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f
*

· · LA G U ID E
S P IR ITUELLE

PoUR LA PERFECTION,
O U

Petit Traité sur les degrés


d'Oraison , et sur ce qui y
a rapport.
Par le PÈRE SURIN.
-
-/

· LA GUIDE
s P I R I T U E L L E,
»A • PE R E SUR IN,
LE

Suivie de dialoguessurlavie intérieure;


d'une paraphrase sur le Pseaume
156°, par M. l'abbé Botex, député y
massacré à l'Abbaye St.-Germain,
le 2 septembre 1792 ; d'une pièce .
en vers, sur la joie d'une ame fidèle
entrant dans le Ciel, après avoir
enduré le martyre, par un prêtre
flamand , confesseur de la foi, etc.
-•L -

JA P A R I S.
LAN GLo1s , Imprimeur-Libraire »
rue Thionville , no. 184o.
Chez3 BAssET, à l'Estrapade. -

L'EDI'rEUR , rue des Fossoyeurs ,


no. 1o28. x -

,-•5*

1 8 o 1.
AvERTIssEMENT
n E L ' E D 1 T E U R.

Ce petit Traité est certainement du


Père SURIN, cet homme qui , au ju
gement du grand Bossuet, étoit si ex
périmenté dans les voies de Dieu , si
habile dans la science de l'oraison.
Il l'a intitulé la Guide spirituelle
pour la perfection, quoiqu'iln'rparle
que de l'oraison ; c'est sans doute
parce qu'on n'arrive jamais à la per
fection sans l'assiduité et l'applica
tion à cet excellent exercice. Le
Pére SURIN n'y dit rien de la médita
tion ou oraison pardiscours, dans la
quelle l'esprit agit plus que le cœur.
La lecture de cet Ouvrage sur les
différens degrés d'oraison intéressera
beaucoup les personnes que Diêu at
tire à lui par des voies qui ne sont
pas ordinaires, et les directeurs des
ames le liront avec plaisir et avec
fruit.
N. B. En faisant disparoître le vieux
style du Père SURIN , l'éditeur n'a rien
changé quant au sens.
L A G UIDE
s PIRITUELLE

POUR LA PERFECTION,
Où il est traite
des différens
etats d'ora ison.
-
-

CH A P IT R E P R E M I E R.
-

De l'oraison de quiétude et de silence.

L'onAssos de quiétude est un re


pos que l'ame prend en la pensée de
Dieu sans opérer beaucoup par son
propre effort.
· C'est le premier degré de la con
templation. Ceux qui traitent des de
grés de l'craison les multiplient beau
coup ; mais on peut les réduire à trois,
I•
6 | LA G u 1 D E
et le premier est celui dont nous par
lerons. -

Il y a quatre sortes d'oraisons de


quiétude. La première, l'oraison de
présence de Dieu ; la seconde, de re
cueillement ; la troisième, qui retient
le nom de quiétude , et la quatrième,
l'oraison de silence. La différence qu'il
y a entre ces espèces d'oraisons n'est
pas assez grande pour en faire des de
% •

gres a part.
L'oraison de la présence de Dieu
n'est pas la simple pensée que Dieu
est présent ; c'est un don très-relevé
par lequel l'ame sent manifestement
en soi la présence divine , ou celle de
notre Scigneur Jésus-Christ.
L'oraison de recucillement est l'état
d'une ame qui, sentant Dieu présent en
soi, est toute entière dans son inté
rieur , et séparée de toutes les choses
créées pour être attentive à Dieu.
L'oraison de quiétude est l'état
• '
s P 1 R 1 r U E L L E. 7
d'une ame qui, sentant Dieu présent en
soi , et étant bien recueillie, goûte
L)ieu, et savoure son ineffable dou
CCllI". -

- L'oraison de silence est l'état d'une


• ame qui est comme contrainte de ces
ser de parler à Dieu , et de l'éçouter
en silence très-attentivement. Il y a
cette différence entre la quiétude et le
silence, que dans l'oraison de silence
onéprouve quelquefois une très-grande
aridité. *

En ces quatre espèces d'oraisons ,


- l'ame n'agit pas, c'est Dieu qui opère
en elle ; elle a des connoissances sans
s'être appliquée à les avoir ; elle a de
pieux sentimens sans avoir fait aucun
effort. /

Il y en a qui, sans un coup extraor


dinaire de la grace , ne sont pas aussi
capables que d'autres, de ces hautes
opérations ; qu'ils ne prennent pas de
là occasion de murmurer contre Dieu.
8 · L A G U 1 D E
Le vase n'a pas droit de dire au potiers
Pourquoi ne m'avez-vous pas fait au
trement que je ne suis ? Que ces per
sonnes soient hnmbles, et observent
les commandemens avec le secours de
la grace qui ne leur manque point ;
elles iront au Ciel , cela ne doit-il pas
- leur suffire ?
Les femmes sont très-capables de
ces faveurs du Très-Haut, quand elles
n'auroient pas beaucoup d'instruction,
si , douées de bon sens , elles ont de
l'humilité, de la docilité et un naturel
paisible. Le Seigneur qui ne cherche
que des cœurs bien préparés, a dit :
« Sur qui jetterai-je les yeux, sinon
» sur le pauvre qui a le cœur brisé et
» humilié , et qui écoute mes paroles
» avec tremblemeut » ? Isaie , 66. .

8 P I R I T U E L L E, ,9

C H A P I T R E I I.

De l'oraison de transport , et de col


loque familier avec Dieu.
L'onAison de transport est l'état de
l'ame qui, après avoir reçu les opéra
tions que Dieu communique dans le
premier degré de l'oraison dont nous
avons parlé, est élevée à traiter amou
reusement avec lui. Cet état fait un
degré d'oraison différent du premier ,
parce que l'ame opère alors beaucoup
L'ame traite amoureusement avec
Dieu de deux manières : la première
manière , c'est lorsque, sentant un
amour véhément pour Dieu, dont elle
est remplie, elle a une grande facilité
à lui parler comme à un tendre père ,
comme à un ami intime; que, ravie de
ses perfections ou de sa charité, elle se
1o . .. L A G U 1 D E
répand en louanges, et lui fait des
questions afin d'apprendre de lui ce
qu'elle doit faire pour lui plaire : elle
est tellement attirée à agir ainsi avec
lui, qu'elle le fait sans peine , sans
aucun effort.
La seconde manière, c'est lorsque,
Dieu venant en l'ame comme un tor
rent qui fait sur elle de vives im
pressions, elle lui parle comme étant
hors d'elle-même. Dieu lance dans
son cœur des flèches ardentes qui l'em
brâsent, et elle lui répond par des pa
roles toutes de feu; il arrive quelque
fois qu'on verse une grande abondance
de larmes, et l'ame conserve alors l'é-
lévation et l'attention qu'elle avoit ac
quises dans le premier degré d'oraison.
On lit dans la vie de saint François
Xavier que , quand il commençoit sa
prière ou les heures canoniales , il
disoit le Veni Creator avec une telle
ardeur, avec tant d'affection , qu'il
s F 1 R 1 T U E L L E. I-I

sembloit qu'à chaque mot qu'il pro


nonçoit, il lui sortoit une flamme de
la bouche ; et qu'étant en oraison, il
témoignoit à Dieu la véhémence de
son amour par différens gestes; que
tantôt il se prosternoit , tantôt il éten
doit les bras, tantôt il levoit les yeux
au Ciel. Il passa une nuit entière ne
disant autre chose que ces paroles qu'il
mettoit ses délices à prononcer : Deus
meus et omnia , mon Dieu et mon
tout.
On peut rapporter à l'oraison de
transport ce que les auteurs qui traitent
de l'oraison appellent blessures, vé
hémence, saisies amoureuses.
Heureuse l'ame qui a passé un cer
tain temps dans cette sorte d'oraison !
Dieu lui fait ordinairement la faveur
de monter au troisième degré d'orai
son , qui est l'oraison d'union.
I2 · L A G u 1 n E

· •
C H A P I T R E I I I.

De l'oraison d'union
4 , *
divine.
L' o R A1s o N d'union est celle dans
laquelle l'ame a toutes ses facultés si
bien disposées qu'elle peut recevoir et
embrasser Dieu qui lui est rendu pré
sent.En ce degré, l'ame voit Dieu, le
reçoit et l'embrasse; elle participe à
tous les biens qu'on a décrits ci-dessus,
mais avec une très-grande paix et un
· parfait repos, sans agir et sans opérer. -

Celles de ses puissances qui ne sont


pas capables de Dieu, sont arrêtées de
telle sorte qu'elles ne peuvent empê
cher celles qui en sont capables, de
s'unir à Dieu intimement et d'en jouir
pleinement. C'est le troisième degré
de contemplation ; on y est parvenu
/ - quand
S P I R I T U E L - L E. 15

quand celui qui fait oraison est ordi


nairement en ce sublime état.
On ne peut mériter par aucune
bonne œuvre cette insigne faveur ;
Dieu ne l'a promise à personne, et il
ne l'accorde que très-rarement. . Heu
reuse l'ame qui correspond bien à cette
très-grande grace ! Elle est dès-lors
dans une charité parfaite ; mais on
peut n'y pas correspondre , et sainte
Thérèse dit qu'on peut recevoir cette
oraison d'union étant en péché mor
tel , sans sortir de ce déplorable état.
Ceci paroît un paradoxe; mais il faut
remarquer qu'il y a une grande diffé
rence entre l'oraison d'union et l'état
d'union. L'oraison d'union est une
grande faveur de Dieu qui ne dure que
très-peu de temps ; Dieu la fait quel
quefois à une ame qui est souillée par
le péché, afin de l'engager à rompre ses
chaînes et de l'attirer à lui ; mais, si
cette ame est infidèle jusqu'à ne pas
2
14 L A G U 1 D E .
vouloir renoncer au péché, elle de
meure dans son péché, malgré cette
bonté extraordinaire du Seigneur à son
égard. Il n'en est pas ainsi de l'état
d'union , c'est une chose permanente.
L'ame est mise en cet état lorsqu'après
avoir beaucoup souffert pour Dieu, et
avoir long-temps pratiqué la vertu,
elle jouit habituellement de Dieu.
Non seulement ceux qui sont parvenus
à cet état si desirable sentent qu'ils
aiment véritablement Dieu , mais en
core ils sont presque assurés de leu
salut, dit sainte Thérèse. -

C H A P I T R E I V.

De l'extase.

L'exrsr est une défaillance du cœur


qui est tellement assailli par l'amour

de Dieu, que les sens ccssent d'opérer ,


s P I R I T U E L L E. 15
et que l'ame n'est touchée que des im
pressions de cet amour : le cœur est
alors trop foible pour soutenir l'assaut
qu'il reçoit, et fournir en même temps
aux fonctions des sens qui demeurent
interdites. -

L'ame durant l'extase est interdite


dans ses sentimens ; mais on ne peut
pas conclure de là qu'elle ne puisse pas
alors mériter , parce que les puis
sances supérieures, l'intelligence et la
volonté, peuvent demeurer capables
d'agir et d'aimer librement, tandis
que les inférieures sont liées et sus
pendues. Quand il seroit vrai qu'étant
en extase on ne pourroit mériter , ce
seroit toujours une grande faveur ,
parce qu'alors l'ame prend des forces
pour servir Dieu avec une ferveur
toute nouvelle.
Les extases se rapportent à l'oraison
d'union. -
16 L A G U 1 D E

C H A P I T R E v.
Du ravissement.

L E ravissement est un attrait donné


à l'entendement qui interdit aux fa
cultés inférieures leurs fonctions, pour
les rendre attentives à quelque bien
relevé. Dans le ravissement, la plus
haute partie de l'esprit, frappé de
quelque objet sublime qui l'attire, ap
pelle à soi toutes les puissances qui
lui sont soumises , et leur commande
de s'appliquer uniquement à l'objet
qui lui est présenté. -

Le ravissement peut venir de Dieu


ou du Démon. Il vient du Démon lors
que c'est l'Esprit séducteur qui se saisit
de l'ame, et la contraint de vaquer à
ce qu'il veut d'une manière qui sur
passe ses forces naturelles. Il s'unit à
S p I R I T U E L L E. 17

l'entendement de l'homme, suspend


ses puissances, et lui fait connoître
des choses à la connoissance desquelles
l'honme ne pourroit parvenir par lui
même. C'est ainsi que plusieurs per
sonnes , qu'on croit attirées de Dieu
à cause des connoissances qu'elles ne
peuvent pas avoir naturellement, sont
trompées par le Démon qui cherche à
les séduire pour les perdre.
Dans les ravissemens divins , Dieu
qui veut Se communiquer à une ame
l'attire à lui , et fait cesser les opéra
tions des puissances inférieures de son
imagination et de ses sens, afin qu'elle
rcçoive ce qu'il veut lui donner pour
sa sanctification. Il le fait de deux ma
nières. La première , en attirant peu à
peu cette ame au-dedans d'elle-même
par sa présence qu'il lui fait sentir ;
gagnant ensuite par degrés l'attention
de son esprit et l'affection de son
cœur ; possédant enfin tellement le
- 2«
l
18 L A G U 1 D E

corps et l'ame de cette personne, qu'on


peut dire qu'elle n'est occupée que de
Dieu , qu'elle n'est appliquée qu'à ce
que Dieu lui découvre.
L'autre manière de ravissement se
fait tout-à-coup à la plus légère òcca

· sion , à l'occasion d'une parole qu'on


'entend, d'un objet que l'on voit. Dieu
ravit alors l'ame , l'attirant prompte
ment et fortement à lui , interdisant
en même temps toutes ses puissances ,
de manière que cette personne ne voit
que Dieu , n'entend que Dieu , ne
peut vaquer pour le moment qu'à
Dieu.
Lorsque Dieu a ravi une ame et la
tient en lui , il ne lui donne quelque
fois aucune connoissance distincte.
C'est ainsi qu'il en agissoit d'ordinaire
avec sainte Thérèse dans ses oraisons.
Elle disoit qu'elle n'avoit point alors
' de pensées ; ce qui fit croire à plu
siours docteurs consultés , que ses
s P 1 R 1 T U x L L E. 19
ravissemens venoient du Démon; mais
saint François de Borgia fit cesser son
inquiétude, en lui disant que, dans ses
oraisons , Dieu le traitoit souvent
comme elle. En ces occasions , Dieu
possède l'ame , et en jouit sans que
les facultés de l'ame en aient connois
sance; et on ne s'apperçoit que par les
effets , des grandes choses qu'il y
opère. Si l'ame qui est en cet état a
quelque connoissance , c'est une con
noissance très-simple et universelle ,
qui est telle que la personne qui a eu
ce ravissement , ne peut en rendre
cpmpte. - -

Dans la plupart des ravissemens di


vins, Dieu , après avoir attiré l'ame à
soi , lui fait voir diverses choses ; il
lui parle comme il parloit autrefois
aux prophètes, et c'est souvent par
la représentation des objets futurs.
Ainsi nous lisons aux actes des apôtres,
que saint Pierre étant en oraison , in
2o L A G U 1 n E
mentis excessu , vit un linceul dans
lequel il y avoit plusieurs animaux.
Quelquefois Dieu fait entendre des
paroles aux ames qu'il tient en cet
état, et leur dévoile par lui-même, ou
par la médiation des Anges et des
Saints , des choses très-relevées.
L'ame dans les ravissemens est com
blée de biens; elle en tire ordinaire
ment de précieux fruits. Les trois prin
cipaux sont, le silence divin, la sa
| gesse divine, et l'amour divin.
Le silence divin est bien au-dessus
de celui dont nous avons parlé, et
qu'on appelle l'oraison de silence ; iP
fait que l'ame savoure d'une manière
délicieuse l'état du repos éternel que
Dieu goûte en lui-même : elle ne
connoît rien de distinct , mais elle a
un gbût d'une chose qui n'a point de
nom , et qui ne peut être que le sou
verain bien ; il n'est rien qui puisse
lui donner une plus haute idée de

S P I R I T U E L L E. 21
Dieu. La notion qui reste à cette ame
est telle qu'il n'y a aucun terme qui
puisserendre ce qu'elle a expérimenté.
Je ne sais si , après avoir goûté ainsi
son Dieu , il ne lui sera pas comme
impossible de s'en séparer : elle ne
cesse point de soupirer après lui; la
soif qu'elle en a, est des plus ardentes.
La sagesse divine qui est commu
miquée à cette ame, fait qu'elle est par
faitement désabusée de toutes les va
nités du monde. Tout ce qui est hors
de Dieu lui est insipide; tout la rap
pelle à Dieu , et la fait courir après
lui. Les moindres fautes qu'elle com
met par inadvertance sont toujours
suivies de grands remords, parce que,
- Dieu lui ayant donné sa sagesse , elle
ne peut rien voir on elle de contraire
à Dieu qui ne lui cause un extrême
déplaisir.
L'amour divin, que l'ame reçoit ;
avec abondance dans les ravissemens , ,
22 , L A G U 1 D E
est une attache très-forte du cœur au
souverain bien qu'elle a goûté et sa
vouré dans le silence. Cet amour la
dispose au plus parfait état de la vie
spirituelle , qui est l'union habituelle
avec Dieu ; mais presque toujours
- Dieu permet qu'elle éprouve aupara
vant de grandes peines. -

C'est sur-tout au troisième degré d'o-


raison que se rapportent les visions,
les révélations et les paroles intérieures,
dont Dieu favorise ceux qui sont à lui,
quoiqu'il en favorise aussi des ames
qui ne sont qu'au second et même
qu'au premier degré. :

;==-,

C H A P I T R E V I. .

Du purgatoire de l'ame.
-

LE purgatoire de l'ame est un état de


peine dans lequel Dieu met une ame
pour la préparer à l'union divine.
s P I R I T U E L L E. 25
De même, dit sainte Thérèse, que
les ames qui sortent de leur corps
passentordinairement par le purgatoire
pour être purifiées et disposées à la
gloire ; ainsi, dans cette vie, les ames
ont besoin communément, avant d'ar
river à une parfaite union avec Dieu,
de passer par des peines extraordi
naires , afin d'être purifiées et rendues
capables de jouir d'un si grand bien.
Cette jouissance de Dieu est appe
lée par quelques-uns mariage spiri
tuel , et par d'autres union fruitive.
C'est un état constant dans lequel les
lhommes qui ont travaillé et souffert '
beaucoup pour Dieu sont introduits
et mis comme dans le vestibule du sé
jour de la gloire. Ils jouissent vérita
blement de Dieu, quoique beaucoup
moins que les Saints éui sont dans le
| Ciel. Ils ne voient encore Dieu qu'au
travers du voile de la foi ; mais leur
foi est si vive qu'ils embrassent le
24 L A G U 1 D E
souverain bien qui leur fait goûter | #|
des délices ineffables. Saint Bernard | #tºil
la
dans ses sermons sur les cantiques , ll0l !
sainte Thérèse en la septième de #le
meure, et Thomas de Jésus dans son | | ||
livre de oratione divina , parlent de "tllul
cet heureux état comme le connois ltlé|
sant d'après leur expérience. On est ltt !
alors bien dédommagé de ce qu'on a lll tlll

souffert dans ce qu'on appelle le pur la |

gatoire de l'ame, quelque rigoureux le


qu'il soit. " º,
Il faut avoir éprouvé les peines de lºl
ce purgatoire de la terre pour en avoir , dlt l
une juste idée. L'ame y est dans la l?
désolation par la condamnation qu'il
·lui semble que Dieu porte contre elle, È|
par les reproches qu'il lui fait, et par # )

les tourmens qu'elle endure. $i


Ire PEINE. Condamnation de Dieu. tºit
Il lui semble que Dieu l'a aban liii
donnée, rejetée, et personne ne peut Quy

lui persuader le contraire. Cette cruelle Vu


pensée

v -
s P I R I "r U E L L E. 25
pensée fait sur elle la plus vive im
pression ; elle la jette dans une déso
lation inexprimable. Rien ne peut la
consoler quand elle pense que Dieu
qu'elle aime véritablement, à qui elle
veut uniquement plaire , et après le
quel elle soupire comme après son sou
verain bien, est son ennemi ; qu'il est
un ennemi justement irrité ; qu'étant
dans sa disgrace, elle est l'objet de sa
haine, de sa malédiction; qu'il la me
nace, qu'il la condamne ; qu'elle sera
bientôt séparée de lui pour toujours :
elle ne peut voir que sa perte éternelle.
IIe PEINE. Reproches qu'il lui sembla
que Dieu lui fait.
Elle se représente Dieu comme son
juge, et elle se figure être comme un
, criminel sur la sellette; sans cesse elle
croit entendre ce Dieu saint courroucé
lui dire : Rendez compte de toutes vos
œuvres. J'ai tout vu. Comment avez
vous pu pécher contre moi , et si sou
3

- -
26 L A G U 1 D E
vent , et si grièvement ? Toutes ses
actions lui paroissent remplies de dé
fauts; tous les péchés qu'elle a commis
autrefois , sont à ses yeux des crimes
énormes, et ses moindres fautes des
péchés griefs. Que vais-je devenir ?
dit-elle, il n'y a en moi qu'iniquité ;
je suis souillée, et Dieu est si pur.
Mais, quelque précaution qu'elle
prenne pour éviter tout ce qui peut
déplaire à son Dieu, elle tombe en
core quelquefois , par un effet de la
fragilité humaine , dans des fautes lé
gères; alors son juge, qui est toujours
devant ses yeux, et dont elle sent la
présence en elle-même, l'en reprend
aussitôt avec une si grande sévérité
qu'elle est inconsolable, soit à cause
de son ingratitude qui lui paroît mons
trueuse, soit à cause de la réprimande
qu'elle reçoit. Quelle doit être sa con
fusion, sa douleur ! D'un côté, elle ne
peut faire changer la conduite que l'on
s P 1 R 1 T U E L L E. 27
tient à son égard ; et, de l'autre, elle
· ne peut la supporter. -

IIIe PEINE. De ce purgatoire ; de


grands tourmens qui sont réels.
Cette ame éprouve ce que sentiroit
une personne qui en même tempsseroit
suspendue , ne pourroit respirer, et
qui seroit vivement pressée.
Premier tourment : l'état d'uneper
sonne suspendue en l'air. Que ne souf
friroit pas celui qui seroit pendu par
une main au haut d'un puits très-pro
fond , et qui ne pourroit se soutenir
qu'avec des efforts incroyables ? Il sait
que s'il a le malheur de tomber il pé
rit à l'instant même, et il a sujet de
craindre que dans peu ses forces ne lui
| manquent ;est-il un état plus violent ?
Tel est l'état de cette ame : elle est
comme suspendue entre le Ciel et la
· terre ; elle ne veut pas se laisser tom
ber, et elle ne se sent la force, ni de
s'élever, ni de se soutenir.Que ferai-je?
28 .. L A - G U 1 D E
dit-elle, abandonnerai-je mon Dieu ?
Si je l'abandonne, je l'outrage ce Dieu
mon créateur à qui j'ai juré une fidé
lité inviolable, et je me précipite pour
l'éternité , dans le lieu des supplices ;
mais c'est en vain que j'ai recours à
lui ; il est sourd à ma voix. Je ne puis
accuser sa justice ; mes péchés ont
changé en ennemi ce Dieu qui étoit
mon pere. . - -

. Deuxième tourment : une espèce


d'étouffement par la difficulté de res
pirer. Cette difficulté vient de ce que
son cœur ne se dilate jamais. La fidé
lité qu'elle doit à son Dieu , et qu'elle
, veut lui garder, ne lui permet pas de
s'attacher aux créatures, d'entretenir
pour elle aucune affection déréglée; et,
d'un autre côté, la vue de son Dieu
qu'elle se persuade être irrité contre
elle, et qui la frappe rudement, l'af
flige incomparablement plus qu'on ne
peut concevoir. Est il étonnant qu'une
s P 1 R 1 T U E L L E. 29
personne qui est ainsi tournientée ne
respire qu'avec peine ? -

Troisième tourment : une affreuse


oppression. L'ame se sent encore alors
horriblement pressée, et comme écra
' sée sous un fardeau insupportable :
elle n'entreprend rien; elle ne fait rien
qui ne lui coûte extrêmement. Cepen
dant il faut qu'elle ne néglige aucun
des devoirs du christianisme , ni de sa
profession ; il faut qu'elle observe aussi
fidèlement qu'elle le peut le réglement
de vie auquel elle s'est engagée pour
ne rien faire que par obéissance ; et,
malgré ses dégoûts, elle s'y applique
sans avoir égard à ses répugnances.
s Outre ces trois peines par lesquelles
Dieu purifie quelquefois des ames à
qui il veut prodiguer ensuite ses plus
intimes faveurs , il en est une autre
qui est très-grande. Il permet qu'elles
ressentent vivement les impressions
des vices dont elles ont une horreur
-
3.

5o ., L A G U 1 D E
inexprimable. Dieu permet que ces
ames, qui sont déjà bien humbles et
bien pures, soient violemment tentées
d'orgueil et de vanité, de sensualité et
d'impureté.Quels rudes combatsn'ont
elles pas à soutenir ! quels efforts ne
faut-il pas qu'elles fassent pour résister
à l'Esprit tentateur, et en triompher
constamment ! ^

· C H A P I T R E V I I.

" De l'enfer de l'ame.


Os entend par l'enfer de l'ame les
peines dont nous avons parlé quand
elles sont portées à un très-haut degré.
Sainte Thérèse donne à ces peines le
nom de peine infernale, ne pouvant
mieux les comparer qu'à celles que les
damnés endurent. Le pieux Blosius,
, saint Jean de la Croix, Thomas de
s » 1 R 1 T u E 1 L E. 5I
Jésus et Jean de Jésus Maria , etc.,
en ont fait ſhention dans leurs ou
vrages. Ne peut-on pas dire que Job
y faisoit allusion , en disant : « Qui
» me donnera d'être protégé dans
» l'Enfer ? Quis mihi det ut in In- .
» ferno protegar » ? Car la protection
de Dieu ne peut avoir lieu dans l'enfer
des damnés, ni dans le tombeau. Le
mot enfer est pris dans un de ces trois
sens, et ne peut être pris en d'autres.
Sainte Thérèse, la bienheureuse
t Angèle de Foligni, sainte Madeleine
de Pazzi et le bienheureux Henri de
Suzo , nous assurent qu'ils ont passé
par une si rude épreuve. -

On ne peut faire l'énumération de


toutes ces peines, ni dire en quoi elles
consistent précisément. Le psalmiste
nous en donne cependant une idée
quand il dit : « Que je ne sois point
« emporté par l'impétuosité des flots ;
« que je ne sois point englouti dans

- ºº
52 · L A G U 1 D E
» le gouffre; que le puits ne se ferme
» point sur moi ». Non me demergat
tempestas aquae , neque absorbeat me
profundum , neque urgeat superme os
suum. Ainsi l'enfer de l'ame nous est
ici dépeint par une tempête, un gouffre
et un puits. - *

L'enfer de l'ame peut être comparé


à une violente tempête. Les Démons
sont appelés dans les Pseaumes, des
esprits qui excitent des tempêtes, spi
ritus procellarum ; ils se présentent à
l'ame, et l'agitent cruellement. Les
flots dans lesquels ils cherchent à la
submerger, sont le dépit , l'angoise,
la rage et le désespoir; elle en ressent
vivement les terribles impressions sans
pouvoir s'en défendre : mais, comme
cette ame se tient toujours alors forte
ment attachée à son Dieu , de telles
agitations augmentent merveilleuse
nrent en elle son invincible patience.
Cet enſer peut être comparé à utt
$
s P 1 R 1 T U E L L E. 55
gouffre profond où règnent les plus
affreuses ténèbres. L'imagination de
lapersonne qui en est victime est rem
plie d'images grossières et obscénes,
qu'elle travaille inutilement à éloigner:
elle éprouve malgré elle le dérégle,
ment des passions brutales qui lui
livrent continuellement les plus vio
lens assauts. - L'Esprit de ténèbres ,
comme un nuage épais, obscurcit tel
lement en elle, non seulement la lu
mière de la foi , mais encore celle de
la raison, qu'elle croit être tombée dans
les ténèbres de l'enfer, et être à l'ombre
de la mort éternelle. ' . "
Cet enfer de l'ame peut encore être
comparé à un puits où il lui semble
qu'elle est très - éloignée de Dieu qui
l'a abandonnée, qui l'a maudit, et qui
est près de l'envoyer au feu éternel
dans la société des Démons. Ce qui
augmente ses tourmens, c'est que tout
paroîtconcourir à la convaincre qu'ellé
-

| 54 L A G U 1 5E V,

est maudite de Dieu. Si elle ouvre un


livre , elle y trouve sa condamnation ;
si elle entre dans une Eglise, elle y
entend quelque parole qui la confirme
dans ses idées , et la pénètre d'une
crainte qui la met alors.hors d'elle
même. Réduite à une si grande foi
blesse qu'elle ne peut acquiescer aux
conseils qu'on lui donne , on la traite
comme opiniâtre, et on la regarde
comme infidèle à Dieu. Cette pensée,
qu'elle est infidèle à Dieu qu'elle
aime véritablement et fortement ,
quoiqu'il l'éprouve d'une manière si
terrible , la jette dans une telle afflic
tion qu'elle se comporte comme si elle
avoit perdu le bon sens, ou qu'elle
agit par l'impression de l'Esprit malin
- qui a troublé sa raison, comme si elle
étoit réellement dans le désespoir.
Dieu éprouva ainsi la bienheureuse
Angèle de Foligni et sainte Madeleine
de Pazzi ; et il se conduit encore ainsi
s P 1 R 1 T U E L L E. 55
· de nos jours envers des ames qui lui
sont chères, et qui ont embrassé la
· croix de Jésus-Christ, afin de lui être
conformes. ,
Il y a un assez grand nombre de
personnes qui ont des peines d'esprit :

ces peines n'ont pas toutes le même


principe ; elles ne dérivent pas toutes
de la même source. Dans certaines
personnes, ces peines viennent, ou de
certains accidens qui troublent leur
esprit, ou de la qualité de leur tempéra
ment qui les porte à la mélancolie :
c'est aux médecins à les traiter; ils
peuvent les guérir par des remèdes.
Quand ces accidens seront passés, et
que leur esprit ne sera plus troublé,
quand de bons remèdes auront été bien
administrés, elles seront guéries, et il
ne leur arrivera rien d'extraordinaire.
Mais, dans d'autres personnes, ces
peines sont des épreuves : c'est Dieu
qui permet au Démon de les tenter si

*.
56 · L A G U 1 D E
horriblement , et il a en cela des vues
de miséricorde. -

, Il y a trois marques auxquelles on


peut connoître que ces peines sont des
épreuves. On a raison de penser que
· c'est Dieu qui éprouve les ames par
de telles peines, 1°. si elles ont servi
long-temps le Seigneur, et en out reçu
de grandes graces ; 2°. si elles cher
chent Dieu de tout leur cœur, et ont
horreur des moindres fautes; 5°. si
elles aiment à obéir, et se soumettent
volontiers aux avis qu'on leur donne.
Dieu permet quelquefois que des
personnes qui ne sont pas bien avan
cées dans la piété aient ces peines ; il
a sur elles des vues de bonté : son des
sein est de les ramener parfaitement à
lui , ou d'opérer en elles quelque
chose d'utile à "leur salut. Ces ames
sont vivement pénétrées du sentiment
de l'infinie majesté de Dieu, sous le
poids duquel èlles sont accablées, à

Cause .
s P 1 R 1 T U E L L E. 57
cause des grandes menaces qu'il semble
que Dieu leur fait. Dieu cesse néan
moins, en certains momens, dese mon
trer un juge sévère, pour leur témoi
gner qu'ilestleur père, un père tendre,
et alors elles se sentent inondées d'a-
mour et de joie ; mais bientôt les
menaces recommencent , et elles se
trouvent de nouveau plongées dans un
océan d'amertumes. Ainsi ceux qui ,
après avoir fait un long voyage aux
Indes, et se disposant à descendre à
terre , sont tout-à-coup trompés dans
leur espérance, lorsqu'un coup de vent
inattendu excite une grande tempéte
qui les renvoie en haute mer, leur fait
perdre bientôt la vue du port tant de
siré, et les met de nouveau en danger
de faire un affreux naufrage. Mais ces
rudes travaux , ces peines qu'il faut
sentir soi-même pour les connoître
parfaitement, sont des préparatifs à des
biens excellens ; car ce purgatoire »
4
58 L A G U 1 D E
cet enfer de l'ame qui fait tant souffrir
· la nature, aboutit enfin à ce qu'il y a
le plus desirable ici bas, à la jouis
sance de Dieu par amour; c'est le der
nier état de la vie spirituelle.

C H A P I T R E V I I I.

Du dernier état de la vie spirituelle.


C.- état, que quelques Saints ont
appelé le mariage spirituel , est un
état où l'ame est tellement unie à Dieu
par l'amour , qu'elle vit avec lui
comme avec son épouse. On n'y par
vient ordinairement qu'après s'être
exercé long-temps dans la pratique
des vertus , et avoir été bien éprouvé
par les peines dont nous avons parlé.
Celui qui est arrivé à cet heureux état
est dans l'admiration des perfections
de Dieu ; il est lié d'une si étroite
-
s P I R I T U E L L E. 59
amitié avec Dieu, qu'il lui parle fa
milièrement , et cette parole du Sau
veur s'accomplit à son égard : « Je
» me manifesterai moi-même à lui ».
Manifestabo ei meipsum. Sainte Thé
rèse parle au long de cet état dans sa
dernière demeure. Saint Jean-de-la
Croix a un livre entier sur ce sujet, et
beaucoup d'autres auteurs ascétiques
en font mention. -

On appeIle çet état mariage spiri


tuel, à cause de la ressemblance qu'il a
avec l'état de ceux qui sont mariés. .
Un homme qui n'est pas marié n'est
point tenu d'être en la société de
telle ou telle personne ; il est libre,
et peut faire ce qu'il lui plaît : mais,
s'il se marie , il perd en quelque
sorte sa liberté ; il est obligé de vivre
avec celle qu'il a prise pour sa com
pagne; il ne peut s'en séparer à cause
des engagemens qn'il a pris avec elle :
il est chargé d'avoir soin de ses inté
4o | 1 A G U 1 D r
rêts, de tout ce qui la regarde; il ne
doit avoir avec elle qu'un cœur et
qu'une ame, étant avec elle une même
chair. Il en est à peu près ainsi de l'u-
nion que l'ame contracte avec Dieu
par ce mariage spirituel.
Avant cette intime union , Dieu
n'exigeoit d'elle qu'une seule chose :
c'est qu'elle observât avec fidélité ses
· commandemens , et qu'elle prit les
moyens de ne point les violer; mais
par cette union elle contracte avec
Dieu une telle proximité , une telle
liaison , qu'elle lui est spécialement
attachée. Il lui fait sentir sa présence ;
il exige d'elle une parfaite correspon
dance; il lui permet de traiter avec lui
avec la plus grande familiarité, et de
donner un libre essor à tout ce que
l'amour qu'elle a pour son divin époux
lui suggérera. .
* Dieu attire quelquefois de bonne
heure à lui des ames qu'il a choisies
S P I R I T U E L L E. 41 ,
pour être dans la suite ses épouses ché
ries ; il les comble d'insignes faveurs,
mais elles n'y correspondent pas tou
jours; plusieurs même s'égarent. Les
insensées ! elles abandonnent leur
Créateur, leur bienfaiteur, pour s'atta
cher à la créature , pour courir après
la vanité. Que fait le Seigneur ? Tou
ché de compassion, il les attire de
nouveau à lui, et veut encore, malgré
leur ingratitude, les traiter comme de
épouses qui lui ont toujours été fidèles;
mais, afin de les purifier et de leur
fournir l'occasion de satisfaire à sa
justice, il consent que le Démon dé
chaîne sur elles sa fureur , et qu'il
leur fasse endurer des tourmens qui
sont quelquefois aussi grands que ceux
qu'il fitpleuvoir sur son serviteur Job :
mais ces maux finiront, et elles goû
teront ensuite des douceurs célestes ,
proportionnées à lagrandeur despeines
· qu'elles auront endurées.
4
42 L A G U I D E

Des biens que l'ame reçoit en cetétat.


1°. L'AME est plongée dans l'es- .
, sence de Dieu. L'union qu'elle a avec
Dieu est des plus intimes ; elle lui est
étroitement attachée par les liens d'un
amour tendre et désintéressé ; elle n'a
pas besoin de réfléchir pour admirer
les perfections de Dieu, et former des
affections : rien n'est capable de la
détourner de celui qui est son bien-.
aimé, et le Dieu de son cœur; elle ne
perd pas de vue la loi d'amour que
Dieu a écrite dans ses entrailles.
Le sentiment profond de cette déli
cieuse loi opère trois choses dans
l'ame : 1°. il l'éclaire constamment sur
ce qu'elle doit éviter et faire pour
plaire à Dieu ; 2°. il lui donne llIlt
goût perpétuel de Dieu qui l'empêche
de s'affectionner à autre chose qu'à
lui, et lui fait chérir en toutes choses
s P I R 1 T U E L 1, E. 45
sa très-sainte volonté ; 5°.. il lui in
spire une pente également douce et
forte vers tout ce qui regarde le ser
vice de Dieu.
2°. L'ame en cet état coxmmunique
sans cesse amoureusement avec Jésus
Christ, l'époux de son ame. Elle vit
toujours en sa présence , ne doutant
point qu'il ne veuille l'assister dans
tout ce qu'elle fait ; elle n'entreprend
riensans lui, elle ne forme aucun des
sein sans qu'il y consente ; il est son
conseil et sa lumière ; ses délices sont
d'être toujours avec lui, comme il fait
ses délices d'être toujours avec elle.
La principale communication que
Jésus-Christ fait à cette ame , c'est
d'imprimer en elle son être divin; il
l'imprime d'une manière admirable ,
qu'on peut appeler un attouchement
substantiel , et que saint Bernard ap
pelle un baiser du Verbe. Cette in
signe faveur instruit l'ame par expé
i44 L A G U 1 D E
rience de ce que Dieu est, et pro
duit en elle un si grand amour, qu'il
lui seroit très-difficile de ne pas être
toujours occupée de son céleste époux
On peut dire alors que l'ame jouit de
Dieu, et qu'elle le possède déjà, quoi
qu'elle ne le voie pas encore. Saint
Bernard avoue qu'il a reçu du Verbe
divin , au fond de son ame , un de
ces baisers si délicieux et si salutaires;
et ensuite il ajoute : Que personne ne
me questionne sur ce sujet ; celui qui
a été ainsi favorisé ne veut point dire
ce qu'il a éprouvé, et il ne le pourroit
pas quand il le voudroit : c'est pour
lui un secret inexprimable : nemo à
me quaerat. -

Non seulement le Verbe incarné


accorde à cette ame l'union de son es
sence, et la communication de son
être divin ; il lui dévoile encore ses
perfections ; il l'en fait même jouir
par les impressions qu'il lui donne de
s p I R I T U E L L E. 45
sa majesté , de sa pureté, de sa cha
rité, de sa grandeur ineffable. Quelle
joie pour cette ame de contempler la

beauté de celui qu'elle aime, et de le


sentir en elle ! Mais c'est sur-tout lors
qu'elle reçoit son cher époux dans l'a-
- dorable Eucharistie que sa joie est
pleine. Il est réellement et substan
tiellement en moi , dit-elle ; je le
touche, je le sens dans mon cœur, et
il y opère.Je ne suis plus ce que j'é-
tois : Jésus-Christ, mon époux, m'a
transformé en lui ; mes membres sont
ses membres; il me fait participer à sa
, pureté , à sa sainteté , à sa félicité.
Cette ame, toute pénétrée de Jésus
Christ, a de plus une liaison parti
culière avec les trois personnes di
vines ; elle goûte la suavité du Père
céleste , la beauté du Verbe divin , et
la douceur ineffable du Saint-Esprit ;
elle sent qu'elles opèrent en elle des
choses merveilleuses ; il lui semble,
46 LA G U 1 D E
qu'elles opèrent tantôt séparément, et
tantôt ensemble : ce qui lui fait éprou
ver en quelque sorte sur la terre les dé
lices du Ciel.
5°. L'ame en cet état reçoit de son
époux pour apanage deux trésors infi
niment précieux qui augmentent cha
- que jour. a

' Le premier de ces trésors est l'exer


cice du divin amour qui procure à
l'ame des biens incompréhensibles.
Du côté de Jésus-Christ , l'exercice de
cet amour consiste dans une assis
tance continuelle , dans des bienfaits
sans nombre, dans des caresses inef- .
fables. Ce divin époux ne manque ja
mais d'assister sa chère épouse dans
ses besoins ; il n'est point de jour ,
point d'heure, qu'il ne lui fasse part
de quelque don spécial ; la tendresse
qu'il lui témoigne est si grande qu'elle
est hors d'elle-même, et comme toute
transportée d'amour.
s P 1 R 1 T u E 1 L E. 47
Du côté de l'ame , cet exercice d'a-
mour consiste dans une grande cor
dialité, dans une familiarité respec
tueuse , dans une affection presque
sans bornes.
La cordialité de cette épouse fidèle
la rend très-sensible aux intérêts de son
cher époux; elle est désolée de ce qu'il
y a des hommes qui ne la connoissent
pas , d'autres qui ne pensent point à
lui, et d'autres qui l'offensent. Elle
desire ardemment de le faire con
noître, afin de le faire aimer ; elle lui
demande ce qu'il veut qu'elle fasse
pour lui gagner de vrais adorateurs.
La familiarité lui donne un accès
perpétuel auprès de lui; elle faitqu'elle
lui parle comme une tendre épouse
parle à celui qu'elle sait être le meil
leur des époux. -

L'affection fait que cette ame peut


dire avec vérité qu'elle est blessée d'a-
mour, qu'elle vit d'amour. Elle dit
48 ·L A G U I D E :
sans cesse à son époux : Je vous aime.
Tout lui crie qu'elle doit l'aimer, tout
l'excite à son amour. Mais il est des
circonstances où tout-à-coup elle Se
sent embrâsée d'amour ; ainsi une
bluette de feu qui tombe sur un baril
de poudre cause une explosion, et
souvent un incendie. C'est l'amour
qui l'anime et qui la fait agir; mais
plus on met de bois dans un feu déjà
bien vif, plus ce feu devient ardent;
aussi plus cette ame produit d'actes
d'amour, plus elle croît en amour.
· A ce premier trésor de l'exercice de
l'amour se joint un autre trésor qui
sort de ce brasier d'amour. C'est une
joie pure qui est en même temps vive
et tranquille ; elle est si grande que
ce qui est dit du juste s'accomplit à la
lettre en cette ame : Jésus-Christ qui
est la sagesse incarnée lui amassera
un trésor de joie et d'allégresse, ju
cunditatem et exultationem thesau
risabit
s P I R I T U E L L E. 4
risabit super eum. On ne peut •
décrire les richesses, l'abondance des
douceurs dont cette ame est inondée,
que par les paroles de Jésus-Christ à
ses apôtres : Que ma joie demeure en
vous , et qu'elle soit pleine et par
faite , personne ne vous la ravira :
· gaudium vestrum impleatur, et gau
dium vestrum nemo tollet à vobis.
Cette ame pourra dire avec l'apôtre
dans les jours les plus mauvais : Je
suis comblée de joie au milieu de nos
plus grandes afflictions : superabundo
gaudio in omni tribulatione nosträ..
5o L A G U I D E

==#

C H A P I T R E I X.
-

Sentimens d'une ame qui desire ob


tenir de Dieu le précieux don de
- l'oraison.
La lecture de ces sentimens peut servir
d'exercice pendant la messe. On invite à
les lire après la communion.

O MoN DIEU , vous m'avez fait con


noître l'excellence et les avantages de
' l'oraison , enseignez-moi à la bien
faire ; je vous supplie de m'accorder
le goût et le don d'oraison.
Mon ame ne peut trouver de vrai
repos qu'en vous seul ; accordez-moi
de ne me reposer, de ne me complaire
qu'en vous.
Vous êtes toujours aVeC moi et en
moi ; je desire ne jamais oublier que
vous êtes proche de moi , que vous
s p I R I T U E L L E. 5I
êtes en moi ; je desire sentir votre di
vine présence. -

Je voudrois être toujours bien re


cueilli, vivre toujours en moi-même ,
séparé de toutes les choses créées ,
pour être très-attentif à vous consi
-
dérer.,
O mon Dieu, que vous êtes doux !
qu'il est délicieux de savourer votre
incomparable douceur !
Seigneur, je vous écouterai dans le
silence ; parlez à mon cœur , que vou
lez-vous de mc'. , que voulez-vous
que j'évite et que je fasse ? Vous me
† toujours tout prêt à vous
OD6lr en tOut.

Seigneur , je ne fais rien devant


vous; mais je suis, comme Marie, aux
pieds de son Sauveur ; je suis très
content d'être avec vous. Opérez en
moi tout ce qui vous sera agréable ; je
vous remercierai de tout ce que vous
y ferez.
52 L A G U 1 D E
Vous ne demandez, ô mon Dieu,
que des cœurs bien préparés pour ve
nir y habiter ; donnez-moi l'humilité,
la douceur et la crainte de vous dé
plaire, afin que vous fassiez vos dé
lices de reposer en moi.
Je voudrois vous parler , ô mon
Dieu ; que votre divin esprit mette
dans ma bouche ce qui vous sera
agréable. Mon cœur est plein de vous,
je donnerai l'essor à mon amour ; je
vous parlerai comme à mon tendre
père, comme à un ami intime , comme
au Dieu de mon cœur. Que vous êtes
grand ! que vous êtes parfait ! que vous
êtes aimable ! O Dieu tout-puissant,
la bonté même , qui desirez plus ar
demment de donner , que nous ne
pouvons desirer de recevoir, donnez
moi tout ce dont vous savez que j'ai
besoin pour vous plaire.
O Dieu, qui êtes tout amour, per
s P I R I T U E L L E. 53
cez mon ame d'un trait embrâsé qui
allume dans mon cœur le feu de votre
amour, et qui y cause un incendie
que rien ne puisse éteindre. Oui, mon
Dieu, vous êtes mon tout, et vous me
serez toujours toutes choses. Blessez
tellement mon cœur de votre amour ,
que je-vive , et que je meure d'amour
pour vous.
Mon Dieu, vous êtes ici présent ,
montrez-vous à moi , découvrez-moi
votre beauté ; que j'aie le bonheur de
vous embrasser , et de m'unir intime
ment à vous. Faites que je produise un
de ces actes d'amour qui sont capables
de purifier parfaitement les plus grands
pécheurs de toutes les souillures du
péché , et de les rendre dignes d'être
introduits à l'instant même dans le
Ciel. Faites que je vous sois uni con
tinuellement, aussi parfaitement qu'un
misérable mortel peut l'être dans ce
lieu d'exil , et que je corresponde tou
- 5. *
54 L A G U I D E
jours très-fidèlement à toutes les fa
veurs que vous m'accorderez.
Seigneur , faites-moi sentir les im
pressions de votre amour; je me li
vrerai à tout ce qu'il vous plaira de
me communiquer.
Mon Dieu, je veux m'unir à vous ,
afin de puiser en vous les lumières ,
les forces et l'ardeur dont j'ai besoin
pour vous servir fidèlement.
, O mon Dieu , comment peut-on
avoir la liberté et la grace de vous
aimer, et ne pas vous aimer ? .
Seigneur , attirez - moi à vous, en
me faisant sentir votre divine pré
sence , en me rendant attentif à votre
voix, et docile aux mouvemens de
votre grace.
· Seigneur, faites que tout ce que je
verrai , et tout ce que j'entendrai, me
parle de vous, m'attire à vous, me
ravisse en vous , me tienne occupé
de vous. -

• -
s p 1 R 1 r U E L L E. 55
Seigneur, faites-moi connoître tout
- ce qu'il m'est utile de savoir pour vous
aimer, et ne me faites connoître que
cela. -

Seigneur, faites-moi participant de


votre silence divin , afin que je puisse
savourer le repos éternel que vous
avez en vous-même.
Quand irai-je dans le Ciel, où je
serai toujours en extase par la con
templation de votre souveraine beauté?
Je reconnois , ô mon Dieu , que
j'ai besoin de passer par de grandes
peines avant de jouir de vous , puis
que je me suis rendu coupable de tant
de fautes ; trop heureux si par-là je
puis parvenir un jour à vous posséder!
M'auriez-vous abandonné, ô mon
Dieu , m'auriez-vous rejeté pour tou
jours ? Je mérite bien d'être abân
donné , mais suspendez encore la
foudre que vous êtes près de lancer; il
Y

56 L A G U I D E -
me semble que, malgré les maux dont
vous m'accablez , je vous aime.
O mon Dieu , je n'ai fait autre
chose jusqu'à présent que de vous of
fenser ; et , quoique je veuille mourir
plutôt que de vous déplaire, il n'est
† de jour que je ne fasse beaucoup
e fautes. Mon iniquité est affreuse ;
vous me la reprochez sans cesse ; que
ces reproches que vous me faites ré
| pandent d'amertume dans mon ame !
· que le martyre que vous me faites
endurer est cruel !
Seigneur, je vais périr, ayez pitié
de moi. La douleur m'empêche de
respirer. Voulez-vous donc écraser
dans votre colère une de vos créatures
qui vous a offensé, il est vrai, mais

qui vous invoque , et vous supplie de


, lui faire miséricorde ?
Est-il possible , mon Dieu , que je
sente l'impression de tous les vices ,
quoiqu'il n'y en ait aucun dont je n'aie
s P 1 R 1 T U E L L E. 57
horreur ? Comment suis-je tenté d'or
gueil et d'amour - propre, moi qui
trouve en moi-même de si grandes rai
sons de m'humilier ? Comment suis-je
tenté de me livrer aux plaisirs infâmes
de la volupté, ne perdant point de vue
que Jésus-Christ a été crucifié pour
moi , et que je devrois être enséveli
pour mes péchés dans le feu dévo
rant ? Faites que ces tentations, au
lieu de me rendre plus coupable ,
servent à me purifier par ma résis
tance à l'Esprit tentateur.
O mon Dieu , je vais être submergé !
dans les flots qui s'élèvent de toutes
parts autour de moi; hâtez-vous de me
secourir, ou je péris. Serai-je encore
long-temps dans de si épaisses té
nèbres , et à l'ombre de la mort éter
nelle ? Le tourment des damnés sera
- - - » -

t-il mon partage ? Je me désespérerai


bientôt, si vous ne m'assistez de votre
puissant secours. Jusqu'à quand per
58 L A G U 1 D E
mettrez-vous au Démon, votre ennemi
et le mien , d'exercer contre moi sa
terrible fureur ? N'avez-vous pas dit
souvent qu'aucun mortel ne vous in
voqueroit jamais en vain ? Que le
poids de votre infinie Majesté est ac
cablant pour un misérable pécheur qui
, la contemple, et que vous menacez de
perdre ! Ah ! du moins si tout ce que
j'endure servoit à me rendre plus
agréable à vos yeux , et me préparoit
enfin à jouir de vous par amour et à
être transformé en vous ! -
O Dieu , qui êtes l'infinie beauté,
je vous vois enfin ; pourquoi vous
étes-vous caché si long-temps à celui
qui vous cherchoit , qui ne soupiroit
qu'après vous ? Découvrez-vous de
plus en plus à moi, afin que je ne cesse
point de vous admirer, que je vous
aime d'un amour qui soit bien tendre
et bien pur. Il me sembloit, il y a peu
de temps, que j'étois en enfer ; il me
s P 1 R 1 T U E L L E. 59
semble maintenant que je suis dans le
Ciel.
Seigneur , plongez-moi dans votre
divine essence ; faites que j'aie avec
vous l'union la plus intime. Que mes
continuelles délices soient de m'en-,
· tretenir amoureusement - avec vous. *
Ecrivez dans mes entrailles, gravez
profondément dans mon cœur votre
Loi d'amour. Que cette divine Loi
m'éclaire, afin que je fasse toujours ce
qui vous plaît de la manière qui vous
est la plus agréable ; qu'elle fasse que
je vous goûte , et que je ne savoure
que vous ! - : .. ,

O le Dieu de mon cœur, le cher


Epoux de mon ame, je ne veux rien
entreprendre, rien faire que de votre
consentement , que par le mouvement
de votre esprit , et par amour , pour
VOuS. - - -

Venez en moi , faites-moi sentir si


vivement votre divine présence, que -
6o L A G U I D E
je ne vous oublie jamais. Feu consu
mant , allumez au fond de mon ame
un brasier ardent qui m'éclaire sur ce
que vous êtes ; qui m'attache à vous
, tendrement , fortement, et d'une ma
• nière indissoluble ; qui fasse que, sans
vous voir comme les bienheureux , je
jouisse néanmoins, comme eux , de
vous qui êtes tout bien. .
| Verbe fait chair pour moi, que l'a-
mour vous porte à me donner un de
ces baisers dont vous favorisez vos
ames les plus chéries; elles goûtent
| alors des délices célestes et ineffables.
Communiquez-moi de plus, vos ado
rables perfections; faites-les moi ad
mirer, et gravez-les en moi. Je vous
demande sur-tout que vous imprimiez
en moi votre humilité, votre pureté,
votre charité, votre religion ; et, lors
que j'aurai le bonheur de vous rece
voir par la sainte communion , com
muniquez-moi tellement votre Sain
teté
s P I R I r U E L L E. 61
teté , que je voie dans mes membres
vos propres membres. Rendez encore
ma société avec les trois personnes di
vines, si parfaite, que je goûte quelle
est la grandeur du Père , la beauté du
Fils, et l'amour du Saint-Esprit.
· Dieu puissant et plein de beauté,
que je ne sois plus sensible qu'à vos
intérêts !Permettez-moi de vous parler
avec la même familiarité qu'un ami
parle à son intime ami, qu'une tendre !
épouse parle à son cher époux. Bles
sez , embrâsez , et faites fondre mon
cœur d'amour.
Est-il possible, ô mon Dieu, que
vous soyiez si peu aimé, que vous
soyiez tant offensé par ceux à qui
vous n'avez donné un cœur que pour
en être aimé ! Que ferai-je pour vous
faire servir et aimer ?
· Dieu d'amour, que j'entende la voix
de toutes les créatures qui me crient
- de vous aimer ! que ce cri perce mon

62 , L A G U 1 D E »
cœur, et l'enflamme continuellement
d'un nouvel amour! que cet amour
me rende toujours plus pur et plus
agréable à vos yeux ! ... ' ,-
· D'un côté, je suis affligé, ô mon
Dieu , de ne pas vous aimer autant
que vous méritez de l'être ; . et, de
l'autre, je me réjouis de ce que, si je
ne puis vous aimer autant qne vous
méritez de l'être, c'est parce que vous
êtes infiniment aimable. • !

-- Que je suis heureux, ô mon Dieu ,


de ce que vous me comblez de tant
de biens ! La vue de ces grands biens,.
dont vous êtes si prodigue à mon
, égard, amasse sur moi un trésor d'une
joie pure. O que vous m'avez aimé !
Mon cœur est trop étroit pour contenir
les richesses, l'abondance de vos dou
CGUlI'S• Je surabonde en tout temps de
joie , et personne ne me ravira , ne
pourra altérer la joie sainte dont vous
inondez mon ame, parce que vous
l'aimez, \ - •,º

º -
s » , a , r • • • • •. 65
-

Ier D I A L O G U E
· SUR LA VIE INTÉRIEURE,

· Entre un Directeur des ames, une -

, Religieuse , une Dame et une


Demoiselle.

La Dame. Monsieur, soyez le


bien venu , c'est le Seigneur qui vous |
envoie 5 I1OUIS desirons que VOuS nOuS

excitiez à l'amour de Dieu. Regardez


vous comme notre Directeur , faites- #
nous entrer et courir dans le chemin
de la perfection. -

Le Directeur. Loué soit Jésus- .


Christ ! Qu'il habite dans vos cœurs !
Que vous soyez enracinées et fondées
dans la charité !
· La Religieuse. Ainsi-soit-il.
. Le Direct. Que, selon les richesses
64 D 1 A L o G U E

de sa bonté, Dieu nous remplisse de


son esprit, afin que nous entrions dans
· la vie intérieure , et que nous y fas
sions tous les jours de grands progrès !
La Demoiselle. C'est alors que
nous aimerons véritablement Dieu.
Mais en quoi consiste cette vie inté
rieure ? Je l'ignore, et je crois que
j'en suis un peu éloignée.
Le Direct. Voulez-vous que nous
nous entretenions sur ce sujet ?
Madame. Très - volontiers. Vous
nous ferez à toutes trois un grand plai
sir, j'en suis bien sûre. Qu'est-ce que
mener une vie intérieure ?
Le Direct. Mener une vie inté
rieure, c'est suivre l'esprit intérieur.
On donne à celui qui mène une vie
intérieure , à une personne qui suit
cet esprit, le nom d'homme inté
rieur, d'homme spirituel; et, à celui
qui ne mène pas cette vie , qui ne suit
pas cet esprit, le nom d'homme ex
s U R LA v 1 E I NTÉ R 1 EU R E. 65
térieur , d'homme charnel. C'est d'a-
près l'apôtre saint Paul qu'on s'ex
prime ainsi. - - -

La Demois. Je ne vois pas bien la


différence qu'il y a entre l'homme ex
térieur et l'homme intérieur. · •

Le Direct. Vous connoîtrez cette


différence, en considérant comment se
' conduit celui qui n'est pas animé de
l'esprit intérieur, et comment se con«
duit celui qui en est animé.
La Relig. Ne peut-on pas dire que
c'est la nature qui fait agir l'homme
extérieur, et que c'est la grace de l'Es
prit-Saint qui fait agir l'homme inté
rieur ? » -

Le Direct. C'est précisément cela.


L'homme extérieur, qui ne suit que la
nature , cherche en toutes choses à la
satisfaire , tandis que l'homme inté
rieur en réprime sans cesse l'activité
et les mouvemens. · · ·

· La Demois. Qu'entendez-vous par


66 - D 1 A L o G U E "
la nature ? Dieu n'en est-il pas l'au.
teur ? Peut-il trouver mauvais que
nous la suivions ? - -

Le Direct. On entend par la na


ture les mouvemens trop naturels,
purement naturels, et les mouvemens
de la nature corrompue.En suivant les
mouvemens de la nature corrompue ;
on obéit à ses passions déréglées, et
on péche. En suivant les mouvemens
purement naturels, on agit en homme
et non en chrétien ; si on ne pèche
pas , on ne mérite point. -•

Madame. Que de Chrétiens ne se


conduisent pas en Chrétiens : j'ai moi
même beaucoup de reproches à me
: faire ; souvent il m'arrive d'agir tout
naturellement. - - · -

Le Direct. Parmi les Chrétiens,


et même parmi ceux qui passent pour
bons chrétiens, il y en a peu, très-peu,
qui soient des hommes intérieurs ,
puisque tous cherchent leur intérêt ,
•• !
sUR LA v1 E 1NTÉR 1EUR E. 67
leur honneur; presque tous courent
après la vanité, poursuivent le men
songe , se laissent entraîner par l'a-
mour-propre , qui est un amour dé
réglé de soi-même, et qui se glisse
jusque dans leurs actions les plus
saintes. Hélas! ils ne se reprochent pas
même d'avoir suivi à l'aveugle cette .
impulsion de la nature. Ils se disent
chrétiens, et ils sont très-sensibles aux
biens extérieurs, aux plaisirs des sens,
au desird'être élevés, approuvés , esti
més. Ils ne voient, dans les évène
mens de la vie , que la surface des
objets ; ils s'arrêtent aux causes se
condes, sans penser jamais à celui qui
- les dirige toujours pour notre *vrai
bonheur. -

La Relig. Que fait l'homme inté


rieur ? -

Le Direct. Tout le contraire de ce


ue fait l'homme extérieur et charnel.
L'homme intérieur est mu par un prin
68 D 1 A L o G U E

cipe intérieur très-élevé ; ce principe,


c'est Dieu qui réside en lui. Il travaille
toujours intérieurement pour sa per
fection ; il considère toujours dans
les objets extérieurs, ce qu'ils ren
ferment de plus secret et de moins s
sensible , ce qui est plus capable de
l'élever et de l'attacher à Dieu. Non
content de réprimer les premiers mou
vemens de la nature, et d'en arrêter
' l'impétuosité , il consulte Dieu en
tout , lui demande sans cesse sa grace,
et n'agit que par son mouvement. Re
montant à Lieu , qui est la source de
toutes choses , qui fait ou permet tout
ce qui arrive pour sa gloire et pour la
sanctification de ceux qui veulent le
servir , il voit dans tous les évène
mens les desseins de Dieu, l'œuvre
de Dieu, et il l'en bénit ; il s'en sert
pour devenir meilleur.
La Relig. Heureux ceux qui ont
l'esprit intérieur ! Pourquoi ceux qui
A
s UR LA v1r 1NTÉRIEUR E. 69
en sont animés sont-ils appelés des
hommes spirituels ? · •

Le Direct. C'est parce que leurs


pensées sont célestes.Quoiqu'ils soient
revêtus de la chair , ils vivent dans
l'esprit , ils marchent en esprit, ils
ne se conduisent que par l'esprit de
Dieu, ils adorent Dieu en esprit et en
vérité. -

Madame. Que leur vie est éloignée


de celle des hommes du siècle !
Le Directeur. Elle est aussi éloi
gnée que le Ciel l'est de la terre.
Les Chrétiens du siècle méritent bien
le nom d'hommes charnels, puisqu'ils
n'ont que des pensées basses et ter
restres, qu'ils ne jugent des choses que
sur le témoignage de leurs sens, qu'ils
rapportent tout au corps, et ne songent
qu'à ce qui regarde cette vie animale
· qui doit durer si peu.
La Demois.Nous savons bien main
tenant ce que c'est qu'une personne
7o - D I À L o G U E · .
intérieure et spirituelle , et en quoi
consiste la vie intérieure. Croyez
vous qu'il y ait une obligation de tra
vailler à mener une telle vie ?
Le Direct. Nous ne serons jamais
bien à Dieu, nous ne goûterons ja
mais Dieu, nous n'arriverons jamais à
la perfection que Dieu demande de
nous, si nous ne sommes pas bien
animés de l'esprit intérieur.
Madame. On peut être en état de
grace, on peut être dans la voie du
salut sans être intérieur.Si cela n'étoit
point, je me désespérerois.Depuis plu
sieurs années je travaille à marcher
en la présence de Dieu, et c'est inuti
lement. -

Le Direct. Celui qui meurt étant


en état de grace ne sera point damné ,
il sera sauvé ; mais, s'il n'a pas été
un homme intérieur , de combien de
fautes il aura à se purifier dans le lieu
d'expiation où il sera horriblement
-

sUR LA v1 E INTÉRIEURE. 7r
tourmenté jusqu'à ce qu'il soit parfai
tement pur !— S'il n'estpas nécessaire,
pour être sauvé, d'avoir été intérieur,
il est nécessaire de travailler à le de
venir si on.veut véritablement se
sauver. . - . - ,

La Relig. Je ne veux pas différer


plus long-temps; travaillons toutes les
1rOlS sérieusement à mener une vie in
térieure. / ,

· La Demois.Vous voulez monter au


Ciel par le plus court chemin, et sans
aller tâter du purgatoire. . :)

- La Relig. Me blâmez-vous? Je
veux éviter, si je puis, de passer par .
le Purgatoire, et, à plus forte raison,
je veux me préserver de l'Enfer où je
crains bien de tomber. . -

» Madame.Une religieuse en Enfer !


vous me faites peur, n'y irons-nous
pas sivous y allez, nous qui ne sommes
pas consacrées comme vous à Dieu ,
nous qui ne récitons pas tous les jours

:
72 D 1 A L o G U E
l'office divin , qui ne sommes pas
comme vous les épouses " de Jésus
Christ, que vous recevez sans doute
très souvent dans la communion ?
· Le Direct. : Si madame avoit le
malheur d'aller en Enfer, ce que je ne
présume pas de son zèle pour sa sanc
tification , elle n'y seroit pas seule de
religieuse ; elle en trouveroit peut
être beaucoup qui y sont pour ne pas
avoir mené une vie intérieure. Si nous
ne travaillons à mener une telle vie ,
comment pratiquerons-nous lesmaximes -

de l'Evangile, comment nous renon- ,


cerons-nous nous-mêmes , porterons
nous notre croix, marcherons-nous à
lasuite de Jésus-Christ, prierons-nous
sans cesse , et haïrons-nous notre
ame ? Si nous ne travaillons à mener
une telle vie , nous serons continuelle
ment en grand danger de nous perdre,
parce que nous n'appercevrons pas les
pièges sans nombre que les ennemis de
nolrê
suR LA vIE INTÉRIEURE. 75
notre salut ont tendus de toutes parts,
et qu'ils ont de fortes armes avec les
quelles ils nous feront de profondes
blessurés. Il n'en sera pas ainsi de
nous , si nous sommes des hommes
intérieurs ; nous aurons des yeux per
çans qui nous découvriront ces piéges,
et nous les éviterons; nous serons rem
plis de la force de Dieu, et nous se
rons victorieux de nos ennemis.

La Relig. Jamais je n'ai eu si grand


desir qu'aujourd'hui, de devenir inté
rlCUlre.

Le Direct. Les avantages de la vie


intérieure sont inestimables. -

La Dame. Vous connoissez ces


avantages d'après votre propre expé
rience ? - -

Le Direct. Je puis en parler d'a-


près ce que disent les divines Ecri
tures, et d'après ce que j'ai entendu
dire à des personnages éminens en
7
s
74 D 1 A L o G $ s
piété. Heureux celui qui est bien
intérieur ! 18. Jésus-Christ demeure
<, en lui , et possède son ame ; il fait ses
délices de penser sans cesse à Jésus
Christ et à ses adorables Mystères,
"--
de converser et de s'entretenir fami
lièrement avec lui. 2°. Sa charité est
très-solide , elle est enracinée et fon
dée en lui. 5°. Ses lumières sont su
blimes ; il a un esprit d'intelligence
qui lui fait découvrir les perfections
de son Dieu , dont la vue le jette dans
le ravissement, et lui fait presque com
prendre les dimensions sans bornes
•de la charité de Jésus-Christ. 4°. Il a
la science de Jésus-Christ, mais une
science expérimentale qui le rend son
imitateur ; il pense comme son cher
Sauveur , ses sentimens sont en lui ;
son infinie charité le presse. 5°. La
plénitude de Dieu est en lui , toute
son ame en est remplie, il sent qu'il
habite en lui; ce qui fait que son cœur
sUR LA v1E 1NTÉRIEUR E. 75
et même sa chair tressaillent souvent
de joie en Dieu.
La Demois. Selon vous, des per
sonnes bien intérieures sont à moitié
dans le Ciel , elles gôûtent les délices
des Bienheureux.
Le Direct. Si nous ne jouissons pas
ici-bas pleinement de Dieu, c'est que
nous ne le voyons pas à découvert,
nous ne le voyons qu'à travers un
nuage ; mais mieux nous le connois
sons , plus nous sommes saints et heu
reux : or, plus on est intérieur, mieux
on connoît Dieu. Est-il donc étonnant
qu'ils soient si éclairés, si brûlans
d'amour, et les plus heureux des
hommes ?
La Demois. Je voudrois bien de
venir une fille intérieure, mais......
Le Direct. Il ne faut pas dire je
voudrois, il faut dire je veux. Ne
pensez pas que vous la deveniez sans
qu'il vous en coûte: on n'arrive point
76 D1 A L o G U E
à un état si desirable sans des sacri
fices et des efforts. Il est des personnes
qui ont plus de dispositions que d'au
tres, et je puis vous dire que vous en
avez de grandes, parce que vous avez
peu de légèreté et beaucoup de do
cilité. -

La Dame. Vous nous jugez bien


favorablement, je parle sur-tout pour
moi. Que devons-nous faire , quels
moyens devons - nous prendre pour
commencer à vivre de lavie dont vous
nous avez si bien montré l'excellence
et les avantages ?
Le Direct. Il y a plusieurs moyens.
Le premier, c'est d'en avoir un grand
desir et de l'exciter sans cesse en
nous; un tel desir est nécessaire : il doit
venir d'une haute estime pour la vie
intérieure, il ne doit pas être stérile ;
si ce desir est véritable , il nous por
tera efficacement à demander souvent
à Dieu, d'être animé de son esprit et

-
sUR LA vIE INTÉRIEUR E. 77
de n'agir que par son mouvement. Il
nous fera renverser courageusement
tout ce qui est un obstacle aux pra
tiques de la vie intérieure.
Le second moyen d'entrer dans
cette vie et d'y persévérer , c'est de se
bien pénétrer des saintes maximes de
l'Évangile , de méditer sans cesse
celles-ci. Rien ne sert à l'homme s'il
vient à perdre son ame , il faut faire
les plus grands efforts pour la sauver,
parce que le royaume des Cieux souffre
violence , et que le chemin qui con
duit à la vie est très-étroit. Pour être
disciple de Jésus-Christ, il est néces
saire de se renoncer soi-même, c'est
à-dire , de travailler à mourir à ses
vices; de porter sa croix, c'est-à-dire,
de crucifier sa chair avec ses desirs dé
réglés ; de suivre Jésus-Christ , c'est
à-dire, d'avoir sessentimens , d'imiter
SCS vertuS. *

Le troisième moyen , c'est d'avoir


78 D 1 A L o G U R
un grand amour pour Jésus-Christ :
c'est sur-tout par l'amour qu'on l'ho- v,
nore, qu'on devient l'objet de ses com
plaisances, et qu'on obtient de lui des
faveurs.Cet amour doit être accompa
gné d'un profond respect, et en même
temps d'une sainte familiarité. Il sup- -

pose un cœur très-pur ; c'est à ceux


qui ont ce cœur pur, qu'il sera accordé
devoir Dieu.
Le quatrième moyen est la pratique
du recueillement. Pour être bien re
cueilli, ou, ce qui est une même chose,-
pour habiter en soi-même avec Dieu,
il faut fuir tout ce qui est capable de
porter à la dissipation; il faut n'en
tretenir jamais dans son esprit de pen
sées inutiles, ne point suivre les mou
vemens de la nature, et en réprimer
l'activité; il faut être très-exact au
saint exercice de l'oraison, et s'y bien
préparer.
· Le cinquième moyen est de lire et
sUR LA vIE INTÉRIeuRE. 79
de relire toujours bien attentivement
les bons livres qui traitent de la vie
intérieure.
La Demois. Indiquez - nous , je
vous prie , les bons livres où on a \
traité ee sujet intéressant.
Le Direct. Vous lirez avec fruit ,
sur cette matière , les ouvrages de
saint François-de-Sales, et sur-tout
le sixième et le septième livre de son
Traité sur l'amour de Dieu; les ou
vrages de sainte Thérèse ;) les œuvres ,
du père Rigouleu, du père Lalle
mand, et du père Surin.
La Relig. Le père Surin a fait
beaucoup d'ouvrages ; quels sont les
meilleurs ? -

Le Direct. Tous les ouvrages de ce


grand directeur des ames sont excel
lens ; en voici les titres : Catéchisme
spirituel; Fondemens de la vie spiri
tuelle ; Dialogues , Lettres , Can
tiques. On a imprimé , en 1779 , son
8o D 1 A L o G U E
Traité de l'amour de Dieu , dans un
livre intitulé : le Prédicateur de l'a-
mour divin , et sa Guide spirituelle
pour la perfection , à la fin du Pseau
tier des Amans de Jésus , deuxième
édition in-12, qu'on vient d'impri
mer. Je vous invite encore à lire, sur
ce sujet , une instruction que Jésus
Christ donne à une ame fidèle , dans
un petit livre intitulé : Etrennes
utiles , ou Jésus s'immolant....
La Relig. J'ai eu occasion, il y a
quelques années, de m'adresser plu
sieurs fois à un prêtre qui étoit véri
tablement un homme de Dieu. Il me
disoit, chaque fois que je le voyois :
Ma fille, voulez-vous devenir une ex-.
cellente chrétienne et une parfaite re
· ligieuse ? aimez la solitude , gardez
le silence, tenez-vous en la présence
de Dieu , et respectez-la; offrez tous
les jours à Dieu les sacrifices qui
coûtent à la nature, et ayei une grande
s UR LA vIE INTÉRIEURE. 8r
dévotion à saint Joseph, afin d'obtenir,
| par sa médiation, la grace de mener
une vie cachée avec Jésus-Christ en
Dieu.
Le Direct. C'étoit un homme inté
rieur qui vouloit vous rendre une fille
intérieure. Il vous proposoit d'excel
lens moyens pour y parvenir. Nous
terminerons, si vous voulez , cet en
tretien, par la lecture d'une lettre que
m'a écrite un prêtre qui travaille , de
uis quelque temps , à devenir un
º> † †Ayant eu occasion

de lui écrire , je l'avois prié de me


communiquer ses vues sur la vie inté
rieure ; il me fit la réponse que je vais
vous lire. -

Lecture d'une lettre.


· •

La vie intérieure, à mon avis, est


, la vie d'une personne toute occupée
intérieurement d'une manière qui est
e
82 D r A L o G U E
bien agréable à Dieu, et qui lui est
très-utile. Recueillie en Dieu qu'elle
considère au fond de son ame , elle
s'occupe d'elle-même, des autres créa
tures, et de Dieu : d'elle-même, pour
se bien régler; des autres créatures ,
-
pour les écarter; et de Dieu, pour s'u-
nir à lui plus intimement et le pos
séder.
Une personne qui s'adonne à la vie
intérieure , a besoin de deux disposi
tions. La première, est une grande at
tention à observer tous les mouvemens
de son ame : cette attention doit être
très-soutenue, et elle est néanmoins
pleine de douceur, puisque la grace
en est le principe.
La seconde disposition est une
grande fidélité , 1°. à réprimer les
mouvemens de la nature , soit ceux
qui sont trop naturels , soit ceux qui
sont purement naturels, soit ceux de
la nature corrompue ; 2°. à obéir aux
º
sUR LA v1E 1NTÉRIEUR E. 85
mouvemens de la grace. Cette atten
tion et cette fidélitésontcomme les deux
grands ressorts de la vie intérieure.
Dès qu'une ame est bien attentive à
elle-même, et qu'elle est habituelle
, ment fidèle à ne point écouter la na
ture, et à ne rien refuser à la grace ,
on peut dire qu'elle mène une vie
intérieure. On n'en vient point là , si
on n'a pris d'abord la ferme résolution
de pratiquer cette attention et cette
fidélité.
A mesure qu'on pratique cette at
tention et cette fidélité , la facilité de
les mettre en pratique devient tou
jours plus grande ; et, plus cette faci
lité est grande, plus on fait de progrès
dans la vie intérieure. Quand la faci
lité est telle que cette attention et
cette fidélité sont comme tournées en
habitude, que l'on n'a presquè plus de
peine à étouffer les mouvemens de la
auaſure , et qu'on suit toujours aveg

| _ • -- - - --
-^- -•z *
84 D 1 A L o G U E
amour ceux de la grace, par une pente
devenue comme naturelle, on ap
proche beaucoup du terme de la vie
intérieure. -

Une ame arrivée à cet heureux


terme, est unie si intimement avec
Dieu , qu'elle est continuellement en
sa présence, et qu'elle sent Dieu en
· elle-même. Ses actions sont moins ses
propres actions que celles de l'esprit
de Dieu qui la dirige en tout.
Heureux état ! qu'il est desirable ,
mais qu'il est rare !
La Dame. Ce que vous venez de
lire est bien dévot.
La Relig. Je n'ai rien entendu qui
soit plus propre à nous animer à me
ner une vie intérieure.
La Demois. Je vous prie, mon
sieur, de me permettre de tirer une
copie de cette charmante lettre.
Le Direct. Vous avez assez de mé
moire pour en avoir retenu toute la
-substance ,
suR LA vIE INTÉRIEURE. 85
substance , et vous desirez trop votre
sanctification, pour ne pas prendre les
moyens qu'elle vous donne de mener
de jour en jour une vie plus inté
rieure. Vous me permettrez bien de
vous demander, la première fois que je
vous verrai , si vous y avez fait de
grands progrès. Que l'esprit de notre
Seigneur Jésus - Christ soit toujours
avec vous! je vous salue dans l'ado
rable Cœur de celui qui veut vivre en
11Ol1S• -

DEUXIÉME DIALOGUE.

L. Directeur. Que le Seigneur


soit avec vous !
La Dame.Ainsi soit-il. Monsieur,
vous allez sans doute me gronder.
La Demoiselle. N'ayez pas peur.
Si le Seigneur est avec monsieur , il
8

-
- º - --
A6 II . D 1 A L o o v »
ne nous grondera pas ; l'esprit de Jé
sus-Christ est un esprit de douceur.
Le Direct. Pourquoi , madame ,
craignez-vous que je vous gronde ?
La Dame. C'est que je n'ai pas pro
fité de votre excellente instruction ;
je ne suis pas plus intérieure que je
J'étois il y a huit jours. -

La Demois. Je crois que, pour en


trer dans cette vie admirable , il faut
marcher par un chemin bien rude ,
bien épineux, qu'il faut passer par
une porte qui est petite et étroite,
qu'il faut se faire beaucoup de vio
lence , et je n'ai pas grand courage.
Le Direct. Il faut sans doute des
dispositions. Croyez - vous que vous
pourrez devenir une sainte sans qu'il
vous en coûte ? r

La Dame. Il est écrit dans l'Evan


gile , que, pour être disciple de Jésus
Christ , il faut se renoncer soi-même ,

-- -- - - - º -
-- --*
sUR LA vIE I NTÉR IEURE. 87
porter sa croix, st suivre son divin
Maître. - - -

La Relig. On n'obtient rien sans


peine. Quelles dispositions faut - il
avoir pour entrer dans la vie inté
rieure ?
Le Direct. Ces dames desirent-elles
que IlOlIS parlions CnCOre Sur un sujet
si édifiant ?
La Dame. Vous ne pouvez nous
faire un plus grand plaisir.
•, •
Le Direct. La première disposition
est une bonne volonté , il n'en est
point qui soit plus nécessaire. On peut
dire qu'elle est le fondement de la vie
intérieure.
| La Demois. Et qu'est-ce qui ne l'a
- pas ? Pour moi, ce n'est pas la bonne
volonté qui me manque.
Le Direct. Si vous avez cette
bonne volonté , je m'en réjouis , et je
vous en félicite ; il est peu de per
sonnes qui l'aient. -
88 II°. D 1 A L o G U E -

La Demois. En quoi consiste donc


cette bonne volonté ?
Le Direct. Elle ne consiste pas dans
des velléités , dans des desirs infruc
tueux , qui sont plutôt des pienx mou
vemens de la grace par lesquels le Sei
gneur veut nous attirer à lui , que
dans un vrai desir de correspondre
aux desseins que le Seigneur a sur
nous. Cette bonne volonté consiste
dans une forte et constante résolution
de ne rien omettre de ce que le Seigneur
nous commandera, de ce qu'il desi
rera de nous ; elle consiste dans un
ferme propos de lui obéir en tout
ponctuellement , aidé du secours de
sa grace.
La Dame. Mais cette bonne vo
lonté ne dépend pas de nous.
La Relig. Nous pouvons la deman
der à Dieu ; et si nous la demandons
comme il faut , il nous l'accordera ;
Dieu est un bon père.
s UR LA vIE INTÉ R1 EURE. 89
Le Direct. Ne cessons point de
prier le Seigneur de nous la donner
cette bonne volonté , de la conserver
ensuite en nous, et de l'augmenter.
La Dame. Heureux ceux à qui elle
est accordée !
Le Direct. Oui , ils sont heureux..
Le Seigneur les aime ; la paix leur a
été annoncée de la part de Dieu, par
les Anges du ciel ; ceux qui ont bonne
volonté sont moins tentés que les
autres ; et, quand Dieu permet qu'ils
le soient, ils remportent aisément la
victoire sur leur ennemi, parce qu'ils
ont beaucoup de courage et de force.
La Demois. Pourquoi ces personnes
sont-elles moins tentées ? -"

Le Direct. Le démon ne cesse point


d'agiter les ames qui n'ont pas une
bonne volonté ; il ne cesse point de
leur exagérer les difficultés qn'on ren- .
contre dans le chemin de la perfec
tion, parce qu'il connoît leur foiblesse,

- - - , - -- | c - -- • | --
9o IIe. D 1 A L o G U E
et qu'il est comme assuré de remporter
sur elles la victoire ; mais il redoute
les ames fortes et généreuses , les
ames qui sont bien résolues de ren
verser tous les obstacles; il sait, par
expérience, que c'est inutilement qu'il
les tenteroit, et qu'elles retireroiènt
,un grand avantage de la tentation.
La Relig. Que le Seigneur nous
·
remplisse de la bonne volonté dont
vous parlez.
Le Direct. Disons ensemble , du
plus profond de notre cœur : Mon
Dieu , j'en prends aujourd'hui la
ferme résolution , je ne veux rien
omettre, je ne veux rien négliger de ce
que vous me commanderez , de ce
que vous desirerez de moi. Je veux
bien sincèrement faire toujours ce que
je croirai être, par rapport à moi, le
plus parfait, afin de vous plaire. Telle
est la première disposition pour en
trer dans la vie intérieure.
sUR LA vIE I NTÉR I EU R E. 9r
La Demois. Quelle est la seconde
disposition ? -

Le Direct. Une grande fidélité.


C'est par la fidélité qu'on peut con
noître si on a une bonne volonté ;
cette fidélité en est comme la pratique
Nous devons la faire consister à nous
acquitter, aussi parfaitement qu'il est

en notre pouvoir, de tout ce que Dieu


demande de nous , conformément à .
notre état, à nos obligations , et aux
voies par lesquelles il veut nous con
duire.
La Dame. A quoi en particulier
devons-nous être fidèles, et comment
devons-nous l'être ?
Le Direct. Il faut être fidèle cons
tamment et par amour, à tout.Voulez
vous devenir bientôt très-intérieures?
soyez fidèles aux plus petites choses.
Ne vous permettez rien de ce que
vous savez offenser Dieu , déplaire à
Dieu, être pour vous une imperfee
92 IIe. D 1 A L o G U E
tion , quand même ce ne seroit pas un
péché ; faites de votre mieux pour
plaire au Seigneur , ce que vous savez
être selon sa volonté.
La Demois. Je serois bientôt une
sainte, si j'agissois toujours ainsi.Mais
comment puis-je connoître ce que Dieu
demande de moi ?
Le Direct. N'avez-vous pas un ré
glement de vie ? Ayez-en un bon, et
soyez très-fidèle à l'observer. -

La Demois. J'en ai un, mais je ne


l'observe bien qu'un ou deux jours de
la semaine. Il est vrai que les cir
constances m'empêchent quelquefois
de faire certains exercices de piété.
Le Direct. Tous les jours de la se
maine appartiennent au Seigneur ;
pourquoi ne le serviriez-vous bien
qu'un ou deux jours de la semaine ? Il
y a des exercices de piété auxquels il
ne ſuut jamais manquer. Tel est celui
de l'oraison. Si de grandes raisons ne

- -- , , - » -- , - - > 3 * ---
sUR LA vIE INTÉRIE U R E. 95
permettent pas de la faire à l'heure
fixée , il faut y suppléer au plutôt.
Vous trouvez toujours le temps de
faire votre repas principal , vous en
devez toujours trouver pour l'oraison ,
qui est la nourriture la plus substan
tielle de l'ame. Quant à vos autres
exercices, vous ne devez jamais y
manquer par lâcheté , par indévotion.
S'il y a des raisons légitimes pour vous
| dispenser de votre lecture de piété, de
quelques pratiques de mortification ,
de certaines prières, que ce soit par
un saint motif, et pour suivre la vo
lonté de Dieu ; suppléez à ces exer
cicesmoins importans,par quelqu'exer
cice de charité et de zèle, ou en for
mant un certain nombre de saintes as
pirations.
La Relig. Monsienr ne veut pas
que nous enlevions quelque chose à
Dieu de l'holocauste. Rien de plus
juste. J'ai eu autrefois un exçellent
#

|
94 II°. D 1 A L o c U E
Directeur qui m'a donné les mêmes
règles.
Le Direct. Pour devenir intérieures,
il est très-utile que vous ayiez , si
vous pouvez l'avoir , un bon Direc
teur qui ne vous abandonne pas à
votre volonté, qui ne vous laisse pas
ramper toujours sur la terre , qui vous
donne une grande idée de Dieu , qui
excite continuellement en vous le de
sir de vous unir à lui, qui vous porte
avec zèle à le servir dans la perfec
tion. Il faudra l'honorer intérieure
ment comme un guide qui vous est
donné de Dieu , comme votre ange
visible, comme vous tenant la place
de Jésus-Christ. Ayez recours à lui
comme à un médecin charitable , et
soyez très-fidèle à lui obéir. Soyez
entre ses mains comme une cire molle
à laquelle on donne aisément toute
sorte de formes. Laissez-vous con
duire comme un enfant.

•e
sUR LA vIE INTÉR 1EUR E. 95
La Demois. Je me confesse assez
exactement tous les quinze jours , et
voici comment : après m'être exa
minée et avoir fait des actes de contri
tion , je dis bien sincèrement à mon
Confesseur tous mes péchés ; dois-je
lui dire autre chose ? Je fais ensuite
ma pénitence , et au bout de quinze
jours, je vais lui dire à-peu-près les
mêmes choses. C'est d'abord fait. Je
plains bien ces pauvres Confesseurs ,
que certaines personnes tiennent des
beures entières, pour leur dire je ne
sais quoi. -

Le Direct. Vous ne deviendrez


point intérieure, si vous vous conten
tant de vous confesser , vous ne vous
laissez pas diriger. Mais votre Con
fesseur pourra-t-il vous bien diriger,
si vous ne lui découvrez pas le fond
de votre cœur, les plis et les replis de
votre conscience; si vous ne lui faites
Aconnoître les passions qui vous font la
96 II°. D 1 A L o G U E

guerre et qui sont la source de vos


fautes ; si vous ne lui exposez pas en
suite vos tentations, vos foiblesses ,
et même le bien que vous avez fait et
celui que vous êtes portée à faire?Il ne
faut pas beaucoup de temps pour cela
C'est souvent par la faute des Confes
seurs, que des personnes qui ont une
dévotion mal entendue,leur fontperdre
un temps qui est très-précieux.
La Dame. Que voulez-vous qu'ils
fassent à cela ?
Le Direct. Ils devroient les empê
cher de faire des histoires inutiles »
les obliger à commencer toujours l'a-
veu de leurs fautes par ces mots je
m'accuse, et à répondre simplement
à quelques questions qu'on leur fera. Il
n'est pas nécessaire d'être long pour
donner des avis très-salutaires , pour
prescrire d'excellens remèdes; et, en
agissant ainsi, ces personnes SerOnt
bien confessées et bien dirigées L
-

(#
suR LA vIE 1NTÉRIE u R E. 97
La Dame. Pour se faire bien con
noître à son Directeur, il faut se bien
connoître soi-même.
· Le Direct. Le moyen de nous bien
connoître , c'est de demander à Dieu,
tous les jours, qu'il nous accorde la
grace de nous connoître; c'est d'entrer
souvent en nous-mêmes , et d'étudier
nos inclinations. Vous vous servirez
utilement pour cela , d'un petit livre
intitulé : l'Ami zélé. Il renferme,
pour tous les jours de l'année, des
questions qui nous apprendront à nous
connoître , et qui nous porteront à
nous humilier.
La Demois. Je le lirai. Je vous
avoue que je ne me crois pas très
mauvaise , et il m'arrive quelquefois
de faire certaines choses pour Dieu ,
mais il me semble que j'aurois autant
de honte de dire à mon Directeur mes
petites bonnes œuvres, que mes pé
chés,
9
98 IIe. D 1 A L o G U E
Le Direct. Il n'est pas nécessaire
de dire à son Directeur les petites pra
tiques de piété , de charité , de morti
fication et d'humilité que vous faites,
puisqu'il vous recommande sans doute
de saisir l'occasion d'en faire ; mais
s'il s'agissoit de jeûnes rigoureux , de
longues veilles , de pénitences ex
traordinaires , comme de . porter le
cilice , des chaînes de fer , il faudroit
lui en demander la permission. '
La Demois. N'ayez pas peur, je
ne suis point dans ce cas-là, et je n'y
serai jamais. -

Le Direct.Comment le savez-vous?
Le Seigneur ne peut-il pas vous en
donner la pensée, vous en inspirer le
desir ? Il peut se faire qu'il l'exige de
VOllS,

La Demois. S'il l'exigeoit , il fau


droit bien le faire ; mais pourquoi
serois-je obligée de demander cette
permission ? |.
| sUR LA vIE INTÉRIE UR E. 99
· Le Direct. Il conviendroit de la
demander pour ne point commettre
:

des imprudences dont vous auriez


•. peut-être , dans la suite, sujet de vous
repentir ; et, plus encore , pour ne
point faire en cela votre volonté
propre; car , dès-lors, ces mortifica
tions ne vous seroient point méri
toires du Ciel , et même elles vous
, en détourneroient. Les mortifications
, extraordinaires ne sont pas nécessaires
. à tous ; mais ce qui est nécssaire à
tous, c'est l'esprit de mortification ;
, une vie mortifiée est la troisième dis
position pour entrer dans la vie inté
rieure.
· La Dame. Le seul mot de mortifi
cation me révolte.
Le Direct. Êtes-vous donc ennemie
de la croix de Jésus-Christ? Si la na
ture se révolte , il faut lui imposer
silence ; sans l'esprit de mortification,
vous n'aurez jamais celui de l'oraison.
too IIe. D 1 A L o G U E
Les délicatesses et la prière ne s'ac
cordent point ensemble , dit sainte
Thérèse.
La Relig. Que fait celui qui a l'es
prit de mortification ?
Le Direct. Il saisit les occasions de
se mortifier, il se mortifie sans cesse.
On peut dire que le mot mortification
vient de celui de mort , et qu'il si
gnifie mourir à soi-même dans toutes
ses actions. La mortification d'une
personne bien intérieure est univer
selle et continuelle. Quand elle ne se
, mortifie pas extérieurement, elle se
mortifie intérieurement.
La Demois. Je sais bien ce que
c'est que se mortifier extérieurement;
m'apprendrez-vous ce que c'est que se
mortifier intérieurement? Je préférerai
peut-être la mortification intérieure à
l'extérieure.
Le Direct. Nous avons un corps et
une ame; si c'est toujours l'ame qui
#

sUR LA vIE INTÉR I EU R E. 1 or


pèche , les membres du corps et les
organes des sens sont souvent l'ins
trument du péché.Ainsi , les chré
tiens doivent pratiquer, non-seule
ment la mortification extérieure, mais
encore l'intérieure. La mortification
intérieure consiste à renoncer à ses
passions , à son jugement et à sa vo
lonté. Mortifions nos passions , c'est
à-dire, nos inclinations déréglées; n'é-
coutons point leur voix, gardons-nous
de faire ce qu'elles nous suggèrent;
résistons fortement , par de saints mo
tifs, à celles qui nous livrent des as
sauts ; combattons sur-tout notre pas
sion dominante ; c'est celle qui est le
principe ordinaire de nos fautes.
La Demois. Ma passion domi
nante est l'amour-propre.
Le Direct. Si cela est, faites matin
et soir plusieurs pratiques extérieures
d'humiliation, et intérieurement beau
«oup d'actes d'humilité. Mortifions
|

· 1o2 IIe. D 1 A L o G U E
notre jugement lorsque nous serons
contredits dans nos idées, contrariés
dans nos opinions ; pensons que nous
pouvons bien avoir tort, et ne soute
nons point avec chaleur notre senti
ment ; regardons - nous comme des
aveugles qui ne sont pas en état de
juger sainement des choses , et n'en
treprenons rien sans avoir pris conseil
d'une personne sage. .
La Demois. L'amour - propre ne
doit guères s'accommoder de sem
blables pratiques.
Le Direct. Mortifions notre vo
lonté, il n'est point de sacrifice plus
difficile , plus douloureux, et néan
moins il n'en est point qui soit plus
nécessaire.

La Relig. J'ai renoncé à ma vo


lonté par le vœu d'obéissance ; que
ferai-je pour obéir, maintenant que
je ne suis plus dans une communauté,
sUR LA vIE INTÉRIEU R E. 1o5
que je suis si éloignée de ma supé
rieure ?
Le Direct. Quand il s'agit de quel
· que chose de bien important, écri
vez-lui, si vous ne pouvez l'aller
voir. Votre Directeur est votre supé
rieur , n'agissez que par son avis ;
observez fidèlement , en esprit d'o-
béissance , le règlement de vie qu'il
vous a donné, ou qu'il a approuvé.
Pour mortifier votre volonté , sou- .
mettez-vous en toutes choses à la vo
lonté de Dieu. Bénissez le Seigneur
dans tous les évènemens fâcheux, dans
toutes les contradictions , en pensant
que c'est la volonté de Dieu, qui ne
fait rien , qui ne permet rien que
pour sa gloire et le salut de ceux
qui veulent l'aimer. Contrariez conti
nuellement vos inclinations naturelles
pour plaire à Dieu ; ne desirez de
faire , d'avoir et d'être, dans le temps
et dans l'éternité , que- 4ce qui sera
-

», «-
no4 IIe. D 1 A L o c e E ,
selon la volonté de Dieu. Que le bon .
plaisir de Dieu soit toujours votre
bon plaisir ; vous devez beaucoup
craindre de faire votre propre vo
lonté. Sainte Thérèse dit que la vo
lonté propre est un voleur intérieur
et secret qui nous ravit souvent le mé
rite des meilleures œuvres.

La Dame. Une personne qui feroit


bien tout cela , pourroit, à ce que je
pense, se dispenser de faire des morti
fications extérieures. Quelles sont
celles de ces mortifications que vous
| nous conseillez de faire?
Le Direct. La mortification exté
rieure consiste à renoncer à l'amour
de son corps. Après avoir donné à
Dieu sa volonté , offrons-lui notre
vie ; souvenons - nous que plus on
flatte son corps, plus il demande qu'on
le caresse. Je vous conseille de mor
tifier tout ce dont vous vous êtes servie
sUR LA vIE INTÉRIEUR E. 1o5
pour pécher. N'avez - vous pas péché
par plusieurs de vos sens ?
La Demois. C'est par les sens que
le péché a coutume de s'introduire
dans mon cœur.
Le Direct. Vous avez péché ou
vous êtes souvent tentée de pécher
par vos différens sens. Mortifiez tous
vos sens ; mortifiez sur-tout votre
goût, vos yeux , votre langue et vos
pieds. Mortifiez votre goût, regar
dant la table comme un autel ou Dieu
veut que vous lui offriez le sacrifice
de votre sensualité ; faites quelques
jeûnes de surérogation ; ne contentez
jamais pleinement votre appétit dans
aucun de vos repas. Mortifiez vos
yeux, ne les arrêtez jamais sur ce qui
pourroit être pour vous une occasion
de péché ; privez-vous quelquefois du
plaisir de voir ce que vous pourriez
considérer sans danger. Si vous ne
tenez pas les yeux entièrement fermés
Io6 IIe. D1A Locu E
durant la prière , que la modestie
dans vos regards soit telle que ceux
qui sont près de vous, puissent en étre
édifiés. Mortifiez votre langue , pro
posez-vous de garder tous les jours le
silence pendant un certain temps , et
ne le rompez alors que par nécessité ;
ne parlez jamais de ce qui pourroit
flatter votre amour-propre ; ne dites
jamais rien qui blesse la charité , Ou
qui puisse offenser les oreilles les plus -

chastes. Mortifiez vos pieds , en gar


dant le plus que vous pourrez la re
traite : mortifiez vos mains, en les ap
pliquant au travail. Un saint a dit que
la vie d'un chrétien doit être comme
un long martyre.
La Relig. Notre Mère sainte Thé
rèse, n'étant encore qu'une enfant, sou
piroit après le martyre. Elle se mit en
chemin avec son petit frère, pour
aller dans un pays où l'on faisoit des
martyrs.
sUR LA vIE 1NTÉRIE uR E. 1o7
La Demois. Il m'en coûteroit extrê
mement d'endurer le martyre , sur
'tout s'il falloit souffrir beaucoup et
long-temps.
Le Direct. Vous n'êtes donc pas
dans la disposition d'un grand servi
teur de Dieu , qui disoit, quand il
n'avoit rien à souffrir : · « Ne point
» avoir de croix, quelle croix pour
» moi! » , ' , '
La Demois. , Pas encore. Que je
suis éloignée d'être dans cette dispo
sition ! mais je voudrois y être.
Le Direct. Dites souvent , avec
sainte Elisabeth : « Jésus crucifié ,
» soyez mon partage » ; et avec
saint Bernard : « Que mon cœur soit
» à la croix , et que la croix soit dans
» mon cœur ». Si nous n'avons pas
encore le courage de nous faire souf
frir enmenant une vie très-mortifiée ;
il faut du moins que nous soyons dis
posés à souffrir tout ce qu'il plaira au

-"-----
1o8 IIº. D 1 A L o G U x
" Seigneur ; acceptons, avec reconnois
sance, toutes les souffrances qu'il nous
enverra ; aux yeux de la foi, ce sont
des faveurs signalées. Quand nous
souffrons, que ce soit avec amour.
Tenons-nous alors fortement unis à
Jésus crucifié ; il l'a été pour nous.
Souffrons , comme sainte Thérèse
nous y invite, souffrons de manière
, que si notre ame , en quittant ce
corps , doit souffrir, ce soit dans un
lieu où nous souffrions volontiers, et
où nous espérions que nos souffrances
finiront bientôt.
La Relig. Cette mortification inté
rieure et extérieure que vous nous
prêchez , suppose un grand détache
ment de soi-même.
, Le Direct. Oui, quand on est bien
mortifié , et qu'on aime à souffrir, on
ne redoute ni les humiliations, ni la
pauvreté, on bénit Dieu dans les pri
xations, Je vous conseille de demander
- 6OuVent
*sUR LA v I E INTÉ RIEU R E. · Io9
souvent à Dieu ce parfait détache
ment, et de prendre les moyens de
l'obtenir de Dieu. C'est la quatrième
disposition qui est nécessaire pour me
ner une vie intérieure.

| La Dame. Il est, je crois, bien


peu de personnes qui ne soient atta-*
chées à quelques bagatelles ; il en est
peu qui ne desirent d'être estimées,
d'être approuvées , d'être traitées avec
quelque distinction. -

. La Demois.Je voudrois avoir plus


d'argent que je n'en ai , afin d'avoir
beaucoup .de choses qui me feroient
plaisir ; mais il faut bien s'en passer.
Il,y a sans doute des Religieuses qui
desirent en avoir pour ne pas être
dans une si grande détresse ; plusieurs
sont contraintes de se livrer à un rude
et continuel travail , pour avoir à
peine du pain. -

La Relig. Nous aurions tort de


nous plaindre lorsqu'on nous fait pra
Io
, x ro D 1 A L o & U »
tiquer la pauvreté dont nous avons
fait vœu. Je ne pense pas qu'il y ait .
eu une seule religieuse qui soit morte
de faim. Si nous servons fidèlement le
Seigneur, nous aurons toujours sujet
de bénir son aimable providence.
Le Direct. Détachons-nous parfai
tement de tout. Notre cœur , fait pour
Dieu , n'est pas assez vaste pour con
tenir Dieu, et quelqu'autre chose avec
Iui. Que notre cœur ne tienne qu'à
Dieu ! Il nous est permis, il nous est
même commandé expressément d'ai
mer notre prochain , mais ne l'aimons
que pour Dieu. -

La Demois. Quoi ! vous ne voulez


pas que j'aime ma mère et ma bonne
amie pour elles-mêmes ?
Le Direct. Sanctifions nos unions
Mes plus légitimes, que Dieu en soit
le lien. Dieu veut régner uniquement
dans notre cœur , ne tenons qu'à lui.
dLa Demois. Blâmerez-vous donc
sUR LA v 1 E 1NTÉRIEURE. 11r
l'attachement que j'ai pour mon aî -
mable oiseau qui chante si bien , pour
mon joli petit chien qui aime tant
sa maîtresse ?
Le Direct. Vous ne serez jamais
une fille intérieure, sivotre cœur tient
à des bagatelles. Conservez votre
chien et votre oiseau, si vous vous en
servez pour procurer à votre esprit un
délassement qui peut quelquefois lui
être utile ; mais il faut qu'en tout
temps vous puissiez dire à Dieu : Sei
gneur , si vous voulez que j'en sois
privée, je suis toute prête.On a vuune
dame qui fut long-temps inconsolable .
' de la perte de son écureuil ; elle versa
plus de larmes qu'elle n'en auroit versé
si elle avoit perdu une de ses plus
proches parentes. L'attachement que
vous dites avoir pour votre oiseau et
votre chien , ne vous donne-t-iljamais
de distraction dans la prière ?
· la Demois. Je vous avouerai qu'il
I 12 D I A L o G U E
· m'en coûte tant de Ihe séparer de mon
cher Azor, que je le porte assez sou
vent à l'Eglise, et que , quand je le
laisse à la maison, je ne puis m'empê
cher d'y penser ; et j'y pense quelque
fois durant les offices, et même pen
dant la messe.
Le Direct. J'aime cette franchise,
mais Dieu est déshonorépar cet atta
chement. C'est une chose que vous
ferez bien de dire à votre Confesseur ;
il faut que vous détachiez votre cœur
de votre Azor, si vous voulez mener
une vie intérieure. -

La Dame. Monsieur , ne pour


riez-vous pas nous donner de bons
moyens pour nous détacher de l'amour
de toutes les choses périssables, de
l'amour des hommes, des richesses,
des plaisirs, qui est si enraciné en
nous; de l'amour du monde et de tout
ce qui est dans le monde , afin que
rien ne nous empêche d'être entière

4r
s U R LA v1 E INTÉR 1 EU R E. 1 15
ment à Dieu , et que Dieu règne seul
dans notre cœur ?
Le Direct. Pensez souvent que
tout ce qui est dans le monde est va
nité et finit en un moment ; que vous
ne pouvez servir Dieu et le monde ,
que vous y avez renoncé , et qu'il ne
doit y avoir rien de commun entre Ie
monde que Jésus - Christ a foudroyé
de ses anathèmes , et nous qui nous
glorifions d'être ses disciples. Rap
pelons - nous sans cesse que Jésus
Christ est notre maître ; que , pour
notre amour, il s'est humilié jusqu'à
l'anéantissement , et qu'il a été rassa
sié d'opprobres ; qu'il a voulu naitre,
vivre et mourir dans la pauvreté ;
qu'il a été crucifié , et qu'il est mort
sur une croix.

La Demois. Je crains de manquer


du nécessaire ; me blâmez-vous de
desirer d'avoir toujours quelques louis
r 14 D 1 A L o G U E
devant moi ? J'ai tout perdu à la ré
volution.
· Le Direct. C'est l'amour de l'ar
gent que Dieu condamne. Il faut tra
vailler à la sueur de votre front, afin
d'avoir ce dont vous avez besoin pour
vous nourrir et vous entretenir. S'il
arrive que, sans votre faute , vous
soyez dans la suite réduite à une grande
détresse , il faudra en louer Dieu , et
consentir à mourir de faim , si telle
est sa volonté. Il n'y a point de péché
à mourir d'une telle mort , et il n'y a
que le péché qu'un Chrétien qui veut
se sauver, doive craindre. Mais il n'en
sera pas ainsi : il y a une providence
qui est admirable , vous l'éprouve
rez. Quel juste , ayant eu recours à
Dieu , a manqué de pain ? Quel est
celui que Dieu a abandonné ? Saint
François de Sales dit : « Dieu est
» notre père : ayant le bonheur d'être
» les enfans d'un tel père, qu'avons
sUR LA vIE INTÉR 1 EuR E. 113
» nous à craindre » ?Je vous conseille
de dire à Dieu, dans les temps d'é-
preuve : « Notre père qui êtes aux
» cieux , donnez - nous aujourd'hui
» notre pain de chaque jour ». Ajou
tons : « Le Seigneur me conduit , il
» prend soin de moi , rien ne me
» manquera ».
La Relig. Ce que vous nous dites
est bien consolant. -

• Le Direct. Il est temps de passer #


la cinquième disposition, qui est né
cessaire pour être introduit dans la vie
intérieure et pour s'y maintenir.
La Demois. Combien y en a-t-il
donc ?
Le Direct. Trouvez-vous que je
sois trop long, ou qu'il faille trop de
choses pour parvenir à un état si desi
rable ? Cette cinquième disposition
sera la dernière ; elle est de la plus
absolue nécessité, c'est un profondre

« -
1 16 |D 1 A L o G U E "
cueillement qui soit en quelque sorte
continuel. -

· La Demois. Et voilà ce qu'il y


aura peut-être pour moi de plus diffi
cile.Je ne sais pas me recueillir.
Le Direct. Pour se recueillir, il faut
d'abord se mettre en la présence de
Dieu , et ensuite s'y conserver. On se
met en la sainte présence de Dieu en
appliquant sa pensée à Dieu ; on s'y
conserve de différentes manières ; par
exemple , en faisant quelque chose en
Dieu et pour Dieu , en le considé
rant, en l'admirant, en lui parlant.
Le moyen de se recueillir , c'est de se
désoccuper de toutes choses pour s'ap
procher de Dieu ; c'est d'entrer dans
son ame et d'y demeurer avec Dieu.
La Demois. Dieu est-il donc plus
en nous que par-tout ailleurs ?
Le Direct. Il y est d'une manière
spéciale. La foi nous apprend que nos
cœurs sont devenus , par le Baptême ,
sUR LA vIE INTÉRIEU R E. 1 17
les temples de l'Esprit-saint ; que les
trois personnes de l'adorable Trinité
ont établi leur demeure dans les justes.
Saint Augustin disoit qu'après avoir
· cherché Dieu de tous côtés, il l'avoit
enfin trouvé en lui-même.Le Royaume
de Dieu est en nous, selon la parole du
Sanveur ; ce n'est qu'en nous que nous
trouverons avec Dieu, le repos et le
bonheur.
La Relig. Une personne bien re
cueillie doit être très-agréable à Dieu,
et fort heureuse.
Le Direct. Ecoutez ce que dit sur
ce sujet sainte Thérèse , qui parloit -
d'après sa propre expérience. La pra
tique du recueillement est une chose
bien importante et bien avantageuse
Une ame bien recueillie est un vrai
paradis ; elle est toujours remplie de
Dieu , elle lui est tellement unie,
que rien ne peut l'en séparer.
La Dame. Il doit y avoir sans doute
1 18 IO I A L, o e U E
des moyens propres à faciliter ce re
cueillement que je voudrois bien ob
tenir de Dieu.

Le Direct. Sainte Thérèse nous en


conseille un qui est excellent. C'est de
nous représenter Jésus-Christ dans un
des Mystères de sa passion. Pensez,
dit cette Sainte , qu'il est présent au
dedans de vous-même; ce divin Sau
veur doit être pour vous un aimant qui
vous attire à lui, tenez-vous renfermé
avec lui en vous. Le souvenir très-fré
quent de l'humanité de Jésus - Christ ,
fait le paradis d'une ame sur la terre ;
elle jouit de Dieu en cêtte vie ; si ce
n'est pas à découvert comme les Bien
heureux, par l'entremisé de la lumière
de gloire, c'est à la lueur du flambeau
de la foi, qui, quand elle est bien -

vive , fait connoître Dieu et Jésus


Christ d'une manière ravissante.

La Dame. Je n'ai jamais eu sur la


-
sUR LA vIE 1NTÉRIEURE. 119
terre un si grand bonheur. Je voudrois
bien le goûter.
Le Direct. Vous le goûterez cer
tainement toutes les trois , si , après
être entrées dans les dispositions où
vous devez être pour devenir inté
rieures, vous répondez fidèlement aux
graces du Seigneur.Le savant et pieux
Jaulere se fait deux questions : Pour
quoi y a-t-il si peu d'ames qui fassemt
· quelque chose pour jouir de Dieu dès
cette vie ? C'est parce qu'il en est très
peu qui ont soin de rentrer en elles
mêmes. Quelle est la cause de cette
négligence si condamnable ? C'est
parce qu'on se laisse trop aller aux in
clinations de la nature, qui cherche ici
bas son plaisir, et qui a toujours mille
raisons pour nous retenir parmi les
· Créatures.
La Relig. Nous ' avons bien plus

sujet que saint Paul de nous écrier !


-

12o D 1 A L o G U E

Malheureux que je suis ! qui me dé


livrera de ce corps de mort ?
La Demois. Quelque misérable que
je sois , je ne desire pas d'en être en
core délivrée.
La Dame. J'en sais bien la raison :
vous voulez auparavant mener une
vie intérieure , afin d'être dans le
Ciel à un des premiers rangs.
. Le Direot. Mademoiselle a déjà la
bonne volonté , et c'est beaucoup,
Elle sera très-fidèle à ce que nous
avons dit ; elle va embrasser la mor
tification , travailler fortement à se
détacher parfaitement de tout, pour
n'être attachée qu'à Dieu ; elle fera
,ses délices du saint exercice de l'orai
SOIl auquel elle se préparera , et elle
profond recueillement
vivra dans un
La Demois. Si vous ne vous mo
quez pas de moi , je souhaite que ce
que vous m'annoncez se vérifie.

TROISIÈME
sUR LA vI E I NT ÉRIE U R E. 121

TROISIÉME DIALOGUE,
Où l'on fait parler saint François-de
Sales , sainte Thérèse, une Reli
gieuse, Madame...- êt une Demoi
selle.

SArxz x Thérèse. Heureux ceux


qui cherchent Dieu en eux-mêmes par
le recueillement et l'oraison !
, Saint François. Ceux qui l'ont
trouvé et qui en jouissent sont bien
plus heureux ; mais ce n'est que dans
le Ciel que nous jouirons du bonheur
de demeurer en Dieu d'une manière
parfaite et permanente. ·
Ste. Thérèse. Pour pouvoir être
assis dans la gloire , auprès de Jésus
Christ , il faut boire ici-bas l'ānuer
fume de son calice, et prier beaucoup
\ II
I 22 D 1 A L o G U r.
Mais où sont ceux qui ont l'esprit de
mortification et celui de l'oraison ?
La Relig. O si vous saviez la grande
difficulté que j'éprouve à m'appliquer
à Dieu pendant le temps de l'oraison !
vous auriez pitié de moi, et me re
commanderiez beaucoup à Dieu.
Ste. Thér. Hors le temps de l'orai
son, ne tenez - vous pas votre esprit Gt. "

votre cœur en l'air , prenant votre


plaisir , tantôt en Dieu , et tantôt dans
les créatures ?
La Demois. C'est moi qui suis
presque toujours hors de moi-même.
J'ai essayé quelquefois de faire orai
son , je ne le puis , je n'y ai que des
distractions. Quand je suis bien dé
goûtée de la faire , je la laisse pour ce
jour-là, et s'il m'arrive de commettre
certaines fautes , je l'abandonne , c'est
quelquefois pour long-temps ; je ne la
reprends ensuite que par l'ordre exprès

-- » "
, s U R LA vIE INTÉRIEURE. 125
de mon Confesseur; il faut bien la
faire : Dieu sait comment je la fais.
· St. Franç. Ma fille, vous n'aimez
pas Dieu , vous le sentez bien; gé
missez-en ; pleurez vos péchés , mou
rez-y. Vous avez grand besoin de
faire oraison, mais il faut bien vous
y préparer. Renoncez de tout votre
cœur à l'amour de tout ce qui est va
nité ; suppliez souvent le Seigneur de
vous délivrer du goût des choses de la
terre , et de vous donner le goût des
choses du ciel ; approchez - vous de
Dieu par l'oraison , afin qu'il VOUlS
donne son amour. L'oraison est un
bon commencement pour acquérir
toutes les vertus ; n'abandonnez ja
mais ce saint exercice , quelque faute
· que vous ayez faite ; l'oraison vous
fournira le remède aux maux de votre
ame. Malgré vos distractions, vous re
tirerez toujours du fruit de vos orai
-sons , quand vos distractions n'auront
1 24 D I A L o G U E

pas été volontaires , si vous y formez


de saintes affections, et prenez des
résolutions particulières pour la jour
née, sur-tout si vous êtes fidèle en
suite à ces résolutions.
Madame. On dit que faire oraison
c'est s'entretenir familièrement avec
| Dieu. Comment oserois-je converser
ainsi avec ce grand Dieu, moi qui ne
suis devant lui que comme le néant ,
moi qui suis moins que le néant, puis
que je suis une misérable pécheresse ?
Ste. Thér. Dans l'oraison , parlez à
Dieu comme à celui de tous les êtres à
qui vous devez le plus grand respect,
mais que vous savez avoir pour vous
beaucoup d'affection; il veut que vous
l'adoriez , et de plus que vous l'ai
miez , et que vous lui témoigniez
votre amour. Réfléchissez sur la
malice que vous avez eue de l'of
fenser, et sur les grandes obligations
que vous lui avez de ne pas vous
sUR LA vIE 1 NTÉRI E U R E. 125
avoir punie lorsque vous étiez en
sa disgrace, de vous avoir attendue
si long-temps et appelée si souvent.
Considérez quel est celui en la pré
sence de qui vous êtes, et dites à
Dieu , avec saint François d'Assise :
Qui étes-vous , et qui suis-je ? Pour
vous exciter à aimer votre Dieu ,
dites-vous à vous-même : Où veut me
mener celui qui se dit mon époux et
mon père? quels biens il me promet !
qu'exige-t-il , que desire-t-il de moi ?
que dois-je faire pour lui plaire en
tout ? Deux choses composent l'orai
son : la considération de Dieu et des
choses qui nous portent à lui , et l'af
fection du cœur. Afin de répondre à
l'amour de Dieu , le cœur doit fuir le
maf et embrasser le bien. L'oraison ne
consiste pas à réfléchir beaucoup ,
mais à aimer beaucoup. Souvenez-vous
de ceci, Madame; dansl'oraison, peu de
réflexions , mais beaucoup d'affections.
V
126 D 1 A L o G U E *

St. François. Pour bien faire orai


son , attirons Dieu en nous, mettons -

nous en sa sainte présence , et tenons


nous-y; regardons-le amoureusement,
reposons - nous doucement en lui,
écoutons-le intérieurement , parlons
lui du fond de notre cœur, et soute
mons courageusement ses épreuves. Si
nous agissons habituellement ainsi,
que nous ferons en peu de temps de
grands progrès dans la science de l'o-
raison ! que nous serons agréables à
Dieu ! de quelles insignes faveurs il
mous comblera !
La Demois. Oui , mais teat cela .
est-il aisé ? Que ferai-je pour attirer
l'Esprit saint en moi ?
St. François. Le roi prophête di
soit : « J'ai ouvert la bouche , et j'ai
» attiré l'esprit ». C'est de l'Esprit
saint que David parloit. Il faut le de
sirer et le demander ; le desirer ar
deºament et le demander avec ins
sUR LA v 1E INTÉR I E U RE. 127
tance. Criez du plus profond de
votre ame: Venez, Esprit saint, venez,
remplissez les cœurs de vos fidèles ,
remplissez le cœur de celle qui est à
vous, le cœur de votre servante qui
croit en vous , et qui veut VOuS garder
une fidélité inviolable ; allumez-y le
feu sacré de votre divin amour. Réci
tons , pour obtenir la grace de bien
fuire oraison , le Veni Creator, avec
la ferveur que saint François-Xavier
récitoit cette prière pour obtenir de
Dieu la grace d'éclairer l'esprit et de
toucher le cœur des Infidèles. Notre
divin Maître a dit : Demandez et vous
recevrez. Si nous ne,cessons point de
demander à l'Esprit-Saint de nous en
seigner la manière de prier , nous se
rons exaucés , il viendra en nous.
La Relig. Indiquez-nous le moyen
de nous mettre en la présence de
Dieu , de manière que le souvenir de
128 D 1 A L o G U E
Dieu nous remplisse de ferveur dans
le Temps de l'oraison ?
Ste. Thér. Le saint exercice de la
présence de Dieu suppose le recueil
lement et l'application de son esprit
à Dieu. Pour vous recueillir, détachez
tellement votre cœur des choses de la
terre , que Dieu soit votre trésor, et
éloignez de votre esprit toute pensée
étrangère. Pour l'appliquer à Dieu,
pensez que Dieu est en vous, qu'il y
règne; considérez Dieu et Jésus-Christ
dans le centre de votre ame; le Royau
me de Dieu est en vous , c'est en vous
qu'il faut le chercher ; demandez-lui
qu'il vous mette près de lui , que vous
ne soyez occupée et touchée que de
lui. Etant en la présence de Dieu ,
conservez-vous-y en vous arrêtant en
Dieu , en vous fixant à lui.Ceux dont
le cœur est bien vuide de toute affec
tion aux choses de la terre , et qui
sont , peudant qnelque temps , bien
sUR LA vIE I NTÉR I EUR E. 129
attentifs à Dieu, sentent souvent cette
divine présence ; ce sentiment les rem
plit d'une douce joie : Dieu répand
au milieu de leur cœur ses attraits , et
ils répondent à son amour en s'unis
sant à lui , en mettant en lui toute
leur complaisance. -

Madame. Je ne me suis jamais


mise en la présence de Dieu de la ma
nière que vous nous l'avez expliqué ;
aussi je n'ai jamais senti sa présence,
je n'ai jamais goûté les délices dont
vous dites qu'une ame pure, bien at
tentive à Dieu résidant en elle , est
quelquefois favorisée. Etant en la pré
sence de Dieu , dois-je préférer l'orai
son à la méditation ? Que me con
seillez-vous de faire ? •

St. François. Il y a des personnes


à qui il est difficile , sur-tout en cer
tains jours où elles ne sont pas bien
disposées , de considérer en elles
mêmes le Seigneur comme l'Etre
15o D 1 A L o G U E
infini ; il leur sera plus aisé et très
utile aIors de considérer Jésus-Christ
dans leur cœur. Représentez-vous ce
divin Sauveur dans un des états où
l'Évangile dit qu'il a été; animez votre
foi sur ce que vous savez de ses ado
rables perfections, et de son immense
charité ; pensez à ses souffrances, et
aux vertus dont il vous a donné l'éxem
ple; parlez-lui avec une grande hu
milité ; adressez - lui vos demandes
avec la confiance d'un enfant qui sait
être tendrement aimé de son père ;
exposez-lui avec simplicité vos peines,
vos besoins , vos tentations; suppliez
le de venir à votre secours; servez
vousde votre entendement pour émou
voir votre volonté ; mais, après avoir
cherché et trouvé Dieu par la médita
tion , cessez de méditer, et faites orai
son ; laissez agir uniquement votre
COCllI'•

La Relig. J'ai lu, je ne me rap


sUR LA vIE INT É RI E U R E. 15 1
pelle point dans quel livre, que saint
Ignace avoit coutume de se préparer
le soir à la méditation pour le lende
main. Il faisoit une lecture sur le sujet
qu'il se proposoit de méditer ; il pen
soit ensuite aux réflexions qu'il fe
roit, aux affections qu'il formeroit ,
aux résolutions qu'il prendroit ; et,
dans l'oraison qu'il faisoit le lende
main , il suivoit l'attrait de Dieu , il
répandoit son cœur devant Dieu,
tant qu'il se sentoit échauffé par le feu,
· de l'amour divin ; et ce n'étoit que
quand son cœur cessoit d'être touché,
qu'il réfléchissoît pour alimenter le
feu sacré dont il desiroit d'être em
brâsé, et d'embrâser tous les cœurs.
· Ste. Thér. Préparons-nous ainsi à
*
l'oraison ; nous ne pouvons mieux
faire que d'imiter ce grand Saint, qui,
par le moyen de son livr des Exer
cices spirituels , a été si utile à la
conversion et à la sanctification de
-

-- ------ ------ -; *
---
132 D 1 A L o G U E
tant d'ames. Allons à l'oraison, bien
préparés , et laissons agir ensuite en
, nous l'Esprit saint, qui est le maître
de l'oraison. Que ce soit lui qui prie ,
qui fasse oraison en nous !
La Demois. On noüs a dit de re
garder Dieu en nous amoureusement.
Je ne comprends guères ce que cela -
signifie.
St. François. Figurez-vous un petit
enfant auprès de sa mère, qu'il aime
'uniquement, et dont il sait être ten
drement aimé ; voyez comme il la re
garde ; il ne lui dit rien de bouche ,
mais ses yeux n'ont-ils pas un langage
qui exprime bien son amour ? Qu'est
ce que regarder Dieu amoureusement?
C'est se complaire en lui , c'est se ré
jouir doucement en lui. Ainsi , regar
dez Dieu , vivement pénétrée de la
grandeur de ses perfections , du nom -

' bre et du prix de ses bienfaits , de l'é-


tendue de son amour ; que votre cœur
| . s'écoule,
sUR LA v1E 1 N T ÉRI E U R E. 155
s'écoule, en pensant que nul n'est
· semblable à lui en charité , en bonté,
en beauté. Lorsque vous aurez consi
déré en vous Dieu ou Jésus-Christ é?
avec aunour , reposez-vous en lui.
Ste. Thér. Il importe beaucoup de
ne rien négliger pour parvenir au
saint repos de l'oraison , si on veut
avancer dans la vie intérieure.

Madame. Une ame qui sait se re


poser en Dieu, doit goûter bien des
consolations. Je voudrois bien que
Dieu m'accordât la grâce de me repo
ser toujours en lui. -

St. François. Il ne faut pas être ja


loux du repos en Dieu pour gôûter les
consolations de Dieu, mais pour plaire
à Dieu. Pendant vos oraisons , tenez
vous leplus de temps que vous pour
rez en Dieu , dans un saint repos.
Marie , qui se tenoit en repos aux
Pieds du Sauveur, faisoit beaucoup
12

| N

--- --- -- .. --
• -- * ---- -- » -- -
154 D 1 A L o G U E
plus que si elle avoit fait ce que
Marthe desiroit qu'elle fit.
| S'e. Thér. Demeurons en Dieu
dans l'oraison, essayant de ne rien
faire jusqu'à ce que Dieu nous dise
d'agir autrement. C'est l'office de
| Marie que nous devons faire en ce
tems si précieux. Tenons-nous à Dieu
comme de petits enfans qui SOnt atta
chés au col de leur mère , et nous lui
serons chers comme la prunelle de
l'œil. Le saint repos en Dieu est un
grand don de Dieu ; il dépend unique
ment de sa bonté, et il ne faut l'at
tendre que de son amour et de sa mi
séricorde. Désirons-le ardemment , et
demandons-le à Dieu avec instance ;
disposons-nous-y par le recneillement,
il veut nous l'accorder. N'est-ce pas
ce qu'il nous fait entendre par ces pa
roles : sto ad ostium et pulso ; je
frappe à la porte et j'attends. Oublions
· tout ce qui n'est pas Dieu, et demeu
, sUR LA vIE rNTÉ RIEURE. 155
- rons entièrement en paix dans son
sein. Remplis d'un amour de con
fiance , que notre esprit s'endorme
amoureusement entre les bras du Sei
gneur.
Madame. Dès ce moment je m'ap
pliquerai à être toujours enmoi-même,
je veux n'y voir que Dieu , n'y en
tendre que Dieu, n'y goûter que Dieu,
n'y sentir que Dieu, n'y penser qu'à
ieu , n'y posséder que Dieu, ne me
reposer qu'en Dieu.
| St. François. Ce n'est que dans le
Ciel que nous pourrons nous reposer
ainsi en Dieu sans interruption. De
meurons-y aussi long-temps que nous
pourrons; goûtons ce que ce repos a
de délicieux ; mais il faudra bien l'in
terrompre à la voix du Seigneur; lors
qu'il veut nous parler, écoutons-le :
ne devons-nous pas donner toute notre
attention à la voix du Seigneur notre
r 56 D 1 A L o G U e
Dieu , qui est le Dieu de notre cœur
et l'époux de notre ame ?
La Demois. Dieu ne me parle ja
mais , je voudrois bien l'entendre. -

Ste. Thér. Dieu vous parle sans


cesse , mais vous ne l'entendez pas z
parce que vous ne l'écoutez peut-être
pas , ou, que si vous l'entendez , vous
nesavez pas que c'est lui qui vous parle
Les bonnes pensées que vous avez
quelquefois , ces pieux sentimens que
vous éprouvez en certains temps, ces
remords qui déchirent votre ame lors
que vous avez commis certaines fantes,
sont la voix du Seigneur. Dites-lui
souvent : Parlez , Seigneur , votre ser
vante écoute ; prêtez ensuite l'oreille,
soyez bien attentive, bien docile à
ce que Dieu demande de vous.
, Madame. Quelles paroles Dieu
a-t-il coutume de faire entendre aux
personnes qui l'écoutent attentivement
pendant l'oraison ? -
suR LA vIE INTÉ R1E u RE. 137 "
St. François. Tantôt il leur fait des
reproches.Je suis infiniment aimable,
leur dit-il , je vous ai tant aimé , je
ne cesse point de vous témoigner mon
amour ; et il y a eu un temps qù vous
ne m'avez pas aimé ? Vous m'aimez
si peu actuellement ; que faites-vous
pour répondre à mon amour ? que
voulez-vous faire pour moi ? Tantôt iI
leur dit des paroles bien capables de
les exciter à la confiance , de les ani
mer à la patience , de les pénétrer d'a-
· mour ; tantôt il les instruit pour leur
faire connoître ses volontés. -

La Relig. Le Seigneur ne me parle


jamais intérieurement que pour me re
procher mon ingratitude , que pour se
plaindre de ce que j'abuse si souvent
de ses graces. -

Ste. Thér. Quand Dieu nous parle,


il faut lui répondre. Après l'avoir
écouté , il faut lui parler , mais lui
parler du fond du cœur.
158 D 1 A L o c U é
La Demois. Quand je suis en
prière, si je ne me sers d'un livre , je
ne sais que lui dire.
Sº. Thér. Hélas ! on ne sait que
dire à Dieu qui est si riche , et on
est si pauvre ! O! mon Dieu , com
ment sentons-nous si peu IlOtre grande
misère ? prions-le avec instance qu'iI
nous fasse la charité , et attendons
avec humilité les effets de sa miséri
corde ; regardons-nous comme une
toile , et Jésus comme un habile
peintre ; tâchons de nous tenir en paix
et en repos en sa sainte présence ,
afin qu'il forme en notre ame les traits
de sa divinité, qu'il nous rende une
de ses images vivantes. Comportons-.
nous , à son égard , comme un enfant
qui commence d'écrire se comporte à
l'égard de son maître ; abandonnons
lui notre main pour ne faire que ce
qu'il voudra, et pour faire tout ce qu'iI
voudra ; demandons-lui qu'il vuide,
s UR LA vIE INTÉRIE U R E. 159
qu'il purifie, qu'il orne , et qu'il rem
plisse notre ame ; demandons-lui qu'il
nous rende mortifiés et patiens, doux
et humbles de cœur, charitables et
zélés , pieux et fervens dans son ser
vice ; demandons-lui qu'il nous donne
l'amour de ses perfections, l'amour de
sa gloire, l'amour de sa volonté. Saint
Philippe de Néri se figuroit, pendant
l'oraison , d'être comme un mendiant
en la présence de Dieu et des Saints ;
il demandoit l'aumône à Dieu, à Jé
sus-Christ , à Marie , à son Ange
Gardien et aux Saints envers lesquels
il avoit plus de dévotion.
• La Relig. Il me semble que, si je
faisois oraison aussitôt après cet en
tretien , je ne serois pas devant Dieu
comme une bûche, qui ne dit rien ,
qui ne sent rien , je n'y aurois pas tant
de distractions. -

Ste. Thér. Vos distractions ne


viennent-elles pas de l'immortification
J 4o D 1 A L o e U É
des passions? Renoncez-y , et pro
mettez à Dieu de les combattre, aidée
de sa grace ; ranimez votre foi sur la
présence de Dieu, et faites alors l'o-
raison de patience ; faites-vous à vous
même ce reproche qui est très-humi
liant : lorsque je m'entretiens avec
une amie , d'histoires, de nouvelles ,
de bagatelles, je n'ai point de distrac
tions; et, lorsque je m'entretiens avec
Dieu du pardon de mes péchés, des
moyens de me sauver, mon esprit
s'occupe de choses étrangères. Si vos
distractions viennent de la légèreté,
prenez les moyens de fixer cette légè
reté naturelle , gémissez-en, et fuyez
ce qui pourroit vous jeter dans la dis
sipation ; faites très-fréquemment de
saintes aspirations ; dans le temps que
vous éprouvez beaucoup de peine à
méditer , faites, avec beaucoup d'at
1ention et de lenteur, quelque prière
vocale.
s U R LA v1 E 1NTÉ R1EU,. E. 14»
La Relig. Dans le temps des séche
resses et des aridités, comment 'ois-je
me comporter ? •º

S*. François. En cet état d'épreuve,


donnez-vous garde d'abandonner l'o-
raison , ou d'en retrancher une partie ;
ne changez rien aux projets de vertu
que vous avez formés dans le temps ou
vous goûtiez Dieu ; considérez-vous
devant Dieu comme une statue placée
dans un appartement , parce que c'est
la volonté de son maître qu'elle y soit.
Dites : Mon Dieu, je suis ici pour vous
plaire , je ne suis ici que pour cela ;
c'est ce que je veux y faire. Une autre
excellente pratique, c'est de se figurer
qu'on est auprès de Jésus-Christ dans
Ie jardin des Oliviers : dites avec
lui : « Que votre volonté s'accom
plisse ». Je vous conseille encore de
dire à Dieu : Seigneur , si ces dégoûts
sont un châtiment de quelque infidé
lité dont je me suis rendue coupable,
142 D 1 A L o G U E
j'accepte ce châtiment ; si c'est une
epreuve, je vous en remercie.
La lPame. Pourquoi Dieu éprouve
t-il des ames qui le servent ?
St. François. Jésus-Christ permet
quelquefois que ceux qui l'aiment
soient tourmentés par cette stérilité -

de cœur ; c'est 1°. afin que, buvant le


calice qu'il a bu le premier, nous nous
rendions dignes des grands biens qu'il
Veut nOUIScommuniquer 5 c'est 2°. afin
que , connoissant notre misère, nous
nous tenions dans l'humilité ; c'est
5°. afin que nous nous abandonnions
entièrement à sa conduite , comme
n'étant plus à nous-mêmes,mais comme
étant uniquement à lui. -

Ste. Thér. Ne demandons pas à


Dieu qu'il nous donne des goûts cé
lestes dans l'oraison; ne devons-nous
pas aimer Dieu sans intérêt ? Si nous
avons de l'humilité , ne devons nous
pas nous regarder indignes de ces fa
sun LA v1E INTÉRIEU R E. 145
veurs?La vraie préparation pourtoutes
sortes de biens, c'est le desir de souf
frir et d'imiter notre Seigneur.
La Relig. Un grand serviteur de
Dieu disoit qu'il avoit été fidèle pendant
quarante ans à faire oraison , sans y
avoir éprouvé aucune consolation in
térieure ; il ajoutoit que cet exercice
lui avoit été très-utile.
La Demois. J'aurois bien laissé là
l'oraison avant quarante jours.
St. François. Ne faisons aucun
compte des consolations spirituelles ;
n'imitons pas les enfans qui remer
cient leur mère quand elle leur donne
des douceurs , et qui pleurent lors
qu'elle les leur ôte , dans la crainte
que ces douceurs n'engendrent en eux
des vers. Dans les désolations, tenons
nous devant Dieu avec une grande
confiance , comme un enfant d'amour.
C'est alors que nous devons faire l'o-
raison d'anéantissement de conſiance ,
V
' ,
à 44 D r A L o G u E
et de conformité à la volonté de
Dieu.
Madame. Quelle peut être la cause
des sécheresses dans la prière ?
Ste. Thér. Elles viennent quelque
lfois de Dieu ; il en agit ainsi à notre
égard pour nous éprouver , et nous
donner occasion de mériter. Prépa
rons-nous à cette épreuve , en accep
tant d'avance tout ce qui pourra nous
arriver de la part de Dieu. N'est-il pas
· le maître ? Anéantissons-nous devant
lui, plongeons-nous dans son sein,
soumettons-nous à ses coups. Les sé
cheresses viennent quelquefois de nous
mêmes ; c'est lorsque notre corps est
mal disposé, et que nos passions se
font sentir vivement; nous avons alors
beaucoup de peine à veiller sur nos
sens et sur les mouvemens de notre
cœur ; gémissons sur notre état , desi
rons la dissolution de nos liens , souf
tſrQns avec amour ce que nous sentons.
- , Les
"sUR LA vIE INTÉR I E U R E. 145
Les sécheresses dans l'oraison sont
aussi causées par les créatures , par le
commerce qu'on a eu avec des per
sonnes qui aiment le monde. Prenons
le moyen de vuider notre cœur de
toute chose terrestre , de tout objet
créé, de nous recueillir profondé
ment , de nous rendre très-attentifs à
Dieu. Enfin , l'Esprit malin, qui veut
nous détourner de la prière, contribue
souvent à ces sécheresses , à ces dé
goûts que nous ressentons ; il sait
combien cet exercice nous est utile y

et il nous assiège quelquefois de ten


tations. Mais c'est un chien enchainé,
qui ne peut nous mordre si nous ne
nous en approchons point ; ne le crai
gnons pas plus qu'une mouche ; nous
pouvons toujours lui résister avec le
secours de la Grace. Il suffit, pour le
mettre en fuite, de former sur soi
l'auguste signe de la Croix, avec beau
çoup de religion et de conſiance
15
| 146 D 1 A L o G U E r
Saint Antoine disoit que les plus puis
sans moyens de surmonter ce grand
ennemi de notre salut, c'étoient la joie
du cœur , qui vient de l'Esprit-Saint,
et le souvenir de la présence de Dieu.
Pressés par la tentation , tenons-nous
unis à Jésus crucifié, plongeons-nous
dans le Cœur de Jésus-Christ , et desi
rons de nous y perdre , de nous y
abîmer , pour n'en sortir jamais.
S*. François. L'entretien que nous
venons d'avoir nous sera très-avanta- ,

geux, si nous nous accoutumons à nous


renfermer dans. le petit ciel de notre
ame, où est celui qui a créé le Ciel et
la terre ; si nous nous disons souvent
avec vérité : j'ai Dieu au-dedans de
moi , et il n'y a en moi que lui ; si
nôus faisons nos délices de converser
dans notre cœur avec Jésus-Christ. ,
Non , il n'y a point de conversation
plus instructive, plus délicieuse , plus,
salutaire, - -

- -

• •s-Ta-.
*,-
•r ° --
= . s-- -
a ----*"
- - -
sUR LA v 1 E 1NTÉR I E U R E. 147
La Relig. Je n'oublierai point ce
que j'ai entendu ; je serai plus fidèle
que je n'ai été à faire oraison , et je
tâcherai de suivre les conseils que vous
m'avez donnés. Quelle fin dois-je me
proposer dans mes oraisons ? quel
fruit en retirerai-je ?
Sº. François. Proposez - vous de
n'être qu'à Dieu , de ne desirer , de
ne sentir , de ne goûter que lui , de
ne vivre et de ne respirer que pour lui,
'être tellement unie à Dieü , que
vous ne pensiez qu'à l'aimer et à lui
plaire. Si vous faites habituellement
oraison dans cette vue, vous vous ap
pliquerez à agir sans cesse pour l'a-
mour de Dieu , et par amour pour
lui ; vous ferez votre nourriture de ne
vouloir que la volonté de Dieu ; vous
ferez vos délices de son bon plaisir ;
VOllS VOUlS porterez constamment aveC

joie et par amour, à tout ce qui y sera


plus conforme. |

-
148 D 1 A L o G U E
Ste. Thér. La voie du parfait aban
don est la voie la plus sûre, la plus
sainte et la plus efficace pour aller à
Dieu , pour s'unir à lui , et être com
blé de ses faveurs ; abandonnons-nous
entièrement à lui , abandonnons-nous
à son amour , bénissons-le de tout , et
soyons toujours très-contens , très-re
connoissans de tout ce qu'il nous
donne. Si ce sont des croix qu'il nous
offre, acceptons-les, embrassons-les,
épousons-les , parce que c'est son bon
plaisir.
St. François. C'est une assez grande
récompense pour des ames qui aiment
uniquement le Seigneur, que de faire
sa volonté ; mais il leur en réserve
une autre après cette vie , elle sera
,digne de son infinie bonté, et elle sera
éternelle.
- 149

==
D I A L O G U E

S U R L E s A L U T,
º

Entre un Solitaire et des personnes


qui sont venues le visiter.
-
* -

M. …. FvzG EN c E. Serviteur
de Dieu , nous sommes dans l'admira
tion de vos vertus. · · ·

Le Solitaire. Point de louange,


l'Esprit-Saint défend de louer quel
qu'un en sa présence. Je ne suis qu'un
misérable pécheur, mon occupation
est d'implorer la grande miséricorde
de Dieu, dontj'ai untrès-grand besoin.
Que demandez-vous de moi, vous ,
et les personnes qui sqnt avec vous ?
Mad. Fulg. Vous êtes rempli de
l'esprit de Dieu , nous pensons qu'il
13°
N.

15o D I A L o G U E
vous fait connoître l'avenir quand
vous le priez ; pourriez - vous nous
instruire sur une chose que nous desi
rons de savoir , moi, ma sœur, mon
fils et ma fille que vous voyez ici ?,
nous nous récommandons à vos prières, -

cônsultez le Seigneur, et daignez en


suite nous répondre. -

Le Solit. De quoi s'agit-il?

Mad. Fulg. Il s'agit de savoir si


IlOllS IlOllS SaUlVCI'OIlS, , , -- , . -

Mad. Adéla. Nous sauverons-nous?


Sauverons-nous notre ame ? Sera-ce
le Ciel, sera-ce l'Enfer qui sera notre
partage pour l'éternité?
Le Solit. Je puis vous répondre à
l'heure même.
Joseph. Bon. Te Deum laudamus.
· Constance (tout bas). Ecoutons.
Que va-t-il nous dire?
Le Solit. Vous demandez si vous
vous sauverez ? Je réponds que vous
vous sauverez si vous le voulez , mais
|
s U R L E S A. L U r. 151
que vous ne vous sauverez pas si vous
ne le voulez pas.
Mad. Fulg. Je ne doute point que
toutes les personnes qui sont ici ne
veuillent sauver leur ame.
Constance. Qui peut avoir la foi ,
et ne pas vouloir se sauver ?
Le Solit. Vous ne vous sauverez
pas si vous ne le voulez pas, et vous
vous sauverez si vous le voulez. Mais
il faut le vouloir véritablement et
constamment. Hélas ! qu'il en est peu
qui aient constamment cette volonté
véritable ! On a quelque desir de se
sauver, mais ces desirs sont des desirs
infructueux. Si on fait quelque chose
pour se sauver, ce n'est que pendant
quelques jours , et dans des accès
d'une ferveur qui passe bientôt. Ce
n'est que dans le temps où l'imagina
tion est frappée , ce n'est que jusqu'au
moment de la tentation. Celui qui a
une volonté sincère de se sauver prend
152 D 1 A L o G U E
les bons moyens nécessaires; mais oii
sont ceux qui les prennent ? Non ,
vous ne vous sauverez pas si vous ne
prenez les moyens de sauver votre
ame qui doit vous être si chère. Vous
n'en avez qu'une, elle est iniumortelle;
Dieu l'a créée à son inmage et à sa res- .
semblance. Pour la racheter et la ré
former , le fils de Dieu s'est fait
homme , et il a versé tout son sang ;
elle est destinée à posséder Dieu, et à
étre éternellement heureuse de son
bonheur.
Mad. Fulg. Quels moyens prennent
ceux qui ont bonne volonté ? Quels
moyens devons-nous prendre? Nous
savons que le salut est l'unique néces
saire; nous voulons, à quelque prix
que ce soit , sauver notre ame. -

Le Solit. A quoi vous serviroit,


après la mort, d'avoir eu la posses
sion de l'Univers entier , si vous ne
sauvez pas votre ame ? Tout seroit
s U R L E S A L U T. 155
perdu pour vous , tout seroit perdu
pour l'éternité. Si vous voulez vérita
blement sauver votre ame pleurez »
7

craignez , fuyez, veillez , priez; hu


miliez-vous , mortifiez-vous, sancti
fiez vos actions , combattez en dignes
soldats de Jésus-Christ ; tels sont les
moyens de vous sauver. Ces moyens
sont infaillibles , mais ils sont néces
Saires.. -

Constance. Il en coûte beaucoup


· pour se sauver.
Le Solit. Oui , il en coûte. Vous
ne pouvez vous sauver sans faire pour
cela de grands efforts, un grand nom
bre de sacrifices. Le Royaume des
Cieux souffre violence. Ah ! que le
chemin qui conduit à la vie est étroit
et rude ! que la porte par laquelle il
faut passer est petite ! il en est peu
qui entrent dans le bon chemin; et
parmi ceux qui y entrent , il en est
peu qui y marchent constamment ;
W
154 D I A L o G U E

cependant il n'y a que ceux qui per


sévéreront jusqu'à la fin, qui seront
sauvés.
Joseph. Pour se sauver, il faut pleu
rer, dites-vous, et je ne pleure jamais.
Le Solit. Non, vous ne vous sau
verez pas si vous ne pleurez pas vos
péchés. Je ne parle point des larmes
qui coulent des yeux, mais de celles
qui partent du cœur. Pour obtenir la
· rémission de ses péchés, il est abso
lument nécessaire d'en être véritable
ment et vivement affligé; Dieu n'a
jamais pardonné , et il ne pardonnera
jamais à aucun pécheur, s'il n'a la
douleur de ses péchés ; s'il n'a une
contrition sincère , qui soit réelle ;
surnaturelle , qui vienne de Dieu ;
souveraine, qui soit supérieure à toute
autre douleur ; universelle, qui s'é-
tende au moins à tous les péchés t
qui ont donné la mort spirituelle à
l'ame, en lui faisant perdre l'amitié
s U R L E S A L U r. 155
de son Dieu. Que tout pécheur se con
vertisse au Seigneur, son Dieu, dans
les pleurs et les gémissemens.
Mad. Adéla. Il ne dépend pas de
nous d'avoir la contrition d'un David
et d'une Madeleine , d'un Pierre et
d'un Augustin , des Pénitens du Ciel.
Le Solit. Nul pécheur n'obtiendra
une place parmi les Pénitens du Ciel,
s'il n'imite sur la terre, dans leur pé
- nitence , ceux qu'il a imités dans leurs
péchés. Nous pouvons, aidés de la
Grace, obtenir de Dieu ce cœur con
trit que Dieu ne méprise point ; ne
cessons point de demander à Dieu
cette contrition qui nous est si néces
saire , de nous exciter à cette douleur
de l'ame , en réfléchissant sur l'ou
trage que nous avons fait à Dieu, et
sur le tort que nous nous sommes fait
à nous-mêmes ; ne cessons point d'en
produire des actes du fond de notre
ame ; ne pensons jamais à nos ini
156 D 1 A L o G U E
quités sans en gémir ; que nos pé
chés , toujours présens à notre esprit,
soient autant de bourreaux qui dé
chirent notre cœur fait pour aimer
Dieu , et qui néanmoins a enfanté le
péché pour lequel Dieu a une haine
infinie ; que ce soit l'amour pénitent
qui nous fasse verser continuellement
des larmes. Cet amour, quand il est
ardent , a la vertu de purifier très
promptement les consciences les plus
souillées. Pleurons , pleurons tant que
nous vivrons, et nous nous sauverons.
Pleurons nos péchés jusqu'au dernier
battement de notre cœur , et crai
gnons.
Mad. Fulg. Homme de Dieu, de
mandez au Seigneur qu'il change nos
yeux en deux sources de larmes , que
nous pleurions sans cesse de douleur et
d'amour. -

Le Solit. Heureux ceux qui pleurent


ainsi ! que leurs larmes sont douces !
qu'ils
s U R L E S A L U T. 157
qu'ils auront sujet de se réjouir d'avoir.
pleuré ! *

Mad. Adéla. Nous avons péché ,


nous devons pleurer ; mais si nous
pleurons IlOS péchés, pourquoi devons
nous craindre ? *

Le Solit. Craignez ; si vous ne


craignez pas , vous ne vous sauverez
pas. Le Saint-Esprit nous dit , dans les
saintes Ecritures , de n'être pas sans
crainte , même pour les péchés que
nous avons raison de croire nous avoir
été pardonnés. Qui peut être certain
qu'il a eu une contrition qui l'a rendu
digne de l'amour d'un Dieu dont il
avoit encouru la disgrace ? Qui peut
être assuré qu'il est justifié aux yeux
du Seigneur ? Que celui qui est de
bout craigne de tomber; que celui qui
est juste craigne de perdre la justice
et de se rendre prévaricateur. Il ne
faut qu'un instant pour devenir d'un
Ange, un Démon.
- | N 14
158 D 1 A L o G U E

. Constance. Ce sont les grands pé


cheurs qui · doivent craindre , ainsi
que ceux qui ont vécu long-temps
dans le déplorable état du péché; mais
si on avoit toujours servi son Dieu ?
Le Solit. Sans doute ceux qui ont
beaucoup péché doivent beaucoup
craindre , parce qu'ils ont éprouvé
combien leur foiblesse est grande ,
qu'il n'est aucun de leurs péchés qui
n'ait fortifié leur penchant au mak, suite
funeste du péché originel , et que
l'Esprit malin dont ils ont secoué le
cruel joug, connoît l'endroit foible de
leur cœur ; craignons , nous qui avons
eu le malheur de pécher; mais, quand
nous aurions conservé l'innocence de
notre baptême, nous devrions craindre.
Joseph. Pourquoi devrions - nous
craindre alors ? Tendrement chéris de
Dieu , ne serions-nous pas à l'abri de
tout danger ?
Le Solit. Croyez-vous.que celui
-

:

s U R L E S A L U T. 159
· qui est appelé un Lion rugissant à
cause de ses forces et de sa fureur , et
le vieux Serpent, à cause des ruses qui
lui réussissent si bien depuis le com
mencement du monde , n'a pas juré la
perte de ceux qui n'ont jamais été
sous son esclavage, et qu'il les laisse
tranquilles ? Mais où sont ceux qui
ont conservé leur premiè re innocence?
Direz-vous que vous n'avez jamais
souillé le précieux vêtement de la
grace dont votre ame fut ornée 7 lors
que vous fûtes régénéré dans les caux
saintes ? -

Joseph. Non , je mentirois. J'étois


encore bien jeune lorsque j'étois déjà
un grand pécheur. -

· Mad. Adéla. Les jeunes gens


doivent craindre, ils sont plus souvent
tentés, ils sont plus susceptibles et
plus foibles.
Le Solit. Et vous aussi, Madame,
vous devez craindre , quoique vous
/
16o " D 1 A L o c u E *

ne soyiez plus jeune ; le feu des pas


,sions de la jeunesse ne s'éteint pas tou
jours avec les années, et il y a des
passions pour tous les âges. On est
souvent tenté sans s'en appercevoir 5
on a souvent des vices qu'on ne soup
çonne pas d'avoir. Quel est l'ambi
tieux qui se croit ambitieux ? quel est
l'avare qui se croit avare ? L'amour
propre aveugle , il persuade souvent
qu'on fait un bien en faisant ce qu?
est un mal , ce qui est un crime aux
yeux de Dieu. Craignons ; c'est avec
raison que le Démon est appelé l'es
prit de malice, il nous a tendu de
toutes parts des piéges. Pour nous faire
tomber dans ses filets, il s'efforce de
nous inspirer l'amour du monde et
de ce que le monde aime, en nous
éblouissant par le faux éclat de ses
vanités , en nous faisant redouter ses
censures , et rechercher l'approbation
de ceux qui en sont les partisans; c'est
-
s U R L E S A L U r. 161
lui qui excite en nous le feu des pas
sions; les passions sont des ennemis
d'autant plus à craindre , que nous les
portons en nous-mêmes, elles nous
livrent souvent de violens assauts.
Craignons, nous sommes si foibles :
un Saint compare notre foiblesse à la
fragilité d'un vase de verre qui se
brise s'il vient à tomber. -

Mad. Fulg. Ce que vous nous dites


me glace d'effroi ; résumez , je vous
prie. Que devons - nous craindre si
nous voulons véritablement nous
sauver ? "

Le Solit. Craignez le Démon, crai


gnez le monde , craignez-vous vous
mêmes ; craignez le péché ; craignez
de tomber dans le péché, de vivre et
de mourir dans le péché ; craignez le
jugement de Dieu , qui sera si terrible
pour ceux qui mourront dans le péché 5
craignez l'enfer, où les damnés feront
inutilement, pendant l'éternité, une
I 4°
612 D 1 A L o G U E
•/ pénitence si affreuse ; craignez l'éter
nité malheureuse. Ah ! si on savoit
ce que c'est que cette éternité ! si on
y pensoit sérieusement! cette éternité
pendant laquelle les pécheurs endure
ront à la-fois tous les tourmens , se
ront accablés de tous les maux ; cette
éternité n'a point de partie , et elle
n'aura point de terme. Quand, tous les
- cent mille ans , un malheureux damné
-

s'écrieroit du milieu des flammes dé


vorantes : quelle heure est-il ? on ne
pourroit lui faire d'autre réponse que
celle-ci : l'éternité , c'est l'éternité.
Craignez le péché qui conduit à une
éternité si effroyable. Le grand saint
Chrysostôme menacé , de la part
d'une Impératrice hérétique , de la
privation de tous ses biens, de l'exil ,
et même de la mort , s'il n'obéissoit à
ses ordres auxquels il ne pouvoit obéir
sans offenser Dieu , répondit à celui
qui les lui intimoit :Allez dire à l'Im
º

s U R L E S A L U T. 165
pératrice que Chrysostôme ne craint
qu'une seule chose , le péché. Enfin
craignons de perdre notre ame , crai
gnons Dieu.
Mad. Fulg. La crainte est le com
mencement de la sagesse.
Le Solit. Oui , il y a même une
certaine crainte qui en est la perfec
tion. Heureux celui qui craint beau
coup le péché ! il sera en sûreté, dit le
Saint-Esprit , parce qu'il sera toujours
sur ses gardes. Heureux l'homme qui
craint le Seigneur! il se portera, avec
ardeur, à l'observation de ses com
mandemens, et celui qui les observe
entrera dans la vie. · • - - »

Constance. N'est-il pas écrit que la


eharité chasse la crainte ? | -

Le Solit. Une grande , une ardente


charité affoiblit la crainte des suites
du péché ; mais, loin de diminuer la
crainte du péché, elle l'augmente. Ce-,
lui qui a cette charité, craint moins
164 D 1 A L o G U E
, Dieu comme son juge que comme
son Père ; il craint le péché beaucoup
plus parce qu'il offense Dieu , qui est
infiniment aimable, que parce que
Dieu , qui est infiniment saint et
juste , punira le péché. Il craint telle
ment de déplaire à Dieu , même par
le moindre péché, qu'il ne voudroit
pas en commettre un seul, quand il
n'auroit ni Paradis à espérer, ni Enfer
à craindre. Cette crainte 7 qu'on ap
pelle crainte filiale, est la plus parfaite
des craintes; il n'en est point qui ho
more Dieu davantage , et qui soit plus
salutaire. Je vous exhorte beaucoup à
craindre Dieu de cette crainte qui
vient de l'amour; ceux qui le craignent
et qui l'aiment ainsi, non-seulement
sauveront leur ame , mais encore ils
obtiendront une place distinguée dans
le Ciel , s'ils persévèrent constamment
dans cette crainte et dans cet amour.
Mad. Fulg, Après nous avoir dit

s U R .. L E S A L U T. 165
des choses qui nous ont bien effrayés ,
VOUlS † dites des choses qui sont

bien consolantes. 4

Constance. Il faut aimer Dieu d'un


amour bien pur, pour ne craindre de
pécher que parce que Dieu est notre
Père , et que ses perfections le rendent
souverainement aimable ; il n'en doit
pas coûter beaucoup à celui qui a une
telle crainte , de fuir les occasions du
péché.
Le Solit. Il faut fuir ces occasions.
Fuyez les occasions du péché, ou vous
ne vous sauverez pas.
Joseph. Pourquoi faut-il les fuir ?
est-ce un péché de ne pas les fuir ?
Le Solit. Il y a une obligation de fuir
les occasions du péché, et c'est un pé
ché de s'y exposer. Première raison :
le Seigneur vous en fait un précepte.
Il est écrit dans le livre de l'Ecclésias
' tique : celui qui aime le véril r pé
166 D 1 A L o G u E
rira ; ces paroles signifient que celui
qui s'expose au danger de pécher ,
tombera dans le péché. Jésus-Christ ,
notre divin Maître, nous dit dans l'E-
vangile : Si votre œil droit vous
scandalise, arrachez-le , et jetez
le loin de vous. Par ces paroles, il
nous ordonne de nous détacher , de
séparer de tout ce que nous avons
IlOUIS

de plus utile , dès que cela nous porte


au péché ; il nous menace de plus de
nous précipiter dans le feu vengeur,
si nous lui désobéissons , en faisant ce
· qu'il nous défend. Seconde raison :
Quelest notre grand trésor ? c'est notre
innocence ; rien, dans le monde, ne
doit nous être plus cher; mais les vases
dans lesquels nous portons ce trésor si
précieux que nous devons préférer à
tout l'Univers, sont très-fragiles, notre
foiblesse est extrême; fuyons donc les
occasions du péché; ces occasions font
oublier les résolutions , elles enflam
-
-
s U R L E S A L U T. 167
ment les passions; quand on s'y trouve,
on succombe à la tentation.
- Joseph. Ce n'est pas toujours.
Le Solit. C'est presque toujours.
Nous avons un grand nombre d'exem
ples de ceux que les occasions du pé
ché ont perdus. Où sont ceux qui, s'y
étant exposés volontairement , en sont
sortis sans avoir été coupables de
éché ?
Joseph. Moi , oui moi. On ne
vouloit pas que j'allasse au Spectacle ,
cependant je brûlois du desir d'y al
ler ; j'en demandai la permission à
mon Confesseur, qui ne voulut pas me
la donner. ll me disoit queje m'expose
rois par-là à offenser Dieu , et qu'il
étoit obligé de me la refuser , par le
zèle qu'il devoit avoir pour mon salut,
puisque je lui avois donné ma con
fiance. Les jeunes gens ne suivent pas
toujours les conseils des Sages ; j'allai
à la Comédie contre son avis , et je
168 D 1 A L o G U E
puis vous assurer que, le péché de dé
sobéissance mis à part , je n'y ai
point fait de mal. Il est vrai que j'a-
vois pris des précautions. J'avois prié
Dieu par l'intercession de la sainte
Vierge, de me garder. J'eus bien des
mauvaises pensées en voyant certaines
femmes habillées indécemment comme
plusieurs de celles qu'on voit dans le
jardin des Tuileries et au Palais-Royal,
et en entendant des choses qui m'étoient
pas honnêtes5 mais je baissois les yeux,
et je tâchois de ne point entendre ce
qui blessoit la pudeur ; je priois Dieu
en moi-même, et je ne crois pas avoir
consenti à ces pensées qui m'assié
geoient. -

Le Solit. Je puis vous dire ce que


caint Jean-Chrysostôme disoit dans une
circonstance à - peu - près semblable.
Vous avez marché sur des charbons
ardens, et vous n'avez pas eu la plante
des pieds brûlée, c'est un prodige ,
l'C1ll3l'C1CZ-C.Il
s U R L E S A L U T. 169
remerciez-en le Seigneur , gardez
vous de faire de nouveau ce que vous
avez eu la témérité de fairè. Vous avez
péché par-là même que vous vous êtes
exposé à l'occasion du péché ; et les
mauvaises impressions auxquelles vous
résistâtes alors, n'auront-elles pas de
mauvaises suites ? elles se renouvelle
ront peut-être à l'occasion de ce que
vous avez vu et entendu, dans un lieu
où un Chrétien ne doit jamais se trou
ver ; priez le Seigneur de ne pas per
mettre que votre cœur en soit souillé.
Retenez bien ce principe : celui qui
s'expose, sans des raisons très-légi
times, à ce qui est une occasion du
péché, se rend indigne, par sa témé
rité, d'être assisté de la grace, sans
laquelle on ne peut rien, et il pèche
r cela seul qu'il s'y expose.
Mad. Adéla. J'ai entendu dire si
souvent que la Comédie étoit l'école
des mœurs.
«5-
17o D I A L o G U E

Le Solit. L'école des mœurs ! oui ,


l'école des mauvaises mœurs.
Mad. Adéla. Il y a tant de pér
sonnes qui y vont.
Le Solit. Il y en a tant qui se
damnent ; ignorez-vous que, s'il y en
a beaucoup d'appelés, il y en a peu de
sauvés ?
Mad. Adéla. J'ai vu des personnes,
qui croient être de bonnes chrétiennes,
y aller. Elles se confessent, elles com
munient.
Le Solit. Si elles étoient de vraies
· chrétiennes , on ne les verroit jamais
dans la maison de scandale où vous
dites qu'elles vont. Elles font bien de
se confesser. Qu'elles le fassent bien ,
et elles n'y retourneront pas. Elles
communient , dites-vous ; êlles font
un grand crime , et elles se préparent
un grand châtiment si , avant de se
résenter à la table du Seigneur, elles
" .. n'ont pas pleuré leur péché, et si elles
,
/
- *

s U R L E S A L U T. : 171
ne sont pas dans la ferme résolution
de ne plus le commettre à l'avenir.
· Constance. Cette morale est un peu
sévère. - -

Le Solit. C'est la morale de l'E-


vangile, qui veut qu'on fuie les occa
sions du péché ; c'est la morale de
ceux qui veulent sauver leur ame ; il
ne dépend pas de nous d'élargir le che
min du Ciel.
Constance. Quelles sont les autres
occasions du péché que je dois fuir ?
je m'attends à être obligée de faire
bien des sacrifices, mais vous ne m'en
prescrirez aucun que je ne sois dispo
sée à faire.
Le Solit. Si vous voulez.vous sau
ver , fuyez les occasions des lieux où
vous risqueriez beaucoup d'offenser le
Seigneur. Les Bals sont aussi dange
reux que les Spectacles, et il y a même
des Bals privés qui le sont autant que
ceux qui sont publics; je parle de ceux
#

* -

172 D I A L o G U E
où se réunissent de jeunes libertins et -
de jeunes personnes parées suivant la
mode du jour, et comme on a cou
tume de représenter la fille d'Héro
diade , et où on se permet des danses
inventées depuis peu , dont on ne
peut être témoin sans souffrir et sans
rougir, quand on a de la pudeur. Les
Concerts, où la plupart des choses
qu'on y chante, amolissent le cœur et
excitent le feu impur des passions,
sont encore des occasions du péché ,
ainsi que certains jardins destinés à la
promenade et à des divertissemens
peu honnêtes , où on y voit, de toutes !
parts, malgré la retenue de ses regards,
toutes sortes d'objets de scandale.
Fuyez les occasions des personnes
dont la société vous exposeroit à con
cevoir des inclinations dangereuses , à
entendre des propos libres , des dis
cours mp1es. -

Fuyez les occasions des livres ;


s U R L E S A L U T. 173
ceux qui sont contre la religion vous
exposeroient à perdre la foi ; et ceux
ſ qui attaquent les mœurs, vous feroient
perdre la pureté , qui est une vertu si
délicate. En général, abstenez-vous de
tous ces livres qu'on appelle romans,
il en est peu qu'un Chrétien puisse lire.
" - «
Fuyez les occasions des regards ;
*
|
dès que vous appercevez des statues,
des tableaux où il y a quelque chose
d'indécent, hâtez-vous de détourner
les yeux et de fuir. Mais, outre ces
occasions extérieures du péché , il y
en a d'intérieures, il faut les éviter.
Mad. Adéla. Je ne comprends pas
Ce que vous pouvez entendre par CCS
occasions intérieures. -

Le Solit. Ce sont des occasions


qu'on trouve en soi-même , et il y en
a plusieurs. La mollesse en est une 5
cette mollesse qui fait qu'on ne peut
souffrir la moindre incommodité , qui
porte à chercher en tout temps et en
* 15.
, ,
174. D I. A L o G U E
tout, ce qui peut flatter la délicatesse,
ce qu'on s'imagine être capable de
procurer quelques satisfactions sen
suelles ; cette mollesse qui retient au
lit sans nécessité, plusieurs heures après
le soleil levé, tant de personnes ido
lâtres de leur corps, sous le seul pré
texte qu'elles y sont plus commodé
ment ; c'est une grande occasion de
péché. L'indécence , suite de la mol
lesse, qui fait que tant de femmes ,
pendant l'été , demeurent quelquefois
une partie du jour à demi habillées ,
sous prétexte que les chaleurs sont ex
cessives; c'est pour çlles-mémes une
occasion de · péché , ainsi que pour
tant d'autres devant qui elles osent
, paroître en cet état. Enfin, la paresse,
le désœuvrement , l'oisiveté. Cette
paresse , cette oisiveté , qui est si
commune, quelle malice n'enseigne
t-elle pas ! elle est la meurtrière de
toutes les vertus , et la mère de tous
*
*

s U R L E S A L u T. 175
les vices. Toutes sortes de Démons
tentent continuellement l'homme dés
oeuvré et oisif, et il succombe sou
vent à la tentation. Il y a une autre
occasion intérieure du péché qui est
très-commune , c'est la dissipation de
l'esprit ; un esprit dissipé est toujours
sur le point de tomber dans le péché.
Mad. Fulg. Je me dissipe fort aisé

, ment, que dois-je faire pour ne pas


avoir l'esprit dissipé?
Le Solit. Ne conservez jamais vo
lontairement dans votre esprit, aUlCUlIlC

pensée inutile, et réfléchissez beau


coup. -

Mad. Adéla. Mon grand plaisir est


de faire des châteaux en Espagne.
· Le Solit. Si vous ne vous corrigez
de ce défaut, vous ne serez jamais
une Sainte, vous n'aurez jamais de la
pieté, vous tomberez tôt ou tard dans
quelque péché grief, et il est très
probable que vous vous damnerez.

* -- * "-- • .
176 D1 A Loou E
Mad. Adéla. Des pensées inutiles
ne sont pas des pensées mauvaises.
Le Solit. Non ; mais, lorsqu'on les
entretient volontairement dans l'esprit,
elles conduisent souvent à d'autres
pensées qui le sont. L'habitude de lais
ser séjourner dans son esprit des pen
sées inutiles, et de former des projets
chimériques, fait que si on prie Dieu,
c'est sans dévotion , sans attention ;
elle fait qu'on a beaucoup de distrac
tions, même pendant la sainte Messe ;
ces distractions sont souvent volon
taires ; si elles ne le sont pas toujours
en elles-mêmes , elles le sont presque
toujours dans la cause.
Constance. Vous nous avez dit que,
pour éviter la dissipation de l'esprit,
· il falloit non-seulement ne point s'ar
rêter aux pensées inutiles, mais en
· core qu'il falloit beaucoup réfléchir.
Sur quoi faut-il que nous réfléchis
sions ? - !

' -• • • --
s U R L E S A L U T. 177
Le Solit. Sur les vérités du salut.
Pourquoi y a-t-il si peu de personnes
'sur la terre, qui ne soient pas dans l'état
déplorable du péché? L'Esprit-Saint l'a
dit : c'est qu'il n'y a presque personne
qui réfléchisse sérieusement sur les vé
rités de la foi. Ainsi, souvenez-vous
· continuellement de vos fins dernières,
méditez-les bien ; si vous les avez,
présentes à votre esprit dans toutes vos
oeuvres , vous ne pécherez jamais
mortellement , votre vie durât-elle
bien des siècles.
Telles sont les principales occa
sions du péché intérieures et exté
rieures que vous devez fuir ; fuyez et
veillez. - - -

Joseph. Expliquez-nous ce que vous


entendez par cette obligation de
veiller.
Le Solit. Veillez, c'est - à - dire,
soyez bien attentif ; tenez-vous tou
jours en sentinelle, dit la sainte Ecri- .

·
1-8 D 1 A L o c U E
ture, ne vous endormez point, car
l'ennemi de notre salut ne s'endort ja
mais. C'est Jésus-Christ qui nous or
donne de veiller ainsi.
| Mad. Adela. Si je m'occupois COIT
tinuellement de la mort, du jugement,
- de l'Enfer, je crois que la tête me»
tourneroit bientôt.
Le Solit. La tête vous tourneroit,
mais ce seroit du bon côté. Si vous
êtes insensée, vous deviendrez sage ; et
si vous êtes dans le mauvais chemin,
vous entrerez dans le bon, et vous y
persévérerez. -

| Mad. Fulg. Nous devons veiller ,


mais comment ? - -

Le Solit. Jl faut veiller sur soi


même ; veillons sur tous nos sens.
Nos sens sont autant de portes par les
quelles notre grand ennemi cherche à
introduire le péché dans notre ame ;
veillez principalement sur vos yeux ,
faites avec eux un pacte de ne les fixer
s u » , e •S A L U T. 179
jamais sur la vanité. Pour ne pas avoir
détourné les yeux de dessus un objet
de scandale, quels crinies ne commit
pas un David ! que de larmes il versa !
et qu'il seroit malheureux, s'il n'avoit
pas versé ces larmes ! Veillons sur
notre langue ; elle nous a été donnée
pour bénir Dieu ; elle est, dans celui
qui ne sait pas la retenir , une épée
tranchante qui fait de très-grands maux,
| et qui perd beaucoup d'ames. Veillons
sur notre cœur , sur tous ses mouve
· mens ; il faut que toutes les affections
de ce cœur , fait pour aimer Dieu,
soient pour Dieu , ou qu'elles se rap
portent à lui ; mettons tout notre soin
à le préserver du péché , et à le puri
fier toujours de plus en plus; c'est du
cœur que dépend la vie , la vraie vie,
la vie éternelle. Veillez et priez.
Mad. Adéla. Il est juste de prier
matin et soir, je n'y manque jamais;
mais c'est à-peu-près tout, excepté les
18o D r A , o e U E
dimanches et les fêtes. Ces jours-là
j'entends toujours la Messe , et j'as
siste quelquefois à Vêpres.
Le Solit. Vous faites bien de ne
manquer jamais à la prière du matin
et du soir. O ! que de Chrétiens qui
n'ont conservé que le caractère de
chrétien parce qu'il est ineffaçable,
se lèventet se couchent habituelle
ment sans faire aucune prière , sans
élever même leur cœur à Dieu ! ils se
comportent, par rapport à Dieu , tout
comme les animaux privés de la rai
son , qui ne le connoissent pas. Il est
bien rare que ceux qui ne font qu'une
COurte prière matin et soir , fassent
bien-cette prière. Est-ce assez de prier
alors ? prenez l'Evangile , et vous y
lirez ces paroles : priez en tout temps,
priez sans cesse , priez sans inter
ruption.
Joseph. Nos jardiniers, nos domes
tiques, tous les gens de la campagne,
- (RiIlSl
s U R L E S A L U T. 181
ainsi que les artisans, ont-ils le temps
de faire d'autre prière que celle qui
doit suivre leur lever , et précéder
leur coucher ?
Le Solit. Ils doivent prier souvent,
s'ils veulent se sauver; et ils prieront
ainsi , s'ils ont soin d'adorer Dieu dès
leur réveil , et de se consacrer à lui de
tout leur cœur; si, aprèsavoir fait leur
prière avec dévotion , ils offrent à
Dieu leur travail et leurs peines; s'ils
renouvellent , plusieurs fois dans la
journée, l'intention de n'agir que
pour la gloire et l'amour de Dieu ;
s'ils font, de temps en temps, en s'ac
quittant de leurs devoirs, des actes de
foi, d'espérance, de charité, de contri
tion. Quels sOnt CeuX qui ne peuvent
pas penser à Dieu pendant leur tra
vail et faire , plusieurs fois , dans la
journée, de saintes aspirations ? La
prière continuelle est recommandée
et ordonnée aux Chrétiens, puisqu'ils
16
182 D I A L o G U E

doivent prier en tout temps, prier sans


cesse et sans interruption. Les Mi
nistres de la religion de Jésus - Christ
ne doivent pas moins exiger des Chré
tiens, que l'Evangile ne prescrit.
Joseph. Pourquoi Jésus-Christ a-t-il
commandé à tous ceux qui veulent
être ses disciples, de prier sans cesse ?
Le Solit. Jésus-Christ l'a voulu, il
l'a ordonné expressément ; cette rai
son devroit vous suffire ; en voici une -

autre : Nous avons besoin continuelle


ment de la grace sans laquelle nous ne
pouvons rien pour notre salut ; or, la
prière est le canal des graces ; si nous
sommes si pauvres des biens du Ciel,
ne nous en prenons qu'à nous-mêmes.
Le Seigneur veut nous donner ; il
n'exige de nous, pour nous ouvrir ses
trésors, qu'une chose, c'est que nous
lui exposions nos besoins comme à un
tendre père : demandez et vous rece
vrez, cherchez et vous trouverez ,
s U R L E S A L U T. 185
frappez et on vous ouvrira, nous dit
Jésus-Christ. Ou est la foi de tant de
Chrétiens qui prient si rarement, et
qui , lorsqu'ils prient , ne prient pas ?
Mad. Adéla. Qui sont ceux qui ne
prient pas lorsqu'ils prient ?
* Le Solit. Ce sont ceux qui prient
mal ; il vaudroit mieux qu'ils ne
priassent pas ; leur prière n'est pas une
prière , c'est un péché. Hélas ! n'y en
a-t-il pas beaucoup qui prient ainsi ?
' Constance. Qui sont ceux qui prient
sans prier, qui prient mal ?
Le Solit. Tant de personnes qui
récitent de belles formules de prières
sans faire aucune attention à ce qu'elles
disent : elles prient des lèvres, elles
ne prient nullement de cœur ; elles
prient comme prieroient ces oiseaux à
qui on peut apprendre à parler , si on
leur faisoit apprendre le Pater ou toute
autre formule de prières. Quand on
demande quelque chose à Dieu, il
184 D 1 L A o G U E
faut desirer ce qu'on lui demande; le
desir est de l'essence de la prière. Que
de personnes prient, en parlant à Dieu
devant qui nous devrions être pénétrés
du plus profond respect, comme on
n'oseroit pas parler à un mortel pour
qui on auroit quelque considération ! .
elles font connoître à tous ceux qui les
voient, que leur esprit est dissipé , et
que leur cœur est éloigné de Dieu ,
' par leur posture peu respectueuse ,
par leurs yeux qui se promènent de
tout côté , par leur tête qui tourne
comme une girouette.
Constance. Enseignez-nous à bien
prier.
Le Solit. C'est à Dieu à qui vous
devez dire : Seigneur , enseignez
nous à prier. Demandez-lui souvent le
don et la grace de la prière ; préparez
vons toujours à la prière par le re
cueillement , et en suppliant l'Esprit
Saint de venir à votre secours. Met
s U R L E S A L U T. 185
tez-vous ensuite en la présence du
Seigneur, et parlez-lui , soit que vous
fassiez des prières vocales, soit que
vous fassiez l'oraison mentale, comme
à l'Étre des Êtres qui vous aime ten
drement malgré votre néant et vos
péchés. Si vous n'oubliez point, en
priant, que vous parlez au souverain
Seigneur de toutes choses, dont vous
êtes devenu l'enfant par Jésus-Christ
votre Sauveur , vous prierez bien ;
vous prierez avec beaucoup de respect
et de confiance , avec beaucoup d'at
tention et de dévotion. -

Constance.Vous supposez que nous


faisons quelquefois l'oraison mentale.
Qu'est-ce que faire oraison ? N'est-ce
pas prier de cœur, sans prononcer de
bouche aucune formule de prière ?
Le Solit. C'est précisément cela.
Faire oraison , c'est élever et appli
quer son esprit à Dieu; c'est s'entre
tenir familièrement avec lui.
16,
:
186 D I A L o G U E |

Mad. Adéla. Ne me parlez point


d'oraison , j'ai essayé quelquefois de
la faire , et je ne savois que dire à
Dieu; mon esprit ne faisoit alors que
battre la campagne , je ne suis nulle
ment propre pour cela.
Le Solit. Si vous n'êtes pas propre
pour l'oraison , êtes-vous propre pour
le Ciel ? L'occupation des Anges et
des Saints, dans le séjour de la gloire,
c'est l'oraison. Vous serez propre pour
l'oraison , et vous la ferez bien, quand
vous aurez renoncé , de tout votre
cœur , à tout ce que vous savez que
Dieu exige de vous ; quand vous au
rez préparé votre mémoire , votre en- '
tendement et votre volonté à ce saint
exercice, et que vous vous présenterez
à Dieu unie de cœur à notre Seigneur
Jésus - Christ , avec un grand desir
de bien faire oraison pour glorifier
lDieu et vous sanctifier.
Mad. Fulg. On m'a fait connoître
s U R L E S A L U T. 187
l'utilité de l'oraison , et j'en sens la
nécessité. Quand je l'omets, je suis
sans lumière , sans ferveur et sans
courage; je veux m'y appliquer.
Le Solit. Négliger l'oraison , disoit
sainte Thérèse , c'est quitter la bonne
voie ; c'est sur - tout par l'oraison
que Dieu nous communique toutes
sortes de graces. Sans l'oraison , nous
ne connoîtrons jamais bien Dieu, et
nous ne nous connoîtrons pas nous
mêmes. Nous n'aurons jamais un grand
amour pour Dieu, et nous serons son
vent vaincus lorsque l'ennemi de notre
salut nous livrera de violens assauts.
Sainte Thérèse , qui est si élevée en
| gloire dans le Ciel , seroit actuelle
ment dans l'Enfer, si elle n'eût repris
le saint exercice de l'oraison qu'elle
avoit abandonné. Sans l'assiduité à
l'oraison , nous sommes ce qu'est une
lampe sans huile, un oiseau sans aîles 2
et un vaisseau sans pilote. . -
188 D 1 A L o G U E
Constance. Quel est le moyen de
bien faire oraison ? -

Le Solit. Procurez-vous quelques


bons livres qui traitent de l'oraison ,
apprenez-en la méthode et suivez-la.
Je vous le répète, priez sans cesse si
vous ne voulez pas vous damner ; j'a-
joute : humiliez-vous beaucoup.
Mad. Adéla. Pourquoi dois - je
m'humilier ?
Le Solit. Afin que vous cessiez
d'être remplie d'orgueil , d'amour
propre, de vanité, et que vous deve
niez humble. | -

Mad. Adéla. Qui vous a dit que je


suis telle que vous dites que je suis?
Le Solit. L'orgueil naît avec nous,
et ne meurt qu'avec nous. Il ne faut
point cesser de combattre ce vice, qui
est la première source de tous les pé
chés. Dieu a en horreur ceux qui ,
étant si pauvres, croient être quelque
chose , et n'avoir besoin de rien.Il

- • -- | -----
s U R L E S A L U T. 189
abaissera ceux qui se seront élevés.
C'est en s'humiliant sans cesse qu'on
devient humble. O humilité ! vertu si
nécessaire et si rare ! Jésus-Christ
nous la recommande souvent , et veut
que nous l'apprenions de lui. C'est
sur-tout aux humbles que Dieu pro
digue ses graces ; plus on aura été
humble sur la terre, plus on sera élevé
en gloire dans le Ciel. O mon Dieu !
comment pouvons-nous ne pas deve
nir humbles , ayant un si grand nom
bre et de si pressans motifs de nous
humilier !

Mad. Fulg. Je connois une demoi


selle que je crois être véritablement
humble ; j'ai pour elle la plus grande
vénération. |.

Joseph. Dans une conversation à


Jaquelle j'assistai il n'y a pas long
temps, une personne prononça le mot
humilité ; une autre l'interrompit , en
*.
T:
19o D r A L o G U E
lui disant que l'humilité étoit la vertu
des Capucins.
Le Solit. Ce n'étoit pas sans doute
un Chrétien qui parloit ainsi ?Vous
auriez pu lui dire : personne n'en
trera dans le royaume des Cieux sans
la vertu d'humilité.
Constance. Pour acquérir l'humi
lité , que devons-nous faire ?
Le Solit. Nous devons la demander
très-souvent à Dieu, en faire souvent
des actes, et ne point perdre de vue
les raisons que nous avons de nous
humilier.
Mad. Fulg. Quels actes d'humilité
pouvons-nous faire ?
· Le Solit. Il y a quatre degrés d'lru
milité. Le premier est de n'avoir que
du mépris pour les vanités du monde ,
et de montrer , dans tout son exté
rieur , qu'on les méprise ainsi ; ne
portez point sur vous les livrées de
la vanité ; qu'on n'apperçoive rien en
: s U R L E S A L U T. 191
vous qui sente la mondanité. Je vous
recommande la plus grande simplicité
dans vos vêtemens et dans vos ajuste
mens. Le plus bel ornement d'une
fille et d'une femme chrétienne , c'est
une grande modestie.
Le second degré d'humilité est de
ne mépriser personne ; ne vous préfé
rez ni à ceux que le monde regarde
au-dessous de vous, à cause de votre
naissance et de votre rang , ni à ceux
qu'un défaut d'éducation ou d'esprit
fait regarder comme grossiers par des
hommes qui ne jugent des choses que
par leur écorce ; ne vous préférez pas
même aux plus grands scélérats. Sans
Ja grace dont nous avons été favorisés
très-gratuitement, nous serions pires
qu'eux , et ils finiront peut-être mieux
que nous. -

Le troisième degré est de se mépri


ser soi-même. N'ayons pour nous que
du mépris, à la vue de notre néant et
4
192 D 1 A L o G U E
de nos péchés, de notre foiblesse et
de notre inconstance.
Enfin, le quatrième degré d'humilité
est de se réjouir des humiliations et
des mépris, de les aimer, et d'en re
mercièr Dieu ; c'est la perfection de
l'humilité. Ce qui est de précepte ,
c'est de recevoir les humiliations et
les mépris avec soumission , et de les
· faire servir à son salut.
Constance. Je n'en viendrai ja
mais là.

Le Solit. Il faut, pour parvenir à


ce haut degré d'humilité , des graces
spéciales ; demandons - les à Dieu.
Notre adorable Sauveur n'a-t-il pas
aimé les humiliations et les mépris ?
C'est très-volontairement qu'il a été
rassasié pour nous d'opprobres. Ne
s'est-il pas humilié jusqu'à l'anéantis
sement, dans la crêche et sur le Cal
vaire ? Ne s'humilie-t-il pas ainsi tous
les jours, et de toutes parts, sur les
autels ?
s U R L E S A L U T. 195
autels ? Humilions-nous , humilions
nous ! que de motifs d'humiliation
nous trouvons en nous-mêmes !
Mad. Fulg. Mettez-nous, je vous
prie , sous les yeux ces motifs que
nous avons de nous humilier.
Le Solit. Qu'avons-nous été, que
sommes-nous, et que serons-nous ?
Qu'avons-nous été dans l'ordre de la
nature ? notre ame vient du néant,
notre corps vient originairement de la
poussière. Qu'avons-nous été dans
l'ordre de la grace ? des créatures pé
cheresses ; conçus dans le péché, nous
ne pourrions compter le nombre des
péchés que nous avons commis après
avoir obtenu la rémission du péché
originel.
Que sommes-nous dans l'ordre de
la nature ? des vases de corruption ,
sujets à toutes sortes d'infirmités. Que
sommes-nous dans l'ordre de la grace ?
Pouvons-nous dire que nous sommes
17
194 D 1 A L o G U E

justes ? Quand notre conscience ne


nous reprocheroit rien, nous devrions
craindre de ne pas l'être. Pouvons-nous
dire que nous sommes de vrais Chré
tiens? Nous ne le sommes pas, si nous
n'avonsl'esprit deJésus-Christ; si nous
ne nous renonçons pas nous-mêmes en
combattant nos passions; si nous ne
portons tous les jours notre croix en
acceptant nos peines , si nous ne sui
vons Jésus - Christ en réglant notre
conduite sur notre divin modèle. Pou
vons-nous dire que nous sommes des
Chrétiens pénitens?Nous devons l'être,
puisque nous avons péché. Qu'est-ce
qu'un Chrétien pénitent ? c'est celui
qui s'afflige continuellement d'avoir
péché, et qui se mortifie sans cesse en
esprit de pénitence.
Que serons-nous dans l'ordre de la
nature ? nous mourrons , notre corps
sera réduit en pourriture , et devien
dra la pâture des vers. Que serons
s U R L E S A L U T. 195
nous dans l'ordre de la grace ? Quand
nous serions dans l'amitié de notre
Dieu , nous ne savons point si nous
ne tomberons pas dans sa disgrace, si
nous ne mourrons pas ensuite dans le
péché , si nous ne serons pas éternel
lement la proie des flammes dévo
rantes dans la société des Démons.
Ainsi , humilions-nous et mortifions
nous. Nous devons mener une vie
mortifiée , si nous voulons véritable
ment nOus sauver. -

Mad. Adéla. Je n'aime point la


mortification, Dieu nous mortifie assez
| souvent ; et, depuis cette révolution,
on nous mortifie , tous les jours, de
toutes parts et de toutes les manières.
· Le Solit. Point de mortification ,
point de salut. Nous devons mener
une vie mortifiée, et parce que nous
avons péché, et parce que , sans la
mortification, nous tomberons souvent
· dans beaucoup de péchés , et parce
196 D 1 A L o G U E

que nous sommes les disciples d'un


Dieu crucifié.
Constance. Il faut avoir bien du
courage pour se mortifier. Quelles
mortifications faut-il faire ?
Le Solit. Ayez une grande dévo
tion envers Jésus crucifié, et suppliez
le de vous accorder l'esprit de mortifi
cation ; celui qui a cet esprit est in
génieux à se mortifier, et il se mortifie
continuellement; il porte, dans tous
ses sens, la mortification de Jésus
Christ, en les faisant servir d'instru
mens à la mortification. Pour se mor
tifier sans cesse, il ne cesse point de '
contrarier ses inclinations, de modé
rer son activité naturelle.
Mad. Adéla. Quelle vie que celle
d'une personne qui se mortifie ainsi !
elle doit lui être insupportable.
| Le Solit. La vie d'un Chrétien , si
elle est conforme à l'Evangile , est
une croix et un martyre continuels.
s U R L E S A L U T. 197
Néanmoins, quelle différence pour le
bonheur , entre sa vie et celle d'un
prétendu Chrétien, qui mène une vie
immortifiée ! Celui qui a dit que son
joug étoit doux et son fardeau léger,
sait adoucir, par l'onction de sa
grace, la croix dont on se charge pour
SOIl aIIlOUlI'.

Mad. Fulg. Que doit faire encore


celui qui veut travailler efficacement
à son salut ?
Le Solit. Nos actions sont des se
mences de l'éternité ; nous devons
nous efforcer de rendre toutes celles
que nous faisons, dignes de l'éternité
· bienheureuse.
Mad. Fulg. Apprenez-nous à faire
que toutes nos actions soient méri
toires du Ciel.
Le Solit. Ne faites aucune action
mauvaise; faites saintement les ac
tions saintes , et sanctifiez vos actions,
même les plus communes.
17.

- / - |
-

- - | *-
— - - -- ^ - , -- -
#

1
198 D 1 A L o G U E
Ne ſaites rien de ce qui est mal en
soi , rien de ce qui vous est défendu ;
faites, d'une manière digne de Dieu ,
ce qui a un rapport spécial à Dieu ,
comme vos prières, vos exercices de
piété , vos confessions , vos commu
nions ; offrez à Dieu, et faites, dans
de saintes vues, ce qui est indifférent
en soi , comme vos repas, vos con
versations , vos délassemens , votre
sommeil. -

Faites toutes vos actions selon


Dieu , conformément à sa volonté ;
en Dieu , dans sa charité ; sous les
.reux de Dieu, vous souvenant de sa
sainte présence ; en union avec
l'homme-Dieu , par ses divins mé
rites; pour Dieu , pour son amour,
pour le glorifier et lui plaire.
Joseph. On m'a dit que les bonnes
œuvres qu'on faisoit, étant dans le
péché , n'étoient pas méritoires du
Ciel. Cela est-il vrai? Si un pécheur
,!
s U R *L E S A L U T. 199
ne peut pas, par ces œuvres, mériter
le Ciel , elles sont donc inutiles.
Le Solit. Celui qui est , par le
péché , l'ennemi de son Dieu , ne
sera jamais récompensé dans le Ciel
de ce qu'il fera pour Dieu ; mais les
prières et autres exercices de piété ,
les jeûnes et autres mortifications , les
aumônes et autres œuvres de charité,
en un miot, tout le bien qu'il fera pour
Dieu, lui sera très-utile : un pécheur .
ne sauroit faire trop de bonnes œuvres.
C'est par-là qu'il touchera le cœur de
Dieu , qu'il obtiendra des graces de
contrition et de conversion, qu'il se
disposera à la réception du Sacrement
qui a la vertu de remettre les péchés.
Quand le pécheur sera justifié aux
yeux de Dieu, il pourra se rendre
digne du Ciel par toutes ses actions,
et recouvrera le mérite des bonnes
œuvres qu'il avoit faites dans l'état de
justice, et que son péché lui avoit
_*

2OO D 1 A L o G U E
fait perdre. Que les justes et les pé
cheurs s'appliquent à bien faire toutes
· leurs actions , s'ils veulent véritable
ment se sauver. Il n'est point de
moyen de sanctification , plus utile ,
plus infaillible, plus facile.
Constance. Ce qui rend le salut si
difficile , c'est le Démon qui est tou
jours à nos côtés pour nous surpren
dre. Cet esprit de malice, qui veut que
nous soyons éternellement sa proie ,
nous porte , de toutes sortes de ma
nières , à offenser Dieu.
Le Solit. Quand il nous tente, il
faut lui résister. Souvenons-nous que
nous sommes soldats de Jésus-Christ,
et combattons vigoureusement SOLIS
ses étendards. Ne perdons point cou
rage dans les tentations, le Démon
· n'est point invincible , nous avons
d'excellens moyens de le vaincre.
Joseph. Indiquez-nous,je vous prie,
ces moyens.
s U R L E S A L U T. 2o1
Le Solit. Il faut lui résister dès le
commencement , dès l'instant même
que nous nous appercevons que nous
sommes tentés. Pensons alors que
Dieu est témoin de notre combat , et
considérons la beauté de la couronne
qu'il nous destinè. Souvenons-nous .
que Jésus-Christ nous regarde , que
Marie , les Anges et les Saints de
sirent que nous triomphions. Renou
velons les saintes promesses de notre
baptême ; armons-nous du signe au
guste de la Croix, et du glaive spiri
tuel de la parole de Dieu ; disons au
Seigneur : O Dieu, qui êtes mon père,
ne permettez pas que je succombe à la
tentation. Disons à notre Sauveur :
sauvez-moi , ou je péris. Disons à
Marie : Vierge sainte , montrez que
vous êtes ma mère. En agissant ainsi,
nous éprouverons que Dieu est fidèle ;
· il viendra à notre secours , et la tenta
'tion , loin de nous nuire , nous sera
très-avantageuse. a
2O2 D 1 A 1 o c u E
Mad. Fulg. Nous espérons'que
nous n'oublierons jamais ce que vous
nous avez dit , et qu'assistées de vos
prières , nOus InettrOns en pratique
vos conseils salutaires.
Mad. Adéla. Il est bien temps
pour moi de commencer.
Le Solit. Finissons. Le salut est
difficile. Prenez un bon guide ; les
ennemis de notre salut sont très-re
doutables , revêtez-vous des armes de
la foi ; le salut est votre unique né
cessaire ; ne cessez point de travailler
à votre salut avec zèle. Pour y tra
vailler , ne faites rien qui nuise à
votre salut , ne faites rien qui ne serve
à votre salut. Nous n'avons qu'une
ame, nous perdrons tout, si nous la
· perdons ; mais nous gagnerons tout, si
· nous la sauvons.
Mad. Fulg. Zélé serviteur de Dieu,
je vous demanderai une grace, ne
nous la refusez pas. -
s U R L E S A L U T. 2o5
Le Solit. Laquelle ? •

Mad. Fulg.C'est que vous nous don


niez un bon réglement de vie, afin
qu'en l'observant nous nous sauvions.
Reviendrons-nous pour le chercher ?
Le Solit. Il n'est pas nécessaire que
vous reveniez ; je mettrai par écrit
ce que vous me demandez ; envoyez
le prendre dans huit jours : l'écrit
que je vous remettrai vous fera con
noître quelles ont été les pratiques des
Saints à l'égard des différentes vertus.
Si vous imitez les Saints , vous par
viendrez à la sainteté, et vous vous
sauverez. N'omettez rien, ne négligez
riën pour sauver votre ame , qui est
si chère à Dieu, et qui a tant coûté à
Jésus-Christ. • -

º •

-- * -
2o4 P R A T I Q U E s

P RATIQ U ES
D E S S A I N T S.

PRATIQUEs des Saints à l'égard de


l'Humilité.

De MAN DEz , tous les jours, à Dieu


l'humilité par l'intercession des saints
Anges , qui ne sont bienheureux que
parce qu'ils ont pratiqué l'humilité.
Saint Louis de Gonzague.
Quand vous êtes tombé dans quel
que faute , dites-vous à vous-même :
* si j'avois été humble , je ne serois pas
tombé. Saint Philippe de Néri.
Ne parlez jamais de vous sans né
cessité. Saint Vincent de Paule.
Passez quelquefois un jour entier ,
uniquement
D E s S A 1 N T s. 2o5
uniquement occupé de votre néant »
et profondément humilié devant Dieu,
à cause de vos péchés et de votre foi
blesse. Sainte Thérèse.
Evitez, en certains jours, de consi
dérer le Ciel , et de prononcer le saint
nom de Dieu, en pensant que vous
n'en êtes pas digne ; dites , avec la
pénitente sainte Thais : Vous qui m'a-
vez créée , ayez pitié de moi.
Que tous les autres soient , à vos
yeux, vos supérieurs, et meilleurs que
vous ; que cette pensée vous fasse
préférer le sentiment des autres au
vôtre. Saint Vincent de Paule.
En réfléchissant qu'il n'y a eu peut
être dans votre vie, aucune de vos ac
tions qui n'ait été souillée de quelque
défaut , pensez que votre vie peut
être comparée à une grappe de raisin
dont tous les grains sont gâtés. Bal
thazar Alvarez.
Au souvenir de tant de graces dont
18.
2o6 P R A T 1 :Q u E s
vous avez abusé , et des péchés que
vous avez commis , regardez-vous
comme ce qu'il y a de plus vil sur la
terre. Saint Bonaventure. Comme une
misérable créature qui ne mérite pas que
Jésus-Christ jette sur elle un seul re
gard.Saint François d'Assise. Comme
ayant besoin de la plus grande miséri
corde de Dieu. Saint Vincent de
Paule. Comme un démon, comme
pire que le démon , pour faire le mal.
Sainte Therèse.
Priez Jésus-Christ, par les entrailles
de son infinie charité, de ne pas vous
abandonner à vous-même un seul ins
tant , de vous garder continuellement,
afin que vous ne le trahissiez point, et
que vous ne rendiez pas plus grande
la plaie de son côté. Saint Philippe
de Néri.
. Lorsqu'on vous loue , pensez que
vous n'êtes réellement que ce que
vous êtes devant Dieu , et rien de
*

n E s S 4 1 N r s. 2o7
plus ; que vous avez sujet de rougir
de votre vertu, puisqu'elle est sans
l'humilité qui est le fondement de la
vertu véritable. Saint Thomas.
Ne vous excusez jamais, et, fussiez
vous calomnié,ne vous justifiez point,
s'il n'y a de très-grandes raisons ;
vous ne devez le faire alors qu'avec
beaucoup de modestie. Saint Vincent
de Paule.
Pour devenir humble , saisissez les
occasions de vous humilier , humi
liez-vous sans cesse , remerciez Dieu
quand il vous arrive quelqu'humilia
tion ; mettez vos complaisances dans
les humiliations ; desirez que les
autres n'aient pour vous que du mé
pris. Sainte Thérèse.
Prenez garde que la vaine complai
sance n'infecte quelqu'une de vos ac
tions. Quand vous êtes tenté de va
nité , dites-vous à vous même : Ai-je
une charité parfaite , un grand amour
2o8 P R A T I QU E s
pour la prière , une mortification uni
verselle , une douceur inaltérable ,
une patience invincible , une chas
teté angélique , une humilité pro
fonde , une confiance en Dieu filiale ,
une exactitude entière, une résigna
tion admirable ? Hélas ! je suis misé
rable , pauvre, aveugle, sans vertu,
rempli de défauts et de vices. Si je me
connoissois bien, je n'aurois que de
l'horreur pour moi-même ; comment
pourrois-je m'enorgueillir ?
Pratiques des Saints à l'égard de la
Mortification.

Que l'esprit de mortification vous


fasse trouver le moyen de vous morti
fier en toutes choses, à chaque instant
Si vous abandonnez la mortification,
les autres vertus vous abandonneront.
* Faites, tous les jours, quelques mor
tifications corporelles et spirituelles ;
vous devez regarder comme perdus les
D E s S A 1 N T s. 2o9
| jours où vous n'en aurez fait aucune.
Regardez votre corps comme votre
grand ennemi ; châtiez-le , si vous
voulez qu'il ne donne pas la mort à
Votre ame.
Travaillez continuellement à mou
rir à vos mauvaises inclinations , per
suadé que , pour être parfait , il faut
être mort à soi-même.
Renoncez à vous-même, et per
fectionnez-vous de jour en jour dans
ce renOncement.
Efforcez-vous de vous vaincre dans
les plus petites choses, afin de vous
vaincre dans les grandes.
Mortifiez d'abord votre gourman
dise , cette mortification est l'A B C D
de la vie spirituelle.A cet effet , man
gez peu, et que ce soit en la présence
de Dieu , et avec modestie. A

Parlez peu, et parlez toujours avec


simplicité et charité. Avant de parler,
pensez à ce que vous allez dire , et
18.
2IO P R A T I Q U E s
recommandez-vous à Dieu, afin de ne
rien dire qui puisse lui déplaire ; ren
dez-vous tellement maître de votre
langue , que vous ne disiez jamais de
paroles inutiles.
Les meilleures mortifications pour
vous , sont celles qui sont le plus op
posées à vos inclinations naturelles ;
ayez donc soin de vous modérer lors
que vous faites ce qui est conforme à
vos penchans. .
· N'entreprenez rien dans le temps
que votre inclination naturelle sub
siste, avant d'avoir recommandé l'af
faire à Dieu. -

Appliquez-vous à mortifier vos pas


sions, et travaillez sur-tout à déraci
ner votre passion dominante : le rois
pris , la bataille
Saint. . est gagnée , dit un
, •

Modérez-vous beaucoup, lorsqu'il


s'agit de faire une action à laquelle
D E s S A 1 N r s. 2I I

- VOLIS VOus SenteZ. porté aV6C beaucoup


d'ardeur et d'agitation.
Renoncez continuellement à tout ce
que vous desirez; moins vous aurez
de desirs, moins vous serez troublé.
Ne desirez que de conformer votre vo
lonté à celle de Dieu. -

Défiez-vous des mortifications qui


sont filles de votre volonté ; mortifiez
tellement votre volonté, que vous ne
la satisfassiez jamais.
| Bénissez Dieu de tout , et recevez
avec joie tout ce qui vous arrive ,
dans la ferme persuasion que cela vous
est plus avantageux que toute autre
chose.
Regardez les croix comme des fa
veurs , et lorsque vous en aurez quel
qu'une, dites avec amour : Dieu le
veut. Amen, amen , fiat , fiat.
Si vous ne pensez qu'à faire la vo
lonté de Dieu, Dieu pensera à vous
faire du bien ; qu'il n'y ait donc au
212 P R A T I Q U E s
cun jour où vous ne fouliez aux pieds
votre volonté. -

Apprenez et travaillez à rompre


VOtre propre volonté ; tous les maux

naissent d'une seule racine , de la vo


lonté propre.
Ne faites rien sans conseil, de peur
d'agir par attachement à votre sens ;
l'attachement à son sens enivre , et
fait perdre la raison. -

Faites, par mortification et par cha


rité, les choses permises que les autres
veulent, sans y apporter aucune résis
tance.

Pour faire mourir votre sensua


lité, renoncez aux plaisirs qui flattent
les sens.Pourfairemourir votre amour
propre, et I'estime que vous faites des
créatures, faites des actions humi
liantes, et produisez des actes d'hu
milité. Pour faire mourir votre juge
ment et votre volonté, soumettez-vous
en tout à l'avis des autres, et ayez un
D E s S A I N r s. 215,

desir ardent de faire ce qui est selon


le bon plaisir de Dieu , pour le glori
fier et pour lui plaire.
Pratiques des Saints à l'égard de la
Patience.

Soyez aussi exact à vos exercices


de piété dans le temps des aridités que
dans les autres temps. Sainte Thé
rèse.
Craignez d'être mal avec Dieu,
quand ilne vous envoie point de croix,
et que tout vous réussit. Saint Au
gustin. |!

Persuadé qu'il n'y a point de temps


eù on puisse mieux glorifier Dieu et se
sanctifier, que dans celui des souſ
frances , ne desirez de vivre qu'afin de
ouvoir souffrir pour Dieu. Sainte
Madeleine de Pazzi. -

Soyez dans la disposition de souf


frir pour l'amour de Dieu tout ce qui
lui plaira. Celui qui veut courir dans
|

z14 P R A r I Q U E s
le chemin du Ciel, qui est si étroit,
doit se détacher de tout, et s'appuyer
sur le bâton de la Croix. Saint Jean
de la Croix.
Regardez les croix comme des
graces spéciales , comme des faveurs
de Dieu. Le Seigneur a coutume de
récompenser, parquelque tribulation ,
ceux qui le servent. Sainte Thérèse.
Que les souffrances fassent vos dé
lices; les ames qui sont les plus chères
· à Dieu , sont celles qui, souffrant da
vantage , souffrent avec plus d'amour.
Sainte Thérèse. Une once de croix
vaut plus qu'un million de livres pe
sant de prières. Sainte Angèle de Fo
ligny.
Lorsque vous souffrez , bénissez le
Seigneur; un seul Dieu soit béni ,
dans l'adversité , vaut mieux que mille
je vous remercie, dans le temps de la
prospérité. Saint-Jean d'Avila.
Regardez comme une grande dis
n E s S A I N T s. 2 15
grace de n'avoir rien à souffrir pour
Dieu.
Réjouissez-vous lorsque vous avez
des croix, en pensant qu'elles sont,
pour ceux qui les portent chrétienne
ment , un signe de prédestination 5
que c'est sur-tout alors qu'il est facile
de s'enrichir. Sainte Thérèse.
Croyez qu'il n'y a rien de meilleur
que d'être sur la croix avec Jésus
Christ, et que cette réflexion VOUlS
fasse baiser de tout votre cœur les
croix dont Dieu vous charge.
Ne cessez point de remercier le
Seigneur de vos infirmités, regardant
souvent votre Crucifix , et faisant de
saintes aspirations pour vous animer à
la patience. Saint Vincent de Paule.
Animez-vous à souffrir, en disant :
courage; avec un peu de patience, le
larron pénitent paya toutes ses dettes y
et gagna le Paradis. Bon; voilà de
quoi payer mes dettes.
-
216 P R A T I Q U E s
Aimez d'une manière particulière
ceux qui vous insultent , ceux qui
vous font quelque tort, etc. ; voyez
en eux des bienfaiteurs ; ils le sont,
puisqu'ils vous fournissent l'occasion
de souffrir , de mériter et de plaire à
Dieu. Priez pour eux , et saisissez
l'occasion de leur rendre service.
Félicitez-vous lorsque vous vous
trouvez avec des personnes qui sont
d'un caractère difficile à supporter, et
qui ont un mauvais caractère. Vous
avez alors un excellent moyen d'ac
quérir la patience. Saint Philippe de
1Véri. - -

Quand vous souffrez , ne vous em


pressez pas de le faire savoir, et n'exa
gérez pas le mal que vous sentez. Hu
miliez-vous de ce que vous êtes si
éloigné de la vertu de plusieurs Saints
qui avoient promis à Dieu de ne ja
mais dire ce qu'ils souffroient, lors
qu'ils pourroient le cacher sans lui
déplaire ;
B E s S A 1 N T s. 217
déplaire, et qui étoient ensuite fidèles
à leur promesse.Le pére Dupont.
Si vous êtes persécuté, calomnié,
méprisé , ne vous en plaignez jamais
qu'à Jésus-Christ, et qu'il vous semble
, quand vous vous en plaindrez à lui ,
que votre Sauveur vous dit : N'ai-je
pas été traité plus mal que vous ? le
méritois-je ?
Regardez les tribulations d'un œil
chrétien , et bénissez Dieu toutes les
fois qu'il vous fournit l'occasion d'exer,
cer la vertu de patience. Sainte Thé
rèse. - .*

Pratiques des Saints à l'égard de la


Prière.
La prière est un grand tourment
pour le Démon; faites si bien toutes
vos prières, qu'il n'y en ait aucune
par laquelle vous ne le jettiez dans la
confusion, et ne le tourmentiez, Saint
Chrysostôme, f

H9
218 P R A T I Q U E s
, La prière est l'exercice le plus sa
lutaire , et c'est par cette raison que le
Démon tâche de nous en éloigner , et
que, quand il ne réussit pas à nous en
détourner , il s'efforce de nous porter
à prier mal. Soyez toujours bien
fidèles à faire toutes les prières qui
vous sont conseillées , et que toutes
ces prières puissent être appelées des
cris de votre cœur. Saint Chrysos
tôme. -

Faites assidûment l'oraison. Toutes


les personnes qui abandonnent le
saint exercice de l'oraison, se mettent
hors de la bonne voie. Si vous persé
vérez dans cet exercice , vous ne vous
perdrez point ; tôt ou tard, Dieu vous
délivrera du péril, et vous conduira
au port. Sainte Thérèse.
Avant de traiter d'affaires avec les
hommes , traitez-en avec Dieu dans
l'oraison ; n'entreprenez rien , ne
vous déterminez à rien sans l'avoir

--
D E s S'A 1 N T s. 219
· recommandé à Dieu; pensez-y bien
devant Dieu. -

Entrez tellement dans le sens de


toutes vos prières vocales , que cette
prière vocale soit en même-temps une
oraison mentale; considérez bien alors
quel est celui à qui vous parlez , et ce
que vous êtes, vous qui lui parlez.
Dans l'oraison , entretenez-vous
avec Dieu, comme un ami s'entre
tient avec son intime ami ; n'oubliez
pas néanmoins que vous, vil néant,
· parlez à celui devant qui les vertus
célestes tremblent saisies de respect et
de crainte. Saint François de Sales.
« Dans toutes vos oraisons , faites
succéder les affections aux réflexions,
et ne réfléchissez que pour produire
, de saintes affections. Vous devez être
alors avec Dieu dans le centre de
votre ame ; il ne doit y avoir que
vous et Dieu. - -

En certains jours , ne faites rien


42o PR A T I Q U E s
autre chose pendant l'oraison, que de
vous § à Dieu. D'autres
fois,présentez-vous devantDieu comme
son enfant, et d'autres fois comme un
pauvre mendiant qui est aveugle ;
nu et abandonné ; suivez toujours
alors l'attrait de Dieu.
Ne sortez jamais de l'oraison sans
avoir pris quelques résolutions parti
culières pour la journée ; que le fruit
de toutes vos oraisons soit d'être si
bien recueilli tout le jour, qu'il soit
vrai de dire que vous êtes toujours en
oraison , sans manquer néanmoins à
aucun des devoirs ; car le but prin
cipal de vos oraisons doit être de
vous conformer en tout à la sainte
volonté de Dieu,
Pratique des Saints à l'égard des
Actions.

Faites pour l'amour de Dieu toutes


vos actions , h'en faites aucune qui ne
B E s S A 1 N r s. 23f
soit bonne et qui ne vous approche de
plus en plus de Dieu.
Animez - vous à faire saintement
toutes vos actions, par cette réflexion
de saint Bonaventure : Nous perdons
autant de gloire dans une heure passée
dans l'oisiveté , que nous aurions pu
faire, pendant cette heure - là , de
' bonnes œuvres, -

Faites toutes vos actions dans le


temps, dans le lieu, de la manière
et pour les fins que vous devez les
- faire. *

Faites vos actions les plus com


munes , d'une manière non-com
· mune , d'une manière digne du grand
maître pour lequel vous devez agir.
· Qu'on puisse dire de vous ce qu'on
disoit de saint Bernard, qu'il n'étoit
point ordinaire dans les actions or
dinaires. - -

Souvenez-vous , avant vos actions,


de cette maxime de saint Jean-de-la
i9 .
222 P R A T 1 Q U E s
Croix : Les actions sont d'autant plus
parfaites, qu'on les fait avec un amour
plus pur et plus parfait.
Préparez-vous , pour communier,
comme vous vous prépareriez à pa
·roître au tribunal de Jésus.Christ.
· : Faites tous vos exercices de piété
· avec toute l'attention et toute la reli
gion dont vous êtes capable. Sainte
Madeleine de Pazzi.
Plongez-vous dans le recueillement
· quand vous allez vous mettre en
prière, faire une lecture de piété, en à
- trer dansuneEglise; dites alors : O Dieu
qui êtes mon père, et vous, mon très
cher Sauveur, donnez-moi votre esprit.
Esprit saint , venez en moi , rem
lissez mon cœur de votre amour
§ ensuite , comme saint
- Bonaventure , être parmi les Anges ,
et faire chœur avec eux. S'il vous ar
, rive d'être distrait, dès que vous vous
appercevez de la distraction , rou
D E s S A 1 N T s. 225
• gissez et gémissez, en faisant cette
réflexion : comment est-il possible
d'être au milieu des Anges pour faire
ce qu'ils font, et d'avoir l'esprit dis
trait, et le cœur attaché aux choses de
, la terre ?
Appliquez - vous à faire , le plus
parfaitement que vous pourrez, tout
, ce qu'on vous commandera; et, dans le
temps que vous ferez ce qu'on vous
aura commandé , humiliez - vous
beaucoup. -

C'est une chose très-agréable à Dieu


, de laisser , pour son service , des
exercices de piété qui ne sont pas d'o-
· bligation , quand il exige qu'on fasse
autre chose à la place, dit sainte Thé
rése; mais on doit suppléer à ces
exercices, en faisant ce que Dieu veut
qu'on fasse, avec un grand recueille
ment et beaucoup d'amour.
Vos occupations, quelque grandes
qu'elles soient, ne vous éloigneront
324 P R à r 1 $ U ks
point de Dieu, et elles seront niême
propres à vous unir étroitement à lui,
si elles sont dans l'ordre de Dieu, êt
si vous les faites en sa présence , èt
pour sa gloire , dit saint François de
Sales.Vous pourrez dire, avec sainte
Madeleine de Pazzi : Je trouve plus
mon Dieu en travaillant qu'en priant.
Travaillez à exceller dans les pe
tites choses, c'est le moyen d'exceller
ensuite dans lés grandes , diseit saiht
François-Xavier. Saint Ignace di
soit , en parlant d'un maçon qui étoit
un parfait Chrétien , qu'il se fabri
" quoit autant de couronnes dans le
Ciel qu'il plaçoit de pierres et doh
moit de coups de marteau. Il parloit
ainsi, à cause de sa pureté d'intention,
et du grand amour dont il animoit
toutes ses œuvres. -

Vous fèrez plus , oui beaucoup


plus devant Dieu, par une seule des
#mande du Pater faite du fond de
b x s S A 1 N T s, 225
, votre cœur , que par la récitation d'un
grand nombre de formules de prières
dites précipitamment et sans attention.
Selon sainte Thérèse , David.dit pec
cavi, et il fut justifié ; nous avons dit
ce mot des millions de fois, toutes les
fois que nous avons récité le confiteor
et le miserere. Pourquoi n'a-t-il pas
encore produit en nous le même effet?
c'est que nous ne l'avons pas dit du
fond du cœur, et avec les mêmes S6Il*
timens. -

Soyez entièrement à tout ce que


vous faites, vous disant : Je me suis ici
que pour faire cela et le bien faire.
Cette action sera peut-être la dernière
de ma vie , elle doit avoir de grandes
suites pour moi ; il faut qu'elle me
serve pour l'éternité bienheureuse.
Possédez-vous bien dans tout ce
que vous faites ; vous éviterez par-là
beaucoup de fautes : on fait toujours .
assez vite ce qu'on fait bien.
226 P R A T I Q U E s
Que toutes les occupations vous
soient indifférentes, pourvu qu'elles
regardent le service de Dieu ; n'est-ce
pas une grande oeuvre que de faire sa
sainte volonté ? Saint Vincent de
Paule. -

· Faites chaque action comme si elle


devoit être la dernière de votre vie.
Dites-vous à vous-même : Si tu savois
devoir mourir aussitôt après cette ac
tion , la ferois-tu de la manière que
tu la fais ? Saint Vincent de Paule.
Pour vous animer à bien faire vos
actions, pensez que vous n'avez qu'un
jour à vivre ; qu'à la fin de ce jour , il
faudra que vous rendiez compte à
Dieu de toutes vos œuvres , et que ce
jour suffit pour obtenir miséricorde,
s'il est employé saintement.Rodriguez
· Dès votre réveil, dites, avec saint
François de Sales : Dieu m'accorde
encore un jour pour l'aimer librement;
qu'il est bon à mon égard ! que je se
n E s S A 1 N T s. 227
rois ingrat de ne pas agir continuelle
ment pour lui plaire ! '.

Le grand point , pour ne pas perdre


le repos intérieur et la paix au milieu
des affaires et des difficultés, c'est de
nous appliquer à tenir la boussole de
notre volonté du côté du pôle qui est
le bon plaisir de Dieu. Saint Fran
çois de Sales.
Tout ce que nous faisons reçoit sa
valeur de la conformité à la volonté
de Dieu. Gravez, bien dans votre es
prit ce principe, disoit saint Fran
çois de Sales. C'est d'après ce prin
cipe , qu'un saint frère Jésuite disoit
· que, quand il étoit à table, prenant son
repas, il faisoit autant que saint Fran
·çois-Xavier, l'apôtre des Indes, parce
que ce que ce Saint faisoit de mieux en
prêchant l'Evangile aux Indiens, c'é-
toit d'accomplir la volonté de Dieu.
p28 P R A r I Q U E s
Pratiques des Saints à l'égard de la
Charité,
Affligez-vous lorsque vous voyez
qu'on offense Dieu, à l'exemple d'un
serviteur de Dieu qui souffroit alors
le martyre , et s'écrioit : L'amour n'est
point aimé! l'amour n'est point aimé !
Il n'est point aimé parce qu'on ne le
connoît pas ; demandez à Dieu qu'il
se fasse bien connoître à vous , afin
que vous l'aimiéz beaucoup.
Lorsque vous éprouvez du plaisir à
l'occasion de quelque chose de créé ,
soyez dans la confusion , et dites en
gémissant, avec saint Bernard : L'a-
mour que j'ai pour mon Dieu n'est pas
bien ardent; s'il étoit tel, je ne goû
terois rien hors de Dieu.
· « Desirez qu'on puisse dire de vous
· avec vérité ce qu'on disoit de saint
Ignace de Loyola , qu'il n'y avoit
dans son cœur que Dieu , le desir
- da
D E s S A 1 N T s. 229
de lui plaire , et celui de lui gagner
des ames ». Qu'on puisse dire ce que
le père Seranne a dit du père Pierre
Jean Cayron, que ce saint Religieux
n'avoit d'autre passion que celle d'ai
mer Dieu, et de le faire aimer par
son prochain. -

· Que l'amour de Dieu vous fasse


dire avec Saint François de Sales s
« Si je savois qu'il y eût dans mon
ame un seul fil d'affection qui ne
vînt pas de Dieu , qui ne fût pas pour
Dieu , je le couperois à l'instant
même ». Qu'il vous fasse dire avec
S. Philippe de Néri : « Comment
est-il possible que celui qui croit en
Dieu puisse aimer quelque autre
chose que Dieu , à moins que ce ne
soit pour l'amour de Dieu? OlDieu infi
niment aimable, pourquoi ne m'avez
vous donné qu'un cœur et un cœur si
petit » ? -

Si vous aimez Dieu , qu'il vous


29
25o P R A T 1 Q u E s
suffise de savoir qu'une chose est de
plus grande perfection , et que Dieu
en sera glorifié , pour l'exécuter à
l'instant et sans peine, dans le dessein
de plaire à Dieu. Sainte Thérése.
Ne cherchez que Dieu, et ne vous
arrêtez point que vous ne l'ayiez
trouvé. On fit au bienheureux Ray
mond Lullus ces questions : A qui
appartenez-vous ? d'où venez-vous ?
où allez-vous? qui vous a conduit ici ?
Il répondit : J'appartiens à l'amour, je
viens de l'amour , je vais à l'amour,
c'est l'amour qui m'a conduit ici.
Pensez qu'il est toujours l'heure
d'aimer Dieu, et néanmoins que vous
n'avez jamais trouvé, dans toute votre
vie, une seule heure pour l'aimer par
faitement.
L'amour que Dieu demande de vous,
consiste dans une forte détermination
d'éviter les moindres péchés, et de
prendre les moyens pour cela, Il con
D E s S A 1 N T s. 25r

siste dans un ardent desir de plaire à


Dieu en toutes choses, et de procurer
sa gloire. Sainte Thérèse..
Le grand art d'aimer Dieu , c'est
de l'aimer , c'est-à-dire , de faire par
anlOUlr Ce qu'on sait lui être agréable.

S. François de Sales.
AimezºDieu jusqu'à desirer de souf
frir et d'être méprisé pour lui. S. Jean
de la Croix.
Aimez Jésus-Christ comme votre"
chef, dans ceux qui ont sur vous
quelque autorité ; Jésus-Christ pauvre
dans les pauvres, Jésus-Christ souffrant
dans ceux qui souffrent , Jésus-Christ
enfant dans les enfans; que tout vous
rappelle Jésus-Christ.
| Aimez les pauvresad'un amour tout
spécial ; voyez en eux la personne de
Jésus-Christ, et faites d'eux tout le cas
qu'il en faisoit.S. Vincent de Paule. . A

Ne regardez que Dieu dans les


hommes, et honorez en eux ses divi
252 P R A T I Q U E s
nes perfections. Saint Vincent de .
Paule.

Pratiques des Saints à l'égard de la


soumission à la volonté de Dieu.
L'union avec Dieu consiste à ne .
penser , à ne dire et à ne faire qûe
ce qui est conforme à la volonté de
Dieu, à ne respirer que le seul et pur .
vouloir de Dieu. Sainte Thérèse.
, Unissez-vous à Dieu 1°. par la con
formité à sa volonté , subordonnant
votre volonté à la volonté divine en
toutes vos œuvres. et dans tous les
évènemens; 2°. par l'uniformité, vou
lant tout ce que Dieu veut , parce
qu'il le veut; 5° par la déiformité,
votre volonté n'étant, en quelque ma
nière , qu'une même volonté avec
celle de Dieu. -

Dans vos tribulations, adorez mille


et mille fois le décret de la divine
Providence ; jettez vous sans cesse
15 E s S A 1 N T s. 255
dans les bras de Dieu et dans son
cœur, lui disant très-souvent : Amen j)
ainsi soit-il. S. François de Sales.
Abandonnez - vous entièrement à
Dieu pour être dirigé selon son bon
plaisir.Le bienheureux Henri Suzon.
Que votre plus grand desir soit de
ne désirer autre chose que l'accom
plissement de la volonté divine.Di
tes SOuVent Ces paroles que S. Jean

Chrrsostome ne cessoit point de ré


- péter : « Seigneur » gloire vous soit
rendue de tout ». -

Entrez dans les dispositions du père


Dupont, disant avec lui : « Seigneur,
que votre volonté s'accomplisse sur
· moi, en moi, par moi, à mon égard,
et à l'égard de tout ce qui me regarde,
, de la manière qu'il vous plaira, à
ehaque instant et pendant l'éternité ».
Dites de cœur avec sainte Gertrudes
Mon Dieu ! je n'ai d'autre desir que
- 2Qn
r"

254 P R A r 1 Q U E s
d'avoir et d'être ce que vous voulez *
que j'aie et que je sois. -

Aimez à répéter ces paroles du père


Alvarez : Mon Dieu ! je ne veux que
vous contenter et vous satisfaire. -

| Que tout ce qui n'est pas Dieu ne -

| soit rien pour vous , disant avec S. |


JFrançois de Sales : Tout ce qui n'est
pas Dieu n'est rien pour moi.
- Soupirez après le Ciel pour y faire
la volonté de Dieu , comme les An
ges. La mort ou l'amour de Dieu,
disoit Sainte Thérèse. Elle disoit ,
quand elle entendoit sonner l'horloge :
« Dieu soit béni , j'ai une heure de
moins à rester dans ce lieu d'exil. Je
m'approche de ma patrie , ce séjour,
pur et parfait «. Dites avec S. Augus
tin : « Seigneur, que je meure, afin de
vous voir ». Que ne puis-je dire aussi
souvent que je respire : O mon Dieu !
jevous aime.O Dieu! la beauté même

—!
p E s * S A 1 N r s. 255
voult je vous aime , parce que vous êtes
I6Il•

FAITEs PoUR DIEU cE QU'oNT FAIT !


lipº *s SAINTs, vous AUREz LA RÉcoM
•it # PENSE DEs SAINTs.
lire,

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0ll ,
»56 P A R A r H RA s E

P A R A P HR A S E (1)
D U P s E AU ME CXXXVIe,
En forme de prière ,
Par M. l'Abbé B O T EX.

Seres.eu R, accablés sous la pesan


teur de votre bras , nous éprouvons »
(1) Cette Paraphrase a été composée
dans les commencemens de l'année 1792 »
ar M. l'abbé Botex , Curé du diocèse de
yon. Cet ecclésiastique unissoit, à la plus
fervente piété , la connoissance la plus
etendue de tous ses devoirs. Député à la pre
mière assemblée nationale , il ne perdit pas
un moment de vue l'honorable mission qui
lui avoit été confiée, de défendre les droits
de la royauté et les intérêts sacrés de la
D u P s r A u M E CXXXVIe. 257
dans toute l'amertume de notre ame ,
cette vérité incontestable annoncée

religion catholique et de sa discipline.


C'étoit-là un double crime, impardonnable
dans ces malheurenx jours. Arrêté quel
ques jours après le 1o août , au séminaire
des Missions étrangères, ôù il faisoit sa ré
sidence depuis l'année 1789 , M. Botex fut
conduit à l'Abbaye Saint-Germain-les
Prés, où il c ut l'honneur de sccller, par
toute l'effusion de son sang , la foi qu'il
avoit défendue par de bons et utiles ecrits.
Il fut une des premières victimes immolées
le dimanche 2 septembre. Ses bourreaux
lui avoient demandé de prêter le serment de
liberté et d'égalité; le vér érable Curé ré
pondit : Les supérieurs ecclésiastiques n'ont
point encere prononcé si ce serment étoit légi
time ou non : ce n'est pas à moi à préjuger la
question. On lui répond qu'il va inourir s'il
ne le prête. — Eh bien, je choisis la mort.
Il se mit à genoux, et n'avoit pas achevé sa
prière, qu'il tomba percé de coups. Ce
digne Ministre ne prévoyoit pas qu'en 18o1
la religion catholique commenceroit à re
fleurir en France.
258 P A R A P H R A s E
par le grand Apôtre , que c'est une
chose terrible de tomber entre les
mains du Dieu vivant !
Sommes-nous donc parvenus à ces
temps déplorables où la foi ne semble
plus que le partage des simples? Votre
église, ô mon Dieu ! n'a eu à soutenir
dans sa naissance, que les efforts de la
haine des Juifs incrédules ; mais au
jourd'hui la persécution qui se déclare
contre elle , est d'autant plus terrible
et effrayante que ses propres enfans
sont devenus ses plus grands ennemis.
Les fidèles Ministres de vos autels
sont forcés d'abandonner les Temples,
où la grandeur dc votre Nom étoit cé-.
lébrée. Les torts et les outrages qu'on
leur fait , ne les rendent , il est vrai,
que plus fermes dans la foi , mais
la crainte du parjure les force à s'é-
loigner du troupeau qui leur sera
toujours cher, et pour le salut duquel
ils seront toujours prêts de faire tous
D u P s E A U ME CXXXVIe. 259
les sacrifices. Mais, parmi ce troupeau
tt nfº
même , confié à leurs soins, que de
re lºt ravages l'incrédule, toujours insidieux,
n'a-t-il pas causés !Un désordre affreux
# ces a divisé le troupeau de Jésus-Christ.
embº Séduits par un esprit d'aveuglement
Volre
et d'indépendance, l'apostasie ne cesse
utenir de dorer la coupe empoisonnée de
, ] li Babylone , pour porter les brebis de
js • Jésus-Christ à la révolte contre leurs
: liſt propres Pasteurs.
rihle Les uns sont frappés d'une déposi
nºnº tion arbitraire et tyrannique; les au
miº tres sont mis en fuite et réduits à
iſºls chercher un asyle dans une terre
lº, étrangère ; tous souffrent en silence
les calomnies et les outrages, et n'op
posent aux vexations sourdes , aux
violences ouvertes de leurs persécu
teurs, que la patience et le courage de
l'Evangile ; et cependant ces mêmes
brebis devenues loups, loin de verser
des larmes sur un désastre si universel,
portent l'excès de la rage ct de l'ingra
24o P A R A P H R A s s
titude, jusqu'à applaudir à leur propre
malheur, en se réjouissant follement
des coups funestes qu'on porte à votre
sainte Religion. - -

Déjà l'abomination de la désola


tion est établie dans le lieu saint ;
déjà une voix schismatique et sacri
lège ose chanter les louanges du Dieu
qu'elle a abjuré aux pieds de ses autels.
Un encens réprouvé brûle dans les .
Temples par l'ingratitude, la rébellion
et l'hérésie. Les jours de joie sont chan
gés en des jours de tristesse , et les so
lemnités sont devenues des jours d'o
probre et d'affliction. Grand Dieu! nos
yeux étoient-ils donc réservés pour
voir de si horribles attentats ? Nos
jours devoient-ils en enfanter les cou
pables auteurs ?
Hélas! le sacrifice du soir n'est plus
un sacrifice d'expiation , d'actions de
graces;offert par des mains impures et
sacrilèges, il enchaîne la clé uence,
il
D U P s E A U ME CXXXVIe. 241
il irrite la colère d'un Dieu outragé
dans le plus grand de ses bienfaits.
On donne à nos Eglises des hommes
qui osent se dire leurs époux, et tous
les époux sont comme s'ils ne l'é-
toient pas ; des esclaves nous do
minent , sans qu'il se trouve personne
pour nous racheter d'entre leurs
mains. La vérité est en oubli , et celui
qui se retire du mal est en proie à la
fureur des ennemis de votre Eglise
sainte.
Seigneur , jettez les yeux sur elle ,
sur cette demeure à jamais respec
table , le trône de votre gloire. Où
est votre zèle et votre force ? où est la
tendgesse de vos entrailles et de vos
miséricordes ? Mais, si vous nous ju
gez indignes d'attirer vos regards,
appaisez-vous au moins à cause des
Pasteurs que vous nous avez donnés
bour guides dans la foi, et qui , en se
sn9ntrant de plus en plus , les dignes
2I
242 P A R A P H R A s E
successeurs de vos Apôtres, ne savent
que mourir pour la défense de la vé
rité que vous nous avez apprise par
leur bouche. -

En vain ces ministres de l'erreur y


assez téméraires pour oser se placer
sur leurs siéges , s'efforcent de bénir
le peuple ; leurs bénédictions de
viennent des malédictions. Et que
peut - on attendre de pareils Média
teurs ? Revêtus du sacerdoce , leurs
offrandes multiplient leurs profana
tions, et chaque sacrifice sera pour
eux un nouveau crime. Ils vqudroient
prophétiser , mais ils prophétisent
faussement en mon nom, dit le Sei
) gneur ; je ne les ai point envoyés, je .
me leur ai point ordonné de dire ce
qu'ils disent, et je ne leur ai point
parlé. -

Peuple abusé par les libelles impies


que la presse enfante sans cesse, les
prophéties qu'ils vous débitent, sont
D U P s E A U M E CXXXVIe. 245
des visions pleines de mensonge; ils
| publient des illusions trompeuses, et
les séductions de leur cœur. Ce qu'ils
croiront délier sur la terre, je le lierai
plus étroitement dans le Ciel. Effrayés
de ces terribles oracles , nous avons
fui ces pasteurs mercenaires , et les
temples qu'ils nous ont ravis. Confon
dus avec les coupables habitans de
Babylone , accablés de tristesse et de
douleur, les rives de ses fleuves ont
retenti de nos plaintes et de nos gé
missemens. -

Dieu de nos pères, Pasteur éternel


et tôut-puissant, sauvez vos brebis de
la fureur des loups, et changez les
loups en agneaux. Pasteur invisible de
nos ames , et Pontife des biens futurs,
changez ces idoles muettes qui oc
cupent, dans votre Eglise, la place de
vos Apôtres. Quoi ! Seigncur, étions
nous donc réservés pour voir, au mi
lieu de votre Eglise, ce qui faisoit
% -
244 P A R A P H R A s E
gémir vos Saints dans Israël?Des sen
tinelles aveugles et dans l'ignorance.
, Ah ! ne nous couvrez point de con
| fusion, en permettant que le trône de
votre gloire soit foulé aux pieds.
Otez de devant les yeux de leur
cœur le voile épais qui les couvre ;
et que , reconnoissant que c'est vous
même, ô mon Dieu , qu'ils persé
cutent dans la personne de vos pre•
miers pasteurs et de leurs dignes
coopérateurs, ils gémissent avec nous
sur eux-mêmes , ou plutôt, que met
tant fin à nos maux, ils goûtent, avec
tous vos enfans, la joie et la paix de
votre esprit.
Jusqu'à ce moment que nous desi
rons , nous ne cesserons de fixer nos
regards sur la montagne sainte; le
souvenir de nos solemnités fera tou
* jours couler nos larmes ; les accens
plaintifs de la douleur attesteront, et
les délices pures qu'elles nous fai
DU P s E A U M E cxxxvie. 245
soient goûter, et le regret d'en être
privés. Dépouillés des ornemens qui
nous décoroient dans les jours de
fêtes, nous les avons déposés , nous
les conserverons comme le triste mo
nument de nos malheurs. Les instru
mens sur lesquels nous chantions les

louanges de notre Dieu , demeurent


dans un morme silence, et l'airain sus
pendu dans nos Temples ne s'agite
plus que pour rendre des sons tristes
et lugubres. Hélas ! nous voilà donc
plongés dans l'état de la synagogue
charnelle et réprouvée. La victime du
, salut sera au milieu de nous , et nous
n'aurons plus le pouvoir de nous en
. approcher. Vous maudirez, Seigneur,
- l'encens qui vous sera offert, ainsi
, que nos jours de sabbat et nos solem
nités, comme vous maudites autrefois
tout le culte d'un peuple dont le cœur
etoit loin de vous.
O vous que le Seigneur nous a
2I •
: * ' s :: r . . , .
$.
846 .. , "da
P x .R Y tA ºE , 4t R. A s' Er . . , ..
suscités, , , dans
* ! : 1 ſ J sa
º colère, pourquoi in
- -

sultez-vous
•. . , , }|
3
2^ ' ,
re douleur
^7 ) º 1.
? Vous
" - -

vouliez nous rendre complices de vos .


- ' . - º , · · , · ..
·parjures
)
et de. vos
" ' , , , ' . .
sacriléges attentats.
' - , T , .. -
· · · Ah· ! 2 "plutôt
. * . , ,
la mort, que de vivre
· ·· · · · • A

-
apostats
•i '
ou infidéles
' .4 . , º ,
à notre· ·,
religion.
, , • •!

|,
Non , il ne'1 nous
... ' ^ 1 ' , .
est' pas permis,
" 1 , ... .. : ..
eh
imatière de doctrine , de rien intro
".1 . ' " 1.. ) *. t - ·A : - ' n » ----'
duire
*• •
de, notre fonds , ni même d'em
• • ' '! .. ^' - -
-

# • • | .

brasser des. opinions que quelqu'un


«^t ' ·
. .. , NI ! ... •; " •

auroit
· ·
avancées ..de i . lui-même.
· · ··· · ,· · · · .
Nous
· • - ,

avons pour
: • i• • • * . auteurs
". , ' . ' les
, ' Apôtres du Sei
• r -

gneur , qui n'ont rien inventé, mais


oncé fidèlement
' qui ont annoncé
-----
fidèlement au peuple
au peuple,
--- .

· la doctrine qu'ils avoient reçue de Jé


'sus - Christ. Quand donc un Ange
même, descendu du Ciel, nous prêche
· roit une autre doctrine, nous lui di
| rions anathême. Ainsi parloit Tertul
lien, ainsi devons-nous tous penser.
Mais telle est la loi, nous dites=
vous, ô hommes pleins de fourberie
· et de malice ! c'est bien à vous qu'il
l
n U P s E A U M E CXXXVIe. 247 ,
appartient de parler de loi et de disci
mºiiº
pline, de prononcer sur ce qui est dû
) Voci
au souverain Pasteur des ames , et à
s evº
ceux à qui il en a confié le soin après
ºenlik
sa résurrection. Et n'est - ce pas vous
le virr
li.ion qui haïssez toute loi et toute disci
nis , t! pline, qui avez rejeté toutes les pa
'roles du Seigneur , qui avez fait al
liance avec tous les pécheurs de la
terre par vos damnables maximes , et
mis votre partage avec tous les cœurs
adultères et fornicateurs qui s'éloi
gnent du Seigneur , parce qu'ils ne
l'aiment pas ? Après cela , hommes
· pleins d'iniquités , vous osez, avec
un sourire amer et barbare , vous
osez , dis-je, nous inviter à chanter
les cantiques , les hymnes dont les
- temples retentissoient dans les jours
' de notre prospérité. Hélas ! comment
pourrions-nous chanter les cantiques
du Seigneur dans une terre impie, au
milieu de ses ennemis ? N'aurions--
-
·248 P A R A P H R A s E
nous pas à craindre que vos mains au
dacieuses ne renversassent les autels
que nous aurions érigés en les arro
sant de nos larmes ? Ces hommages
consolans d'une piété pure et inno
cente , seroient cruellement calom
niés ; on les regarderoit comme un
mépris de l'odieuse et tyrannique puis
sance qui nous opprime ; on les dé
nonceroit comme un attentat porté
aux lois vexatoires que l'irréligion
et la licence ont dictées. Les intrus
eux-mêmes, à qui on ose donner au
jourd'hui le nom de pasteurs, seroient
peut-être assez téméraires pour y por
ter une main sacrilége. -

O mon divin Sauveur, sont-ce done


ici les jours que vos Prophêtes ne pou
voient voir en esprit , sans en sentir
les dangers, comme s'ils avoient eu à
· les craindre pour eux-mêmes ? Ah !
malheur à nous de nous voir nés dans
· un tems de stérilité et de désolations
n u P s E A U M E CXXXVIe. 249
Quoi , mon Dieu ! l'homme va-t-il
l'emporter sur vous, et sa parole sur
la vôtre ? Allez-vous désormais briser
toutes les tables de vos lois, préparer
le royaume de votre fils bien-aimé , à
l'esclave comme à l'enfant; au loup,
comme à l'agneau ; à l'hypocrite,
comme au vrai adorateur ? Non , mon
Dieu ! jamais vous ne ferez un par
tage si indigne de votre sagesse. Vous
nous avez assuré vous-même par la
bouche de votre Prophête, que le mé
chant ne demeurera point près de
vous , et que les injustes ne subsiste
ront point en votre présence ; que
vous haïssez tous les ouvriers d'ini
quité , et que vous perdrez tOuS CeLlX
qui profèrent le mensonge.
Jérusalem , cité sainte , et vous
justes qui en étiez l'ornement , tou
jours votre souvenir me sera cher ;
jamais il ne s'effacera de mon cœur ;
rien de ce qu'on pourra dire pour me
4 » , -
45o P A R A p It R A s E
consoler, ne me touchera, à moins
qu'on ne me parle de vous, ô Jérusa
lem! Que les impies se rient de moi ,
qu'ils insultent à ma douleur ; chan
gez , mon Dieu , changez mes yeux
en deux fontaines de larmes, puisque
je vois aujourd'hui , dans votre Jéru
salem , dans votre saint Temple, ce
que vous avez toujours eu en hor
reur, le triomphe de l'apostasie, du
schisme et du parjure. Ah ! ancienne
Jérusalem , quand vous vous vites en
vironnée de tranchées et pressée de
toutes parts, vous fûtes saisie de mille
orreurs ; vous craigniez de voir la
terre de vos pères foulée sous les pieds
des nations, votre temple ruiné, vos
prêtres dispersés, votre sanctuaire pro
fané, l'autel renversé, le sang de vos
victimescessant de couler sous les yeux
du Seigneur ; vous trembliez à la vue
de tous ces maux ; et à peine un reste
de vos enfans a-t-il pu survivre à la •
\

r» U P s E A U M E cxxxvIe. 25I
| t douleur de les avoir vus. Mais , hé
, à moi ! las! notre douleur est bien plus amère
( Jérusa · que ne fut la vôtre en ces jours de
t de moi ! votre ruine ; nos plaies sont bien plus
ur duº profondes , et l'abomination placée
mes yº dans
et plusvotre Sanctuâire , plus
déplorable. 2 désolante • *

* piº
ntre Jert Seigneur, Roi tout-puissant , toutes
•mple cº choses sont soumises à votre pouvoir ,
| en h0º et nul ne peut résister à votre volonté
tasie, sainte, si vous avez résolu de sauver
miaº Israël. Seigneur Dieu , vous êtes le
vites tº seul Dieu dans le Ciel, et il n'y a nul
ressée de autre Dieu que vous. Vous êtes juste
· de mille et pacifique , grand et élevé , Sei
, voir la gneur , et toutes vos VOleS sOnt ac

les pick - compagnées dejugement. Mais, ô mon


né, rº Dieu , ne livrez point vos enfans à la
ire pro | captivité ; ne permettez point notre
de vos perte; continuez vos miséricordes era
S yeux vers nous ; ayez compassion de votre
la vuº , héritage , de ceux que vous avez
n resº | choisis, parce que vous les, avez
* • , "
aimés,
, • º,
l'C à u
252 P A R A P II R A s E
Jusqu'ici, ô mon Dieu, les persé
cutions suscitées contre votre Eglise ,
n'ont servi qu'à mettre en évidence le
mérite de ses enfans , et à faire con
noître qu'elle est toujours invincible,
et que tous ceux qui l'attaquent, ne
peuvent éviter leur perte et leur mal
heur , quelque grands et quelque
élevés qu'ils soient. Ne l'abandonnez
donc pas, ô mon Dieu, cette Eglise ;
que l'élévation de ses ennemis ne
serve, au contraire , qu'à les faire
tomber de plus haut, et à rendre leur
chûte plus remarquable et plus fu
neste. -

O Sainte Sion, si j'étois assez in


grat pour vous oublier jamais, que
· cette main qui exprime ce que j'é-
prouve pour vous, cesse d'agir; qu'elle
|º demeure dans l'inaction y; qu'elle se
, sèche comme celle de ce roi impie
qui ordonnoit d'arrêter un Prophête !
•et vous, digne successeur des Exupert,
- des
D U P s E A U M E CXXXVIe. 25 r
E des Rigobert, que dis -je, des Atha
les est · nase , des Ambroise , ah! si jamais je
e f# me séparois de vous, si jamais j'en
vilº reconnoissois d'autre que vous sur
faire c0º le siège où Dieu vous a placé ,
rindº à moins que vous n'y consentissiez
uent,* avec l'Eglise ; que tout mon sang se
lar ſº glace dans mes veines, que la moëlle
# de mes os se dessèche , que ma lan
andonº gue s'attache à mon palais. Jérusa
º F# lem est ma patrie ; mon Dieu y a
fixé sa demeure ; mes lèvres pour
ncuis*
les #
roient-elles prononcer un nom plus
ndre |# délicieux ! Seigneur, l'espérance re
ſ naît dans mon cœur. Les trésors de
plus votre miséricorde ne sont point épui
sés. Vous vous souviendrez de Jéru
sset
| salem. Ce jour après lequel nous sou
lis, #
ue ] 6
- pîrons, n'est pas éloigné ; les bien
faits de votre clémence succéderont
qu'el" aux coups de votre justice.
lle ;?
impº Oui , mon Dieu, il nous est avanta
geux de n'espérer qu'en vous : fussions
hºº! - 22
apº \

dºt,
s*
252 P A R A P H R A s B
nous réduits à l'état de ce juste frappé
de si grandes plaies ; fussions - nous
prêts à rendre le dernier souffle de
vie : Qu'un Dieu irrité contre l'ingra
titude de toute la terre, dirions-nous,
nous immole à sa justice , s'il l'a ainsi
résolu , nous ne laisserons pas d'es
pérer en lui, nous savons ce qu'il est,
et nous défendrons ses droits les plus
légitimes : il sauvera la vérité , et fus
sions-nous dans le tombeau , nous
triompherons avec elle.
Mais, ô mon Dieu ! ne vous sou
viendrez-vous pas des enfans d'Edom ?
Oublierez-vous leurs crimes, les maux
dont ils nous ont accablés ? Vous le
savez , ils ont profané votre sanc
tuaire auguste , ils ont persécuté vos
Saints ; Ienr fureur s'allume, de pIus
en plus , leur orgueil monte toujours 7
voyez, Seigneur, du haut du ciel ,
et considérez comment ils se hâtent
--
n U P s x A U M E CXXXVIe. 253
de combler la mesure de leurs crimes,
et combien leurs pieds sont prompts
et légers pour courir au mal et à l'in
justice. Poussés par une cupidité im
pie et aveugle, ils ont porté une main
sacrilège sur la subsistance de la veuve
et de l'orphelin ; ils ont envahi le
patrimoine du pauvre : tous ces grands
édifices, ces monumens si précieux et
si respectables de la piété de nos
pères, ne deviendront-ils qu'un vil
amas de poussière ? Grand Dieu !
verrez - vous cette désolation d'un œil
serein et tranquille, demeurerez-vous
' dans le silence , et nous affligerez
vous jusqu'à l'extrémité ? Les ennemis
de votre saint Nom ont porté leurs
mains sacrilèges à tout ce qu'il y a
de plus précieux dans votre sanctuaire,
et en ont fait leur proie. On les voit
s'exciter mutuellement à la ruine de
Sion et de nos Temples.Abolissons ,
se disent-ils les uns aux autres, abo
254 P A R A » H R A s E
lissons ses solemnités , détruisons la
majesté du culte, substituons des prê
tres de Baal, des prêtres parjures, aux
dignes Ministres d'un Dieu saint ;
détruisons,jusques dans ses fondemens,
une religion ennemie de cette licence
effrénée qui a tant de charmes pour
IlOllS•

Ah ! Seigneur ! quels torrens de


larmes ne répandrois-je pas, si je
voulois déplorer la timidité et la lâche
perfidie de ces Ministres de vos autels,
que vous paroissiez avoir suscités pour
les opposer aux ennemis de votre
Evangile ! L'ingrate Jérusalem a cru
conserver ses murs et son peuple en
abandonnant son Messie ; son Messie
règne aujourd'hui, et Jérusalem n'est
plus ; ses ennemis ne lui ont pas laissé
pierre sur pierre, et son peuple, errant
et fugitif, ne subsiste que pour an
moncer à toute la terre et à tous les
n U P s E A U M E CXXXVIe. 255
siècles, que' vouloir se conserver aux
dépens de votre vérité, c'est vouloir
périr et se détruire de ses propres
mains. Comprenez ceci, et instruisez
vous, vous qui êtes appelés les sages
et les prudens, et dont les pensées
sont pleines de vanité et de folie.
Infortunée fille de Babylone, quel est
donc ton aveuglement ? Tu applaudis
à ces excès , tu animes la rage des
bourreaux qui tourmentent tes bien
faiteurs ! Lorsqu'ils te consolent dans
tes peines, lorsque, par leurs prières ,
leurs avis , leur zèle infatigable ,
lorsque, par des secours même tempo
rels, ils préservoient ton innocence des | |
écueils dont elle étoit environnée ;
devoient-ils s'attendre à une telle in
gratitude ? Seras-tu toujours aussi
coupable que ce peuple oui, oubliant
les bienfaits de Jésus-Christ, deman
doit sa mort, et s'écrioit, dans le
- 22e A
256 P 1 R A r H R A s » :
délire de son aveuglement : que son
sang retombe sur nous et sur nos en
fans ? Fille de l'ancien serpent, em
ploieras-tu encore long-temps l'art le
plus insidieux, pour inspirer au pen
ple tes révoltantes maximes ? Ap
prends donc qu'en t'élevant contre la
religion de tes pères, tu attaques ta
- bienfaitrice. - ! -

· Ah ! si je n'écoutois que les senti


mens d'une juste iudignation , je m'é-
crierois avec le saint Roi prophête ;
Heureux celui qui, ministre de la ven
geance divine, te fera éprouver des
maux plus horribles encore que ceux
que tu nous a procurés ! Heureux
celui qui , en ta présence , écrasera
tes enfans sur une pierre encore moins
dure que ton cœur ! Mais mon , jamais
le nôtre ne formera de tels vœux.
Frappez-les, Seigneur, mais afin de
les guérir ; que l'adversité dissipe les
-
·
» v P s E A U M E CXXXVIe. 257
ténèbres où ils sont plongés ; qu'ils
partagent avec nous les sentimens du
repentir le plus sincère.
Votre Eglise , ô mon Dieu, vit au
trefois naitre un Paul du sang d'E-
tienne , votre premier Martyr. Ah ! si -

vous daignez écouter les humbles


prières de vos serviteurs , nous vous
demanderons encore , aux pieds des
saints autels , la même grace pour
nos persécuteurs.Votre bras n'est pas
raccourci ; ils sont nos bienfaiteurs,
puisque leurs persécutions nous ont
ramenés vers vous; ils sont nos frères,
vos enfans ; ils sont arrosés comme
mous du sang adorable de votre au
guste Fils : notre bonheur seroit im
parfait, s'ils n'en jouissoient pas avec
mous. Seigneur , mon Dieu , que je
sois frustré de toute espérance de
vivre , plutôt que de cesser de les ai
mer et d'implorer pour eux , comnue
258 P A R A P H R A s E, etc.
pour moi-même, les grands effets de
votre miséricorde. Sauvez - les , ô
mon Dieu ! et qu'un jour réunis avec
nous, ils en célèbrent les bienfaits
pendant l'éternité bienheureuse.
-

Chrétien dévôt au Cœur de


- - Jesus.

Rien contre le Cœur de Jésus.


: - Rien qui le blesse, qui l'afflige,
quil'offense, qui lui déplaise.Je fuirai
· le péché et les occasions du péché.
* Rien que selon le Cœur de Jésus.
Rien qui ne soit dans l'ordre, qui
ne soit conforme à sa volonté. Je ne
desire que ce que Dieu veut, parce
qu'il le veut.
Rien que dans le Cœur de Jésus. ·
J'y habiterai par la pensée et mes
259
affections. C'est mon asyle, il sera le
lieu de mon repos.
Rien que par le Cœur de Jésus
J'offrirai à Dieu, par ce divin
Cœur, tout ce que je dirai et tout ce
que je ferai, mais sur-tout mes prières
et mes autres exercices de piété. C'est
par lui que j'adorerai et remercierai
iDieu, que j'implorerai sa miséricorde
et solliciterai les graces dont j'ai be
soin. - - - - -

Rien que pour le Cœur de Jésus.


- #.

Tout pour l'honorer et le remercier,


pour le consoler et le dédommager des
outrages qu'on lui fait , pour le ºu
tenter et lui plaire- ·
- Ainsi soit-il.
26o

E======s

| G A U D I U M
F I D E L I S A N I M AE

Caelo receptae post toleratum mar


tyrium.
Par un respectable Prêtre attaché à
, M. le Cardinal de Malines,
-• Lºv•a

J.

T,•ºx • toties optata


· Deo meo potior !
Omni malo superato ,
Omni bono perfruor. "
Salve, meae requiei
Sedes formosissima !
| Salve , Dei domus mei ? '
Salve, salve, patria !
| 261

LE T R IO M P H E

D' U N E A M E F I D È L E

Qui entre dans le Ciel par le


Martyre.
-

I.

JE possède enfin mon Dieu que j'ai


si souvent et si ardemment desiré.
Victorieux de tous les maux , je suis
à la source de tous les biens. Je vous
salue, admirable séjour de mon repos ;
je vous salue, maison de mon Dieu.
O ma chère, ma chère patrie ! je vous
salue l
I I.

Portum, pulsâ tempestate f,


Jam securum occupo ;
Mundi victâ voluptate ,
Palmam manu teneo.
O felicem et beatam
· In quam intro gloriam !
O ex omni parte gratam
Dei mei regiam !
I I I.

Cruciabar et vexabar,
Et ferebam aspera,
Dùm in fragilis versabar ,
Vitae valle miserâ :
Procul abiêre fletus ,
Procul angor abiit ,
Est suavis, gratus, laetus ,
Plausus qui cor influit.
263

I I.

Plus de tempête à craindre , me


voici dans le port. Plaisirs du monde,
je vous ai vaincus! La palme de la vic
toire est à moi. Quel bonheur ! quel
gloire est mon partage ! O ravissant
palais de mon Dieu !

I I I.

Pendant que j'étois dans cette vallée


de misères , parcourant la triste car
rière d'une vie si fragile, les peines ,
les maux , les tourmens fondoient sur
moi de toutes parts. O bonté de mon
Dieu ! je ne verserai plus de larmes ,
la tristesse a fui loin de moi; mon
cœur n'est plus accessible qu'aux doux
transports de la joie qui le pénètre,
- 23
264 - -

i V.

Tuli carceris mœrores,


Frigus et esuriem ,
Acres cerebri dolores ,
Nullam nocte requiem :
Asperae me pupugêre
Sœpè voces hominum ;
Vividi me momordêre
Sœpè dentes vermium.
v,
Fures inter et latrones,
Velut latro , squallui ;
Plagas et irrisiones ,
, , Instar rei, pertuli :
Potus , sordens fuit unda ;
Esca, panis mucidus ; .
Lectus, stragula non munda ;
Aura , nidor horridus.
- I V.

Horreur de la prison, rigueur de


la faim et du froid , douleurs insup
portables , cruelles insomnies, vous
n'êtes plus; je ne serai plus l'objet des
insultes , des outrages qui me furent
prodigués ; je ne sentirai plus les
morsures de ces vils insectes si insup
portables, dont j'étois la proie.
V.

Placé dans la société des voleurs et


des assassins , j'étois traité comme
eux ; on me méprisoit, on me frap
poit comme si j'eusse été un malfai
teur. J'avois pour breuvage une eau
bourbeuse ; j'avois pour nourriture du
· pain moisi ; de la paille pourrie, cou
verte de haillons, formoit mon lit ;
et je respirois, dans un noir cachot,un
air infect,
v I. ·

At, cum fuit incedendum


Necis ad supplicia ,
Et post dira moriendum
Tortae carnis tormina ;
Ferri , forcipum , flammarum .
Vim acutam subii ;
Rerum adeò dirarum
Sensu labens occidi.

•.
V I I.

Occidi, sed non occisa


· Amans fuit anima t .
, Vivit illa ; Deo fisa,
Vivet semper prospera •
_ Tempus dura patiendi,
Laus sit Deo ! transiit ;
Tempus saecula gaudendi
Per aeterna paruit.
267
V I.
, 7

Mais, lorsqu'il me fallut aller au


supplice, et mourir après avoir tant
souffert, la rage employa, pour me
faire endurer de plus cuisantés dou
leurs , le fer , les tenailles et les flam
mes ; ma foible nature ne put résister
à de si grands maux ; je succombai
•nfin, et cessai d'exister. " .
r , i'i t :: . '
V I I.

Abattu par la mort,je n'en fus point


vaincu ; mon ame immortelle ne cessa
point d'aimer son Dieu ; elle vit en
core , et Dieu est sa vie ; intimement
unie à lui , elle vivra toujours,'elle .
sera toujours heureuse de son bonheur.
Le temps de souffrir est passé , le
temps de jouir est arrivé, Gloire soit à
Dieu ! c'est pendant des siècles qui ne
finiront jamais, que je serai abîmé
dans la joie du Seigneur, parce que
j'ai été un serviteur fidèle. *º -
- 25.
V I I I.
i i. * • * • •-. . . . .
'O quàm juvat tolerâsse . . •,
Ardua prò Domino ! '
- O quàm bonum est amâsse '•' • , .
Toto Deum animo ! . ' . . . . . .
Pro durantibus tantillo , , , ,
Tempore doloribus, v : •
Loco datur in tranquillo · · · ·
Gaudiorum cumulus.
r.
… r. •• : a Y sta'rt „i. X. , ; *, r i. \.
• • * • , •i , ruta , ,,. ., , . ..-
Nunc intelligo qiàin purâ, ; ' ** * *

Christi sit religio, ' ' ;'.i ;.;. .


Pro quâ ferens homo dura * , … ;
» Tali gaudet praemio : '' '
3 Nunc ab Gcdli§ recedit ; ››,
Priscæ velim fidei, ' ' ' -
Düih hie f)ominus concedit '
• - -
269
V I I I.

O qu'il m'est utile d'avoir aimé


Dieu , et beaucoup souffert pour Jé
sus-Christ ! Pour quelques lég restri
bulations qui n'ont duré qu'un mo
ment , un poids immense de gloire
qui sera éternel. Pour avoir semé dans
les larmes , je moissonne dans la ioie.
O Dieu infiniment libéral ! quoi ! à si
vil prix, je suis comblé , pour l'éter
nité, de tous les biens dans l'heureux
séjour du parfait repos !
- * A ^-

I X.
-

- -

C'est maintenant que je connois


bien toute la sainteté de la Religion
de Jésus-Christ ; maintenant que je
suis en possession de la magnifique
récompense promise par mon Sauveur
à ceux qui souffriront pour lui ; main
tenant que, le voile de la foi dé
chiré , je vois le Seigneur tel qu'il
est , et que j'ai le bonheur d'en jouir.
z7o - >-

x. * *

Videt oculus humanus , *


Prata , flores , sidera; •
Videt quæ perita manus -

Facta pingit inclyta: v


Non hæc tamen similari
Queunt simul omnia
» His quæ datur contemplari
In cœlesti curiâ.

X I.

Suavè resonant aestivae


- - - *

Volucrum melodiae ; "


' Dulces auribus festivae ''''
Vocum sunt harmoniæ. rt ••

Sed quid haec sunt , si sacratis


Comparentur modulis, ..… , , t.

Quæ sanctorum fortunatis


Illabuntur animis ?

-
*- _ _ - ;
271 .
X.
Mortel! ton œil ne se lasse point de
contempler ce qu'il y a de frappant
| dans de vastes prairies; tu admires la
beauté de tant de différentes fleurs.
Tu ne considères point, sans étonne
ment, le nombre et l'éclat des étoiles
dont le firmament est orné, et ces mo
numens si somptueux, quoique faits
de main d'homme, chefs-d'œuvre de
l'art et du génie : mais rien de ce qui
est visible , ne peut être assimilé à ce
que présente le ravissant spectacle de
Ce #º voit dans le Palais du Roi du
Cie
•X , H. -

Quelle douce mélodie dans le chant


de certains oiseaux pendant un beau
jour de printemps ou d'été ! quelle ad
mirable harmonie dans un concert
formé par un grand nombre de belles
voix réunies, qui sont toutes parfai
tement d'accord ? Mais ici I'oreille est
infiniment plus flattée par le chant sa
cré des cantiques d'amour, dont les
Bienheureux font retentir la Cité sainte
en l'honneur du Dieu trois fois saint.
A
-— -

272

X I I.
* a

Rebus in excogitandis
Viva mens est hominis ;
Prosperis in consectandis
Vis est mira pectoris :
Nec in corde, hec in mento
- Unquam tamen habuit,
quanta Deus in fruente
Cælite
. . .
se posuit.
. .j ' a '• .

1 X I I I.

Scirent utinàm mortales, ...


M. g Quanta sint hic gaudia !
Credite , non essent quales
Sunt in mtindi semitâ:
Sua sursùm corde grandi ,
Guncta ferrent studia ;
Essent fortes et mirandi
Ad sectandum optima.

»-
273
X I I.

Que l'homme est ingénieux à in


venter des desseins qu'il croit propres
à le satisfaire ! Avec quelle ardeur son
cœur ne se porte-t-il pas vers ce qu'il
s'imagine pouvoir le rendre heureux !
Cependant nul mortel ne concevra
jamais de quel torrent de délices, Dieu
qui est tout-puissant et la bonté méme,
inonde l'ame desSaints qui ont le bon
heur de jouir pleinement de lui. -
X I I I.

O! si les mortels connoissoient bien


quelle est la béatitude de ceux qui sont
en possession de la glorieuse immor
, talité, qu'ils seroient différens de ce
qu'ils sont ! ils habiteroient toujours,
par leurs pensées et leurs desirs, dans
ce beau Ciel pour lequel ils ont été
créés. Avec quelle force ils résiste
roient aux assauts de l'ennemi de leur
salut ! quel zèle ils auroient pour faire
tout ce qu'ils croiroient être le plus
agréable à Dieu !
*
274
| x I v.

, Essent pii , patientes,


Et ad bona dociles ;
Mites essent et prudentes,
Casti , comes , humiles =
In avitâ fide sani ,
Liberales, sobrii ;
Ore reque Christiani ,
Ore, re Catholici.

X V.

Temerè non pejerarent ,


Non vindictam coquerent ;
Odio non aestuarent,
Non obscœna vomerent. .
Non edacibus usuris
Cupidi ditescerent;
Non ineptis horam curis
Unquam unam terevent. -

XIV.
275
X I V.

Quelle seroit leur piété, leur pa


tience , leur docilité à obéir à la
grace ! qu'ils seroient doux , chari
tables et prudens, chastes, réservés
et humbles ; généreux envers les
† , sobres et tempérans ! Que
eur foi seroit pure , vive et agissante !
ils seroient de vrais Chrétiens , de
parfaits Catholiques par leurs senti
mens , et ils se montreroient tels par
leur modestie , par leurs discours et
leurs œuvres.
X V.

Les entendroit-on blasphémer le


saint nom de Dieu et se parjurer ? Les
| verroit-on se livrer aux desirs de la
haine , aux fureurs de la vengeance?
Les expressions scandaleuses du liber
tinage souilleroient-elles leurs lèvres?
Y en auroit-il qui, brûlans de la soif
de l'or, chercheroient à s'enrichir par
des
mal injustices ? emploieroient
ne craindroi-ent-ils
ils si
leur temps,
pas d'en perdre même une seuleheure?
z4
276

X V I.

Sunt magnifica virtuti


Hîc decreta praemia ;
· Cœlites hâc laeti, tuti,
Fausti sunt in regiâ.
Exultantes recordantur
Acti ritè temporis ;
· Triumphantes delectantur
Partis cœli laureis.

X V I I.

Hîc invenio Mariam ,


· Matrem meam optimam,
Quae me juvit, cùm per viam
Irem terrae lubricam :
Chori sunt hîc Angelorum
- Splendidi felicium,
| Pia Domine cœlorum
, Cantica canentium.
277
- X V I.
Que la récompense qui nous est dé
cernée pour avoir aimé et servi le
Seigneur , est magnifique! O que nous
sommes heureux dans ce palais du roi
des rois! que nous nous félicitons d'a-
voir connu le prix du temps, et d'en
avoir fait un saint usage ! Couronnés
d'une gloire que nous avons méritée
par de généreux efforts, nous triom
hons, et nous triompherons éternel
§ , le cœur inondé des plus pures
délices. -

X V I I.
Parmi elles, je distingue l'incom
parable Marie, la meilleure des mères ;
c'est par son canal que j'ai reçu tant
de graces avec le secours desquelles je
me suis sanctifié lorsque j'étois, sur la
terre, exposé continuellenient à tant
de périls. Qui pourroit compter les
légions d'Esprits bienheureux qui sont
comme des flammes ardentes , par la
vivacité de leur amour ? Divisés en
neuf chœurs ; leur occupation est d'être
toujours devant la face du Seigneur ,
de l'adorer continuellement , et de
chanter, sans interruption,seslouanges,
X V I I F.

Patriarchas et Prophetas
Cerno cum Apostolis,
- Martyrumque turmas laetas •
Inclytas victoriis. ".

Cerno fidos Confessorum


Cœtus amabilium ,
Virginesque divinorum
Sertis claras munerum

X I X.

• Omnes hi supernae digni


- Inquilini patriae
Deo tribuunt insigni
Suae laudem laureae :
Deum amant ; illos Deus
Implet summo gaudio :
Horum Deus sit et meus.
Omni dein saeculo- -
"

X V I I I.
O qu'il est glorieux et qu'il est doux
d'être dans la sQciété.sainte de l'au :
guste Marie , des Patriarches et des
Prophêtes, des Apôtres qui furent dé
vorés de zèle ; de tant de millions de
Martyrs se réjouissant de leurs insignes
victoires; de tous les Confesseurs de la
foi, dont la fidélité à Dieu fut si admi
rable, et de ces Vierges pures, qui, s'é-
tant offertes au Seigneur comme des
hosties vivahtes , lui furent si agréa
bles , et qui, actuellement couronnées
de ses dons , sont si chéries de l'A-
gneau de Dieu !
X I X. .
Tous ces dignes habitans du glo
rieux séjour unissent leur voix à
celle des Esprits célestes, pour rendre
gloire à celui qu'on ne peut trop louer.
Tous aiment nécessairement leur Dieu
d'un amour pur etparfait ; et ce Dieu,
qui est tout amour , se montre à eux
à découvert, les remplit tous d'une
joie qui les rend souverainement heu
· reux. Leur Dieu sera aussi mon Dieu,
il le sera dans tous les siècles.
- 24
28o - ' , • --

Dives hâc societate,


Ero semper hilaris, •

Scilicet hilaritate /
Dignâ Dei famulis.
, Dies singula favorum
| Nova feret germina ; -

, Semper erit gaudiorum ·


Exquisita copia. " , -

" , x x I.
· Cuncta vincet unum tamea
Gaudia delicium ,
Fons et basis et fundamen - *
Gaudiorum omnium ,
Tua nempè pulchritudo,
O ter augusta Trinitas !
Omnis hinc beatitudo,
Omnis fluet fau$titas.
}

- -

- -- ...
- - - 281º

XXX.
Au milieu de cette société si illustre,
ô que la multitude des douceurs que
le § me fait goûter est grande !
Ces douceurs sont dignes de Dieu, et
elles surpassent infiniment la fidélité
ue j'ai eue à son service. Ce fleuve
e paix ne cessera point de couler dans
mon ame ; chaque jour, je vois des
choses plus admirables ; aussi, chaque
jour me fait sentir plus vivement les
faveurs de mdn Dieu, rien n'en tarira
jamais la source.
·x x I.
- -

Une joie çèpendant supérieure à


toutes les joies, et qui est comme la
base de tout mon bonheur, c'est , ô
trois fois auguste Trinité , de con
templer votre beauté ineffable ! Non,
ce n'est qu'en vous voyant face à face,
qu'on peut être parfaitement heureux;
vous seule, d'où découlent tous les
biens , êtes ma souveraine béatitude
282

X X z I.

O fons omnis bonitatis, | .


- Deus dator omnium ; | .. !
Verae fons felicitatis, · · ·
Cordis puri gaudium!
E8ce tuos in amplexus
Curro, volo; vocas , propero
, Qui me tibi jungit nexus -

Duret is perpetuö ! :

Junget , jugi jubilo !


X X I I I.

Felix dies , quâ salute


: Ineffandâ muneror ! -

Felix hora, pro virtute


Quâ coronam consequor !
· Ope tuâ, Jesu bone, -

" Hunc sum nactus terminum; .


Tuâ fretus Passione ,
-
Omnem vici laqueum. ' •

" - - --
283

X X I I.

O Dieu, qui êtes tout bien, et la


source de tous les biens , mon unique
bienfaiteur ; qui seul pouvez remplir
tous les desirs des cœurs ; lumière et
vie des fortunés habitans du céleste
séjour ! VOU1S † , je me hâte,
je cours, je vole dans vos bras ; il ne
· se brisera jamais ce doux lien qui m'u-
uira à vous.

x x I I I. "

O l'heureux jour, celui où vous


vous donnez à moi pour récompense !
Heure fortunée, où je reçois la cou
ronne qui est le salaire de mes vertus !
Aimable Jésus , c'est par votre se
cours , digne fruit de votre mort,
que je suis enfin parvenu à un terme
si glorieux 5 c'est en mourant que vous
m'avez mérité votre grace ; c'est par
elle que j'ai échappé à tous les dangers
284 -

" X X I V. .

• Donec eram inter vivos,


Potui deficere
· Et iniquitatis rivos
Velut aquam bibere ;
Sed, cùm cœli jam sim civis
Tuâ , Jesu, gratiâ,
Timor est abactus quivis;
Non cessabunt gaudia.
;
285
X X I V.

Dans le cours de ma carrière mor


telle, je pouvois pécher, je pouvois
me plonger dans un torrent d'ini
quité ; mais aujourd'hui , et pour
toujours, citoyen du Ciel, je n'ai plus
aucun sujet de craindre, je suis im
peccable ; rien ne sera capable de
troubler ma paix , de diminuer ma
joie , de m'enlever mon Dieu, d'af
foiblir l'amour que j'ai pour lui.

F I N. f
-

- -

, "

-
- | --,

--

.*

-
- • -
| º -

-
-

-
-
-
»
- - -
-
- * •
-
*
| |.

•. - - • -


-

r - -

-
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-

_ *º* - - - • -

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-
- - -

•º •

- -

|.
4 - 4 -

- 1


l
-

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