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IBN ARABÎ

LE DÉVOILEMENT DES EFFETS DU V O YA G E SOMMAIRE

Au nom de Dieu le Tout-Miséricordieux


le Très-Miséricordieux.

Que Dieu répande la grâce et la paix


sur notre seigneur Muhammad et les siens.

§1
La louange est à Dieu qui réside dans la Nuée et a pour 1. Ici le peuple de
attribut d'être établi sur le Trône – majesté de Son Pharaon qui a
Essence –, après l'achèvement de la création, depuis adopté Moïse.
celle de Sa terre jusqu'à celle de Ses cieux [cf. § 10- Celui-ci s'enfuit
12]. Il fit descendre le Coran dans la Nuit du Destin ou après avoir tué un
Nuit bénie jusqu'au ciel le plus proche, dans la totalité Égyptien qui
de ses sourates et de ses versets [cf. § 18-21]. Il fit maltraitait un
voyager les planètes dans les mansions du mélange et Hébreu. Cf. Exode
de l'épuration, proclamant ainsi son propre éloge par les 2, 11-15 et Coran
déterminations de Sa toute-puissance [cf. § 13-17]. Il fit
28 : 15 et 26 : 21.
voyager de nuit notre seigneur Muhammad Son serviteur 2. Cf. Coran 20 : 77,
– que Dieu lui accorde grâce et paix – depuis la Mosquée 26 : 52, 44 : 23 sq.
sacrée jusqu'à la Mosquée la plus éloignée et de là,
jusqu'à la «distance de deux arcs ou plus près» pour lui 3. Cf. Coran 79 : 24
faire voir certains de Ses signes [cf. § 22-25]. Il fit choir : « Il dit [Pharaon] :
Adam jusqu'à la terre de Son épreuve et le fit sortir de je suis votre
Son Paradis, demeure de Ses délices et de Ses seigneur le plus
jouissances [cf. § 26-31]. Il éleva Idrîs (Enoch) – sur lui haut ».
la paix – depuis le monde des créatures puis le fit 4. Selon la tradition,
«descendre» dans le Lieu élevé au plus central de Ses « Moïse prêchait
degrés [cf. § 32-36]. Il porta Son prophète Noé – sur lui parmi les Fils
la paix – dans le fracas des vagues sur la mer de Son d'Israël. On lui
déluge, dans l'arche de Son salut [cf. § 37-40]. Il fit demanda : Qui est
partir Abraham, Son ami intime – sur lui la paix –, pour le plus savant des
lui dispenser Sa guidance et Ses dons miraculeux [cf. § hommes ? – Moi,
41-43]. Il fit sortir Joseph – sur lui la paix – pour le répondit-il. Dieu le
séparer de son père – sur lui la paix – puis le fit reprit, parce qu'il
rejoindre par celui-ci, afin de le confirmer, lui Joseph, n'avait pas renvoyé
dans la vision de la plus heureuse de Ses bonnes la science à Lui. Il
nouvelles [cf. § 46-49]. Il fit voyager de nuit Loth et sa lui révéla : J'ai un
famille pour le sauver de Ses vengeances [cf. § 44-45]. serviteur au
Il fit se hâter Moïse – sur lui la paix – et laisser son confluent des deux
peuple, quand il vint trouver son Seigneur au temps fixé mers qui est plus
savant que toi ».
par Lui [cf. § 50-54]. Il fit briller pour lui une lumière
(Bukhârî, Sahîh,
sous forme de feu afin qu'il se tourne entièrement vers
tafsîr s. al-kahf, VI
Lui et l'appela à partir de ses besoins [cf. § 61-63].
110). Il s'agit d'al-
Moïse s'empressa vers Lui et Il le combla de Ses
Khadir, que le
entretiens intimes [cf. § 55-57]. Il le fit sortir, fuyant Coran appelle « un
son peuple1, pour l'envoyer, comme Prophète, gratifié de de Nos serviteurs à
Ses messages [cf. § 64-67]. Il fit voyager de nuit son qui Nous avons
peuple2 pour que se noie celui qui, parmi les rebelles, donné une
avait disputé à son Seigneur la seigneurie3. Il le fit partir miséricorde de
quand il manqua de convenance à l'égard de Sa Notre part et
science4, à la recherche de celui à qui Il avait enseigné enseigné une
science émanant de
une science émanant de Lui et fait don d'une de Ses
Nous » (Coran 18 :
miséricordes. Il le fit suivre dans son voyage par Moïse
65).
pour lui enseigner ce que Dieu lui avait inspiré de Ses
jugements et de Ses sentences5. Il transporta Son 5. Cf. Coran 18 : 66-
prophète Moïse – sur lui la paix – qui n'avait pas encore 82.
l'âge de raison, dans Son arche sur la mer de Ses
6. Le tâbût désigne
perditions6. Il éleva Jésus – sur lui la paix – vers Lui, car aussi bien le coffret
il était une de Ses paroles. Il fit partir courroucé Son ou la nacelle où est
prophète Jonas – sur lui la paix – et le tint oppressé déposé Moïse
dans le ventre d'une baleine au sein de Ses ténèbres. Il
fit sortir Tâlût (Saül) à la tête de ses guerriers, parmi nouveau-né (Coran
lesquels David – sur lui la paix – pour les soumettre à 20 : 39) que l'Arche
l'épreuve du fleuve afin de s'assurer de qui y puiserait de d'alliance dont le
sa main7. Il fit franchir les horizons à l'Homme-aux- retour parmi les
deux-cornes pour dresser une digue entre ceux qui Hébreux est le
obéissent parmi les serviteurs de Dieu et ceux qui signe de la royauté
de Saül (2 : 248).
désobéissent8. Il fit descendre l'Esprit Fidèle (Gabriel)
sur les cœurs de ceux qui ont reçu Ses prophéties9. Il fit 7. Cf. Coran 2 : 249
remonter vers Lui la parole excellente sur le burâq de : « Lorsque Saül
l'œuvre pieuse10 pour l'honorer de la contemplation de emmena ses
Son Essence. Que la grâce et la Paix soient sur notre guerriers, il leur dit :
seigneur Muhammad, le meilleur de ceux qui ont réalisé Dieu vous
la qualité de ses Noms et de Ses Attributs, sur les siens: éprouvera par un
ses compagnons, ses proches, ses épouses, ses fils et fleuve. Celui qui en
ses filles. boira, n'est pas des
miens et celui qui
n'en consommera
point, est des
miens, à moins qu'il
n'y puise de sa
main. Ils en burent
sauf un petit
nombre d'entre
eux... ».
8. L'Homme-aux-
deux-cornes est
traditionnellement
identifié à Alexandre
le Grand. Il parcourt
la terre, parvient au
couchant, puis à
l'orient et atteint un
peuple «entre les
deux digues», qu'il
aide à dresser une
muraille contre Gog
et Magog. Cf. Coran
18 : 83-98.
9. Cf. Coran 26 :
192-4 : « C'est une
révélation du
Seigneur des
mondes. Pour
l'apporter, l'Esprit
fidèle est descendu
sur ton cœur afin
que tu sois de ceux
qui avertissent ».
10. Cf. Coran 35 :
10 : « Vers Lui
monte la parole
excellente et
l'œuvre pieuse, Il
l'élève ». «Il» peut
se rapporter à Dieu
ou à l'œuvre. Burâq
est la monture que
chevauche le
Prophète lors du
Voyage nocturne et
de l'Ascension
céleste.

§2
Les voyages sont de trois sortes et il n'y en a pas 11. «Ce qui s'est
quatre. Tels sont ceux que Dieu reconnaît: le voyage trouvé être», si l'on
venant de Lui, le voyage vers Lui et le voyage en Lui. Ce suit la vocalisation
dernier est le voyage de l'errance et de la perplexité. de K : mâ wujida ;
Celui qui voyage venant de Lui, son gain est ce qui s'est «ce qu'il a trouvé»
trouvé être11; tel est son gain, alors que celui qui selon la vocalisation
voyage en Lui ne gagne que lui-même. Ces deux de B. Ce qui signifie
premiers voyages ont une fin à laquelle on parvient et soit
on s'arrête, tandis que le troisième, celui de l'errance, l'indétermination de
est sans fin. l'Être essentiel, soit
la réalisation de
La route suivie par les voyageurs est de deux sortes; l'Être à la mesure
l'une par la terre, l'autre par la mer. Dieu – Il est de chaque être. Il
puissant et majestueux – dit: «Il est celui qui vous fait faut rappeler que
aller par terre et par mer» (10: 22). Il faut noter ici que wujûd, l'être ou
si Dieu – exalté soit-Il – a mentionné la terre avant la l'existence est le
nom du verbe
mer et l'a fait avec insistance12, c'est pour que l'on
wajada « trouver » à
sache que celui qui peut aller par terre ne doit pas, sauf
la voix passive.
nécessité, le faire par mer13. 'Umar b. al-Khattâb – Dieu
l'agrée – disait: «N'était ce verset – et il récitait «Il est 12. Le Coran fait
celui qui vous fait aller par terre et par mer» – j'aurais toujours précéder la
frappé de ce nerf de bœuf celui qui voyage par mer». La mer par la terre, cf.
seule parole divine «certes il y a en cela des signes pour 6 : 59, 63, 95 ; 17 :
tout homme doué de patience et de gratitude» (31: 31 70 ; 30 : 41.
et 42: 33)14, suffirait comme indication de renoncer au 13. Ibn 'Arabî relate
voyage en mer. l'histoire d'un
homme de Kairouan
Précisons que ces trois voyages, nul ne les accomplit qui hésitait entre le
sans s'exposer au danger, à moins d'être porté comme voyage par terre ou
dans le Voyage Nocturne. Quiconque est emmené en par mer. Il se
voyage est assuré du salut; quiconque voyage par lui- promet de
même est en danger. demander conseil à
la première
personne
rencontrée. Celle-ci
se trouve être un
Juif qui lui rappelle
l'ordre suivi par
Dieu dans ce
verset. Cf. Futûhât I
562 et II 262, chap.
161 (traduit in Ibn
'Arabî, Illuminations
de la Mecque,
Paris, 1988, pp.
344-5).
14. Cette
expression conclut
deux versets
évoquant les périls
du voyage en mer.
Elle conclut aussi
deux autres versets
en relation avec la
menace de l'eau :
14 : 5 qui fait
allusion au passage
de la Mer Rouge et
34 : 19, sur le
peuple de Saba'
forcé de voyager
après la crue
provoquée par la
destruction de leur
barrage.

§3
L'existence a pour origine le mouvement. Il ne peut 15. Allusion à une
donc y avoir d'immobilité en elle, car si elle restait tradition dont voici
immobile, elle reviendrait à son origine qui est le néant. l'une des versions :
Le voyage ne cesse donc jamais dans le monde « Notre Seigneur –
supérieur et inférieur. De même les réalités divines sont béni et exalté soit-il
– descend chaque
sans cesse en voyage, allant et venant, telle la descente nuit vers le ciel le
seigneuriale vers le ciel le plus proche15 ou plus proche, le
l'établissement ascendant vers le ciel16, comme il dernier tiers de la
convient à la transcendance et à l'absence de toute
nuit et dit : qui
M'invoque, afin que
similitude ou ressemblance. Dans le monde supérieur,
Je lui réponde ; qui
les sphères entraînent dans leur rotation perpétuelle,
Me demande, afin
sans le moindre repos, les êtres qu'elles contiennent. Si
que Je lui donne ;
elles s'immobilisaient, la création serait réduite à néant
qui implore Mon
et l'ordonnance du monde parviendrait à son pardon, que Je le lui
achèvement et à sa fin. L'évolution17 des astres dans les accorde ? »
sphères18 est pour ceux-ci un voyage: «Et la lune, Nous (Bukhârî, Sahîh
en avons déterminé les mansions» (36: 39). Les tahajjud 14 ; II 63).
mouvements des quatre éléments, des êtres engendrés
à chaque minute, le changement et les transformations 16. Cf. Coran 2 : 29
: « Puis Il s'établit
engendrés par chaque souffle19, le voyage des pensées
en s'élevant vers le
dans les catégories du louable et du blâmable, le voyage ciel et en fit sept
des souffles émis par celui qui respire, le voyage des cieux » ; cf.
regards à travers les choses vues en éveil ou en sommeil également 41 : 11.
et leur passage d'un monde à l'autre par la transposition
de leur signification20; tout ceci est sans aucun doute 17. Sibâha :
voyage pour tout homme doué d'intelligence. Certains étymologiquement,
considèrent que le monde des corps, depuis l'instant où le fait de nager ou
Dieu l'a créé, ne cesse dans sa totalité de descendre, de voguer ; B, L, T
donnent siyâha, le
dans le vide sans fin21. En réalité nous ne cessons
fait de parcourir.
jamais d'être en voyage depuis l'instant de notre
constitution originelle et celui de la constitution de nos 18. Cf. Coran 36 :
principes physiques22, jusqu'à l'infini. Quand t'apparaît 40 : « Le soleil ne
une demeure, tu te dis: voici le terme; mais à partir doit rejoindre la lune
d'elle s'ouvre une autre voie dont tu tires un viatique ni la nuit ne
pour un nouveau départ. Dès que tu aperçois une dépasser le jour et
demeure, tu te dis: voici mon terme. Mais à peine arrivé, tous évoluent dans
tu ne tardes pas à sortir pour reprendre la route. une sphère ».
19. On pourrait
aussi comprendre :
dans chaque âme
(nafs). B vocalise
nafas (souffle).
20. I'tibâr : sur cette
notion, voir
introduction, et infra
§ 42.
21. Sur le vide dans
lequel Dieu a créé
le monde, cf.
Futûhât II 150,
chap. 78 sur la
khalwa.
22. Usûl : faut-il
comprendre les
principes de notre
constitution
physique, le chaud,
le froid, le sec,
l'humide ou ceux de
la «manifestation
informelle»,
l'intellect, l'âme, la
materia prima et la
nature physique ?

§4
Que de voyages n'as-tu accompli23 à travers les 23. On remarquera
phases de la création, jusqu'à devenir du sang dans ton que l'Auteur
père et ta mère. Ils se sont unis pour toi avec ou sans considère ces
l'intention de te voir manifesté. Tu es passé alors à l'état voyages comme
de sperme puis tu as pris la forme d'une adhérence, puis déjà accomplis.
d'un morceau de chair, puis d'os. Ceux-ci ont été
couverts de chair puis, ayant reçu une autre 24. Sur ces
constitution, tu as été expulsé vers ce monde et tu es différentes phases
passé à l'état d'enfance. De l'enfance tu es passé à la de la création, cf.
jeunesse, de la jeunesse à l'adolescence, de respectivement
l'adolescence à la force juvénile, de celle-ci à la Coran 40 : 76, 21 :
maturité, de la maturité à la vieillesse et de la vieillesse 12-14, 53 : 46-47,
à la décrépitude, l'âge le plus avilissant24. De là, tu es 16 : 7.
passé à l'état intermédiaire entre ce monde et l'autre et 25. Le pont qui
dans cet état, tu as voyagé vers le Rassemblement final. passe sur l'Enfer et
Puis tu as entrepris le voyage vers le Sirât25, soit vers conduit les élus au
un jardin paradisiaque, soit vers un feu infernal, si tu y Paradis.
es voué; sinon, tu as voyagé de l'Enfer vers le Paradis et
26. Selon Futûhât I
du Paradis vers la Dune de la vision divine26. Dès lors,
319, chap. 65, la
tu ne cesses d'aller et venir entre le Paradis et la Dune, Dune (kathîb) est le
pour toujours. Dans le Feu, les damnés voyagent sans lieu où les hommes
discontinuer de haut en bas et de bas en haut comme seront réunis pour
des morceaux de viande dans une marmite sur le feu: la vision de Dieu,
«Dès que leurs peaux sont cuites nous les remplaçons dans l'Eden, le plus
par d'autres, afin qu'ils goûtent le châtiment» (4: 65). élevé des jardins
paradisiaques. Voir
également III 442.

§5
Il n'y a donc aucune immobilité. Le mouvement dans
ce monde est continuel. Nuit et jour se succèdent,
comme se succèdent les pensées, les états et les
dispositions selon l'alternance de la nuit et du jour et des
réalités divines en toutes ces choses. Tantôt ces
dernières descendent sur27 le nom divin le Très-
Miséricordieux, tantôt sur le nom Celui-qui-appelle-au-
repentir, tantôt le Très-Pardonnant, tantôt le Très-
Pourvoyant, tantôt Celui-qui-donne-sans-compter, tantôt
le Vengeur, ainsi de tous les noms de la Présence divine.
Ces noms font également descendre vers toi ce qu'ils
contiennent de don, de pourvoyance, de vengeance,
d'appel au repentir, de pardon et de miséricorde. Il y a
donc descente de ta part vers ces réalités divines par ta 27. Dans le sens de
demande; descente de leur part sur toi par le don. : appellent.

§6
Le serviteur doit donc faire un retour sur lui-même en
réfléchissant et méditant sur la distinction entre, d'une
part, le voyage auquel la Loi divine lui impose de se
préparer et dans la préparation duquel réside son
bonheur: le voyage vers Lui, en Lui et de Lui, autant de
voyages institués par la Loi; d'autre part, le voyage
auquel la Loi ne lui impose pas de se préparer comme de
parcourir la terre dans un but licite, pour le commerce
de ce monde et la fructification des biens ou autres
voyages identiques; ou encore le voyage de son propre
souffle, inspiration et expiration, car d'un certain point
de vue, il ne lui est pas imposé ni institué par la Loi,
seule l'exige sa constitution physique. Nous demandons
à Dieu belle fin et parfaite absolution.

§7
Il y a trois sortes de voyageurs venant de Lui. L'un est 28. Nâmûs (du grec
rejeté, comme Iblîs – Dieu le maudisse – et tout nomos): la Loi, au
associateur. L'autre n'est pas rejeté, mais son voyage est sens le plus
un voyage de honte comme celui des pécheurs car, universel. Sur cette
ayant contrevenu à Sa Loi, ils ne peuvent se tenir dans notion, voir
la Présence de Dieu en raison de la pudeur qui s'empare Encyclopédie de
d'eux. Quant au troisième, il accomplit un voyage de l'Islam 2e éd., VII
distinction et d'élection, tel celui des envoyés qui 954-6.
reviennent de chez Lui vers les créatures et celui des
29. Les prophètes
héritiers, qui reviennent de la contemplation vers le
et les saints.
monde des âmes, en exerçant la royauté, la direction
des affaires, la loi28 et la politique. 30. Ibn 'Arabi visent
ici les philosophes
Les voyageurs vers Lui sont également au nombre de hellénisants qui,
trois. L'un associe une autre divinité à Dieu, lui prête un limités par leur
corps, une ressemblance et une similitude avec les propre intellect, ne
créatures et Lui a attribué ce qui est impossible, alors saisissent des
qu'Il dit de Lui-même: «Il n'y a rien qui soit comme Lui» réalités supérieures
(42: 11). Un tel voyageur ne Le verra jamais, rejeté qu'il que celles qui
est de la miséricorde. Un second professe la gouvernent le
transcendance de Dieu à l'égard de tout ce qui ne Lui monde d'en bas. Cf.
sied pas ou plutôt est impossible parmi les expressions le chap. 167 des
équivoques de Son Livre, puis affirme en fin de compte: Futûhât sur
Dieu est plus savant au sujet de ce qu'Il dit dans Son «l'Alchimie du
Livre. Après quoi, mis à part l'associationnisme et bonheur» où est
l'anthropomorphisme, il ne cesse de commettre toutes décrite
sortes de transgressions. Celui-ci, quand il arrivera, parallèlement
rencontrera le reproche mais ni le voile ni un châtiment l'ascension de celui
perpétuel. Les intercesseurs qui l'attendent à la porte le qui suit le prophète
et parvient au plus
recevront et l'accueilleront le mieux qui soit, toutefois
haut degré, et du
son manque de révérence lui sera reproché. Le troisième
spéculatif qui se
est impeccable ou préservé29. L'intimité et la familiarité rend compte qu'il
divines les mettront à l'aise. Ils n'éprouveront ni peur ni s'est fourvoyé et
affliction, au contraire des autres hommes car ils ont doit revenir à son
dépassé l'une et l'autre. Celui qui a dépassé un état, ne point de départ. Ce
saurait y retomber: «Ils ne sont pas affligés par la chapitre a été
terreur suprême et les anges les accueillent ainsi: voici traduit par S.
le jour qui vous a été promis» (21: 103). Telle est la Ruspoli, L'Alchimie
bonne nouvelle qu'ils recevront dans l'au-delà. Voici pour du bonheur parfait,
les voyageurs vers Lui. Paris, 1981.

Les voyageurs en Lui se partagent en deux groupes. 31. Morts


L'un a voyagé en Lui par le moyen de la réflexion et de respectivement en
l'intellect et s'est écarté de la voie inévitablement, car 896, 849, 748, 911
ceux qui voyagent ainsi n'ont, à ce qu'ils prétendent, et 728. Sur Farqad,
d'autre guide que leur réflexion. Il s'agit des philosophes moins connu que
et de ceux qui empruntent leur démarche30. L'autre les autres, voir Abû
Nu'aym, Hilyat al-
groupe a été emmené en voyage en Lui. Ce sont les
awliyâ' III 44-50 et
envoyés, les prophètes, les élus d'entre les saints
Ibn Hagar Tahdhîb
comme ceux qui ont connu la Réalité parmi les maîtres
al-tahdhîb VIII 262-
soufis tels Sahl b. 'Abdallah (al-Tustarî), Abû Yazîd (al-
4.
Bistâmî), Farqad al-Sabakhî, Al-Junayd b. Muhammad,
al-Hasan al-Basrî31 et tous ceux qui se sont rendus
célèbres jusqu'à nos jours.

§8
Cependant le temps aujourd'hui n'est pas le même 32. Unité de prière.
qu'autrefois car il se rapproche de la demeure de l'au-
33. Partie d'un
delà. Le dévoilement se multiplie chez les hommes de
hadîth où le
notre époque. Les scintillements des lumières
Prophète répond à
commencent à briller et à paraître. Les hommes de notre
une question d'Abû
temps bénéficient aujourd'hui d'un dévoilement plus
Tha'laba al-
rapide, d'une vision plus fréquente, d'une connaissance Khushanî : «
plus abondante, d'une saisie plus parfaite des réalités Ordonnez-vous le
supérieures, mais leurs œuvres sont moins nombreuses bien et interdisez-
que celles des hommes du temps jadis. Ceux-ci vous le mal,
accomplissaient plus d'œuvres et recevaient moins jusqu'au moment où
d'ouvertures spirituelles et de dévoilements, car ils tu verras que l'on
étaient plus éloignés de l'avènement de l'autre monde. Il encourage l'avarice
faut excepter le temps des Compagnons gratifiés de la que l'on suit sa
vision du Prophète – que Dieu répande sur lui la grâce et passion, que l'on
la paix – et de la descente sur lui, à chaque souffle, des préfère ce monde et
esprits angéliques au milieu d'eux. Ceux d'entre eux que chacun se
qu'éclairait la Lumière divine avaient cette vision, mais complait dans son
ils étaient un très petit nombre à l'instar d'Abû Bakr, de opinion, alors
'Umar, de 'Alî b. Abî Tâlib – Dieu les agrée – et de leurs occupe-toi de ta
semblables. La pratique l'emportait autrefois comme la propre âme, laisse
science à notre époque et ce fait ne cessera de le commun des
s'amplifier jusqu'à la descente de Jésus – sur lui la paix hommes, car
–, au point qu'une seule rak'a32 accomplie par nous viendront des jours
aujourd'hui équivaut à l'adoration d'un homme où endurer les
d'autrefois toute sa vie durant. Le Prophète – que Dieu épreuves sera
répande sur lui la grâce et la paix – a dit à ce sujet: comme empoigner
«Celui d'entre eux qui œuvrera recevra la récompense un tison. Celui qui y
de cinquante hommes accomplissant des œuvres œuvrera ...»,
version de Tirmidî,
comparables aux vôtres»33. Comme l'expression est Jâmi' , tafsîr 5 : 11,
excellente et subtile l'allusion. avec le
commentaire Tuhfat
Ce que nous venons d'évoquer tient à l'approche du al-Ahwadhî IV 99-
Temps et à la manifestation des conditions du monde 100, voir également
intermédiaire (barzakh). Le Prophète – que Dieu Abû Dâwûd, Sunan,
répande sur lui la grâce et la paix – ne dit-il pas: malâhim 17 et Ibn
«L'Heure ne se lèvera pas avant que la cuisse de Mâja, fitan 21.
l'homme ne lui dise ce que sa femme et le bout de son 34. Tirmidhî Jâmi',
fouet ont fait»34; ou encore: «L'arbre dira: voici un juif fitan 19, Tuhfat al-
derrière moi; tue-le!»35. Ceci qui se produira dans ce ahwadhî III 213.
monde ne vient-il pas de la manifestation de l'au-delà
qui est demeure de la vraie vie ? 35. Bukhârî, Sahîh,
manâqib 25 IV 239.
La science, à la fois unique et diffuse, a besoin 32. Unité de prière.
d'hommes qui la portent. Quand ceux-ci sont nombreux
en raison de leur sainteté, car il s'agit de la science des 33. Partie d'un
saints, la science est partagée entre eux. C'est pourquoi hadîth où le
elle n'abonde pas chez ceux qui nous ont précédés. Ceux Prophète répond à
qui la détenaient, ne le laissaient pas paraître car ils la une question d'Abû
dominaient. Mais quand sont peu nombreux ceux qui Tha'laba al-
peuvent porter la science du fait de la corruption du Khushanî : «
commun des hommes, le saint la reçoit en abondance, Ordonnez-vous le
car la part de chaque homme corrompu lui échoit et il en bien et interdisez-
devient l'héritier. Aussi la science, l'ouverture spirituelle vous le mal,
et le dévoilement abondent-ils chez les hommes des jusqu'au moment où
époques ultérieures. Lorsque quelqu'un possède une tu verras que l'on
part de cette science, elle devient manifeste en lui et encourage l'avarice
s'impose à lui par sa profusion. Gloire donc à Celui qui que l'on suit sa
donne à tous! Malgré tout le dernier venu est pesé à la passion, que l'on
balance du premier, s'il le suit et le prend pour modèle,
préfère ce monde et
que chacun se
en ce qui concerne le poids, autrement dit l'œuvre, mais
complait dans son
non la science, car la science divine possède sa propre
opinion, alors
balance. «Cela est la grâce de Dieu; Il la donne à qui Il
occupe-toi de ta
veut et Dieu détient une grâce immense» (57: 21 et 62:
propre âme, laisse
4). le commun des
hommes, car
viendront des jours
où endurer les
épreuves sera
comme empoigner
un tison. Celui qui y
œuvrera ...»,
version de Tirmidî,
Jâmi' , tafsîr 5 : 11,
avec le
commentaire Tuhfat
al-Ahwadhî IV 99-
100, voir également
Abû Dâwûd, Sunan,
malâhim 17 et Ibn
Mâja, fitan 21.
34. Tirmidhî Jâmi',
fitan 19, Tuhfat al-
ahwadhî III 213.
35. Bukhârî, Sahîh,
manâqib 25 IV 239.

§9
Nous mentionnerons – si Dieu veut – dans ce bref
traité les voyages dont nous avons eu connaissance par 36. «Ce qu'il
science et vision directe, voyages accomplis par les convient de
prophètes, voyages divins, voyages des entités désirer», si on lit
spirituelles, afin de montrer ce que l'on doit désirer yubghâ, ou bien :
comme voyage36. Bien que Dieu ait mentionné dans le «tout autre
Coran de nombreux voyages accomplis par différentes voyage», si on lit
créatures, nous nous sommes limité à ce qui suit. yabqâ.
§ 10
VOYAGE SEIGNEURIAL DEPUIS LA NUÉE JUSQU'AU 37. La première
TRÔNE DE L'ÉTABLISSEMENT DONT PREND POSSESSION possibilité
LE NOM DIVIN LE TOUT-MISÉRICORDIEUX. correspond à la
Une tradition rapporte que l'on demanda à l'Envoyé de traduction, la
Dieu – que Dieu répande sur lui la grâce et la paix –: seconde donnerait :
«Où était notre Seigneur avant qu'Il ne crée la création? ce qui était au-
Il répondit: – Dans une nuée au-dessus et au-dessous dessus était de l'air
de laquelle (mâ fawqahu wa mâ tahtahu) il n'y avait pas et ce qui était en-
d'air», la particule mâ pouvant être ici négative ou dessous était de
l'air.
relative37. Sache que cette nuée est l'Enceinte de la
Personne divine38, immense obstacle qui empêche les 38. Surâdiq al-
êtres de rejoindre la Divinité absolue et Celle-ci de ulûhiyya. Le terme
rejoindre les êtres, j'entends du point de vue des de surâdiq est
définitions essentielles39. C'est à partir de cette Nuée coranique : « Nous
que Dieu – exalté soit-Il – dit, comme le rapporte la avons préparé pour
tradition authentique, d'après le Prophète – que Dieu les injustes un feu
répande sur lui la grâce et la paix –: «Il n'y a rien que Je dont l'enceinte les
n'hésite autant à faire que de reprendre l'âme du entoure » (18 : 29).
croyant. Il déteste la mort et Moi, je déteste lui causer On l'employait pour
désigner une
du tort. Mais il lui faut venir à Ma rencontre»40. De là
protection autour
procède également Sa parole – exalté soit-Il –: «La d'une tente, surtout
parole ne change pas auprès de Moi» (50: 29). Y font pour en cacher la
aussi allusion des versets comme «Et ton Seigneur porte. On trouve
viendra [ainsi que les anges en rangs successifs]» (89: aussi le sens de «
22) et «[Qu'attendent-ils sinon que Dieu et les Anges dais », telle l'étoffe
viennent à eux] dans l'ombre de la nue?» (2: 210), tendue au-dessus
c'est-à-dire le Jour de la Séparation et du Jugement. Ces de la cour d'une
expressions et d'autres semblables rapportées dans les maison contre le
traditions émanent de la Divinité absolue lorsqu'Elle veut soleil (cf. Zabîdi, Tâj
atteindre les êtres créés. Comme propos analogues al-'arûs VI 379). Le
tenus par l'être créé lorsqu'il veut rejoindre la Divinité sens de protection
absolue, on rapporte la parole du Prophète – que Dieu circulaire semble
répande sur lui la grâce et la paix –: «Je ne peux toutefois l'emporter,
dénombrer les éloges que je T'adresse»41 et «... que Tu conformément à
T'es réservé dans la science de Ton mystère»42 ou l'étymologie sans
encore la sentence d'Abû Bakr le Confirmateur de la doute persane de
vérité: «L'impuissance à percevoir la perception est une ce mot (cf. A.
Jeffery, The
perception»43.
Foreighn
Vocabulary of the
Qur'ân, Baroda,
1938, p. 167).
39. Al-hudûd al-
dhâtiyya. De ce
point de vue,
l'Adoré ne peut
d'aucune manière
devenir l'adorateur
et réciproquement.
40. Dernière partie
du fameux hadîth
al-walî commençant
par ces mots : «
Celui qui s'attaque à
l'un de Mes amis
...», Bukhâri, Sahîh,
riqâq 38, VIII 131.
Voir aussi la version
d'Ibn Hanbal,
Musnad VI 256 et
Hilyat al-awliya' IV
32.
41. Cf. le hadîth où
'A'isha, l'épouse du
Prophète, l'entend
invoquer Dieu ainsi :
« Je me réfugie
enTa satisfaction
contre Ton
courroux, en Ta
mansuétude contre
Ton châtiment, en
Toi contre Toi. Je
peux dénombrer ...»
(Muslim, Sahîh,
salat 222, II 51).
42. Extrait d'une
invocation du
Prophète : « ... Je
Te demande par
chaque nom que Tu
T'es Toi-même
donné, que Tu as
enseigné à l'une de
Tes créatures, que
Tu as révélé dans
Ton Livre ou que Tu
T'es réservé...» (Ibn
Hanbal, Musnad I
391).
43. Sur cette
sentence d'Abû
Bakr, voir Futûhât III
371, chap. 369, 429
chap. 371, IV 43
chap. 430.
41. Cf. le hadîth où
'A'isha, l'épouse du
Prophète, l'entend
invoquer Dieu ainsi :
« Je me réfugie en
Ta satisfaction
contre Ton
courroux, en Ta
mansuétude contre
Ton châtiment, en
Toi contre Toi. Je
peux dénombrer ...»
(Muslim, Sahîh,
salat 222, II 51).
42. Extrait d'une
invocation du
Prophète : « ... Je
Te demande par
chaque nom que Tu
T'es Toi-même
donné, que Tu as
enseigné à l'une de
Tes créatures, que
Tu as révélé dans
Ton Livre ou que Tu
T'es réservé...» (Ibn
Hanbal, Musnad I
391).
43. Sur cette
sentence d'Abû
Bakr, voir Futûhât III
371, chap. 369, 429
chap. 371, IV 43
chap. 430.

§ 11
Une fois existenciée la sphère qui embrasse tous les 44. Jûd (générosité)
êtres et que l'on appelle le Trône ou Siège royal très appelle par
saint, il lui fallait un roi. Comme Dieu voulait assonance wujûd
l'existenciation, fruit nécessaire de la générosité de (existence).
l'existence divine44, la qualité de toute-miséricorde
devait régir cette séparation entre le divin et l'humain.
Le nom le Tout-Miséricordieux s'établit sur le Trône dans
l'Enceinte de la Nuée, comme il convient à la qualité
divine de toute-miséricorde, qui est un aspect de la
Nuée seigneuriale. Ce voyage de la qualité de toute-
miséricorde depuis la Nuée seigneuriale jusqu'à
l'établissement sur le Trône, procède de la Générosité,
de même que tout ce qui est en-deçà du Trône émane
de Celui qui s'est établi dessus, c'est-à-dire le nom le
Tout-Miséricordieux dont la miséricorde contient toute
chose par nécessité existencielle et don gracieux. Lors
du voyage du nom le Tout-Miséricordieux, voyagèrent
avec lui tous les noms attachés à la création, ses
officiers, desservants et émirs, comme le Pourvoyeur, le
Secoureur, le Vivificateur, Celui qui fait vivre, Celui qui
fait mourir, le Dommageur, le Bénéfique et tous les noms
d'actes en particulier. Tout nom exprimant un acte a fait
le voyage avec le Tout-Miséricordieux; aucun autre nom
n'y participe.

§ 12
Lorsqu'on désire voyager vers la connaissance de ce 45. 'Amâ' (nuée) et
qui est au-delà des noms d'actes en réfléchissant à ces 'amâ (cécité) ont
noms, ces réflexions sortent de la sphère du Trône sans une orthographe
pour autant la quitter et s'en séparer et cherchent à identique dans la
s'attacher à la Dignité divine très-sainte. Elles tombent plupart des
alors dans le territoire inviolable, l'Enceinte de la Nuée, manuscrits.
et y sont terrassées. Néanmoins, il faut bien que pour 46. Cet arbre est
celui qui parvient à Dieu, brillent quelques lueurs appelé dans Coran
fulgurantes de la Divinité absolue lui apportant une 53 : 14 « le Lotus
certaine connaissance que le Confirmateur de la vérité (ou le jujubier) de la
nomma pour cette raison «perception» et que le Limite» (sidrat al-
Véridique – que Dieu répande sur lui la grâce et la paix – muntahâ). Il marque
désigne en ces termes: «Je ne peux dénombrer les la deuxième vision
éloges que je T'adresse». Il eut en effet la vision de ce du Prophète lors de
qui ne peut faire l'objet d'un éloge défini, mais l'Ascension céleste.
seulement d'un éloge indéterminé tel que «Je ne peux La première, ainsi
dénombrer...». La perplexité exige cela. Les hommes de que la révélation qui
spéculation sont dans une nuée, de même que les la précède,
hommes du dévoilement. Tous les êtres sont dans une transcende les
nuée, tous étant dans la cécité45 et le tout est à l'image créatures (cf. infra).
du Tout. Ce voyage dans son esprit et son sens est le La seconde au
passage de la transcendance au Lotus de la similitude46 contraire est un
pour que ceux auxquels s'adresse le discours divin retour vers ceux-ci,
puissent comprendre. Et ceci relève encore de cette sans pour autant
même cécité. dévier de la vision
essentielle et unitive
et correspond donc
à la révélation où
Dieu se rend
accessible, par
similitude, à la
compréhension des
hommes. Par
ailleurs, selon Ibn
'Arabî, c'est à partir
du Lotus de la
Limite que se divise
le monde de la
création, de l'ordre
et de l'imposition
légale (cf. Futûhât I
290 chap. 58), d'où
son évocation ici.

§ 13
LE VOYAGE DE LA CRÉATION ET DE L'ORDRE OU LE 47. Cf. Coran 41 : 9-
VOYAGE DE LA CRÉATION NOVATRICE. 10 : « Dis : ne
Dieu – Il est béni et exalté – dit: «Ensuite Il s'établit croiriez-vous pas
vers le ciel, qui était alors une fumée, et lui dit ainsi qu'à dans Celui qui a
la terre: – Venez de gré ou de force. Ils répondirent: – créé la terre en
Nous sommes venus de plein gré. Il acheva la création deux jours ... Il y
des sept cieux en deux jours et inspira à chaque ciel son détermina ses
ordre. Et Nous avons orné le ciel le plus proche de nourritures en
luminaires, comme protection. Telle est la détermination quatre jours...».
du Tout-Puissant Très Savant» (41: 11-12); Il accomplit 48. L'expression
ceci en déliant et en séparant: «Ceux qui ont mécru vient de Coran 55 :
n'ont-ils pas vu que les cieux et la terre étaient liés et 29. Ibn 'Arabî a
que Nous les avons déliés ?» (21: 30). Le premier verset consacré un traité,
commence, après la création de la terre47, par le Kitâb ayyâm al-
«ensuite», ce qui indique généralement un certain délai. sha'n (in Rasâ'il,
Il s'agit du temps de la création de la terre et de la Haydarabad 1948)
détermination de ses subsistances durant quatre des au commentaire de
jours de l'Œuvre divine48: deux jours pour l'être sensible ce verset et d'autres
et essentiel de la terre, l'un pour son extériorité et sa sur les jours de la
manifestation et l'autre pour son intériorité et son création.
occultation; deux jours pour les subsistances, non
49. Le passage d'un
manifestées et manifestées, déposées dans la terre. état à l'autre dans
Ensuite eut lieu l'Etablissement très-saint, qui était le un même cycle
but, et l'orientation vers le déliement et la séparation d'existence.
des cieux. Après l'achèvement de la création des sept
cieux en deux des jours de l'Œuvre, Il inspira à chaque 50. Al-rûhâniyyât
ciel son ordre et y déposa tout ce dont les êtres al-'aqliyya :
engendrés ont besoin pour leur composition, leur référence à la
dissolution, leur remplacement, leur transformation et tradition
leur passage d'un état à l'autre à travers les cycles et les prophétique: les
phases49. Tout ceci relève de l'ordre divin déposé dans anges assignés à
les cieux selon Sa parole: «Et Il inspira à chaque ciel son chaque ciel, et à la
ordre» et ce qu'il comporte d'entités spirituelles et tradition
philosophique :
intellectuelles50. Cet ordre s'instaura par la mise en l'intellect agent au
mouvement des sphères pour que se manifeste la centre de chaque
production des êtres dans les éléments, selon l'ordre ciel.
contenu dans ce mouvement et cette sphère.

§ 14
Une fois déliés, les cieux entrèrent en rotation. Comme
ils étaient transparents en essence et en volume pour ne
pas cacher ce qui est au-delà d'eux, les regards
aperçurent les luminaires étoilés de la huitième sphère
et les imaginèrent dans le ciel le plus proche. Dieu dit:
«Nous avons orné le ciel le plus proche de luminaires»
(41: 12), or l'ornement d'une chose ne s'y trouve pas
nécessairement; «Comme protection» fait allusion aux
lapidations qui surviennent dans la sphère de l'éther
pour brûler les démons qui écoutent à la dérobée. Dieu a
disposé pour cela «une flamme aux aguets» (72: 9): ce
sont les étoiles filantes. Le regard transperce
l'atmosphère et atteint le ciel inférieur sans apercevoir
de fissure. Il y pénètre, mais s'en retourne «dépité et
las» (67: 4). Dieu dota chacun des sept cieux d'un astre
qui y vogue selon sa parole – exalté soit-Il –: «Chacun
vogue dans une sphère» (21: 33 et 36: 40). Les sphères
sont produites par le mouvement des astres et non par
celui des cieux. Le mouvement des sept astres prouve
donc que les luminaires se trouvent dans la huitième
sphère. Il a orné le ciel le plus proche de ces luminaires
car c'est là que le regard les perçoit. Le discours divin se
conforma à ce que donne la vision oculaire. C'est
pourquoi il est dit: «Nous avons orné le ciel le plus
proche de luminaires» et non: «Nous les y avons créés»,
car un ornement ne se trouve pas nécessairement dans
ce qu'il orne: garde et suite sont un des ornements du
sultan sans être inhérents à sa personne.

§ 15
Lorsque fut achevée la construction humaine et assuré
son équilibre et que l'orientation divine produisit
l'insufflation supérieure dans le mouvement de la
quatrième des sept sphères, cet être nommé
«l'homme», en raison de la perfection de son équilibre,
reçut, lui seul, le secret divin. Il accéda ainsi aux deux
stations, celle de la Forme divine et celle de la
lieutenance. La terre du corps parachevée, «Il y
détermina ses subsistances» (41: 10), lui conféra ses
facultés propres, en tant qu'être animal et végétal:
l'attractive, la digestive, la rétentive, la répulsive,
l'augmentative et la nutritive et «délia» ses sept
couches: la peau, la chair, la graisse, les veines, les
nerfs, les muscles et les os. C'est alors que le secret
divin qui se propage dans l'homme avec le souffle de
l'esprit, s'établit vers le monde supérieur du corps,
constitué de vapeurs montantes comme la fumée. Il y
«délia» sept cieux: le ciel le plus proche ou les sens,
qu'Il orna d'étoiles et de luminaires tels les yeux, le ciel
de l'imagination, celui de la réflexion, de l'intellect, du
souvenir, de la mémoration et de la puissance
imaginative.

§ 16
«Et Il inspira à chaque ciel son ordre», c'est-à-dire
d'une part la perception des choses sensibles déposée
dans les sens – nous ne traiterons pas de la modalité de
cette perception en raison d'une divergence à ce sujet,
même si nous en avons la science car celle-ci n'abolirait
point cette divergence –, d'autre part la représentation
des choses imaginées et impossibles dans l'imagination
et enfin celle des intelligibles dans l'intellect. Ainsi, dans
chaque ciel sont déposées les perceptions correspondant
à sa nature, car les habitants de chaque ciel sont créés à
partir de celui-ci, de même que les habitants de chaque
terre sont créés à partir de celle-ci. Le tempérament des
êtres correspond en effet à celui de leur lieu d'origine.
Dans chacun de ces sept cieux Dieu créa un astre
voguant en correspondance avec les autres planètes
nommées, à l'instar des attributs: la Vie, l'Ouïe, la Vue,
la Puissance, la Volonté, la Science et la Parole. «Chacun
court vers un terme nommé» (13: 2). Chaque faculté ne
perçoit que ce pour quoi elle a été créée spécifiquement:
la vue ne voit que les choses sensibles et visibles et s'en
retourne «dépitée», car elle ne trouve pas de fissure par
où pénétrer. L'intellect le confirme, et en sont témoins
les mouvements des sphères dans l'homme, par la
«détermination du Tout-Puissant Très-Savant» (41: 12).

§ 17
Ce voyage a dévoilé son visage, indiqué la
transcendance de son Maître et produit la manifestation
du monde supérieur. Le voyage a été appelé safar parce
qu'il dévoile (yusfiru) les caractères des hommes faisant
apparaître les caractères blâmables et louables que tout
homme recèle en lui. On dit aussi: la femme a dévoilé
son visage (safarat 'an wajhihâ) quand elle enlève son
voile et qu'apparaît sa beauté ou sa laideur. Dieu dit,
s'adressant aux Arabes: «Et par l'aube lorsqu'elle
dévoile» (72: 34) c'est-à-dire aux regards ce qu'ils
découvrent. Le poète dit:

Quand je venais trouver Laylâ, elle se voilait la face.


Ce matin j'ai été inquiet de son dévoilement (sufûru-
hâ).

En effet chez les Arabes, quand la femme veut


prévenir qu'elle est menacée, elle découvre son visage.
L'auteur de ce vers avait usé de ruse pour rejoindre sa
bien-aimée, mais la tribu de celle-ci en avait eu vent; le
sachant, dès qu'elle l'aperçut, elle découvrit son visage.
Il sut alors qu'elle était menacée, prit peur pour elle et
s'en fut en récitant ce vers.

C'est au cours d'un tel voyage ou d'autres semblables


que notre Seigneur descend. Cette allusion dispense
d'un plus ample développement. «Et Dieu dit la vérité et
Il guide sur la voie» (33 : 4).

§ 18
LE VOYAGE DU CORAN INCOMPARABLE 51. Traduction
Dieu – Il est puissant et majestueux – dit: «C'est Nous courante de laylat
qui l'avons fait descendre dans la Nuit du destin51 ...» al-qadr, le cours de
(97: 1), ou: «C'est Nous qui l'avons fait descendre dans toute chose étant
une nuit bénie» (44: 3): il s'agit d'une descente déterminé durant
cette nuit. On peut
d'avertissement52. «C'est Nous qui l'avons fait
traduire aussi «Nuit
descendre»: il s'agit du Coran incomparable «dans la
de la valeur», car
Nuit du destin»; les commentateurs précisent, d'après la
elle révèle la valeur
tradition: en une seule fois jusqu'au ciel le plus proche. de celui sur qui
Puis il descendit sur le cœur de Muhammad – que Dieu descend la parole
répande sur lui la grâce et la paix – de façon divine et l'identité
fragmentée53. Ce voyage ne cesse jamais, tant que les profonde de l'un et
langues récitent le Coran intérieurement et à voix haute. de l'autre.
La nuit du destin qui perdure en réalité pour le serviteur,
n'est autre que son âme devenue pure et sans tâche. 52. Suite du verset :
Aussi ajouta-t-Il: «En elle est distingué tout « C'est Nous qui
commandement sage» (44: 3), de même qu'en l'âme a fûmes
été créé tout commandement sage. «Il lui inspira sa avertisseurs».
prévarication» – selon les deux sens de cette 53. Nujûman (cf.
expression54 – «ainsi que sa piété» (91: 8). Par Coran 56 : 75) ;
transposition, le cœur représente le ciel le plus proche comme les étoiles
vers lequel le Coran est descendu réuni dans sa totalité, reflètent la lumière
pour redevenir distinction55 à la mesure de ceux fragmentée du
auxquels le discours s'adresse. En effet, la vue ne le soleil.
reçoit pas de la même manière que l'ouïe. Nous disons
54. Il faut
qu'il est descendu vers ton cœur en une seule fois, mais comprendre soit
nous ne voulons pas dire que tu l'as retenu et littéralement, soit
pleinement saisi, car nous nous plaçons sur le plan de que Dieu a inspiré à
l'esprit et de l'idée. J'entends simplement qu'il se trouve l'âme la
en toi sans que tu le saches, tout comme il n'était pas connaissance de la
indispensable que le ciel en retînt le texte quand le prévarication et de
Coran descendit vers lui. Il descend ensuite sur toi de la piété.
façon fragmentée, à partir de toi-même, en ôtant le
bandeau qui t'empêche de voir56. Je l'ai constaté sur 55. Furqân : le Livre
moi à mes débuts. Je l'ai vu aussi chez mon maître Abû en tant que toute
l-'Abbâs al-'Uryâbî de la ville d'al-'Ulyâ à l'Ouest d'al- chose y est
distinguée (cf. 44 :
Andalus57. J'ai entendu dire de plusieurs des gens de
3), par opposition à
notre voie qu'ils retenaient par cœur le Coran ou certains qur'ân qui signifie
versets sans qu'aucun maître ne le leur ait enseigné étymologiquement
comme on le fait d'habitude. Une telle personne, même la «réunion».56. Cf.
si elle n'est pas de langue arabe, trouve le Coran dans Coran 50 : 22 : « Tu
son cœur, prononcé en langue arabe, tel qu'il est étais distrait de
transcrit dans les exemplaires du Coran. Nous avons cela, mais nous
rapporté, d'après Abû Mûsâ al-Dunbulî, qu'Abû Yazîd al- t'avons ôté ton
Bistâmî – Dieu lui fasse miséricorde – ne mourut pas bandeau et ta vue
sans savoir le Coran par cœur, bien qu'aucun maître ne aujourd'hui est
le lui eût appris par la voie habituelle58. perçante».
57. Sur ce premier
maître du Shaykh
al-Akbar, voir
Claude Addas, Ibn
'Arabî, Paris, 1989,
pp. 83-7.
58. Sur ce fait, cf.
Futûhât II 20, chap.
73, 195 chap. 110,
III 94, chap. 325, IV
78, chap. 463.

§ 19
La descente continuelle du Coran sur les cœurs des 59. Ces deux
serviteurs est prouvée par l'impossibilité pour l'accident prénoms sont
de durer deux temps de suite et de se transférer d'un l'équivalent de
lieu à un autre. La mémorisation du Coran par Zayd ne Pierre et Paul.
se transfert pas à 'Amr59. Quand l'oreille entend le
maître projeter un verset en elle, Dieu le fait descendre
sur le cœur et le disciple le retient. Si le cœur de ce
dernier est distrait par une préoccupation, le maître
reprend et la descente se répète. Le Coran est donc à
jamais en train de descendre. Si quelqu'un affirmait:
Dieu a fait descendre sur moi le Coran, il ne mentirait
pas, car le Coran voyage sans cesse vers le cœur de
ceux qui le retiennent.

§ 20
Quand Gabriel – sur lui la paix – venait lui apporter le 60. Cf. le hadîth,
Coran, le Prophète – que Dieu répande sur lui la grâce et fondement de la
la paix – s'empressait de le réciter avant que l'inspiration convenance
en ait été décrétée. Grâce à la puissance de son spirituelle (adab): «
dévoilement, il avait l'intuition de ce qu'apportait Dieu m'a inculqué
Gabriel, le récitait, et sa langue en hâtait la venue, à la l'adab et l'a rendu
manière d'un des nôtres, doué de dévoilement, qui parfait en moi ...»
perçoit ta pensée et la dévoile. Ce fait admis par la (Sulami, Jawâmi'
plupart des hommes convient d'autant mieux au âdâb al-sûfiyya, éd.
Prophète. Mais son Seigneur lui inculqua la convenance E. Kohlberg,
Jérusalem 1976 p.
spirituelle et la rendit excellente en lui60. Aussi lui dit-Il:
3; et Sam'ânî, Adab
«Ne hâte pas la venue du Coran avant que l'inspiration
al-imlâ' wa l-istimlâ',
en ait été achevée» (20: 114). Il lui ordonna de
éd. Weisweiler,
respecter les convenances avec Gabriel – sur lui la paix Leiden, 1952, p. 1).
–, qui lui enseignait comment recevoir la Parole
excellente par l'œuvre pieuse61. 61. Allusion à Coran
35 : 10 : « Vers Lui
s'élève la parole
bonne et l'œuvre
pieuse, Il l'élève».
Pour le
commentaire de 20
: 114, cf. Futûhât I
83 chap. 2 et D.
Gril, «Adab and
Revelation» in
Muhyiddin Ibn
'Arabi. A
Commemorative
Volume,
Shaftesbury, 1993,
p. 251.

§ 21
SECTION. 62. Hijâb al-'izza al-
L'Homme total selon la réalité essentielle, est le Coran ahmâ al-adnâ. 'Izza,
incomparable descendu de la présence de soi-même traduit ici par
vers la Présence de son Existenciateur. Celle-ci est aussi «toute-puissance»
la Nuit bénie du fait de sa non-manifestation. Le ciel le exprime aussi l'idée
plus proche correspond au Voile de la Toute-Puissance, d'inaccessibilité et
le plus inviolable et le plus proche62. Là, il devint d'incomparabilité.
«distinction» (furqân) et descendit sous forme Le hijâb al-'izza est
défini par Ibn 'Arabî
fragmentée, selon les réalités divines, car leur autorité
comme « la cécité
s'exerce de diverses manières et c'est pourquoi l'Homme
et la perplexité »
se fragmenta également. Il ne cesse de descendre sur
(al-'amâ wa l-
son cœur, à partir de son Seigneur, sous forme
hayra), cf. Futûhât II
fragmentée jusqu'à ce qu'il se réunisse là-bas63, laisse le 129 et Istilâhât al-
voile derrière lui, dépasse le «où» et l'être créaturel et sûfiyya, p. 16. Suivi
s'absente de l'absence64. Le Coran descendu est vérité ici de ces deux
ainsi que Dieu l'a appelé, or «toute vérité immédiate qualitatifs, il désigne
comporte une vérité ultime»65, et la vérité ultime du l'Homme universel
Coran, c'est l'Homme. Quand on interrogea 'A'isha – qui cache sa face
Dieu l'agrée – sur le caractère du Prophète – que Dieu indicible, tournée
répande sur lui la grâce et la paix – elle répondit: «Son vers le divin,
caractère était le Coran»66. Elle visait, expliquent les correspondant à la
Savants, la parole divine: «Certes tu es selon un limite entre le qur'ân
et le furqân.
caractère magnifique» (68:4). Réalise ce voyage, tu
n'auras qu'à te louer de son aboutissement, si Dieu veut.
63. « Là-bas »
(hunâka)
correspond sans
doute au
démonstratif lointain
de « Ce livre-là »
(dhâlika l-kitâb) dont
provient ce livre-ci :
l'exemplaire lu et
récité. Cf. Coran 2 :
2.
64. Yaghîbu 'an al-
ghayb : par-delà
l'être et le non-être.
65. Li-kulli haqq
haqîqa : réponse du
Prophète à un
Compagnon qui
déclare : « Je me
trouve ce matin
vraiment (haqqan)
croyant ». Cf. Nûr
al-Dîn al-Haythamî,
Majma' al-zawâ'id,
Beyrouth, 1967, I
57-8, d'après
Tabaranî et Bazâr.
66. Voir les
différentes versions
et occurrences de
ce hadîth dans
«Adab and
Revelation», op. cit.,
pp. 259-60, n. 34.

§ 22
LE VOYAGE DE LA VISION À TRAVERS LES SIGNES 67. Cf. Futûhât III
DIVINS ET LA TRANSPOSITION SYMBOLIQUE, selon la 371 chap. 369.
parole de Dieu – exalté soit-Il: «Gloire à celui qui a fait
68. Laylan n'est
voyager Son serviteur de nuit de la Mosquée sacrée à la
plus compris dans
Mosquée la plus éloignée autour de laquelle Nous avons
cette interprétation
mis Nos bénédictions, pour lui faire voir certains de nos
comme un
signes» (17: 1). complément de
Gloire à Celui qui a fait voyager de nuit Son serviteur temps se rapportant
pour lui faire voir Ses signes cachés. au voyage, mais
comme un
Comme la présence dans l'absence, l'ébriété complément de
dans la sobriété, l'effacement dans la confirmation. manière (hâl) se
Celui dont il tire son secret, il le voit rapportant au
refuser, s'il le veut, ou donner. serviteur. On
pourrait traduire
Par son existence, il abolit la générosité qu'il lui a montrée. «nuitamment». La
La pauvreté est l'un de ses aspects.
nuit par son
Gloire à Lui comme seigneur et protecteur obscurité désigne
en Son essence, qualités et attributs. symboliquement le
corps, dans toute sa
Dieu – gloire à Lui – a attaché la glorification à ce noblesse et sa
voyage, le voyage nocturne. Il a ainsi voulu ôter du cœur dimension
de ceux qui professent la similitude et la corporéité de cosmique. Le vers
Dieu, par fausse conception ou sous l'emprise de cité en exemple
l'imagination, ce qu'ils imaginaient au sujet de Dieu confirme ce sens en
comme direction, limite et localisation. Dieu ajouta: même temps que
«Pour lui faire voir certains de nos signes», signifiant cette interprétation
que le Prophète était emmené en voyage et, par là, que grammaticale.
l'initiative venait de Lui – Il est puissant et majestueux –
67. Par don divin et sollicitude éternelle pour le gratifier,
le Prophète reçut ce qui n'était pas parvenu à son être le
plus intime ni n'avait pénétré sa conscience. Dieu fit que
ce voyage s'accomplit de nuit pour confirmer le Prophète
dans son élection à la station de l'amour, car Il le prit
comme ami intime et bien-aimé. Il le confirma en
ajoutant «de nuit» alors qu'isrâ' désigne déjà en arabe
un voyage de nuit et non de jour, ceci pour lever le
doute et pour qu'on n'imagine pas que seul son esprit
fut emmené. Il ôte ainsi cette idée que ce voyage
pourrait avoir eu lieu de jour. D'une part le Coran, même
s'il a été révélé dans la langue des Arabes, s'adresse à
tous les hommes, ceux de langue arabe comme les
autres; d'autre part la nuit est le moment le plus cher
aux amants parce qu'ils s'y réunissent et que la
rencontre seul-à-seul avec le bien-aimé se réalise la
nuit. Il fallait aussi que la vision des signes eût lieu
grâce à des lumières divines surnaturelles et inconnues
des Arabes de l'époque, car la vue par sa propre lumière
ne perçoit des choses visibles que l'obscurité et la
lumière par laquelle elle découvre les choses. Il ne faut
pas cependant que cette lumière ne soit plus forte que la
lumière de la vue. Si elle est plus forte, elle produit sur
la lumière du regard le même effet que l'obscurité. Il ne
voit alors plus qu'elle, de même que la vue ne perçoit
dans l'obscurité profonde que l'obscurité. Il faut une
lumière modérée pour que la vue perçoive la lumière et
les choses qu'elle lui montre. Si l'ascension avait eu lieu
de jour, la vision des signes n'aurait pas eu de sens pour
celui qui entend ce récit, car ceci va de soi. C'est
pourquoi le voyage eut lieu la nuit.

En disant «de nuit», Dieu confirme que le Prophète –


sur lui la grâce et la paix – voyagea avec son noble
corps. La nuit étant déjà exprimée dans le verbe asrâ',
«de nuit» est le complément de manière de «Son
serviteur»68, comme il est dit dans ce vers:

Ô vous qui partez vers l'Élu de Mudar,


vous l'avez visité avec vos corps, mais nous avec nos
esprits.

§ 23
«Son serviteur» est précédé de la particule bi pour 69. la particule bi
deux raisons, selon les gens de Dieu, connaisseurs de la dans asrâ bi-'abdi-hi
Réalité. Tout d'abord à cause de la correspondance entre « a fait voyager de
la servitude qui est humiliation et la particule de nuit Son serviteur »
l'«abaissement» et de la «brisure», car tout être humilié marque la
est brisé69. Il rattacha le serviteur au Soi70, alors que le dépendance. On
verset ne comporte aucun nom apparent pour désigner pourrait, pour
Dieu si ce n'est un nom semi-verbal («Gloire à») qui ne souligner ce sens,
traduire : « a
prend de sens que par la proposition relative et le
emmené de nuit ».
pronom de rappel implicite dans le verbe71. Or le le cas indirect se dit
pronom est ici absence72 sans aucun doute et «Son» est khafd
aussi un «pronom»; il est donc une absence dans une «abaissement». La
absence, comme s'il était lui-même le Soi. Dieu nous voyelle i qui marque
avertit ainsi de la haute noblesse du voyage nocturne. la flexion casuelle,
se nomme kasr
La mention des deux mosquées, la sacrée et la plus «brisure».
éloignée, est en corrélation avec ce que nous avons dit
du serviteur et de la particule de l'«abaissement», le bi. 70. En arabe la
Masjid (mosquée) est un nom de lieu désignant l'endroit possession ne
où l'homme se prosterne (sujûd). La prosternation est s'exprime pas
servitude. Le sacré73 implique l'interdiction et la comme en français
par un adjectif
restriction et appelle donc la servitude. «La plus
possessif : Son
éloignée» rappelle que la servitude se trouve dans un
serviteur, mais par
éloignement extrême vis-à-vis des qualités de la
un pronom
seigneurie. Ainsi Dieu – gloire à Lui – choisit pour Son
complément du nom
prophète la noblesse parfaite par ces deux derniers
: le serviteur de Lui
termes, en lui conférant la plus haute des qualités de la ou du Soi (al-huwa).
créature, la servitude ainsi que ces termes en affinité
avec elle, la particule de l'abaissement et les mosquées 71. Le verbe arabe
sacrée et éloignée. En contrepartie de cette servitude inclut son pronom,
totale qui confère la connaissance parfaite, Dieu l'honora tantôt explicite,
en ne lui attribuant pas un de Ses Noms qui l'aurait tantôt implicite dans
conditionné. Une telle servitude exige de ne pas être le cas de la
conditionnée par un nom divin exerçant une influence troisième personne.
sur le serviteur. Elle sollicite au contraire de la divinité Le pronom de
absolue une élévation et une transcendance semblables. rappel est le lien
Quand le serviteur est élevé sous tous les aspects et grammatical et
honoré, sa servitude est affranchie de toutes les qualités logique entre le
dominicales, seigneuriales et divines; telle est sa pronom relatif («
transcendance. Quand elle reçoit les qualités de la Celui qui ») et la
seigneurie, elle est rendue similaire et cette similitude la proposition relative.
conduit à sa perte. Dieu – exalté soit-Il – dit: «Goûte! 72. Le pronom de
Certes tu es le tout-puissant, le très-généreux» (44: 49) troisième personne
et «Ainsi Dieu appose un sceau sur le cœur de tout être se dit en arabe
orgueilleux et tyrannique» (40: 35)74. De même quand damîr al-ghâ'ib ou
la divinité absolue est désignée par les noms qui pronom de l'absent.
impliquent l'existence des créatures, cela ne confère ni
sublimation ni élévation au serviteur interpellé par ces 73. Harâm signifie à
la fois sacré et
noms. Ces noms comportent une sorte de ressemblance
interdit.
car la seigneurie a besoin de l'effet qu'elle exerce. Dieu
conféra à la servitude, au cours de ce voyage nocturne, 74. Sur ces deux
tout ce qui lui revient sous tous les rapports; de même versets comportant
qu'il confia à la divinité absolue ce qui lui revient en des noms divins
contrepartie de ce qui a été attribué au serviteur. C'est que l'homme s'est
pourquoi il mentionna le Soi et le soi du Soi, ou absence indûment attribué et
de l'absence. Quand le Prophète – sur lui la grâce et la qui lui sont
paix – descendit de sa servitude vers ce que nous avons reprochés, cf.
mentionné, il fut emmené au cours du voyage nocturne Futûhât I 421, II 153
vers l'absence de l'absence. De là il contempla son Bien- chap. 80 et 166
Aimé, le Vrai en tant qu'Un et Singulier, car l'amour chap. 88.
exige la jalousie. Il ne reste alors plus de trace du «Tyrannique» se
serviteur. Le serviteur conserve cependant un certain traduirait plutôt, à
pouvoir et il n'est soumis à aucune restriction. Aussi ne propos de Dieu, par
se manifesta là-bas d'autre nom que le Soi. La «Réducteur»
Révélation fut un entretien nocturne puisque le voyage (Jabbâr).
se passa de nuit. Or de toutes les formes de séances,
l'entretien nocturne est la plus élevée car elle est
isolement dans l'isolement, lieu de familiarité, de
rapprochement et d'élection.

§ 24
Quant aux signes vus par le Prophète, les uns sont sur
les horizons, les autres en lui-même. Dieu – Il est tout-
puissant et majestueux – dit: «Nous leur ferons voir Nos
signes sur les horizons et en eux-mêmes» (41: 53) et
«Et en vous-mêmes que ne regardez-vous!» (51: 21).
La «distance des deux arcs» (53: 9) est l'un des signes
des horizons. Grâce à lui le Prophète réalisa la station du
serviteur face à son Seigneur; «ou plus près encore»
désigne la station de l'amour et de l'élection par le Soi.
«Il révéla alors à Son serviteur ce qu'Il lui révéla» (53:
10) représente la station de l'entretien nocturne ou le soi
du Soi et l'absence de l'absence, ce qu'Il confirma par:
«Le cœur intérieur ne démentit pas ce qu'il vit» (11). Le
cœur intérieur (fu'âd) est le cœur du cœur; comme le
cœur a sa vision, le cœur intérieur a la sienne. La vision
du cœur peut être atteinte de cécité quand elle quitte
Dieu en Lui préférant autrui après qu'Il l'eut rapprochée
de Lui: «[Ce ne sont pas les regards qui sont aveugles,]
mais les cœurs qui sont dans les poitrines» (22: 46).
Mais le cœur intérieur ne saurait être atteint de cécité
car il ne connaît pas la création; il n'est attaché qu'à son
Seigneur et il ne l'est que par l'absence de l'absence ou
le soi du Soi du fait de la correspondance entre les
stations spirituelles et les degrés de l'existence. Dieu
précisa «le cœur intérieur n'a pas démenti ce qu'il a vu»,
car en apparence la vue peut commettre de nombreuses
erreurs, bien que l'affirmer ne soit que pure ignorance.
C'est celui qui porte un jugement qui se trompe, non ce
que perçoivent les sens. Tel est le cas de celui qui
affirme que le regard s'est trompé, parce qu'il voit la
chose différemment qu'elle n'est et la démentit donc.
Dieu nia que ce fait pût s'appliquer au Prophète, car le
mensonge n'intervient que dans le monde de la
similitude et de la multiplicité. Or il n'y a plus ici aucune
similitude: le serviteur est ici serviteur sous tous les
rapports, absolument transcendant dans la servitude et
ainsi en est-il de l'absence de l'absence ou le soi du Soi.

§ 25
Les signes que le Prophète vit en lui-même sont sa
conformité au soi du Soi en raison de la servitude
absolue de la servitude absolue, dans l'absence de
l'absence, par l'œil du cœur du cœur ou du cœur
intérieur. Et il n'est pas donné à tout un chacun de voir
ces signes. Quant aux signes des horizons, ils sont tout
ce que le Prophète – sur lui la paix – dit avoir vu: les
étoiles, les cieux, les échelles supérieures, le «Coussin»
le plus proche, le grincement des calames, le lieu de
l'établissement sur le Trône et ce par quoi Dieu recouvrit
le Lotus de la limite. Tout ceci se trouve autour de la
station réservée au serviteur et où il fut établi dans
l'absence de l'absence. Ceci est indiqué par Sa parole
«[la Mosquée la plus éloignée] autour de laquelle Nous 75. « Le Paradis ...
avons mis Notre bénédiction». La bénédiction de la et le Feu par les
station n'est pas précisée parce qu'elle est indicible du passions sensuelles
», hadîth rapporté
fait de la non-similitude. Cette station est si inaccessible
par Muslim, Sahîh,
que les hommes en sont arrachés. Si bien que la
janna, 1 VIII 142.
Mosquée sacrée est pour la Mosquée la plus éloignée
comme le Feu pour le Paradis, tandis que «le Paradis est 76. Cf. Coran 57 :
entouré d'épreuves pénibles»75. «Ne voient-ils pas que 13, à propos des
nous avons établi un territoire sacré sûr, alors qu'autour Hypocrites, séparés
les hommes sont enlevés»(29: 67), «le Feu est entouré des élus le Jour du
par les passions sensuelles». «Jusqu'à la Mosquée jugement : « Il sera
éloignée autour de laquelle Nous avons mis Notre dressé entre eux
bénédiction»: la face intérieure correspond à une face une muraille
extérieure et la face extérieure correspond à une face possédant une
intérieure76. Ce voyage a pour résultat la contemplation porte. Sa face
intérieure en elle est
de ce dont nous avons parlé: l'absence de l'absence.
la miséricorde et sa
Parler de cette station serait trop long. Retenons donc
face extérieure
notre frein, car cette allusion suffit: «Et Dieu dit la vérité
devant elle est le
et Il guide sur la voie.»
châtiment ».

§ 26
LE VOYAGE DE L'ÉPREUVE OU LE VOYAGE DE LA
CHUTE DU HAUT VERS LE BAS ET D'UNE PROXIMITÉ
VERS UN ÉLOIGNEMENT EN APPARENCE. Il semble être
le contraire du voyage précédent et suit pourtant le
même cours, même s'il n'a pas la même force.

Dieu – Il est puissant et majestueux – s'adresse ainsi à


Adam, à Eve et à ceux qui sont descendus avec eux:
«Nous leur dîmes: tombez-en tous» (2: 38). Nous avons
déjà parlé du voyage du premier père parmi les entités
spirituelles, le père d'Adam et du monde ou réalité
essentielle et esprit de Muhammad – que Dieu répande
sur lui la grâce et la paix –. Parlons maintenant du
voyage du père corporel, le père de Muhammad et de
tous les fils d'Adam. Chacun d'eux, Muhammad et Adam
sont respectivement père et fils l'un pour l'autre, de ce
point de vue.

Sache – Dieu nous assiste tous – que lorsque Dieu –


exalté soit-Il – veut produire un événement, Il l'indique
par des signes compris par certains, précédant
l'événement et appelés prémisses de l'existence
créaturelle. En ont conscience les gens doués de
pressentiment. Dans l'existence, ces signes surviennent
souvent dans le monde sensible, surtout si leur
manifestation apparaît comme insolite. On peut craindre
alors que ne survienne un fait en correspondance avec
ce phénomène, c'est ce que les Arabes appellent le
mauvais et le bon augure; ce dernier est ce que l'âme
trouve bon, le premier, ce que l'on a en aversion. Aussi
le Législateur – sur lui la grâce et la paix – aimait-il le
bon augure, telle une bonne parole et détestait que l'on
tirât mauvais augure d'une chose. Le bon augure était
pour les Arabes un bien, et le mauvais, un mal; «Et
Nous vous soumettons à l'épreuve du bien et du mal»
(21: 35). Or il n'y a d'autre agent que Dieu, aussi le
Prophète détestait-il que l'on augure mal du cours de la
prédestination car la prendre en aversion est un manque
de respect envers la divinité. Il est préférable de recevoir
avec louange, confiance, satisfaction et docilité ce qui ne
convient pas à notre intérêt immédiat et de considérer
que Dieu a écarté ce qui aurait pû être plus grave. 'Umar
b. al-Khattâb – Dieu l'agrée – disait à ce propos: «Dieu –
exalté soit-Il – ne m'a atteint d'un malheur sans que j'y
vois trois bienfaits : le premier que ce malheur n'ait pas
porté atteinte à ma religion; le second, qu'il n'ait pas été
plus grave; le troisième, ce qu'il contient de récompense
et remise des péchés». Admire la présence de cet
homme avec Dieu et son excellente façon de considérer
ce qu'Il lui impose comme épreuve.

§ 27
Ce cours normal des choses77, nous le connaissons par 77. C'est-à-dire la
habitude et expérience, mais il n'en allait pas ainsi pour présence d'un fait
Adam – sur lui la paix –, sans habitude ni expérience insolite annonçant
préalable de ce fait. Il ne prit pas garde à la restriction un événement en
divine lui interdisant de manger du fruit de l'arbre. Le rapport avec ce
lieu du Paradis n'impose pas la restriction; Adam en effet signe.
y mangeait ce qu'il voulait et allait là où il voulait. La 78. Cf. le hadîth :
restriction étant intervenue dans un lieu ne l'exigeant «Prenez soin des
pas, nous comprenons qu'elle allait produire un effet femmes, car la
dont la réalité allait nécessairement se manifester et femme a été créée
qu'on allait bientôt descendre du monde de la largeur et d'une côte et le
du repos vers celui de l'étroitesse et de l'imposition partie la plus courbe
légale. Si Adam l'avait su, il n'aurait pas joui de la félicité d'une côte est sa
pendant son séjour au Paradis. Adam s'attribua à lui- partie supérieure. Si
même l'injustice en disant, entre autres: «Seigneur, tu cherches à la
nous nous sommes fait injustice à nous-même» (7: 23), redresser, tu la
en ne prenant pas garde à la restriction et à l'interdiction casses, mais si tu la
dans le lieu de la libération et de la permission. Pour laisses, elle restera
cette raison il reçut une interdiction et non un ordre toujours ainsi »
positif. Adam portait alors dans ses reins sa postérité, (Bukhârî, Sahih,
ceux qui allaient contrevenir à la Loi divine comme ceux anbiyâ', 1 IV 161).
qui allaient lui obéir. Il fallait le mouvement du premier Voir autres versions
transgresseur pour que la transgression soit provoquée, dans Wensinck,
mais, une fois qu'Adam eût projeté sa postérité hors de Concordance et
ses reins, on ne sache pas qu'il ait jamais désobéi à son Indices, III, 519.
Seigneur. La désobéissance fut attribuée au seul Adam 79. Sur la
et non à son épouse dans Sa parole: «Et Adam désobéit qualification bonne
à son Seigneur» (20: 121), alors que l'interdiction ou mauvaise des
s'adressait à eux deux et qu'ils avaient tous deux actes chez les
commis l'acte, parce qu'Eve étant une part de lui-même, Mu'tazilites, voir
c'est comme s'il n'y avait que lui, et aussi parce qu'Adam l'analyse de la
était plus prompt qu'Eve à se souvenir de l'Ordre divin, position du Qâdî
«il oublia» (20: 115) certes, mais combien plus 'Abd al-Jabbâr in D.
oublieuse que l'homme est la femme. Gimaret, Théories
de l'acte humain en
Pour cette raison deux femmes tiennent lieu d'un seul théologie
homme dans le témoignage légal. Dieu – exalté soit-Il – musulmane, Paris-
dit: «S'ils ne sont pas deux hommes, que ce soit un Louvain, 1980, pp.
homme et deux femmes parmi les témoins que vous 19-22.
agréerez; si l'une se trompe, l'autre lui rappelera la
vérité» (2: 282). La femme, en effet, est une moitié
issue de l'homme, deux femmes font deux moitiés, donc
une constitution complète, équivalant à un homme.
Incomplète est sa création et courbe sa constitution,
étant une côte, elle dérive de ce mot78. Eve ne se
souvint pas au contraire d'Adam – sur lui la paix –.

L'oubli d'Adam – sur lui la paix – n'était dû qu'à


l'hostilité d'Iblîs, comme Dieu nous l'apprend. Adam ne
pouvait imaginer que quelqu'un prêtât serment par Dieu
de façon mensongère. Comme Iblîs avait juré par Dieu
qu'il leur donnait à tous deux un conseil sincère, ils
prirent du fruit de l'arbre interdit. Il y a là une allusion
au fait que l'effort de réflexion personnel ne convient pas
quand il existe une indication scripturaire sur une
question donnée. L'hostilité d'Iblîs envers Eve est pour
elle l'annonce de sa félicité, car si elle avait appartenu
au parti de Satan, il n'aurait pas été son ennemi. Le
blâme s'attacha à la forme de l'acte non à son auteur –
si le blâme s'attachait à ce dernier, nous détesterions
ceux qui désobéissent à Dieu. Nous n'avons en aversion
que la désobéissance, objet d'aversion si elle est
désobéissance à Dieu. Notre aversion ne porte pas non
plus sur la cause de la désobéissance, car l'interdiction
peut en être abrogée et cette cause redevenir licite,
l'aversion cessant alors. Si le blâme s'attachait à la
cause, celle-ci serait toujours objet de blâme. En fait ce
à quoi le blâme s'attache est une réalité subtile, cachée,
relative, très instable et il en est de même de la
louange. Comprends donc. Les Mu'tazilites ont pressenti
à propos de cette question un secret qui a échappé aux
Ash'arites. C'est un secret subtil, excellent; médite-le
attentivement, tu trouveras ce qu'ont découvert les
Mu'tazilites79.

§ 28
Revenons à notre sujet. Lorsqu'advint à Adam et Eve
ce qu'il advint, ils tombèrent sur la terre. Il s'agit en
apparence d'un voyage en provenance de chez Lui
comme celui d'Iblîs. Tandis qu'au cours de son voyage,
ce dernier trouva la royauté et le repos qui le conduiront
finalement au malheur éternel, Adam éprouva peine,
fatigue et imposition légale qui le conduiront à la félicité.
L'élévation de son voyage fut d'aller du désir sensuel de
son âme vers la connaissance de sa servitude, car le
Paradis n'est destiné qu'aux désirs sensuels, comme il
est dit: «Vous y trouverez ce que désirent vos âmes»
(41: 31).

Dieu compléta son vêtement ici-bas, car il ne possédait


au Paradis qu'un seul vêtement, la «plume», et n'avait
pas connu le goût du «vêtement de la crainte
protectrice», le Paradis, tout entier délice, n'étant pas le
lieu de la crainte. La crainte protectrice, supposant le
besoin de se protéger, n'a pas de raison d'être au
Paradis. Adam – sur lui la paix – ne possédait pas ce
vêtement quand survint l'interdiction. Il ne savait pas de
quoi se protéger, car la crainte protectrice fait partie des
attributs de cette demeure-ci. Quand il descendit du
Paradis, le vêtement pour couvrir sa constitution, ainsi
que celui de la crainte protectrice lui furent révélés. Il
reçut ensuite interdiction, ordre et imposition légale. On
ne saurait concevoir après cela de désobéissance de la
part d'Adam, grâce à la protection de ce vêtement. La
descente vers cette demeure marqua donc l'achèvement
de sa constitution et de son rang; le voyage de retour
vers le Paradis, la perfection de son rang et de son âme.
Ce monde est une demeure d'achèvement et l'autre, de
perfection. Il n'y a plus rien à rechercher après la
perfection, de même qu'il n'est plus, après la demeure
dernière, de demeure.
Au cours de ce voyage, Adam – sur lui la paix – 80. Voir deux
continua d'acquérir les connaissances qu'il n'aurait pu phrases de Sahl,
§ 29
obtenir sans l'imposition légale. Ce monde constitue en exprimant une idée
effet pour le serviteur une demeure d'achèvement et semblable, citées
d'acquisition des connaissances réflexives. Seul ce d'après son Tafsîr
monde les lui procure, alors que la constitution du par G. Böwering,
Paradis est toute entière dévoilement. Il commença par The Mystical Vision
acquérir les connaissances du gouvernement de soi- of Existence in
même, de la distinction, du bien, du meilleur, du plus classical Islam. The
convenable et du plus adéquat et la connaissance de Qur'ânic
l'ordonnance du monde depuis son commencement. Ceci Hermeneutics of the
ne peut se réaliser que dans ce monde à cause de Sûfî Sahl al-Tustarî,
l'épaisseur de notre constitution et des vapeurs qui Berlin-New York,
empêchent en nous le dévoilement. L'homme a donc 1980, pp. 242 et
besoin d'une faculté dont il ne disposerait pas sans 256.
l'existence de ces obstacles. Ceux-ci participent de son 81. Cf. l'anecdote
achèvement. C'est pourquoi Sahl b. 'Abdallah (al-Tustarî) rapportée par Abû
disait: «L'intelligence n'a d'autre fonction chez l'homme Sulaymân al-
que de repousser le pouvoir de son désir sensuel. Si ce Khawwas à son
dernier l'emporte, l'intelligence reste sans autorité»80. propre sujet : « Je
Cette parole de Sahl est confirmée par ce que Dieu – montai un jour un
exalté soit-Il – nous fit connaître lors du dévoilement des âne. Les mouches
secrets. Il nous fit voir en nos secrets intimes, par Son l'importunaient et il
inspiration la plus transcendante, que les anges ont été ne cessait de
créés «dans» les connaissances ainsi que les minéraux secouer la tête. Je
et les végétaux, alors que l'animal a été créé «dans» les la lui frappais avec
connaissances et le désir sensuel. C'est pourquoi, malgré un bâton. Il leva
sa connaissance et son inquiétude de l'Heure, l'homme alors la tête vers
ne renonce pas à son désir sensuel. Il s'inquiète pour moi et me dit :
son devenir, à cause de ses transgressions. Un maître vit frappe, car c'est sur
un homme frapper la tête de son âne. Il l'en empêcha, ta tête que tu
mais l'âne lui dit: – laisse-le! C'est sur sa propre tête
frappes » (Sarrâj,
Luma', Le Caire,
qu'il frappe81. L'homme fut créé «dans» les 1960, p. 391).
connaissances nécessaires, le désir sensuel et
l'intelligence, et c'est par cette dernière qu'il peut
repousser le désir sensuel.

§ 30
Grâce à la désobéissance et son voyage, Adam – sur
lui la paix – acquit la connaissance des noms de son
Seigneur et des effets produits par eux, ainsi que leur
contemplation, tel le Pardonnant et le pardon, qu'il
ignorait jusqu'alors. Si Dieu est aussi le Tout-
Pardonnant82, c'est à cause de la gravité de sa
désobéissance qui – eu à égard à sa station – équivaut à
mille désobéissances commises par autre que lui, mais Il
reste pour tout autre Tout-pardonnant. Dieu est à la fois
Tout-pardonnant pour Adam selon ce qui précède et
pardonnant parce qu'il n'a contrevenu qu'une seule fois
à Son ordre. Il se peut que sa faute soit due à une
interprétation de sa part. De plus, s'il avait oublié
l'interdiction, il n'aurait pas été sanctionné. Il n'a donc
oublié que ce que nous avons mentionné. Il obtint ainsi
l'élection, le repentir, la demande de pardon,
l'absolution, la peur et la sécurité qui survient après la 82. Al-ghafûr, forme
peur, car elle procure une jouissance plus grande que intensive de ghâfir,
lorsqu'elle accompagne un état. pardonnant.

§1 - 30 §31 - 60 §61 - 70 SOMMAIRE