(Le Chevalier de la Charrette19, v 2076-2082)

Ainsi, dans le Conte du graal, le passage interpolé dans la copie de Guiot coupe court
à cette réticence à demander le nom, et met l’accent, dès le début, sur une des
grandes « mervoilles » du roman, plus indéchiffrable peut-être que le graal même
(les graignors que j’oïsse mes/ ne ne cuit que j’oie ja mes !). Il permet, en outre, de fournir
une sorte de première explication logique : c’est la faute de la mère.

18Robert d'Orbigny, Le conte de Floire et Blanchefleur, publié, traduit, présenté et annoté par Jean-
Luc Leclanche, Paris, Champion (« Champion Classiques. Moyen Âge », 2), 2003.
19 Pour Le Chevalier de la charrette, les numéros de vers renvoient au texte ste du DECT,
transcription semi-diplomatique du manuscrit de Guiot, par Pierre Kunstmann
[atilf.atilf.fr/gsouvay/dect/].
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 13

COMMENT PEUT-ON IGNORER SON PROPRE NOM ?

Un quiproquo ?

Parmi les explications logiques imaginables du phénomène, il y a la possibilité du


quiproquo. Est-ce que « Beau fils » pouvait être véritablement son nom ? Roger
Loomis, qui considère que les enfances de Finn mac Cumhaill, (figure de légendes
irlandaises et écossaises) sont une source directe des enfances de Perceval, compare
l’appellation « Biaus filz » au nom de Finn, qu’il traduit « fair » (blond, beau).20
Florence Plet-Nicolas observe que, malgré l’étonnement du chevalier, « pour un
personnage au moins, l’intéressé, la périphrase fluctuante est bien son nom
propre21. » Ce n’est pas si absurde que l’on croit, vu « l’absence de fixité 22» au
douzième siècle, entre les surnoms et périphrases, qui sont tantôt des noms
propres, tantôt des noms communs, tantôt des désignations souples et changeantes.
Il est d’ailleurs amusant de noter les centaines de nommés « Beaufils » et
« Beaufilz » dans l’annuaire téléphonique de Paris aujourd’hui, ainsi que des
centaines de « Beaufrere », et « Beausire », ce qui prouve que ces mots tendres du
Moyen Âge sont bel et bien devenus des noms de famille, même si leur usage
comme prénom est aujourd’hui inimaginable.

« Bon fîz, scher fîz, bêâ fîz » : une mère vorace ?

Wolfram von Eschenbach cite deux fois les mots-tendres « bon fîz, scher fîz, bêâ
fîz » en français : une première fois à la naissance de Parzival, qui survient juste
après la mort de Gahmuret (nous citons le passage en entier, car nous le
discuterons plus loin) :

20Roger Sherman Loomis, Arthurian tradition and Chrétien de Troyes, New York, Columbia Univ.
Press, 1949, p. 338.
21 Florence Plet-Nicolas, La création du monde : les noms propres dans le roman de Tristan en prose,
Honoré Champion, Paris, 2007, p. 55. Toute l’introduction, et le premier chapitre « Cerner le
nom propre » exposent la souplesse des noms et surnoms, qui semblent vouloir échapper à
toute définition fixe.
22 Plet-Nicolas, La création du monde, op. cit., p. 55.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 14

dô diu küngîn sich versan Quand la reine eut repris connaissance


und ir kindel wider zir gewan, et repris son bébé sur elle
si und ander frouwen elle et les autres femmes
begunde betalle schouwen se sont mises à examiner
zwischen beinn sîn visellîn. le petit vit entre ses jambes.
er muose vil getriutet sîn, L’enfant devait subir maintes caresses
do er hete manlîchiu lit. car il avait les membres d’un homme.
er wart mit swerten sît ein smit, Plus tard, il ferait comme un forgeron
vil fiwers er von helmen sluoc: avec son épée, faisant jaillir
des étincelles sur les heaumes
sîn herze manlîch ellen truoc. un courage viril vivait dans son cœur.
die küngîn des geluste La reine adorait
daz sin vil dicke kuste. le couvrir de baisers.
si sprach hinz im in allen vlîz Elle lui disait avec ferveur
« bon fîz, scher fîz, bêâ fîz.» « bon fils, cher fils, beau fils »
Diu küngîn nam dô sunder twâl La reine prit alors l’une des
diu rôten välwelohten mâl: taches rouge-pâle
ich meine ir tüttels gränsel: je veux dire le petit bout du sein :
daz schoup sim in sîn vlänsel. elle le mit dans sa petite bouche.
selbe was sîn amme Elle voulut être elle-même sa nourrice
diu in truoc in ir wamme: elle qui l’avait porté dans son ventre
an ir brüste si in zôch, et l’appuya contre sa poitrine,
die wîbes missewende vlôch. cette femme qui fuyait les fardeaux de femme.
si dûht, si hete Gahmureten Il lui sembla serrer de nouveau
wider an ir arm erbeten. Gahmuret entre ses bras.
(Parzival, 112-11323)

Telle qu’elle est présentée par Wolfram, la répétition de ces trois mots tendres
vaut acte de nomination. Nous en aurons la confirmation plus tard, quand la
cousine (Sigune) demande à Parzival comment il s’appelle : non seulement le jeune
homme répond avec ces mêmes épithètes, mais aussi, c’est par ces mêmes noms
que la cousine le reconnaît :

ê si den knappen rîten lieze, Avant de laisser repartir le jeune homme


si vrâgte in ê wie er hieze, elle lui demanda comment il s’appelait
und jach er trüege den gotes vlîz. et dit que Dieu avait mis en lui tout son zèle.
« bon fiz, scher fiz, bêâ fiz , « Bon fils, cher fils, beau fils,
alsus hât mich genennet ainsi m’ont appelé

23Les numéros de vers renvoient à Wolfram von Eschenbach, Parzival : Mittelhochdeutscher


Text nach der Ausgabe von Karl Lachmann, Übersetzung und Nachwort von Wolfgang
Spiewok, Stuttgart, Reclam, 1977 ; l’édition de Lachmann est en ligne : [www.hs-augsburg.de]
Sauf note, je présente les traductions françaises de : Danielle Buschinger et Jean-Marc
Pastré, Paris, Honoré Champion, collection « Classiques Français du Moyen Âge.
Traductions », 2010. Ici, j’utilise leur traduction, avec quelques modifications.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 15

der mich dâ heime erkennet. » ceux qui me connaissaient dans mon pays »
Dô diu rede was getân, Lorsqu’il eut dit ces mots,
si erkante in bî dem namen sân. elle le reconnut aussitôt à son nom.
Parzival, 139, 29 - 140, 6

Ainsi les premiers noms répétés par la mère dans son extase maternelle
serviront-ils de vrais prénoms pour sa famille et les gens du pays, ce qui suggère
qu’ils ont bien supplanté une vraie nomination. Wolfram semble suggérer un autre
dérapage maternel en mettant l’accent sur l’érotisme de la scène24. Bien sûr, la
ferveur ou zèle (vlîz) avec laquelle Herzeloyde prononce « bon fîz, scher fîz, bêâ fîz »,
son plaisir à le tenir dans ses bras, à le couvrir de baisers, est parfaitement typique
de l’extase de toute nouvelle mère. Quant à l’examen du visellîn du bébé, il faut de
toute façon déclarer le sexe de l’enfant, et lui prédire un avenir de guerrier glorieux,
donc prêter attention à ce qui se trouve zwischen beinn, entre ses jambes, comme
l’observe James A. Schultz. Il n’empêche que dans le contexte où s’inscrit cette
naissance, venant deux semaines après la mort violente de Gahmuret, l’aspect
presque pornographique (« startlingly graphic » dit Schultz) de la description de
l’allaitement, l’insistance sur la virilité précoce du garçon, et surtout la substitution
de l’enfant au mari dans les bras de Hereloyde (si dûht, si hete Gahmureten /wider an ir

24 Ce passage a fait couler beaucoup d’encre : voir James A. Schultz, « Parzival’s Penis »,
Courtly Love, the Love of Courtliness, and the History of Sexuality, Chicago, University of Chicago
Press, 2006. James Schultz pense que c’est anachronique de voir de l’érotisme ici : « Parzival's
penis is not an erotic object but a rhetorical flourish », caractéristique du style de Wolfram, qui
est capable du sublime comme du très terrestre. « That Herzeloyde and her attendants look at
Parzival's penis should not be understood as an expression of their sexual desire, but as the usual
announcement of the child's sex elaborated by Wolfram in a manner that is typical of him »,
écrit Schultz. Il admet pourtant que la description de l’allaitement est « startlingly graphic », (p. 6)
mais ceci, il l’impute aussi au style particulier du maître. Schultz réagit sans doute en partie
contre certaines remarques de James W. Marchand, « Wolfram’s Bawdy », Monatshefte, vol. 69,
no 2, juillet 1977, p. 131-149, [JSTOR].
Selon James Marchand, le monde n’a pas attendu Freud pour associer le pénis et le sexe, et
Wolfram s’amuse à infuser la sexualité partout où il le peut. Marchand décèle, par ailleurs un
calembour entre fîz, et cet autre emprunt du français visellin, (dans lequel on reconnaît le vit/vis
français transformé par un diminuitif allemand) « The fact that [Wolfram] has just used a
French loan word, vis, for « penis » (visellin) which sounded much like fiz « son », makes the
queen sound like she is calling Parzival ‘pretty putz’ or the like ». Marchand, p. 139.
Les articles de Blake Lee Spahr, « Gahmuret’s Erection: Rising to Adventure », Monatshefte,
vol. 83 / 4, décembre 1991, p. 403-413 ; et de Stephen Mark Carey, « The Critics Remain Silent
at the Banquet of Words : Marchand on the Names in Wolfram Von Eschenbach’s Parzival »,
New Research : Yearbook for the Society of Medieval Germanic Studies, vol. 1 / 1, article 4 ; mettent de
nouveau l’accent sur l’érotisme de Wolfram, son amour des jeux de mots, et accusent le
puritanisme critique.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 16

arm erbeten), tout se combine pour ajouter une nuance trouble à la force de cet
amour maternel, conçu dans le désespoir, même si le mot d’inceste paraît exagéré.

La ferveur de Herzeloyde est peut-être la réponse de Wolfram au passage dans le


Conte du graal qui expose le désespoir de la veuve dame :

Et li vaslez ne s'est pas fainz


de retorner a son menoir,
ou sa mere dolant et noir
avoit le cuer por sa demore.
Grant joie an ot a icele ore
qu'ele le voit, ne pas ne pot
celer la joie qu'ele an ot,
car come mere qui mout ainme
cort contre lui et si le clainme
« Biax filz, biax filz » plus de .c. foiz.
« Biax filz, mout a esté destroiz
mes cuers por vostre demoree.
De duel ai esté acoree,
si que par po morte ne sui.
Ou avez vos tant esté hui ? » (Le Conte du graal, 359-376)

Elle passe de « dolant et noir, détruite, presque morte, « acorée » (le cœur arraché donc) de
deuil par son retard à la « grant joie » en un instant, en répétant frénétiquement
cette épithète comme s’il n’avait aucun autre nom. Si certains critiques y ont vu
l’attachement d’une mère vorace25, la lecture de Wolfram semble devancer la critique
moderne, car il met le point sur l’aspect érotique de l’amour maternel. Il souligne
surtout que la mère du héros esquive, avec ces épithètes, la première séparation que
représente la nomination. L’épithète « Biax filz » signalerait, chez la mère de
Perceval, son refus de couper le cordon, et de donner, par le nom, une identité
distincte26. Pierre Gallais écrit : « Si l’on a un nom, c’est que l’on est un homme. Et

25 Voir Jean Gyory, « Prolégomènes à une imagerie de Chrétien de Troyes (suite et fin) »,
Cahiers de civilisation médiévale, vol. 11, no 41, 1968, p. 29-39, p. 39 ; et Jean-Charles Huchet,
« Mereceval », Littérature, vol. 40, no 4, 1980, p. 69-94. Pour Jean Gryory, « C'est la Mère de la
possession absolue » ; il lit, comme Jean-Charles Huchet après lui, une possessivité incestueuse
dans l’enseignement de la mère de laisser le « sorplus » pour elle. Ils considèrent que la mère
voudrait qu’il réserve sa sexualité littéralement pour elle. (Vers 545-547 DECT : De pucele a
mout qui la beise / S'ele le beisier vos consant, / Le soreplus vos an desfant, / Se leissier le volez por moi. »).
C’est, je crois, faire une entorse au sens des mots, voire un contresens ; il faudra probablement
lire : « parce que je vous le demande », voire « par respect de votre mère, et des femmes ».
26 Voir Gérard Pommier, Le nom propre, fonctions logiques et inconscientes, collection « Philosophie
d’aujourd’hui », Paris, PUF, 2013, p. 122-125. Le psychologue George Pommier écrit, de
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 17

la Veve Dame ne veut pas que son fils devienne un homme, elle veut qu’il reste un
enfant27. ».

Puisque cette séparation, l’enfant devenu homme, la tue, symboliquement, elle


« meurt en couches28» comme le remarque Barbara Sargent-Saur. Pour Wolfram, le
sens même du nom « Parzival » est à trouver dans la douleur maternelle. La
cousine, Sigune, lui explique le sens de son nom :

« deiswâr du heizest Parzivâl. « En vérité, tu t’appelles Parzival.


der nam ist « Rehte enmitten durch ». Ce nom veut dire « droit à travers le milieu»
grôz liebe ier solh herzen vurch Un grand amour a labouré de profonds sillons
mit dîner muoter triuwe : dans le cœur loyal de ta mère :
dîn vater liez ir riuwe. » ton père lui laissa du chagrin29 .
(Parzival, 140, 15-20)

Sigune traduit Parzival par Rehte enmitten durch (littéralement « droit ou


directement à travers le milieu », ce qui suggère, sans verbe ni sujet, l’idée
d’un « cœur percé » 30 . Elle associe cette expression au profond chagrin de
Herzeloyde, (dont le nom joue sur Herz « cœur » et Leid « souffrance ») causé
initialement par la perte de son mari. Mais comme Ruth Sassenhausen écrit : « Der

même : « [le don du prénom] sépare celui qui le donne de celui qui le reçoit : il lui reconnaît
une existence séparée. […] Appeler un enfant par son nom lui offre du même coup son
indépendance et prive ainsi le donateur de sa jouissance. » Pommier observe, comme preuve
du pouvoir séparateur du nom que « certains parents rechignent à appeler leurs enfants par
leurs noms ; ils les appellent par des noms communs, des diminutifs, des noms d’animaux, ou
même de qualificatifs insultants (par exemple « pisse au lit », « morveux », etc.).
27 Pierre Gallais, Perceval et l’initiation, Paris, Sirac, 1972, p. 150.
28 Sargent-Baur, La Destre et la Senetre, op cit, p. 75.
29 Je traduis.
30 L’expression offre une version allemande des syllabes de « Perceval » selon la façon,
toujours contestée, dont Wolfram les aurait découpées. Certains postulent qu’il a entendu
« perce à val », d’autres y voient l’impératif : « perce ce val ». Il est possible qu’il ait compris
« sillon » dans « val », ce qui expliquerait la glose de Sigrune qui suit : « le deuil a labouré de
profonds sillons dans le cœur de sa mère ». Voir sur ce point la discussion de Jean Fourquet,
Wolfram d’Eschenbach et Le Conte del Graal: les divergences de la tradition du Conte del Graal de Chrétien
et leur importance pour l’explication du texte du Parzival, Pars, Presses Universitaires de France,
1966). Les éditions modernes sur-traduisent par « passer au travers » (Buschinger) ou « pierce-
through-the-heart» (A.T. Hatton, Penguin Classics, 1980), cependant la notion de « percer », ou
encore de « passer » est seulement impliquée, ainsi que la notion de « cœur ». Plus facilement
rendu en anglais : « right through the middle » ou « straight down the middle » (c’est le choix de Cyril
Edwards, Wolfram von Eschenbach : Parzival: With Titurel and the Love Lyrics, éd. Cyril Edwards,
Cambridge, DS Brewer, 2002).
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 18

Tod durch « Herzleid » ist letztendlich Herzeloydes Bestimmung ; ihr Name ist
Programm 31 ». Parzival-Rehte enmitten durch est par cette association un nom-
programme tout autant : nommé pour le deuil de son père, Parzival a pour destin
de tuer sa mère. Les noms Herzeloyde (douleur de cœur) et Parzival (cœur percé) se
répondent comme deux moitiés du sumbulon grec. La mère de notre Perceval, en
revanche, n’a pas de nom, et Perceval n’est l’autre moitié d’aucun « nom-
programme ».

31Ruth Sassenhausen, Wolframs von Eschenbach Parzival  als Entwicklungsroman :


Gattungstheoretischer Diskurs und literaturpsychologische Deutung, Köln, Böhlau Verlag, 2007, p. 99.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 19

Une généalogie mutilée

Ce fu au tans qu'arbre florissent,


fuelles, boschaige, pré verdissent,
et cil oisel an lor latin
dolcemant chantent au matin
et tote riens de joie anflame,
que li filz a la veve dame
de la Gaste Forest soutainne
se leva, et ne li fu painne
que il sa sele ne meïst
sor son chaceor et preïst
.iii. javeloz, et tot ensi
fors del manoir sa mere issi. (v. 69-80)

Si le héros du Conte du graal croit s’appeler « beau fils », dès les premiers vers qui
suivent le prologue, le personnage a bien un nom : ou plutôt ce qui,
grammaticalement, pourrait passer pour un nom. Cette formule : « li filz a la veve dame
/ de la Gaste Forest soutainne » a toute la structure d’un nom familial du type « fils +
père » (Gauvain « filz au roi Lot »32, « Ydiers, li filz Nut »33) , et « de + fief»  34,
(« Clamadex des Illes » 35 , « Li Vermauz Chevaliers de la forest de Quinqueroi » 36 ) ;
seulement, à la place du père et du fief, se trouvent des marqueurs de vide, ou ce
qu’Irit Ruth Kleinman nommera : « X marks the spot37 ». L’expression « filz a la veve
dame » présente un double, voire triple gommage de l’onomastique lignagère : le
père est non seulement mort, mais oublié, et sa veuve anonyme. Or, à la place du
fief, « la Gaste Forest soutaine » conjugue trois termes pour insister sur l’immensité
d’un espace à la fois vaste et désert, sauvage et solitaire. Autant s’appeler « fils de
personne, de nulle part », mais avec une nuance, car ces expressions ne parlent pas

32 Yvain, v 6259 (DECT).


33 Erec et Enide v 1042 (DECT).
34 Il est rare de voir les noms du père et du fief cités ensemble, l’un ou l’autre semble suffire,
mais on trouve un exemple (à effet comique) dans le Charroi de Nîmes ; Guillaume, déguisé en
marchand, dit entre ses dents : « Si ai ge nom Guillelmes Fierebrace, filz Aymeri de Nerbone,
le saige ». (v 1355), enchaînant nom et surnom, nom du père, fief et surnom du père. Charroi de
Nîmes, éd Claude Lachet, Folio Gallimard, 1999.
35 Le Conte du graal, v 2774 (DECT).
36 Ibid., v 948-949.
37Irit Ruth Kleiman, « X Marks the Spot : The Place of the Father in Chrétien De Troyes’s
“Conte du graal” », The Modern Language Review, vol. 103, no 4, 2008, p. 969-982.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 20

simplement de l’absence dans l’absolu, mais de la destruction de tout ce qui fut : le


père dont la mort laissa une veuve, une forêt qu’une campagne de « terre brûlée » 38
aurait détruite (si dans « gaste » on entend non seulement « vaste, vide, stérile »,
mais aussi le premier sens de « dévastée, gâchée, ravagée, violée, ruinée etc. 39).

En vérité, tout ce que nous pouvons lire dans le mot « gaste » trouvera son écho
dans ces quelques vers de la plainte de la mère :

« Vostre peres, si nel savez,


fu parmi les janbes navrez
si que il mahaigna del cors.
Sa granz terre, ses granz tresors,
que il avoit come prodom,
ala tot a perdicion,
si cheï an grant povreté.
Apovri et deserité
et essillié furent a tort
li prodome aprés sa mort,
Utherpandragon, qui morz fu
et peres le bon roi Artu.
Les terres furent essilliees
et les povres genz avilliees ;
si s'an foï qui foir pot. » (v. 433-447)

Les expressions qui disent la perte : perdicion, cheï, povreté, apovri, povres, deshireté,
avillies, et essillié (au sens d’exilé) et la dévastation : navrez, mehaigna, et escillies (au sens

38 Voir l’article sur la terre brûlée de Collin DAVEY et Monica L WRIGHT, « Burning Down the
House: Scorched Earth Tactics Suggested by Wace and Bayeux Tapestry », McNair Research
Review, vol. 4, Summer 2006, Middle Tennessee State University, p. 52-58), et l’article de R. Howard
Bloch, « Wasteland and Round Table : The Historical Significance of Myths of Dearth and
Plenty in Old French Romance », New Literary History, vol. 11, no 2, 1980, ainsi que son
adaptation de cet article dans Étymologie et généalogie, une anthropologie littéraire du Moyen Âge français,
traduit par Béatrice Bonne et Jean-Claude Bonne, Paris, Paris, Seuil, 1989.
39 Godefroy : GAST, guast, gaist, gaste, wast, adj : dévasté, ravagé ; -- violé ; -- ruiné ;
abandonné, solitaire, désert, en mauvais état ; -- vide ; -- inculte, aride, sec ; -- chétif,
misérable ; -- vaste, grand. Eric Rohmer traduit, « vaste forêt » dans son film, ce dont Jean-
Charles Huchet s’indigne : « Par quelle nécessité rythmique la « gaste forest » du texte médiéval est-elle
devenue dans le scénario la « vaste forêt » ? Est-ce là effet d'homophonie ? Se perd, d'entrée, la connotation de
stérilité, de dévastation propre au morphème médiéval. Hasard ou refoulement quand se dissimule l'ombre de la
faute dont la dévastation serait le signe ? » (« Mereceval », Littérature 40 (4), 1980, p. 69-94, p. 72).
Rohmer, cependant, n’a pas tort, car il est vrai, et Pierre Gallais l’a relevé, que cette forêt n’a
pas l’aspect désertique que lui donneront les continuateurs : « cette forêt semble très ordinaire,
agréable même, pleine de jeux d’ombre et de lumière, peuplée d’oiseaux », écrit Gallais (Perceval
et l’initiation p. 96.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 21

de dévasté) se répètent et se répondent, martelant une même idée, la destruction de


tout ce qui fut.

Or, si un nom comme celui d’Yvain, fils d’Urien, évoque des récits de conquêtes
et de gloire de toute une famille royale, légendaire et historique, ces termes, « à
la veve dame » et « de la gaste forêt soutainne », témoignent de défaites guerrières, de
perte de terres, de fuite, et marquent l’annulation d’une gloire passée dans
l’ignominie de l’exil, l’extinction de la lignée, et l’effacement du père de la mémoire
commune, à la manière de ces transfuges russes qui verront leurs noms et leurs
images officiellement gommés de l’Histoire. Ces « marqueurs du vide » rappellent
nos antiques parchemins rongés par des souris aux endroits stratégiques, que nous
représentons dans nos éditions par des points, ou des vers probables reconstitués
entre crochets.

La généalogie et l’histoire familiale exposées par la mère sont également trouées.


Dans sa plainte contre la mauvaise chevalerie, exposant les infortunes de la famille,
(v. 401-486) la mère nomme ce qui semble être la terre d’origine (les Isles de mer)40,
le roi que servait le père (Uther Pendragon), le motif de leur exil, les rois que les
deux frères servaient (Escavalon et Ban de Goremet41), tout en omettant les noms
des deux frères, de leur père, et bien sûr son propre nom42. Elle fournit, en outre,
un détail macabre :

40 Ou, ce qui est plus probable, juste une façon de nommer les British Isles. Voir les
spéculations de Madeleine BLAESS, « Perceval et les « Illes de Mer » », in Mélanges de littérature du
Moyen Âge au XXe siècle offerts à Mademoiselle Jeanne Lods, Tome I, Paris, coll. « Collection de
l’École Normale Supérieure de Jeunes Filles », n˚ 10, 1978, vol.1. Voir également la réponse de
Bernard MARACHE, « Gornemant et Perceval entre rivière et mer », in L’hostellerie de pensée: études
sur l’art littéraire au Moyen âge offertes à Daniel Poirion par ses anciens élèves, Michel Zink, Danielle
Régnier-Bohler, éd, Presses Paris Sorbonne, 1995, p. 276-284 ; et surtout Claude LUTTRELL,
« Arthurian Geography: The Islands of the Sea », Neophilologus, 1 avril 1999, vol. 83, no 2, p.
187-196. L’expression se trouve notamment dans la bouche de Gauvain dans un contexte où il
est clair que les « Isles de mer » inclut le royaume d’Arthur. Gauvain le dit à propos de ce qu’on
lui rapporte du chevalier qui s’avère être Perceval : 4070-4075 : « Por Deu, sire, qui puet cil
estre/qui par seul ses armes conquist / si boen chevalier con est cist ? /An totes les Isles de mer / n'ai oï
chevalier nomer, / ne nel vi ne ne le conui, / qui se poïst prandre a cestui /d'armes ne de chevalerie. »
41 Ban de Gomorret (ms. T – Roach/Busby). Nous discuterons ce nom plus loin.
42 Barbara Sargent-Baur relève ce contraste dans « Le jeu des noms », op.cit. p. 490 ; elle écrit :
« Il est remarquable qu’aucun membre de la famille du jeune héros n’est doté d’un nom propre.
Père, mère, frères de la mère, frères du héros, le cousin et la cousine de celui-ci –ils sont tous
évoqués, et quatre d’entre eux jouent un rôle important dans le récit; mais ils ne sont jamais
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 22

De l’ainznee avindrent mervoilles,


Que li corbel et les cornoilles
Anbedeus les ialz [li] creverent. (475-477)

Si on considère les yeux comme la fenêtre de l’âme, l’image du fils ainé avec des
trous à la place des yeux incarne toute l’horreur d’une identité effacée43 ; elle est
emblématique de la rature de toute l’identité familiale.

nommés. C’est là une omission qui met en relief le seul membre de la famille qui a un nom, un
nom qu’il finit par découvrir et prononcer lui-même ».
43Encore pourrait-on évoquer la damnatio memoriae pratiqué contre les empereurs romains
déchus. Voir page 171 de ce mémoire.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 23

II. LE NÉANT DU PÈRE

Henri Rey-Flaud écrit : « La divination [du nom pour Perceval] est l’expression
d’un court-circuit du signifiant du Nom-du-Père. Elle traduit un surgissement d’un dire
sans origine symbolique. 44 » Le terme « origine symbolique » renvoie, par
l’intermédiaire de Lacan, éventuellement à l’idée d’un fondateur de la lignée dont
l’identité et le sens seraient perdus dans la nuit des temps. Rey-Flaud écrit :

« Le nom comprend […] un point de non-sens (indicé au signifiant du Nom-


du-Père) qui a pour conséquence que jamais la désignation ne sera en mesure
de répondre aux virtualités de la nomination et que jamais le porteur du nom
ne pourra non plus s’égaler à son nom.
Cette conclusion est la conséquence du principe selon lequel le sujet du
signifiant reçoit son nom de l’Autre barré, en vertu de la sentence de Freud
selon laquelle « l’origine du nom est perdue ». Ainsi le nom implique-t-il toujours la
« donation » de l’Autre, en renvoyant le sujet à une origine symbolique oubliée que
certains entreprennent parfois d’imaginariser en reconstituant leur
généalogie. Opération de quatre sous qui substitue un père idéal, supposé au
fondement de la lignée, au père mort perdu dans le refoulement originaire.
Tels sont les principes logiques du procès de la nomination dont
l’effectuation est invariablement soumise à divers avatars45. »

Quand Freud écrit dans Totem et Tabou, « l’origine du nom est perdue », il analyse
les données rassemblées par l’anthropologue James George Frazer, dans Totemism
and Exogamy (1887). La « sentence », selon la formule de Rey-Flaud, semble prendre
la qualité d’une loi universelle. Dans le contexte, cependant, Freud observe, à partir
des écrits de Frazer concernant des peuples australiens et amérindiens, que l’origine
du nom totémique du clan, parmi ces peuples dits « primitifs », est inconnue, et
supplantée par un mythe. Frazer donne plusieurs exemples fascinants de ces récits
d’origines, qui ne sont rien moins que des mythes de création très variés, chacun
offrant une genèse différente pour l’espèce humaine. Ainsi, les Osages, par

44 Henri REY-FLAUD, Le Sphinx et le Graal, p. 137.


45 H. REY-FLAUD, Le sphinx et le graal: le secret et l’énigme, Lausanne, Payot, 1998, p. 136.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 24

exemple, descendent de l’union d’un escargot mâle et d’un castor femelle :


l’escargot est devenu un homme en éclatant sa coquille, en laissant pousser des
bras, des pieds, et des jambes ; les « Tortues » Iroquois proviennent d’une grosse
tortue qui ne pouvait plus supporter sa carapace ; le clan des « Écrevisses »
Choctaws descend d’un groupe d’écrevisses vivant dans la boue qui ont su couper
leurs ongles, épiler leurs poils, marcher debout sur deux jambes et maitriser le
langage, et ainsi de suite46.

L’affirmation de Rey-Flaud que la divination du nom pour Perceval « traduit un


surgissement d’un dire sans origine symbolique » révèle que Perceval réussit très
exactement à escamoter tout récit d’engendrement imaginaire : procédé, par
ailleurs, fréquent dans la littérature arthurienne !

L’ORIGINE IMAGINAIRE

La littérature du douzième siècle offre de nombreux exemples de héros


engendrés de façon merveilleuse, mais on remarque également une distanciation
critique ou ironique par rapport à ce phénomène.

Le père de Merlin

Dans l’Historia Regum Britanniae, par exemple, Merlin naît de l’union d’une femme et
d’un incube. Mais la version de la même histoire dans le Roman de Brut y introduit
des éléments de doute. Dans la version de Geoffroi de Monmouth, un jeune
homme vient et disparaît magiquement : parfois visible, parfois seulement présent

46 « The Turtle clan of the Iroquois are descended from a fat turtle, which burdened by the
weight of its shell in walking, contrived by great exertions to throw it off, and thereafter
gradually developed not a man. […] The Cray-Fish clan of the Choctaws were originally cray-
fish and lived underground, coming up occasionally through the mud to the surface. Once a
party of Choctaws smoked them out, and, treating them kindly, taught them the Choctaw
language, taught them to walk on two legs, made them cut off their toe nails and pluck the hair
from their bodies, after which they adopted them into the tribe. But the rest of their kindred,
the cray-fish, are still living underground. […] The Osages are descended from a male snail
and a female beaver. The snail burst his shell, developed arms, feet, and legs, and became a fine
tall man; afterwards he married the beaver maid […James George Frazer, Totemism and
Exogamy, Vol. I (in Four Volumes), Cosimo, Inc., 1887 (réimprimé 2012), p. 6-8,
[books.google.fr].
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 25

en esprit, il séduit la mère de Merlin sous forme d’un beau jeune homme. Dans
Brut, la mère de Merlin explique au roi (Vortigern) comment elle fut séduite dans la
nuit par une « chose » en tous points semblable à un homme, sauf qu’il ne s’est
jamais montré :

« Une chose veneit suvent


Ki me baisout estreitement.
Cumë hume parler l’oeie,
E cumë hume le senteie,
E plusurs feiz od mei parlout
Que neient ne se demustrout.
Tant m’ala issi aprismant
E tant m’ala suvent baisant,
Od mei se culcha si conçui,
Unches hume plus ne conui.
Cest vallet oi, cest vallet ai,
Plus n’en fu, ne plus n’en dirai. »
(Wace, le Roman de Brut, v. 7422-7434)

Elle avoue qu’elle n’a même jamais su si c’était un homme : « Unches n’oi, unches ne soi
/ Si ço fu huem de ki jo l’oi » (Brut, v. 7417-7418), pourtant elle hésite à l’identifier
comme un esprit : « Ne sai se fu fantosmerie » (v. 7422). Mais Maganz est là, le savant
du roi, pour confirmer l’existence des Incubi demones, tout en y ajoutant un brin
d’ironie :

« Trové avum, dist il, escrit,


Qu’une manere d’esperit
Est entre la lune e la terre.
Ki vult de lur nature enquerre,
En partie unt nature humaine
E en partie suveraine.
Incubi demones unt nun ;
Par tut l’eir unt lur regiun,
E en la terre unt lur repaire.
Ne püent mie grant mal faire ;
Ne püent mi mult noisir
Fors de gaber e d’escharnir
Bien prenent humaine figure
E ço consent bien lur nature.
Mainte meschine unt deceüe
E en tel guise purceüe ;
Issi puet Merlin estre nez
E issi puet estre engendrez » (Wace, Brut, 7439-7456)
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 26

Les vers soulignés sont les seuls qui ne traduisent pas directement Geoffroi de
Monmouth : c’est donc Wace qui ajoute la part de rire : ces Incubi se moquent de
nous, nous « gab[ent] » et « escharni[ssent] », et ont « deceüe », dupé « mainte meschine »
en prenant une forme humaine. Nous pouvons donc nous demander si ce n’est pas
aussi un peu l’auteur qui se moque de ceux qui se laisseraient duper par cette
« fantosmerie » que Geoffroi a fait passer pour de l’histoire. On peut surtout se
demander s’il n’y a pas une critique voilée de toute l’entreprise de traduction de
cette fausse généalogie (qui pourtant le nourrit ; on sait que Wace fut démuni de
son projet du Roman de Rou, probablement pour avoir trop critiqué les
Plantagenets47).

Le père d’Alexandre

Dans le Roman de toute chevalerie, l’ironie ne fait pas de doute. Thomas de Kent
joue sur cette croyance aux incubi, pour faire engendrer Alexandre par un faux
incube, à savoir l’astrologue Nectanabus, déguisé en dragon à l’aide d’une peau de
mouton, et rampant par terre jusqu’au lit de la reine :

Un[e] pel de moton ovec les corn[e]s prist,


En semblance de dragon l’autre partie fist
De virge cire e puis la[e]inz se mist.
Le lit a la dame en tel semblance quist.
Par artimage fist icel[e] conjuncion,
Desqe le lit est venus rampant cum dragon.
La dame le esgarde devant tuit environ,
Ne quideit qe ceo fut si Amon le dieu non.
Le vassal vient al lit e ist de la toyson.
Ovec li se cocha en guise de baron ;
(Thomas de Kent, Le Roman de toute chevalerie48, v. 257-266)

47 J-G. Gouttebroze pense que Wace fut renvoyé pour avoir pris le parti de Becket contre le
roi dans le conflit des investitures épiscopales. Voir Glyn S BURGESS, The History of the Norman
People, Wace’s Roman de Rou, Woodbridge, Boydell Press, 2004, p.xxxvii, qui renvoie à Jean-Guy
GOUTTEBROZE, « Pourquoi congédier un historiographe, Henri II Plantagenêt et Wace (1155-
1174) », Romania, 112, 1991, p. 289-311).
48  Thomasde Kent, Le Roman d’Alexandre ou le roman de toute chevalerie, traduction, présentation
et notes de Catherine Gaullier-Bougassas et Laurence Harf-Lancner avec le texte édité par
Brian Foster et Ian Short, Champion Classiques, Paris, Honoré Champion, 2003.  
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 27

Les artifices de tromperie sont multiples et ridiculisent à la fois la reine, prête à


croire l’incroyable, et son séducteur, prêt à ramper absurdement pour commettre
l’inavouable.

Tristan dans la « Folie » d’Oxford

Cette « distanciation ironique » est encore plus remarquable dans le cas de


Tristan. Dans la « Folie » d’Oxford, « Tantris » invente un mythe-délire quand le roi
Mark lui demande : « Duntes estes vos ? Qu’avez si quis ? » :

Li fols respunt : « Ben vus dirrai


Dunt sui e ke je si quis ai.
Ma mere fu une baleine,
En mer hantat cume sereine.
Mes je ne sai u je nasqui.
Mult sai jo ben ki me nurri :
Une grant tigre m’aleitat
En une roche u me truvat.
El me truvat suz un perun,
Quidat ke fusse sun foün,
Si me nurri de sa mamele. » (La folie d’Oxford49, v. 269-279)

Tristan choisit de répondre à la question banale de provenance « Dunt estes vos ? »


(question qui, nous l’avons vu, déguise l’envie de savoir le lignage et l’identité
complète de l’interlocuteur) avec une fantaisie qui omet toute marque de paternité,
mais inclut, en revanche, deux mères : la baleine qui lui donna le jour, et la tigresse
qui l’allaite et l’élève comme le sien. Soulignons que ce choix est censé simuler la
folie. Il n’est plus question de se moquer légèrement de la généalogie inventée, mais
de la tourner pleinement en dérision : pour raconter de pareils délires, il faudrait
être fou.

La folie, des faux incubes, des jeunes innocentes trop facilement dupées, tous
ces exemples paraissent plutôt parodiques. Si l’origine fantastique est un topos
indispensable aux grands héros, comme le prétend, nous le verrons, Philippe
Walter, le XIIe siècle ne semble pas toujours prêt à y croire.

49La « Folie d’Oxford », dans, Les Tristan en vers, édition comprenant texte, traduction
nouvelle, introduction, bibliographie, documents, notes critiques, et notes par Jean Charles
Payen, (édition révisée et augmentée), Paris, Garnier, 1974.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 28

Aiol anguipède

Le cas d’Aiol offre une distanciation d’une autre sorte. Alors que le héros est
clairement le fils d’Elie et Avisse, la suggestion d’un « ancêtre » totémique se présente
en filigrane dans le récit, puisqu’Aiol est nommé « por amor de l’aiant », trouvé à côté
de lui à son baptême50. L’« aiant », (nommé plus loin « aieil »), serpent ou dragon,
peut-être, redouté de tous, qui repose paisiblement à côté du bébé sans lui faire
mal, s’annonce comme un animal protecteur. Avec la paronomase du nom
Aiol/aieil, avec aieul 51, émerge aussi l’idée d’un « ancêtre » serpent.

Or, le serpent revient de façon spectaculaire dans la vie d’Aiol (v. 6147-6430)
quand une immense « wivre », longue d’« une ausne et .xv. piés » (v. 6150), si grande
qu’il y a un demi pied d’écart entre les deux yeux, un serpent « molt noir et molt idus,
mirabellous et fiers » (v. 6152) vient dans la nuit « engouler » toute la jambe d’Aiol
jusqu’au nœud des braies, jusqu’au sexe donc, durant son sommeil. Curieusement,
la vouivre « n’a cure » de manger Aiol : au lieu de le dévorer comme tous les autres,
(« Les paiens de la terre avoit tous essilliés » v. 6153), elle se contente de tenir Aiol dans
cette étrange (et douce !) étreinte jusqu’au matin :

La jambe li engoule ensamble atou[t] le pié,


La quisse et le genoil dusqu'al neu del braier
Souavet li estraint, n'a cure del mengier
Par la vertu del ciel ne l'ose plus touchier
Contredit li avoit nostre sires del ciel,
Et por la trieve Dieu nel pot mie enpirier
Ne peust estre honis cui Dieus vaura aidier. ( Aiol, v. 6157-6163)

Aiol découvre donc, à son réveil, sa jambe toute engouffrée « ens el cors de la wivre »
(v. 6340), et vit la peur de sa vie. Il est remarquable qu’ainsi « engoulé », Aiol se
retrouve avec une jambe effectivement en forme de serpent, ce qui fait de lui un
« anguipède » selon l’expression de Philippe Walter (« aux jambes serpentiformes »).

50Nous citons le passage et nous considérons le sens spirituel du serpent dans la partie « le
nom du héros », p. 86.
51 Paronomase relevée par Sandra MALICOTE, Image and Imagination : Picturing the Old French
Epic, University Press of America, 2010, p. 10.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 29

La tentation est grande d’y lire la survivance de quelque mythe « mélusinien », celui
d’un prince dont les membres inférieurs se transformeraient la nuit en queue de
serpent, pour regagner sa forme humaine au matin. Cet « engoulement » arrêté pour
respecter la trêve de Dieu est également conforme à l’idée d’un l’animal totem ou
protecteur, très dangereux pour tous les autres, mais accordant une sorte de trêve
aux les hommes vivant sous son signe. Le fait qu’Aiol la tue ensuite, romprait
cependant la trêve.

Nous découvrons donc, en filigrane dans la Chanson d’Aiol, d’une part, la


suggestion d’un géniteur serpent, à la fois dangereux et protecteur, et d’autre part,
l’image d’une nature semi-divine (moitié vouivre) pour le héros. Si cette naissance,
cette nature « mélusinienne » ne sont aucunement explicites dans le récit, l’image le
dit, et de façon frappante. Il peut, en effet, s’agir d’une « survivance » d’un récit
antérieur, d’une allusion, ou d’une métaphore étendue et multiple. Ce passage
mériterait une étude approfondie52.

Le mythe « occulté »

L’absence totale de tout récit d’engendrement, comme c’est le cas dans le roman
de Perceval, serait le degré zéro de distanciation de ce phénomène. Mais si
Chrétien de Troyes se taît au sujet de la naissance et de la nomination de Perceval,
par là même, il évite de trancher entre l’imaginaire et le réel, laissant le champ
ouvert à toute spéculation. Ainsi, Philippe Walter a pu affirmer que le père de
Perceval : « ne peut pas se servir de ses jambes tout simplement parce qu’il n’en a
jamais eues [sic] et parce qu’il est anguipède ou, ce qui reviendrait au même,
mélusinien53 ». Cette idée, pour absurde qu’elle paraisse au premier abord, n’est pas
sans beauté, surtout mise en regard avec la Chanson d’Aiol. Mais Walter affirme
aussi : « Le père de Perceval serait […] à certains moments de son existence, un

52 Le serpent dans le récit est doublé par les « serpents » humains : alors même qu’Aiol est
emprisonné par la vouivre, un autre « serpent », Robaud, chef des brigands, tente de violer sa
fiancée, Mirabelle, et compte l’enlever avec tous les biens d’Aiol. Le passage concernant le viol
est brièvement traité dans l’article de Dietmar Rieger, « Le motif du viol dans la littérature de la
France médiévale entre norme courtoise et réalité courtoise », Cahiers de civilisation médiévale,
vol. 31 / 123, 1988, p. 241-267.
53 Philippe WALTER, Perceval : le pêcheur et le Graal, Paris, Imago, 2004, p. 69.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 30

oiseau marin (un goéland), ce qui serait évidemment à rapprocher du fait que la
mère de Perceval habite dans les Iles de Mer54 » ; et une troisième affirmation
permettra de justifier toutes les formes imaginables pour le père :

« La mère de Tuan Mac Cairill engendre […] son fils grâce à la chair de
saumon sacré. C’est très probablement le cas aussi pour la mère de Perceval qui
conçoit cet enfant après avoir connu un amant mythique que nous préférons
appeler le roi des poissons mais qui pourrait bien être une figure d’ogre, être
par définition polymorphe et protéen pouvant prendre plusieurs apparences
animales ou humaines, dont celle du saumon55. »

Walter justifie ses déductions fantaisistes en fonction de deux principes


généralisés : le premier déclare que « le héros tient toujours son statut extraordinaire des
circonstances exceptionnelles de son engendrement 56» ; le deuxième veut que les écrivains
médiévaux n’inventent pas l’argument de leur récit57 ». Selon Philippe Walter, donc, une
source perdue, qui devait forcément exister, contenait obligatoirement le récit d’une
conception magique. L’absence de toute mention d’un tel récit dans le Conte du graal
s’expliquerait par son occultation : « le secret de Perceval […] réside dans sa naissance
merveilleuse (c’est-à-dire mythique) occultée par le récit.58 » écrit Walter.

54L’idée se fonde sur le sens du nom Guellan Guenelaus (« Goéland-hirondelle ») donné au père
dans « une continuation » (non identifiée !). Ph. WALTER, le Pêcheur et le graal, op. cit., p. 73.
55 Ibid, p. 67.
56 Ibid, p. 69.
57 « Comme tous les écrivains médiévaux », écrit Walter, « Chrétien n’a pas inventé l’argument
de son récit » Ibid, p. 58.
58 Walter écrit : « […] on a généralement insisté sur le secret du Graal, mais ce secret en cache
lui-même un autre : le secret de Perceval qui réside dans sa naissance merveilleuse (c’est-à-dire
mythique) occultée par le récit. Le graal, plat à poisson, n’est là que pour le renvoyer à ce mystère
originel de sa conception […] », (p. 75-76). Malgré le côté fascinant et séduisant de ces
associations, il semble impossible d’accepter une telle interprétation, que rien du texte ne peut
justifier. Cet argument s’appuie d’ailleurs au moins en partie sur un total contresens de lecture.
Walter soutient que Perceval doit franchir une rivière pour arriver jusqu’à la maison du roi
pêcheur : « Perceval est accueilli dans la maison du Roi Pêcheur après avoir mystérieusement franchi
une rivière que ne traverse aucun pont ni aucun gué. Cette demeure féerique se situe donc au-delà de l’eau
qui est la matérialisation de la frontière de l’autre monde. De tels palais marins ne sont pas
rares dans les récits mythologiques irlandais. […] » (p. 75) Bien entendu, Perceval ne franchit
aucunement cette rivière, qui est, en effet, infranchissable, et l’empêche de retourner voir sa
mère. Le passage chez le Roi Pêcheur est rendu nécessaire justement parce que Perceval ne peut
pas la franchir. Perceval est obligé de monter une colline pour percevoir le château dans un
vallon.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 31

Walter applique donc une logique quasi déterministe qui nie à Chrétien de
Troyes la possibilité d’inventer une intrigue à partir de rien, et par là même, réduit
le personnage à une sorte d’automate prédestiné : Chrétien n’a pu inventer le Conte
du graal, car aucun auteur médiéval n’inventait, et Perceval est forcément le fils d’un
saumon59 ou d’un goéland ou des deux, pré-programmé pour sauver le monde,
parce qu’aucun héros mythique ne naquit jamais de père humain. Il est étonnant que
le modèle qui permet de si grands sauts d’imagination critique soit précisément
celui qui voudrait nier la possibilité d’invention à l’auteur du Graal, et qu’il ne
puisse concevoir un jeune héros né de père humain, auteur de son propre destin.

LA TABLE RONDE ET LES NOMS DES PÈRES

Nous avions voulu souligner l’étrangeté de l’absence de patronyme pour


Perceval dans la scène de la révélation du nom. Cette notion se confronte,
cependant, au constat que l’onomastique arthurienne abonde en chevaliers nommés
sans référence à leur père, comme si leur seule adhésion à la bande d’Arthur
suffisait à les identifier absolument, et remplaçait toute paternité. Sur la liste des
trente-et-un noms de chevaliers faisant partie de la Table Ronde dans la copie
Guiot d’Erec et Énide, seuls quatre sont associés au nom du père : Erec li filz Lac,
Gilflez li filz Do, Loholz li filz le roi Artu et « li filz au roi Quenedic (qui, lui, n’a pas
droit à un nom), soit 13%. La liste plus longue du manuscrit BnF 1376 d’Erec et
Énide, comptant cinquante noms de chevaliers, inclut quatre patronymes
supplémentaires : Yvain, li filz Uriien, Torz, li filz le roi Arés, Breons, li filz Canodan, et
Gronosis li filz Keu le seneschal, ce qui nous amène à 16%60. Il est vrai que pour
certains, le père est connu : celui de Gauvain siège aussi à la Table (Loz li rois). Plus
de 80% de ces « meillors del monde », cependant, sont désignés sans référence au
père, soit par un nom seul, soit par un prénom + nom de guerre, fief, fonction, ou

59 « Dans la mythologie celte, […] le roi des poissons ou poisson roi ne peut être que le
saumon. », Walter, p. 66.
60 Édition de Jean-Marie Fritz, Lettres gothiques, 1992. Dans son édition de BnF 1376, (« B »),
Jean-Marie Fritz note, « Cette liste de chevaliers, procédé fréquent dans la chanson de geste,
varie beaucoup en longueur d’un manuscrit à l’autre : notre manuscrit en offre une « version
longue » ; les manuscrits HPC l’abrègent, en omettant d’ailleurs des fragments différents, ce qui
tendrait à prouver que le texte de B n’est pas interpolé (sauf peut-être les v. 1737-1744).
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 32

petite périphrase. Certains noms sont uniquement des périphrases : Li Biax Coarz, li
Lez Hardiz, le Chevalier au Cor, li Vaslet au cercle d’or. Citons li Vaslez de Quintareus, et
Galegantins li Galois, et nous avons de solides raisons pour considérer « Li Vaslez
Galois » comme un nom parfaitement légitime pour un chevalier de la Table Ronde,
et « Perceval li Galois » encore plus, même en l’absence de nom du père.

Les noms des pères dans Kulhwch et Owen

Dans les catalogues de chevaliers arthuriens antérieurs à l’œuvre de Chrétien de


Troyes, les noms de père sont beaucoup plus fréquents. La très longue liste des
compagnons et guerriers d’Arthur dans Kulhwch et Olwen61, curieux mélange de
généalogies aristocratiques, de mythes et de fables, compte environ 211 guerriers,
dont 120 nommés avec le père, et même parfois, avec le père du père, soit au moins
57%. En revanche, nombreux sont les noms suivis seulement de ce que nous
appellerons leur « micro-fable ». C’est en réalité une très longue périphrase étalant
quelque détails qui les caractérisent : hauts-faits, dons magiques, étrangetés, aspects
physiques (il s’agit très souvent de la barbe). Tel est le cas de Gwiawn Llygad Cath
(Gwiawn « Œil-de-chat ») « qui pouvait toucher le coin de l’œil d’un moucheron sans
endommager l’œil 62», ou Uchdryt Varv Draws (« a la Barbe de Travers ») -- « qui
dressait sa barbe rousse, hérissée aussi loin que les cinquante poutres de la grande salle
d’Arthur 63 ». On voit d’ailleurs l’héritage, ou peut-être le pastiche de ces
périphrases-« micro-fables » dans Erec et Énide, avec « Gronosis, qui mout sot de
mal 64», et Taulas / qui onques d’armes ne fut las65 ».

Parmi les « fils de » sur la liste de Kulhwch et Olwen, il arrive cependant que la
« paternité » soit purement sémantique : ainsi Clust « Oreille » est fils de Clustveinat,

61 Voir l’article de Morris Collins « The Arthurian Court List in Culhwch and Olwen », Camelot
Project, University of Rochester [www.lib.rochester.edu/camelot/CULlist.htm].
62Pierre Yves Lambert, Les quatre branches du Mabinogi et autres contes gallois du Moyen Âge, traduit
du moyen gallois, Paris, Editions Gallimard, 1993, (« L’aube des peuples »), p. 135-136.
63 éd. Lambert, p. 135 (traduit sur la même page).
64 Édition de Jean-Marie Fritz, v. 1736.
65 Ibid, v. 1725
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 33

« Écouteur66 », Medyr « Visée », est fils de Methredydd « Pointeur », 67 » ; des noms


similaires se traduisent « Trace, fils de Pisteur68 », « Vision, fils de l’Observateur »69 et
« Gros-os, fils de Force70 » Chacune de ces paires annonce, bien sûr, l’hyperbole qui
suit : ainsi « Oreille fils d’écouteur » est suivi de la micro-fable : « si on l’enterrait sous
terre à une profondeur de sept coudées, il pouvait entendre une fourmi quitter son trou le matin à
cinquante milles de distance71 ». La « paternité » de ces héros de l’hyperbole semble
importer beaucoup moins que leurs qualités magiques, et la légende qui leur est
associée.

Les pères dans l’Historia regum Britanniae et le Roman de Brut

La liste de conseillers d’Arthur convoqués à Pentecôte dans l’Historia regum


Britanniae72 de Geoffroy de Monmouth est en revanche remarquablement purgée
de fantaisie, même si l’auteur devait connaître Kulhwch et Olwen73, où il aurait puisé
les noms de Caius (Keu) et Beduerus (Bedoier/Bedwyr). Sur la liste de barons
convoqués à Pentecôte chez G. de Monmouth74, on voit peu de « fils de », car il
s’agit principalement de rois et de princes (un roi, comme un pape, n’a pas besoin
d’autre référent que lui-même) ; en revanche, parmi les « Praeter consules » de « non

66 Lambert, p. 135, Clust fils de Clustveinat, traduit p. 373, note 126.


67 Ibid, p. 135, Medyr fils de Methredydd, traduit p. 373, note 127.
68 Ibid, p. 136 Ol fils d’Owydd, traduit p. 373, note 128.
69 Ibid, p. 133, Drem fils de Dremidyt, note 79 p. 372.
70 Ibid, p. 135, Gorascwrn fils de Nerth, note 120 p. 373.
71 Lambert, p. 135.
72 Livre IX, chapitre XII, Geoffroy de Monmouth, Historiae regum Britanniae édition latine d’Albert
Schutz, Halle, E. Anton, 1854 ; traduction anglaise d’Aaron Thompson & J. A. Giles (1842) »,
[en.wikisource.org/wiki/History_of_the_Kings_of_Britain].
73Peter Korrel, An Arthurian Triangle: A Study of the Origin, Development, and
Characterization of Arthur, Guinevere, and Modred, Brill Archive, 1984, p. 118-119. Peter
Korrel considère que Monmouth devait connaître Culhwch et Olwen, bien qu’on ne sache pas
exactement sous quelle forme, puisqu’il en incorpore plusieurs éléments dans l’Historia.
74 HrB, Livre IX, chapitre XII.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 34

minoris dignitatis heroes », on trouve quatorze noms gallois, dont Peredur map Eridur,
et tous sauf trois sont articulés au nom du père75.

Wace suit de près la liste de noms chez Geoffroy de Monmouth, et ajoute qu’il
n’a surtout pas l’intention de se mêler de ces affabulations en nommant les
chevaliers de la Table Ronde :

« De cels ki en la curt serveient


Ki des privez le rei esteient,
Ki sunt de la Roünde Table,
Ne vuil jo mie faire fable » 76
(Wace, le Roman de Brut, v.10283-10288)

Déjà il nous a signalé que la Table Ronde était sujet de « fables », même s’il
présente la Table Ronde comme essentiellement historique :

Pur les nobles baruns qu’il out,


Dunt chescuns mieldre estre quidout,
Chescuns se teneit al meillur,
Ne nuls n’en saveit le peiur,
Fist Artur la Runde Table
Dunt Bretun dient mainte fable.
Illuec seeient li vassal
Tuit chevalment e tuit egal » (v. 9747-9752)

Pour Wace, la popularité de ces contes en circulation dans son temps est preuve
de l’immense prestige du roi historique, mais ils entravent son travail d’historien,
faisant tout paraître fiction :

En cele grant pais ke jo di,


Ne sai si vus l’avez oï,
Furent les merveilles pruvees,
E les aventures truvees
Ki d’Artur sunt tant recuntees
Ke a fable sunt aturnees :
Ne tut mençunge, ne tut veir,
Ne tut folie ne tut saveir.
Tant unt li cunteür cunté

75 Ces douze noms proviennent, selon Robert Huntington Fletcher, des généalogies galloises,
sauf Peredur, ailleurs mentionné dans l’Historia comme le frère d’Eridur. Robert Huntington
FLETCHER, The Arthurian Material in the Chronicles Especially Those of Great Britain and France,
Studies and Notes in Philology and Literature, vol. 10, Boston, 1906. Voir sa discussion des
sources galloises à propos des listes chez G. de Monmouth, p. 75-80
76 Wace, le Roman de Brut, éd. Judith WEISS v. 10283-10288.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 35

E li fableür tant flablé


Pur lur cuntes enbeleter,
Que tut unt fait fable sembler. (Wace, le Roman de Brut, v. 9787-9798)

Tandis que Wace ne veut pas s’embarrasser de nommer les chevaliers fictifs de
la Table Ronde, Chrétien de Troyes, au contraire, ne nomme que ceux-ci. Il inclut
donc plusieurs noms sur la liste, qui font appel à des contes déjà très connus :
Tristanz qui onques ne rist en est le meilleur exemple, mais d’autres contes se laissent
deviner sous les noms comme Ydiers del Mont Delereus 77 , Li vallez d’Escume
Carroux78, Le Chevalier au Cor 79, Li Valez au Cercle d’or 80.

Dans l’univers de Chrétien, il n’est donc aucunement révolutionnaire pour un


chevalier de la Table Ronde d’avoir un nom fantaisiste sans référence au père, ou
une périphrase à la place du nom. En revanche, il faut admettre qu’il est plus
novateur qu’un personnage sans nom de père, ou sans nom tout court, soit le héros
d’un roman. Si la divination du nom « court-circuite » l’origine symbolique, comme le
dit Rey-Flaud, elle prive le personnage de droits, motifs, et vraie quête ; elle
« prive » également le roman d’une trajectoire facile, et peut-être d’un « sens »
aisément déchiffrable, et le place sous le signe de l’invention.

« Tote ta vie te sai dire »

Si le nom du père reste inconnu, nous ignorons également ce que « Perceval »


signifie, qui l’a nommé, et pourquoi : toutes lacunes qui étaient insupportables à
Wolfram von Eschenbach. Comme nous l’avons déjà évoqué dans la première
partie de ce mémoire, dans Parzival, le héros n’a rien à deviner, mais apprend son
nom directement de sa cousine, Sigune, qui lui en révèle aussi le sens (« Rehte

77 DECT (copie de Guiot), v. 1694.


78 Éd. Fritz, v. 1719.
79 Ibid, v., 1707.
80 Ibid, v., 1708.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 36

enmitten durch81 ») et pourquoi il était choisi. Mais elle ne s’arrête pas là, et lui révèle
ensuite die rehten wârheit, la « pure vérité », ou « toute la vérité » sur ‘qui il est’, c’est-à-
dire : ses origines (galloise et angevine), son rang (roi), son royaume (Nordgalles), ses
ennemis (Lähelin et Orilus), et finalement son destin (porter la couronne) :

dîn muoter ist mîn muome Ta mère était sœur de ma mère,


Und sag dir sunder valschen list et je te dis sans tromperie
Die rehten wârheit, wer du bist. toute la vérité de qui tu es.
Dîn vater was ein Anschevîn : Ton père était angevin :
Ein Wâleis von der mutoer dîn ta mère était galloise,
Bistu geborn von Kanvoleiz. tu es né à Kanvoleis.
Die rehten wârheit ich des weiz. La pure vérité, je la sais.
Du bist ouch künec ze Norgâls : Tu es aussi le roi de Nordgalles :
In der houbestat ze Kingrivâls dans sa capitale de Kringivals
Sol dîn houbet crôn tragen. ta tête doit porter la couronne.
Dirre vürste wart durch dich Ce prince est mort pour toi,
erslagen, il défendait ta terre :
Wand er dîn lant ie werte : jamais sa foi n’a branlé.
Sine triuwe er nie verscherte. Jeune homme courageux et beau,
junc vlaetic süezer man, deux frères t’ont fait beaucoup de mal.
Die gebruoder hânt dir vil getân. Lähelin t’a pris deux terres :
Zwei lant nam dir Lähelîn : et ce chevalier, ton cousin
Diesen ritter unt den vetern dîn fut tué en joute par Orilus. [l’Orgueilleux de la
Ze tjostiern sluoc Orilus Lande]
(Parzival, 140.22 – 141.9, notre traduction)

Sigune ne lui révèle cependant pas immédiatement le nom de ses parents, elle
dévoilera cette information lors d’une autre rencontre.

De même, dans le Bel Inconnu, la vouivre du « fier baiser » annonce au héros :


« Tote ta vie te sai dire ». Elle lui apprend non seulement son nom, mais le nom de
son père (Gauvain), le nom et la vraie nature de sa mère (Blanches-mains la fée), et
comment et pourquoi il est arrivé à cette quête :

« Li rois Artur mal te nomma ;


Bel Desconnéu t'apela :
Giglains as non, en batestire.
Tote ta vie te sai dire :
Mesire Gauvains est ton père ;
Si te dirai qui est ta mère.
Fius es à Blances mains la fée :

81Littéralement « droit (directement) à (au) travers le milieu ». Voir notre discussion sur “Rehte
enmitten durch”, le sens et le pourquoi du nom, et les différents choix possibles de traduction
dans la section « Bon fîz, scher fîz, bêâ fîz », p. 10-11.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 37

Armes te donna et espée ;


Au roi Artur puis t'envoia,
Qui cest afaire te donna
De secorre la damoisele.
Bien a conquise ta querele »
Atant s'en est la vois alée,
Quant ele ot sa raison finée.
(Le Bel Inconnu82, v. 3205-3218)

La vouivre lui fournit le secret de ses origines, la clef de sa quête, c’est sa mère fée
même qui l’a fait réclamer chez Arthur.

Attentes déçues

Voici, en somme le genre de révélations auxquelles l’auditoire aurait pu


s’attendre, attentes qui seront donc déçues au moment de la « révélation » de
Perceval dans le Conte du graal. Nous n’apprenons ni les noms des parents du jeune
homme, ni le sens de son nom, rien de plus sur sa mère, aucune terre d’origine n’est
nommée, ni aucun autre membre de la famille, et surtout pas le nom des ennemis
du père. Qui cherche l’indice de ses origines dans le surnom « le Gallois » sera déçu
également : « Non, sans doute, Perceval n’est pas Gallois de race, » écrit Pierre
Gallais, « n’oublions pas que ses parents se sont réfugiés dans cette terre
sauvage 83 ». En Bretagne les noms Gallo, Galliou, (de « gaulois ») désignent
l’étranger d’au-delà de la frontière linguistique, donc un Français84. C’est d’ailleurs
un adjectif chargé d’autres sens : si l’idée de « sot » se fait encore sentir en écho
avec la plaisanterie du début (« Galois sont tuit par nature/ plus fol que bestes an
pasture » v. 243-244), Henri Rey-Flaud a raison de nous rappeler que « galois » peut
signifier « gai », « joyeux »85. Godefroy donne pour galois : « homme de plaisir, bon

82 Renauld de Beaujeu, Le bel inconnu, ou Giglain fils de messire Gauvain et de la fée aux blanches mains,
introduction et un glossaire par C. Hippeau, Paris, Aubry, 1860 [archive.org].
83 P. Gallais, Perceval et l’initiation, p. 151.
84Jean LeDu et Yves LeBerre, « Les noms de personne en Bretagne », Actes du Colloque de Brest,
21-24 avril 1994, Brest, p. 225-236, p. 229.
85 Henri Rey-Flaud, Le sphinx et le graal: le secret et l’énigme, Payot, 1998, p.135. Rey-Flaud
souligne très justement que la cousine en « changeant » son nom, réagit contre l’adjectif Galois
« joyeux », et lui fournit le contraire cheitis. L’opposition est encore plus nette que celle
proposée par Rey-Flaud, qui souligne surtout le sens de « prisonnier » pour cheitis. La cousine,
écrit-il, « rétorque sur-le-champ par « chétif » qui a conservé, à cette date, dans la langue de
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 38

vivant, joyeux compagnon », toutes notions qui peuvent très bien désigner
Perceval, l’adolescent aux yeux rieurs, pas très enclin aux états d’âme.

En vérité, la révélation du nom ne nous avance pas beaucoup. D’où vient le


nom ? Qu’est-ce qu’il signifie ? Qui le lui a donné, dans quelles circonstances ?
Comment a-t-il pu l’ignorer jusqu’ici ? Et surtout, comment a-t-il pu deviner son
propre nom ?

D’OU VIENT LE NOM DE « PERCEVAL LE GALOIS » ?

Une parenthèse dans la pré-histoire

Le sondage des « prénoms et noms arthuriens donnés avant 1220 » effectué par
Pierre Gallais en 1967 n’a recensé aucun Perceval avant 1197 sur le continent,
quand Guillelmus Percival « bancherius » signe un document à Gênes86. S’il existait
des Perceval avant le Conte du graal, ils n’ont laissé aucune trace dans les documents
fouillés par Pierre Gallais.

Mais n’y a-t-il pas d’autres mentions du nom de Perceval avant le Conte du graal ?
La célèbre canzon du troubadour Rigaud de Barbezieux « Atressi con Persavaus 87»

Chrétien, son sens primitif de « captif » (captivum). Si bien que Perceval le joyeux est devenu,
corrigé par la cousine, Perceval le prisonnier – prisonnier du monde après que la trappe du
Château du Graal s’est refermée sur lui. » Cependant, une recherche sur le DECT révèle que
parmi les 28 occurrences du lemme chaitif, cheitif, etc. dans toute l’œuvre de Chrétien de Troyes :
11 occurrences renvoient au sens de « prisonnier », mais 15 au sens de « malheureux » (ce qui
inclut tant l’adjectif que le substantif), 1 au sens de « misérable, méprisable », et 1, « faible »,
« chétif ». Voir l’article « chaitif » sur le DECT (Dictionnaire électronique de Chrétien de
Troyes).
86Pierre Gallais, « Bleheri, la cour de Poitiers, et la diffusion des récits arthuriens sur le
continent », in Moyen Âge et littérature comparée. Actes du VIIe congrès national de littérature comparée,
Paris, Didier, 1967, p. 47-79, p. 68, (no. 123). On pourrait souhaiter qu’un tel sondage examine
un jour également les documents des Îles Britanniques.
87« Atressi con Persavaus /el temps que vivia,/ que s’esbaït d’esgardar /tant qu’anc non saup
demandar de que servia /la lansa ni.l grazaus, /et eu sui atretaus, /Miels-de-Dompna, quan vei
vostre cors gen,/ qu’eissamen /m’oblit quan vos remir /e’ us cug preiar, e non fatz, mais
consir. »
[« Tout ainsi que Perceval au temps qu’il vivait, qui s’ébahit de regarder si bien que jamais il ne
sut demander de quoi faisait service la lance et le graal, eh bien moi, je suis pareil, Mieux-que-
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 39

est parfois citée comme la preuve d’une tradition du nom « Perceval » avant l’œuvre
de Chrétien. Dans la première cobla, le troubadour compare le mutisme de Persavaus
devant le graal et la lance à son propre mutisme devant la domna. Mais il semble
que la critique n’admette plus que le poème soit antérieur à l’œuvre de
Chrétien88. Si on doit omettre la mention par Rigaut de Barbezieux, ne restent que
les premières œuvres de Chrétien de Troyes lui-même pour témoigner d’un
Perceval le Galois avant le Conte du graal. Examinons ces mentions.

Perceval dans Erec et Énide

Perceval le Gallois apparaît dans Erec et Énide, accourant aux fenêtres du château
pour guetter l’arrivée des nouveaux amants :

Por esgarder s'il les verroient,


as fenestres monté estoient
li meillor baron de la cort.
La reïne Ganievre i cort
et s'i vint meïsmes li rois,
Kex et Percevax li Galois
et messire Gauvains après
et Corz, li filz au roi Arés ;
Lucans i fu li botelliers ;
mout i ot de boens chevaliers. (Erec et Énide, v. 1501-1510)

Percevax li Galois arrive donc avec le roi (ils sont unis par la rime), Guenièvre,
Gauvain, Keu, et Lucan le bouteillier (autre avatar de Bedoier/Bedoer/Bedwyr, le
bouteiller chez Wace et G. de Monmouth). Ils y accourent après la masse des

Dame, quand je vois votre corps gent, car, de la même façon, je m’oublie lorsque je vous
contemple, et je pense vous supplier, et je ne le fais pas, mais je rêve. »] Traduction de Rita
Lejeune, dans « Analyse textuelle et histoire littéraire : Rigaud de Barbezieux », Moyen âge, 68,
1962, p. 331-377, p. 352-363.
88 Rita Lejeune datait l’activité du poète entre 1140-63. Alberto Varvaro, entre 1170 et 1210.
La vigoureuse bataille critique s’est peut-être éteinte avec la découverte d’un autre Rigaut plus
tardif. Richard Trachsler, qui récapitule les différents arguments autour de la datation du poète,
écrit « In my opinion the whole discussion has reached a decisive point with the discovery of a
later Rigaut in historical documents ». (Il renvoie à l’article de Saverio Guida, « Problemi di
datazione et di identificazione di trovatori. I. Rigaut de Berbezilh », Studi provenzali e francesi,
86/87 (1989), 87-108). dans Richard Trachsler, « The Land without the Grail, a note on
Occitania, Rigaut de Barbezieux, and literary history », in The Grail, The Quest, and The World of
Arthur, DS Brewer, 2008, p. 62-75, note 13, p. 165.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 40

« meillor baron de la cort », et leur présence est soulignée comme exceptionnelle :


l’excitation provoquée par l’arrivée d’Erec et sa mystérieuse fiancée est telle que
« meïsme le roi, /Keus et Percevaus li Galois » montent les voir.

Que signifie la présence de Perceval dans cette compagnie intime ? Fait-il partie
de la famille royale ? S’il est chevalier, pourquoi n’est-il pas aussi sur la longue liste
des chevaliers de la Table Ronde, présentés un peu plus loin ? En effet, ni
Percevaus ni Keu, ni Lucan ne siègent à la Table Ronde, alors que Gauvain est,
bien entendu, le premier sur la liste. Corz/Torz fils du roi Arés s’y trouve aussi. On
reconnaît pourtant sur la liste le double de Lucan en Bedoiers li conestables, /qui mout sot
d'eschas et de tables (Erec et Énide, 1703-1704). C’est d’ailleurs un fait curieux que, dans
le Roman de Brut, Kei et Bedoier semblent présentés en deux incarnations
contradictoires. Ils sont nommés une première fois sur la liste des barons
convoqués à Caerleon, à la suite de (ou parmi ?) les douze pairs de France.

« E de Chartres li cuens Gerin ;


Cil amena par grant noblei
Les duze pers de France od sei.
Guitart i vint, cuens de Peitiers,
E Keis, ki esteit cuens d’Angiers
E Bedoer de Normendie,
Ki dunc aveit nun Neüstrie ; (Le roman de Brut, v. 10314-10320)

Et ils réapparaissent plus loin dans leurs rôles de sénéchal (dapifer, « écuyer
tranchant89 ») et bouteiller (pincerna, « échanson ») du roi, servant le roi à table90, et
responsables de la fête de couronnement. Ce sont exactement « cels ki en la curt
serveient /Ki des privez le rei esteient, / Ki sunt de la Roünde Table » dont Wace ne veut
« mie faire fable »91.

89 Dictionnaire Gaffiot en ligne [www.lexilogos.com/latin/gaffiot.php].


90 « Li seneschals, Kei aveit nun, / Vestuz d’ermine peliçun, / Servi a sun mangier le rei, / Mil gentilz
homes ovec sei / Ki tuz furent vestu d’ermine; / Cil serveient de la cuisine, /Suvent aloent e
espés, / Escueles portant e més. / Bedoer, de l’altre partie, / Servi de la buteillerie, / Ensemble od
lui mil damaisels /Vestuz d’ermine, genz e bels; /Od cupes e od nés d’or fin /E od hanaps
portent vin. /N’i aveit hume ki servist /Ki d’ermine ne se vestist. /Bedoer devant els alout /Ki la
cupe le rei portout. / Li dameisel emprés veneient, /Ki les baruns del vin serveient. » (Wace, le
Roman de Brut, ed. J. Weiss, v. 10463-10482).
91 Wace, le Roman de Brut, éd. Judith Weiss v. 10283-10288.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 41

La double fonction de compagnon servant le roi à table, d’une part, et de


dignitaire venu de l’autre côté de la Manche, d’autre part, reflète l’évolution du roi
Arthur lui-même, initialement le chef d’une horde de massacreurs de sorciers et
géants, est transformé par la suite en souverain européen à l’image d’Henri.II, voire
universel comme Alexandre le Grand. Le poème-dialogue, Pa gur, plus ancienne
trace écrite, selon Rachel Bromwich, d’une tradition de contes cycliques autour
d’Arthur,92 (avant Kulhwych et Olwen), chante déjà la gloire de Cai et Bedwyr comme
massacreurs insurpassables de lions, sorciers, chats monstrueux, hommes aux têtes
de chien et autres monstres93. Cette ancienne tradition remonte à la surface dans
l’Historia regum Brittaniae quand Beduer pincerna et Caius dapifer accompagnent Arthur
pour tuer le géant sur le Mont Saint-Michel 94 . Mais Geoffroy de Monmouth
transforme ces héros mythiques en chevaliers courtois dès leur première
apparition : Arthur les récompense avec des terres, la Normandie pour le bouteiller
et l’Anjou pour le sénéchal juste avant la fête de Pentecôte95. Chrétien de Troyes
aura résolu ce redoublement apparent de Keu et Bedoier en éliminant Keu de la
liste des barons de la Table Ronde d’une part, et en rebaptisant le bouteiller
(Lucan).

Il est donc frappant que Perceval se trouve en compagnie de Keu et Lucan aux
fenêtres du château pour guetter l’arrivée d’Erec et Énide. Était-il donc, comme eux,
exceptionnellement proche du roi ? ou, comme Gauvain, un autre neveu ? ou autre
chose, comme Torz le fils Arés, (dieu scandinave du tonnerre, fils du dieu grec de la
guerre ?) qui nous échappe entièrement ?

92 « The earliest evidence for this cyclic development of Arthurian material in Wales is the
dialogue poem Pa gur in the Black Book of Carmarthen, […] which may be dated to before
1100 – perhaps more than a century earlier », Rachel Bromwich, « Celtic Elements in Arthurian
Romance », The Legend of Arthur in the Middle Ages, Studies presented to A.H. Diverres, éd. P.B.
Grout, Cambridge, D.S. Brewer, 1983.
93Voir Rachel Bromwich, « Celtic Elements » op. cit., pour une présentation et analyse du
poème, p. 45.
94 Monmouth, Historia regum Britanniae, Livre X, chapitre 3. C’est d’ailleurs une mesure de
l’incongruité de cet épisode que l’auteur se sente contraint d’expliquer pourquoi l’armée ne les
accompagne pas !
95« Tun largitus est Beduere pincernae suo Neustriam, quae nunc Normannia dicitur : Cajoque
dapifero, Andegavensium provinciam. » Geoffroy de Monmouth, Historia regum Britanniae, p.
131.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 42

Perceval dans l’Erec de Hartmann von Aue

On pourrait aussi se demander si la mention de Perceval dans Erec et Énide est


authentiquement de Chrétien, ou interpolée par un copiste connaissant le succès du
Conte du graal, mais l’adaptateur-traducteur allemand, Hartmann von Aue, qui rédige
son Erec vers 1185, mentionne également Perceval, ce qui pourrait peut-être
l’authentifier. Dans sa version de la scène aux fenêtres, on reconnaît Persevâus, en
effet, entouré des mêmes personnages à l’exception de Keu. En revanche son
épithète, écrite phonétiquement et germanisée en « von Gâlôes », est usurpée par
un autre chevalier, visiblement pour la rime :

mit dem künege Artûse Avec le roi Arthur


riten von dem hûse sont sortis de la cour à cheval,
Gâwein und Persevâus Gauvain et Perceval
und ein herre genant alsus et un chevalier nommé ainsi :
der künec Iels von Gâlôes, le roi Iels de Gâlôes
und Estorz fil roi Ares, et Estorz, le fils du roi Ares,
Lucâns der schenke schein in der Lucan le bouteiller était de la bande96
schar, ( Hartmann von Aue, Erec97, v.1512-1519)

Mais, chose étrange, on retrouve également sur la liste des « guoten knehte der
tavelrunde » le nom singulier de « Parcefâl von Glois ». Tandis que la mention
précédente de « Persevaus » est le fruit d’une traduction assez fidèle de Chrétien de
Troyes, son sosie germanisé, « Parcefâl von Glois 98», en revanche survient parmi
des noms surajoutés après un blanc (abîme dans lequel serait engloutie la différence
entre les quelque 75 chevaliers nommés et les 140 décomptés par l’auteur). Parmi
ces noms ajoutés, on reconnaît Lanval (« Lanfal »), et d’autres noms en pseudo-
français, tels Henec suctellois fil Gawîn, Equinot fil cont Haterl, et Defemius a quatre

96 Je traduis, aidée par l’édition allemande de Thomas Cramer, Hartmann von Aue, Erec :
mittelhochdeutscher Text und Ubertragung, Frankfurt a. Main, Fischer, 1972, et la traduction anglaise
de Kim Vivian, dans Arthurian Romances, Tales, and Lyric Poetry: The Complete Works of Hartmann
Von Aue, Penn State Press, 2001.
97 Hartmann von Aue, Erec, édition d’Albert Leitzman, neue Ausgabe mit einem Abdruck der
neuen Wolffenbütteler und Zwettler Erec-Fragmente, Christoph Cormeau, Kurt Gärtner, et
al., Tübingen, Max Niemayer 1985, Altdeutsch Textbibliothek.
98 Glois – visiblement déformé de Galois, perdant encore une lettre nous rappellerait Chrétien
le Gois, signature de l’auteur du Philomena, il ne semble pas exister de « Glois »
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 43

barbes ; mais d’autres, comme Inpripalenôt, Pehpimerôt, Lamendragot,


Uruogodelet tendent vers le pur gazouillis de l’invention sonore. Ainsi le sosie de
Perceval est-il en bonne compagnie :

Galopamur, daz ist wâr, Galopamur, c’est vrai,


fil Îsabon und Schonebâr, le fils d’Isabon et Schonebâr,
Lanfal und Brantrivier, Lanval et Brantrivier,
Malivliôt von Katelange und Barcinier Malivliot de Catalogne, et Barcinier
der getriuwe Gothardelen, le fidèle Gothardelen,
Gangier von Neranden Gangier de Nerande
unde Scos der bruoder sîn, et Scos, son frère,
der küene Lespîn Lespîn le hardi
und Machmerit, Parcefâl von Glois et Machmerit99, Parcefal de Glois
und Seckmur von Rois, et Seckmur de Roi,
Inpripalenôt und Estravagaot, Inpripalenot et Estravagaot,
Pehpimerôt und Lamendragot, Pehpimerot et Lamendragot,
Uruogodelet Uruogodelt
und Affibla delet, et Affibla, le joyeux,
Arderoch, Amander Arderoch, Amander
und Ganatulander, et Ganatulander,
Lermebion von Jarbes, Lermebion de Jarbes,
fil Mur, Defemius a quatre barbes le fils de Mur, Defemius a quatre barbes
nû hân ich iu genennet gar maintenant j’ai nommé toute
die tugenthaften schar. la noble bande.
ir was nâch der rehten zal Il y en avait d’après le décompte
vierzec und hundert ûber al. cent quarante en tout.
(Hartmann von Aue, Erec, 1671-1695)

Perceval, dans la version allemande d’Erec, se trouve donc « redoublé », comme


l’étaient Bedoier et Keu dans le Roman de Brut : d’abord dans la compagnie intime
du roi, il se trouve ensuite parmi les invités exotiques aux noms impossibles. C’est
un phénomène curieux ; l’expliquer est hors de notre compétence, mais il traduit
admirablement le paradoxe de ce nom de Perceval, à la fois pré-écrit, et
nouvellement inventé.

Perceval dans Cligès

Dans Cligès, le prestige de Perceval est plus explicite. Cligès se présente incognito
au tournoi d’Oxford, en quatre jours et sous quatre couleurs différentes. Chaque

99La virgule qui sépare Machmerit et Parcefâl dans l’édition de Gruyter ne va pas de soi. Thomas
Kramer en fait un seul nom.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 44

jour, un des meilleurs chevaliers du roi se présente pour ouvrir la joute, et chaque
jour Cligès se présente pour le combattre. Le premier jour, en noir, il affronte
Sagremor ; le lendemain, en vert, il vainc Lancelot du Lac ; le troisième jour il revêt
une armure vermeille pour capturer Perceval, avant de combattre tout en blanc, le
quatrième jour, son oncle Gauvain, en un duel sans vainqueur100. Quand Cligès
voit Perceval, et l’entend nommer de son vrai nom, il veut immédiatement le
combattre :

Des rens devers Obsenefort


Part uns vasax de grant renon,
Percevax li Galois ot non.
Lués que Cligés le vit movoir
Et de son non oï le voir,
Que Perceval l'oï nomer,
Mout desirre a lui asanbler. (Cligès, v. 4772-4778)

C’est un « vasax de grant renon », plus important (puisque venant plus tard) que
Sagremor et Lancelot, et surpassé seulement par Gauvain. Le triumvirat Lancelot
du Lac - Perceval le Gallois - Gauvain se lirait donc comme une liste de « romans à
paraître ». (Chrétien aurait-t-il envisagé un roman de Sagremor ?) Nous remarquons en
outre, comme l’ont relevé Jacques Ribard et Michel Stanesco, que les couleurs
prises par Cligès correspondent aux chevaliers qu’il combat :

« Le chevalier noir du premier jour s’oppose à Sagremor, personnage


saturnien, lui-même lié à la terre et à la couleur noire ; le chevalier vert se bat
contre Lancelot, associé déjà au XIIe siècle à l’eau ; le chevalier rouge se bat
contre Perceval, le chevalier aux armes vermeilles ; le chevalier blanc
s’oppose à égalité à Gauvain, personnage solaire101 . »

Ainsi le nom de Perceval le Gallois serait-il déjà associé à l’armure vermeille au


moment de la composition de Cligès.

100Arthur devra mettre fin à cette impasse entre égaux, exactement comme il le fera dans le
Chevalier au Lion pour Yvain et Gauvain.
101 Michel Stanesco étudie ces quatre couleurs dans son article « Cligès, le chevalier coloré »,
dans L’hostellerie de pensée : études sur l’art littéraire au Moyen âge offertes à Daniel Poirion par ses anciens
élèves, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, (« Cultures et civilisations médiévales »,
XII) 1986, p. 391-402, p. 401. M. Stanesco se réfère à Jacques Ribard, Le Moyen Age : littérature
et symbolisme, Paris, Slatkine (« Essais »), 1984, p. 50-51.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 45

Ambigu dans Erec et Énide, grandiose dans Cligès, le prestige de « Perceval le


Galois » apparaît comme une invention de Chrétien de Troyes, semée longtemps à
l’avance pour la récolter dans un futur roman. D’où vient le nom ? Il vient d’une
source, réelle ou factice, comme le roman lui-même, « […] li contes del graal, / don li
cuens li baille le livre » (v. 66-67). Le personnage qui « devine » son nom, s’invente de
rien, en même temps qu’il s’attache (puisque l’auteur nous assure qu’il devine vrai)
par pure coïncidence, à son histoire déjà écrite. Nous sommes en plein paradoxe.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 46

III. L’insupportable inconnu

Bliocadran, Gahmuret, Gormoret, et Bran le Béni

La question de l’identité du père de Perceval a inspiré les continuateurs, comme


elle a inspiré la critique à suppléer aux détails manquants. Le « Prologue de
Bliocadran 102», écrit au XIIIe siècle, offre une réponse en 800 vers et s’inspire de la
longue plainte de la mère dans le Conte du graal. Bliocadran, tournoyeur obsédé, est
le seul survivant parmi onze frères, tous morts aux tournois. Il est incapable de
résister à la tentation des tournois malgré les prières de sa femme enceinte, et se fait
tuer en joute trois jours avant la naissance de Perceval. Dans Parzival, le père du
héros est encore plus égocentrique que Bliocadran : Gahmuret ne consent à
épouser Herzeloyde que sous condition de pouvoir participer à un tournoi tous les
mois, et si elle songe à l’en empêcher, il la quittera, comme il avait quitté sa
précédente épouse (Belacâne). Bruce Lee Spahr écrit : « Gahmuret is a cad, a vain
show-off, and a profligate spendthrift. He is a womanizer, a liar, and a deceiver. His only real
virtue is an enormous talent for fighting103 ». Wolfram, comme l’auteur du Prologue, met
donc l’accent sur l’égocentrisme d’un père que rien n’oblige à courir de tels dangers.
Une telle lecture amplifie la critique de la mauvaise chevalerie exprimée par la mère,
faisant écho à la lettre de Bernard de Clairvaux contre la vaine gloire de la
chevalerie séculière104. Mais elle néglige l’autre aspect, à savoir que la famille est
injustement déchue.

102 Lenora Wolfgang, ed., Bliocadran, A Prologue to the Perceval of Chrétien de Troyes,
Edition and Critical Study (Tübingen: Max Niemeyer Verlag, 1976) (Beihefte zur Zeitschrift
für Romanische Philologie, 150).
103 Blake Lee Spahr, « Gahmuret’s Erection: Rising to Adventure », op. cit., ; Stephen Mark
Carey cite ce passage, et explore la polyphonie chez Wolfram ; grâce à certains jeux de mots,
un même passage peut être lu à la fois de façon érotique et pudique, et Gahmuret peut être vu
fort négativement, mais aussi plus positivement : Stephen Mark Carey, « The Critics Remain
Silent at the Banquet of Words » op. cit.
104Bernard de Clairvaux, « La louange de la nouvelle milice, adressée aux soldats du temple »,
Chapitre II, 3, « La milice séculière », Oeuvres de Saint Bernard, traduites par M. Armand Ravelet,
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 47

Pour Roger Sherman Loomis, le peu de détails fournis par la mère de Perceval,
(renforcés par le Bliocaran, et Parzival), suffisent à identifier le père avec la figure
légendaire de Bran de Gwynedd, fils de Llyr, parfois nommé Bran le Béni. Par une
série de changements linguistiques et d’erreurs de lecture, on serait arrivé par
Gwynedd [Galles du Nord] à Gomeret, par l’intermédiaire de Goinnec, mal transcrit en
Gomeret, que Wolfram transforma en Gahmuret. Le fait que Chrétien attribue
spécifiquement le nom de Ban de Goremet/Gormorret (selon le manuscrit) à un autre
personnage dans le Conte du graal (il s’agit du roi qui adoube le second frère105), et
que Bran soit très fortement associé au Roi Pêcheur, ne l’a pas découragé. Loomis
présente quelques détails communs au père de Perceval et Bran :

« Chrétien asserts that no knight was so feared as was Perceval’s father « in


all the islands of the sea »; Bran was king of the Island of the Mighty.
Chrétien says that Perceval’s father was wounded by a javelin « through the
legs » or « through the thighs, » and Bran was wounded by a spear in the
foot. Chrétien, as we have just seen, tells how the wounding of Perceval’s
father was followed by the desolation of this land. After the wounding and
the death of Bran, his sister laments that two islands have been laid waste,
namely, Britain and Ireland. […] The famous motif of the waste land was
attached not only to Gahmuret and Perceval’s father but also to Bran, and in
the two latter instances it follows upon, and is presumably a consequence of,
the maiming motif.
All the evidence concerning Perceval’s father, assembled from Wolfram,
the Bliocadran Prologue, and Chrétien’s poem, points consistently to a Welsh
legend of Bran, differing materially, though not wholly, from that in the
Mabinogi, as the ultimate source106 .»

Les similarités entre le père et le Roi Pêcheur et Bran sont intrigantes. Loomis se
heurte cependant à quelques problèmes de détail (et c’est le détail qui fait la
spécificité de l’œuvre). Lier le « King of the Island of the Mighty », au père de
Perceval, parce qu’il fut le meilleur « an totes les Isles de mer » est problématique : ce
superlatif est employé aussi par Gauvain dans un contexte où il est clairement

Tome 2 : Lettres de Saint Bernard - Traités divers, Bar-le-duc, Louis Grérin, 1870, p. 294
[archive.org].
105 « Au roi d'Escavalon ala /li ainznez, et tant servi la /que chevaliers fu adobez./Et li autres,
qui puis fu nez,/fu au roi Ban de Goremet. (461-464) (Ban de Gomorret dans ms. BnF
12576).
106Roger Sherman Loomis, Arthurian tradition and Chrétien de Troyes, New York, Columbia
Univ. Press, 1949, p. 350-352.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 48

synonyme du « monde connu », ou des îles Britanniques. L’expression complète


bien l’évocation générale d’un mère et fils nommés « Personne » de « Nulle Part »,
anciennement « Quelqu’un » de « Partout ». Par ailleurs, chaque héros chez
Chrétien est le meilleur chevalier du monde. Quant à la blessure du père, aucun
manuscrit ne précise qu’il est la victime d’un javelot, à la différence du Roi
Pêcheur107. Nous savons seulement qu’il « fu parmi les janbes navrez/ si que il
mahaigna del cors » (v434-435). Nous pourrions, d’ailleurs, expliquer ces blessures
à la jambe par les réalités de la guerre : il y aurait certainement plus d’un
« mehaigné » à la jambe dans la légende comme dans la vie, puisqu’une telle
blessure (à la différence d’un crâne fracassé) met fin à la carrière d’un guerrier, sans
l’empêcher de vieillir. En ce qui concerne la correspondance entre Gomorret et
Gahmuret dans Parzival, cela explique surtout la source de ce nom pour Wolfram. Du
reste, si le père et le Roi Pêcheur sont tous les deux Bran, faut-il conclure que le Roi
Pêcheur n’est autre que le fantôme du père mort108 ? L’idée est séduisante, mais
que faire du renseignement donné par l’ermite : le Roi Pêcheur est le cousin de
Perceval, côté maternel ? Finalement, même si Chrétien gardait, en composant son
œuvre, un lointain souvenir de quelque conte gallois ou irlandais d’un Bran/Bran
de Gormorret, le fait qu’il attribue ce nom à un autre personnage ne montre-t-il pas
justement qu’il a voulu écarter cette confusion ?

Même si on arrivait à surmonter toutes ces objections à l’argument de Loomis, le


fait est que dans le Conte du graal, le nom du père est spécifiquement,
volontairement, complètement absent. Nommer le père, comme l’ont fait Wolfram
en fait un récit tout autre. Bien que Wolfram nous fournisse une lecture parfois
stupéfiante de finesse du Conte du graal, identifiant la moindre faille, la moindre
confusion, lacune ou ellipse, pour y mettre du sien, il n’empêche que son Parzival
est d’une toute autre atmosphère. Il n’existe pas un seul anonyme du Conte,
jusqu’aux moindres figurants, que Wolfram n’ait doté de nom et d’arrière-plan.

107La cousine dit du Roi Pêcheur : « Rois est il, bien le vos os dire / mes il fu an une bataille
/navrez et mahaigniez sanz faille /si que il aidier ne se pot. / Il fu feruz d'un javelot /parmi les
hanches amedos » (v. 3494-3499).
108 C’est ce que prétend D.C. Fowler, dans Prowess and Charity in the Perceval of Chrétien de Troyes,
Seattle, 1959, cité par Pierre Gallais, Perceval et l’Initiation, p. 19.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 49

Comme le dit Huchet, « il y a une fureur de la nomination chez Wolfram dont


l'excès fait symptôme.  109»

Parfois les inventions de Wolfram sont extrapolées avec génie à partir d’un
indice minuscule. Considérons l’exemple des cinq chevaliers anonymes du début du
Conte du graal, qui cherchent les trois pucelles (anonymes) et cinq autres chevaliers
(anonymes). Ils arrivent de Dieu-sait-où, à la poursuite de Dieu-sait-qui, et Dieu-
sait-pourquoi. Il n’y a qu’un seul indice : le maître des chevaliers demande : « Vont il
le pas ou il s'an fuient ? » (v. 292). Il pourrait donc être question de fuite : Wolfram en
fait l’histoire d’un rapt. Dans Parzival, les chevaliers du début, dont le maître
s’appelle Karnachkarnanz doivent sauver une nommée Imâne von der Bêâfontâne, qui fut
enlevée par un certain Meljahkanz. Aucune difficulté pour y reconnaître le nom,
écrit phonétiquement à l’allemande, de Méléagant. Le génie de Wolfram était de
reconnaître que le fil d’une trame d’un autre roman de Chrétien de Troyes aurait pu
s’échapper et interrompre le fil de celui-ci. Après tout, Chrétien de Troyes joue la
même intertextualité entre le Chevalier au Lion et Chevalier de la Charrette – (Gauvain
n’est pas disponible dans le Chevalier au Lion, parce qu’il est occupé à chercher la
reine avec Lancelot dans Le Chevalier de la Charrette.) Que la course fiévreuse de
Lancelot et Gauvain, aux talons de Méléagant, Keu, et Guenièvre, puisse couper à
travers la Gaste Forêt de Perceval, voilà qui explique la mystérieuse affaire des cinq
chevaliers du début du Graal ! Mais Wolfram ne va pas tout à fait au bout de sa
folie, car Imane de Bêâfontane n’est pas la reine, et Karnachkarnanz n’est pas Lancelot.

« Zwêne ritter unde ein magt Deux chevaliers et une demoiselle


dâ riten hiute morgen. sont passés par ici ce matin
diu vrouwe vuor mit sorgen : la demoiselle souffrait d’une grande angoisse :
mit sporn si vaste ruorten, ils se précipitaient en éperonnant leurs chevaux
die die juncvrouwen vuorten. » ceux qui amenaient la pucelle.
Ez was Meljahkanz. C’était Méléagant.
Den ergâhte Karnachkarnanz Ensuite Karnachkarnanz est arrivé
mit strête er im die vrouwen nam : qui lui a pris la demoiselle après un combat :
diu was dâ vor an vröuden lam. la joie l’avait déjà fuie110
Si hiez Imâne von der Bêâfontâne. Elle s’appelait Imane de Bellefontaine.
Parzival, 125, 6-16

109 Jean-Charles Huchet, « Mereceval », Littérature, vol. 40, no 4, 1980, p. 69-94.


110 Je traduis, mais pour ce vers je reprends l’expression de Danielle Buschinger et Jean-Marc
Pastré.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 50

Comme lecture de Chrétien, la contribution de Wolfram est vraiment ingénieuse. Et


cependant, Chrétien laisse délibérément tous ces fils incomplets. Ces fameuses
énigmes sont peut-être là justement pour nous offrir l’expérience de l’inquiétante
étrangeté, du mystérieux, de l’inexplicable. Il fera de même pour la révélation du
nom de Perceval, dont Pierre Gallais écrira : « Inutile de dire que Wolfram, une fois de
plus, a complètement détruit le symbolisme de son modèle …111 »

La séduction d’une robe déchirée

Cette généalogie aux noms raturés est emblématique d’une certaine esthétique
chez Chrétien de Troyes, et répond à une attente de l’époque. « Si la beauté et la
qualité du texte littéraire reposent sur des phénomènes de reprise et la recherche
d’une meilleure conjointure », écrit Hélène Bouget, « le maintien du plaisir et de
l’attention du récepteur n’est en partie garanti que par la création de l’effet
d’énigme » 112 L’aspect lacunaire du Conte du graal opère aussi un puissant
magnétisme sur la critique, comme autrefois sur les continuateurs. Sa séduction est
peut-être analogue à celle de la curieuse robe trouée de la Demoiselle du Tref.
Quand Perceval la rencontre une seconde fois, sa robe est tellement déchiquetée
qu’elle laisse transpercer le bout de ses seins. Elle essaye de se couvrir, mais pour
chaque trou qu’elle couvre, une centaine d’autres s’ouvrent ; c’est une sorte
d’inversion fantastique de l’Hydre dont les têtes se multiplient à mesure qu’on les
coupe :

Einz si chestive ne vit nus Ou avoit mainte leide trace,


Neporquant assez bele fust Que ses lermes par tot sanz fin
Se assez bien li esteüst ; I avoient fet le train
Mes si malement li [estoit] Que jusqu’au manton li coloient
Qu’an la robe que ele [vestoit] Et par desor sa robe aloient
N’avoit plainne paume de sain, Jusque sor les genolz colant.
Eins li sailloient fors del sain Mes mout pooit avoir dolant
Les memeles par les rotures Le cuer qui tant meseise avoit.

111 Gallais fait cette remarque dans une note en bas de page ; il critique le fait que Sigune
révèle à Parzival son nom à leur première rencontre. Pierre Gallais, Perceval et l’initiation, p. 151.
112 Hélène BOUGET, Écritures de l’énigme et fiction romanesque : poétiques arthuriennes (XIIe-XIIIe
siècles), Paris, Honoré Champion, 2001, chapitre « Lectures de l’énigme : vers une réception du
roman arthurien », p. 303.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 51

A neuz et a grosses costures Si tost come Percevax la voit,


De leus an leu ert atachiee Si cort vers li grant aleüre,
Et sa char si fu dehachiee Et ele estraint sa vesteüre
[Aussi com s’il fust fait de jarse, Antor li por le mialz covrir.
Que ele avoit crevee et arse] 113 Lors comancent pertuis ovrir
De noif, de gresle et de gelee. Que, quantque ele mialz se cuevre,
Desliee et desafublee .i. pertuis clost et .c. an oevre.
Estoit, si li paroit la face (v. 3702-3732)

La demoiselle du Tref, sa nudité et sa robe intriguent, nous invitent à la lire. Sa


peau est marquée : la neige, la grêle et le gel ont coupé, dehachiee la chair114, comme
ses larmes qui, détail saisissant, coulent du menton jusqu’aux genoux. Comme
l’infortune a ouvert les « rotures » et « pertuis » dans la robe, elle a aussi laissé
« mainte leide trace » sur la peau et le corps. L’histoire est écrite sur elle en traces et
coupures (Chrétien n’avait pas décrit la robe de la Demoiselle du Tref la première
fois, où elle devait être encore parfaite115).

Métaphore de textes superposés, de textes troués, brûlés, déchirés, lisibles


seulement par un travail de reconstruction, la robe déchirée et la peau (parchemin)

113 Deux vers absents dans la copie Guiot, et par conséquent du site de DECT, (j’ai complété
par v. 3727-3728 de l’édition de Roach).
114 Faut-il s’étonner de ces intempéries alors qu’on est au printemps, et qu’il ne s’est écoulé
que quelques jours entre les première et seconde rencontres ? Il sera également question de
neige dans la scène des trois gouttes de sang. Les ravages de la glace, du froid effectués en si
peu de temps témoignent du temps élastique du récit. La « noif » est la leçon isolée du ms A (la
copie de Guiot), (cf. « caut » dans ms T (Roach/Busby).
115 Il est intéressant de noter que Perceval est arrivé jusqu’à elle en suivant des traces. Il suit
des traces depuis le château du Roi Pêcheur, jusqu’à trouver sa cousine, qui lui indiquera
ensuite le chemin emprunté par le bourreau de son chevalier.
Et il vers la forest s’aquelt, Lors s’eslaisse parmi le bois
Si entre en .i. sentier et trove Tant com cele trace li dure,
Qu’il i ot une trache nueve Tant que il voit par aventure
De chevax qui alé estoient. Une pucele soz .i. chaisne,
« Deça, fait il, quit je que soient Qui pleure et crie et se desraisne
Alé cil que je querant vois. » Come chaitive dolerouse. (3422-3432 Roach).

Le passage est corrompu dans la copie de Guiot (3410-3421 DECT). Il faudrait peut-être
relire tout le Conte en relevant les traces que laisse systématiquement le narrateur, qui orientent
ou désorientent le héros, l’avertissent de son destin sans qu’il comprenne nettement le
message : charbonnier menant l’âne, fleuves infranchissables le contraignant au détour par le
château de Gornemant ou du Roi Pêcheur, passage du graal, gouttes de sang, jusqu’à ces
« entreseignes » qui mènent enfin Perceval à l’ermite, c’est-à-dire à la forêt de l’enfance, et à la
rédemption.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 52

marquée sur laquelle elle se pose, nous parlent des ravages du temps, d’une faute,
d’une punition, et d’un autrefois meilleur. Mais elles nous parlent aussi de la
superposition de textes nouveaux sur des textes plus antiques, chacun corrompu,
de multiples couches de lecture, et surtout, de la séduction d’un texte troué de
lacunes. Les « rotures » dans la robe, comme les lacunes dans le texte fascinent et
attirent, comme le chant de sirènes appelant vers les abysses de la mer. Ou, pour
emprunter une expression à Dragonetti, c’est « le piège de l’écrivain qui capte le lecteur
dans les filets de son écriture116. »

Le vêtement comme représentation de la représentation est un motif fréquent au


Moyen Âge. Howard Bloch considère le vêtement comme « one of the most
poignant paradigms of representation in the Middle Ages. »117 Comme un manteau
mautaillé, la fiction ne correspond jamais parfaitement aux mensurations de la réalité
: « The poetic sign maintains a relation to that which it signifies – Nature – analogous to the
relation between the body and its clothes […] The cloak of fiction is always ill-fitting, always torn,
dirtied, and inadequate to cover that which it merely covers up118. »

H. Bloch relève également un passage souvent cité du Commentaire sur le songe de


Scipion de Macrobe119, que David Hult appelle une « allégorie de l’expression

116 La vie de la lettre au Moyen Âge, Paris, Seuil, 1980, chapitre « Lisibilité et illisibilité du Graal »,
p. 229. Dragonetti parle ici de l’échassier qui taille (dole) un bâton de frêne, qu’il compare à
l’écrivain taillant sa plume.
117 R. Howard Bloch, The Scandal of the Fabliaux, Chicago, University of Chicago Press, 1986. p.
52. (Curieusement, il n’a pas traité l’exemple de la Demoiselle du tref.)
118 Bloch, Scandal, p. 60.
119 Macrobe, Commentaire sur le songe de Scipion, (I.2.17) : Cité par Howard Bloch dans The
Scandal of the Fabliaux, p. 25 ;
« De dis autem (ut dixi) ceteris et de anima non frustra se nec ut oblectent ad fabulosa
convertunt, sed quia sciunt inimicam esse naturae apertam nudamque expositionem sui,
quae sicut vulgaribus hominum sensibus intellectum sui vario rerum tegmine operimentoque
subraxit, ita a prudentibus arcana sua voluit per fabulosa tractari […] »

«[….] Le philosophe ne recourt pas sans raison à la fable, non point pour s'amuser, mais
parce qu'on sait que la nature s'oppose à être exposée ouvertement et toute nue, tout
comme elle a soustrait au sens ordinaire des hommes toute intellection d'elle-même par
une enveloppe (tegmen) et une couverture (operimentum) des choses ; elle a voulu que ses
secrets fussent traités par les sages sous l'aspect de la fable.

Traduction français dans Marc-René Jung, « L’Ovide moralisé : de l’expérience de mes lectures
à quelques propositions actuelles », Ovide métamorphosé: les lecteurs médiévaux d’Ovide. Laurence
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 53

allégorique120 ». Macrobe, expliquant pourquoi les philosophes s’expriment en


allégorie, dit que « la Nature » répugne à être exposée nue à tous les regards,
préférant que les savants voilent ses secrets dans des « fabulosa tractari », des récits en
forme de fables, pour protéger les mystères des yeux trop vulgaires, de façon à ce
que seuls les sages et les initiés, dignes de les recevoir puissent pénétrer leurs
mystères (perce-voile). Chrétien semble se souvenir du manteau macrobien dans
Erec et Énide : de même qu’il se vantait de la bonne « conjointure » dans le prologue,
ici il se vante de sa bonne description de la robe selon l’enseignement de Macrobe :

Lisant trovomes an l'estoire


la description de la robe.
Si an trai a garant Macrobe
qui an l'estoire mist s'antante,
qui l'antendié, que je ne mante.
Macrobe m'anseigne a descrivre,
si con je l'ai trové el livre,
l'uevre del drap et le portret. (Erec et Énide, v. 6674-6681)

Le vêtement de la Demoiselle du Tref, n’est rien moins que la métaphore d’une


fable déchirée, et trouée, qui cache ses mystères en même temps qu’elle les révèle
au gré du jeu de cache-cache taquin et séducteur de Chrétien de Troyes, une
volonté paradoxale de signaler et attirer vers le Mystère.

La première et la plus béante de ces ruptures, déchirures ou perforations dans


notre conte, est la généalogie de la famille de Perceval. Aussi trouée que la robe de
la Demoiselle du Tref, elle s’inscrit dans le plus vaste gommage de tout ce qui
rendrait la lecture facile, voire automatique : des détails de temps et d’espace, des
gloses, des explications, mais surtout les deux pôles de la trajectoire du héros et du
déroulement du récit, ordinairement indispensables à la logique interne,
notamment, ses origines et sa quête, car, si le point de départ de Perceval est
« gommé » avec la généalogie (le « d’où venez-vous ? »), également raturé est son

Harf-Lancner, Laurence Mathey-Maille, Michelle Szkilnik, éds, Paris, Presses Sorbonne


Nouvelle, 2009.
120 David F. Hult, « Allégories de la sexualité dans l’Ovide moralisé », Cahiers de recherches
médiévales et humanistes. Journal of medieval and humanistic studies, no 9, 2007,
[http://crm.revues.org/50].
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 54

but (le « où allez-vous »), laissé en suspension par l’inachèvement supposé du Conte
du graal.

La fin du mystère selon Philippe Ménard

L’aspect énigmatique et inachevé du Conte du graal, a inspiré, comme chacun le


sait, un extraordinaire foisonnement d’interprétations. En 1993, dans « Énigmes et
mystères »  Philippe Ménard condamne la critique moderne pour ce qu’il qualifie de
« débauche », de « délire d’hypothèses invérifiables », et « d’imagination profuse »  
sur le Conte du graal  121. On peut se demander s’il ne répondait pas en partie à Roger
Dragonetti qui osa proposer, dans La Vie de la lettre (1983), que le Conte du graal ne
« présente que les apparences d’un inachèvement122 ». L’idée que Chrétien ait pu
nous laisser une œuvre volontairement interrompue est presque insupportable. C’est
accepter qu’il n’y aura pas de réponses, pas d’autres éclaircissements, ou que le sens de
tous les mystères serait seulement « il y a un mystère ». Tout le Conte du graal serait
allégorie de l’expression allégorique avec pour but de nous conduire à la faille où la parole
ne suffit plus, à l’indicible mort, et à l’ineffable nom de Dieu. Mais si, au contraire,
le conte est inachevé, l’incompréhensibilité de certains passages, l’épée traîtresse par

121 L’article de Philippe Ménard, « Énigmes et mystères dans le Conte du graal » dans Études de
langue et de littérature françaises de l’université d’Hiroshima, no. 12, 1993, p 1-25, est une réécriture et
adaptation de son article antérieur « Problèmes et mystères du Conte du graal, un essai
d’interprétation », dans Chrétien de Troyes et Graal, Colloque arthurien belge de Bruges, Paris, Nizet,
1984, p. 61-76.
122 « Contre toute vraisemblance, nous avançons l’hypothèse que la fin de Perceval ne présente
que les apparences d’un inachèvement, apparences qui sont l’effet calculé d’un art d’achever le
récit sur un point de suspension. En d’autres mots, dissimuler, dans l’inaccomplissement
ostensible de la promesse, une certaine forme d’achèvement pourrait parfaitement convenir à
la stratégie narrative d’un romancier pour qui le san (le savoir poétique) sert à masquer une folle
pensée. » Roger DRAGONETTI, La Vie de la lettre au Moyen Âge, Paris, Éditions du Seuil, 1980, p.
19. De même, concernant le Chevalier de la Charrette, Chantal Verchère nous convainc que la
seule fin du roman possible pour Chrétien est justement celle où il l’a abandonné, car il est
impensable que Lancelot revienne à la cour. Elle écrit : « […] derrière la perfidie de Méléagant
transparaît l’impasse du texte : Chrétien de Troyes semble avoir opté pour la situation-limite
d’une mise à mort du récit et de son personnage principal. » Chantal VERCHÈRE, « Du mépris
à la méprise : l’impossible retour de Lancelot du Lac », Cahiers de civilisation médiévale, vol. 25,
no 98, 1982, p. 129-137, p. 135. Hélène BOUGUET commente aussi l’idée de Dragonetti dans sa
thèse, Enquerre et deviner : poétique de l’énigme dans les romans arthuriens français (fin du XIIe-premier tiers
du XIIIe siècle), Université Rennes 2, 2007. Son observation à ce sujet nous paraît très juste.
Que l’on accepte ou non l’idée de DRAGONETTI, « les deux derniers vers de Chrétien représentent à
eux seuls l’un des principes de fonctionnement de l’œuvre, dont l’inachèvement s’interprète alors comme une mise
en abyme de l’effet d’énigme généré par les autres questions sans réponse. » p. 236.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 55

exemple, le nom du père, le sens du graal et de la lance, attendaient seulement leur


résolution logique.

Philippe Ménard, face aux « énigmes et mystères » du Conte du graal, croit à une
fin logique, indiscutablement omise par l’auteur, mais qu’il devrait être possible de
déceler, en « s'efforçant de rendre compte des pierres d'attente habilement disposées tout au
long de l'œuvre par un habile architecte123. » À la lumière de Parzival, Peredur, et la
Première continuation (en lesquels il voit quelques traces de sources antérieures à
Perceval) Ménard conçoit ainsi le dénouement :

« La mission impartie à Perceval serait donc de se substituer au Roi Pêcheur


défaillant, d’affronter les ennemis du lignage dans un combat décisif, bref de
jouer le rôle d’un vengeur et d’un libérateur.124 »

Dans une version antérieure de cet essai (1984), il était plus précis :

« Comment douter de la suite ? Un jour le neveu viendra au secours de


l’oncle. Vieux schéma de contes ! Perceval succédera au cousin germain
infirme. Le héros démuni conquerra ainsi puissance, fortune et
considération. Un vaillant finalement couronné roi et épousant celle qu’il
aime, c’est là un type d’histoire très répandu dans les anciennes
littératures 125».  

Le dénouement pour Ménard, rétablirait donc forcément les justes droits du lignage
(en supposant que le lignage puisse éventuellement s’identifier. Est-ce imaginable
dans un texte sans noms ?)

On sent qu’à un certain niveau le raisonnement de Ménard est juste, qu’il y a


certainement en filigrane la suggestion d’une ancienne histoire de vengeance
lignagère dans le Conte du graal, ne serait-ce que dans la plainte de la mère, son récit
de l’exil et de l’infortune de la famille126. On note que Wolfram von Eschenbach a

123Philippe Ménard, « Problèmes et mystères du Conte du graal, un essai d’interprétation », dans


Chrétien de Troyes et Graal, Colloque arthurien belge de Bruges, Paris, Nizet, 1984, p. 61-76, p. 61.
124 Ménard « Énigmes et mystères » 1993, p. 25.
125 Ménard « Problèmes et mystères » 1984, p. 63.
126 Madeleine Blaess, « Perceval et les “Illes de Mer” », Mélanges de littérature du Moyen Âge au
XXe siècle offerts à Mademoiselle Jeanne Lods, Tome I, Paris, 1978, voit également dans le Graal une
histoire de vengeance : elle pousse très loin sa lecture entre les lignes pour conclure que,
puisque la mère de Perceval est la sœur du vieux roi à qui on sert le graal, elle est donc
princesse, mais que son mari n’était qu’un bon chevalier. Ce mariage était donc une
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 56

transformé la plainte de la mère justement en une sollicitation (malgré elle !) de


vengeance, même si l’idée devrait lui faire horreur. Avant de lâcher Parzival dans le
grand monde, Herzeloyde lui dit, en effet, tout ce qu’il doit savoir pour venger et
rétablir la famille :

« du solt ouch wizzen, sun min, « Sache aussi, mon fils,


der stolze küene Lähelîn que Lähelin le fier et hardi
dînen vürsten abe ervaht zwei lant, enleva à tes princes deux royaumes
diu solten dienen dîner hant, qui devaient être soumis à ton bras,
Wâleis und Norgâls. le pays de Galles et Norgals.
ein dîn vürtse Turkentâls L’un de tes Princes, Turkentals,
den tôt von sîner hende enpfienc : reçut la mort de sa main.
din volc er sluoc unde vienc. » Il massacra tes sujets ou les fit prisonniers.
(Parzival, 128, 3-10)

et Parzival répond, de façon enfantine :

« diz riche ich, muoter. ruocht es got, -Je les vengerai, mère, s’il plaît à Dieu,
in verwundet nach mîn gabylot » mon javelot saura bien les blesser. » (128, 11-12)

À un autre niveau, cependant, réduire le Conte du graal à un « vieux schéma de


contes », et un « type d’histoire très répandu dans les anciennes littératures » pour
reprendre les expressions de Ménard, même penser le conte comme achevable,
c’est passer à côté de toute l’inquiétante étrangeté, toute l’angoisse spirituelle, et
surtout toute la poésie de l’œuvre127 .

Mais laissons de côté, pour l’instant, notre répugnance pour une telle
banalisation de la lecture du Conte du graal (nous y reviendrons). Considérons son
rapport avec précisément le genre de récit mentionné par Ménard, un récit dans

mésalliance, raison pour laquelle la famille de la mère et du Roi Pêcheur les aurait ostracisés.
Cela expliquerait pourquoi Perceval, tout en ayant plus de famille que tout autre chevalier chez
Chrétien de Troyes, n’en connaît aucun membre : histoire de vengeance familiale, de conflits
fratricides.
127C’est aussi passer à côté du problème de l’impasse posée par l’entrée de Gauvain dans le
royaume de la mort, royaume dont par définition on n’est pas censé revenir. Si, comme le
pense Chantal Vergère, (voir note 27) Chrétien de Troyes abandonne Lancelot à tout jamais
dans sa tour, parce qu’il est impensable que Lancelot revienne à la cour, avec le Conte du graal,
Chrétien de Troyes semble être arrivé à une pareille impasse pour Gauvain. (Pour Rey-Flaud,
dans Le Chevalier, l’Autre et la Mort, l’écriture médiévale « énonce par la plume de Chrétien de
Troyes que toute vie est un roman inachevé ». Rey-Flaud, p. 190.
Première partie : LE HÉROS EX NIHILO | 57

lequel (pour reprendre les termes du critique) « la mission impartie [au jeune héros] serait
donc de se substituer au [roi] défaillant, d’affronter les ennemis du lignage dans un combat décisif,
bref de jouer le rôle d’un vengeur et d’un libérateur » (je remplace les références à Perceval
et au Roi Pêcheur avec des références neutres entre crochets). Un tel scenario de
dénouement se trouve, par exemple, dans La Chanson d’Aiol, chanson de geste
qu’une longue lignée de critiques met en rapport avec Perceval, à commencer par
Gaston Paris128. Plus récemment, Carlos Carreto voit dans Aiol « une réécriture
épique qui reprend et inverse l’histoire de Perceval d’après Chrétien de Troyes.  129 »
Il ajoute en note, « à moins que ce ne soit le contraire qui se produise 130». Serait-ce
possible qu’Aiol soit comme un substrat fantomatique qui se laisse parfois deviner
entre les « rotures » et « pertuis » du Conte du graal ?

128Gaston PARIS, qui datait la partie décasyllabique d’Aiol du milieu du XIIe siècle, écrit en
1910 :
« L'inexpérience d'Aioul rappelle celle de Perceval et d'autres héros du même genre, et
les aventures multiples qu'il rencontre, soit en venant à Orléans, soit en ramenant
Mirabel, ont leur pendant dans plus d'un roman de la Table ronde. Je suis toutefois
porté à croire que l'hypothèse inverse aurait plus de chance d'être vraie, et que
Chrétien et ses successeurs ont pu trouver dans les chansons de geste la première idée
de plus d'un des motifs qu'ils ont développés. Remarquons d'ailleurs que les aventures
d'Aioul n'ont qu'en passant ce caractère tout individuel et romanesque. Il s'agit pour
lui, non seulement de gagner du « prix » et d'arriver à être un preux chevalier, mais de
revendiquer les fiefs dont son père a été injustement dépouillé par le roi de France:
c'est par là que notre chanson rentre dans l'épopée féodale, et qu'à l'origine elle y tenait
sans doute bien plus étroitement encore. »
Gaston PARIS et Mario ROQUES, Mélanges de littérature française du Moyen Âge, Paris, Honoré
Champion, 1910 ; p. 128, [archive.org].
129 Carlos F. C. CARRETO, « Ruptures, déplacements et confluences. Le marchand ou l’art
épique du basculement (XIIe-XIIIe siècles) », in Lors te metra en la voie ... Mobilité et Littérature au
Moyen Âge, présenté à Université d’Alberta, Lisboa, 26-28 Octobre 2009, Lisbon, Université
d’Alberta, 2011. p. 299.
130 C. CARRETO, « Ruptures, déplacements et confluences », op. cit., note 30, p. 299. Carreto
admet aussi une troisième possibilité: « les deux poèmes ont […] pu s’inspirer d’un schéma
narratif commun ».
Deuxième Partie : Un roman lignager sans lignage ?
IV. Dans l’ombre de Perceval

« Lorsqu’on s'attache à l'histoire d'Aiol131 » écrit Paule le Rider, « on croit voir à


chaque instant se dessiner l'ébauche de Perceval132. » Cette chanson de geste met en scène
un jeune héros, neveu d’un souverain, élevé dans la forêt, au sein d’une famille
dépossédée, déshéritée, exilée, déshonorée et appauvrie injustement à la suite de la
mort de Charlemagne. Après une éducation chevaleresque ultra-rapide (et que le
héros lui-même considère comme inadéquate), Aiol s’en ira tout seul à la cour du
roi, dans le but de se faire une vraie éducation de chevalier et de recouvrer l’héritage
de son père. Muni d’un équipage si ridicule que même son cheval en rit, et ne
connaissant du combat que des récits souvent répétés, Aiol triomphe de tous ses
adversaires (humains et animaux). Les parallèles entre Aiol et le Conte du graal sont
nombreux et troublants, et vont beaucoup plus loin que les similarités relevées par

131 Il semblait autrefois incontestable qu’une version de la Chanson d’Aiol devait être connue bien
avant la composition du Conte du graal, à cause de cette mention chez Raimbaut d’Orange ; Aiol
fait également partie de la liste d’œuvres mentionnées dans Ensenhamen de Guiraut de Cabreira,
que le troubadour reproche à son jongleur de ne pas connaître. Mais la datation de
l’Ensenhamen, que Normand et Raynaud plaçaient vers 1150, reste encore trop controversée
pour nous aider à dater Aiol. (Sur ce point, voir la discussion de l’histoire de la datation de
l’Ensenhamen par Sam J. BORG, Aye d’Avignon : Chanson de geste anonyme, Librairie Droz, 1967,
396 p, p. 130-137, ainsi que l’article de Martin de RIQUER, « La littérature provençale à la cour
d’Alphonse II d’Aragon », Cahiers de civilisation médiévale, vol. 2 / 6, 1959, p. 177-201.) Du reste,
il semble qu’aujourd’hui même la datation de Raimbaut d’Orange soit remise en question.
Sandra Malicote, qui est probablement la dernière à se prononcer sur la datation d’Aiol, est
formellement convaincue que le poème est du XIIIe siècle et même que toutes les mentions du
poème datent de la même époque. Sandra MALICOTE (Image and Imagination : Picturing the Old
French Epic, University Press of America, 2010). Jean FLORI et François SUARD étaient
convaincus qu’il s’agit du début du XIIIe siècle à cause de l’importance de la bourgeoisie dans le
poème. Nous pouvons contrer, cependant, que dans la partie « Gauvain » du Conte du graal, la
bourgeoisie marchande est bien présente (changeurs, fabricants d’armes, drapiers), comme elle
l’est aussi dans la révolte urbaine contre Gauvain. Paule le Rider, qui analyse le plus
profondément les thèmes communs à Perceval et Aiol, en conclut qu’Aiol a joué un « rôle
essentiel […] dans la première forme médiévale du roman d’apprentissage, de Perceval à Fergus ».
Voir Paule Le Rider, « À propos de costumes... », Le Moyen Age, Tome CVII, juin 2001,
p. 253-282, p. 281.
132Paule Le Rider, « Le rire dans Aiol », Pris-Ma, vol. 12 (1996) p. 57-74, cité par Sandra
Malicote, Image and Imagination, op. cit., p. 25.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 60

Philippe Ménard dans son article « Le thème comique du nice », et qu’il qualifiait
comme des similarités de simple « décor » :

« La gaste forest soutainne » du Perceval (75) de Chrétien fait écho à la forêt


d’Aiol ; [les Landes de Bordeaux133] les larmes et le chastiement maternel
adressé au jeune vallet galois (509-599) répondent au chastiement qu’Aiol reçoit
de son père (Aiol 322-555) ; l'équipement rustique du héros du Conte du graal
(498-504, 602-613) fait songer au piteux équipage d’Aiol ; et, au départ de
son fils, la mère de Perceval se pâme (624-625) comme celle d'Aiol (Aiol
545)134. »

Paule le Rider qui étudie soigneusement les échos entre les deux œuvres135, cite
aussi les enfances secrètes des deux héros, l’infirmité des deux pères, la crainte de
chaque mère que son enfant soit objet de ridicule, un ermite compatissant qui
fournit au héros les noms de Dieu, et le fait que les deux héros « reçoivent les
avances d’une jeune hôtesse empressée » (Aiol doit repousser les avances de
Lusiane, sa cousine germaine).

Nous pouvons ajouter (sans prétendre à l’exhaustivité) : une éducation


chevaleresque parodique et bâclée ; une scène comique autour du premier homme
tué ; de nombreux membres de la famille qui apparaissent au fil du récit ; la
noblesse visible sur le visage du héros, qui dément une apparence de fou ;
l’incognito/anonymat du héros et une scène de révélation de la vraie identité
devant le roi ; le don de plus nobles vêtements par un protecteur généreux ; un
attachement important aux vêtements ou aux armes ridicules fournis par le parent,
et le refus de les échanger contre des nouveaux ; une première rencontre ratée avec
le roi, et les paroles prophétiques d’un moqueur ; une nouvelle réception à la cour
plus tard avec tous les honneurs ; l’innocence sexuelle, attitude presque enfantine
du héros envers une femme qui se donne à lui ; et même, (mais ceci concerne la
partie Gauvain) un combat contre un lion qui enfonce ses ongles dans l’écu, et dont
on garde les pattes.

133 Les « landes de Bordele », remplies de « savagine » (62), de « culevres et serpens et grans aieils furnis »
rappellent aussi la forêt enchantée des Ardennes dans Partenopeu. L’appellation désignait un
vaste territoire en Gascogne, comprenant la Forêt des Landes).
134 Philippe Ménard, « Le thème comique du nice », op. cit., p. 180.
135 Paule Le Rider, Le chevalier dans le Conte du graal, Paris, SEDES, 1978, p. 116.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 61

Dans certains passages on observe des échos presque mot pour mot,
notamment dans l’épisode du lion, et celui du don de vêtements en soie écarlate,
qui dévoilent une connaissance très précise d’une œuvre par l’auteur de l’autre. Il
est tentant de croire que Chrétien a opéré un travail de soustraction sur un texte
beaucoup plus conventionnel d’un point de vue onomastique, pour arriver au texte
« troué », qui est le Conte du graal, tentant aussi d’imaginer qu’Aiol représente ce
texte palimpseste. La datation de la Chanson d’Aiol (telle que le seul manuscrit qui
nous soit parvenu l’a transmise), est cependant loin de faire l’unanimité. Quoi qu’il
en soit, nous pouvons observer que les choix dans la Chanson d’Aiol tendent
toujours vers le totémisme, l’historicité, le culte des ancêtres, rites de mémoire,
adoration de reliques, alors que les choix de Chrétien dans le Conte du graal, au
contraire, tendent vers la phénoménologie, l’empirisme, et l’invention et ses risques.

LA CHANSON D’AIOL : L’HISTOIRE DE PERCEVAL EN FILIGRANE ?

Le nom de l’ennemi : Makaire et la « Malvestiez»

Le premier et peut-être le plus évident des thèmes communs aux deux récits
concerne le drame de l’exil et la déchéance de la famille du héros. Tandis que dans
le Prologue de Bliocadran, et le Parzival de Wolfram, l’échec de la famille du héros
résulte de la vanité outrancière du père, la famille de Perceval chez Chrétien de
Troyes, et celle d’Aiol, sont victimes des injustices de la guerre et de la politique
dans l’histoire d’un royaume. Les malheurs de la famille de Perceval suivent la mort
d’Utherpendragon, « qui rois fu /et peres le bon roi Artu ». Ceux de la famille d’Aiol
suivent la mort de Charlemagne, et les révoltes et guerres autour de son successeur
« un boin roi Loeys » :

Il ot en douce France un boin roi Loeys,


Si fu fieus Karlemaigne qui tant resné conquist (Aiol v. 17-18)

Il plot a Dameldieu qui onques ne menti


Que mors fu Karlemaignes et a Ais enfouis.
A Loeyes re(s)mest li tere et li pais.
Li traitor de France l’ont de guere entrepris :
Loeys ne set mie u se puisse vertir,
N’en quel de ses chastieus il se puisse garir. (Aiol, v. 23-28)
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 62

Quant aux raisons de leur exil, la mère de Perceval évoque de vagues


manifestations du Mal, « Malvestiez, Honte [et] Peresce » qui restent au pouvoir alors
que les bons sont déchus. L’histoire de la déchéance du père d’Aiol, en revanche,
n’a rien de mystérieux. Il s’était chargé d’assurer la succession de Louis, se faisant
grand nombre d’ennemis, dont Makaire, qui finit par le discréditer auprès du roi.
Louis récompense donc son meilleur chevalier et son bras droit par l’ignominie de
l’exil :

Loeys le fius Karle mal geredon l’en fist :


Il li toli sa tere et chou qu’il dut tenir,
Et le cacha de France a paine et a essil
Par le conseil Makaire, qui ja Dieus n’en ait,
Un mavais losengier, un quiver de put lin. (Aiol v. 45-48)

L’influence de Makaire est telle qu’il finit par enbevrer, intoxiquer tous les
Français, et détourner même les lois et la justice, explique la tante d’Aiol, Ysabeau,
dont le mari fut tué par Makaire et ses hommes :

« En traison l'ochisent .xiiii. per


Li uns en fu Makaires li desfaés,
De maintes traison[s] est il provés;
Puis a il les François si enbevrés
Et lois et jugemens (est) a lui tornés
Qu'il a tous les frans homes mal atiré » (Aiol, v. 2293-2298)

Cette arrivée au pouvoir d’un groupe de traîtres, menés par un surdoué de la ruse
qui arrive à mettre le monde à l’envers, illustre l’observation faite par la mère de
Perceval :

Malvestiez, Honte ne Peresce


ne chiet pas, car ele ne puet,
mes les bons decheoir estuet. (Le Conte du graal, v. 430-432)

La malvestiez, en effet, « ne chiet pas », ne lâche pas facilement son emprise sur le
pouvoir s’il réussit à étendre ses tentacules sur toutes les branches de l’autorité.

Notons que contrairement à ce que semble impliquer la déchéance de la famille


de Perceval à la mort d’Utherpendagon, ni Geoffroi de Monmouth, ni Wace,
n’évoquent la moindre guerre de succession avant l’accès au trône de son fils. Au
contraire, Arthur succède sans intervalle à son père, et commence immédiatement
des guerres d’expansion d’une brutalité étonnante. Avant les douze années de paix
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 63

dans lesquelles s’inscrivent toutes les « fables » de la Table Ronde, Arthur subjugue
les Saxons, l’Irlande, L’Écosse, La Norvège, et toute la France. Après le massacre
en Écosse, les veuves, les orphelins et les hommes d’église viennent vers Arthur sur
le Loch Lomond pour lui exprimer leur désespoir :

« Es vus le dames des cuntrees, Aies merci des entrepris


tutes nu piez, eschevelees, Que tu, sire, de faim ocis
lur vesteüres dechirees Se tu n’en as merci des peres,
E lur chieres esgratinees, Veies ces enfanz e ces meres,
En lur braz lur enfanz petiz Veies lur fiz, veies lur filles,
Od pluremenz e od granz criz Veies lur genz que tu eissilles !
As pies Artur tuit s’umilient, Les peres rend as peti fiz,
Plurent e braient, merci crient : E as meres rend lur mariz
« Sire, merci ! » ce dient tuit ; Rend a ces dames lur seinnurs
« Pur quei as cest païs destruit ? E les freres rend as sururs ! »
(Wace, Brut136 v. 9469-9518)

Peut-on lire le désespoir des Écossaises, tenant leurs bébés, mourant de faim,
réclamant leurs maris et leurs fils, un peuple « eisilles », un « païs destruit » sans penser
à la mère de Perceval ? Serait-ce donc Arthur qui est responsable de la chute de la
famille de Perceval après la mort d’Uther Pendragon137 ? Si c’était le cas, dire « le
bon roi Artu » serait mal à propos. Mais il semble clair que la mère de Perceval ne
blâme pas le « bon roi Arthur », à moins de croire à une antiphrase ironique.

136 Wace’s Roman de Brut, a History of the British, édition de Judith Weiss, University of Exeter
Press, 1999, 2002. Ce passage amplifie considérablement le texte de Monmouth, (livre 9,
chapitre 6) ajoutant les femmes et les enfants, et leur donnant la parole. Wace spécifie que les
évêques écossais et pictes sont venus demander grâce sur leurs genoux, portant leurs reliques,
et qu’Arthur fut ému : « commovit eum pietas in lachrymas ».
137 C’est l’idée que défend Madeleine Blaess, « Perceval et les “Illes de Mer” », in Mélanges de
littérature du Moyen Âge au XXe siècle offerts à Mademoiselle Jeanne Lods, Tome I, Paris, 1978.
Malheureusement une grande partie de son argument est fondée sur l’idée que les « Illes de
mer », représentent la terre de la famille de Perceval. Mais comme le souligne Lutrell,
(« Arthurian Geography: The Islands of the Sea », Neophilologus, vol. 83, no 2, 1 avril 1999,
p. 187-196), Gauvain utilisera la locution dans une phrase où il est clair qu’il s’agit d’une
expression superlative, comme « le plus grand chevalier de France et de Navarre », ou « d’ici
jusqu’à Pampelune ». Paule le Rider revoit ces objections pourtant, et croit encore à une
provenance écossaise de la famille de Perceval. Le cas des « revelins », chaussures écossaises
de Perceval, offre un argument supplémentaire.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 64

Les parents d’Aiol ne blâment pas plus le roi de France que la mère de Perceval
ne blâme Arthur. Si le « boin roi Loyes » les a exilés, c’est qu’il a été mal conseillé.
En revanche, les guerres intestines, guerres de succession à la mort de Charlemagne
et durant le règne de Louis le Pieux sont bien connues de l’histoire, ainsi que le
danger mortel couru par ses neveux138. Tout se passe comme si Chrétien, ayant
sous les yeux une version d’Aiol, remplaçait Charlemagne par Uther Pendragon, et
le « bon roi Louis » par le « bon roi Arthur », sans trop se soucier d’une quelconque
incohérence avec la prétendue « histoire » des rois d’Angleterre. Par ailleurs, le
thème de l’exil des barons, et de leurs enfants déshérités par la faute de Louis le
Pieux est fréquent dans les chansons de geste. Dans le Moniage Guillaume, Galherant,
conseiller du roi Louis le Pieux, interprète l’étrange nouvelle que Guillaume
Fierebras a saccagé son propre potager, arrachant fleurs et légumes, repiquant les
mauvaises herbes : les bons légumes arrachés signifient qu’il a chassé ses meilleurs
barons, déshéritant pères et enfants, explique le savant :

Tu [Louis] as ta terre empireë forment


Des gentix homes, des sages, des vaillanz
Qu’ensus de toit a chacié laidement ;
Desertez as les peres, les enfanz.
Par les francs homes et li sire poissanz :
Tu n’en a nul ni de gentil ni de franc.
Perduz les a tot par ton malvés sens,
Dont tote France est tornée a torment.
(Le Moniage Guillaume139 v. 5404-5411)

Et les mauvaises herbes que Guillaume a replantées sont les « losengiers et les faus
medisanz » :

Les males herbes dont fist restorement


Ce senefie par Dieu omnipotent,
Les losengiers et les faus medisanz
Les traïteurs et les glouz mal-cuidanz
Ceux qui te servent de mençonges contant
Qui entor toi as tenu longuement
Tu as donné ton or et ton argent. (v. 5415-21)

138La disparition des fils de Carloman, Pépin et Syagrius, déshérités par Charlemagne, est
encore un mystère.
139Le Moniage Guillaume, Chanson de geste du XIIe siècle, édition de la rédaction longue par Nelly
Andrieux-Reix, Honoré Champion, Classiques français du Moyen Âge No. 145, Paris 2003.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 65

La « Malvestiez », honte et paresse dont parle la mère de Perceval, laisse


seulement deviner ce que la chanson de geste rend très explicite. Mais puisqu’elle
ne nomme personne, sa plainte, que les meilleurs sont déchus, prend l’aspect d’une
nostalgie de l’âge d’or. Un des plus anciens textes que nous connaissons en
français exprimait déjà ce topos vieux comme le monde :

Bons fut li secles al tens ancïenur,


Quer feit i ert e justise ed amur ;
S’i ert creance, dunt or n’i at nul prut.
Tut est müez, perdut ad sa colur :
Ja mais n’iert tel cum fut as anceisurs.

Al tens Noë ed al tens Abraham


Ed al David, qui Deus par amat tant,
Bons fut li secles ; ja mais n’ert si vailant,
Velz est e fraisles, tut s’en vat declinant :
S’est ampairét, tut bien vait remanant. 140
(La Vie de St. Alexis, XIe s., v. 1-10)

Jadis on pouvait compter sur la justice, la foi et l’amour, chante le poète de Saint
Alexis ; autrefois le monde était vaillant, aujourd’hui tout est pour le pire : l’ennemi
c’est le siècle. L’époque regrettée est biblique, mythique, anhistorique. Aussi la mère
de Perceval vit-elle en dehors du siècle, dans son « nulle part » de la Gaste Forêt
comme une ombre dans le royaume des ombres, de même que la mère de Gauvain
(ou son fantôme) habite le château au delà de la frontière dont nul ne revient. Son exil
est presque un état psychologique. Alors que les parents d’Aiol, vivant dans les
Landes de Bordeaux (et plus spécifiquement à « Mongaiant », ou « Mongalant »)
sont encore sur la carte, et nourrissent le rêve de vengeance sur un ennemi
nommable et vivant, les parents de Perceval sont victimes de l’abstraite « Malvestiez,
Honte [et] Peresce » de la condition humaine, de l’injustice dans ce bas-monde. Leur
exil est autant uchronique qu’utopique, et leur seul remède est la mort.

140Christopher Storey, La Vie de Saint Alexis : texte du manuscrit de Hildesheim (L), Genève,
Droz, 1968, 1934.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 66

Les noms de Dieu : le talisman et l’oraison

La deuxième opposition concerne la façon dont chaque héros vient posséder les
noms de Dieu. Moïse, ermite, astrologue et « clerc sachant » dans la Chanson d’Aiol,
suit la famille en exil dans les Landes de Bordeaux où il a une chapelle, et il fait
construire pour eux un « abitacle », logement avec assez de place pour toute la
famille, lui-même, le cheval Marchegai, et toutes les armes d’Elie sauf la lance qui
doit rester dehors exposée aux éléments. Moïse est aussi un astrologue, devin et
herméneute, capable d’expliquer le sens des rêves, comme le fait Marganz pour
Vortigern, et Merlin pour Utherpendagon dans le Brut de Wace, comme
Nectanabus pour Alexandre chez Thomas de Kent, comme le conseiller,
Galherant, pour Louis dans Le Moniage Guillaume. C’est lui qui baptise et nomme
Aiol, et qui lui sert de parrain, c’est aussi lui qui lui apprend à lire et écrire.

Il est particulièrement frappant qu’Aiol reçoive de Moïse un « brief », sorte


d’amulette en forme de lettre141, contenant les noms du Christ. (« Ne fu onques nus
mieudres ne n'ert jamais / Li non de Jhesu Crist i sont tout vrai », v. 455-456), que Moïse
fixe sur son épaule droite, et censé le rendre invulnérable :

« Filluel, » dist li hermites, « tu as le brief ;


II ne fu onques mieudres ne jamais n'iert.
Tant con l'aras sor toi ne doute rien :
Fus ne te peut ardoir n'eiwe noier. » (Aiol, v. 470-473)

Le « brief » d’Aiol frôle la sorcellerie. Comme l’observe Don C. Skemer, le


porteur n’a même pas besoin de le lire, il suffit d’être en contact avec lui142 ; Aiol le
portera donc sur son épaule. La magie protectrice du brief d’Aiol n’est pourtant pas
entièrement indépendante de sa valeur en tant que texte, Aiol, du moins, a déjà
admiré la lettre, et semble avoir compris le contenu :

« Li non de Jhesu Crist i sont tout vrai. »


— Sire, » che dist Aiols, « tres bien le sai,
Car par mai[n]tes foi[e]s esgardei l'ai » (v. 456-468)

141 Voir sur le sujet : Don C. SKEMER, Binding words: textual amulets in the Middle Ages, University
Park, Penn State Press, 2006. Les pages 146-149 mentionnent le « brief » d’Aiol, et citent
d’autres exemples dans des textes littéraires du Moyen Âge.
142 D. Skemer, Binding Words, p. 148.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 67

Il en va tout autrement pour un autre lettre-amulette plus célèbre, celle-ci. Dans


la Continuation de Perceval de Gerbert, l’ermite fait cadeau d’un « brief » à Perceval. Il
semble s’agir d’un parchemin enroulé :

Mais molt tost revint a le porte


Et avec lui un brief aporte
Petit, roont, tôt a compas.
(Gerbert de Montreuil, La Continuation de Perceval 143, v. 237-239)

L’objet est censé protéger le porteur de ses ennemis et même de la folie s’il le garde
sur lui :

« […] ja ne serez desconfis


Par anemi ne decheüs,
Ne nus hom, tant soit desceüs
Ne fors du sens, s’il a le brief
Estendu par desor son chief. (Gerbert, Continuation, v. 250-254)

Dans ce cas, il n’est aucunement question de lire la lettre ni de savoir son contenu ;
s’il s’agit bien d’une liste de noms de Dieu (ce n’est pas dit !) : ils protégeront par
leur simple matérialité : les lettres inscrites sur ce parchemin sont parfaitement
indéchiffrables :

Il samble bien qu'en es le pas


En eûst liute esté la letre,
Mais qui s'en volsist entremetre
Del lire, et en sosfrist ahan
Que d'ui en cest jor en un an,
N'aroit il pas contruit144 le brief,
Et si en sont li mot molt brief. (Gerbert, Continuation v. 240-246)

Gerbert a peut-être cherché à conserver l’aspect ineffable de ces noms en rendant


leur lecture magiquement impossible ; le résultat, néanmoins, est de reléguer l’écrit
au statut de relique. Comme pour illustrer que c’est bien la matérialité de la chose,
non pas le sens de la lettre qui le protège, Perceval en déchire un petit morceau qu’il
jure de toujours porter autour du cou :

143 Mary Williams, éd., Gerbert de Montreuil, la Continuation de Perceval, Classiques français du
Moyen Âge, Paris, Honoré Champion, 1922, t. I, p. 9-10, v. 238-294 [archive.org]. Ce passage
est signalé par D. Skemer, Binding Words, op. cit., p. 147-148.
144 « Contruit » : probablement une forme de « controver » ayant le sens de « trouver le sens »
ou « comprendre » (GODEFROY : « controver, -ouver, -uver, v.a., trouver, imaginer, avoir l'idée
d'inventer »).
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 68

Quant Perchevaus escouté ot


Ce que li preudom dit li ot,
En sa main tint le brief roont ;
Une pieche deschire et ront
De sa cote a armer de soie.
Dist Perchevaus : « Ou que je soie
De chi partis, le penderai
A mon col, plus n'atenderai. » (Gerbert, Continuation v. 287-294)

Vu ce qu’ont fait le poète d’Aiol et Gerbert de Montreuil de la transmission des


noms de Dieu, il est remarquable que dans le Conte du graal, ces noms soient confiés
directement dans l’oreille de Perceval :

et li hermites li consoille
une orison dedanz s'oroille
et li ferma tant qu'il la sot ;
et an cele orison si ot
asez des nons Nostre Seignor
tuit li meillor et li greignor
que nomer ost ja boche d’ome,
se por peor de mort nes nome.
Qant l'orison li ot aprise,
desfandi li qu'an nule guise
ne la deïst sanz grant peril. (Le Conte du graal, v. 6259-6269)

Chrétien de Troyes réussit paradoxalement, par ce chuchotement à l’oreille, à dire


les noms de Dieu et les taire tout à la fois ; ineffables et indicibles145, leur secret
appartient aux initiés. Leur révélation cérémonielle chez Chrétien de Troyes signale
la fin de la partie « Perceval » du Conte du graal. Désormais, la boucle est bouclée.
Sorti de l’obscurité de sa forêt maternelle, Perceval retourne à la forêt de l’oncle
maternel ; quittant son manoir dans la méconnaissance des armes, maintenant il
s’en dépouille ; grandi dans l’absence de noms familiaux, il arrive dans la plénitude
des noms de Dieu. Mais il y arrive par le chemin évoqué par Saint Augustin quand

145 Cela pouvait être « la prière des soixante-douze noms de Dieu « comme on les dit en
hébreu, en latin et en grec » dont il est fait mention dans le roman de Flamenca (v. 2286 et
suiv.) et en maint autre ouvrage. On en possède plusieurs variantes. », écrit Paul Meyer dans sa
petite Homme de la forêt, où il préfère choisir ses déplacements, prière (pour laquelle il ne
fournit aucune date), dans « Notice de quelques manuscrits de la collection Libri à Florence »,
Romania XIV 1885, p. 528; référence trouvée dans Leo SPITZER, « Dieu et ses noms (Francs
les cumandent a Deu et a ses nuns, Roland, 3694) », Modern Language Association, vol. 56,
no 1, mars 1941, p. 13-32.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 69

il écrit : « le sacrifice que Dieu demande est une âme brisée de douleur 146», et Dieu « poursuit
pour les sauver, les amis des gladiateurs, et les gladiateurs eux-mêmes147 ». Pleurant durant
tout le long du chemin vers l’ermite, confessant son désespoir total

« S’an ai puis eü si grand duel


que morz eüsse esté mon vuel,
et Damedeu an oblia » ( v. 6165-6167),:.

Perceval est alors récompensé de façon à rendre tout talisman dérisoire : par les
noms qu’il reçoit, Perceval est lui-même reçu par Dieu.

Entre Aiol et Perceval, l’inversion sur ce point est flagrante : Aiol reçoit son
talisman contenant les plus beaux noms de Jésus au tout début de son aventure,
avant même de quitter le foyer familial, avant de combattre un seul ennemi ; cet
objet magique est juste une protection de plus, alors que toutes ses armes sont
inviolables et divinement protégées. Perceval, au contraire, reçoit ces noms après
son effondrement total, comme une absolution et une élection. On serait tenté
même de voir ce moment comme le but final de sa quête ; la copie de Guiot ne
contredit pas cette interprétation : manquent les six vers qui le renvoient
spécifiquement dans le monde, avec la mission canonique de secourir veuves et
orphelins :

Se pucele aïde te quiert,


Aiue li, que miex t’en iert,
Ou veve dame ou orfenine.
Iceste almosne est enterine,
Aiue lors, si fera bien ;
Garde ja nel laissier por rien.
(Le Conte du Graal, éd. Roach, v. 6465-6470).

Il est remarquable que cette élection soit la récompense du plus grand pêché :
l’oubli de Dieu pendant cinq ans, comme si l’excès même de la faute garantissait la
grandeur du pardon, selon la parabole du fils prodigue.

146 Saint Augustin, Sermon XIX, 3, dans Sermons sur l’ancien testament, tr. Abbé Raulx, Œuvres
complètes de Saint Augustin t. 4, Bar-le-Duc, 1866 [www.abbaye-champagne.com]
147 Saint Augustin, Sermon LI, 2
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 70

Le nom du père : transmission et invention

« Autretel fist vos peres que chi veés »

Dans le Conte du graal, c’est Gornemant de Goort qui tient lieu de père pour
initier Perceval aux armes et à l’équitation. Mais si Gornemant voulait lui apprendre
l’usage de la lance et de l’écu, il ne réussit qu’à lui en faire trois fois la
démonstration, et trois fois l’essai. Ce qui dans la vie d’un chevalier, demandait des
années de travail, tient donc en une demi-journée, en trois galops, lance baissée et
pointée sur du vent ! Quant à l’usage de l’épée, Perceval refuse catégoriquement la
leçon d’escrime, car selon lui, il sait déjà tout148 : il a pratiqué chez sa mère contre
du rembourrage : « ne set nus tant come je faz » dit-il, car « as borriax et as talevaz /chiés
ma mere an apris asez/tant que sovant an fui lassez. » (v. 1527-1530). Ensuite ils passent
au dîner.

L’éducation chevaleresque que le père d’Aiol offre à son fils n’est pas moins
bâclée et parodique, car Élie, comme les « maihaignez » du Conte du graal, est
incapable de se lever :

[...] .xiiii. ans estut Elies el boscage


Courechous et dolans et povres et malades,
Qu'il ne pooit lever a Noël ne as Pasques,
Al jor de Pentecouste ne as festes plus hautes,
N'onques ne pot vestir ne cemise ne braies. (Aiol, v. 79-83)

Comme pour renchérir sur la blessure du père, sa lance est mutilée. Trop longue pour
rentrer dans la maison, elle pourrit exposée « al vent et a l’orage », Élie se trouve
donc contraint de la « tailler » :

A l’espee trenchant dont li branc [d’]achier taille


En recaupa li ber .iii. piés et une paume (Aiol v. 95-96)

À moins qu’une lance ne soit qu’une lance, on comprend que le père d’Aiol est
« maihaignez » du moins symboliquement, comme le père de Perceval, ou comme
le Roi Pêcheur.

148 Mensonge du personnage ? Ou incohérence de l’auteur : comment le garçon pourrait-il


même croire avoir pratiqué l’escrime, s’il n’avait aucunement entendu parler ce chevalerie chez
sa mère ?
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 71

Aiol a l’inspiration, cependant, de demander une instruction « de dit et de


parolle » à son père :

« Sire, por amor Dieu, m'en aprendés


De dit et de parolle, se vos savés,
Se je sui en bataille n'en camp entrés,
Et chevalier[s] me vient por agrever,
Comment le porai jou mieus adamer? » (Aiol, v. 285-289)

Ainsi pour lui apprendre l’équitation :

[…] ses peres l'ot fait sovent monter


Par la dedens le bos ens en .i. pré
Et le boin ceval core et trestorner,
De dit et de parolle l'en a moustré (v. 264-266)

Pour préparer Aiol au combat, Élie lui en donne la recette :

— Et je vos en dira la verité


Bien brochiés le destrier par les costés,
Et baisiés vostre espiel, si le branlés,
Tant com ceval[s] peut rendre vers lui venés,
Grant cop sor son escu se li donés
Que lui et le ceval acraventés
AI recerqier des rens sovent tornés,
Monjoie le Karlon haut escriés,
Et sovent et menu grans cos ferés.
Par che serés cremus et redoutés
Autretel fist vos peres que chi veés. » (Aiol, v. 294-305)

Il est d’ailleurs fascinant que ce combat raconté à l’impératif, (celui des recettes de
cuisine) s’accorde au motif observé par Jean Rychner dans de multiples chansons
de geste ; un peu à la manière des motifs dramatiques faisant partie du répertoire de
la commedia dell’arte, le jongleur pouvait insérer le motif du combat singulier avec
ses propres variations, sans même s’accorder forcément au contexte149.

149 Le combat selon l’analyse de Rychner, se composé de sept éléments fixes : 1) éperonner
son cheval (brocher) ; 2) brandir la lance ; 3) frapper (« férir » ou « granz cols » donner) ; 4)
briser l’écu de l’adversaire ; 5) rompre son haubert ; 6) lui passer la lance au travers du corps ;
7) l’abattre à bas de son cheval. Le père récite les éléments 1, 2, 3, et 7. Jean Rychner, La
Chanson de Geste: Essai sur l’art épique des jongleurs, Librairie Droz, 1955, chapitre V: « Les moyens
d’expression : motifs et formules », p. 141 pour les 7 étapes.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 72

Pour se préparer à son premier vrai combat, Aiol révise mentalement la


séquence des étapes du combat selon son père, ou comme il l’a « oi conter des
chevaliers » :

« Quant l'un[s] ne connoist l'autre et il li vient,


Molt l'ai oi conter des chevaliers,
Quant il sont bien armé sor les destriers,
Il brocent lor cevax qui molt vont bien ;
Cascun[s] al miex qu'il peut l'autre requiert;
Grans cos s'en vont doner sans atargier,
Qui ne ciet ne ne verse cil le fait bien,
S'il ne brisent lor lances si sont irié :
Il jetent lor tronchons jus a lor piés,
Puis traient les espees as brans d'achier;
Mervelleus cos se donent parmi les chiés. » (Aiol, v. 567-577)

Aiol répète donc le motif décrit par Rychner, mais il ajoute maintenant la partie
d’escrime, qui sera de rigueur dans les romans de Chrétien. Gornemant fiche la
lance de Perceval dans la terre, comme pour illustrer l’étape rappelée par Aiol : « Il
jetent lor tronchons jus a lor piés, /Puis traient les espees as brans d'achier ». L’expression
d’Aiol : « molt l'ai oi conter des chevaliers », semble l’inversion parfaite de celle de
Perceval devant les cinq chevaliers :

« -Ainz mes chevalier ne conui,


fet li vallez, ne nul n'an vi,
n'onques mes parler n'an oï » (Le Conte du Graal, v. 174-176)

Pour Aiol, l’expérience du père-chevalier s’épanche et s’infiltre dans la conscience


du fils-chevalier sous forme de récits, de même que le bras d’Aiol devient
l’extension du bras du père. La mission d’Aiol reflètera la mission du père : délivrer
le royaume de ses traîtres, restaurer la justice et la paix autour du roi, et bien sûr
réclamer ses nombreux fiefs. Symboliquement, l’éducation d’Aiol engage la
répétition, non seulement d’une série rituelle de motifs immuables, mais aussi des
bonnes actions de son père pour le même roi, avec les mêmes armes.

Rien de tel pour le « vaslez as armes vermoilles » : le parrainage de Gornemant


est libre d’attaches, sans mobile personnel, s’accomplit au nom de l’idéal de
l’abstraite « chevalerie » ; il ne s’agit pas de servir un roi, ni même un royaume, mais
servir dans l’absolu et sans qu’il soit question de récompense traditionnelle ou
largesse royale.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 73

Pour Perceval, Gornemant offre un parrainage sans attaches. Sans connaissances


préalables, Perceval semble se rattraper par osmose, absorbant tout ce qu’il peut
nommer, entendre et toucher d’abord. Ce n’est pas seulement Gornemant qui
l’instruit dans le maniement des armes. Pour n’avoir pas de père, tout lui devient
professeur. Les cinq chevaliers du début lui apprennent les noms des armes ;
Perceval les touche et admire dans une première leçon empirique. Le Chevalier
Vermeil lui permet d’expérimenter le défi et contre-défi, Yvonnet lui montre
comment mettre et enlever les armes, comment tenir l’épée, et à quoi servent les
éperons. Gornemant lui apprend les étapes du combat, et la coutume d’accorder la
grâce. Anguinguerron, premier adversaire chevaleresque (pour sauver sa propre
vie !) lui apprend comment négocier les conditions de la grâce, comment et
pourquoi renvoyer un témoin, qui rapportera le récit du combat à la cour pour
glorifier son nom. Gauvain lui apprendra à se désarmer, et faire de l’adversaire un
ami, et l’oncle ermite (selon le manuscrit) l’engagera à servir, non pas le roi ou le
royaume, mais servir dans l’absolu, aidant veuves et orphelins.

Le « songe » d’Élie

C’est « de dit et de parolle » que le père d’Aiol transmet son héritage culturel et son
expérience, offrant ainsi à son fils la connaissance du monde dont il provient. Mais
il lui offre aussi une connaissance de l’avenir par son « songe ». Comme le rêve de
Charlemagne dans la Chanson de Roland, et les Prophetiae Merlini, le songe d’Élie
présage batailles et victoires en forme de colombes et rapaces, fauves, ours et
dragons, en somme, toute la faune de l’héraldique. Et de même que la scène du
potager dans le Moniage Guillaume fait l’objet d’une exégèse immédiate, le rêve
d’Elie sera immédiatement interprété par Moïse, qui se vante de son savoir arcane.
Il dévoile si bien le déroulement des événements à venir, que les éditeurs français
en 1877 l’utiliseront pour développer leur résumé du poème. La chanson d’Aiol,
écrivent Jaques Normand et Gaston Raynaud, « comprend près de 11000 vers : et
cependant, quelque longue qu’elle puisse paraître, son résumé est tout entier
contenu dans les vers 396-428 » [ce qui correspond à l’explication du songe par
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 74

Moïse] […] « toute l'histoire de notre héros s'y trouve en substance150 ». Regardons
juste la première phrase de ce long rêve et son exégèse par Moïse.

Élie (v. 361-373 ) Moïse (v. 396-416)


La u Aiols aloit, vos nex li frans, La u Aiols aloit, vos fiex li frans,
Li bos et les gaudines, les forès grans Li gaus et les gaudines, les forès grans
Aloient contre lui tout aclinant Qui contre lui aloient tout enclinant,

Che sera un[s] roiaumes plenier[s] et grans


Qui sous Aiol sera tous apendans
Ors, lion(s) et lupart, sengler, serpent, Si avera corone el cief portans.
Devant lui se coucoient en chemin grant ;
A lor langues aloient ses piés lechant, Ors, lion et [lupart], saingler, (et) serpent
Et Aiols les prendoit as mains devant, Qui devant lui aloient le cemin grant
Ses plonçoit en une aigue et lee et grant ; Et vos fieus les plongoit en l'aigue grant,

Che seront Sarrasin, Turc et Persant


Qui por lui querront Dieu omnipotent
Et prendront baptestire veraiement

Tout li oisel de France, mes iex v[o]iant, Tout li oisel de France petit et grant
Venoient contre lui a piet esrant Qui contre lui venoient a pié esrant
Que il n'avoient eles* ne tant ne quant Que il n'avoient eles ne tant ne quant,
[*ailes !] Aiols lor donoit plumes de maintenant,
Aiols lor rendoit plumes de maintenant, En peu d'eure les fist liés et joians,
En peu d'eure les fist lié[s] et joians.
Che seront chevalier et boin sergant
De la tere de France la de devant
Qui perdu ont lor tere, lor casement
Par Aiol les raront delivrement.

Le langage de rêve, dans le récit d’Elie, n’est pas sans rappeler certains passages
chez Chrétien. Les célèbres vers qui décrivent les oies sauvages dans la neige,
l’attaque du faucon juste avant la fameuse scène des trois gouttes de sang,
empruntent le langage du rêve prophétique, avec ses oiseaux et rapaces. Durant
tout le Conte du graal, Chrétien de Troyes se garde bien de faire la moindre glose,
nous offrant, comme Élie, ses images nues, poésie vierge de tout commentaire.

150Jacques NORMAND et Gaston RAYNAUD, Aiol : Chanson de Geste, Firmin-Didot (Paris),


1877, Introduction, p. iv.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 75

Moïse décrypte l’onirique par le monde réel et par la politique, comme le feront
les partisans de la théorie du reflet. Il n’est pas question de se tromper :

« J'ai hermites esté .xxxvi. ans


Si sai d'astrenomie le covenant;
Je vos dirai del songe par avenant,
Si que jou n'i faurai ne tant ne quant. » (Aiol, v. 392-395)

Il l’interprète sans équivoque :

« Sire, » dist Moysès, li sains hermites,


Je vos ai dit del songe la profesie;
Que chou que il tesmoigne tout senefie
Encore ert vos fiex rois, n'i faura mie. » (Aiol, v. 438-441)

Moïse se déclare infaillible en matière d’oniromancie, mais son interprétation est


réductrice et univoque. Ainsi le destin d’Aiol est-il tout écrit et prescrit avant même
qu’il parte à l’aventure ! Il possède et l’énigme et la clé de l’énigme. Dans tous les
sens du terme, il ne pourra guère errer.

Mais la chanson d’Aiol est sans doute beaucoup plus polyphonique que les gloses
de Moïse, et notre analyse binaire ne l’admettent. Les images de rêve sucitent des
interprétations multiples : les animaux s’inclinant devant le garçon et lui léchant les
pieds, censés représenter des royaumes soumis, ne font-ils pas penser aux
« lecheors », et aux foules de villageois qui se rassemblent autour d’Aiol pour le
tourmenter de leurs moqueries ? et la couronne que Moïse y voit, n’est-elle pas
aussi une couronne d’épines ? Les prophéties de Moïse omettent toute mention des
souffrances futures d’Aiol, pour n’évoquer que sa gloire finale, comme si le but réel
de l’interprétation n’était autre que de rassurer les parents inquiets. Aiol mériterait
une belle étude littéraire sur ce point (la nouvelle édition qui paraîtra incessamment
chez Italica Press pourra encourager ce travail).

Combien différente est la route pour Perceval. Tout y est essai, erreur,
rectification, découverte. Élevé en milieu clos sans aucune nouvelle ni de chevalerie
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 76

ni du monde des pères, Perceval procédera en tâtonnant, en trébuchant151 , et


s’auto-corrigeant.

Le nom du cheval : le totémisme des armes et l’économie d’échange

Perceval et Aiol s’en vont chacun dans le monde habillé et équipé de façon
ridicule et farfelue : Perceval en peaux de cerf à la gauloise, et Aiol en haillons, sous
les armes vétustes de son père. Chacun rencontre maintes occasions de se
transformer, dons de vêtements, prises d’armes, mais résiste, car leurs habits et
leurs armes les rattachent à encore à leurs parents.

La mère de Perceval se souciant de protéger son fils, lui fabrique une sorte
d’armure primitive en cuir :

Si li aparoille et atorne
de chenevaz grosse chemise
et braies feites a la guise
de Gales, ou l’an fet ansanble
braies et chauces, ce me sanble ;
et si ot cote et chaperon
de cuir de cerf clos anviron. (497-502)

Elle habille ses pieds de « revelins », sorte de brodequins faits de cuir brut avec
les poils tournés vers l’extérieur152. Comme Barbara Sargent-Baur et Paule le Rider

151 Il trébuche (« s’açope ») figurativement et aussi littéralement devant la demoiselle du tref :


« Qant li vaslez el tref antra, / ses chevax si fort s’açopa / que la dameisele l'oï, / si s’esveilla
et tressailli. » (Le Conte du graal, v. 675-678). L’épée-piège du forgeron Trabuchet/Trébuchet/
Treboët et peut-être le signe de son « trébuchement » moral. (C’est d’ailleurs le « trabuchet »,
qui désigne, dans le Chevalier au lion la pièce traîtresse, trip-wire comme dans un piège-à-rats,
selon le narrateur ; elle déclenche la porte-coulissante qui tranche le cheval d’Yvain en deux et
sépare le chevalier de ses éperons.)
152  Paule
le Rider a découvert une étonnante description de revelins, dans un récit de voyage
en Écosse de 1730 : « Some I have seen shod with a kind of pumps made out of a raw cow-
hide with the hair turned outward, which being ill-made the wearer’s feet looked something
like those of a rough-footed hen or pigeon. These […] are not only offensive to the sight, but
intolerable to the smell of those who are near them. » L’auteur cite BURT, Letters from a
gentleman in the North of Scotland, ca 1730, cité par H.F. MCCLINTOCK, Old Highland dress and
tartans, Dundalk, 1949, p. 29 ; dans Paule LE RIDER, « À propos de costumes... », Le Moyen Âge,
Tome CVII, no 2, juin 2001, p. 253-282, p. 259.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 77

le soulignent153, puisque Perceval refuse d’ôter ses revelins, et « rien for les armes ne volt
prendre », Yvonnet est obligé d’attacher les éperons du Chevalier Vermeil par dessus
le cuir brut et poilu154, pour un effet sans doute hautement absurde, pour ceux qui
étaient capables de se l’imaginer ! Wolfram von Eschenbach, emprunte le mot
« revelin » du français 155 , et précise que ces « ribbalîn » sont faits de vrisch rûch
kelberîn : cuir de veau tout frais et rûch : « brut » mais aussi « hérissé de poils ». Ils
complètent le costume que Wolfram affirme wart vür tôren cleit erkant : « était
reconnu pour un habit de fou ».

diu vrouwe nam ein sactuoch : (127) La dame prit une toile grossière,
si sneit im hemde unde bruoch, elle lui tailla une chemise et des braies
daz doch an eime stücke erschein, qui ne faisaient qu’une seule pièce
unz enmitten an sîn blankez bein. et descendaient jusqu’au milieu de ses jambes nues.
daz wart vür tôren cleit erkant. C’était le vêtement qu’on réservait aux fous.
ein gugel man obene drûfe vant. Un capuchon coiffait le tout.
al vrisch rûch kelberîn, On avait taillé pour ses pieds
von einer hût zwei ribbalîn deux [revelins] dans un cuir de veau tout frais
nâch sînen beinen wart gesniten. et encore tout garni de poils.156
(Parzival, 127 : 1-9)

L’aspect ridicule d’Aiol tient surtout à la vétusté de ses armes : elles sont si rouillées,
ternies, tordues, « enfumées », mutilées, que même son cheval semble en rire :

Sa lance estoit molt torte et enfumee,


Et ses escus fu vieus, la boucle lee,
Et sa resne ronpue et renoee,
Et les piaus de son col sont descirees
Li ceval[s] vit les armes mal atirees
II tronche des narines, la geule bee. (Aiol, v. 892-897)

153Barbara N. Sargent-Baur étudie le costume de Perceval en détail dans son chapitre, « Le


sauvageon », La Destre et la senestre, op. cit, 1994, p. 25-31, et plus récemment, l’article de Paule
Le Rider, « À propos de costumes », op. cit, 2001, offre de nouvelles recherches fascinantes et
d’une grande précision.
154 Cette précision, v. 1177-1178 dans l’édition de Roach, est absente du manuscrit de Guiot.
155 Mittelhochdeutsches Handwörterbuch von Matthias Lexer : « ribbalîn stn.[…] eine art stiefel PARZ.
(164,6). aus altfz. revelin (Bartsch) », c’est donc un emprunt du français. Paule Le Rider note
que Chrétien lui-même fait l’emprunt à l’anglais : « rifeling » qui devait être compris de son public ».
(Le Rider, « A propos de costumes … », op. cit., p. 259). L’ancien anglais rifeling , viendrait, à
son tour, de l’écossais, rivlin, pour l’ancien norrois, hriflingr (voir : rivlin : Dictionary of the Scots
Language [http://www.dsl.ac.uk/index.html]).
156 Wolfram von Eschenbach, Parzival, traduit par Danielle Buschinger et Jean-Marc Pastré,
Paris, Honoré Champion, 2010, p. 250 (un peu modifiée).
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 78

Quant à Marchegai lui-même, Élie dit :

« II n'en a nul millor en nul resnié


Mais il est mal gardés, mal porseingié[s];
Li chevaus est molt maigres et deshaitië[s]
Et si est deferés de[s] .iiii. pies. » (v. 225-226)

On apprend plus loin qu’il a « maigre le crupe et lons les os » (v. 3176), et au début (nous
dit-on à la fin) tenait à peine debout : « a paine pot sor piés » (v. 7227).

L’héritage qui colle à la peau, une carapace empruntée

Pour Perceval, vêtu jusqu’ici de façon ridicule, le meurtre du Chevalier Vermeil


lui permet d’endosser très vite une nouvelle identité : sous couvert de l’armure
rouge il devient le nouveau « chevalier vermoil » (v. 2594), ou, pour ceux de la cour qui
se souviennent du valet gallois : « Li vaslez as armes vermoilles » (v. 2766).

Perceval n’hésite pas une seconde à se séparer du « chaceor » de sa mère, en


faveur du destrier de chevalier, qu’on peut supposer magnifique ; en revanche il
refuse catégoriquement d’endosser les vêtements de soie blanche appartenant au
mort. Son objection est surtout pragmatique : la chemise du Chevalier Vermeil lui
paraît d’étoffe trop tanve, « fine », pour le protéger, et la cotte « aeisiee/de drap de soie,
ganbeisiee157/que desoz son hauberc vestoit/li chevaliers quant vis estoit » (v. 1152-1156) lui
paraît incapable de repousser la pluie. Faut-il le trouver naïf, ou plein de bon sens,
pour préférer l’étoffe grossière et imperméable au confort luxueux ? Comme
souvent chez Chrétien de Troyes, on peut hésiter. Qui, finalement est ridicule ? Le
nice, ou les chevaliers trop bien vêtus pour le combat dont parle Bernard de
Clairvaux avec tant d’âpreté ? Perceval rechigne ensuite à prendre les vêtements
offerts par Gornemant ; les vêtements de soie rouge et violette (1597-1600)
devraient l’enchanter puisqu’ils complètent l’armure vermeille qu’il désirait si
ardemment. Mais Perceval proteste, ne comprenant pas encore à quel point il paraît
ridicule dans sa « robe sote » ; à Gornemant de lui dire la triste vérité :

157 Gamboisé : garni, piqué de coton ou de laine (Godefroy).


Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 79

« Li drap que ma mere me fist


dont ne valent il mialz que cist ?
Et vos volez que je les veste ! »
-Vaslez, foi que je doi ma teste,
fet li prodon, ainz valent pis.158 » (1607-1611)

C’est finalement un moment touchant ; on le sent confus et peiné. Perceval tient


donc à la seule chose qui le rattache encore à sa mère, mais finira par en faire le
sacrifice.

Pour Henri Rey-Flaud, les vêtements en peau de cerf sont comme le piège
funèbre d’une mère possessive. Ils rappellent, écrit Rey-Flaud :

« […] la tradition funéraire des Celtes qui cousaient les cadavres dans des
linceuls taillés dans la dépouille de l'animal tutélaire des âmes des morts.
Ainsi la « veuve dame » enveloppe-t-elle son fils, avant qu'il ne lui échappe,
dans un suaire cousu de ses mains159 ».

C’est, sans doute, pousser un peu loin la lecture ethno-psychologique, vu que ces
matériaux, la peau, la chanvre, devaient être sous la main ; la peau de cerf provenait
de la chasse en forêt, et le chanvre pouvait se cultiver sur place, alors que la soie
venait de l’Inde, ou Pampelune, ou (pour Aiol) de Jérusalem. Néanmoins, la lecture
de Wolfram von Eschenbach, va un peu dans le même sens, puisqu’il y voit une
ruse maternelle (moins lugubre) pour garder son fils auprès d’elle. Dans son
Parzival, Herzeloyde choisit délibérément pour son fils un très mauvais cheval, et
l’habille comme un fou, pour qu’il lui revienne vite. Son raisonnement :

« der liute vil bî spotte sint. « Il y a bien des gens qui aiment à railler.
tôren cleider sol mîn kint Mon fils portera donc des habits de fou
ob sîme liehten lîbe tragen. sur son beau corps.
wirt er geroufet unt geslagen, Quand il aura été bien houspillé et battu,
sô kumt er mir her wider wol. » il reviendra sans doute près de moi. »
Parzival 160, I, 3, 126 -127

158Les deux derniers vers ne se trouvent pas dans P. Peut-être sont-ils une interpolation de
Guiot.
159 Henri Rey-Flaud, Le sphinx et le graal: le secret et l’énigme, Paris, Payot, 1998, p. 37
160 Wolfram von Eschenbach, Parzival, traduit par Danielle Buschinger et Jean-Marc Pastré,
Paris, Honoré Champion, 2010, p. 250 (J’ai inversé l’ordre de quelques lignes de traduction
pour les marier au texte allemand en face)
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 80

Dans cette perspective, Perceval émerge, en faisant le sacrifice symbolique de ces


vêtements, de l’enveloppe maternelle, et gagne une nouvelle vie.

Si Perceval échappe ainsi à l’emprise de la mère, l’on pourrait considérer qu’il


esquive également le lien vassalique au roi Arthur en se procurant ses propres
armes. Perceval prétendra, cependant, que le roi les lui a « données ». C’est un
mensonge ou un souhait, ou une profonde méprise, peut-être même une blague,
qu’il répète à chaque occasion, à Gornemant le premier, qui n’est pas dupe :

« Or me di, frere debonaire,


ces armes, qui les te bailla ?
- Li rois, fet il, les me dona.
- Dona ? Comant ? » Et il li conte
si con avez oï el conte. (v. 1372-1376)

Pour le roi, Perceval n’a pas fait la sorte de demande qui engage une promesse. Il
ne fait pas, comme Kulhwych, dans Kulhwch et Olwen, ni comme Giglain dans le Bel
Inconnu, qui se présentent devant la cour à cheval, eux aussi161, et engagent le roi
directement dans un « don contraignant 162 ». Une fois la promesse obtenue,
Kulhwch demande qu’Arthur lui taille les cheveux (ce qui fait de lui « un guerrier
de plein droit163 ») et l’aide à « obtenir la main d’Olwen, la file d’Yspaddaden, Chef des
Géants164 », avec l’aide de ses guerriers. Giglain dans Le Bel Inconnu, demande d’être
choisi pour secourir « la fille au roi Gringar » qui réclame un chevalier, « trestot li

161
« Il ne fit pas ce que tout le monde faisait, c’est-à-dire descendre de cheval à l’entrée, sur le
montoir de pierre, mais il entra sur son palefroi. » Kulhwch et Olwen, éd. Lambert, p. 129
162 Voir Corinne COOPER-DENIAU, « Culture cléricale et motif du « don contraignant » :
Contre-enquête sur la théorie de l’origine celtique de ce motif dans la littérature française du
XIIe siècle et dans les romans arthuriens », Le Moyen Age, CXI, 2005, p. 9-39, pour une
discussion du rôle du « don contraignant » dans Kulhwch et Olwen, et une analyse de ce concept
chez Jean Frappier, et Philippe Ménard. Voir aussi Philippe HAUGEARD, « L’enchantement du
don. Une approche anthropologique de la largesse royale dans la littérature médiévale (XIIe-
XIIIe siècles) », Cahiers de civilisation médiévale, vol. 49 / 195, 2006, p. 295-312.
163 Marc ROLLAND, Le roi Arthur: de l’histoire au roman, Paris, Editions Jean-Paul Gisserot, 2007,
p. 41. Mais c’est aussi, comme le précise Pierre-Yves Lambert, « un geste par lequel on
reconnaît une parenté » Lambert cite un exemple trouvé dans Historia Brittonum, de Nennius :
l’enfant secret de Guorthigern trouve son père et lui dit : « Tu es mon père, tonds ma tête et
taille ma chevelure (« Pater meus es, capud meum tonde et comam capitis mei ») », Nennius,
Historia Brittonum, section 39), cité par Pierre-Yves Lambert, Les quatre branches du Mabinogi, p.
367-368, note. 8).
164« Kulhwch et Olwen », Les quatre branches du Mabinogi, Pierre-Yves Lambert, éd., Paris,
Gallimard, 1993.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 81

millor que tu as » (v.183). La volonté de Perceval prend plutôt la forme d’un défi, et
d’une promesse à lui-même que d’une demande : ainsi Arthur raconte la scène à
Gauvain :

Et il dist que ja nes prandroit


ne ja a pié ne descendroit
tant qu'il eüst armes vermoilles.
Ancor dist il autres mervoilles
qu'il ne voloit autres baillier
se celes non au chevalier
qui ma cope d'or an portoit. (4089-4095)

Comme le nom, « Perceval li Galois » que le héros « devine » pour lui-même,


l’armure vermeille, en vérité, n’est le don de personne. Perceval avait appris très tôt,
cependant, que c’est Arthur qui fait les chevaliers, qui adoube et donne165. Comme
Jean Marx l’a remarqué, Arthur « c’est avant tout un Roi qui est lié par le don à ses
fidèles chevaliers et vassaux : le Roi les gratifie et en retour ceux-ci le payent en
risques, en aventures et en exploits 166». Mais avec la prise des armes du Chevalier
Vermeil, Perceval esquive ce premier lien vassalique, et dans le Conte du graal
n’entrera jamais tout à fait dans ce système.

Aiol s’en va dans le monde sous le signe de son père, avec ses armes et son
cheval. A la différence de Perceval, qui ne perd pas un instant pour revêtir les
armes de la dépouille du Chevalier Vermeil, Aiol refusera catégoriquement de se
saisir des armes neuves et belles des ennemis vaincus et ne se séparerait des armes
de son père ni du cheval Marchegai pour rien au monde. Il suffit d’une première
épreuve pour le convaincre de leur absolue supériorité. Après avoir vaincu un
groupe de Sarrasins il crie :

Diex saut mon pere !


Toutes ses vieuses armes bien ai gardees.
Fiex a putain, paien, aves soudee ;
Pire est vo neve lance de l’enfumee.
Qui me donroit des neuves une caree,

165 Perceval apprend du maître des cinq chevaliers du début que le Roi Arthur l’a équipé :
« Qui vos atorna donc ensi ? /-Vaslez, je te dirai bien qui. / - Dites le donc. - Mout volantiers. / N'a mie
ancor .v. jors antiers / que tot cest hernois me dona / li rois Artus, qui m'adoba. » (Le Conte du graal, 283-
288).
166
Jean Marx, La Légende arthurienne et le Graal, Slatkine, 1996, p. 77, cité par Corinne COOPER-
DENIAU, « Culture cléricale et motif du « don contraignant » 2005, op. cit.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 82

Ne donroi la moie, car molt m’agree ! (Aiol, 721-726)

La preuve de leur invincibilité lui donne, ou renforce, sa foi absolue dans la parole
de son père :

« […] mes peres me dist al desevrer


Qu il n’avoit millor [épée] en .x. chités :
Et tout chou qu’il me dist ai jou trové(s). » (Aiol, 877-882)

Ainsi, quand sa lance reste enfoncée dans l’écu d’un ennemi en fuite, Aiol le
poursuit-il pour la récupérer. Pourtant, le ridicule que ces armes lui attirent est
extrême : Hersant la « marchcliere167 » offre de fixer sur sa lance une « longe andoile
grose et pendant » (v. 2695) comme une sorte de parodie de l’oriflamme, (ou peut-être
de la manche de la dame, à qui on dédie ses victoires) ; on propose d’employer l’écu
comme bière mortuaire, (v. 2745-2750, le haubert pour porter le pain (v. 1031), le
heaume pour servir le vin (v. 1032) ; quant à Marchegai : « Li chien de ceste vile s’en
sont gagié /qu’il mengeront le car de cel destrier » (v. 964-965). Mais le destrier se défend
et paraît aussi invincible que les armes ! Marchegai donne un coup de sabot mortel
à tout ceux qui essaient de s’emparer de lui.

Malgré le ridicule incessant, Aiol revendiquera constamment l’importance de son


armure paternelle. L’épée, par son inscription, (c’est un « bran lettré ») et par son
appartenance familiale vaut une relique sacrée, et redouble la magie protectrice du
« brief », qu’il porte. En outre, l’aspect terni des armes est la preuve même de leur
authenticité : elles ont servi le roi, représentent le mandat royal, lui-même sanctifié
par Dieu.

Si le piteux aspect de ses armes excite la moquerie des foules, à tel point qu’on
pourrait craindre pour Aiol que cela ne tourne au lynchage, en revanche, elles le
protègent absolument. Les porter constitue une sorte d’épreuve « initiatique » pour
Aiol et testent ses qualités morales. Peut-il, comme Lancelot dans le chariot de
l’infamie, subir la mort sociale représentée par le ridicule public ? François Suard a
remarqué que le récit des tortures psychologiques d’Aiol relève à la fois de

167 marchecliere : bouchère, massacrière, bourreau > MATTEUCCULARE).


Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 83

l’hagiographie et du fabliau, pour le burlesque 168 . Dans un but clairement


didactique, la noblesse et la sainteté dans la pauvreté contrastent avec la traîtrise de
ceux de « pute lin » (Makaire), et la débauche des villageois (de tous rangs) qui ne
voient d’Aiol que son déguisement avilissant, et s’adonnent au plaisir carnavalesque
de la « fête des fous ». Ces foules se comportent comme la « fripaille » de la ville
dans Amadas et Ydoine, qui s’amusent à tourmenter le misérable héros dans son
épisode de folie169. Ce n’est pas seulement Aiol que cette fausse ignominie met à
l’épreuve. Elle permet de tester le cœur des gens qu’il rencontre. Pour Aiol,
heureusement, les purs de cœur, comme sa tante Ysabeau, sa cousine, Lusiane, le
riche pèlerin, l’ex-sénéchal de son père, entre autres, reconnaissent rapidement sa
beauté, et ses qualités héroïques.

L’épée d’Aiol n’a pas de nom, mais elle partage certaines qualités essentielles
avec les célèbres épées nommées de Roland et de Charlemagne. Durendal recèle
une foule de saintes reliques dans son pommeau, qui la rattachent aux temps
antiques, et la rendent éternellement invulnérable, refusant de briser, même quand
Roland la frappe de toutes ses forces contre un rocher. Roland est donc réduit à la
supplier, comme une épouse, de se laisser tuer pour éviter qu’elle ne tombe aux
mains de l’ennemi. Ce chant d’amour adressé à son épée a encore le pouvoir de
briser le cœur :

Rollant ferit en une perre bise


Plus en abat que jo ne vos sai dire.
L’espee cruist, ne fruiset ne se brise,
Cuntre ciel amunt est resortie.
Quant veit le quens que ne la freindrat mie,
Mult dulcement la pleinst a sei meïsme :
« E Durendal, cum es bel e seintisme !
En l’oriet punt asez i ad reliques,

168 François Suard, « Gabs et révélation du héros dans la Chanson d’Aiol », in Burlesque et
dérision dans les épopées de l’Occident médiéval: Colloque international, Strasbourg, 16-18 sept. 1993,
Presses Univ. Franche-Comté, 1995, p. 59-78. On trouve plusieurs allusions dans Aiol au
fabliau scatologique, Audigier. Pour Sandra Malicote, Aiol est en partie une réponse dialectique
aux excès de ce fabliau. Voir Sandra Malicote, Image and Imagination: Picturing the Old French Epic,
University Press of America, 2010, 201 p. 54-58.
169 La foule autour d’Amadas fou (v. 2703-2712) ressemble beaucoup à la foule des
tourmenteurs d’Aiol : Citons par exemple : « Car de la vile la fripaille /Le sivent quel part que il aille,
/Li pautonier, les gens menues,/ Toutes en sont plaines les rues. /Grands est la noise et grans li cris /Des
garçons, des enfans petis […] (etc.) Amadas et Ydoine: poeme d’aventures, éd. Célestin Hippeau, Paris,
A. Aubry, 1863.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 84

La dent seint Perre e del sanc seint Basilie


E des chevels mun seignor seint Denise ;
Del vestement i ad seinte Marie :
Il nen est dreiz que paiens te baillisent
De chrestiens devez estre servie.
Ne vos ait hume ki facet cuardie !
Mult larges teres de vus avrai cunquises,
Que Carles tent, ki la barbe ad flurie.
E li empereres en est ber e riches. »
(La Chanson de Roland170, 2338-2354)

L’identité de Roland est étroitement liée à son épée. « En tant que signe
exprimant son essence » écrit Howard Bloch, « Durendal fonctionne comme une projection
totémique de son âme. Or, cette relation qu’elle entretient en propre avec le héros est ce qui lui
interdit d’appartenir à quelqu’un d’autre171.»

Protégée par une relique encore plus puissante, l’épée de Charlemagne est le
symbole qui rend invincible tout un peuple. « Joyeuse » change magiquement
chaque jour de trente couleurs, et contient, sertie dans son pommeau d’or, la pointe
de la lance ayant servi à percer le flanc du Christ (cette fameuse lance de Longin !).
Les Francs, galvanisés derrière Joyeuse, et portés par le cri qui chante son nom,
« Montjoie ! » ne pourront jamais être vaincus :

[L’empereur] ceinte Joiuse, unches ne fut sa per,


Ki cascun jur muet .XXX. clartez.
Asez savum de la lance parler,
Dunt Nostre Sire fut en la cruiz nasfret :
Carles en ad la mure, mercit Deu ;
En l’oret punt l’ad faite manuvrer.
Pur ceste honur e pur ceste bontet,
Li nums Joiuse l’espee fut dunet.
Baruns franceis nel deivent ublier :
Enseigne en unt de « Munjoie ! » crier ;
Pur ço nes poet nule gent cuntrester.
(La Chanson de Roland, 2501-2511)

Si le pouvoir de Durendal, de Joyeuse relève du merveilleux chrétien, l’épée d’Aiol,


beaucoup moins éclatante, ne recélant aucune relique christique, semble pourtant

170 La Chanson de Roland, texte traduit et présenté par Joseph Bédier, (1937), réédité par
« 10/18 », Collection médiévale, 1982.
171 Bloch, Etymologie, p. 141.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 85

presque aussi sacrée ; elle est elle-même relique. Aiol tient avec elle sa mission, et la
justesse de sa cause. Par elle, le bras d’Aiol devient le prolongement de celui de son
père, et de la volonté divine. Il ne serait donc pas plus imaginable pour Aiol de s’en
séparer que pour Roland de quitter Durendal, ni Charlemagne, Joyeuse. La valeur
de ses armes, leur puissance secrète et inviolable est aussi emblématique de la valeur
intrinsèque du héros. L’habit de gueux dissimule sa brillance surnaturelle, de même
que la laideur des vieilles armes, « enfumées », grises, noircies, rouillées, tout sauf
reluisantes contre le soleil, déguise leur véritable pouvoir.

Comparées aux armes d’Aiol, ternies par leur âge, les armes flamboyantes que
Perceval saisit du Chevalier Vermeil en sont l’inversion : usurpées par meurtre, ni
sanctifiées, ni héritées, vouées à aucun saint projet, elles sont juste une armure vide.
Couleur du sang et de la vie, elles rompent la continuité lignagère et historique, et
commencent une histoire neuve, fondée sur une intervention instantanée, presque
aléatoire.

Il est d’ailleurs remarquable que dans la partie « Gauvain », nous rencontrons des
marchands d’armes, et des changeurs d’argent. Gauvain lui même porte plusieurs
écus et plusieurs chevaux. L’ancien système fondé sur le don, se trouve
brusquement balayé pour un système d’échange, et l’épée-relique, forgée par le
Dieu, et transmise à l’élu, se transforme en marchandise.

L’épée de Trabuchet

L’épée que Perceval recevra du Roi Pêcheur contient, et signe également une
rupture. Le Roi Pêcheur lui donne avec beaucoup de cérémonie une épée
magnifique, qui lui est « jugiee et destinée 172» (v. 3155-3156). La cousine lui révèle que
c’est une épée vierge, unique, irremplaçable, mais destinée à voler en éclats, et que
seul son obscur fabricant éphémère saura réparer173.

172 « voëe et destinee » (Roach v. 3168).


173 Sur les sources mythiques du conte de l’épée destinée à briser, voir Elisabeth J. BIK, « Le
forgeron lacustre, « an inconsistent legend»? », Cahiers de civilisation médiévale, vol. 35, no 137,
1992, p. 3-25. L’histoire de l’épée avec une paille provient sans doute des légendes celtes et
scandinaves. La scène où Siegfried, dans l’opéra éponyme de Wagner, écarte son méchant père
adoptif, le nain-forgeron, pour reforger tout seul les deux moitiés de Notung, l’épée du père
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 86

Gardez, ne vos i fiez ja,


qu'ele vos traïra sanz faille
qant vos vanroiz a la bataille,
qu'ele vos volera an pieces. » (v. 3646-3649)

Déclarée traîtresse, cette épée est donc vouée à ne jamais servir, car elle mènerait à
la mort. Et justement, elle ne servira pas, disparaîtra du récit. L’objet se présente
donc comme une énigme, un signe à décoder. Il semble que Chrétien joue ici sur
les souvenirs d’épées magiquement invulnérables comme Durendal, pour nous
surprendre et nous étonner avec celle-ci, qui semble conférer, au contraire, sa
fragilité à Perceval. Mais cette épée peut aussi être réparée :

Qui la voie tenir savroit,


au lac qui est sor Cotouatre,
la la porroit fere rebatre
et retemprer et fere sainne. (v. 3660-3664)

Cette lame prédestinée à se briser, et qu’on pourra faire neuve par une retrempée, la
plongeant (après une chauffe) et l’immergeant dans l’eau, annonce l’âme du héros
qui se brisera avant d’être « retrempée ».

À la différence d’Aiol, inébranlable dans sa mission et sa conviction intérieure du


début jusqu’à la fin, Perceval se métamorphose. La transformation commence par
le sacrifice douloureux de son ancienne peau clownesque, ce qui lui permettra de
renaître en couleurs flamboyantes comme un phénix, et se complète par étapes ; il
prend de nouvelles enveloppes, et se dépouille des anciennes à mesure que le récit
progresse. Gornemant lui donne de nouveaux vêtements, et Gauvain le fera
désarmer, et magnifiquement habiller pour le présenter devant le roi. Chez son
oncle l’ermite, Perceval devra se dépouiller corps et âme pour renaître tout autre. Il
ne retournera jamais en arrière.

qu’il n’a jamais connu, s’inspire de la Völsunga saga, de la mythologie nordique, dont les textes
sont du XIIIe siècle, et les sources remontent probablement au IXe. Mais l’étude de la source
de cette étrange épée qui arrive dans le récit comme un cheveu sur la soupe ne nous instruit
pas sur l’usage qu’en fait Chrétien de Troyes.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 87

Le nom du héros : le baptême et la mue du serpent

La nomination d’Aiol est racontée par l’ermite Moïse qui le baptisa :

Tant avoit savagine [en ic]el bois foilli,


Culevres et serpens et grans aieils* furnis ; (*sorte de serpent, dragon, ou
vouivre)
Par de jouste l’enfant .i. grant aiant* coisi, (*synonyme du même serpent)
Une beste savage dont vos avés oï
Que tout partout redoutent li grant et li petit,
Et por icele beste que li sains hon coisi
L’apela Aioul : ce trovons en escrit. (Aiol, 62-68)

Je te mis non Aiol si t'apelai


« Por l’amor de l'aiant c’o toi trovai » (Aiol, 459-458)

La présence d’un « grant aiant coisi » qui repose paisiblement à côté de l’enfant au
moment de son baptême semble signaler la présence divine. Connaissant
l’association du serpent au mal, le nom paraît un étrange choix pour un héros, mais
l’auteur a voulu rattacher son personnage à Saint Ayoul174, et l’homonymie entre
aiol < ANGUIS175, « serpent » et Ayoul > AIGULPHUS aurait associé le serpent au
nom propre par un croisement d’étymologies176. Le serpent reviendra dans la vie
d’Aiol, dans une curieuse variante du « fier baiser » du Bel Inconnu, et le nom semble
bien le rattacher à l’animal en tant qu’ancêtre totem, comme nous l’avons suggéré
dans la première partie (« Aiol anguipède »).

Le fait que le serpent soit présent au baptême d’Aiol, est d’autant plus fascinant
que par une série d’associations dans l’exégèse médiévale, le serpent arrive à
représenter l’idée même de baptême. La célèbre exégèse du serpent selon Saint

174 Gaston PARIS écrit : « Le remanieur a identifié Aioul avec saint Aioul (Aigulphus), abbé de
Lérins, honoré à Provins, ou son corps avait été transporté; mais cette identification ne repose
absolument que sur l’homonoymie des deux personnages. » Gaston PARIS et Mario ROQUES,
Mélanges de littérature française du moyen age, Paris, Honoré Champion, 1910, p. 124, note 2.
[archive.org].
175 Le glossaire à notre édition d’Aiol dit à propos de ces mots (aiant, et aieil) « sorte de
serpent (?) dragon(?) […] Il faut probablement voir dans ce mot un dérivé d’ANGUIS devenu AGUIS »
[points d’interrogation des éditeurs].
176Nous avons considéré aussi le serpent comme animal totem d’Aiol dans la partie « L’origine
imaginaire » p. 28.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 88

Augustin en fait une métaphore du progrès spirituel, du « dépouillement du vieil


homme » :

« Le serpent, après s’être enfermé dans une étroite caverne, y dépose son
ancienne enveloppe et y reprend de nouvelles forces. N’est-ce pas là nous
dire que, à l’imitation de sa prudence, il nous faut dépouiller le vieil homme,
comme s’exprime l’Apôtre ? nous revêtir du nouveau, et faire ce
dépouillement en passant par la voie étroite, selon cette parole du Seigneur :
« Entrez par la « porte étroite ?. 177 »

C’est Jean Chrysostome qui lie spécifiquement le passage du vieil au nouvel homme
à la résurrection et au baptême :

« Il représente la mort et la sépulture, la vie et la résurrection […] Quand


nous plongeons notre tête dans l’eau comme un sépulcre, le vieil homme est
immergé, enseveli tout entièrement. Quand nous sortons de l’eau, le nouvel
homme apparaît simultanément.  178 »
Ainsi la mue du serpent, symbole du dépouillement du vieil homme, qui est à son tour
associé au baptême, nous permet d’associer le serpent lui-même au baptême.

On voit alors transparaître le nom d’Aiol comme l’identité secrète de Perceval.


Car quel peut-être le nom secret du héros du Graal qui va se dépouillant par
couches, sinon « serpent » selon l’exégèse de Saint Augustin ? Il est fascinant,
d’ailleurs que Philippe Walter ait vu dans « l’ombre mythique » de Perceval, le
spectre d’un mythe mélusinien, attribuant la blessure à la jambe du père et du Roi
Pêcheur à leur nature « anguipède179 ».

Que Perceval soit initialement baptisé ou non180, après ses cinq ans d’errance
dans l’oubli de Dieu, il est comme mort et damné. Avec l’arrivée des cinq

177 Saint Augustin, De doctrina christiana, II : 16, 24. Traduction française de M.


Poujoulat : Oeuvres complètes de Saint Augustin, t. IV, Doctrine Chrétienne –Genèse-Heptateuque – Job,
Bar-le-duc, L. Guerin & Cie, 1866, p. 28 [archive.org].
178Jean Chrysostome, Homélie XXV, 2, Commentaire de l’Évangile selon Saint Jean, cité par
Mircea Eliade dans Images et symboles : essais sur le symbolisme magico-religieux, Paris, Gallimard,
1952, p. 203.
179 Voir notre discussion des origines mythiques et imaginaires de Perceval et Aiol dans notre
section : « Aiol anguipède », p. 19.
180 Admettons que le baptême de Perceval est un mystère, obscurci en ce temps imaginaire qui
précède le début du récit. L’oncle ermite reconnaît le nom de Perceval, ce qui suggère sa
présence au baptême ; comme s’il avait lui-même baptisé et nommé le héros, comme l’ermite
Moïse à nommé Aiol.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 89

chevaliers-pèlerins, il émerge du brouillard temporel, comme un bébé ouvrant les


yeux au monde :

Et cil qui n'avoit an porpans


de jor ne d'ores ne de tans,
tant avoit a son cuer enui,
a dit : « Quex jorz est il donc hui ? » (v. 6053-6056)

Ce jour de Vendredi Saint, où Perceval [ré]apprend la mort et la résurrection du


Christ, il se renouvellera aussi, se faisant (re)baptiser, retremper dans l’eau abondante
de ses propres larmes.

Le nom du fief : incognito et révélation des droits du lignage

Aiol ne dévoile pas toute son identité au roi avant 8000 vers. Quand il s’identifie
enfin, c’est en fonction de la longue liste des terres dont il voudrait la restitution :

« Je vous demanc Navers et Lengres et Dignon


Et la chité d'Angiers, Nobles et Besençon
Et Trieves et Plaissence, Cremoigne sor le mont
Si voil Miaus et Provin[s] et Rains et Ch[a]alon,
Amiens et Saint Quentin et Loon et Soisson[s]
La ducheé de Franche, celi vos demandon,
Del moustier Saint Denis le maistre confanon,
Et la senescaudie de tout vostre rion » (Aiol, v. 8086-8093)

Ayant ainsi revendiqué son vaste héritage familial, Aiol justifie sa demande en
révélant enfin le nom de son père, et l’histoire familiale, ce qui constitue sa véritable
identité :

« Mes pere(s) a non Elie a la clere fachon,


Ma mere ert vostre seur, fille le roi Charlon,
De Franche le cachastes par .i. malvais glouton,
Par le consel Makaire et des autres larons
Damelde[x] lor en renge ains la mort gueredon !
Jamais jor de ma vie sans guerre ne seront. »
Quant l'entent l'enperere, tel joie n'ot mais hom. » (v. 8099-8105)

Tant qu’Aiol n’a pas nommé son père, les vrais motifs de sa demande, ainsi que
leur justesse, restent cachés.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 90

Perceval en revanche, ne demandera rien au roi, et personne ne lui demandera le


nom de son père ! Gauvain amène Perceval par la main, et le présente formellement
à Arthur, et Perceval se dévoile très simplement :

[…] « Biau sire, bien vaigniez !


Ge vos prie que vos m’apraigniez
Comant je vos apelerai. »
« Par foi, ja nel vos celerai,
Fet Percevax, biau sire rois.
J’ai non Percevax li Galois. » (Le Conte du graal, 4533-4538)

Le nom de Perceval li Galois, sans référence au père, ni fief, ni histoire familiale, se


suffit à lui tout seul.

Les noms comme points de repère : le destin et l’aventure

Le père d’Aiol appelle son fils presque toujours « biaus fieus », mais il l’appelle
parfois aussi, « biaus fieus Aiols » (v. 105, 180). Le nom d’Aiol est connu et annoncé,
bien sûr, par le titre de la chanson, mais le récit de sa naissance et de sa nomination
est présenté immédiatement. Moïse raconte cette même histoire à Aiol, de sorte
que le héros sait non seulement comment il s’appelle, mais pour quoi, qui l’a
nommé, et dans quelles circonstances. Il sait aussi son exacte parenté : il est le fils
d’Avisse, sœur du roi Louis, et fils d’Elie, ancien sénéchal du roi. Il n’ignore pas
non plus les noms des membres de sa famille étendue : son père lui donne en
partant les noms d’une tante et d’un cousin et lui conseille de se diriger vers eux en
premier.

Aiol possède aussi les noms du Christ en forme d’amulette, et il sait même le
nom de son cheval (Marchegai), mais, sans doute plus important que tout : il sait le
nom de son ennemi. Aiol sait donc d’où il vient, qui il est, où il va, qui l’aidera, qui
voudra lui nuire, et pourquoi, et ce qu’il reste à faire.

Avant de l’envoyer dans le monde, chaque membre de sa famille lui fait don de
tout son savoir : Aiol devient le garçon le « mieux doctriné » de France : « Il n'ot valet en
France mieus dotriné(s) » (v. 259) Son père, comme nous l’avons vu, fait ce qu’il peut
pour l’instruire dans l’équitation et le maniement des armes (ce qui est peu). Sa
mère lui apprend les mouvements des corps célestes, ce qui pourrait lui permettre
de s’orienter :
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 91

Et des cours des estoiles, del remuer,


Del refait de la lune, del rafermer,
De chou par savoit il quant qu'il en ert
Avise la ducoise l'en ot moustré;
II n'ot plus sage feme en .x. chités. (Aiol, 268-272)

Moïse lui apprend à lire et écrire :

Et Moisès l'ermite l'ot doctriné,


De letres de gramaire l’ot escolé
Bien savoit Aiols lire et enbriever,
Et latin et romans savoit parler (v. 268-276)

Pour compléter tous ces points de repères, grâce au rêve d’Elie et à l’exégèse qu’en
fait Moïse, tout son parcours est raconté avant même qu’il parte à l’aventure. Et,
quand il réussira, Aiol nommera une vingtaine de terres qu’il revendique auprès du
roi.

Le chemin d’Aiol est aussi balisé et annoncé d’avance que le récit même, dont le
titre porte le nom du héros, avec des en-tête de chapitres, des enluminures (il y en a
onze) portant des titres explicatifs. L’enchaînement des laisses, typique de la
chanson de geste, avec une petite reprise, ou reformulation de quelques vers de la
laisse précédente dans la laisse nouvelle, permet également à l’auditoire, au jongleur,
et au lecteur de ne pas se perdre. Ces reprises, écrit Elio Melli, « rappellent souvent
et ordonnent synthétiquement les événements qui précèdent, afin de constituer une
base de départ claire pour un nouveau déroulement du récit. 181 »
Géographiquement, l’itinéraire d’Aiol vers Orléans est egalement clair et bien
connu : il s’agissait, en effet, de la route d’Espagne suivie par les pèlerins 182 .
Wendelin Foerster suit l’itinéraire, accordant ses différentes étapes avec les jours du

181 Elio Melli, « Nouvelles recherches sur la composition et la rédaction d'Aiol et d'Elie de
Saint Gille », Essor et fortune de la chanson de geste dans l'Europe et l'Orient latin. Actes du
IXe Congrès international de la Société Rencesvals pour l'étude des épopées romanes, Padoue-
Venise, 29 août–4 septembre 1982, Modena, Mucchi, 1984, t. 1, p. 131-149, p. 144.
182 M. Delbouille, « Problèmes d’attribution et de composition 1. De la composition d’Aiol »,
Revue belge de philologie et d’histoire, vol. 11, no 1, 1932, p. 45-75, Delbouille est en train de réfuter
l’hypothèse de Foerster, que l’auteur d’Aiol connaissait intimement le centre de la France et
devait être natif de là, alors que la partie concernant la Provence et l’Espagne est un peu plus
floue. Delbouille écrit : « Tout ce que l'on peut retenir de ces données géographiques, c'est que
le poète connaissait la route d'Espagne suivie par les pèlerins, et que sans doute il avait eu lui-
même l'occasion d'y passer. », p. 48.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 92

calendrier autour de Pâques, et démontre qu’Aiol fait le chemin depuis l’ermitage


dans les bois chez lui, jusqu’à Poitiers en cinq jours, et de Poitiers jusqu’à Orléans
en cinq jours. Aujourd’hui, une randonnée à cheval pourrait probablement refaire le
même chemin dans à peu près le même temps. Forester suit si bien le trajet qu’il
peut remarquer que l’itinéraire d’Aiol saute la ville de Tours, qui « auf dem Wege liegt
und nicht zu umgehen war 183. » (Est-ce qu’il n’aurait pas pu couper directement de
Blois à Orléans).

Aiol est donc un texte balisé par une signalétique à la fois thématique et
mécanique, de même que le sort d’Aiol est annoncé à la fois par les incipits, les
entêtes, etc., aussi bien que par le songe d’Élie. Ce n’est pas que la vie d’Aiol soit
sans aventures ni que le monde ne lui pose aucun obstacle : l’imprévu arrive par le
biais des machinations continues de Makaire, (qui enlève les enfants et la femme
d’Aiol) et des rencontres fortuites avec des brigands, des voleurs, des Sarrasins, un
lion, un serpent, un violeur, etc., et il doit vaincre l’immense résistance de la foule
anarchique et moqueuse. Mais on ne peut guère parler d’errance pour Aiol, dont la
mission est parfaitement claire.

Prenons maintenant la même histoire, mais substituons aux rois historiques


(Charlemagne, Louis) des rois de légende (Uther Pendragon, Arthur) ; enlevons le
nom du héros, de ses parents, tantes, oncles et cousins, enlevons le nom du lieu de
naissance (« Montgaiant » dans les Landes de Bordeaux). Enlevons la connaissance
du baptême, du choix de nom, et pourquoi et par qui ; enlevons les noms des fiefs
du père. Enlevons le nom du cheval, le nom de l’ennemi, et le fait de savoir lire.
Enlevons les noms de Dieu, pour ne les apprendre qu’à la fin. Enlevons le père et
son nom. Que reste-t-il ? Perceval.

Dans l’absence de toutes ces références, Perceval est parfaitement dépourvu de


consigne, comme de but défini : aucun carnet d’adresses, ni point de repère, ni
connaissance des étoiles ne peut l’orienter. Peut-être est-ce même le sens de ce jeu
de javelots du début où Perceval expérimente toutes les directions :

183 Wendelin Foerster et Jacob Verdam, éd., Aiol et Mirabel und Élie de Saint Gille; zwei
altfranzösische Heldengedichte. Mit Anmerkungen und Glossar und einem Anhang : Die Fragmente des
mittelniederländischen Aiol, hrsg. von J. Verdam, zum ersten Mal hrsg. von Wendelin Foerster,
Heilbronn, Henninger, 1876-1881, p. LII, (section « Nachtrage und Verbesserung »)
[archive.org/details/aioletmirabelund00foeruoft].
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 93

Et cil qui bien lancier savoit


des javeloz que il avoit
aloit anviron lui lancent,
une ore arriere et altre avant
ne ore an bas et altre an haut. (95-99)

Ce mouvement est proprement l’errance. La carte du monde de Perceval, s’il


savait lire, serait sans signes, comme la fameuse carte de la Chasse au Snark184, « ne
figurant le moindre vestige de terre », et « parfaitement et absolument vierge ». Ce
n’est qu’à la fin de son aventure que Perceval sera guidé par des « antreseignes »
vers l’ermite, vers la pénitence, les noms de Dieu et le salut.

De la trajectoire, Perceval ne conserve que l’énergie, le désir de mouvement ;


sans direction définie, son parcours n’est pas linéaire. Il lui arrivera même de
tourner en rond pendant cinq ans, de se perdre autant moralement que
physiquement, oubliant Dieu, perdant la mémoire, perdant toute notion de temps.
Ainsi, le monde narratif de la chanson épique, tombeau des guerriers sacrifiés dans
l’histoire, se transforme-t-il en une exploration expérientielle d’un monde
complètement inconnu et mystérieux. Elle est pourtant ponctuée de signes, mais
qui sont indéchiffrables.

Une exploration expérientielle d’un monde complètement inconnu et mystérieux, n’est-ce pas
là que commence le mythe ? Ce qui fonde le mythe, écrit Patrice Bidou, c’est « le
passage, le saut de sa propre société, de sa propre temporalité, de sa propre
sémantique, à une société d'une autre époque, une époque dont la réalité
ethnographique et sémantique nous manque, nous est inconnue 185».

184 « Il avait de la mer, acheté une carte / Ne figurant le moindre vestige de terre ; / Et les
marins, ravis, trouvèrent que c'était /Une carte qu'enfin ils pouvaient tous comprendre. / De
ce vieux Mercator à quoi bon Pôles Nord, /Tropiques, Équateurs, Zones et Méridiens?
/Tonnait l'Homme à la Cloche; et chacun de répondre: /Ce sont conventions qui ne riment à
rien! /Quels rébus que ces cartes, avec tous ces caps / Et ces îles ! Remercions le Capitaine /
De nous avoir, à nous, acheté la meilleure / Qui est parfaitement et absolument vierge ! »
extrait de La Chasse au Snark, traduction se Louis Aragon (1929) du Hunting of the Snark (1876)
de Lewis Caroll ; Louis Aragon, Œuvres poétiques complètes Tome I, Paris : Gallimard, 2007, p. 383.
185 Patrice Bidou, « Le nom propre : un pilier mythique », Ethnologie française, nouvelle série,
vol. 21, 1, Textures mythiques, (Janvier-Mars1993), p. 27-36.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 94

Le récit, libéré de ses points de repère, se met à vibrer dans deux mondes à la
fois. Le commencement devient Le Commencement, le jardin devient Le Jardin, le père
devient le Père, la mère, la Mère, la faute devient La Faute, la chute devient La Chute,
l’exil devient L’Exil, l’errance devient L’Errance, la connaissance devient La
Connaissance du Bien et du Mal, et l’homme sans nom devient l’homme du premier
matin du monde, sans père ni mère autre que l’Invisible. Nous en arrivons ainsi,
inévitablement, au livre de la Genèse.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 95

LA GENÈSE DE PERCEVAL

Fils du chaos

Dans la gaste forest soutainne de Perceval, ces trois mots semblent délibérément
choisis pour suggérer l’état du monde avant la création. L’adjectif gaste, au sens
de vaste, solitaire, désert, et vide, est sémantiquement doublé par soutaine, au sens de
solitaire, et secret186, de même que l’hébreu tohu wa bohu marie tohu : « vide, néant,
désert, solitude » et bohu : « vide ». C’est rendu en latin par la redondance inanis
(vide) et vacua (vide), et le français traduit souvent « informe et vide » Darby traduit
« désolation et vide187 ».

La forêt elle-même nous parle également du chaos originel. La forêt, silva, est liée
dans la pensée médiévale à la notion aristotélicenne de hylè, matière première.
Michel Zink écrit dans Nature et poésie au Moyen Age :

« Le mot grec hylè, la matière informe, le chaos, est un mot qui signifie
également, et même d'abord, « forêt ». Aussi Calcidius dans sa traduction du
Timée, et, à son imitation, le maître chartrain Bernard Silvestre (au nom
prédestiné) dans sa Cosmographie (De mundi universitate), un « prosimètre » sans
doute un peu antérieur à ceux d’Alain de Lille, le rendent-il en latin par silva.
La nature, c'est Dieu et la nature, c'est la forêt188 . »

L’absence de nom pour Perceval peut se comprendre dans ce sens qu’il est fils de
la gaste forest soutaine, donc fils du chaos originel. Dans le livre de la Genèse en
hébreu, « adam », veut dire « homme », mais aussi « les hommes », « l’humanité », et
avec l’ajout d’une syllabe, adama, « la glaise », « la glèbe », ou « la terre ». Puisqu’une
traduction écrase la polysémie, tout traducteur partant de l’hébreu doit décider du
moment où transformer « l’homme » en « Adam ». Dans la Vulgate, le nom propre
apparaît pour la première fois en 2.19189, (Adam nomme les animaux) ; mais, dans

186 Godefroy : soltain, soutain : « solitaire, caché, dérobé, secret ».


187 La traduction de John Nelson Darby, qui se soucia de rester le plus proche possible de
l’original peut se consulter en ligne: [www.bibliquest.org/Bible_table_matieres.htm].
188 Michel Zink, Nature et poésie au Moyen Âge, Paris, Fayard, 2006, p. 32.
189Biblia Sacra Vulgata : 2.19 : « formatis igitur Dominus Deus de humo cunctis
animantibus terrae et universis volatilibus caeli adduxit ea ad Adam ut videret quid vocaret ea
omne enim quod vocavit Adam animae viventis ipsum est nomen eius. » [www.biblegateway.com]
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 96

la Septante, il apparaît plus tôt, en 2.16190. Les traductions modernes conservent


« homme » plus longtemps : Martin Luther (1532) traduit « den Menschen »
jusqu’en 3.8, après la faute, (Adam se cache de Dieu191). Louis Segond (1910) écrit
« l’homme » jusqu’en 3.20 (la nomination d’Eve192), et André Chouraqui, traduit
« le glébeux » jusqu’en 4.1 (la conception de Caïn 193 ). On pourrait également
conserver « l’homme » jusqu’à la fin, ou inversement, l’appeler « Adam » depuis le
début.

Si Chrétien de Troyes était un juif converti comme certains critiques le croient,


ou s’il avait accès via la cour de Troyes aux disciples de l’école de Rashi, peut-être
gardait-il à l’esprit l’idée qu’en hébreux le nom « Adam » ne se distinque jamais du
mot « homme ».

La séparation des choses confondues

La façon dont Chrétien décrit l’arrivée des cinq chevaliers fait songer au monde en
train de naître, ou, selon l’expression d’Ovide, aux « semences des choses »   (semina
rerum)194 :

« Tant qu’il oï parmi le gaut


Venir cinc chevaliers armez,
De totes armes adoubez.
Et grant noise demenoient
Les armes de ciax qui venoient,

190 La Septante, (traduction) 2.16 : « Le Seigneur fit ensuite un précepte à Adam, disant : Tu te
nourriras de tous les arbres du paradis. » [ba.21.free.fr/septuaginta/genese/genese_2.html].
191La Bible de Martin Luther, 3.8: « Und sie hörten die Stimme Gottes des HERRN, der im
Garten ging, da der Tag kühl geworden war. Und Adam versteckte sich mit seinem Weibe vor
dem Angesicht Gottes des HERRN unter die Bäume im Garten. »
192 La Bible de Louis Segond: « Adam donna à sa femme le nom d'Eve : car elle a été la mère
de tous les vivants. »
193 La Bible d’André Chouraqui: [nachouraqui.tripod.com/id83.htm].
194 Dans le chaos défini par Ovide il y au début « un entassement de semences de choses mal
unies et discordantes. »
Ante mare et terras et quod tegit omnia caelum
unus erat toto naturae vultus in orbe,
quem dixere chaos: rudis indigestaque moles
nec quicquam nisi pondus iners congestaque eodem
non bene iunctarum discordia semina rerum (Métamorphoses I, 5-9).
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 97

Que sovant hurtelent as armes


Li rain des chaines et des charmes.
Et tout li hauberc fresteloient,
Li lances as escus hurtoient
Sonent li fust, sone li fers
Et des escus et des haubers.
Li vallés oit et ne voit pas
Ciax qui vers lui vienent le pas
(Le Conte du graal, édition de W. Roach, v. 100-112)

Les causes de cette « molt grant noise », sont non seulement invisibles pour
Perceval, mais aussi non-identifiables, étant et indissociables et en dehors de son
expérience ; toutes les armes qu’il apprendra plus loin à nommer, hauberts, lances,
et écus, se fondent dans une même cacophonie, de même que les éléments de
l’univers sont tous confondus avant d’être distingués, séparés, ordonnés par le dieu
créateur.

Il est intéressant que le Parzival de Wolfram von Eschenbach semble souligner


l’évocation de la création, car la mère de Parzival lui apprend d’abord à « distinguer la
lumière des ténèbres » :

sîn muoter underschiet im gar


daz vinster unt daz lieht gevar (Parzival 119 : 29-30)

C’est ainsi que Wolfram résume le dialogue précédent entre le très jeune Parzival
et sa mère (119-120). Parzival, chasseur, tue les oiseaux, mais paradoxalement les
pleure, car il adore leur chant. Herzeloyde souffre de la souffrance du fils, et plus
paradoxalement encore, ordonne qu’on tue tous les oiseaux pour empêcher cette
souffrance. Mais Parzival demande les raisons de ces meurtres. Leur conversation
intime à propos de la vie et la mort des oiseaux mène à la plus grande question :
« ôwê muoter, waz ist got ? » (Dis, mère, qu’est-ce que Dieu ? »). Herzeloyde explique
Dieu en termes de lumière :

« Er ist noch liehter denne der tac,


Der antlitzes sich bewac
Nâch menschen antlitze » (Parzival, 119, 19-21)

« Il est plus lumineux encore que le jour, il a formé son visage selon le visage des hommes. »
Quant au diable : « der ist swarz, untriuwe in niht verbirt » (119, 26) : il est noir, et plein de
mensonges. Chez Wolfram distinguer la lumière des ténèbres, premier acte de la Création,
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 98

s’assimile aux premières lueurs de la connaissance du bien et du mal. Le dialogue


entre Parzival et sa mère prépare et motive la réaction du garçon devant les
chevaliers, qu’il voit d’abord comme des diables, puis comme des anges et Dieu.

La naissance de la lumière

Au chaos succède la lumière, avec le passage de l’oïr à la vue, de l’écoute au


spectacle :

Et quand il les vit en apert


Que de bois furent descovert
Et vit les haubers fremïans,
Et les elmes clers et luisans,
Et vit le blanc et le vermeil
Reluire contre le soleil,
Et l’or et l’azur et l’argent,
Se li fu molt bel et molt gent
(Le Conte du graal, édition de Roach v. 133-138)

Apparaît donc soudain, alors que les chevaliers sortent du bois, une sursaturation
de lumières et couleurs fragmentées, multiples, venant à la fois du soleil et des
armes. Si, comme le pensent les philosophes idéalistes, une chose n’existe que
lorsqu’elle est perçue, pour Perceval, le monde de la chevalerie naît ce jour-là dans
le tonnerre et les éclairs.

Un jardin muré

Ces sons et lumières transpercent la bulle artificielle que la mère avait construite
autour du garçon, un jardin muré, comme par des murs d’air195 , pour bloquer
invisiblement l’ouïe et la vue : « Biax dolz filz, de chevalerie/vos cuidoie si bien garder /que
ja n'an oïssiez parler/ne que ja nul n'an veïssiez » dit la mère (v. 405-409). Tous les
habitants de la « bulle » sont complices de cet artifice ; ainsi les herseurs tremblent
de voir Perceval s’approcher avec les chevaliers, car ils comprennent que la brèche

195 Comme le verger enchanté dans Erec et Énide, v. 5689-5695 : « El vergier n'avoit anviron / mur
ne paliz, se de l'air non ; mes de l'air est de totes parz / par nigromance clos li jarz, / si que riens antrer n'i
pooit / se par un seul leu n'i antroit, / ne que s'il fust toz clos de fer. »
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 99

s’est faite, que les chevaliers lui auraient « lor afere dit et lor estre », et que Perceval par
conséquent, « voldroit chevaliers estre,/et sa mere an istroit del san » (309-323). La peur des
herseurs, (que « sa mere an istroit del san ») se trouve justifiée quand Perceval
prononce le mot interdit devant sa mère et qu’elle s’évanouit. Il semble qu’elle
aurait préféré de loin qu’il ait rencontré les « enges » démons vengeurs qui tuent
tous ceux qu’ils touchent, plutôt que de rencontrer des chevaliers :

La mere antre ses braz le prant


et dit : « Biax filz, a Deu te rant,
que mout ai grant peor de toi.
Tu as veü, si con je croi,
les enges don la gent se plaignent,
qui ocïent quanqu'il ataignent.
-Voir non ai, mere, non ai, non !
Chevalier dïent qu'il ont non. »
La mere se pasme a cest mot,
qant chevalier nomer li ot.
(Le Conte du graal, v. 393-402)

La chute

Il est frappant que ce soit cinq chevaliers 196 qui apportent la lumière
éblouissante à Perceval dans sa forêt édénique, car ce seront encore cinq chevaliers
(peut-être les mêmes) qui l’aideront à trouver une autre lumière, dans la scène du
Vendredi Saint. Comme ceux qui font une irruption cacophonique dans la vie
forestière de Perceval, ces cinq chevaliers pèlerins interrompent son égarement.
Dans le manuscrit de Guiot, chaque rencontre commence par « Estez arriers ! ». La
première fois, c’est le maître des chevaliers qui le dit à ses compagnons, pour qu’ils
n’effraient pas le garçon tombé à genoux devant eux ; la seconde fois, le mot
s’adresse à Perceval même, avec l’écho peut-être de « vade retro Satanas »

Les cinq chevaliers du début : Les cinq chevaliers de la fin

Et li mestres des chevaliers Et li uns des .v. chevaliers


le voit et dit : « Estez arriers, l'areste et dit : « Estez arriers !
qu'a terre est de peor cheüz Don ne creez vos Jhesu Crist,

196 Dans le manuscrit de Guiot on retrouve dans les deux passages cinq chevaliers et
l’expression “Estez arriers”. Mais dans d’autres manuscrits il peut s’agir de trois chevaliers, et
“Estez arriers” est absent. Est-ce que Guiot a voulu accentuer la symétrie ?
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 100

cil vaslez, qui nos a veüz. qui la novele loi escrist


Se nos alions tuit ansanble et la dona as crestiens ?
vers lui, il avroit, ce me sanble, Certes, il n'est reisons ne biens
si grant peor que il morroit d'armes porter, einz est granz torz,
ne respondre ne me porroit au jor que Jhesu Criz fu morz. »
a rien que je li demandasse. » Et cil qui n'avoit an porpans
Il s'arestent, et cil s'an passe de jor ne d'ores ne de tans,
vers le vallet grant aleüre ; tant avoit a son cuer enui,
si le salue et aseüre, a dit : « Quex jorz est il donc hui ? »
et dit : "Vallez, n'aies peor ! (6045-6056)
-Non ai ge, par le Salveor,
fet li vaslez, an cui je croi.
Estes vos Dex ? -Nenil, par foi.
-Qui estes vos dons ? -Chevaliers sui. -Et don venez vos or ensi ? "
-Ainz mes chevalier ne conui, fet Percevax. "Sire, de ci,
fet li vallez, ne nul n'an vi, d'un boen home, d'un saint hermite,
n'onques mes parler n'an oï ; qui an ceste forest abite,
mes vos estes plus biax que Dex. qui ne vit, tant par est sainz hon,
Car fusse je or autretex, se de la gloire de Deu non.
ensi luisanz et ensi fez ! " (157-179) -Por Deu ! seignor, la que queïstes ?
Que demandastes ? Que feïstes ?
(Le Conte du Graal, v. 6091-6098)

Le premier contact avec les cinq chevaliers l’éblouit d’une brillance clinquante :
ils sont plus beaux que Dieu, comme Lucifer, porte-lumière, le plus beau de tous les
anges ; leur brillance sert de leurre, comme un miroir aux alouettes, et Perceval
tombe immédiatement dans le péché de convoitise : « Car fusse je or autrex / ensi
luisanz et ensi fez ! », dit-il ; ce subjonctif le projettera hors du paradis. Il suivra donc
la chevalerie, et tombera dans l’errance après son « échec » au château du Roi
Pêcheur, après l’anathème jeté sur son nom par la Demoiselle Hideuse. Rien, dans
la brève allusion que fait Chrétien à ces cinq années (6009-6027), ne laisse à penser
que Perceval ait poursuivi la quête du Graal et de la lance qui était son projet
revendiqué. Comme l’écrit Irit Ruth Kleiman : « Perceval wanders into a narrative black
hole where even Chretien de Troyes can’t find him, carried out of reach by a grief whose only
consolation is violence197 ». On pourrait y reconnaître le motif hagiographique de la

197Irit Ruth Kleiman, « X Marks the Spot: The Place of the Father in Chrétien De Troyes’s
“Conte du graal” », The Modern Language Review, vol. 103, no 4, 2008, p. 969-982, p. 979.
Kleiman emprunte sa notion de « black hole » au ”trou narratif” de Emanuel Baumgartner,
Chrétien de Troyes, p. 42.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 101

perdition dans l’errance avant de trouver Dieu, comme les dix-sept ans de
débauche menés par Sainte Marie l’Égyptienne, avant sa conversion198.

Le deuxième contact avec les cinq chevaliers (les mêmes, ou cinq autres), le met
sur le chemin d’une autre lumière, comme si la première lumière-leurre était une
étape nécessaire pour d’abord le perdre, afin qu’il puisse ensuite se trouver. Les
chevaliers-pèlerins lui indiquent la route vers l’ermite, un chemin balisé
d’« antreseignes » qu’ils ont faits en nouant les branches pour que personne ne
s’égare :

« La voldroie, fet il, aler,


a l'ermite, se ge savoie
tenir le santier et la voie. »

-Sire, qui aler i voldroit,


si tenist le santier tot droit
et se preïst garde des rains
que nos noames a noz mains
qant nos par ilueques venismes.
Tex antresaignes i feïsmes
por ce que nus n'i esgarast,
qui a ce saint hermite alast. » (v. 6108-6118)

Homme de la forêt, où il ne pouvait pas se perdre, Perceval demande son chemin


comme s’il sentait pour la première fois son égarement. En lui fournissant les
« antresaignes » pour trouver l’ermite, les cinq chevaliers le remettent donc sur le
« santier tot droit » du droit chemin.

Tour à tour diables tentateurs et anges du salut, les cinq chevaliers illustrent les
deux faces de la chevalerie, la voie de perdition, tentation de vaine gloire, mais
aussi, « la plus haute ordre avoec l'espee / que Dex a fete et comandee » (v. 1633-1634).

Problématisation des échos bibliques

Il devient évident, à partir des quelques échos de la Genèse que nous avons
relevés, qu’aucune analogie filée n’est possible. Il n’y a que des bribes, de petites

198 L’édition de Peter Florian Dembowski, La Vie de sainte Marie l’Égyptienne: versions en ancien et
en moyen français, Librairie Droz, 1977, démontre la floraison importante des versions
vernaculaires de ce conte du temps de Chrétien.
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étincelles de reflets par-ci par-là, mais dès qu’on interroge un peu les analogies, tout
s’effondre. La forêt, comme nous l’avons vu au début, est aussi synonyme de hylè,
tohu bohu, chaos, et serait donc l’avatar du monde avant la création. Mais dans la
reverdie du début, elle fait songer au paradis. Elle est également, bien entendu, le
lieu d’exil de la famille de Perceval. Elle serait donc tout à la fois, chaos, paradis,
mais aussi exil ! Si Perceval, dans sa forêt printanière, évoque Adam au Paradis,
l’arrivée des chevaliers lui apporte une connaissance interdite, qui le précipitera
pour toujours hors du jardin d’enfance. Les chevaliers sont des tentateurs
diaboliques offrant la pomme de la connaissance de la chevalerie (le bien et le mal)
mais ce sont également des anges, pénétrant son monde avec une lumière. Suivant
cette logique, le départ de Perceval évoque Adam chassé du paradis. Mais Perceval
se trouvera plus d’une fois chassé par la suite : une fois jeté hors du château du Roi
Pêcheur, et une fois quand, maudit par la demoiselle hideuse, il quittera la cour
pour se perdre dans l’errance, nouvelle Chute199. Ces échos imparfaits de la Genèse
dans Perceval, superposés, dupliqués, et contradictoires, rappellent l’aspect répétitif
et contradictoire même de la Genèse, où, par exemple, les animaux sont à la fois
créés avant Adam, et créés pour lui tenir compagnie.

Jean Frappier, dans son article, « Le Conte du graal est-il une allégorie
chrétienne ? » nous met en garde contre une interprétation judéo-chrétienne trop
facile du Graal200 : « Toute la question est de savoir si la théorie judéo-chrétienne se
fonde objectivement sur des faits solides, des arguments probants, si elle ne jure
pas avec le texte de Chrétien ». Mais c’est une équivalence terme à terme qu’il
condamne, la recherche d’une « impeccable orthodoxie », d’une « rigueur

199 Et la chute est pourtant la voie du salut, rappelle Origène, une preuve de la bonté de Dieu,
permettant ainsi à l’homme d’inventer, de créer, de satisfaire ses besoins par le progrès des
techniques. On se souviendra que c’est la descendance de Caïn, (deux fois chassé du Paradis :
la première fois par la chute de ses parents, une deuxième fois après son crime, chassé à l’est
d’Éden) qui nous transmet l’élevage, la métallurgie, la musique. Une belle discussion dans
Margaret Harle, « La prise de conscience de la « nudité » d’Adam : une interprétation de
Genèse 3,7 chez les Pères Grecs » , dans Le déchiffrement du sens, études sur l’herméneutique chrétienne,
d’Origène à Grégoire de Nysse, Paris, Institut des Études Augustiniennes, Série Antiquité – 135,
1993
200 Jean Frappier, « Le Conte du graal est-il une allégorie judéo-chrétienne ? », Autour du Graal,
Genève, Droz, 1977, p. 225-305, p. 227. Frappier étudie longuement et critique avec soin et
une féroce ironie le livre de Urban T. Holmes, Jr. et Sister M. Amelia Klenke : Chrétien, Troyes,
and the Grail, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1959.
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dogmatique », d’un « pur enseignement théologique 201 ». Frappier refuse une


correspondance forcée, et plaide pour le plaisir romanesque, pour l’alliance du
merveilleux et du religieux. Nous cherchons plutôt avec prudence des reflets
partiels ou des échos imparfaits. Ainsi Perceval se conduit-il comme le premier
homme à qui le monde est offert. Mais, troisième fils, et seul survivant, n’est-il pas
également Seth, le fils que le Seigneur donne à Ève pour remplacer Abel ?

Dans la recherche des échos bibliques dans Perceval, il faut admettre que le
souvenir de l’Ancien Testament n’était pas absent de la Chanson d’Aiol. Comment
ne pas relever que le père d’Aiol s’appelle Elie ? Ce nom est, selon la Prière des
soixante-douze noms de Dieu202, le premier des 72 noms ! C’est également le nom
qu’implore le Christ sur la croix : « Elie, Elie, lamma sabachthani ? » Que dire du
fait que celui qui lui donne un écrit où « Li non de Jhesu Crist […] sont tout vrai »
s’appelle Moïse, comme celui qui apporta les Tables de la Loi ? Makaire, décrit
constamment comme un traître, et méchant flatteur, n’est-il pas le diable ? Et
finalement, comment comprendre ce nom d’Aiol, choisi « por amor de l’aiant »,
c’est-à-dire pour un serpent « une beste savage dont vos avés oï / Que tout partout
redoutent li grant et li petit » ?

Peut-être pourrait-on répondre que les références à la Genèse tirées d’Aiol sont
de simples emprunts onomastiques, ou ne font que reprendre la fonction des
personnages. Chrétien de Troyes, lui, emprunte l’atmosphère. Sans rien expliquer,
ni étiqueter, il nous fait sentir les premiers balbutiements d’un monde qui naît dans
la conscience éblouie d’un jeune homme.

201 Ibid, p. 287.


202 « C’est la prière des soixante-douze noms de Dieu « comme on les dit en hébreu, en latin et
en grec » dont il est fait mention dans le roman de Flamenca (v. 2286 et suiv.) et en maint autre
ouvrage. On en possède plusieurs variantes », écrit Paul Meyer dans son sa petite présentation
de la prière (pour laquelle il ne fournit aucune date), dans « Notice de quelques manuscrits de
la collection Libri à Florence », Romania XIV 1885, p. 528; référence trouvée dans Leo
SPITZER, « Dieu et ses noms (Francs les cumandent a Deu et a ses nuns, Roland, 3694) »,
Modern Language Association, vol. 56, no 1, mars 1941, p. 13-32.
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Adam et le fossile adamique

Le nom propre est un fossile, écrit Dauzat :

« L’intérêt linguistique que présentent les noms propres, en particulier les


noms de personnes », c’est que ce sont des « fossiles de langues, épaves de
couches historiques, submergés par des apports successifs des sédiments
lexicaux, ils permettent de reconstituer des formes et des types disparus du
courant203 ».

On reconnaît là quelque chose du rêve étymologiste de remonter par la génétique


du nom au langage adamique. Dans le nom propre, écrit Dauzaut, « l’image ternit,
mais il reste un reflet, un vestige ». L’armure, « enfumée », ternie, d’Aiol, comme les armes
d’une famille, est justement ce fossile, reflet, clé magique pour remonter le temps. La
chanson de geste progresse « à rebours » dit Howard Bloch. « Elle prolifère
continuellement en direction des ancêtres.  204 » L’exemple pour Aiol en est que la
chanson de son père, Élie de St Gilles205 fut écrite après. Le héros qui n’a pas de
nom ne peut être ni fossile, ni tombeau. Rien ne nous ramène en arrière vers le
langage adamique. Au contraire, il signifie lui-même, comme le premier homme au
matin du monde.

LES MORTS AUX MORTS !

On voit peu à peu apparaître des arguments pour réfuter la proposition de


Philippe Ménard, pour qui le dénouement probable du Conte du graal permettait au
héros « d’affronter les ennemis du lignage dans un combat décisif, bref de jouer le
rôle d’un vengeur et d’un libérateur. » Cela nous semble aller contre l’essentiel de
l’atmosphère, de la philosophie, et de la symbolique du roman. Car justement, si

203Albert Dauzat, Les noms de personnes: origine et évolution. Prémons - Noms de famille -
Surnoms - Pseudonymes, Paris : Librairie Delagrave, 1925, p. 9.
204 Howard Bloch. Étymologie et généalogie, une anthropologie littéraire du Moyen Âge français, traduit
par Béatrice Bonne et Jean-Claude Bonne, Paris. Des Travaux. Seuil, 1989, p. 145.
205 Une édition moderne vient de paraître : A. Richard Hartman, Sandra C. Malicote, éds., Elye
of Saint-Giles, a chanson de geste, New York, Italica Press, 2011.
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Chrétien a réussi à attirer notre attention depuis neuf siècles, c’est qu’il rompt avec
ce genre de conte, fondé sur les devoirs du lignage, sur la vengeance, c’est-à-dire,
enchaîné aux noms des morts. A la différence de son double allemand, et à la
différence, bien sûr, d’Aiol, le Perceval de Chrétien ne reçoit pas la plainte de sa
mère avec un vaillant : « -Je les vengerai, mère, s’il plaît à Dieu ». Il refuse tout
simplement de l’entendre206 :

« Li vaslez antant mout petit


a ce que sa mere li dit
« A mengier, fet il, me donez ;
Ne sai de coi m’araisonnez,
Mes mout iroie volantiers
Au roi qui fet les chevaliers,
Et g’i irai, cui qu’il an poist.» (489-495)

En outre, sa mère ne lui donne aucune trace, n’assure aucune piste qu’il puisse
raisonnablement suivre pour restaurer son rang, ses terres, son nom perdu. Même
Herzeloyde, qui fait tout pour empêcher Parzival de partir, lui fournit toutes les
informations qui permettent la vengeance. Mais dans le Conte du graal, la vengeance
est vraiment la dernière chose au monde que la mère réclamerait. En outre, si la
veuve dame évite soigneusement de prononcer les noms de ses frères et de son père,
de toute façon, Perceval ne peut les recevoir. Dans cette seule insolence : « a
mangier … me donez, Ne sai de coi m’araisonnez », c’est comme si le monde de l’épopée,
ses morts, ses lignages, ses étymologies, ses saintes reliques, ses translatii des temps
antiques jusqu’à nos jours, se trouvait balayé du récit, comme autant de poussière.
Ce qui compte désormais, c’est aujourd’hui, maintenant, se nourrir, vivre.

Se détournant ainsi des souffrances de sa mère, Perceval paraît cruel, insensible


et égoïste. On pourrait très bien imputer cette apparente cruauté à l’état encore naïf
du héros207. Ce sera, bien entendu, seulement une instance parmi plusieurs où la
curiosité, la faim, ou la hâte, l’empêchent d’entendre ce qu’un autre lui raconte.
Mais l’anonyme valet gallois qui, au triste récit de sa mère, répond : « A mangier,

206 Ou alternativement, comme le prétend Irit Ruth Kleiman : « when the widow lady talks
about her late husband, [Perceval] is incapable of recognizing the words she uses. » (I.R. Kleiman, « X
marks the spot », p. 974) mais je crois qu’il s’agit moins d’un problème de reconnaissance de
mots, que d’une impatience, voire d’un refus total d’accepter le message essentiel de son
discours, que la chevalerie représente le mal absolu, et qu’il ferait mieux de ne pas la quitter.
207 C’est l’avis exprimé par Barbara Sargent-Baur dans La Destre la Senestre, op. cit.
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[…] me donez /Ne sai de coi m’araisonnez », c’est aussi le chevalier Perceval qui,
apprenant la mort de sa mère, déclarera, à l’instar du Christ : « Les morz as morz, les
vis as vis ! »

« -Or ait Dex de s'ame merci,


fet Percevax, par sa bonté !
Felon conte m'avez conté.
Et puis que ele est mise an terre,
que iroie ge avant querre,
que por rien nule n'i aloie
fors por li que veoir voloie ?
Autre voie m'estuet tenir.
Mes se vos voleiez venir
avoec moi, jel voldroie bien,
que icist ne vos valdra rien,
qui ci est morz, jel vos plevis.
Les morz as morz, les vis as vis !
Alons an moi et vos ansanble. » (3604 -3617)

Perceval révèle son attitude envers la mort dans plusieurs propositions synonymes,
qui toutes renforcent et répètent le premier refus d’écouter sa mère. S’adressant à sa
cousine qui lui annonce la mort de sa mère, alors même qu’elle pleure le cadavre du
chevalier qui gît sur elle208, Perceval lui dit :

« De ce folie me resanble
que ci seule gaitiez cest mort,
et sivons celui qui l'a mort ;
et ge vos di et vos creant,
ou il me fera recreant,
ou je lui, se jel puis ataindre. » (3618-3623)

La coïncidence de ces deux figures de la mort dans le discours, l’une dans les bras
de la cousine, présente, palpable, et l’autre lointaine et au tombeau, font penser à
l’iconographie chrétienne, à ces toiles qui montrent plusieurs moments d’une
chronologie : ici, une pietà, là, une mise au tombeau de la vierge. Face à cette double
évocation de la mort, Perceval exprime en vingt vers le refus systématique de tout
ce qui pourrait toucher à un culte des ancêtres. Nous observons :

208 3439-3441 : Ensi cele son duel menoit/ d'un chevalier qu'ele tenoit,/ qui avoit colpee la
teste ; 3448-3449 : « Dameisele, qui a ocis /le chevalier qui sor vos gist ? »
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1) le refus du tombeau : « Et puis que ele est mise an terre, /que iroie ge avant querre ».
Il a manqué l’enterrement, inutile d’aller voir sa tombe.
2) Le refus du lieu de pélerinage : « que por rien nule n'i aloie /fors por li que veoir
voloie ». Aucun attachement au lieu de son enfance, il n’y retournerait pour
rien au monde.
3) le refus de considérer le corps comme une relique : (parlant du chevalier)
« que icist ne vos valdra rien, qui ci est morz, jel vos plevis. Mort, il ne vaut plus rien,
un corps mort ne contient aucune présence.
4) le refus de la veillée : « De ce folie me resanble /que ci seule gaitiez cest mort ».
Veiller un défunt relève de la folie.

Ces quatre refus paraissent hardis dans un siècle où le trafic des reliques, la
transportation des dépouilles des saints, les pèlerinages aux tombeaux de toutes
sortes, et bien sûr la veillée des morts sont des pratiques courrantes. Mais Perceval
se sent appelé ailleurs : « Autre voie m’estuet tenir » dit-il, et demande à sa cousine de le
suivre. L’appel paraît très pragmatique : au lieu de pleurer, agir ! En même temps, on
ne peut échapper à la paraphrase christique209. Le discours évoque surtout ces
deux répliques troublantes : Matthieu « Suis-moi, et laisse les morts ensevelir leurs morts »,
et Luc : « Quiconque met la main à la charrue, et regarde en arrière, n'est pas propre au royaume
de Dieu ». Ces deux phrases donnent raison au valet gallois, qui voyant sa mère
tomber comme morte, ne revient pas pour la sauver. Il aurait même mieux fait de
ne pas regarder en arrière du tout ; ne serait-ce pas ce regard qui la tue, comme le
regard d’Orphée tue Eurydice ?

Pourquoi Perceval répète-t-il les paroles du Christ ici ? S’agit-il d’une parodie ?
Ou Perceval incarne-t-il le nouvel esprit, tout tourné vers l’avenir, s’apprêtant à se

209 Matthieu 8: (21) Un autre, d'entre les disciples, lui dit : « Seigneur, permets-moi d'aller
d'abord ensevelir mon père ». (22) Mais Jésus lui répondit : « Suis-moi, et laisse les morts ensevelir
leurs morts ». Luc 9 : (57) Pendant qu'ils étaient en chemin, un homme lui dit : Seigneur, je te
suivrai partout où tu iras. (58) Jésus lui répondit : Les renards ont des tanières, et les oiseaux du
ciel ont des nids : mais le Fils de l'homme n'a pas un lieu où il puisse reposer sa tête. (59) Il dit
à un autre : « Suis-moi ». Et il répondit : « Seigneur, permets-moi d'aller d'abord ensevelir mon
père ». (60) Mais Jésus lui dit : « Laisse les morts ensevelir leurs morts; et toi, va annoncer le royaume de
Dieu » (61) Un autre dit : « Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi d'aller d'abord prendre
congé de ceux de ma maison. » (62) Jésus lui répondit : « Quiconque met la main à la charrue, et
regarde en arrière, n'est pas propre au royaume de Dieu. » (Bible de Louis Segond).
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libérer des auctoritas, pour expérimenter l’invention pure ? Chrétien de Troyes ne se


réjouit-il de créer à partir de rien, comme Guillaume IX qui le premier déclara :
« farai une vers de dreit nien » ?

La chanson épique est un tombeau, vivant d’abord dans les voix collectives pour
commémorer les sacrifices des tombés en bataille. Elle en est même leur seule
récompense : Roland ne sonne pas sa trompette, n’appelle pas au secours, « Que
malvaise cançun de nus chanlet ne seit ! 210». Une belle mort vaut une belle chanson.
Avec Perceval, c’est tout le genre romanesque qui s’en va sur une « autre voie », ce
que souligne Daniel Poirion :

« D'emblée le mythe du Graal se distingue par son caractère eschatologique :


sous ce rapport il est bien préparé par des œuvres antérieures, où s'élabore le
thème de l'action libératrice et prédestinée du héros. Mais il se tourne plus
résolument vers l'avenir, se définissant comme le mythe fondateur d'une
société connaissant de nouveaux rapports humains, en particulier par le rôle
qu'y joue la Mère. Signe qu'un groupe important des hommes investit
désormais la société d'un autre désir que celui, despotique, viril et territorial,
qui marque la féodalité211..»

L’« autre voie » prise par Perceval est d’autant plus remarquable qu’il conserve
encore de nombreuses qualités du héros épique, c’est ce qui constitue l’aspect
« sauvage » (« despotique et viril ») de sa rusticité galloise. En ceci, il ne fait pas tant
penser au modeste et respectueux Aiol, qu’au grand personnage de Guillaume
Fierbras au court nez. Le sauvageon sans nom est tellement vivant qu’il semble
déchirer la page, débordant tout autour de lui, comme si l’absence de définition
onomastique le libérait de toute entrave. Sa grande énergie, son courage insolent,
son langage vantard, tout ce qui fait tache dans le roman « courtois », fait penser à
un personnage épique s’étant trompé de genre, mais un personnage paradoxal
puisqu’un héros épique sans nom est un oxymoron.

210 La Chanson de Roland, vers 1014. Pour une discussion du sens de ce vers : Edmond FARAL,
« Sur trois vers de la “Chanson de Roland” (vers 1014, 1466, 1517) », Comptes-rendus des séances
de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, vol. 84 / 4, 1940, p. 324-334.
211 Daniel Poirion, « L’ombre mythique », p. 197
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V. Un héros épique perdu dans le roman courtois

CARACTÉRISTIQUES ÉPIQUES DU « VALET GALLOIS »

La « fulgurance » du jeune valet gallois est particulièrement évocatrice du type de


personnage représenté par Guillaume d’Orange dans le cycle des chansons de geste.
Comme il est décrit dans le Moniage Guillaume, Guillaume « au Court nez » est
tellement immense et imposant qu’on le prend souvent pour le diable. Quand il se
fâche, il s’exprime, (même après son moniage) en jurons, en insultes, ou tout
simplement avec un coup de poing mortel. Sa force de caractère en impose à tout
le monde, le roi, tous ses ennemis, même le diable en personne. Il est aussi d’une
immense gaîté ! On rit avec lui, par exemple quand il avoue de façon contournée,
qu’il ne sait pas lire212, et on pleure avec lui quand il est réuni avec son pauvre
cheval, maltraité par les moines. S’il ne connaît pas la peur, il ne connaît surtout pas
la honte.

Un courage épique : prêt à combattre même le diable

Perceval croit d’abord que la cacophonie qu’il entend, avant l’arrivée des
chevaliers, annonce des diables, et il se rappelle la leçon de sa mère : en pareil cas, il
faut se signer. Mais son esprit guerrier l’emporte sur la piété : plutôt que de se
signer, il préfère les frapper avec ses javelots :

« […] Par m’ame,


voir me dist ma mere, ma dame,
qui me dist que deable sont
plus esfreé que rien del mont ;

212 « Sire Guillaume », dist l’abes, « biaus dous sire, […] /Mais or me dites, savés chanter ne
lire ? » /« Öil, sire abes, sans regarder en livre. /Vous estes maistres, vos savés bien escrire
/En parchemin et en tables de chire. » /L’abes l’entent, si commencha a rire, / Et tout li moine
qui erent en capitre. /« Sire Guillaume, proudom estes et sire ; / Si m’äit Dex, nos
t’aprendrons a lire /Vostre sautier et a chanter matines /Et tierce et none et vespres et conplie.
/Quant serés prestres, si lirés l’evangile, / Et si chanterés messe. » Le Moniage Guillaume,
première rédaction, Cloëtta, v. 125-141 Les deux réactions en vers du Moniage Guillaume,
Chansons de geste du XIIe siècle, publié après tous les manuscrits connus, par Wilhelm
Cloetta, Paris, Société des Anciens Textes Français, 1906.
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et si dist, pour moi anseignier,


que por aus se doit an seignier.
Mes cest anseing desdaignerai,
Que ja voir ne m’an seignerai,
Einz ferrai si tot le plus fort
D’un des javeloz que je port,
Que ja n’aprocheront de moi
Nus des altres, si con je croi. » (Le Conte du graal, 113-124)

Dans le Moniage Guillaume, le héros combat réellement le diable, (v. 6584-6614) qui
n’a d’ailleurs aucune chance contre lui, mais Guillaume, à la différence de Perceval,
se signe :

« Le quans se seigne tantost con veü l’a ;


A lui s’en vint que pas ne s’aresta
Et le deable de lui ne se garda ;
Le quans le prant a .I. poig par le braz.
« Gloz », dist le quans, « certes, mar i entras !
Mout m’as grevé, mes tu le comparras.
.III. tors le torne, au quart le rue aval
Si l’a gité en l’eve tretot plat ;
Au chöoir jus a fet .I. si grant flat
Et sembla bien c’une tor craventast.
« Va t’en », dist il, « deable Sathenas ! »
(Le Moniage Guillaume, v. 6830-6840)

Pouvoir dominer même le diable fait partie des exagérations ludiques qui font de
Guillaume à la fois un grand héros épique, et un personnage comique et plaisant. Sa
présence gigantesque fait de lui un être tellement exceptionnel qu’il est comme un
étranger sur terre.

La démesure en toute chose

Avec le courage épique, viennent des appétits de taille, et un certain manque de


délicatesse pour les assouvir. La goinfrerie de Guillaume est légendaire. Perceval est
presque discret à côté 213 , mais on note que la faim, qui empêche Perceval

213 Agnès Baril, étudie l’appétit de Perceval comme d’un pêché capital : « De l’intempérance
alimentaire à l’abstinence : contribution à l’étude du péché de Perceval dans le Conte du graal »,
Cahiers de civilisation médiévale, vol. 50, no 199, 2007, p. 313-333.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 111

d’entendre sa mère, l’empêche aussi d’écouter le désespoir de la Demoiselle du


Tref quand elle l’implore de ne pas emporter sa bague :

« Cele plore et dist au vaslet :


« N’an porter pas mon anelet,
que j’an seroie malbaillie
et tu an perdroies la vie
que qu’il tardast, jel te promest »
Li vaslez a son cuer ne met
Rien nule de ce qu il ot,
Mes de ce que jeüné ot
Moroit de fain a male fin ». (v. 727-735)

Remarquons que la Demoiselle du Tref paraît moins bouleversée par la perte du


bijou que par le danger que cette perte représente pour Perceval. Or, quand
Perceval fait la sourde oreille à ses avertissements ou menaces, il se comporte
comme le chevalier qui refuse catégoriquement d’écouter tout avertissement du
danger : ainsi, dans Erec et Énide, Erec fait taire sa femme214, coupe la parole à
Guivret215, et dédaigne l’avertissement collectif de la foule, qui craint pour sa belle
tête dans l’épisode de la « Joie de la Court ».

Si la balourdise de Perceval choque quand il arrache la bague du doigt de la


Demoiselle du Tref, et quand il l’embrasse de force sur le lit, boit son vin, et mange
ses tourtes, ce n’est rien à côté de Guillaume au Court Nez ! Dans le Moniage
Guillaume, alors qu’il est supposé se faire moine, Guillaume se comporte quand il a
« un petitet juné » comme un « foursené », défonçant la porte du cellier, jetant tout
moine qui proteste contre la paroi de la cave, pillant vin et victuailles, tant que les
autres moines finissent par comploter son meurtre :

« Pour Dieu, sire abes, a vous me vieg clamer


De vostre moine, qui Dex puist mal doner.
Dex le confonde chïens le fist entrer !
Jou port les clés pour vostre bien garder,
As vis diables soient il commandé !
J’estoie ier sains, or sui a respasser,

214La vraie transformation d’Erec, d’ailleurs, vient quand il réalise que les craintes et les
avertissements de sa femme ne sont pas un affront à sa prouesse, mais l’expression d’un amour
sans bornes pour lui, et il apprend à l’écouter, et à la réconforter.
215 Guivret veut expliquer le terrible danger de la “Joie de la Court”, mais Erec l’arrête : « De
l'avanture vos appel / que seulemant le non me dites, /et del sorplus soiez toz quites. » (v. 5408-5410).
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 112

Qu’il a chïens un moine foursené.


Car, quant il a un petitet juné
Au celier vient si l’a tost desfremé,
Del pié le fiert si l’a tost enversé,
Vin vait querant tant qu’il en a trové,
De le vitaille tant qu’il en a assés.
S’on li desfent, mout tost l’avra frapé
Ou par le pié a le paroi jeté. »
(Le Moniage Guillaume, 1ère rédaction, Cloëtta, v. 228-241)

Manque de déférence envers le roi

Perceval entre à cheval à la cour du roi. Quand Arthur lui demande


courtoisement de descendre s’il veut se faire adouber, Perceval répond que les cinq
chevaliers qu’il a vus dans la forêt n’ont pas mis pied à terre devant lui. Son
insoumission démontre peut-être l’incompréhension des us et coutumes, de celui
qui « ne set mie totes les lois » (v. 234), mais cette irruption équestre le rattache aux
héros de Kulhwych et Olwen, du Bel Inconnu, et même de l’Alexandre
décasyllabique216 ». Tous ces héros entrent à cheval devant leur roi, ou empereur
pour exiger l’adoubement, comme si quelque coutume, justement, demandait que le
futur chevalier démontre le courage de risquer la colère du roi.

Mais l’exemple le plus flagrant d’effronterie envers le roi, est celui de Guillaume
dans le Charroi de Nîmes, qui entre chez le roi en colère et saute sur une table, brise la
nuque du mauvais conseiller et le jette par la fenêtre, pour donner une leçon au roi :
« Looÿs, Sire, dit Guillelmes le fier, ne creez ja glouton ne losangier » (753-754). Le
comportement de Guillaume peut se comprendre dans la mesure où c’est lui qui est

216 Sargent-Baur, La Destre et la senestre, op. cit., (p. 37). Le passage


concerné se trouve dans l’Alexandre décasyllabique, manuscrit de
l’Arsenal, Paul Meyer, Alexandre dans la littérature française du Moyen
Âge, t. I, textes, « Bibliothèque du Moyen Âge », Paris, Wieweg,
1886, p. 32 ; v. 148-174. Nous citons les vers en appendice : voir
« Appendice
Alexandre entre à la cour sur Bucéphale».
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 113

la force et le pouvoir du roi. Sans lui, le souverain ne serait rien. L’originalité de


Perceval est surtout qu’il démontre le courage d’un héros épique, non pas sur le
magnifique et terrifiant Bucéphale comme Alexandre, ni magnifiquement équipé
comme Giglain,

Qui vient avant sor son destrier,


Et ses escus d'asur estoit ;
D'ermine un lion i avoit.
Devant le roi en vint tot dreit;
Bien sanbla chevalier adreit. (Le Bel Inconnu, v. 72-76)

Ou comme Kulhwch :

« […] sur un palefroi vieux de quatre hivers, à la tête gris clair, à la fourche
bien arquée, aux sabots ronds comme des coquillages, il avait des freins en
or, avec un mors tubulaire. Sous lui, une selle précieuse de cuir doré; dans sa
main, deux javelines argentées et colorées […] Il portrait un manteau
pourpre à quatre coins, chaque coin étant décoré d’une pomme d’or rouge.
Chaque pomme avait la valeur de cent vaches. Ses guêtres et ses étrivières ne
bougeaient, tellement l’allure de sa monture était régulière […] 217»

Perceval vient simplement mais habillé comme un sauvage de la forêt, sur un


modeste cheval de chasse, et sans pouvoir se nommer.

Une façon de parler emphatique, ponctuée d’imprécations

Perceval emploie beaucoup d’expressions du type : « par mon chief », ou « foi que je
doi le Criator » (invoquant un partie du corps, ou une divinité) ; ou une formule
comme « quoi qu’il en soit » ou « dahez ait celui qui …», se maudissant soi-même s’il ne
fait pas une chose, (ce que Towles appelle une « imprécation emphatique218 »). Ce

217 Kulhwych et Olwen, tr. Pierre-Yves Lambert, Les quatre branches du Mabinogi: et autres contes
gallois du Moyen Âge, traduit du moyen gallois, Paris, Editions Gallimard, 1993, (« L’aube des
peuples »). p. 127.
218 Oliver Towles distingue trois types d’« invocations emphatiques » 1) par adjuration (Si m’ait
Dieu), 2) par interjection : (Par mon chief), et 3) par imprécation : (se maudire soi-même, (ou les
autres). 218 (Il donne plusieurs exemples de cette dernier sorte, dont un tiré de La Chanson de
Roland, v. 1040 : Dient Franceis : Dehait ait ki s’enfuit. Ja pur murir ne vus en faldrat uns ; et un autre
dans Aiol, 9120 : Dameldex me confonge, se ja en ferai garde (pour dire : je ne prêterai pas attention à
cela). Oliver Towles, « Imprecation as a Means of Emphasis in the Old French “Chansons de
Geste” », Studies in Philology, vol. 5, 1 janvier 1910, p. 3-8.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 114

sont des expressions qui communiquent le volontarisme et la bravoure guerrière ;


elles paraissent peut-être grossières dans la bouche d’un jeune innocent. Perceval
se maudit, par exemple, en voyant les armes vermeilles : « Par foi, /Ces demanderai ge
le roi. / S’il le me done, bel m’an iert, /Et dahez ait qui altres quiert. » (873-876) ; et encore
en refusant de mettre les sous-vêtements du Chevalier Vermeil : « Maudite soit la gole
tote /Qui changera n’avant n’après /Ses bons dras por autrui malvés ! » (1168-1170). Il dit à
la demoiselle du tref :

« Einz vos beiserai, par mon chief,


fet li vaslez, cui qu’il soit grief,
que ma mere le m’anseigna. » (v. 691-693)

« Por Deu, ne vos enuit il mie


de vostre anel que je an port,
qu'ainçois que je muire de mort
le vos guerredonerai gié.» (v. 766-769)

Parfois ses expressions sont franchement comiques. Il utilise deux fois, par
exemple, des comparaisons culinaires, la première fois (nous l’avons déjà cité) il
craint d’avoir à découper le chevalier en steaks avant de prendre son armure :

« Que fetes vos ? -Je ne sai quoi.


Je cuidoie de vostre roi
qu'il m'eüst ces armes donees,
mes einz avrai par charbonees
trestot esbraoné le mort
que nule des armes an port,
qu'eles se tienent si au cors
que ce dedanz et ce defors
est trestot .i., si con moi sanble,
qu'eles se tienent si ansanble. » (v.1131-1140)

et l’autre fois quand Perceval demande à Yvonnet de dire à Keu qu’il le mettra à
« cuire » :

« et tant direz a la pucele


que Quex feri sor la (meiselle)
que se je puis, ainz que je muire,
li cuit je mout bien metre cuire
que por vangiee se tandra » (1195 -1159)

Perceval emploie des litotes ironiques à propos de la belle bouche fraîche de la


Demoiselle du Tref : « n’avez pas la boiche amere » (v. 731), à propos de ses tourtes :
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 115

« Pucele, cist pasté/ne seront hui par moi gasté ». Le narrateur ajoute : « iii. bons pastez de
chevrel fres ; /Ne li enuia pas cist mes ! » (v. 742), le vin « n’estoit pas troblez » (v. 747).
« Parce qu’elle surdétermine la vérité », écrit Danielle James-Raoul « la litote est une
façon malicieuse et distanciée de s’exprimer, puisque, sous couvert d’atténuer son
dire, on fait entendre le plus pour le moins.  219 ». Chez Perceval, le malice et la
distance communiquent aussi une confiance à la mesure de sa prouesse physique qui
lui vient « de nature ».

Les expressions fortes de Perceval sont peut-être censées évoquer un certain


manque de délicatesse courtoise. En revanche, il est fort possible d’y entendre le
sourire d’un plaisantin. Si Perceval ne rit pas ouvertement, on devine le rire dans
ses yeux :

« Cler et riant furent li oel


an la teste au vaslet salvaige. » (v. 972 -973)

Tout ce qui compose l’aspect « goujat » du valet gallois : grossièreté, défiance,


insoumission, hardiesse, folie, appétit, décision, impulsivité, démesure, et ironie est
aussi ce qui caractérise la hardiesse et démesure de Guillaume au Court Nez dans la
Prise d’Orange, le Moniage Guillaume, et Le Charroi de Nîmes, célèbre pour son grand
rire (« si a un ris gieté » est la phrase qui revient souvent), riant, et faisant rire autour
de lui. Tout est permis au conquérant légendaire, dont le roi et le royaume
dépendent. Si Perceval paraît fou, vilain et sot, c’est que son comportement est
totalement incongru dans le roman courtois, et surtout incongru pour un héros sans
nom. C’est comme si, tout en étant « personne » il se prenait pour « quelqu’un ».

LE SAUVEUR (IN)ATTENDU

L’inconnu « valet gallois » qui arrive à la cour d’Arthur suivant son instinct et
son désir arrive, sans le savoir, au parfait moment pour sauver le royaume d’Arthur
en combat singulier contre un monstrueux adversaire : c’est le topos du héros
attendu par tout le monde. Dans le Moniage Guillaume, Guillaume brave le géant

219Danièle James-Raoul, Chrétien de Troyes : Erec et Enide, Paris, Atlande, collection « Clefs de
concours – lettres médiévales » 2009, p. 163.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 116

Ysoré, qui terrorise tout Paris pendant des mois entiers, avant qu’on ne puisse
retrouver Guillaume au fond de son ermitage dans le désert, et le faire revenir pour
opérer ses miracles. De même, Perceval arrive-il à la cour du roi pour combattre le
Chevalier Vermeil, qui ne demande rien moins que d’assujettir Arthur et le royaume
de Logres. Ce n’est alors peut-être pas sans une certaine ironie que Chrétien insiste
sur l’indifférence du valet gallois qui ne se soucie pas plus des problèmes d’Arthur,
que de ceux de sa propre mère.

Un problème d’écoute ?

L’oreille de Perceval est fermée aux menaces, et semble fermée aux plaintes des
autres. Il n’écoute ni sa mère :

« Li vaslez antant mout petit


a ce que sa mere li dit. » (v. 487-498 )

ni la demoiselle du tref :

« Li vaslez a son cuer ne met


rien nule de ce que il ot » (v. 732-733)

ni le charbonnier :

« Li vaslez ne prise .i. denier


les noveles au charbonier
fors que tant qu’an la voie antra » (v. 857-857).

ni le Chevalier Vermeil, qui voudrait que Perceval transmette son message au roi :

« Or quiere autrui qui li recort,


que cil n’i a mot antandu. » (v. 898-899).

ni même le roi :

« Li vaslez ne prise une cive


quanque li rois li dit et conte
ne de son duel ne de la honte
la reïne ne li chaut il » (v. 966-969)
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 117

En revanche, si Perceval semble ne pas écouter, il n’est pas le seul ! Après le


passage navrant du valet gallois chez la Demoiselle du Tref, l’Orgueilleux de la
Lande n’entend ni ne croit les protestations d’innocence de sa compagne : il ne veut
entendre que ses soupçons et sa jalousie. De même, le Chevalier Vermeil n’écoute
pas ou fait semblant d’ignorer Perceval quand il réclame ses armes, et le roi ne prête
pas grande attention aux menaces du Chevalier Vermeil :

« Ne m’eüst geres correcié


li chevaliers de quanqu’il dist,
mes devant moi ma cope prist » (v. 954-956)

Seule la prise de sa coupe d’or le navre, mais la menace de lui prendre tout son
royaume n’est même pas digne de réponse. Finalement, le roi, plongé ses noires
pensées, ne semble pas avoir entendu Perceval.

Que le roi n’écoute ni Perceval, ni le Chevalier Vermeil, que le Chevalier Vermeil


n’écoute pas Perceval, ou que l’Orgueilleux de la Lande n’écoute pas son amie, ces
refus relèvent d’un même phénomène : c’est le privilège du pouvoir. Écouter, obéir,
appartiennent à la soumission ; en revanche, prendre la parole, c’est détenir le
pouvoir. Il n’est point surprenant qu’un roi ne prête pas attention à un « valet »,
mais que le jeune homme n’écoute pas le roi, voilà qui est choquant. Or, il est
fascinant de noter que dans chacun de ces cas, que Perceval entende ou pas, il
réagit immédiatement de façon, voulue ou non, à satisfaire la demande de l’autre,
mais comme s’il agissait de sa propre initiative. C’est comme s’il écoutait, non pas
avec ses oreilles, mais avec son dos.

Avec le meurtre du chevalier, Perceval répond paradoxalement à tous les


discours qu’il n’a pas écoutés : la plainte du roi déplorant la perte de sa coupe d’or,
le message du chevalier demandant un champion qui défende l’honneur du roi, le
récit du charbonnier évoquant les tourments d’Arthur, et bien sûr les sarcasmes de
Keu et son ironique proposition de prendre les armes vermeilles. Il semblerait que
le narrateur nous trompe quant il dit du Chevalier Vermeil : « Or quiere autrui qui li
recort / que cil [Perceval] n’i a mot antandu. » Perceval n’écoute pas, mais il entend, ou
Dieu entend pour lui.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 118

Le désarroi de la cour

Le jeune inconnu arrive à la cour dans un moment très poignant, juste après le
passage du Chevalier Vermeil, qui a volé la coupe d’or du roi, renversant le contenu
sur la reine.

« […] devant moi ma cope prist


et si folement l’an leva
que sor la reïne versa
tout le vin dont ele estoit plainne. » (v. 956-959)

On imagine une pleine coupe de vin rouge répandue sur la robe de la reine : elle
serait comme maculée de sang, marquée, dénoncée comme coupable. Dans son film,
Perceval le Gallois, Erich Rohmer a choisi de remplacer l’épisode de la coupe
renversée avec une tache rouge sur la nappe, qui occupe toute la pensée du roi.
Jean-Charles Huchet y voit « le reflet atténué du vermeil des taches de sang qui
maculent les draps que la reine souilla avec Lancelot, qui lui rappellent le Christ
dans le Chevalier de la Charrette.220 » Le roi paraît exagérer avec ironie l’angoisse de la
reine :

« Ci ot honte laide et vilainne,


Que la reïne an est antree,
De grant duel et d’ire anflamee,
An sa chanbre ou ele s’ocit
Ne ne cuit pas, se Dex m’aït
Que ja en puise eschaper vive » (v. 960-965)

Mais quand on se souvient de la réelle « colpe » de la reine et de son désespoir


presque suicidaire dans le Chevalier de la charrette, cette angoisse paraît plus sincère221.

De même, la coupe d’or peut être un simple objet de vaisselle222, mais d’autres
coupes littéraires incarnent le triomphe ou le pouvoir royal. Dans Cligès, Arthur

220 Jean-Charles Huchet, « Mereceval », Littérature, vol. 40, no 4, 1980, p. 69-94, p. 79.
221 Voir l’angoisse et monologue de la reine, suite à une fausse nouvelle de la mort de
Lancelot, v. 4157-4247. Les vers 4175-4181 du Chevalier de la Charette (édition du DECT) font
échos ici : « Se ce est voirs que cil morz soit / Por la cui vie ele vivoit / Tantost se lieve mout dolant /De la
table, si se demante, / Si que nus ne l'ot ne escoute. /Que sovant se prant a la gole ». Si la reine désire
d’abord mourir, elle décide ensuite de vivre pour souffrir : « Mialz voel vivre et sofrir les cos /
que morir et estre an repos. » (4239-4240).
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 119

offre en trophée de victoire. « Une coupe de [mout] grant pris […] La plus riche de mon
tresor223» (1518-1520). La coupe d’or dans Flore et Blancheflore est un objet magique :
œuvrée en émail et or fin par le dieu Vulcain et sertie de pierres précieuses, elle est
couverte de scènes de la guerre de Troie (ville originante de toute royauté
européenne selon les fantaisies médiévales). L’histoire de sa transmission depuis
Vulcain qui le créa, à Enée, jusqu’à César, etc.  224, raconte la translatio imperii, et sacre
le pouvoir légitime de la bénédiction des dieux.

Le renversement et vol d’une telle coupe constitueraient un coup d’état


symbolique. Il est donc fascinant que Perceval entre dans la cour à cheval juste
après ce renversement et que par totale inadvertance, il complète la mortification du
roi en faisant tomber son « bonnet » :

« Par foi, dist li vaslez adonques,


Cist rois ne fist chevalier onques.
Qant l’an n’an puet parole traire,
Comant peut il chevalier faire ? »
Tantost del retorner s’atorne,
Le chief de son chaceor torne,
Mes si pres del roi l’ot mené
A guise d’ome mal sené
Que devant lui, sanz nule fable,
Li abati desor la table
Del chief .i. chapel de bonet. » (925 -935)

222 Nous pensons aux paroles de Jean Frappier : « En fait, tout ce que Chrétien nous apprend
de cette coupe d’or se réduit à ceci : le roi Arthur s’en sert pour boire son vin, et le geste brutal
du Chevalier Vermeil en a versé le contenu sur la reine Guenièvre ! », « Le Conte du graal est il
une allégorie chrétienne ? » p. 265-6. Frappier prend un point de vue extrême pour combattre
« l’immense et chimérique extrapolation que constitue l’exégèse d’Urban T. Holmes, Jr. et de
Sister Amelia Klenke » (p. 267) pour qui la coupe d’or « cette coupe d'or n'est autre en effet
que celle de ‘l'éternel sacerdoce’, [et] signifie que le roi Arthur s'identifie avec le roi David et
avec le Christ. » Jean Frappier, « Le Conte du graal est-il une allégorie judéo-chrétienne ? »,
Autour du Graal, Genève, Librairie Droz, 1977, p. 225-307, p. 265-266.
223 Chrétien de Troyes, Cligès, édition électronique sur le site du DECT (Dictionnaire
électronique de Chrétien de Troyes), transcription par Pierre Kunstmann et le Conseil de
recherches en Sciences Humaines du Canada du manuscrit BnF fr. 794, (copie de Guiot), mise
en ligne ATILF - CNRS & Nancy Université.
224 « Li rois Eneas l’em porta/de Troies quant il s’en ala, /si le dona en Lombardie à Lavine,
qui fu s’amie, / Puis l’orent tot li ancissour/qui de Rome furent signor /dusqu’a Cesar, a cui
l’embla/uns leres, qui la l’aporta / u li marceant l’acaterent / et por Blanceflor le donerent. (v.
495-504). (Pour toute la description de la coupe, vers 439-504). Robert d’Orbigny, Le conte de
Flore et Blancheflor, Nouvelle édition critique du texte du manuscrit A (Paris, BNF, fr. 375)
publié, traduit, présenté et annoté par Jean-Luc Leclanche, Honoré Champion, Paris, 2003
Leclanche date la composition vers 1150.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 120

Bien entendu, Perceval (ou plutôt son cheval) le fait involontairement. Mais
« abattre » le bonnet, sorte de couronne dérisoire, juste après le renversement et vol
de la coupe, fait d’Arthur un roi symboliquement décapité, champcheü, échec et mat.
Perceval, étonné du mutisme du roi, est comme l’enfant dans le conte d’Andersen
qui proclame en toute innocence la nudité du roi : « Cist rois ne fist chevalier onques. »
Roger Dragonetti lit, dans la chute du bonnet, la suggestion de la révélation des
oreilles d’âne ou de cheval, trait du roi Marc, après Midas225. Les oreilles n’y sont
pas, mais figurativement, faire tomber le bonnet du roi, fait d’Arthur un âne.

Dans ce contexte, le meurtre du Chevalier Vermeil prend l’apparence d’un acte


réfléchi pour sauver le royaume. Après les agressions de Keu contre la demoiselle
qui rit et le fou, Perceval sort « sans consoil » et ne semble prêter attention ni à la
douleur de la demoiselle qui rit, ni aux cris du fou du roi :

« Ensi cil crie et cele plore,


Et li vaslez pas ne demore,
Einz s’an retourne sans consoil
Après le Chevalier Vermoil. » (1061-1064)

Mais Perceval qui « pas ne demore » et part « sans consoil », agit instantanément,
comme une sorte de justice divine, et renvoyant la coupe d’or au roi, sauvant, du
moins symboliquement, tout le royaume226. Mais en renvoyant la coupe d’or au
roi, et en faisant transmettre à la pucelle une promesse de vengeance, Perceval
donne l’impression d’être motivé, non pas (ou pas seulement) par la convoitise des
armes vermeilles, mais par la volonté de venger la reine, le roi, la pucelle et le fou.

225 « Si Perceval, le niais, fait l’âne à son tour en faisant tomber par la tête de son chaceor le
bonnet d’Arthur », écrit Dragonetti, « c’est peut-être pour découvrir cette ressemblance secrète
entre les deux rois [Arthur et le Roi Marc], figures d’origine des fictions chevaleresques ».
Roger Dragonetti, La vie de la lettre au Moyen Age, chapitre « La « colpe » du roi », p. 208
226Ne rien entendre ni voir et cependant tout voir, tout entendre, et le prouver par l’action :
Wolfram n’a pu supporter ce paradoxe. Il précise que Parzival a vu la brutalité de Keu et a
voulu intervenir sur-le-champ. Mais il a craint de blesser un des assistant d’un jet de javelot, et
remis le châtiment à plus tard.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 121

L’ironie de cet acte irréfléchi, mais thaumaturge, se fait sentir à travers le


souvenir de deux mythes, qui mettent également en scène des héros épiques227. Le
combat entre Perceval et le Chevalier Vermeil est le triomphe du petit sur le
puissant, comme celui de David sur Goliath, et c’est aussi le triomphe de
« Personne »

Le triomphe de « Personne »

« Vaslez, ose ça nus venir


por le droit le roi maintenir ?
Se nus i vient, nel celer pas » [1085-1087]

« Vaslez, fet-il, je te demant


Se nus vient ça de par le roi
Qui conbatre se vuelle a moi. »(1092-1094)

Le Chevalier Vermeil attend un chevalier, et Perceval attend d’être fait chevalier.


Dans un dialogue de sourds, Perceval demande au chevalier de ne plus porter ses
armes, de les enlever immédiatement : « le rois Artus le vos mande ». En réponse, le
Chevalier Vermeil demande à Perceval si « nus » viendra le combattre. Le même jeu
continue en une escalade verbale, chacun exprimant sa demande sans répondre à
celle de l’autre ; cependant la seule présence de Perceval est sa réponse. Ulysse, se
nomme « Personne » pour aveugler Polyphème228, de sorte que le Cyclope ne peut
accuser « personne » du crime ; ici, le chevalier demande si « personne » (ne) va
venir. Il est aveugle à la réponse qui va littéralement lui crever l’œil, car le valet
gallois, n’étant pas chevalier, et surtout, n’ayant pas de nom, (n’)est personne.

Mais, chose curieuse, le chevalier, irrité que Perceval ne lui réponde pas, (ou qu’il
ne réponde qu’avec sa demande ridicule de lui céder ses armes) lui donnera la
« colée ». Sans y mettre aucune intention, frappant du bois de la lance comme pour

227Certains critiques considèrent le livre de Samuel comme la chanson épique d’Israël, son
mythe fondateur. Voir Susan Niditch, « The Challenge of Israelite Epic », in A Companion to
Ancient Epic, éd. John Miles Foley, Oxford, Blackwell publishing, 2005, p. 277-288.
228 Connaît-on les événements racontés dans le chant 9 de l’Odyssée au XIIe siècle? Les
Métamorphoses d’Ovide parlent de Polyphème, mais non pas de cette scène. Il semble pourtant
évident que Chrétien ait pris soin de formuler chaque demande du Chevalier Vermeil au
négatif, avec « nus », ce qui suggère qu’une allusion à Ulysse serait délibérée. Par quelle œuvre
secondaire Chrétien aurait-il pu connaître l’épisode ?
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 122

repousser un chien, le Chevalier Vermeil adoube celui qu’il ignore, le transformant


donc, en la « personne » justement, qu’il attendait.

« Lors fu li chevaliers iriez,


Sa lance a a .ii. mains levee,
Si l’an a feru grant colee
Par les espaules an travers
De la ou n’estoit pas li fers
Qu’il le fist anbrunchier aval
Desor le col de son cheval.
Et li vaslez fu correciez
Qant il santi qu’il fu bleciez
De la colee qu’il ot prise.
Au mialz qu’il puet an l’uel l’avise
Et lesse aller .i. javelot ;
Si qu’il n’antant ne voit ne ot
Li fiert parmi l’uel del cervel,
Que d’autre part del haterel
Le sanc et le cervel espant.
De la dolor li cuers li mant,
Si verse et chiet toz estanduz. » (1100-1117)

Cette colée, faite par inadvertance, est le coup de baguette magique qui
transforme le valet gallois en sauveur du royaume, et accomplit la prophétie de la
demoiselle qui rit.

L’inconnu contre le géant

Chacun se souvient de la pierre lancée à la tête du géant par un petit berger. Une
relecture de l’histoire de David et Goliath peut cependant surprendre : Goliath
n’est pas simplement un géant (il mesure « six coudées et un empan »), c’est aussi
une armure. Il porte un « casque d’airain », une « cuirasse à écailles du poids de cinq
mille sicles d’airain », des jambières d’airain, un « javelot d’airain entre les épaules »,
et une lance en bois, pesant « six cents sicles de fer ». Chrétien se souvenait-il de
Goliath en faisant, du premier adversaire de Perceval, le porteur d’une fabuleuse
armure, objet d’une immédiate convoitise ?

Les demandes répétées du Chevalier Vermeil réclamant un adversaire, rappellent


celles de Goliath, lorsqu’il crie à l’armée d’Israel : « Choisissez un homme qui descende
contre moi ! S’il peut me battre et qu'il me tue, nous vous serons assujettis ; mais si je l'emporte sur
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 123

lui et que je le tue, vous nous serez assujettis et vous nous servirez229 » ; ensuite : « Je jette en ce
jour un défi à l'armée d'Israël ! Donnez-moi un homme, et nous nous battrons ensemble230. » Il
est également surprenant que le roi d’Israël revête David d’un casque d’airain, d’une
cuirasse, et d’une épée pour la bataille, mais que David rejette ces vêtements pour
combattra sans armure : « David ceignit l'épée de Saül par-dessus ses habits, et voulut
marcher, car il n'avait pas encore essayé. Mais il dit à Saül : Je ne puis pas marcher avec cette
armure, je n'y suis pas accoutumé. Et il s'en débarrassa231. »

David est, bien entendu, aussi inexpérimenté en bataille que Perceval. Saül lui
dit : « Tu ne peux aller te battre avec ce Philistin, car tu n'es qu'un enfant, et lui est un homme
de guerre depuis sa jeunesse. » Chacun, cependant, peut se vanter d’une expérience
contre les animaux sauvages, ce qui explique en partie leur extraordinaire confiance,
David en protégeant ses brebis contre loups et lions, Perceval à la chasse. Les
armes de David : fronde, bâton de berger, et cinq pierres polies choisies dans le
torrent, sont aussi ignobles pour Goliath que le javelot de Perceval pour un
chevalier. « Suis-je un chien, pour que tu viennes à moi avec des bâtons ?  232 », demande
Goliath. Il se laisse duper par l’apparence inoffensive de David : « il le mépris[e], ne
voyant en lui qu'un enfant, blond et d'une belle figure233», de même que Chevalier Vermeil
méprise trop Perceval pour se rendre compte de la menace. Il est également
frappant que David soit considéré comme inconnu dans la mesure où on ne sait
pas qui est son père234. Saül doit donc faire une enquête pour découvrir l’identité du
garçon.235

229 Samuel : 17, 4-9,  Bible de Louis Second.


230 Samuel., 17, 10.
231 Samuel., 17, 38-39.
232 Samuel., 17, 33-43.
233Samuel., 17, 42. On en retrouve le souvenir dans l’inquiétude de la mère de Perceval, à la
pensée de l’inexpérience guerrière de son fils.
234 Le fait que Saül ne connaisse pas David est illogique, et représente un problème dans le
texte biblique. Voir sur ce point J. Daniel Hays, « Reconsidering the Height of Goliath », JETS
48/4 (Décembre 2005) 701-714.
235 Samuel., 17, 55-58 : « Lorsque Saül avait vu David marcher à la rencontre du Philistin, il avait dit à
Abner, chef de l'armée : « De qui ce jeune homme est-il fils, Abner ? » Abner répondit : « Aussi vrai que ton
âme est vivante, ô roi ! je l'ignore ». « Informe-toi donc de qui ce jeune homme est fils », dit le roi. Et quand
David fut de retour après avoir tué le Philistin, Abner le prit et le mena devant Saül. David avait à la main la
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 124

Le combat entre Perceval et le Chevalier Vermeil, apparaît ainsi comme un clin


d’œil à cet épisode de la Bible. Mais David agit selon un accord royal, s’étant
préalablement proposé comme sauveteur, même si son courage n’inspire guère
d’espoir, alors que Perceval agit sans ruse ni réflexion, pour des motifs de pure
convoitise, le désir de posséder une armure.

Le moment révélateur

Le « moment révélateur » du destin du héros est fréquemment évoqué dans la


littérature. C’est le moment qui l’identifie, malgré ses efforts pour se masquer, ou
son ignorance de lui-même et de sa valeur. C’est le moment qui, en quelque sorte,
« nomme », ou dévoile le héros, jusqu’alors inconnu ou incognito. Pour Ulysse,
c’est le moment où il réussit à tendre l’arc devant Pénélope et sa cour de
prétendants. L’exemple le plus célèbre dans la littérature arthurienne, est celui où
Arthur (Merlin en prose de Robert de Boron) tire l’épée du perron, geste qui
l’identifie, et le désigne comme l’héritier du royaume236. Lancelot du Chevalier de la
Charrette qui soulève la pierre tombale dans le cimetière de l’avenir révèle ainsi qu’il
sera le sauveur des prisonniers du royaume.

De même, Perceval qui arrive à la cour, et fait rire la demoiselle de la reine, se


révèle et s’identifie instantanément comme « le meilleur chevalier du monde », selon la
prophétie au sujet de la pucelle : elle ne devait rire qu’à l’arrivée d’un chevalier
exceptionnel. On l’attendait depuis six ans, et très rapidement il se confirme à la
hauteur de cette prophétie en sauvant le royaume, par un coup de javelot dans l’œil
du Chevalier Vermeil. Perceval n’a pas de « répétition » pour ce geste sauvage et
thaumaturge, il offre un soulagement immédiat, et comme un éclat de rire
inattendu, un parfum de liberté.

tête du Philistin. Saül lui dit : « De qui es-tu fils, jeune homme? Et David répondit : Je suis fils de ton
serviteur Isaï, Bethléhémite.
236 Pour une discussion de l’origine de ce motif, voir Marsha L. Dutton, « The Staff in the
Stone: Finding Arthur’s Sword in the Vita Sancti Edwardi of Aelred of Rievaulx », Arthuriana,
vol. 17, no 3, septembre 2007, p. 3-30. Voir aussi l’article de Alexandre MICHA, « L’épreuve de
l’épée dans la littérature française du moyen âge », Romania, 1948, p. 37-50.
Deuxième partie : UN ROMAN DE LIGNAGE SANS LIGNAGE ? | 125
Troisième partie : La révélation de Perceval
VII. Devinette et devinaille

« – Demandastes vos a la gent


quel part il aloient ensi ?
– Onques de ma boche n'issi.
– Si m'aïst Dex, or revalt pis !
Comant avez vos non, amis ? »
Et cil qui son non ne savoit
Devine et dit que il avoit
Percevaus li Galois a non,
N’il ne set s’il dit voir ou non ;
Mes il dist voir, et si nel sot.
Et quant la dameisele l’ot,
Si s’est ancontre lui dreciee
Et li dist come correciee :
« Tes nons est changiez, biaus amis.
– Comant ? – Percevaus li chetis !
Ha ! Percevaus maleüreus,
Con fus or mesavantureus (3554-3570)

La fameuse scène du Conte du graal, où le héros « devine et dit » son nom, abonde
en surprises, ambiguïtés, problèmes. La plus simple question « Comant avez vos a
non, amis ? » n’est ni innocente, ni anodine, et la « devinaille » de la réponse frôle
l’absurde, attirant l’attention sur elle comme une énigme qui s’affiche, s’offrant à
l’exégèse. La première de ces surprises joue sur les attentes de l’auditoire ou des
lecteurs : le nom devrait nous apprendre quelque chose, ou résoudre quelque
mystère. « Par le non conuist an l'ome », enseigne la veuve dame237 (ou par le sornom
selon le manuscrit238). Pour le Moyen Âge étymologiste, écrit Carlos Carreto, « Le
nom propre renferme à la fois le secret des origines et le signe du destin, (d)écrivant ainsi

237 Vers 590, copie de Guiot.


238 Le ms. P (BnF 12576) : par le sornon conoist on l’ome ; et Q (BnF 1429) Cau sorenon
conoist on l’ome. Voir variantes fournies par K. Busby, Roman de Perceval, édition critique, p.
23.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 128

le rapport [d]e l’homme à son passé, à Dieu, au Réel et à Autrui. 239». Ici, enfin, on
apprend le nom et le surnom du héros, mais qu’apprenons nous de l’homme ?
Quels mystères sont éclairés ?

Comme nous l’avons évoqué dans la première partie, nous n’apprenons pas le nom
du père. Qu’on se rappelle, par contraste, combien dans la Chanson d’Aiol, il était
important pour Aiol, se révélant au roi, de nommer son père. En divulguant
l’identité du père, Aiol dévoile sa face cachée, l’objet véritable de sa quête (restaurer
les fiefs paternels), ses droits féodaux, et justifie la litanie de terres dont il demande
la restitution. Rappelons-nous aussi le vainqueur de Goliath : quand Saül veut
savoir quel est le courageux jeune homme qui va combattre le Philistin, il demande
à son chef d’armée : « De qui ce jeune homme est-il fils ? 240» Il s’avère que, sans nom
de père, Aiol et David sont encore non-identifiables pour le roi. Dans cette logique,
ne serait-on pas autorisé à penser que Perceval, dépourvu de patronyme, reste
socialement « anonyme » ? Ainsi Perceval devine en quelque sorte un nom qui n’en
est pas un, ou, du moins, un nom qui ne dit rien sur ses origines, ni son rang. Mais
la question la plus rébarbative est de savoir comment il a pu « deviner » son nom ?

Le paradoxe autour de la « devinaille » a provoqué beaucoup d’angoisse critique.


Jean Fourquet dit succinctement, « Perceval devine son nom, qu’il n’a jamais
entendu, ce qui est absurde241. » Pour tenter d’expliquer cette apparente absurdité, la
critique a fouillé dans tous les sens. Certains ont considéré qu’un indice devait lui
venir du souvenir, d’autres ont pensé que la quête ou la mission du héros, ou bien
encore son destin aurait pu lui fournir le sens du nom ; d’autres cherchent dans sa
psychologie, dans un moment-clé de l’aventure et les sonorités du texte même.
Examinons brièvement certaines de ces idées.

239 Carlos F. C. Carreto, « Au seuil d’une poétique du pouvoir : Manipulation du nom et


(en)jeux de la nomination dans le roman arthurien en vers », in The Propagation of Power in the
Medieval West, éds. Martin Gosman, Arjo Vanderjagt et Jan Veenstra, Groningen, Netherlands,
Forsten, 1997, (« Mediaevalia Groningana : 23 »), p. 249-263, p. 250.
240 1 Samuel 17 : 54-58 (Bible de Louis Segond).
241 Jean Fourquet, Wolfram d’Eschenbach et le Conte del Graal, Paris, Presses Universitaires de
France, 1966, p. 26. On pourrait peut-être protester que rien dans le texte ne prouve que
Perceval n’a jamais entendu son nom, seulement qu’il ne le sait pas. Fourquet souligne
l’absurdité ici pour expliquer les intentions de Wolfram.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 129

QUELQUES APPROCHES CRITIQUES

« Perce-val »

« Son nom désigne sa mission » écrit Jean Markale, « Perceval est « condamné […] à
retrouver l’entrée ouverte au palais fermé du roi, à « percer la profondeur du val242
» pour y découvrir ce qui s’y cache ». Il y a là l’idée que Perceval devine son nom à
partir de son sens243 . C’est proche de l’explication du nom donné par la laide vieille
dans la continuation de Gerbert de Montreuil :

« A drois avez non Perchevaus,


Car par vous est li vaus perchiez
Et le lieu frais et depechiez
Ou lis basmes est enserrez
Que vous tout cuitement arez
Se vers ciaus le poez conquerre
Qui ja vous venront chi requerre.244»

Pierre Gallais lie plutôt « perce-val » à la destinée du héros et voit dans « val » l’avatar
de la vallée de la mort :

« Il est dans la destinée de Perceval de percer le val au sens symbolique, le Val


clos, le Val Ténébreux, le Val Périlleux (parce que clos et ténébreux), le Val-
Sans-Retour (comparez avec le Pays dont nul ne revient – le royaume de
Gorre, la Terre des morts dans le Lancelot). La Vallis lacrimarum où l’âme est
captive. 245»

242 En vérité, Markale semble mal se souvenir du Conte du graal, et le confondre avec Parzival,
dont il se souvient tout aussi mal, car il écrit : « Son nom, [Perceval] le reçoit de la part de
l’énigmatique Pucelle (la Kundry [sic] de Wolfram d’Eschenbach) comme une véritable
malédiction : il est Perceval le Maudit, le Failli [sic], car il a manqué à sa mission. Il est donc
condamné de ce fait à retrouver l’entrée ouverte au palais fermé du roi, à « percer la
profondeur du val » pour y découvrir ce qui s’y cache. Son nom désigne sa mission. Et il
justifie le personnage. » Jean Markale, « Le nom, la parole et la magie », in Corps écrit No 8, « Le
nom », Paris, PUF, 1983, p 29-39, p. 32. Outre qu’il oublie que Perceval devine son propre
nom, et traduit « chetif » par « failli », Markale semble confondre la cousine (Sigune dans
Parzival) avec la demoiselle hideuse, que Wolfram a nommée Kundry).
243 « Perceval « devines » his name because of the sens which it implies. Perceval suggests perce
voile. » Urban Tigner Holmes, Chrétien, Troyes, and the Grail, University of North Carolina Press,
1959, p.119.
244Gerbert de Montreuil, la Continuation de Perceval, éd. Mary Williams, (Paris, Champion 1922,
1925), I, v. 5668-5674, cité par Barbara Nelson Sargent-Baur, La Destre et la senestre : étude sur le
Conte du graal de Chrétien de Troyes, Rodopi, 2000, (« Faux Titre », 185), p. 131-132.
245Pierre Gallais, Perceval et l’initiation, Sirac, 1972, chapitre « Perce-val, le javelot et l’oiseau », p.
151.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 130

Cependant, le critique ne tente pas d’expliquer comment Perceval a pu, comme il


dit, « se révéle[r] à soi-même son nom 246 ». En revanche, dans son chapitre
« Connaissance de Dieu, connaissance de soi », il étudie, à la lumière de la pensée
Soufi, le rôle de l’amour de Perceval pour Blancheflor comme réflexion divine et
révélatrice de soi-même :

« Franchir le second pas [vers Dieu], c’est reconnaître que ce n’est plus un
être humain, mais l’Être divin qui se regarde dans le miroir théophanique. Il
ne s’agit plus de voir dans la créature un reflet du Créateur, mais, s’étant
identifié complètement à l’Aimée, l’ayant rejointe pour ainsi dire dans le
miroir, de diriger dès lors son regard vers le Créateur. Alors on se voit en
Dieu, par Dieu, avec le regard même de Dieu 247 ».

Gallais ne rattache pas, cependant, l’idée qu’on « se voit en Dieu, par Dieu, avec le
regard même de Dieu », à l’idée que Perceval « se révèle à soi-même son nom »
(nous étudierons le rôle de la connaissance de Dieu dans cette perspective dans
notre partie sur le « koan » et la théologie négative, p. 149 de ce mémoire).

« Perce-voile »

Urban T. Holmes propose de lire « perce-voile248 », étymologie qui s’inscrit dans


sa lecture allégorique et judéo-chrétienne du Conte du graal, et nous renvoie au
Lévitique. Dans ce livre, on découvre des instructions concernant les sacrifices
animaux à Dieu : nul, sinon le suprême sacrificateur, ne doit franchir le dernier
voile du tabernacle qui recèle l’Arche de l’Alliance. Seul celui qui est plus pur que
tous les autres « égorgera le bouc expiatoire pour le peuple, et en portera le sang au-

246 Ibid, p. 151.


247 Ibid, p. 256.
248 Urban T. Holmes, « A New Interpretation of Chrétien’s Conte del Graal », Studies in Philology,
vol. 44 / 3, juillet 1947, p. 453-476, p. 465, et Armel Diverres, « The Grail and the Third
Crusade », Arthurian Literature X, Richard Clark, éd., Boydell & Brewer Ltd, 1991, p. 13-22.
Diverres conteste l’idée de « perce-voile» pour des raisons phonétiques, mais aussi (et ceci vaut
pour les autres interprétations étymologisantes) parce que le nom Perceval préexiste au Conte du
graal. (p. 18).
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 131

delà du voile 249 » (intra velum). Tandis que le Nouveau Testament transforme les
hostiae sanglants de boucs et taureaux égorgés en l’hostie eucharistique, Jésus devient
celui qui passe « au travers du voile250» (per vellum), celui par qui « le voile du temple se
déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas251». Le premier « perce-voile », serait
donc le Christ. Reste à savoir si Perceval joue vraiment ce rôle eschatologique
suggéré par « perce-voile. »

Un plongeon dans l’abîme

Reto Bezzola a proposé une interprétation psychologique en 1947, souvent citée


par la suite : Perceval, « consterné de sa faillite au château du graal, se plonge dans
l’abîme de sa propre existence et en devine le sens en devinant son nom […] Par son nom,
Perceval le Gallois, il entrevoit pour la première fois le fond de sa personnalité 252».
Le mot « personnalité » est pourtant difficile à définir, et difficilement applicable à
un personnage dont le narrateur ne nous livre que très rarement la pensée intime.
Henri Rey-Flaud, citant le même passage, note l’absence de clarifications : « En
réalité, fondée sur la même intuition divinatoire que celle qu’elle suppose au
personnage de Chrétien, cette lecture reproduit en miroir la difficulté qu’elle élude

249 Lévitique 16.15. passage cité dans Gérald Fruhinsholz, « Le voile déchiré », Enseignements,
[www.seraia.com/seraiafr/Seraia.htm] La vulgate donne : « cumque mactaverit hircum pro peccato
populi inferet sanguinem eius intra velum sicut praeceptum est de sanguine vituli ut aspergat e regione
oraculi ».
250 « Ainsi donc, frères, nous avons, au moyen du sang de Jésus, une libre entrée dans le
sanctuaire par la route nouvelle et vivante qu’il a inaugurée pour nous au travers du voile, c’est à
dire de sa chair » (Hébreux 10.19 (habentes itaque fratres fiduciam in introitu sanctorum in sanguine
Christi quam initiavit nobis viam novam et viventem per velamen id est carnem suam [Vulgate.org]) Ce
passage nous fut signalé par l’article de Gérald Fruhinsholz, « Le voile déchiré », Enseignements,
[www.seraia.com/seraiafr/Seraia.htm].
251 Matthieu 27. 50-51 : « Jésus poussa de nouveau un grand cri, et rendit l'esprit. Et voici, le
voile du temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu'en bas, la terre trembla, les rochers se
fendirent ».
(Iesus autem iterum clamans voce magna emisit spiritum et ecce velum templi scissum est in
duas partes a summo usque deorsum et terra mota est et petrae scissae sunt. [Vulgate.org]). Ce
passage nous fut signalé par l’article de Gérald Fruhinsholz, « Le voile déchiré », op. cit.
252Reto R. Bezzola, Le Sens de l’aventure et de l’amour (Chretien de Troyes), Paris, La Jeune
Parque, 1947, p. 56, cité par Jean Frappier dans Chrétien de Troyes et le mythe du graal », p. 121.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 132

et laisse à d’autres soins la charge de l’analyse dont elle fait l’économie.253 » Jean
Frappier, qui cite également l’idée de Reto Bezzola, s’efforce de la développer :

« [L]a surprise [de Perceval] est grande quand il entend les reproches et les
malédictions de la pucelle ; il reçoit un choc, bientôt suivi d’un autre – la
nouvelle que sa mère est morte par sa faute - . Alors un voile semble se déchirer
en lui ; on dirait qu’il entrevoit comme dans un éclair de conscience son être
véritable… 254»

Mais Frappier est contraint d’admettre que le texte n’appuie pas clairement cette
idée, (« il se peut, je dois l’avouer, que ce commentaire sollicite assez le texte 255») ;
elle dépend, d’ailleurs d’une mauvaise chronologie du récit256 (les malédictions, la
mauvaise nouvelle viennent après la révélation du nom).

Néanmoins, il est vraiment fascinant que les expressions de Bezzola (se plonger
dans l’abîme) et de Frappier (un voile semble déchirer) fassent appel (est-ce voulu ?) à
« Perce-val » et « Perce-voile » respectivement, comme si leur vraie idée, inavouable,
était que l’expérience même de la déchirure psychique était le sens profond du nom.
Voici qui nous livre un sens circulaire qui n’est pas sans beauté : en plongeant dans
l’abime (le val), je perce le voile de mon propre inconscient pour découvrir mon
nom, perce-voile/val, qui décrit la méthode par laquelle j’ai découvert mon nom.
Nous revoilà dans le paradoxe d’un nom qui ne révèle finalement rien de lui-même,
sinon lui-même.

253 Henri Rey-Flaud, Le sphinx et le graal : le secret et l’énigme, Payot, 1998, p. 145.
254 Jean Frappier, Chrétien de Troyes et le mythe du graal : étude sur « Perceval ou le Conte du
graal », Paris, Société d’édition d’enseignement supérieur, 1972, p. 121.
255 Frappier, p. 120; Philippe Ménard souligne ce doute exprimé par Frappier, dans « La
révélation du nom », p. 53, et commente : « on ne saurait être plus lucide ». Ménard réagit : « Il
n'y a pas le moins du monde de conquête d'une nouvelle personnalité par Perceval. » (p. 54)
mais je ne suis pas sûre que Bezzola et Frappier parlaient d’une nouvelle personnalité, mais
plutôt d’une sorte de voyage aux enfers de soi ; j’appellerai cela un choc psychique.
256 Barbara Sargent-Baur défend l’interprétation de Frappier, ce seront les réactions de la
cousine, (« molt avez esploité mal » (3555), « Si m’aït Diex, de tant valt pis » (3571) qui auraient
commencé à inquiéter Perceval. Au moment où elle lui demande son nom, « malgré ses
réponses pleines d’assurance, [Perceval] est encouragé à se sentir un peu fautif, d’autant plus
que son séjour au château n’était pas tout à fait satisfaisant et son départ fort déconcertant. »
(Sargent-Baur, La Destre et la senestre, p. 137).
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 133

« perce-eve-val »

Roger Dragonetti, quant à lui, propose de voir l’inspiration du nom dans un


moment-clé de l’aventure, celui où Perceval scrute l’eau impassable du torrent qui
le sépare de sa mère, juste avant que le Roi Pêcheur apparaisse dans sa nef. Les
sonorités du texte semblent chanter toutes les composantes de son nom : « perce »
+ « eve » + « val » :

… il vint sor une riviere,


a l'avalee d'une angarde.
L'eve roide et parfonde esgarde
et ne s'ose metre dedanz
[…]
tant que a une roche aproiche
et que l'eve a la roche toiche,
que il ne pot aler avant.
Et il vit par l'eve avalant
une nef qui d'amont venoit [2978 -2991]

Dragonetti commente ainsi :

« Le regard du valet, qui « perce » pour ainsi dire les profondeurs de l’eau (eve) et
de la vallée (val), associé aux divers accords allitératifs des mots, tous ces
motifs font du texte le milieu résonnant, à partir duquel Perceval devine son propre
nom257 ». [Je souligne]

Ajoutons que cette eau258 est « mout parfonde et noire /et asez plus corrant que
Loire » (1311-1312). Même si elle est moins infernale que celle, « noire et bruiant,
roide et espesse », « Tant leide et tant espoantable / Con se fust li fluns au
deable259», que doit traverser Lancelot pour accéder au monde dont nul ne revient ;

257 Roger Dragonetti, La vie de la lettre, p. 28-29. C’est une astuce digne d’un mallarméen. Peut-
être se rappelle-t-il cet autre perce-toile, (« J'ai troué dans le mur de toile une fenêtre ») du « Pitre
châtié » : le « pitre » nulle part nommé, hormis dans le titre, se révèle « noyé » par morceaux
dans « l’onde » du texte, en sonorités de « p » « i » et « tre ».
258 La rivière est décrite deux fois, s’il s’agit bien de la même rivière : la première fois juste
avant que Perceval ne découvre le château de Gornemant (Perceval était sur le chemin de
retour vers sa mère, et l’eau l’a empêché d’aller plus loin), et la deuxième fois, (toujours dans
l’espoir de retourner chez sa mère, et se trouvant toujours bloqué), juste avant l’arrivée
(apparition) de la nef du Roi Pêcheur. J’en déduis qu’il s’agit d’une seule rivière.
259 Le Chevalier de la Charrette (édition du DECT, v. 3008-3013
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 134

cette rivière surgit magiquement de rien pour séparer Perceval de sa mère, et l’autre
rive devient l’Autre Monde.

Dragonetti se joint donc à ceux qui voient la motivation du nom dans ses
syllabes ; qu’il s’agisse de « perce-eve-val », « perce-val », « perce-voile ». Entre les
trois découpages, l’idée se dessine d’une faculté de perception surnaturelle, faculté
de percer au-delà du connu, au-delà même du connaissable, à l’autre rive. Mais
Dragonetti, sagement, ne propose aucune interprétation arrêtée : si, pour lui,
Perceval a pu deviner son nom à partir du « milieu résonnant » du texte, Dragonetti
dira aussi que Perceval « invente son propre nom pour satisfaire à la requête de sa
cousine 260 ». Le sens du nom n’est pas figé non plus : « lié aux péripéties de
l’aventure narrative, le nom peut changer d’éclairage.261 »

D’autres échos en « val »

Barbara Sargent-Baur souligne les mêmes sonorités en val262 (sans référence à


Dragonetti), et attire notre attention sur le moment où Perceval se réveille dans le
château du Roi Pêcheur le lendemain, et le découvrant vide essaie de trouver des
traces d’hommes :

si s'an va a l'uis de la sale.


Overt le trueve, si avale
trestoz les degrez contreval,
trueve anselé son cheval (3365-3368)

Mais ces sonorités (avale, contreval, cheval) ne font pas uniquement appel à
Perceval ; on trouve de pareilles répétitions en « val », « avalé », quelques vers plus
loin, quand il s’agit d’autres valets que lui : Perceval se met à la recherche des
hommes du château :

et panse que an la forest


an soient li vaslet alé,
por le pont qu'il vit avalé,

260 Dragonetti, La vie de la lettre, p. 27.


261 ibid., p. 28.
262 Barbara Sargent-Baur, La Destre et la senestre, p. 135-137.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 135

cordes et pieges regarder. (3380-3383)

Les rimes en « val » disparaissent complètement du texte pour ensuite revenir vers
la fin, lorsque Gauvain, prisonnier dans le Château des Mères, veut recruter un
valet comme messager clandestin :

An une chanbre s'an avale,


li vaslez seus avoec lui.
Qant il furent aval andui,
si li dist : « Vaslez, ge te cuit
mout vezié et mout recuit. » (8808-8812)

La résurgence de ce motif val/aval, pourrait souligner l’effet de miroir entre ce


nouveau « valet », et le « valet gallois » qui a gardé le silence devant le graal : voué au
secret par Gauvain, ce valet dit qu’il arracherait sa propre langue avant de parler :

Sire, mialz voldroie avoir treite


la lengue par desoz la gole
c'une parole tote sole
me fust de la boche volee
que volsissiez qui fust celee. (8818-8822)

C’est la mesure du problème ressenti dans la divination du nom de Perceval, que


les différentes explications critiques cherchent dans tous les aspects de l’expérience
humaine.

Fig. 1. Inspirations possibles de la devinaille

Dieu
l’inconnaissable

origine <= souvenir expérience instant quête/mission destin => mort


oubli une revenante moment clé inventer retrouver le percer Val
du temps oublié percer l’eau de la deviner château, le l’occulte ténéb
la voix des morts rivière graal et les connaissance reux
aborder l’autre rive habitants (nomen omen)
abîme de la Vallée
(inconscient) de la mort
percer l’inconnu
de soi-même
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 136

CELLE QUI POSE LA QUESTION : LA COUSINE INITIATRICE

Le rôle du souvenir

Le lecteur aura remarqué que nous avons laissé de côté l’idée que l’inspiration
puisse lui venir depuis le souvenir. C’est en effet la seule explication vraiment
compréhensible, mais elle semble en partie refusée par l’auteur263. Chrétien a assez
insisté sur le fait que Perceval ne savait pas son nom. Mais est-ce que cette ignorance
doit exclure entièrement la possibilité que des indices en forme de souvenirs fugaces
aient pu aider Perceval à deviner ? Fourquet dit que Perceval n’a jamais entendu son
nom, mais rien ne le prouve. La cousine laisse entendre que Perceval portait ce
nom dans sa petite enfance, car c’est la clef qui lui permet d’identifier son cousin, et
pour cause : elle fut élevée avec lui :

An la meison ta mere fui


norrie avoec toi grant termine,
si sui ta germainne cosine
et tu es mes cosins germains (v. 3584-3487)

L’oncle ermite reconnaît, lui aussi, Perceval à son nom, ce qui le fait soupirer :

-Ha ! biax amis, fet li prodon,


or me di comant tu as non. "
Et il li dist : "Percevax, sire. "
A cest mot li prodon sopire,
qui son non a reconeü (v. 6171-6175)

Perceval aurait donc vécu « grant termine » à côté de sa cousine, et ce nom est
« forcément un nom de baptême », conclut Barbara Sargent-Baur264. Combien plus
étrange, donc, que le jeune homme ne connaisse ni elle, ni son propre nom, jusqu’à
cette rencontre. La cousine admet cependant que Perceval ne la reconnaisse pas :
« Je te conuis mialz que tu moi, /que tu ne sez qui ge me sui » dit-elle (v. 3582-3583). Cette

263 Que Perceval se souvienne de son nom en le devinant, est le point de vue exprimé par
Barbara N. Sargent-Baur dans son article, « Le jeu des noms de personnes dans le Conte du
graal », op. cit., 491-492, et aussi dans son livre, « La Destre et la senestre », p. 124-127, où elle
offre la nuance : « Il ne savait pas son nom dans ce sens qu’il ne savait pas ce qu’il voulait dire,
ou bien ce qu’il allait ou pouvait signifier, quelle était sa signification « en puissance. » p. 125.
264 Barbara Sargent-Baur, « Le jeu des noms de personnes », p. 492.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 137

absence de réciprocité serait peut-être explicable par l’amnésie infantile, phénomène


reconnu sans doute depuis toujours265. S’il est vrai que « deviner » n’est pas la
même chose que « se souvenir » comme nous le rappelle Philippe Ménard266, le
texte semble suggérer du moins, qu’il y a eu oubli.

Il y a pourtant une autre possibilité, difficile à exprimer. Si on exclut la possibilité


d’oubli, on est forcé d’admettre que la cousine parle, en effet, d’un passé qui n’a pas
existé pour Perceval. On entre dans le terrain glissant du faux-passé.

Une lecture anachronique et à l’envers

Mais s’il ne s’agit pas d’oubli ? Considérons un instant la possibilité que Perceval
ne reconnaisse pas sa cousine, tout simplement parce qu’il ne l’a jamais vue, et que
ce passé qu’elle évoque n’ait jamais existé pour Perceval. Depuis l’arrivée du pêcheur
dans sa barque, Perceval passe à travers un étrange univers, où des visages inconnus
semblent le connaître, lui font cadeau d’une épée qui lui « fu jugiee et destiné[e] »,
l’accusent d’une « faute » qu’il n’a ni comprise, ni sciemment commise ; nous avons
tous les éléments d’une atmosphère inquiétante et étrange, aliénante, pour ne pas
dire terrifiante.

Si on nous permet l’anachronisme, une rapide évocation de l’œuvre même qui


inspira le terme d’Unheimlich, « inquiétante étrangeté » pourrait peut-être nous aider
à mieux définir les enjeux du passage. Un des thèmes explorés par E.T.A.
Hoffmann dans Der Sandmann, est la dépossession du moi, exprimé par le vol des
yeux. Le héros, Nathanael, est hanté depuis l’enfance par une expérience terrifiante,
ou le réel et le cauchemar se sont confondus. Le père de Nathanael recevait

265 Les neurologues savent aujourd’hui que le cerveau humain n’est pas capable de stocker
durablement des impressions avant l’âge de trois ans. Pour une discussion des différentes
explications possibles pour ce phénomène, voir Bernard Croisile, Tout sur la mémoire, Odile
Jacob, 2009, p. 33-34. Sont surtout impliquées, la lenteur du développement des lobes
frontaux, et « la maturation incomplète des systèmes du langage ».
266 Philippe Ménard, qui fait le tour de toutes les explications possibles pour ce mot
« deviner » dit : « Un moyen d'esquiver la difficulté existerait, toutefois, si l'on donnait à
deviner le sens de « se souvenir ». […] Une telle explication ne manque pas de beauté.
Malheureusement elle n'est pas acceptable. Le verbe deviner ne signifie jamais « se souvenir » en
ancien français. » Philippe Ménard, « La Révélation du nom pour le héros du « Conte du
graal », in De Chrétien de Troyes au Tristan en Prose: études sur les romans de la Table Ronde, Librairie
Droz, 1999, (« Publications romanes et françaises », 224), p. 61-72.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 138

régulièrement un sinistre visiteur nocturne, surnommé « l’homme au sable » avec


lequel il conduisait des activités secrètes, probablement des expériences
alchimiques. Poussé par une irrésistible curiosité, Nathanael avait osé franchir une
porte interdite pour découvrir leur occupation, et fut témoin d’une vision
choquante : « des visages humains, mais dépourvus d’yeux : à leur place d’affreuses cavités,
noires, profondes ». L’ « homme au sable », ou Coppola/Coppelius, figure du diable,
découvre Nathanael en train de les épier, et menace de l’aveugler avec des charbons
ardents.

Adulte, Nathanael se trouve de nouveau confronté à cet homme diabolique,


dans la personne d’un marchand de lunettes, qui achève figurativement de lui voler
les yeux, en lui vendant une petite lorgnette, appelé « Taschenperspektiv ». A
travers cette « perspective de poche », le héros commence à vivre l’intensification
sensorielle qu’on associe à l’usage des hallucinogènes. Mais comme la drogue, cet
outil est traître, faussant le jugement, faisant vivre les choses inertes, transformant
des cauchemars en réalité. Ainsi, les beaux yeux en verre de l’automate « Olympie »
commencent à s’animer à travers l’instrument : « il lui sembla voir comme d’humides
rayons lunaires se réfléchir dans les yeux d’Olympie, et la [capacité de voir] s’y introduire par
degrés, et le feu de ses regards devenir de plus en plus ardent et vivace.267 » La fausse vision du
Taschenperspektiv se substituant aux vrais yeux de Nathanael, provoque
éventuellement la démission de l’arbitre qui distingue entre l’halluciné et le vécu, et
la folie pénètre au plus profond de lui-même (« in sein Inneres hinein »), détruisant son
jugement et sa pensée « Sinn und Gedanken zerreißend ».

Ainsi, dans Der Sandmann, le vol des yeux représente la destruction de son « Inneres
hinein », siège de la pensée et du jugement, et s’apparente au vol de l’âme, ou à la
possession démoniaque, et, vu de l’extérieur, à la folie.268

267 Ibid., (p. 292).


268 “Da packte ihn der Wahnsinn mit glühenden Krallen und fuhr in sein Inneres hinein, Sinn
und Gedanken zerreißend.” (E.T.A. Hoffman, « Der Sandmann », Nachtstücke, in E.T.A.
Hoffmann, Gesammelte Werke in Einzelausgaben, t. 3, Berlin, Aufbau-Verlag, 1815p. 44
[de.wikisource.org/wiki/Der_Sandmann].
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 139

Il est fascinant que les aventures de Perceval commencent, elles aussi, sous le
signe des orbites vides du cadavre du frère aîné, « que li corbel et les cornoilles /anbedeus
les ialz [li] creverent. » (v. 476-477). La mère de Perceval lui communique cette image
dans le but, sans doute, de lui inspirer l’horreur de la chevalerie. La cousine
renouvelle ce premier avertissement avec l’image du chevalier décapité qu’elle tient
sur elle.

Au niveau symbolique, en partageant ses souvenirs d’enfance avec Perceval, la


cousine lui impose une nouvelle « perspective » sur son passé. Si les souvenirs de la
cousine sont faux, elle lui impose une vision aussi déroutante que celle de la
Taschenperspektiv, en essayant de lui suggérer un autre passé, qui lui est parfaitement
inconnu. Mais, même si elle dit vrai, elle effectue une sorte de réécriture de son
« moi » déjà constitué. Cette réécriture, cependant, ne fait que continuer celle déjà
commencée par la mère de Perceval. En partageant l’histoire familiale seulement
quand son fils s’apprête à la quitter à l’âge de quinze ans, elle bouleverse et réécrit
tout ce qu’il croyait être jusque alors. On peut donc comprendre l’incompréhension
de Perceval, et son refus de l’écouter (« A mangier, fet il, me donez. / Ne sai de coi
m’areisonez » v. 489-490) comme une résistance vitale à cette réécriture, instinct de
survie du moi autonome.

La « réécriture » commence dès que Perceval rencontre les cinq chevaliers,


moment où il franchit sans le savoir l’interdit. Maria M. Tatar écrit, analysant Der
Sandmann, « Coppelius’s threat to the eyes in particular seems to be a consequence of the guilt
generated by the act of seeing the forbidden269. » Peut-être pourrions nous considérer que
Perceval se trouve, comme Nathanael, puni pour avoir vu ce qui était interdit,
notamment les premiers chevaliers resplendissants, et que cette punition prend la
forme d’une aliénation progressive, jusqu’à son éventuel effondrement chez l’oncle
ermite.

L’intensité de l’angoisse dans l’univers d’Hoffmann est cependant étrangère à


l’univers de Chrétien : l’anachronisme est de considérer la distance entre le royaume
de Logres et l’Autre Monde comme aussi béante et menaçante que celle qui sépare
la « raison » de la folie hoffmannienne ; il est également impossible de comparer un

269
Maria M. Tatar, « E.T.A. Hoffmann’s “Der Sandmann”: Reflection and Romantic Irony »,
MLN, vol. 95 / 3, avril 1980, p. 585-608. [J-STOR].
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 140

personnage comme Nathanael, dont le monde intérieur, ses rêves, pensées, peurs,
cauchemars, souvenirs, désirs, jugements, regrets, appréhensions, lettres, poèmes, et
écrits intimes nous sont communiqués dans leurs infimes détails, avec un
personnage qui nous est présenté de manière purement phénoménologique,
comme Perceval. Jamais Perceval n’exprime le moindre sentiment d’horreur. Une
seule fois, très discrètement, il confesse son désespoir.

Cependant Chrétien nous montre juste assez pour nous laisser dans le doute
entre ces deux mondes, nous laissant quelque part entre l’explicable et le
merveilleux : le château du graal était-il réellement invisible ou caché par la vallée ?
Le pont-levis qui semble se lever tout seul, cache-t-il une main humaine270 ? Les
disparus du château se sont-ils évaporés comme des fantômes, ou enfuis à cheval,
puisqu’ils ont laissé des traces ? Le « grant termine » où Perceval devait côtoyer sa
cousine a-t-il existé, ou non ?

Entre deux rives

Dans ce flottement entre deux mondes, la cousine occupe une place fort
ambiguë. Dans la mesure où elle offre la possibilité d’éclaircir une partie de
l’enfance oubliée de Perceval, sa présence pourrait renforcer l’« effet de réel » dans
le roman. Elle fait partie, cependant, de ces personnages anonymes271, immobiles,
sans avant ni après, placés comme par hasard sur le chemin du héros, souvent sous
un arbre, comme de petits îlots dans son imramm terrestre272 qui créent plutôt une

270Wolfram choisit cette explication : quand le pont-levis se relève, une voix crie à Parzival
« Vous êtes une oie ! » (p. 334).
271 Voir l’excellent article de Danièle James-Raoul, « L’anonymat définitif des personnages et
l’avènement du roman : l’apport de Chrétien de Troyes », Façonner son personnage au Moyen Âge,
études réunies par Chantal Connochie-Bourgne, vol. 53, Publications de l’Université de Provence,
2007, (« Senefiance »), p. 135-144. Elle note la fréquence toujours croissante des anonymats
définitifs dans toute l’œuvre de Chrétien de Troyes ; rares dans Erec et Énide, ils commencent
vraiment à proliférer à partir du Chevalier de la Charrette. Elle compte 70 personnages anonymes
dans le Conte du graal, dont elle fait une liste détaillée. Voir « L’anonymat définitif des
personnages » op. cit., p. 141, et la note 31, page 144.
272 Certains critiques ont observé que l’errance chevaleresque des romans arthuriens partage
beaucoup de qualités aussi bien formelles que thématiques avec la tradition celtique des
imramma. Ce sont des poèmes de voyage-errance en mer, ponctués par des arrêts sur des îles
fantastiques, à la manière de l’Odyssée, avec un accent chrétien (c.f. K. Sarah-Jane Murray,
From Plato to Lancelot: A Preface to Chrétien de Troyes, Syracuse University Press, 2008,
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 141

atmosphère de rêve. Perceval la découvre pleurant sous un chêne, comme une « fée
à l’arbre » :

Lors s'eslesse parmi le bois


tant con cele trace li dure,
tant que il vit par avanture
une pucele soz .i. chesne
qui se demante et se desresne
come chestive dolereuse (v. 3416-3421)

De nombreux éléments l’associent, en outre, avec l’Autre Monde. Premièrement,


elle apporte, comme nous l’avons dit, des souvenirs d’une enfance oubliée, d’un
temps avant la conscience. D’autre part, elle rapporte des faits (comme la mort et
l’enterrement de sa mère) depuis l’autre rive de cette eau infranchissable pour
Perceval, comme une sorte de Grenzgängerin (frontalière), capable de passer d’une
rive à l’autre. En outre (ce que nous explorerons dans la partie sur l’anathème) ses
imprécations contre Perceval préfigurent celles de la demoiselle hideuse, véritable
envoyée de l’Autre Monde.

Encore plus important, peut-être, c’est la cousine qui lui révèle le présage
funeste associé à l’épée qu’il a reçue du Roi Pêcheur. La mort de Perceval est
comme gravée sur l’épée. Le Roi Pêcheur voyant sa marque de provenance le
comprend déjà :

Et il l'a bien demie treite,


si vit bien ou ele fu feite,
que an l'espee fu escrit ;
et avoec ce ancore vit
qu'ele estoit de si bon acier
qu'ele ne pooit peçoier
fors que par .i. tot seul peril

introduction). Philippe Walter demande : « Qui dira un jour tout ce qu'un récit arthurien comme le
Conte du graal doit, jusque dans sa structure narrative, aux Immrama irlandais : même texture discontinue
du récit, étapes dans des îles où se déroulent les principales aventures, sans compter la présence de l'eau qui
entoure par exemple la maison du Roi Pêcheur [sic] ? », Philippe Walter, « Taliesin, homme-saumon »,
Dans l’eau, sous l’eau : le monde aquatique au moyen âge, Danièle James-Raoul et Claude Alexandre
Thomasset, éd, Presses Paris Sorbonne, 2002, (p. 237-253), p. 246. Les élèves de Ph. Walter
étudient la question, dont Aude Labrot qui écrit : « Dans les romans arthuriens, la forêt a souvent
supplanté la mer des Immrama », et « Les hommes voyagent de femme en femme comme ils navigueraient d'île
en île », Aude Labrot, « Li Hauz Livres du Graal : une étude des figures féminines : vers une
lecture mythique, mémoire de M2, Mai 2010, Université Stendhal Grenoble-III, sous la
direction de Philippe Walter, p.12-13, (chapitre, «Un Immram terrestre »), [dumas.ccsd.cnrs.fr].
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 142

que nus ne savoit mes que cil


qui avoit forgiee l'espee. (v. 3123-3131)

En tant qu’objet marqué de la mort future de Perceval, l’épée fait penser au terrible
pieu sans tête (mais portant un cor/corps !) au bout d’une rangée de têtes fichées
sur des pieux, attendant patiemment la tête d’Erec, ou encore au cimetière de
l’avenir dans le Chevalier de la Charrette, où les noms des chevaliers de la Table Ronde
sont déjà gravés sur leurs tombes :

Et s'avoit letres sor chascune


Qui les nons de ces devisoient
Qui dedanz les tonbes girroient.
Et il [Lancelot] meïsmes tot a tire
Comança lors les nons a lire
Et trova : « Ci girra Gauvains,
Ci Looys, et ci Yvains. » (Le chevalier de la charrette, v.1860-1866)

A la différence du pieu sans tête, les tombes du futur et l’épée du Graal sont faites
pour être lues. Mais leur lecture ne livre pas forcément leur sens : qui peut
véritablement comprendre sa propre mort ? Ayant lu les tombes, Lancelot
demande une explication : sans doute voudrait-il savoir, avec le lecteur, pourquoi
les tombes sont là, comment elles y sont arrivées, qui les y a mises, ou si elles sont
vraiment une manifestation du merveilleux. La réponse du moine qui lui répond le
renvoie à son propre jugement :

Li chevaliers le moinne apele


Et dit : "Ces tonbes qui ci sont,
De coi servent ? "Et cil respont :
« Vos avez les letres veües ;
Se vos les avez antendues,
Don savez vos bien qu'ele dïent
Et que les tonbes senefïent. »
(Le chevalier de la charrette, v. 1874-1880)

La cousine peut au moins traduire le secret caché dans la marque sur l’épée :

Je sai bien ou ele fu fete


et si sai bien qui la forja.
Gardez, ne vos i fiez ja,
qu'ele vos traïra sanz faille
qant vos vanroiz a la bataille,
qu'ele vos volera an pieces. (Le Conte du graal, v. 3644-3649)
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 143

Il est frappant qu’elle fournisse ensuite des précisions concernant l’origine de


l’épée, le nom du lieu où elle fut faite (« au lac qui est sor Cotouatre » v. 3661) le
nom de celui qui la forgea (Trabuchet). Peut-être était-ce même elle, la « sore pucele »,
la « niece, qui tant est bele » (3133-3144) qui avait apporté l’épée au Roi Pêcheur. Mais
quant à l’origine de Perceval, où il fut « fait» et qui le « forgea », elle reste aussi
vague que la mère de Perceval.

La fée à l’arbre et son double

L’analyse des différents éléments qui lient la cousine à l’Autre Monde ne serait
pas complète sans l’étude de ce dernier point : la cousine, présentée initialement
comme une « pucele soz .i. chesne » menant grand deuil et tenant sur elle un
chevalier décapité, trouve son double dans la partie « Gauvain ». Gauvain fuyant la
menace d’emprisonnement chez Escavalon, découvre une demoiselle assise sous un
« chasne haut et grant », (6298), en grand deuil de son chevalier blessé :

Atant desoz le chasne esgarde


et vit seoir une pucele,
qui mout ert avenanz et bele,
se ele eüst joie et leesce.
Mes ele ot ses doiz an sa tresce
fichiez por ses chevox detrere
et s'esforçoit mout de duel fere.
Por .i. chevalier duel feisoit
que ele mout sovant beisoit,
les ialz et le front et la boche.
Qant messire Gauvains l'aproche,
si ne set s'il est morz ou vis ;
si dist : « Pucele, est vostre amis
cil chevaliers que vos tenez ? » (6312-6325)

La demoiselle et son chevalier moribond (le méchant Greoreas) se trouvent juste


à la borne de Galvoie, qui marque la frontière avec la terre dont nul ne revient. Le
chevalier est l’exemple de ce qui pourrait arriver à Gauvain s’il franchissait la borne.
Or, la Galvoie est associée à Gauvain : William de Malmesbury nous dit que
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 144

Gauvain y régnait, 273 et Chrétien en fait la terre de résidence de la mère de


Gauvain, (ou de l’ombre de sa mère). Ainsi pour Gauvain, comme pour Perceval, la
pucelle et le chêne marquent le passage entre le royaume de Logres et le monde de
la mère : Perceval a réussi à quitter le monde de la mère, mais ne peut plus y
retourner. Gauvain, en revanche, est sur le point d’y entrer, et ne pourra plus jamais
en sortir.274 La pucelle n’est pas gardienne, rôle dévolu aux hommes, mais peut-être
sert-elle de guide, ou simplement d’indice, comme l’oracle de Delphes chez
Héraclite, qui « ni ne dit ni ne cache ; il indique.  275 » Peut-être est-elle même l’âme de
cet arbre de la vie et de la mort. On pourrait même conclure que ce lieu, le chêne,
constitue la porte où s’articulent les deux côtés du miroir.

Le chêne qui unit les deux mondes

Pierre Gallais qui écrit un véritable poème d’amour à l’arbre, y voit une sorte
d’animae mundi qui réunit tous les contraires :

« Il unit la terre au ciel, l’eau de la terre à celle du ciel, de même qu’il abrite
indifféremment le serpent (entre ses racines – serpentines) et l’oiseau (dans
ses branches). Il allie l’un (son tronc au multiple (ses branches et ses
racines) : pour Valéry, selon Bachelard, « l’arbre est l’image de l’être aux mille
sources » - notons ! – « et qui trouve l’unité d’une œuvre. » Il symbolise et la
vie et la mort (il abrite la tombe, signale le cimetière et leur dialectique ; il

273« Walwen regnant in ea part Britanniae quad adhuc Walweitha vocatur. » Guillaume de
Malmesbury, De rebus gestis regum anglorum, Lib. III, 287, (vers 1125) cité par Arnel Diverres,
« The Grail and the Third Crusade : Thoughts on Le Conte del Graal de Chrétien de Troyes »,
Arthurian Literature, X, 1990, p. 13-110, p. 19-20.
274 Flint Johnson, qui étudie le Conte du graal sous un angle plutôt historique et réaliste, identifie
cette fameuse « borne de Galvoie » avec la rivière Nith. Il écrit : « From 1110 until 1159
Galloway was in the hands of the Norsman Fergus, who was independent of and consistently
hostile to the Scottish kings […]. The boundary of this kingdom was the Nith River. It was
notorious for its inhospitality to the Scots, and this comes across in Le Conte du graal as
Gauvain prepares to cross the Nith. » Flint Johnson, The British Sources of the Abduction and Grail
Romances, University Press of America, 2002, p. 100. Cependant il n’est nulle part question
d’une rivière Nith dans le Conte du graal, et plutôt qu’une rivière, la borne de Galvoie, appelée
plus tard, les porz de Galvoie (v. 8131), semble désigner un col, brèche dans la montagne, comme
le suggère le nom de celui en défend le passage : « et si a non li Orguelleus /de la Roche a l'Estroite
Voie, / qui garde les porz de Galvoie. » (8384-8386).
275 « Le maître à qui appartient l’oracle, celui de Delphes, ni ne dit ni ne cache ; il indique. »
Héraclite, fragment 93, traduction Bollack et Wiesmann in Héraclite ou la séparation, Minuit,
1972, p. 273. « L’oracle ne décèle pas directement, il ne cèle pas non plus simplement, il donne
à voir, ce qui veut dire : il décèle tout en celant, et cèle tout en décelant. » Renaud Denuit,
L’articulation entre ontologie et centralisme politique, d’Héraclite à Aristote, L’Harmattan, 2003, p. 40.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 145

s’enterre lui-même en même temps qu’il ne cesse de s’élever. D’aucuns y ont


vu un phallus qui se dresse ; d’autres, un phallus qui s’enfonce. Il est l’envol
et le nid, le sommeil et le réveil, le berceau et le cercueil ; il attire la pluie,
dont il protège […]276»

Le chêne, spécifiquement, joue un rôle privilégié dans l’imagination européenne.


Si l’arbre-monde scandinave, Yggdrasill, « destrier du Redoutable » [le destrier
d’Odin] était un frêne, celui des Saxons, Irminsul, centre du monde, sorte de pilier-
tronc consacré au dieu de la guerre (Irmin), était un chêne277. Pour les Grecs,
l’Oracle de Dodone est un chêne dont le bruissement des feuilles permet
d’interpréter la voix de Zeus278. Dans les Métamorphoses, Ovide décrit de façon très
émouvante la présence du dieu dans un chêne 279 :

[…] Il y avait près de là un arbre d’une rare beauté qui étendait au loin sa ramure, un
chêne consacré à Jupiter, né d’un gland de Dodone. Nous y voyons s’avancer en
longue file des fourmis, glaneuses de blé, qui portaient de lourds fardeaux
dans leurs petites bouches et suivaient toutes le même sentier dans les rides
de l'écorce. Je m'émerveille de leur nombre: « Ô mon père, dis-je, ô le
meilleur des dieux, donne-moi autant de citoyens pour remplir mon enceinte
vide. » Un bruyant frémissement, sans qu’aucun souffle agitât les branches, parcourut le
grand chêne ; mes membres frissonnaient d’émotion et de crainte et mes cheveux se
dressaient sur ma tête. 280 »

Le chêne de Zeus est à la fois l’emblème du dieu, et le véhicule de sa voix,


captivant et communiquant sa présence. Pour le Dieu chrétien, l’arbre de la
connaissance du paradis peut jouer le même rôle. Jean Alexandre y voit à la fois le

276Pierre Gallais, La fée à la fontaine et à l’arbre: un archétype du conte merveilleux et du récit


courtois, Amsterdam, Rodopi, 1992, p. 9-11, « symbolique de l’arbre ».
277Patrick Guelpa, « Irminsul, l’arbre du monde des saxons », in L’arbre : symbole et réalité,
L’Harmattan, Paris, 2003, (« Kubaba »), p 135-158, p. 137
278 Voir l’article d’Ariadni Gartziou-Tatti, « L’oracle de Dodone. Mythe et
rituel », Kernos, 3 | 1990, [ http://kernos.revues.org/985]
279Ovide, Les métamorphoses, VII, 614-641(les myrmidons). Le roi d’Égine, raconte comment il a
demandé l’aide de Zeus, pour lui rendre son peuple, anéanti par la peste. Le dieu fait signe
pour montrer qu’il est d’accord pour l’aider. (Il transformera les fourmis dans l’arbre en
hommes, qu’on nommera « les myrmidons »).
280 Traduction française Ovide, de Georges Lafaye, édition présentée et annotée par Jean-
Pierre Néraudau, Paris, Gallimard, 1992, p. 242-243.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 146

signe de Dieu, et sa présence281 ; il y décèle une substitution métonymique à la


limite de la transsubstantiation. Comme signe, l’arbre de la connaissance « n’est pas
son référent tout en étant par lui-même la présence de ce référent282 » [je souligne],
comme dans l’eucharistie : ces « nourritures-signes qui se réfèrent au corps du
Christ et qui leur authentifient sa présence 283 ».

L’arbre isolé, et le chêne en particulier, cristallisent la présence du divin. Mais par


leur association avec le serpent et le fruit interdit, ils signalent le danger de rupture
avec ce même dieu. La cousine de Perceval, abritée sous le chêne, semble
reproduire, par sa propre dualité, la symbolique de l’arbre : elle aussi est
prophétesse, enracinée dans le monde des morts, capable de communiquer un
savoir venu d’ailleurs. Et comme le Dieu qui renvoie le couple originel, elle
apprendra sa faute à Perceval.

En somme, la cousine de Perceval est à la fois réelle et spectrale, familière et


étrange, visiteuse du temps de l’oubli, porte-mort, annonciatrice de mort passée,
prophétesse de mort future, et gardienne du passage. Combien curieux, donc, que
ce soit elle qui demande à Perceval « comant avez vos a non, amis ? » Puisque Perceval
n’est en mesure de percer le mystère de son nom, comme le souligne Helène
Bouget, « qu’au moment où il prend conscience de cette ignorance, où il devient cil
qui son non ne savoit284 », celle qui lui pose la question sert de révélatrice. À la
différence de Sigune dans Parzival, l’anonyme cousine de Perceval ne peut lui
dévoiler tous les détails de son identité familiale et sociale, mais elle peut l’inciter à
deviner son nom, et ouvrir la porte à l’autre de lui-même en lui insufflant
l’essentiel : la question.

281Jean Alexandre, « Le signe, le sacrement. Essai d’approche biblique à partir de Genèse 2 »,


Autres Temps. Cahiers d’éthique sociale et politique, vol. 59 / 1, 1998, p. 105-111.
282 J. Alexandre, p. 108.
283 J. Alexandre, p. 110.
284 Helène Bouguet, Deviner et Enquerre , op. cit., p. 67.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 147

DEVINER L’ABSURDE

« Car je est un autre… » : la déchirure du nom

Dans de nombreux contes de fées, l’acte de deviner le nom d’un être surnaturel le
fait disparaître. Dans le conte Arawak, « Pourquoi le miel est si rare aujourd’hui »,
révéler le nom de Maba, l’esprit du miel, lui rend sa forme d’abeille et elle
s’envole285 ; demander le nom de Lohengarin dans Parzival l’oblige à abandonner
son épouse et retourner servir le graal286. Deviner le nom du nain Rumpelstilzchen
dans le conte de Grimm l’enrage tant qu’il « frappa si violemment le sol de son pied
qu’il s’y enfonça jusqu’au corps, et alors de toute la fureur de ses deux mains tira
sur sa jambe gauche, si bien qu’il se déchira lui-même en deux par le milieu.287 »

Rumpelstilzchen, est répertorié dans l’index Aarne -Thompson sous le type 500,
« le nom de l’aide288 ». Dans les nombreux contes recensés sous AT 500, il s’agit
souvent de deviner le nom d’un petit être surnaturel pour racheter sa propre vie, ou
celle de son enfant, après un pacte diabolique. Deviner289 et dire le nom est donc

285 Conte Arawak de Guyane « Why honey is so scarce now », dans Walter E. Roth An Inquiry
into the Animism and Folk-Lore of the Guiana Indians, 1913, cité par Lévi-Strauss dans Du miel aux
Cendres, lui-même cité dans Patrice Bidou, « Le nom propre : un pilier mythique », Ethnologie
française, nouvelle série, vol. 21 / 1, Textures mythiques, Janvier-Mars 1993, Presses Universitaires
de France, p. 27-36. [J-STOR].
286 Wolfram von Eschenbach introduit l’histoire de Lohengarin, chevalier du graal et fils de
Parzival, à la toute fin de Parzival, (824-827) ; elle est ostensiblement reprise d’une version du
Chevalier au cygne, mais où a-t-il trouvé le thème de l’interdiction de demander le nom ? Surtout
pas dans la chanson de Garin le Loherain (XII s).
287 Conte des Frères Grimm version de 1857: « « Heißt du etwa Rumpelstilzchen? » « Das hat dir der
Teufel gesagt, das hat dir der Teufel gesagt » schrie das Männlein und stieß mit dem rechten Fuß vor Zorn so
tief in die Erde, daß es bis an den Leib hineinfuhr, dann packte es in seiner Wuth den linken Fuß mit beiden
Händen und riß sich selbst mitten entzwei. » [de.wikisource.org/wiki/Rumpelstilzchen]. Traduction
française de René Bories, site « Maison des Bories » : [pegasus.ouvaton.org].
288Une collection de plusieurs versions du type AT 500, traduit et édité par D.L. Ashliman,
Université de Pittsburgh, 1996-2013 est disponible en ligne
[www.pitt.edu/~dash/type0500.html]. Notons qu’un de ces contes, répertoriés dans les
Orcades (= Orcanie, terre arthurienne par excellence), s’appelle « Peerifool » formé de Peerie,
écossais pour « petit » + fool « fou ».
289 Notons que dans chaque version du conte, « deviner » le nom est seulement possible parce
que le petit être aurait eu l’imprudence de chanter son nom tout haut, en un lieu où il est
secrètement observé. Il n’est donc jamais question de deviner réellement, mais de faire semblant
de deviner.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 148

une question de vie ou de mort ; sa devinaille rend la vie à l’une (la devineresse) et
fait mourir (disparaître) l’autre.290

On se souvient des paroles de Jean Frappier : « Alors un voile semble se déchirer en


lui ; on dirait qu’il entrevoit comme dans un éclair de conscience son être véritable… »
Qu’on repense au voile du tabernacle symboliquement percé par le Christ, devenu
lui-même l’hostie « perce-voile ». La question « comant avez a non, amis ? » invite à
une déchirure. Si nous évoquons la fameuse parole de Rimbaud291, c’est que pour
deviner qui il est, Perceval doit se penser comme autre, se dédoubler, se scinder en
devineur et deviné. On pourrait même dire qu’à partir du moment où Perceval se
« scinde en deux », son nom devient vrai pour « Je » et faux pour l’« autre », ou
inversement.

Un jeu de contradictions

Après que Perceval a deviné et dit son nom, Chrétien précise : « N’il ne set s’il dit
voir ou non / Mes il dist voir, et si nel sot. ». Ce propos, par sa forme chiasmatique, frôle
le paradoxe du menteur : un homme dit : « Je mens : Si c'est vrai, c'est faux. Si c'est
faux, c'est vrai. » En effet, dans ce passage il y a comme un miroitement entre le vrai
et le faux. Si Perceval ne sait pas s’il a « dit voir », le fait est que par cet énoncé, il se
nomme. Se nommer est l’acte performatif réflexif qui crée la vérité du nom. Perceval
qui « devine et dit que il avoit/Percevaus li Galois a non » fait acte de foi ; tranche dans le
vide et crée de la vérité (c’est en ceci que Dragonetti n’a pas tort quand il dit que
Perceval « invente » son nom292). Remarquons que désormais, il ne sera plus jamais
question pour Perceval d’une quelconque ignorance de son propre nom.

Or, du moment que les syllabes de « Percevaus li Galois » quittent ses lèvres, la
demoiselle-qui-pleure réagit : « Tes nons est changiez, biaus amis » ; ainsi son nom est

290 The Journal of American Folklore, vol. 97 / 385, juillet 1984, p. 259-272.
291 « Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est
évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup
d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la
scène. » Lettre (dite « du voyant ») à Paul Demeny 15 mai 1871 (fr.wikisource.org).
292Roger Dragonetti, La vie de la Lettre, op. cit. p. 27. On sait d’ailleurs que le verbe « inventer »
développera ces deux significations : découvrir absolument, ou découvrir ce qui existait et était
caché (l’inventeur d’une mine).
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 149

faussé juste au moment où il devient vrai (ce qui n’est pas sans rappeler l’étrange
épée, déclarée traîtresse alors qu’elle est encore vierge). Pour comble de paradoxe,
c’est précisément dans cette réponse qui fausse son nom en le changeant293, que
Perceval reçoit la confirmation qu’il a deviné la vérité.

Il y a, dans ce va et vient entre le vrai et le faux, de l’absurde, mais non pas,


comme semble l’entendre Fourquet, une absence totale de sens, mais plutôt
quelque chose d’un « koan » zen294, question-piège censée nous amener en dehors
de toute logique, donc plus proche du « satori », l’illumination/éveil295.

Le « koan » bouddhiste et la théologie négative

Tandis que le bouddhisme est très loin de l’univers de Chrétien de Troyes, nous
reconnaissons dans l’idée du koan une proche parenté avec la théologie négative
telle qu’elle est exprimée dans les écrits du Pseudo-Denys l’Aréopagite, que la
Renaissance du XIIe siècle a réveillés d’un long sommeil. 296 On pourrait se

293 Mais soyons honnête, « Tes nons est changiez, biaus amis » est une façon de parler, la
cousine ne « change » pas véritablement son nom, elle lui fait part de sa colère, lui dit qu’il est
maudit, qu’il sera désormais malheureux, ou devrait l’être. L’application d’un nouveau surnom
fait partie de la « glam dicinn », malédiction suprême celte autrement nommé la « satire » : on
ridiculise la personne, ainsi détruisant son honneur. Dans le Chevalier au Lion Yvain est victime
d’une pareille malédiction, et reçoit une litanie de nouveaux surnoms. Nous explorerons ce
parallèle dans notre partie sur l’anathème.
294 Voir Pierre Pelletier, « Le paradoxe : la pensée au-delà des mots ? »,
www.contrepointphilosophique.ch, Octobre 2002, p. 3. Pelletier, écrit : « le koan de base pour les
nouveaux pratiquants est habituellement : -Le chien est-il de la nature de Bouddha ?, la réponse
étant : mu, qui signifie tout à la fois : non, non mais. Pour le dire un peu rapidement, mu c’est à la
fois oui et non, ou plutôt un au-delà du oui et du non. Il s’agit d’expérimenter, de façon simple,
l’au-delà de l’affirmation et de la négation, l’au-delà de la contradiction, et, en ce sens, de
dépasser la dualité du langage ordinaire. »
295 Henri van Straelen, L’Église et les religions non chrétiennes au seuil du XXIe siècle : étude
historique et théologique, Editions Beauchesne, 1994, p. 179-180.
296 Voir Dominique Poirel, Des symboles et des anges : Hugues de Saint-Victor et le réveil dionysien du
XIIe siècle, Turnhout, Brepols, 2013, (« Bibliotheca Victorina », 23), surtout p. 13-21
(introduction), et 242-292 (« Le chant dionysien », du IXe au XIIe siècle »). Les écrits du
pseudo-Denys furent introduits au monde latin grâce au manuscrit offert en 824 par
l’empereur byzantin, Michel II le Bègue à Louis le Pieux (ms. BnF graecus 437, aujourd’hui
disponible sur Gallica). Selon Poirel, malgré les traductions latines du IXe siècle (celles de
l’abbé Hilduin, et de Jean Scot Érigène) l’œuvre sommeille jusqu’à la Renaissance du XIIe
siècle. L’auteur suit les traces d’un « réveil dionysien » à partir de 1120, qui va croissant durant
tout le siècle. Pierre Abélard, Suger de Saint-Denis, Hugues de Saint-Victor, et Thierry de
Charles notamment, s’appuient sur les écrits dionysiens durant la première moitié du XIIe
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 150

demander, en effet, si derrière le langage paradoxal de la révélation du nom pour


Perceval ne résonnent pas quelques échos de la pensée dionysienne.

On lit dans les Noms Divins, par exemple, que le meilleur moyen de connaître
Dieu est l’inconnaissance :

« … la manière de connaître Dieu qui est la plus digne de lui, c’est de le


connaître par mode d’inconnaissance, dans une union qui dépasse toute
intelligence, lorsque l’intelligence, détachée d’abord de tous les êtres, puis
sortie d’elle-même, s’unit aux rayons plus lumineux que la lumière même et
grâce à ses rayons resplendit là-haut dans l’insondable profondeur de la
Sagesse. 297 »

Dans la Théologie Mystique, cette idée paradoxale est approfondie :

« C’est alors seulement que, dépassant le monde où l’on est vu et où l’on voit, Moïse
pénètre dans la Ténèbre véritablement mystique de l’inconnaissance ; c’est là
qu’il fait taire tout savoir positif, qu’il échappe entièrement à toute saisie et à
toute vision, car il appartient tout entier à Celui qui est au-delà de tout, car il ne
s’appartient plus lui-même ni n’appartient à rien d’étranger, uni par le meilleur de
lui-même à Celui qui échappe à toute connaissance, ayant renoncé à tout savoir positif, et
grâce à cette inconnaissance même, connaissant par delà toute intelligence.298 »

Le traducteur français Maurice de Gandillac écrit à propos de ce passage :

« Dans la Ténèbre où seul a pénétré Moïse, toutes oppositions sont transcendées,


non seulement celle de l’intelligence et de l’intelligible, mais celle du Oui et
du Non. Seuls des termes paradoxaux peuvent décrire cette ténèbre lumineuse et plus que
lumineuse, qui tout ensemble cache et révèle les mystères divins. Pour y pénétrer il ne
faut pas abandonner seulement le double plan de l’intelligence et de
l’essence, il faut sortir de soi dans une véritable extase. Il semble donc que le

siècle. Mais, écrit Poirel, « une fois l’étincelle produite, c’est le commentaire hugonien qui a
propagé l’incendie. » p. 21.
297 Pseudo-Denys, Les noms divins, 7.872 a-b. Traduction française : Oeuvres complètes du pseudo-
Denys l’Aréopagite. Traduction, préface et notes par Maurice de Gandillac, éditions Montaigne,
(« Bibliothèque philosophique »), 1943, p. 145. Ajoutons que le philosophe offre,
immédiatement après, le propos inverse : « Il n’en reste pas moins, comme je l’ai dit, que cette
Sagesse est connaissable à partir de toute la réalité… ». Ce passage nous a été signalé, cité en
anglais, par l’excellent article de John N. Jones, « Sculpting God : The Logic of Dionysian
Negative Theology », The Harvard Theological Review, vol. 89/4, octobre 1996, p. 355-371, p. 364
[www.jstor.org/stable/1509922].
298 La théologie mystique, I.3 ; éd. M. de Gandillac, p. 179-180.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 151

sommet de l’ascension introduise proprement une coupure dans la


continuité des hiérarchies.299 »

Le pseudo-Denys applique le même procédé paradoxal aux noms de Dieu,


exprimant admirablement ce que nous entendons par « l’ineffable » nom :

« Ainsi instruits, les théologiens la louent [la Théarchie (« principe du


divin »)] tout ensemble de n’avoir aucun nom et de les posséder tous. De n’avoir
aucun nom, puisqu’ils rapportent que la Théarchie elle-même dans une des
visions mystiques où elle se manifeste symboliquement, gourmanda celui qui
lui demandait » « quel est ton nom ? » et, pour le détourner de toute connaissance
capable de s’exprimer par un nom, lui parla ainsi : « Pourquoi me demander mon
nom ? Il est admirable. » Et n’est-il pas effectivement admirable, ce nom qui dépasse
tout nom, ce nom anonyme, « transcendant à tout nom qui se nomme, en ce siècle, comme
dans le siècle à venir ? 300»

Ce langage paradoxal, nous enseigne le Pseudo-Denys l’Aréopagite, ne lui est pas


propre, ni nouveau. C’est « l’usage des théologiens », écrit-il, et notamment de
Saint Paul :

« C’est l’usage des théologiens de retourner en les niant tous les termes
positifs pour les appliquer à Dieu sous leur aspect négatif. C’est ainsi que
l’Écriture traite d’invisible la Lumière toute brillante et ce qui se peut louer et
nommer de multiples façons, elle l’appelle indicible et sans nom. Ce qui est
partout présent et qu’on peut découvrir à partir de toute réalité, elle le
nomme insaisissable et indépistable. C’est en vertu du même procédé que
l’Apôtre loue selon les textes la folie divine [« La folie de Dieu est plus sage
que la sagesse humaine » I. Cor., I. 25] » en partant de ce qui apparaît en elle
paradoxe et absurdité pour s’élever ainsi jusqu’à l’indicible Vérité qui dépasse
toute raison301. »

Ce moment étrange où Perceval devine son propre nom, pourrait donc se proposer
justement comme paradoxe, non pas à expliquer, mais à dépasser ; il serait

299 Maurice de Gandillac, Introduction aux Oeuvres complètes du pseudo-Denys l’Aréopagite,


op. cit., p. 35
300 Les noms divins, 7.865 b, M. de Gandillac, p. 141.
301 Les noms divins, 7.865 c, (éd. M. de Gandillac, p. 141)
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 152

l’expression d’un temps-lieu où le deviné et le devineur, le passé et l’avenir, la


légende et l’invention, le nom de Dieu et le nom du disciple ne font qu’un302.

Le caillou blanc de l’Apocalypse

Comme le Pseudo-Denys l’admet, nous pouvons trouver des paradoxes dans la


Bible. Dans l’Apocalypse de Jean, 2 :17, nous lisons ce passage étonnant à propos
du nom :

« A celui qui vaincra je donnerai de la manne cachée, et je lui donnerai un


caillou blanc; et sur ce caillou est écrit un nom nouveau, que personne ne
connaît, si ce n'est celui qui le reçoit 303»

Ce nom gravé sur un caillou blanc, qui a pu le graver si nul ne le connaît ? Et si


c’est un nom nouveau, comment ce « vainqueur » pourrait-il le « reconnaître » ? Il y
a là un véritable koan qui rappelle l’absurdité de deviner son propre nom. C’est un
paradoxe seulement résolu par la simultanéité de la création, la dation, et la
reconnaissance du nom. C’est un système clos, où le nom donné par l’esprit du Christ,
passe directement à celui qui le reçoit, sans transiter par aucun témoin humain.

Cette phrase s’insère dans « l’écrit à l’ange de l’église de Pergame », une des sept
lettres aux Églises d’Asie, commandées à Jean par l’esprit du Christ dans un rêve,
lorsque Jean fut « ravi en esprit ». Sa description de l’esprit du Christ est très imagée :
il a les yeux de flamme, les cheveux de laine, de neige, les pieds d’airain embrasé, la
voix « comme le bruit des grandes eaux », la langue est « une épée aiguë à deux

302 Ou, comme l’écrira André Breton : « L’épouvantail de la mort, les cafés-chantants de l’au-
delà, le naufrage de la plus belle raison dans le sommeil, l’écrasant rideau de l’avenir, les tours
de Babel, les miroirs d’inconsistance, l’infranchissable mur d’argent éclaboussé de cervelle, ces
images trop saisissantes de la catastrophe humaine ne sont peut-être que des images. Tout porte
à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur,
le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement », La
Révolution surréaliste n°12, 15 décembre 1929, p. 1.
303Apocalypse 2,17, Vulgate : « Vincenti dabo ei manna absconditum et dabo illi calculum
candidum et in calculo nomen novum scriptum quod nemo scit nisi qui accipit » (Vulgate.org).
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 153

tranchants » ; il est entouré de sept chandeliers, et porte sept étoiles dans sa main304.
L’apparition se présente alors, tout en contradictions :

« Je suis l'alpha et l'oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était, et qui
vient, le Tout-Puissant. […] Je suis le premier et le dernier, et le vivant. J'étais
mort ; et voici, je suis vivant aux siècles des siècles. Je tiens les clefs de la
mort et du séjour des morts. » (Apocalypse 1,8)

L’apparition commande à Jean d’envoyer une lettre à chacune des sept églises
d’Asie. Dans chaque lettre, l’esprit est nommé par une périphrase différente,
chacune reprenant une partie différente de sa présentation à Jean, ou de sa
description par Jean. Pour l’Église d’Ephèse l’esprit se nomme « celui qui tient les sept
étoiles dans sa main droite, celui qui marche au milieu des sept chandeliers d'or ». Pour l’église
de Smyrne il se dit « le premier et le dernier, celui qui était mort, et qui est revenu à la vie »,
pour l'Église de Thyatire il s’identifie comme « le Fils de Dieu, celui qui a les yeux comme
une flamme de feu, et dont les pieds sont semblables à de l'airain ardent » mais pour Pergame
il est « celui qui a l'épée aiguë, à deux tranchants ».

Ces deux tranchants de l’épée reflètent probablement les deux aspects de toute
l’Apocalypse, c’est-à-dire, d’une part la fulmination violente contre les pratiques
d’idolâtrie avec la menace de punition éternelle, et d’autre part, pour ceux qui
vainquent le mal, la promesse d’une récompense divine. Dans la lettre à Pergame,
après la menace : « Repens-toi donc ; sinon, je viendrai à toi bientôt, et je les
combattrai avec l'épée de ma bouche. » (2, 16), vient la promesse de récompense : « A celui
qui vaincra je donnerai de la manne cachée, et je lui donnerai un caillou blanc […] » promet la
récompense aux justes, et l’absolution (le caillou blanc, nous apprend Ovide, signale

304 Apocalypse 1, 11-16 : « Je fus ravi en esprit au jour du Seigneur, et j'entendis derrière moi
une voix forte, comme le son d'une trompette, qui disait : « Ce que tu vois, écris-le dans un
livre, et envoie-le aux sept Eglises, à Ephèse, à Smyrne, à Pergame, à Thyatire, à Sardes, à
Philadelphie, et à Laodicée ». Je me retournai pour connaître quelle était la voix qui me parlait.
Et, après m'être retourné, je vis sept chandeliers d'or, et, au milieu des sept chandeliers,
quelqu'un qui ressemblait à un fils d'homme, vêtu d'une longue robe, et ayant une ceinture d'or
sur la poitrine. Sa tête et ses cheveux étaient blancs comme de la laine blanche, comme de la
neige; ses yeux étaient comme une flamme de feu ; ses pieds étaient semblables à de l'airain
ardent, comme s'il eût été embrasé dans une fournaise; et sa voix était comme le bruit de
grandes eaux. Il avait dans sa main droite sept étoiles. De sa bouche sortait une épée aiguë, à
deux tranchants; et son visage était comme le soleil lorsqu'il brille dans sa force. »
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 154

l’acquittement dans un procès305). Le « nouveau nom » gravé sur ce caillou blanc,


fait partie de la récompense divine, donné directement par l’esprit du Christ, et
signe le pacte entre le sauveur et le sauvé.

Le « nouveau nom » du caillou blanc, le « double tranchant » de la langue du


Christ, fulminant et pardonnant, la notion d’une immense faute, et le fléau de
punition à venir, la notion de « révélation » même, toutes ces idées semblent rôder
autour de la scène de la révélation du nom. Sans vraiment éclairer le texte, ces
échos permettent de voir que l’« absurdité » de la devinaille est probablement très
soigneusement construite. Si leur but n’est pas de désigner explicitement la voie
vers l’illumination, du moins servent-ils de clin d’œil, (parodie ?) du procédé
biblique et théologique, cette façon de s’exprimer toute en contraires.

305 Ovide, Met. XV. 19-48: « Mos erat antiquus, niveis atrisque lapillis, His damnare reos, illis
absolvere culpa. » Ovide raconte un procès contre Myscélos d’Argos, le fondateur de Crotona,
jugé pour avoir voulu quitter sa ville natale : « Suivant la coutume antique, on se servait de
cailloux blancs et noirs, des noirs pour condamner les accusés des blancs pour les absoudre. Ce
jour-là fut encore ainsi que l’on rendit la fatale sentence : tous les cailloux que l’on jeta dans
l’urne implacable étaient noirs. Mais, quand on la renversa et qu’on voulut compléter les
cailloux qui s’en échappaient, tous les noirs devinrent blancs, et par la sentence que la divine
intervention d’Hercule avait blanchie, le fils d’Alémon fut absous. Il rend grâces au dieu
protecteur, au fils d’Amphitryon. » Ovide traduction française de Jean Pierre Néraudau p. 480:
Livre XV 19-45 (Myscélos, Croton). Ce passage d’Ovide nous fut signalé par « Jonas de Buy,
Seigneur de La Périe (alias de Launay), Paraphrase et exposition sur l’Apocalypse: tirée des sainctes
Escritures et de l’histoire, 1651, (texte en ligne).
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 155

VII. Le péril du nom

QUELQUES CONSÉQUENCES DE LA LEVÉE DU VOILE

Une perspective ethnologique

Dans son article « La personne au risque du nom 306 », l’ethnologue Odile


Journet étudie les pratiques rituelles et magiques autour de la nomination des
nouveaux-nés dans les sociétés traditionnelles africaines. Elle observe une
« réticence » générale à nommer un enfant trop tôt, qu’elle explique en partie par
une croyance que le nom doit convenir à l’esprit de l’enfant ; un mauvais choix peut
le tuer, il faut donc attendre pour que le caractère de l’enfant se fasse connaître. Le
rite de la dation du nom est alors extrêmement important, et peut durer plusieurs
jours. Mais à plus forte raison, on hésite à nommer l’enfant car le nom porte un
danger : sa connaissance peut le rendre vulnérable aux manipulations par la magie
et la sorcellerie307. Par conséquent, une mère qui a déjà perdu plusieurs enfants en
bas âge, aura recours à des mesures particulières pour tromper le mauvais sort,
notamment en lui donnant un nom dérisoire, souvent un nom de chose. L’auteur en
cite de nombreux exemples du type « sans nom », « trou », « personne n’en veut »,
« la mort colle à la peau », « chiffon », etc.308.

306Odile Journet, « La personne au risque du nom », Le nom et la nomination : source, sens et


pouvoirs, sous la direction de Joel Clergé, p. 189-196, p. 194.
307 ibid, p. 193.
308 « chez les Mossi […], Sagdo : « ordures », « balayures » ; Kügba : « cailloux » ; Laga : « écuelle
en terre cuite ; Kaure : « sans nom » ( !) ; Bodgo : « trou », « tombe » ; Kida : « il va mourir » ;
Kumyamba : « le captif de la mort » […] Ou encore, chez les Mina du Bénin, Egbaka : « il
mourra encore » ; Jinaku : « né pour la mort » ; Kulek : « la mort colle à la peau » ; Kunevi :
« chose morte » […] Chez les Joola du sud du Sénégal et de Guinée-Bissau, on rencontre de
même des enfants nommés Holobahan : « on a déjà enterré » ; Buredidyol : « c’est la troisième fois
qu’il revient » ; Ekaane : « on n’en peut plus » ; Kakendo : « en attendant (on l’elève » ; Kaeum :
« moitié » ; Ukop : « recoin de fromager » (décharge) ; Karafa : « bouteille » […] Chez les Wolof
du nord du Sénégal, ce sont les célèbres Ken Bugul (pron. Bougou) : « personne n’en veut » ;
Amul Yakar : « sans espoir ; Sagar ; « chiffon » ; Yegul Gon : « il n’arrivera pas jusqu’au soir » ;
Bafou : « laisse là » », p. 194.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 156

Ce « travestissement » de nom, explique Journet, s’accompagne souvent d’un


travestissement vestimentaire, de rituels de protection, mais aussi, chez les Joola,
d’une transformation radicale de l’identité de la mère. Elle doit changer de domicile
ou quitter le village, et subir des humiliations de toutes sortes. Elle perd tous ses
noms, patronyme, prénom pour prendre un nouveau nom faisant référence à son
malheur, (ex. « Kaanoro, « elle n’a pas de chance ») ou bien un nom dérisoire et
humiliant (pet, anus, vagin lisse), etc. En outre, elle doit se travestir, et pire :
« accepter de se faire battre, bousculer, insulter, arracher son pagne, boire du vin de
palme souillé de terre, manger à même le sol… » (p. 195). La mère malheureuse
doit donc passer par l’anéantissement radical et ritualisé de son identité, comme de
sa dignité sociale et humaine. Journet conclut :

« La mère qui perdait ses enfants a renoncé à tout ce qui constituait les
attributs de la personne, de même que l’on a renoncé à donner un véritable
nom à l’enfant. Par un retournement des choses, lorsque toutes autres
mesures se sont révélées inefficaces, c’est le nom que l’on sacrifie afin que l’enfant
vive. [p. 195]

Il est remarquable qu’un article concernant une autre culture et un autre temps
offre tant de parallèles avec le comportement de la mère de Perceval, elle qui fait
tout pour que son petit dernier vive. Il est fascinant que l’absence de vrai nom
puisse servir à tromper la mort, car là est indiscutablement le souhait de la mère en
voulant le garder de la chevalerie. L’idée implique en outre, qu’en disant enfin son
nom, Perceval se met, pour la première fois, en danger de mort. La cousine le dit.
L’épée le dit. La « déchirure » de la devinaille le dit. A partir de ce moment, il sera
fragilisé, fracturé, ouvert, vulnérable. Désormais, les mauvais esprits sauront le
trouver, et désormais il sera vulnérable à la honte, vulnérable au sentiment que son
nom signe ses actes, vulnérable au regard perçant de l’autre. Mais à partir de
maintenant, il commencera à pouvoir pénétrer le cœur des mortels, deviner les
besoins des autres, se projeter dans leurs peines, imaginer leur sort, lire les menus
signes, comme une larme qui perle le long d’une robe déchirée à la manière d’une
goutte de sang qui perle le long d’une lance. L’acuité de sa vision s’intensifiera à tel
point qu’il puisse lire un visage dans la page blanche de la neige ponctuée de
quelques gouttes de sang, et se perdre dans cette vision. (C’est le négatif de l’image
du corps sans yeux, ici des yeux désincarnés, mais vivants) A partir du moment où
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 157

Perceval devine et dit son nom, il commence à vivre la perte de soi, qui l’amènera
d’abord vers l’errance dans le vide, et finalement vers l’ermite, et la découverte de
Dieu et ses noms.

La nudité du nom : « de honte color mua »

Revenons au moment de la deuxième apparition de la Demoiselle du Tref, que


nous avons abordée au début de ce mémoire.

Perceval, enfin en possession de son propre nom, vient de quitter sa cousine


avec la promesse de venger son chevalier décapité. Suivant le chemin désigné par la
cousine, il arrive directement sur une étrange femme qu’il croit ne pas reconnaître.
Elle est en haillons trop troués pour cacher sa nudité, sur un palefroi également
misérable. Le lecteur commence à deviner qu’il pourrait s’agir de la Demoiselle du
Tref que Perceval avait malmenée au début du conte : la voilà punie exactement
selon la sentence prononcée par son compagnon, qui ne lui permettra ni de changer
de robe ni de nourrir son palefroi, avant que l’ignoble valet soit tué : que son cheval
meure et sa robe se dissolve, elle le suivra nue, et à pied309. Dès que le regard de
Perceval tombe sur elle, les trous commencent à se multiplier dans sa robe, comme
si le regard même du héros perçait l’étoffe :

Si tost com Percevax la voit,


si cort vers li grant aleüre,
et ele estraint sa vesteüre
antor li por le mialz covrir.
Lors comancent pertuis ovrir,
que, quantque ele mialz se cuevre,
.i. pertuis clost et .c. an oevre. (Le Conte du graal, 3724-3730)

La multiplication fantastique des « pertuis » (que nous avons comparée dans la


première partie aux multiples têtes de l’hydre, repoussant à mesure qu’on les coupe)
semble être la représentation concrète d’une sensation subjective : l’angoisse

309 V. 820-831 : « ja ne mangera d'avainne /vostre chevax ne n'iert seniez/ tant que je me
serai vangiez ; / et la ou il desferrera, / ja mes referrez ne sera. /S'il muert, vos me sivroiz a pié
/ne ja mes ne seront changié / li drap don vos estes vestue, /einz me sivrez a pié et nue / tant
que la teste an avrai prise ; ja n'an ferai autre justise. »
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 158

croissante de ne pouvoir se dérober au regard perçant de l’autre, la conscience de sa


nudité.

Dans une interprétation fascinante qui présente l’autre versant de cette image,
Roger Dragonetti décèle dans les trous de la robe les yeux d’Argus310 : « pour cacher
les trous de sa robe », écrit-il, la demoiselle « en dénude d’autres à la manière dont
Argus ouvre et ferme alternativement ses yeux 311» Dans la mythologie, Argus (Argos
Panoptès, « tout yeux »), est le géant chargé par Junon de surveiller la vache, Io.
Hésiode lui donne seulement quatre yeux312 ; mais pour Ovide il en a cent qui lui
encerclent la tête comme une constellation d’étoiles313 ; pour Stace, Argus brille de
lumina mille, « milles lumières » éveillées tour à tour, mais jamais tous à la fois314 ; il est
« tout étoilé d’yeux toujours ouverts 315» ; et dans les Dyonisiques (Ve s.) de Nonnos de
Panopolis, Argus « étincelle d’yeux du pied jusqu’aux cheveux316». Quand Argus meurt
(tué par Mercure), raconte Ovide, Junon recueille et répand ses yeux « comme des

310 Roger DRAGONETTI, La Vie de la lettre au Moyen Âge, Éditions du Seuil, 1980, p. 227.
311 Ibid., p. 227.
312 Hésiode, Aegimius Frag 5, Hesiod, Miscellany Fragments tr. H. G. Evelyn-White (1914 Loeb); cité
sur [www.theoi.com/Gigante/GiganteArgosPanoptes.html] textes sur Argus réunis et présentés
en anglais.
313 On trouve dans les Métamorphoses I, 578-688 (traduction française : Georges Lafaye, Paris,
Gallimard, Folio classique, 1992) : « Argus avait une tête entourée de cent yeux; ils se
reposaient à tour de rôle, par groupes de deux à la fois ; tous les autres veillaient et restaient en
faction » (p. 64) ; « Argus constellé d’yeux » (p. 66) : « Le petit-fils d’Atlas […] par de longs
récits […] essaie de vaincre les yeux vigilants. Le monstre […] lutte pour vaincre les douceurs
du sommeil et, si certains de ses yeux sont déjà assoupis, les autres veillent encore » (p. 68) ;
« Argus, te voilà gisant ; la lumière dont tu animais tous les regards s’est éteinte et tes cent yeux
sont plongés dans la même nuit. La fille de Saturne les recueille : elle en couvre le plumage de
l’oiseau qui lui est cher et les répand comme des pierres précieuses sur sa queue étoilée » (p.
68).
314 Stace, Silves, Livre V, lettre IV « Ad somnum » : « Unde ego sufficiam ? Non si mihi lumina
mille /quae sacer alterna tantum stataione tenebat/ Argus et haud umquam vigilabat corpore
toto ». Publius Papinius Statius, Oeuvres complètes tome II : Le livre V des Silves et les livres I a IV de
la Thébaide, éd., L. W. RINN et Nicolas Louis ACHAINTRE, Paris, Panckoucke, 1830, p. 90
[books.google.fr].
315 Stace, Thébaide, livre VI v. 277 : la vache « spectat inocciduis stellatum visibus Argam ».
316 Textes sur Argus réunis par le Theoi Project ; [http://www.theoi.com]; qui cite Nonnos dans
la traduction anglaise de W H D Rouse, Loeb Classical Library Volumes 344, 354, 356.
Cambridge, MA, Harvard University Press, 1940. La numérisation d’une traduction française
signé le « Comte de Marcellus » (1856) se trouve sur
[remacle.org/bloodwolf/poetes/nonnos/diony13.htm].
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 159

pierres précieuses sur [la] queue étoilée » de son oiseau (le paon)  317. Nous observons que
les innombrables yeux d’Argus, ouvrant et fermant tour à tour, sont partout
comparés aux étoiles. La déesse égyptienne Nut est toujours figurée cambrée pour
représenter le firmament, peinte en bleu et couverte d’étoiles. Comme cette déesse,
Argus semble personnifier la nuit étoilée, dont les astres clignotants veillent sur
notre sommeil. Il serait donc aussi impossible de tromper la vigilance d’Argus, que
de se soustraire au regard omniprésent de Dieu.

Pour Dragonetti donc, des « yeux » s’ouvrent et ferment dans la robe avec ses
trous. Mais, comme nous l’avons dit plus haut, ces mêmes trous sont comme
percés par le regard du héros (« perce-voile » !). La robe est trouée par le regard alors
même qu’elle semble regarder par les trous, comme le miroir qui renvoie le regard de
celui qui le voit et inversement.

Mais pour Roger Dragonetti, les yeux du géant sont surtout présents dans le
graal dont l’orthographe « graaus » porte « Argus » en anagramme 318 . Il écrit :
« Constellé de pierres précieuses, et d’une clarté telle à obscur[c]ir la lumière des chandelles, le
Graal fait penser au corps d’Argus tout chargé de regards 319 . » Les yeux d’Argus lui
permettent donc de lier la robe de la demoiselle au graal : « Traité en négatif » écrit
Dragonetti, « le Graal se donne à voir défiguré dans les déchirures du vêtement de la demoiselle
orgueilleuse [sic] à qui Perceval avait dérobé l’anneau.320 »

Si Dragonetti voit, dans la robe trouée, l’image déchue du graal, la demoiselle


offre également un rappel de la lance : les larmes qui perlent le long de son corps :
« jusqu’au manton li coloient /et par desor sa robe aloient / jusque sor les genolz colant » (v.
3719-3721) imitent la goutte de sang qui coule « del fer de la lance an somet /et jusqu'a la
main au vaslet » (3187-3188). Ainsi, tout ce qu’on reproche à Perceval : son presque-
viol de la demoiselle, son silence envers le graal et la lance, seraient comme étalés
devant lui dans la personne de la demoiselle, prêts à l’accuser.

317 Ibid, p. 68.


318 Dragonetti, La vie de la lettre, p. 225.
319 Ibid., p. 225.
320 Ibid., p. 226.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 160

En effet, quand enfin Perceval l’aborde pour la saluer, sa réponse est obscure, et
semble un reproche voilé.

« Sire, qui saluee m'as,


tes cuers ait tot ce qu'il voldroit,
et si n'i ai ge mie droit. » (v. 3766-3768)

Jean Dufournet traduit : « que ton cœur ait tout ce qu’il pourrait vouloir, et
pourtant je n’ai pas de raison de le dire321 », et Jean-Pierre Foucher traduit : « te le
souhaiter n’est pas juste322. »

Perceval semble immédiatement comprendre ce souhait subtilement mitigé


comme une accusation, et pour la toute première fois dans tout le Conte du graal, il
manifeste de la honte :

Et Percevax respondu a,
qui de honte color mua :
« [Por Dieu] dameisele, por coi ?
Certes ge ne pans ne ne croi
que ge onques mes vos veïsse
ne rien nule vos mesfeïsse. » (v. 3769-3774)

Il y a, dans cette « mue », la suggestion d’une reconnaissance mutuelle : ce signe


semble contredire l’affirmation de Perceval qui croit n’avoir jamais vu la demoiselle,
ni jamais lui avoir causé le moindre tort, ce qu’elle contredit en retour : « Si as ».
Nous pouvons comprendre dans ces deux mots : « Si, tu m’as, en effet, déjà vue ! »
ou « Si, tu as certainement commis un péché envers moi », ou les deux à la fois. Et
nous pouvions nous attendre à ce qu’elle développe ce début d’accusation en lui
rappelant qu’il a volé sa bague, des tourtes, du vin, et des baisers. Mais une fois
encore, Chrétien de Troyes joue contre les attentes du lecteur/auditeur : elle lui
reproche seulement de l’avoir vue et saluée :

« Si as, fet ele, que ge sui


si cheitive et ai tant d'ennui
que nus ne me doit saluer.
D'angoisse me covient suer
qant nus m'areste ne esgarde. » (v. 3775-3779)

321 Perceval ou le Conte du graal, édition bilingue, tr. Jean Dufournet, Paris, Flammarion, 1997.
322Perceval ou le Roman du Graal, suivi d’un choix des continuations, tr. Jean-Pierre Foucher et André
Ortais, Paris, Gallimard, 1974, (« Folio Classique », 537), p. 103.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 161

Maintenant, Perceval manifeste d’autres émotions jusqu’alors inédites : une réelle


empathie, et le désir intense de l’écouter :

et des que ge vos oi veüe


si desprise et si povre et nue,
ja mes joie an mon cuer n'eüsse
se la verité ne seüsse
quex avanture vos demainne
an tel dolor et an tel painne. (v. 3780 – 3790)

Engageant à jamais sa propre « joie » s’il ne peut la comprendre (et sous-entendu,


l’aider), il lie son bonheur, voir le repos de son âme au bonheur d’un autre.
Soulignons le changement : c’est la première fois que l’auteur spécifie une émotion
quelconque pour Perceval, la première honte, la première empathie, la première
réelle écoute. C’est une nouveauté pour Perceval, qui a paru jusqu’ici étrangement
indifférent aux souffrances des autres. Le changement de couleur, rougeur, ou
pâleur qui accompagne sa honte (« de honte color mua »), témoigne également de sa
« mue ». Pour revenir à l’image du serpent chez Saint Augustin, il est en passe de se
transformer.

C’est une scène infiniment riche. Comme dans un jeu de miroirs, la honte que
Perceval perçoit est la conséquence de son propre comportement honteux : les
balourdises, qu’il a commises si inconsciemment, font retour, et viennent l’accuser,
marquées et exposées sur la personne de la Demoiselle du Tref. Réciproquement, la
honte de Perceval est « publiée » dans son rougissement, ce qui vaut presque une
confession, révélant ses « vraies couleurs ». Pour compléter ce jeu de miroirs où
chacun trouve sa propre honte reflétée dans la honte de l’autre, se voyant étant vu
dans le regard de l’autre, Perceval découvre l’effet de son propre regard sur l’autre en
même temps qu’il découvre l’effet du regard de l’autre sur lui.

Mais se reconnaissent-ils vraiment ? Ce serait difficile, le « vaslet galois […] enuieus


et vilain et sot » (v. 790) qu’elle a connu, est maintenant déguisé par son armure
vermeille, et la demoiselle qu’il a connue dans le radieux pavillon vermeil323, est
méconnaissable sous ses haillons. Mais beaucoup de « trous » pourraient être

323 « Li trez fu granz a grant mervoille ; / l'une partie fu vermoille /et l'autre fu d'orfrois bandee
; /l'une partie fu doree ; /an l'aigle feroit li solauz,/qui mout luisoit clers et vermauz,/si reluisoient
tuit li pré/de l'anluminement del tré. » (v. 639-646).
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 162

remplis par le jeu des jongleurs, des nuances infimes conférées au texte par la voix,
le visage, les gestes, même les silences et pauses des jongleur(s) dans la performance.
Nous pourrions imaginer, par exemple, un silence de dix secondes après le « Si,
as ! » durant lesquels deux acteurs se regardent seulement, se confessant tout sans
rien dire.

La réponse viendrait peut-être d’un autre roman de Chrétien de Troyes. Il


semble avoir développé ici une scène déjà esquissée dans le Chevalier de la Charrette.
Il s’agit de l’épisode du « gué périlleux ». Une demoiselle, la compagne du gardien
du gué, négocie avec Lancelot (encore anonyme), la vie et la liberté de son
compagnon vaincu, en promettant à Lancelot qu’elle le lui revaudra. Alors survient
un moment de reconnaissance clairement mutuelle, honteuse et secrète :

Et lors i ot cil conuissance


Por la parole qu'ele ot dite ;
Si li rant le prison tot quite.
Et cele en a honte et angoisse,
Qu'ele cuida qu'il la conoisse ;
Car ele ne le volsist pas.
(Le chevalier de la charrette, v. 922-927)

Ces six vers disent tout ce qui n’est pas dit, mais doit se sentir entre Perceval et la
demoiselle du tref, dans nos hypothétiques dix secondes de silence qui devraient
suivre le « Si, as ! ». Perceval la reconnaît par ses paroles, et elle croit qu’il la
reconnaît, et elle en a honte et angoisse, ne voulant pas être reconnue.

Ces six vers du Chevalier de la Charrette font vibrer tout un passé secret entre deux
personnages anonymes pour nous. Par un tour de passe-passe, en quelques légères
allusions, le poète réussit à infuser ces anonymes d’une présence en deçà et au-delà
du texte : ils sont animés par la suggestion de pensées illisibles, inaccessibles pour
nous, juste sous la surface. Au fond, ce minimalisme est une imitation puissante de
l’expérience réelle, où nous ne lisons pas les pensées des autres. Nous ne
connaissons souvent pas leurs noms. Mais nous sommes témoins des subtils
changements de couleur de peau, de milles lumières changeantes qui animent le
regard, des infimes nuances de tons, d’accents, et nous disent que l’autre est plein
de pensées et qu’il voit. Or ici, la volonté de se dérober au regard de l’autre, de fuir
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 163

sa reconnaissance, la honte et l’angoisse d’être reconnu, crient tout haut l’instant de


partage qui jamais ne s’effacera.

Anathème et Glam dicinn

Et quant la dameisele l'ot,


si s'est ancontre lui dreciee
et li dist come correciee :
« Vostre nons est changiez, amis.
— Comant ? — Percevax li cheitis !
Ha ! Percevax maleüreus,
con fus or mesavantureus » (v. 3564-3570)

Quand la cousine impose un nouveau surnom à Perceval, il n’est pas exact de dire
qu’elle a « changé » son nom, même si elle emploie le terme. Le héros se nommera
« Perceval li Galois » à Gauvain, et au Roi par la suite, et à la cour, où :

Granz fu la joie que li rois


fist de Perceval le Galois, (4581-4580)

Ce nom est invariable, et apparaît sous la même forme figée dans Erec et Énide,
comme dans Cligès, à la différence par exemple de Guillaume du cycle d’Orange, qui
peut être désigné de multiples façons.

Quand la cousine se dresse contre lui en colère, ce n’est pas la première fois
qu’on lui fait des reproches : la Demoiselle du Tref réagit au vol de sa bague, en
disant qu’elle ne le recommandera jamais a Dieu parce qu’il a l’a trahie ; et elle tente
de lui faire comprendre la terrible honte à laquelle il vient de la condamner :

Et cele plore et dit que ja


a Deu ne le comandera,
car il li covandra por lui
tant avoir honte et tant enui
que tant n'an ot nule chestive,
ne ja par lui, tant con il vive,
n'an avra secors ne aïe,
si saiche bien qu'il l'a traïe. (v. 771-778)

Remarquons que, sans aller jusqu’à invoquer la colère de Dieu, elle exprime
l’amorce d’une malédiction, ou plutôt, elle retient sa bénédiction.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 164

Cette amorce sera plus pleinement développée par la cousine. Dès que Perceval
prononce « Perceval li Galois », elle tourne ce nom en dérision, en changeant
Galois/gai pour son contraire : chetif/malheureux. En fait, il ne s’agit pas d’un seul
nouveau surnom, mais de deux : « Percevax li cheitis », et « Percevax maleüreus »,
auquel elle ajoute un troisième en forme de périphrase : « con fus or mesavantureus ».
En associant ces trois synonymes de « malheur » au nom de Perceval, la cousine
appelle effectivement, sur son nom, la mauvaise fortune.

L’ajout d’un surnom de dérision semble être une pratique plutôt codifiée faisant
partie d’une sorte de cérémonie de malédiction formelle : on en voit l’exemple dans
le Chevalier au Lion : Yvain reçoit une litanie de surnoms infamants d’une messagère
enragée qui vient le maudire publiquement, au nom de sa femme. Arrivant à toute
allure sur un noir palefroi baucent, elle le « renomme » devant la cour :

« Yvain,
Le mançongier, le guileor,
Le desleal, le tricheor » (Le Chevalier au lion, v. 2711-2713324)

La dénonciatrice ajoute donc quatre synonymes de « traître » après son nom, avant
de l’accuser longuement de trahison (dans le manuscrit Bnf 1433, elle fait encore
« pire », en le traitant de « jangleour325 » !) On se rappelle qu’« appeler » veut aussi
dire « accuser » : nomination et accusation coïncident dans le surnom.

L’imposition publique de surnoms péjoratifs est un procédé qui relève de la


tradition celtique (irlandaise) nommée « satire326 ». Les celtisants emploient ce mot
dans un sens inhabituel ; il désigne, non seulement une œuvre de dérision poétique
à la Horace, mais une variété d’incantations maléfiques en vers, pratiquées

324
Les citations du Chevalier au Lion viennent du site du DECT.
325 L’édition de David F. Hult, Lettres Gothiques, 1994, dont le manuscrit de base est Bn fr.
1433 (P), offre « Si dist que sa dame salue / Le roy et monseigneur Gavain / Et tous les autres
fors Yvain , / Le desloial, le jangleour, / Le menchongnier, le guileour, / Qui l’a gabee
et decheü. » (v. 2716-2721).
326 Voir Fred Norris Robinson, « Satirists and enchanters in early Irish literature », in Studies in
the history of religions, presented to Crawford Howell Toy by pupils, colleagues and friends, New York,
Macmillan, 1912, p. 98. Robinson montre que le terme est moins mal-adapté qu’on ne le croit.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 165

initialement par les druides, censée tuer par la dérision. Il était dit que les druides
pouvaient versifier leurs adversaires à mort327.

Le plus célèbre « satire » est le « glam dicinn » : une malédiction suprême 328 .
Christian J. Guyonvarc’h l’identifie comme « […] la principale satire irlandaise, celle
qui est la plus efficace en même temps que la forme la plus achevée de la satire. »
Le glam dicinn est un « cri, malédiction impromptue ou extrême [… ], une satire qui
s’abat sur les victimes comme un châtiment ou une calamité d’enfer. 329» James Robinson
qualifie le glam dicinn d’invective de magicien-poète330. L’incantation inflige des blessures
tant psychiques que réelles : « […] un ultime aspect du glam dicinn », écrit
Guyonvarc’h, « est enfin l’apparition, sur le visage des victimes, de furoncles ou
d’abcès qui les défiguraient et contribuaient à les faire mourir de honte.331 » Les
célèbres trois furoncles du glam dicinn s’appellent parfois « Honte » « Blâme » et
« Laideur », ou « honte, tache, faute », avec des nuances chrétiennes.

On en voit la trace dans le plus ancien code civil d’Irlande, le Senchus Mor du Ve
siècle, où le glam dicinn apparaît dans une liste de crimes payable de cinq jours de
« détresse » (certains biens sont confisqués pour la période indiquée, ou il faut payer
un « prix d’honneur ») ; dans le Senchus Mor, la satire se classe après les crimes de la
main, du pied, et de la bouche, parmi les « crimes de la langue » : définis comme :
« satire, calomnie ou faux témoignage, c’est-à-dire, la trahison, ou la satire plénière, ou quel que

327 « The druids power with words extended to incantations meant to gain supernatural ends.
With their verses they could control and modify or redirect the forces of nature […] Druids
could « rhyme to death » both man and beast. » Lester K. Little, Benedictine Maledictions :
Liturgical Cursing in Romanesque France, Ithaca, Cornell University Press, 1996, p. 165.
328Christian J. Guyonvarc’h, Magie, médecine et divination chez les Celtes, Payot & Rivages, 1997, p.
151.
329 Christian J. Guyonvarc’h, op. cit., p. 150.
330 Fred Norris Robinson, « Satirists and enchanters in early Irish literature », in Studies in the
history of religions, presented to Crawford Howell Toy by pupils, colleagues and friends, New York,
Macmillan, 1912.
331Christian J. Guyonvarc’h, Magie, médecine et divination chez les Celtes, Payot & Rivages, 1997, p.
151.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 166

soit le genre de satire, c’est-à-dire, le « glamh dicenn, c’est-à-dire, donner un mauvais


nom ou un surnom 332 »

Le surnom affligeant ou diffamant, se range donc du côté de cette incantation-


malédiction, le glam dicinn, qui tue par la honte, attachant la faute au nom, de même
que les trois furoncles légendaires la publient sur le visage. Il y a dans le surnom,
un acte de violence contre le nom, qui s’apparente à la pratique romaine de
damnatio, volonté de détruire le nom et la mémoire de la personne avec la mutilation
de ses effigies, la refonte et la refrappe des monnaies portant son image,
l’effacement des inscriptions et des dédicaces portant son nom333 . Le glam dicinn
détruit le visage en le défigurant, comme il détruit le nom en le déformant.

Cette pratique d’incantations rimées, prononcées par un druide, membre donc


de la classe sacerdotale, se transforme, ou se réfugie, dans la pratique monastique
des malédictions. Lester K. Little, montre que l’absorption des traditions païennes
dans le christianisme a fait de Saint Patrick, par exemple, une sorte de super-druide,
capable de battre les druides païens à leur propre jeu dans des concours de
malédictions.  334

Le glam dicinn s’apparente à la pratique chrétienne de l’anathème, prononcé par la


formule « anathema amaratha », que Lester Little compare à la formule magique :
« abracadabra 335 ». L’anathème, défini par le concile de Meaux en 845 comme « une

332 « Crime of tongue, by satire, slander or false witness, i.e. betraying, or the full satire, or
whatever kind of satire it may be, i.e. the “glamh dicenn” i.e. giving a bad name or a
nickname. » Introduction to Senchus Mor and Achzabail or Law of Distress, as contained in the Harleian
manuscripts, in Hibernie leges et institutiones antiquae, or Ancient laws and institutes of Ireland, tome I:
Dublin, Alexander Thom, 1865, p. 241. Ce passage est signalé par Christian J. Guyonvarc’h, p.
159, note 2 (dans une traduction malheureusement corrompue et incompréhensible).
[http://archive.org/stream/ancientlaws01hancuoft#page/240/mode/2up/search/satire]
333Voir sur ce sujet: Eric R. Varner, Monumenta Graeca et Romana: Mutilation and transformation :
damnatio memoriae and Roman imperial portraiture, BRILL, 2004.
334« Between the fifth and the eighth centuries, […] Patrick the provincial Roman Christian
missionary had been absorbed into and transferred by traditional Celtic culture ; he had
become a superwizard who could outwit, outmaneuver, outrhyme, and outcurse any « merely »
pagan druid. The virtues of the druids became saintly virtues. » Benedictine maledictions, op. cit., p.
166. (On pourrait peut-être y voir aussi le reflet de la supériorité de Moïse sur les mages
égygptiens.)
335 Lester Little dit que l’expression maranatha est aramaïque, pour « Viens, ô Seigneur », et ne
fut ni traduit en grec ni en latin dans la Bible (Paul le prononce dans I Cor. 16 :22)) « Il devint
donc un terme mystérieux, sans signification précise, répétant en grande partie la sonorité du
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 167

condamnation à la mort éternelle 336 », est plus terrible encore que


l’excommunication, étant une « malédiction perpétuelle337 » : Du VIe au XIe siècle,
écrit Little, l’anathème « était devenu une sorte d’excommunication de première
classe conservant l’ancienne tradition : cérémonie publique, terribles malédictions,
séparation à la fois des sacrements et de la communauté des chrétiens, sans grand
espoir de réintégration 338 ».

L’anathème monastique était une cérémonie publique intégrant toute


l’assemblée : elle devait participer en prononçant des répliques : « Fiat. Fiat.
Amen », et en appliquant eux-mêmes la sentence d’exclusion sociale. Little précise :
« L’évêque doit […] expliquer aux gens, en termes simples et dans la langue
populaire, la signification de ce qui vient de se passer, sans omettre de les avertir de ne
pas s’associer avec la personne excommuniée, sous peine de recevoir le même sort339 ».

Mais l’aspect le plus terrible de l’anathème était sans doute la volonté de faire
oublier la personne dans la mémoire collective, version chrétienne de la damnatio
memoriae. Un anathème trouvé dans la Bible de Saint-Martial de Limoges (Xe s) se
termine : « Et que tout souvenir d’eux soit ainsi anéanti pour toujours et à jamais 340». Little
observe que plusieurs passages bibliques fournissent le modèle de cette oblitération
des noms, notamment Deutéronome 29 : 20 : (pour l’Israélite qui se détourne de
Dieu) : « L'Éternel ne voudra point lui pardonner. Mais alors la colère et la jalousie de l'Éternel
s'enflammeront contre cet homme, toutes les malédictions écrites dans ce livre reposeront sur lui, et
l'Éternel effacera son nom de dessous les cieux » ; et Psaumes 109 :13 : Que soit

mot anathème qu’il suivait normalement. Anathema maranatha avait donc certaines qualités
communes avec des formules magiques comme amstramgram ou abracadabra. » Lester K
LITTLE., « La morphologie des malédictions monastiques », Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations 34 (1), 1979, p. 43-60, p. 51 [persée].
336 Little, « Malédictions monastiques », op. cit., p. 50.
337 Ibid., p. 50.
338 Ibid., p. 49.
339 L.K. Little, « Les malédictions monastiques », p. 49.
340 Ibid., p. 49.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 168

retranchée sa descendance, que son nom s'efface avec ses enfants » et 15 : « Qu'ils soient
toujours présents devant l'Éternel, et qu'il retranche de la terre leur mémoire 341 . »

Cette description de l’anathème nous permet de remarquer que les messagères


qui prononcent le châtiment de l’enfer contre Yvain et Perceval emploient plusieurs
éléments de l’anathème ainsi décrit, notamment :

1) une cérémonie publique (la plainte est prononcée devant la cour)


2) une nomination (le nom de la personne est déclaré publiquement)
3) des malédictions : une série d’invectives et surnoms (Yvain), invocation de la
mauvaise fortune (Perceval)
4) une accusation publique : exposition du crime et des conséquences du crime
5) une exclusion sociale : les autres membres de la cour sont maudits s’ils le
saluent
6) une exclusion spirituelle : Yvain est renvoyé non pas de Dieu, mais du cœur de
Laudine qui ne veut plus jamais le revoir)

Pour Yvain, la dénonciatrice exprime la volonté de l’exclure de la cour avec son


salut, en arrivant :

S'en est el paveillon antree


Et tres devant le roi venue ;
Si dist que sa dame salue
Le roi et monseignor Gauvain
Et toz les autres, fors Yvain,
Le mançongier, le guileor,
Le desleal, le tricheor (Le Chevalier au Lion, v. 2714-2720)
:
comme en partant :

Puis si comande a Deu le roi


Et toz les autres, fors celui
Cui ele leisse an grant enui. (v. 2778-2780)

La Demoiselle Hideuse fait de même pour Perceval :

Le roi et les barons salue


toz ansanble comunemant,
fors Perceval tant solemant, (Le Conte du graal, v. 4618-4620)

341Passages signalés par Lester K. Little, Benedictine Maledictions, Liturgical Cursing in Romanesque
France, Ithaca, Cornell University Press, 1993, p. 68. Nous citons la Bible de Louis Segond.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 169

Mais pour Perceval, l’exclusion est immédiatement plus terrible, car elle maudit
aussi tous ceux qui le salueraient ou qui lui voudraient du bien. Rappelons en outre,
que la Demoiselle Hideuse crie le nom de Perceval, et complète l’invocation de la
mauvaise fortune commencée par la cousine :

« Ha ! Percevax, Fortune est chauve


derriers et devant chevelue.
Et dahez ait qui te salue
et qui nul bien t'ore et te prie,
que tu ne la retenis mie,
Fortune, quant tu la trovas ! (Le Conte du graal, v. 4622-4627)

La vraie exclusion, pour Yvain, ne concerne pas la cour, ce qui est plus terrible
encore, car il est renvoyé à jamais du cœur de Laudine, exclu donc pour toujours du
jardin de l’amour :

« Yvain, n'a mes cure de toi


Ma dame, ainz te mande par moi
Que ja mes vers li ne reveignes
Ne son anel plus ne reteignes.» (Le Chevalier au Lion, v.
2767-2770)

Il est intéressant que la dénonciatrice précise, que ceci n’est pas une plainte en justice
(clamor) :

Sa conplainte ne devant jor,


Si ne di ge rien por clamor,
Mes tant dit que traïz nos a
Qui a ma dame t’esposa. (v. 2763-2766)

Ce n’est donc pas à la justice terrestre qu’elle s’adresse : or, elle inflige elle-même le
châtiment divin (du dieu de l’amour) en reprenant la bague de Laudine. En
arrachant du doigt d’Yvain l’anneau magique qui devait lui servir d’« escuz et
haubers » (v. 2610) et le protéger magiquement de tous les maux, tant qu’il gardait
Laudine en son coeur342, elle le désarme et l’expose.

La réaction d’Yvain est alors fascinante : frappé instantanément d’aphasie,


comme foudroyé, Yvain s’inflige exactement l’exclusion envisagée tant par

342 « Mes or metroiz an vostre doi / Cest mien anel, que je vos prest / Et de la pierre quex ele
est / Vos voel dire tot en apert : / Prison ne tient ne sanc ne pert / Nus amanz verais et leax, /
Ne avenir ne li puet max ; / Mes qui le porte et chier le tient / De s'amie li resovient / Et si
devient plus durs que fers. / Cil vos iert escuz et haubers / Et voir einz mes a chevalier / Ne
le vos prester ne baillier, / Mes por amors le vos doing gié. » Le Chevalier au Lion, v. 2600-2613.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 170

l’anathème monastique que par le glamm dicinn, il s’enfuit pour se faire oublier du
monde, avant de sombrer dans la folie :

Mis se voldroit estre a la fuie


Toz seus en si salvage terre
Que l'en ne le seüst ou querre,
Ne nus hom ne fame ne fust
Qui de lui noveles seüst
Ne plus que s'il fust en abisme.
Ne het tant rien con lui meïsme
Ne ne set a cui se confort
De lui, qui soi meïsme a mort. (Le Chevalier au Lion, v. 2784-2792)

Il en va de même pour Perceval, qui réagit à l’énoncé de la Demoiselle Hideuse en


s’auto-condamnant à l’errance sans repos, le sort des damnés :

Et Percevax redit tot el,


qu'il ne girra an .i. ostel
.ii. nuiz an trestot son aage. (Le Conte du graal, v. 4703-4705)

Perceval et Yvain sont donc tous les deux comme foudroyés par l’enfer, ou du
moins par un être infernal : le « noir palefroi baucent » de la dénonciatrice d’Yvain
suggère une créature maléfique 343 ; quant à la Demoiselle Hideuse : « onques riens si
leide a devise / ne fu neïs dedanz anfer » (v. 4594-4595). Ainsi réagissent-ils comme si
l’anathème de Dieu était tombé sur eux : Yvain se jette à la vie de sauvage dans les
bois, comme Merlin dans la Vita Merlini, et Perceval s’engloutit dans la déréliction
et l’oubli de Dieu. Ils rejouent ainsi l’errance, la nudité, la honte, la punition divine,
en bref, la chute originelle, séparés du jardin de l’amour, ou de la cour, séparés de
leur propre sens et mémoire, et surtout, dans le cas de Perceval, séparé de Dieu.

C’est ainsi qu’en se nommant pour la première fois, Perceval s’ouvre à la


vengeance des « mauvais esprits », et ce nom nouveau et fragile attire
immédiatement un jugement sur ses actes. Le nom d’Yvain est, lui, condamné à
mourir. Pour revivre, après son anéantissement, il devra renaître comme Chevalier
au Lion.

343 Jacques Merceron note le signe négatif de ce palefroi, qui s’oppose au vair palefroi qu’on
associe généralement aux demoiselles. James MERCERON, Le message et sa fiction : la communication
par messager dans la littérature française des XIIe et XIIIe siècles, Berkeley, University of California
Press, 1998, p. 343, note 45.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 171

LE COMBAT POUR LE NOM

La révélation tardive du nom de Perceval et son long anonymat sont riches en


implications symboliques, narratologiques, voire philosophiques. Le Conte du Graal
de Chrétien de Troyes est l’aboutissement de sa longue expérimentation de
plusieurs thèmes et stratagèmes narratologiques, y compris la « retardatio nominis ».
L’énigme identitaire, si étonnante dans le Conte du Graal, trouve son germe dans le
motif de l’incognito chevaleresque. Dans Erec et Énide, l’incognito joue un rôle à la
fois défensif et offensif dans le combat singulier. Défensif, il permet au chevalier de
cacher son jeu, empêche l’adversaire de jauger sa force et son expérience. Offensif,
il intimide : « l’ignorance accroît l’angoisse », dit Miha Pintaric344. L’anonymat est
une pièce complétant l’armure, et qui transforme l’être humain de pied en cap en
une projection de la Mort. Le heaume et la ventaille, couvrant entièrement la tête,
dissimulent déjà l’identité du chevalier, quand bien même ses armoiries la publient
(et Chrétien de Troyes s’arrange souvent pour que le chevalier n’ait pas ses propres
armes). Comme la « persona » ou prosôpon chez les Grecs, masque qui couvrait
entièrement la tête, l’armure est elle-même « persona » et peut presque se dispenser
du chevalier pour projeter le personnage345.

Dans Cligès, lors du tournoi d’Oxford, Cligès est tellement impressionnant et


imbattable, anonyme, et ensuite introuvable, qu’Arthur en conclut « Ce fu

344 Miha Pintaric, « Le rôle de la violence dans le roman médiéval : l’exemple d’Erec et
Énide », La violence dans le monde médiéval, Senefiance No. 36, Aix-en-Provence, CUER MA, 1994,
p. 413-423. p. 420 : « Mais la question d’identité ne se réduit évidemment pas à la « jeunesse »
d’un chevalier » Rarement, un chevalier révélera son identité d’avance à celui qu’il doit
combattre, ce qui n’est pas moins vrai pour un chevalier de grand prix que pour celui qui ne
s’est pas encore créé de renommée. D’abord, on se bat, et après seulement, ou se dit qui on est
pourvu qu’on soit encore vivant. Ici, il ‘agit peut-être de ce qu’on pourrait appeler « élément de
surprise ». Si on révélait d’avance son identité, on donnerait à l’autre l’avantage de savoir à qui
il a à faire [sic]. Il pourrait donc d’avance se préparer pour le combat et le rendre plus
efficace. »
345 « Par sa forme, le masque scénique des Grecs rappelle le casque à visière du Moyen Âge ; il
couvrait non seulement la face, mais la tête jusqu’à l'occiput et quelquefois l'enveloppait
entièrement. » Article « Persona, prosôpon », Charles Daremberg et Edmond Saglio, Dictionnaire
des Antiquités Grecques et Romaines de Daremberg et Saglio, mise en ligne par Hélène Jouguet et
Florent Lartet, Université de Toulouse. [http://dagr.univ-tlse2.fr/sdx/dagr/index.xsp] Italo
Calvino fera disparaître entièrement le chevalier dans Il cavaliere inesistente (1959).
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 172

fantosme 346». Dans Erec et Énide, l’idée du danger représenté par « la Joie de la
Cour » est longuement préparée comme étant une force inconnaissable et
invincible. Une rangée de heaumes fichés sur de pieux, aboutissant à un seul pieu
sans tête, attend la prochaine victime. Les foules partout déplorent la mort
imminente d’Erec. Mais Erec, à la différence des femmes qui le pleurent, ne semble
pas imaginer que son adversaire puisse être autre qu’humain ; ainsi conforte-t-il
Énide avant d’affronter le mystère : « de neant estes an esmai », et « fors tant con
vostre amors m'an baille, /ne crienbroie je an bataille, /cors a cors, nul home
vivant347 ». Mais l’agent de cette terreur s’humanisera, lui aussi. La mort en personne
est une supercherie, une illusion, que le courageux adversaire doit savoir déjouer,
désarmer et démasquer, et en la forçant, par la violence, à se nommer.

L’humanisation de l’adversaire va de pair avec la mise à nu de la tête. Le


désarmement est donc physique et psychologique. Quand Yder tombe, Erec se
précipite sur lui pour exposer sa tête :

Erec par le hiaume le sache,


a force del chief li arache
et la vantaille li deslace,
le chief li desarme et la face.
Quant lui remanbre de l'outrage
que ses nains li fist el boschage,
la teste li eüst colpee colpee*
se il n'eüst merci criee :
« Ha! vasax, fet il, conquis m'as.
Merci! Ne m'ocirre tu pas! (Erec et Énide 981-990)

En arrachant le heaume, et délaçant la ventaille de son adversaire, lui dégageant le


cou dans le but de lui trancher la tête, Erec se contraint également à regarder son
ennemi dans les yeux, entendre sa voix, et la rage de tuer se convertit en un
moment de « vérité et réconciliation ». Les langues se délient : suivent les
accusations, et aveux, explications, et enfin, la connaissance, l’échange de noms et
le pardon. Tout se passe comme si, pour avoir le droit de demander le nom de
l’autre, il fallait se mettre en position de lui couper la tête. Ainsi le pouvoir de tuer
et le pouvoir d’aimer se présentent-ils au même instant.

346 Cligès, v. 4696.


347 Eric et Énide, v. 5804-5809.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 173

Dominique Barthélemy relève une anecdote historique rapportée par Orderic


Vita, qui démontre combien les chevaliers répugnaient à tuer des adversaires qu’ils
connaissaient. Il s’agit de la bataille de Brémule, (20 août 1119), entre Louis VI de
France et Henri 1e d’Angleterre « le Beauclerc » (fils de Guillaume le Conquérant) :

« […]dans le récit même de la bataille, il peint des Normands très préoccupés


de ne pas tuer l’adversaire noble. Ils font cent quarante captifs, et après cela
Louis VI s’en va. Dans ce combat de deux rois, dit Orderic, j’ai su que, sur
neuf cents chevaliers, il n’y eut que trois tués. En effet, ils étaient
complétement couverts de fer. Ils s’épargnaient d’ailleurs mutuellement tant
par la crainte de Dieu que parce qu’ils se connaissaient [notitia contubernii]. Ils
ne cherchaient pas tant à tuer les fuyards qu’à les capturer.348 »

Pour le chevalier incognito donc, donner son nom à l’adversaire c’est à la fois se faire
connaître, se rendre digne de grâce, mais c’est aussi céder la dernière pièce de son
armure. Forcer le vaincu à s’identifier, c’est lui arracher la « persona », révélant
l’acteur et faisant déchoir l’ange de la mort au rang de simple mortel. Le chevalier
vaincu rachète sa vie au prix de son nom, qui signe l’accord de paix entre les deux
combattants.

L’échange rituel de noms

Que l’échange de noms à la suite d’une bataille fasse partie d’un « rituel » est une
idée qui nous fut inspirée par l’observation de l’ethnologue Bohumil Holas,
concernant des sociétés ouest-africaines :

« Le nom fait partie intégrale de la personnalité dans toutes les formes de


civilisations ouest-africaines, selon une règle bien établie. Autrefois, et bien
souvent encore de nos jours, l'échange des noms entre deux personnes créait entre elles
un lien indéfectible. Il constituait ainsi une fraternité rituelle qui, dans ses formes
archaïques, était scellée par l'échange du sang. Le nom, au cours d'une évolution
idéologique que l'on connaît, est, par la suite, devenu un substitut valable, en
quelque sorte une abréviation symbolique, de la« sève de la vie ». […]
L'échange des noms était toujours envisagé comme un acte rituel d'importance tout à fait
exceptionnelle, car toute la personnalité s'y engageait. Il représente encore
aujourd'hui, dans la conception […] ouest-africaine un pacte comportant
l'avantage — et l'obligation — de la paix et de l'entr’aide.349 »

348Dominique BARTHÉLEMY, La Chevalerie  : de la Germanie antique à la France du XIIe siècle, Paris,


Librairie Anthème Fayard, 2007, p. 277.
349 » Bohumil HOLAS, « Remarque sur la valeur sociologique du nom dans les sociétés
traditionnelles de l’Ouest africain »Journal de la Société des Africanistes, vol. 23 / 1, 1953, p. 77-86.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 174

L’échange de noms qui noue un « pacte comportant l’avantage et l’obligation de la paix


et de l’entr’aide », scellé par « l’échange de sang » caractérise assez précisément l’accord
de grâce conclu entre Erec et Guivret le Petit. Holas suggère que l’échange de nom
est l’équivalent de l’échange de sang. La bataille chevaleresque, bataille loyale entre
deux combattants consentants, constitue le premier « échange de sang », que la
nomination complète et renforce, et souvent la bataille, après tant de haine, se
termine en accolades et en amitiés sincères. Erec noue avec Guivret li petit une amitié
exceptionnellement chaleureuse, la fraternité signalée par le pansement mutuel des
plaies (autre échange de sang).

Li uns l'autre beise et acole ;


onques de si dure bataille
ne fu si dolce dessevraille,
que par amor et par franchise
chascuns, des panz de sa chemise,
trancha bandes longues et lees,
s'ont lor plaies antrebandees.
Quant il se sont antrebandé,
a Deu s'antre sont comandé.
Departi sont an tel meniere :
seus s'an revet Guivrez arriere. (Erec et Énide, v. 3900-3910)

Qu’il s’agisse ou non d’un véritable rituel350, l’échange de noms qui conclut la
bataille semble suivre presque toujours les mêmes étapes, que nous pouvons
définir. Rappelons d’abord les conditions particulières du combat singulier
chevaleresque, qui le différencient surtout de la chanson de geste. Premièrement, le

350 Carlos Carreto emploie aussi le terme pour décrire cette cérémonie : « La révélation du
nom dans le roman médiéval est un acte de parole, peut-être l’acte de parole par excellence,
étant donc extrêmement ritualisé : on ne dit pas son nom à n’importe qui, n’importe où et
n’importe quand. Dans ce domaine, toutes les précautions sont nécessaires ». Il va de même
pour la révélation du nom à la cour : « « L’acte de révélation publique du nom à la cour est
d’un extrême importance : elle est toujours, comme on pouvait s’y attendre, fortement
ritualisée, que ce soit au niveau temporel (Pentecôte, Pâque, Saint Jean …) qu’au niveau spatial,
lors d’un tournoi, par exemple, qui se déroule sous le regard de la Dame et/ou de celui
d’Arthur.350 » Carlos CARRETO, « Au seuil d’une poétique du pouvoir: Manipulation du nom et
(en)jeux de la nomination dans le roman arthurien en vers », in The Propagation of Power in the
Medieval West, Groningen, Netherlands, Forsten, 1997, p. 249-263 (Mediaevalia Groningana  :
23), p. 252.p. 261.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 175

chevalier est toujours incognito, et Chrétien est très attentif à ce qu’il le soit351
(l’armure d’Erec, qui aurait porté ses armoiries, est hors de portée, et il doit en
emprunter au père d’Énide, l’écu de Keu a tant reçu de coups que ses armoiries ne
se voient plus). Deuxièmement, sauf anomalie, le chevalier ne tue pas son adversaire,
à moins qu’il ne s’agisse de brigands, un traître, un géant ou autre créature
maléfique : ce sont des gens, comme les Sarrasins dans la chanson de geste, à tuer
sans façons352. Troisièmement, celui qui perd, s’il veut la vie sauve, doit se soumettre
aux conditions de grâce posées par le vaincu353.

La partie diplomatique comporte donc les éléments suivants :

a) une « mise à nu » qui met chaque homme en face de la mort,


b) une demande de grâce,
c) un jugement : le vainqueur doit parfois lutter contre son envie de trancher la tête de
l’adversaire354.
d) un aveu de défaite. Erec dit à Guivret ce qu’il veut lui entendre dire :

351 Voir CARRETO, « Au seuil d’une poétique du pouvoir », op. cit., p.258. Carreto étudie le
motif de la non-reconnaissance, et signale les armoiries effacés de Keu, lors de sa rencontre
avec Erec dont voici le passage : « Erec conut le seneschal /et les armes et le cheval ; / mes
Keus pas lui ne reconut, / car a ses armes ne parut /nule veraie conuissance : /tant cos
d'espees et de lance / avoit sor son escu eüz / que toz li tainz an ert cheüz. » (Erec et Énide, v.
3949-3956).
352(Aiol prie, perturbé d’avoir tué un homme : « Chou est li premier hon conques feri / Or
m'est il bien avis je Fai ochi /Or doinst Dex que che soit .i. Sarrasins » (v. 654-646, Aiol).
353 Voir Silvio PELLEGRINI, « Tabù del nome proprio nei romanzi di Chrestien de Troyes »,
Varietà Romanze, a cura di G.E. Sansone, Bari, 1977, p. 325-331. Pellegrini écrit : « Al vinto il
vincitore magnanimo di uno scontro lascia la spada e la vita, ma impone di svegliarsi, volente o
nolente ; lo svelarsi suggella il riconoscimento della sconfitta e all’incirca equivale a un atto
formale di omaggio e sudditanza o obbedienza, che, nei casi di reciproca stima, può introdurre
lo sboccio di un legame di compagnonaggio, a sua volta suggellato dalla dichiarazione del
nome del vincitore. ». Pellegrini lie très justement cette soumission vassalique, comprise dans
l’échange du nom, au nom révélé d’Énide le jour de son mariage : « Comprendiamo così
meglio, ora, l’asserzione che una donna non è stata sposata se non è stata nominata par son droit
non », p. 330-331.
354 Dans le Chevalier de la Charrette cette étape sera amplifiée en une longue disputatio (entre
« Largece et Pitiez » (v. 2838) : après avoir vaincu le gardien du Pont de l’Épée, Lancelot est
tiraillé entre des plaidoyers contradictoires alors qu’une mystérieuse demoiselle apparaît pour
demander la tête du gardien, l’accusant de traîtrise, et le gardien lui même plaide pour sa vie,
accusant la demoiselle à son tour, de mensonges. Il y a là un « double bind » ou injonctions
paradoxales.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 176

Erec respont « Quant tu me pries,


oltreemant vuel que tu dies
que tu es oltrez et conquis » (v. 3287-3829)

e) l’imposition d’une peine : la prison ou (surtout s’il s’agit d’un égal) un lien de
vassalité). Erec exige d’Yder, qu’il se rende avec sa compagne et son
nain chez la Reine (qu’il a outragée). Quant à Guivret, en revanche, Erec
lui impose de se mettre en sa « menaie », ce qui est probablement à
comprendre comme un lien de vassalité :

puis ne seras par moi requis,


se tu te mez an ma menaie. » (v. 3830-3831)

f) la commission d’un message : S’il n’y a pas message, il s’agit, naturellement,


de chanter la gloire du vainqueur. Erec charge Yder de transmettre son
message à la reine : la nouvelle de son arrivée prochaine avec la fille la
plus belle du monde355 à la cour. Il charge en revanche Cadoc de raconter
son héroïsme à la cour : (« et gardez ne li celez ja/de quel poinne je ai mis
hors/et vostre amie et vostre cors 356»). Dans le Conte du graal, Anguingeron,
(dans l’espoir de convaincre Perceval de lui laisser la vie), explique
l’intérêt de ces envois de prisonniers-messagers : pour se faire un nom, il
faut un témoin :

« Et se je le tesmoing t’an port


Que tu m’aies d’armes oltré,
Veant mes genz, devant mon tré,
Ma parole an sera tenue
Et t’enors an sera creüe,
C’onques chevaliers n’ot greignor.
Et garde, se tu as seignor
Qui t’ait bien ne servise fait
Don le guerredon eü n’ait,
Anvoie m’i, et g’i irai
De par toi et si li dirai
Comant tu m’as d’armes conquis
Et si me randrai a lui pris
Por fere quanque boen li iert. (Le Conte du Graal, v. 2249-2263)

355 «et se li di que ge li mant /que demain a joie vanrai et une pucele an manrai /tant bele et
tant saige et tant preu /que sa paroille n'est nul leu », (v. 1034-1038).
356 Erec et Énide (v. 4500-4502).
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 177

g) l’échange de noms.

La morphologie du rituel

La dernière étape de cette danse diplomatique semble obéir aux principes


suivants :

a) Le vainqueur exige d’abord le nom du vaincu,


b) Le vaincu se nomme, et ose poliment demander le nom du vaincu.
c) Le vainqueur donne son nom s’il le veut.
d) Compliments, amitiés.

Examinons de plus près certaines de ces étapes :

Le nom du vaincu : « Lors li dist cil, ou voelle ou non »

Le vaincu est contraint de se nommer. C’est souvent la condition même de la merci ;


ainsi Erec exige le nom et le rang de Guivret, en troisième condition après avoir
demandé l’aveu de défaite et la promesse de soumission :

Et cil respont : « Plus i estuet,


qu'a tant n'an iroiz vos pas quites :
vostre estre et vostre non me dites,
et je vos redirai le mien. » (v. 3843-3842)

Erec exige le nom d’Yder sans formules de politesse, en le tutoyant, et le poète


souligne l’aspect de contrainte :

Et ton non revoel ge savoir. »


Lors li dist cil, ou voelle ou non :
« Sire, Ydiers, li filz Nut, ai non ; (v. 1040-1042)

Keu empruntera le même langage quand il veut ramener Perceval (encore inconnu
de lui) de force à la cour:

-Sire, fet Kex, mout liez an sui


qant il vos plest que ge i aille,
et ge l'an amanrai sanz faille
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 178

tot a force, vuelle il ou non,


si li ferai nomer son non. " (Le Conte du graal, v. 4260-4264).

Le nom du vainqueur : « Qui dirai ge qui m'i anvoie ? »

En général, le vaincu, s’il est renvoyé à la cour comme prisonnier, demande


surtout qui l’envoie, ce qui n’est pas sans rappeler la question de Moïse à Dieu.
« J’irai donc vers les enfants d’Israël, et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’envoie vers vous.
Mais, s’ils me demandent quel est son nom, que leur répondrai-je ? » et la fameuse réponse :
« Je suis celui qui suis. […] C’est ainsi que tu répondras aux enfants d’Israël : Celui qui
s’appelle ‘je suis’ m’a envoyé vers vous 357».

Ainsi, il convient de poser la question avec une grande politesse. Yder demande
le nom d’Erec, en employant l’expression cérémonielle, Caretto dira même
« sacramentelle 358», formulée avec le verbe « celer »:

Mes dites moi, nel me celez,


par quel non estes apelez ;
qui dirai ge qui m'i anvoie? » (1051-1053)

Eric répond en reprenant la même formule, mais toujours en le tutoyant :

Et cil respont : « Jel te dirai,


ja mon non ne te celerai :
Erec ai non. Va, se li di
que je t'ai anvoié a li. (v. 1055-1058)

Pour le vainqueur, donner son nom n’est ni une soumission, ni une contrainte : au
contraire, il fait cadeau de son nom à l’autre, en signe de pardon et de suzeraineté.
C’est l’équivalent d’une cérémonie d’hommage.

L’ordre de la nomination

Puisque la seule façon de tirer honneur d’une défaite est de combattre un


chevalier de plus grand prix, le vaincu peut être impatient de savoir le nom de celui

357 Exode 3.13 -14 (Bible de Louis Segond).


358 Carlo Carreto, « Au Seuil d’une poétique du pouvoir », op. cit., p. 261.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 179

qui l’a battu, comme en témoigne le discours de Mabonagrin, pour qui l’idée de
perdre devant un inférieur serait insupportable :

« […] mout voldroie par proiere,


s'estre puet an nule meniere,
que je vostre droit non seüsse,
por ce que confort an eüsse.
Se miaudres de moi m'a conquis,
liez an serai, ce vos plevis ;
mes se il m'est si ancontré
que pires de moi m'ait outré,
de ce doi ge grant duel avoir. » (Erec et Énide, v. 5965-5973)

L’ordre de nomination est donc important dans le rituel : le chevalier vaincu doit se
nommer en premier. En posant sa demande en premier (même avec extraordinaire
déférence), Mabonagrin interrompt le déroulement normal du rituel. Erec répond
en rétablissant la hiérarchie, promettant de se nommer sous condition que
Mabonagrin le fasse d’abord, et qu’il s’explique :

— Amis, tu viax mon non savoir,


fet Erec, et jel te dirai,
ja ainz de ci ne partirai ;
mes ce iert par tel covenant
que tu me dies maintenant
por coi tu iés an cest jardin.
Savoir an voel tote la fin,
que ton non dies et la Joie,
que mout me tarde que je l'oie. » (v. 5974-5982)

VARIANTES DU THÈME

Une substition

La partie « diplomatique » comprenant l’échange de noms telle que nous l’avons


décrite, est presque toujours présente sous une forme ou une autre dans Erec et
Énide. Quand l’adversaire n’est pas gracié, il peut y en avoir un autre qui prenne sa
place dans le rituel de l’échange. C’est le cas de Cadoc, chevalier délivré par Erec
des mains des deux géants qui le tenaient prisonnier. Cadoc s’offre à Erec comme
vassal et serviteur, ou presque comme esclave et prisonnier :

Et cil li dist : « Frans chevaliers,


tu es mes sire droituriers ;
mon seignor vuel feire de toi,
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 180

et par reison faire le doi,


que tu m'as sauvee la vie ;
[…]
Sire, je te voel fere homage :
toz jorz mes avoec vos irai,
con mon seignor vos servirai. » (Erec et Énide v. 4455-4468)

Ainsi Cadoc prend la place du gracié, se substituant aux géants massacrés, ce qui
complète la structure que nous avons décrite. Mais l’échange de noms ne se déroule
pas tout à fait comme à l’ordinaire : Erec n’a pas besoin d’un suivant, et le
prisonnier libéré n’a pas prouvé son mérite (au contraire). Cadoc, qui s’humilie
d’abord de façon plutôt obséquieuse, a maintenant le mauvais goût de demander le
nom d’Erec pour pouvoir le convoquer à sa guise. Erec refuse franchement de le
satisfaire.

Quant vos mon non savoir volez,


Ne vos doit pas estre celez.
Cadoc de Tabriöl ai non ;
Sachiez, ainsinc m’apele l’on.
Mais quand de vos partir m’estuet,
Savoir voudroie, s’estre puet,
Qui vos estes et de quel terre,
Ou vos pourrai trouver ne querre
Ja mes, quant de ci partirai.
-Amis, ja ce ne vos dirai,
Fait Erec, ja plus n’an parlez.  359

Erec l’envoie plutôt à la cour où il découvrira le nom par lui-même, se désignant


seulement comme : « Cil qu’[Arthur] er soir dedeanz sa tente / Reçut a joie et herberga » (v.
4498-4499)

Cette analyse de quelques batailles dans Erec et Énide laisse découvrir les règles
que Chrétien semble s’être imposées, (ou dont il a hérité) dans un premier temps.
Mais on constate avec étonnement, à travers les cinq romans, que ce modèle est
souvent présent, parfois seulement en filigrane, même quand la bataille n’est que

359 v. 4509-4517, édition de Jean-Marie Fritz. L’anomalie de ce refus semble avoir perturbé
Guiot, car il l’a omis de son manuscrit, avec l’identification de Cadoc et sa question. L’édition
de J.-M. Fritz signale que les v. 4511-4520 sont une « lacune propre à C », (p. 350).
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 181

symbolique ou imaginaire. Dans le Conte du Graal, Gornemant représente


symboliquement la bataille pour Perceval, sous forme de leçon. Or, c’est juste au
moment où la leçon se termine, (fin donc de la « bataille » imaginaire) où ils s’en
vont, main dans la main, pour dîner, que Perceval pense à l’enseignement de sa
mère et demande le nom de son hôte. Gornemant, en revanche, ne lui demande pas
le sien360, comme si, symboliquement, il le reconnaissait déjà pour « le meilleur
chevalier du monde ».

Nous pouvons également déceler ce motif dans le Conte du Graal après la


fameuse scène des trois gouttes de sang. Perceval se fait attaquer d’abord par
Sagremor, ensuite par Keu, tous deux désarçonnés et humiliés. On pourrait
considérer que c’est une bataille faite en trois parties, et que Gauvain vient effectuer
la partie « diplomatique », le désarmement du héros, l’échange de noms, pour
l’amener enfin comme vassal à la cour d’Arthur. C’est, en fait, l’avis de Keu dont les
moqueries semblent souvent contenir une part de prophétie : il insinue que
Gauvain récoltera le fruit du travail des autres :

« […] Ha ! messire Gauvain,


vos l'amanroiz ja par la main,
le chevalier, mes bien li poist.
Bien le feroiz, se il vos loist
et la baillie vos remaint.
Ensi en avez vos pris maint.
Qant li chevalier sont lassez
et il ont fet d'armes assez,
lors vet au roi congié requerre
que l'an li lest aler conquerre ! » (Le Conte du graal, v. 4347-4356)

Si les combats avec Sagremor, ensuite Keu, ne sont là que pour mettre en valeur
l’extraordinaire douceur, voire l’acuité psychologique de Gauvain, il n’en est pas
moins vrai que structurellement, son intervention complète la danse cérémoniale de
la bataille, qui doit se terminer en diplomatie, en amitiés, en accolades. D’abord
l’échange de noms. Gauvain pose la question avec son inimitable suavité :

360 On peut se demander alors selon les règles, si cette omission fait de Perceval le
« vainqueur » de leur bataille imaginaire ? Perceval de toute façon, sera toujours vainqueur.
Mais il est évident que Chrétien conserve l’anonymat de Perceval pour le coup de théâtre de la
devinaille ultérieure.
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 182

[…} « Sire, se Dex me saut,


li rois ne queroit se vos non.
Sire, comant avez vos non ?
— Percevax, sire. Et vos, comant ?
— Sire, sachiez veraiemant
que ge ai non an baptestire
Gauvains. — Gauvains ? — Voire, biau sire. »
(Le Conte du Graal, v. 4456-4462)

Ensuite vient le désarmement mutuel : chacun se rend à l’autre dans une parfaite
réciprocité, qui n’est pas sans rappeler la fraternité entre Erec et Guivret, s’aidant
mutuellement à panser leur plaies :

Lors cort li uns l'autre anbracier ;


il comancent a deslacier
andui lor hiaumes et vantailles
et traient contremont les mailles.
Ensi s'an vont joie menant ;
et vaslet corent maintenant,
qui ensi conjoïr les voient
d'une angarde ou il estoient,
et sont venu corant au roi. (v. 4477-4485)

De l’autre côté du miroir

De nombreuses autres variations ou déformations jusqu’à l’explosion totale du


motif resteraient à découvrir et définir dans la partie Gauvain. Il est
particulièrement frappant que dans ce « monde à travers le miroir » où Gauvain
vogue après avoir franchi la borne de Galvoie, les choses se passent à l’envers, la
première de ces inversions étant que Gauvain, en pays ennemi, se trouve contraint
à l’incognito, alors qu’il se vante de ne jamais dissimuler son identité si on le lui
demande361, et doit même cacher son nom à sa propre mère.

Dans cette atmosphère de monde à l’envers, il est notable que le conflit entre
Gauvain et Greoreas se présente comme la parodie et l’inversion d’une bataille
chevaleresque. Si une victoire en tournoi permet de gagner le cheval du perdant, ici,
au contraire, le conflit commence par le vol du cheval de Gauvain. Et si le rituel de

361 « Sire, Gauvains sui apelez, /Onques mes nons ne fu celez /An leu ou il me fust requis
/n'onques ancores ne le dis /s'ainçois demandez ne me fu. » (v. 5565-5569).
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 183

l’échange de noms veut, comme nous l’avons montré, que chacun demande poliment
le nom de l’autre en fin de la bataille, ici, chacun reconnaît et dénonce rudement
l’identité de l’autre avant la bataille :

[…] « Gauvains, tes t'an.


pran le roncin, si feras san,
que au cheval as tu failli,
que ge l'ai a mon oés seisi,
si l'an manrai come le mien. » (v. 6839-6842)

— Es tu ce donc, Greorreas,
qui la dameisele preïs
par force et ton boen an feïs ? (v. 6839-6874)

Quand le neveu de Greoreas vient le remplacer pour un vrai combat, où


traditionnellement une demoiselle l’aurait encouragé, ici Gauvain est violemment
découragé par la « pucele ramproneuse ». Gauvain qui combat sur un mauvais roncin
qu’il a dérobé à l’« écuyer désavenant », et gagne quand même, doit voler son propre
cheval pour le reprendre. Ensuite, au lieu d’épargner ou même de tuer son
adversaire, Gauvain le laisse pour mort. Puis il revient vers lui, non pas pour le
secourir, mais pour le livrer au nautonier à la place du cheval que ce dernier
réclamait comme son droit. Il offre donc un homme à la place du cheval, à l’inverse
de toute logique chevaleresque. Finalement, au lieu de souffrir de cette captivité, le
prisonnier s’épanouit, grâce à l’accueil innatendu du nautonnier, plein d’égards et
manifestations d’amitié.

Une bataille psychologique

On pourrait peut-être voir également, dans le rapport entre Gauvain et


l’Orgueilleuse de Logres, une bataille symbolique (et comportant également des
inversions du modèle). Cette castratrice, féministe enragée avant l’heure, mène une
guerre psychologique contre Gauvain, visant, par la parole, à le blesser dans son
amour-propre, voire le conduire à la mort, ce qu’elle a déjà fait pour nombre de
chevaliers :

je m'an iroie avoeques toi


tant que maleurtez et pesance
et ire et diax et mesestance
t'avenist an ma conpaignie. (Le Conte du Graal, v. 6474-6477)
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 184

Ses remarques visent ses points faibles, et comme des flèches capables de
transpercer l’armure, arrivent parfois au but, puisqu’elles sont justes. Comme Keu,
qui ne voit que de la manipulation dans la suavité légendaire de Gauvain, elle
l’accuse de se présenter à l’amble (allure difficile pour le cheval, et qui sent la parade
sexuelle du chevalier), dans le seul but de la ravir, ce que Gauvain ne songe même
pas à nier :

— Si faz, chevaliers, par ma foi,


que ge sai bien que vos pansez.
— Et coi ? fet il. — Vos me volez
prandre et porter ci contreval
sor le col de vostre cheval.
— Vos dites bien voir, dameisele.
— Ge le savoie bien, fet ele.
Mal dahé ait qui le pansa ! (v. 6454-6461)

Mais la « pucele ramproneuse » finit par se rendre, et de même que le terrible


Mabonagrin, une fois vaincu, devient humain, elle dévoile sa face humaine dans un
long aveu, expliquant sa cruauté par ses souffrances passées, et son envie de
mourir. Au lieu de demander « merci » au vainqueur, qui l’a conquise à force de
douceur, elle le prie de la punir :

Sire, or prenez de moi justise


tel que ja mes nule pucele
qui de moi oie la novele
ne die a nul chevalier honte. (v. 8690-8693)

Ensuite, comme un chevalier vaincu, mais sans que Gauvain le lui demande, elle
lui voue une obéissance de vassale :

— Vostre volanté d'outre an outre


ferai, sire », fet la pucele. (v. 8702-8704)

En se convertissant à la douceur, celle qui avait trop de noms, n’en aura plus
aucun. La « pucele ranponeuse » (v. 6933), « la male pucele » (v. 6899), et
« L’Orgueilleuse de Logres » n’étaient que des surnoms motivés par sa folie
meurtrière, comme le dit Grinomalant :
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 185

« […] ele est mout male et desdeigneuse.


Et por ce a non l’Orguilleuse
De Logres, ou ele fu nee (Le Conte du graal, v. 8375-8385)

Après sa transformation ces surnoms ne s’appliquent plus, et elle réintègre la cour


des reines, fût-ce le royaume des ombres, dans l’anonymat parfait.

Fin de partie

Nous avions rapidement esquissé quelques reflets et déformations du motif du


nom comme enjeu de la bataille. Il y aurait des richesses sans fin à creuser sur le
thème du nom dans la « partie Gauvain », que nous n’avons fait qu’effleurer.
Comme Perceval, qui découvre que ses fautes viennent le chercher, Gauvain se
trouve partout assailli par ses anciennes fautes, vraies ou prétendues, commises en
son nom : le thème de l’expiation des fautes pourrait également être exploré en
fonction des noms et des dénonciations de noms. Avant de conclure, revenons
donc pour une dernière fois à Perceval.

Nous avons commencé ce mémoire en parlant de l’absence de nom de Perceval,


et de son étonnante découverte ou « devinaille », et nous avons montré que, du
moment qu’il se nomme, Perceval entre en lutte contre des forces qui le harcèlent :
sa propre honte vient le regarder par les trous de la robe chez la Demoiselle du
Tref ; une terrifiante harpie vient hurler une malédiction devant toute la cour. Du
moment qu’il se nomme, Perceval commence à se scinder en deux, comme
Rumplestilzchen. En se nommant, il commence à se séparer de Dieu. Comme la mère
se sépare de son enfant par la nomination, Perceval se circonscrit et se limite aux
contours d’un personnage de roman courtois. Comme les fameuses trois gouttes de
sang dans la neige que Perceval contemple jusqu’à leur disparition, la « présence »
fulgurante du personnage semble pâlir et disparaître dans le « trou noir » de ses cinq
ans d’errance ou il perd la mémoire de Dieu. Renvoyant cinquante « chevaliers de
pris/a la cort le roi Artus pris » il semble que Perceval livre un combat contre lui-
même. Wolfram a interprété cet oubli comme un refus actif, Parzival renonce à le
servir :
Troisième partie : La Révélation de Perceval | 186

Der Wâleis sprach «wê waz ist Le Gallois s’écria : « Hélas ! Qu’est ce donc
got? que Dieu ! S’il était tout puissant et s’il
wær der gewaldec, sölhen spot pouvait manifester sa toute puissance, il ne
het er uns pêden niht gegebn, nous aurait pas à tous deux infligé une telle
kunde got mit kreften lebn. honte !

ich was im diens undertân, J’ai toujours été son serviteur dévoué
sît ich genâden mich versan. depuis que j’ai pris conscience de sa grâce.
nu wil i'm dienst widersagn: Je refuse désormais de le servir :
hât er haz, den wil ich tragn. s’il m’en veut de cela, je suis prêt à le
Parzival, 332 : 1-8 supporter !362 »

La conclusion de la bataille, on se le rappelle, comporte ces étapes : a) une mise à


nu, b) une demande de grâce, c) un jugement, d) un aveu de défaite, e) l’imposition d’une peine, f)
la commission d’un message, et finalement, g) l’échange de noms, où le vaincu se soumet en
avouant son nom, et le vainqueur lui pardonne en lui faisant don du sien. La résonance
chrétienne de tous ces termes est donc évidente, impliquant le repentir,
l’absolution, la miséricorde, et la communion. L’échange rituel de noms entre deux
chevaliers combattants se rejoue donc ici entre Perceval et Dieu, Perceval donnant
son nom à Dieu, et Dieu, par l’intermédiaire de l’ermite lui confiant ses noms. Si le
chevalier ne se nomme que l’épée sur la nuque, et si les noms de Dieu ne sont à
prononcer qu’en péril de mort, ne sont-ils pas le reflet l’un de l’autre. Et quel est ce
nom de Dieu sinon celui qu’il donne à Moïse : « Je suis celui qui suis ». Qu’on
appelle « Je suis celui qui suis » en danger de mort, n’est-ce pas affirmer sa propre
existence ?

362 Traduction française de Danielle Buschinger et Jean-Marc Pastré, op. cit, p. 398.
Conclusion

Depuis le début de ce mémoire, nous avons évoqué le problème des sources,


l’origine perdue ou occultée de Perceval, non seulement comme enfant de père sans
nom, mais comme personnage arthurien sans précédent dans la tradition, et le Conte
du graal comme œuvre sans paternité clairement discernable. La critique et les
continuateurs ont parfois reconstruit des origines, un père aux jambes de serpent,
un chevalier Bliocadran, ou Gahmuret, ou Bran le Béni. D’un autre côté, nous
avons évoqué le problème de la devinaille de son nom par Perceval. La plupart des
explications proposées se fondent sur le sens même du nom, Perce-a-val, Perce-val,
per-ce-val, perce-voile. En 1842, Audren de Kerdrel a proposé d’y voir « Percy-
faill 363 » « compagnon de bassin » qui serait une variante en langue galloise de
« Peredur », qui selon lui signifiait la même chose. Cela renvoie le sens du nom a
une source mythique (un autre conte, Peredur ou le graal était un bassin). La source
serait dans le sens, et le sens dans la source. On pourrait continuer d’interroger le
sens de ce nom qui semble se prêter à de multiples découpages, comme Per-cheval :
ce serait une ultime ironie, si le nouveau chevalier ne devinait qu’un nom qui ne
l’avance à rien : le nom du chevalier serait, en forme de plaisanterie : « celui qui
passe à cheval », ou plus simple encore, « chevalier ».

363 « M. de La Villemarqué veut que Peredur signifie, en gallois, chercheur de bassin; [...]
Est-ce que Peredur ne signifierait pas plutôt compagnon du bassin, de per et de cedwyr (en
construction) edwr? - Or, Percyfaill (prononcez percevaill) a aussi, en gallois, le sens de
compagnon du bassin. - Nous sommes donc porté à croire que le trouvère français a donné à
son héros le nom de Perceval, parce qu'il se rapproche beaucoup du nom de Percevaill, lequel
est le synonyme de Peredur. Ce qui est certain, c'est que la signification de compagnon du
bassin s'accorde parfaitement avec la nature des fonctions des gardiens du Graal ». Audren DE
KERDREL, « Contes populaires des anciens Bretons, précédés d'un essai sur l'origine des
épopées chevaleresques de la Table Ronde par Th. de la Villemarqué », Revue de l’Armorique
religieuse, historique, scientifique et littéraire, No 1, Saint-Brieuc, 1842, p. 296-292, p. 290.
Conclusion | 188

Mais, puisque le nom de Perceval s’est manifesté sous forme de devinette, la


tentation est grande de chercher dans sa matérialité même un code et son
décryptage. Si on examine la forme « Perchevaus li Galois », elle fournit assez de
lettres pour suppléer à tous les délires herméneutiques. De nombreuses
anagrammes s’y dissimulent en effet. Certes, la recherche anagrammatique
comporte des risques. Pratiquée sur un long texte, elle donnera des résultats
surabondants, parfois comiques, surtout en utilisant quelques lettres absentes. Mais
« Perchevaus li Galois » est un espace textuel restreint. Et surtout, les nombreuses
anagrammes qu’on y découvre sont des mots-clés du roman, et presque l’amorce de
son résumé. On citerait chevalier, graal (voire Il vous peche, li graals !), pecheor, espee, espoir,
Val Perilleux, Galvoie. A quelques lettres près, la signature de l’auteur de Philomena
s’y trouve également : Chres[t]ie[n]s li Gois, ainsi que Cares[t]ia, son senhal chez les
troubadours. « Perchevaus li Galois » semble fonctionner, consciemment ou non,
comme une sorte de « méta-nom » contenant toutes les nominations qui importent.
Ainsi le nom de Perceval serait-il une « image dans le tapis » (titre de la célèbre
nouvelle d’Henry James) contenant et exhibant un secret, tout en en préservant son
mystère. Du dispositif retors de James, Todorov déclarait, ce qui conviendrait
également à Chrétien de Troyes : « le secret de H.J. réside précisément en l’existence d’un
secret […]. Ce secret est par définition inviolable car il consiste en sa propre existence 364»

Un autre type de codage peut se déceler dans quelques vers du Lai de Milon de
Marie de France. Milon et sa bien-aimée (et mère de son enfant), qui est
malheureusement l’épouse d’un autre, s’envoient des messages secrets par un cygne
apprivoisé. Comme par miracle, le nom de Lancelot se trouve phonétiquement à la
rime (avec une syllabe de plus pour assurer l’octosyllabe, mais le verbe « enseler »
existait concurremment à « enseeler ») :

Tant quist par art e par engin


Que ele ot enke e parchemin.
Un brief escrist tel cum li plot,
Od un anel l'enseelot. (Le Lai de Milon365 , v. 252-256)

364 Tzvetan TODOROV, Introduction à Maud-Evelyn et La Mort du lion, Aubier Bilingue, 1971, p.
41 (Repris dans Poétique de la prose).
365Lais bretons (XIIe-XIIIe siècles) : Marie de France et ses contemporains, édition de
Nathalie Koble et Mireille Séguy, Paris, Honoré-Champion, 2011.
Conclusion | 189

Si on admet que Chrétien a pu nommer son personnage pour ces vers ou,
inversement, que Marie de France a pu délibérément utiliser le nom du personnage
de Chrétien, cela voudrait dire que le nom de « Lancelot » cèle le signe d’un sceau qui
garde le secret d’une correspondance que transmettra le cygne. En outre, la lettre est
écrite « par art e par engin » (la dame est étroitement surveillée, et doit dissimuler sa
correspondance) avec « enke e parchemin », par une femme qui écrit « tel cum li plot ».
Marie de France semble annoncer son propre art et son ingéniosité, voire ses ruses
d’écrivain, en attirant l’attention sur les messages secrets portés par le cygne/signe.
On retrouverait ici un écho de ce qu’elle exalte dans son Prologue, l’obscurité
volontaire, capable d’exciter le lecteur « sutil de sens. »366

Le secret du cygne est dissimulé, et l’amour coupable connu seulement de


l’auteur et du lecteur. Il en va de même pour l’adultère de Lancelot et de Guenièvre,
juste deviné par une suivante astucieuse et dévouée. Mais « l’enseelot/Lancelot »,
une fois décodé, nous raconte instantanément toute l’intrigue. Le nom de Lancelot,
parvenu jusqu’à notre temps, ébranle pour nous toutes les connotations qui y sont
enfouies : Guenièvre, adultère, sacrifice, sang, amour fou, péché…

Parmi les nombreuses anagrammes relevées plus haut, une pourrait être reprise
et développée. C’est celle du graal, que nous voudrions interroger dans le roman de
Chrétien, qui après tout en a fait son titre. Il nous semble impératif, du moins dans
la conclusion de ce travail, de ne pas laisser ce graal s’échapper vers l’abondante
littérature interprétative du XIIIe siècle. Le conte du graal a clairement dit ce qu’était
ce récipient et ce qu’il contenait, et qui en était le bénéficiaire. Mais, puisque le
solennel défilé chez le Roi Pêcheur intervient si fortement dans le destin de

366Dans le même ordre d’idées, il n’est pas difficile de reconnaître en Jean, le génial architecte
de Cligès, et seul nom « français » de toute l’œuvre de Chrétien, une projection du romancier.
Tous deux sont au service d’un Grand, et lui sont fidèles. Tous deux sont experts en
constructions, équilibres, passages secrets, en « conjointure ». Avec Jean et les revendications
orgueilleuses de Chrétien, affirmant sa valeur, il nous semble voir naître et s’affirmer la figure
moderne de l’intellectuel et de l’artiste.
Conclusion | 190

Perceval, demandons-nous s’il n’y a pas quelque lien entre le chevalier et ce qui
n’est qu’un plat de cuisine, fût-il richement décoré367.

Présenté ainsi, le rapprochement peut faire sourire. Il n’est pas si outré qu’on
pourrait le croire. Plat trivial, le graal renferme et dissimule le symbole même de la
chrétienté, celui de l’incarnation, de la Passion et de la rédemption. Dans ce qui est
terrestre (et même, formé de terre) est abrité le divin. En Perceval le pécheur, le
guerrier presque mécanique qui combat pendant cinq ans en oubliant Dieu et le
graal, et risque ainsi la damnation, il y aura pourtant, au Vendredi saint et à Pâques,
la confession, le repas maigre, la communion, et la confidence des noms de Dieu.
Ainsi Perceval est-il, malgré sa bassesse (celle du péché originel), le réceptacle du
divin, comme le graal est l’abri et le ciboire de l’hostie. Non seulement, comme le
dit l’anagramme, le graal est en Perceval, mais Perceval est le graal. Il l’avait
toujours été (l’homme créé est à la semblance de Dieu) : il lui a simplement fallu
l’apprendre, en souffrant et désespérant comme le fit le Christ. Issu presque du
néant, découvrant miraculeusement un nom qu’il n’avait pas, et qu’il va illustrer par
ses victoires, Perceval est à la fin, sommé de se dépouiller de ses armes, de ses
illusions de gloire, de sa vanité, de tout ce qui était attaché à son nom. L’hostie de
l’eucharistie pascale, et l’accès aux noms de Dieu le mettent enfin en présence de
l’ineffable.

Le « Chevalier de l’ineffable » suit donc sa trajectoire entre deux anonymats :


enfant de l’ignominie, grandi dans l’effacement punitif des noms de la damnatio
memoriae, il mène son combat vers le nom, pour le gagner, et l’illustrer dans le siècle,
puis le re-perdre, afin de renaître dans « ce nom qui dépasse tout nom, ce nom
anonyme, transcendant à tout nom qui se nomme, en ce siècle, comme dans le siècle à venir 368. »

367 On pourrait reconnaître, dans ce défilé, les laboratores (plat de cuisine, serviteurs), les
bellatores (la lance, le sang) et les oratores (l’hostie). La confrontation de la lance et du graal,
dont vont s’enquérir Gauvain et Perceval, pourrait représenter l’effort de l’Église pour assurer
la primauté du spirituel, et limiter la sauvagerie des guerres, dont souffraient en premier les
paysans.
368 Les noms divins, 7.865 b, M. de Gandillac, p. 141
191 Appendice

Appendice
Alexandre entre à la cour sur Bucéphale

Alexandre décasyllabique369, v. 148-174)

XV.
Par les degrez s'en monta li vasaus,
De desoz lui monta danz Bucifaus.
Fers fu li sires e fers fu li vasaus,
Par mé la sale tresvola corne faus,
Despecce tables e brisa eschamaus ;
Tuit li plusor fuient à lor ostaus,
Ce lor est vis cent anz dura ciz maus.
Li reis Felis dit à ses seneschaus
Qu'il lo défendent ot fuz e ot tinaus.

XVI.
Quant Alix, vit lo rei Felipon
En tel paor e en tel suspiçon,
E de la sala fueient li baron,
Nus d'eus nen osa ester en la maison,
Del fer chival desent sur un perron ;
Par un fren d'or lo rent à Festivon.
Cil lo tent plus que tigre ne leon
N'ert pas mervelle quar il sembla dragon.
Li filz lo père en a mis à raison,
Ne laisera ne li demant un don.

XVII.
Vint Alix, dreit à son père au deis
Il li a dit : « Saus siés, sire reis;
« Asez soi forz e soi jovnes e freis,
« Volet que sie chivalers o borgeis ?
« Adobet mei à quise de Greceis,
Vostra reaume vol metra en defeis ;
« Si vos nel faites tornera à sordeis. «
Respont li pères : Dit avez que corteis.

369 Alexandre décasyllabique, manuscrit de l’Arsenal, Paul Meyer, Alexandre dans la littérature
française du Moyen Âge, t. I, textes, « Bibliothèque du Moyen Âge », Paris, Wieweg, 1886, p. 32.
Bibliographie
Bibliographie
ÉDITIONS DES ROMANS DE CHRÉTIEN DE TROYES :

Édition en ligne :
KUNSTMANN Pierre : édition semi-diplomatique du manuscrit BnF fr. 794, copie de
Guiot, LFA, Université d'Ottawa, et le Conseil de Recherches en Sciences
Humaines du Canada, ATILF, CNRS & Université de Lorraine 2007-2013.
~
Le Conte du graal :
ROACH William, éd, Le roman de Perceval ou le conte du Graal, publiée d’après le ms.
fr. 12576 de la Bibliothèque Nationale, seconde édition revue et augmentée,
Genève, Droz, 1959.
BUSBY Keith (éd.), Chrétien de Troyes, Le Roman de Perceval ou Le Conte du Graal:
édition critique d’après tous les manuscrits par Keith Busby, Tübingen, Walter de
Gruyter, 1993.
DUFOURNET, Jean, éd, Perceval ou le Conte du graal, traduction inédite, Paris, Garnier
Flammarion, 1997.
FOUCHER Jean-Pierre, et ORTAIS, André, éds, Perceval ou le Roman du Graal, suivi
d’un choix des continuations, Paris, Gallimard, 1974 (Folio Classique 537).

Le Chevalier de la Charrette, édition bilingue, publication, traduction, présentation et


notes par Catherine CROIZY-NAQUET, Paris, Honoré-Champion, Champion
Classiques, 2006.
Le Chevalier au Lion, ou le Roman d’Yvain, édition critique d’après le manuscrit B.N. fr
1433, traduction, présentation et notes de David F. HULT, Lettres Gothiques, Paris, Le
Livre de Poche, 1994.
Cligès, édition bilingue, publication, traduction, présentation et notes par Laurence
HARF-LANCNER, Paris, Honoré-Champion, Champion Classiques, 2006.
Cligès, Philomena, Chansons, édition bilingue de Michel ROUSSE, Paris, GF
Flammarion, 2006.
Erec et Énide, édition critique d’après le manuscrit B.N. fr. 1376, traduction,
présentation et notes de Jean-Marie FRITZ, Paris, Lettres Gothiques, Le Livre de
Poche, 1992.
Érec et Énide, texte original et français moderne, traduction, introduction et notes par
Michel ROUSSE, Paris Garnier Flammarion, 1994.
Bibliographie | 194

ÉTUDES SUR CHRÉTIEN DE TROYES

Chrétien de Troyes et la tradition manuscrite

Keith Busby, chapitre « La tradition manuscrite », Chrétien de Troyes, Le Roman de


Perceval ou Le Conte du Graal : Edition critique d’après tous les manuscrits, Tübingen, de
Gruyter, 1993.
FOURQUET Jean, Wolfram d’Eschenbach et Le Conte del Graal : les divergences de la tradition
du Conte del Graal de Chrétien et leur importance pour l’explication du texte du Parzival, Paris,
Presses Universitaires de France, 1966, p. 27
MICHA Alexandre, La Tradition manuscrite des romans de Chrétien de Troyes, Genève,
Librairie Droz, 1939, p. 169.
GALLAIS Pierre, L’imaginaire d’un romancier français de la fin du XIIe siècle: description
raisonnée, comparée et commentée de la Continuation-Gauvain, (1ère suite du Conte du Graal de
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Chrétien de Troyes et le problème du nom

AMAZAWA Taijiro, « La Devineuse du nom de Perceval », Miscellanea Mediaevalia, I-


II, Paris, France, Champion, 1998, p. 33-36 (BEZZOLA Reto R., Le Sens de l’aventure
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BIANCHINI Simonetta, « Interpretatio nominis e pronominatio nel Cligès di Chrétien
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« Aiol et Mirabel » und « Elie de Saint Gille », zwei altfranzösische Heldengedichte mit
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mittelniederländischen « Aiol » herausgegeben von Prof. Dr. J. Verdam in
Amsterdam. Zum ersten Mal herausgegeben von Dr. Wendelin Foerster,
Heilbronn, Henninger, 1876-1882, [Internet Archive].

Études

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