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Sciences du Langage et Discours d'Invention Sciences du Langage Appliquées aux

Champ littéraire et espace discursif Africain Discours d'Invention

N° 1 - 2019
Conscients de l'idée que les théories et méthodes scientifiques du langage
sont des disciplines de savoir et d'application à tout discours pouvant offrir prise à

Sciences du Langage et Discours d’Invention


un traitement technique et systématique, les contributeurs de ce livre pilote ont
défini trois axes majeurs de réflexion et d'étude : L

Champ littéraire et Espace discursif Africain


- les évocations historiques en liens étroits avec les problématiques
A
restreintes ayant abouti à la cohérence des sciences du langage servant au
travail de lecture des discours d'invention : Grammaire et Linguistique, B
Stylistique et Poétique, Sémiotique et Narratologie. O
- les abrégés théoriques enclosant le champ de réflexion et d'étude des
sciences du langage, en rapport avec le mouvement des idées établies, R Sciences du Langage et Discours
des hypothèses formatrices et des variations liées aux contextes A d'Invention
particuliers d'invention.
- Les études ressortissant à une plateforme de partage de points de vue T Champ littéraire et Espace discursif
entre spécialistes, amateurs et tous ceux qui veulent exercer leurs goûts O Africain
artistiques et besoins d'instruction à travers les études linguistiques.
Le livre pilote illustre l'ambition que s'est fixée le laboratoire SLADI à sa
I
création : s'ouvrir en perspectives d'évaluation à tous les discours capables de R
nourrir les plaisirs esthétiques, les humanités, les positions idéologiques et
E
politiques en rapport avec leurs conditions d'énonciation et de réception.

S
L
Préface de Dominique Maingueneau
A
Labo-SLADI D
I Éditions SLADI, 2019
ISBN : 978-2-9565866-0-9

ISBN EAN
9 782956 586609 978-2-9565866-0-9 9782956586609
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SOMMAIRE

Comité scientifique

Comité de lecture

Comité de lecture

Dorgelès Roméo HOUESSOU


L’herméneutique matérielle de Georges Molinié :
orientation théorique et modalité de lecture
en science du langage

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Comité scientifique

Dominique MAINGUENEAU, Professeur des universités, domaine :


Sciences du langage, options Linguistique et Analyse du discours,
Université Paris 12 Sorbonne – France ;
Jérémie N’Guessan KOUADIO, Professeur des universités, domaine :
Sciences du langage, options Théories linguistiques et didactique des
langues, Université Félix Houphouët-Boigny – Côte d’Ivoire ;
Germain Kouassi KOUAMÉ, Professeur des universités, domaine :
Sciences du langage, option Grammaire, Université Alassane
OUATTARA – Côte d’Ivoire ;
Magloire Kouassi KOFFI, Professeur des universités, domaine :
Sciences du langage, option Grammaire, Université Alassane
OUATTARA – Côte d’Ivoire 
Mathias Irié Bi GOHY, Professeur des universités, domaine : Sciences
du langage, option Grammaire, Université Alassane OUATTARA–
Côte d’Ivoire 
François KOUABENAN-KOSSONOU, Professeur des universités,
domaine : Sciences du langage, options Stylistique et Poétique,
Université Alassane OUATTARA– Côte d’Ivoire ;
Lydie IBO, Professeur des universités, domaine : Sciences du langage,
option Sémiotique et narratologie, Université Alassane OUATTARA
– Côte d’Ivoire ;
Joseph Adjé ANOH, Professeur des universités, domaine : Sciences
du langage, option Grammaire – Côte d’Ivoire ;

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Pascal N’Guessan ASSOA, Professeur des universités, domaine :
Sciences du langage, option Stylistique, Université Alassane
OUATTARA – Côte d’Ivoire ;
Georice Berthin MADÉBÉ, Directeur de recherche Professeur des
universités, domaine : Sciences du langage, option Sémiotique et
communication, Université du Gabon – Gabon
Yves DAKOUO, Professeur des universités, domaine : Sciences du
langage, option Sémiotique et Linguistique, Université OUAGA (1).
Le professeur Joseph KI ZERBO - Burkina Faso ;
Fallou MBOW, Maître de conférences, domaine : Sciences du langage,
option Analyse du discours, Université Cheick Anta Diop – Sénégal ;
Pascal Eblin FOBAH, Maitre de conférences, domaine : Sciences
du langage, options Stylistique et Poétique Université Alassane
OUATTARA – Côte d’Ivoire,

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Comité de lecture

Fallou Mbow, Maître de conférences, domaine : Sciences du langage,


option Analayse du discours, Université Cheick Anta Diop – Sénégal.
Raphael Zombleo YEBOU, Maître de conférences, domaine : Sciences
du langage, options Grammaire et stylistique - Université d’Abomey
Calavy, Bénin
René Ehouman KOFFI, Maître de conférences, domaine : Sciences du
langage, option Grammaire - Université Alassane OUATTARA – Côte
d’Ivoire
Yssouf Diawara, Maître de conférences, domaine : Sciences du lan-
gage, option Grammaire - Université Alassane OUATTARA – Côte
d’Ivoire
Fulbert Koffi LOUKOU, Maître de conférences, domaine : Sciences
du langage, option Stylistique, Université Alassane OUATTARA –
Côte d’Ivoire
Théodore Kobenan KOSSONOU, Maître de conférences, domaine :
Sciences du langage, option Linguistique Appliquée - Université Félix
Houphouët-Boigny – Côte d’Ivoire
Yao Kouamé, Maître-assistant, domaine : Sciences du langage, option
Grammaire, Université Alassane OUATTARA – Côte d’Ivoire
Ernest Akpangni, Maître-assistant, domaine : Sciences du langage,
option Stylistique, Université Alassane OUATTARA – Côte d’Ivoire
Théodore Konimi Kouassi KOUADIO, Maître-assistant, domaine :
Sciences du langage, options stylistique et rhétorique, Université Félix
Houphouët-Boigny – Côte d’Ivoire

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Dorgelès Roméo HOUESSOU, Maitre-assistant, domaine/ Sciences
du langage, option stylistique, Université Alassane OUATTARA –
Côte d’Ivoire
Kpangui KOUASSI, Maître-assistant, domaine : Sciences du langage,
option Grammaire normative ; Université Alassane OUATTARA –
Côte d’Ivoire
Abiba Diarrassouba, domaine : Sciences du langage, option
Sémiotique, Université Alassane OUATTARA – Côte d’Ivoire

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Dorgelès Roméo HOUESSOU

L’herméneutique matérielle de Georges Molinié :


orientation théorique et modalité de lecture
en science du langage

Résumé

L’herméneutique matérielle élaborée par Georges Molinié est


la dernière modulation théorique de la sémiostylistique après ses
déclinaisons sérielle et actantielle. Le postulat princeps à la base de
cette entreprise du théoricien est de considérer que « tout langage
peut être vécu comme art, et que solidairement tout art est langagier,
dans l’esprit d’une sémiotique matérielle de la signification  ».
Molinié envisage résolument que les méthodes de la rhétorique,
de la linguistique énonciative, de la poétique, de la stylistique, de
la sémiotique et de la sémantique, entre autres, modalisent du fait
de leur interaction, un corporocentrisme de nature expérientielle
configurant, à réception, la perception que tout destinataire d’un
événement langagier donné se construit, par ricochet, du fait sociétal.
La révolution à laquelle appelle Molinié, en référence aux mutilations
des statues du dieu Hermès, consiste à donner plus d’amplitude à la
voix commune des sciences du langage dans l’interprétation de la
société et la saisie de sa matérialité emphatique. L’épanouissement
de l’humain étant nécessairement consubstantiel à celui de la société
globale qui le détermine, penser le logos, puissanciellement artistisable
par nature, comme média de la félicité extatique et éthico-noétique de
l’un, équivaut à penser l’autre en matière de langage comme altérité,
comme corporalité à la fois de la significativité humaine et de «  la
polis comme lieu organisé des épanouissements de l’humain en tant
qu’humain » (Molinié, 2005 : 80).

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Mots clés : Sémiostylistique, herméneutique matérielle,
interdisciplinarité, signification, corporocentrisme
Abstract

The material hermeneutics elaborated by Georges Molinié is


the last theoretical modulation of semiostylistics after its serial and
actantial declensions. The basic postulate underlying this theoretician’s
enterprise is to consider that «all language can be experienced as art,
and that all art is linguistically, in the spirit of a material semiotics of
meaning». Molinié resolutely considers that the methods of rhetoric,
enunciative linguistics, poetics, stylistics, semiotics and semantics,
among others, modalize, because of their interaction, a corporocentrism
of experiential nature configuring, upon receipt, the perception that any
recipient of a given language event is built, in turn, the societal fact.
The revolution to which Molinié calls in reference to the mutilations of
the statues of the god Hermes, consists in giving more amplitude to the
common voice of the sciences of the language in the interpretation of
the society and the seizure of its emphatic materiality. For the reason
that the fulfillment of the human being is necessarily consubstantial
with that of the global society which determines it, consider logos,
which are essentially artistisable by nature, as media of the ecstatic
and ethico-noetic bliss of one, is tantamount to thinking of the other in
terms of language as alterity, as a corporality of human significance at
the same time and «the polis as an organized place for the fulfillment
of the human as a human» (Molinié, 2005: 80).
Key words: Semio-Stylistic, material hermeneutics, interdisciplinarity,
meaning, corporocentrism

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Introduction

Élaborée dans le prolongement des réflexions initiées sur la


sémiostylistique en vue de les approfondir, l’herméneutique matérielle
constitue le prolongement topique de cette théorie-méthode alliant
les modalités principielles et les spécificités conceptuelles de la
sémiotique et de la stylistique. Plus poreuse à l’interdisciplinarité
et en son principe, l’herméneutique matérielle procède du projet de
Molinié quant à la mise en œuvre d’une herméneutique globale reliant
d’une part les spécificités objectales des disciplines des sciences du
langage entre elles et, d’autre part, celles du sens ou de la signification,
c›est-à-dire, de la subjectivité du mondain à l’émergence d’une
objectivité du monde transcendant le degré zéro de la référentialité
mimétique. Comme se plait à le souligner l’auteur, ce projet est en soi
révolutionnaire dans la dynamique des dissensions épistémologiques
observables en philosophie du langage.
Alors que la sémiostylistique avait pour objet les langages
artistisés stricto sensu, l’herméneutique matérielle prend pour point
de départ épistémologique les langages artistisables, ou encore,
puissanciellement réalisables en tant que langages artistisés par « la
convocation structurelle d’une altérité subjective dans la manifestation
langagière comme langagière  » (Molinié, 2005  : 98). Ces langages
peuvent relever aussi bien du verbal que du comportemental ou encore
du gestuel et de l’attitude voire de l’intentionnalité entre autres. Ils
construisent, certes à un premier niveau de significativité, un système
de relations sociales en tant que praxis organisés, mais leur possible
réception intransitive lève l’équivoque au sujet de la médiation
signifiante du mondain en tant que résultat du processus du double
fonctionnement de l’emphatisation du monde car ladite emphatisation
est concomitamment celle du monde et celle des postures actoriales et
actantielles qui la déterminent.
La présente étude reprendra les idées-forces de l’herméneutique
matérielle en tant que théorie générale du sens socialement incarné et
méthode éclectique de rationalisation du langage artistisable comme
considérant de modalité anthropologique. On se demandera ainsi,

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dans un premier temps, quels sont les fondements de l’existence
des disciplines des sciences du langage en tant que telles ? Dans un
second temps, il sera question de déterminer la nécessité pour lesdites
disciplines d’abolir les œillères claquemurantes de leurs cloisons
doctrinaires respectives en vue de privilégier une logique interactive
dans leur projet commun de construire une « interprétation du sens
du sens  »  (Ibid.  : 264). La troisième articulation de cette réflexion
vise à montrer comment une telle interpénétration disciplinaire est-
elle possible et au moyen de quels concepts peut-elle construire son modus
opératoire.
1. Fondements de l’existence autonome de quelques disci-
plines des sciences du langage

L’existence autonome des disciplines des sciences du langage


est motivée de tradition heuristique par les fondamentaux qu’en
constituent les objets spécifiques et les constituants doctrinaux et
méthodologiques. Ce bref rappel relève de l’enquête de Molinié
quant à leurs religions distinctives dont il détermine quelques limites
dogmatiques.

1.1. Objet et critiques de quelques disciplines des sciences


du langage

La référence à Aristote pour évoquer l’histoire des sciences du


langage fait autorité. La rhétorique et la poétique dont il jette les bases
épistémologiques sont aux fonts baptismaux de la stylistique et des
pragmatiques entre autres. De fait, en regardant « du côté de la durée
et des devenirs de l’histoire culturelle » des rationalités européennes
(Ibid. : 76), le recours premier à la rhétorique aristotélicienne sonnera
comme une évidence. S’il reconnait que la rhétorique élabore un
ensemble de techniques langagières visant à imposer décisions, avis
et sentiments au moyen d’une « argumentation raisonneuse » (Ibid. :
75), Molinié déplorera, en revanche, que la rhétorique ne se présente
pas comme une science. Non seulement « elle n’en a ni l’objet, ni les
moyens d’analyse et de flexion  » mais encore, «  elle ne vise pas la
vérité ».

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À la base de toutes les linguistiques se trouve la dichotomie
saussurienne du signe linguistique comme principe heuristique
inaliénable. Cette dichotomie du signifiant et du signifié admet
l’autonomie du conceptuel ou du paradigmatique en tant qu’« univers
ratio-conceptuel pur  » (Ibid.  : 137) et l’autonomie du linguistique.
Or à envisager cette autonomie avec un tel tranchant, le risque de
désagréger le fonctionnement usuel et communicationnel du langage
serait grand. Molinié conçoit donc qu’il convient plutôt de parler de
l’autonomie mutuelle des ordres d’entités des deux rangs distincts,
« l’autonomie des unes étant solidaire de l’autonomie des autres, et
réciproquement – autonomie double et réciproque aussi liée que le
couple fonctionnel constitutif du signe, sans quoi, par conséquent,
il n’y aurait pas du tout signe  » (Ibid.). Le théoricien propose donc
de considérer cette double interpénétration dans la problématique
de la transitivité dont l’opération peut être désignée par le terme de
« symbolisation » (Ibid. : 146).
La poétique est évoquée par le truchement objectal et dogmatique
de la quête de la littérarité mise en œuvre par « l’un des fondateurs
de la critique structurale moderne, Jakobson, avec sa conception des
fonctions du langage, parmi lesquelles une fonction poétique » (Ibid. :
143). L’isosabilité arguée de cette fonction discriminante du discours
d’obédience esthétique est néanmoins regrettable aux yeux de Molinié.
Aussi plaide t-il pour un approfondissement de la question des
fonctions du langage en vue de « protéger l’unité de fonctionnement
de l’intégralité langagière, en toutes circonstances de sa mise en jeu »
(Ibid. : 144). D’où la notion de régime de fonctionnement des langages
qu’il initie pour réguler les dimensions transitives et intransitives d’un
discours donné en tant que produit social.
La stylistique comme discipline constitue un continent stable selon
Molinié. Elle a pour objet le littérarisable en tant que littérarisable. En
revanche, c’est en tant que praxis que les avis divergent. Les tenants
d’une stylistique sèche prônent l’immanence textuelle comme horizon
clos tandis que ceux de la stylistique interprétative construisent sur la
base des relevés des faits langagiers repérés, isolés, décrits et analysés

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par les premiers cités, « des modèles esthético-herméneutiques » (Ibid.
: 162). Par conséquent « une telle dichotomie ne tient pas (…) car les
faits langagiers dont ont parle sont consubstantiels à l’interprétation
de leur valeur » (Ibid.).

1.2. Enjeux théoriques et praxistiques

À en croire Molinié, les grands drames de l’humanité,


particulièrement ceux du XXème siècle faits de guerres planétaires
génocidaires, sont la résultante d’une herméneutique sclérosante
engoncée dans les œillères de l’autarcie interprétative. Le théoricien
appelle donc à amputer la vanité des chapelles disciplinaires ayant trait
à la construction du sens, dans leur repli presque communautariste :
des différentes tendances de l’herméneutique idéaliste, qui,
directement ou indirectement, a gouverné majoritairement
notre univers interprétatif depuis deux millénaires et demi.
L’amputer de son orgueil, de ses prétentions, de sa fausse
puissance, de son hégémonisme, de sa bonne conscience et
de son optimisme, de sa mono-modélisation (selon un type de
rationalité et d’universalisme). (Ibid. : 267)
De ce fait, la quête du sens ne peut se résumer à un seul type mé-
thodologique sans courir le risque d’être parcellaire. Le piège de l’uni-
versalisme est bien de tenir pour persona non grata le droit à la dif-
férence malgré la consubstantialité d’un tel droit à la saisie matérielle
du sens du monde. Ces quelques disciplines évoquées par le théori-
cien renferment donc des limites objectives et des contradictions qui
peuvent se résorber, d’une part, dans l’abolition des frontières rigides
de leur rationalité et, d’autre part, dans leur extension au voisinage
des autres sciences du sens ou de la signification et par le truchement
d’une interdisciplinarité dont l’herméneutique matérielle se veut le
creuset fonctionnel.
Toutefois, il n’en demeure pas moins que le cheminement
souverainiste de chaque méthode doit être éprouvé à l’aune d’une
analyse implacable. Ainsi, à la question ontologique de savoir
«  comment atteindre le sens du sens  ?  », de l’aveu de l’auteur, «  il
semble qu’il ne reste alors plus qu’une solution interprétative : ces

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inclinations, ces guides des axes du mécanisme sémio-langagier sont
toujours inextricablement mêlés entre eux, imbriqués les uns dans les
autres, soudés dans une unique fusion » (Ibid. : 47-48).
La participation élective de méthodes étrangères au canon
procédural d’une discipline donnée est conseillée par le théoricien
dans la mesure où si l’analyse est seule capable de distinguer les
composantes de cette fusion de marqueurs sémio-langagiers que
constitue le matériau signifiant, elle ne peut que donner auxdites
composantes «  le statut illusoire d’entités fictivement séparables  »
(Ibid.  : 48). Le sens, la signification ou encore plus spécifiquement
« la valeur » d’un énoncé donné comme tel à l’analyse des sciences du
langage, relève d’une activité processuelle et dynamique certes mais
il n’en demeure pas moins qu’il lui est consubstantiel de se présenter
sous « la forme d’un bouquet, ce qui exhibe son autre caractère, celui
d’être composée (mélangée, mixée) » (Ibid. : 47). À cet effet « toutes
les inclinations de ce dynamisme sont toujours en activité, elles jouent
ensemble dans le branle de la sémiose (même si c’est variablement) »
(Ibid.) Dès lors, on n’en comprend que mieux cette injonction du
théoricien :
Il faut pourtant faire l’analyse : on ne prêche pas ici le
confusionnisme généralisé ; mais c’est comme si on
était en face d’un filon naturel, ou d’un corps animal  :
l’identification technique des composantes ou des parties
ne doit pas cacher que l’objet considéré est lui, comme
objet naturel ou comme être vivant, un tout indissociable,
sinon par abstraction spéculative ou par déchirure
matérielle (Ibid.).
La comparaison du matériau langagier au filon et à l’animal induit
la double exigence d’un savoir idéel et d’une compétence technique
aussi bien pour le mineur que pour le boucher. Or ces deux métiers
sont subséquents à une chaine d’actions relevant de connaissances
et de techniques (en topographie et en boviculture) antérieures à
leur actualisation. Ce parallèle induit une continuité affirmée dans la
pratique des sciences du langage et celle des sciences sociales dans
l’optique d’une méta-anthropologie. Molinié estime donc que « les

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manières de vivre la sémiose et les manières de vivre la subjectivité
sont certainement souvent mixtes, et très diversement mixtes ;
cette mixité principielle n’empêche que l’on puisse décrire des
fonctionnements compositionnellement précis » (Ibid. : 40). Il s’ensuit
que l’analyse technique conforme à l’essentialité méthodologique de
chaque discipline doit se faire certes mais qu’il y a autant nécessité de
fusionner certaines techniques relevant de chapelles diverses en vue
de la saisie de « l’ancrage social de la signification » (Ibid. : 99).

2. De l’interaction des sciences du langage dans


l’herméneutique matérielle

Molinié évoque l’interdisciplinarité des sciences du langage selon


les modalités globales de la bipolarisation de l’activité consistant à
faire signifier le sens d’une part, et d’autre part dans la perspective de
l’horizon humain comme socialité.

2.1. La bipolarisation du sens

L’herméneutique matérielle réconcilie les pôles conceptuels du


sens dans leur consubstantialité à l’horizon humain. Trois modalités
superposables en sont déterminantes. Il s’agit en premier des pôles de
l’internalisme et de l’externalisme « celle qui fait contrôler le langage
par l’extériorité, le monde, et celle qui assoit le langage sur son propre
fonctionnement » (Ibid. : 24) ; celle qui campe « une position réaliste,
optimiste, qui favorise une pensée de la référence, du lexique, du
dictionnaire » (Ibid. : 23) et celle de la position nominaliste induisant
le discours comme empirie sociale culturellement déterminée et
inconcevable en dehors de « l’infinie encyclopédie cumulative
des indications dans la génération ininterrompue de tous les
discours » (Ibid.). Ces deux grandes tendances sont complémentaires
et substituables aux concepts de transitivité et d’intransitivité. S’y
retrouve résolue aussi l’antinomie du formalisme et du sociologique
car le texte ou l’évènement langagier pose l’évidence d’un discours
dont l’analyse nécessite la prise en compte du prédiscours, c’est-à-
dire de «  l’ancrage social de la signification  » (Ibid.  : 100), ou du

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« préconstruit social » (Ibid.) ou encore du « pré-constructible » (Ibid.)
comme compétence de lecture-réception extérieure au phénomène
langagier considéré. De ce fait, la rivalité disciplinaire des sciences
du langage s’y annule au profit de l’ambition d’hypostasier l’horizon
humain comme condition de félicité du socialement vécu.
Il s’agit en second lieu des pôles du langage comme subjectivité
et intimité d’une part et de la société comme objectivité et extimité
d’autre part. En partant de l’idée princeps que «  d’une manière où
d’une autre, tout langage porte la trace d’une intimité » (Ibid. : 22),
le théoricien soutient qu’il y’a diversité de méthodes parce qu’il y a
diversité d’objets :
Il y’a certainement plusieurs types de groupements de
subjectivités, plusieurs façons même d’envisager l’idée de
subjectivité collective, ce qui veut dire plusieurs façons même
d’envisager l’idée de subjectivité individuelle et singulière,
plusieurs modes de relations du particulier au collectif. (Ibid. :
40)
Il s’agit ainsi énoncé de la diversité des sciences du langage dans
leurs déterminations spécifiques et les modalités heuristiques de leur
mise en relation avec aussi bien la subjectivité que l’objectivité externe
du monde en tant qu’il est mondanisable. Mais ce couple de dualités
(subjectivité/intimité ; objectivité/extimité) renvoie aussi aux notions
d’internalisme et d’externalisme :
C’est l’idée du réalisme interne, qui fuyant l’illusion, sacrée
ou magique, d’hypostasier un réel extérieur, le monde, dont
l’unique essence serait finalement de garantir notre langage,
préserve et le fondement et l’inaltérabilité de cette extériorité,
tout en enracinant le fonctionnement et la portée de signification
du langage à l’intérieur de l’empire social de chaque locuteur
dans sa praxis culturelle propre (Ibid. : 40)
En troisième lieu, cette bipolarité concerne les concepts de
localement premier et de localement second. Alors que le localement
premier renvoie à la sphère doxique de l’art en son déploiement transitif
c’est-à-dire en tant que topique de notoriété générale, le localement
second concerne les activités potentiellement et puissanciellement
artistisables et sur lesquelles pèsent de prime abord le soupçon de

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l’utilitaire ou de l’idéologique ou encore du rationnel envisagés
comme extériorités et conditions de réception de l’horizon social.
Ainsi, alors qu’un film de science fiction est d’abord perçu comme
une œuvre d’art (localement premier) un film sur un personnage
biblique ne sera perçu que comme un film chrétien d’abord, avant
d’être (potentiellement et éventuellement) perçu comme œuvre d’art
(localement second). Cette dichotomie du sens induit une recevabilité
artistique au non-art et la nécessaire prise en compte d’une diversité de
dispositifs d’analyse sémio-langagière et anthropologique dans leur
appréhension matérielle.

2.2. L’horizon humain comme socialité

La rhétorique se définit « par son domaine et par l’esprit du dispositif


de traitement qu’elle lui applique : c’est l’ensemble des relations dans
la société, des interactions humaines comme humaines » (Ibid. : 75).
En tant que telle, elle a partie lié avec le social et l’historicité c’est à
dire avec le langage et l’action et s’érige donc comme consubstantielle
à l’humain. En effet, « il n’y a pas de rhétorique sans langage, parce
qu’il n’y a pas de rhétorique sans action, comme action, qui ne soit le
signe, le vecteur et la preuve de l’humanité en tant que spécificité »
(Ibid.  : 76). Avec le rhétorique ainsi perçu et qui rejoint le champ
des linguistiques à visée actantielle et anthropologique dont l’objet
est «  d’intégrer au dispositif proprement définitoire du langage
comme processus actif la puissance de position » (Ibid. : 21) et dont
la pragmatique est la première tenante, Molinié jette les bases d’une
herméneutique matérielle qui se veut aussi bien une pragmatique du
sémiotisable qu’une « pragmatique de l’art » (Ibid. : 164), voire une
pragmatique de la socialité, car de son propre aveu :
On n’a pas (…) assez insisté, même en pragmatique
linguistique, sur le fait que, le langage étant d’abord un acte
social, du comportemental social (plus même, donc, que
du simple phénomène social), c’est-à-dire une praxis, toute
activité langagière, dans sa manifestation produite et reçue,
implique forcément une position des parties prenantes à
l’activité. (Molinié, 2005 : 19)

18
Or l’activité langagière est minimalement bipolaire ou multi-polaire
dans des conditions spécifiques d’inflexion phénoménale, étant donné
la pluralité des subjectivités qui y prennent part. Sa projection dans le
domaine social valide l’interaction et l’inter-relation dont l’œuvre de
sémiose calibre la valeur en fonction de l’identité différentielle des
subjectivités y afférentes. Par conséquent « le trait humain comme
humain s’enracine dans ce terreau social : si celui-ci est attaqué pour
être anéanti, il n’y a plus de langage, puisqu’il n’y a plus d’humanité »
(Ibid. : 62). Le langage produit donc l’humanité c’est-à-dire du sens
dont l’altérité est continuellement processuelle car le sens est une
dynamique, un travail, tout comme la sémiose est le fait d’une praxis
qui est une action de travail-élaboration dont les traits complémentaires
sont la matière sociale et l’humain comme spécifique.
En quête d’une dimension sociale de la signification, l’herméneutique
matérielle n’est pas selon Molinié, la première à s’y être intéressée.
Autant la linguistique saussurienne que la tradition pragmatiste
anglo-saxone avec Putman notamment ont tenté de réconcilier le sens
subjectif et le sens objectif d’obédience externaliste. Mais la démarche
de Molinié a ceci d’original qu’elle unifie d’une part, des considérants
disciplinaires distincts en sciences du langage, et d’autre part, les
considérants objectaux de l’inter-relationnel subjectif, de l’inclusion
du subjectif singulier dans le collectif, de la systématisation de
l’actantialité des postures langagières et de la construction du mondain
à travers le média de la valeur ou de l’’intérêt.

3. Quelques concepts d’interdisciplinarité opératoires en


herméneutique matérielle

Dans la perspective de Molinié, l’éclectisme nécessaire des sciences


du langage est susceptible de se réaliser à travers des concepts tels que
le corporocentrisme, le trans-sémiotique et le méta-stylistique.

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3.1. Le corporocentrisme et la valeur éthique

«  Le sens n’est pensable qu’incarné, socialisé  » (Ibid.  : 77). Or


toute socialisation implique une référence morale comme norme de
cohésion. Il en résulte l’idée selon laquelle « l’argument moral est
inséparable du considérant social » (Ibid. : 64). La raison en est que
la dynamique du sens comme tel implique un double mouvement :
celui de son incarnation en subjectivité individuelle (c’est la visée
corporocentriste à réception) et celui de sa socialisation comme
socialisation de ladite incarnation en subjectivités inter-reliées.
On en revient ainsi à l’importance du dispositif de position dans le
processus langagier car : « L’exercice du langage (il s’agit du logos)
est consubstantiellement animée d’une portée pragmatique orientée
en vue du bien (des parties prenantes à l’interaction (…). Ce bien se
réalise à travers un agir heureux (eu prattein), de la réussite sociale,
qui conditionne un vivre heureux » (Ibid. : 241).
Le corporocentrisme est à l’herméneutique une modalité intrinsèque.
D’où le dénominatif d’« herméneutique corporo-centriste » (Ibid. : 232)
que le théoricien lui attribue. Il s’agit de « l’incorporation de toutes les
dimensions constitutives de l’activité sémiotique » (Ibid. : 234). Avec
le corporocentrisme, «  l’humain est approché dans sa matérialité  »
(Ibid. : 246). Cette matérialité est d’abord corporelle puisque le corps
emporte toutes les dimensions de l’humain mais il sert en propre de
medium, or « le medium par lequel l’humain, c’est-à-dire les hommes
et les femmes dans leur vie concrète, traitent l’altérité à l’égard de leur
humanité est le langage » (Ibid.). En tant qu’outillage conceptuel, la
référence à la corporalité comme émanation de la pensée somatique
a partie liée avec le simulacre sexuel comme point d’orgue de la
dynamique du plaisir du texte à réception. Cet ancrage conceptuel
trouve les instruments de sa validation heuristique dans l’ensemble
des disciplines des sciences du langage.
L’influence éthique ou la conscience morale de la subjectivité est
manifeste dans l’inter-relation. Mais en tant qu’elle relève du pulsionnel
et de l’affectif, l’éthique a à voir avec le thymique et le noétique. Le
« thymique c’est le pulsionnel, l’affectif, le sentimental : la part des

20
sens, depuis le sensible et le sensuel jusqu’aux raffinements du cœur »
(Ibid.  : 109). Quant au noétique «  c’est la part du ratio-conceptuel,
l’emblématique du logos comme puissance d’ordre, l’abstraction
conquérante du rationnel  » (Ibid.). Cette dernière imbrication peut
sembler relever d’une contradiction car le somatique, le corporellement
ressenti ou le ressentiment corporel comme phénoménalisation du
plaisir éprouvé par un actant récepteur en régime d’artistisation n’est
pas in situ médiatisable par le rationnel. Or « cette sensualisation de la
pensée, cette sensibilisation de l’éthique » (Ibid. : 262) non seulement
actualise «  l’amplitude significative de tout art, comme art reçu  »
(Ibid.), mais aussi reflète «  l’importance, l’influence, la profondeur
de l’incarnation pour une anthropologie globale de toutes valeurs
humaines » (Ibid.).
Avec Molinié, on conviendra que : « Le corporo-centrisme n’est
donc pas un négationnisme du rationnel ni du moral : c’est un repli
du noétique et de l’éthique à l’intérieur de l’humain matériel  » si
on envisage que le matériel, « c’est le sensible comme seul vecteur
de la valeur humaine  » (Ibid.). L’horizon de l’éthique comme objet
heuristique dans tout matériau sémiotique impose de recourir à des
méthodes éclectiques relevant de divers horizons des sciences du
langage susceptibles d’en garantir l’accessibilité.

3.2. Le trans-sémiotique et le méta-stylistique

Le trans-sémiotique est un horizon d’attente actualisé dès lors


que s’agrègent des mondanisations différentes autour d’une topique
donnée. Comme le note le théoricien :
On pourra admettre que, de temps en temps, grosso-modo,
des mondanisations différentes opèrent vis-à-vis de mêmes
subjectivités. Et dans ce genre de situation, il est intéressant
d’étudier comment des sémioses, des langages différents
traitent du même « mondain » : c’est très rigoureusement ce
que j’appelle un travail de trans-sémiotique. (Ibid. : 117)
L’exemple donné en contexte est celui de la topique de l’épouvante
qui peut être trans-sémiotiquement analysé à partir d’un poème de
Hugo, d’un tableau de Goya, d’un traité de psycho-pathologie, d’une

21
production cinématographique etc. Mais le trans-sémiotique ne se
confondra pas avec l’inter-sémiotique dont Molinié déduit qu’il s’agit
« d’imbrication de langages différents dans une seule et même empirie
sociale » (Ibid.). Il demeure que ces deux concepts aussi voisins que
contradictoires ne peuvent heuristiquement s’épuiser dans un seul
type d’analyse du langagier. Des ressources et des outils de divers
horizons sont de solidarité nécessaire aux fins d’en traiter la sémiose
dans son a-typicité. Car le théoricien en égrenant le champ du sensible
dans une totalité structurelle aborde le visible, le sonore, le tactile,
l’olfactible et le gustatible en tant que modalités d’analyse sémiotique
de la sensation comme matériau sémiotique de base. Et si selon lui,
« il n’y a aucune raison structurelle d’écarter du panorama théorique
des matériaux sémiotiques possibles l’un quelconque des vecteurs du
sensible », il n’y en aurait pas non plus par voie de conséquence à d’en
écarter les outils conceptuels des sciences du langage susceptible d’en
garantir une meilleure saisie.
Le sensible comme horizon où s’articule l’empirie de la réception
est exploitable par la stylistique en son heureuse union avec la
sémiotique. Grosso modo résumée, la théorie de la sémiostylistique
pose que la littérarisation voire l’artistisation c›est-à-dire la réception
du fait artistique dans des conditions particulières du fonctionnement
du langage conduisant à l’émergence d’un corps esthétique témoignant
du vécu enthousiasmatique de ladite réception, est concevable en
termes de gradualité. De ce fait et à en croire Molinié (Ibid. : 144) :
On peut appeler sémiostylistique la discipline qui a en charge
de procéder à l’examen systématique des applications de cette
théorie, comme à l’approfondissement, à l’affinement et à
l’extension de ses attendus, à la suite des chocs en retour de
toutes les analyses sectorielles concrètes : une composante
sémiotique, une composante stylistique.
C’est donc la combinaison des outils conceptuels de la sémiotique
et de la stylistique qui déterminent le projet praxistique de la
sémiostylistique. Mais le constituant pragmatique y est notoirement
principiel de même que le rhétorique en vue d’assurer à l’analyse
l’exigeante nécessité de l’actantialité et de la socialité du fait

22
langagier. C’est le point d’orgue du méta-stylistique que le théoricien
définit à la fois comme la combinaison structurelle de stylèmes
(structuration stylématique) et comme la stylicité c’est-à-dire : « le
fait et l’objectivation du ressentiment singulier qui motive, face à
une praxis langagière matériellement vécue, la réaction d’artistisation
concrètement déclenchée  » (Ibid.  : 164). À en croire le théoricien,
« le style est le regroupement déterminé de stylèmes exprimant ou
symbolisant des contenus constitués de données extérieures à la langue
(ces contenus ne peuvent être, en l’occurrence, que les composantes
d’une vision du monde, d’une culture) » (Molinié 1994 : 205). De ce
fait, toute structuration stylématique fonde une dimension sociale de
la signification au sens moliniéen. On en revient à la corporalité ou au
somatique considérant le langage comme acte et comportement social
dont l’analyse globale ne peut occulter les points d’ancrage internaliste
(subjectivité du texte en matière de masses phonématiques, lexicales
, intra-syntagmatiques et suites phrastiques) et externaliste (objectivité
du texte par les stratégies topiques, les grandes structurations de types,
de formes et de genres, le dispositions socio-culturelles et doxique
de discours). Ces considérants de toute sémiotique de la signification
sont sectoriels et parcellaires en tant qu’elles dérivent de disciplines
spécifiques où sont investis différemment par des disciplines
distinctes. Leur interpénétration détermine une herméneutique qui de
l’aveu de Molinié est globalisante dans la mesure où sonne comme
une évidence : « l’impossibilité de stabiliser et de différencier des
processus évolutifs et des catégorisations spécifiques, qui doivent être
objectalement et empiriquement mêlées (et dont la différenciation ne
relève que de la procédure analytique » (Ibid. : 40).

23
Conclusion

Que révèlerait un détour hypertextuel par le considérant


programmatique de l’énoncé titulaire de l’ouvrage de référence quant
au projet moliniéen ci-dessus résumé ? « Hermès mutilé » renvoie à un
référent intertextuel portant sur la crise des Hermocopides rapportée
par Thucydide dans la Guerre du Péloponnèse. La mutilation du
visage des statues du dieu Hermès étant considérée comme un grand
sacrilège (Lévy, 2013 : 236), les ennemis d’Alcibiade « persuadés que,
s’ils réussissaient à le chasser, ils seraient les premiers dans la cité, ils
grossissaient les choses et s’en allaient criant que parodie des mystères
et mutilation des Hermès visaient également au renversement de la
démocratie ». Cette interprétation du sacrilège induit une prévalence
de l’herméneutique sur le politique. Le sacré et son objet, médiés
par le langage de l’art (sculpture du dieu), auront été susceptibles
d’occasionner selon le biais sémantique choisi par les conspirateurs,
une révolution de l’ordre social. D’où la révolution herméneutique à
laquelle appelle Molinié pour qui le spécialiste des sciences du langage
doit se faire l’imitateur d’Alcibiade.
Si interpréter le monde selon les œillères dogmatiques et
sclérosantes d’une pensée unique ou d’une herméneutique sectorielle
conduira l’humanité à reproduire les errements du XXe et « seul
grand siècle génocidaire de l’histoire de l’humanité » (Molinié, 2005 :
267), il y a urgente nécessité de concevoir une amputation nouvelle et
irréversible contre l’herméneutique idéaliste et ses travers dogmatiques.
Comme alternative au risque de voir se désagréger la société moderne
dans son ensemble en raison de la simplification et de la réduction
excessive des systèmes de pensée en une pensée unique de la référence
sectaire, immédiate et urgente, l’herméneutique matérielle identifiable
comme « une théorie sociale incarnée de la signification » (Ibid. : 84),
se veut un cadre objectif de réflexion théorique et méthodologique sur
la pensée de la pensée en tant qu’elle procède du langage des langages.
D’où la nécessaire collaboration des sciences du langage en vue de
prémunir la pensée des «  contorsions idéologiques  » (2005  : 14)

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susceptibles selon Molinié de constituer un frein non seulement à la
dynamique constitutive du sens, mais aussi, et par ricochet, au travail
de construction de l’humain par l’industrialisation de la rationalité du
Mal.

Références bibliographiques

KOUABENAN-KOSSONOU  François (2017), Stylistique et poé-


tique, pour une lecture impliquée de la poésie africaine, Paris, L’Har-
mattan.
LÉVY Edmond (2013), «  Les Hermocopides : Thucydide VI, 27,
1 », dans la Revue des Études Grecques, tome 126, fascicule 1, Jan-
vier-juin, pp. 235-237; doi : https://doi.org/10.3406/reg.2013.8123
MOLINIÉ Georges (1994), « Le style en sémiostylistique  », dans
Qu’est-ce que le style?, sous la direction de G. Molinié et P. Cahné,
Paris, Presses Universitaires de France.
MOLINIÉ Georges (1998), Sémiostylistique. L’effet de l’art, Paris,
PUF.
MOLINIÉ Georges (2000), « Coda : Topique et littérarité », Études
françaises, Volume 36, numéro 1, Le sens (du) commun : histoire,
théorie et lecture de la topique, p. 151-156.
MOLINIÉ Georges (2005), Hermès mutilé. Vers une herméneutique
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MOLINIÉ Georges et VIALA Alain (1993), Approches de la récep-
tion; Sémiostylistique et sociopoétique de Le Clézio, Paris, Presses
Universitaires de France

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