Vous êtes sur la page 1sur 637

A propos de ce livre

Ceci est une copie numérique d’un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d’une bibliothèque avant d’être numérisé avec
précaution par Google dans le cadre d’un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l’ensemble du patrimoine littéraire mondial en
ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n’est plus protégé par la loi sur les droits d’auteur et appartient à présent au domaine public. L’expression
“appartenir au domaine public” signifie que le livre en question n’a jamais été soumis aux droits d’auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à
expiration. Les conditions requises pour qu’un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d’un pays à l’autre. Les livres libres de droit sont
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont
trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir
du long chemin parcouru par l’ouvrage depuis la maison d’édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.

Consignes d’utilisation

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine.
Il s’agit toutefois d’un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l’usage des particuliers.
Nous vous demandons donc d’utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un
quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N’envoyez aucune requête automatisée quelle qu’elle soit au système Google. Si vous effectuez
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer
d’importantes quantités de texte, n’hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l’utilisation des
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l’attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet
et leur permettre d’accéder à davantage de documents par l’intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en
aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l’utilisation que vous comptez faire des fichiers, n’oubliez pas qu’il est de votre responsabilité de
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n’en déduisez pas pour autant qu’il en va de même dans
les autres pays. La durée légale des droits d’auteur d’un livre varie d’un pays à l’autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier
les ouvrages dont l’utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l’est pas. Ne croyez pas que le simple fait d’afficher un livre sur Google
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous
vous exposeriez en cas de violation des droits d’auteur peut être sévère.

À propos du service Google Recherche de Livres

En favorisant la recherche et l’accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le frano̧ais, Google souhaite
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l’adresse http://books.google.com
LE REGNE

DE -»

D I E Ut

EN L'OR AlSOtf*

ME N TALE,
OU IL EST TRAITE' D^.
plusieurs difficultez qui arrivent en 1a^
pratique de ce saint exercice.
Par HENRY MARIE BOVDON 4
Dobleur en Theologie , & grand
Archidiacre de íEglise d'Evrettx.
NOUVELLE EDITION
REVUE ET CORRIGE'E, y

A P A R I S Jes F-nflnes
40 - CHAWILLY
Chez Jean-Baptiste Delespinï, rué"
laineJacques , à limage sainc
Paul.

M. D C C I I.
~*Avec Approbation & Privilege\
V
T
DIEU SEUL

N OSTRE-D AME

D U

MONT-CARMEL-

BMIRALE Mere
de Dieu prosterné à vos
pieds sacrez^ le lieu de
ma retraite ordinaire s
appuyéfur les bonte^incomparables
de votre cœur tres-misericordieux t
fose vous presenter ce petit Ou
vrage 3 qui £autre part efi tout à
vous par la prosejsion que je sais
de votre servitude 3 aussì-bien que
la personne qui vous íoffre avec
tout ce qu'elle a 3 & tout ce qu'elle
peutfaire de bien en la vertu de vo
l ij
fre Fils bicn-aimè. Mais comme ce
petit Ouvrage ne refaire quel'Orai
son & le %ele du regne de Dieu ,
.c'est avec bien de la justice 3 mon
aimable Souveraine 3 que je vous
le dedie fous la qualité de Notre-
Dame du Mont-Carmel , puisque
les ames qui s'y retirent font obli
gées par leur Regle 3 de mediter en
la Loy du Seigneur , de veiller dans
l'exercice de la Sainte Oraison ; que
lasolitude dont elles font profession
leur donne le privilege de parler
cœur à cœur au divin Epoux 5 que
le Saint Patriarche qui est Fon
dateur de cét ordre d'Oraison 3 est
destiné avec ses Enfans 3 pour com
battre dans tes derniers temps pour
le regne de Dieu 3 contre la tyrannie
de PAnte-Christ & de topsses Sup-
fosts.
Vousètes 3 b tres-pure Vierge 9 la
Dame du Carmes le Saint Propre,,
te Helie , après la revelation de vos
grandeurs qu'U eut 3 selon le senti
ment des Saints Peres 3fous lafigure
de lapetite 2ssae qui luyparutt ayant
t-omèncè de vous honorer par la lu*
Iniere prophetique plusieurs fiecles
auparavant votre heureuse nais
sance. Vous êtes 3 b Vierge tres-,
immaculée 3 la Dame du Carmel
en ayant honore les habitans de vos
charitables visites durant les jours
de votre sainte vie , & d'une affec
tion toute finguliere ,selon l'ancienne
tradition de cét Ordre > ce qui a
donné lieu aux Souverains Ponti
fes de les appeller vos Freres , &
d?accorder des Indulgences k ceux qui
tes qualifieraient d'un titre fi glo
rieux. AuJJt ccfurent cessaints Per^
fonnages qui après votre triomphan
te Assomption 3 consacrerent à Die»
ta pre?nicre Chapelle sous l'invoca
tion de votre divin Nom. Vous êteSy
ó bienheureuse Vierge S la Dame du
Carmelpartoutes les grâces & dons
extraordinaires dont vous l'aves^
enrichi , par cette multitude prodi
gieuse de miracles que vous avezjm-
petré de la Toute-puijsance de Dieu
voftre Fils , en fa faveur h par ces
privileges singuliers dont vous l'a-
á iij
vet^annobli 3 & tres-specialement
par ces secours misericordieux que
•vous rendez^ dans les flammes du
Purgatoire aux ames qui en ont por
te 3 avec les conditions requises 3 le
Scapulaire le premier Samedy d'a
près leur mort3 comme sept Souve
rains Pontifes l'ont declaré en di
vers temps ì ce Privilege ayant esté
examiné tout a loisir successivement
en la longueur de plusieurs siecles i
& tout de nouveau dans le nojlre t
par Paul V. qui a confirmé par un
Jugement contradictoire , ce queses
predecesseurs avoient autorise 3 &
permis par une Bulle particuliere
qu'on prêchât ce Privilege à tous
les Fideles, En cela 3 b Mere de
misericorde 3 l'on peut dire que vous
êtes la Fontaine des Cantiques ,
À laquelle l'Epouse sacrée est com
parée 3 dont Salomon parle 3 &qui
n'estoit pas loin de la ville de Tri-,
poli 3 qui partageant ses eaux en
une multitude de ruisseaux differens3
arrousoit tous les jardins de cette
contrée. Fontaine appellèe par Jo
'sephe 3 Sabbatique , ou du SamedyS
farce qu'en ce jour , selon le raport
de cêt Auteur > elle couloitavecplui
d'impetuofitè , & repandoitses eaux,
en plus grande abondance , par un
miracle que nous pouvons bien dire
estre la figure des grâces extraordi
naires que vous répandez^ ce mème
jour dans les feux du Purgatoire ,
pour en éteindre les ardeurs à íégard
des ames qui sesont acquitées digne
ment des devoirs de vôtre Scapa*
laire.
Vous ètes 3 ô Mere toute d'amour,
la Dame du Carmel par les foins
amoureux que vous avez^ toujours
fris de cét Ordre j mais singuliere
mentpar la. reforme qui s'en estfaite
dans ces derniers tempspar vostrefì-
delle servante sainte Therèse , qui
dans cette vue s'écrioit : arriere la.
prudence de la chair 3 jefçay que la.
sainte Vierge m'a enfa protection 3
& que c'est par elle que le Carmel est
renouvelle ì &qui parlant des fon
dations de ses Convcnts , protestait
que c'eftoicntde purs effets des foins
a iiij
"defa (glorieuse Mere, Dame & Pa^-
trône du Carmel3 qui declare encore
nettement que la permission de la.
reforme accordéepar le Pere Rubev
Cencrai ,. ayant efté demandée au
nom de la tres-facrée Vierge ,fut un
coup de fapuissante main, ce General
íayant refusée absolument a toutes
lespersonnes qui l'en avoientsollicité
auparavant, quoi-que de grand me
rite & d'autorité. Mais , b Mere
toute aimable, que n'ave^vouspoint
fait pour cettesainte reforme ì Vous
avex^ obtenu de votre Fils ,selon la
revelation qui en a efiè faite kvbtrt
chere fillesainte Therese, que lefrere
de l'Evêque d'Avila , mort subi
tement, fut preservé de l' Enfer, k
raison qu'il étoit Fondateur de l'un
de ses Convents. Vous avezjrevetu
d'une robe blanche ^-miraculeuse le
Pere Piere YvragmzJDominicain ,
farce qu'il y avoit contribué de ses
foins. Vous avez,paruk sainte The
rese &a sa fidelle compagne,Anne de
saint Barthelemy , étendant votre
. Manteau royalsur tontes ks Reli-
pieuses de cét Ordre , &faisant voir
qu elles ètoientfous votre maternelle
.proteclion. L'on vous avù ,pendant
que les R eligieufes recitoientle Salve
Regina. , laisser couler de vos yeux
divins des rayons d'une tendresse ad
mirable sur foutes ces bonnes filles.
&fais , b Reine de toutes les douceurs
du Paradis 3 jusqu'il quel excès de
bonté vôtre a?nour s'est-il porté ,
ayant envoyé des Anges > comme il
efi rapporté dans íHistoire de l' Or
dre au Convent de Malagon pour
aider à la SaCrifineì ayant de plus
miraculeusement a..Jifìè aidé à une
infirmiere qui étoitfatiguée ; ayant
paru visiblement plufieurs fois aux
Novices , pour les fortifier dans
leurs tentations 5 ayantgueri le mas
du pied d'une Religieuse , qui l'enu
pêchoit d'aller au Choeur ; mais en-
fin ayant impetré des faveurs Jans
nombre , & incroyables à ceux qui
ne sauroient pas vos misericordes
excefiives. Vous étes , b La Souve-
raine des Anges & des hommes , la
Dame-du Carmel ? & iì sauf bien
it v
dine quril vous appartient d!une ma~
niere bienfìnytliere s puisque nòtre
SeigneuTyVotre Fils bien-aimé 3 don
na une Couronne asainte Therese
la remercia du service qu'elle vous
rendoit, dans lesfoins qu elle prenoit
defa Reforme.
AuM cette Sainte que Dieu avoit
choifipour rèta blirpar elle le premier
esprit du Carmel , vous en re^ardoit
toujours comme la Dame & Pa-
trone. Elle ne fe pouvoit lasser de
dire qu'elle portoitvotre habit , con
siderant l'ordre & tout ce qui y étoity
jusqu'aux habits mêmes, comme des
choses qui vous appartiennent t &
parce quelle en devoit être l'un des
plus precieux ornemens , la grâce lui
a toujours inspiré des mouvemens
d'une devotion extraordinaire pour
vostresacréepersonne. A l'áge defix
k sept ans elle vous prit pour fort
Avocate 5 & environ l'age de dou~
%e , pour fa trps-chere mere. A l'œge
de quinze ellefut penfionnaire dans
un Monastere qui vous étoit dedié
fous la qualité de M'otre-Dame }
& c'est dans cette Maison qui efoit
à vous , qu'elle recùt les -premiers
Jentimcns de la vie Religieuse, si
J*âge de vingt-un an elle prit fha
isit de Religion dans un Monastere
qui vous ètoit consacré fous le titre
de 2Vostre-Dame du Mont-Car
mel 5 & ce fut dans ce lieu quelle
Jit honorer vojíre immaculée Con
ception 3 faisant chanter tous les
Samedis une Antienne en l'honneur
de ce tres-pur & toutsaint Mystere.
C'est dans ce lieu qu'elle' procura
que ion celebrât la Feste de vos
Douleurs h & c'est dans ce lieu qu'
elle prenait un goûtsingulier à re
citer voflre saint Rosaire. Estant
élue Prieure au Convent de l'In-
carnation,ellefit mettre votresainte
v Image en fa place 3 & mit entre
ses mains les clefs de la Maison ,.
comme vous y cedant tout le droit
qu'elle y avoit Z & enfin durant
tout le cours de fa precieuse vie elle
a eu recottrs à vostre bonté enfes be
soins , elle vous a honorée comme fa '
Dame & Patrons , & aimée com-'
â vj
mesa bonne & tres- chere Mere.
Ensuite il nefaut pas s'étonnerfi
£un de vos Serviteurs a écrit 3 que '
Dieu a operé en nosjours des mira
cles inouïs 3, des prodiges extraordi*
.naires de vertus tout-à fait admira- -
îles ,que l' Europe a. vit avec étonne
ment & avec refpecl cette ancienne
ferveur 3 cét esprit fsublime , cette
abnegation ó, ce. mépris universel
de toutes choses dont plufieurssaintes
Vierges one éclaté dont elles ont
annobli l'Ordre sacré du grand Pro
phete Eíelie i 0* que non feulement
toute l'Europe , mais encore tout
ÍUnivers a admiré les vertus des
anciens Peres, & des Vierges so
litaires 3 ramenées à leur premiere
fureté ,. & comme ressuscitées & re
nouvelées dans leurpremiere beautéì
fi vosìre fils même a dit à la glo
rieuse Reformatrice du Carmelx
qu'elle verroit de grandes choses i
car que ne peut-on point attendre
de vos foins maternels 3 vousqui
«fies, la Tresoriere &. la Dispensa -
trice de toutes les plus précieuses
'faveurs du Ciel s \
Sur-tout ilfaut ai^jier que la'
grande grace particulive que vous
<a'vez^obtenu'é pour cêt O,dre , est le
don d'Oraison , qui efì la.(ource se
conde de toutes ses autrt graces.
O Mere de toute douceur r Mere de
bonté & de misericorde 3 faits part
de ce don précieux à ceux qui liront
ce, petit Quvrage & à celui qii l'a
composé. Donnez^y votre sainte bê-
nédiïîion 3 avec votrepieux Enfant ,
donneZçlaa vojlre indigneserviteurS
a tous vosserviteurs & servantes 3
afin que Dieu seul vive & regne en
tout ce que noussommespourjamais*
j4.infisoit-ik
DIFU SEUL.
AV GL&IEVX SAINT'JOSEPH ,
Prouteur du Carmel i & à la.
SerJ>hiquc Sainte Therese 3 Re
formatrice de cet Ordre.

C~vl a n d Saint , le miracle & l'étor;-


Jnement de tous les Saints , dont la
graideur de la grace s'éleve en fa hauteur
incomparablement au delliis de tout ce
qu'il y a de pins éminent parmi les Saints.
Homme plus qu'homme , homme plus
qu'Ange , le sujet des admirations de ces
esprits sublimes , de ces pures intelligen
ces du Ciel , aussi-bien que des ames les
plus élevées de la terre:car où est l'Ange
dont on puifledire qu'il a eùla Mered'un
Dieu pour Epouse,qu'il a esté le Pere pu
tatifd'un Dieu Homme. qu'il l'a nourri,
élevé, porté entre fes bras, & sauvé de la
mort ; & enfin qu'un Dieu lui a esté fujer.
En veri té,tous les siecles n'ont jamais riert
vû de femblable.Ce sont des veritez nou
velles pour les Seraphins mêmes , qui au
milieu de la gloire ont appris des circon-
stances surprenantes qu'ils ignoroient, &
qiri regardoient le mystere de ['Incama
tion. Incomparable Saint , il n'y a point
d'esprit au Ciel & en la terre , qui ne se
«Joive perdre dans l'abíme de ces mer»
veilles , dans la vûë de vos privileges
<^ui vous sont si particuliers , que ja
mais aucun autre homme que vous
n'en a eu de pareils.
Apréscela , il n'est plus question de
pr ester son cœur de vous aimer^ar il faut
qu'il cesse d'être capable d'amour , d'être
cceur.ou Bien il ne doit respirer que vôtre
amour, & doit être tout de feu pour vous.
Non,il n'est pas possible de se défendre de
vôtre amour, & de ne vous avoir une de
votion toute cordiale. Vos aimables per
fections, vos glorieuíes excellences , vos
merites precieux sont des motifs plus que
fuffisàns pour vous engager ses inclina-
tions.L'interêty oblige(puisque vous ères
le Saint tout-puissant auprès de Dieu ; &
le Ciel a revelé en nos jours à une grande
Ame , que Nôtre- Seigneur ne refuse rien
des choses justes qu'on luy demande ,
quand on l'en prie*par les services que
vous luy avez rendus. Mais comment dit
fa grande Sainte de vôtre devotion , la
glorieuse Therese ; peut-on penser aux
assistances que vous avez rendues à la
Reine du Ciel & au petit Enfant Jesus ,
fans vous en remercier , fans en être tou
ché. Mais comment peut-on penser & à
l'amour que vous avez eu pour Jesu s Sc
$íÁiut , & à l'a-môur que Jesus Si Ma
rie ont eû pour vous fans être tout d'a
mour pour vous ! Et- puis , l'intei êt qne
vôtre iainteEpouse prend aux choses qm
touchent vôtre devotion , comme elle le
marqua à sainte Therese, lny prenant les
mains & luy disant qu'elle luydonnoit
beaucoup de contentement en vôtre serì.
vice , pr-eíí© encore beaucoup, ds .vous
honorer singulierement,r ' . . .; v -,'>
Aullî cette grande Sainte rvpublioiE
rien pour établir vôtre culte.; & sur tout
elle conseilloit de vous prendre pour A-
vocat Sc Patron dans les voyes de KO»
' raison. C'est pontquoy elle vous ^hoisit
pour Protecteur du Carmel , & vouiut
que le premier Monastere de la Resor
me , comme une maison d'Oraíson , fut
sous vôtre glorieux nom ; & l'on peur
dire que Dieu s'est servi de cette Sainte x,
Sc de tout l'Ordre du Carmel , pour étaa
blir vôtre devotion par toute la terre, &
faire éclater vos grandeurs parmi tou&
les peuples,-) . , . .-.n e ! l, t
Toutes ces vûes me sont des motifs
ttes preflans de vous consacrer ce petit
Ouvrage ;mais ce que je fuis à la Sou
verain . des Anges & des hommes , m,'y(
oblige ndispensablement , puisque U{
qual'té d'Epoux de cette grande Reine
vous rendant.ses biens communs ,io\K'
ce qui est à- elle vous appartient: Grand'
Saint, a prés donc métre jetté aux pieds
de votre aimable Epouse , me voilà pro-
fterné aux vôtres, vous presentant ce
petit Ouvrage qui est à elle , aussi bien
cjue la personne qui l'a fait , & tont le
reste qu'elle peut avoir , qu'elle vous of
fre aussi à même rems comme ason tres-
honoré Seigneur & Maître.
Ensuite je m'adresse à vous , Sera-
phique Therese ; l'union inefrable que
vous avez eue avec Jesus, Marie , &c
JosEPH,m'y engageant absolument.Mais
comment pourrois- je , ïans une injustice
manifeste , ne vous- pas presenter ce qui
est plus vostre que mien. Ce petit Ou
vrage estant rempli de tous costez de
rostre doctrine eeléste, de vos sentimens
divins que j'ay tirez de tous vos Ouvra
ges ; ensorte que l'on peur dire qu'il est;
l'Ouvragede vos Ouvrages. Aussi com
me tous vos Ouvrages tendent speciale
ment à l'établiísement- de l'Oraison
celuy-cy se propose la même fin. Glo-
rieuse Sainte, qui disiez que Nôtre-Sei
gneur ne faisoit pas une petite grace à-
celuy qu'il-excitoit à une si sainte entre
prise , comme celle de l'Oraison,adorez , .
benilïêz , louez , remerciez , aimez pour
moy ce Seigneur de toute misericorde , ,
de cette grace qu'il m'a faite».Louez. &
ílimez sa tres- sainte Mere , de ce qû'elTe-
me l'a obtenue ; & puisque vostre chaste
cœur estoit tout devoré du zele du Regne
de Dieu par les desirs ardens que vous a-
viez de la conversion des pecheurs , He
retiques , Schismatiques & Infideles ; à
present que vous êtes plus puiflànte que
jamais en la gloire du Ciel , prelsez , je
vous en conjurera divine Bonté pour l'é-
tabliisement de ce Regne dans mon cœur,
& dans le cœur de tous les hommes , &
obtenez une abondance de graces puis
santes pour tous les Predicateuts.Confes-
scurs & Directeurs qui y travaillent , Sc
specialement pour ceux qui sont dans les
pais étrangers, Helas ! vous aviez cou
tume de dire que vous ne vous souciez
plus de vous , & que vous ne sçaviez ce
que vosls estiez devenue ; c'est que vous
n'estiez plus , & que vous estiez heureu
sement perdiìe dansJEsus, qui feal vivoit
& regnoit en vous. O que ces démarches
que vous avez faites pour vôtre perte sont
belles, ô la Fille du PrincelPuiífions nous
courir aprés vous à une si heureuse perte,
-afin qu'étant tous perdus, & n'estant
plus,il n'y ait plus que Dieu seul,afin que
Jtsus seul vive &s regne à jamais. Ainsi
soit-il , ainsi soit- il, ainsi soit il.
, Approbation des Docteurs.

NOus soussigné Docteurs en Theo


logie , certifions avoir lû& exami
né le Livre intitulé, Le Regne de
Dieu en l'O raison Mentale,
composé par "Monsieur Boudon , grand
Archidiacre d'Evreux , dans lequel nous
n'avons rien trouvé qui ne soit tres-
conforme aux regles de la Foy Catho
lique , Apostolique & Romaine , &
tres- utile pour faire marcher res ames
avec sûreté dans les différentes voyes-
de l'Oraifon , & les affectionner à ce
saint exercice. Fait à Paris ce trezième
Avril 1670.

F. Thiirs ATTT.

P. D E S P O N T.
T A B L E

JD E S CHAPITRES.

LTV RE P RÉ M TER.

C H A P I T R E Ii

L'Oraison mentale efi le grand moyen dont


Dieu fesert pour l'établissement deson'
Régne , page i
Chap. II, De l'Ôraison mentale, & deses
différentes espéces } 9
Chap. III. De la Meditation, i5
Chap. IV. Desperfinws qui ne peuvent oh
doivent mediter , 36"
Chap. V. Qu'ilfaut éviter le extrémites 4F
Chap VI. Du temps qu'il faut donnera
t'Oraison Mentait\ „ 5z
Chap. VIl. Qu'Usauf prendre garde à ne
se pas laijfer importer aux ferveurs sen
sibles y 60
Chap VIlI. De la Contemplation atlive, 65
Chap. IX. S'ilfaut constiller généralement
la Contemplation , 68"
Chap. X. S'ilfaut conseiller la Contempla
tion aauelqu'tms , 7i
Chap. Xl. S'il faut toujours contempler
N,òtre- Seigneur Jefus-Christ t, 80
TABLE.
Çhap.XIT.r^w afferentes en f Oraison, tf
CV\ap. XIII. S:n. iipeits dz sainte Therèse t
décritsa voye , 0" n improuve pas les
uoyes des antres , mais les abus , iop
Çhap.XIV. Qgun chacun doit marcherpar
Ja voye , mais toujours dans l'union avec
Nòtre- Seigneurfesus-Christ , 119
Çhap. XV. Du fond de l'ame , n8
Çhap. XVI. pe COraison dans íètat de
peine , 133
Çhap. XVII. De îOraison Passive , 144
.Chap. XVIII. Ce qu'il fautfaire dans fO •
raison Passive , 15 $
,Chap. XIX. Des imperfections que son doit
éviter dans l'Oraison Passive , i6j
jjChap. XX,. Pe l'oisiveté , & trop grande
atlivitè , 175
Çhap. XXI. Lasolide pratique des vertus,
excellente inarque de la bonne Oraison, 180
Çhap. XXII. De la difference qui se ren-
. contre souvent entre les personnes qui mar
chent par la voye d? la Contemplation ,
& celles qui cheminent par la voye de la
Meditation , l8<S
Oraison a la tres-sacr'ee Vierge y 191

' LIVRI SECOND.


«Chap. L T"V E la necessité de l'Oraistn
\_J Mentale , 193
jChap. II. Des dispositions a la sainte Orai
son. *Q?
TABLE.
Chap. III. Que Us attraits divins nous lais"
sent en pleine liberté de lessuivre , eu re-
; jetter, & qu'il ne faut pas curieusement
examiner les conduites de Dieu , 214
Chap. IV. Des empêchemens à la sainte
Oraison , , 252
Chap. V. Du grand dégagement ou doit
etre l'amepour être unie à Dieu , 241
Cha p. V I . La moindre imperfection empêche
la parfaite union avec Dieu , tft
Chap. VU. Des défauts de ceux qui tendent
a Dieu , 258
Chap. VIII. Du point d'honneur , 277
Chap. IX. Du respect humain, 284
Chap. X. De la prudence humaine , 295
Chap.XI. Du désir déreglé dessciences, 198
Chap. XII. -Des amitiez,& particulière
ment de eelles des.parens j 312
Chap. XIII. Du tres-grand abus , mais af-
se7 commun parmi les personnes qui vont
a Dieu , qui mettent la devotion où elle
rieft pas , & qui ne la mettent pas ou elle
est. Il est aufji traité des goûts spirituels ,

Chap. XIV. De quelques autres défauts ,

Chap. XV. Des Croix des personnes' d'O


raison , 55°
Oraison à la tres-sainte Vierge , Trône de
la divine sagejse,la grande Reine des voyes
de Dieu -, 377
TABLE.

LIVRE T ROISIE'ME.
Chap. I. TTX Es grands avantages de fO-
raison Mentale , 379
Chap. II. Si les voyts éminentes de l'Oraìson
sont compatibles avec l'état de la vie atti-
ve , & fi elles font avantageuses auxper-
fonnes qui font dam lesfontl'ions de la vie
apostolique , 384
Chap. III. L'Oraison Mentale jesormt.let
sens interieurs & exterieurs , S' 401
Chap. IV. VOraison Mentale nous ob
tient les plus pures lumières de Cesprit de
Dieu , 407
Chap. V. La memoire se trouve purifiée
dans la pratique de l'Oraifin Mentale^iç
Chap. VI. VOraison Mentale unit divi
nement la volonté de Dieu , 41 1
Chap. VII. De íœilsimple , eu de la vue
de Dieu seul , 429
Chap. VIlI. L'ame devient heureusement
le glorieux Regne de Dieu, 437
Oraison a la Vierge fidelle , tres-digne E-
poufe du Saint-Esprit , 443

LIVRE QJJATRIE'ME.
Chap. I. TP\-E la perseverance en lasaìtjte
jL/ Oraison , 445
Chap. II. De la devotion aux Anges &
TABLE.
Saints ; mais fpeciakmeut a la tres-sacrèa
rurge, 4ji
'Chap. III. Eclaircissement de quelques dif
ficultes touchant l'Oraison , '464
Chap. IV. Suite du discours commencé ,

Chap. V. De la Direction , 507


Chap. VI. Des qualitez du Directeur, 509
Chap. VII. Ce que le Directeur doit faire
en la conduite des amcs , 519
Chap. VIII. Des sautes que commettent les
Directeurs , & des maux qui en arrivent.
537
Chap. IX. Ce que les ferfinnes dirigées
doiventfaire , & ce quilles doivent évi-
**r, 557
Chap. X. Conclusion par me exhortation
à l'amour du Règne de Dieu , 578
Oraison à la toujours Immaculée , & tres-
pure Mere de Dieu , la grande Reine det
Etats du Roy Jesus , 584
Addition , 587

Fin de la Table.
DIEU SEUL

LE REÇNE DE DIEU
EN L'ORAISON MENTALE.

LIVRE PREMIER.

CHAPITRE PREMIER.
&Oraison Mentale est le grand moyen dont
Dieu se sert pçnr l'établijjement
de son règne.
E Royaume de Dieu est au,
dedans de vous , dit le Sei
gneur. C'est dans cet inte
rieur que le Souverain & le
Maître absolu de toutes
choses établit son Empire, par l'anean-
tistement de ce qui est opposé à sa divi
ne volonté, & par l'assujettissement de
ce que nous sommes , de ce que nous
pouvons , &-de ce que nous faisons: car
c'est en ces choses que consiste le regne
de Dieu. ',. '
t Le Règne de Dieu
O mon Seigneur & mon Dieu ! voilà
de grandes choses en peu de paroles. O
sagelse incréée qui atteint d'un bout à
l'autre avec une sorce toute- puissante ,
& qui dispose de toutes choses avec une
suavité nompareille ! venez dans ma
pauvre ame pour l'éclairer de vos divi
nes lumieres , luy enseignant les loix de
vôtre Empire, afin qu'elle les puilse ap
prendre efficacement en vôtre vertu , à
ceux qui liront ce petit écrit , que je
dedie uniquement à la gloire de vôtre
Souveraineté, & de celle que vous avez
choisie pour Mere en vôtre admirable
Incarnation , & que vous avez ensuite
élevée si glorieusement à la participa
tion de vos couronnes. O Fils bien-aimé
du Pere Eternel ! ô Fils tout aimable de
la tres-pure Vierge , que mon ame SC
toutes celles que vous avez créees de
viennent vôtre Regne ! que vôtre Nom
soit sanctifié par toute la Terre par la de
struction de l'idolatrie , de l'infidelité ,
de l'heresie & du peché ; que tous les
Peuples le magnifient par une entiere
consormité de leurs volontez avec vô
tre volonté divine. O adorable J e s u s,
que vôtre regne arrive ! que vôtre re
gne arrive !
Or il faut ici remarquer, que ce n'est:
pas assez de bannir tout peché mortel
in l'Oraison Mentali.' J
de nos ames pour 1'établissement du re
gne de Dieu. Il est vray que l'aimable
Jesus vit dans tous les coeurs animez
de ]a grace fanctifiante,maÌ5 il n'y regne
pas : car combien se passe-t-il de choies
dans la plupart de ces ames qui luy
font opposées. Plusieurs se laissent aller
à de fâcheux pechez veniels , fans s'en
mettre beaucoup en peine, & c'est gran
de pitié de voir leurs esprits & leurs
cœurs remplis de maximes & d'inclina
tions bien éloignées de celles de nôtre
divin Roy , qui a paru visiblement par
mi les hommes , pour leur apprendre ,
selon la doctrine du grand Apôtre , non
seulement à renoncer an monde , mais
encore aux desirs du siecle. Combien
de recherche du propre interêt, mal si
commun , que selon la divine parole , il
est presque universel. S'il se rencontre
des ames genéreuses qui aimeroient
mieux mourir que de commettre le
moindre peché veniel , ou même la
moindre imperfection avec une entiere
connoissance , ces ames ne laissent pas
de se rechercher , quoy que sans en avoir
une pleine vùë dans plusieurs de leurs
actions. O mon Dieulquede sujets d'hu
miliation en l'homme ! Les exercices ,
les plus spirituels , les actions les plus
saintes se trouvent infectées de l'amour
A ij
4 LeRègne deDieu
propre. O combien de sennons,de con
ferences , de directions , d'aumônes , Sc
d'autres actions semblables, qui atti-
roient les yeux, & qui rawííoient les
esprits , qui donnoient tant d'estime de
ceux qui les faisoient , feront auJuge-
ment de Dieu des œuvres vuides , & de
nulle consideration ! Dans le Convent
d'Alve, Monastere des Carmelites,selon
la reforme de sainte Therese , cette sera-
phique Sainte étant encore en vie , les
Religieuses y menoient une vie admi
rable , soit par la pratique de ce qu'il y
a de plus austere en la morrisication,soit
par l'exercice des vertus heroïques , soie
par la communication des plus douces
faveurs du Paradis , Nôtre Seigneur Sc
les saints Anges conversant familiere
ment avec ces saintes ames : Or il arri
va qu'une de ces Religieuses qui paf-
soit pour une Sainte , étant decedée,
parut a prés sa mort dans de grands tour-
mens , & dit à l'une de ses sœurs ces pa
roles : Ah ! ma sœur , que l'on voit
icy bien plus clair que dans le monde :
fçachez que ce qui paroît fur la terre
digne de louanges, ne merite icy que
des châtiment.
Nous avons donc besoin de graces
bien particulieres , pour être fans refer-
ire , & entierement à l'adorableJ e s u s ,
ÊN l'OHAlSON MENf Ali. 5
afin que non seulement il vive , mais re
gne souverainement dans nos ames. Or
c'est une doctrine constante parmy les
Saints , que l'Oraison , & specialement
1'Oraison Mentale , est lemôyen le plus
efficace pour les obtenir : & l'experience
fait al£z voir que c'est le grand moyen
dont Dieu se sert pour l'établiííement
de son regne:c'est par l'Oraison Mentale
qu'arrive la reformation des sens exte
rieurs S< interieurs , que la memoire se
trouve purifiée, l'esprit saintement éclai
ré , la volonté divinement unie à la vo
lonté divine , & toute lame perdue
heureusement , & glorieusement trans
formée en Dieu seul.
En voicy un exemple bien touchant en
la personne de la grande sainte Therese.
L'innocence baptismale que cette Sain
te a toujours conservée, & dont la blan
cheur n'a jamais été ternie par la tache
d'aucun peché mortel , a toû jours donné
lieu dans son cœur à la vie de la grace de
l'a dorable Jesus : mais plusieurs faures ,
quoy que legeres , qu'elle commettoit ,
ne donnoient pas lieu à Tétablissement
de 1'Empire de ce divin Roy. Cependant
cette ame genereuse étoit puilsamment
touchée pour se faire quitte de tout ce
qui pouvoit servir d'obstacle au regne
de son Souverain ; mais ses resolution»
A iij
,6 Le Règne de Dieu
étant combatuës par ses foibleíïès , elle
se trouva durant bien des années bien
éloignée de la perfction du regne de
Dieu, qui ne laissoit pas d'être le sujet
ordinaire de ses soupirs & de ses vœux.
Enfin , aprés bien des larmes , bien des
penitences , bien des travaux qui ne la
tiroient pas entierement de ses imper
fections , elle trouva dans l'oraison le
remede à tous ses maux. Sans l'oraison,
selon son propre témoignage , elle fât
tombée dans î'elclavage de la tyrannie
du diable , avec l'oraison elle est deve
nue l'une des premieres personnes du
Royaume de Jesus. Ce fut dans l'oraison
qu'elle entendit cette voix celeste qui
luy dit, qu'elle ne conversât plus avec
les hommes , mais avec les Anges ; & à
même temps Therese ceílà d'être The
rese , pour n'être plus qu'une même
chose avec Jesus. Cela luy arriva aprés
l'obéiílànce qu'elle rendit aux avis d'un
Pere de la Compagnie de J e s u s , qui
luy avoit conseillé d'avoir recours à
l'oraison , voyant bien que toutes les
raisons dont il se servoit pour luy per
suader le parfait détachement des crea
tures , ne faisoient pas assez d'impression
fur son cœur. Cette aroe genereuse s'a-
veugloit de fa propre lumiere , qui luy
fàisoit trouver des excuses du côté du
in t' Os. Ai son Mentale. 7
bon naturel , de la generosité , & de la
reconnoissance , pour ne pas rompre
avec les creatures, & demeurer toújours
lièe dans leur amitiè. Elle avoit besoin
d'une lumiere divine, qui l'élevant au
dessus de la raison , luy fist voir qu'il fa -
1oit tout quitter pour pollèder tout , &
que pour être à Dieu seul , il ne faloit
plus être à aucune creature. Cette lu
miere luy sut accordée inisericordieuíse-
ment dans l'oraison , & ensuite elle me
na une vie plus angelique qu'humaine ,
selon l'ordre qui luy avoit été donne
du ciel , comme il a été remarqué , de
ne plus converser avec les hommes,mais
avec les Anges. Depuis ce temps- là, il
semble que Therese devint toute cele
ste , & qu'elle sut ravie dans le ciel , ou
bien que tout le ciel tomba dans son
cœur en nôtre terre. C'est le privilege
de l'oraison de faire mener ici- bas la
vie des Bien-heureux du Paradis par la.
contemplation de la Divinité. C'est ce
que faisoit nôtre Sainte par une conti
nuelle conversation dans le ciel , elle
connoissoit par des vues admirables les
trois personnes divines de la suradorable
Trinité ; & elle assure qu'elle a connu ce
mystere , comme des personnes qui en
verroienc d'autres dans une salle en
plein jour, ensuite elle protestoit qu'elle
A iiij
8 Le Régne dé D ieu
eût voulu souffrir mille m artyres pour
ce Mystere ineffable. Elle die que nôtre
Seigneur l'ayant presentée au Pere Eter
nel , luy die; Mon Pere, je vous don
ne cette personne que vous m'avez
donnée. Et elle rapporte que le Pere
Eternel luy fit entendre ce s- paroles : Je
t,'ay donné mon FHs , je t'ay encore
donné mon saint Esprit , je t'ay encore
donné cette Vierge, parlant de la Vierge
Mere de Dieu. Nôtre Seigneur lui de
clara qu'il n'avoit rien qui ne fût à
elle , & qu'elle pouvoit offrir à son Pe
re ses douleurs & ses travaux , comme
choses qui luy appartenoient. Elle
voyoit son ame transparente comme an
miroir ; mais ce miroir ne representoit
pas la personne qui la regardoit comme
les autres glaces , mais feulement l'ada-
rable Jesus. Il faut donc dire que Therè
se qui s'y regardoit étoit Jesus: aussi elle
ne trou voit plus en elle ni esprit , ni a-
mour ; rmis le p;tr esprit & le pur amour
de J e su s. C'est pourquoy cet aimable
Sauveur luy ordonna de ne se regarder
plus en rien. Elle le devoit bien faire ,
puisqu'il n'y avoit que Dieu serti en el
le ; & y étant seul , il y faisoit ce qu'il
vouloir : il y étoit le maître , le Souve
rain & le Roy absolu ; son regne y étoit
pacfoitement ctably ; mais c'est par l'O
EN l'O RAISON M EN.T&LE.rj
raison que celuy qui est puissant a. fait
ces choses grandes en elle, & qùeisou
nom a été sanctifié dans cette seraptò.
que Sainte. "Av m
., ,:.\

CHAPITRE I t
De l'Oraison Mentale, & de ses dtffertntti
espéces. " ,\
L 'Oraison Mentale est une élevation
de lame à Dieu, mais l'esprit di
vin , qui selon la divine parole , prie
pour nous avec des gemillèmens inénar-
Fables,ne s'applique pas aux ames d'une
même maniere. Il y en a qui s'élevent à
Dieu par la Meditation , d'autres par la
Contemplation , quelques-uns agissent
avec les secours ordinaires dela grace ,
& sont dans un état actif; & quelques
autres lbnt mus par des attraits extraor
dinaires, & font dans un état passif. On
va à Dieu par le discours que fait l'en-
tendement fur les vertus de la Foy. C'est
ce qu'on appelle Meditation. On, y va
par l'Oraison d'afsection , qui consiste
en une multitude d'actes que l'amour
fait produire. Quelquesois l'oraison de
venant plus simple,, les actes ne sont pas
si frequens , Sc l'on demeure dans un re
pos plus grand, II y a des états où l'on.
io Le Regne de Dieu
demeure dans une vûë fore simple , mais
dont l'on peut parler , parce qu'elle est
connue. Il y en a où l'on aime sans aucu
ne vûë , au moins qui soit apperçûë,mais
l'on restent un je ne sçay quoy qui fait
connoître que l'on est bien , l'on ressent
que l'on aime. Il y en a où l'on ne voie
plus rien , où l'on ne sent plus rien, l'on
ne se voit pas foy-même , il semble que
l'on soit perdu. Il y a des oraisons avec
goût , avec consolation , Il y en a de
peine & de grandes souffrances : II y
en a dont les graces sont si sensibles , si
douces, si charmantes , que les heures,
les jours, & même les nuits entieres ne
semblent durer que des momens : Il yen
a dont les secherestès, les distractions
ou la privation de tout sentiment , &
quelquefois la souffrance des tentations
horribles , font porter des états si peni
bles, qu'il est difficile d'y perseverer sans
une grande fidelité. Il y a des Oraisons
de lumiere, des Oraisons d'obscurité:
Quelquefois les sens exterieurs & inte
rieurs demeurent liez avec les puiílànces
de l'ame ; quelquefois les puissances
& les sens interieurs étant liez, les sens
exterieurs demeurent libres , au moins
îls ne sont pas entierement perdus. En
fin il y a des états qui laissent les puis-
íànces libres , auísi-bien que les sens
en l' Oraison Mentale, ii
Dieu operant dans le fond de l'ame d'u
ne maniere tres-intime , tres-forte , &
tres-sainte.
Le grand S. François de Sales au Cha
pitre onziéme du sixième Livre de l'A-
mour de Dieu , enseigne que quelque
fois la quietude est dans toutes les puis-
sances de l'ame, & quelquesois feule
ment en la volonté, en laquelle elle est
ou perceptiblement , ou imperceptible
ment , sans aucun signe de la presence
de Dieu. Au même Chapitre, il parle
d'une oraison en laquelle les facilitez de
l'ame ne prennent aucun contentement ,
sinon celuy d'être fans aucun contente
ment pour l'amour du contentement Sc
bon plaisir divin : & c'est le comble , dit
ce saint Evêque , de l'amoureuse extase
de n'avoir pas fa volonté en son conten
tement , mais en celuy de Dieu.
Sainte Therese au Chapitre i4. de sa
vie , dit qu'il y a une oraison de quie
tude , qui est un recueillement des
puillànces au dedans de soy qui ne sont
pas perdues , mais dans le repos. Ainsi
la volonté s'occupe aprés une simple
vue fans discours. Au Chapitre i6. elle
parle d'une Oraison qu'elleappelle som
meil des puissances qui sont plus unies
que dans la quietude, quoy qu'elles ne
soient pas encore entierement perdues
ii Le Regne de D i e u
Elle dit que cette Oraison est une ce-
leste folie , où l'on apprend la sageílè
du Ciel , & que quelquefois l'on y die
plusieurs paroles fans ordre, & mille
folies , mais ce font des folies bien sain
tes, & remplies d'une sagesse tres-gran-
de. Au Chapitre 18. elle traite de l'O-
raifon d'Union, dans laquelle les puis
sances sont lièes & les sens , & dans la
quelle l'on ne fait que joiiir. Dans les
Oraisons precedentes l'on travail loit en
core , quoy que fort peu , l'on voyoit
bien que l'on agissoit , quoy que pour
tant fans en connoître la maniere , dans
celle cy tout y est en repos , & l'on n'y
voit pas ce qui s'y passe. Dans le même
Chapitre elle parle de l'Oraifon qu'elle
nomme Vol d'Esprit ,. qui est la même
chose que l'Oraifon d'Union , seule
ment la difference qui s'y rencontre
est comme celle qui se trouve entre
nn petit feu , ou un grand feu , l'un
n'échauffé pas tant , l'autre embrase
davantage. Dans le Chapitre 10. elle
écrit de l'Oraifon du ravissement , c'est
encore la même chose que l'Oraifon
d'Union , mais c'est une union plus ser
rée , plus étroite , plus intime , & qui
arrive plus subitement, & d'une manie
re plus prompte. Au même Chapitre elle
rapporte une Oraison de peine^dans la.
EN L' O R a I S O N MiNTAll. J$
quelle l'ame est introduits comme dans
une solitude affreuse à l'écart de toutes
les creatures, & même dans un éloigne
ment de Dieu. L'ame dans ce desert de
meure comme crucifiée entre le Ciel &
la Terre , & n'a .qu'une connoissance
confuse , ses puiiïances demeurent liées
par la peine , comme elles le sont par
la joye dans les autres états. Nôtre Sei
gneur luy dit qu'elle fist plus d'état de
cette grace , que de celle qu'elle avoic
euë auparavant , que l'ame s'y purifioit
comme dans le Purgatoire. Dans la si-
xieme demeure du Château de l'ame ,
elle parle de l'Oraison de jubilation ,
cm elle dit que l'ame s'oubliant de soy,
est route occupée à publier les lou'an-
fes de Dieu. EUe assure que le Bien-
eurerrx Pierre d*Alcantara en sot tenu
pour insensé , & elle appelle Te. monde
miserable de ce que cecy est si peu com
mun , qu'on tient pour folles les person'-
nes qui ont ces graces. Cet état a rap
port à ces sages solies dont elle a traicé
dans l'Oraison du sommeil des puillàn-
ces , quoy que les choses se palFcnt d'u
ne maniere différente.
. Or de sçavoir si l'Oraison Mentale
est suffiíamment divisée en deux esoeces,
comme le veulent de certains Auteurs ,.
«» l'Oraison ordinaire ou extraordi;
14 Le Rigni de Dietr
naire ; ou bien fi les especes d'Oraison
se multiplient à proportion des affec
tions de ceux qui prient , comme l'en
seignent d'autres , c'est ce qui est de peu
d'importance à mon dessein. Je n'écris
point pour satisfaire à la curiosité des
esprits , mais pour porter les ames a
l'amour de mon divin Roy , amour qui
est donné liberalement aux entende-
mens humiliez , aux petits & humbles
de, cœur , & que la prudence & lagellè
mondaine ne peuvent recevoir. Il est
bon que les ames sçachent que l'efprit
de Dieu conduit par des voyes d'Orai
son bien differentes , afin qu'elles se lais
sent aller à ses divins attraits , fans s'ar
rêter d'elles-mêmes à aucune voye.
C'est un grand abus. de vouloir prendre
une methode d'Oraison, parce qu'on l'a
lue dans quelque Livre spirituel , qu'on
en a entendu parler dans quelque confe
rence , ou bien parce que quelque bon
nes ames la pratiquent , il faut exami
ner ce qui se passe dans son interieur j
faire attention aux mouvemens que 1a
grace y produit , prendre avis ensuite .
d'une personne experimentée , & se
servir des Livres qui seront propres
pour fa voye. O mon Seigneur ! ô mon
Souverain ! qu'il est juste que vous
soyez obéy, c'est à vous à nous con-
in l' Oraison Ment aie. ij
duire en la maniere que vous le vou
lez , c'est à nous à vous suivre , ai
dez de vôtre divin secours , avec une
fidelité inviolable , & une soumission
entiere , sans en examiner les cau-
ses. Il suffit que vous le vouliez , vos
pauvres creatures n'ont rien à dire à
vos conduites qu'elles doivent toujours
adorer & aimer.

CHAPITRE III.
De la Meditation.
LA Meditation est une Oraison de
discours fur quelque sujet pour s'ex
citer à aimer Dieu. Or c'est une choie
excellente de s'appliquer à la conside
ration des veritez de nôtre sainte Re
ligion ; car ces considerations servent
grandement à établir & augmenter le
divin amour dans nos cœurs : Et si cet
amour divin est comparé dans l'Evangi-
le à un feu , l'on peut dire que ces refle
xions Chrétiennes font comme autant
de bois que l'on y jette , pour le con
server & l'accroître.
C'est donc une chose bonne , utile, &
glorieuse à nôtre grand Roy , que de
s'adonner à la Meditation ; mais si
Jous me demandez ce qu'il faut faire
i(î Le Re g ne d e Di su
pons dignement la pratiquer , je votós
diray que vous ayez recours aux Exer
cices de Saine Ignace , où vous troii-
verez des moyens merveilleux pour en
faire un saint usage. Il fuffit pour vous
donner quelque idée du merite & de
l'excellence de ce Livre , de vous dire
qu'il a été inspiré divinement à ce grand
homme dans un temps où il ne faisoit
que commencer à servir Dieu , & qu'il
étoit encore fans aucune connoissance
des Lettres , & fans science ; il faut
ajoûter que les Souverains Pontifes layr
ont donne de grandes louanges , &
qu'il est qualifié d admirable dans l'OfX
lìce dont î'Egiile se fèrt le jour de fa fête.
Les grands fruits que ce livre divin a
produits, ne laillènt aucun doute de la
benediction que Nôtre Seigneur y a
donnée. Il a servy d'un puiísant moyen
pour l'établillèment de son regne , auflr
cst-il facile d'y remarquer un zele parti
culier pour le regne de Dieu. L'on a écrit
que les étendars dont H est parlé , mar-
quent allez , que saint lgnace ayant pas
sé de la milice des hommes dans la mili
ce de Dieu , retenoit quelque chose de
son humeur guerriere qu'il avoit sanc
tifiée par un usage divin , cela est vray ;
mais ;e ne puis aulfi douter que le zele
du regne de l'adorable Jesus dont çç
in l'Oraison Mentale, vf
Saine étoit devoré , ne l'ait preste d'écri
re de la sorce. C'est à ce grand Saint à
€jui l'on a obligation de l'usage frequent
des Retraites des dix jours ; mais je croy
devoir remarquer icy , qu'il les faisoit
faire ordinairement d'un mois, & ses
exercices tendent là. ll faut du temps
aux personnes qui desirent de changer
de vie , pour faire quelque progrés en
la vie Chrétienne , & je fuis -persuadé
que si l'on donnoit le temps d'un mois,
comme ces exercices le marquent , l'on
«n verroii bien d'autres efféts , que
ceux qui suivent d'une retraite de huit
ou dix jours. Cependant c'est toujours
beaucoup faire , que de donner une se
maine à la retraite pour s'approcher de
Dieu.
Le glorieux saint François de Sal
donné une methode excellente jnour^là
Meditation , en son lntroduction à la
Vie Devote , & elle a beaucoup de rap
port à celle defaint Ignace. Saint Pierre
d'Alcantara en a dignement écrit, mais
enfin il y a grand nombre d'Auteurs
qui en ont dignement traité. Il faut
1ailser à la liberté des a mes de choisie
les Livres & les Methodes qui font
conformes au trait de leur grace , &
l'on ne doit pas prendre les methodes
les plus excellentes , mais celles qui
i8 Le Règne di Diitj
sont les plus propres à fa voye.
Je diray seulement en peu de paroles J
que les personnes qui onc facilité à
se servir de l'imagination , trouveront
un grand secours dans les Methodes de
saint Ignace , & de saint François de Sa
les , se representant les Mysteres de Nô
tre Seigneur , & s'imaginant être dans
le lieu où ils se sont paílez , y conside»
rant les personnes qui y étoient presen
tes , tantôt parlant à Nôtre Seigneur ,
tantôt à ces personnes , selon les diffè-
rens mouvemens d'amour, d'étonne
ment , de crainte , de douleur , de re-
connoillànce , que les sujets meditez
causeront dans l'ame , & agillànt com
me si effectivement le mystere se pas-
soit devant nous , & que nous fussions
dans le lieu où la divine bonté l'a ope-
ré. Il faut lire pour ce sujet ce qu'en
ont écrit les deux Saints que nous ve
nons de citer , seulement il faut prendre
garde à ne se pas bleííèr l'imagination
par une trop forte application.
Pour les personnes qui commencent ,
& qui ont de la peine à passer une demi-
heure dans la Meditation , & à plus for
te raison une heure ; on peut leur con
seiller l'exercice de plusieurs choses que
nous allons marquer,pour les entretenir
plus facilement durant le temps quel
in z' O ra iso n Mentale. 15
les ont pris pour faire l'Oraison.
On commencera la Meditation par
la presence de Dieu, le considerant, pour
soutenir un peu l'imagination , dans un
Trône glorieux , environné d'une mul
titude presque infinie d'Esprits admira
bles , dont le moindre a plus de beau-
tez & de grandeurs , que tout ce qu'il
y a de beau ensemble , & de grand
dans le monde , ce qui doit élever l'ef-
prit à la consideration des perfections
de celuy qui est l' Auteur de toutes ces
merveilles. En verité , elles ne se peu
vent ny dire ny penser, aussi sont-elles
infinies. On pourra se representer Nô
tre Seigneur Jesus -Christ dans la
gloire, en la compagnie de fa bien
heureuse Mere , & de ses Saints , oa
bien croire par la Foy Dieu tres- pre
sent dans le lieu oa l'on est, ce qui est
itne verité indubitable. L'on concevra
avec l'aide de la grace, la plus haute
estime que l'on pourra de la Majesté
de Dieu. L'on s'humiliera en sa divine
presence, & l'on fera quelques actes
d'adoration. Ensuite l'on fera un acte
de contrition de tous ses pechez , à rai
son de ce que Dieu est en soy-même t
& non pas par la crainte d'en être
châtiè , ou d'être privé des recompen
ses qu'il donne. Il faut l'estimer, & Fai.
zo Le Regne de Dieu
mer par dessus toutes choses , à raison
de ce qu'il est , & que ce soit là le mo
tifdes regrets de nos offenses. On peut
faire cet acte de contrition fans aucun
sentiment dans la partie inferieure , ast
milieu de toutes sortes de secheresses &
d'abattemens. On invoquera le secours
de la tres-sainte Vierge , de son bon
.Ange, & des Saints, à qui l'on a une
particuliere devotion. Cela fait , on
pourra se representer le sujet de la Me
ditation , comme il est dit cy dessus , oa
bien d'une autre maniere , selon qu'on
la trouvera plus propre. Ensuite il fau
dra s'appliquer à la consideration des
veritez du sujet , ÔV s'en servir pour
prendre de fermes resolutions de se cor
riger , & de mieux faire , d'éviter le pe
ché , & de pratiquer la vertu ; pour cela
il sera besoin de penser serieusement à
ce qui nous arrête dans le service de
Dieu , à l'humcur qui prédomine en .
nous , à i'inclination qui nous fait plus
de peine , & bien prendre garde à venir
toujours dans le particulier , fans se con
tenter en generai de prendre resolution
d'éviter des défauts. 11 faudra appliquer
les veritez meditées autant que l'on
pourra a la vertu dont nous avons plus
de besoin , au vice qui nous empêche
davantage , penser aux moyens les plus
tn t" Oraison Mental t. it
efficaces dont l'on pourra se servir , in
voquer le secours de Nôtre Seigneur
pour ce sujet , avoir recours à la tres-
fainte Vierge , aux bons Anges, Sc aux
Saints , & ne se lasser jamais dans cet
exercice , jusqu'à ce que l'on soit quit-
te du vice qui nous arrête le plus , ou
que l'on ait acquis 1* vertu qui nous
est plus necessaire. .C'est ce qu'on appel-
le l'examen particulier tant recomman
dé par les Maures de la vie spintuelle ,
& que l'on peut faire à la fin de la Me
ditation , qu'il faut conclure par des
colloques , des offrandes , des actions
de graces, des demandes, des actes de
louanges , & autres semblables. Il fera
bon enfin de faire une donation à Dieu
de tout ce que l'on est , s'abandonnanc
à la divine volonté , pour être touc
ce qu'elle voudra que nous soyons, de
sirant de faire la volonté de Dieu en
toutes choses, en la maniere que Dieu
voudra & non pas à nôtre goût : Ou
bien on fera un acte d'abandonnemenc
au commencement de l'oraison , aprés
l'acte de Contrition , & il fera même
plus à propos , cela donnant lieu a l'in-
diflvrence où l'on doit être pour être
consolé, ou pour souffrir dans le temps
de la Meditation , n'y cherchant que le
bon plaisir divin , & non pas nôtre
consolation.
ít Le Regne de Dieu
Ceux qui ont plus de difficulté à me
diter , pourront se servir d'images de-
votes pour s'exciter de temps en temps ,
lire quelque chose dans une livre, con
siderer les graces en generai qui leuc
font communes avec le reste des fideles,
íomrae la grace du saint Baptême,l'usa*
ge des Sacremens , faire reflexion sur les
graces particulieres qu'ils ont reçues ,
comme par exemple leducation Chré
tienne , & tant de moyens , dont grand
nombte de Chrétiens font privez , com
me la plûpart de ces pauvres gens de
la campagne. Aprés tout , l'adorable
Jesus est l'Ange du grand Conseil , il est
nôtre Avocat ; il est nôtreJuge , il est
nôtre Roy , il est nôtre Medecin , il est
nôtre Pere , il est nôtre veritable ami :
helas ! chacun à ses affaires, quelle dif
ficulté donc y a t-il tant de les lui ex
poser , de les luy dire , de lui deman
der son Esprit pour nous conduire.
Nous avons un grand procès , où il ne
s'agit pas moins que de nôtre bonheur
éternel, ou de nôtre mal-heur éternel ;
agissons donc auprés de lui comme un
client auprés de son Avocat , comme
un criminel auprés de son Juge , mais
d'un Juge qui ne demande qu'à nous
sauver. Agissons auprés de ce divin
Roy,corame des Sujets poursuivis par dç
in l' Oraison Mentxii. i$
puilsans ennemis , afin qu'il nous déli
vre de leur oppression & nous tienne
dans la paix. Nous sommes tous mala
des , allons au Medecin celeste , & puis
qu'il nous traite comme ses enfans,
ayons en lui une confiance filiale , &
puisqu'il nous honore de son amitié ;
ayons recours à luy comme à nôtre veri
table amy. Il me semble que toutes ces
quaUtez donnent bien lieu de paííèr
quelque temps dans son entretien.
Sainte Therese au Chapitre 16. du
Chemin de Perfection , dit parlant de
la Meditation , qu'il faut faire l'examen
de conscience, dire le Confiteor, puis re
garder Nôtre Seigneur , le voir à nos
côtez qui nous enseigne comme un
bon Maître , qu'il faut prendre une de
ses images , luy parler eomme si c'étoit
à luy- même. Saint Jerôme loue sainte
Paule de cette pratique. Elle ajoûte que
c'est encore un bon moyen de prendre
un Livre, & d'y lire avec reflexion. Il
faut 3 dit cette Sainte , user d'artifices ,
pour accoutumer l'ame , qui est éloi
gnée de l'Epoux Celeste depuis si long
temps , à rentrer dans fa conversation.
Elle enseigne encore que l'on peut pen
ser aux mysteres joyeux lorsque l'on est
dans la joye , & si l'on est rriste aux
mysteres douloureux. De prime abord,
»4 Li Rigni de Dhq
il faut conduire avec prudence les amrs
dans le chemin de l'Oraison , & user
de saintes adrdles, comme le remar
que sainte Therese. On peut les exer
cer quelques jours dans de simples lec
tures de Meditations dont les sujets
soient touchans , & les porter à y faire
des reflexions de temps en temps, quit
tant la lecture , & puis la reprenant , &
dans les intervales considerant douce-
•ment ce qu'on a lû , & produisant quel
ques actes d'amour ou d'humiliation,
ou de demandes & autres semblables,
ïè prosternant devant Dieu , faisane
quelques genuflexions , baisant quelque
image devote, cela pourra servir à plu
sieurs ; & la grande sainte Therese que
nous ne pouvons jamais nous lasser de
citer , s'en est servie long-temps avec les
succès que chacun sçait. sl y a de cer
tains moyens puissans pour obtenir la
grace de l'Oraison , c'est pourquoy il.
les faut conseiller , comme la lecture des
Vies des Saints , la fuite discrete des
compagnies , dont les entretiens laiísent
tant d'especes des choses du monde à
l'imagination , qu'à grand peine peut-
on penser aux choses celestes.
Les quatre fins dernieres font des
siijets de Meditation bien touchans :
les efrets funestes du peché , la beauté '
ti l'excellence des vertus ; niais je con-
seillerois fur cout de considerer les ver
tus cn la vie & passion de nôtre divin
Sauveur; car elles ont en fa personne
sacrée un effèt tout particulier. Pat
exemple, il^ejijjon de considerer la ver
tu d'humilite en sâ necessité , en ses pro-:
prietez , en ses effets ; mais il y a bien
une autre bénédiction de les re garder
en un Dieu homme qui s'humilie. La
vue amoureuse de l'aimableJEsus cause
dans Fame des efféts de grace que l'on
ne peut expliquer. Sainte Therese assure
que se représenter en l'intérieur quelque
mystere de nôtre Seigneur , est le moyeni
le plus propre pour parvenir bientost à
la contemplation, si l'on persévere, quoi
que ce soit un grand travail pour les
peines que l'on souffre pour les seche»
refles & distractions.
Auparavant que de finir ce Chapitre,
je croy qu'il y a de la gloire de nôtre
bon Maître , de donner quelques avis
touchant certains abus qui arrivent aux
personnes peu expérimentées dans les
choses spirituelles , ou qui n'en font pas
assez solidement instruites.
On rencontre des personnes qui pen
sent faire merveille se bandant ïa tête,
& appliquant excessivement l'imagina»
tian : ces peEsonïies doivent fcav0ir que
B
Ì.G Le Regne de Dieu
la bonne Oraison ne consiste pas , ny
dans une forte contention d'esprit , ny
dans l'application de l'imagination,Dieu
demande un cccur contrit & humilie,
& une bonne volonté de luy plaire , se
tenant dans l 'oraison pour lecontenter ,
jafcjsaefian & non pas pour nôtre saTferoíStion. Cet
abus a blellè le cerveau a plusieurs , &
leur a donné des mots de tête qui les
ont rendus inhabiles à s'acquitter des
devoirs de leur état. Il y a même des
imaginations íoibles qui sont tombées
par là dans des illusions étranges, s'i-
maginant avoir des visions , & enten
dre des yoix extraordinaires. U faut donc
prendre garde à ne fe pas faire violence
ny à la tête , ny à l'imagination, pour se
représenter les mysteres , ou s'appliquer
à quelque verité,
Il y en a qui pensent n'avoir rien fait
dans le temps de l'oraison , s'ils n'ont
eu des mouvemens sensibles ; & c'est
dans ces sensibilitez qu'elles mettent
leur devotion. Je reserve à parler plus
amplement de cet abus en un autre
lieu, II suffira de remarquer ici que j'en
ay connu qui de temps en temps fai.
soient des cfrbrts pour pleurer , & s'oe-
cupoient à considerer s'ils ne jettoient
pas quelques larmes ; ils pastoient jus
qu'au ridicule , faisant quantité de
in l'O raison Mentais. iy>
grimaces, & croyant par ces gestes ex
térieurs faire beaucoup. Non feule
ment la devotion ne consiste pas dans les
mouvemens de tendreííè , ny dans les
gousts & consolations ; mais il se faut
modérer dans ces choses , & en éviter
l'excés.
J'ay connu plusieurs personnes de pie
té , éc même de doctrine , qui étoient
dans une si grande ignorance de l'Orai-
son , qu'elles me disoient ingenuëment
ne la pouvoir faire , à raison qu'elles
n'avoient pas de hautes pensées & de
grandes lumieres, quoi que d'autre part
leur volonté fut beaucoup à nôtre Sei
gneur , & qu'elles passassent le temps
de leur oraison dans une douce &
amoureuse application de cœur. Que
nôtre grande maîtresse de la vie spi
rituelle apprenne à ces gens-là dans la
quatriéme demeure du Chasteau de l'a-
me, que.le profit de l'oraison ne con
siste pas à beaucoup penser , mais à
beaucoup aimer ; qu'elle leur apprenne
en un autre lieu que c'est une tenta
tion de vouloir trop discourir avec l'en-
tendement , & qu'il faut qu'il y ait un
jour de D:manche, un jour de repos»
Qu'elle leur apprenne dans le Chapitre
3i. du Chemin de Perfection , qu'il y a
des personnes qui se rendent sourdes,,
B ij
V$ LÉ Regne de D i i ir
parce qu'elles parlent trop & n'écoú1-
tent pas Dieu , & que ces personnes- là
perdent un grand trésor. Il faut donc
non feulement nc mettre pas le profit
de l'oraifon dans les hautes pensées , Sc
des propos relevez ; mais même il fauc
prendre garde à ne pas trop discouric
£vec .'entendement , tromperie où plu-
Tîeurs doctes peuvent facilement tom
ber, leur esprit leur fourniílànt beau
coup de matiere 'pour discourir & rai
sonner, Il faut faire quelques pauses de
temps en temps pour écouter Dieu , se
tenant en paix én fa divine présence , &
produisant doucement quelques actes
de la volonté. Si vous trouvez quel
que chose qui vous touche,arrêtez- vous,
laistez-là les autres pensées. Je dois me
reposer, dit saint Ignace de Loyola p
sur le point auquel j'auray trouvé la
devotion que je cherche , sans me sou
cier de passer outre jusqu'à ce que
j'en sois rallasié. Une terre fur laquelle
l'eau ne fait que couler , quoy qu'à tor-
rens & en abondance , ne demeure pas
humectée , comme lorsqu'elle y tombe
peu à peu & à loisir. Mais me direz-
' vous , cela m'arrive dés le commence
ment de ma meditation ; Dieu soir beny-
ìaiíTez-vous aller à ses divins attraits ,
ne prenez pas cer exercice de l'oraifon
t fí l/O r A I S O K M E N T A 1, í. ij
comme une tâche de travail ; n'y agissez;
pas par routine ; ne yous imagine» pas;
que fi vous n'avez pensé à tous les.points
de la meditation , qu'elle n'est pas bien
faite : pourvu que vôtre volonté soiç
unie à Dieu , n'importe guere que ce
soit par ces points , ou par d'autres pen
sées. Palfez donc d'un, sujet à l'autrÇ
quand vous en ferez prtííè , évitant
neanmoins la legereté de l'esprit qui
pourroit naturellement vous Elire chan?
ger fans vous arrêter à rien ; mais il
est aisé de remarquer quand cela arrivç
par inconstance & legereté d'esprit , ou
par des mouvemens qui nous touchent.
Si quelques sujets. vous, portent beau,-
coup à aimer Dieu , ils poliront vous
servir de matiere durant le temps que
tous les remarquerez utiles pour vôtre?
ame. Si rien ne vous arrête particulie
rement, il est bon de changer de peur dç
dégoust , & pour vous consormer à l'u-
sage de l'Eglise. Quand on n'est pas in
commodé , il est plus à propos de faire
fbn oraison à genoux ; cependant on la
peut faire dans une autre, posture , se
tenant toujours dans un grand respect,
O mon Seigneur ! hélas ; qui sommes-
nous pour oser prendre la hardielíé de
Vous parler ?
On doit beaucoup s'humilier quand
B iij
3© Le Règne de Dieu
on manque aux resolutions priíes dans
l'oraison ; mais l'on ne doit pas s'en
inquietter. Il faut être fidele à prendre
de bonnes & sortes resolutions , & faire
ce que l'on peut avec l'aide de la grace
pour les executer , mais il ne faut pa s s'y
appuyer.Souvent une secrette confiance,
& dont à peine nous nous appercevons,
que nous avons en nos bons dellèins ,
est cauíse que nous y manquons : l'hom-
me doit faire de fa part ce qu'il peut ,
mais il ne doit prendre aucun appuy
qu'en Dieu seul.
Les hommes Apostoliques failpient
des fermons qui touchoient puiíílam
ment les cœurs ; leurs paroles étoient
tout de feu & de fiâmes : c'est qu'ils
étudioient aux pieds du crucifix, & qu'ils
recevoient leurs lumieres dans l'éleva-
tion de leur esprit à Dieu par la sainte
oraison , nôtre divin Maître leur com
muniquant en abandance la science des
Saints. Mais il faut icy remarquer un
abus de quelques Predicateurs , qui sous
le prétexte de ces graces accordées aux
hommes Apostoliques dans l'oraison ,
au lien de les imiter dans leur applica
tion à Dieu , demeurent en eux mêmes ,
ne faisant pas l'oraison , mais une simple
étude des sujets de leurs fermons dans
le temps de leur oraison. Ils sont durant
en l'Oraison Mentale, 31
l'heure de leur Meditation , ce qu'ils
font en autre temps durant le temps de
leur étude , à la reserve qu'ils appellent
cette étude Oraison , parce qu'ils la font
dans l'heure destinée pour l'oraifon. Je
sçay bien que si dans un sens celny qui é-
tudie fait oraison , on peut dire le mê
me de celuy qui prêche , de celuy qui
va visiter les pauvres , de même de l'ar-
tiían qui travaille dans fa boutique ,
pourvu que toutes ces personnes dirigent
leurs actions à l'amour& à la gloire de
Dieu. Mais nous ne parlons pas icy de
l'oraifon prise en ce sens , mais de l'orai
fon qui applique amoureusement l'eC-
prit à Dieu , qui l'éleve à l'union de nô
tre bon Sauveur par des pensées qui en-
flâment l'ame en son amour , & qui fait
produire plusieurs actes de la volonté en
fa divine présence. Il y a bien de la dif
férence de se servir dans les sermons des
lumieres & bons mouvemens que Dieu
a donnez dans l'oraifon, ou bien de faire
une étude de la matiere de ses Sermons
durant le temps de l'oraifon. Le grand
secret pour apprendre la science des
Saints , pour recevoir les plus pures lu
miere du ciel , n'est pas de beaucoup
penser, mais de beaucoup aimer. Tout
est donné à l'amour, à l'esprit humiliè, à
un cœur saintement dégagé.
B iiij
Il y a un certain abus dans plusieurs
Communautez, particulierement dan»
les Communautez de filles , qui étant
obligées de rendre compte de leur orai
son , se. gênent tellement l'esprit dans
l'application qu'elles ont pour rendre ce
compte , qu'elles passent une partie di*
temps à penser & repenser à ce qu'elles
diront ; en sorte qu'au lieu de s'occu
per de Dieu , ou des mysteres , ou de
quelques veritez chrétiennes par amour
de Dieu , elles sont, toutes dans l'occu-
pation de leur Superieure , ou Mere
Maîtresse , ou de leur Directeur , ne fai
sant que rêver à ce qu'elles leur diront.
Je ne blâme pas icy la pratique établie
en plusieurs lieux, de rendre compte de
l'oraison , mais j'en blâme l'abus. C'est
autre chose de rendre compte simple
ment de ce qui est arrivé dans son orai
son , ou bien de s'occuper de ce compte
durant l'oraison ; cependant cet abus est
fort ordinaire , particulierement parmy
les jeunes personnes , qui n'ayant pas
grande facilité de s'expliquer , ou n'é
tant pas encore fort versées dans l'exer-
eice de l'oraison, dans la crainte qu'el
les ont de la confusion, si on les oblige
de parler , passent , comme il a été dit ,
«ne partie du temps destiné à la Medi
tations se préparer à-ceite reddition de
EN t'OnAiso^ Me n t a I E. JJ
compte. Ceux qui gouvernent les No
vices dans les Maisons Religieuses , ou
qui ont foin des jeunes personnes dans
les autres Communautez , doivent veil
ler à empêcher cet abus , en donnant
avis aux personnes qui font fous leur
conduite, en ne les pressant pas pour ces
comptes qu'ils obligent de leur rendre,,
qu'avec une modération qui les laines
dans la liberté de s'occuper de Dieq,
J'ay quelquefois déploré de voit le pe^
d'esprit d'oraison qu'il y avoit dans cer
taines Communautez à raison de cet
abus ; le demon ne s'oublie pas dans
ces rencontres: car il fait toussés efTòrts-
pour desoccuper les ames de Dieu , Sc
les occuper de la créature , quoy que
íbus de bons prétextes. U fçait , le malr
heureux qu'il est, qu'il n'y a pas à attenV
dre de grandes choses dans les Commua
naurez où il y a peu d'occupation affe
ctueuse & cordiale de nôtre Seigneuf
Je/us- Christ.
' Sainte Therese au chap,. 19. du che
min de la perfection , découvre un abus
qui arrive ; en ce que , dit-elle , quel
quefois pour considerer ce qui est con
venable pour nous délivrer du mal, nous
nous jettons de nouveau dans le peril,
par exemple je considere ce que c'efy
gue lé mortfie, gour en faire mépris t Sf
$4 Le Règne de Dieu
prelque sans y penser nous notas trou
vons envelopez dans les choses qui y
font , que nous y aimons ; & quoy que
nous desirions de les fuir , si est ce qu'au
moins cela nous détourne, un peu de
penser comme telle chose a été , comme
elle sera , & ce que nous ferons.
Enfin la même Sainte au chapitre it.
de fa vie , enseigne que les meditatifs
ne doivent quitter l'oraison pour leurs
secherelles, & appelle cela tirer l'eau du
puits à force de bras , & en tirer le sceau
tout sec sans aucune eau. II faut aller à
l'oraison pour y porter sa croix , & non
pas pour y avoir de la satisfaction. L'a-
me qui ira de la sorte'ne se rebutera pas,
pour les secheresses , liy pour les distrac
tions , ny pour les obscuritez ; elle per
severera courageusement , s'y tenant pu
rement pour le bon plaisir divin. Auflî
la sainte au chap. 11. de sa vie , donne
avis qu'on ne se mette pas en peine,
quand même on ne pourroit pas avoir
une bonne pensée , & que ces person
nes là ne font pas pauvres d'esprit , qui
croyent que tout est perdu quand elles
ne travaillent pas avec l'entendement ,
bu bien qu'elles n'ont pas une devotion
sensible. Il est vrai que c'est un orgueil
de rechercher de hautes connoilïances :
e'tst m amour propre de s'arrêter au*
en l' O raison Mental i. ^
douceurs & plaisirs. O que ceux-là fe
trompent bien qui pensent avoit fait un
grand profit, quand ils ont eu de grandes
lumieres, qu'ils ont trouvé de belles pen
sées, & qui ne sont pas fâchez de les dire
aux autres par une fecrette recherche
d'eux-mêmes : & c'est une pitié de voir
l'applaudissement que plusieurs donnent
à ces personnes. J'ay connu de certaines
gens , qui sous prétexte de se dire les lu
mieres de leurs oraisons , s'étudioient à
qui diroit le mieux , en donnant plus de
lieu à la vanité de l'esprit humain, qu'à
la verité de l'esprit de Dieu. J'ajoûteray
encore icy , que les sujets trop amples
de Meditation accablent la memoire, &
ne donnent pas aílèz de lieu à l'opéra-
tion divine , particulierement dans les
personnes qui font un peu habituées dans
les exercices spirituels ; & ayant dit cy-
dellus, qu'il y a des imaginations foi-
bles que l'on doit prendre garde de ne
pas trop appliquer , je donne icy avis
qu'il suffit à ces personnes de se repré
senter les choses d'une maniere intellec
tuelle, je veux dire fans distinction par
ticuliere ny des-corps ny des lieux,.

B y')
36 Le Rignì bï Dnu

CHAPITRE IV.
Des personnes qui ne peuvent m doivent
mediter.
IL y a de certains entendemens , dit
íainte Therese au chap. 19. du che
min de la perfection , qui ne peuvent
mediter ; ce qui arrive par nature , ou
par permission divine. Ces paroles nous-
donnent lieu de remarquer , qu'il y a.
plusieurs personnes qui ne peuvent , ou
doivent méditer ; ce que l'experience
siit astcz voir tous les jours. Il y en a
qui ne peuvent s'appliquer à la Medita
tion par nature , à raison de leur esprit ,
ou parce qu'ils ont la tête foible. H y en:
a qui ne peuvent plus méditer, parce
qu'ils ont l'esprit de la Meditation en;
sobstance & en habitude ; la raison est,,
de ce que la Meditation ayant çoiir fin
de tirer quelques connoiífances affec
tueuses de Dieu , à chaque fois que l'a-
tne tire quelqu'une de ces connoiíTanceSì
elle produit un acte ; & comme plusieurs;
actes engendrent l'habitude , la Medi
tation en des connoiílànces particulie,
res se Tournent en elle par l'usage, en,;
habitude , & en substance à une con-
«oislanec amoureuse , générale , non di-
en l'Oraison Mentale. 37
fiincte & particuliere comme aupara
vant. La contemplation , dit une émi
nente plume , arrive quelquefois par
une habitude parfaite , comme l'on voie
aux Musiciens , qui aprés avoir appris
1es regles de la musique , la chantent
fans y faire plus aucune reflexion. Quel
ques-uns ne peuvent se servir du dis
cours en l'oraison , à cause des peines
qu'ils souffrent ; & enfin d'autres, parce
que Dieu ne les conduit pas par ce che
min , ou bien parce qu'il les attire par
une vocation speciale à la contempla
tion. Sainte Therese chap. 7. de la 6.
demeure du château intérieur , declare
qu'il y a des ames , & en grand nombre,
(remarquez qu'elle assure que ces ames-
font en grand nombre ) qui ne peuvent
discourir des mysteres de la Passion , Sc
de la vif de nôtre Seigneur , comme au>
paravant ; elle ajoûte qu'elle n'en sçait
pas la cause , mais que c'est une choíè'
ordinaire que l'entendement demeure
fort inhabile pour la Meditation ; ensui
te elle dit ces paroles :Je crois. que cela.'
vient de ce que comme en la Medita
tion le tout consiste à chercher Dieu ;,
lorsqu'une fois on le trouve,& que l ame
est accoutumée à le chercher de nouveau
par l'ouvrage de la volonté , elle ne se
veut plus lastet avec l'entendement ç
jS Le Regne de Dieu
mais cela arrive auíll , comme elle re
marque , par permission divine , c'est à
dire , par un attrait special.
Nous traiterons de ce qu'il faut faire
en ces états Hans les chapitres suivans :
seulement nous dirons icy que c'est un
grand abus de quitter l'exercice de l'o-
raison, parce qu'on ne peut pas méditer.
O combien dames saintes & agréables
à Dieu le glorifient hautement en íâ di
vine présence , quoi qu'elles ne puiílènt
pas faire aucune consideration particu
liere. Combien de personnes grossieres ,
comme de pauvres villageois, de pauvres
artisans ; combien de bons Freres Con-
vers & Sœurs Converses dans lesCom-
munautez ; combien de personnes , qui
par les raisons qui ont été rapportées ,
ne pouvant discourir avec l'enrende-
ment , ont été cependarit élevées aux
plus hauts dégrez de l'uniato avec Dieu.
Consolez- vous , ô ame ! qui que vous
soyez qui lisez ceci , ne vous découra
gez pas , n'allez pas croire que vous
n'étes pas propre à l'oraifon ; ou bien que
vous le faites mal,parce que vous ne pou
vez pas refléchir sur les veritez chrétien
nes par des considerations distinctes &
particulieres ; tenez bon,demeurez ferme
dans ce saint exercice , & vous verrez la
bénédiction de Dieu tout bon fur voas j
en i Oraison Mentale. 39
croyez que c'est une dangereuse tenta
tion du diable que de quitter l'oraison ,
& de se décourager dans fa pratique.
Si vous n'éces pas dans une entiere
impuiílance de méditer , ou de produire
des actes distincts , servez - vous de la
maniere que j'ay marquée autant que
vous le pourrez .dans le chapitre préce«
dent , vous mettant en la présence de
Dieu , faisant l'examen de vôtre con
science , produisant des actes d'amour ,
de douleur , de resignation , lisant quel
que chose de touchant dans un bon li
vre ; puis vous arrêtant un peu à consi
derer ce que vous avezlû , entremêlant
d'oraisons jaculatoires vôtre lecture &
consideration , prenant une image , & la
baisant amoureusement , faisant des ge-
r.uflíxions & choses semblables. Si vous
ne pouvez pas fiire ces choses dans le
commencement de vôtre oraison , faites
un acte d'intention de glorifier Dieu, Sc
de l'aimer par la posture où vous ferez,
comme par exemple étant à genoux ; Sc
par le temps que vous passerez dnranc
vôtre heure d'oraison. Faites ensuite un
acte de foy , pensant que Dieu tout puis
sant & infini s'est fait homme pour l'a-
mour de nous,& a souffert une mort tres-
ignominieuse pour nôtre salut; adorez- le
Sc lc remerciez , demandez -luy sa grace,
4© Le Régne de DiEtr
invoquez la sainte Vierge & vôtre bon
Ange ; ce qui se peut faire en quelque se
chertsse que vous puissiez être : puis de
meurez simplement en la présence de
Die u, qui est plus où vous étes, que vous
n'y éti-s vous-même, le croyant par lai
foy ; & tenez-vous fans vous troubler en
cette présence , ne vous bandant pas l'i-
magination. Mais cecy fera plus expli
qué en ce que hous dirons de la contem-
plation,mon dessein dans ce chapitre n'é
tant pas de traiter icy de ce que doivent
faire ceux qui ne peuvent pas méditer ;.
mais de faire vofr que plusieurs ne fonc
pas propres à la Meditation, & que l'on
ne doit pas pour cela quitter le faine
exercice de l'Oraison : car ceux là , die
Crenade, feroient mal de se rebutter ; au
contraire ils ont besoin de perséverer .,
quoy que leur ames soient si inquiettes ,
si indevotes, fi seches, que quelque temps
& quelque soin qu'elles prenent , il leur
semble qu'elles ne sont aucun progrés.
Que fi aprés toutes leurs diligences on
n'ouvre pas, il ne faut pas qu'ils tombent
dans l'abattement de cœur. S. Bonaven
ture à la fin de sa Theologie mystique ,
enseigne que et ux qui ne peuvent pas
penser si longremps à Dieu, doivent tenir
leur cœur net de peché,& se servir d'orai-
íêns jaculatoires souvent repetees ,
I K l'OnAlSON MiHTAlI. 41
qu'ils fe sentiront par experience plus en»
flâmezd'amour,que s'ils consideroient le»
plus grands secrets du ciel.

CHAPITRE V.

Qttll fant éviter les extrémitez.

LE Pere du Pont de la Compagnie de


Jesus, remarque judicieusement r
que les extrémitez en matiere d'oraison
sont tres- préjudiciables : & il est certain
que l'expérience fait voir tous les jours
à ceux qui sont veritablement éclairez,
;ion feulement dans une voye,mais dans
les voyes differentes de l'orailbn, que les
extrémitez produisent de grands maux.
Mais il arrive souvent que lesDirecteurs
veulent conduire les autres par le chemin
où ils marchent ; ce qui est une grande
tromperie , dont S. Ignace de Loyola le
plaint beaucoup , & dont arrivent de
grands dommages aux ames. Ceux-là
donc se trompent qui veulent assujettir
toutes les ames à la Meditation , comme
ceux qui les veulent toutes conduire par
la contemplation.
C'est une illusion que 'de vouloir em
pêcher les ames de se servir de la Me
ditation, quand elles y sont propres , 8s
41 Le Rècne de Dntr
qu'elles (ont conduites par cette voye."
Tant de livres remplis d'une onction fí
particuliere , qui ont été écrits par de
si saints personnages pour les aider dans
ce chemin , montrent bien que la vo
lonté de Dieu est, que plusieurs aillent à
luy par l'oraison du discours. La pra
tique de presque toutes les Societez
bien reglées , qui font lire des sujets de
Meditation en commun & publique
ment , ou qui en donnent dans le parti
culier t est une marque évidente que
l'usage en est saint. Parlant générale
ment, l'état des commençans est de mé
diter. Il est convenable d'habituer les
sens & les appetits à des choses bonnes ,
pour les déprendre des choses du siecle.
11 est souvent necellàire que les person
nes s'appliqu nt à une serieuse Medita.,
tionde Dieu, de ses attributs , de nostre
Seigneur & de ses mysteres , pour en
avoir une solide connoiflance , pour po
ser un bon fondement dans la vie spiri
tuelle. Souvent il est necellàire de con
siderer à loisir les plus grandes veritez
de la Religion, pour entrer dans la pra
tique des vertus , & pour éviter le pe
ché , pour se«détacher du monde , & de
ce que le monde estime & aime. L'on
doit craindre que les personnes qui
quelquefois n'usent pas de la Medita-
ìn t' Oraison Mentaii. 4
tion , ne le fassent par parelsè , par lâ
cheté , parce qu'il y a plus de peine que
dans l'Oraison simple , & que naturel
lement nous aimons le repos ; l'on doit
craindre une grande perte de temps en
plusieurs. L'on doit craindre les artifi
ces du diable , qui sous prétexte d'une
oraison plus élevée, tire l'ame de la con
sideration des veritez dont elle a besoin
pour se corriger de ses défauts , & pour
entrer dans l'imitation de la vie & souf
frances de nôtre SeigneurJesus- Christ ,
& de fa virginale Mere & de ses Saints.
L'on doit craindre que l'ame n'étant pas
assez soutenuë par la vue distincte des
mysteres , ou par de sortes veritez bien
ruminées , & qui pénetrent l'efprit , dé
pourvûë de cette nouriture, ne tombe en
chemin ; ou fi elle marche dans la loy
de Dieu , elle ne chemine pas avec allèz
de vigueur ; l'on doit craindre de bâtir
fur le fable , & que l'édifice spirituel ne
subsiste pas.
D'autre part ce n'est pas une moindre
illusion,que d'exclure les ames "de la voie
de la contemplation,& de prétendre que
tous aillent par la meditation. C'est s'op
poser à la volonté de Dieu , qui en attire
plusieurs par cette voie : c'est donner se
cours aux demons ; car le diable , selon
sainte Therese au eh. z. de la 1. demeure
44 Le Rigni bi DièV
du Château interieur , a des legions &CL
demons pour empêcher qu'on ne palïe
d'une d:. meure à l'autre. C'est contrarier
la doctrine des Saints , qui ont enseigne
si solidement les excellences de la con
templation , & qui l'on appellée , a prés
leur divin Maître, la meilleure part. C'est
décrier la vie des ames les plus éminen
tes, qui ont été conduites par ces sentiers
de la vie spirituelle. C'est combattte l'ex-
périence journaliere , qui fait voir quan
tité de personnes qui font attirées par
l'oraison simple , & dont la vie & les
actions veritablement chrétiennes ne 1aiC
sent pas de doute que l'csprit de Dieu n'a-
giste en elles. C'est vouloir l'impollìble.
puisque , comme il a été dit dans le cha-
pitre précedent, plusiturs ne peuvent mé
diter. Enfin les ames , qui étant attirées
de Dieu ne suivent pas ses divines mo
tions , se privent des graces inestimables,
tombent dans un état de tiedeur & de
relâchement ; & quelquefois, hélas ! fans
trop s'en appercevoir , panent leur vie
dans cet état déplorable , & que'quefois
se relâchent des plus pures maximes de
l'Evangile pour se laisser aveugler aux
maximes du siecle, Sc à l'amour du mon
de, & à ce que le monde aime. Il ne faut
pas dire icy , que si Dieu attire par l'o
raifon Qirnaturelle, qu'il n'est pas besoin
in t* Oraison Mental i. 4j
de s'en mettre en peine ; & qu'infailli
blement 0ii se lailfc aller à í'attrait de
Dieu, puisqu'il n'elt pas vray que ces at
traits soient si puifsans , que souvent on
;ie puilse faire le contraire. J'ay connu
des ames, qui ayant manqué a la grace
d'oraison qu'elles avoient pour retourner
à l'oraison de difcours.ont fait des chûtes
pitoyables ; & qui aprés avoir commen
cé une vie tres- sainte , fe sont relâchées
d'une maniere bien digne de compassion
& de larmes. Grenade dit à la fin de la
seconde partie de l'Oraison , que les su
jets de meditation sont principalement
pour les commençans : mais aprés s'y
être un peu exercez , il n'est pas besoin
qu'ils tiennent une même route, ils n'ont
qu'à suivre celle-là oû le S. Esprit les
mettra ; il y en a , dit- il , que Dieu met
dans le lllerce & le repos.
Il faut donc se reposer entre ces deux '
extrémitez; & celuy qui mange ne doit
pas blâmer celuy qui ne mange pas ; non
plus que celuy qui ne mange pas,ne doit
pas improuver celuy qui mange. Tou
tes les voies de Dieu sont à approuver.
Petit-s créatures que nous sommes ,qui
sommes- nous , pour y rrouver à redire,
& les mesurer a ì'aulne fauííe, de nos pro
pres lumieres > Qui étes- vous , qui vous
mêlez de censurer les voies des autres ,
4.6 Le Ríìsne se Dieu
blâmant ce que vous n'entendez pas. Si
vôtre demeure est dans le trou de la co«
lombe, imitant son grommellement par
vos meditations , qu'avez - vous à dirç
aux aigles mystiques qui se nourriísent
de la moële des plus hauts cedres du
Liban ì Mâchez & remâchez à l'aise la
nourriture qui vous est donnée , éplu
chez , examinez à loisir la loi duSei.
gneur,pour la garder de tout vôtre cœur;
mais laisstz en repos les tres - chers du
bien aimé qu'il enyvre délicieusement
de ses meilleurs vins. Si aussi l'Epoux sa
cré vous a introduits misericordieu se
ment dans les divins celliers , ne mépri
sez pas ceux qui cheminent dans les bas
ses valées , & qui y cueillent la marjo
laine, &le thin des vertus odoriferantes
qui rendent une odeur de vie à tous les
croyans. Qu'un chacun demeure ou Dieu
le met ; mais que personne ne soit assez
temeraire pour faire quitter la place que
Dieu donne. Mais il y a des abus , me
direz vous, dans cette voie ; l'on vous
répondra , qu'il y en a aussi dans cette
autre. Celle que vous suivez, quevous
persuadee , a ses défauts aussi-bien que
celle que vous n'approuvez pas. Osions
les abus , mais laissez les ames dans leur
grace. A Daniel le Prophete, tout hom
me de desir qu il étoit, il luy sut dit, qu'il
in l' O a. Ais on Mentale. 47
demeurât dans son dégré : mais l'esprit
humain a de la peine à contenir ses pro
pres lumieres , il voudroit qu'un chacun
regardât par ses yeux , pour n'envisager
les choses que comme il les voit ; & ce
qui est bien déplorable , c'est que plu
sieurs spirituels chopent à cette pierre,
& veulent s'établir en petits souverains,
desirant que leurs sentimens soient entie
rement suivis , & soient comme une der
niere decision de toutes les difficultez.
Pour obvier donc aux extrémitez , il
faut dire que généralement parlant l'on
doit commencer par le chemin ordinaire
de la meditation : que si dans la fuite des
temps l'ame ayant fait quelques progrés,
1a meditation des choses particulieres ,
comme il a été dit , Ce tourne en elle par
l'usage, en habitude & en substance d'u
ne connoillànce amoureuse & générale ,
$c qu'elle ne puisse plus méditer qu'a
vec ennuy ; elle peut se servir de la con
templation active.
Pour ceux qui sont appeliez à la con
templation passive , les maîtres de la vie
spirituelle en donnent des marques.
Thauleredit,que l'on doit quitter la Me
ditation quand ce que l'on a conçû par
l'esprir ne donne plus que de l'ennuy, Sc
que l'ame se sent attirée au souverain
bien. Si l'ame, dit un autre Auteur sort
48 LeRegnedeDieu
ípirituel , se mettant en l'oraison , sent
quelques attraits & accroissement de
cœur , quelque repos devant Dieu , le
Directeur peut croire que Dieu opere
en cette ame, & ne la doit pas troubler,
la chargeant de pratiques Sc considera
tions. Il suffit que l'ame soit disposée à
agir, à s'élever à Dieu , luy parler , le
remercier , faire d'autres actes intérieurs
quand le mouvement de Dieu l'y condui
ra , ou qu'elle devra user de diligence de
peur d'oisiveté. Mais le saint homme
le bienheureux Pere Jean de la Croix,
dit , qu'il faut prendre garde , que l'im-
pniílànce de méditer ne vienne quelque
fois de melancholie, ou de quelqu'autre
humeur du cerveau, ou de cœur, qui ont
coutume de causer aux sens un certain
abrévement ou suspension , qui fait qu'il
ne pense & ne veut penser à rien de di
stinct ; mais seulement de demeurer dans
ce transport savoureux : c'est pour cela
que ce grand homme assure , qu'il fauc
avoir de plus une attention amoureuse.
Enfin il faut dire , que l'ame appellée à
l'oraison surnaturelle , ne peut plus mé
diter, ou ne médite qu'avec inquiètude ,
bien que cela ne provienne ny de ^in
disposition du corps , ny de défaut de
préparation ou d'attention , & que de
plus elk se sent appliquée à Dieu amou
reusement
iN L*0 RAISON MiHTAl!. 49
reusement sans raisonner ; pour lors les
lectures ne plaisent plus tanc, & l'on a
plusd'attraitfpourla solitude. Un grand
Docteur en la Theologie Scholastique
& mystique enseigne.-quequoyque l'inv
puissancede méditer pendant un ou plu
sieurs jours , puisse être impurée à quel
que indisposition naturelle ; si néanmoins
elle dure un ou plusieurs mois , on doit
croire que Dieu ne veut plus que cette
ame chemine par le sentier de la Medi
tation , mais qu'il l'appelle à une autre
voie plus parfaite ; & il cite sainte The
rese, qui dit : Que grand nombre dames
luy ont fait sçavoir , que comme nôtre
Seigneur vient à les élever à la Contem
plation parfaite , elles voudroient tou
jours s'arrêter à la Meditation ; mais
que cela ne se peut , l'entendement de
meurant sort inhabile pour l'oraison de
chseours. Plusieurs disticultez arrivent
pour lors dans cet état, dont nous traite
rons en un autre lieu. Nous donnerons
cependant avis , que l'on doit palier par
dessus tous les doutes, toutes les craintes,
les distractions & les sccheresses, pour se
rendre fidele à l'attrait de Dieu.
O ames ! s'écrie le bienheureux Pere
Jean de la Croix , quand Dieu nous fait
de si riches faveurs, que de nous condui
re par l'état de solitude , nous écartant
C
jo LeRègnedeDieu
de nôtre sens penible , n'y retournez pas,
quittez vos operations ; que si aupara
vant elles nous aidoient à renoncer au
monde , maintenant que Dieu nous fait
la grace d'être luy-même l'ouvrier , ce
vous seroit un grand obstacle. Ce sainc
homme déplore la mauvaise conduite
des Directeurs, qui troublent les ames ,
les voulant faire méditer , quoy que le
temps soit passé ; & leur persuadant de
procurer des sucs Sc des goûts , quoy
qu'ils dussent leur persuader le contrai
re : & c'est ce qui les inquiete grande
ment , pensant d'elles-mêmes être per
dues, & eux-mêmes leur aidant encore à
le croire ;il dit que ces Directeurs igno
rent ce que c'est qu'esprit. Sainte The
rese au chap. 4, du chemin de la per
fection , dit qu'il arrive un mal , de ce
qu'on ne croit pas que les graces des
Contemplatifs soient veritables. ; & ce
mal est , que l'on ne s'adonne pas tant
à aimer Dieu , car ces graces montrent
fa bonté,
Il faut icy remarquer, qu'il ne faut pas
traiter les ames qui sont dans une entie
re impuissance de méditer, comme celles
qui s'exerçant en la Méditation , ne mé
ditent plus qu'avec dégoût. Pour celles-
cy ii faut examiner si elles quitteront le
discours & raisonnement , & reconnoî»
*n i'Oraison Mentale. 51
tre les signes donc l'on a parlé ; mais pour
les autres , si l'impui íTance dure, & il y
en a qui n'onc jamajs pû faire autre
ment, il n'y a pas à déliberer r car quelle
déliberation pourroit-on faire d'une cho
se qui n'est pas en nôtre pouvoir ? 11 ne
faut pas aussi condamner les Direc
teurs, qui permettent à de certaines per
sonnes de raire peu d'usage de la Medi
tation , quoyque ces personnes soient
fort imparfaites , & qu'on ne remarque
rien de partitulier dans leur grace , Sc
que d'autre part elles pourroient abso
lument méditer. La raisonest, qu'il y x
de ces personnes qui s'acquittent si mal
de la pratique de la Méditation , qui en
tirent si peu de profit , que l 'usage leur
est si pénible & lì odieux , qu'à peine les
peut- on faire refondre à perséverer dans
l'exercice de l'Oraison ; ce qu'elles font
néanmoins avec fidelité , ne se servant
pas du discours , mais demeurant dans
une oraison pliis simple. Il vaut bien
mieux qu'elles fassent l'oraison de cette
maniere, que de ne la pas faire du tout ;
& Dieu tout bon ne laisse pas d'en être
beaucoup glorifié.
ji Le Régne de Dieu

CHAPITRE VI.

Du temps qu 'il favtt dvnner à sOraifa


l stdentde.

IL faudroit , die le grand Prelat da


Nazianze, plus souvent penser à Dieu
que nous ne respirons, La respiration
n'est pas lì necessaire que l'oraison : mais
le sentiment de ce grand Evêque ne va
qu'aux desirs : la condition de cette mal*
heureuse vie ne permet pas une conti
nuelle application d'esprit à Dieu tout
bon ; car au moins elle est interrompue
par le sommeil, à moins que d'un privi
lege miraculeux qui a été accordé à peu
de personnes. Il n'appartient qu'à l'mT
comparable Vierge Mere^ aullìses pri
vileges sont admirables, de dire que du
rant son dormir elle ne laisse pas de veil
les, O mon Die.u ! soyez loiié & surexaU
téà jamais de« graces que vous avez fai
tes à vôtre tres-sainte Mere ! Mon cœur
c;îcst plus contens que des miennes pro*
pres ; & il est bien juste , 6 mon Souve
rain, que je l'aime plus que moy-même !
Jfgmentez , ô mon divin Sauveur ! cet
amour dans mon cœur , & qu'il puisse
se consommer dansl'ardeur de ses pures
fiâmes.
itf i'Oraiíon MïníXiï. #
Saint François de Sales conseille de
donner tous les jours une heure à l'O
raison mentale ; & il le conseille si exac
tement , qu'il donne avis de reprendre
cette heure l'aprés-dînée dans un temps
éloigne du repas, si on ne l'a pû prendre
le matin, & particulierement au com
mencement d u jour , qui est le temps le
plus propre pour vaquer à Dieu , & oiî
í'esorit est plus libre. Pour les personnes
qui ont fait quelque pfogrés dans la
vie spirituelle , je leur eh consèilleroiá
tous les jours deux heures. Gelles qui ne
font que commencer pourront d'abord'
y donner un quart d'heure , puis une de
mie heure , & peu à peu tâcheront de/
s'habituer dans ce saint exercice. Je sçay
que le glorieux saint Benoist ne deman
de pas une longue oraison , 5r il le fais
de peur que l'esprit de ferveur ne se ra-
tentillè ; mais ce saint Patriarche sup
poíe des cœurs enflâmez , & des esprits
qui font dans les ardeurs da divin a-
mour : car pour I'ordinaire des person
nes qui ne donneroienr que fort peu de
temps à l'Oraison mentale , à peine au-
roient-elles le loisir de se mettre dans le
ïecueillement , & de faire qnelque pré
paration pour l'Oraison : & c'est ce qui'
a donné lieu au bienheureux Pere d'AI-
santara de conseiller une heure & de
C iij
J4 Ll RïGNI Dï DlïtT
mie d'oraison de suite , parce qu'il faut
du temps pour accíoifler l 'imagination ,
poar se mettre un peu dans le repos ; & à
moins que de cela,souvent il arrive que
l'on quitte l'oraison , lorsque l'on com
mence à y avoir quelque disposition , &c
être ému pour la faire. Les Saints ont eu
des sentimens differens,selon les diverses
vues qu'ils ont eu des choses. C'est pour-
quoyil faut qu'ils soient expliquez.
Les personnes qui ne donnent pas un
si long temps de suite à l'oraison , pour
ront y suppléer par le fréquent usage
des oraisons jaculatoires , qui a été si
recommandé par les saints Peres , &
dont la pratique a été si fréquente par-
my les Solitaires. Les personnes qui
commencent pouront en faire un certain
nombre par jour, fans néanmoins s'at
tacher précisément au nombre. L'on
pourra à toutes les heures du jour faire
un acte de foy de la présence de Dieu ,
des trois personnes divines , qui sont
plus veritablement oû nous sommes,que
non pas nous-mêmes. Si l'on est seul on
pOura se mettre à genoux ,Sc se pro
sterner pour les adorer. C'est une douce
pratique, lorsque l'on est dans les cam
pagnes , dans la promenade d'un bois ,
d'une allée de jardin , de se reísouvenir
que tous les lieux sont remplis de Dieu j
f N 1*0 RAISON M TAU.
que l'on est , que l'on marche dans la di
vinité ; & ensuite de temps en temps de
l'adorer. U est doux de prendre cette
pensée dans son cabinet , il est doux de
lavoir au milieu des rues , d'une ville,
parmi les conversations ; mais au moins-
il faudroit ne pas manquer à toutes les
heures. Cet acte de foy est aisé , & il
vaut bien mieux le faire , que de reciter
quelques prieres vocales : ce qui se faii
fbuvent sans presque d'application inté
rieure. O mon Dieu ! poura-t-on dire:
Hé vous voila icy , & je ne le pensois
pas ! O mon amc f hélas ! à quoy pen
sons nous ? Tous ces objets qui frapent
nos yeux nous occupent ; & voilà Dieu ,
&nous nous en oublions. O mon ame !
qu'elle folie de courir aprés la vue de
quelque rareté qui plaise aux sens ! San*
fbrtir de nôtre place, nous avons celuy
qui fait toute la gloire du beau Patadis,
que ne le rsgardons-nous ? ma foy me
le rendant présent avec autant de certi
tude, que la gloire, O mon ame! no*
incivilitezn'en vont pas jusques- là", que
de ne pas saluer , & rendre nos devoirs
aux Grands de la terre. Or voicy le
Seigneur des Seigneurs , le Dieu du ciel
& de la terre. Qu'il est done juste que
nous l'adorions , que nous le benissions ,
que nous nous prosternions en fa divine
C iiij
56 Le Règne de Di e tr
présence. Un ami vient , on luy parle' ì
La personne du monde la plus indiffe
rente vous entretient , & vous luy ré
pondez. O mon Dieu ! vous parlez à
mon cœur , & il n'y a que vous que je
n'écoute pas : par tout je vous trouve ,
& par tout je vous laisse fans vous dire
un seul mot , & fans même penser à
vous. N'être pas seulement en la pré
sence de Dieu , mais être dans Dieu
même , vivre & operer dans Dieu , boi
re & manger dans Dieu,marcher & cou
cher dans Dieu, & ne pas penser à Dieu]
Hé ! qui le poura concevoir ? Mais c'est,
ce que nous faisons. O mon Seigneur !
ouvrez les yeux de mon ame, qu'elle
voye celuy qui la regarde toujours ; que
mon pauvre cœut soit toujours dans l'a-
mour de celuy qui l'aime continuelle
ment. O tres- sainte & suradorable Tri
nité ! je vous adore , vous qui remplilsez
ee lieu où je fuis. L'on poura Ce servir
de ces sortes d'Oraisons jaculatoires , &
s'adrelser quelquesois à nôtre Seigneur,
à la tres sainte Vierge ; tantost à son bon
Ange gardien, & tantost à quelque Saint
de fa devotion.
Plusieurs se trompent beaucoup, sous
prétexte qu'ils pensent souvent à Dieu,
& que dans leurs occupations ils en
font occupez , de ne pas prendre un cer.
en l'OraiÎson Mentaii. 57
tain temps tous les jours libre de toutes
affaires , pour ne vacquer uniquement
qu'à V oraison ; & la tromperie est si gran
de en quelques - uns , qu'étant abusez
par ces prétextes de leurs occupations
extérieures & intérieures , ils ne font
presque plus d'oraison. JLes Saints , &
entre les Saints ceux qui ont eu de plus,
grandes affaires , quoy qu'au milieu de
toutes ces affaires ils fussent tres-unis à,
Dieu , n'ont pas laissé de prendre des
temps considerables pour vacquer à l'O-
raison ; & quand ils ne le pouvoient
Élire le jour , ils le faisoient pendant la,
nuit. C'est ce que l'on peut voir dans-
l'exempled'un grand nombre de Saints ;
mais je ne puis laifler- saint Bernard , &
saint François Xavier , dont l'un étoit
chargé des affaires des Papes , des Rois,,
de son Ordre, & de l'Eglise ; & l'autre
d'un monde tout entier : qui passoient'
une partie des nuits , aussi- bien que des.
jours, dans ce saint exercice. Si quelque*
ames tres-éminentes n'ont pas pris une
heure ou deux par jour , c'est que sou-
vent elles donnoient plus de temps. Ili
est certain qu'il faut bien prendre gar
de à ce piege du diable , ou plusieurs se
trouvent pris avec un grand dommage,
pour leur intérieur. Mais il y a des per
sonnes, me direz- vous, qui sont presque
. C v
5? Le Ricni de Dieu
dans une oraison continuelle en tout ce
qu'elles font. Je répons , que souvent
cette oraison n'est pas comme on sc l'i-
magine ; mais je suppose que cela soit y
ces heures libres de toute occupation ex
térieure , ne servent qu'à la fortifier ; ce
n'est pas pour en sortir , mais pour ob
tenir la grace de la mieux faire.
Il y en a qui estiment que la contem
plation peut être perpetuelle par des
actes réiterez ; c'est à dire, durant tout le
temps que l'on est éveillé ; & ils l'enten-
dent de la contemplation qui reside dans
la suprême partie de l'ame , & qui laillè
toutes les puissances libres,auflì bien que
les sens. Ainsi quand on leur oppose
les Saints , qui ont dit que la contem
plation ne duroit pas long-temps , ils
répondent , qu'ils parloient de celle où
les puissances sont liées , & qui se passe
sans distraction. C'est de la maniere
qu'ils expliquent sainte Therese , quand
elle parle de l'union dans l'extasc mê
me , qui ne dure tout au plus qu'une
demie heure; Sc ils se servent de l'ex-
térieur même , qui apprend qu'il y a eu
des extases qui ont duré des jours en
tiers ; quoyqu'il soit vray que pendant
ce temps là l'imaginàtion avoit quelque-
fois de la distraction , mais qui nefaisoit
irjue passer. Ils apportent le témoignage
in l' Oraison Mentati. 59
rfe quelques Saints , qui ont dit , ou de
qui l'on a écrit, qu'ils étoient dans une
continuelle présence de Dieu. 11 y en a
d'autres qui pensent que la contempla
tion ne dure pas toujours ; & ils expli
quent ce que quelques Saints en ont dit „
quand ils ont enseigné, qu'elle étoit im.
muable , ou qu'elle ne eeííbir jamais r
d'une continuité morale , dans la dispo
sition intérieure de l'ame , dans un fond
d'intention qui subsiste toû«ours , qui,
produit une succession de mouvemens de
pieté ; mais que la contemplation ne fut*,
fille pas toujours dans un acte formel.
Toujours est- il vray , que si la con
templation est perpetuelle dans quel
ques ames extraordinairement favori-
lces de nostre bon Sauveur , c'est une
grace miraculeuse- Comme ce que l'on?
a écrit de la vie du grand serviteur de
nôtre Seigneur , & de son immaculée
Mere, le devot Frere Alphonse Rodri-
guez , Frere Coadjuteur dé la Compa
gnie de J e sú s ; qu'un jour se trouvanc
dans la conversation de plusieurs Peres,
tres-sçavans , qui disputoient fiToraiions
pouvoit être perpetuelle en cette vie-
4prés les avoir entendus , il leur dit
rfans une grande simplicité , que e'étort
une grace qui luy étoit accordée. Dieu
est le souverain Maître , qui dispose dfc
C vj
6o Le Regne de Dieu
ses dons comme il luy plast , & qui
peut borner les effets de fa toute-puif-
sance.
Ce que je puis dire sur ce sujet est ,
que je desirerois que tous les Chrétiens
fissent l'oraison continuelle , Sc sussent
toujours en la présence de Dieu , en la
maniere que le saint homme le Pere de
Condren 1 expliquoit. Il difoit que c'é-
toit toûjours être en la présence de Dieu,
lorsque l'on faisoit ses actions de telle
íbrre , qu'y faisant reflexion en la pré
sence de la Majesté divine, on ne vou-
droit pas les faire en autre maniere , par
d'autres principes , & par d'autres fins.

CHAPITRE VIL

Qiyilfaut prendre garde a ne se pas latjftr


emporter aux ferveurs sensibles*

L 'Honneur du Roy demande le juge


ment , dit le Psalmiste ; & l'Epouse
sacrée allure que le divin Epoux a or
donne en elle la chanté. L'indiscretion
dans la vie spirituelle en a perdu plu
sieurs; c'est pourquoy le grand saint An
toine recommandoit la prudence chré
tienne sur toutes choies à ses Disciples.
Cette vertu est grandement necessaire
in l'Oraison Mentaxï. 6t
aux ames qui tendent à Dieu ; mais elles
s'en doivent servir avec soin dans le
temps , où elles abondent & surabon
dent en consolations sensibles,. en larmes
de devotion , en douceurs & tendreíses
spirituelles , quand elles cheminent dans
les ardeurs & impetuositez de l'amour.
Premierement , parce que ces scnsibi-
litez ordinairement appliquent si for
tement , que l'on en acquiert des maux
d'estomach & de tête pour le reste de
la vie , Sc souvent le cerveau se débilite,
& l'on se ruine la santé. Ce mal arrive
à plusieurs personnes qui prenent mal
la devotion ; & c'est de cette devotion
indiscrete que parle le divin Livre de
l'/mitation de Jesus - Christ , quand ií
dit , que la devotion a été dommagea
ble à plusieurs. Secondement , on de
vient inhabile , par ces scnsibilitez peu
moderées , à s'acquitter des obligations
de son état , le défaut de santé , & les
indispositions corporelles ne le permet
tant pas. En troisiéme lieu , l'on se met
en danger de quitter l'oraifon , non seu
lement parce que les maux de tête n'en
laissent pas l'usage assez libre , mais
auísi parce que le goust que l'on prend
dans ces consolations venant à man
quer par leur privation , l'on demeure
tout étonné, l'oraifon devient ennuyeuse,
4i Le Règne ce Dieu
& quelquesois le courage manque pour
y perséverer ; ce que l'on doit faire
constamment. Enfin l'amour propre
le gliilè dans ces ferveurs sensibles ,.
la narure y trouve fa vie , & le propre
interest.
Si l'on me dit que ces graces viennent
de Dieu ; Je répons que souvent l'on s'y
trompe , & que ce ne font que de purs
effets de la nature ; non feulement par-
my les femmes qui sont d'un naturel
plus sensible , mais encore parmy les
hommes. Je connois des hommes de
mérite Sc de doctrine , qui ont une fa
cilité prodigieuse à pleurer , & qui ré
pandent des larmes aux occasions des
moindres choses qui les touchent. Mais
supposons que ces tendrefles soient des
écoulemens de la grace fur la partie
sensitive , ee qui est tres-vray en grand
nombre de personnes ; & qui ne sçait
qu'il y a un don de larmes ? cependant
la nature se mêle en ces rencontres avec
fa grace , & le diable se met de la par
tie , pour faire aller dans un excés nui
sible , & qui est suivi d'états fâcheux..
D'où vient que l'on garde la modéra
tion dans ces sortes de graces ; & ce
qui est à remarquer , c'est que la, juste;
modération que l'on y apporte , ne prive
nullement l'ame de la bénédiction fpiri-í
in i' Oraison Mental e. <?£
tuelle qu'il a dessein de donner par cet
te voye.
Saint Ignace le Fondateur de la Com
pagnie de Jesus , avoit une telle abon
dance de ces graces , qu'un jour de la
naissance de nôtre divin Sauveur , il
pensa mourir pour avoir deux fois ce
lebré le tres- saint Sacrifiee de la Messe..
11 avoit un si grand don de larmes , qu'il
en pensa perdre les yeux ; mais auísi il
falut y apporter bien de la modération,
& il fut obligé de quitter plusieurs pra
tiques de devotion pour ce sujet. Sain
te Catherine de Gennes avoit une fille
qui avoit soin de procurer quelques
remedes aux exeés de ces faveurs ; &
fans les soins de cette fille, cette Sainte
en fut morte. Il faut icy remarquer
que Dieu a une protection extraordi
naire sur ses Saints , Sc même à l'égartt
de leurs corps ; ce qui a empêché en
eux des suites dangereuses, & les a con
servez dans la vigueur necessaire , pour
s'acquitter des obligations de leur état,
au milieu même de toutes leurs incom-
moditez. Mais ce feroit beaucoup se
tromper , que d'attendre les miracles de
la conduite de Dieu sur nous. Cepen-
dant , s'il a été necessaire de modérer
leur ferveur sensible avec une prosu
sion si extraordinaire , que doivent faire
^4 Le Regne se D'ìïu
des personnes qui ne la méritent pasv
Dieu quelquefois même , selon le senti
ment du devot Grenade , retire les con
solations , pour conserver la vie & la
ûnte des justes.
Sainte Therese au Chapitre 16.de fa
v-ie , declare qu'il faut prendre un soin
particulier de divertir les personnes qui
sont dans- une oraison qui occupe beau
coup ; & au chapitre 19. du chemin de
perfection ,que quand les grands desirs
de mourir arrivent pour joiiir de Dieu ;
qu'il les faut modérer par quelque au
tre desir , comme de vivre pour travail,
ler pour fa gloire, de peur qu'ils n'afroi-
bliílent trop la. santé , & puis le demorr
s'y peut mêler. En un autre lieu , elle
ordonne aux Prieures de divertir la trop
grande application intérieHre , par l'oc-
cupation des choses extérieures, & quel
que travail même corporel. On peut
abreger le temps de l'oraison dans ces,
occasions , ou porter les amesdáns une
oraison plus simple & plus générale,qui
laiílè libre de toutes ces opérations
sensibles. Je donne avis , auparavant
que de finir ce chapire , à ceux qui font
dans un état contraire à celuy dont je
viens de parler , qu'ils se donnent bien
de garde , à raison de leurs distractions
&de leurs secheresses & impuissances,
ÏK í'Os.AIS0H MíNTÀtï. fy
de se bander la tête, ou d'une forte con
tention d'esprit , pour avoir plus d'ap'-
plication , ou pour faire des actes , au
trement ils se gâteront la tête & le cer
veau , & se rendront inhabiles aussi-bien
que les autres.

CHAPITRE VIII.

De la Contemplation active*

LA Contemplation est un simple re


gard affectueux de l'objet fans dis
cours ny recherche. La tres-sainte Tri
nité , les attributs & perfections de
Dieu , Jesus Christ & ses mysteres , la
tres sainte Vierge , les bons Anges SC
les Saints , enfin toutes les créatures
considerées par vue de foy , peuvent
êrre les sujets de la contemplation , aus
si-bien que de la meditation ;avec cette
différence, que la meditation recherche
ce que la contemplation possede. La
Meditation , dit un grand Evêque de
nôtre siecle , l'illustre Prelat du Bel
lay , n'est autre chose que le gémit
sement ou grommellement de la Co
lombe ; elle se fait par une considera
tion attentive , ou ratiocination intet-
rieure qui tend à exciter en lame de
€6 Le R e g n e d e D i e tr
saintes afféctions ; elle épluche les ve-
ritez ou mysteres piece à piece , ce
cjui ne se fait pas fans peine. Il n'en est
pas de même de la Contemplation, car
elle rellcmble au boire, action coulante,
douce & aisée -t elle se fait en unité, non
en multiplicité ; elle laisse l'activité de
Marthe à la meditation , prenant pour
soy la tres- bonne part de Marie , qui ne
hiy fera jamais ôtée. Elle est un regard
simple & amoureux de quelque verité -T
mais regard qui dans son acte simple
comprend en éminence , en suc , & en
substance , toute cette grande vaneté
d'actes que produit la meditation : cellc-
cy exerce les puissances distinctement &
séparément ; celle-là les réunit , & ra
masse en un point , les reduit à cetce
unité tant celebrée par les Theologiens
mystiques , à cet Un necessaire re
commandé par la bouche du Redem
pteur.
Or l'on distingue la Contemplation
en active & passive. La passive est un don?
fpecial de l'esprit de Dieu , qui soufle
où il luy plaise , & dont nous traiterons
en un autre lieu : l'active est en nôtre
pouvoir avec la grace ordinaire : ce qui
est tres-clair en ceux qui ne l'ont que
par une pure habitude , supposé toujours
le secours de la grace -t & c'est de cetce
ïn i'Oràison Mentaiï. 6j
contemplation active que nous parlons
icy. De plus , il faut remarquer qu'il y
a deux sortes de Contemplation active ,
l'une qui se fait avec plusieurs connois-
íànces distinctes ; & l'autre qui se prati
que avec une simple vue consuse , sans
presque aucune connoiffance particulier
re. L'éminent dégré de la Contempla
tion active , die l'éloquent Evêque de
Bellay , dans le chapitre 14. de la se
conde partie de la Luitte spirituelle, ne
regarde Dieu dans aucune affirmation,
ny negation , ny dans aucune espece
particuliere ; mais comme un objet
universel au-dessus, de toute connois-
lànce & capacité créée. Mais chacun
doit suivre î'attrait de sa gracr. Quel
quefois l'on est rempli de lumieres , de
divers mouvemens d'amour , de joye ,
de crainte , & autres semblables. Mais
ces lumieres & mouvemens sont des ef
fets de la Contemplation, & non pas
la Contemplation , qui subsiste sans
toutes ces choses , dans fa simple vue
amoureuse par la foy.
*3 Le Regne vi D'itft/

CHAPITRE IX.

5'»/ faut confûlUr gènèraUrhent la Con


templation.

IL n'est pas neceílaire dedire,que nous


continuons à parler de la Contempla
tion active ; car la passive n'étant point,
au pouvoir de l'homme , quoy que se
couru de la grace ordinaire , ce seroií .
une chose ridicule , & contre la raison ^
d'examiner si elle doit être conseillée à
toutes sortes de personnes, La difficulté
n'est que la Contemplation active ; cap
étant en nôtre pouvoir avec le secours
de la grace ordinaire , l'on demande si
indifféremment toutes sortes de person-
nes la doivent pratiquer.
Je trouve en ce sujet les senti mens dé"
plusieurs grands personnages partagez ,.
& la difficulté n'est pas nouvelle , ny de'
nos jours. Sainte Therese, qui n'est pas
du sentiment que l'on doive conseiller
là Contemplation indifféremment , re
marque à même, temps , que c'étoit lai
pensée de plusieurs autres personnes spi
rituelles & scavantes , & qui íçavoienf
bien ce qu'elles disoient. Elle ne laisse
pas pourtant de demeurer dans un sen-
ïn l'Oráison Mentaie. 4f
*ment contraire , & dit au chap. u. de
sa vie , qu'il se trouve quelquefois des
personnes conduites dés le commence
ment par des voyes sublimes , qui pen
sent aussi que les autres pouront profi.
ter par là , & accoiser leur entende
ment , sans se servir de choses cor
porelles ; mais cependant ils demea-
rent secs comme du bois. Elle dit en
core dans le même chapitre , que Dieu,
a diverses voyes ; mais que , pour ce
qui la regarde , elle se fût bien trompée
de suivre l'opinion de ceux qui ne veu
lent pas d'images. Elle entend par les
images la meditation de l'humanité sa
crée de nôtre Seigneur, & de ses Saints,
ou de quelqu'autres veritez , par des
connoistances & reflexions ; & quand
elle declare qu'il ne faut pas présumer t
ou croire que nous puiílìons suspendre
l'entendement de nous-mêmes , comme
elle dit au chap. u. de íà Vie , elle vent
dire , qu'il ne faut pas de soy-même se
mettre dans une vûë confuse Sc indistin
cte dans l'oraison. C'est ce qu'elle ap
pelle suspendre l'entendement.
Denis le Chartreux conseille , mais
d'une façon speciale , de s'appliquer à
croire la présence de Dieu ; disant , que
par ce procedé en peu de temps on con-
noîtra avoir fait un profit incroyable., &
7» Le Regne de Dnir
plus grand que par d'autres exercices etí
plusieurs années. Or l'oraifon de pré
sence de Dieu est commune pour toutes
sortes de personnes, disent les Saints ; &
qui pouroit soutenir , qu'il n'est pas bon
de conseiller à tous généralement à se
tenir quelque espace de temps en la pré
sence de Dieu. Il dit de plus , qu'il y a
plusieurs manieres d'attention à lá prie
re ; la prémiere , l'attention à la fuie
parole ; la seconde, la meditation du
sens des paroles ; la troisième , l'atten
tion à Dieu , qui est la fin de la priere.
S. Thomas, avec les autres Docte urs,en*
seigne que l'attention à Dieu est com
mune à toute sor.e de gens , & que les
idiots le peuvent , & que c'est celle qui
ìeur est plus necestaire.
Cependant pour obvier aux inconve-
niens que nous avons remarquez au
chapitre 5. Sc pour ne pas tomber dans
les extrêmitez des Quietistes , qui tâ*
choient de persuader à toutes sortes
de personnes une Contemplation ab-
straicte & consuse de Dieu ; & pour
ne nous pas écarter de la voie commu
ne , Sc nous arrêter aux sentimens les
plus ordinaires desMaîtres de la vie spi
rituelle , nous pensons que l'on ne doit
pas conseiller indifféremment & géné
ralement la contemplation à toutes for-.
tu l Oraison Mentale. 71
tes de personnes : & quoy que l'exercice
de la présence de Dieu par foy , soit un
des moyens les plus cxcellens que l'on
puiflè pratiquer ; cependant plusieurs
ont besoin de s'appliquer à d'autres ve-
ritez , qu'à ce Dieu qui est: présent par
tout. O mon Seigneur ! pendant que
j'écris icy , vous étes plus dans le lieu où
je fuis , que je n'y fuis rooy- même : ô
tres-lainte & fur. adorable Trinité ! mon
ame vous y adore , vous y loue, & vous
y glorifie : ce Dieu , dis - je , qui est pré
sent par tout, demande à plusieurs, que
pour l'amour de luy ils s'exercent dans
la meditation des mysteres, & des autres
veritez de nostre sainte Religion.

CHAPITRE X.

S'il fiait conseiller U Contemplation é


quelqtuS'Uns.

IL est licite , dit l'Eminentisfime Car


dinal de Richelieu , dans son Livre de
la perfection du Chrétien , d'aspirer à
la Contemplation , c'est à dire , de l'ac-
tive , parce que c'est chose ordinaire à
l'homme d'agir ainsi par la force de ses
habitudes; & il rapporte l'exemple des
Musiciens , dont il a été parlé, qui aprés
'p. Le Règne de Diett
avoir appris les regles de la Musique, I»
chantent fans y faire plus aucune refle
xion ; & dit , que de même l'on s'éleve
quelquesois à Dieu/fans aucune prépa
ration précedente , par l'habitude que
l'on en a. De plus fa pratique n'est pas
fi difficile que plusieurs estiment. En voi-
cy le sentiment de l'illustrillìme Evêque
de Bellay en fa seconde partie de 1%
Luitte spirituelle, au chap. 8. que je cite
volontiers , le sentiment de cet Evêque
ne pouvant ,être suspect d'une trop gran
de pente pour la contemplation , puis
qu'il a tant écrit en faveur de la medita
tion , qu'il en a laifle d'excellentes mé
thodes au public , & donné des ouvrages
entiers. Mais, me direz- vous , écrit ce
Prelat, tout le monde n'est pas capable
de la contemplation. Ce mot yous ef
fraye, Theopiste, parce qu'il n'est pas si
commun que celny de la Meditation ;
mais je vous puis bien aiïùrer que la
choie est plus facile, plus commune, &
plus en usage que vous ne pensez. Ouy,
Theopiste ; car estimez vous que regar
der simplement , je dis d'un regard sim
ple & intérieur, quelque verité, ou quel
que mystere , ne soit pas une chose plus
aisée que d'y penser ; & qu'y penser sim
plement ne soit pas plus facile , que de
former dessus tant de discours , tant
d'actes
inl- Oraison Mentale. 7$
d'actes d'entendement , de volonté , de
memoire , tant de préludes , de points ,
d'afftctions , de resolutions , d'actions
de graces , & d'oblations. Plus de gens
contemplent , quoy que fans y penser,
qu'il n'y en a qui méditent : l'expérien-
oe le fait voir. Dites à une ame simple,
que Dieu s'est fait homme pour nous ,'
elle \c croira tout simplement. Allez
maintenant luy faire faire Oraison men
tale 1à-dessus , selon ces longues metho
des dont les Directeurs occupent tant'
d'esprirs ; Sc par exemple au jour de
Noel dites à une ame qui croit simple
ment . & adoreJEsrjs né de la tres- sainte
Vierge : qu'elle se mette en la présence
du petit Jesus , qu'elle fabrique en son
imagination la crèche de Bethléem avec
le bœuf & l'âne ,k soin , la paille: aprés
cela dites-Iuy, qu'il faut des préludes ,;
des oraisons préparatoires ; de là faites-
la passer aux trois points de la considera
tion ; montrez- luy comment i! faut éten
dre toute la lùite des circonstances , les
actions , les paroles , les desseins , les
pensées , les merveilles & les graces,
les états & les conditions ; afin qu'avec
cette Rhetorique spirituelle , elle faste '
valoir l'art oratoire. De là apprenez-
luy à tirer de beaux raisonnement des
afféctions de toutes les sortes ; fur ces *
D
74. Le Régne de Dieu
belles affections , enseignez-luy à for
mer de belles resolutions „ donnez -luy
le modele des remercimens , offrandes ,
demandes, colloques , unions, éleva
tions , & tant d'autres actes dont les
Meditatifs sont des parties de la Medi
tation. A.quoy^ls a;outent encore tant
de préparation éloignées i prpchainesy
immedjai!es. ; :taty de suffrages $c an-,
tiennes ,,taní de. recommandations : en-r
fin , chargez moy tant ce pauvre esprit,
qu'il n'en puiíse porter la dixiéme par-
tie : parlez- luy de tous ces termes dont
se, servent. les Maîtres de l'aít de médi
ter ; ne voyezfvous pas qu'au lieu de luy
donner des aîles de colombe pour voler
à Dieu , vous luy mettez un fardeau qui
^empêche de s'élever , parce qu'il ne
sçait par quel bout s'y prendre.Jusqu'ici
fbnt les propres paroles du grand Eve-
que, qui ne veut pas par là combattre les
methodes de' l'oraison du discours, en
ayant fait luy-même des livres ; mais
seulement montrer que quelquesois il y
a de l'excés en la multitude de leurs re
gles : mais ce qu'il prétend de faire voir
particulierement en ce lieu , est que la
Contemplation est facile , & que plu
sieurs la doivent pratiquer., Ajoûtons
encore , que puisqu'il se rencontre des
personnes qui ne peuvent méditer , se
in l' Oraison Mentale. 75
Ion le témoignage des Saints , Sc l'expé-
rience journaliere , il est donc neceilàire
de conseiller à ces personnes de selever
à Dieu par une oraison plus simple que
celle du raisonnement.
Si donc la Contemplation est en nô
tre pouvoir avec la grace ordinaire , si
elle est facile , si l'expérience apprend
que plusieurs s'y exercent avec béné
diction ; pourquoy ne le conseilleroit-
on pas à quelques personnes que l'on
verra être attirées par cette voye. Mais
si plusieurs sont incapables de la Medi
tation , ne seroit ce pas priver ces ames
des biens de la sainte oraison , si on ne
les conduisoit par ce chemin ? C'est à
quoy les Directeurs doivent bien pren
dre garde , faisant voir la tromperie où
sont de certaines ames , qui croyent ne
pouvoir s'adonner à l'oraison , parce
qu'elles ne peuvent s'appliquer à la Me
ditation. Erreur qui n'est pas seulement
en de simples gens,mais quelquefois dans
les doctes : & c'est ce que j'ay reconnu
par mon expérience , ayant trouvé dans
Paris un sçavant homme , & tres habile
Theologien.qui me disoit qu'il ne íçavoic
faire l'oraison , parce qu'il ne luy étoit
pas possible de s'arrêter aux methodes de
la Meditation. Cependant Dieu l'atti»
roit sortement à luy par la. voye d'une
y6 LeRegnedeDieu
oraison plus simple ; & s'y étant rendu
fidele , il est arrivé à une grande perfec
tion , & est mort saintement.
Suarez au livre z. de l'Oraison , dit
que la Contemplation n'est pas telle-
ment le propre des parfaits , qu'elle ne
puisse être goûtée des imparfaits , voire
même des commençans. Sainte Therese
dans, le Château intérieur , comme nous
l!avons déja remarqué , assure qu'il y a
des ames, & en grand nombre , ce qui
est à considerer , qai ne peuvent plus
discourir dans l'oraison : & dans le cha
pitre 7. de la 6. demeure du susdit livre ,
elle donne avis , que l'on se donne de
garde de condamner les ames qui ne
pouront marcher par le chemin du dis
cours , & qu'on ne les juge pas inhabi
les pour jouir des grands biens qui font
enserrez dans les mysteres de nôtre bien
Jesos- Christ.
Mais il y a des abus , me direz-vous :
mais je vous répondray , qu'il y en a
dans l'usage des choses les plus saintes ,
comme dans l'usage des Sacremens ,
dans l'administration de la parole de
Dieu ; faudroit-il pour cela en détruire
ou condamner la pratique ? Mais n'y en
a-t'il pas dans t'exercice de la Medita
tion > Que faut- il donc conclure , sinon
qu'il faut travailler cn la vertu de nôtre
e n l'O raison Mentale. 77
Seigneur , à oster les abus des exercices
de la vie spirituelle , mais non pas à en
ruiner les pratiques solides. Apres tout
il faut encore le repeter , s'il étoit ne
cessaire que chacun al la st par la voyede
la Meditation , que feroient ceux qui ne
peuvent méditer ? & que reste-t'il à ces
personnes qu'une oraison simple, & sans
discours ? N'est-ce pas une chose toute
claire, & tres- évidente ? L'on dit assez
qu'il faut faire des actes , & mediter, &
nous l'avons dit auífi , & nous le disons
encore à ceux qui font conduits par ce
chemin là : mais il faut auíli dire qu'on
peut bien faire l'oraifon , sans tous ces
discours , fans tous ces actes refléchis &
sensibles : autrement que deviendront
tant d'am?s qui vous diront qu'elles ne
peuvent agir de la forte.
Quand les personnes ne font pas dans
Impuissance de méditer , il faut exa
miner si elles ont quelque attrait pour
la contemplation -, quand elles deman
dent de s'y appliquer , observant ce qui
a été déja dit ; maisi! n'est pas necessaire
de tant s'inquietter là dessus, l'effer fera
toujours bien voir s'il y a bénédiction
de Dieu , & si c'est une conduite de fa
grace. Il faut aller simplement, &à la
bonne foy : c'est , comme parle S. Fran
çois de Sales en l'Epître 19. Lovs.dit-il,
78 Le Regne t> ï Diiu
que dans l'oraifon l'affèction sera pins
simple , elle fera meilleure: il saur aller
la simplement , & à la bonne foy, & fans
art , pour être auprés de Dieu , pour
l'aimer , pour s'unir à luy. Sainte The
rese au chap. 2. de la 1. demeure da
Château intérieur , est d'avis qu'il ne
faut par trop resserrer l'ame , qu'il luy
faut donner de la liberté.
Or comme les sujets de la Meditation
font bien différens , il faut dire le même
de la Contemplation. Nous avons déja
dnt , que la tres sainte & suradorable
Trinité, Jesus-Christ & ses mysteres,
& toutes les veritez chrétiennes peu
vent servir de sujet aux ames contem
platives. Mais toutes ne font pas attirées
à Dieu par les mêmes moyens : il y en
a que nôtre Seigneur occupe de la vûc
de quelques veritez, les autres de quel
ques mysteres : ceux- cy font ravis & em -
portez par les perfections divines,, & il
y en a qui font arrestez par le regard
simple & amoureux de Jesus . Christ.
La contemplation d'un Dieu homme ,
du Dieu de toute grandeur dans les
anéantilfemens épouvantables de son
Incarnation Si de ses souffrances, est une
voye solide , assurée , remplie de graces.
Celle de Dieu présent par la pure foy
est bonne : mais quel conseil donnera
in i'Oraiîo-n Mentale. 7$
t'onauxames , sinon d'aller par oi\ l'a-
dorable Jesus veuc qu'elles marcherít.
Qu'elles s'arrestent donc à ce qui parie
plus au veritable amour de Dieu ; & si
leur attrait se change , qu'elles le sui
vent. Quelques-uns conseillent à celles
qui n'ont rien qui les arreste particulier
rement, de s'occuper quelquefois dans
l'exercice de la présence de Dieu pat
foy , & d'autres dans le regard de Dieu
homme , ou de quelqu'un de ses myste
res. Il est vray qu'il fa.ut se tenir dans le
repos qui est propre à la vie contem
plative : une toile que l'on remuc'roit
beaucoup , ne pourrait pas servir au
Peintre pour y appliquer des couleurs ,
& les figures , & en faire un beau ta
bleau ; cela n'empêche pas que l'on ne
se seive de petits mots , ou de quelques
actes enflâmez , qui servent à s'unir de
plus en plus à Dieu.
Sainte Therese au chap. 13. de fa vie ,
dit, comme il a déja été rapporté, qu'il
fie seTaut pas toujours travailler dans le
discours ; mais qu'il faut que l'entende-
ment demeure dans le silence & en re
pos ; & s'il pense, qu'il s'occupe à regar
der que Dieu le regarde ; & au chap. S.
elle assure que dans cette oraison simple
Tame gagne beaucoup , car elle s'em-
ploye toute à aimer ; & S. François de
8o Li Recni de Dieu
Sales en son Epistre 46. Vous devez êtrfe
si amoureuse de Dieu , qu'encore que
tous ne puissiez rien raire anprés deluy,
& en fa présence , vous ne laissiez pas de
tous y mettre, pour seulement le voir &
regarder quelquesois.
. Enfin la tres- vertueuse Merede Chan
tai, dont la memoire est en benediction,
en une Epître écrite à une Superieure de
son Ordre , dit ces paroles. L'attrait des
filles de la Visitation est d'une tres sim
ple présence de Dieu. Or la contempla
tion active dont nous parlons , est bien
différente de la fausse des Quietistes, qui
la mettoient dans une suspension volon
taire de toute bonne pensée ; & non
seulement elle a pour objet la présen
ce de Dieu crû par la soy, qui est tant
recommandée par les Saints : mais nô
tre SeigneurJ. C. ses mysteres , la tres-
fainte Vierge , les bons Anges & Saints,
& toutes les veritez de la Religion.

CHAPITRE XI.

S'il faut toujours contempler nòtre Seigneur


Jesus -Christ.

CE qui fait la difficulté est le senti


ment de quelques- uns, qui voulant
ïn h O r a'i s o n Mentale. 8t
éviter de certaines extrémitez,font tom
bez insensiblement en d'autrest . Ils, se
font opposez avec raison à ceux qui por
tent a l'oubli de la sainte humanité de
Jesus- Christ, fous prétexte d'une plus
haute élevation à la divinité, & ont ap
puyé leurs pensées de fortes autoritez
des Saints & des Maîtres de la vie spiri -
tuelle : mais ils n'ont pas pris garde qu'il
y a une grande différence entre ces deux
choses , quirter de foy même le souvenir
de Jesus- Christ , & en rejetter l'image
comme un empêchement à l'union par
faite , ou bien n'être pas toujours appli
qué à 1a sainte humanité du Fils de Dk'u.
Comme on ne doit pas faire l'un, il n'est
sas aussi necessaire de pratiquer toujours
autre.
Sainte Therese au chapitre n. de sa
vie, parlant de l'abstraction des chose»
corporelles , enseigne que la tres-sacrée
humanité de nôtre Seigneur ne doit pas
entrer en ce rang , & qu'elle ne peut
approuver que par nos artifices nous
nous accoutumions à ne nous point pro
curer de toutes nos forces de lavoir toiî-
jours devant les yeux. O mon Seigneur <
s'écrie cette sainte , est-il possible que
cette pensée me soit venue dans l'esprit
un seul moment , à fçavoir que vous
me détourniez d'un plus grand bien î
D v
îz Le Rigni dé*Dieu
Elle exhorte d'avoir Jesus - Christ toâ-
jours en fa bouche , & imprimé dans
le centre de son cœur. Enfin elle ne
peut souffrir que l'on se dispense d'y
penser. Au chapitre 17. du chemin de
perfection , elle veut qu'on le prenne
pour témoin , pour compagnon , & pour
maître : elle a remarqué , que quelques
grands Saints contemplatifs n'alloient
point par d'autres voies que par la sain,
te humanité. Il est vray que saint Paul,
aprés avoir été ravi jusqu'au troisiéme
ciel , proteste qu'il ne connoît autre
chose que Jesus-Christ crucifié. L'hum-
ble saint François d'AíIìse disoit : Si je
vivois jusqu'à la fin du monde , &
quand même j'aurois un esprit infini ,
la seule pensée de mon Dieu mort pour
moy indigne , me suffiroir. S. Bonaven
ture en ses Soliloques s'éleve à nostre
Seigneur par ces paroles. O mon Dieu !
que je vous envisage sans cesse crucifié ,
de quelque costé que je me toyrne ; &
.que tout ce qui se présentera à mes
yeux me paroisse toujours empourpré
de vostre Sang. Je ne veux jamais trou
ver que vous lèul , ny regarder jamais
que vos saintes playes. Saint Bernard
«n l'un de ses Sermons fur les Cantiques,
dit , qu'il ne reelwrehoit pas le lieu au
quel Dieu repaist les ames dans le midy
en l'Orai'son Mentale.
rayonnant de sa divinité ; mais qu'il le
contemploit fur la croix ; que cetoit fa
Philosophie plus sublime, Sc fa plus pro.
fonde Theologie.
Ces fentimens , Si. les autres qu'on
peut apporter, marquent bien claireT
ment , que le souvenir de nostre Sei
gneur n'est point un obstade' aux plus
pures unions avec Dieu : mais qu'ait
contraire il y aide grandement ^qnc fti
feule pensée de Dieu homme pouf noiis
est capable de nous jetter dans- un abî
me d'étonnement & d'amour pour tou
te nôtre vie , & jusqu'à la- fin du monde
si nous vivons jusques- là ^ que la Passion
de nôtre Sauveur est un, bien -fait si
.grand , qu'il seroit à desirer - qu^eh tous
lieux nous en enflions un amoureux sou
venir ; que ce seroit une présomption» de
une tres- grande ingratitude de laifler
nôtre bon^ Seigneur & Maître dans les
ignominies de fa Croix, ne voulant s'ap
pliquer qu'à fa divinité ; que plusieurs
grands Saints ont eu pour sujet ordinai
re de leurs contemplations l'adorable
crucifié ; mais l'on n'en pent pas inférer
avec justice , qu'il n'a ait point d'autres
siíjets qui doivent occuper l'ame en l'o-
raison. Saint François de Sales recom
mande fut tout l'oraison qui se fait au-
£>rés de;nôíre Seigneur Jesus- Christ r
D vj
84 Le Regne de Dieu
mais qui voudroit conclure de ces senri-
mens , qu'il n'en faut pas faire d'autre ,
dans la pensée de ce Saint , se trompe
rent bien. Combien a-t'il conseillé l'o-
raison simple de la présence de Dieu ?
Saint François d'assise , image vivante
d'un Dieu crucifié, qui le portoh non
seulement en son ame, mais en son corps
marqué visiblement de ses amoureuses
playes, dont la voie étoit, d'être singu
lierement appliqué à Dieu par la íainte
humanité , ne laiííbit pas de contempler
les beautez du Paradis. Saint Bernard
ne dit- il pas qu'il avoit besoin de temps
en temps de considerer les quatre fins
dernieres de l'homme. Mais la medita
tion p'est- elle pas une esoece de l'orai-
íbn mentale ? & tous les Auteurs qui en
ont donné des sujets , n'ont-ils pas écrit
des perfections divines , des attributs de
Dieu , de l'horreur des vices, de la beau
té des vertus , des châtimens des pe
cheurs , des récompenses des bons ; &
toutes ces choses pour servir d'entretiens
durant l'oraison. Qu'on lise l'Introduc-
tion à la vie devote du grand Saint de
nos jours , & qu'on y voye ses sujets de
meditation qu'il y donne. Mais il est fa
cile de remarquer la même chose dans
tous les Auteurs qui ont écrit des ma
tieres de l'oraison ; car enfin, qui peut
i n l'O raison Mentale. fj
prescrire des bornes à ['esprit de Dieu ,
qui conduit les ames par tant de voies
selon son bon plaisir.

.. CHAPITRE XII.

1 Voies différentes en COraiscm.

LEs voies de la grace dans les ames',


particulierement par les divers at
traits qu'elle leur donne, pour s'élever à
Dieu dans l'oraison , sont fi differentes ,
qu'il n'est pas possible de les declarer.
Ce seroit ignorer la vie des Saints, aussi-
bien que. leur doctrine , & nier l'expe-
riencev que de soutenir le contraire. Si
le grand Apôtte nous apprend que les
Saints dans la gloire diffèrent entr'eux ,
comme une étoile d'une autre en clarté ;
il faut dire le même des conduites de la.
grace sur eux en cette vie. Sainte The-
rt seavoit grande raison de dire,que Dieu
avoit divsrses voies ; & c'est ce qui est
tres- veritable, Sedans l'oraison active, &
dans l'oraison passive.
Vous voyez des personnes , & il en a
deja été parlé , qui font laiílèes toutes
presque à leurs propres industries , au
travail de l'entendement par la medi.
tation1& à la recherche penible des verir
$6 Le Regnï de Dieu
tez chrétiennes , la grace cependant
les accompagnant toujours ; vous en
voyez qui font toutes dans les . actes de
la volonté , & qui en produisent grand
nombre , soit d'amour , soit de crainte ,
soit de douleur, soit de respect , ou bien
qui sont arrestez à quelques-uns de ces
actes qu'elles réiterent toûjours. L'on
en trouve "dont l'orai son n'est que clar
té & lumieres ; l'on en rencontre qui
font dans des nuits obscures, & des -te
nebres épaiflès. Il y en a qui ,connòifi-
fent ce qui se paíTè en leur oraison ; il y
en a qui n'en ont aucune connoissance ,
ceux-cy n'ayant que des actes qu'on
appelle directs , & les autres en ayant
qui sont refléchis. Quelques-uns sont
conduits par des deserts , où l'on he
trouve aucun chemin , qui sont fans
eau, & dans la privation de toutes cho
ses ; quelques autres sont dans des
avant - goûts du Paradis par les dou
ceurs & consolations qu'ils reçoivent.
L'on ne remarque en de certaines ames,
que des impuissances , des sechereíses ,
des peines , des tentations , des croix
terribles ; & en d'autres des douceurs ,
des joies , des jouiílànces admirables.
Quelquefois de prim'abord Pon entre
avec facilité dans les saintes élevations
dePesotità Dieu ; il yen a qui fta-
en l' Oraison Mentale. $7
pent à la porte durant grand nombre
d'années auparavant qu'elle leur soit
ouverte. La vie de quelques autres se
passe toute dans la croix , où elles sont
attachées jusqu'à la mort. AdorableJE-
sus, que vôtre nom soit loué dans cette
grande varieté des operarions de vôtre
esprit , que toutes les ames vous en be-
nistènt , que toutes puiísent être résignée*
avec amour & respect à vos ordres. Q
Perede nos ames ! qu'il soit fait com
me vous le voulez , Sc non pas comme
nous le voulons.
SaintJerôme assure , qu'il luy semble
qu'il entendoit souvent cette trompette
effroyable du jour du Jugement , qui
crie : Levez-vous morts , & venez pour
être jugez. Ces Solitaires de la priíon
noire , dont parle saint Jean Climaque>
palloient leur vie dans des craintes ef
froyables , & dans des mouvemens ser-
prenans d'une douleur inexplicable. Ce
serviteur de Dieu , dont parle le Véné
rable Bede , & qui par des tourmens
inoúis , Sc un gente de vie qui n'a rien
de semblable, fut l'âtonnement de toute
l'Angleterre, & de son siecle, demeurant
plongé dans un lac jour & nuit à la vûë
de tout le monde, souffroit ces totlrmens
patla vûë extraordinaire qu'il avoir enë
des tourmens de l'autre 'vie ; & cest c*
88 Li Regne de Dieu
qui l'occupoir. Un homme de nôtre
temps ayant été converti par une lumie
re speciale de l'éternité , se trouvoit les
jours & les nuits pénetré de cette lumie
re : il ne pensoit , il ne parloir que de la
grande & longue éternité. J'ay connu un
excellent Religieux d'un ordre fort re
formé , qui avoir quitté le monde par de
grandes faveurs de l'enser : & il me di-
loit, que ces craintes le soûtenoient dans
la vie Religieuse ,& qu'il en avoit besoin
pour y perseverer.
J'ay connu des ames dont les voies font
toutes d'amour , la crainte ne faisant au
cun effèt dans leurs cœurs. Quelle diffe
rence entre la voie de sainte Catherine
de Gennes , & celle de sainte Therese, de
sainte Gertrude , de sainte Catherine de
Sienne ? Quelle application des unes à
Dieu seul , à Famour pur par l'humanité
sainre de Jesus- Christ, pendant que l'au
tre est comme toute perdue dans la divi
nité. Elle ne le peut être que par JEsus ,
& en JEsus : c'est ce qui est commun à
tous les Saints ; mais ce n'est pas par
une application semblable à celle de
plusieurs autres Sainrs.
Mais quelle difference encore parmy
ceux qui font les plus appliquez à la
sainte humanité } les nns font tout occu
pez de l'enfance , les autres de la paf
in l'O raison Mentale. 89
non : quelques-uns vont d'un mystere à
l'autre , & quelques auttes considerent
seulement Jesus- Christ en sa personne.
11 y en a que nôtre Seigneur occupe
d'une maniere admirable de sa sainte
Àfere , comme il se peut voir au glorieux
Patriarche S. Dominique , qui en tout
temps , en tous lieux , soit qu'il fust ar-
resté dans ses maisons , soit qu'il allast
par le chemin , ne pensoit presqn'á
la tres- sacrée Vierge : c'étoit sa voie ,
tous ses sermons presque n'étoient que
de ses louanges ; & Dieu le demandoit
ll sortement de ce Saint , que prêchant
contre les Heretiques Albigeois, & par
lant, comme il sembloit bien neceflàire,
des matieres de controverses , pour les
détromper ; il ne réullhToit pas, il salut
qu'il reprist fa matiere ordinaire , les
louanges de la tres- sacrée Vierge ; &
contre toute apparence , & ce semble de
raison: car il semble qu'il devoir pre
mierement éclairer ces pauvres errans,&
leur montrer leurs erreurs pour les leur
faire quitter , ces Heretiques se conver-
tifloient en grand nombre. Tout réuT-
lllïbit à Dominique quand il.parloit de
la tres sacrée Vif rçe , quand il v pensoit
dans son oraison ; c'étoit le moyen au
quel Dieu artachoit ses graces pour "luy.
La B. Angelique Antoinette Paule, Fqh
j© LiRègnebeDieu
datrice dr quelques Maisons en Italie j
qui sont consacrées à Dieu en Thonne,tx
de S. Paul , étoit dans une application
presque continuelle à ce grand Saint ,
c'étoit sa grace. Il s'en rencontre qui ne
respirent que l'amour angelique, dont la
grande devotion est aux saints Anges.
Enfin Dieu en conduit par une voie tres-
simple, & qui n'a presque rien ou peu de
chose dans l'extérieur.
Passant un jour dans un lieu sort écar
té, j'y trouvai une maison de Solitaires ,
qui étoient tous d'une même profes
sion & reg'e > tous avoient les mêmes
exercices , & pratiquoient les mêmes
austeritez ; mais les conduites de Dieu
dans leur intérieur étoient bien differen
tes. Le premier Solitaire à qui je par-
lay, étoit un homme de grande oraison ,
& son oraison étoit une application de
révérence , de respect & d'amour pour
la sainteté de Dieu. Elle avoit quelque
rapport au Cantique des Seraphins, qui
ne cellènt de dire toujours, Saint, Saint,
Saint est le Seigneur Dieu des Armées.
Ensuite l'on m'en fit voir un autre, qui
étoit dans une oraison presque conti
nuelle de pure foy , sans images k fans
aucune reflexion , fans delìr , dans un
aneantissement admirable de la propre
volonté, & possedant une paix dont il
ih l' Oraison Miniaiï. 91
n'est pas aisé à l'homme de parler, j»
parlay à un troisiéme qui éroit dans urre
oraison de grandes lumieres , de goûts ,
& de joiiissances extraordinaires. Il avoic
des dons miraculeux , & l'onction des
graces se répandant en abondance sur
la partie inférieure , & même sensitive ;
il étoit quelquefois dans des transports
amoureux si puilTans , qu'il alloit crier
à pleine tête aux portes des autres So
litaires : A l'amour de Dieu, à l'amour
de Dieu , à l'amour de Dieu. L'on rap
porte la même chose de la B. Magdelei-
ne de Pazzi.
Mais voky ce qui est bien remar
quable, & que j'écris pour la gloire de
mon Maître , & de fa tres-sacrée Mere,
esperant que cela pourra consoler plu
sieurs ames. Le second Solitaire donc
j'ay parlé n'ayant aucune reflexion siir
i'opération divine en luy , difoit dans
une grande simplicité : Qu'il ne faifoit
rien ; & il appelloit ne rien faire , ne
pas connoître ce que l'on fait , erreur
artèz ordinaire parmi plusieurs perfon*
nes. De plus , comme l'anéantistement
qu'il portoit étoit admirable , il n'ap-
percevoit en luy aucun desir , pas le
moindre mouvement de fa propre vo
lonté. 11 étoit paralytique , sourd, & à
peine ponvoit-il parler. C'étoit un plat-
9i LeRisni de Dieu
iîr innocent de voir les autres Solitai
res luy raire quantité de demandes ,
pour voir s'ils ne reconnoîtroient point
en luy le desir , ou la crainte de quelque
choie. Ils luy proposoient de grands
malheurs qui pourroient arriver à leur
maison , soit par les soldats , soit par le
feu , ou par quelque autre accident, &
particulierement en sa personne, étanc
dans l'impuissance de marcher , & n'en
tendant pas même, à raison de sa sur
dité. C'est pourquoy ils luy parloient
par signes fur un alphabet de grosses
lettres , dont l'allèmblage qu'ils en fai-
fbient en les marquant en ù présence ,
composoit les mots qui servoient à luy
faire entendre ce que l'on vouloir. A
tout cela cet homme admirable -ne ré-
pondoit qu'une seule chose : Qu'il ne
craignoitrien : mais qu'il feroit ravi que
la divine volonté s'accomplist en luy, &
en ses freres , quoy qu'il luy en deust
coûter. Cela n'empêchoit pas qu'il ne
produisit des actes de foy , d'espérance,
de charité, & des autres vertus dans
leur temps ; & se tournant vers moy , il
me disoit : C'est là mon petit état , je ne
puis desirer d'en avoir de plus élevé :
vous voyez ma petite maniere d'oraison
bien basse, qui n'est pas grande chose; Sc
le bon homme le pensoit sincerement
sn l- Oraison M ìnt a l i. 95'
comme il le disoit. II avoit un visage
merveilleusement gay, qui marquoit as-
sez la joie de son cœur : & il étoit con
tent comme un Ange , car il ne vouloit
que Dieu seul , qui seul est le conten
tement de ces bienheureux Esprits.
Mais , ô mon Dieu ! que les conduites
que vous tenez fur les ames sont admi
rables. Depuis que ce bon Solitaire avoit
été élevé dans un état de pure soy , il
n'avoit jusqu'alors trouvé personne de
tous les serviteurs de Dieu qui a voient
passé par cet Hermitage , qui eust ap
prouvé fa voie ; & ce qui est hien plus
surprenant , est que le Solitaire , dont
l'oraison étoit toute pleine de lumie
res , l'improuvoit beaucoup. Comme
son application étoit ttes sensible , qu'il
avoit quantité d'extases , de visions fur-
naturelles , qu'il abondoit en mouve-
mens impetueux de l'amour sacré , qu'il
étoit occupé sortement des mysteres , il
ne pouvoit goûter un état si simple , où
l'ame ne voyoit rien , Sc ne feavoit pas
même qu'elle fist, oraison. Cependant
vous ne laissez personne , ô mon Sei
gneur ! & specialement ceux qui mar
chent avec fidelité en vôtre service. Le
Pere Abbé ou Superieur , sans avoic
lumiere de cet état , se sentoit preste de
luy dire, qu'il ne craignist point , & qu'il
94 LeI^egnebeDieu
laííùroit que son état étoit bon : ce
qu'il ne foisoit pas fans étonnement de
l'aílurance que le mouvement intérieur
le preflbit de donner ; car, comme nous
venons de dire , il n'en avoit pas de lu
miere. Dieu tres-bon & tres misericor
dieux voulut encore détromper celuy
qui l'improuvQit tant. Mais je ne puis
icy oublier une chose : C'est que cet
homme qui l'improuvoit avoit le don
du discernement des esprits , quoi qu'en
ce rencontre il en sust privé ; & comme
quantité d'expériences faisoient voir que
sa lumiere étoit fort veritable , cela é-
toit bien capable de donner de la peine
à celuy qu'il n'a pprouvoit point, qui ne
lailsoit pas pourtant de demeurer dans
fa paix.
Enfin un jour, apres la Psalmodie de
la nuit , nôtre tres-bon Sauveur luy
donna une grande lumiere , qui luy
découvroit la bonté & la perfection
d'un état qu'il ne pouvoit goûter ; &
cette lumiere luy faifoit voir lame du
serviteur de Dieu , comme le lit de re
pos de l'Epoux sacré , où il prenoit ses
délices & ses complaisances. Cette lu
miere luy dura environ six mois , ou à
peu prés ; & voici ce qui est surprenant :
La lumiere divine de cet état étant
éclypsée , il avoit grande peine à ne pas
i n l'O raison Mentale,
encore improuver ce qu'il n'entendoit
Í>as, & il m'avoiia ingénûcment , qu'il
aíoit qu'il se violentast pour dire que
cette voie étoit bonne : ce qu'il fai-
sbit pourtant dans le souvenir qui luy
restoit de la Vue surnaturelle qu'il en
avoit eue. L'on peut icy remarquer ,
qu'il ne faut pas s'étonner , si des états,
quoi que bons , ne spru pas quelquesois
goûtez même par des Saints : car il n'est
pas donné à tous les Saints d'avoir une
connoiflance pleine de toutes les opera
tions divines ; mais comme ils sçavent
par leur propre expérience les avanta
ges des chemins par lesquels ils sont
conduits , facilement ils se portent à les
louer beaucoup, & à les conseiller. C'est
ce qui est sort à considerer dans la lectu
re de leurs écrits , pour ne se pas inquie<
ter fans sujet de plusieurs sentimens que
l'on trouve..' Cette remarque est si veri
table , que l'on rencontre des sentimens
de plusieurs Saints , qui sont sort oppo
sez. La prudence de Jesus- Christ va à
suivre ceux qui nous sont propres , & à
se persuader une bonne fois , que plu
sieurs Saints ont dit & fait quantité de
choses que Dieu ne demande pas de
nous.
Je reviens à nos Solitaires. II arriva
pendant que je fus en ce lieu , qu'une
t)6 Le Règne de Dieu
personne qui avoit quelque intelligence
de la voie simple du serviteur de Dieu ,
s'y rencontra , & je remarquay qu'en
trant dans sa cellule, à mcme-tempsil
s'écria : O mon Dieu ! quelle joie ! je ne
puis dire la joie que je reílent ! O quelle
joie se répand dans mon ame .l quoiquëi
cette personne ne luy eust pas encore
dit une seule parole. C'étoit un eflèt de
la présence de Dieu speciale , qui vou-
loit se servir de cette personne pour
donner quelque allùrance à cet Her-
mite. Un des Solitaires me raconta sor
ce sujet une ehose assez considerable, &
me dit que ce bon Paralytique avoit une
sœur grande servante de Dieu , qui de-
meuroit à Paris , qui étoit conduite par
des états qui a voient un ra port merveil
leux à ceux qui luy étoient arrivez ; &
ils luy arrivoient toujours quelques mois
ensuite de ceux du serviteurde Dieu , a-
fin qu'elle pust recevoir les instructions
necessaires de l'expérience de son frere , '
dont la demeure n'avoit pas toujours
été dans le repos divin dont il joiiifloit ,
ayant passé par de grandes peines ; & il
m'assura que Dieuluyayant faiteonnoî-
trê par une vûë surnaturelle , ces peines
qu'il devoit porter, la feule vûc luy suc .
un tourment si grand , qu'il luy sembla
que tous les os de son corps se diflo-
quoient ;
in l' Oraison Mentale. 97
quoient ; & qu'il étoit comme un hom
me qui scroit coupé & mis en pieces.
Il n'eût pas le courage d'accepter cet
état qui luy sut proposé , pour le pren
dre ou le refuser : mais nostre Dieu ,
dont les misericordes sont infinies , &
qui connoist la foiblesse de fa créature,
se contenta de ce qu'il ne le refusa pas.
Le Solitaire qui me racontoit les se
cours que Dieu avoit donnez à la sœur
par le ftere , & qui étoit celuy dont il
sescrvoit pour luy écrire, fa paralysie ne
luy permettant pas de le faire ; m'alïù-
roit , que mêlant quelque chose de son
propre esprit & lumiere dans les lettres
qui luy étoient dictées, fans que cela
pust en aucune façon paroîere ; & la ser
vante de Dieu , à qui lés lettres étoient
envoyées , ne le pouvant en aucune ma»
niere scavoir , elle disoit en les lisant :
Qu'il y avoit dd <sefctairses choses dans
ces Lettres, :qui portbient une onction
admirable dans son ariie ; s'étonnant
beaucoup de lavande àiflrrence qu'el- '
le remarqubit .e'fí.d'autrçs , qui ne fai-
fbient aucune impression tlans son cœur;
Sc il se trouva ^qqe tout ce qui ayoit
effet delacé - éìoit' seulément ce qui
étoit dicté, pztHe' bdtì' Paràlytique. O
quelle diffetence, mohîHeu 1 des livres,
dos sermons, des actioris queyostre esprit
E
g8 Le Régne de Dieu
inspire,^ des,choscs qui ne sont que des
effets de ì'espiit humain ! mais quelle
difference encore , ô mon Seigneur ! en
tre les ouvrages de vos bons fervkeurs,
& que vostre esprit, leur inspire ! car
dans les uns vostre grace y est dans une
grande pureté , & dans les autres fans
mélange. . .
Il y a voit. encore dans, ce petit delèrt
un aonre Hermite d'une excellente ver-
tfì d.oot.tout, le corps, étoit affligé de
adverses maladies. Il avoit des maux
à la tête , aux yeux , à la poitrine, aux
jambes , & en d'autres parties, & des-
maux grandement douloureux Sc fenfin
bìes* Ç'étoit un homme de douleurs ;
&.comme.il povrv^ip enôore un peu se
traîner sur ses pieds , il ne mabquoiti
pa.s aux .exercices, communs. , J'eus le
bien de le vojr alsister à la psalmodie
de la ndít ; cert^nement quelques ,
petits cr,i$5& plaintes modestes.., que>
l'excelîive douleur, luyífaisoit seire du. .
rant l'jnterv^Uc des ^e.isetá q^etil,íonne'
chantoit pas de son, enfté, jaiv lieu. de '.
donnec.de Ja.idjstja.cT:ion , portoient
merveilleusementJ'espïjt à. Dieu; &je
puis, dire avec verité; ;,,que leccceus en
étç>\t plus touché , . qv}e: íoiHea fcsr ?
pl «s, balles ; voix ; qpfii ,l'p» : pouíryilí yéh*
tepdre , qui, ^itjft íïqw.Y/fit, ççieupenï,p!u*l.
in t' Oraison Mentale. 99
l'oreille , & retirent de l'attention in
térieure. C'est une chose merveilleuse
que la Ferveur de l'esprit dans un corps
entierement abattu. Ne pouvant plus
se tenir debout , ny assis , il se faisoic
coucher modestement sur quelque siege
dans l'oratoire; & la nature ne luy ayant
plus laissé de voix que pour plaindre
les douleurs tres- sensibles dont- il étoit
tourmenté , la grace luy ouvroit les lè
vres & la bouche pour nous annoncer
les louanges de son Créateur , ce qu'il
faisoit d'un ton de voix tres-fort , &
d'une maniere tres-puillante. Je n'y puis
penser fans soupirer fur ma lâcheté,
Sc sens en avoir le cœur tendrement tou-
ché. Ce pauvre malade étoit celuy qui
scrvoit de Confesseur au bon Paralyti
que ; & l'on me dit qu'il avoit une gra
ce toute particuliere pour luy : ce qui
faisoit que les autres Solitaires en crai-
gnoient la mort , à raison des secours
qu'il luy donnoit , & de la bénédiction
que le ciel y versoit. La grace du mala
de pour l'application intérieure , étoic
dans la divine Psalmodie.
J'ay bien voulu rapporter ces choses
pour marquer de plus en plus les voies
différentes de l'intcrieur , & pour ap
prendre à ne Ce pas afiFliger,si on ne peut
pas aller à Dieu , comme decertàins ll
E ij
ioo Le Régne de Dieu
vres le disent, ou comme le conseillent
de saints Personnages , pour apprendre
à ne pas improuver les états que nous
n'entendons pas , & à blâmer souvent
ce que Dieu approuve & ce que Dieu
fait. Mais nous parlerons encore de ce
sujet dans les Chapitres suivans,

CHAPITRE XlII.

Sentimms de sainte Therése , qui décrit sa


voie , & n'improuve pas les voies
des autres , mais Us abus.

SAinte Therese , aprés avoir rapporté


les sentimens de quelques person
nes spirituelles touchant l'oraison au
chapitre zi. de sa vie , & declaré qu'el
le ne vouloir pas contredire ces person
nes, elle dit ces paroles. Je veux seu
lement rapporter icy par quel chemin
il a conduit mon ame , & déduire le
danger auquel je me suis vûe pour m'a-
voir voulu conformer à ce qut je li-
lbis. Quant au reste je ne m'y entre
mets point. C'est paroles font astez voir
que la Sainte a deííèin particulierement
de montrer le chemin par lequel elle
a été conduite , & que c'est de fa voie
qu'elle traite dans ses Livres ; & quand
i n l'O rai'son Mentale, ici
elle declare qu'elle ne se mêle pas du
reste ; elle marque évidemment qu'elle
ne prétend pas decider entierement des
opinions qu'elle ne fuivoit pas,& qu'elle
eût mal fait de suivre , Dieu demandant
autre chose d'elle.
Il seroit même bien difficile de soû-
tenir les sentiinens de cette seraphiqne
Sainte , si comme quelques uns veulent,
elle étoit d'avis qu'en toutes sortes d'é
tats, on n'eût point d'autre application
qu'ànostre Seigneur Jesus- Christ. Car,
comme l'accorder avec saint Bernard Si
les autres Saints qui ont eu d'autres su
jets de leur contemplation , comme par
exemple les fins dernieres > S. Bernard,
que nous venons de citer , assure qu'il a-
voit besoin de les considerer de temps en
temps. Comment l'accorder avec tous
ceux qui ont écrit des sujets d'oraison;
carils en ont donné d'autres que ceux
de la vie & passion de nostre Seigneur,
comme il a dé a été dit ? Comment l'ac.
corder avec l'expérience journaliere qui
ne laisse pas lieu de douter que plusieurs
ames font appliquées aux attributs 6c
perfections de Dieu , à la présence de
Dieu en toutes choies , & à plusieurs
autres veritez de la Religion ? 1 1 y auroic
même du danger de se blesser la tête si
on vouloit sans cesse conserver l'image
,ioî . Le Regne de Dieu
de nostre Seigneur dans l'imagination.
C'est pourquoy Alphonse Rodrignez ,
Auteur si consideré dans les choses spi
rituelles , donne avis qu'il y faut pren
dre garde , & recommande fort la pré
sence de Dieu par foy. Je sçai qu'il y a
des ames privilegièes qui ont toujours
J'image de nostre Seigneur , mais c'est
par grace speciale & extraordinaire.
Mais écoutons parler la sainte au
chapitre 1 2. de sa vie. Je ne veux pas
dire icy qu'il ne faille pas porter , &
élever íà pensée aux merveilles du Ciel,
aux grandeurs de Dieu , & à son émi
nente sagesse ; car bien que je ne l'aye
f>as fait, n'ayant pas l'habileté & l'adres-
é requise, si est-ce que toutefois d'autres
personnes en tireront du profit. Voyez-
vous comme elle loue & approuve ces
voies , qui ne font pas la sienne. Dans
la 4. demeure du Château intérieurjpar-
lant de la vue de Dieu présent en so^ ,
elle dit : Cela est bon , & c'est une ma
niere excellente de meditation , parce
qu'elle est fondée sur la venté. Au cha
pitre 28. du Chemin de perfection , trai
tant de la présence de Dieu en nous,
elle assure que l'ame n'a pas besoin
d'aller au Ciel, ny decrier à haute voix :
& dans le même chapitre, que celles qui
se pourront ainsi renfermer dans le pe
in l'Oraison Mentale. i05
tit ciel de nôtre ame , où est celuy qui l'a
faite , & qui a créé le monde , croyent
qu'elles marchent par un excellent che
min , & qu'elles viendront enfin à boire
de l'eau de la sontaine ; car elles sont
beaucoup de chemin en peu de temps.
Elle dit encore que cette oraison s'ap
pelle recueillement , parce que l'ame
recueille toutes fes puilsances , & entre
au dedans de soy avec son Dieu ; Sc
son Maistre l'enseigne plus prompte
ment , & vient à luv donner l'oraison
de quiétude en moins de temps que par
toutes les autres voies. Voilà donc
comme la glorieuse Sainte appelle ce
chemin bon ; elle ne l'improuve donc
pas , elle l'appelle excellent , donc elle
î'estime & le loue : elle declare que l'on
en tirera du profit , & qu'enfin on vien
dra à boire de l'eau de la sontaine ; elle
le croie donc avantageux & plein de
grandes graces. Elle marque que l'on
fait beaucoup en peu de temps par cet
te maniere d'oraison ; que c'est la voie
la plus courte pour arriver à l'oraison
surnatutelle , telle qu'est celle de quié
tude. Donc les personnes qui s'y adon
nent font tres- bien , selon le témoigna
ge de cette grande Maîtresse de la vie
spirituelle. Cependant penser aux mer
veilles de Dieu , à lès grandeurs , à son
E iiij
i©4 Le Règne de Dieu
éminente sagellè ; croire Dieu présent
ne demande pas d'images de nôtre Sei
gneur. Mais comment, dira quelqu'un,
la Sainte semble-t'elle en d'autres lieux
dire le contraire ? Je réponds , que dans
ces lieux-là elle parle de fa voie , ou bien
qu'elle crie contre les abus dont nous
allons parler.
Pour ce sujet je remarque touchant
l'abstraction des choses corporelles , le
dénuement de toutes images ; qu'il ar
rime qu'on les quitte trop tost & hors
de temps fans y garder la modération
requise ; qu'on s'éleve fauílèment par
soy-même , ce que la Sainte appelle sus
pendre l'entendement : qu'on fait ces
choses fans mouvement de grace qui y
attire , mais par les tromperies d'une
nature superbe , ou par l'imagination dé
çue par la lecture de quelques Livres ,
qui pense être dans les états lus , & la
Sainte crie contre cet abus.
Je remarque de plus touchant l'ima-
ge de nôtre Seigneur , qu'on peut la re-
jetter quand elle se présente , sous pré
texte qu'elle sert d'obstacles à l'nnion
avec Dieu , ou bien qu'on n'apporte pas
la diligence requise pour se la procurer
quand on ne l'a pas, soie dans î'oraison
active , soit dans la passive; quand l'ame
est laiflee en partie à ses industries :
en l'O raison Mentale. 105
Or la Sainte ne peut sou fFrif qu'on re.
jette l'image de nôtre Seigneur quand
elle se présente , ou qu'on ne la recher
che pas lorsqu'on en eít privé , chacun
conformément à sa grace ; & elle ensei
gne que c'est une source de quantité d'a
bus & de dangers contre lesquels elle
crie.
C'est une tromperie , dit -elle, de croi
re que le souvenir de nôtre Seigneur
serve d'obstacle aux plus hautes unions.
O mon Seigneur ! s'écrie cette amante
du Fils de Dieu , est - il possible que
cette pensee me soit venue dans l'esprit
un seul moment, à sçavoir que vous me
détourniez d'un plus grand bien ? &
d'où me font venus tous les biens que je
possede , sinon de vous ? Le voilà nôtre
compagnon au très-saint Sacrement de
l'Autel ; mais en forte qu'il semble qu'il
n'a pas été en son pouvoir de se sepa
rer un moment de nous ; & aprés ce
la , mon Seigneur ,que j'aye pû m'éloi-
gner de vous pour vous rendre plus de
service : retirer fa pensée des choses cor
porelles , certainement cela doit être
bon ; ce que je voudrois faire compren
dre, c'est que la tres-facrée humanité
de nostre Seigneur ne doit pas entrer
dans ce rang. Mais ils alleguent, dit-
elle dans le Château intérieur , ce que
E v
io6 Le Regne de Dieu
nôtre Seigneur dit à ses Disciples , qu'il
étoit expedient qu'il se retirast. Je m'as.
sure qu'il ne le dit point à ía benite Me
re, parce qu'elle étoit bien ferme dans
la foy ; puisqu'elle sçavoit bien qu'il
étoit Dieu & homme tout ensemble j
& quoy qu'elle l'aimast- plus qu'eux,
c'étoit neanmoins avec tant de perfe
ction , qu'au lieu de recevoir du dom
mage de fa présence corporelle, elle en
tiroit de laide & du renfort pour son
avancement. Or les Apôtres n'étoient
pas lors si affermis dans la foy comme
ils ont été depuis , & comme nous le
devons être à présent. Je vous dis mes
filles , que je tiendray ce chemin pour
dangereux ( elle entend celuy où l'on
rejette l'image de nostre Seigneur ) &
que par là le diable nous pourroit enfin
faire perdre.
Le Bien - heureux Pere Jean de la
Croix au chapitre premier du livre 3.
de l.i Montée du Mont- Carmel , en
seigne , qu'il n'est nullement convena
ble de tâcher d'oublier la tres sainte hu
manité du Fils de Dieu , attendu que par
elle on montera plus facilement au plus
haut de l'union ; Sc que 1 etude d'oublier
les notices & figures ne s'entend jamais
de l'image de Jesus. La raison de cela est
que l'adorableJEsus est Dieu & homraej
en t' Oraison Mentale. i07
ainsi s'il est la voye ,il est la verité , & la
vie. S'il t st le moyen , il est la fin.
Mais il faut prendre garde à ne se pas
arrêter à la feule humanité , ©u même
s'y arrêter principalement , en forte qu'- *
e/le soit le principal objtt qui remplisse
l'esprit;maisjl la faut voir comme absor
bée dans la divinité. C'est donc Dieu
principalement qu'il faut regarder dans
eetre humanité sainte , nn Dieu qui
souffre , un Dieu chargé d'opprobres ,
un Dieu qui naist dans une crèche , un
Dieu qui meurt fur la Croix. O quel
étrange spectacle à l'ame pénetrée des
grandeurs de la divinité ! C'est pour-
quoy le Pere Simon de Bourg en Breiîe
estime que l'on doit bien , & même
dans les commencemens , considerer les
grandeurs de Dieu , & fes perfections
infinies, afin que l'on puilse mieux consi
derer la dignité de la personne de Jefus-
Christ dans ses anéantistemens épouvan
tables ; & il pense qu'on anra de la peine
à le bien faire, à moins qu'on ne soit ha
bitué à la vûë de la divinité , & dans
l'exercite de fa divine présence. Il n'est
pas necellaire d'aller chercher nôtre-
Seigneur en Jerusalem , Sc de s'occuper
de toutes les circonstances de fa doulou
reuse Passion ; cela est pourtant excellent
en son temps ; mais il y a d'autres temps
10S Le Règne de Dieu
où une simple vûë suffit , soit de nôtre
Seigneur en la crèche, ou en la colomne,
ou sur le Calvaire , ou en quelqu'autre
mystere, selon l'attrait que l'on en aura.
Un Auteur dit , que l'image de la
Passion ne doit pas être universelle ,
mais de quelque point particulier , afin
qu'elle demeure imprimée davantage.
Ce conseil est bon , mais enfin les at
traits sont diffèrens. A plusieurs il suffit
de se représenter nôtre Seigneur d'une
façon intellectuelle , c'est à dire confu
sément sans faire distinction des mem
bres , & des parties du corps ; & cette
maniere est- plus propre ordinairement
aux personnes avancées , qui conçoivent
Jesus-Christ homme & Dieu d'une feule
vûë d'esprit , lans aucune pensée distin
cte. Le tout cependant consiste à suivre
l'attrait de la grace : & si quelquefois
l'imagination est remplie de la forme de
l'homme, toujours la foy ne se sert d'au
cune forme dans le simple regard de
Dieu dans l'humanité.
Une autre tromperie qui arrive , selon
sainte Therese , dans le peu d'applica
tion à nôtre Seigneur , est que l'ame
n'est pas aflez soutenue par ces vûës
simples de la divinité ; & elle appelle
cela marcher en l'air. Elle rapporte
qu'ayant voulu s'entretenir dans un ab
en l' Oraison Mentale. 109
sorbement sans tant penser eu nôtre
Seigneur, elleavoit été dans l'abus , Sc
qu'elle avoit beaucoup perdu de temps
ne profitant pas dans les vernis, & dans
l' oraison ; & que c'en étoit la cause ,
qu'elle ncsçavoit pas , jusqu'à ce qu'un
serviteur de Dieu luy eût fait connoî-
tre. C'est pourquoy saint François ex-
hortoit les siens de feuilleter jour & nuit
le pieux Livre de la Passion de nôtre.
Seigneur : & on voit, disoit il , que
Dieu communique sa grace à ceux qui
le suivent en la susdite facon : & au con-
traire , qu'il la retire de ces présom
ptueux , qui disent se voiloir joindre à
luy par d'antres voyes , qui ne sont que
chimeres , fans qu'ils sortent jamais
d'eux-mêmes : aussi les voit- on enfin
tomber malheureusement. Il est bien
vray que le plus efficace moyen de
triompher du diable, du monde , de la
chair &<le ses inclinations , est la vûc
de la Vie & Passion de nôtre bon Sau
veur ; à la feule vûë de la Divinité
nous ne trouvons pas ces exemples ra-
vilTans d'humiliations , de mépris , d'op
probres , de mort & d'ancantiííèment.
Que plusieurs prennent garde à ce que
disent saint François Sc làinte Therese,
à ne pas perdre le temps , ne pas profi
ter dans les vertus , à ne pas sortir d'eux
no Le Regne di Diiu
même. C'est une chose assez ordinaire,
de trouver bien des gens qui s'adonnent
à l'oraison , & dans une élevation d'o
raison astez simple , qui aprés bien des
années font dans un amour merveilleux
d'eux. même , sensibles à ce qui les tou
che, curieux de ce qui les regarde, atta
chez à leurs familles , enfans, interests ,
desireux d'être aimez des créatures , &
d être bien venus dans les compagnies ,
s'attachant aux bonnes personnes quand
ils se separent des autres j & ils seroient
bien fâchez de n'être pas- en estime par-
my les gens de bien. De-là il leur arrive
un empressement de les entretenir, d'en
recevoir des lettres , de dire qu'ils les
connoissent ; ils courent plus par nature
que par grace aux bonnes œuvres , vou
lant être de tout , fe mêlant de tout ,
ne faisant que parler , que voir , qu'être
vues.
Sainte Therese avertit d'une autre
tromperie , qui se rencontre en ce que
quand l'on feroit quelque progrés , aprés
tout l'on n'avancera pas dans les voies
de l'amour divin comme l'on feroit par
la vue de nôtre divin Maître. Elle assure
qu'ils n'entreront pas dans les dernieres
demeures , & que ce fera beaucoup s'ils
demeurent dans les autres avec alíu-
ïance. Elle tient que c'est pour cette rai.
en l'O raison Mentale, iii
son, que plusieurs ames qui font parve
nues a l'oraison d'union , ne font plus de
progrés ; Sc que celuy qui n'aura pasle
l'oraison d'union, pourra bien croire l'o-
pinion contraire meilleure , comme au
trefois elle l'avoit fait.
La Sainte se plaint de l'ingratitude &
du peu d'amour que l'on auroit dans
l'oubly de ce que Dieu a operé si amou
reusement pour nostre amour : & de
vray , quel moyen de ne pas aimer ce
luy qui nous a tant aimez, & quel moyen
de l'aimer fans penser à luy ; Dieu , le
Dieu de route grandeur s'anéantit jus
qu'a prendre la forme d'un enfant : le
Dieu de toute gloire quitte le ciel pour
se mettre dans une étable avec des bê
tes ; l'Estre des Estres meurt sur an gi
bet , & tout cela pour l'amour de l'hom-
me ; & l'homme le laissera t'fl dans ces
opprobres & anéantissemens fans l'y
considerer, íans y penser -t ó quelle in-
giatitude ! Mais que deviendra la con-
noiílance de Jesus Christ & de fes my
steres , n'est ce pas en cela que se trouve
la vie éternelle ?
Enfin la feraphique Sainte declare de
plus un aurre abus , qui est que le dé
nuement de toutes formes , & une trop
grande abstraction pourroit bien faire
perdre la devotion de nôtre Seigneur ,
m Le Régne de Dieu
de la tres- sacrée Vierge , & des Saints.
Voici comme elle parle au chapitre 7.
de la 6. demeure du Château intérieur :
Quelques ames aulfi croyent qu'elles ne
peuvent penser à la Passion de nôtre
Sauveur , & moins encore à la sainte
Vierge, & à la vie des Saints , dont la
memoire nous apporte tant de profit , Sc
nous donne tant de courage. Pourquoy
je ne puis comprendre à quoy elles pen
sent , se retirant ainsi de toutes les cho
ses corporelles ; parce que d'être tou
jours embrasé d'amour , cela est propre
aux esprits angeliques, & non pas à
nous qui sommes détenus en la prison
de ce corps mortel , qui avons besoin de
traiter , de penser , & d'avoir la com
pagnie de ceux qui vivans dans cette
chair corruptible , ont fait des œuvres
si heroïques pour Dieu. Rusoroche dit,
que les faux oisifs croyent avoir passé au
delà de toutes choses ; & que selon leur
jugement ils ont passé au-delà de tons
les exercices , & sont parvenus en un
simple & pur repos ; & ils ne s'arrêtent
en aucune maniere aux pratiques del'E-
glise.
Il faut aprés cela remarquer , comme
je l'ay déja insinué , que dans l'oraison
entierement passive , ï'ame' n'a qu'à se
laiilèr aller au trait de l'Esprit de Dieu,
(n l'Oraison Ment au. iij
qui s'y communique quand il luy plaît.
L'état étant reconnu pour venir de l'Es-
prit de Dieu , il faut se tenir en repos. Or
dans l'état entierement passif , quelque
fois la simple vûë de nôtre Seigneur ,
lbit confuse , soit évidente & distincte,
quelquesois aussi la vue de l'humanité
sainte est ostée. En ce cas , dit sainte
Therese , quand Dieu veut suspendre
toutes les puissances , à la bonne heure ;
car encore qu'on ne le veuille , on luy
fera quitter l'exercice auquel elle est.
Elle dit que ce que l'on perd pour lors ,
n'est que pour le mieux retrouver. Le
Bien- heureux Pere Jean de la Croix
au 3. livre de la Montée du Mont-
Carmel , chap. 1 . dit que quelquefois
au ham de la Contemplation & simple
vûe de la divinité , lame ne se souvient
plus de la tres-sainte humanité , parce
que Dieu éleve l'espritde sa main à cette
comme confuse & tres- surnaturelle con-
noissance. Dom Earthelemy des Mar
tyrs en la seconde partie de l' Abregé ,
chap. u. enseigne , que lorsque l'ame lê
repose immediatement , & jouit de la
pure union divine , elle n'a plus besoin
d'aucune image : & que c'est de la ma
niere qu'il faut admettre l'opinion de
plusieurs , qui disent que l'union peut
être empêchée par quelques sortes d'U
114. Le Regne de Dieu
mages que ce soit , comme les image?
des mysteres de l'humanité, & des attri
buts divins : mais que si l'on entend que
ces images toutes & quantes fois qu'el
les se présentent à celuy qui contemple
purement , empêchent la vigueur &
perfection de 1 union, il croit que cela
est faux ; car ces images non feulement
n'empêchent pas , mais ont coutume
d'avancer. Cela veut dire, que l'image .
de l'humanité même étant ôtée dans
l'union simple de la divinité , on ne
doit pas se pener pour l'avoir, mais hors
de ce temps-là on ne la doit pas rejetter.
Mais quand le saint Esprit applique pas
sivement l'ame, elle ne doit plus agir par
fa volonté , ny par son choix : ainsi qu'
elle reçoive ce qui luy sera donné, lu
mieres ou tenebres , vue consuse ou
distincte , regard de Jcsus-Christ , ou
de la seule Divinité.
Il y a aussi à considerer une chose dans
ceux qui font dans l'oraison entiere
ment passive , & par état , qu'il est bien
difficile que quelquefois ils ne pensent
à nôtre Seigneur , & à ses mysteres ,
quoy que ce ne soit pas par des consi.
derations raisonnées. Lesames qui sont
parvenues , dit sainte Therese , à la par
faite contemplation , ont raison de di
re qu'elles ne peuvent plus avoir de ces
in i'Orais o n Mentale, iij
considerations ; mais elles n'auroient
aucune raison de dire qu'elles ne peu
vent se souvenir des mysteres , speciale
ment quand l'Eglise les celebre , les con
siderant d'un simple regard. Elle ajoute,
que si on ne fait cela , c'est bien fait de
le procurer. Celle qui diroit (elle decla
re toutes ces choies dans le chap. 7. de
la 6. demeure'du Château intérieur ) je
demeure toujours dans un état , je tien-
drois la chose pour suspecte; je parle de
celle qui ne peut jamais faire ce qui a
été dit ( c'est à dire de penser à nôtre
Seigneur & à sa sainte Mere ) & vous
prie de le croire : ainsi tâchez de sortir
de cet abus ; & mettez toutes vos forces
pour vous défaire de cet absorbement.
Que si elles ne font pas suffisantes pour
vous en retirer, dites- là à la Prieure,
afin qu'elle vous donne un office ©ù il y
ait tant d'occupation , que cela vous dé
livre de ce danger. Cette Sainte a grande
raison de parler de la sorte, & de donner
çes avis aux Religieuses de son Ordre ,
que les autres Communaurez & Direc
teurs ou Maures Sc Maîtrellès des No
vices doivent peser. La nature & le de
mon souvent contribuent à mettre lame
dans un certain absorbement , comme
parle la sainte, qui met dans l'oubly de
toutes choses, & même les plus saintes;
ii<í Le Règne d e D i e v
& quoy qu'il y ait de l'operation divine,
& je veux même de celle que les mysti
ques appellent surnaturelle ou extraor
dinaire , il s'y fait un mélange de la na
ture , & de l'opération du malin esprit ;
c'est pourquoy il est à propos de retirer
l'ame de cet absorbement.
Ces abus étant remarquez,pour éviter
toujours les extrémitez , îl faut sçavoir ,
que l'on trouve de certaines ames veri
tablement conduites par l'esprit de Dieu,
& dont la bonne vieeifest un tres, grand
témoignage, dont la passiveté est si gran
de dans l'oraison , qu'elles ne sont ja
mais laiísées à leurs industries. Or l'on
voit de ces ames qui passent quelque
temps dans la contemplation confuse &
générale , sans avoir des vûës distinctes ,
& fans aucune application aux mysteres,
& même durant le temps que l'Eglife les
celebre. L'Hermite dont j'ay parlé étoit
en cet état lorsque je le vis. J'ay connu
plusieurs bonnes ames conduites de la
forte ; & leur ayant conseillé de s'appli-
quer au souvenir de nôtre Seigneur , ce
que je tâche toujours de faire aux ames
qui veulent bien quelquefois s'abaisser
jusques là , que de prendre mes petits
avis , elles ne l'ont pû faire. La tres-
vertueuse Mere de Chantai , dont la vie
est une odeur de vie divine & sainte , a
en l'Oraison Mentale. 117
été conduite de même maniere ; & com
me elle étoit en peine de ce que pendant
même les plus^randes Fêtes son esprit
ne pouvoit s'appliquer aux mysteres que
la sainte Eglise honore en ce temps-là ,
elle eut recours à S. François de Sales ,
qui luy fit réponse , qu'elle demeurât
dans le repos , & que n'ayant pas le sou
venir des mysteres, elle en avoit l'esten-
ce ; il vouloit dire la fin , qui est Dieu,
& fa divine volonté. Il faut donc pren
dre garde que les avis généraux , quoy
que tres- bons & necessaires , & que l'on
doit suivre ordinairement , ne doivent
pas être appliquez à de certaines ames,
dont l'esprit de Dieu veut être maître
absolument ; & ces ames ne doivent pas
se gêner pour ce qu'elles lisent ou enten
dent : Si ceux qui les conduisent doivent
Elire attention à la conduite particulie
re de Dieu sur elles.
Enfin quelques-uns ont remarqué tres-
judicieusement ce que la vénérable Me
re Magdelaine de S. Joseph, Religieuse
Carmelite, de sainte memoire dit , qu'il
se glitsoit un grand abus en nôtre fiecle ,
fous prétexte de hautes élevations à
Dieu dans l'oraifon , qui mettoit les
ames dans de faux états d'une union ad
mirable , & semblable à celle de la Bien-
heureuse Catherine de Gennes. Ces pet
nS LeRègnedeDietj
sonnes ont des termes extraordinaires ,
toutes leurs lumieres sont ravifîantes ;
mais le malheur est que 4'extase d'ope
ration ne fuit pas celle de la pensée.
Pendant que leur esprit se porte aux
chòses les plus sublimes , leur cœur se
trouve encore engagé dans des afféc
tions sort basses ; elles ne parlent que
le langage des Anges , & vivent d'une
vie sort humaine : & ce qui est déplora
ble , est que quelquesois ils ne connois-
sent pas leur illusion. Comme elles ne
parlent & ne révent que de hautes éle
vations , elles s'imaginent être fort éle-
vées,aullì-bien que leurs Directeurs, qui
sont trompez avec elles. Cela n'empêche
pas qu'il ne se trouve des ames dans des
voyes éminentes de la perfection , dans
une pureté admirable de l'amour divin ,
dans une veritable haine d'elles-mêmes,
& grandement favorisées de nôtre Sei
gneur , dont le bras n'est pas racourcy ,
pour parler de la sorte, & qui dans tous
les temps a ses favoris , & des personnes
choisies. Le grand Cardinal Bellarmin
appelloit nôtre siecle le siecle des Saints.
Le Pere de Condren estime , qu'il y en
avoit un grand nombre de cachez. Les
sentimens de ces grands personnages ,
qui ont été la lumiere de nôtre siecle ,
sont beaucoup à revérer. Et enfin, il me
en l'O raison Mentale. i19
semble que le touc se reduit à bien exa
miner les choses devant Dieu. Il est écrit
qu'il faut éprouver les esprits : il est écrit
qu'il ne faut pas étouffér l'esprit. C'est
une chose également blâmable, decroi
se trop facilement , & avec legereté ; ou
bien de ne pas croire quand il y en a de
veritables fondemens.

CHAPITRE XIV.

Qu'un chacun doit marcher par sa voye ,


mais tou;ours dans l'union avec noflre
Seigneur Jefus-Chrift.

QUoy que j'aye insinué cette verité


en plusieurs lieux des Chapitres
précedens , je la croy de telle importan
ce , & si neceílàire , que j'ay estimé qu'il
étoit à propos d'en feire un Chapitre en
particulier , pour donner lieu d'y foire
plus d'attention : car enfin le grand se
cret des voies de Dieu est de n'aller ni au
deçà ni aru delà de lá grace ; car ce feroit
être dans la nature , mais de luy adherer
avec fidelité. Ce ne sont pas les états
élevçz 1 .qui font nôtr«> perfection i q les ,
moindres états, uc l'empêcheront pas
non, plus. ; st n'y 3, qu'à faire ce que Dieit
demande de nous iié toas consiste à a&r.
no Le Regne Dieu
complir la divine volonté. Qu'avons-
nous donc à taire , finon nous mettte
dans une parfaite indifférence pour touc
ce quìl plaira à Dieu d'ordonner de
nous. Sainte Therese au chap. 18. du
Chemin de perfection , dit qu'il faut se
disposer à recevoir tel état d'oraison
qu'il plaira à nôtre Seigneur , non pas
seulement une année , ni deux , ni dix ;
car à la verité il faut que ce soit pour
toujours. '. , ; ;
Quelqu'un dira : Mais n'est-ce pas une
bonne chose que d'avoir des lumieres ?
les oraisons de quiètude & d'union ne
sont-elles pas des états excellens, & des
dons de Dieu ? Pourquoy donc ne pas
desirer ce qui est bon ? Pourquoy ne pas
aspirer aprés les dons de Dieu ? Nôtre
seraphique Sainte répond au chap. 9.
dcla 6. demeure du Château intérieur:
Qu'au lieu de desirer d'aller par de cer
taines voies , le plus sûr est de ne vou
loir que la volonté de Dieu. Tout ce qui
est bon, ne nous est pas bon : tous les-
dons de Dieu ne nous font pas propres.
La lumiere est bonne , il est vray -, mais
combisn se font perdus dans l'abondance
de leurs clartez? Combien font de.meuíez ì
attachez à eux-mêmes par une sccrette
complaisance de ce qui se passoiten eux?
La vûc qu'ils en avoient les éblouissoic ,
in l'O r Ais on Mentale, nt
& les mettoit même dans l'aveuglement
de certains défauts , quoy que tres-no-
tables. Si Dieu nous met dans la lumiere
qu'il soit beni ; mais s'il nous veut dans
les tenebres , benissons-le. Les Direc
teurs doivent prendre garde en élevant
beaucoup de certains états , de ne pas
porter imperceptiblement les ames à les
desirer , les tenant roûjours dans une
entiere indifférence. Un Directeur qui
dira souvent : Je voudrois bien un tel
état de lumiere, ou un tel état de re
pos , insensiblement donnera les mê
mes desirs à ceux qui sont sous sa con
duite. O mon Seigneur, qu'il vaut bien
mieux perdre tous ses desirs en vôtre
bon plaisir ! Vous sçavez à quoy un cha
cun est propre , & vous avez plus de soin
de nous , que nous n'en pouvons avoir
nous-mêmes. Sainte Therese au chapi
tre i7. du Chemin de perfection , ap
prend qu'elle a été durant bien des an
nées fans pouvoir méditer qu'avec un
livre ; & à même temps donne avis
que les personnes qui n'ont que la me
ditation doivent s'en contenter ; que
nôtre Seigneur leur payera tout d'un
coup dans le Ciel ; qu'il nous faut tou
jours laiíser conduire par nôtre Sei
gneur: & au chapitren.de sa vie.aprés
avoir blâmé ceux qui veulent s'élever^
ìti . Le'Règni de Dieu
elle ne laiflè pas d'assurer qu'il n'y a
rien à craindre quand nôrre Seigneur
veut que l'ame soit marie , bien que
ce soit dés le premier jour. Si donc
i'esprit de Dieu nous éleve , lailíons-
nous tirer à ses divins mouvemens ; s'il
nous arrête dans les dernieres places, de
meurons- y,car si aprés plusieurs années,
dit nôtre Sainte au chap. i7. du Chemin
de perfection , il veut que chacune serve
encore en son office , ce seroit une plai
sante humilité si vous vouliez pour lors
choisir : les uns se trouvent bien d'une
maniere d'oraison , dit Grenade , & les
autres d'une autre.
Mais en quelque état que l'on soit, il
faut toujours être dans l'union avec nô
tre Seigneur Jesus- Christ , & cela ne se
peut autrement , demeurant dans la gra
ce &dansTamourde Dieu. Jesus-Christ
est en vous , crie l' Apôtre aux Corin
thiens , si ce n'est que vous soyez reprou
vez. Il est dans ses Fideles par fa grace
& par son amour ; il y est même par la
présence corporelle en la divine Eucha
ristie, qui leur étant donnée , il les nour
rit de son corps & de son sang , & il ne
deviennent qu'une même chose avec lui :
de telle forte que les Saints Peres n'ont
pas fait de difficulté d'assurer, que com
me de deux masses de cire sondues &
en l'Oràison Mentale. -i?;
rnclées l'une avec l'autre , il ne s'en fait
qu'une feule mallè ; de même,enseignent-
ils , il ne se fait qu'une même chose du
Fidele & de Jesus . Christ par la rece
ption de la divine Eucharistie. C'est
comme les Peres parlent ; mais le Fils
de Dieu dit encore bien plus , lorsqu'il
demande que nous ne soyons qu'une
même chose avec luy , comme il est
avec son Pere. O que si les Chrétiens
íçavoient bien ce que c'est d'être Chré
tiens , s'ils connoilsoient leur dignité
& leur état n'être qu'une même chose
avec un Dieu homme ! cela est bien tost
dit , mais la signification n'en est pas si-
tost comprise. O mon Dieu & mon Sau
veur ! n'être qu'une même chose avec
vous. O mon ame,moname>avons nous
jamais bien penetré cette verité Jesus est
nôtre chef, nous sommes ses membres;
mais il n'est pas au chef, & hors des
membres, il est tout au chef, & touc
dans les membres. Ce n'est donc pas
allez de le reconnoître au chef , il faut
auffi le reconnoître dans les membres ;
mais, ô mon Dieu ! ô quel anéantiííè-
ment le Chrétien doit porter , afin que
Jesus soit tout en luy , que Jesus pense
& aime en luy , que Jesus regarde &
écoute en luy , queJesus parle , mange
boive, souffre, agisse en luy ! Quelle
F ij
ii4 ^ E Regne de Dieu
sainteté dans nôtre estime, nôtre amour,
nos regards, nos paroles , nés actions &
souffrances, afin qu'elles soient de Jesus.
Mais quel respect pour nos corps , s'ils
font les membres de Jesus > quelle atten
tion à nôtre vie, si elle est la vie deJEsus?
quelle consolation dans nos souffrances,
si elles font les souffrances deJEsus ?
L'ame donc veritablement fidele n'a
git que parJesus, enJESus & pourJesus.
Il est toutes ses affections , tous lès de-
sirs , toute fa joie ; elle ne goûte que
luy seul en toutes choses , elle ne con-
noît que luy seul en sa sainte Mere ,
dans tous les élûs j enfin il est son
grand Sc unique Tout en toutes choses.
Cette union est neceflaire à tous les fi.
deles amans du Fils de Dieu. Elle leur
est commune , mais l'application de leur
esprit n'est pas égale. Jesus- Christ étoit
le grand Tout de la bienheureuse Ca
therine de Gennes & de sainte Gertru-
de ; il vivoit & regnoit en ces" deux sain
tes ames : mais leur application étoit
bien différente. Sainte Gertrude étoit
toute dans l'application de l'humanité
sainte , la B. Catherine de Gennes toute
dans l'application de la divinité : & l'on
rapporte dans une revelation faite à une
sainte pei sonne , que nôtre Seigneur luy
dit , parlant de ces deux Saintes , que
E N t' O R A I S O N M EN T A t E. Uç.
l'une étoit la Sainte de son humanité, &
l'autre la Sainte de sa divinité : & cepen
dant il est indubitable que la B. sainte
Catherine de Gennes étoit aussi bien ap
pliquée parJESUs à la divinité, que sainte
Gertrude à la sainte humanité ; & que
toutes les deux n'agilsoient , ne souf-
froient , ne recevoient des graces que
parJESus , n'y ayant point d'autre nom,
en la vertu duquel nous puissions rien
faire de bien. Lame donc unie à Jesus,
est appliquée selon son plaisir où il luy
plaist , nous sommes tous ses membres ;
mais tous les membres n'ont pas la mê
me action. Ceux-cy font les lumieres de
l'Eglise , ils en font donc les yeux ; ceux-
là , comme la bouche , étant destinez
pour l'administration de la divine pa
role : quelqu'uns , comme les pieds Sc
les mains , par les occupations de la vie
active. Mais c'est à nôtre divin Chefde
donner le mouvement à ses membres ,
pour ce qu'il luy plaist , & non pas à
ses membres de le prendre d'eux - mê
mes. C'est à luy de donner telle occupa
tion à nôtre esprit qu'il vouJra. Ainsi il
occupe les uns tres-particulierementde
la sainte humanité , & il occupe les au
tres des perfections divines, de l'éternité,
& d'autres grandes veritez. Il y a cette
différence , que l'oecupation de son hu.
F iij
u6 Lï Recne í! Diítí
manité tres sainte fait bien sentir que
c'est luy ; & celle qui n'est que de la
simple foy de sa divinité présente , n'est
pas perceptible de la forte. Mais l'ame,
dit un pieux Auteur , allant par le de
sert de la foy , est toûjours appuyée sur
son bien- aimé , quoyqu'elle ne fente pas
son appuy , & que souvent même elle
n'y pense pas. Je conclus donc , disant
qu'un chacun doit marcher par sa voie,
sans condamner celle des autres : que
toutes les voies veritables font par JEsus
& dans l'union avec Jesus , quoy que
fous des notions différentes : que géné
ralement parlant , l'on doit même de
temps en temps avoir de l'application à
Jefus-Christ , quoy que l'on marche par
l'oraison simple de la présence de la di
vinité , ou par la contemplation de quel
que verité de la Religion, pour obvier
aux abus que l'on a remarquez. La
divine Providence nous a fait donner
au public un petit Livre intitulé , la
science & la pratique du Chrétien , où
nous avons montré amplement la ne
cessité indispensable que nous avons d'ê*
tre unis à nôtre Seigneur Jesus-Christ
en toutes choses , fans la moindre re
serve , & l'application même que nous
luy devons avoir. Car nous sommes en-
tierement persuadez, avec la scraphique
ïn i' Oraison Mëntàie. tas
sainte Therese, qu'il ne nous faut jamais
détourner les yeux de deflus cet adora
ble Sauveur. Si nous avons remarqué
qu'il y a quelquefois de certaines ames
qui par un attrait particulier font appli
quées à la divinité pendant de certains
temps , comme il est arrivé à la ver
tueuse Mere de Chantai , ç'a été pour
faire voir que les voies de Dieu font dif
férentes : mais à même- temps les abus
qui se trouvent dans l'inapplication à
nôtre bon Sauveur , & à ses mysteres,
font bien à considerer ; & nous prions
d'y faire de sérieuses reflexions : cepen
dant nous conseillons , & nous exhor
tons toutes sortes de personnes de s'ap
pliquer à nôtre Seigneur Jesus -Christ ,
non seulement dans le temps de I'orai-
son , mais dans toutes sortes d'états ,
d'actions & de souffrances Et si nous
osons nous pouvons dire en ce sujet, ce
qu'à dit autrefois le glorieux Martyr
saint Ignace. Nous sçavons combien
cette pratique nous est utile.
ìiS Le Règne de Diev

CHAPITRE XV.

Du fond de l'ame.

NOus avons crû devoir parler du


fond de l'ame , d'autant que c'est
un erreur assez ordinaire de consondre
les deux portions de l'ame raisonnable,
les prenant toutes deux pour la partie
suprême , & n'entendant autre chose
par la partie inférieure , que l'appetit
sensitif. La suprême partie de l'ame ,
dit l'éloquent Evêque du Bellay en son
livre de la Reformation intérieure , a
été ignorée non seulement de la plus
grande partie des Philosophes, niais en
core de plusieurs Chrétiens, même de
grands Theologiens , qui ne l'ont pas
voulu reconnoistre , mettant le saisie
de l'ame dans l'étage moyen, qui est
celuy des puilïances. De là vient , que
Dieu les touchant souvent en cette
portion , où sont les principales attein
tes , comme le lieu où se communique
fa grace plus immediatement , grace
qui de là se répand aux autres étages
inférieurs , ils y correspondent si peu :
semblables à Samuel , qui appellé de
Dieu répondoit à Heli : car attirez en
in l'Oraison Mentale. 119
ce faiste de l'ame, ils cherchent Dieu
dans les puillànces qui sont dans un
département plus bas & plus sujet à
multiplicité. ll faut donc soigneusement
étab1ir trois étages en l'ame , deux en
la partie raisonnable , & un en l'appetit
sensitif; &c ne se contenter pas,quand on
parle de la partie raisonnable , de l'ap-
peller simplement supérieure , pour dire
fliprême , & quand il est question de
marquer le cime de l'esprit.
Si vous me demandez , dit encore ce
grand Prelat ,, quelle différence il y a
entre 1es puillànces de l'ame , & le cen
tre , je vous diray qu'elle est telle que
celle qui se trouve entre l'unitc & la
multiplicité , entre la simplicité & le
mélange. Le propre acte du fond ou
centre , est de rendre plus subtiles Sc
plus simples ceux des puissances ; de
sorte que ce qui est distinctement dans
l'entendement , la memoire & volonté ,
semble comme réuni dans cette unité
de l'essence de l'ame par une simple vûë
d'acquiescement : car si la foy est dans
l'entendement avec beaucoup de ratio-
cinations & de discours , si la memoire
se remplit des espérances des divines
promeíles, si la volonté nourrit en soy
]a charité par divers motifs ; la cime &
suprême pointe de nôtre esprit admet
130 Le Regne de Dieu
tout cela d'une façon si nue, & si pure,
qu'il semble que cette multiplicité y de
vienne comme unité ; & tout de même
que de nos deux yeux & de nos deux
oreilles , il ne se fait qu'une vûë &
qu'une oiiie , auílì ce qui est regard en
l'entendement,& amour en la volonté ,
ne semble être qu'un regard amoureux
cn l'unité de l'esprit. Ce fond de l'ame
a en soy generalement ce qui est répan
du en particulier par toutes les autres
facultez : mais il l'a d'une façon beau
coup plus pure & plus excellente ; de
forte que fa fonction , & en étendue &
en éminence surpaffè toutes les autres
fonctions. C'est un acte puissant , qui
dans fa simplicité contient la force de
tous les autres.
Nous remarquerons , écrit S. François
de Sales au livre i. de l'Amour de Dieu,
chap. ii. manifestement en nôtre ame,
en tant qu'elle est raisonnable, deux de-
grez de perfection , que le grand saint
Augustin, & aprésluy tous les Docteurs,
ont appellé deux portions de l'ame, l'in-
férieure & la superieure. Il ajoûte dans
le même chapitre : Or ce n'est pas pour
tant à dire , qu'il y ait en l'homme deux
ames ou deux natures comme penfoient
les Manichéens : & aprés avoir apporté
l'exemplede nôtre Seigneur, qui demao
en l'Oraison Mentale, i$i
de dans le Jardin des Olives , que le ca
lice de fa Passion soit transporté de luy ,
il die ces paroles : Par où l'on remarque
clairement , que la portion inférieure
de l'ame n'est pas la même chose que le
degré sensitif d'icelle , ny la volonté in
férieure une même chose avec l'appetit
sensuel : car l'appetit sensuel , ny l'ame
dans son degré sensitif, ne sont pas ca
pables de faire aucune demande ny prie
res , qui sont des actes de la faculté rai
sonnable.
Le Pere Simon de Bourg en Brellè ,
Religieux Capucin , admet en son livre
del'Oraison , trois sortes de connoiííàn-
ces. Une premiere faculté connoistànte,
qui est la sensitive , composée de tous
les sens intérieurs & extérieurs , qui est
suivie de l'appetit sensitif , formé de
l'irascible & du concupiscible. Une se
conde faculté, qui est la raisonnable ,
c'est à dire l'entendement , entant qu'il
déduit une conséquence d'une autre : à
cette faculté , correspond l'appetit rai
sonnable , qui est la volonté , entant
qu'elle se porte au bien qui luy est re
presenté par la raison : & quand l'en
tendement déduit ses connoilïànces des
objets sensibles , & de l'imagination,
emportant avec soy la volonté , il est
nommé la portion supérieure de la rai
F vj
i;i Le Règni di Duo
son. La troisiéme faculté connoilïante
est appellée Intelligente , & est le mê
me entendement , entant qu'il connoist
par une vûë simple, sans discours , d'une
maniere angelique. A cette faculté cor
respond la volonté entant /qu'elle est
portée au bien par cette simple vûë.
Quand cela se fait par la seule force &
lumiere naturelle, il est nommé la por.
tion inférieure de l'intelligence ; quand
cela arrive par une lumiere infuse &
surnaturelle que la volonté embraílè , il
est appellé portion supérieure de l'intel
ligence , suprême ciel , pointe d'esprit.
Les Auteurs ont donné divers noms
à la suprême partie de l'ame,les uns l'ont
appellée cime ou pointe de l'esprit , les
autres centre' ou sond de l'ame : cela
importe peu , pourvu que l'on ne con
fonde pas les deux portions de l'ame rai
sonnable ; & que ce qui se dit de la par
tie inférieure raisonnable, ne soit pas pris
pour l'appetit sensitif: tout de même if
faut prendre garde de ne pas prendre
l'inférieure portion de l'ame pour la su
périeure ou suprême , mettant le faiste
de l'ame , comme il a été , dans l'état
moyen des puilsances.
in i'0 raison Mentale, 135

CHAPITRE XVI.

De ['Oraison dans l'ttat de peine.

LE grand Apôtre écrivant aux He


breux , nous exhorte à jetter le»
yeux sur JEsus l'auteur & le consom
mateur de la fby. Il veut que nous nous
le représentions dans ses souffrances ;
& c'est une grande verité , qu'il est le
modele que le Pere Eternel nous a don
né pour limiter en toutes choses. Nous
devons donc I'imiter dans son oraison ,
autant que nôtre foiblesse nous le peut
permettre avec le secours de fa divine
grace ; & comme l'oraison a été l'oc-
cupation la plus continuelle qu'il ait
eue ; & il y palsoit même les nuits en
tieres , ce doit être nôtre grande appli
cation. Son saint Evangile nous ap
prend , qu'il faut toujours prier, & ne se
pas relâcher : mais nôtre bon Sauveur
nous enseigne fortement cette verité
par ses exemples , & particulierement
dans l'état de ses souffrances. Il va sut
la montagne des Olives pour prier ; &
pendant son oraison il sut abattu par la
tristesse " & de telle sorte , qu'il dit:
Que son ame étoit triste jusqu'à la mort}
134 Le Regne di DiEu
& il sot si fort preísé par la tristeíse &
la grandeur de son courage qui la com-
b.tttoit, qu'il luy prir une sueur qui étoiï
comme de grosses gouttes de sang qui
couloient sur la terre.
Cet exemple d'un homme- Dieu, dont
l'ame est triste jusqu'à la mort dans son
oraison , doit beaucoup consoler les
personnes qui portent des états de pei
nes quand elles prient , se souvenant
que leur état de souffrances a été sanc
tifié , parce qu'il a plu à nôtre Seigneur
de souffiir dans fa priere. Qu'elles ne
s'inquíettent , de qu'elles ne s'étonnent
plus aprés cela de toutes leurs peines ;
mais qu'elles ne quittent pas l'oraison ,
à l'imitation de nôtre divin Maître ,
dont l'Evangile nous apprend , qu'étant
dans l'agonie que ses tourmens luy cau-
soient, il prioit encore avec plus d'ap
plication. Qu'elles s'instruisent à la
vue de cet adorable Sauveur, de la dif
férence qu'il y a entre ce qui se passe
dans le fond ou la suprême partie de
l'ame , & dans fa partie inférieure ; &
c'est ce qui nous a obligé d'en parler dans
le chapitre précedent. La partie infé
rieure de nôtre Seigneur demandoit
l'exemption du calice qu'il devoit boire ;
& de telle maniere , qu'il se prosterna
mênaeea terre, priant & disant : Mon
in l'Oraisou Mentale. iJ5
Pere , s'il est possible , que je ne boive
point ce calice ; & ce qui est bien re
marquable , c'est qu'à trois diverses
fois il repeta la même priere. Que l'on
ne soit donc pas étonné si dans la par
tie inférieure nous desirons estre déli
vrez de nos peines.
Mais à même-temps il faut que nous
disions dans la suprême partie avec
nôtre bon Maître : Toutessois que ce
ne soit pas ma volonté qui soit faite ,
mais la vôtre. C'est dans cette partie
suprême du sond de l'ame , qu'il se faut
retirer , lorsque la partie inférieure est
troublée par les tentations contre la
fby ; on de blasphèmes contre Dieu par
une vûc simple on confuse de Dieu :
car comment une ame dans cet état
pourroit-elle sure l'oraison , non seule
ment par le discours , mais encore par
des vues distinctes fur les veritez , ou
fur les mysteres , son imagination ne
luy en donnant que des pensées terribles
& affreuses? Ne seroit-cepas l'exposer
au danger de fa perte > D'autre part lny
faire quitter l'oraison , c'est la priver de
sa sorce , & la tirer de l'imitation de nô
tre bon Sauveur, dont l'Evangile nous
apprend, comme il a déja été remarqué,
qu'étant dans l'agonie , il prioit encore
avec plus d'application.
i}6 Le Rigne de Dieu
L'oraison donc qu'elle doit pratiquer
en cet état , est une oraison d'ane foy
simple par une vue consuse de Dieu :
car plasl'ame, dit un grand Evêque,
fera recueillie en elle-même, ramas
sant ses puissances dans l'unité de son
esprit ; plus elle aura de vigueur , &
moins elle donnera de prise à son en
nemi. Saint François de Sales enseigne
que pour lorsil faut.s'ensuïr par lapor-
te de la volonté. Et de vray se seroit se
perdre que de s'arrester à discourir par
I'entendement. Quelque science que
l'on puisse avoir , il n'y a point d'hom
me qui ne se mette en danger de se
perdre s'il vient aux prises avec le de
mon par le raisonnement. Or c'est ce
qui arriveroit si l'on vonloit se servir
du discours dans ces états de peine.
C'est pourquoy l'esprit malin fâit tous
ses efforts , afin que l'on regarde , que
l'on examine , que l'on refléchisse fur
les tentations contre la foy , & de blas
phèmes. S. François de Sales a assuré ,
que cet esprit artificieux l'avoit tenté par
de certains raisonnemens, qui luy paroif-
foient si fort contre la verité de quelques
mysteres de la foy , que fans une grace
speciale il y auroit succombé : & ojest
pourquoy il ne les a jamais voulu dire
à personne.
in l'Oraison Mentale. 137
Il faut donc dans cette disposition de
meurer recueilli dans son fond par une
oraison de pure foy : & comme saint
Augustin , au moins au rapport de Bar
thelemy des Martyrs, s'est servi de la
comparaison d'une montagne fort éle
vée , pour expliquer l'état d'une ame
retirée dans son fond ; ce ne sera pas fans
fondement que nous nous servirons de
la même penfëe. Figurez-vous donc le
Mont Olympe si élevé , que les orages
ne s'y ressentent jamais , & dont le som
met jouit d'une continuelle serenité. Tel
est l'état d'une ame vraiement unie à
Dieu, qui posiede dans son fond une paix
qui paste tout sentiment, & qui y habite,
comme parle l'Apôtre.
Mais comme le Mont Olympe ne
lailse pas d'être battu dans son milieu &
ses parties les plus bastes, de tempêtes ;
de même l'ame est sujette aux troubles
dans fa partie inférieure raisonnable , &
dans fa partie animale. Mais que doit-
elle faire dans ces agitations , sinon de
demeurer ferme dans fa cime ou suprê
me partie? Si un homme qui joiiit d'une
agréable serenité au sommet de la mon
tagne, descendoit dans les lieux battus
d'orages , & frappez de foudres , ne di
riez-vous pas qu'il vent se perdre à plai
sir ì Il en est à peu prés d'une ame lots
I3& Le Régne de Dieií
que Dieu la tient à luy dans fa cime par
un regard simple de la foy. Si elle quit
te cette lumiere divine qui est dans son
fond , pour venir aux discours , aux re
flexions , aux connoiflances distinctes
( nous parlons toujours d'une ame dans
l'état de peines contre la foy & contre
Dieu , ) elle donne prise au démon , &
elle s'expose au dangsr de se perdre.
Prenez donc garde dans cet état de des
cendre dans les raisonnemens. Chaque
chose a son temps ; cela est bon en d'au
tres occasions : mais pour lors il n'est
nullement convenable.
Or quand nous disons de quitter dans
ces états , les pensées distinctes & rai-
sonnemens , nous parlons de l'applica-
tion volontaire à ces vues. A l'égard
de celles qui viennent contre la volon
té , il ne faut pas s'en embarasser. Cela
nous donne lieu icy d'avertir , que
l'ame attaquée par les plus méchantes
pensées de l'enfer , ny consentant pas,
ne doit pas s'en tourmenter. Les pei
nes que l'on en souffre , sont des mar
ques que l'on n'y consent pas. Et les
doutes même qui en arrivent quelque
fois , font astez voir que l'on n'y a pas
adheré avec une entiere liberté. Il ne se
faut pas étonner du bruit que le demon
sait au dehors, des troubles qu'il y ex
i n t'O raison Mentale. 155
cite ; c'est un signe qu'il n'a rien au de
dans : & ce qui souvent décourage les
ames, c'est ce qui devroit les consoler.
Quand l'ennemi bat une ville à grands
coups de canon , c'est une. marque qu'
elle n'est pas prise. Nous écrivons cecy
pour la consolation de plusieurs bonnes
ames , qui s'affligent beaucoup , s'ima-
ginant être dans le peché , quoyqu'eiles
n'en soient que tentées.
De plus , il faut encore remarquer,
qu'il y a des états d'une si grande pri
vation de lumieres & d'actes sensibles,
d'une secheresse si extrême , que l'on se
trouve dans l'impuissànce du discours ,
ou de produire des actes à l'ordinaire.
Pour lors, dit l'Eminentiífime Cardinal
de Richelieu dans son Livre de la Per
fection , si Dieu lie permet que l'ame
puisse agir à l'ordinaire dans l'oraison ,
elle doit demeurer en la présenca^e
Dieu pourl'amour de luy. Dans cet état
il se faut considerer comme les courti
sans en la présence du Roy -, quoyqu'ils
he luy parlent pas , ils ne laiílent pas de
luy faire leur cour , & de Thonorer : il
se faut regarder comme de pauvres man-
dians qui sont muets , fans dire mot ils
prient ; & souvent leur impuissance de
parler touche plus efficacement que tous
les cris des autres. Quelquefois l'on se
140 Le RegnE de Dieu
trouve plongé en des distractionsx invo
lontaires ; & pour lors , dit un serviteur
de Dieu, il faut faire l'oraison de patien
ce. Saint François de Sales écrivant à une
personne accablée de peines, & d'impuis
sance de produire des actes sensibles,qui
se tenoit en la présence de Dieu , se con
formant à sa divine volonté , il luy dit :
Jamais , ma fille , vous n'avez fait une
meilleure oraison.
* De vray , quelle meilleure oraison
que de s'unir à la volonté de Dieu tres-
purement dans les souffrances , ne pou
vant pas faire autrement ? Nous fai
sons l'oraison en faisant des actes , des
discours , ayant des vûës refléchies , en
ayant le pouvoir , & parce que c'est la
volonté de Dieu. Mais quand nous
sommes dans l'impuiílànce d'agir de la
forte , le regardant par la foy, & de
meurant en fa sainte présence , & tfous
soumettant avec révérence à sa divine
conduite , c'est le prier de la volonté Sc
du cœur.
On mérite même beaucoup dans cet
état , parce que Dieu y est servi avec
plus de pureté , parce que la resignation
est dans un exercice que nous pour
rions ne pas faire. L'amour propre s'y
gliíse moins que dans les oraisons de
goust & de lumieres. Comme cette
in t' Oraison Mental i. i4.1
oraison se pratique sans aucune satis
faction & avec peine , ce n'est pas fa
consolation que l'on y cherche , mais
le bon plaisir divin & fa gloire. A prés
tout on ne souffre gueres de choses avec
une attention plus formelle de plaire à
Dieu , & de faire fa volonté ; car pour
les autres peines, s'il étoit en nôtre pou
voir , souvent l'on s'en défairoit : mais
icy l'on demeure ferme dans l'oraisoii
que l'on pourroit bien quitter, comme il
a été dit : mais si dans les maladies &
autres souffrances on doit se résigner à
la volonté de Dieu , pourquoy ne le fe-
roit-on pas dans ces impuiíílances ?
Au reste on n'y est pas inutile , puis
que l'on y souffre pour Dieu , que l'on y
est résigné à son bon plaisir divin , que
l'on y exerce la patience , que l'on y de
meure par la soy en sa sainte présence.
Non seulernent le Seigneur , comme
nous l'apprend le saint Esprit par le Pro
phete Roy au Psaume neuviéme, exauce
le desir des pauvres ; mais son oreille
écoute même la préparation de leur
cœur. 11 voit bien que ces ames penées,
&c dans leur impuissance , voudroient
bien faire l'oraison à leur ordinaire , par
des vues distinctes, & la peine que l'on a
de ne le pouvoir faire. Desir cependant
qu'il faut moderer ; car autrement cç
i4i Le Règne de Diev
seroit aller contre l'ordre de Dieu , qnl
en dispose de la sorte.
Nous ne nous lassons pas de repeter
que nous parlons des ames qui sont dans
l'état de peines , ou à raison des tenta,
tions contre la foy , ou de blasphèmes ,
ou parce qu'elles sont dans des tenebres,
des secheresses , & des impuiílànces de
se servir de l'oraison ordinaire. Cela n'a
rien de commun avec l'erreur des Quie-
tistes , qui conscilloient généralement à
toute sorte de personnes , une vue ab
straite & confuse , fans se servir de con
siderations, & d'actes perceptibles.Nous
parlons à des ames dont les états cru-
cifians les doivent empêcher , ou met
tent hors du pouvoir de pratiquer ces
actes ou considerations ; elles ont be
soin de patience.
Comme ce seroit une erreur d'exci
ter à des prieres accompagnées de di
stractions volontaires ; mais que c'est
un bon conseil d'exhorter à la patience
ceux qui les souffrent contre leur volon
té : il faut dire la même chose dans le
présent sujet. Et comme ce seroit une
derniere tromperie de quitter les prie
res , parce qu'on y a des distractions , ce
seroit aussi une illusion de quitter l'o
raison , parce . qu'on ne pourroit pas se
servir du discours. Le gemissement du
in l'OrAison Mentale. i4j
cœur en la présence de Dieu , est une
voix qui crie hautement à ses divines
oreilles.
Mais on dira qu'il y peut avoir de
l'abus ; & c'est dont nous convenons :
mais , comme nous l'avons déja remar
qué , n'y en a-t'il pas dans les cho*
ses les plus saintes t 11 faut prendre
garde que les sechereílès & impuistàn-
ces n'arrivent pas par nôtre faute , à
raison de l'attachement que l'on a aux
choses créées , ou par le rrop grand
épanchement dans les occupations , ou
par quelques infidelitez particulieres.
C'est ce qu'il faut examiner -, & si l'on
se trouve coupable , il y faut apporter
le remede avec le secours de nôtre
bon Sauveur. Cet examen demande
ane diligence morale , mais non pas
scrupuleuse. Si ensuite, aprés en avoir
eu une contrition sincere , & avoir tra
vaillé à y remedier , ces impuilîànces
continuent , il les faut porter dans un
esprit de penitence , sans s'inquietter,
fans s'abattre , ny décourager. Toutes
les ames qui font en Purgatoire , n'y
font fans doute qu'à raison de leurs
pechez ; & cependant elles y demeu
rent dans un entier repos. On ne doit
pas même se laiílèr aller à des doutes,
ou des craintes excessives qui tendent
144 Regne de Dieu
à faire quitter l'oraison ; mais demeu*
rer dans la paix , pour être ce qu'il plai
ra à Dieu que nous soyons , aprés avoir
fait de nôtre part , avec sa sainte grace,
ce que nous y devons & pouvons faire.
Or dans l'état de peines il y a quelque-
fois des intervalles , où l'on peut faire
des actes de foy & de renoncement ,
au moins dans la cime de l'esprit ; &
dans cet état les actes ne celsent pas ,
mais ils font cachez dans la suprême
partie de lame.

CHAPITRE XVII.

Dt COraìfin Pajsive.

L'Oraison passive est une élevation


de l'esprit vers Dieu avec un tres-
grand amour , ce qui arrive par une
insusion de lumieres extraordinaires ,
ou de nouvelles especes. Cette oraison
est une speciale faveur de Dieu, qui ne
se donne pas à tous ; c'est pourquoy elle
n'est pas en nôtre pouvoir, à la diffe
rence de la contemplation active , que
l'on peut pratiquer avec la grace or
dinaire. Dans la contemplation acti
ve on voit les choses avec foin & avec
des lumieres qui nc font pas si grandes;
s n l'O raison Mental ï. 145
dans la passive l'ame les regarde avec
facilité, elle n'a qu'à ouvrir les yeux
comme une personne qui marche en
plein jour. Dans l'active on découvre
les objets , comme un homme qui les
regarde la nuit avec la lumiere de quel
ques chandelles ou ssambeaux. Dans la
passive on les connoît comme celuy qui
les voit en plein midy à la faveur des
clartez du soleil. Dans l'active il y a
toûjours quelques eípeces , quoy que
tres délièes ,& quelquefois fi délicates
que l'on ne s'en apperçoit pas. Il est vray
qu'elle peut bien n'en avoir pas du côté
de l'objet qui est Dieu,ne concevant rien
en luy de materiel ; mais plûtôt l'éloi-
gnant & l'écartant: mais touchant ía
maniere de connoître , il y a toûjours
one association de phantaisie, & con
version vers les phantômes, comme oa
parle dans l'Ecole , quoyque souvent
l'on pense être dénué de toutes formes
imaginaires , la représentation en étant
imperceptible. Pour ce qui regarde la
connoissance du côté de l'objet , elle est
enseignée par le grand saint Denis , &
nous en avons parlé dans/les chapitres
précedens. Dans la passive saint Tho
mas dit expresiemenr , que quelquefois
les especes intelligibles sont insuses fans
i'emremisc de ['imagination ; & il y \
146 Le Règne de Dieu"
un dénuement de toutes sormes imagi
naires ; d'autres sois , s'il n'y a point
d'infusion de nouvelles especes, celles
de l'imagination sont éclairées extraor
dinairement. Dans l'active les motions
font plus mediocres , & il y a plus de
nous. Dans la passive les attraits sont
plus puissans , qui attirent nos industries
& operations. Dieu y verse en abon
dance fes graces ; le saint Esprit s'y
communique avec des effusions d'un
amour surabondant , consommant sain
tement l'ame dans l'ardeur de ses divi
nes fiâmes. L'oraison passive , qui se fait
par une infusion d'especes nouvelles, est
plus rare ; celle où les especes de l'ima
gination font extraordinairement éclai
rées , est plus commune.
Dans cet état les operations de la
grace font bien differentes , aussi- bien
que dans les autres. Quelquesois l'ame
s'y trouve investie de grandes lumieres,
& quelquesois elle est toute plongée
dans les obscuritez & tenebres. L'on
abonde en consolations , l'on y est sevré
de toutes douceurs. La facilité y est ad
mirable , les peines & difficultez surpre
nantes. En de certains temps l'on n'y
souffre aucunes distractions, en d'autres
l'imagination en est toute pleine. En
diverses occasions l'on y connoît bien
eh l'Oraison Mentale. 147
son état ; en d'autres l'on n'en a aucune,
lumiere, l'on ne fait pas même reflexion
où l'on est , & ce que l'on est. Quelque
fois les puilîances font toutes lièes avec
les sens intérieurs & extérieurs ,& quel
quefois il n'y a que quelques-unes des
puiílànces , ou une partie des sens. Il ar
rive des extases , des raviflemens , & au
tres effets de l'operation de l'esprit de
Dieu, selon ce qu'il luy plaift. Dans cet
état passifl'on n'y demeure pas toujours
en la même maniere ; il y a des temps
où la lumiere est tres -simple, la foy toute
nue , l'on n'y découvre rien de distinct: ;
Il y a des temps où les mysteres de Je-
sus-Christ font manifestez , ou d'autres
grandes veritez découvertes. Tantost
les ames font arrêtées par la vûë d unè
image , par la lecture de quelque bon
livre ; tantost nôtre Seigneur les tou
che immediatement. Il les tient dans
un profond repos , il les fait agir ; enfin
il est le maître , c'est à luy d'ordonner
de toutes choses.
Saint François de Sales , au chapitre
8. du livre de l'Amour de Dieu , dit ,
que les amans humains se contentent
par fois d'être auprés , ou à la vûë de la
personne qu'ils aiment , fans parler à
elle , fans discourir à part eux ,ny d'elle
ny de ses perfections , assouvis ce sera
s^S Le Regns de Dieu
t>le & satisfaits de savourer cette bien-
^imée présence. Il rapporte cela pour
montrer le repos de l'arne en l'oraison,
& dit que l'ame & toutes ses puiflan-
ces demeurent comme endormies sani
faire aucune action , sinon la volonté,
laquelle ne fait autre chose , sinon re
cevoir la satisfaction que la présence
du bien-aimé luy donne ; & ce qui est
encore plus admirable , c'est que la vo
lonté n'apperçoit pas cet aise , qu'elle
reçoit jouiflant msensiblement. Au
Chapitre onziéme du même livre il
écrit, que quelquefois la quiétude est
dans toutes les puissances de l'ame
unies à la volonté , quelquefois feule
ment en la volonté , en laquelle elle est
quelquefois perceptiblement , & d'au
tres fois imperceptiblement quand elle
ne sent aucun signe de la présence de
Dieu. Il ajoûte dans le même chapi
tre, qu'il y a une oraison en laquelle les
facultez de l'ame ne prennent aucun
contentement , ny même la volonté ,
sinon en fa suprême pointe , en laquelle
elle se contente de n'avoir aucun autre
contentement, sinon celny d etre sans au
cun contentement pour l'amour du con
tentement & bon plaisir divin.
Le saint homme le Bienheureux Pere
JÇfW de Ja Croix , en sii vive flâme d'^r
$ N t' O l£ A I S O N MeNTAIÍ. ïatf
iriour , enseigne que lame s'avance d'au*
tant plus , quelle s'éloigne de tonte con*
noissance distincte , parce que Dieu est-
incompréhensible , & qu'elle s'approche
plus de Dieu en n'entendant pas , qu'en
entendant ; que l'entendement ne pou
vant comprendre Dieu , il va à luy fans
aucune notice distincte, & que c'est mar<
cher en foy*
Sainte Therese au Chapitre vf. de í»
vie , dit que l'ame a quelquefois fa vo
lonté unie, quo'yque l'entendement &
la memoire soient libres , en forte que
l'on peut bien s'occuper dans des actions
extérieures , comme la lecture & choses
semblables, joignant avec Fexercice de
Marie , celriy de Marthe ; neanmoins
elle dit que la liberté n'est pas tonte en-
tiere , que c'est comme si on parloit à
quelqu'un , & que d'autre part un au-,
rre nous parlât. L'on sent un je ne fçai
quoy qui tient toujours l'ame, quoyque
cela n'empêche pas les occupations ne-
ceííaires j il font cependant que l'enten
dement concoure avec la volonté pour
luy monerer l'objet auquel elle prend son
repos ; mais comme cela se fait par actes
directs, l'on ne s'en apperçoit pas.
Enfin la contemplation passive se
donne à l'ame au dessus des puissances
& des sens tant intérieurs qu'extérieurs,
G iij
ijp Le Rigni de Dieu
Dans cet état elle est libre des empê-
chemens qui luy peuvent venir tant de
la part de ses sens & puiflances , que de
la part du diable. La communication
spirituelle y est plus abondante , la par
tie sensible n'y ayant point de part ,
l'union avec Dieu plus pure & plus
làinte.
Elle n'opere plus pour lors comme
d'elle même , c'est l'adorable Jesus qui
opere en elle & par elle , lny laillànç
neanmoins fa liberté. Saint Paul étoit
dans ce divin état , lors qu'il disoit qu'il
ne vivoit plus , qu'il n'y avoitqueJesus-
Christ qui vécut en luy.
On entre diversement dans l'état pas
sif, selon le sentiment du bienheureux
PereJean de la Croix. Lors que la lu*
tniere est pure , elle cause des tenébres,
éloignant l'entendement de ses propres
lumieres , des formes & des phantô-
mes , alors on s'apperçoit bien de l'ob-
scurité ; mais par fois cette divine lu -
xniere investit l'ame avec tant de force
qu'elle ne sent point de tenebres ny
de lumieres , la cause de cet oubly est
la pureté & simplicité de connoillànce.
Quelques-uns y entrent avec douceur &
facilité , les autres par de grandes pei
nes.
On n'entre pas tout d'un coup dans
iNi* Oraison Mentale. 151
la perfection de l'oraison passive , elle
a ses commencemens & ses progrés ;
& il arrive souvent de prime abord,
que l'ame n'est pas 'toute employée
dans 1c repos de la contemplation , &
qu'elle est laissee en partie à ses indu
stries. Plusieurs demeurent dans l'O-
raison de quiétude , sons paíler à l'O-
raison d'union. En ce divin état l'on
s'acquitte de toutes les obligations que
la divine Providence nous impose avec
des benedictions tres-particulieres : il
n'empêche rien de ce que nous devons
faire dans l'ordre de Dieu , & il nous
fait faire toutes choses par esprit de
grace.
. Au reste ; plusieurs se trompent pre
nant la contemplation active , pour la
passive , & quelquesois les Directeurs y
font trompez eux-mêmes. A la verité
saint François de Sales avoir grand
raison de dire, qu'il faloit aller à Dieu
à la bonne foy, & tout simplement. Sou
vent l'applicatiorr que l'on apporte à
discerner les especes de l'oraison , où
les degrez , vient de pure curiosité , 8c
même d'une fecrette superbe ; & il en
arrivera une grande perte de temps.
Lavis que je donne n'est pas pour por
ter les ames à ces discernemens vains 8c
dangereux , mais pour les retirer d'une
fjï Le Regne de Dieu
élévation secrette qui les fait marche?
en des choses grandes, & au dessus de
leurs forces. L'habitude de la contem
plation active a bien du rapport avec la
passive ; & il scroit à fouhaitter que
quelques - uns même de ceux qui en
écrivent y fissent reflexion , cela fervi-
roit beaucoup à détruire un abus qui
est fort ordinaire & tres commun par-
my un grand nombre d'ames , qui étant
attirées par la grace ordinaire à la con
templation active , s'imaginent estre
fort élevées dans un état extraordinai
re , ne considerant pas que toute con
templation fans discours , & tonte
oraison de foy simple , ne font pas des
orarsons passives , mais actives. Le dé
faut de ce discernement fait que l'on
crie , & que l'on s'étonne fans sujet de
ce que ces oraisons ne font pas suivies
de ces grands efrèts que l'on remarque
dans l'état passif : il ne faut pas estre
surpris si ces ames n'en ont pas les be
nedictions , puisqu'elles n'en postedent
pas 1 eut.
ÏN i'OR-AISON MenTAIE.

CHAPITRE XVIII.
j
Ce qu'ilfaut faire "dans f Oraison Passive.-

IL y a des ames qui font élevées en;


palîànt à la contemplation paílìve ,.
mais il faut que la trait intérieur duce
pour lavoir par état, & c'est ce quii
est à remarquer. De plus , il faut sça-
voir , que dans les commencemens elle'
est bien mêlée de petits raisonnemens-
qui peu à peu s'en vont pour donner lieu;
au repos sacré de la contemplation, Dans
, ce temps il faut encore se servir dut
discours , & agir selon son attrait,, tan-
tost d'une maniere , & tantostde l'au
tre, contemplant & méditant, jusqu'à^
ce qu'on ait acquis l'habitude de lançon-
templation..
Deplus , il faut encore remarquer r
qu'il y a des ames qui font laissées e«,
partie à leurs industries. Ges personnes;
doivent se comporier comme ceux quii
font voyage sur la mer , qui font beau
coup de chemin & en peu de temps,,
1aiílànt aller leurs vaisseaux tant que le;
venr dure-, quand il manque ils ont re-
. r cours à la rame. Elles n'bnt done qtfài
í'abandonner à l'operation divine a»
ij4 Le Règne de DiEtí
tant de temps qu'elles en sont attirées ;
& quand elles ne le sont plus , avoit
recours à leurs propres operations, bien
qu'ordinairement leur maniere d'agir soit
plus simple en cet état, & qu'elles agis
sent par elles-mêmes avec le secours de
la grace ordinaire , tout d'une autre fa
çon qu'elles ne faisoient lors qu'elles n'a-
voient pas encore été introduites dans
l'oraison passive.
Il faut bien prendre garde à ne pas
étouffér l'esprit intérieur par le peu de
fidelité que l'on apporte à suivre ses di
vins niouvemens. La resistance que l'on
fait à ses attraits , l'oblige de se reti
rer , & de ne plus donner ses plus sain
tes graces au cœur , qui ne les reçoit
pas ; c'est un grand mal , & qui est suivy
d'efrers tres- facheux de ne pas faire usa
ge des dons de Dieu , qui étant nôere
Souverain , doit être obéi fans reserve.
Vouloir entrer dans des états où il ne
nous met pas , c'est bien se tromper.
Vouloir se retirer de ceux où il nous
attire , c'est une grande infidelité. O
qu'heureuse est lame prévenue des gran
des7 misericordes du Seigneur ! mais
qu'elle extrême ingratitude de les refu
ser & de n'y pas correspondre. Une
personne me disoit , que Dieu tout bon
l'avoit mise dant l'oraison de quiétude,
IN i'OnArSON MenTAÏl. ijj
& son ame en recevoit de grandes be
nedictions ; mais s'en étant retirée
pour retourner à l'oraison de raisonne-
ment , c'étoit une grande pitié d«
voir le changement que l'on remar-
quoit en elle , & dont peut-être elle
ne s'appercevoit pas. O quelle diffé
rence entre la vie humaine , quoy que-
yempte de grandes fautes, & la vie sur
humaine, qui n'a plus d'autres maximes
& d'autres inclinations que les scnti-
mens & mouvemens de l'adorable Jesus.
Que de créatures , de propre interest ,
d'inquiétudes, en l'une, que de Dieu , Sc
de paix en l'autre.
Le spirituel , dit le Bien heureux Jean
de la Croix , doit apprendre à se tenir
en tranquillité d'esprit dans la contem
plation pallìve.encore qu'il ne pense rien
faire , Sc à quitter toutes ses operations
ordinaires. En cet état , dit saint Bona
venture , en sa Theologie Mystique ,
les operations intellectuelles & ima
ges , doivent paííer pour tâches Sc
empêchemens. Que fait icy, dit Ri
chard de saint Victor au livre 5. de la
contemplation chapitre 1. Timagination
créatrice , formatrice & reparatrice des
phantômes corporels ? que l'imagtnation
sormatrice de tant de phantaisies se retire
d'icy : & il ajoûte,cette grande multitude
i]6 ' Le Rïgnï de Dirir
de ses images ne sert icy de rien , mafi
au contraire nuit beaucoup.
Albert le grand est dans le même sen
timent , au livre de l'adherance à Dieu ,
chap. 4. heureux celuy , assure - t'il qui
par l'abstersion continuelle des phantô-
mes & images , & par l'introversion &
élevation de l'esprit en Dieu , enfin s'ou-
blie des phantômes. Puis il ajoûte , re-
jettez de vôtre esprit toutes les eípeces ,
& formes de toutes choses, Denis le
Chartreux est dans la même pensee , &
dans ses Commentaires sur la Theolo
gie Mystique , article 2. il dit ces paro
les. Si l'esprit humain ne peut riencon-
noître fans phantômes , comment font
veritables les choses que les saints ont
dit , Sc cent de la contemplation pure
ment mentale. L'ame donc en cét état
doit quitter toutes les propres opera
tions , c'est à dire la maniere dont elle
agistoit auparavant.. Nos actes & pen
sées font un grand empêchement à la
sainte union avec Dieu dans cette Orai
son,. & les vues que l'on avoit autrefois^
Sc qui étoient si utiles , non - seulement
ne servent pas , mais nuisent beaucoup*
II est vray que l'ame demeurant passi
ve, comme l'enfeigne le Bien - heureux
Jean de la Croix , fans faite de foy au;-
tune dál:gence y & demeurant dans- uh«-
in i'Oraisom Mentale. irf
parfaite indifférence , peut être attirée
pat Nôtre-Seigneur à produire quelques
actes des puissances , & qui sont sensi
bles. Cela ne la fait pas sortir de sa pas-
siveté,ne faisant rien par elle même,mais
íînVant le traict & la pure motion divi
ne. Il faut toujours prendre garde , que
lors que l'on dit , que l'ame ne fait rien,
par elle-même y on entend qu'elle n'a-
git plus en la maniere qu'elle agissoir
car ce scroit un erreur de penser qu'elle
n'agiroit pas,
II faut renouveller l'operation , dit mv
grand Auteur, quand par faute d'attraict
ou de vigueur T ou cause de la tépidits
de la nature , l'ame s'abaille & devienï
comme assoupie , prenant garde de re
prendre ses propres actes sous ce pretex
te par deffaut de consolation ou d'union-
perceptible ; ear pour lors c'est un effèt
de l'amour propre. Or pour renouveller
l'operation dans cet état ; il ne faut qu'
un pur ôc simple ressouvenir de Dieu/ait
& pratrquépar pure & nuë foy ; car d'un
côté , il s'oppose à l'oysiveté , & de l'au,-
tre il combat contre la. domm^igeable
activité. Sainte Therere au chapitre ^
duChemrn de Perfection., marque que
quelquefois on peut dire quelques peti
tes-paroles, comme celuy qui denne un
fbufle à la chandelle , s'il l'avoiE éteinte
tjS Le Règne de DiEtf
afin de la rallumer, mais si elle est alla»
mée , ce soufle ne sert qu'à l'éteindre. H
faut de plus remarquer que les actes que
l'on fait en cét état . soit pour renouvel-
ler l'operation , soit par un attrait de
Dieu , sont bien plus spirituels que les
ordinaires.
II faut icy poser pour deux grands prin
cipes de la vie spirituelle , Dieu le grand
Tout , & le Rien de toutes les choses
créées. Mais celuy-là disoit bien , qui
ailùroit qu'entre mille spirituels , à peine
y en avoit-il deux qui fulsent dans la pra
tique sincere de ces veritez , qu'il n'y a
que Dieu seul , & que tout le reste n'est
rien. Ah < oiiy dans l'anneantissement
passif de l'oraison , où il n'y a plus d'i
mages ny de sentiment, la pauvre ame
est toute penetrée de ces veritez', qui luy
sont manifestées avec tant de force, que
tous les hommes ne luy pourroient pas
persuader le contraire : Ce n'est donc pas
de merveille si dans ce temps elle ne dir,
& ne voit que Dieu seul. La difficulté
est de demeurer ferme dans la pratique
de cette verité h^írs de cet aneantissement
passif, dans la repugnance de sens. C'est
icy la pierre d'achopement oi\ tombent
la plupart des ames. Dans l'oraison on
soûpiroit fur la vanité , & le néant de
tout ce que le monde estime , mais se
ÏW L*Or.AiSON MïST A IE. lyej
trouve-t'on en compagnie l'on s'emba-
raste des creatures, on a peur de leur dé
plaire , on en souhaitte l'estime & l'ami-
tiè. Les sens qui trouvent de la beauté,
du plaisir de la satisfaction dans les cho
ies crées , ou de la peine & de la douleur,
engagent insensiblement l'esprit à penser
qu elles font quelque chose , ainsi l'on
sort de leur néant , & de cette grande
verité qu'il n'y a que Dieu seul. O que
de gens disent tout le monde n'est rien ,
ô combien de spirituels en font même
persuadez par des lumieres surnaturelles,
mais qui trouvera une ame aílêz forte
pour en avoir la pratique solide vivant
dans un continuel aneantissement de soy-
même , & de toutes choses dans la vue
de Dieu seul , malgré la répugnance des
sens , & des scntimens des hommes , ne íè
conduisent que par la pure foy ?
Si donc la volonté se sent émûe par
l'afRction de quelque bien particulier,
à même temps , il la faut mettre en re
pos par cette verité. II n'y a que Dieu,
ô mon coeur , ce bien que tu te sens pres
sé d'aimer , n'est rien en fa divine présen
ce , hé ; aymeras-tu ce qui n'est rien. Si
dans l'entendément se présente quelque
objet qui luy paroisse être considerable,
& qui occupe son estime, aussi- tôt il
l'en faut dégager par cette lumiere de
;tób Le Règne de Diiu
foy , qu'il n'y a que Dieu seul qui soir
reritablement grand. O pauvre esprit
humain à quoy penfes-tu de mettre ton
estime dans ce qui n'est rien. Si les sens
nous representent des sujets dont ils
soient touchez : Donnons-nous bien de
garde de les croire , ce sont des menteurs,
qui ne sont propres qu'à nous tromper ,
la lumiere de la pure foy doit conduire
le Chrétien. O mon ame , mon ame
pourrions - nous bien metrre nôtre joye
dans quelque bien créé , pourrions- nous
bien craindre quelque mal de la vie , ô
quelle folie de se réjeiiir , de s'attrister,
ou de craindre ce qui n est rien. Ces
passions mon ame , ces pensées inquié
tantes, ces tentations , ces distractions ,
ces privations, ces grandes peines , tout
eela n'est rien , & pourquoy donc nous
en inquiéter , & nous en affliger ? Une
personne souffroit des maux grandement
affligeans , & particulierement dans son
interieur. Vous voilà bien empêchée ,
luy dit un serviteur de Dieu , quand tous
les Diables de l'enser vous attaqueroient,
Penser & tous les Diables devant Dieu
ne sont rien : vous n etes donc empêchée,
que de rien.. Ce peu de paroles , à ce
que cette personne me dit , la consola
beaucoup. O mon ame , tous les acci-
dens les plus étranges , toutes les contra-
in l'Oraison Mentali, 161
dictions les plus sensibles qui nous peu-
Vent arriver ne sont rien,
Voy - to bien cette grancïe soule de
peuples dans ces assemblées nombreuses
des plus grandes Villes , & tout ce grand
monde composé de tant de différentes
Nations , oiiy toutes ces Nations ensem
ble de toutes les Provinces & Royaumes
de la terre devant l'Estre infini de nôtre
Dieu ne sont qu'un pur neant. C'est une
verité de foy qui nous est revelée par la
verité mênae le Saint Esprit dans les divi
nes Ecritures. Nous la tenons de cer
Elprit Saint qui nous enseigne toute ve
rité , comme l'aílîìrc nôtre bon Sauveur
& Maître. O ! esprit adorable , ô Saint
Esprit mon Dieu, établissez bien mon
ame dans une vûc ferme & permanente
du rien , de ce grand Tout. Dans ces
jours folemnels consacrez à vôtre hon
neur , ces jours de Fêtes que la Sainte
Eglise dédie à vôtre gloire , faites . luy
quelque communication de cette pure
grace , hé ! je vous en conjure par le
Sang de celuy qui vous a envoyé , & pas
toutes les ardeurs du cœur tres-aimant ,
& tout aimable de vôtre divine Epouse,
la tres sacrée Vierge. Mais peut- on as
sez scronner' de l'empressement des
Chrétiens , aprés les honneurs , les biens
& les plaisirs de cette vie , si toas enfer»-
i6i Le Regne be Duir
ble ne sont rien , que sera-ce , ce que
nous recherchons ? Mais dans quel éton
nement nous doit jetter la vie des ames
même les plus spirituelles , de les voir
encore se mettre en peine de tant de ces
choses de rien , chercher encore leur con
solation dans les creatures , être dans la
tristeste , dans leurs delaiílemens ou con
tradictions. O qu'il est vray de dire que
la pratique du Tout & du rien est rare.
Pour vivre comme s'il n'y avoir que
Dieu & nous au monde , ce qui est tant
recommandé par les Maîtres des voyes
de Dieu , il est necessaire d'en être tou
jours pénetré , autrement nous verrons
bien - tôt que nous ne vivons pas de la
forte , & qu'il y a bien autre chose que
Dieu. Figurez -vous ce vaste monde
comme un desert immense , où il ne se
trouve pas la moindre creature, en verité
si nous y étions seuls , à qui voudrions
nous plaire , ou qui craindrions nous t
pourrions-nous avoir foin d'autre chose
que de plaire à Dieu seul , & de le con
tenter. Or si nous sçavons bien que tou
tes les creatures qui font sur la terre ne
íbnt rien , n'est .- il pas vray qu'il nous
sera facile d'y vive comme s'il rl'y avoit
personne.
Ayons donc une grande fidelité à de
meurer toûjours dans cét aneantiíle
in l'O raison Mentale. i6$
tnent. Un grand Auteur l'appelle actif
passif, à la différence de celuy qui est
purement passif. Dans le passif, dit-il ,
il n'y a pas d'images & de sentiment ;
dans l'actif passif, il y a quelque image
ou sentiment , mais on connoît par la
lumiere de la Foy que tout cela n'est rien.
Voicy encore ce que cet Auteur en dit :
L'un consiste dans une connoilsance ex
perimentale , l'autre qui est l'actif en la
connoilsance vraye , mais non experi
mentale , selon les sens , qui nous disent
le contraire. L'actifest plus parfait, car ii
aneantit quand les choses demeurent, &
que l'on est en sterilité ? ny la multitude
des affaires , ny les operations intellec
tuelles ne l'empêchent , il aneantit mê
me ce qui aneantit l'esprit en fa connois-
fance,.il ne permet pas que rien demeure
que Dieu seul , peu le pratiquent. Le
purement passif est facile , car il ne fauc
que souffrir l'operation divine , il n'en
va pas de même de l'autre , qui demeure
malgré la resistance des sens , qui emba-
rastent plusieurs , parce qu'on estime
quelque chose les objets qu'ils nous re
presentent.
Quand on y est fidele , en voyant oh
ne voit pas , en entendant on n'entend
pas , quand on a des formes & des ima
ges , on ne les a pas, vivant ainsi en une
ï6f Le Reôíje de Diítf
éternelle mort. Le passif n'est pas pouí
toujours , il n'est pas en nôtre pouvoir t
l'actif doit toûjours demeurer , par un
fidele usage de la Foy. Au reste Dieu
n'est pas plus lors qu'on en a le senti
ment , & que l'on est vivement pénetré'
d'une lumiere purement passive, que lors
que l'on est dans la sécheresse, & la re
sistance des sens , & des passions , qui ne
peuvent empêcher la pure lumiere de la
foy dans la suprême partie de l'ame.
Dautant que plusieurs pourroient ob
jecter , que les creatures ayant l'estre
qu'elles ont reçu de Dieu , l'on ne peut
pas croire qu'elles ne sont rien ; je diray'
icy en passant que les creatures sont , &
iie sont pas* Ce sont les termes du grand
S. Augustin, Elles sont à raison de l'estre
qu'elles ont reç^ de Dieu, mais elles ne
le sont pas en la présence de l'Estre infini
de Dieu ; car quelle proportion entre ce
qui est finy & infiny. Or nous disons
qu'elles ne sont rien dans le sens de l'Ecri-
ture, qui le dit sormel lement. Mais que
nous avons un exemple pressant en N&-
trc-Seigneur Jesus- Christ pour ne regar
der que Dieu seul en toutes choses. Une
personne qui ne le regardoit que comme
un grand Prophète , l 'ayant appelé bon,
aussi-tôt il lui dit, pourquoy m'appeliez'
vous bon , il n'y a personne de bon que
ik i.'GfcAisoN Mentale.
pieu. Voyez-vous comme il ne peut
souffrir que l'on estime' autre chose que
Dieu seul > N'est-ce pas pour cela qu'il
disoit encore , n'appeliez personne Maî
tre , Seigneur , ou Pere , il n'y qu'un seul
Maître , qu'un seul Seigneur , qu'un seul
Pere. C'est dans ce sentiment que la
sainte Eglise chante en la célébration du
divin sacrifice , ô Dieu vous êtes le seul
Saint , le seul Seigneur, le seul Tres haut,
Qui pouvoit avec plus de raison recher
cher son honneur que cet adorable Sau
veur ? & cependant il proteste qu'il ne la
cherche point : Mais ce qui est encore
bien plus surprenant & qui merite nos
plus grandes attentions, est ce que l'Apô-
tre nous assure au ch.i5. de son Epitre aux
Romains, queJesus-Christ n'a pris aucu
ne complaisance en soi-même.Cette pro
position , écrit un tres - pieux Auteur de
î'Ordre de saint Dominique , dans son
livre de la Croix de Jesus, qui est un ou
vrage admirable, Cette proposition, dis-
je , écrit ce serviteur de Dieu , est si uni
verselle qu'elle comprend son entende
ment , son esprit , son jugement , sa mé
moire , ses richellès & trésors de science;
la joye inénarrable qui luy devoit arriver
de la vision beatifique , & l'union inef-
£iblede son ame sainte avec une person-
pe divine , en tout cela il n'a pris aucii
I

t£6 Le Regne de Dieu


ne complaisance en soy même. Il ne
voulois pas que la plenitude de sa grace
fist les impressions de joye sur son ame
qui en devoient arriver. II a resusé les
plaisirs innocens qui sont inséparables
de la jouïílànce de la gloire. Sur le Ta-
bor même , absorbé en la plénitude du
bon- heur éternel , qui fait en toutes ses
facultez , tant inférieures que superieu
res , un deluge de joye , qui portent
leurs effets jusques sur ses vétemens ; au
lieu d'arrêter son esprit à tant de bien , il
ne pense qu'à l'aneantissement de la
Croix. Comme la nature humaine étoit
en luy séparée de toute autre subsistan
ce , pour subsister immediatement en
l'Hypostase du Verbe divin , de même il
a voulu que sa volonté & son amour
fussent séparez totalement de tout ce qui
est inférieur à Dieu, Quand l'Apôtre
parle de sa venue en ce monde , ne 1 ap
pelle - t'il pas un aneantissement , & en
sa mort , & durant sa vie n'a-t'il pas tou
jours été continuellement aneanty? Ah !
que ces vues font terrassantes pour
l'homme pécheur , qui veut toujours être
quelque chose. Jesus n'a jamais pris au
cune complaisance en soy-même , & ee-
p ndanty a t'il jamais rien de compara-
b'e à son humanité sainte , à ses graces ,
à ses dons , à ses perfections , à ses grau-
en l' Oraison Mentale, vìj
deurs. Jesus mettoit fa complaisance en
Dieu seul , & il vouloit que Dieu seul fût
regardé en toutes choses.

CHAPITRE XIX.

Des ìmperfeftions que son doit éviter dant


VOraison passive,

TOut ce que l'ame a à faire est de ne


rien faire que dans l'ordre de Dieu.
Se servir de ses propres industries & ope-
rations quand Dieu le demande, souffrir
cn repos l'operation divine quand il plaît
à Dieu d'en disposer de la sorte ; c'est
pourquoy c'est une imperfection dans
I etat passif , d'agir par soy-même ; nous
le repetons toujours, c'est à dire, com
me l'on agissoit auparavant. Au sortir
de la Communion , dit la Vénérable
Mere de Chantai , m'étant voulu mou
voir à faire des actes plus spécifiez , que
ceux de mon simple regard , remise, Sc
aneantissement en Dieu , sa bonté m'en
a reprise , & fait entendre que ce n'est
pas par amour de moy-même, & que je
fais en cela autant de tort à mon ame ,
que l'on fait à une personne Ianguissante,
à laquelle on rompt le sommeil', qui ne
peut par aprcs trouver son repos. C'est
i6? Le Regne de Dieu
«n mal-heur que souvent nous voulons
speculer , & Dieu veut que nous ne ses
sions qu'aimer. Sainte Therèse au cha
pitre 15. de fa vie , dit que la volonté ne
doit pas courir aprés les autres puiílàn.
ces étrangeres , que ce feroit comme si
quelques abeilles n'entrant pas dans la
ruche , elles fortoient les unes aprés les
autres pour se ramener elles n'y seroient
pas du miel. Que si la personne a l'en-
tendement vif, elle doit prendre garde
qu'il ne s'emporte aux considerations,
qui pour lors font moins que paille si on
les y met soy-même. Mais si Dieu don
ne quelque lumiere ou connoisiancesans
que l'ame fe la procure , elle ne doit pas
resuser cette grace sous pretexte de crain
te, de multiplicité, ou de propre satis
faction.
Une autre imperfection est de vou
loir sentir son operation , & chercher
quelque assurance experimentale que
l'on est uny à Dieu. Saint François de
Sales au chap. 10. du livre 6. de l'amour
de Dieu , écrit , qu'il y a des esprits qui
veulent sentir ce qu'ils font , qui veulent
tout voir , & éplucher ce qui se paste en
eux , retournans perpetuellement leur
vûë sur eux-mêmes pour reconnoître
Jeux avancement , qu'ils ne sont pas con
tens s'ils ne sentent leur contentement ,
im l' O raison Mentale. i<5>
& sont semblables à ceux qui étant bien
vétus contre le freid , ne penseroient pas
l'être s'ils ne sca
I voient combien de robes
ils portent. Et ces esprits au lieu de s'oc
cuper de Dieu employent leur entende
ment à discourir sur les sentimens qu'ils
ont, comme une Epouse qui s'amuseroic
à regarder la bague avec laquelle elle
auroit été époufèe sans voir lEpoux mê
me qui la luy auroit donnée. C'est donc
une imperfection de vouloir sentir ce qi.e
l'on fait , comme nous avons dit , mais il
ne faut non plus s'arrêter ny refléchir
fur ce que l'on sent. Quand l'union est
imperceptible , il ne faut pas la vouloir
connohre , quand elle est connue , l'on
ne doit pas s'en occuper. ll ne faut pas
trop voir ce que l'on voit , il y a danger
d'y prendre une secrette complaisance ou
satisfaction. J'ay dit qu'il ne falloit pas
refuser les lumieres infuses , mais icy je
dis qu'il ne nous y faut pas arrêter , on
doit dire la même chose de l'amour , soie
qu'il soit sensible , ou non , car tout cela,
n'est pas Dieu. C'est donc l'amour pro
pre qui nous porte à rechercher quelque
aíluran.ee , experience , & lumierede l'u
nion avec Dieu , & qui rend l'ame mé
contente fans cette assurance.. Cela em
pêche qu'on ne soit jamais hors de soy.
II ne. faut vouloir rien dans le sens ny
H
i-7o Le i Règne de Dieu
chercher même aucune connoiílànce
perceptible par Tesprit ,màis s'unir à"
Dieu par une foy simple, par un amour .
nud , & par l'acte direct:, & non par le .
ìerlécby. Si Dieu ne nous donne pas
même le sentiment spirituel , & intellec
tuel de sa divine présence, & qu'il nous
laisse dans les distractions &c delaiste-
mens , ne refléchirions pas fur nous , te
nons- nous toujours à luy par la cime de
l'elprit en pureté de foy & amour , &
que son saint nom soit beny en tout
temps & que fa louange ne parte jamais
de ros bouches. Dieu n'est pas plus au
melieu de tous les sentimens, que dans la
privation du sentiment.
, C'est une imperfection que de s'oecu-
per des distractions qui arrivent sous pré
texte de les combattre. La memoire &
^imagination , enseigne Sainte Therese
au chapitre ij. de sa vie, donnent bien
de la peùie quelque fois , quoy qu'elles
ne puissent faire de mal. Elle les compa
re à ces papillons qui voltigent la nuit,
qui ne font pas de mal , mais qui sont
importuns. Elle ajoûte que le dernier
remede , aprés y avoir bien pensé , est de
n'en faire non plus de cas qued'une per
sonne folle. Saint François de Sales en
seigne aussi que le repos sacré de l'Orai-
sciuie se perd pas. par lesdistiactions in-
in l' Oraison Mentale. 171
volontaires, non plus que par les actions
du corps necessaires , comme le toullèr ,
le cracher , & le respirer.
Quelques- uns tombent dans Timper-
fection qui cherchent Dieu bien loin, &c
il est au dedans de nous, on doit le re
garder par tout , & non seulement au
dedans de nous , ce qui seroit un autre
abus , comme s'il y étoit renfermé , mais
, comme il est en toutes choses , il l'y fauc
voir , & l'y aymer. C'est un autre im
perfection que les desirs trop actifs quoy
que bons.
Mais une grande tromperie dans les
contemplatifs seroit de ne pas s'acquiter
des devoirs de fa vocation , fous pretexte
du repos de la contemplation , ou de
peur de tomber en quelque soute. Pre
mierement parce que î'union à Dieu
étant le veritable effet de l'Oraison paf.
íìve, il ne pourroit pas subsister, &il en
faudroit sortir , si on ne faisoi t pas ce que
Dieu demande de nous. Si celny par
exemple qui estappellé à la predication
ne prechoit pas , un homme de famille
ne prenoit pas soin de ses arfaires & de
son ménage , ces personnes n'agiroient
plus par l'esprit de Dieu , puisqu'elles
ne feroient pas ce qu'il voudroit d'eues.
Secondement parce que ce seroit une
grande erreur f car il sembleroie qu'oa
m ,
'n% JL e Régne pe Dieu
ne pourroit pas être uny à Dieu dans
de certaines œuvres , ce qui est tres-,
faux , d'une fuite pernicieuse ; puisque
foutes les œuvres qui sont dans l'or
dre de la divine volonté , telles qu'el-,
les puissent estre , non seulement ne
sont pas un empêchement, à l'union
divine , mais y font necessaires , & que
çe seroit rendre la dévotion impossible,
si on la réduisoit seulement à de certai
nes actions ; 8c en cela onserviroit beau,f
coup au Diable , qui tâche de mettre
dans l'eíprit des gens du monde, qu'el
le ne peut être pratiquée que dans les
Cloîtres , ou dans une vie retirée. C'est
pourçjuoy.une personne veritablemer.ç
unie à Dieu n'a point de reserve pour
toutes les occupations de fa vocation ,
& ne met aucunes bornes à la volonté
de Dieu , ce que plusieurs font se reti
rant de certaines choses qui sont dans
spn ordre par timidité , ou faute de cou
rage. En troisiéme lieu , ce seroit sortir .
hors du neant de l'être créé, & pensir
qu'il est quelque chose , car si nous
croyons que tout l'être créé n'est rien ,
nous n'en ferions pas embarastez , puis
que le rien ne doit pas empêcher. Orç
remarque fur ce sujet l'erreur de quel
ques - ijns , qui ayant quelque chose
gi faire , atten.den.ç £ s'unir g
ÎN I'OrAISOÍI MtUfkît. Tft
tjuand la chose sera achevée j cornfntf
s'il y avoit quelque temps , ou quel
que œuvre , comme il a esté dit , oi\
l'on ne pût pas être uny à Dieu. Il faut,
dit un Autheur spirituel , se rendre Maî
tre de I'action , & se mettre au dessus ,
& non pas au dessous en étanr maî
trisé par les sentimens de suite , ou d'af
fection. 11 ne faut ny la suir , ny s'y
complaire, quand il se presente une oc
casion raisonnable de charité , bien
seance , obeissance & devoir honnête ,-
toutes les fois que l'ame suit Sc craint
telle chose ; elle craint, & s'ensuit de lá
Volonté de Dieu pour embrasser la sien
ne , & ensuite ordinairement l'on n'est
pas content. L'on doit donc en cetttf
action embraller la divine volonté qui
l'á ordonnée ou permise , & pour lor»
l'esprit d'oraison doit commander à l'es-
prit naturel de s'employer sidEellement h
fa pratique , veillans à ce que l'esprit na
turel ne s'avance , on se retire par trop.
Faute de cela on ne fait jamais bien , ny
l'oraison , ni I'action.
Un autre abus contraire au prece-î
dent , est de se laillèr aller à quantité
d'actions inutiles , ou bonnes , mais
que nous entreprenons par un secret
mouvement de la nature , fous pre
texte de voir Dieu en toutes choses |
i?4 Le Règne de Diew
& que toutes choses ne font rien. C'est
ouvrir la porte , à toutes les pasfions ,
& se donner une pernicieuse liberté.
L'ame donc doit bien veiller sur ce
que Dieu demande d'elle. Ne craindre
aucune action de celles qu'elle doit
faire en l'ordre de Dieu , n'en faire ja
mais aucune quelque bonne qu'elle soit
hors de cet ordre , l'on peut remarquer
icy , que plusieurs personnes d'oraison ,
souvent se répandent trop au dehors
par trop de conversation , sans y être
attirées par l'esprit de Dieu , mais par
l'esprit de nature , qui aime à voir , à
parler , à avoir des cofinohlànces. L'on
ne manque pas pourtant de pretextes
specieux de spiritualité , du bien de»
a mes , de son propre avancement. L'on
doit garder une certaine mesure en tou-
chofes : ce qui doit bien avoir lieu dan*
les personnes zélées , & en estime , qui
fê îaiíïent accabler d'occupations , ne
font que voir & être vues , parler &
entendre parler. Le feu Pere Coton
de la Compagnie de Jesos , personna
ge d'une grande sainteté , & grande,
ment persecuté par les libelles diffa
matoires , par des accusations atro
ces , & par des conspirations contre
fa propre vie , étant dans des em
plois oû il pouvoit faire de gran
iNt'OilAlSOM MenÏaÌÎ. T7J
des choses pour la gloire die Dieu dans
1e service du prochain , ne laifloit pas de
prendre des tems considerables tous les
jours pour se retirer , & parler à Dieu r
$c comme on luy remQntroit qu'il eût
pû faire de grandes choses durant ce
temps , il répondit , nfie heure em
ployée dans l'esprit de Dieu póur le
prochain , fera plus utile^qrle beaucoup
de temps , oil il y auroit moins de cet'
eíprir. Le tout cousiste, non pas à fai-
rí? beaucoupq, ,ny,jpeo ;- mais ce» que*
Dieu veut ..&'' rien plus. Nous décla
rons que lors que nous disons qu'il h&
faut pas rechercher dis eorinoillànoes ,
ni faire desrefle&'ions , & autres choi
ses pareilles , uous ne Entendons'
que dàns l'estat de l'Oraison pafll 'O
conformement ~á xe T' qaë' îeT' Saint'*'"
en enseignent , & non pas des autres,
états.-!

CHAPITRE XX,'

De íosivu'z , & trop grande <t£livitè.

RUlbroche , parlant de certains faurt


oisifs dit. Geux.la se trompent qui
se tiennent mollement dans le repos
naturel , puisque ce repos consiste dans
H iiij
fo* Le Règne de DiEtf
une oisiveté qui leur oste toute sorts
d'action , à quoy ils font enclins , tant
par la nature , que par la coutume *
dans laquelle oisiveté on sent un grand
& delectable repos , qui toutefois n'est
point pêché le considerant seulement en
soy , mais si quelqu'un le cherche, Sc
s'y veut addonner fans l'étude , & les
actes de vertus , il se change en vice ,
& tombe en un orgueil spirituel , c'est
é. dire , une complaisance de soy - mê
me , lequel vite à grand peine.se gue-
tit jamais parfaitement. Il ajoûte qu'il
y a des gens qui menent une vie rude ,
8c desirent que Dieu leur accorde plu
sieurs choses rares , c'est pourquoi sou
vent ils font trompez. Ce font des
gens , dit-il , encore, qui n'agissent en
aucune maniere n'y en haut , ny en bás.
Sainte Therese au Chapitre n. de í*
vie , assure qu'il ne faut pas íusoendre
l'entendement de foy-même , c'est-à-di
re, le rerirer des bonnes & saintes pen
sées , car , comme dit Saint Thomas ,
l'entendement & la volonté d'un hom
me, éveillé, & jouissant de la raison ,
ne peuvent pas estre suspendues fans
foire aucun acte , entendant , ou ai
mant quelque chose. Mais ils peuvent
bien n'en pas faire à l'égard de Dieu x
par une fausse oisiveté.
IN t" O RAISON MeNTAÏï. 177
Pour éviter donc la faulíe oisiveté ,
ìl ne faut pas quitter ses propres ope-
rations , industries, lumieres, & acte*
perceptibles que par l'impuissance , ou
ï'attrait divin : mais ce seroit une trom
perie de se tenir de soy-même dans une
certaine inaction , pure attente , fans-
agir de fa part , quand on peut avoir
de bonnes pensées & produire des actes-
distincts,
Il est vray , ce qui a esté dit , que dans?
l'impuissance l'on doit se contenter á&
l'oraison de foy , puisqu'il est vray quer
Dieu ne demande pas de nous ce que
nous ne pouvons pas ; & il ne faut pas;
pour lors s'inquieter sur Poisiveté, n'y
ayant aucune interruption volontaire'
des actes de foy , & d'amour que l'on'
y exerce , comme il a esté monrré , quoy/
que d'une maniere imperceptible ny
ayant pas d'actes réflechis. Quand on;
eft veritablement oisif, on se laiste al
ler volontairement aux distractions , cer
qu'on ne feit pas , bien au contraire l'on*
en feroit bien fâché , ce qui est n ne'
marque du veritable desir que l'on a de
s'appliquer à Dieu ; & si on demandoic
pourquoy l'on passe cette heure de laï
forte , l'on repondroit que c'est pour'
Dieu , & de vray l'on n'a pas «faurre?
intention. 11 arcive même quelque fbis
H *
178 Le Regne de D 1 e tf •
que l'heure estant passée , quoy que
dans l'obscurité , & sans sentiment on
à de la peine pour lors à quittet cette
occupation , quoy que de soy penible ,
& désagréable , qui est un signe que l'a-
me y istoit bien. Mais comment pour-
roit-elle , si elle n'y estoit soutenue de
l'esprit de Dieu , estre si résignée , si
tranquille dans fa suprême parrie , íìper*
severante dans un exercice , si rude à la
mature , traverse" de tant de secheresses ;
d'ariditez , de peine & de tentations j
Certainement ce n'est pas rien faire
que de mourir de la maniere à la natu
re , & d'offrir un continuel sacrifice à
Dieu. Mais il ne fant entrer dans cet
estar que par impuissance, ou paraïtrait
fans s'y mettre de soy-même.
Cecy nous donne lieu de remarquer
que plusieurs se trompent beaucoup , se
formant des estats élevez par leur ima
gination , soit parce qu'ils les ont lûs
dans quelques livres , soit parce qu'il en
ont entendu parler , & vous en voyez
dont l'imagination est si foible , qu'ils
se persuadent auífi - tost avoir entrée
dans les estats, dont ils ont oiiy fai
re tstime ; ce que les personnes qui
ont à traiter des choses spirituelles doi- '
veftt'lbiefí considerer pour en donner
aviY; & oft*r les abus , dont l'un des plus t
îSi'Oràìsoh MïNTAlï. 179
notables est de ces gens qui pensent être
meus de l'esprit de Dieu en toutes cho
ses , & estre dans l'estat de la perfection
de l'union divine , quoy qu'ils agislcnt
fort naturellement & imparfaitement.
Cet estat est bien plus rare que plusieurs
ne pensenr.
Il y a une activité domageable op
posée à loisiveté , qui porte à retenir
ses propres actes & industries quand
l'esprit de Dieu veut agir specialement
dans l'ame , mais il en a déja esté parlé.
Cette activité excessive arrive encore
quand on fait effort , qu'on se bande
la teste pour avoir dts fentimens & .
goûts dans le tems que l'on est privé de
sensibilité , que ne pouvant faire des ac
tes , on en veut produire , qu'un, acte
estant snflifant on les veut multiplier. '
La venerable mere de Chantai ne £;.i-
soit qu'aneantir continuellement sis .
pensées & fes réflexions & les affections
de fa volonté , son esprit vou!?.nt tou
jours agir , & Dieu la voulant toû|curs
faire souffrir.
Il y a donc une bonne oisiveté , $£
une fausse oisiveté, en voicy les diffé
rences- L'une rend Tanne stupide., f?r*C
fiere , endormit !a conscience à'Y^árrf
df ses fautes,'l'autre opere & fturtkúJtf
vrir les imperfections. L'on* tCná fiï
K vj
îî« Lï RlGM! DE DïEÔ'
personne impatiente , & triste quand ii
faut agir , l'autre la rend resignée, & jo
yeuse , l'une cache plûtôt les imper
fections , qu'elle ne les mortifie , l'autre
les arrache jusqu'à la racine. L'une ne
produit jamais aucun acte interieur.'.. .
encore qu'on se voye en la pure nature,
l'autre à toujours au moins quelque pe
tite adhesion à Dieu. Pour cette rausle
oisiveté , elle doit estre volontaire cela
arrivant quelque fois par inadvertance
ou fragilité aux ames qui font dans
l'Oraison , on parle de la non appli
cation à Dieu.

CHAPITRE XXI.

la solide pratique des vertus , excellente


marine de la bonne Oraison*

IL n'y a rien qui rende des témoigna


ges plus aflurez de la bonne Orai
son , que la bonne vie. Le changement
de mœurs & de maximes, l'estime pour
les veritez Evangeliques , l'amour pour
les cheres vertus de Jesus- Cbrist , le dé
goûte du monde & de ses vanitez, l'étu-
de sérieuse de la mortification , & du re
noncement de soi-même sont de gran
des marcjue.s queJesus-Chist est dans, la
EN l'OB-AiSON MenTAll. lSt
îroye de l'Oraison que l'on suit. Il me
semble que cela est bien suffisant de
mettre la paix dans l'esprit Sc des Di
recteurs , & des personnes dirigées ,
quand l'on reconnoist ces esters de l'es
prit de Dieu dans un ame. Car enfin
ce n'est pas rien faire , mais faire beau
coup en quelque voye d'Oraison que
l'on marche, soit qu'elle soit avec lu
miere , ou soit qu'il semble qu'on ne
faste rien à raison que l'Oraison est sim
ple &.sans actes reflechis, quand l'ef-
fet qui en arrive porte à faire la vo
lonté de Dieu , à embraster ce qu'il
veut, à fuir ce qu'il ne veut pas, car
d'où peut venir un ester si bon que de
celuy qui est l'Auteur de tous les biens ,
& de tous les dons ? Sainte Therese
au Chapitre 28. de fa vie , dit que li
elle fut venue de quitter quelqu'un r
on luy eut bien pû persuader , que ce
n'estoit pas la personne qu'elle pen-
soit , mais s'il kiy avoit laissé des
joyaux entra les mains , le moyen de
dire qu'elle n'eust vû personne ; de
mesme les vertus & changemens de vier
montrent bien que le Seigneur est dans-
une ame. C'est ce qui doit consoler les
ames dont les voyes font obscures , ou
les estats penibles , car se soin qu'elle»
lestement de setvk Dieu malgré leurs
*8i Li Reghï de Dieu
peines & tenebres , la peur qu'elles oriB
de l'orrenser , la perseverance ou elle*
sont dans le défir d'estre à Dieu , quoi
que dans son service , elles n'y trou
vent que des rebuts & désolations ,
font de bonnes marques que nôtre bon
Sauveur est en elles , & les soutient de
fa divine grace , autrement elles suc- .
comberoient bien-tost sous ces Croix,
& ne les pourroient jamais porter. Il
est vray que les moyens dont Dieu tout
bon se sert pour mener ces ames ne
leur sont pas connus , & souvent mê
me les bons effets qui en arrivent ,
l'esprit de Dieu en dispoíânt de la sor
te , & tres-utilement pour elles , pour
leur ôter tout lieu de prendre la moin
dre complaisance , & ne sortir pas de
Dieu seul.
Saint François de Sales au Chapitre
V du livre 7. de l'amour de Dieu , écrit ,
que les nochers qui portent le fer , lors
que sous un vent fort foible , ils sen
tent leur vaisseaux singler puissam
ment , connoillènt qu'ils sont proche
des Montagnes de l'aimant , qui les ti
rent imperceptiblement , & voient er»
cette sorte un perceptible avancement ,
provenant d'un moyen inconnu & im
perceptible. Il y a des personnes qui
font menées à Die« de la maniere , el
ên l'Oraison Mentais; #1: .,
les voient bien qu'elles font quelque
progrez , mais elles n'en connoissent
pas le moyen , leur Oraison ne se fai
sant que par des actes directs qui ne
font pas aperçus. Il y en a d'autres
qni ne s'apperçoivent pas des bons ef
fets , que quelque. temps aprés qu'ils
font arrivez. C'est ce qu'écrit encore
tres-bien le Saint Evêque que nous ve
nons de citer au Chapitre i. du Livre
7. -de l'amour divin. Voicy comme ií
parle. Le cœur humain s'il s'exerce en
l'oraifon s'unira de plus en plus à la di
vine bonté , mais par des accroillèmens
imperceptibles , desquels on ne remar
que pas bonnement le progrez tandis
qu'il se fait , ainsi quand il est fait , 6c
il apporte l'exemple des arbres qui éten
dent leur racines , & se fourrent bien
avant dans la terre , nul ne s'apperce-
vant de cela , tandis qu'il fe fait, mais
feulement quand il est fait.
Il faut donc remarquer que les bons
effets de l'oraifon ne se voyent pas toû-
jour si tost , & que non- seulement ií
ne faut pas se décourager de ne pas res
sentir sa volonté émue dans le temps de
l'Oraifon , & au sortir de l'oraifon »
mais même de ne pas remarquer de
grands avantages aprés s'y estre appli
qué quelque-temps. Le Laboureur
t§4 Re.ghï de DrEtr
ayant semé au mois d'Octobre , dit nri
Serviteur de Dieu , ne recueille qu'au
mois d'Aoùst , où il moillbnne le fruit de
ces labeurs , & il attend avec patience ce
temps destiné de Dieu pour la moisson?
fans s'inquieter durant l'hyver de voir
la semence qu'il a jetté en terre comme
perdue fous les glaces & fous les neiges,,
il faut faire de même dans la moisson,
spirituelle , attendre en paix les jours,
& les momens que Dieu a destinez pour
faire voir l'avancement de nos ames
dans ces voyes , & ne pas s'imaginer
que ce que l'on seme dans l'Oraifon soit
sans eflEèt , parce que cela ne se décou
vre pas si-tôt. Ce n'est pas chose aisée,
dit encore le même serviteur de Dieu ,
de connoistre qu'on fallè progrez en la
vertu , ny plus ny moins qu'on ne peut
pas s'appercevoir quand un jeune en
fant croist ; mais cela seulement se dé
couvre aprés quelque temps notable. Il:
ajoûte de plus que c'est toûjours un
grand avantage de l'oraison de ne pas
retourner en arriere , & que l'on évite
quantité de pechez que l'on feroit sans-
cela , comme c'est un grand bien pour un
malade que les alioiens ne le pouvant
engraisser , au moins il luy conservent
lavie. J'ay lû la même remarque dan»
le pieux Grenade..
i'Oraison Mentaie. ity
Enfin disons icy que deux sortes de
personnes doivent s'adonner à la Sainte
Oraison , & ne la pas quitter. Les bons
pour se sanctifier de plus en plus , les
médians pour devenir bons. Je ne voy
pas, dit iainte Therese , au chap. 8. de
ta vie, eomme quoy tout le monde ne
doivent faire I'Oraison mentale , les mé
dians la doivent faire afin que Dieu les
faste bons , Sc ce qui est bien à conside
rer , c'est que cetre Sainte au même lieu
enseigne qu'ils en recevront de grands
avantages , encore qu'ils ne íbient avèc
Dieu, mais avec les pensées du monde,
ce font ces propres termes, parce que
s'effbrçans d'est re en si bonne compa
gnie , Dieu empêche le« malins esprits
d'agir contre eux.
Disons encore , que le premier signe
du progrez que quelqu'un fait en I'O
raison , & du profit qu'il y fera avec le
íemps , est s'il y est ponctuel 5c assidu
chaque jour , & les autres marques font
des fruits de celle-cy.
ïSó LE RiCNI DE Dutí

CHAPITRE XXII. '

De la difference qui st rencontre souveni


entre les personnes qui marchent par la
voye de la contemplation, & celles qui
cheminent par la voye de la Medita'
tion. '

ON ne peut pas donner des bornea


àl'esprit de Dieu, qui n'en a point
qui lbuffle où il vent , pour me servir des
termes de l'Ecriture , & qui donne H*
beralement quand il iuy piaill aux amci
qui sont dans les voyes les plus ballèa
<le l'Oraison , ce qu'il accord* à cel
les qui marchent dans les plus élevées j
soit pour ce qui regarde les plus pures
lumieres , soit pour ce qui touche la
pratique la plus solide des vertus. Nous
devons toujours nous en tenir à 17ip6\»
tre, & dire avec luy que celuy qui man
ge ne méprise pas celuy qui ne mange
pas, & celuy qui ne mange point celuy
qui mange,celui qui a le veritable esprit
d un Dieu anéanty dans les dernieres
humiliations , honore toutes sortes de
personnes , & a respect pour toures les
voyes différentes de la grace. Je fuis
donc bien éloigné de ne pas faire ctac
1 N t'O RAISON MenTAti. lîjl
tíe toutes les voyes des Serviteurs de
Dieu. Il n'y en a pas une que je n'esti
me au delà de tout ce que je puis dire ,
& je fuis entierement convaincu qu'il y
a des personnes conduites par les voyes
ordinaires de la meditation , qui sont
incomparablement plus élevées dans la
sainteté , que d'autres qui sont dans les
états les plus éminens , qui ont des exta
ses & raviilèmens des visions & revela
tions.
Je veux feulement faire remarquer ici
la différence qui arrive ordinairement ,
c'est pourquoy j'ay mis au titre de ce
Chapitre.qui le rencontre souvent, pour
ne pas dire toujours ce qui ne seroit pas
vray , entre les personnes dont les unes
font conduites par la contemplation , &
les autres par la méditation. Et afin de
ne rien dire de moy même en ce su
jet , je n'y avanceray rien qui ne soit
tiré de la Doctrine de Saints Therese ,
que l'Egliíse qualifie , de Doctrine da
Ciel.5
Cette Seraphique Sainte au Chapi
tre premier du Château interieur , et»
feigne que ceux qui rentrent en eux-
mème par la voyede la consideration t
entrent dans la premiere chambre du
Château avec quantité de reptiles & au
tres bestes. Ordinairement l'on est sujet
i?8 Le Riait et DiÉtr
encore à bien des fautes , & quelquefois
même l'on commet des pechez veniels 4
avec une entiere vûë , & l'on ne s'en
met pas trop en peine.
Au Chapitre 9. du Chemin de Per
fection , elle écrit. Je n'appelle point eau
vive l'oraison qui discourt avec l'enten-
dement , parce que l'eau qui court par
cette voye , court par terre , & il s'at-
tâche toujours quelque chose en passant
des ordures de la terre. Ah ! qu'il est
vray qu'il est facile de mêler la nature
pvec la grace , & qu'il est vray qu'il est
difficile que ce mélange n'arrive. La
corruption de la nature est plus grand*
ique nous ne pouvons penser , & elle in
fecte la plupart de nos œuvres les plus
spirituelles. Nôtre propre esprit glisse
imperceptiblement l'impureté dans les
lumieres divines , ainsi il est rare de le
voir bien purgé de toutes ses maximes
du monde , de l'estime de la créature,
il est rare de le voir vivement penetré
du néant de toutes choses quand il est
laissé à ses propres operations , il est
rare de voir la volonté dans un parfait
denuement de tous désirs,dans une mort
grande de tout ce qui plaist an mon
de. Lors que l'eau court par nostre
terre, il s'y attache toujours, dit nostre
Sainte , quelque ordure. C'est pourquoy
*n l'Oh.aison Mentale. ìfy
j&our ôter toute cette soiiilleure , Dieu
ôte les reflexions & les connoiflances
des actes : 8c fait porter des peines suma*
turelles,à la verité bien terribles, mais
aussi bien purifiantes , & bien heureuíes,
puisqu'elles conduisenp à l'union divir
pe.
La Sainte au chapitre u. de fa vie , dir.
Dieu dans l'Oraifon de quiètude fait
plus entendre en l'espace d'un Credt
qu'on ne pourroit Elire en plusieurs an
nées avec toutes ses diligences. O ! que
bien - heureux est l'homme , chante le
Pfalmiste , que vous enseignez vous mê
me , ô Seigneur. Que Moyse,dit le faine
livre de l'lmitation de Jesus Christ , ne
me parle pas , ny aucun des Prophetes ,
mais parlez , ô vous ! mon Seigneur , Sc
mon Dieu, parlez- vous feul. Qui pour
roit dire la différence des vúés d'une
ame qui découvre ces choses dans cette
pure lumiere , ou de celles qu'elle a ,
quand elles font mêlées avec les con.
noillànces qu'elle tire de fes raifonne-
mens. O que le monde paroist bien en,,
core estre quelque chose dans ces vues
mêlées de ces lumieres du Ciel & de la
terre. O qu'il n'est que trop vray qui
paroist encore quelquefois estre bien
grand , & que l'on est touché de son,
sonneur f de son estime , Sc de son ami*
t90 Li Regne de Diïu
tiè , ce qui fait que l'on eraint la
contradiction & le mépris, que l'on. a
pour luy des complaisances bien baílès.
Dans la pure lumiere de Dieu on dé
couvre d'une maniere admirable qu'il
n'y a qu'un Dieu seul qui est. En cet
état tout le monde ensemble paroît bien
petit, helas il ne paroist rien. Il ne faut
pas s'en étonner , dit le grand Saint
Gregoire à celuy qui voit Dieu dans ces
lumieres pures & divines , le monde
pour grand qu'il soit t disparoist & n'est
plus rien. C'est ce qui fait cette grande
différence que l'on remarque entre les
pensées & sentime'ns des Saints , & les
pensées des autres serviteurs de Dieu ,
qui ne font pas dans cette pureté de
lumiere , entre la vie de ceux qui agis
sent par des lumieres insuses , & la vie
de ceux qui operent le bien par les con-
noiflances ordinaires.
Nostre grande Maîtresse de l'Orai-
son , assure que ce que l'ame n'a pû ob
tenir en cinq ans par tout son travail ,
elle l'obtient dans l'oraison passive en
un instant. Cela en doit bien faire re-
connoistre la force. Auffi elle assure en
core au Cbapitre 14. de ía vie , que les
vertus y croissent d'avantage fans com
paraison , que dans la meditation. En
fin elle écrit au. Chapitre 16. du Che-
iSl'OrAI SON MiNTALE. I9I
inin de Perfection , que nostre Seigneur
visite les Meditatifs comme des ou
vriers qui travaillent à fa vigne , mais
que les Contemplatifs sont les enfans
cheris que nostre Seigneur tient tou
jours auprés de soy , & qu'il ne vou-
droit point écarter de son amoureu
se presence , qu'il les fait asseoir à fa ta
ble , & leur fait part des viandes qu'il
mange jusqu'à s'ôter le morceau de la
bouche pour le leur donner. O bien htu-
reux chemin , mes filles , écrit la Sainte,
ô tres heureux denuement de choses
si viles qui nous élevent à un si haut
ftat.

Oraison à la Tres - Sacrée Vierge.

IE vous salue , ó Marie , la fille bien-


aiméede Dieu le Pere, jevoussaluë,
ò Marie Mere de Dieu le Fils, je vous
saluë , ô Marie , la tres-digne Epouse
du Saint Esprit Dieu , je vous salue, ô
Marie , le divin Temple de toute la
tres sainte & adorable Trinité. O tres-
sacrée Vierge , abymé dans mon neant ,
je vous demande en toute humilité par
toutes ces divines qualitez qui vous
unissent d'une maniere ineffable avec
tonte la, wes-saiiue Trinité i <lw. P?0»
jjt Le Regne de Dieu
esprit , & mon cœur soient entierement
purifiez par la grace de vôtre Fils l'ado-
rableJesus , afin que mon ame n'appor
te plus d'obstacle à tout ce que les trois *
personnes divines voudront operer de
dans elle , afin qu'estant net de cœur
je les puisse voir par tout , où elles sont
plus veritablement qu'aucune des cho
ses visibles qui y font. Que je puisse
voir en toutes choses le Pere Eternel
engendrant son Fils , & le Pere Sc le
Fils produisant du Saint Eíprit. Que
comme il f st vray que nous marchons,
que nous nous reposons , que nous
touchons , que nous voyons , que nous
entendons , que nous pensons , que
nous parlons , voulons & faisons tout ,
dans l'être infiny de Dieu , dedans les
trois personnes adorables de la tres-
glorieuse Trinité, Ah ! qu'il puisss auífi
estre vray qu'en toutes choses fans re
serve adorant , benissant , aimant , &c
glorifiant cette Trinité suradorable ,
nous accomplissions avec une parfaite
soumission ses ordres, à ce que son regne
soit ctably au dedans de nous , & pat
tous les siecles des siecles. Amen , Amen,
fiat , fiat, O Dieu seul , Dieu seul , Dieu
seul,

LE
iE N L*0 RAISON MêNTA. I/E. ijj

LE REGNE DE DIEU

EN L'ORAISON MENTALE.
LlV RE SECOND,

CHAPITRE I.

23e /<í necejsité de í'Oraison Mentale.

VEILLEZ & ptiez , dit le Sei


gneur , & en un autre lieu cé di
vin Maître nous enseigne qu'il
n',elt pas necessaire de beaucoup parler
dans la priere. Dieu , dit Saint Jean
Chrysostome , n'icoute pas la voix, mais
le cœur. L'on rapporte fur ce sujet qu'u«
ne troupe d'excellent Musiciens ayant
fait un agréable concert dans une Eglise
le jour d'une grande solemnité , & s'en
- étant rencontré un qui avoit peu satis
fait , à cause qu'il avoit une voix en
rouée , & désagréable , Dieu qui ne m-
ge pas des choses par l'exterieur com
me les hommes , reveîa que c'estoit la
feule personne dont il eût écoûté les
prieres. O mon Seigneur que vos voyes
i94 Règne pt Dieu
sont éloignées des voyes des hommes.
Çeluy-là seul que tout le monde ne
pouvoit écouter est entendu de vous , Sc
vous n'ayez point d'oreilles pour tous
ceux qui charment avec plaiíir les oreil
les des hommes. Car il est vray , que
vous êtes le Dieu du cœur , c'est ce
cœur fur qui vos yeux divins s'arrêtent
& c'est pour quoy vos Saints ont tant
recommandé la priere qui se fait avec
esprit. Quand vous criez , dit Saint Au
gustin, criez non pas de la voix , mais
de la pensee : car Dieu ne laisse pas de
bien entendre ceux qui ne parlent point.
Saint Thomas enseigne que l'Oraison
vocale doit cesser , quand elle n'est pas
de precepte , lors que l'eíprlt se sent
enflammé.
Mais fa neceílité est bien grande se
lon la doctrine des Saints. Le Chrétien
selon le sentiment de Saint Thomas de
Ville-neuve ne digerera pas les mauvai
ses inclinations , & les vices qu'avec
son secours. C'est de la maniere qu'il
parle. Sainte Therese rapporte au cha
pitre i. du Château interieur qu'une
personne fort docte luy a dit , qu'une
ame fans oraison est une personne qui a
des pieds & des mains, & qui ne les peut
remUer étant paralytique ; & au Cha
pitre 16. du chemin de perfection , elle
in l'Oraison Mentale. 195
soutient que l'Oraison mentale est un
commencement pour acquerir toutes
sortes de vertus ; que c'est une chose ou
il va de la vie à tous les Chrétiens de s'y
exercer , & pas un , pour perdu qu'il soit,
ne la devroit laiiïèr ; qu'un Chêtien qui
l'est plus que de nom la doit faire. Il est
difficile de parler plus fortement sor cet
te matiere. Saint Chrysostome n'est pas
éloignée de fa penfée , lorsqu'il dit au liv.
i. de l'Or , le jugement de celuy-làsera
exempt d'erreur qui soûtiendra que l'o-
raison est la cause de la vertu , & de la
justice , & que pas une des choses ne
cessaires pour la veritable sainteté n'au
ra d'entrée dans l'ame qui manque de
communiquer avec Dieu , & de faire
Oraison-
Si l'on demande qui doit pratiquee
I'Oraifon mentale , nous venons de di
re que Sainte Therese est d'avis que
tous les Chrétiens la doivent faire ;
mais voicy encore comme elle en par
le au chapitre 8. de fa vie, addreííànt sa
parole à Nôtre Seigneur. Je ne trouve
Iioint de cause qui empêche que tout
e monde ne tâche , & ne s'évertue de
s'approcher de vous par cette speciale
communication. Les méchans la doi
vent faire , dit Grenade , parce que les
personnes qui font partagez de plus
$p6 Le Recne de Dieu
mauvaises inclinations doivent aveç
plus de sujet avoir recours au Souve
rain remede de la divine misericorde ,
comme ceux qui sont accablez de ner
ceíTìté ont plus de droit que les riches
íiux remedes qui se distribuent dans les
hôpitaux. Ils le dojyent faire, dit sain
te Therese,afin qu'ils deviennent bons x
&c il est juste qu'ils souffrent d'estre en
la compagnie de Dieu au moins deux
heures par jour encore qu'ils ne soient
avec Dieu , mais avec les pensees du
monde ; car s'cíTòrçant d'estre en si bon
ne compagnie , Dieu empêche les ma
lins esprits d'agir contr'eux , Sc tous les
jours il en diminuë les fprces.Les gens da
monde doivent s'addonner à l'oraison
mentale , &c ne l'a pas renvoyer aux
Religieux & personnes retirées , car ce
seroit faire comme des personnes mala
des qui renvoiroieju la medecine , &
les autres remedes aux gens qui se
portent bien. Les. pauvres seroient ils
pas bien ridicules qui diroient , qu'U
n'appartient quaux riches d'aller men
dier , & ceux qui marcheraient au mi
lieu de la nuit dans des lieux pleins
de precipices , qu'il n'ont pas besoin
ny de lumieres ni de guides , que cela
n'est bon que pour ceux qui marchent
áans un beau jour , par nn grand cha,
IN fOnAIÍON MENfA'LE. itft
min uni & facile. O monde , ô monde'
ta folie est bien déreglée , & pins dan
gereuse , puisqu'elle est suivie dune'
éternité de malheur. O si tu fça-i
vois ce que tu dis , & ce que tu fais*
quand tu méprises un exercice qui lcJ
roit le grand remede à tes maux-,
. Les gens de bien doivent faire l'O-
raison mentale. C'est par elle qu'ils
perseverent , & s'avanceront toûjourá
de plus en plus dans le service de Dieu.
Les personnes qui sont en charge , &
dans les affaires , car quel moyen de"
s'en acquirer Chrestiennement fans ce*
divin secours'. Les Religieux ,. car seloni
ie Cardinal Ca'ieta'n , comme on ne
peut obtenir l'efftt fans la cause , ny la'
fin fans les moyens ; de même il n'estj
pas possible de parvenir à la fin de lai
religion fans l'exereicede ! 'oraison men
tale : aulsi ce Cardinal déclare que ce-
luy-là ne peut pas estre nommé KG-
lïgieux , qui ne se recueille pas par"
l'oraison .
Les Prestres qifi sont dans le siecles
& tres-particuberement les Confes
seurs , Sc les Curez ; car quel moyerl
de s'approcher ttíus les jours , oii fou^
vent du Saint Autel sans cette diviné
lumiere , quel moyen de bien conduire*
Essaimes , quel moyen de les instruite"
I iîj
Ì98 Lï Regne de DiEtr
de ce qui est plus necessaire à la vie spi
rituelle si on ne le pratique pas-. Que
dira un Confefleur , un Pasteur à une
pauvre ame qui leur demandera avis
sur l'oraison mentale , si eux - mêmes
à peine sçavent ce que c'est, O que
d'abus , que de miseres par le dcfaue
de cet exercice divin. Combien de
Prestres frequentent les divins myste
res , & celebrent le sacrifice redoutable
du corps , & du sang d'un Dieu avec
Eeu de respect , avec irrevérences , &
elas ! fans penser presque même à
ce qu'ils font , fans presque aucune pre
paration , parce qu'ils ne considerent
pas avec attention , la sainteté de ces
mysteres adorables , & qu'il font tous
plongez dans les tenebres ne s'appro-
chant pas par l'oraison mentale de ce-
luy qui est la lumiere même , & ne me
ritant pas ensuite d'en estre éclairée lors
qu'ils le reçoivent en la divine Euchari
stie. Combien de Directeurs ou Con
fesseurs passent legerement sur des cho
ses qui meriteroient de grandes re
flexions laissant les ames dans leurs vi-
çes , ou ne leur donnant pas les secours
necessaires & uriles pour leur avance
ment , parce qu'ils ignorent les voyes
de Dieu , qui s'apprennent dans fa di
vine conversation par l'oraison ? O
en l'Of-Aison Mentale. 195
que fi l'on estoit plus éclairé , il ne se-
roit pas possible de laisser perdre les
ames comme l'oh fait. Combien de
Paroisses de la campagne où l'on ne fait
point de catechiíme , & où ensuite l'on
ignore ce qui est necestaire pour le se-
lut.
L'on dit assez ce que la Thíblogie
enseigne , que la connoiflance des Te
rriez fondamentales de la soy est de
necessité pour estre sauvé , on l'a-
voiie , & ì'experience au moins en doit
oster root doute , que grand nombre
de pauvres gens de la campagne sont
dépourvus de cette eonnoissance , &
qu'ils ne l'ont pas parce que leurs Pas
teurs ne leur donnent point : & a prés
avoir dit tout cela , qui pense à y a porter
le remede efficace ? On dira encore
quelquesois qu'il y a des Curez qui ne
peuvent instruire, &on en demeure, là
îàns s'en mettre d'avantage en peine ,
& cependant les pauvres ames s'en
vont en enfer. Oiiy , il est vray , si un
Tailleur , un Cordonnier , gâtoient un
habit ou des souliers , se contenteroit-
on de cette excuse , qu'ils ne peuvent
pas mieux faire , ne leur diroit-on pai
qu'ils quittassent un mestier qu'ils né
seavent pas ? Je dis plus , ponrroit 011
leur donner l'absolution dans cet état i
I iiij
f©a . Le Regne de Dieu
je veux dire si un homme se mélort
d'exercer un mestier qu'il ne peut faire,
par exemple , un homme qui se méle-
roit de la Medecine sans la pouvoir
exercer , un Architecte d'un bastiment
considerable fans y veiller , un homme
qui prendroit des pensionnaires Sc au-
ioit leur argent , fans- les nourrir , Sc
ces gens feroient-ils quittes pour dire
qu'ils ne peuvent pas faire autre chose >
Apres tout il ne s'agiroit que de la san
té d'un corps qui doit auílì bien perir
par la mort , que d'un bastiment qui
doit quelque jour tomber , que de l'en-
tretien d'une vie qu'il faut perdre. Icy
il s'agit d'une ame immortelle, & de
tant d'ames , il s'agit de la perte du<
Ciel , il s'agit de l'enser , Il s'agit du
prix insiny du sang d'un Dieu , il s'agit
des interests & de la gloire de cette
Majesté suradorable. A tout cela l'on
ne voit que des insensibilitez extrêmes,
parce que l'on est dans une grande
ignorance de la science des Saints,
Science des Saints,& non pas seulement
celle de l'Ecole, qui porte efficacemenc
à procurer le remede à ces maux infinis y
& qui s'acquiert aux pieds du- Cru
cifix , & non pas dans les livres. Q
quelle différence d'un Docteur fans*
©raison , & d'une autre personne quù
E*N lX) R A I S'O N M ENTAI E. ÌqÌ
aura suffisamment de la science , mais
qui fera remplie de la science des voyes
de Dieu. Qu'elle difference de ces
hommes Apostoliques , & de ces au>
tres qui sont tout plongez dans l'exte-
rieur , & qui ne rentrent presque ja
mais en eux-mêmes. De- là s'enfuit biert
clairement la tres grande necessité de
l'oraison mentale pour les Prélats i-
pour pouvoir estre avec verité' dans5
leur estat , qui est un estat' de perfec-'
tion acquise , qm suppose en eux l'ë-J
tabliflement de l'esprit de Jefrls-Christ
par uh dégagement particulier de tou'
fes les choses de la terre , 8c par !ei
inclinations à ce qu'il a plus ayrhé , fça-í
voir la pauvreté: f le 'mépris", l'ab;e-:
ction , la fuite de l'honneu,r , de l'estime"
& dé l'amitié du monde , & par u ri
grand amour d'une vie mortifiée , Sc
de Croix , & qiii demande de plus des
lumieres prlres & efficaces pour perfec
tionner' les ames, soumises a leur soirt
pastoral. Mais un estât fì saint ne se
donne gueres , &ne se conserve non
plus que par l'oraifon ; c'est poin quoy
1es Saints Apostres instirueient des,
Diacres pour se décharger sor eux des,
soirts' exterieurs , $c pour s'arpliqner*'
instamment à l'draison , & a là prédi
cation de la parole de Die» : nuis te.j
toi Le Règne de D r e u
marquez que l'Ecriture parle de l'O-
raison , auparavant que de l'administra-
tion de la divine parole , & qu'elle par
le d'une application à l'oraison qui n'est
pas commune , par ces mots, Nous au
tres , disoient les Apostres , nous serons
appliquez instamment à l'oraison.
C'est ce qui donne lieu de remarquer
encore , qu'il n'y a point d'occupation
telle qu'elle puisse estre qui exempte
de l'oraison non plus que de manger ,
de boire, de dormir. L'oraison est ap-
pellée par les Peres la nourriture de
í'íirr;e & la conservation de la vie spiri
tuelle il est donc bien juste que nous
prenions pour le moins , ô mon Dieu
en faut-il venir là , pour le moins au
tant de soin de nôtre vie spirituelle , &
qui regarde une éternité , que de la vie
corporelle qui perit. Cependant y a-t'il
homme sur la terre , quelque occupé
qu'il puille estre , qui ne trouve pas du
temps pour manger & pour boire t &c
pour dormir Avez vous oiiy , ou leu
qu'il se soit rencontré des hommes qui
à cause de leurs grandes occupations
n'ayent pas trouvé le loisit de manger ,
$c qu'ils soient morts par ce défaut de
nourriture. Les enfa.ns du siecle sont
trop prudens pont cela > il n'y a qu'à
l'égard de la nourriture spirituelle que
en l'O raison Mentale. ìoj
l'on est insensible , l'on n'a pas le lot-
sir de le sauver : aussi est il vray qu'il
va un nombre incroyable d'ames dans
la perdition éternelle. Mais y ar/il oc
cupation plus grande que celles des
Apostres qui estoient chargez de tout
l'univers , & dont les soins immenses t
pour ainsi dire, ne les empêchoient pas
de s'appliquer instamment à l'oraison ?
Nous l'avons déja dit autre part , où
peut - on trouver des personnes plus
occupées , qu'un Saint Bernard , & un
Saint Francois Xavier , dont l'un étoit
chargé des soins d'un grand ordre , &
affaires de l'Eglise , & l'autre de grand
nombres de Royaumes , & d'une partie
du monde pour y prêcher l'Evangile ;
& cependant c'estoient des gens d'une
continuelle oraison. Il ne faut donc pas'
s'étonner si Saint Bernard que nous
venons de citer écrit au Pape Eugene
que les occupations si universelles de
la Papauté, ne l'excusoient pas de pren
dre du temps pour vacquer à l'oraison.
Noos avons de nos jours un illustre
exemple des soins qu'il faut prendre de
l'oraison mentale en la'personnne de feu
Monseigneur l'Evêque de Cahors , donc
la metoofte tfst ft* benéfdiction , qui au
milieu de' ses grandes occupations don-
noit tous les jours des six ou sept htm- '
I vj
204 Le Règne de Dieu
res à cet exercice Angelique ; & asirp
qu'on ne pense pas qu'il n'y ait quer
les personnes Ecclesiastiques & Reli
gieuses qui gardent cette fidelité , en;
peut on voir une plus grande qu'en Da
vid , qui tout Roy qu'il est oit se levoit à
minuit , pour s'appliquer à ce diviiv
exercice , qu'il continuoit au matin , à'
midy , le soir , & sept sois durant le jour,,
selon ce qu'il en dit luy-même. Saine
Louis Roy de France ne s'y rendoit-il-
pas assidu tous les jours.. Le B. François»
de Borgia , estant encore seculier & Vi
ce Roy de Catalogne y donnoit tous les,
jours fix heures. La Serenissime Infante:
Isabelle Claire Eugenie Princellé des,
Pays-- bas y employoit beaucoup de
temps v & de la nuit & du jour comme
nous l'avons remarqué plus particulie
rement en nostre Livre de l'admirable
ÀLre de Dieu , au Clnpitre de l'orai soiv
<je la tres-Sainte Vierge.. Il n'y a donc
point, d'occupations qui en puissent le
gitimement empêcher.
Mais- comment me dira quelqu'un ,
où trouver le temps au milieu de tancí
d'aiîàires? mais comment voa« diray je'
trouver le temps de boire , de manger ,,
de dormir parmy^ ces mêmes- affaires; „
Si: vous, ne l'avez,, il faut le trouver ?-
auffi; bietrque pour ces choses. . Croyez* '
£ n t'O raison Mental!, vaç
moy vos affaires en iront mieux , Sc
une heure d occnppation aura plus de:
benediction en Tuitte de l'oraison qu'u
ne journée toute entiere quoy qu'em
ployée avec bien du travail sans la,
feinte oraison. Si on vous prefToit d'af
faires pendant vos repas , vous diriez:
qu'il faut boire & manger , si en ve-
noit pour vous faire passer toutes les>
nuits fans, dormir sous pretexte d'affai-
ses , vous sçaurez bien vous excuser ,
que ne prenez vous donc vostre temps1
pour vacquer à Dieu ? n'est il pas vray
qu'une forte fièvre vous feroit quitter
toutes vos occupations pour donner,
du temps au mal & aux remedes , belas ! '
1 les maladies de l'ame ieront-elles les'
seules negligées.
Il est vray qu'il peut arriver de cer
taines affaires qui font retarder , ou qui-
interrompent les repas &- le sommeil ,
il en peut auiïì venir de prelsantes 5 Sc
il sera necellaire de quitter le temps,
de l'oraison pour y satisfaire. Mais en«
fuite faites ce que vous ne manquez,
pas de faire pour le soutien de vostre
vie corporelle, n'avez vous pas eu le'
loisir de manger à vostre heure or--
d.inaire ,. on- de dormir , vous reprenez-'
d'autres temps ,.& tost Oir card voustïe,
s^vez~biep, trouver:, ©iípns encore que
io6 Lë Regne û' e Diêu
comme les personnes d'affaires vonr
passer quelques jours à la campagne de
temps en temps pour prendre l'air , &
pour se débander l'esprit , vous devez
aullì de temps en temps choisir quel
ques jours pour vacquer à Dieu dans
la retraite , comme huit ou dix jours ,
tous les ans , un jour tous les mois.
Bien-heureux ceux qui au lieu d'une se
maine , y en employent plusieurs.
Quelqu'un pourra m'objecter que
tout le monde n'est pas capable de î'o-
raison mentale. Sainte Therese grande
maistresse de I'oraison soutient le con
traire. Mais il faut dire que si l'on en
tend par l'oraison mentale celle qui se
faic avec beaucoup de discours , j'en
demeure d'accord , & j'ay déja dit
avec nostre Seraphique Sainte , qu'il y
a des esprits qui ne peuvent pas dis
courir , mais où est la personne laquel
le si e1le ne peut mediter , ne puisse ai
mer , & en aimant se presenter devant
Dieu en l'une des manieres dont j'ay
parlé cy-devant ? apres tout il ne faut
pas croire que ce soit une chose si dif
ficile que l'on pense , je connois une
parroilse de la Campagne ou les païfans
viennent faire une heure d'oraison men
tale avec leur Pasteur dans l'Eglise du
lieu les Dimanches Si Festes. N'a t'on
e n VO raison Mentale. 107
pas veu dans une des Provinces de Fran.
ce l'exercice de l'oraison mentale fami
lier parmy les pauvres villageois & sim
ples gens de la campagne ? Les plus pau
vres esprits ne sont ils pas capables de
veiller- , de faire attention fur leurs
affaires , s'il leur arrivent des procez ,
des pertes , des gens de guerre ? Sc pour
quoy ne feront- ils pas réflexion quand
ils font instruits sur la perte du 'Para
dis, sur Les peines de l'Enfer , qui foni
des suites du pêché ? y a t'il un enfant
qui ne puisse parler à son pere de fes
besoins , un malade au medecin de fa
maladie , un sujet à son Seigneur pour
hiy demander fa protection , & pour-
quoy donc ne pourra-t'on s'addrellèr
à Dieu qui est nostre Pere , le medecin
de nos ames , & nôtre bon Seigneur >
mais si au moins nous sommes muets
dans nostre pauvreté , demandons l'au-
xnòne comme ces pauvres muets , ten
dant la main , expoíant nostre misere,
nous mettant en presence de celuy qui
remplit de fes richesses les plus pauvres
Si les plus miserables.
Ensui j'ay quelquefois consideré , que
1e grand S. François de Satles ayant
voulu ôter un abus diabolique qui écoit
fbtt commun , en ce que l'on penfoh que
Ja devotion ne pouvoit se rencótrer da-ns
ibS Le Regne de Dieu
les personnes da monde , il avoit pris à
tâche de détruire cet abus , & pour cela-
il avoit autant qu'il le pouvoit faire
dans l'ordre de Dieu , facilité toas les
moyens dont l'on pouvoit se servirpour
mener une vie devote , prenant garde
de ne rebuter personne , & de ne leur-
pas donner des pratiques qui fissens
peur , ou qui fussent bien difficiles. Ge^
pendant il avoit reconnu la necessité de
I'oraison mentale si grande , qu'il er»
ordonne une heure tous les jours à ces
personnes du monde pour lesquelles il
écrit, quoy que certainement cela puisse
sembler bien rude à ces gens , mais c'est
qu'il étoic penetré par la lumiere da
Dieu de la necessité de I'oraison meni
taie. Sainte Therese assure qu'en ayant
discontinuél'exercice , elle connut tres;-
clairement qu'elle eiîft esté damnée si
elle ne l'eust repris. C'est une chose que
plusieurs devroient beaucoup considerer.
Gette Sainte rapporte au chapitre 194,
de fa- vie , que quand ses Confesseurs
luy osterent l'oraison , nostre Seigneur
luy fit voir qu'il ert estoit indigné , Sc
luy commanda de leur dire que c'estoit
une tirannie. C'est une chose merveil
leuse. Ses Confesseurs luyavoient com
mandé de se mocquer d«s personnes qui
paroissoienit dans- ses; visions"r 6c
tu l' Oraison- Mentale. «55
quoy que ce fust nôtre bon Sauveur ,
il luy die quelle faisoit bien de leur
obeïr , & ne le trouva pas mauvais ,
quoy que cela en une maniere offtn-
fast fa propre personne, voulant par-
là nous instruire qu'il ne faut pas ajoû--
ter soy facilement à ces sortes de veuës ;
mais quand ils voulurent empêcher ia
Sainte de faire l'oraison mentale , il no
le put souffrir , il s'en fâcha , & appel-
la cette conduite une tyrannie»

Des dispositions à la Sainte Oraison.

CHAPITRE If.

L'On fc peut disposer à' fa sainte orarí


son par deux sortes de preparations ,
l'une prochaine & immediate , l'autre
éloignée. La prochaine consiste dans lff
chuix du temps , du lieu , de la matie
re ou sujet pour ceux qui en ont besoin ,
de la recollection ou rentrée en soy-mê-
me pour bien penser à ce que l'on va'
faire , à la majesté infinie d'un Dieu „
devant lequel on fe va presenter , &
pour tâcher tout doucement de retirer'
ses pensées des choses de la terre , Sf
mettre son esprit en repos. Le grand-
Saint François Xavier avec toutes ses*
íio Le Regne de DiEtr
occupations donnoit toujours un pect
de temps pour se preparer à la priere ,
& il invoquoit l'aflìstance du Saint Es
prit pour ce sujet. Pour le temps qu'il
faut prendre , il semble que le matin est
le plus propre , comme nous l'avons dé-
ja remarqué , & pour le soir quelque
heure éloignée du repas. Pour les lieux ,
les solitaires ont de grands avantages
pour vacquer à Dieu. Or il est necessai
re de bien choisir les lieux , & le temps ,
car il ne faut pas tenter Dieu. Celuy
qui le prie & fait oraison dans un temps
oà il a l'esprit accablé par les occupa
tions qu'il a prises , ou l'imaginatior*
toute remplie des images de mille diC-
cours inutiles qu'il vient d'entendre ,
ou la teste toute assoupie par le son*,
meil dont il a besoin , ou parce qu'il
y a peu qu'il a mangé , celuy qui vac-
que à Toraison dans des lieux proche
du monde qui parle , qui fait btuit ,
s'expose manifestement à la distrac
tion , & ne fait pas ce que Dieu , tout
bon , demande de luy de son costé ,
pour se disposer à recevoir les graces
qu'il donne dans ce saint exercice , Sc
souvent même il y pêche par negligen
ce , & par là faute. S. Ignace de Loyola
avoit le privilege special de n'avoir pas
de distractions , au moins durant quel
l'Oraison MINTAIÏ. iTÏ
que temps dans ses prieres , mais s'il
manquait le moins du monde à appor
ter ce qu'il devoir de son costé , soit
pour le temps , & pour le lieu , aullì-
tost le privilege cessoit; tant il est vray
que de nostre part avec le secours de la
grace , il faut apporter les diligences
neceílaires, car enfin il faut bien faire
ce que l'on fait. L'on peut se tenir en
la posture qui contribué* d'avantage à la
recollection interieure , fans se gêner par
trop , cependant il est bon de se tenir à
genoux. Si l'on marche , & que l'on soit
en chemin , il fáut aller lentement , car
les actions exterieures violtntes ostent la
liberté requise pour le repos de l'orai-
fon. Le trop d'occupation est beaucoup
nuisible , l'on doit avoir du temps à soy
pour servir à Dieu dans la tranquillité
de son ame. Helas ! l'on prend bien son
temps pour nourir son miserable corps
& pour entretenir les personnes de la
terre. Les personnes les plus occupées
donnent les heures d'audiance à ceux
qui doivent leur parler , & durant le
temps , soit du repas , soit de la conver
sation , l'on prend quelque repos ; ler
voyageur quelque pressé qu'il soit s'ar-
reste. O mon Dieu ! il n'y a que vous
à qui les hommes pensent bien peu , &
quand ils y pensent , qu'elle misere de
2ii Le Règne de Dieu
voir le peu de soin qu'ils prennent pour
avoir l'honnent inestimable de vostre
conversation divine.
La dispoíition ou préparation éloi
gnée est la plus necessaire , & elle con-
liste dans l'aneantifíement de tout cs
qui peut déplaire à Dieu , & dans la
•pratique de tout ce qui luy est agréa
ble. Quelle apparence de paroistre de
vant Dieu , avec les laideurs & diffor-
mitez du peché , quelle hardiesse d'oser
l'entretenir dans un estat si hideux. O
qu'il est juste que nous soyons lavez
de nos taches , & parez & ornez des
Vertus qui luy plaisent; Pour ce su-'
jet , il est absolument necessaire de beau
coup s'humilier ,\car il est écrit que Dievi"
ne regarde les choses hautes que de loin ,
il resiste aux superbes , & donne fa gra
ce aux humbles. Si nous voulons que ce
Dieu , d'infinie majesté, s'approche da
fious , il faut nous éloigner de toutô
hauteur, & nous tenir birn bas dans
le rien , qui est nostre place. C'est»
pourquoi souvent les sijavans sont moins
propres à l'oraison , que les gens sim^
pies & idiots , à cause que la science
enfle. Gerson enseigne en la Theologie
mystique , que les idiots comtemplatifs
goustent & reçoivent plus parfaitement
îes choses divines que les doctes. Sain*
,ÏN l'O R A I S O N M E N T A L I. 11$
Çregoire , que les doctes qui se connois.
sent pour tels , c'est-a-dire , avec quel
que complaisance , ne peuvent pas estre
contemplatifs , & Saint Tho.m.is , que
la science est une occasion aux hommes
de n'estre pas devots. O mon frere ,
qui que vous soyez , sans science , mais
simple & humble , pauvre & firpplesem.
une , -réjc4iiílèz vous , vous estes bien
en estat de ravir & d'emporter Je Ciel t
pendant que plusieurs íçavans s'é.va-
BoUissans dans leurs penfëes en font biet»
éloignez.
La resolution .& grand courage font
tres neceísaire dans les voyes de l'o-
raifon. Sa Majesté , dit Sainte Therese ,
au Chapitre 13. de sa vie , aime les ames
courageuses , Sc elle alsure qu'elle n'a
pas veu faire grand profit aux ames
timides , quoy qu'elles fussent hum
bles. Cecy est bien à remarquer. Outre
donc l'humilité , il est necessaire d'a
voir du courage. Nostre Sainte se ref-
souvenoit de Saint Paul , qui dit que
tout est poísible avec Dieu , elle pensoit
à S. Pierre qui n'avoit rien perdu pour
s'estre jettè dans la mer. Au chapitre %'f
du Chemin de Perfection , elle ensei
gne que le diable redoute les ames re
solues , &, qu'il n'a pas tant de forces
pour les tenter. Resistez au diable , est
11+ Le Rigni de Dieu
il écrit , & il s'enfuira de vous. Les
personnes naturellement timides doi
vent s'encourager en la vertu de Jesus-
Christ , & se tirer genereusement de
toutes leurs craintes , la timidité estant
l'un des plus grands obstacles du ser
vice de Dieu. Sainte Therese au lieu sus
allegué , ne fait point de difficulté de
foustenir, que de là dépend tout nostre
bonheur. Paroles bien remarquables.
L'ame humble Sc courageuse ne s'ar-
teste plus à la consolation. Qui peut
gagner sur soy , écrit nostre Sainte au
chapitre h. de sa vie , de ne pas faire
grand cas de se consoler , ny affliger
beaucoup , d'avoir des goûts , ou ten-
drelses , ou d'en estre privé , cette ame a
fait un grand progrés , & qu'elle n'aye
point de peur de retourner en arriere ,
quoy qu'elle trébuche souvent , d'autant
qu'elle bastit son édifice sur un solide
fondement. Pour des femmelettes foi-
bles , comme moy , il me semble qu'il
est à propos ( comme Dieu le fait à cet
te heure ) de me conduire par carellès ,
afin de pouvoir supporter quelques tra
vaux ; mais pour des serviteurs de Dieu,
hommes de merite , capables , Sc bien
sensez , qui s'affligent tant de ce que
Dieu ne leur donne pas de devotion ,
ce m'est une chose déplaisante de l'en
EN l'OnAlSON MENTALi. HJ
tendre. Je ne dis pas qu'ils ne la re
çoive si Dieu leur veut donner , & qu'ils
en fassent grand estat , car alors fa Ma
jesté voit qu'il est à propos. Elle s ecrie
dans le même chapitre , que vostre
amour , souveraine Majesté soit donné ,
cet amour , qui est une chose si précieu
se aux personnes qui ne vous servent
que pour les goûts ; c'est ce que cette
ame genereuse ne peut souffrir : aussi,
elle dit au chapitre 9. de sa même vie,
qu'elle n'a jamais demandé degoust &
de consolations , qu'en ayant une feule
fois demandé , & s'en appercevant , elle
se trouva toute en confusion.
Il faut donc aller à l'oraison pour le
bon plaisir divin , & non pas pour le
nostre , pour le satisfaire , & non pas
pour nostre satisfaction. Nostre Sainte
dans la quatriéme demeure du Cha-
fteau Interieur , dit que les ames les
plus diíposées à l'oraison , sont celles
qui aiment Dieu fans interests qui veu
lent pâtir & n'avoir point de goust , &
au chapitre i5. de fa vie , qu'il faut seu
lement aller à l'oraison , pour aider à nô
tre Seigneur à porter sa Croix. Cette
disposition fait qu'on ne se soucie ny
de lumieres , ny de ferveurs , ny de pei
nes que l'on ne desire pas de faire fdh
oraison , comme on l'entend , que l'on
X\6 Le Regne de Dieu
est auffi content a la fin quand elle s"e1l
passée dans les secherelles , distractions
involontaires , comme lors qu'elle a
esté dans la lumiere , & la jouissance ,
que l'on y persévere avec force, qué l'on
ne se décourage jamais ; car enfin n'y
désirant pas la satisfaction on ne se
soucie pas de ne l'y point trouver ; & si
l'on n'y rencontre que des peines , l'on,
est content , puisqu'on est résolu d'y pâ
tir & d'y souffrir ; ceux qui quittent ou
qui s'aflligent ; c'est qu'ils n'y trouvent
pasre qu'ils y veulent, leur satisfaction.
Il suffit à lame d'y accomplir la volonté
de Dieu , soie dans la jouissance , soif
dans la privation. Saint François de Sa
les au chapitre j. du livre 7. de l'Àmour
Divin , enseigne que la tres - Sainte
Vierge cherciioit nostre Seigneur au
près de la Croix pour estre auprés de
îuy ; quoy que parmy les tristesses de la
mort, car ce n'estoit pas les allegresses
qu'elle cherchòit, mais Dieu, le verita
ble amour est donc la grande disposition
pour l'oraison , qui/ie cherche que les
interests du bien aimé ; auffi nostre
Sainte dit au chapitre 7. de {à vie , que
pour faite l'Oraifon , les forces corpo
relles ne font pas necessaires , mais
l'arnour. Ajoûtons icy ce qui fait que
les Saints faisoient tant d'oraison , c'est.
qu'ils
BN L-0 RAI SO N M ENT A l E. IVf
.qu'ils aimoient , & que la cause du
peu qu'en font les gens du monde ,
c'est qu'ils n'aiment pas. Helas on con
verse avec facilité avec des person
nes qui nous sont cheres , le dégoût de
la conversation d'une personne est une
marque qu'on l'aìme peu.
Mais l'on demande si l'on peufse dis
poser à la contemplation passive , cac
pour l'active qui est en nostre pouvoir,
il n'y a nul doute. Un tres- grand Ser
viteur de Dieu de nostre Siecle , le Pe
re Surin répond qu'il y a deux voyes
pour arriver à la contemplation. L'une
est de pure prévention de grace , l'autre
dépend en quelque maniere de nous ;
non pas qu'on s'y éleve directement
mais en n'y faisant point d'obstacle ,
par la pratique de la mortification.
Quantité de gens n'y sont pas élevez,
parce qu'ils ont encore beaucoup de
vûè's humaines , de soins de leurs in
terests , peu amoureux du mépris , fort
soigneux de maintenir leur credit , crai
gnant fort les mauvais succez en leurs
emplois , les reproches de ceux dont ils
dépendent , non pas tant de peur q ue
Dieu ne soit deshonoré , que dans la
vue d'eux-mêmes , ne sçachant quel est
le vray amour de J, sus crucifié méprisé,
délaissés angoissé ; & ne s'étant jimais
K
n8 Le Règne de Die-u
attachez à vouloir porter ses livrée» qui
font les rebuts & les mépris. Or dit en
core ce même Pere , il ne suffit pas
d'avoir une certaine innocence qui nous
preserve des fautes , & qui même nous
fait mener une vie d'édification , & re
glée , mais il ne faut plus chercher les
interests soit au sens , soit à l'esprit. Le
livre de l'Imiration de Jelus - Christ
nous apprend que la raison pour la
quelle il se trouve peu de comtempla-
tifs , est parce qu'il se trouve peu de
personnes qui ayent la vraye mortifi
cation ; il nous enseigne encore que
plusieurs paroiflent fort désirer la con
templation , mais que peu font leurs
efforts d'avoir ce qui est necelsaire ,
pour l'obtenir. Sainte Therese au Cha
pitre n.de sa vie écrit que si nous fai
sions tout nostre possible pour nous dé
tacher de toutes les choses de la terre ,
qu'elle croit fans doute que ce bien
nous seroit donné en peu de temps. Au
Chapitre 40. de la même vie, elle rap
porte que nostre Seigneur luy dit. Ah
ma fille qu'il y en a peu qui m'aiment
avec verité , que s'ils m'aimoient je ne
leuc cacherois pas mes veritez. Un
Serviteur de Dieu a fort bien dit. Une
infinité d'atnes passeroient à la con,,
remplation , si elles sc/ayoient bien .
en l'Oraison Mentale. 119
marcher par la mortification.
Nôtre Sainte au Chapitre 31. du che
min de perfection reconnoît bien que
l'Oraison surnaturelle ne se peut acque
rir ; mais à même -temps elle donne
avis qu'il faut procurer de la solitude
pour donner lieu à Dieu. Mais pour-
quoy se retirer en solitude , si ce n'.sst
pour y écouter le Divin Epoux de nos
ames , & comment l'écouter sinon en
faisant taire toutes nos pensées ? Ce di
vin Epoux manifeste fa presence quand
il luy plaist sans qu'il y ait aucune re
cherche de nostre part : mais il est bon
de s'y disposer par une recherche amou
reuse , car il est écrit que ceux qui le
cherchent le trouveront. La presence
de Dieu passive se donne souvent aprés
la presence de Dieu active. C'est donc
une excellente pratique de se mettre
en la presence de Dieu , qui est tres-
veritablement par tout en exerçant une
acte de foy de cette divine presence ,
toutes les fois par exemple que l'on
entend sonner l'horloge , que l'on va
en de certains lieux , que l'on fait de
certaines choses. O Mon Seigneur &
mon Dieu que mon ame vous voye
par tout , puisque par tout vous ête$
tt es. present.
Sainte Therese qui marque la solitu
Kij
2ìo Le Règne de Dieu
de comme un des moyens les plus pro
pres pour l'Oraison , donne aussi avis
dans les commencemens du Livre de
fa vie , qu'il est bon que les personnesi
d'Oraison s'entretiennent , & que c'est
une ruse du diable , de faire en sorte
que ceux qui veulent bien raire se ca
chent , pendant que les mondains s'en-
tre-soûtiennent ., & que si Nostre- Sei
gneur n'eût disposé les moyens pour
traiter ordinairement avec les person
nes bien versées en l'Oraison , qu'elle
s'en alloit en enfer. Elle rapporte au
Chapitre 54. de fa même vie , que par
lant de Nôtre-Seigneur avec Un servi
teur de Dieu , elle vit ce divin Sei
gneur qui luy dit , qu'il prenoit un
grand contentement en ce qui fe pas-
soit ; voulant de plus que je visse clai
rement qu'il se trouvoit toujours pre
sent à de semblables propos , & quel
grand service on luy- rend quand l'on
est ainsi à parler de luy. Elle déclare
autre part , combien les personnes qui
s'assemblent pour traiter des choses di
vines, souffrent des contradictions de
la part des hommes , & des diables ;
8l s'en estonne beaucoup parlant des
oppositions des hommes ; car si trois
ou quatre personnes s'unissent pour
Dieu , il semble que tout soit perdu
i N L'O RAISON MenTAti. «i
pendant que l'on se taist , & qu'on ne
dit tien de toutes les ailemblées que
I'amour du siecle , la vanité , & l'cf-
ptit malin sont faire tous les jours. fl
faut fur ce sujet prendre garde à une
chose, que les entretiens de Dieu ,
qui sont pour remplir de bonnes ima
ges , Sc s'enflammer en son amour , doi
vent estre moderez,auuement ils empc-
cberoient la pratique de l'oraifon , au
lieu d'y contribuer , & amuseroient beau
coup auprés de la creature. L'on doit
aulli sçavoir qu'il y a des amesappellées
à une entiere solitude.
L'on peut donc se disposer à la con
templation passive par une voye indi
recte , en éloignant les obstacles, 8c
pratiquant les vertus que Dieu deman
de de nous. Suarez au Livre i. de l'O-
raison , dit que l'Oraison n'est pas telle
ment le propre des parfaits , qu'elle ne
puillè estre goûtée des imparfaits , &
même des commençans , ce qui a
déja esté remarqué en un autre lieu ;
& il ajoûte que quelquesois les com-
mançans otu quelque communication
de cette contemplation par une grace
speciale , ordinaire neanmoins comme
je pense, dit encore ce grand homme ,
s'ils font ce qui est: en eux. Nostre Sain
te au Chapitre i3. de fa vie assure,
iiï Le Regne de Dieu
qu'il sembloit que noftre Seigneur ne
faisoit qu'attendre la bonne disposition ,
l'abondance des graces lay étant don
née , aussi- tôt qu'elle se sust corrigée de
ses dcfaurs.
C'est doue une grande tromperie de
s'imaginer que tout vienne tellement
de Dieu , que souvent il ne tienne pas à
nous d'estre d'une autre maniere en
l'Oraison qne nous n'y sommes. J'ai dit
que cela arrive bien quelquefois par
une pure prévention de graces , mais
tres - souvent Dieu veut que nous nous
disposions comme il a esté dit, soit en é-
Ioignant les obstacles , soit en ne resis
tant pas à ses attraits, car plusieurs y re
sistant , soit par des craintes peu fondées »
soit par le peu de conduite de leurs Di-
recteurs,perdent cette grace fans la pou
voir jamais recouvrer. J'en ay connu à
qui cela est arrivé , & ensuite bien du
relachement.
Sainte Therefe recherchant la raison
pourquoy pltifeurs demeurent dans
l'oraison de quiètude sans arriver à l'o-
raison d'union , soutient que pour cer
tain la faute n'est pas de la part de Dieu ;
car puisque dit la sainte , Dieu nous fait
cette grace qne nous arrivions jusqu'à ce
point , je croy qu'il' ne manqueroit pas
de nous faire encore d'avantage , fi ce
E n l'O raison. Mentale, zzj
n'cstoit nostre faute , & l'empêchement
que nous y mettons de nostre part. C'est
ce qui fait qu'elle crie encore contre
ceux qui attendent le secours du Ciel
fans agir de leur côté , que la volonté de
Dieu est que nous nous aidions en tout
ce que nous pourrons , & que cela est
necessaire jusqu'à la mort,quelque subli
me que soit l'oraison,quoy qu'il soitvray
que les a mes qui sont en la septiéme de
meure n'ont pas besoin de faire des di
ligences que rarement ou presques ja
mais. Soyons donc attentifs Theotime ,
die le grand saint François de Sales à
nôtre avancement en l'amouf de Dieu .
car celuy qui nous porte ne nous man
quera jamais. Nous avonà bien à nous
humilier devant Dieu , nostre perte
vient de nous mêmes , & de la resis
tance que nous apportons à fes divines
inspirations ; c'est ce qui me preste de
faire le chapitre suivant pour conside
rer avec attentjon , & sérieusement cet
te verité.
*24 Li Règne dx Dieu

CHAPITRE I I F.

Que Us attraits divins mus laisstnt en pleine
liberté de suivre , ou rejetter , & qu'il nt
faut pas curieusement examiner Us condui
tes de Dieu..

CE Chapitre qui a pour but de faire


connoistre , que le peu de fidelité
aux mouvemens de l'esprit divin est la
cause du peu d'avancement dans les
voyes du divin amour , & que le peu de
cooperation aux attraits de la grace,noii3
prive des biens inestimables d'une infi-
nité de faveurs précieuses, est entiere
ment tiré des semimens du grand S. Fran
çois de Sales , dont nous rapporterons
exactement les propres termes , par ce
qu'il a été un grand Maître en la science
des Saints , parce qu'il a esté le Diíciple
des Saints , ayant soigneusement étudié
leur Doctrine , &de telle sorte que poui
quelque peu de lignes qu'il a écrites en
certain lieu de son Theotime , il avoit 14
avec attention dix ou douze cents pages
de S, Augustin , parce que Dieu Payant
donné en nos jours comme la grande lu
miere de notre Siecle , il semble que la
divine volonté aie dellèin de noua éclai
in l'Oraison Mentale. 115
rer par cette incomparable Prélat ; qu'il a
mis sur le chandelier de son Eglise , non
pas pour y estre caché , mais pour servir
d'une grande lumiere à ses peuples : auíli
l'Eglife dans l'Oraifon de l'officç^de
ce Saint Evêque , composée par le Sou
verain Pontife Alexandre VIL de sainte
memoire , demande à Dieu non-seule
ment d être assistée de ses intercessions ,
mais d'estre conduite par ses avis. Nous
ne pouvons donc manquer agissant dans
l'esprit de l'Eglife , de suivre les avis de
eet homme de Dieu que nous avons ti
rez de son livre de l'amour Divin , con
tre lequel les Demons ayanc fait tant
d'efforts, c'est une marque qu'ils' en re-
doutoient les benedictions , & qu'ils y
voyoient l'esprit de Dieu, On a cette
particularité de ce saint homme , que les
diables l'avoient tourmenré pour empê
cher qu'il n'acheva ft cet csuvre Di
vin.
Cet homme Apostolique enseigne
donc au chapitre douzième du Livre
second de son Theothime , que les at
traits divins nous laissent en pleine li
berté de les soivre ou repousser, Voicy
ses propres termes. Nostre franc- arbi
tre n'est nullement forcé ny necessité
par la grace , ains nonobstant la vi-.
gueux toute guistante de la main miíe-j
Kt
zi6 Le Règne de Dieu
ficor3ieuse de Dieu , qui touche , envi
ronne & lie l'ame de tant d'inspira
tions , de semonces & d'attraits , cette
volonté humaine demeure parfaitement
libre, franche & exempte de toute forte
de contrainte , & de necessité. C'est
pourquoy enseigne-t-il encore dans le
même Chapitre. Si quelqu'un disoit
que nôtre franc arbitre ne peut pas
rejetter la grace , & luy refuser son
consentement , il contrediroit à tonte
l'Ecriture , à tous les Anciens Peres ,
à l'experience , & seroit excommunié
par le sacré Concile de trente.
C'est ce qui nous oblige d'estre con
tinuellement for nos gardes , & de veil
ler avec attention fur ce qtii se pafse en
rostre interieur , pour ne pas resister au
Saint Esprit , le dfffaut de cooperation-
à ses sacrées inspirations étant la cause
de tout nôtre malheur. De- là vient que
ce saint Eyêque cite Sainte Therese au
chanitre onziéme du livre second de
t Amour de Dieu, comme nous l'avons
fait à ta fin du precedent Chapitre , pour
montrer que plusieurs ames ne sont
pas plus élevées dans l'Oraiso» par
í'empêchement qu'elles apportent de
leur part aux attraits de Dieu : car il
ne tient pas à la divine bonté , dit ce
Prélat, que nous n'ayons un tres-ex>
in l'Oraison MlIíTAli. 127
cellent amour , 6i il cite Saint François
d'Assise cn ce chapitre parlant de la sor
te. S. François croyoit estre une vraye
verité , qu'une grace égale faite avec
une pareille .misericorde pouvait estre
plus utilement employée par l'un des
pecheurs que par l'autre. Or je prend
pour Oracle levlentiment de ce grand
Docteur en la science des Saints. C'est
de la maniere que cet autre grand Maî
tre des voyes de Dieu parle , & c'est ce
qui nous donne lieu à son imitation de
citer icy la divine Catherine de Gennes
qui dit. Au temps Ile la mort Dieu di
ra à l'homme quelle chose t'ay-je pu-
faire , que je ne t'aye soit ?. & il verr*
clairement les graces qu'il a méprisées ,
& dont il rendra compte. L homme
quelque malin qu'il soit ne pourra s'ex
cuser , car avec l'aide de Dieu qui est
tout prest , il peut laisf-r fa malice , &
dire , vous avez Seigneur rompu mes
liens , & je vons facrifiray une Hostie
de lotianges. Elle dit encore quand
fhomme s'abstient du mal avec la gra
ce de Dieu , incontinent il répaind en
1uy le bien par une autre grace , &
parlant à Dieu , elle dit ces paroles.
Vous trompez ton jours l'homme par
amour , ne le voulant pas forcer à cau
se da fianc- arbitre que vons luy avez
Kvj
2*8 LeRegne de Dieu
donné , vous tirez à vous les hommes ^
& voulez qu'ils vous contentent par
amour.
Amour que non feulement Dieu tout
bon demande de nous , mais qu'il nous-
commande : & afin que ce commande
ment puiílè estre pratiqué, écrit le S.
Evêque au Chapitre huitième du livre
second de son Theotime , il ne laifiV
homme qui vive , auquel il ne four-
niffè abondamment tous les moyens re
quis à cette effet. Il ajoute dans le mef-
me Chapitre. Theotime Dieu ne nous
donne pas feulement une simple suffi
sance de moyen pour l'aimer , & en
l'aimant nous íâuver ; mais c'est une-
fùflisance riche , ample , magnifique , &
telle qu'elle doit être attendue d'une aus
si grande bonté que la sienne. C'est
pourquoy il dit au chapitre dixiéme da.
même livre. Nous dérobons les biens de
Dieu , si nous nous attribuons la gloire
de nôtre salut. Nous dérobons la gloire
de nostre salut : mais nous des-honno;-
rons fa misericorde si nous disons qu'el
le noas a manqué ; nous offensons fa
Hberalitési nous ne confessons fes bien
faits : mais nous blasphemons fa bonté ,
fi nous nions qu'elle nous ait assisté &
secouru.. Enfin Dieu crie tout haut
& clair à nos oreilles , ta- perte vient ckt
en t' Oraison Mentale,
toy , ô Israël , & en moy seul ton se
cours. Dans le même livre au Chapitre
second : que nostre Seigneur est mort
pour tous , parce que tous étoient morts ;
& que fa misericorde a esté plus salutaù
re pour racheter la race des hommes-,
que la misere d'Adam n'avoit esté vene
neuse pour la perdre. .
Mais parce que, quelques-uns pour^
roient objecter qu'il semble que les in
fideles soient délaitlêz , voicy ce qu'il
en dit ad Chapitre cinquiéme da livre
quatriéme. Les Japonois se plaignans
au B. François Xavier leur Apôtre,dece
que Dieir qui avoit eu tant de soin des
autres nations sembloit avoir oublié
lents predeceíleurs , ne leur ayant point
fait avoir fa connoilsance par le man
quement de laquelle ils avoient esté
perdus ? l'homme de Dieu leur répon-.
dit , que la divine lumiere naturelle
étoit plantée en l'esprit de tous les mor
tels laquelle fr leurs devanciers euílènc
observées , la celeste lumiere les eust
fans doute éclairez , comme au contraire
l'ayant violée , il meriterent d'être dam
nez. Réponse Apostolique d'un hom,.
me Apostolique , & toute pareille à la
raison que le grand- Apostre rend de la
perte des anciens gentils-, qu'il dit êtr*
inexcusables,, d'amant quayaat conr.n.
23© Le Regne be Dieu
le bien , ils suivirent le mal : car c'est
en un mot ce qu'il inculque au premier
chapitre de lTBpitre aux Romains. Mal
heur sur malheur à ceux qui ne recon-
«oillènt pas que leur malheur provient
de leur malice.
Il est vray qu'il y a un peuple choi
si , une nation que Dieu favorise de ses
graces speciales , ne manifestant pas ses
jugemens à tout le monde , comme il
les découvre à ce peuple bien - aimé,
Nostre Saint au Chapitre sixiéme du;
Livre de l'amour de Dieu , aprés avoir
enseigné que Dieu a donné le bon- heur
des deux états de la nature humaine à
la tres-fainte Vierge , puisqu'elle eût
l'innocence que le premier Adam avoir
perdue, & jouit excellemment de la re
demption que le second luy acquit ; il
soutient au Chapitre suivant qu'il y a
eu en la providence éternelle une fa
veur incomparable pour cette Reyne
des Reynes , Mere de tres belle dilec
tion , estant tres-uniquement parfai
te : mais qn'aprés cela cette souverai
ne bonté répandit une abondance de
graces sur toute la race des hommes ;
& il l'appelle non seulement une suffi
sance de graces , mais une tres-abon-
dante suffisance , quoi qu'entre les Chré
tiens les moyens du salu* sont plus
i N l'O raison Mentale, ij»
grands qu'entre les Barbares : mais il
se faut bien garder de rechercher , dit
ce grand homme , pourquoy la suprême
sageste a départi une grace à l'un plûtost
qu'à l'autre : car en ayant tous suffisam
ment , mais abondamment ce qui est
requis pour le salut , qu'elle raison peut
avoir l'homme du monde de se plain—
dre , s'il plaist à Dieu de départir les-
graces plus largement aux uns qu'aux
autres. Cependant il remarque fort bien
au Chapitre septiéme du quatrième Li
vre , que l'esprit humain est soible , que
quand il veut rechercher tres. curieuse
ment les causes & raisons de la volonté-
divine , il s'embaraííè dans les filets de
mille difficultez , desquelles aprés y
il ne se peut debaraíler , Sc qu'il reílèm>
ble à la fumée , car en montant il se'
subtilise , & en se subtillisant il se dissi
pe. C'est ponrquoy dans le même
Chapitre , il donne avis , que quoy
que l'on puilse donner des léponses-
bien solides fur les conduites de la di
vine providence en des evenemens diffi
ciles à entendre , que nea moins nous-
ne devons pas nous amuser à ces rai
sons quoy que bonnes , n'étant pas-
comparables à plusieurs autres que
Dieu s'est reservées , & qu'il nous ser*
connoistte en Paradis, Finistons ce cha»
a;* Le Règne be D r eu
pitre avec ces paroles de ce bien-aim£
de Dieu au quatriéme Chapitre du Li
vre sixiéme. Ne permettons jamais à
nos esprits de voleter par curiosité au
tour des jugemens divins ; car comme
de petits papillons nous y brûlerons
nos aides , & perirons dans ce feu sa
cré.

CHAPITRE IV.

Des empêchement a lasainte Oraison.-

Comme nous traiterons dans tous'


les chapitres íuivans du present
Livre du dégagement ou doit estre fa
me pour estre unie à Dieu , & des dé
fauts qui empêchent ,. on pourra lire
ce que nous y dirons , pour remarquer
les obstacles à la sainte Oraison , ou
tre ce qui en a esté montré au chapitre
second , qui parle des dispositions ; ce
pendant nous dirons icy que toute at
tache est un grand empêchement à l'O-
raison , puisqu'il n'y en a aucune , pour
legere qu'elle soit , qui ne soit comme
un lien qui arreste lame , & par suite
qui luy sert d'obstacle pour s'élever à
Dieu. 11 y faut donc bien veiller , & à
ae commette aucune faute avec une en
EN l'OrAISON MENTALE. 1%
tiere connoiílàncs , & reflexion. Mais
nous parlerons de cecy pjus amplement.
Or entre toutes les fautes il n'y en a
point qui éloigne plus- fame des appro*
ches de Dieu , que l'orgueil , comme
il a été remarqué dans le chapitre des
dispositions. C'est un vice qui porte
une oppositicm extrême à l'esprit de
Dieu -y l'on doit donc bien le suir , &
l'avoir en horreur , & une certaine suf
fisance qui porte insensiblement à croi
re que l'on est quelque chose , se pic-
quant de bon esprit , de science & d'au-
tres talens naturels.
La curiosité d'apprendre des nouvek
les , entendre volontiers dans les occa
sions & avec plaisir , vouloir seavoir ce
qui ne nous regarde pas , faire des lec
tures curieuses , particulierement de
choses relevées , de questions subtiles ,
quand l'on n'y est pas engagé paf fa
profession , rechercher les raisons Si
causes des conduites de Dieu , appren
dre fans necessité des Langues étran
geres , tout cela est un grand empêcher
ment à la sainte Oraison , comme toi*.
te curiosité dans les habits, meubles,
maisons , peintutes , fleurs , livres , 6c
choses semblables.
Le trop de conserration, de visites , de
compagnies , d'occupations & d'afrairea
13+ LeRègnedeDieu
quoy-que mesmes bonnes , les diícours
des choses du siecle quoy qn'avec bon
ne intention , comme il est remarqué
dans le Livre de l'Imitationj de Jesus-
Christ , nuisent beaucoup. Ii faut dire
le même des pensées & reflexions inu
tiles Sc oisives , de la perte du temps ,
des ressouvenirs dont leí sens remplis
sent continuellement Tame , dit un fer-
viteur de Dieu , & dont elle demeure
obscurcie &embaraslee jusqu'à ne se
pouvoir pas connoistre, comme celuy
qui marche dans la campagne , où le
vent éleve une grande poussiere qui
l'empêchede voir. O que bien-heureuse
est la désoccupation des choses créées. O
que bien heureuse est la personne qui
retranche toute reflexion volontaire suc
ce qu'elle a veu , & entendu , qui entre
dans un saint oubly des creatures , pour
se ressouvenir de Dieu , & avoir le tres-
grand honneur de fa divine conversa
tion.
L'immortification des sens interieurs
& exterieurs retarde beaucoup l'ame
dans les voyes de l'Oraison. Celuy qui
est occupé au dedans avec Dieu , ne se
laillè pas aller aux objets exterieurs : Sc
celuy qui se répand facilement aux de
hors ne fera jamais bien interieur. Il
faut icy remarquer que , quoy-que 1*
EN l'OnAlSON MENTAIE. IJJ
veuë des beaux Tableaux de choses
saintes , de belles Eglises & ornemens ,
comme auífi une excellente musique ,
soient' des moyens pour nons élever à
Dieu , que nous approuvons de tout
nostre cœur , puisque c'est l'usage de
l'Eglise , qui est conduite par le saint
Esprit , néanmoins nous donnons avis
que l'on peut abuser d'un usage si saint ,
& que si l'on n'y prend garde , au lieu
de nous servir de ces moyens pour aller
à Dieu , nous descendrons dans les
sens qui y prendront attache , & le
plaisir qu'ils y gouteront nous retirera
insensiblement de Dieu. O que c'est
une bonne chose de passer de la vue"
d'un saint Tableau à la vûé" de Dieu ,
d'élever son esprit à Dieu , par l'har-
monie d'une excellente Musique , mais
ô mon Dieu que la misere de l'homme
est grande , au lieu de faire un saint
usage de ces moyens selon le deísein de
l"Eglire , l'on fait tout le contraire r
N'est-ce pas un desordre digne de lar
mes de sang , de voir dans an tems
de penitence & de douleur dans les
jours de la memoire des souffrances
douloureuíes d'un Dieu-Homme , en
la presence d'une Majesté infinie , qui
réside d'une maniere si speciale dans
nos Temples , un concours de person^
aj6 Le Règne de Diett
nes qui viennent en soule dans ces
lieux Saints , comme l'on fait à la Co*.
medie , pour prendre leur plaisir à en
tendre quelque belle voix durant l'Of-
fke qui s'y chante ; parlant & s'entrete-
nant ensemble comme dans une halle ,
ou place publique. O dureté du cœur
ingrat de l'homme , durant une Leçon
de Tenébres chantée par quelque bel
le voix , il se fait un silence prosond ,
tout le monde est en respect , pour un
chetif plaisir d'oreille ;. & aussi - tost
qu'elle est finie, on n'entendque bruitSí
tumulte , on ne voit qu'irreverences ,
chacun parle ;. & un Dieu mourant
pour l'homme n'a pas tant de pouvois
fur cet homme pour le tenir dans le reC-
pect , & l'application de son amout ,
comme un miserable plaisir d'entendre
une belle voix. Repetons-le encore ,
ô dureté du coeur ingrat de l'homme
le corps d'un Dieu fera exposé sur nos
Autels ,. l'Eglise fera bien parée , &
l'homme miserable sera tout occupé des
Tapisseries , Tableaux Sc autres orne-
mens , des personnes de qualité si elles
s'y rencontrent , & il laiflera là ce Dieu
d'une Majesté infinie. Helas ne voyons
nous pas tous les jours dans les gran
des. Villes le Tres- Saint Sacrement
EN l'Os.AïSOU MenTAIE, 137
estant exposé , le monde entrer en fou
le dans nos Temples sens aucun respect ,
& parler & deviser sans aucune crain
te , ce qui est fort ordinaire en attert*
dant le Sermon ? O mon Seigneur ,
qu'elle preparation ! C'est pourquoy
il scroit fort à désirer que durant ce
temps que l'on s'assemble , le Tres-
Saint Sacrement ne sust pas exposé ;
car c'est une chose merveilleuse , on le
voile dttrant le Sermon , & cependant
pour lors tout le monde est en silence ,
il n'y a que le Predicateur qui parle ,
6c qui parle pour l'interest de Dieu ,
& pendant qu'une foule de peuples est
dans l'irreverenGe , le bruit , la confu
sion , on ne pense pas à le voiler , Sc
on le laiílè exposé publiquement. Mais
encore quand bien même il scroit voi-
'1é , helas il ne laiííè pas d'y estre veri
tablement , mais qui y fait attention
même parmy plusieurs gens de bien.
On n'oscroit avoir craché dans une '
Mosquée de Turcs , on n'oscroit avoir
paílë devant ces Mosquées dans la ruer,
même à cheval , il faut descendre pour
marquer le respect , &c voilà comme
l'on agit dans nos Temples , ou un Dieu
repose corporellement. Qui s'en met en
peine ? j'ay sçeu une Eglise oú le Pas
teur du lieu pendant que l'on s'assem-
138 Le Regne de Dieu
bloit pour le Sermon , alloit de tous co
tez , avertissant fans cesse que l'on eût
à garder le silence , & la modestie re
quise à la sainteté du lieu ; mais cela
est bien rate. J'ay crû devoir marquer
ces choses dans la vûë , que peut être
ce livte tombera entre les mains de
quelques personne qui pourront donner
quelque ordre à ces irreverences. Je
reviens aux personnes d'Oraison , qui
à moins que d'estre sort détachées , si
elles n'y veillent beaucoup se trouve -
ront diverti«s dans les sens par la mu
sique , ou par la vûë des belles choses
quoy que bonnes , & tirées de l'occu-
pation pure avec Dieu par la foy.
L'épanchement aux communications
sensibles de la grace sur les sens inte
rieurs & exterieurs , ne se pas moderer
dans les sentimens de ferveur , s'appli
quer fortement l'imagination , se ban
der la teste , croire que la bonne orai
son consiste à avoir des sensibilitez , des
tendrelses , des lumieres , de belles pen
sées , de beaux raisonnemens , qu'il
faut s'y addonner avec contention d'es
prit , c'est le moyen de n'y pas perse
verer long-temps , de se tromper , &
de n'y estrc pas dans l'ordre de Dieu.
C'est un grand empêchement que de
regarder l'oraison comme quelque cho-

/
in l'O r ai,son Mental*. 149
se d'affieux , se lier trop aux methodes ,
ne laissant pas l'ame dans la liberté
d'aller à Dieu selon le mouvement
qu'elle en aura , par la voye Sc les pen
sées qui l'y porteront d'avantage ; car
il n'importe gueres , pourveu que l'on
soit dans la volonté de Dieu. Se te
nir fesprit resserré , Sc à la gesne , l'a-
voir dans la crainte , la tristelle , le trou
ble t le scrupule , le découragement ,
& l'inquiétude. Il n'y a rien de plus
necessaire qu'une confiance filiale en
Dieu , une certaine amplitude d'esprit ,
lu joye & la paix au moins dans la su
prême partie de l'ame , une sainte gaye-
té en ce que l'on fait. Sainte The
rese au chapitre i3. de sa vie , dit que
la trop grande crainte & rrop grande
retenue empêchent l'ame , qu'il faut
prendre de la recreation , & croire que
nous pourrons arriver où les Saints sont
venus. Elle dit encore qu'il est expe
dient que l'on tombe quelquefois , afin
que l'on connoistè ses miseres. Elle
remarque encore autre part , que le
Diable tâche de donner des troubles
pour empêcher les ames. Contester
contre les distractions qui ne sont pas
volontaires , & s'en embarasser est en
core un autre obstacle.
Se chagriner quand dans l'ordre de
*4-° Le Regne de Dieu
Dieu il faut quitter son heure d'O
raison , c'est une imperfection. Faire
des gestes exterieurs lorsqu'on est en
public , qui marquent son occupation
interieure. N'avoir point de secret ,
mais se produire facilement , parlant
de ses dispositions interieures , & de
ses graces. Mais c'est un grand mal
quand on se relache de la mortifica
tion , & de l'Oraison pour reprendre
des divertilsemens dans les compagnies ,
ou dans d'autres occasions,& n'avoir pas
assez de courage pour pastèr par les
travaux & peines qu'il faut porter à la
suite de Jesus. Christ crucifié. Voilà le
grand obstacle de l'avancement dans
la sainte Oraison.
' Enfin , Grenade remarque qu'un grand
empêchement à l'Oraison arrive de la
mauvaise disposition du corps , qui vient
d'une trop longue & severe abstinen
ce , & qu'ainsi il est bon d'y garder
quelque moderation raisonnable , com
me auílî dans les justes & necessaires
occupations , non seulement n'en pre
nant pas trop , comme il a esté dit ,
mais mcme ne s'en occupant pas trop,
ny ne s'y attachant pas trop fortement.

CHAPITRE
en l' Oraison Men t a l ï. 141

CHAPITRE V.

Du grand dégagement ou doit eflre Paint


four ;fire mie à Dieu,

CE détachement doic estre bien


grand , puisque nostre Maistre , la
verité même , le porte jusqu'au déta
chement de tout ce qu'il y a au monde
qui nous peut estre plus cher. Car y a-
t-il rien qui nous touche de plus prés
qu'un pere , qu'une mere, qu'un ftere Sc
une sœur ; y a-t-il rien de plus proche à
un mary que fa femme ì mais enfin y
a-t-il rien qui nous regarde de plus prés
que nous-memes ; & cependant non pas
par un excés de zele de quelque Saint ,
mais par le témoignage infaillible du
saint des Saints , d'un Dieu , il en faut
venir au dégagement de toutes ces cho
ses , qu'il a voulu luy même particula
riser de sa bouche divine , pour ne lais
ser aucun lieu aux oppositions & sui
tes ordinaires de l'esprit humain. Dé
gagement si -grand que ce Dieu hom
me l'appelle une haine , il l'appelle une
horreur : car en Saint Jean il exprime
ce renoncement de nous - mêmes pat
ces termes , abhorrer son ame. O
L
*4* Le Regne de Dieu
Chrestiens , peu Chrestiens , qui de
vous a jamais bien pesé ces veritez de
foy , qu'il faut haïr son ame , abhor
rer son ame ? Considerez un peu la si
gnification de ces mots , & voyez com
me vous en usez. C'est donc un ora
cle prononcé par la bouche d'un Dieu ,
qu'à moins de renoncer à tout , l'on
ne peut pas estre son disciple. En quoy
donc nous renoncerons. nous > en tou
tes choses ? comment faut il se renon
cer J jusqu'à se haïr soi- même , & avoir
en horreur sa propre ame.
La raison est que l'amour propre se
rencontre en toutes choses , en lame ,
a i corps , à l'interieur , à l'exterieur ,
dans les actions les plus saintes. Vous
verrez des gens doux , charitables ,
humbles , exterieurement pleins de ze
le , mais souvent cela pour l'amour
d'eux-mêmes. Il ont dans leurs actions
une secrete recherche d'eux-mêmes ,
dans les emplois de charité , & c'est
ce qui est bien ordinaire dans les con
versations avec les gens de bien , dans
l'afTistance du prochain , & même pour
le spirituel. Combien d'amour propre
dans les fonctions exterieures , dans
les directions , les Sermons, & œu
vres semblables ? On a des complai
sances secrettes-dans les voyes de Dieu ,
EN l' O RAIS O N M E K TA L E. 2.4$
on s'approprie les graces Sc les dons. On
i'attache à ses exercices de pieté , l'on
porte l'amour de soy-même juíqu'à 1*
sacrée Communion.
Ce qui est encore bien digne de lar
mes , c'est que l'on se recherche mêma
àa.ns les pratiques les plus austeres Sc
les plus penibles à la nature. Peut- or»
n'estre pas saisi de frayeur en lisant lei
austeritez effroyable du B. Henty de
Suso. La seule lecture en fait pei
ne à Pimagination , Sc aprés tant d'an
nées de pratiques de ces austeritez ef
froyables , le Ciel luy réi/exle qu'elles
«stoient toutes pleines d 'imperfection ;
& ce qui est tout à fait surprenant en
ce sujet , c'est qu'il les pratiquoit avec
des repugnances Sc contrarietez inoii-
yes , il trembloit en fa nature aupara
vant que de les faire. O mon Dieu ,
quel amour propre y pouvoit il avoir »
que ceux qui s'appuyent fur leur auste
ritez , considerent icy que les jugemens
de Dieu sont bien autres que ceux des
hommes , & que souvent ce qui paroist
à nos veux une haute sainteté , est:
une grande imperfection à ses yeux di
vins.
L'une des grandes maximes de I*E- .
vangile , est qu'il faut aimer ses enne
mis. Sainte Thercse au chapitre jó-
Lij
i44 Le Règne de Dieu
du Chemin de Perfection , remarque
que nostrc Seigneur ne die pas pardon
nez-nous comme nous pardonnerons ,
car il suppose que nous layons déja.
fait, & qu'il ne dit pas pardonnez- nous ,
parce que nous saisons de grandes peni
tences , parce que nous avons tout quit
té , mais parce que nous pardonnons ;
que par ces paroles il fait comme un
pacte avec son Pere Eternel , de mc-
même que s'il disoit , faites Seigneur
cela , mes freres feront cette autre
chose. Il faut en cette matiere se sou
mettre , quelque penible qu'elle soit ,
à la volonté de nostre Souverain , qui
nous ordonne d'aimer ceux qui nous
haïssent , & de faire du bien à ceux qui
nous font mal. Il est: bon de prendre
garde icy à un abus que j'ay reconnu
en plusieurs qui consondent, les senti-
mens qu'ils ont d'aversion , avec les
mouvemens de la volonté -, & comme
ils ne peuvent pas empêcher les sen-
timens , ils disent qu'il leur est impos
sible d'aimer leurs ennemis , par une
grande erreur où ils font , ne voyane
pas qu'avec tous les sentimens possi
bles de haine , on peut fort bien ai
mer du veritable amour , qui consiste
à vouloir du bien , & à tâcher d'en
fcire malgré toutes le$ oppositions de
£ n t'O raison Mentale. 14.J
la nature , à laquelle il ne faut pas
ceder par un consentement de la vo
lonté , mais s'élever au dessus par la
force de la grace , & ne se mettre pas
en peine de l'amour tendre ny d'incli^
nation , ce n'est pas celuy-là que l'E-
vangile nous commande. Or dans l'a
mour des ennemis , l'amour propre nc
laillè pas de s'y gliílèr , car quelque
fois on les aime de peur d'e» recevoir
du mal , ou pour en tirer quelque bien.
O mon Dieu que cette pensée nous
donne lieu de faire des reflections bien
sensibles. Il est vray que l'homme fe
ra pour foy - même dans la crainte de
quelque mal , ou dans la vue de quel
que bien , ce qu'il ne feroit jamais par
la consideration de Dieu. Ah ! le con
çoive qui pourra , mais est - ce une
chose concevable ? Il y a p!us, fou,
vent des gens de bien se mortifient en
plusieurs rencontres , agillént ou n'a-
giílènt pas , dans des vûè's de leur pro-,
pre interest , ce qu'ils ne feroient pas
en la vûe de Dieu seul. Par exemple ;
ìl faudra dissimuler une chose qui toit-
che vivement , la pensée de la mortifi
cation Chrestienne en vient , on déli
bere , on a peine , on cherche des re
fuites , des détours ; la vûe de nostre
interest se presente , aussi-tost l'on se
L iij
Le Rígne de Dieu
rend. N'est - ce pas encore une choie
bien surprenante que dans les plus gran-
des Croix , ce malheureux amour pro
pre s'y trouve ; car quelques affligean
tes qu'elles soient , s'il se rencontre
l'imbre de je ne sçay quoy qui puiílè
arrester nostre .complaisance , souvent
l'on y sera pris. C'est se tromper que
de dire il n'y a point d'amour propre
dans cette voye , oû la nature ne trou
ve rien que de terrible. Helas 5 le pro
pre interest est si subtil qu'il se meííe
où on ne le croiroit jamais. Heureuse
l'ame qui ne regarde que Dieu seul dans
les Croix aussi- bien que dans les conso
lations , car pour peu que l'on reflé-
ehiílè fur soy même dans les plus-
affieuses peines , l'on trouve ce mal
heureux soy-même ; il est vray que l'a'-
mour propre est un venin qui gaste
tout , helas î presque routes nos œu
vres en font empoisonnées , & les meil
leures.
On doit bien sçavoir que ce venin est
si subtil , que tres- souvent on ne s'err
apperçoit point. Voicy ce qu'en dit la
divine Catherine de Gennes. Je sens
consumer en moy plusieurs instints , qui
auparavant me sembloient bons & par
faits, mais aprés qu'ils font consumez ,
je reconnois qu'ils estoient dépravez..
!« l'Oraison Mení Ale. utf
îl faut venir , dit encore cette Sainte , à
nne si grande subtilité de vûës que les
choses qui fembl oient estre perfections
se découvrent à la fin imperfections , &
larcins. Que ces vues des Saints nous
doivent mettre dans des humiliations
profondes. Helas ou en sommes-nous *
au milieu même de leurs grandes lumie
res , & dans leur estat de perfection ,
tous les jours ils découvroient des im
perfections , que non seulement ils ne
connoistoient pas , mais qu'ils croyoient
estre perfections ; & nous pauvres Se
ehetifs que nous sommes , qui vivons
«{ans les tenébres & l'imperfection , que
devons nous penser de nous. Helas en^
core une fois où en sommes-nous ? nous
avons im monde d'imperfections qu«
ftous ne voyons pas , outre ce que nous
en connoiflons. O ! mon divin Sauveur,
ayez pitié de nous , nos justices en vôtre
presence ne sont que taches & ordures.
O mon Sauveur ayez pitié de nous»
O sainte Vierge,., obtenez nous miseri
corde.
Ce n'est pas tant les choses qu'il faut
considerer , comme les arraches. Il ar
rive quelquefois qu'un pauvre est plus
attaché à un morceau de pain qu'un ri
che à une benne table ; ainsi: les moin
dres ehoses sont capables de nous arrê
»48 Le Règne de Dieu
ter. On rapporte de Madame de Chan-
tal qu'elle lailloit des lettres fans lire
des quinze jours , josqu a ce qu'elle fust
obligée d'y répondre , autrement disoit-
elle , ce n'est que propre satisfaction.
La nouvelle d'un amy absent peut nous
donner une vaine joye , un soulier neuf,
disoit feu Monsieur de Renty , si l'on
n'y prend garde , dortne une je ne sçay
qu'elle satisfaction. La relieure d'un
livre , l'ajustement de petits meubles
de dévotion , enfin un tien , l'on se
prend par tout. . i
Cependant l'amour de nous-mêmes
qui est tres-subtil tâche toujours de trou
ver des pretextes de la gloire de Dieu ;
par exemple dans l'empressement où
l'on sera de faire de cerrains biens. Mais
U n'en faut point faire plus que Dieu
ne demande de nous , autrement c'est
une imperfection. Considerons l'adora-
ble Jesus trente ans dans le silence , &
ne conversant que trois ans & demy
avec les hommes. A vostre avis quels
biens n'auroit-il pas fiit durant tant
d'années de fa vie cachée ? Apres cela
il me semble que l'esprit humain doit
estre terrassé dans son activité qui le
porte toujours à agir & demeurer dans
un grand repos , en ne faisant rien
quand la Divine Providence en dispose
en l' Oraison Mentale. 149
de la sorte par quelque voye que ce
soie , on pouroit citer un Saint Jean
Baptiste qui ne paroist aussi qu'à la fin
de sa vie quoy que le plus grand d'en
tre les hommes ; mais l'exemple deJe
sus Christ doit foudroyer nostre em-
prestement. Il s'agit de faire ce que
Dieu veut seulement , & ne rien faire
quand Dieu veut que nous ne fassions
rien , le surplus ne vient point de Dieu.
O que de gens par un zele déreglé man
quent icy. Vous diriez que nostre Sei
gneur pour empêcher cette activité de
l'homme , a voulu que les premiers du
Paradis ayent esté des Saints cachez ,
comme la tres Sainte Vierge , & le slo-
rieux Saint Joseph.
U faut donc dire Dieu seul , & avec
l'homme de Dieu seul le Bien heureux
Jean de la Groix , rien dans les sens ex
terieurs , rien dans les sens interieurs ,
rien en l'entendement , rien en la me
moire, rien en la volonté , il veut dire
rien de l'imperfection. Ce Saint person
nage a esté terrible à l'enfer par cette
doctrine de l'abnegation en toutes cho
se , & les diables forcez par l'autorité
de l'Eglise ont avoué qu'il estoit l'un
des plus grands ennemis qu'ils euflent
eu , à raison qu'il rnscignoit , disoient
,ces mal-heure.ux esprits , ces voyes du
ijò Le Règne de D i e tr
rien ; c'est pour cela qu'ils tâchoient dë-
luy empêcher I'accez aux Monasteres
des Religieuíes par toutes les calomnies
qu'ils firent courir contre luy , par les-:
informations qui furent faites contre fa
vie , quoy- que dans ses informations , à-
ce que rapporte l'histoire de fa vie , iE
n'y eust rien même qui allât jusqu'au.
peché mortel , quand les choses au-
roient esté veritables. Us feavoient bien
ces miserables esprits qu'elle gloire
Dieu tire des Directeurs qui portent à
on dégagement entier» Un de ces gens-
leur est plus redoutable, que mille, Sc
mille autres ; c'est pourquoy ils lais
sent facilement les autres en repos ,,
pendant qu'ils déchargent leur rage con-
tre eux..
Or voicy la doctrine de cet homme"
Angelique & celeste , qui enseigne que
fa volonté ne doit pas prendre aucune"
joye que de Dieu fëul,& de ses interests
& ensuite qu'il ne faut mettre fa ioye
dans les biens temporels, comme ri-
ehellês , estats , grandeurs , parens. Qu'il!
ne la faut mettre dans les biens natu
rels comme beauté , bonne grace , bel
le humeur, esprit , prudence humaine;
Qu'il ne la faut mettre dans les biens-
sensibles • c'est à dire en tout ce qui
peut tomber au* sens , de là veuë , 8c
ÊNl/OfcaISÔN MeWTAii. ijt
de l'ouye , de l'odorat,du goût , de l'at-
touchtmentr Qu'il ne la faut rne:tre
dans les biens moreaux , qui sont les
vertus- & habitudes entant que mora
les. Dans les biens spirituels gratuits ;,
car plusieurs seront damnez , qui au
ront chaise les diables , prophetisé au?
nom du Seigneur & fait d'autres mira
cles. Dans les moyens qui conduisenc
à Dieu , si ce n'est en tant que Diem
seul & fa gloire y sont considerez, Vous
verrez dit ce saint personnage , des gens
de dévotion attachez à la curiosité , à.
l'ornement , à la valeur des Images r
ou autres meubles de dévotion. Rie»
que Dieu, seul , & toujours Dieu seul,
A prés tout si l'on a beaucot p de lu
miere , l'on verra que dans ta plus-
part des actions il se presente une veuc.
fubtile de nos interests , c'est: à quoy il
saur veiller pour mourir à tour, jj.c
Finissons par un abus de certains spi
rituels qui nous disent qu'ils ne peuvent
pas se deffaire de leurs, arraches. Il eft
vray que nous ne le pouvons de nous
mêmes , comme de nous mêmes , mais
cn Jesus - Christ nous pouvons tour»
C'est une illusion dangereuse du De
mon , qui par pretexte tient les ames
dans une negligente lâcheté , pour ne
jas s'appliqoer avec De seccurs de la gra>
ìjr Le Règne de Dieu
ce à travailler fortement à la mortifi
cation , & ainsi" ces ames demeurent
toujours dans leurs imperfections. Il
faut sçavoir qu'il n'y a , point detat
dans la vie même la plus parfaite , où
l'on ne doive combatre , l'Ecriture
nous assurant que nostre vie est un
combat fur la terre. Il faut donc tou
jours travailler à la mortification jus
qu'au dernier soupir de la vie , & nous
y appliquer avec soin de nostre part ,
& prier le Dieu de toute misericorde
qu'avec le secours de ses plus abondan
tes graces il perfectionne & accomplis
se ses desteins en nous. Dieu ne nous
commande pas l'impolfible , selon la
doctrine du Concile dernier generai ,
mais il nous commande de faire ce qu«
nous pouvons avec laide de la grace
ordinaire , & puis il donne la grace
d'oraison pour obrenir les graces plus
fpeciales;pour faire ce que nous ne pou-
vous pas avec les secours communs de
fa. divine grace.

ì
in i'Oraison Mïntaiï. 155

CHAPITRE VI.

La moindre imptrfettion empêche la parfai*


te union avec Dieu.

QUï dit estre parfaitement uny à


Dieu , dit vouloir la même chose
que Dieu : & comme Dieu ne peut pas
vouloir la moindre imperfection-, il est
tres évident que l'ame en doit estre dé
gagée pour arriver à fa tres - sainte
union. C'est ce qui fait dire à Dom
Barthelemy des Martyrs en la seconde
partie de l'abregé , chapitre onzième
parlant de ce sujerr Helas ! qu'il y en
a peu à qui il arrive de parvenir jus
ques icy ; car une petite affection avec
laquelle on est attaché à une creature
mortelle , une parole oiseuse , ou une
bouchée prise autrement qu'il ne faut ,
Sc d'autres choses semblables quoy que
pailles fort menues font que Dieu étant
la pureté Souveraine , ne soit pas uny
intimement à l'ame. De-Ià vient la ne
cessité du pargatoire , y ayant tres-peu
d'ames à qui il ne reste quelque cho
ses à purifier en l'autre vie , car il est
écrit que rien de souillé n'entrera dans
le Royaume des Cieux. Or selon Saint
ij4 Ls Regtíe ôê Dieu
Thomas, souiller , ou salir, estjofn'-
dre une chose excellente à une choíe"
baise & sale ;, par exemple un Dia-
ment est saly quand vous le m ettez de
dans la terre ; c'est pourquoy le Bien
heureux Pere Jean de la Croix au li
tre i. de la montée du Mont- Carmel ,.
dit que tout appetit encore qu'il scie
de la moindre imperfection , tache &
souille l'ame en fa maniere , & il
compare l'imperfection à une Remore
qui est un tres perit poillon , & qui nff
laiíse pas d'arrêter les plus grands Vais
seaux. Là dessus l'homme de Dieu s'é-
erie. Que c'est une chose bien déplo*.
rable de voir des ames éminentes char
gées comme de grands Navires , de
routes sortes de richesses spirituelles , &
ne pouvoir arriver ou elles rendent pour
quelque petite attache. Il est vray que
c'est une chose entierement digne de
compassion de voir des personnes qui
avec la grace de Dieu ont rompu de
groíses chaînes dont elles estaient mi
serablement garottées avec un courage
invincible , demeurer arrestées le reste
de leur vie par un petit filet , dont elles,
ne se déprennent jamais. Ames sainte
ment favoriíees de graces bien particu
lieres , qui estant appellées aux plus
pures communications divines y allant
i k t'O k A i s o n Mentale. 2.55,
à grands pas , & courant mêmes dans-
fa voye de la perfection , aprés y avoir
fait beaucoup de chemin se trouvent
détenues sans avancer plus avant par
des choses qui ne semblent rien ; car
il est tres-certain que le divin amour
dans sa pureté ne peut souffrir que le
Teul interest de Dieu seul. L'ceil de
l'ame qui ne doit regarder que Dieu
fcul , aussi bien que l'ceil du Corps ne
peut suporter la moindre petire ordure.
Ces veritez sont bien voir le petir nom
bre d'ames qui sont enteirement unies à
Dieu seul , & marquent assez que pour
des choses bien legeres nous nous pri
vons des biens, inestimables. Helas s'il
est vray & il n'en faut pas douter , que
le moindre degré de grace , vaut plus
que tons les biens ensemble de tout"
ce monde visible , qu'elle perte de per
dre le moindre de ces degrez , puisque
c'est perdre plus que tout le monde. O
si les hommes entendoient bien cette
verité. Mais que sera-ce donc de se
priver d'un nombre infiny de de grez de
graces les plus prerieules. Non cela»
ne se peut dire , l'aveuglement , Sc
lnsensibilité du cœur humain sont in
concevables. L'on peut remarquer icy
lia raison pourquoy de tant de femmes
rfenoies,. il y e»a "fi peu qui arrivent à
i$6 Le Regne de Dieu
la sainteté , c'est que pour l'ordinaire
il leur demeure uuc je ne sçay qu'elle
tendresse sur elles mêmes qui les arrê
te , peu se defont de certaines petites
foiblestes , & entrent dans une verita
bles haine Evangelique de tout ce qui
les touche, aiment d'êtte méprisées , re
butées , délaissées t negligées , & mises
comme dansl'oubly , se réjouïssans d'être
maltraitées , & d'être dans l'oprobre.
Voilà ce qui se doit dire de la pureté
de l'ame pour arriver à l'union divine ,
qui consiste à n'estimer plus les choses
non seulement. par les sens , mais enco
re à n'en juger pas seulement par la lu
miere naturelle de la raison j car cette
lumiere par exemple ne nous apprend
pas qu'il faut aimer la pauvreté , le
mépris & la douleur , mais à ne voir
toutes choses que par la lumiere de Dieu,
par la foy , les regardant comme il les
regardent. Nous traiterons de cette lu
miere en un autre lieu ; & pour la vo
lonté elle ne doit vouloir que ce que
Dieu veut , ne rien vouloir de ce qu'il
ne veut pas , vouloir fans reserve tout
ce qu'il désire. Tous les Chrestiens doi
vent aspirer à cette union , & c'est cet
te union que Sainte Therese dit vouloir
toujours désirer.
Il y a une union de l'ame avec Dieu
ïn l' Oraison Mentale. 157
qui se fait dans l'oraison , dont nous
avons parlé dans ses differentes espe
ces , qui est une grace extraordinaire.
Or pour celle là les Maistres de la vie
spirituelle enseignent que des choses
quoy que bonnes peuvent y servir de
grand empêchement. Au temps de l'u-
nion de l'ame avec Dieu , dit Dom
Barthelemy des Martyrs , au lieu cité
cy- dessus , on doit chasser toutes sor
tes d'images , quoy que bonnes , parce
que ce font des milieux entre l'un &
l'autre. Albert le Grand au livre de
l'adherence à Dieu , Chapitre 4. ensei
gne qu'il y a des choses , quoy qu'elles
ne soient pechez , même des plus le
gers , qui cependant font de grands
empêchemens à ce saint exercice : Et
au même chapitre, parlant des choses
susdites , il dit , quoy qu'elles ayent
semblé utiles & necessaires , soit gran
des , soit petites elles doivent auífi-tost
estre rejettées comme nuisibles. Saint
Thomas en la Question 13. de la Veri
té , article 4. enseigne que la pureté de
l'intellect est en quelque façon salie des
operations sensibles.
%fi L t Règne de Dïtvf

CHAPITRÉ VII.

Des dtffauts de ceux qu\ tendent a Diett*

APrés avoir fait voir en generai que


la moindre imperfection est urt
obstacle à l'union divine , il est neces
saire de descendre dans le particulier ,
& remarquer de certains deffauts qur
arrivent souvent aux personnes qui ont
quelque désir de servir Dieu. Or un
des deffauts des plus grands que com
mettent ceux qui tendent à Dieu est de
manquer dés le commencement en une
chose qui doit estre l'un des fondemens
de la vie spirituelle : sçavoir de ne
pas prendre une bonne fois une résolu
tion ferme & genereuse de servir Dieuv
de la bonne maniere , se donnant bien
de garde de mettre de soy même des
bornes à lamour & au service que nous
devons à Dieu , disant par exemple je
suis résolu de ne pas commettre de pe
ché mortel , & de me sauver ; mais je
ne pretends pas devenir Saint & ser
vir Dieu comme les Saints ont fait. Je
ne me soucie pas «l'estre si élevé dans
le Ciel , je fuis content cPestre en lai
derniere placer II est bien vray que
1 l O R A l S O N M E N T a 1 i. 15?
c'est encore trop de faveur & d'hon
neur pour nous; mais en cela il ne nous
faut pas regarder , mais l'interest de Dieu
qui est plus glorifié dans les ames qui
font les plus élevées dans la gloire : Sc
puis n'est-ce pas une chose infûporta-
ble de vouloir agir avec Dieu d'une
maniere qu'une créature mortelle ne
pontroit pas souffrir. Voudriez vous
bien vous mêmes , qui n'estes qu'ordu
re , puanteur , & un chetif néant , fai
re amitié avec quelque personne à ces
conditions ? c'est-à dire que cette per
sonne feroit en resolution de ne vous
oster jamais la vie , de ne vous pas of
fenser de telle sorte , qu'elle se rendist
indigne des biens que vous luy pour
riez faire ; mais au reste , elle se met-
troit peu en peine dé vous contenter ,
& de vous servir comme un bon amy
doit faire. Pensez un peu serieusement
à cette verité , & considerez que vous
voulez que Dieu , qu'un Dieu , je le
repete , pour vous y faire penser avec
plus d'attention , souffre de vous ce
que yom ne voudrez pas su porter ,
vous qui n'estes qu'un rien. Un cœur
qui est avare à un Dieu , qui aprés luy
avoir tout donné , se donne encore soy-
rnême , ne fera jamais grande chose.
II faut donc prendre une forte Sc ge
%6o Le Regne de Dieu
nercuse resolution d'estre à Dieu de la
belle maniere , pour cela n'avoir pas
tant en veuë son salut , que sa divine
gloire. Feriez-vous grande estime de
laminé d'un homme qui ne recherche-
roit que son interest & plaisir. Servez
Dieu pour Dieu. Le petit livre de
Dieu seul qu'il a pieu à la divine bon
té de nous faire la grace de donner au
public , pourra servir pour ce sujet
dans cette vue , il faut croire , dit sain
te Therese au chapitre 15. de sa vie 4
que nous pourrons arriver où les Saints
font venus, c'est-à-dire , chacun selon
l 'étendue de fa grace , & ne pas faire
comme plusieurs , pour excuíer leur
peu de courage , lorsqu'on apporte
î'exemple des Saints. Ils alleguent dit
Grenade, que ce font des prodiges dont
Dieu à voulu honorer les siecles pastez,
comme si le Dieu d'aujourd'huy n'estoit
pas le Dieu de tous les siecles , & s'il
ne vouloit pas en nous la même per
fection qui s'est veuë dans les grands
hommes du temps palle. C'est de la
forte que parle ce pieux Auteur. Je ne
dis pas qu'on s'imagine arriver si tost
à la perfection , mais je dis qu'il faut
y aspirer , y pretendre ; & esperer avec
la divine misericorde que nous pourrons
estre à Dieu de la belle maniere.
in l' Oraison Mentale. i6t
Cette genereuse résolution conceuë ,
îl faut se donner de garde d'une activité
naturelle , qui donne un empressement
pour estre à Dieu , qui ne vient pas de
îa grace , mais de nostre amour propre,
qui nous rend impatiens dans le servi
ce de Dieu , voulant tout à coup la
perfection , & se mettant dans le cha
grin quand on n'y réussit pas comme
on le pense. L'ouvrage de la perfec
tion , dit le livre de 1- imitation de Jesus-
Christ , n'est pas d'un jour. Un enfant
ne seroit il pas ridicule qui se peneroic
de n'avoir pas la grandeur & perfec
tion de corps , qu'il verroit en une per
sonne âgée de vingt-cinq ans. En at
tendant j'ay attendu , dit le Psalmiste ,
ce qui nous marque que non seulement
nous devons attendre paisiblement nô
tre avancement , mais qu'il le faut beau
coup attendre , & ne s'en pas laíser.
Hastez vous tout bellement , dit- le
grand Saint François de Sales. Point
de precipitation & d'emprelsement ; il
faut tout faire avec une grande dou
ceur d'esprit , dans la paix , fans se
troubler , ny se pener. Pour ce sujet ,
dit le saint que je viens de citer , il ne
faut pas affectionner les exercices de
devotion , ny en revestir nostre cœur ,
sinon à mesure que nous sçavons que
z6i Le Régne de Dieu
c'est le bon plaiíir de Dieu. On s'atta
che à de certaines pratiques trop &
mal à propos , & l'on s'en embarasíe ,
il faut lçavoir qu'il y a bien des
moyens qui conduisent à Dieu ; & qu'il
n'importe gueres d'y aller par celuy-c^ ,
ou par celuy-là , pourveu qu'on y ail
le. L'on ne doit pas trop entreprendre
de bonnes choses , tant d'exercices qui
surchargent , on est accablé & on n'a-
cheve rien , où l'on fait les choses im
parfaitement. On a trop d'emplois &
on ne fait que passer legerement fur les
.choses. Sur tout il faut faire les choses
avec douceur & tranquillité.
Il y a des personnes qui au contraire
n'ont pas assez de vigueur pour la per
fection , qui s'assoupissent dans les voyes
interieures , se relâchans insensiblement
par une trop grande liberté qu'elles
donnent à leurs sens , prenant trop leurs
aises &c sous pretexte au commence
ment de quelque necessité , se donnant
trop à la conversation , s'accommodant
aux façons de faire du monde , en pre
nant l'air dans leur maniere d'agir , dans
leurs habits , dans leurs meubles & in
sensiblement en prenant aussi les maxi
mes , ne trouvant presques plus rien
à redire quand on n'est pas dans le pe
ché mortel , & n'estant plus penetrées"
ïn i'Oraison MENTALE, 1$J
.des sentimens de la pauvreté , du mé
pris , & de la douleur. L'amour propre,
rres-cher Theotime , die Saint François
de Sales , trouvant nostre foy hors d'at
tention , & sommeillante , il nous pre
sente des biens vains , mais apparens, se
duit nos sens -, nostre imagination , &
les facultez de nos ames. Ces personnes
íbnt comme ces gens qui font en vie à
la verité , mais c'est une vie languiflan-
te & mourante , c'est une santé si foible
qu'à peine la peut-on jamais restablir,
Il est certain que ces personnes ne re
viennent presque jamais à leur premier
estat quand elles en font décheuës , &
n'avancent pas , mais font en grand dan
ger , quand elles n'ont pas fait encore
de grands progrez. Ceux qui auront de
l'experience de ces tiedeurs , sçauronr
fcien le pitoyable estat oû elles s'enga
gent^ & si c'est une personne en charge,
c'est une extrême pitiè ; car non-seule
ment elle est bien éloignée du Royau
me de Dieu , mais elle fera cause que
les autres n'en approcheront pas. Mal
qui est encore plus dangereux quani
ces personnes ont esté fort spirituelles;
car elles ne s'appereoivent pas de leur
relâchement , & les ames qui s'y con
fient en faisant estime s'arrestent à leurs
sentimens. Comme il leur reste un sou-
i64- Le R*egne de Dieu
venir des ehofes qu'auttes fois elles ont
pû experimenter , elles en parlent tou
jours assez bien ; mais helas , ce n'en est
plus que le souvenir ; & encore souvens
comme elles sont devenues fort natu
relles , ce n'est plus dans la pureté des
maximes du Fils de Dieu,
Le découragement est un deffaut qui
feit des ravages estranges dans les ames
qui s'y laissent aller. Je ne fcay gueres
de choses qui ayent des efféts plus fu
nestes en matiere de devotion. Grenade
qui estun Autheur , comme chacun sçait,
tresfçavant dans les voyes spirituelles ,
assure que la peine excessive que quel
ques-uns se donnent , & le décourage
ment où ils sont à cause de leurs deffauts
& pechez ne leur causent pas moins de
dommage que ses pechez ; & qu'il n'y
a rien de plus necessaire pour la dévo
tion que la vigueur de cœur , rien de
plus contraire que la timidité , & le de
couragement , & il cite Saint Augustin
au livre de la Nat. & de la Gra. qui en
seigne que les hommes les plus Saints ,
ont toûjours en eux des choses qu'ils
doivent expier par leurs larmes , & avec
cela ils ne laistent pas d'estre Saints :
parce qu'ils sont toûjours dans un des
sein veritable , & sincere affection de
faire toûjours ce qui est necessaire pour
arriver
in l'Oraison Mentale. iéj
arriver à une haute sainteté. Ce senti
ment de ce Pere de l'Eglise nous don
ne lieu de remarquer qu'il y a des Saints
qui ne laistent pas de commettre beau
coup de fautes , & quelquefois mesme
d'avantage que d'autres personnes qui
n'ont qu'une vertu fort mediocre ; SC
qu'ainsi il ne faut pas precisément me
surer la sainteté des ames par là : mais
cependant il y a bien de la différen
ce entre ces ames ; car les unes , quoy
qu'elles ayent plusieurs deffauts, n'en
ont aucun volontaire , & elles aime-
roient mieux mourir que de commettre
la moindre imperfection , avec une en
tiere advertance , & font dans un des
sein veritable , comme parle saint Au-
gustinde faire toutes choses pourarriver
à une haute sainteté , pratiquant des
vertus heroïques Sc admirables ; & les
autres quoy que plus exemptes des fou
tes font bien éloignées de la vigueur de
l'amour de celles-cy. C'est à quoy les
Directeurs doivent prendre garde.
C'est donc un des plus grands secrets
de la vie spirituelle , que de bien sçavoir
que le découragement ne vaut rien à
rien , quoy qu'il soit pretexte des fautes
oû l'on tombe. Que diriez-vous d'un
homme qui s'estant laiílé tomber dans
U bouc , y demeureroit par décourage
iéé Le Regne de Dieu
ment , mais me direz-vous , ce n'est pas
pour une ou plusieurs choses que je nie
décourage , c'est que malgré toutes mes
resolutions , & depuis tant d'années , je
retombe toujours.
A cela je vous répons , demeurant dans
l'exemple dont je viens de me servir. Si
un homme qui fait voyage s'estoit laistc
tomber plusieurs fois tous les jours , ce
la empêcheroit-t'il qu'il ne se relevast
toujours, & le trouveriez-vous pas bien
ridicule & insensé , si vous le voyez
couché dans la bouc &c la fange par
découragement , alleguant qu'il n'a pas
le courage de se relever à raison du trop
grand nombre de ses chûtes. Mais n?est
il pas vray qu'au contraire se relevant il
arriveroit , quoy qu'avec peine au lieu
où il va. C'est une chose aussi ridicule
de fe décourager dans les chûtes spiri
tuelles , cela ne servant a autre chose
qu'à nous faire demeurer dans nos im
perfections.
Il est vray que nous devons grande
ment nous humilier de nos fautes , en
avoir un tres-grand regret , les detester
pour Dieu autant qu'il nous sera possi
ble ; mais de s'en décourager , cela ne
vaut rien , je dis. mesme quand ce se-
roient des pechez mortels ; pnifque ce
n'est pas remedier à une faute que d'en
enl'O raison Mentaii. i6j
commettre une autre. Si vous aviez re-
ceu quelque blessure , soit qu'elle soft
grande ou legere , seroit-ce un bon re
mede que de vous en faire une nouvelle
en quelque autre partie de vôtre corps •
C'est donc une maxime qu'il faut tenir
que l'on ne doit jamais s'inquiéter , se
chagriner pour fès défauts. Il faut ,
comme nous l'avons dit, faire tout avec
esprit de douceur ; cela n'empêche en
rien la veritable contrition ; mats cela
en oste ce qui pourroit se mêler de la
nature ou du Diable. Si vous tombez
cent fois par jour, relevez vous coura
geusement cent sois par jour, car com
me il a esté remarqué , en se relevant &
tombant , on ne laisse pas d'avancer ;
puisqu'on fait toujours quelque peu de
chemin entre deux chûtes. Il ne faut
pas s'étonner de ses fautes, cela vient
d'orgueil. Helas que peuvent faire de
miíérables aveugles, & estropiez, tous
langniísans de maladies que de bron
cher souvent & de tomber. On doit
auflS bien prendre garde à attendre à se
relever aprés une bonne confession ,
comme font quelques-uns qui disent,
je me conRsseray à tel jour, & ensuite
je me remettray à bien faire. Cela ne se
doit souffrir. Dieu est toûjours le mef-
me Dk'u , il n*y a point de moment au
ì£i Le Regne de D i e tr
quel il ne merite d'estre servy. Helas
quelle apparence de dire , je ne servie
ray Dieu que dans un tel temps. Ces
pensées font trembler. Ne vous mettez
pas en peine si vous n'avez aucun senti-
ment de dévotion dansJes résolutions
que vous prenez de mieux faire , il suffit
que vous en ayez une sincere volonté ,
quoy que la partie inferieure n'y ait au
cune part. Prenez encore garde qu'il
n'est pas necellaire pour avoir une vo
lonté sincere de se corriger , de croire
qu'on ne tombera plus ; il faut bien en
prendre le dessein ; mais nostre expe
rience nous fait assez voir qu'aprés tou
tes nos résolutions nous donnons sou
vent du nez en terre. Il est expedient
que l'on tombe , dit Sainte Therese , ce
la nous aide à connoistre nos miseres.
Connoissez,, dit Saint François de Sales
que vostre chemin au retardement des
vernis est provenu de vostre faute ; or
donc humiliez vous devant Dieu , &
& demeurez en paix. Ce Saint homme
enseigne que non-seulement il faut sup
porter les défauts des autres , mais les
nostres propres , & ne pas se laisser aller
ensuite du peché à des austerirez exces
sives & immoderées que l'amour de
soy-même & la passion fait quelquefois
entreprendre. On s'accable l'esprit Sc

7 ;
en l'O raison Mentale. 269
le corps , & l'on se met dans un estat ,
ou l'on ne peut presque rien faire de
bien. Le Pere Baltazar Alvarez , disoit
que depuis son grand don d'oraison ses
fautes l'humilioient , fans amertume.
Tant s'en faut difoit-il , elles me ré
jouissent en certaine maniere ; c'est-à-
dire dans l'efret -, parce qu'elles décou
vrent ce qu'il y a , & me servent à fai
re que je me défie de moy , me remet
tant en Dieu, 11 me semble que ce
sont comme des fenesttes de l'ame ,
par ou la lumiere de Dieu entre , &
je voy que les fautes inopinées , ou l'on
tombe fans y penser n'ostent pas des
voyes de Dieu. Remarquez que ce
grand serviteur de Dieu } &c un des plus
saints hommes qui fût au monde de son
temps , comme Sainte Therese assure
l'avoir appris par revelation , apres son
grand don d'oraison ne se troubloit plus
pour ses fautes , & qu'il en voyoit les
bons efrets qui en, arrivent lorsque l'on
en fait un bon usage , ce qu'il ne fai-
soit pas auparavant estant moins éclai
ré.
Les scrupules mettent bien de l'em-
pêchement dans les voyes de Dieu. Ils
rendent les personnes attachées à leur
propre jugement, ils les mettent dans
Terreur ; voyant des fautes où il n'y en
17 o LiRegmí de Pied
a point , n'en connoissant pas où il y en
a ; par exemple à suivre leurs pensées , à
reiterer des confessions generales , ou
particulieres par amour propre , à s'ac
cuser de fautes dans la confession dont
elle ne devroient pas parler ; soie par
ce qu'elles les reperent, soit parce qu'el
les font imaginaires , soit parce que ce
ne font que des doutes ; ou parce que
leurs directeurs jugent qu'il n'est pas à
propos. Leur esprit est toujours gêné ,
leur memoire accablée , & aprés touc
elles ne veulent pas croire qu'elles agis
sent par scrupule , mais qu'elles sont
bien fondées , que c'est que les direc
teurs ne connoissent pas leur état ,
qu'elle ne s'expliquent pas bien ; ces
gens ne doivent pas pourtant perdre
courage , mais ils devroient se soumet
tre & obeïr.
L'abbattement & la tristeíTè sont un
grand mal dans la vie devote. Le dia
ble pefche en eau trouble dit Saint
François de Sales , l'ennuy & la melan
colie sont de grands obstacles au ser
vice de Dieu. Les gens qui en font at
teints ne font pas grand progrés , de
comme ils n'ont pas leur esprit tout-
à-fait à eux , ils ne font gueres bien,
leurs actions. Réjouissez vous dit l'A-
postre encore une fois réjouïssez-vous
in i'Oraison Mentaiï. ïff
au Seigneur. Que le cœur de ceux qui
cherchent le Seigneur , dit le Psalmiste ,
se réjouïilè , & toute l'Ecriture est pleine
d'exhortations à une sainte joye. Il est
certain que l'on en fait mieux tout ce
que l'on fait. Pour ce sojet , dit Sain
te Therese , il faut se donner de garde
d'une trop grande crainte & trop gran
de retenue , & il faut prendre de la re
création : il faut se débander Fesprit ,
dit encore la même Sainte , autre part ,
& se divertir par des promenades SC
recréations. O que la dévotion a esté
nuisible à plusieurs, dit le livre de li
mitation deJesus- Christ , c'est-à-dire la
devotion mal prise par des personnes
qui se gâtent la santé , qui se ruinent lá
tête , qui rendent la dévotion odieuse
aux autres , il faut faire le bien , mais le
bien faire.
L'examen de conscience est une des
pratiques des plus recommandées par
les Peres spirituels ; Mais il en faut évi
ter l'excés. Il y a des ames qui pastent
des temps si notables dans ces examens ,
qu'au lieu de s'éclairer sur leurs fautes ,
élles s'aveuglent. Souvent ce n'est qu'a
mour propre qui nous porte à ces lon
gueurs excessives , c'est que l'on veut
voir si l'on a manqué , r on pas par a-
mour de Dieu comme il semble quel
M iiij
17* Le Régne de D i e tt
quefois., mais pat amour de soy-mêmc,
II ne faut pas aullì faire trop d'examen
fùr quantité de menues actions , ou sor
de bonnes actions qui ne sont pas com
mandées, comme d'aller à un lieu de
devotion par exemple ou à un autre.
Ne pas employer autant de temps à
considerer ce qu'il faut faire , comme à
faire ce qui est requis ; mais comme die
Saint Basile , agir librement po,ur ne
point lasser nostre esprit , perdre le
temps , & nous mettre en danger d'in
quietude , de scrupule & de supersti
tion ,, c'est comme parle Saint François
de Sales.
Grenade donne avis de s'éloigner avec
beaucoup de soin de toute presomp
tion. Sainte Therese au chapitre i9. de
fa vie , dit que l'ame ne doit pas s'ex
poser aux occasions quoy qu'elles re
çoivent les plus hautes communications
divines , parce qu'elle tombe encore
comme l'experience le fait voir. Jamais
donc on ne doit se confier ny sur les
victoires que l'on a pû remporter fur
les vices , ny fur les bonnes habitudes ,
ny fur l'éloignement où l'on est de tout
mal , ny fur la mortification de ses pas
sions ; mais craindre toujours , Sc Ce fou-
venir de ce qui est écrit , que celuy qui
aime le peril , y trouvera fa perte. On
EN l' O R A«l S O N M E N T A L E. 173
a vû des Saints qui aprés avoir rempor
té de glorieux triomphes dans leur jeu
nesse , de la sensualité , se sont miscra-
blement perdus dans leur vieillellê : que
. celuy qui est debout prenne garde de
ne pas tomber.
Les desseins qui occupent le cœur
font un tres-grand empêchement dans
le service de Dieu ; comme par exem
ple de devenir sçavant , d'avoir une
charge , de se procurer quelque em-
ploy , de travailler en de certains lieux,
d'avoir de certaines habitudes. Quand
Dieu demande cela de nous , l'on peut
y penser dans son ordre , mais n'en
avoir pas le cœur occupé. Il est bon
de donner son attention aux choses au
tant qu'il est necessaire , mais il n'est
pas bon d'y donner son cœur , je dis de
donner son attention autant qu'il est
nécessaire , pour obvier à un tres-grand
abus des personnes qui donneront des
heures , ou des jours , ou des semaines
à penser à des choies qui ne demandent
que tres peu d'attention ou qui y pen
sent hors de temps ; par exemple quand
elles travaillent à d'autres choses , ou
qu'elles s'en occupent longtemps aupa
ravant qu'il soit necessaire. Pour bien
faire ce que l'on fait , il ne faut point
donner son attention à ce que l'on ne.
' M v
274 Regne de Dieu
fait pas : chaque moment a fa bené
diction , & il le sain bien remplir.
Vous voyez des gens qui faisant une
action pensent à une autre qu'ils dot.
vent faire , & quand ils font cette
autre ils songent encore à quelque au
tre qu'ils ne font pas , & ainsi jamais
ils ne s'acquittent bien de ce qu'il font ,
ils révent toûjours au sutur qui n'est
pas encore , ou au passé qui n'est plus :
& laistent perdre les precieux momens
du tems present qu'ils devroient ména
ger avec beaucoup de foin.
Saint François de Sales avertit que
le demon fait entreprendre quelque
chose d'excellent prévoyant qu'on* ne
l'achevera pas , pour détourner d'en
poursuivre une moins excellente que
l'on auroit achevée ; qu'il donne le
change , proposant pour empêcher un
bien , un autre qui semble meilleur ,
lequel aprés que nous lavons commen
cé , il en propore un troisième se con
tentant que nous fassions plusieurs com-
mencemens pourveu que nous ne fas
sions pas de fin.
La bien heureuse Catherine de Gen-
nes assuroit que si on luy eust demandé
ce qu'elle vouloit , qu'elle n'eut jamais
pû répondre autre chose , sinon je veux
ce que j'ay en ce moment & rien autre
en l'O ai s on Ment aie. 17J
chose : souvent l'on a de certaines pré
tentions sort subriles , & occultes donc
à peine l'on s'apperçok , qui empêchent
la pleine liberté de l'ame , &c tout cela
couvert du zele de la oloire de Dieu. O
qu'il fait bon s'abandonner à la divine
conduite , & se contenter de ce qui
nous arrive. Il y a des gens qui au
ront des deíleins cachez durant bien
des années dans le fond de leur ame ,
fans les reconnoistre , cependant c'est
cc qui les prive de la benediction en
tiere attachée à leurs occupations pre-
sentes .
S'attacher trop à l'cvenement des cho
ses quoy que saintes est un grand défaut ;
Dieu souvent en inspire les desteins
quoy qu'il n'en veuille pas l'accomplis-
sement : comme l'évenement n'est pas en
nostre pouvoir , il faut le laisser entre
les mains de Dieu pour en disposer se
lon son bon plaisir. •
Ne pas assez s'abandonner à la divi
ne providence , est un tres- grand obsta
cle aux benedictions de Dieu , comme
de ne la pas regarder en toutes choses.
Si c'est une verité de soy qu'une feuille
d'arbre ne tombe pas fans ses ordres , &
un cheveu de nostre teste , à pins forte
taison une peine d'esprit qui nous arri
vera , ou une affliction corporelle , ou
M vj
tyé Le Regne de Dieu
la perte de nôtre temporel ou le dé
laissement de nos amis , ou quelque
contradiction d'autres personnes. C'est
une chose étonnante , on trouve peu de
Chrétiens qui ne se confient en Dieu
pour leur salut éternel ; & cependanc
c'est une chose trés ordinaire d'en ren
contrer qui n'y mettent pas leur con
fiance pour les choses temporelles. Si
pour une éternité on s'y confie bien , à
plus forte raison pour ce qui arrive dans
une vie presente , Sc que la mort en
leve bien tost.
Sainte Therese remarque une tenta
tion qui arrive à plusieurs , au chapitre
13. de fa vie , qui est de vouloir trop
tost instruire les autres ; & elle assure
que souvent cela a peu d'eflset , rappor
tant que pendant plusieurs années de
íbn imperfection , il n'y eût que trois
ames qui firent profit de l'oraison par
so» moyen ; & que de plus cela appor
te dommage à l'ame en ce temps-là. Je
ne veux point , disoit Saint Bernard , à
un certain qui se méloit trop tost de
travailler pour le prochain , estre riche
de vostre pauvreté , il saut se remplir
auparavant que de donner aux aurres.
11 est même arrive à plusieurs de s'être
perdus pour avoir voulu inconsidere
ment vaquer au salut des autres.
r n t'O raison Mental i. 277

CHAPITRE VIII.

Du point tfhonneur.

SAinte Therese au chapitre 5. de là


vie , declare que le point d'honneur
fait des ravages dans le chemin de l'o-
raison , elle ajoûte , je voy des person
nes qui font des œuvres merveilleuses
pour Dieu , & qui rempent encore fur
la terre , parce qu'elles ont encore un
point d'honneur : Si le pis est que le
diable leur fait croire qu'elles sont o-
bligces de l'avoir : elle dit encore que
le point d'honneur & le plus petit , est
la peste de l'oraison ; elle dit de plus ces
belles paroles. Vous pensez vous con-
joindre avec Jesus-Christ par l'union ,
& il a esté outragé d'injures & faux té
moignages : & cependant nous voulons
conserver nostre honneur , & mainte
nir nostre credit , cela est impossible.
D'avantage elle enseigne qu'il se faut
mortifier même en petites choses qui re
gardent l'honneur peu à peu; & apporte
pour exemple que n'étant pas instruite
des rubriques du Breviaire , elle n'osoit
s'en faire instruire par des Novices qui
les sça voient , craignant de leur donnee
i78 Le Regne de Dieu
mauvais exemple ; mais qu'ayant rejet-
té ce faux point d'honneuj, elle édifioic
beaucoup en les demandant , elle dit au
chapitre 2.7. de fa vie , nous penserons
imiter le mépris de nostre Seigneur, dans
la poursuitte de l'honneur , c'est un che
min égaré. Qui^celuy-là se trouvera
honnoré qui aura rejetté l'honneur pour
son amour , que celuy-là se verra muny
de sageílè qui s'est réjoiiy d'estre tenu
pour fol. Au chapitre 11. du Chemin de
Perfection , Dieu nous garde par fa
sainte Passion de dire ni de penser , je
suis plus ancienne dans l'Ordre , je suis
âgée , j'ay plus travaillé , celle-là est
mieux traitée que moy. Dieu nous dé
livre de ces personnes qui veulent ser
vir Dieu , & avoir soin de leur honneur
craignant l'infamie. 11 n'y a point de
venin qui donne la mort si irremissible-
ment , comme ces choses détruisent la
perfection : au chapitre tj. du même li
vre , que la Religieuse qui sera de plus
noble extraction aye moins en bouche
le nom de son Pere ; quand il y aura
quelque contention d'honneur parmy
vous autres , qu'on y apporte remede
promptement ; que celle-là craigne d'ê
tre un judas , qu'on luy donne des peni
tences , on se doit contenter du Pere du
Ciel qui nous est donné ; au chapiue
i n l*0 raison Mentale. 279
si8. tel croit qu'il ne se soucie poinc
d'honneurs ou qu'il est pauvre , & nean
moins il ne rejette pas i'honneur , ny les
richesses : au chapitre iç>, qu'il se faut
peu soucier de la faveur des Superieu
res. O Monscigne* s'écrie cette sainte,
si nous vous connoissions bien nous ne
nous soucierions point d'autres choses.
Cette grande amie du Fils de Dieu
pratiquoít ce qu'elle disoit avec une
fidelité admirable , ayant en horreur cet
honneur , & mettant la joye dans les
mépris & opprobres ; l'on rapporte sur
ce siijet, que comme un jour le Pere
Hierôme Gracien faisoit recherche de
la nobleste de la sainte , elle luy dit of
fensée de se procedé , mon Pere il me
suffit d'être fille de l'Eglise , le Roy ne
s'appelle pas Seigneur d'un petit villa
ge. Son divin Maistre l'avoit bien vou
lu luy- même instruire sur ce sujet : car
comme on luy conseilloit de ne don
ner la qualité de fondateur du Monas
tere des Carmelites de Tolede qu'a un
grand Seigneur , il luy dit , ma fille vous
vous trompez lourdement si vous vou
lez avoir égard aux loix , & aux coutu
mes du siecle , tournez les yeux sur
moy & vous verrez que je suis pauvre,
& méprisé , croyez-vouS que les grànds
de la terre soient grands devant taoy
i8o LeRegne di Dieu
pOur leurs qualitez t- ce doit estre de
leur vertu , & non pas de leur exttac-
tion que ceux qui me suivent doivent
tirer toute leur gloire. Nostre Seigneur
l'ayant toute remplie de ces sentimens
elles les inspiroit puissamment à ceux
qui l'approchoient : comme il se voit
au Pere Anthoine de Jesus le second
Carme déchaussé , à qui la sainte de
mandant , le voyant balayer au milieu
de la rue devant la porte du Monastere
de Durvele , mon Pere ou est l'hon-
neur ; il luy repliqua , je maudis le
temps , où j'ay fait estat de l'honrteur ;
une parole sortie de fa bouehe estoit
quelque fois capable de détruire ce
maudit point d'honneur comme il arri
va à un grand predicateur qui fe plai
gnant du resus qn'on luy avoit fait d'une
chaire elle ne luy fit que dire , mon Pe
re & à cette feule parole il reconnut
fa vanité.
L'on doit icy remarquer avec bien
de l'attention ce que cette sainte , dont
la doctrine est une doctrine du Ciel se
lon le témoignage de l'Eglise , dit du
point d'honneur ; qu'il fait des ravages ,
qu'il n'y a point de venin qui donne la
mort si irremissiblement , comme il dé
truit la perfection , que le moindte petit
point de ce maudit honneur est une peT
in l'O raison Mentale. iSi
fte , que la personne qui va par là tient
un chemin égaré , qu'il luy est impossi
ble , remarquez ce terme , impossible
d'estre unie à Jesus- Christ , qu'elle à su
jet de craindre d'estre unJudas , & qu'en-
fin elle prie Dieu de la vouloir délivrer
de ces gens qui le veulent servir , & avoir
soin de leur honneur craignant l'infamie.
Je n'ajoûte rien en cela aux sentimeHs ,
& termes de la sainte. Mais ce qu'il
faut encore bien peser , est l'avis qu'elle
donne que le pis est que le diable fait
croire que l'on est obligé d'avoir de
l'honneur , , il est vray que c'est une
grande tromperie aux Disciples d'un
Dieu crucifié ; car quel moyen de le con
siderer & le voir l'opprobre des hommes,
& vouloir être en quelque estime. Je ne
pretens pas par la soûtenir en rien ces
gens qui s'abandonnarïs.au peché , ne le
soucient pas de leur honneur ; mais feu
lement je veux dire que s'abstenant du
mal , & marchant dans le service de
Dieu , il faut bien se donner de garde de
se mettre en peine du point d'honneur ,
qui fait ramper sur la terre comme le re»
marque la Sainte , des personnes qui
d'autre part font des œuvres merveilleu
ses pour la gloire de Dieu.
Plusieurs & même de ceux qui sont
grandement à Dieu tombent icy dans
i8z Le Règne de Dieu
une certaine tromperie , s'imaginani
qu'il faut apporter quelque reserve à
1 egard de certaines infamies ; par exem
ples ils mépriseront facilement tout le
mal que l'on dit d'eux , mais si l'on par
le contre leur chasteté , ils ne le peuvent
souffrir , ne prenant pas garde à la doc
trine du Fils de Dieu fur ce su jet , lequel
parlant à ses Disciples leur dit , vous es
tes bien- heureux lorsque les hommes au
ront dit toute sorte de mal contre vous ;
& ce qui est à peser , est qu'il leur avoit
dit auparavant , lorsqu'ils auront mal
parlé de vous ; mais comme cet adora
ble Maistre prevoyoit bien que l'enfer &
ses suppôts n'oublieroient rien pour dé
crier ses serviteurs il ajoûte , & qu'ils au
ront dit toute sorte de mal. Il est vray
qu'il faut estre tendre au sujet de la
chasteté pour conserver cette vertu ,
mais c'est un abus que de n'estre pas
prest de souffrir la calomnie en cette
matiere aussi bien que dans les autres.
Je sçay que l'adorable Jesus n'a jamais
voulu estre soupçonné du vice contrai
re , mais je fcay que la Vierge des
Vierges , & qui est appellée par l'Egli-
se la Virginité même , a esté soupçon
née d'adultere par le plus saint homme
qui fât fur la terre. Je fcay que des
Fondateurs d'Ordres, & de tres-grands
EN l'OfcAISON MENTALE. 1S5
Saints , des Peres de l'Eglisc , de rres-
pures Vierges en ont esté accusez, &
décrier publiquement. L'ame n'est pas
entierement à Dieu , qui n'y est pas
abandonnée pour toutes les infamie6
qui peuvent arriver , veillant de fa part
à n'en pas donner de veritable sujet , je
dis veritable. O mon Dieu que ce point
d'honneur arreste d'ames qui d'autre
part font dans une grande mortification
d'elles mêmes. C'est le ver qui s'engen
dre dans les plus beaux fruits , qui les
gaste entierement au dedans.
Voilà pourquoy , dit un grand Servi
teur de Dieu , le Pere Surin de la Com
pagnie de Jesus , Saint Ignace en fes
constitutions a recommandé à fes en-
fans de mépriser tout ce que le monde
aime , c'est-à-dire la réputation , & de
desirer de tout son cœur le contraire jus
ques à estre tenu pour fol s'il se peut
faire fans en donner l'oecasion ; qu'il a
enseigné cette Doctrine pour oster aux
siens un des plus grands empêchemens
qui soit , qui est cette fageííe humaine
desireuse de fa reputation , & pour oster
un tel obstacle il a proposé le jeu si
haut , que de leur mettre devant les
yeux comme un degré précieux le de
sir du mépris , jusqu'à estre rendu mé
prisable en ce qui est de plus cher à la
i$4 Lli Regne de Dieu
nature raisonnable. Il est vray ajoure
ce Pere , que celuy qui a osté cet empê
chement marche avec une grande liber
té , & ne trouve rien de difficile en la
voye de l'esprit.

CHAPITRE IX.

T>h respeEl humain.

JE puis bien dire en ce rencontre , ce


qu'autrefois a dit un Pere de l'Eglise
quoy que dans un sujet diffèrent , que
quand toutes les parties de mon corps
scroient changées en autant de langues ,
il ne me íeroit pas possible d'exprimer
tous les maux dont le respect humain
est cause , & tous les biens qu'il em
pêche. C'est le respect humain qui lais
se l'impunité aux crimes,qui soutient les
plus vicieux Sc coupables, qui abandon
ne ceux qui font fans défenses , qui com-
damne les innocents,qui renverse toutes
choses , & met tout dans le desordre.
C'est le respect humain qui rend coupa
bles de mille crimes des personnes d'au
tre part exemptes de vices , par une
molle complaisance aux passions d'au-
truy. C'est le respect humain qui porte
la creature jusqu'a un tel excés que de
en l'Okaison Mentale. i8j
souler aux pieds les interests d'un Dieu
pour les interests des hommes , qui rend
souvent inutile le prix de son sang , qui
fait quelquesois dissimuler les plus hor
ribles attentats contre fa divine Majesté ,
& garder le silence en des sujets où tou
tes les creatures devroient crier pour
venger l'ofrence du Createur. C'est le
respect humain qui fait recevoir à l'E-
tat Ecclesiastique sans vocation , aux
Ordres sacrez ceux qui n'y ont pas les
dispositions requises , à la qualité de
Confesseur , & deJuge des consciences
ceux qui n'y sont pas propres , aux Be
nefices ceux qui en sont indignes , &
qui par fuite est la cause de tous les
ctimes qui en arrivent , de tous les sa
crileges qui se commettent , des propha-
nations épouventables de nos plus saints
misteres , de la perte des pauvres ames,
du mauvais usage des biens Ecclesiasti
ques, de grands scandales que l'on voit
8t d'une infinité de desordres & de mal
heurs , qui comme un déluge terrible
vont mnondant presque toute la terre.
C'est le respect humain qui empêche
un grand nombre d'à mes de se conver
tir , ou de faire profession de la devo
tion, qui empêche la frequentation des
Sacremens , la pratique des bonnes œu
vres, & mille biens que l'on feroit sans
i%6 Le Regne de Dieu
les veuës mal- heureuses qu'il donne.
C'est le respect humain qui fait des dé
gats estranges dans les Communautez ,
& ordres , qui a esté cause en bien des
rencontres du relâchement des maisons
les plus reglées , qui sert d'obstacle à la
reforme de celles qui font en desordre,
qui ruine la Discipline Ecclesiastique
dans les Dioceses où elle est plus forte
ment établie , qui empêche son réta
blissement dans ceux où elle n'est plus
en vigueur. C'est le respect humain
qui tient captives de belles ames appel-
lées puissamment aux plus saints estats
de la perfection ; la peur de déplaire
à quelques personnes , de mécontenter,
d'en recevoir des reproches , d'en souf
frir quelque chose , les arreste ; & elles
n'arrivent jamais où Dieu les veut.
Voicy comme en parle une excellente .
Fille , recluse en Flandre , dans son livre
d; la Ruine de l'amour propre. S'il se
presente quelque occasion de secourir
le prochain en quelque necessité que ce
soit, corporelle ou spirituelle , & que
pour ce on en pourroit faire quelque
soupçon , encore qu'en nostre action il
n'y ait que du bien , Sc nul indice de mal
on laiste son prochain en danger , par
crainte qu'on ne die ou pense cecj , ou
cela. Crainte qui à la verité donne un
EN L' O R A I S ON M EN TA LE. 187
grand empêchement à parvenir au pue
amour de Dieu : Ce sont les paroles de
cette grande ame. A la verité qui vou-
droit s'amuser au qu'en dira t'on ; il
fàudroit lailler la plupart des bonnes
œuvres. Les ames quitteroient leurs
Directeurs quoy que donnez par l'esprit
de Dieu , & se priveroient des benedic
tions qu'il plaist à nostre Seigneur lent
donner par ces personnes ; les Direc
teurs abandonneroient les ames que
Dieu leur addrellè ; les Missionnaires
leurs Missions , les Superieurs les plus
Saints leurs charges ; car l'on peut bien
s'attendre à quantité de contradictions
quand on agit par l'esprit de Jesus-
Christ. Combien de calomnies l'Enfer
a-t'il suscitées , combien de médisances
a-t'il fait publier contre les plus grands
Saints de l'Eglise , combien de murmu
res , de bruits , d'orages , de tempestes
contre ceux qui luy ont fait plus sorte
ment la guerre; A tout cela il faut met
tre bas le respect humain , faire le bien ,
ne donner aucune veritable occasion de
médisance , & laitier dire. Nous eu
avons l'exemple en nostre divin exem
plaire l'adorablejt fus. Les Scribes St
les Pharisiens se fcandalisoieut beau
coup de sa srequentatation avec les pe
cheurs , il en murmuroient hautement ,
z8S Li Règne m Dieu
ils en faisoient des reproches à scs Dis
ciples ; cependant ce débonnaire Sau
veur n'en frequentoit pas moins les pe
cheurs ; le respect humain , & le scan
dale que l'on en prenoit , ne le détour
noient en rien de sa divine charité. II
laissoit dire,&murmurer, & pratiquoit
toûjours des actions d'un amour vraye-
ment misericordieux pourdes plus mi
serables. Mais ne sçavoit il pas bien
que les ignominies de fa croix devoient
estre un seandale auxJuifs , cela l'a-t'il
empêché de porter les opprobres de fa
douloureuse paillon ; si l'on objecte que
Con Apostre dit qu'il ne m»ngeroit pas
d'une viande , quoy que permise , s'il
sçavoit que ses freres en fussent scanda
lisez , il est aisé de voir que le disciple
ne peut pas estre contraire au maistre ,
& qu'ainsi comme il est clair par les pa
roles de cet Apostre , il parle d'actions
indifférentes qu'il n'est pas neceílaire de
faire & que l'on peut obmettre , com
me par l'exemple qu'il apporte de man
ger d'une certaine viande , il est tres-
facile de reconnoistrc : mais quand il
s'agit de ne pas faire le bien où l'on est
appelle" , où Dieu est glorifié , que le
monde crie & rempeste tant qu'il
voudra , il faut demeurer dans l'or
dre de Dsieu , autrement tous les
in t O r Ais on Mentale. 189
plas grands biens qui ont esté faits
dans le cours des siecles dans l'Eglise au-
roient esté délaillez , un leul exemple
de nostre temps le peut bien faire voir.
Si SaintFrançois de Sales avoir quirte le
foin des Religituses de la Visitation
pour tous les murmures que l'on en a
fait contre luy dans les commencemens
de ce saint Institut , tous les reproches
qu'il en a souffert , même des serviteurs
de Dieu & j'ay appris de la propre bou
che de l'un de ces grands Serviteurs de
Dieu de nostre temps que luy mesme en
avoit fait reproche au Saint , car on ne
manquoit pas de bien trouver à redire
qu'un homme & un Evêque chargé
d'un Diocese fut si souvent avec des
filles. Que n'a-t'on pas dit pour le mê
me sujet contre Saint Hierôme , on alla,
mesme jusques- là que de rendre témoi
gnage contre luy , l'accusant d'impureté
avec Sainte Paule. Apres tout cela ,
dis-je , si Saint François de Sales, sous
pretexte d'empêcher le monde de par
ler eust quitté le dessein & le soin de
l'institut de la Visitation , il est Tray que
le monde eust cellè de parler, mais le
diable auroit eu son compte, & l'Egli-
se seroit privée d'un ordre tres floris
sant , & Dieu de la tres grande gloire
qu'il en tire.
N
2jo Le Regne de Dieu
C'est un abus, dit encore la recluse,
de différer à mettre en execution quel
que acte de vertu , pensant que si je fais
cecy ou cela , on pensera que je le fais
pour estte tenu & dit vertueux , ou pour
quelque autre respect humain . comme
craignant de déplaire à quelque person
ne. On doit faire toutes ses actions fans
jamais regarder à la creature , c'est le
vray moyen de parvenir au pur amour
de Dieu.
C'est encore un respect humain , écrit
cette vertueuse ame dans son excellent
livre, quand nos amis font éprouvez ,
les quitter craignant la honte , & de
recevoir quelque tache en nostre repu
tation. Nostre Seigneur qui sçavoit le
murmure des Pharisiens , laissa t'il la
Wagdeleine , & toy petit vermisseau de
terre , tu seras honteux de ton frere ou
de ta sixur affligée ; ce font ses termes.
Mais où trouvera t'on des personnes
qui ne soient sujettes à ce respect hu-
main ; l'on s'aime trop , on se recher,,
che trop pour participer aux croix des
personnes humilièes. La prudence hu
maine regne trop , la sagesse de la chair
est trop considerée , helas ! cela s'est bien
veu dans les opprobes de la passion du
Fils de Dieu , tous ses disciples le quit
tent , ecluy qui estoit le plus fcrvetje
en l'O raison Mentale, iji
J'entre eux n'oseroit pas dire devant une
simple servante qu'il le connoist , il jure
& déteste qu'il ne scait qui il est , dans
leur esprit même , ces pauvres disciples
ne sçavoient qu'en penser sur les mira
cles qu'ils luy avoient veu faire , toutes
les actions les plus saintes de fa vie ne
leur faisoient plus d'impression : grande
consolation pour les Chrestiens qui font
à la íìiite du Fils de Dieu , car il est écrit
que le disciple n'est pas audeflus du mais-
*re : cependant cét état de délaissement,
Sc d'opprobres n'est pas non-feulement
goûté en la pratique que l'on en pour-
roit foire , mais à peine le peut-on goû
ter dans les autres que l'on estime mal
heureux d'y avoir quelque part, tant il
est vray que le pur esprit du Christia
nisme est rare , & l'on n'oseroit quasi
approcher de ces personnes crucifiées ,
dans la grande peur où l'on est de ga
gner quelque chose de leurs croix ; cho
se étonnante , l'on n'entend parler par-
my les personnes spirituelles que de la
Croix , & du bonheur des croix , & à
peine en troúve-t'on qui ne les suyenr.
j'ay remarqué que la veuë humaine est
si ordinaire dans ce qui est mefme plus
éloigné ce semble de la nature , comme
dans les mépris , opprobres , & délaif-
semecs , qu'elle s'y rencontre quasi toû-
Nij
Le Regne de Die u
jours ; & c'est ce qui fait que l'on ap
plaudit facilement , que l'on fait cas ,
que l'on soutient des gens fort crucifiez
quand ils ont quelques creatures consi
derables , qui íbnt encore pour eux ;
mais lorsque ces gens se trouvent dans
un delaissement presque universel , &
particulierement des personnes de dévo
tion , en mcsme temps on les quitte , on
en a honte , on n'oferoit plus parler
d'eux , c'est que la veuë de la creature
ceste ; quand il y avoit des gens de bien
qui soûtenoient , qui en parloient hau
tement , on faisoit le même, la créatu*
re agit facilement avec la creature , par
le ailëment & pense comme la creature.
Mais lorsqu'on ne la voit plus , on man
que , marque que l'on y estoit appuyé,
quoy que l'on s?imaginast avoir des
yeuës bien pures. Helas il y a peu d'a
ines qui ne veulent que Dieu seul , Sc
comme dans ces grands délaissemens , il
n'y a plus que luy seul , on ne s'y arrête
plus ; l'amour propre que l'on porte pat
tout ctaignant de n'avoir pas son conte
au milieu de ces abandonnemens , ôc
ayant peur d'en recevoir quelque mau
vais traitement , approuvant des gens
que les créatures n'approuvent pas , fais
que l'on fe retite , que l'on se cache ,
que l'on dissimule , que l'on garde le si
e n t' O *- A i s o n Mentale. 2.9$
lence ; & cela arrive à des personnes qui
d'autre part sont tres vertueuses , mais
le vieil Adam n'y est pas encore entre-'
remeht mort.
O respect humain , ô respect hamain ,
que tu es cause de maux , Sc que tu em
pêche de biens. N'attendez jamais une
haute perfection des personnes qui sont
faciles à s'y laister aller , quelque vertu
qu'elles ayent ; car celuy qui fe met
encore en peine de l'estime de la crea
ture ne connoist pas veritablement son
neant , Sc est dans une grande ignoran
ce de la verité fondamentale des voyes
divines: , dont nous avons dit , qu'à
proprement parler il n'y a que Dieu
qui est.

CHAPITRE X.

De la prudente hwmalnt.

A Présavoir traitté du point d'hon


neur , & du respect humain , il est
bien necessaire de parler de la pruden
ce humaine la grande amie du respect
humain , & du point d'honneur ; cat
c'est cette prudence qui trouve des rai-
sons pour les excuser favorablement ,
qui les appuye de specieux pretextes ,
Le Regne de Dieu
colorez même de l'interest de Dieu , qra
les soutient par les apparences d'une vai
ne necessité qu'elle tâche de persuader j.
c'est cette prudence qui leur donne en
trée dans les lieux où ils ne devroient
jamais paroistre , comme dans les cloî
tres , c'est elle qui les fáit revivre dans
des ames d'élite , ou la grace les avoit
anéantis. Il y a des certaines personnes
dit sainte Therese au chapitre ri. de íâ
vie , qui sont en estime de vertu , & qui
font encore cas de certains point d'hon
neur : mais c'est parce qu'elles disent
que c'est prudence , & que c'est pour
conserver leur authorité afin de faite
plus de profit. L'ame éclairée , dit enco
re la Sainte , se rit de ses personnes &
sçait bien qu'elles profiteroient d'avan
tage en foulant aux pieds cette autho
rité d'état pour l'amour de Jëíùs-Christ ,
& au chapitre 17. de fa même vie , elle
s'écrie. O monde , ô monde , comment
ton honneur prend accroissement, parce
qu'il y en a bien peu qui te connoissent,
Sc combien empietera-t'il d'avantage si
nous pensons que nous servirons mieux
à Dieu estans tenus pour discrets. II
semble à present que l'on ne donne pas
bonne édification , de n'aller pas en
bonne conche , & avec authorité , & aa
même chapitre elle ajoûte. U n'y a pas
IN l' O R A I S O N MenTAII. IJJ
même jusqu'au Prestre , au Religieux ,
à la Religieuse qui n'estime donner du
scandale aux foibles & qui ne tienne
pour une nouveauté blâmable de porter
des hardes rapetaílées. Elle assure au
chapitre i3. de sadite vie , que par nos pe
chez il y a peu de personnes qui n'ayenc
trop de discretion , & c'est ce qui empê
che les ames d'avancer. Au chapitre i6.
demandant pourquoy si peu de person.
nes se convertissent aux sermons , elle
répond que c'est que les Predicateurs
ont trop de prudence , & quils disposent
leurs Sermons en sorte qu'ils ne déplai
sent à personne qu'ils pourroient avoir
bonne intention en cela , mais qu'ils fe
ront peu de fruit tenant ce procede ,
que ce qui leur donne cette tepidité , est
qu'ils n'ont pas la vie en horreur , &
qu'ils sont cas de l'honneur ; que les
bons Predicateurs ne se soucient non
plus de gagner tout comme de perdre ,
que c'est nne grande liberté de tenir en
captivité le désir de vivre selon les Loix
du monde. Elle rapporte en un antre
lieu que l'on allegue pour excuse que
nostre siecle est différend des precedens.
Cependant cette prudence de la chair
est appellee par l'esprit de Dieu une
mort , quoy qu'en disent les Sages du
monde , & le grand Apostre ne se eon
N iiij
296 Le Regne de Dieu
tente pas de la comdamner , mais ce
qui n'est pas ordinaire en l'Ectiture , il
cite sur ee sujet des autoritez pour sou
tenir ce qui estoit déja astez autorisé "j
puisqu'il n'écrivoit que par le mouve
ment du saint Esprit , car il est écrit dit
cet homme Apostolique , & je perdray
1a sageíledes sages, & je reprouveray
la prudence des prudens : mais ne s'é
crie t'il pas encore, fi quelqu'un d'entre
vous paroist sage , qu'il devienne fol ;
il entend de cette folie qui est une plus
grande sagesse que toute la prudence des
hommes ; ne proteste-t-il pas qu'il est luy
même de ces foux pour Jesus- Christ. Si
nous en voulons croire au livre de l'smi-
tation de Jesus - Christ , il faut embrasser
cette folie pour mener une vie sainte &
Religieuse.
O combien d'actions Tes Saints ont
fait qui ont paru une pure folie à 1a
prudence humaine , qui s'en est ry , qui
les a blâmez durant leur vie , qui les à
contredits. Combien de pratiques fort
usitées parmy ces anciens Peres du de
sert pour mortifier le jugement & la rai
son de leurs disciples , qui selon la pru
dence humaine sont ridicules ; n'étoit ce
pas une chose digne de risée aux yeux
des Sages du monde , de voir sainte The
rese se traîner par terre couverte d'un
t n l'O raison Mentale. 197
bast chargé de pierres comme une beste ?
de voir les disciples du Pere Baltazar Al-
varés de la Compagnie de Jesus , & l'un
des Directeurs de cette sainte , courir
par les rués traînant publiquement des
charognes puantes ; estoit-ce un excel
lent conseil selon la prudence humaine
de saint Dominique , au Prelats qui
travailloient à la conversion des hereri-
ques du Languedoc , de n'avoir plus de
caroíles , plus de tables magnifiques ,
& somptueuses, pas même de valets, &
de vivre en une tres grande pauvreté ?
mais que la prudence humaine pourra-
relle dire à ce que Jesus- Christ a con
seillé , & à ce qu'il a fait ; mais ces cho
ses luy sont cachées , la manifestation
n'en est donnée qu'aux petits. Ces sages,
ces prudens , ne voient , dit un serviteur
de Dieu , qu'absurdité & tenebres , où
les saints ne eroyent qu'une grande sa
gesse & lumiere divine , parce qu'il sont
destituez de la lumiere de pieté , qui est
la science des Saints. qui est donnée au»
(Saints Docteurs.

I
;ï<?S Le Regne de Diev

CHAPITRE XI.

Du defir déreglé dessciences.

LE Jeíîr déreglé des sciences est un


des plus grands obstacles à l'union
de Dieu , parce que la science donne si
l'on n'y prend bien garde une certaine
siiffisanee d'esprit qui déplaist grande
ment à nostre divin Sauveur. Les scien
ces font les richesses de I'eíprit , mais in
comparablement plus dangereuses que
les richeíses exterieures : & l'on peut
dire de ces richesses spirituelles encore
bien mieux que des autres , que quoy
qu'elles soient bonnes en elles-mêmes,
cependant dans la corruption de la na
ture , elles mettent en un tres-grand
.peril ceux qui les poísedent ; en forte
que si nostre divin Maistre a marqué
dans l'Evangile comme une impossibili
té morale aux riches des biens de ce
monde d'entrer dans le Royaume des
cieux , c'est à dire une extrême difficul
té & bien plus grande qu'on ne pense ,
comme les paroles de nostre Sauveur
l'enseigne clairement , il faut dire la
même chose avec plus sorte raison des
riches d'esprit ; comme au contraire
i n t'O raison Mentale. 199
bien- heureux les pauvres d'esprit , car
c'est à eux qu'appartient le Royaume
des cieux ; ceux donc qui desirent d'ê
tre riches d'esprit , aussi bien que ceux
qui veulent lesrichellès exterieures tom
bent dans les tentations & les filets du
diable, en plusieurs delìrs inutiles &c
pernicieux qui les menent à la mort Sc
la perdition : c'est pourquoy l'angelique
docteur enseigne que la science est une
occasion aux hommes de n'estre pas
devots comme iladéja esté remarqué ;
Sc saint François de Sales cite en son li
vre Je l'amour de Dieu ce saintDocteur,
disant qu'il assure que souvent les plus
simples , & les femmes abondent en de
votion , & sont ordinairement plus ca
pables de l'amour divin , que les ha
biles gens & sçavans ; car enfin le grand
Apostre dit nettement que la science en
fle ; or il n'y a rien de plus opposé aux
graces & communications de Dieu ,
que cette enflure d'esprit , rien qui l'o-
blige d'avantage non seulement de ne se
pas communiquer , mais même se reti
rer des ames qui luy sont plus cheres &
agréables quand elles tombent en ce
malheur.
Les sçavans souvent ne s'humilient
pas assez , ils laillent aller leur esprit à
«ne secrette élevation qui leur donne
Nvj
3 ©o Le Regne beDieit
bonne estime de leur suffisance , de leurs
lumieres , qui les fait appuyer sur leur
capacité , & ne pas faire grand cas des
autres qu'ils méprisent facilement quand
ils ne remarquent pas en eux les talens
d'esprit & de doctrine qu'ils ont , ils
font fort naturels se confiant beaucoup
en leurs talens , & croyant par là faire
beaucoup , ils n'anneantisent pas leur
esprit par une profonde humilité devant
Dieu, mesurant ses conduites à leurs
pensées , décidant des choses qu'ils n'en
tendent pas , improuvant des voyes in
terieures tres-íaintes dont ils n'ont pas
de lumieres, demeurant secs, froids dans
le chemin de la perfection qnoy qu'ils
en parlent & prêchent à merveilles.
Nous en avons une illustre exemple en
la personne de Thaulerc , il parloit , H
prêchoit , il droit des merveilles des
états parfaits du Christianisme , mais il
en estoit bien éloigné pour la pratique ;
& Dieu tour bon voulut se servir d'un
pauvre ignorant pour le tirer de ce bel
état aux yeux des hommes , mais bien
pitoyable aux yeux de, Dieu : helas qu'il
seroit à souhaitter que Dieu fit cette
grace à tant de predicateurs qui agiílènt
comme il faisoic. H fallut donc que
rostre Maistre , & si grand Maistre de-
vant le monde , devint le disciple d!un.
in l'Oraison Mis ta le. jor
ignorant & il fallut qu'il passast pour
insensé pour devenir sage de la sagesse
Evangelique. Dieu le conduisant par
des humiliations qui firent croire qu'il
avoit perdu l'csprit. L'histoire de Saint
François d' Assise rapporte que c'estoient
les sçavans de son Ordre qui s'oppo-
soient à ce que Dieu y vouloir établir,
c'estoit les suffisans & grands Prédica
teurs.
Grenade déplore le malheur de ceux
qui s'attachent aux sciences pour ces
raisons-là ; & cependant , dit-il , com
bien voyons nous de gens dans le mon
de qui recherchent les sciences ; & com-
bien voyons nous peu de disciples de
Jesus-Christ ! helas combien d'applica-
tion , combien d'années employées pour
entendre un peu quelques subtilitez de
l'écôle. C'est une chose merveilleuse de
vsir que l'on passera des six à, sept an
nées pour apprendre un peu, de latin ,
un peu de rethorique , ensuite plusieurs
années dans l'étude de la Philosophie ,
trois ou quatre années encore pour sça-
voir quelque chose de la Theologie , &
fi l'on veut avoir des degrez combien de
temps faut il de plus donner à l'étude *
Je ne blâme pas ces choses estant neces
saires dans l'ordre de Dieu , mais je dé
plore que tant d'années soient employées,
«5i Le R egn e ;d e Ou'j
à l'étudc des sciences , & que l'on donne
si pin de temps à la science des Saints ,
qui ne s'acquiert pas par la lecture des
livres , & par la force de l'esprit humain,
mais que l'on apprend aux pieds de Je
sus- Christ crucifié, par l'oraison qui se
donne aux esprits bien aneantis à eux-
mêmes, que l'on n'entend bien que par
la pratique ; car pour estre bien fça vants
dans l'écôle de Jesus-Christ , il faut plus
faire que dire ; ce divin Maistre nous en
ayant donné l'exemple , qui a esté tren
te années dans le silence &. la retraite ,
& n'a esté que trois ans & demy , con
versant , prêchant , & instruisant publi
quement. Pour devenir donc bien sça-
vant en la science des Saints, il faut
beaucoup étudier à l'imitation de la vie
des Saints. Pour dignement prêcher de
la pauvreté , du mépris , du renoncement
de soy même , de l'amour de 1a Croix ,
il faut pratiquer la pauvreté , il faut che
rir le mépris , il faut renoncer à íoy mê
me , & aimer les souffrances. Tous ceux
qui aspirent à la science & amour de Je-
sus-Christ crucifié, qui est la feule scien*
ce dont se glorifioit le Docteur des Na
tions , & l'un des plus grands Piédica-
teurs qui sut jamais , doivent aussi bien
que luy se plaire dans les opprobres,
necessitez de la vie , & dans toutes for
in l'Oraison Ment axe. )•}
tes de maux , ne se glorifiant que dan»
la Croix : étant crucifiez au monde # «&
le monde leur étant crucifié. C'est dâ*hs
1'étude de ce crucifiement qu'il faut em
ployer lesannez de nostre vie , c'est pour
cette étude que l'on doit ménager de la
solitude pour y vacquer plus à loisir , que
l'on doit se donner à l'oraison pour en
obtenir la grace , que l'on doit accepter
avec joye les occasions de souffrances ,
que la Divine Providence nous envoyé
& même faire plusieurs saintes pratique»
à l'imitation des Saints , d'abjection , de
mépris de nous mêmes , de mépris du
monde , de pauvreté , de mortification»
Ce sont là les actes des Disciples du Fils
de Dieu , que l'on soutient dans son éco
le , pour y avoir en verité le degré de
Docteur : mais helas ! ordinairement on
n'examine gueres fur cette matiere d'une
telle importance ceux que l'on employe
dans des états qui cependant demandent
bien de l'experience dans ces pratiques
Evangeliques.
On en demeure dans l'examen des
sciences humaines qui sont necessaires ,
mais qui sont bien peu de choses fans la
science de la Croix de Jesus-Christ , Sc
le désir des hommes va à cette science
humaine , dont Grenade remarqu,? plu
sieurs choses dignes de consideration ;
J04 Le Regne de Dieu
car premierement il dit , que la tentation
du désir excessif des sciences est violen
te ; ce qui a esté aussi bien remarqué
par le Pere Surin de la Compagnie de
Jesus, en voicy les paroles, llyena
qui se portent à l'étude des lettres avec
autant de captivité & d'attache que les
hommes en ont pour l'avarice , & pour
les plaisirs sensuels , & cela apporte db
grands maux. Premierement les forces
souvent s'y consument , secondement lè
cœur devient captif , & inhabile aux
choses spirituelles , aux maximes Evani-
geliques. On verra par fois un homme
amy de l'étude quoy qu'il soit d'une pro
fession sainte , aller avec grande ardeur
vers sa chambre , marcher avec précipi
tation fermer fa porte sur foi , puis s'en
aller vers son cahier ouverr , & se plon
ger dans la lecture avec une merveilleu
se effusion. Vous diriez que c'est un
animal quand il a apperçû í'abbrevoir ,
il redouble le pas , Sc y estant arrivé il
fe plonge dedans jusques aux yeux. Se
condement Grenade avertit que cette
tentation est difficile à vaincre , l'expe-
rience en est une fort bonne preuve;
Trosiémement qu'elle se couvre de mil
le pretextes specieux qui nous dérobent
d'autant plus dangereusement à nous
gaême 5 qu'ils ont pout objet en appa-
en i' OraisonMentàli. 30^
rence le bien public &c nostte propre uti
lité ; auíïï c« gens dit un antre grand
Serviteur de Dieu qui font toujours re
tirez pour étudier , font louez , &c cepen
dant devant Dieu c'est quelquefois une
pitiè 3 &c font plus dans l'attache du
cœur en cela qu'un avare qui court &
agit pour avoir de l'argent. Ces gens
dans leur retraite conversent peu avec
Dieu , sont toujours sur les Livres ; aus
si on ne voit pas qu'ils soient personnes
de grande oraison. Ils ne laissent pas
de passer pour spirituels à raison de leur
retraitte , specialement quand ils me
nent une vie austere pour lc boire &
manger , il font idolâtres des belles pen
sées , de choses curieuses , de subtilisez
d'esprit , de beaux mots , d'éloquence ,
choses qui font grande pitiè aux esprits
qui font éclairez des pures lumieres de
Dieu , qui découvrent bien dans ces at
taches une extrême vanité , & que tout
cela n'est qu'une source d'orgueil & de
tenebres. En quatriéme lieu Grenade as
sure que par un malheur déplorable
tout le monde est infecté de cet erreur ,
& que ce qu'il trouve de plus déplorable
est la conduite que l'on tient envers la
plûpart de ceux qui quittent le monde
pour embrallèr la vie Religieuse , que
l'on engage aussi-tost dans l'étude des
sciences humaines.
$o6 Le Rigne de Diiu
Cet Authcur tres spirituel & qui étoie
Religieux n'ignoroit pas les grands
maux qui arrivent dans les Ordres ré
guliers par l'attache aux sciences. Je le
repete , je ne blâme pas l'étude des scien
ces , mais les défauts qui s'y rencontrent.
II y a des ordres qui se sont perdus par
I'abondance des richeííes de la terre , les
richelses de l'esprit sont bien capables
de mettre un ttes-grand relâchement
dans les Ordres les plus austeres , qui
doivent grandement prendre garde à ne
laiílèr pas perdre l'esprit interieur , l'es
prit d'oraiíon , áe simplicité , de mé
pris & d'éloignement du monde , Sc de
ses maximes ; Sc de mettre des superieurs
sçavans dans la science des Saints pour
y soutenir l'esprit de Jesus-Chtist ; au
trement l'attache aux sciences peu à
peu les privera de l'intelligence pratique
des voyes de Dieu , infectera la pureté
des maximes de la Croix , & on fêra
filus d'état d'un sçavant Religieux dans
'Ordre , d'un homme d'intrigues , qui
sçaura bien les affaires , qui soutiendra
bien le temporel , qui gagnera l'esprit
des personnes utiles , que non pas d'un
bon Religieux , bien mortifié , bien dans
le pur amour du Fils de Dieu.
S'il arrive de si grands maux par l 'at
tache aux sciences parmy les hommes ,
M l'Oraison M intAli. J07
ilonc plusieurs sont obligez dans l'ordre
de Dieu , d etudier , & d'acquerir le»
sciences , si faisant ce qu'ils doivent fai
re , & ce que Dieu veut d'eux , ils tom
bent en tant de fautes par leur peu de
mortification ; que doit-on dire , & que
doit on penser quand la curiosité des
sciences se gtillè dans les maisons des
filles , à qui non-feulement elles sont
dangereuses , mais donc l'application"
qui s'y en fait est contre la volonté de
Dieu. O qu'heureuses sont les maisons
des Religieuses dans lesquelles tous les
livres curieux n'ont aucune entrée , od
Ton ny étudie qu'à limitation de Jefus-
Christ , & de fa tres (acrée Mere ; &
pour ce sujet on n'y admet point d'au
tres livres que ceux qui traittent des
moyens de la perfection Evangelique y
& au contraire , quelle épouventable
malediction à ces maisons dans lesquel
les on y fait toutes lortes de lectures ï
c'est l'entrée à l'esprit du monde que
plusieurs de ces livres inspirent , à la
superbe , à la vanité , &. à l'erreur.
Vous verrez de fes filles aprés avoir lu
«juelques livres de Theologie , ou quel-
ques imprimez touchant la grace & la
predestination , imprimez qui par ut»
malheur déplorable de nostre siecle sont
entre les mains des femmes aulfcbien
$08 Le Règne de DiEtr
que des Docteurs prononcer hardiment
sûr ces matieres , & s'élever quelquefois
par un orgueil diabolique au dellus de
toutes les puissances que Dieu a mises
dans son Eglise. Souvent ces lectures
font suivies de grandes peines d'esprit , de
doutes & tentations contre la Foi , d'ab-
batement , de relâchement dans les ob
servances , de disputes & de conten
tions , de partialitez & d'un si grand
nombre de désordres , qu'il seroit bien
difficile de les marquer. Les Superieurs
rendront un compte terrible au juge
ment de Dieu , s'ils ne remedient à ce
mal ; ôtant tous les livres des Monas
teres qui ne font point necessaires ost
miles , pour s'acheminer à la perfec
tion.
Sainte Therese écrivant à la Prieure
du Convent de Seville , & luy parlant
d'une lettre qu'elle avoit reçue , elle
dit. Elle seroit allez bien faite s'il n'y
avoit pas de Latin , Dieu garde toutes
mes filles de prétendre seavoir le Latin ,
que cela ne vous arrive jamais , & ne
le permettez pas à aucune Religieuse ,
&c comme une fille de grand esprit avoit
esté receuc au Convent de Tolede , suc
ce qu'elle dit la veille de son entrée ;
j'apporteray aullì ma Pible , la Sainte
luy répondit , nous n'avons que faire
tN l'OrAison Mentale. 309
de vous , car nous sommes des filles
grossistes , & ignorames. Ce n'est pas
que la sainte n'tust tour le respect: pos
sible pour les Livres sacrez t elle qui
auroit voulu mourir pour la moindre
céremonie de l'Eglise , mais elle ne
pouvoir souffrir le vain usage que l'esl
prit d'une fille en pouvoit faire. La rres.
vertueuse Mere de Chantai ayant ap-
pris qu'une Superieure avoit bel esprit ,
& que son Monastere en étoit en haute
réputation , elle dit. Je ne suis jamais
fi contente de nos maisons que lorsque
l'amour de la solitude y regne , & que
l'eíprit qui y domine ne reluit qu'en sim*
plicité , pauvreté & mépris du monde.
Sainte Therese que nous ne pouvons
nous lasser de citer , vouloir que ses fil
les sussent pauvres en leurs paroles.
Mais l'un des plus sçavans hommes de
nôtre siecle , le Pere Petau de la Com
pagnie de Jesus , fit une excellente ré
ponse aux grandes louanges qu'on luy
donnoit de son bel esprit , & de sa hau*
te capacité. 11 n'y a point de diable en
enfer , répondit il qui n'ait incompara
blement plus d'esprit que moy /' & plus
de science. De vrai c'est un grand aveu-
glement de s'attacher à une chose dont
Dieu fait si peu d'état qu'il la laisse à ses
fnnemis éternels , & qui serc de si peu t
3i© Li Règni se Dieu
qu'elle n'empêche point qu'ils ne soient
infiniment malheureux ; & puis atta
chez-vous au bel esprit , & a la curio
sité des sciences. O que le moindre pe
tit degré de mortification vaut bien
mieux , puiíque c'est le don precieux
que Dieu fait à ses amis. Remarquez
aussi que les diables ne craignent pas les
beaux & sçavans esprits , car il les sur-
paílent en cela , mais les esprits hum
bles & mortifiez , car ils ne peuvent
avoir une veritable mortification , &
une sincere humiliré : de là vient que
les Heretiques qui sont meus de l'es-
prit du demon s'attachent sort aux ques-
tions speculatives ; Sc si vous y prenez
garde , presque tous les livres qu'ils
sont , ne sont que des controverses :
vous trouverez peu de livres qui sortent
de leurs mains , qui traitent du renon
cement de soi-même , de l'amour de la
Croix , & de la pratique des autres
vertus Evangeliques. Que les femmes
& filles Catholiques veillent à ne point
tomber dans ce désordre : Car lors
qu'une fois elles se mêlent de doctrine ,
leur esprit en demeure tout occupé , &
leur cœur bien froid & bien sec pouc
les voyes aneantissantes du Fils de Dieu.
On rapporte du Saint homme le Pere
Cesar de Bue , qu'il fut menacé de la,
in l'Oraison Mentale, jif
damnation éternelle , parce qu'il se plai-
soit trop dans les íubtilitez de l'écóle.
Maisc'est unec hose grandement ternble,
ce que l'on écrit de S. François d'assise.
Cet humble Sc tres, grand Saint faisant
sa visiteen la Toscane trouva dans un
Monastere , que les jeunes Religieux
emptoyoient beaucoup de tems à ergo-
tiser sur les points de la Philosophie ,
cela luy sembla contraire à l'esprit d'o
raison , & de simplicité qu'il aimoit , il
en donna avis au Provincial qui luy
promit de faire cesser telle diípute ; mais
quand le Saint fut party le Provincial
laiíla les choses dans leur état. Saint
François en fât averty qui se fâcha , &
luy donna sa malediction. Incontinent
le Provincial tomba malade , & envoya
quelqu'un pour parler au Saint & pour
l'appaiser , mais il répondit. Je luy ay
donné ma malediction & il fera mau
dit. Lors tomba du Ciel un carreau qui
perça le toict , le plancher , le malade ,
& son lit , & de ce coup mourut ce pau»
vre Provincial.

6@
£ii Le Règne de Dieu

CH-A PITRE XII.

Des amities, & particuliérement de celles


des Parens. '

Dieu s'unit à nos ames les séparant


d'elles mêmes & des Creatures ,
&flos ames se séparent de Dieu s'unis-
sant aux Créatures , & à elles-mêmes.
Sainte Therese en la cinquiéme demeu
re du Château Interieur , dit que Dieu
quittera l'ame si elle met son amour en
autre chose que luy ; Sc au Chapitre zy.
de sa vie , qu'étant portée , à aimer , &
s'oecupant des personnes , c'estoit un
procedé si domageable que son ame en
fût reduite en danger. Au Chapitre 4.
du chemin de perfection , que dans les
amitiez le diable tend plusieurs filets
qui se sentent peu parmy des conscien
ces qui traitent de contenter Dieu gros
sierement , qui prennent cela pour ver
tu ; mais celles qui tendent à la perfec
tion le connoilsent bien clairement. Ce
la , dit la Sainte , traîne aptes soy tant
de mal , qu'à mon avis il n'y aura que
ceux qui l'auront vû qui le pourront
croire. Les maqx donc , que l'attache
des amitiez cause sont si considerables ,
in t' Oraison Mental t. jij
& en si grand nombre , que scion le
sentiment de cette ame scraphique à
moins que de les voir on ne pourra pas
le croire. .Elle dit à moins que de les
voir , car il y a me grande différence
entre les experimenter , Sc les voir. O
comSien de personnes sont en danger ,
font dans les filets du diable , sont dans
le chemin de leur perte , par ces mal
heureuses amitiez , fans voir leur mal.
Il leur fuflit de penser qu'il n'y a rien de
deshonneste , qu'elles n'ont pas de mau
vaise intention ; & elles tâchent par là
d'appaiser leur conscience , qui souvent
même ne leur donne plus de remords
étant tombées dans l'aveuglement Sc
insensibilité. Mais il faut bien sçavoir
que si ces maux arrivent dans les ami
tiez des personnes de même sexe : le
danger est incomparablement plus grand
entre celles qui sont de sexe diffèrent.
Le Diable mcme travaille en ce que
tout se palse durant plusieurs années
dans l'honnêteté , afin qu'on ne se tien
ne plus tant sor ses gardes par l'expe-
rience que l'on a ; Sc tout à coup on se
trouve pris bien malheureusement. O
combien se sont perdus par cet artifice
du Demon.
11 n'y a que Dieu seul qui doive être
aymé , ou si l'on aime quelque autre
O
3I4 L E R E G N E DE D I E U
chose , ce ne doit estre qu'en Iuy , &
pour l'amour de luy. Dans les amitiez
on ne doit considerer les personnes ny
selon le corps , ny selon l'inclination ,
ny selon les qualité* de l'esprit , de
l'humeur , ou selon les biens ., riches
ses , & honneurs qu'elles possedent.
Ayons grand foin , dit sainte Therese
de ne faire aucun cas de l'exrerieur ;
car nous nous trouvons portés vers ee
qui est de plus mauvais ; s'il est mieux
partagé des dons de nature. Je ne puis
aimer , disoit la Bienheureuse Cather-
trine de Gennes , sinon ceux que Dieu
veut que j'aime. Quand cela eíè , que
l'on n'aime que ce que Dieu veut , &
comme il le veut , on ne haït jamais le
prochain quelques injures qu'il nous
fasse ; parce que c'est Dieu que l'on ai
me en luy. Sainte Therese étant déli
vrée des amitiez, étoit toute honteuse,
lors qu'elle consideroit qu'elle pouvoit
encore penser à quelque creature , bien
loin de s'y engager plus par le moin
dre filet de la plus petite affection. O
que ces amitiez à l'instant de la mort
seront odieuses , mais qu'il fera tard
pour lors de vouloir 6'en défaire.
Qu'il est bien plus doux de quitter par
amour de Dieu , ce que la necessité
né.aable de la mort nous fera aban,
SNL,ORAtSON MlNTAlE. 3i5
donner. Representez- vous cet état ,
vous qui lisez ceci , mais reprtsentez-le
vivement aux yeux de vostre esprit. Fi
gurez- vous que vous allez sortir de ce
monde pour un jamais , & que vos yeux
se vont fermer à tous lés objets de la
terre dont vous allez estre separé pour
toujours, que vos plus chers amis vous
vont abandonner indispensablemerrt ,
car pas un ne vous suivra au tombeau ,
pas un n'ira vous dtfRndre au jugement
de Dieu , où vôtre ame fera tcute feule.
O quelle solitude , toute seule avec
Dieu. Quelle consolation , dans ce
moment redoutable , à l'am? qui n'au
ra aimé que ce Dieu seul en toutes cho
ses , se trouvant en la presence de celuy
dont elle a recherché uniquement les in
terests : mais quelle confusion & dou
leur , quels regrets a l'amequi se sera
amuíée , occupée des amitiez des créa
tures. O qu'elle en découvrira d'une
maniere terrible la vanité , la trompe
rie , la sottise , & les dommages. Fais
ô pauvre ame qui lis ces pages ce que
tu vondrois avoir fait dans cet instant
effroyable.
Mais entre tontes les amitiez , celles
des parens font des p'us dangereuses.
C'est ce qui a fair dire a Saint Basile ces
patoles. Il nous faut autant estre éi»i
O ij
3i<> Le Regne de Dieu
gnez des affections de nostre coeur , de
nos parens , 5c de nos proches qui nous
sont chers , comme nous voyons que
ceux qui sont morts sonc distants des
vivans. Les Saints parloient de la sor
te , car ils parloient par l'eíprit deJesus-
Christ , dont la divine parole nous en
seigne un renoncement entier à toute
chose , sans reserve ny de pere , ny de
mere , ny de frere , ny de sœur , ny de
femme , ny même de sa propre ame.
Sainte Therese dit au Chapitre 8. du.
chemin de Perfection. La Religieuse
qui désirera voir ses parens pour se con
soler avec eux , & qui ne s'en lailèra
point pour la seconde fois , s'ils ne font,
spirituels , qu'elle se croye imparfaite.
Elle n'est point saine , elle n'aura pas
une liberté entiere , elle a besoin de Me
decin. Si elle met son affection , si elle
s'afflige de leurs peines , si elle écoute
avidement , & avec ardeur le succez de
leurs affaires, qu'elle croye qu'elle se
fera tort , & qu'elle ne leur profitera
point. Au Chapitre 9. du même livre;
Or si nous autres Religieuses sçavions
bien les dommages qui nous arrivent de
converser beaucoup avec les parens ,
comment nous tâcherions de les suir. La
chose vient à un tel point qu'on tient pour
manquement de vertu , quand les Resi
. en l'Orai SON MENTALE. JI7
gieux n'aiment & ne frequentent pas
beaucoup avec leurs parens. Quiconque
Vous dira autremenr ne le croyez pas.
Fuir le monde comme les Saints nous le
conseillent est une bonne chose ; or je
vous dis que ce qui attache d'avantage
font les parens. Là Sainte environ à l'â-
ge de quatorze ans , se trouva en grand
danger par la conversation de ses pa
rens , & le pretexte de Mafiage , qui à
ce qu'ils luy disoient luy devoit faire
voir le monde ; & elle ne persevera pas
dans fa premiere ferveur à raison de la
hantise d'une parente legere. Ses pre
mieres Religieuses instruites par les avis
de cette grande ame , tenoient pour de
pesantes Croix les visites du dehors bien
que ce sussent de leurs propres freres.
Mais les maux que l'artache aux pa
rens cause parmy les Ecclesiastiques &
Beneficiers sont inexpliquables. Vous
verrez des Curez qui abandonnent les
pauvres , leurs Eglises , les Tabernacles ,
les Ciboires , les Calices , & tout ce
qui regarde de plus prés le corps & le
Sang d'un Dieu , de peur de faire la des
pense de quelque argent , dont ils font
prodigues pour leur parens , qui sou
vent aprés la mort , comme j'en ay bon
ne experience , se moquent d'eux , k
,peine font-ils prier pour le salut de leurs
318 JLe Regne de Dieu
ames Sc consument en peu de temp9
tous les biens que ces Ecclesiastiques
leur avoient amaílèz -r Dieu permettant
par un juste jugement , qu'ils ne servent
ny aux Heneficiers qui n'en ont pas bien
uíè, ny à leurs heritiers, ou parens qui les
consument en moins de rien. Mais que
doit-on dire en ce rencontre de ces gros
Beneficiers qui ont des vingt , des trente,
des quarente mille livres de rente , qui
font dans un scandale perpetuel par le
peu d'aumônes qu'ils font aux pauvres,
tous ces grands revenus qu'ils pollèdents
& qui font dans le langage des Peres le
le patrimoine des pauvres , criant ven-
gance au Ciel de se voir entre des mains
étrangeres. On donnera des mille écus
& des sommes bien pins notables à des
parens , Sc à peine voudra t- on donner
une pistole pour la décoration des Egli
ses. Combien d'Eglises qui dépendent
de leurs Bénéfices , où il n'y a que des
Calices d'étain , & des Ciboires , & or-
nemens honteux J à tout cela on est in
sensible ; car il ne s'agit que du Corps
& du Sang d'un Dieu. O Cieux éton
nez vous sur un aveuglement si déplo-
rable , une petite partie de ces revenus ,
helas ! je dis une petite partie , prise
tous les ans pour les maisons de Dieu ,
pour la décence des ornemens , & va>
ín t'O raison Mentale, jt^
sis sacrez qui regardenc son Corps , &
son Sang adorable , meiroit routes cho
ses en bon étar ; mais enfin le Dieu de
toute grandeur n'a pas ce credit. Si ces
Béneficiers s'acqm'ttoient de la milliè
me partie de leur devoir , ils pasteroient
pour de grands personnnages ; mais he
las ! est- il possible de voit ce que l'expe-
rience montre tous les jours dans ces fil
ets sunestes , & dignes de larmes de sang ;

CHAPITRE XIII.
Du tres grand abus , mais ajpz commun
parmy les perfsnnes qui vont a Dieu, qui
miltint la dévotion où elle n'est pas,& qui
ne la nt'ttent pas ou elle est : tl est a ijfi
traité des gouis spirituels.

C'Est un abus aíFez commun , mais


qui est une source des plus grands
défauts qui se commettent en la vie spi
rituelle , de mettre la dévotion où elle
n'est pas , & de ne la pas mettre où elle
est. Mettre la dévotion où elle n'est pas,
c'est faire une dévotion imaginaire , de
votion qui n'est qu'une ombre & appa
rence de dévotion , c'est un phantôme
de dévotion, c'est même la rendre im-
fiossible , car quel moyen de la trouver
a cherchant où elle n'est pas ; Ne la
O iiij
.jio Le Règne b z Diett
mettre pas où elle est , c'est estre auflï
dans une continuelle tromperie , c'est se
repaistre d'illusions & d'erreurs , c'est
le moyen de n'en avoir jamais l'csprir.
Mettre la devotion où elle n'est pas ,
c'est la mettre dans les lumieres sensi
bles , dans l'amour sensible , dans les
mouvemens & inclinations sensibles ,
dans les goûts spirituels , dans les conso
lations ; or c'est un déreglement le plus
dangereux qui puiste arriver en fait de
dévotion , comme il se voit clairement ,
parce que nous venons de dire , Sc il est
tres faux que la dévotion consiste e»
toutes ces choses. Cependant cet abus
est si commun , specialement parmy le»
femmes qu'à peine voit- on rien de plus
ordinaire. Si l'on est dans les goûts spi
rituels , dans de doux mouvemens vers
les exercices de la pieté , dans les senti-
mens , dans la douceur , l'on dit je fuis
bien en dévotion , Dieu m'a donné bien
de la dévotion , si on remarque les au
tres dans ces états, l'on ne manque pasde
dire voilà des gens bien- heureux qui ont
bien de la dévotion , voilà des gens bien
dévots ; si au contraire l'on est privé de
tous ces scntimens , & que l'on porte
des peines , repugnances , & contradic
tions , à même-temps on dit , je n'ay
plus de dévotion , & la plupart des per
ÉN l'ORAlSON Mê#TAÏ.Ê. Jïl
sonnes qui font profession de la vie de-
vote se comportent de la sorte ; cepen
dant elles ne prennent pas garde sans
parler des autres maux cjui en arrivent
qa'elles rendent la devotion impossible.
Jugez un peu où cet abus conduit ; &
comme il est tres- commun , il ne faut
pas s'étonner s'il y a si peu de solide &
veritable dévotion. Si la dévotion con-
sistoit dans ces lumieres , de amours sen
sibles , il seroit bien impossible d'estre
devots ; puisque ces tendrellès de dévo
tion , ces lumieres , ces goûts ne font
pas en nôtre pouvoir ; & que l'experien-
ce fait voir que souvent l'on est privé , &
que l'on est dans la scicheresse , aridité
& autres peines interieures : áussi on
n'entend autre chose particulierement
parmy les femmes quand elles sont dans
îa privation des sensibilite/.- O que je
suis malheureuse , je n'ay point de dévo
tion , je ne puis servir Dieu , je ne fais
rien , & ensuite leur esprit est toujours
dans letourment.dans l'inqnietude,dans
l'affliction. Que les Directeurs , & Pe
res spirituels disent tant qu'ils voudront,
que l'on ne fe doit pas mettre en peine
de ces privations , toujours ces pauvres
esprits chantent la même chose., Sc aprés
bien des années pastèes dans le désir d e
servit Dieu , ils sont toujours dans les
jii Le Régne de Dieu
mêmes erreurs , ils veulent toujours senw
tir , goûter , avoir des lumieres ; la ten
dresse que la nature & l'amour propre
nous donnent fur nous mêmes engageant
insensiblement à ce désir. Le diable qui
se mêle dans cet erreur d'esprit, travail
le par là à fatiguer l'ame , à la décou
rager , à luy faire quitter ses pratiques,,
& le dessein même de la vie devote s'il
peut , ou au moins à la faire agir mal en
ce qu'elle fait,car s'imaginant que la de
votion est dans les goûts & consolations,.
& s'en voyant privée , & hors de pou
voir de les avoir , elle perd courage , se
dégoûte, s'ennuie, s'attriste, quitte ses
exercices ; ou si elle ne les quitte pas elle
ne les fait qu'à demy , ou tres-impar-
faitement , quelquesois même il y en a *
qui faisant des efforts pour se procurer
des goûts & fentimens , ou pour rejer-
ter , & se défaire de leurs peines , se
rument la teste , l'estomach , & la
santé.
Le diable se sert encore de cet erreur
pour tromper des gens qui sent dans le
peché morte! ; car remarquant de temps
en tems des sentimens tendres d'une dé
votion sensible dans les prieres qu'ils
. font , dans de bonnes pensées qui leuc
viennent , dans quelques œuvres de pie
té qu'ils pratiquent , ils tâchent par ces
in l'Okaisctn Mentale, jrj
sentimens d'appaifer leurs consciences ;
& s'imaginent n'estre pas bien éloignez
de Dieu. Plusieurs heretiques sont en
core trompez par cette illusion ; car on
en voit qui abondent en belles lumie-
i es , qui ont une application sensible à
Dieu , des mouvemens tendres , qiù
pleurent de consolation recitant leurs
Pfeaumes , qui produisent des actes ap
paremment merveilleux , qui surpren
nent . au contraire il y a des Saints qui
ne marchent que par une terre déserte
sans la moindre rçoutte de l'eau de la
consolation sensible , qui ne viver.t que
parmy les obscuritez , & d.ms des dé-
laillèmens qui sont pitie : mais leurs pri
vations leur plaisent d'avantage dans la
cime de l'esprit que toutes les ;ouitlan-
ces , une foy sorte , qu'une soy douce ,
ils sçavent que les consolations souvent
viennent de la nature , & du dia ble , que
les heretiques en ont quelquesois de tres
grandes & en leur vie , & en leur mort ;
que l'amour propre se glisse facilement
dans celles qui viennent de Dieu. Ne
vous atrestez jamais aux sens disent les
maistres de la vie spirituelle ; ils sont
bien faux ce qui nous oblige d'y bien re
noncer. Qui s'arresteroit au sentiment
en la divine Eucharistie ne deviendroit-il
pas heretique ? car y sent- on le Corps
O vj
$14 Le Regne de Dieu
du Fils de Dieu , son Sang adorable »
mais est-ce une conclusion , que parce
qu'on n'a aucun sentiment de l'humani-
té sainte au tres- Saint Sacrement de
l'Autel , elle n'y est pas , on ne l'y reçoit
pas ì il faut dire le mesme de la grace
de tous les autres Sacremcns , qui n'y
est nullement sensible. Appliquez cela à
l'amour de Dieu que vous vous imagi
nez n'avoir pas ; parce que vous n'en
avez aucun senrrment -t & souvenez-vous
que bien des fois quand vous dites que
vous n'avez pas dévotion , c'est pour
lors que vous en avez , & quand vous
pensez en avoir beaucoup , c'est en ce
temps que vous en avez le moins. Ecou
tons parler la divine Catherine de Gen-
nes d'elle mesme. Un chacun trouve à
s'occuper avec quelque plaisir , qui à
travailler t qui à converser , qui à se
promener , qui à lire un livre de dévo
tion , qui à prêcher , qui à catechiser ,
mais moy je me trouve fans aucun goût
& plaisir humain , Sc naturel T comme
une créature denuée de toutes choses r
délaissée d'un chacun & ignorée par elle
même. Elle remercie Dieu de cette gra
ce , qu'elle appelle un mur devant son
cœur afin qu'aucune chose du monde n'y
entre : mais outre cela son esprit fut pu
rifié de tou: le sensible en l'amour. divin „
en l'Oraison Mentale, jij
fans pouvoir prendre aucun goust spiri
tuel sensible , aussi-bien qu'elle n'en'
pouvoit recevoir de purement naturel.
La dévotion n'est donc pas dans le»
goûts spirituels elle n'est pas dans une
certaine paix fausse , Sc exemption de
tentations ; cela arrive aux heretiques*
J'en ay sçeu qui estoient arrêtez prison
niers depuis long-temps , qui paroif-
soient dans un contentement tres-grand ,
dont l'esprit fembloit fort satisfait , qui
fêmbloient ne pas désirer leur liberté ;
ils étoient dans une faulse paix. J'ay con
nu un Lutherien assez âgé qui m'a pro
testé n'avoir jamais eu aucune tentation
contre la chasteté. Elle n'est pas dans
les austeritez & grande penitence ; les
Religieux grecs schifmatiques , au moins
plusieurs d'entre- eux sont des austeritez
excessives , des jeûnes étranges , des
veilles extraordinaires , & puis tous ne
peuvent pas pratiquer des austeritez. El
le n'est pas dans les grandes aumônes -y
puisque l'Apostre nous apprend que l'on
peut donner tout son bien aux pauvres
.làns avoir le veritable amour de Dieu.
:Elle n'est pas dans les hautes connoif-
sances , dans les belles pensées de Dieu ,
dans les beaux discours de Dieu , dans
i'operation des miracles , puisque le mê-
jas Apost.Ee nous enseigne que l'on peut
Îi6 Le Règni de Di'eit
parler de la langue des hommes '& des
Anges, avoir toute la science , changer
les montagnes de place par la soy , & ce
pendant n'avoir pas l'amour de Dieu.
Elle n'est pas dans de certaines autres
vertus particulieres precisément , com
me cjuelques uns l'y mettent fans y rai
re reflexion ; par exemple , un Superieur
de religion aimera à estre obeï , il est
fans doute que la vertu d'obeissance est
necessaire , qu'on ne la peut assez recom
mander , mais elle doit estre accompa
gnée des antres vertus. Or il arrivera
qu'un Superieur de maison religieuíe
soit par défaut d'application , soit par
quelque autre chose ne veillera pas as
sez sur l'observance reguliere , fur le
détachement , sur l'application où l'on
doit elire pour arriver à la perfection ;
qu'il laissera les esprits à leurs désirs , &
dans le relâchement ne leur ordonnant
rien de ce qui fetoit plus necessaire , 3c
qui les choses étant dans cet état fera
obeï , vous le verrez dire merveilles au
sujet de ces personnes , reur donner de
grandes louanges , & devant Dieu c'est
une pitié ; cependant parce qu'il aime
d'estre obeï , Sc qu'on ne lny resiste
point , il est content , quoy que Dieu ne
le soit pas; c'est qu'il met impercepti
blement la devotion «m elle n'est pas.
en l' Oraison Mintaii. J17
Elle n'est pas dans les oraisons élevées ,
dans les visions y dans les revelations ;
ce qui a fait dire à feu Monsieur de Ber-
nieres decedé à Caen en grande reputa
tion de sainteté , dans son livre du Chré
tien Interieur , je remarque que N. S.
dit , quiconque veut venir aprés moy
qu'il prenne fa croix , & qu'il me suive ,
il ne dit point , qu'il soit élevé en l'orai-
son, mais qu'il prenne fa croix , c'est, à
dire qu'il pratique les maximes Evange
liques. Ne nous plaignons donc jamais
de n'avoir point de part aux voyes éle
vées , pontveu que nostre vie soit cru»
cifiée.
C'est donc un tres-grand abus de met
tre la devotion où elle n'est pas , mais
ce n'en est pas un moindre de ne la pas
mettre où elle est , dans une volonté
prompte à sure ce que Dieu demande
de nous , au diffus & malgré tous les
sentimens contraires , quelque opposi
tion que l'on y lente , quand l'on en au»
roit toute l'aversion possible dans les
sens. Sainte Therele enseigne fort bien
lur ce sujet que par faute de ne pas bien
entendre cette verité , on croit qu'il y
a un grand mal dans le bien ; & que de
là viennent les peines dans les distrac
tions , ariditez , & autres souffrances :
íjí de vray c'est croire qu'il y a ua grand
ji8 Le Règne »e DiEtf
mal dans le bien , que de se tourmenter"
dans les privations des douceurs , ou
dans les contradictions des sens quand
la volonté demeure constante & fidele
à Dieu , puisque cet état luy est tres-
agréable , & luy donne beaucoup de
gloire pour la generofité que l'ame y-
pratique malgré toutes les oppositions
de la nature , & des Demons ; fur quoy
il faut remarquer ce que dit le Bien
heureux Jean de la Croix en l'une de ses
lettres. Qu'il y a une grande différence
entre l'operation de la volonté , & le
sentiment de la volonté , parce que par
l'operation qui est l'amour , elle est unie
à Dieu , & se termine en luy , & non
pas par l'apprehension , & sentiment de
son appetit t les motifs & sentimens
pouvant seulement servit , & aider à
aimer r c'est pourquoy ce saint homme
aílure que de tous les moyens lâvou.
roux pas un ne peut estre un moyen
propre afin que la volonté soit unie à
Dieu. On peut donc tres-bien faire ses
actions , & dans une veritable dévo
tion quoy que l'on soit froid , sec, ab-
batu , sans aucun sentiment dans la par
tie inferieure , & que l'imagination soir
pleine de distraction , & de mechantes
idées : & pour cela il est necelïaire dit
un serviteur de Dieu , de dégager so»
en l' Oraison Mental t. 319
entendement & sa volonté de l'appuy
ou troubles de sentimens , ne s estimant
estre plus fort ou plus soible pour le sen^
tir , & ne penser pas que nous puissions
nous vaincre lorsque le sentiment cede
avec facilité à la raison , ou que nous ne
pussions nous vaincre lorsqu'il fait dtl
rebelle. Autant de sois que la vraye lu
miere de la raison nous fait voir ce que
le trait de la grace demande de nous ,
cela suffit à la volonté pour l'embrasser
avec le secours divin , pourven que las
volonté veuille se palier du contente
ment du sentiment , le laissant avec mé
pris pour tel qu'il est , & cherchant fa
vraye sorce en Dieu qui est puissant pour
la secourir si elle veut s'y fier. Fiers vottS'
vous obstinerez , dit encore un serviteur
de Dieu , à agir fans sensibilité & pli»
il y aura de l'esprit de Dieu en vous , &
moins du vostre , plus de graces , Sc
moins de nature , enfin ne reglez jamais
vostre soy , amour , & devotion par le
sensible ; qvtoy que la participation de
Dieu ne soit ny tendre , ny affectueuse
selon le sentiment , elle n'en est pas
moins veritable.
Aprés cela il est bon de remarquer
que les goûts qui ne nous unissent pas
à Dieu , peuvent nous y aider ; ainsi
quand Dieu les donne il les faiit fecc
j50 Le Regne de Diitf
voir sans s'y arrêter , ni attacher. Quel
ques ames rbibles voulant les rejetter ,
se font privées d'une force qui leur
étoit donnée ; il ne faut pas par l'épan'-
chement an dehors aux creatures , la
recherche de nos satisfactions les per
dre , ou nous en rendre indignes , com
me sainte Therese en donne avis & dit
que cela luy étoit arrivé, Ensuitte on
doit prendre garde à ne pas marcher
inconsidérement dans fa ferveur , se
laissant aller à des resolutions fans ju
gement , & même à des vœux precipi
tez j car ordinairement dans ce temps
on ne doute de rien , on pense pouvoir
tout faire : c'est pourquoy il faut atten
dre à prendre des desseins dans le repos
& la paix , quand les ferveurs des con
solations font diminuées , autrement
l'on demeure bien étonné , & en peine
quand la désolation arrive : c'est donc
une maxime de la vie spirituelle , de
ne prendre aucune resolution lorsque
l'ame est beaucoup émeuë , soit par
les consolations , soit par les peines ;
mais attendre le temps de la paix , &
tranquillité de l'esprit. S'il arrive ensui
te , dit un serviteur de Dieu , que l'on
soit en trouble ou en doute , si on doit
quitter ou accepter une chose , il faut
se souvenir de l'estime que l'on a ea
inl'Oraison Mentah. #i
pont la chose pendant que l'on estoit
en tranquillité , comme celuy qui che
mine la nuit se sert des adrelïës de» che
mins qu'il a appris , tandis qu'il voyoil
elaic ; que fi on ne peut pour lors se fer»
vir de telle lumiere , que l'on suspende
son jugement jusqu'à ce qu'on l'ait , &
pour lors sens miísericorde qu'on retran
che ou accepte ce que l'on verra plaire
à Dieu.

C H A P I T R E XIV.

De quelques autres deffàuts.

APrés avoir traité des defîàuts mar


quez dans les Chapitres precedens,
nous en remarquons encore quelqucí
autres dans celuy- cy, afin que l'ame qui
va à Dieu par la connoifsance qu'elle en
aura , travaille avec le secours divin à
s'en Elire quitte , pour ne mettre aucun
obstacle aux delfeins de Dieu tout bon
fur elle , & de prim'abord nous en rap
porterons quelques uns remarquez par
le Saint homme le Bien-heureux Jean
de la Croix.
Il y en a , dit cet homme Seraphique,
qui ont une secrette superbe , une cer
taine satisfaction occulte de leurs bon
3 jí Li Regne de D ï e <r
nes osuvres , une envie de faire leçon
de la vie spirituelle , d'en parler devant
les autres qui n'approuvent pas les dé
votions des autres , & ceux qui ne
voyent pas estre dans leur ferveur. Ils
font quantité de bonnes œuvres par
amour propre. - Quand ils ne sont pas
approuvez , ils pensent qu'on ne con-
noist pas leur esprit , mais ils sont bien
aises d'estre approuvez , & fuyent ceux
qui les blâment. Ils ont Une secrette en
vie de faire parbistre leur dévotion ; 8c
pour ce siijet sont des signes exterieurs
comme de certains gestes , & soupirs ,
ils ont de la peine à dire leurs pechez
nettement , mais diíent facilement leurs
vertus. Par fois ils tiennent peu de com
pte de leurs fautes , & d'autres fois ils
s'en, attristent demesurément ; ils dé
firent la perfection avec des désirs in
quiets par amour propre. Ils ne louenc
personne , Sc veulent estre louez ; bien
au contraire des ames humbles qui ne
peuvent souffrir de louanges , ne pou
vant mesine se persuader qu'il y ait
quelque chose de louable en elles ,
quoy qu'on leur dise, & voudroient que
tout le monde fúst dans le mesine sen
timent. Ils ne se contentent jamais des
dons de Dieu , de uvres de conseils , de
preceptes , ils se chargent de pieces cu
en t'On-AisoN Mentale. jjj
rieuses de dévotion , & il y en a mclm©
qui vont jusques à tel excez , qu'ils or
nent les images des Saints à la mode duj
monde. J'ajousteray au sentiment de ce
Saint homme que c'est un dereglement
insuportable de voir plusieurs images
saintes avec des nuditez honteuses , des
gorges découvertes , des bras nuds , or
nées vainement , paroistre avec des che
veux frisez , & tout le reste de l'attiraiL
mondain des femmes. Les personnes
dévotes gardent ces images , on les voit
dans les Eglises contre l'Ordonnance:
des Conciles , & particulierement de
celuy de Trente , contre les sens com-
muns melmes; car y a-t'il rien de plus
sensible que d'orner les images des
Saints d'une maniere qu'ils ont detestée
durant leur vie , qu'ils condamnent du
Ciel , & ont en horreur. N'est-ce pas
une vraye invention du diable pour
mettre la prophanation dans le lieu,
saint , & l'abomination de désolation i
C'est un désordre qui demande le re
mede aux Prélats , & à leurs Officiers
dans leurs visites , & que toutes les per
sonnes Chrestiennes ne doivent en aucu
ne façon tolerer dans leurs maisons par
ticulieres. Mais je reviens au Bien-heu
reux Jean de la Croix qui continue de
la sorte. Ils se fâchent , & s'inquiètent
ìj4 LeRigni si Distr
quand ils n'ont plus de dévotion , ils
traittent rudement les autres , & se sa
chent contre leurs deflàuts , par un zele
inquiet , & les reprennent dans ce zele.
Ils sont si impatiens qu'ils voudroient
estre saints en un jour , & comme ils ne
lônt pas humbles & se confiant en eux-
mêmes , plus ils font de bons propos ,
& plus ils tombent. Ils tachent de
procurer des goûts dans leurs exercices ,
ils s'emportent en des penitences , les ce-
lent à leurs confesseurs , contestent avec
leurs Peres spirituels pour faire ce qu'ils
veulent. Ils se relâchent quand on les
contredit , ils croyent que tout ne va
pas bien quand on les tire de leurs pra
tiques ; ou qu'il n'y trouvent pas leurs
goûts , qu'ils tâchent de tirer comme à
force de bras dans l'oraison , & quand
la fiveur n'y est pas , ils s'en dégoûtent ,
& ensuite de la Croix. Qiioy que nous
ayons traité de ce défaut , nous avons
cru qu'il estoit bon de rapporter ce
que ce grand homme en dit. Ils sont
envieux d'autruy , & a se voir devancez
dans les voyes spirituelles. Ils s'attris
tent quand leurs exercices ne vont pas
comme ils attendent ; ils désireroient
que Dieu fist leur volonté , d où vient
qu'ils pensent que ce qui n'est pas à leur
goût , n'est pas la volonté de Dieu. Par
in l'Oraison Mentaii. m
une luxure spirituelle ils aiment plus le
plaisir qu'ils prennent en Dieu , que
Dieu mesme.
"Voilà ce que dit ce grand Maistre de
la vie spirituelle , à quoy nous ajoûte
rons encore qu'il y en a qui sc mettent
dans des estats élevez fans estre allèz
mortifiez , & s'y entretenans avec quel
ques désirs , croyent que ces choses leur
estant familieres se trouvent en eux : Sc
parce qu'ils trouvent quelque chose qui
appaise pour un temps leurs passions ,
ils se diípensent de l'humiliation & pe
nitence. lls semblent grandement spi
rituels , parce qu'ayant de l'esprit , le
goût qu'ils ont des choses interieures
leur en fait parler comme s'il en avoient
l'experience. C'est la remarque du Pe
re Surin-, Plusieurs personnes dévotes y
sont facilement trompées , qui croyent
qu'une personne est dans l'experience
d'une chose dont elle parle bien , &
souvent produisent ces gens , & les font
voir aux autres devots. Helas si on sça»
voit combien plusieurs sont éloignez des
voyes dont ils preschent , & dont ils
parlent , ou écrivent ; cela feroit pi
tié. Le Cardinal Cajetan donne avis
que plusieurs sautans au lieu de mar
cher dans la vie interieure aprés s'estre
long- temps addonnez à l'orailbn , si;
LeRègnedeDieit
trouvent vuides de vertus , deviennent
impatiens, & superbes. Quelques uns
fous pretexte qu'ils sont dans la vie uni-
tive , ne pensent plus à la mortification ,
&«e sont plus de reflexion fur leurs
fautes ,v ce qui est cause qu'ils ne s'en
corrigent pas. II y a des ames à qui
Dieu oste leurs fautes fans reflexion de
leur part , mais il faut prendre garde de
s'y tromper. Quelques-autres pensent
estre sort avancez qui n'ont pas fait le
premier pas. O qu'il y en aura de trom
pez au jour du jugement. Plusieurs qui
palloient pour saints , & qui croyoient
avoir fait grand progrés en la vie spi
rituelle se trouveront tres - pauvres Sc
destituez de vertu aux yeux de Dieu.
Vous en voyez qui s'enflent des faveurs
du Ciel , qui s'en rendent proprietaires,
. <jui quasi fans y penser se preferent à
ceux qui n'ont pas leurs graces , ou le
degré de leur élevation ; ils croyent que
leurs pensees viennent de Dieu , & s'y
attachent & appuyent ; ils en parlent
aullì comme si l'esprit de Dieu les leur
avoit inspirées & disent & écrivent ,
Dieu m'a fait agir , m'a inspiré , m'a
poulse , m'a fait dire. C'est la grande
porte à toutes les illusions de la nature
& du demon. Ils se familiarisent avec
Dieu , & s'imaginent pouvoir luy parlee
tu l'Oraison Mintaii. 337
& traiter avec luy , comme il est rap
porté de quelques Saints. Ce defïàut
de respect est une source de plusieurs
mal heurs. Us font un grand estat de
leurs graces , ou de leurs peines , &
cela assez souvent. A les entendre di
re leurs dons & graces sont incompa
rables , leurs peines n'ont rien de sem
blable. Pauvres gens bien abusez qui
par défaut de lumiere , croyent que des
atomes sont des montagnes. Là destìis
ils élevent leurs estats , & fans le con-
noistre se laissent aller à une secrette su
perbe , vanité , ou complaisance , &
se persuadent porter des souffrances
merveilleuses.
Il faut remarquer , dit Grenade , une
erreur sort commune entre les person
nes vertueuses , qui est que ceux qui se
font avancez par quelque moyen , s'i
maginent que comme cette voye leur a
réulíl , il n'y en a point d'autre que celle
là pour arriver à Dieu , ils voudroient
aullì la montrer à tout le monde. Les
personnes tombent dans cet erreur , qui
pensent que les Predicateurs,Directeurs,
livres , devotions , certaines pratiques
& moyens dont ils ont esté touchez , fe
ront le mesme effét à l'égard d'un cha
cun , & seront propres pour tout le
monde. Il y en a , dit encore cet Auteur ,
P
3^8 Le Règne de Diew
qui considerant les graces d'un état, les
élevent si fort, qu'il semble que tous les
autres ne sont rien ; par exemple voyant
le profit manifeste de la vie active , ils
avilissent autant qu'ils peuvent la vie
contemplative , ne peuvent l'approu-
ver ; de sorte que chacun faisant plus
d'estat de ce qu'il a , il arrive que par
un orgueil caché , chacun fe flatte sov-
même , faisant valoir plus qu'il ne doit
les richesses qu'il possede. Il faut éviter
deux écueils , ajoute cet Autheur , l'un
de ceux qui estiment si fort l'interieuc
qu'ils comptent pour rien l'exterieur ,
& l'autre de ceux qui fe donnent entie
rement à l'exterieur , mettant en oubly
l'interieur. Cela nous donne lieu de
parler d'un abus de plusieurs , qui s'at-
tachant à de certains ordres , ou Com-
munautez n'ont quasi pas d'estime pour
les autres. L'on entendra dire à quel
ques-uns , je n'approuve pas cet Ordre ,
fa pauvreté , ou ses emplois pour le pro
chain le mettent trop dans l'exterieur ,
je fais état des ordres solitaires qui sont
éloignez des occasions. Aux autres , je
ne puis goûter les Religieux qui vivent
dar.s la retraire , ils ne sont bons que
po^r eux , & inutiles pour le prochain ,
j'estime les Religieux qui travaillent
pour le bien public. Cet abus se glisse
IN l'O&A I S ON MenTAIE. tff
îiiême quelquefois parmy de certains
particulieres des Ordns ou Communau-
tez. Mais il faut approuver tout ee que
l'Eglise & les Souverains Pontifes ont
approuvé. La conversation dts'Ordres
& Communautes qui s'employent aux
Sermons , Missions , Confessions , & au
tres fonctions exterieures est grande
ment louable , la solitude des autres
l'est aussi. Les Ordres reguliers ne sont
pas une invention de l'esprit humain ,
mais une inspiration de I't sprit de Dieu ,
qui les a établis en retraite pour s'ad-
donner plus facilement à la conmm-
plation ; ou qui les a envoyez en for*
Eglise , pour y faire les grands biens qui
en sont arrivez , &c quoy qu'ils ne soient
que tronppes auxiliaires , ils ne laissent
pas d'estre des troupes de l'armée da
Tout- Puissant , envoyées pour combat
tre les demons , les Heresies , & le pe
ché, &defíèndre fa sainte Eglise. Ceux-
là manquent grandement qui disent
qu'ils aiment bien de certains particu
liers des Ordres , mais qu'ils n'aiment
pas les Ordres. Il faut aimer les Or
dres : car Dieu les aime bien , aimer
bien tous les particulieres vertueux des
Ordres , &r ne pas soutenir mal à pro
pos ceux qui ne gardent pas leurs ob
servances. C'est Dieu qu'il faut regar
Pij
Le Régne de Dieu
jder dans les choses, & non pas les per
sonnes , ny le propre interest , ou satis
faction que l'on y peut trouver. La cha-
rixe doit estre commune , '& elle n'ex-
clud personne. Elle aime les Commu
naute? des Prêtres qui vivent dans le ser
vice des Paroisses , elle aime les Com
munautez des Religieux qui vivent dans
1es Cloîtres , elle est douce & patiente,
qui ne pense point de mal , qui n'est
point envieuse ny superbe , ny colere ,
elle souffie tout , elle supporte tout.
Ainsi dit S. François de Sales en son
livre de l'amour de Dieu. Si elle pouílè
les uns à la pauvreté , Sc qu'elle en reti
re les autres , elle n'a pas besoin d'en
rendre raison à personne, car elle a la
plenitude de la puissance en la Loy
Chêticnne selon qu'il est écrit. La cha
rité peut toutes choses. Elle a le com
ble de la prudence selon qu'il est dit ,
la charité ne fait rien en vain.
Que si quelqu'un veut contester , &
1uy demander pourquoy elle fait ainsi ,
elle répondra hardiment parce que le
Seigneur en a besoin. Laissons donc les
Communaurez , & les personnes parti-
çul eres dans leurs voyes , soit' de pau
vreté , d'austerité , d'emplois exterieurs ,
fioit de silence & de solitude. Dieu ne
demande pas dç tous qu'ils entrent dans
fc'O RAISON MlNTA t E. $41
/ la pratique de ces voyes , mais il de-
mande qu'on les honore , qu'on les
estime , & que l'on en parle avec res
pect.
Ceux-là font mal qui quittent l'orai-
son , sous pretexte du secours du pro-
chain , ceux là manquent qui sous pre
texte de vacquer à l'oraison ne s'acquit-
tent pas de leurs obligations. Il ne faue
être ny triste , ny impatient quand il
£uu agir , & quitter la retraite : il ne
faut estre trop actif quand il est temps
d'être retiré , Sc vacquer à l'interieur.
C'est aullì une tromperie dangereuse ,
que de laisser l'oraison sous pretexte de
changement d'estat , d'afFaires , & de
ménages , c'est pour lors que l'on en a
plus de besoin , nous l'avons dit , fi l'on
trouve toujours du temps pour dormir
& manger , il faut en trouver pour la
nourriture spirituelle dí lame, dont les
besoins sont bien d'une autre Cuite , &
d'une autre conséquence. L'on ne doit
pas être si craintif , que l'on abandonne
ses affaires , faute d'y veiller , ny si
présomptueux que de s'engager en des
affaires ou conversations , sans neces
sitez.
Il y a un zele faux íc amer dont plu
sieurs lè laistent emporter ; il y a un ze
lé veritable , & de l'esprit de Dieu ,
P iij
34t Li Règne de D i e tj
dont beaucoup manquent , & qui ell
bien contraire à l'interest de Dieu. S^
François de Sales parlant du premier
dit. L'tsprit malin est turbulent , âpre ,
remuant , & ceux qui suivent ses sugges
tions infernales , pensant que ce soyent
inrpirations celestes , sont ordinaire-
mennt connoiííâbles , parce qu'ils sont
inquiets , test us , & fiers , entreprenans
& remueurs d'afraires , qui sous prétex
te de zele renversent tout sans deííus
dessous , censurent tout le monde , ta
xent un chacun , blâment toutes choses»
Gens fans conduite , fans condescen-
dence , qui ne supportent rien exerçant
les passions de l'amour propre sous le
nom de jalousie de l'honneur divin. Saint
Denis parlant à ce Démophile qui vou-
loit donner le nom de zele à fa furie ,
nous n'approuvons point vos impetuo-
sitea d'un zele indiscret , quand mille .
fois vous repeteriez Phinées & Helie r
Car telles paroles ne plurent pas à Je
sus- Christ , quand elles luy furent dites
par ces Disciples , qui n'avoient pas en
core participé de ce doux & benin Es
prit ; & cependant elles avoient une
belle apparence : car elles étoient son
dées fur le refus que l'on fit à nostre
Seigntur de le loger. Le grand Servi
teur de Dieu , & l'un des plus scavans
ín l'O raison Mentale. 34 j
hommes de son temps , qui a assisté au
Concile de Trente , & qui y fit dans
l'assemblée des Peres , cette excellente,
êc admirable harangue en faveur de
l'Immaculée Conception de la tres- Sa
crée Vierge , le Pere Lainez Compa
gnon de S. Ignace , & qui !uy succeda
au Generalat , estimoit que la pluspart
du monde estoit damné faute du ve
ritable zele. L'experience peut bien
faire voir les grands desordres dont ce
défaut est cauîè. Les blasphémes , ju-
remens , impuditez , médisances , op
pressions, & tant d'autres maux qui re
gnent dans lepublic,& en particulier,se-
íoient en partie détruits si l'on ávost on
peu de zele ; mais les gens de bien mê
me passent légerement fur ces choses j,
& pendant que toute fa terre travaille
avec force pour son propre interest , he
las ! qui pense à l'interest de Dieu ? O
horreur , & abomination de toute déso
lation , vous entendrez même des gens
qui devroient par leur état donner leut
vie pour l'interest de Dieu , qui ont pei
ne de voir que les autres y pensent , SC
qui les traittent en de certaines occa
sions de ridicules. O combien de mé
dians livres, de tableaux deshonnêtes,
de chansons impudiques que l'on chante
publiquement dans les plus grandes vil
P iiij
Î44 Le Règni bï Diitr
lçs ; mais quand il ne s'agit que de l'm>
.ierest de Dieu , l'on est insensible. Vous
verrez des femmes de dévotion , qui
souffriront à leurs filles , dit le Cate
chisme Spirituel , des entretiens de jeu
nes gens pleins d'indiscretion , & qui
viennent du Diable ; mais parce que
c'est la loy du monde , cela suffit , de
zele pour la gloire de Dieu , on ne s'en,
occupe pas. Cela me fait souvenir du
sentiment d'un Serviteur de Dieu , qui
blasmant le peu de zele de quantité de
femmes pour les divins interests , remar
que , que sous pretexte de simplici»
té , qu'elles ne pensent pas au mal , sooe
cause de grands pechez dans les hom
mes , par leurs entretiens , conversa
tions , par la liberté de leurs regards , de
leurs discours & actions.
Juger des actions du prochain , estre
facile à censurer , & reprendre , comme
nous le venons de dire, parlant du faux:
zele , est une chose qui déplaist grande
ment à Dieu y & qui est un défaut qui,
arreste lame d'une maniere étrange y
empêchant qu'elle ne fasse progrez dans
l'amour de Dieu. Il y en a qui sont tou
jours dans le souvenir des manqu-r,mens
du prochain , qui en parlent & font sou
venir les autres , qui sont dans une secre
te envie du bien que l'on en dit. Gens.
<"H l'O raison Mentale, yyç
qui ont peine , & qui paroillent froids
quand on loue quelqu'un , qui ne trou
vent rien de bien soit que ce qu'ils font
ceux qui sont veritablement à Dieu in
terpretent toujours en bonne part le*"-
actions & desseins des autres , onc de lá
charité pour tout le monde , ne naissent
jamais les plus grands pêcheurs , mais-
leurs pechez , ne les méprisent pas , ce'
qui attire la malediction de Dieu* De»
personnes tres-chastes font tombées d'u
ne maniere éfroyable dans l'impudicité
& jusques à leur mort , pour avoir eu>
un zele amer & superbe contre d'autres
personnes qui étoient dans le vice de'
l'impureté. Ils ne se laííènt auílì ny so-
découragent de servir les pauvres' pe.-
cheurs .attendant avec patience, quel
ques rechutes qu'ils sostent , jusques a m
dernier foûpir de la vie , pour voir s'ils ne'
feront pas penitence de leurs crimes.. Hss
ne s'occupent point des fautes d'aun uy',,
ils n'en parlent point ils excusene SC
supportent ses défauts , ils les excusent?
autant quils peuvent. Ils font doux SC
affables , & se donnent garde d'une'
certaine maniere d'agir rebutante & se--
vere ,.ils sçivent que le grandi Apostre'
étoit tout à- tous pour tout gagner, iJe--
fes-Christ..
Un grand"Prélat par-IantÉ dés defraur*
34^ Le Règne de Dieu
de ceux qui tendent à Dieu , dit. Il y ert
a qui par un zele indiscret se portent à
des austeritez excessives fd'où naiílent de
mauvais effets, & principalement de su-
perbí occulte. Souvent ces gens agiílent
de telle forte , Sc avec fi peu de secret ^
que quantité de femmes devotes sçau-
ront leur austeritez , en parleront , l'on,
en fera bruit dans une ville. C'est une
grande tentation , mais ordinaire , re
marque Grenade, & la tromperie en va-,
là que" l'on se gaste , & rend inhabile
pour ce que Dieu demande de nous ;,
parce que pendant plusieurs années on
fe voit en bonne santé. Le d able ner
laisse pas d'y avoir ses desseins , il tra
vaille afin que celuy qui ftroit beau
coup pour la g'oire de Dieu durant vingt
ou trente années, ne puisse agir que du
rant dix on douze. Sainte Therese don
ne avi& aussi de cette ttntation.. Ces gens*
austeres , fë complaisent dans leurs œu
vres penibles ; s'y mirent Sc regardent
s'imaginent faire grand choses. S. Fran
çois de Sales assuroir que celny qui se
mettoit en devoir de surmonter les
moindres désirs , rend plus de gloire à
Dieu , que s'il pr#noit la discipline jus-
qiifs au sang , & jeûnoit autant que les-
anciens Hermites,
L'anifice , la ruse l les équivoques sonc
in i'Orxison títUTfÁLf. U7'
choses que l'esprit de Dieu éloigne de
ceux qui sont à luy. La simplicité est un
des principaux efsets du Baptême , 1er
Fils de Dieu l'exige de ses Apostres , dit
un Autheur , dans le plus grand dessein
qui leur ait jamais commis , qui est 1»
conqueste du monde. 11 est plus facile
d'estre prudent que d'estre simple, nôtre
interest nous ouvrant alsez les yeux »
fuir ce qui nous préjudicie , $c à recher
cher ce qui nous est utile. C'est man
quer contre cette vertu que de fe servie
des termes extraordinaires , parlant de»
voyes de l'oraison , la simplicité est bon
ne en toutes choses. Les Docteurs de
voyes interieures ont eu leurs raisons,
pour pendre des termes qui leurs é-
roient particuliers ; mais poufquoy ,
comme le marque fort bien S. François
de Sales , se servir des mots extraordi
naires , érant facile de bien expliquer
ses- choses par des termes communs..
Pourquoy ne pas dire la vie Chrestien-
tie r ou la vie spirituelle , aussi bien que
la vie mystique , & cependant cela sons»-
ne bien haut parmy les femmes qui n'en»,
rendent pas le terme de mystique , &
le simple peuple croit que ces gens,
qu'on appelle mystiques , sont des per
sonnes qui font dans quelque vie ctotr-
saate r & prodigieuse » au lieu que lí
Fvj-
J4-8 Le Regne de Dieu
ion parloic simplement , l'on seroit en
tendu y & on ne tomberoit pas dans;
plusieurs abus qui ne font que trop com*
tauns.
Se preíler pour avoir des Charges
. soit Ecclesiastiques , soit seculiers fous,
pretexte du dessein que l'on a de glori
fier Dieu dans ces états , c'est une for
te illusion.. Demander des hommes k.
commander , dit la recluse de Flandres^
dans son excellent livre de la Ruine dé-
Tamour propre, est comme si l'on de-
mandòit quelque part aux enfers. Elle-
veut dire ,. que le desir de dominer eít
une occasion de perte.. Plut à Dieu que
tant de jeunes Religieuíes , ou ancien
nes qui ont tant de désir d'estrc Abbes
ses y sustent bien pénétrées de ces vûës..
Je ne dis rien de l'amour de l'argent,,
qui ne laisse pas de (è rencontrer par-
my des gens de bien d'autre part , c'est:
Hne passion si basse ; si honteuse, si in
digne d'un Chrétien , qu'il me semble
que c'est assez que de l'appercevoir
pour vouloir s'en défaire avec la grace
de Dieu. Cependant c'est une attache
fi grande , qu'elle est comparée à. l'ido
lâtrie dans l'Ecriture. Cè n'est, pas as
sez de dire que l'árgent que l'on amasse,,
ou que l'on conserve , ou les acquisi
tions que Ton &it ,. que tout cela ne
tH l'O&AISO'N MiNTAbE. J4Jt
porte préjudice à personne. O mon Dieu
l ame qui va à tous , & qui n'aime pas-
fa pauvreté , ny va pas par vos voyes..
Enfin redisons peur conclusion , que le
moindre défaut empêche la sainte union
divine ; & c'est pourquoy Dieu les a voui'
lu, punir quelquefois sensiblement. Des
Religieuses aimanttrop la propreté , ont
esté chastiées griévement. On rapporte
d'une fille d'un saint Ordré qu'a justant.
trop curieusemeut son voile , le feu y prie
par trois sois miraculeusement.. D'autres
parlant au temps du silence , ensevelis
sant une morte la Religieuíe morte
hauísa son bras ,, & se mit le doigt fur la
bouche les reprenant. Une autre étant,
à la porte Conventuelle qui étoit ouver
te pour quelque necessité , voulant em
brasser sa mere qui s'y rencontra pour
lors , la Mere Prieure qui étoit decedéc
sortit de' son tombeau , & on la vit ve-
liir à grand pas pout empêcher cette ac
tion. O que les yeux de Dieu voyenc,
bien d'une autre maniere que les nô
tresj
jyo Le Kègk'e de Dieu

G H A P I T R E XV.

Des Croix des ,personnes d'Oraison.

SAinte Therese au Chapitre i8. dir


Chemin de Perfection „ dit que Die»
envoye plus de Croix aux contempla
tifs , parce qu'il les aime specialement -r
car c'est une rêverie de penser que nô
tre Seigneur reçoive quelqu'un en son
amitié sens peine r elle parle selon ce
qu'elle avoit appris du Fils de Dieu mê
me , qui luy avoit dit , que son Pere en-
voyoit de plus grands travaux à ceux
qu'il aimoit davantage., En la sixiéme
demeure du Chasteau interieur, elle dé
clare que l'ame souffre tant de peines,
pour arriver au mariage divin : que si
elle les sçavoir elle auroit bien de la
difficulté à s'y resoudre. Elle dit en un?
autre lieu que les Croix des contempla,
tifs surpassent toutes les peines de la vie
active, & elles sont si grandes que cette
sainte les appelle intolerables , & assure
au Chapitre i8. du livre cité cy-dessus
qu'elle le íçait assurément..
Et de vray elle en parloir comme Bien?
lçavante , ee qu'elle fáisoit volontiers
avec ses Religieuses , comme il est rag^
in l" O r Ars on Mental e. 35»i
porté specialement du Convent de Vail-
ladolid , où les Religieuses rurent telle
ment animées par les discours des souf
frances que cette sainte Mere leur sai
son, qu'elles croient disposées a souffrir
toutes les Croix imaginables. Nous
pouvons dire avec bien de la verité ,
que Dieu l'ayant choisie comme un vais
seau d'élection , pour faire les grandes
merveilles qu'il a operées par elle, il
luy a montré combien il falloit qu'elle»
souffrit pour son nom. A peine trouve-
ra-t-on dans l'histoire une ame sainte lr
crucifiée generalement pour toutes sor
tes de souffrances. Nous- nous reser
vons à en parler plus amplement dans-
un petit livre , que nous avons dellèin
de donner au public avec le secours de
Nôtre Seigneur , de sa rres-lacrée Me
re , & des Saints Anges qui traittera,'
des saintes voyes de la Croix ; & c'est
pourquoy nous dirons peu de .choies en
ce chapitre , d'une grande matiere com
me est celle des souffrances , renvoyanr
lé Lrcteur qui en voudra voir d'à vanta*,
ge à ce Livre dés Saintes voyes de la
Croix. Nous dirons feulement icy que
sainte Therese a mené une vie tonte de
peine , 8c qu'elle a porté la mortification
de la Croix continuellement en soni
corps & en son anœr
fjfj; Le Regns d ï Dieu
Durant quarante ans , selon son pro1-
pre témoignage , elle n'a pas paflc un'
jour sens quelque douleur en son corps y
& quelquefois elle étoit pleine de sous,
fiances depuis les pieds jusqu'à la teste j.
elle avoit des meaux de cceur si aigres y
que l'on pensoit que ce sust rage. Enfin-
c'est beaucoup dire , quand elle assure
qu'il n'y a que Dieu seul qui sçait les-
maux qu'elle a soufrèrts- en son corps.
Les peines de l'esprit ont esté- encore
incomparablement plus grandes , & el
les étoient telles qu'elle les compare à-
celles de l'enser. Elle veut dire qu'elles
étoient excessives dans quelque rap*
port qu'elles avoient avec celles que
l'on porte dans ce lieu mal-heureux.-
Elle a souffert au dehors en son hon
neur par toutes sortes de calomnies r
jusques là qu'elle fut soupçonnée de
larcin & accusée d'impureté ,. elle qui
étoit Vierge , & que Dieu avoit desti
née pour estre la conductrice de tant de
saintes Vierges. Elle a pafle pour une
hypocrite & trompeuse , pour une
trompée , . pour une endiablée , & on,
voulut l'exorciser. Elle a esté tourmen
tée par toutes sortes de personnes , Ec
clesiastiques ,,Religieux, Seculiere , par
lès Evêques ,, par. leur Conseil , parses
gropres Confesseurs r par ses amis ,.gaff
1 N 1* O R A r S O N Mentah.
ses Religieuses qui n'étoient pas refor
mées , quoy que tres-vertueuses , qui
parlerent de la mettre en prison , par
les personnes d'une autre vertu , ce qui
fùt la plus grande persecution , comme
luy fit remarquer tres.bien saint Pier
re d'Alcantara. L'on écrivoit qu'il fal-
îoit se donner de gafde d'elle , on ve-
noit à la grille luy conter mille inju*.
res. EHe a souffert pitoyablement des
demons , elle a souffert de Dieu mê
me , ce qui est le plus grand de tous les
tourmens par les peines surnaturelles
qu'il luy a envoyées. Un peu des ces
croix surpaste toutes celles que l'on por
te du côté des demons & des hommes.
Job tout miroir de patience qu'il estoit „
ne laisle pas de crier que l'on ait pitiè
de luy , quand il est touché par la main
du Seigneur.
Les personnes d'oraison'ont beaucoup
à souffrir de la part des hommes. Voi-
cy comme en parle nostre Sainte au
Chapitre m. du Chemin de Perfection^
Souvent on nous tient de tels proposk
Cela est plein de dangers , une fille
s'est perdue par là , l'autre à esté dé
çue , cette autre qui priroit beaucoup
est tombée. Ces choies font tort à la
vertu, Cela n'est bon pour les femmes,
d'autant qu'elles pourront avoir des.
354 Le Règne de Dieu
illusions , il seroit plus à propos qu'el-
les filassent leurs quenouilles , le Pater,
& \'Avt suffilent. Elle dit en un autre
lieu que les Confesseurs s'éfrayent dés
qu'ils voyent le moindre petit defaut ,
Sc que si l'on prétend recevoir quel
que consolation d'eux , il semble que
tous les diables sont de son conseil
pour l'induire à tourmenter d'avantage ;
"que les bruits du monde font grands ,
tant de ceux qui connoissent les person
nes , que de ceux qui ne les connoillènt
pas , & qu'on auroit de la peine à croi
re qu'ils pensassent à tout cela. L'expe-
rience fait voir comme il est ailede le
lemarqner en la personne de cette sain
te , qu'on impose mille choses aux per
sonnes d'oraison pour les décrier , qu'on
noircit leur reputation de mille & mille-
médisances , que l'on écrit contre elles,,
qu'on râ^he à les rendre suspectes dans
les lieux oû elles vont ; le diable pré
voyant les grands biens qu'elles seroient.
On leur fait dire d s choses à quoy elles
n'ont jamais pensé , on interprete mal
ee qu'elles disent , vous diriez que le
monde n'a autre chose à faire qu'à glo
ser sur tontes leurs actions. On con
damne leurs voves , ceux qui ne les
entendent pas s'en scandalisent blâ
mant ce qu'ils ignorent , ceux qui en
INl'OraISON MenT/lI, Jfj
ont quelques lumieres ne les prennent
pas comme il faut , les bons se mettent
de la partie , & Dien permet qu'ils nc
voyent que les dtfrauts de ces person
nes pour leur t stre contraires , & mes-
mes qu'ils en trouvent ovî il n'y en a
pas. Les meilleurs amis abandonnent ,
& de toutes parts elles ne rencontrent
que des contradictions. Si elles tom
bent en quelques fautes , soit verita
bles , soit apparentes , le demon le gros
sît d'une estrange maniere , les esprits
se préoccupent , cent mille bonnes ac
tions quelles auront faites sont ou
bliées , on ne s'arrt ste qu'à ces deffàuts ,
on en parle , on les voit & revoit , vous
diriez que les yeux des hommes ne peu
vent plus voir autre chose , on les dit &
redit , l'on en fait peur , on en suscite
des persecutions estranges , enfin l'on
n'oublie rien pour les crucifier. Que
faut-il faire au milieu de toutes ces tem-
pesiVs , écoutons les avis qu'en donne
nostre Sainte au Chapitre u. cité cy_
delïùs du Chemin de Perfection. Il faut
une grande resolution pour suivre ce
chemin , vienne ce qu'il pourra , arrive
ce qu'il voudra , qu'il eoâte tant de tra
vaux que vous voudrez , soit que j'y
aborde , soit que je meure en chemin ,
soit que le monde abyme, & perisse. Ne
3j6 Le Regne de D i e u
faites point d'estat des craintes qu'ils
vous donneront , ny des perils qu'ils
vous representeront. Ne vous laissez pas
séduire par qui que , ce soit , qui vous
montre un autre chemin que celuy de
l'oraiíÒR. Si quelqu'un vous dit qu'en
cela il y a du danger , tenez-le pour le
mesme danger , suyez le , ne laisiez ja
mais écouler cecy de vostre memoire.
Considerez le grand aveuglement da
monde qui ne voit pas les milliers d'a-
mes qui se perdent par faute d'oraison ,
& si quelqu'un tombe en chemin , il
en remplit de crainte les cœurs. O
mon Seigneur , defîrndez vostre eause.
Mais ítrs diables de leur costé jolienï
de leur reste , pour detourner de l'O-
raison , & des personnes qui la prati
quent. Ils n'y a rien qu'ils redoutent
davantage dans les moyens qui conduit
sent à Dieu : ce moyen obtennant tou
tes les aurres graces ;. & comme c'est
par l'oraison que l'esprit de Dieu se
communique le plus , ils font tous leurs
efforts pour l'empêcher. C'est pourquoy
ils ne faut pas s'étonner si l'on est com
battu de tant de distractions , je sçay
que la cause en est quelquefois naturel
le, car les sens n'ayant rien qui les oc
cupe beaucoup , l'imagination est plu?
siiseeptible de toutes fortes d'idées -r mai$,
in i'Oraison Mentaii. 357
le grand saint Jean Chrysostome ne lait
ïè pas d'enseigner que c'tst aulll souvent
par l'operation des demons , qui trem
blent & sont saisis de frayeur à la vûë
de la sainte oraison. Ils donnent des
frayeurs &rdes craintes, dit Sainte The
rese , & par leurs artifices ils font quel
quefois tombç r des personnes qui s'ad-
donnoient à l'oraison ; elle assure qu'el
le n'a jamais remarqué des ruses du
diable plus pernicieuses. Ils épouven-
tent proposant des perils , mettant de
vant les yeux des exemples des person
nes trompées , & ils tâchent de jetter
dans l'illusion quelque ame , pour faire
bruit & donner de la crainte. Quelque-
fois même ils font souffrir le corps , im
priment de certaines horreurs , fatiguent
& lalsent dans le dernier point , cau
sent des troubles & inquiétudes , arre-
stent dans le sensible pour ne pas agir
en verité & en esprit. Voicy ce qu'en
a écrit un sçavant Religieux. Le dia
ble lie quelquefois tellement l'ame ,
qu'il luy semble qu'elle pêche à cha
que moment , il se cacbe afin qu'elle
croye que c'est elle seule qui fait tontes
ces choses , & ne voyant pas le bien
que Dieu fait en elle t elle n'apperçoit
que le mal que le diable y fait. La ten
tation devient si violente que l'ame se
55S LeRegne de DiEff
lent remplie de tout ce qui st fait dans
les enfers. Au dedans elle a de l 'aver
sion de Dieu , des pensées de blasphè
me t de l'horreur des Superieurs & des
,gens de bien , 8c se sent si unie à ces ob
jets , qu'il luy semble ne les devoir pas
rejetter. Au dehors elle souffre des
phantômes & des visions horribles ,
des coups , des maladies. Le demon se
meste dans ce qu'elle dit & fait. Quel
quefois il forme des paroles articulées ,
comme si c'estoit lame qui les formast
ellc-mesme , ils assoupillènt toutes ses
puissances. Si elle veut faire quelque
exercice spirituel , elle est pleine d'a
bominations , & ne les peut oster. Le
diable se meste dans les passions , hu
meurs , imaginations , & il offusque le
sens commun. C'est ainsi qu'en écrit ce
docte Religieux , & voicy ce qu'en die
le Pere Surin de la Compagnie de Jesus,
Le diable ne peut pas operer dans le
franc arbitre qui demeure libre , mais
hors cela on ne sijauroit bien croire jus
ques où vont les permissions de Dieu,
en cette matiere. Comme il y a qnel-
ques ames qui portent ces estat* , qui
font pitoyables , & qui font souffrir des
plus grands maux qui puissent arriver en
ce monde , nous avons creu que Dieu
tout bon scroit glorifié & fa tres-sainte
en l'O raison Mentale, jjj
Mere , Dame de toute pitiè , & compas-
sion , si nous en rapportions icy ce peu
de choses qui en a "esté dit.
Mais la rage des demons les porte à
assaillir extraordinairement les person
nes d'oraison qui sont en charge , & qui
sont appliquées à servir le prochain ; la
raison est qu'ils y découvrent plus d'es
prit de Dieu , qui est Tunique chose
qu'ils redoutent. Us se mettent peu en
peine des beaux talens naturels , du
grand esprit , de la science , de l'élo-
quence , de l'humeur , ils font plus élo-
quens , plus sçavans , que les plus élo-
quens , & les plus doctes du monde.
Ce qui fait trembler tout l'Enfer , c'est
un homme d'Oraiíon , quoy qu'il ne
soit pas iì bien pourveu de ces qualitez
que les hommes estiment , qui aime l'ab-
jection , la pauvreté , la douleur. On
ne sçaucoit croire ce qu'ils font pour dé
crier ces personnes d'oraison , afin que
l'on ne se confie en elles. U y a des temps
de trouble , dit Sainte Therese en son
livre du Chemin de Perfection , ou le
diable seme de la zizanie , ensorte qu'il
semble traîner tout le monde a prés soy à
demy aveuglé , d'autant que cela se
passe fous pretexte d'un bon zele. Dans
le Chasteau Interieur elle assure que tout
l'enfer s'assemble pour ce sujet.
$'6o Le R e,g n e de Dieit
Ce qu'il faussaire est de mépriser le
diable. Resistez ; .luy dit la divine paro
le , & il s'enfùïra de vous. Nôtre Sain-
ie considerantlque. les demons estoienc
les esclaves du Seigneur à qui elle ser-
voit , disait , pourquoy n'auray-je pas
la sorce de combatre tout l'Énft r ,
qu'elle ne craint pas ces mots , diable,
diable ,'oû l'on peut dire Dieu , Dieu ,
qu'ayant un si puissant Roy qui peut
îout , que nous n'avons aucun sujet de
craindre , que nôtre Seigneur luy ayant
dit un jour , de quoy as tu crainte , ne
fuis- je pas Tout- puissant , ces paroles
sont capables de faire aneantir lame ,
& font entreprendre de grands tra
vaux. Aprés cela elle avertit tres bien
que ce qui donne prise aux Demons ,
est l'attache aux choses de la terre, que
Jes armes que nous leur donnons pour
nous comhatre , sont honneurs , ri-
chelses , & choses semblables. Pour
bien combatre , dit un Pere de l'Eglise
avec des esprits qui sont fans matiere ;
il faut estre entierement détachez , ií
faut combattre nud de toutes attaches
avec ces esprits nuds , & qui n'ont rien
de corporel. Pour les ames qui souf
frent ces estais pitoyables de peines
rapportez cy-dessus. Le Pere Surin sort
experimenté en ces matieres , donne
in l'Oraison Mentais, jtfi
avis qu'il faut éviter un demy consen
tement que le diable tasche de tirer ,
inclinant à se laister aller à son humeur
& à s'appliquer à íà peirA, à son travail,
& faire si l'on peut que"en ne paroiíse
à l'exterieur. Autant que l'on peut il
faut ne point envisager sa peine par
des reflexions libres & volontaires , s'a
bandonner à Dieu genereusement pour
souffrir tout ce qu'il luy plaira , éviter
la tentation qui est ordinaire aux ames
pieuses , qui est de se vouloir mettre
en repos ; car souvent c'est le moyen
d'augmenter ses souffrances; l'on doit
tâcher de s'élever au dessus de tous sen-
rimens pour ne vouloir d'autres repos ,
que le contentement , & le bon plaisir
de Dieu , mertant son repos dans ses
peines quand il plaist à Dieu , que nous
souffrions. Le grand courage est bien
necessaire , Sc la patience , à cause des
grands travaux de ces estats , dont la
fin fera glorieuse aux ames qui en fe
ront bon usage. Le Pere Surin donne
encore avis , que telles personnes sont
fur tout aidées de la tres-fainte Eucha
ristie , qui est tout le renfort dans tous
les maux surnaturels , & même naut-
rels. L'horreur que le demon leur en
inspire , les efforts qu'il fa't pour em-
pescher qu'elles ne communient , les
Le Règne be Dieu
toutmens qu'il leur donnent quand elles
qm communié marquent assez !e fruit
qui en aitçive à ees ames , la gloire que
Crie» en tire , & te mal qu'il en reçok ;
& comme il est tout plein d'artifices il
n'y a ruse dont tl ne se serve pour em
pêcher la, sainte Communion à ce&
p*uvr.es ames. , qu'il ne tourmente pas
tant qnand elles s'en privent , afin de
les porter toujours de plus en plus à
s'en éloigner.
C'est une chose remarquable , lors
que ces ames affligées se laissant al-.
ter à ses suggestions , se privent de la
làinte Communion , cela luy donne
une telle sorce , qu'il n'y a presque
plus de moyen de les en faire appro
cher , sorce qui s'augmente à mesure
qu'elles s'en éloignent. J'en ay connu
qui ont esté des années entieres fans
Communier , pour n'avoir pas esté fide
les à une Communion ; & au contraire
lors qu'elles se sor:t violence pour re
cevoir la divine Eucharistie , elles se
stntent sortifiées pour s'en approcher
une autre sois : c'est ce que les Direc
teurs doivent bien considerer , & y
faire attention , mettant toute leur
confiance dans le divin secours pour le
gouvernement de ces personnes , qui
est une chose uet-difficile , n'estant pas
aisé sans une grande experience , & une
lumiere speciale de discerner les ope-
rations du demon en elles , d'avec Ieuri
propres operations ; parce que comme
il a esté dit , le diable se cache afin que
l'on croye que c'est l'ame qui fait le
mal qui paroist ; ainsi ces pauvres ames
pense quasi toûjours pecher , & coni>
sentir à tout ce qu'il y a de plus abo
minable qui leur est suggeré , & elleí
en assurent fortement le Directeur qui
à moins que d'estre tres-éclairé dans
ces matieres les croira , & ensuite les
reduira presques au desespoir , les pri
vera des Sacremens, ou les abandonne
ra. On ne lailfe pas pour tant au travers
de toutes ces tenébres d'y voir quelque
jour de la grace ; car quoy que dans les
temps que le diable leur oste l'usage
d'une pleine liberté , & qu'il agit dans
elles , il leur fasse dire bien des impie-
tez qu'elles s'imaginent dire avec con
sentement , il arrive de petits interval
les où elles paroissent sort affligées de
ces choses , & dans la crainte de l'of-
fence de Dieu , & c'est lors qu'elles
font dans leur liberté. Le Directeur
se doit servir de ces intervales qui ne
durent quelquefois que des mom?ns
Îíont leur donner l'absolution , & ne
è mettre pas en peine , si le dt mon fur-

Qjì
Le Règne de Diiu
venant tout à coup leur fait dire qu'el
les n'en veulent point , qu'elles n'ont
nul regret d'avoir offénsé Dieu ; car ce
n'est plus elles qui agissent. On les
doit grandement encourager , ce qui
est le propre de l'esprit de Dieu ; com
me au contraire c'est le propre de l'es
prit du diable, deporter dans l'abba-
tement , le découragement & le deses
poir. Dieu tire une grande gloire de
ces souffrances ; car íoit qu'elles arri
vent pour des pechez notables com
mis , soit par un exercice de vertu , ces
peines purifient , font pratiquer des
vertus excellentes , quoy que cela soit
caché , & meritent une grande gloire.
Il faut avoir recours à î'oraison pour
elles , faire quelques visites de lieux
saints , jeûner , se mortifier , se servir
de saintes reliques , & specialement de
l'intercession de la tres sainte Vierge
& des saints Anges , les diables ayant
une peur speciale de la Mere de Dieu &
de ces bien-heureux Esprits.
Pendant que le demon attaque l'ame,
soit par des tentations ordiuaires , com
me lors qu'il la tente par le monde , &
la chair par les biens de sortune , & de
la. nature ; soit par des tentations ex
traordinaires , en ayant demandé à Dieu
une permission speciale , fans laquelle
E N t'O RAISON MENTAIE. J(ÍJ
il ne peut pas faire tomber un seul che
veu de nostre teste , ce qui doit gran
dement consoler ; Sc que ce mal heu
reux esprit pretend par ses tentations
la. faire succomber , ou au moins la jet-
ter dans l'inquietude , le chagrin , Sc le
découragement , Dieu tout bon a bien
d'autres desseins , car il ne pense que des
pensées de paix fur elle , & s'il la rem
plit de Croix , c'est pour la couronner
d'une gloire inestimable.
, Il ne faut non plus s'étonner des pei
nes que Dieu tout bon nous envoye ,
que d'un bon Pere qui fait prendre des
Medecines à son enfant , des seignées ,
Sc qui luy fait appliquer des remedes
tres douloureux quand le mal le deman
de. N'est, il pas vray que ces remedes
penibles viennent des foins amoureux
d'un Pere , & qu'ils ne sont donnez que
pour le bien de l'enfant ; & pourroit-il
arriver un plus grand mal à cet enfant
que d'estre traité selon ses desirs , qui le
portent à ne vouloir pas prendre de re
mede í car ce leroit le moyen de perdre
la vie ; Sc son Pere seroit-il un bon Pe
re , s'il abandonnoit son enfant à ses vo-
lontez ? il est vray que cet enfant qui
estant encore tout petit , sentant le mal
que luy fait le remede , fans en connoî-
rre les utilitez , pleare , & fait bruit,
QJij
66q Le Règne de Diev
çe qui touche le cceur du pere, raais
£orome il est sage sans s'arrester à ces
sensibilitez , pat un veritable amour pa
ternel il aime bien mieux le voir souffrir
durant quelque temps , que de le voir
mourir. C'est ainsi que nostre Pere ce-
leste en use avec ses cheres creatures ,
qu'il veut bien regarder par une charité
excessive comme les enfans. Helas , il
ne se plaist pas de soy à nous tourmen
ter , c'est la necessité où nos langueurs ,
& maladies spirituelles nous reduisent ,
qui l'y obligent,
La malignité de U nature corrompue
est si grande qu'elle ne peut estre sépa
rée qu'à force de tourments : cela est
clair par les peines ordonnées dans le
Purgatoire pour la purgation des ames ,
i8ç l'amour propre est si subtil dans celles
mesme qui vont à Dieu, qu'avec toutes
les purgations actives , il est necessaire
que Dieu y mette la main par des pur»
gations extraordinaires & passives. Nous
parlons icy des conduires que Dieu tienc
souvent dans l'état des peines surnatu
relles : car il y a bien d'autres moyens
pour purifier les ames , même dans les
voyes communes , & les mettre dans
une entiere pureté. Or ces purgations
font bien differentes, selon que fa divine
providence en ordonne- Je rappotteray
ex l'Oraison minYale.
ce qu'en dit le Pere Simon éc Bourg en
Presse en son livre des huit degrez de
l'Oraison. U parle doricdela sorte trait-
tant des peines que l'ame porte. Elle se
sent toute plongée dans la nature ter
roir] pue par le ressentiment vif de ses
passions , de dégoût de Dim , d'ennuy
dans les choses spirituelles. L'Awge de
Sathan luy est donné qui tourmente dtt
choses impures , de blasphème , d'infide
lité avec tant de violence quelquefois
qu'il semble qu'elles les profere, de ttrfl
tesle , de tenebres , de scrupules , & el
le croit qu'elle consent aux tentations f
& qu'elle est perdue. Elle ne croit pas
à ses Confesseurs , 5c comme c'est Dieû
qui sumaturellement la tient dans ces
angoilles , elle n'en peut sortir , jus
qu'à ce qui luy plaise. Les Directeurs
mesme quelquesois la tourmentent fau
te d'esperience , car qui n'a pas «st é
tenté que sçait-il ì ils ne veulent plus se
mêler d'elle , la croyent so.ble d'esprit
& mélaneholique ; & pour lors lVnvie
luy prend de quitter l'Oraison oi\ elle
ne trouve que du tourment. La nature
inserieure purgée , il faut que l'esprit le '
soit par la soustraction de ses actes qu'il
produisoit en la premiere purgation (
car même lorsque les con n ôi (ïa n ces sont
ostées , on ne laisse pas de connoistré
j58 Li Régne de Die u
que l'on aime , & l'on restent son amour.
Or Dieu veut que nous ne sentions plus
nos actes , & que nous ne nous voyons
plus nous mêmes comme si nous n'estions
pas. Dans la premiere purgation, l'ame
a quelquefois dans quelque acte , ressen
ti quelque resistance sensible contre ses
tentations ; dans cette seconde elle resiC
te sans sentiment , elle opere vertueuíe
ment sans connoistance ny satisfaction.
Que si elle s'efforce de s'élever vers
Dieu , elle sent comme un poids de pe
santeur insupportable qui tombe sur sou
entendement, & volonté , & il luy sem
ble que tout le pallé n'est que fiction Sc
tromperie. J'ajoute un mot aux senti
ment de ce bon Religieux pour expli
quer d'où vient que l'on ne s'apperçoit
pas du bien qu'opere l'ame , Sc que l'on
n'en voit que le mal ; c'est que Dieu
ôtant les actes reflechis comme il a esté
dit , on ne voit plus ny paix , ny resigna
tion , pendant qu'on relsent une grande
irresignation , & trouble dans la partie
inferieure. Ainsi ces pauvres ames disent
je ne puis me resigner , ny avoir aucune
paix , ne connoistànt pas ce qui se pallè
dans la partie suprême de l'ame.
Or les avis que donne ce pieux Re
ligieux que je viens de citer touchant
ce que l'on doit faire dans ces estats ,
iw l'Orais on Mentale. 367
sont que pour ce qui regarde la premiere
purgation , il ne fauc pas se dissiper dan*
les plaisirs des sens car pour lors la na
ture fait ses efforts pour trouver de la
consolation , mais l'on peut prendre
quelque honneste recreation dans la
veue de la volonté de Dieu. Ne pas se
contraindre à une angoisseuse introver
sion , 0ii rentrée en soy-même , car cela
ruineroit la teste , & rendroit inhabile
à l'oraison. Accepter amoureusement
ses peines , quand bien même elles vien-
droient pour nos pechez ( toutes les ames
qui sont en purgatoire , ny sont que
pour leurs fautes ) regarder Dieu dans
la permission qu'il donne au diable. Te
nir pour certain que du moins l'on pro>-
fìte autant par ces tenébres & déiaiílè-
mens , que l'on faisoit par les élevations
& lumieres , car l'on produit mille ac-
iions admirables de resignation au bor»
plaisir divin , de courage , & d'esoeran-
ce , & l'on sert Dieu à ses dépens. S'es
timer digne de tous les maux , & s'hu
milier beaucoup en la presence de Dieu,
Se croire tres-heureux d'avoir des souf
frances. S'abandonner lâns reserve à
tous les dessfins de Dieu, Ac quiesceir
au sentiment du Directeur. Demeurer
content dans la pointe de l'esprit, Sça-
voir que L'on peut mieux estre uni à Dieu
370 Li Règne de Dieu
par la croix que par les delices. S'unir
à l'operation divine dans les peines
qu'elle fait souffrir à la nature corrom
pue, $uporter avec patience l'oraison
dans une veiie simple, & confuse, quoy
que nullement restçntie. Pour ce qui re
garde la seconde purgation. On ne doit
s'efforcer de se sormer un tel interieur
qui ait toujours Dieu present ; car cela
redoublerait les peines voyant tous ses
fffbrts inutiles. Ne reflechit, pas fur soy
pour jugçr de ce qui s'y passe , cela ne
vient que de 1'amour propre. Or quand
nous patlons de ne pas reflechir fur soy
il le faut entendre dans l'estat des peines
surnaturelles , & extraordinaires dont
il s'agit. C'est de la maniere que la ve
nerable Mere de Chantai fit vçeu à Dieu
ta ses distractions , & angoisses de ne
pas reflechir fur soy pour apprendre ce
qu'elle faisoit , & chercher quelque con-,
solation. Enfin le grand remede est de
ne vouloir que la volonté divine , Sc
demeurer là. Mais si l'on mouroit en
cet estat, dira quelqu'un , dans l'exer-
cice de toutes ces peines ? ce feroit une
bonne & excellente mort , & un.e par
tie des peines du purgatoire serok ache-
vie , si peut estre tout n'estoit pas ex
pié.
U faut remarquer que plusieurs s'abu-.

1
en v'Oraison Mentale, ijt
sent pensant estre dans des peines sur
naturelles , quoy que leur purgation ne
soit pas passive. Les signes de la passive
sonr selon le Pere Simon de Bourg en
Bresse :Quand l'ame ne trouve & ne veuc
point trouver de goust dans toutes les
choses du monde , quoy que tentée d'in
clination vers elles ; car c'est une marque
qu'elles est unie à Dieu , autrement elle
s'y laiss roit aller -, Si elle conserve un
grand soin de n'offenser pas Dieu , & si
elle craint de pecher ; car si elle n'aimoit
pas Dieu,elle ne s'en soucieroit pas tant;
si elle ne p?ut méditer comme elle fai
sait , mais se trouve arrestée par une
veuë simple. Si les Directeurs l'afíùrent
que la chose vient de Dieu. Or il n'est
pas nécessaire que l'ame remarque ces
signes , car souvent dans ses tenebres ,
elle est incapable de porter un veritable
jugement des choses , il surfit que les
Directeurs les voyent. Mais en quel
que maniere qu'elle souffre , elle est
bien- heureuse tâchant d'en faire usage ,
& l'on ne peut jamais aflez estimer l'e
stat des souffrances quand bien mesme
elle seroient arrivées par nos pechez.
Je ne puis me lasser de proposer le pur
gatoire de l'autre vie, ou nulle amu ne
va que pour ses pechez & imperfec
tions -, cependant ces ames s'inquiet
Q_vj
571 L i Règne de Dnu
tent elles dans ces flammes purifiantes „
à cauíse qu'elles n'endurent que pour
leurs fautes , ne font elles pas tres con
tentes de satisfaire à la divine justice >
elles ne voudroient pas mefroes en sortir
avec la moindre imperfection , & elles
estiment à tres- grande misericorde leur
estat de souffrances. Elles sont dans un
parfait abandon pour y souffrir autant
de temps qu'il plaira à la divine Justi
ce „ & n'ont pas le moindre desir d'en
sortir un moment plurost qu'il ne plaira
à Dieu : car autrement elles commet-
troient de nouvelles fautes. C'est pour-
quoy l'ame qui est purgée en cette vie >
doit bien prendre garde à demeurer fer
me dans une resignation entiere au bons
plaisir divin , pour souffrir comme il luy
plaira „ & autant de temps qu'il voudra y
évitant une fecrette tendance Sc recher
che subtile que l'amour propre nous,
donne , qui nous porte à désirer d'être
délivrez de nos peines , & qui les fait
continuer , au lieu de les ôter : la raison
en est évidente , car ces peines estant
données pour nous purifier de nos im
perfections „ en commettre de nouvel
les» c'est nous faire toujours de nou
veaux sujets de souffrances.. Dieu quel
quefois ne fait qu' attendre un verita
ble abandon y & il est auivee qu'aumê*
en t'O raison Mentale. 575
•Pe moment que des ames y sont en
trées , au même instant elles ont esté
délivrées. Aprés tout c'est aDieu de de
terminer du temps , aussi bien que de
la qualité des souffrances , & à l'ame
de luy estre assujettie. Enfin dit le Pere
Surin ; il est vray que l'on connoist que
c'est épreuve quand d'aillenrs l'ame est
bonne , & déterminée au bien ; mais-
quand l'ame scroit encore attachée à
foire choses qui luy reviennent en me
moire , & la brouillent , il faut auflî
l'exhorter à perseverer , & la conduire
doucement à l'entiere détermination d e-
ïre à Dieu.
Ces estats , dira quelqu'un ne sont-
ils point imaginaires ? Ils le peuvent
estre en quelques personnes d'une ima
gination foible > ou blessée ; mais iris
ions tres veritables. Inexperience le fait
voit tous les jours , & la fait voir en des
personnes d'un grand jugement , & d'un
esprit solide , en des ames tres-saintes
& qui estoient appellées de Dieu pour
de grandes choses , en des Generaux
d'Ordres , en des Evêques , & Prelats ,
comme ceux qui sçavent 1'Histoire ne
l'ignorent pas. Les Pères de la vie
Spirituelle en ont écrit , les Docteurs
de l'Eglise en ont parlé , comme Saine
Gregoire le grand , & Saint Bonavett.
J7+ Lï Regne dï Dieu
ture qui specifie ces etats de souffrances.
II est neceíTaire d'en parler & d'en écri
re puisque ces lumieres de l'Eglise l'ont
bien rait , qui ne manquoient pas de
bonnes rasons , outre qu'ils eftoient con
duits par l'esprit de Dieu. Mais nous
dirons un mot de cette necessité en un
autre lieu.
Si vous me demandez d'où vient que
Dieu envoye des peines si exrraordinai-
res ; je vous demanderay d'où vient
qu'il envoye les fleaux de la peste , de la
famine , de la guerre ? d'où vient qu'il
envoye tant de maladies , de pertes de
biens ? mais d'où vient qu'il y a un
Purgatoire dont les peines surpassent
tous les tourmens de cette vie ? Ce que
vous me repondrez sur ces choses , je
vous le diray sur les autres. Ce n'est pas
qu'on manque de bonnes & fortes rai
sons, pour montrer la necessité & l'arili-
té des Croix ; mais la meilleure de tou
tes , est que Dieu le veut de la forte , à
qui il est impossible de ne pas agir avec
raison. Humilions nous fous fa puissan
te main , perdons nos petites lumieres
pour ne suivre que celles de la foy , 8c
tenons nous toujours dans le lieu oiì
nous devons estre , dans le neant.
Pour les biens qui en arrivent , c'est
ce qui ne se peut expliquer. La tenta
tu l'Oiai;on Mentale. 37 j
tion dit un grand Prélat tst une marque
d'élection , ceux qui ne sont éprouvez
sont reprouvez. Le diable ne se soucie
pas de tenter ceux qui sont à luy , il n'at
taque sortement que ceux qui font à
Dieu , en cela, semblable aux mâtins
qui n'aboyent qu'aux estrangers , Sc
nullement aux domestiques. O Dieu
qu'elle consolation à une ame parmy les
aflàuts que les malins esprits luy livrent ,
de se reconnoistre pat là estrangere de
ce Cerbere d'Enfer , & estre domesti
que de Dieu. Sainte Therese alsure que
Pame gagne plus en recevant des pei
nes de Dieu , qu'elle n'auroit fait en
dix ans pat son choix , & plus elles sont
grandes , dit la Sainte , mieux elles re
presentent la Paffion de nostre Sauveur.
Elle eût la revelation qu'il n'y a voit per
sonne au monde , dans lc temps que
cela luy fust montré , qui furpallast
en perfection le Pere Baltazar Alvarez-
de la Compagnie de Jesus , & cepen
dant c'estoit pour lors que ce Saint hom
me enduroit de grandes peines d'esptic
ostentations , ensorce qu'il estok dans le
doute de son salut.
Je ne diray icy qu'un mot des feru"'
pules réservant comme je l'ay dit à par
ler plus amplement de l'état des Croix
dans un petit livre particulier , rooyeá-
j7i5 Le Règne de Diect
nant le secours divin ; mais en peu de pa
roles , les scrupuleux ne doivent jamais
agir par leurs propres lumieres , mais ac
quiescer humblement aux sentimens de
leurs Directeurs , qui doivent cstre fore
éclairez pour ces sortes d'esprits , & ré
solus , pour ne les pas embrouiller '.
car quand mesme leurs Directeurs se
tromperoient , ce ne seroit pas leur fau
te. Ils doivent passer courageusement
par deflus mille pensées qui' leur vien
nent , qu'il y a peché dans les choses
qu'ils ont à raire , car pour eux ils ne
doivent pas s'amuser à leur jugement
qui est erroné , mais agir contre , sui
vant le jugement de personnes plus sa
ges. Ils ne doivent pas faire de confes
sions generales , cela ne vient que d'a
mour propre , & pensant , dit S. Fran
çois Xavier , se faire quitte par là de
leurs scrupules , au lieu d'un qu'ils ôtent
ils en font revenir dix ; les confessions
anuelles ne leurs sont pas propres non
plus. Ils ne doivent point s'accuser de
tous les doutes qui leur viennent d'avoir
consenty à quelque peché ou non ; car
outre que ces doutes ne sont pas ma
tieres d'absolution , que l'on ne doit
pas prononcer fur des choses incertai
nes ; car il faut quelque chose d'assuré,
pour prononcer ua jugement , il n'est
in l'Or.aison Mentale. 377
nullement utile pour eux d'en parler
dans la Confession , mais tres-préjudi-
ciable. C'est icy un moyen tres - bon
pour abbreger les longueurs inutiles
& fâcheuses des Confessions des scrupu
leux , car si on leur avoit osté tous
les doutes dont ils s'accusent , il nc
leur resteroit presque plus rien à dire.
De plus il faut íçavoir qu'à l'égard
des personnes scrupuleuses , les Con
fesseurs ne doivent pas même s'arref-
ter , non plus qu'elles à ce qui leur
semble souvent assuré , car leur pauvre
esprit est presque toujours dans l'er
reur. C'est ce qui a fait dire à des Doc
teurs sçavans Sc experimentez que l'on
ne devoir pas croire à ce qu'ils disent
de certain , à moins qu'ils ne fullènt
prests d'en jurer fur les saints Evan
giles.

Oraison a la tres- Sainte Vierge ThrSne de


U divine Sagesse , la grande Reine
des voyes de Dieu.

Aimable Vierge , entre toutes les


Epouses du Saint Esprit , vous estes
fa tres-uniquement unique Colombe j
vous estes fa parfaite , son éluë, non pas
choisie entre mille autres , mais entro
Syt Le Règne de Dieu
foutes les pures creatures , dont les seuls
privileges surpallent toutes les riches
ses ensemble de la grace de toutes les
ames. Vos celestes beautez ayant bles
sé amoureusement le cœur du divin
Epoux , qui vous trouve toute belle à
ses yeux , & fans aucune tache ; c'est
avec grande raison que les jeunes filles
du Roy celeste vous aiment par trop M
c'est-à dire beaucoup, qu'elles vous pu
blient l'imrmaculée , n'y ayant jamais
eu en vous aucun péché originel , &
actuel ; qu'elles courent à l'odeur de
vos parfuns. C'est aptés vous qu'elles
font introduites dans les celliers du di
vin Roy , ou pendant que les autres
amis boivent &ç mangent à l'ordinaire
de ce qui est servy, à la table de cet
Epoux sacré , celles-cy comme les plus
aimées & tres-cheres , son enyvrées
des vins délicieux de son pur amour.
C'est dans cet état que toutes trans
portées elles tresaillent de joye, se res
souvenant de vos virginalles mamelles ;
ear elles sçavent que toutes les dou
ceurs qu'elles goustent ne leur vien
nent , qu'ensuitte de la douceur du lait
précieux qui en est découlé , qui a
fait les délices de la Sapience Divine ;
aussi l'odeur suave de ces mamelles sa
crées surpasse toutes les odeurs des pat
in t'O iiAisoN Mentale. $79
fums les plus agréables. Ah que les
ames droites de cœur , qui ne veulent
que Dieu seul vous aiment de plus en
plus , afin que par la pureté de leur
amour purifié de toute tâche , sanctifie
des plus saintes graces , elles donnent
lieu au parfait établilsement du Regne
de Dieu , vostre Fils bien- aimé , de
l'Empire des trois personnes divines le
Pere , le Fils , & le Saint Esprit. Ah que
Dieu vive & regne par tous les siecles
des siecles. Ainsi soit-il , Ainsi soit-il. -,

LE REGNE DE DIEU,

EN L'ORAISON MENTALE.

Livre tioisie' me.

CHAPITRE I.

Dts grands avantages de [Oraison JMtntale,

A i n t e Therese qui croit


au Chapitre 4.. de sa vie , que
c'est un grand bien d'enten
dre l'exce1lence des graces de
l'Oraison en ayant receu lés plus pures
j8o Le Regnz.de Dieu
& vives lumieres , en a parlé comme
une grande Maistresse en tous ses Li
vres. Nous nous contenterons de rap
porter icy succinctement quelque peu
de chose de tant de merveilles quelle
en a écrites si amplement , pour éviter
1a longueur. Elle dit donc au Chapitre
6. de fa vie que tous les signes de la
crainte de Dieu luy son arrivez par l'o-
taison. Au Chapitre 8. que c'est la por
te par laquelle luy sont venues toutes
les graces de Dieu. Au Chapitre 19. da
du Chemin de Perfection , qu'elle estcinc
le feu de l'aírection pour la terre , qu elle
allume celuy de l'amour de Dieu , qu'el
le nettoye & purifie , qu'elle est î'eau
de la Samaritaine qui oste la soif pour
toutes les choses de la terre , mais qui
l'augmente pour les choses éternelles ,
qu'elle éttanche aussi la fbif du Ciel , en
nous donnant Dieu. Au Chapitre tu
du mesine Livre , qu'elle est le chemin
royal du Ciel , c'est-à-dire , le grand
chemin , battu , assuré , ou l'on va tout
de grand , où ri n'y a point de détours ,
oii l'on marche avec certitude. Que c'est
un grand tresor t & que partant l'on ne
se doit pas étonner s'il coûte cher , que
le temps viendra que l'on, connoistra
que toutes choses ne font qu'un pue
néant en comparaison d'un si grand
in l'Oraison Mentale. 381
bien. Au Chapitre n. df sa vie , que
ceux qui ont peu d'oraison , avancent
peu. En la seconde demeure du Châ
teau Interieur , que nostre Seigneur fait
un grand estat de l'oraison, pour lâche
quelle soit. C'est comme la Sainte en,
parle. Enfin elle assure que Dieu dimi
nue tous les jours les forces des malins
esprits contre les personnes qui $'ad-
donnent à ce saint exercice.
Ajoûtons à cela que l'oraison fait
commander aux élemens , à la mort 3
à l'enfer mesme , & qu'elle s'allujettit
en quelque maniere la, toute- puissan
ce de Dieu ; Dieu se laillant vaincre à
sa force , comme il est facile de le voir
dans l'Ecriture Sainte , & dans l'histoi-
re de la Vie des Saints : mais pour dire
beaucoup en peu , si toute la vie Chré
tienne consiste à fuïr le mal , & à faire
le bien , pour entrer dans une entiere
union avec nostre SeigneurJesus- Christ;
par l'oraison on a plus de force & pour
éviter le mal , & pour pratiquer le bien , '
ensuite c'est le grand moyen de l'union
Divine. Il y a telle bonne habitude , &
telle vertu difficile que l'on reçoit pres
que sans en avoir exercé les actes. Tel
le habitude mauvaise , & tel vice dont
l'on se voit délivré tout à coup. Sainte
Therese peut servir d'un illustre exem-
fit L< RlSHC » E D I E 17
pie en ce sa ec , car elle obtint par ì'o-
raiíôn en peu de jours , ce qu'elle n'a-
voit pû impetrer durant tant d'année*
par bien des mortifications , des pleurs
& des larmes.
L'oraison éleve l'ame dans un hon
neur incomparable , puisqu'elle la fait
converser avec Dieu , & c'est ce qui la
rend honorable aux Anges ; car com
me ceux qui approchent des Grands
font honorez des hommes , de mesme
ceux qui approchent de Dieu sont gran
dement considerez par les esprits celes
tes , qui sçavent estimer de la bonne
maniere la grace que Dieu tout bon
fait à l'homme , de luy permettre , &
mesme , ô quelle bonté , de l'inviter à la
conversation divine. Icy la personne
éclairée anta bien de la peine à retenir
ses larmes , & à ne pas pleurer incon-
solablement sur l'effroyable insensibilité
du cœur de l'homme , qui a encore bien
de la peine à accepter l'honneur inesti
mable qui luy est fait. Il fauc , ce cœur
plus dur que les roches ; qu'on le preste
pour s'approcher de Dieu par Toraifon,
la moindre difficulté l'en rebute , un
rien l'en empêche ; pendant que les
Courrìfans sont dans des empreílemens
indicibles de se trouver devant les
Grands de la terre, & helas pourquoy ,
in l'O raison Mental! jjj
avec combien de sujets d'ennuy ? &
aprés tout , c'est où est la grande preste ,
O mon Dkn qu'il est vray que cette
terre que nous habitons , est une terre
d'oubly à l egard de vostre Souveraine
Majesté. Helas à quoy pense l'hommej?
l'oraison éleve l'ame jasques dans le
Ciel , où elle fait descendre le Paradis
en terre , de l'homme elle en fait un
Ange , un Scraphin 4 Elle fait mener
dans cette valée de miíeres , la vie des
bienheureux; car comme dans l'Eter-
nité glorieuse toute l'occupation est de
voir Dieu , & de l'aimer , c'est ce que
l'oraison fait en cette vie temporelle, &
comme toute la felicité consiste dans
l'union de Dieu , l'oraison nous faisant
mourir à nostre volonté , pour ne plus
vouloir que ce que Dieu veut , n'est-ce
pas avoir le Paradis en terre , & mener
la vie des Anges parmy les hommes ?
Au reste, Suarez cét homme si sçavant M
alTuroit qu'il faisoit plus d'estat d'une
heure employée en l'oraison mentale ,
que de toutes l'étude des sciences qu'il
avoit acquises ; & l'Eminentillìme Car
dinal de Richelieu , en son livre de la
Perfection ne fait pas difficulté de dire,
que l'oraison mentale surpalse autant 1*
vocale en excellence , que l'esprit sur
passe le corps en noblelle , & que fi
,184 Le Rigne de Dieu
Poraison en generai distingue l'homme
d'avec les animaux , la mentale éleve
l'homme au dessus de luy-même , & le
rend semblable aux Anges.

CHAPITRE II.

Si les voyes éminente! de FOraison sont


compatibles avecl'eflat de la vie aclive ,
, & fi elles font avantageuses aux person
nes cjul font dans les fonçons de la vie
apostolique.

IL semble de prime abord que la Con-


templatiou n'est pas propre pour la
vje active , puis qu'elle n'en est pas la
fin ; mais si l'on considere qu'elle est un
excellent moyen pour arriver à fa fin ,
& pour s'acquitter Chrestiennement de
toutes les Charges , on ne doutera plus
qu'elle ne soit compatible avec l'estat de
la vie active. Mais ne semble-t'il pas,
dira t'on que ce moyen est un obstacle à
eét estat ; car un homme de grande orai
son , & comtemplation pourra-t'il bien
s'áppliqnejr à l'étude , à la regence t à
la predication , aux missions , aux foins
des pauvres , & des affaires , & enfin
au gouvernement ; Il est tres-fâcile de
voir que non-feulement il pourra s'ap
pliquer
1M t' O R A I S O N M I N T A t E.
pliquer à ces choies ; mais qu'il s'y ap
pliquera parfaitement. La raison est
que le veritable contemplatif estant
rres-uni à Dieu , il n'obmet rien de ce
que Dieu demande de luy ; & c'est pour-
quoy les estats veritablement passifs
n'empêchent pas que l'on ne faílè ce
qui est neceflaire dans l'ordre de Dieu ,
& si le contraire arrive , il ne fera plus
passif, ce ne sera plus l'efprit de Dieu
qui operera. Tant s'en faut donc que
la contemplation éminente serve d'obs
tacle, qu'au contraire , elle fait faire tour
ce que Dieu veut , & elle, le fait faire
d'une maniere rres- divine. Ce qui fait ,
peur donc à plusieurs , devroit les assu
rer , & ce qui les assure , les devroit
faire craindre : Car l'autre estat où
l'homme est laissé , 5c demeure dans ses
operations ordinaires , quoy qu'aidées,
de la grace , la nature s'y glisse davan
tage , & souvent ®n n'y fait pas ce que.
Dieu veut , ou l'on s'y comporte avec,
bien de l'imperfection. .Le contempla-;
tif estudie bien , enseigne tres-bien les
Lettres humaines & divines , lors que
Tordre de Dieu l'y oblige. Il presche
bien , il sait bien des missions, L'orai-
íbn donne force à l'exemple $c a la voix,
qui font les deux manieres de prefcher.
La presence de Dieu est une source ine-
' R
jSó L E R E G N E B E D I E V
puiíàble deboutes sortes de graces , le*
plus méchans s'abstiennent de pêcher
dans nos Eglises , & ils y pratiquent le
bien , parce qu'ils y regardent Dieu ;
Gr la contemplation le faisant regarder
par tout , éleve le Contemplatif dans
une haute perfection , qui sert d'une
ires grande édification à tous les peu
ples. Les personnes d'oraison sont pins
iecuèillis dans les conversations , y par
lent davantage de Dieu , du mépris du
monde, de l'amour de la Croix , elles
font plus mortifiées , plus dégagées d»
point d'honneur , des respects humains,
de l'attache aux ohofes du siecle , plus
dans l'amour de la pauvreté & de la
Couleur , on les voit plus désintereílces,
ne regardant & nè cherchant que l'in-
terest de Dieu ; ces choses fans doute
do.nnent un poids admirable aux Predi
cateurs & Missionnaires. Les lumieres
infuses qu'ils reçoivent font bi?n autres
que tout ce que l'estude dfs Le tres , 8c
toutes les sciences humaines peuvent
donner ; & comme ils goûtent les ven
iez Chrestiennes tout d'une autre ma^
niere que ceux qui ne sont pas favorisez
de ces graces , & instruits si immedia
tement de Dieu , elles ont dans leur
bouche des effets extraordinaires. L'eC
prit de Dieu qui est en eux touche effi
*N t'O ». A I S ON M i N TALE 387
«cernent les cœurs , aussi est ce à luy
ìsful àjqui rl appartient de penetrer le
cœur humain. O quelles Missions fai-
soient les Saints "François d'Assise , Fran
çois Xavier , les Saints Dominiques,
qui croient de tres- grands .Comtempla-
tifs. Oû il y a moins de nature, il y *
plus de Dieu , moins de Dieu oû il ft
plus de nature. "Pour^peu qu'il y ah dé
mélange de veue humaine , de respect;
íhumain de propre interest dans les fer
mons , dans les Missions , cela empê
chera les plus grands efféts de l'esprit
de grace. Le diable s y prendra , car iï
s'attache aux choses de la terre ; la
moindre imperfection hiy donne des
prises qu'on auroit de la peine à conce-
.voir , s'estant pris à la moindre chose iï
y demeure , travaille puiíílamment con
tre l'eeuvre de Dieu , & resiste , & cm»
pesche le bien. Un homme de grace t
un Prédicateur , un Missionnaire qui
n'a plus que Dieu seul , qui ne connoistr
plus personne queJesus , & encore Je
sus Crucifié , fait trembler tout l'enfer,
parce que tout l'en fer craint Dieu , Sc
cet homme en est plein , & les diables
ne sçauroient s'y prendre , ce qu'ils sonc
dans les autres , ou il y a le moindre-
petit mélange de la nature. De là vien-
yent les gtandes persecutions qu'ils suC
388 Li RèGNÏ DE D I E V
citent contre ces personnes de grace
pour décharger leur rage * & oster la
confiance que l'on pourroit y prendre»
Il y a plus , la vie pauvre , mortifiée ,
dans 1e mépris du monde attire uii dé
luge de graces & de benedictions dans
les emplois Apostoliques. Les Prelats
çomme nous l'avons rapporté autre
part , dans la Miísion; pour la conver
sion des Heretiques Albigeois , durant
plusieurs années ne pouvant rien ga
gner ; Saint Dominique eût revelation
gue c'estoit parce qu'ils ne menoient pas
une vie aflez pauvre , ce qui fit que ce
Saint ayant persuadé à quelques uns
de ces Prelats de se deffaire de leurs
carolïes , & équipages , de la troupe de
valets qui les fuivoient , de leur gran
de table , en peu de jours il se fit des
conversions prodigieuses. N'a t'on pas
veu à la fin du siecle dernier un Saint
Charles Borromée parler aux peuples
un petit quart d'heure , & ne leur dire
que des choses fort simples , & à mê
me temps ces pauvres peuples sondre
én larmes : un sçavant Predicateur , &
éloquent , & des plus grands Predica
teurs du pays montoit ensuite en chaire ;
car ce discours d'un petit quart d'heure
ne paílbit pas pour sermon , il prêchoic
à merveilles , & tout le monde demeu-
iN l'On. A 1S ON MeNTAIi.
roit insensible. Il faut icy remarquer
en paííànt , que c'est un grand abus de
mettre le fruit des sermons precisement
dans le grand nombre de peuples qui
écoutent ; car souvent l'auditoire est
remply , & l'on ne peut pas entrer dans
les plus vastes Temples ; parce que le
Predicateur est bien disant , ou a de
belles pensées , ou bien parce qu'il y a
quelque brigue faite pour y faire aller
le monde ; & de vray c'est le monde
qui y va , & l'esprit du monde qui y
fait aller , le plaisir d'y trouver de la
satisfaction pour l'esprit, ou l'oreille t
ou pour se trouver où les autres vont :
& helas aprés cela combien voyons
nous de conversions , où est le gain
pour Dieu ? chacun dit voilà un grand
homme , on s'amuse de ce qu'on v *
trouvé qui contente , qui pense à re
noncer à soy - même , & à porter sa
Croix ? Au contraire quelquesois un Pré
dicateur n'éclattera pas , & n'aura que
peu de personnes à sa suitte , mais si
plusieurs s'y convertissent aux yeux de
Dieu , les Sermons de cet homme au
ront eu efret. * . ' ,
Disons encore que s'il faut prendre
foin des choses , Sc avoir ses plus grands
emplois , les Gouvernemens des Ordres
entiers , la contemplation non.scule-
R iij
i \
#>o Le R i « n i de D i i tr
ment n'en est pas un empêchement!"»,
mais un secours tres grand; Nous l'a-
vons déja dit :: qu'elles personnes plus-
employées qu'un Saint Bernard , qui'
avoit soin de son Ordre , des affaires-
de l'Eg1ise ,. des Papes , des Roys , &
quel plus grand contemplatif? jusques-
]à mesme que souvent il estoit si abs-
ttait qu'il ne voyoit pas ce qu'il voyoir,
Sc qu'il n'entendoit pas- ce qu'il enten-.
doit ; qu'un Saint Xavier chargé des afi
faires de tout un monde , qui palsoit les
nuits en oraison , & si élevé en Dieu ,,
qu'il alloit quelquefois pat les rues j,
fans fçavoir ce qu'il faisoit .> & ou il al
loit , son abstraction-estant ú grande '4
qu'il retousnok 4 U owi/òn aprésavoic
marché dans les mes d'une grande Ville
aussi retiré en soy-même , que l'Hermi.
te le plus solitaire dans un desert; Mais
pù Saint ignace a t'il puisé les. lumieres
qui luy ont esté infuses pour le gouver
nement de fa Compagnie , que dans \'h
tat passif de l'oraison ? car pours lors ,
est-il rapporté de luy , il souffroit les
choses divines , & il estoit sorty de ses
premieres pratiques de la meditation.
, Si vous me dites que la contempla
tion n'est pas pour tous,, je le diray aussi»
avec vous, il est vray , dit le saint hom
me le Peie Baltazar Alvarez de la Coin.
*S i'Oka?is on Ment Ali. 591
fignie de Jesus , que ce chemin d'orai-
Ion n'est pas pour rous , selon la consti
tution du Saint Pere Ignace , mais il est
pour tous ceux à qui Dieu le communu
, quera- , & cecy est conforme à ce qui
advint à nostre Saint Pere Ignace , lequel
encore qu'il allast au commencement
par la voye laquelle il a prescrite , il sut
depuis élevé à celle cy , & il souffioit
Jes choses divines , & qu'il s'en trouve
cn la Compagnie , en laquelle on désire
tant dè déplaire à Dieu , cela est tout
clair , & il me semble raisonnable en
feonne conscience que ceux qui n'en ont
pas ^experience les fassent descendre de
ces degrez , ausquels- Dieu les a élevez
m dommage de l'ame Sc du corps.
Comme donc la contemplation n'est
pas pour tous , c'est pour cela que tres-
fagemenf l'on donne des sujets de medi.
lation , & de Saintes methodes dans des
Communautez bien reglées , parce que
les" Superieurs regardent le bien com
mun , & ce qui est dé plus ordinaire.
Mais ces- personnes , ces hommes dè
Î;randë oraison ne seront pas comme
es autres? Sainte Therese au Chapitre u
de la premiere demeure du Château In
térieur , répond à cette objection par
ces paroles. Ces ames prendront garde
si, l'on ne dira pas que c'est singularité ,
391 Le Rïgn'i de Dieu
ô mon Dieu , mes filles, que le diable
doit avoir jette d'ames dans la perdition
par ce chemin , parce que tout cela leur
semble humilité. Pleut à Dieu , s'écrie un
grand serviteur de Dieu de la Compa
gnie de Jesus , qu'il y en eut un plus
grand nombre de ces gens , qui en cela,
ne font pas comme les autres. La per
fection est de peu de personnes , & c'est
en grand mal- heur. Le train ordinaire
melme parmy les gens de bien , est de
marcher dans les voyes de Dieu avec
bien de l'imperfection , & encore avec
l'eíprit de nature- O pleust à Dieu qu'il
y en eust davantage qui allasient avec
;plus de generoíité à la perfection. Il n'y
a que trop peu d'Ignaces qui souffrent
les choses divines , trop peu de Bernards,
de Xaviers , de Dominiques , d'Alvarez
. qui soient comtemplatifs. Mais cela ne
seroit il pas plus propre àdes Chartreux,
à des Benedictins , à des Hermites ? Je
vous demande si ces hommes ne font pas
connus de Dieu , à qui il donne ces gra
ces sublimes d'Oraison , si Dieu ne fçait
pas que ce font desPredicateurs Mission
naires , qui vivent dans des Compagnies
toutes destinées pour le prochain , & qui
ne font ny solitaires , ny dans des Com-
munautez Monachales ? si cela est. com
me vous n'en pouvez douter, est-ee que
in l-Oraison Mentale. 39$
Dieu ne sçait pas. bien cpnduire les ames,
ne íçáit pas bien leur donnerJes. graces
qui leur sont propres &c nec^tìàíre^í . ,
;.' Tant s'en faut çlonc que l'Oraison
éminente empêche les fonctions de la
vie actiye' & Apostolique,,, qu'au conr
traire c'est; un rnoy.cn admirable., tres-
cfhcaçe , pie.jn>de.benedi^ic#s inestima
bles pont bien,s'jçn.apqujitçj.. j^à Com
pagnie deJesusa ppur fin nón-seulemenï
de servir au salut des sujets qui la com-
posentttipaisdq server a,u salut dç toutes
sottes, de personnes ; elle ernbraílè rouç
les moyens raisonnables pour arriver à
cette fin,, .çornrne la regence , le soin de
la jeunesse , le Confessional , les Ser-
jmons'j les Çathechismes , les Missions t
& travaille d'un bout du monde à l'au*
tre pour faire connoistre , & adorer le
íaint nom deJesus-, & cependant Sua-
xez , & Alvarez de Paz , disent que le
contemplation est propre à cette Com
pagnie. Le flere Claude Aquayiva le
témoigne aussi dans l'une de ses Epi-
íçes;. Le î>ien- heureux Louis de Gonza-
.gues , disoit que la contemplation en la-
quelle. ;Dieu l'avoit mis , ne leloignoit
passade la vocation où il estoit appellé
^e procurer le salut du prochain. Mais
«e,qui est bien remarquable , est ce que
Je Pere du Pont çerit en la vie du grand;
394 Lb Règne de D i e w
serviteur de Dieu , le Pere Baltazar Al
varez, que Nostre Seigneur luy donn*
le doit de comtemplatión l'année de sa
prpfesfion solemnelle en laquelle il se
eédioit particulierement au service des
ames , afin qu'il scût ,, dit ce Pere , qu'ili
ne luy donnoit pas pour se retirer en sà-
ïitude , mais pour lassistàrice du pro
chain ; ce qui est beaucoup plus facile
quand dans î'oraison on ne va pas à for
ce de rames , màis qu'on vogue le vent
en poupe? Gomment donc , dira-t-on
que lë d0ri de contemplation est un obsta-
cseaux fonctions Apostoliques , puisque ,
Dieu le donne pour les exercer avec
plus de perfection ì Aprés cela il estr
difficile de concevoir le procedé de cer
tains Superieurs , qui s'imaginent que
c'est un fait suffisant pour ;ie pas admet
tre dans leurs Communautez les person
nes qui s'y presentent quandilsónt quel
que don d'Oraison, & qu'elles marchent
par la voye de la contemplation, qui
veulent ; sans avoir respect póur l'ati.
trait de Dieu , le faire quitter , qui les
obligent à se tirer de la voye* dfr Dieu ;
pour entrer dans la voye qu'ils forment
eux-mêmes. Est-ce qu'ils ont peur que
leurs prieres ne soient trop efficaces , les
Sermons qu'ils fer0nt trop touchans ,
leur vie trop exemplaires' kurs opera-
*\ t N l O fi A I'S O 14 M E NTaL E. $9J
0i1s divines ? assurément ils n'ont pas
ces vûéV, car ils sont trop à Dieu , mais
fans en avoir la vue par leur peu de lu
miere , ils ne laissent pas d'empêcher
tous ces biens. Si quelqu'un répond que
l'on craint les abus , c'est bien fait que
de les craindre & les oster , mais il ne
faut pas détruire le bien , de peur des
abus.. Il y en a dans la science , & des
plus dangereux , puisqu'elle enfle ; selon,
le témoignage mesme du Saint Esprit ;
pour cela faut il ne plus, étudier , ne
:doit-on plus recevoir dans les Ordres
les personnes d'étude ? & ne seroit-ce
pas un tres-grand desordre & un tres-
grand abus que d'en user de la sorte
fous pretexte d'oster les abus ? Le
Pere Baltazar Alvarez dit ces paroles
suivantes parlant de ceux qui détour
nent de la contemplation. Osius dit en
son Abecedaire que ceux qui se détour
nent de Dieu sont coupables ; & un au
tre dit que les Superieurs qui s'opposent
à ces voyes , Dieu en abregera les jours
s'ils ne s en désistent. C'est comme par
ie cfc grand homme. Toujours est.il as
suré qu'ils en souffriront grandement ;
car ils privent' l'Eglise des grands biens
qu'y Croient ces amës. Qw* ne fit pas ce
grand Serviteur de; Dieu par l'efficace de
i©n oraison dans le Novitiatde la Com
P- vj
59<5 Li Regne deDieit
pagnie de Jesus ? Il fit de ses Novice*
des Saints , & plusieurs ont merité que
leur vie ait esté écrite avec celle de leur
saint Maistre. Ses lumieres insuses luy
faisoient donner des pratiques bien éloi
gnée de la prudence humaine. Mais
elles ne venoient que de la plenitude de?
la science des Saints. O Dieu quel
Maistre , quels Disciples , quel Novi-
tiat ! il a esté Confesseur de sainte The
rese ; Mon Seigneur , mon Dieu , quel
Consefíèur , & qu'elle penitente 5 Apres
fa mort elle a revelé qu'elle l'honnoroit
dans le Ciel ; je veux dire que sainte
Therese depuis son heureux deceds , a
manifesté quelle le connoiíloit au Ciel,
& qu'elle l'y honoroit. Que ne fie- il pas
dans le College de Salamanque , donc
il sut Recteur , & dans I'Université mê
me au dehors ì quel foin ne prit-il pas
de la jeunesse pour ce qui regarde la
Langue Latine ? Que ne fic-il pas estant
Visiteur & Provincial ? quoy qu'il, ne
manquait pas de contradictions , & de
la part des plus graves de la Compa
gnie , & qu'en pleine assemblée il cust
esté accuíe d'une chose tres-fâcheuse ;
cet homme, qui aux yeux de Dieu , com-
me il a esté dit , n'avoit personne de son
temps qui le surpassât en perfection f,
selon la revelation de sainte Therèse ,
IN l'Okài SON MenTAII. %<yf
Le Bien - heureux François de Borgia
estoit General de la Compagnie , & nc
laissoit pas d'estre un tres-grand Con
templatif ; & sainte Therese luy disant
un jour que son oraison estoit sens pen
sée , c'est-à-dire distincte & refléchie ,
il luy répondit que la sienne estoit sem
blable. Mais que peut on dire à l'ex-
perience de tous les siecles , qui fait voir
que les Saints qui ont operé de plus
grandes choses , estoient habituez à la
Contemplation ? Si l'on remonte jus
qu'aux premiers Patriarches des Ordres,'
on les trouvera de grands Contempla
tifs ; que l'on descende aprés de siecle en
siecle , on remarquera la mime chose.
Il ne faut que sijavoir l'histoire pour ne
pas ignorer cette verité. Mais l'adorable
Jesus , durant les jours de fa conversation
avec les hommes , n'a t-il pas joint la
contemplation à l'action ; ce qui a fait
dire aux saints Docteurs , que la vie
mixte , c'est la vie active soutenue de la
contemplative , estoit la plus parfaite ;

vé à redire à la .contemplation des Pré»


lats ou Millionnaires ; ce n'estoit qu'à
l'excez de ces personnes, qui ne s'acquit-
toient pas de leurs charges pour la dou»
çeur qu'ils goûroient datis.le repos de?
l'oraison : mais nous/J'avons dit, pouç
#3 £f ICi'giTk' vt Diirr
lors on se rfetire de la: Veritable cohttriíi
platjon , qui unissant parfaitement à
DieU', fait faire inviolablement ce qu'il
demande de nous , & rien autre chose.
C'est pourquóy la veritable oraison ne
jìuit à aucun estas, elle ne porte point
à des voyes où l'esprit de Dieu ne met
pas , elle laisse toutes choses dans leur
ordre ; celuy qui est conduit par la Me
ditation , elle le fait marcher par ce
chemin , elle travaille à ce qu'un cha~
euh salle ce qu'il doit , parce qu'elle a.
l'esprit de Dieú. Ce n'est pas comme ces'
gens qoi 'demeurant'dans leurs operai
tlons ordinaires , suiverft en partie la
pente de leur nature , les lumieres de
leur esprit; & se trompant facilement t,
ils sont cause que les autres* se trom
pent , les tirant hors de Tordre de Dieu ,
quoy qu'avec de bonnes intentions. Il
feiit icy temarquer l'erreut de qúelques-
Uns qui approuvent ,bien la contempla
tion ; Triais à leurs avis , il faut que les

ehefes bien extraordinaires ; en sorte que

necessaire que tousf les Sàirits fastent é-í


ëlat, il-.y en a deat^ tôut l'hOnneoi est
tw t? O raison M rnï'At'i;
au dedans , aussi' bien que la fille du'
Roy , dont parle le Psalmiste , dont les
vertus font d'autanT plus Saintes , qu'el
les sont cachées , & ne sont apperçûës'
que de tres-peu de personnes , par une'
lumiere divine speciale. ,
Enfin sainte Therese au chapitre ij. de '
là vie', aflure que les personnes d'une'
grande oraifon.elle parle là de l'oraifon'
d'union qui est passive , sont- celles qui"
soutiennent le monde.. Au chapitre 19..
même Livre , que l'ame qui s'àvan-
ce en l'oraison commence à profiter
au prochain , fans presque l'entendre.
En d'autres lieux qu'une ame d'oraison?
n'ira jamais au Giel tonte feule.. On a;
imprimé de nostre temps la vie de la.;
sœur Marie de Valence, que Saint Fran
çois de Sales , aprés avoir vûes , lors
qu'elle vivoit encore, appelloit une re
lique vivante , & qui a esté hautement'
louée des premieres personnes de nostre
siecle , comme de seu l'Eminentissime
Cardinal de Richelieu , qui luy parla,

trine , & d'une haute saintete : Cette vie


par le commandement de feue la Reyne
Mere de glorieuíe memoire , a esté exá*
minée par plusieurs Docteurs en Theo
logie des plus considerables' de la . Fa^
eulté de Paris- ^éélà. rpatí uft examen- tres'

,
ijoo Le Regne ». ï Duis
exact & particulier ; Or- il y est rapporJ
té qu'elle convertissoit un tres-gran4
nombre d'ames par ses oraispns , mais
un si grand nombre que cela surprend.
Dieu quelquefois luy disoit , qu'en sa.
consideration il alloit tirer de l'infidfilitç,
ou de l'heresie un nombre prodigieux
d'ames ; d'autrefois qu'il alloit tirer da
crime une multitude nombreuse de pe
cheurs , & d'autres fois qu'il alloit
mettre dans les voyes de la perfection je
jie sçay combien de mille ames ? íc ce
pendant elle ne faifbit que prier dans ía
petite chambre ; fie pendant qu'aux
yeux des hommes les Missionnaires &
Predicateurs , les Directeurs avoient la
gloire de la conversion , ou sainteté de
ces personnes converties , 3c sanctifièes ;
aux yeux de Dieu , elle estpit due à cet
te pauvre femme , car elle estoit veuve ,
ayant esté marièe un peu de temps en
fa jeuneste. Or si les ames retirées fonc
de si grandes choies pour le prochain ,
que doit- on penser de celles qui mêlent
l'action avec la contemplation , comme
les Saints Bernards , les Saints Xavier*»
& plusieurs autres ? au reste l'on ne dois
pas s'étonner si on a fait tant de. mer
veilles par l'oraison, étant tres- assuré ,
que tous les travaux, des, hommes en
semble , comme operations huma]nç§
in i'OrAison Mentale. 401
ne peuvent pas convertir un seul pe
cheur ; cela appartient à l'operation di
vine qui se sert des hommes comme il
luy plaist. Or cette operation de la gra
ce est impetrée par Toraison le plus or
dinairement ; car je sçav bien que Dieu
fait les faveurs quelquefois selon son bon
plaisir , & sans même qu'on les luy de
mande , touchant des cœurs à qui l'on
ne pensoit pas , Sc qui ne pensoient pas
eux-mêmes à leur mal-heur. Un seul
exemple de Moïse fait bien voir la sor
ce de l'oraison. Le peuple de Dieu com-
battoir , & un seul Moïse prioit , & ce
pendant de l'oraison d'un seul homme
dépendoit tout le bonheur du peuple.
Ce n'est pas par leurs armes , par leurs
forces , par leur nombre qu'ils triom-
phoient de leurs ennemis , mais par la
fèule priere de Moïse. O combien de
braves soldats des armées de Jesus-
Christ cpmbattent contre le peché , &
les demons par leurs sermons , exhorta-
tations , travaux Apostoliques , qui ne
triomphent aux yeux de Dieu que par
l'oraison d'une simple personne. Finis
sons par ces paroles de saint Bernard.
Heureuse la maison , ou Maçthe sa
plaint de Marie.
4tì* ï.lf R EGNi S K DlÉtT

CHAPITRE Ut

U'oraison Menttle referme les sens inte


rieurs & exterieursí'

IL y a cinq sens exterieurs , la vue ,


l'ouye , le goût , l'odorat, l'attou-
crtement. Il y en a quatre interieurs ,
lie sens commun oiì se ramafíèntles ima
ges que reçoivent les sens interieurs, Yi-
maginatlon otì la phantaisie capable de
fermer de nouvelles images fûr celles-
tíui se font recueillies dans le sens com
mun , l'estimative qui juge si les ima
ge? du- sens commun , & les phantôme»^
de l'imagination font bons ou mauvais
la' memoire qui conserve les images &
pKantôimes , & tout ce que l'estimative
a ttouve bon , ou mauvais. L'appetit
fuie les lèns dont il est appel& sensiri£
c'est une faculté de l'ame qui se meut,
s'altère , se trouble , par les objets que'
lès- sens interieurs luy ont presentez.
E'appetit seníltif est double , l'un estle
concupiscible , & l'autre l'irascible
chacun de ces- appetits a ses passions;
Or il est bien à remarquer qu'il entre
peu d'images qui n'eïcitenr quelque
passion». Tout ce qui entte , dit; un ex
ín iTOraison 'Mentait. 40$.
«client personnage ,. dans les cinq. sens*
«le nostre corps imprime à l'ame quel
que image , & plus les objets font beau»,,
plus les images demeurent imprimées ,
& l'afrèction plus saisie , les choses que
l'on entend produisent le mesme eflFèr ,,
il faut dire le mesme dégoust , de l'odo-
rat, de l'atrouchement. Ces impressions
quoy qu'elles ne soient' pas des, pechez
fbnt des taches dans l'ame , qui la trou
blent , l'obscurcissent , qui rendent ses-
fonctions languiflantes , ses actions af-
fbiblies, les connoiflànces impures , ses-
scntimens terrestres , ensorte que Dieuí
ne peut s'y representer que tres-impar-
fèitement , non plus que dans un miroir
terny: Le peu de conversation , & d'at
tention empêche que l'oni reçoive tant,
d'images , aussi-bien que là mortification'
des sens , & lorsque lés sens exterieur
n'ont pas une trop. grande multitude
d'objets, les sens interieurs ne forment
pas tant d'images", l'appetitpas tant de
passions , l'entendement n'aura pas tant:
a raisonner, la memoire tant' d especes,
& l'àme plus vuide des creatures ser*i
remplie de Dieu;
Or c'est le propre dè l'oraison de pos
ter à U scparation des créatures , & à la*
mortification des- sens , & à proportioni
quei'on avance dans les véritables voyes^
'404 Le Reône de Diev
de l'oraison , l'csprit de mortification
s'augmente cn sorte qu'on en vient à ne
plus se servir de ses sens , qu'entant qu'U
nous servent à plaire à Dieu , & non
pour le plaisir qui eh revient. Ce n'est
pas que les sens ne reísentent du plaisir
cn ce qui les contente ; mais lame ne
cherche plus ce plaisir , mais le íeul bon
plaisir divin , & elle regle tous les sens
interieurs & exterieurs par le seul necef.
faire , qui est la volonté de Dieu, Là-
deífus on pourroit demander s'il faut
toujours dans les choses indifférentes se
priver de ce qui plaist aux sens > l'illuf-
tre Prélat de Bellay y fait cetre réponse.
Ce qu'un Autheur avance touchant le
choix des choses jndj/ftrentes pour y
trouver la volonté de Dieu , conseillant
que l'on rejette toujours les choses
agréables aux sens ne m'a jamais satis
fait , mais la regle plus étendue , & plus-
certaine fans s'amuser à tant de diseçr-
nemens , est de suir les choses mauvai
ses , faire les commandées, pratiquer les
indifférentes , pour l'amour de la divi
ne volonté qui les a defTèndues , ou
commandées , ou qui nous donne 1c
choix estant prests de quitter l'action in
différente auílî-tost qu'il nous apparoî-
tra que Dieu ne la veut pas , ou cpelle
en l' O raison Mentait 40s
ne luy est pas agréable. Cette réponse
est trés- bonne pour des personnes qui
se gênent , s'embarraffenr , & qui prenant
trop à l'étroit cette maxime de rejetter.
en toutes choses indifférentes , ce qui
agrée au sens , ne prennent pas ce qui
est neceííâire pour la recreation de l'ef-
prit , la santé du corps , & ensuite se font
mal à la teste , & se ruinent les forces
corporelles ; il ne faut pas aussi d'autre
part donner trop de liberté aux sens dans
î'usage des choses indifférentes , mais
gardant une mesure louable , il faut sans
reserve d'aucune chose, & en toutes cho
ies n'avoir jamais pour motif de son ac
tion , son plaisir , ou interest , mais le
seul interest & bon plaisir de Dieu , qui
se rencontre quelquefois dans le plaisir
que l'usage des choses indifférentes don
ne , y allant de fa gloire que l'on s'en
.serve, gloire qu'il faue uniquement con
siderer. Je ne voudrois donc pas simple
ment regarder si Dieu me permet la cho
ie , mais s'il y a plus de fa gloire de
s'en servir , & ne pas croire qu'il y ait
toujours plus de fa gloire de s'abstenir
sans reserve de ce qui satisfait ; ordinai
rement ceJa est vray , mais il y a bien
des occasions où Dieu demande de nous
que dass de certaines choses indifferent
4oá 3L E Rigni mBiw
ttes.nous ne rejettions pas absolument ce
*qui est agréable „ -mais cela ne doit ,
estre que dans la veuc de fa plus gran
de gloire- !
Au reste l'esprit de mortification , »
,toujours esté l'esprit des Saints. Saint
Augustin qui estoit fort touché de la mu-
fiqueque l'on chantoit dans les Eglises 4
mais touché pour s'élever à Dieu , ne
lailsoit pas de craindre de prendre -trop
de .part en ce qui agreoit aux sens, st
*,faut lire ce qu'il écrit de la mortification
ides sens dans ses Confessions, pour voir
jusqu'à quel point de degagement il
estoit arrivé. Sur tout il faut mortifier
les yeux , puisque ce sont les fenestres
de Tame , par où les larrons entrent ; le
,gouft , & l'attoucheraent , qui entretien
nent les plus violentes passions , & veil
ler toujours sur ses sens quelque progres
que l'on ait fait en la vie fpirituelle.Plu-
fieurs dans leur jeuneíse se font preserves
de pechez , dont ils avoient de grandes
tentations, & dans un temps où les paf
fions font plus fortes , à raison qu'ils
veilloient continuellement à la garde de
leurs sens , qui se font perdus en leur
vieilleíste, pour n'y avoir pas aflêz d'at
tention. Les ennemis que nous avons
nous combatront juíqu'au dernier mo
ment' de la vie , il faut donc tcujours
*;H l'OK-AISON MèNTAH. 4®y
.veiller , & prendre .garde encore , qu'il
,y èn a qui se perdent dans une seule oc
casion oû ils donnent la liberté à leurs
sens , mais il y en a d'autres qui vont peu
àpeu à leur ruine , & lans y penser par
leur immortification..

CHAPITRE IV.

VOraison mentale nous obtient les plus su


ris laotiens de l'esprit de Dieu»

LA grand» instruction que saint Remy


donna à Clovis quittant l'infidelité
pour embrasser la religion Chrétienne ,
tut en ce peu de paroles ; Adore ce que
tu as méprisé , méprise ce que tu as
adoré : car devray la Religion Chrétien
ne est un «renversement des sentimens du
monde , à qui les plus saintes veritez ne
sont pas seulement inconnues , mais il le«
tient pour contraires au sens commun,
pites au monde ce que Jesus - Christ
Dieu dit, que le bonheur consiste dans
les pleurs , 6c les larmes , dans la pauvre
té , dans la haine des hommes , dans
leurs rebuts, dans leurs reproches &
medjsances , & mesme lorsqu'ils disent
toute serte de mal de nous , que c'est en
ces sujns que l'on doit se réjouir ; & tre£
Î:o8 LeRegnedeDjíu
aillir de joye , que les riches & ceux qui
©nt leurs consolations en la terre , font
mal- heureux , & maudits , c'est luy dire
ce qu'il n'entend pas, & qu'il blasphème,
c'est luy dire le contraire de ce qu'il dit
& pense. C'est pourquoy l'Apostre di-
íbir, qu'il estoit fou aux yeux du moude,
car le monde tenoit les maximes duJils
de Dieu pour une pute folie , & il estoit
en horreur au monde comme une person
ne que l'on mene au gibet. Le serviteur
n'est pas au dessus du Maistre , dont Von
se moquoit de la divine doctrine , & en
particulier les avares , c«c l'arnour de
l'argent ne s'accordoit pas aux maximee
de la pauvreté , & cela alla si avant que
les siens , ses proches ou amis voulurent
arrester , & lier ce divin Maistre , fa doc
trine le faisant pasier dans leurs esprits
pour un furieux. Voilà un étrange défor.
dre qui vient de l'erreur de l'esprit qui
estime ce qu'il faut mépriser , qui méprise
ce qu'il faut estimer. II faut adorer Dieu
en esprit & en verité , donnant à chaque
chose son prix, & sà valeur ; pour cela il
faut regarder toutes choses dans la lu
miere de Dieu , les voir comme il les voit;
or cette lumiere est un des effets & des
graces de l'oraison.
Voyons-en des preuves illustres en la
personne de la Seraphique Therese, dont
l'oraison
.e n l'O raison Mentale. 409
l'oraison luy avoit obtenu des lumieres si
pures , qu'elle découvroit pleinement
que les sentimens du monde estoient une
veritable illusion , & son esprit en estoit
fì divinement convaincu, qu'elle avoit
de la peine même à dire qu'il y eust quel
que honneur, quelque bien ou plaisir en
ce monde ; & si pour se faire entendre
elle se servoit de ces mots usitez , à mê
me temps elle se reprenoit, voyant que
tout cela n'estoit qu'une pure tromperie.
Ecoutons comme elle parle au chapitre
36. du Chemin de Perfection , prenez gar
de que quelque ame ne se perde pas dans
ces miserables points d'honneurs , n'en
tendant pas en quoy consiste cet hon
neur. Au chapitre io. de fa vie. L'ame
éclairée par l'oraison s'afflge du temps
auquel elle a pris garde au point d hon
neur , & de l'abus où elle a esté de qua
lifier de ce nom ce que le monde estime
honneur. Elle voit que c'est un menson
ge insuportable , & que nous sommes
tous complices de cette imposture. Re
marquez comme elle appelle i'honneut
du monde un mensonge insuportable , &
comme elle dit que c'est un abus de le
qualifier de ce nom , mais considerez ce
qu'elle assure que nous sommes tous com
plices de cetre imposture;p!uficurs Predi
cateurs Religieux , Ecclesiastiques entre
ra
4IO L E R E G N E D E D I E V
tenant les personnes dans ce mensonge
par leurs pratiques, & discours. Au cha-
pitre iç). du Chemin de perfection. Nous
avons tellement accoutumé l'ame à mar
cher suivant son plaisir , ou pour mieux
dire son tourment ; elle qualifie le plaisir
an tourment. Au chapitre 10. citéev-des-
sus. On se rit de soy-même d'avoir fait
estat de l'argent, O que si tout le monde
convenoit en cecy que de tenir l'argent
comme une terre inutile , quel ordre on
verroit dans le monde , avec qu'elle ami
tié converseroit-on ensemble. Je tiens
pour moy que ce seroit un remede à tou
tes sortes de maux. Au chapitre 30. du
Chemin de Perfection. Ne croyez pas
mes sœurs que la volonté de Nostre-Sei-
gneur soit de vous donner des richesses ,
il ne vous aime pas si peu : Elle dit en la
vie que par les richesses souvent on ache
te un feu , & une peine sans fin. Au cha
pitre 6. du Chemin de Perfection. Je
pense quelquefois quel grand aveugle
ment c'est que de vouloir estre aimé. Les
grandes ames se rient d'elles mêmes , de
la peine qu'elles ont eue autrefois pen
sent li leur afféction estoit payée d'une
affection reciproque : & ce payement
estant fait nous voyons que ce n'est que
du vent , des atomes , & de la paille. El
les sçavent bien de quelle valeur sont les
inl Oraison Mentale. 411
.choses crées , & on ne les abusera pas
dececosté là. Au chapitre 40. du même
livre , parlant de cet amour de la creatu
re, elle dit. II ne merite pas le nom d'a
mour estant sondé fur le rien , & mê
me j'ay une horreur d'y faire comparai
son quand je parle du divin. O mon Sei
gneur faites que je n'attribue point ce
nom d'amour à aucune personne , ou
chose que ce soit, veu que tout est faux ,
& le fondement n'est pas veritable.
Tout ce qu'elle voyoit des yeux du
corps luy scmbloit une moquerie. C'est
pourquoy étant logée chez une grande
Dame , & y estant malade , cette Dame
luy montrant quantité de pierreries pen
sant que cela la réjouïroit , cela la fai-
soit rire en elle même , voyant 1 estime
'que les gens du monde font de ces cho
ses là , & elle dit ; je pensois combien
il estoit impossible encore que je le vou-
lulle gagner fur moy , de faire estât de
ces choses. Elle dit en un autre lieu qu'el
le avoit une grande horreur du desir d'ê
tre Dame , & elle prie Dieu qu'il la déli
vre du désordre que l'on voit dans ces
maisons. Quand je voy , écrit- elle au
chapitre 40. de fa vie , quelque belle
chose comme les fleurs , } eau , que j'en
tends, des musiques , cela ne me semble
que basselse & ordure..
s ì;
4*1 Le Regne de Dieu
La lumiere divine faisant connoistre tfe
la sortela vanirc de toutes les choies du
monde : à même temps elle decouvre la
grandeur qui se rencontre dans les humi
liations , les richelíes de la pauvreté, &
la glone de U Croix. Que la Religieuse ,
dit nostre Sainte , qui se croira la moins
estimée de toutes , se tienne pour la plus
heureuse , aussi veritablement l'est elle.
Quelle femme ho'nneste ne participe pas
aux injures , & mépris de son mary ; &
nous sommes les Epouses deJesus.Christ,
Au chapitre 15. du Chemin de Perfection,
elle assure qu'elle voudroit que l'étude
de penitence fust dans 1'amonr des mé
pris & calomnies , où l'on n'a pas besoin
de forces corporelles. Est il possible , â
mon Dieu , que je desire que l'on aie
quelque bonne opinion de moy , aprés
que l'on a dit tant de mal de vous. Elle
ajoute que l'on arrive à un état , dans le
quel lorsqu'on parle mal de nous , il
semble que ce sont affaires d'autruy.
C'est comme si nous voyons parler quel
ques personnes ensemble , qui ne nous
parlallènt pas , nous n'irons pas nous
mettre à parler avec elles. Elle ensei
gne autre part que l'on ne tnous fait ja
mais tort quoy qu'on parle de la sorte ,
& que l'on qualifie de tort , le mal que
nous recevons. Au chapitre 3:. du Che
1 N L'O B. JLl S O N MiKTAl!
min de Perfection , elle écrit qu'il y a
une humilité qui n'est pas acquise par
l'entendement , niais par une lumiere
du Ciel. C'estoit cette humilité qui fai*
fbit dire à S. Paul . & à S. Francois d'As-
sise qu'ils estoient les plus grands pê
cheurs du monde,& que le raisonnement
humain, ny l'effôrt de nos propres ope-
rations ne peuvent donner. En cet état
on a beau donner des louanges , cela
n'éleve point , & à quelque perfection
que l'on soit arrivé , l'on demeure tou
jours dans une tres basse estime de soy-
même, on voit clairement que l'on n'est
rien.
Depuis que Dieu s'est un peu manifes
té à l'ame par les lumieres infuses de l'o-
raison , elle ne peut plus voir les creatu
res que dans leur neant. Les choses da
monde , assure nostre sainte au chapitre
40. de fa vie , ne me semblent qu'un
songe, & j'ay besoin d'une soigneuse ap
plication pour y penser. Il me semble
que c'est une rêverie que d'y sentir les
maux qui s'y rencontrent , que l'amour
& la douleur des^ parens durent long
temps. Et en la sixiéme demeure du Châ
teau Interieur. Quelquefois Dieu mon
tre en soy-même quelque verité qui sem»
ble laister toutes celles qui sont dans les
.creatures- ternies, & Vu entend bien ce
S iij
414* £s Regne d s D i e tr
versee de David , que tant homme est
menteur. Priant pour une personne que
l'on vouloir faire Evêque , elle entendit
que celuy là en estoit capable , qui sca-
▼oit que la vraye domination étoit de
ne rien polseder.
Daqs ce sentiment saint Bonaventure
enseigne au sermon , des luminaires de
l'Eglue, que la prudence de l'eíprit pur
gé est non seulement en matiere de choix,
de preferer les choses divines , mais ne
connoistre qu'elles seules, & neregarder
autre chose , comme s'il n'y avoit rien
hors d'icelles , & que cette prudence a
esté principalement en l'ApostreS. Paul ,
& en Saint François. Mais dans la veri
té ne connoistre que Jesus seul crucifié ,
& voir tout le reste continuellement
comme un rien , c'est une chose tres-ra-
re , meíme parmy les personnes de dé
votion , ou Religieuses. Il reste quelque
peu d'estime ordinairement ou pour le
point d'honneur , pour le bien , ou les
amitiez. Ce qui fait que nostre Seigneur
dit à Sainte Therese : Ah ma fille qu'il y
en a peu qui m'aimenr avec verité , que
s'ils m'aimoient je ne leurs cachetois pas
mes secrets. Sçais-tu ce que c'est que de
m'aimer avec verité , c'est entendre que
tout ce qui ne m'est pas agréableest men
songe. Il ajoûta*que tous les malheurs
in i'O*. AI.SON Mentale. 415
venoient de ce que l'on ne connoiflbit
par les veritez. Delà il demeura à la
Sainte un desir de ne parler que de cho
ses véritables , & elle avoit de la peine
à vivre en cette vie. Aussi elle proteste
qu'il n'y a plus moyen de vivre , voyanc
à l'œil les grandes tromperies t l'aveu-
glement où nous vivons , & que ce qui
l'astlige le plus est de ne trouver person
ne qui se plaigne avec elle de cet exil
où tout est mensonge. 11 est tres-vray
qu'à peine trouve-t'pn des personnes avec
lesquelles on puisse r^gretet l'illusion des
Hommes : car non-seulement il est rare
de pratiquer un aneantistement continuel
à l'égard de toutes les choses du monde :
mais c'est une chose extraordinaire de
trouver des esprits entierement purgez.
On en sçait plus qu'on ne fait , il est
certain , mais avec cela la science de Je-
sus-Christ , & de ses voyes humiliantes,
Sc la science du rien , font choses plus
rares que l'on ne pense. Plusieurs gens
de bien mesme y font de grandes oppo
sitions 3 gens qui veulent bien Dieu ,
mais qui veulent encore autre chose
avec luy , ils n'ont pas la prudence de
l'esprit purgé selon S. Bonaventure , qui
faiíoit dire à S. François , mon Dieu , Sc
mon tout. Cependant dit nostre Sainte
au chapitre 34.. de fa vie. Quelle plus
4'6 Lk Rigne de Dieu
grande perdition peut-on trouver , quel
plus grand aveuglement , quelle plus
étrange misere que d'estimer beaucoup
ce qui n'est rien ; Que les spirituels re
marquent 1a doctrine celeste de la sain
te , qui qualifie l'estime des choses créées
d'une grande perdition , d'un grand aveu
glement , & d'une étrange misere , &
non seulement cela , mais elle demande,
quelle plus grande perdition , plus grand
aveuglement , & plus étrange misere
qu'ils remarquent cc que Nostre-Sei-
gneur luy dit que tous les mal- heurs
viennent de-là. O que s'il y avoit bien
des. Predicateurs , des Directeurs qui
fuílent -entierement dan9 la science de
Jesus seul , & du neant de tout le reste ,
& qui prêchassent fortement cette scien
ce , & prissent soin de l'inculquer aux
ames. O mon Dieu s'écrie nostre Sain
te , si vous m'aviez mise en état de crier
à haute voix ces choses. O que bien
heureuse est Tame que nostre Seigneur
attire à la connoislànce de la verité.
Que c'est grande pitiè que les Rois ne '
sont pas dans cet état , s'ils étoient dans
la verité , ils perdroient mille Royaumes
pont étendre la Foy. Ce font les paroles
de la sainte. 11 n'y a sçavoir , n'y con
tentement dont je faste aucune estime,
dit- elle encore , & lame se rit quand ek
ín l'Oraison Mentale. 417
lc voie des personnes graves faire enco
re cas de certains points d'honneur qu'el
le a mis sous les pieds.
Les causes de ces illusions sont le dia- ,
ble & l'attache. Le diable , qui comme
remarque la Sainte au chapitre zy. de fa
vie , étant amy du mensonge haït les
verite2.L'attache , parce que la plus pe
tite aveugle , comme le moindre brin
de poussiere , fait mal aux yeux du corps,
qui ne peuvent souffrir quoy que ce soit,
de mefme la moindre petite attache òf-
sofque l'ame ; de-là vient le tres-petit
nombre d'ames éclairées , parce qu'il y
en a tres peu de purgées de toute atta
che. Mais que cela se voit clairement
"en de certaines ames , qui étant dans
une grande lumiere de Jesus-Chrilt &
de fes voyes , si-tost qu'elles se relâchent
par quelques petits déreglemens , elles
perdent insensiblement l'eítime des voyes
humiliantes , commencent à faire cas
des choses de la terre,&retombent mal
heureusement dans l'illusion dont la di
vine grace les avoit tirées*
Les ames qui cheminent daris la pu
reté des lumieres sont grandement cru
cifiées dans la conversation , ou elles
n'entendent faire cas que de biens , reve
nus, richesses , benefices, belles charges,
credit des creaturee , honneur & amitiè.
4i$ Ei Regne de 9ieu
O mon Dieu de tous coslez on ne voit
que personnes qui s'aident à se perdre.
C'est ce que Nôtre Seigneur manifeste à
nostre Sainte , à qui il sembloit , dans
une vision estre dans un champ environ
née entierement de gens de difserens sor
tes , qui avoient les uns des épées , les
autres des lances , les autres d'autres sor
tes d'armes pour l'ofrenfer, en forte qu'el
le ne voyoit pas de lieu d'échapper 1a
mort , fans nostre Seigneur qui lny ren-
doit la main. La sainte déclare que c'est
le monde qui est tout plein de gens qui
contribuent à nostre damnation. Ache
vons ce chapitre, par ce qu'elle dit dans
le Chasteau Interieur. Qu'il ne seur pas
attendre à ouvrir les yeux de l'esprit ,
lors que nous sermons ceux du corps. O
qu'il fera bien tard , & trop tard. Que
sert à ces miserables dont il est parlé
dans l'Ecriture, de dire qu'il estoient in-
senscz pendant leur vie. La science de
la verité leur est inutile pour lors ? Ou
vrons les yeux aux lumieres de l'Orai-
son , pour ne plus regarder que par la
fby , & souvenons nous de ce que nous
apprend encore la Sainte au chapitre 13.
du Chemin de Perfection , qu'il faut voir
par l'apperît des vetirez du Christianis
me quand l'arne commence à se bien
porter.
EN l'OrÀISON MENTA1E. 419

CHAPITRE V.
La memoirt se trouve purifiée dans la pra*
tique de COraison Mentale.

IL y a on excez de memoire dans le


souvenir des choses inutiles , ou des
choses bonnes qui ne nous regardent
pas , ou si elles nous touchent , il n'est
pas temps pour lors d'y penser. Un au
tre excez de la memoire est de se souve
nir des fautes du prochain , en quoy pê
cha le Pharisien qui reprochcit à la
Magdelene ses fautes passées. II y a un
autre excez, dit s'illustre Evêque de Bel
lay , communement loué , & qui est
neanmoins nuisible , & blâmable. Il est
de ceux qui sont aprésàse mêler des
sciences , qui patient les jours & les
nuits sur les livres 3 n'arrivant jamais au
but où ils prétendent qui est d'alsouvir
leur désir , parce que leur esprit s'ou-
vrant & s etendant à mesure qu'il se rem
plit, sa capacité se trouve toû jours plus
grande que ce que l'on y verse , &
ainsi au milieu de l'abondance qui suf
foque & leurs memoires , & leurs en-
tendemens , ils demeurent froids , & secs
en la volonté. Gr l'excés de !a memoire
dans son; souvenir vient de í'excez de
410 L e Regne de Dieu
Famour 3 ou de la crainte des choses.
Quand une fois l'ame par la grace de
l'oraìson vient à se détacher des objets
crées , & qu'elle ne desire , & ne craint?
plus rien que Dieu , elle entre dans l'ou-
bly du paíîé , & du foin de l'avenir de
parens , amis , affaires , je veux dite
qu'elle ne se souvient de ces choses que
dans le temps où Dieu demande d'elle
qu'elle y pense ; ce qu'elle fait mieux que
jamais quand il est neceísaire , ne s'en
occupant pas hors de temps , ausiì bien
cela ne serviroit qu'à la troubler : cecy se
doit entendre de l'occupation , & sou
venir volontaire , ce qui arrive contre
la volonté , n'empêchant pas l'union de
l'ame avec Dieu;
Mais il y a un état surnaturel.où la me.
moire , dit le Bien- heureux Perejean de
la Croix , d'autant plus qu'elle va s'unït
sant avec Dieu , elle va d'autant plus-
perdant les notices distinctes , jusques à
les perdre , c'est à dire oublier de tour,
qui est lorsque l'ame arrive en perfec
tion à l'état d'union. Et partant au com*
mencement lorsque cela se fait , l'ame ne
peut qu'elle n'ait un grand oubly des
choses , puisqu'elle va perdant les for
mes & notices ; mais lorsqu'elle est déja
parvenue à. l'habitude d'union , elle n'a
plus ces oubliances de cette façon en ce
en l'Oraison Mentale. 411'
quiest de la raison morale &c naturelle
au contraire dans les operations conve
nables elle est bien plus parfaite , encore
qu'elle les opere par le moyen des sor
mes & notices de la memoire excitée de
Dieu d'une façon speciale ,, parce qu'
ayant l'habitude d'union, qui est un estat
surnaturel , la memoire dcffaut , & les
autres puissances en leurs operations or
dinaires , ainsi la memoire étant transfor
mée en Dieu , on ne l'uy imprime point
dé formes , ny dr notices permanentes.
Sainte Catherine de Gennes diloic , que
quand à la memoire elle ne pouvoit y re
tenir aucune choses qui l'occupast, sinon
autant que duroit l'instant où le momenr
auquel ellè se ressouvenois , & elle ne
pouvoit prier pour d'autres personnes que
celles dont Dieu luy donnoit le souvenir.
U faut prendre garde à ne pas se mettre
dans cet état par imagination , & croire
que l'impuilïance qui nous arrive quel
quefois de penser aux personnes, vienne'
de cet état. Or quand il est veritable , le
Souverain Roy, dit Sainte Therese , a
foin de tout ce que l'ame a à faire , Sc il'
llty inspire les pensées & souvenir necef*
saires de chaque choses en son temps.
42i Le Régne de Diett

CHAPITRE VI.

ISOraìson Mentait unit divinement la '


volonte à Dieu.

LA partie superieure de lame à trois^


facultez , ['entendement , la me
moire intellectuelle , & la volonté , on
l'appetit raisonable : mais comme c'est
la volonté qui tend les actions bonnes
ou mauvaises , c'est du reglement de
cette puilsance que dépend le bonheur
ou malheur dé î'ame ; Et delà vient
l'importance de la bien regler ; ce qui
fe peut faire avec le secours divin en
plusieurs manieres. Premierement l'oc-
eupantde l'amour de Dieir& la desoe^
cupant de l'amour de la créature : car
quand on aime Dieu genereusement , dit
Sainte Therese, on ne peut aimer les'
créatures , quand elles auroient pour
nous tout l'amour imaginable. Ces ames
genereuses & royales, dit encore la Sain
te , auroient honte d'aimer quelque créa*
tùre pour belle quelle soit , car il leur
sémbleroit qu'elles aimeraient un# chosq
de néant , & qu'elles cheriroient un om
bre. C'est comme elle parle au Cha
pitre C. da Chemin de Perfection. La
IU t'O R AISON MENT'Att. ^1J,
volonté doit estrc toute dans l'amour de
Dieu , & si elle aime quelque autre cho
se, c'est parce que l'amour de Dit u l'y
oblige, Dieu le voulant de la sorte. Ce
n'est donc pas pour l'utilitc , l'honneur ,
ou la satisfaction que l'on aime le pro-
chain , c'est pour Dieu ; ainsi l'on aime
ses ennemis , Sc ses amis dans l'abjection ,
& quand Dieu les éprouve , aussi-bien
que lorsqu'ils sont dans l'applaudidement
& l'estime, le prochain quand il cesse de
nous bien faire , & qu'il nous déplaist ,
aussi- bien que lorsque nous le goûtons ,
& qu'il nous est utile , on ne craint plus
que la personne aimée en aime d'autres
davantage , on n'y pense plus avec em
pressement , si l'on s'en souvient devant
Dieu , c'est en paix , & sans que cela em
pêche en rien la divine presence , l'amour
que l'on a ne fait aucune partialité dans
les Communautez ; il n'y a rien que de
reglé , puisque c'est un amour de grace Sc
divin. Mais quelle grace que Dieu nous
permette de l'aimer ? Nostre Seigneur
dit à sainte Therese , qu elle estimaft
beaucoup qu'il voulut bien , que sa vo
lonté fust employée à son amour. Or on
peut aimer plusieurs choies pour Dieu ,
ee qui suppoíse amour de la créature ,
mais rapporté à fa fin , & cet amour est
bon , & saint. Mais heureuse l'arne qui
414 Le- Regne de Dieu
n'aime que Dieu seul en tomes choses
amour qui en ía pureté imite celuy des
bien-heureux du Paradis , dans lequel
selon le témoignage de la divine parole ,
Dieu sera toutes choses en tous.
Secondement on peut regler la volom
té paria conformité & soumission à la
volonté divine/bns tout le bien Sc le mal
qui nous arrive. Et il est bien juste : Ce
n'est pas à Nostre Seigneur de s'accom
moder à nons , mais bien à nous de nous
assujetir à ses ordres. En toutes choses
la volonté humains doit obeir à la vo
lonté divine , il faut mesme unir nostre
volonté à celle de Dieu en la permission'
des pechez , ne nous inquiètant pas pour
les pechez que nous voyons commettre,,
quand bien les personnes qui tombent
nous scroient tres- proches ; le trouble ,.
& l'inquiètude viennent de la nature , &
du Demon. Il faut faire ce que l'on peut
par prieres , & travaux pour empêcher
les désordres , ensuite il faut se tenir en-
paix. Nous devons adorer , louer , aimer
la justice divine , aussi-bien que la mise
ricorde. C'est Dieu qui est juste & mi
séricordieux.
En troisiéme lieu ; Ll faut pour le regle
ment de la volonté prendre garde à ne
pas tomber dans un méchant abus de plu
sieurs , qui regardent bien la volonté de
in l'O raison Mentale. 415;
Dieu , en de certaines choses , mais non
pas en toutes , ils la regardent en des cho
ies notables , il ne la voyent pas dans les
moindres, Mais une des veritez de nôtre
foy , est qu'une feuille d'arbre , ny un
cheveu , ne tombe pas fans fa conduite.
Nostre maistre & nostre Dieu qui nous
en a assurez, pouvoit-il nous parler plus
clairement sur ce sujet:Aprés cela pour-
ra-t'on apporter quelque exception >
Helas combien de feuilles d'arbres tom
bent dans les forefts en FAutomne , &
de quelle importance eft-il à vostre avis
qu'une feule de ces feuilles tombe ? íe
peut-on figurer quelque choíe de moin,
die consideration ? cependant cela ne se
fait pas fans ordre de la volonté de Dieu.
Jettons donc les yeux sur tout ce qui peut
arriver en la vie , & voyons s'il y a rieiv
qui ne soit conduit par la divine Provi
dence.
Mais ce n'est pas assez , dit S. François
de Sales , que la volonté soit assujettie ,.
& suive celle de Dieu , comme les servi
teurs suivent leurs Maistres ; car la volon
té qui est morte à foy même , pour vivre
en celle de Dieu , est fans aucun vouloir
particulier , demeurant non-seulement
conforme & sujette , mais toute anéan
tie en elle-même , & convertie en celle
de Dieu. Ce grand Evêque veut dire.
jpï6 £é Regï de Dieu-'
que la volonté perit,non pas ensoy , mais
quant à son acte qui est vouloir , cedant'
tout à fait la place au vouloir divin.
Pour lors on fe laiste entre les mains de
Dieu pour estre rout ce qu'il lui plaira,&
n'estre rien de ce qu'il ne luy plaira pas.-
On perd tous les désirs , on ne souhairte
plus les choses , on les laiílè vouloir à
Dieu.- On ne dit plus par exemple, je
voudrois bien estre guery dans une ma
ladie si Dieu le vouloir , car en cela on
Veut , quoy qu'avec soumission ; mais on
ne desire ny santé , ny maladie , l'on se
tient dans une entiere indifference ; mê
me, dit ce Saine, pour ce qui regarde
les moyens de nostre avancement en la
vertu , on ne s'attache à aucun évene
ment", Dieu inspire des dellèins dont il
ne veut pas l'accomplislement. On de
meure en la suprême partie de l'ame
dâns une paix inalterable pour tout ce
qui arrive , y voyant la volonté de Dieu ,
soit pour le public , soit pour le particu
lier , soit pour les plus proches , soit pour
les personnes qui ne nous touchent pas r
prenant garde de ne se pas retirer de cet
te vûë" sous pretexte que ce font des
maux causez par les pechez , car encore
que Dieu ne veuille pas le peché, il en
veut- toutes les peines , que non-seule-
EN r'O RAISON MenTA'lí 417,
ment il permet ; mais qu'il veut verita
blement. Dans cet état d'indifférence ,
dit le Saint Evêque de Genève , il sem
ble que l'ame n'acquiesce pas, ny accep
te, mais l'on doit dire que fa volonté est
dans une simple , & generale attente ,
d'autant qu'attendre ce n'est pas faire ou
agir , ains demeurer exposé à quelque
évenement , & lorsque les évenemens
font arrivez , l'attente se convertit en
acquiescement ou consentement.
Or cet état est une participation de la'
felicité des bien- heureux,. Qui goûteroir,,
s?écrie la divine Catherine de Gennes, le
repos de l'union à la volonté deDieu, il
Iùy fembleroit dés cette vie presente être
en Paradis. O aneantilTement de volon
té , tu n'est sujet à aucune chose , & ain
si tu ne trouve rien qui te puisse donner
peine. O si je pouvois dire ce que je '
connois & sens de cet anéantiísement
de la propre volonté , je fuis certaine
que chacun abhorreroit autant la sienne,
que si c'estoit un diable , qu'on ne soû-
tiendroit jamais son opinion , qu'on ne
s'excuseroit jamais , qu'on ne voudroit
jamais aucune chose de propre , & qu'on
ne diroit jamais cette chose est mienne.
Un entendement humilié, voit , goûte ,
& entend ce secrer. Cela est bien dit ,
car se secret ne sera jamais manifesté aux
4i8 Li Rèoni de Dieu
esprits íuffifans. Cette Sainte étoit tel-
ïement morte à elle-même , qu'en quel
que temps qu'on luy luy eût du que vou
driez-vous au Ciel , ou en terre jamais
elle n'eust dit autre chose , sinon , ee que
je me trouve à l'heure presente , en ce
moment icy ; parce qu'elle étoit asturée
qu'à tout moment la bonté divine regit ,
gouverne & dispose de toutes choses &
nous conduit toujours par la voyela plus
seure ; & elle disoit nous , ne devons ja
mais vouloir autre chose que ce qui nous
conduit de moment en moment , s'exer
çant neanmoins toú jours au bien;car qui
ne voudroit pas s'exercer au bien , & at
tendre que ce que Dieu nous envoye , ce
seroit tenter Dieu. Ayant reflenty quel
que désir de mourir , quoy que la volon
té ny consentií!: point , elle en eust du
remords , auífi elle connoifloit que tout
desir est un manque de perfection ; cac
ï'ame parfaitement unie à Dieu r trouve
tout en luy. Ce qui se doit entendre ,,
comme {'enseigne sainte Therese , quand
le desir vient de nous ; car pour lors ,
dit cette Sainte , il y a toujours quelque
manquement.. Mais il y a de certains
états ou l'csprio de Dieu inspire quelque*
dclirs,& comme l'ame doit suivre fidele
ment le mouvement deDieu,elle doit s'a-
bandonner à tout ce ce qu'il inspire , 5t
iM l'O RAISON MENTALS. 419
désirer quand il veut que l'on délìre.prc-
nant garde de prendre le mouvement de
la nature , pour le mouvement de 1a
grace , ce qui arrive sort ordinaire
ment.
Or comme c'est le propre de l'Oraison
de faire mourir l'esprit à ses propres lu
mieres par les lumieres infuses , de même
elle fait mourir la volonté à ses actes Sc
mouvemens pat les motions divines
qu'elle obtient de la misericordieuse bon
té du Pere des miíéricordes , & du Dieu
de toute consolation. Approchez-vous
de Dieu , est-il écrit , & soyez éclairez ;
mais il est encore écrit , je seray sancti
fié en ceux qui approchent de moy. Il
faut remarquer que lorsque sainte Ca
therine de Gennes connoiííbit que tout
desir estoit un deffaut de perfection , il la
faut entendre des désirs des choses dont
la volonté de Dieu ne nous est pas mani-
festée.

CHAPITRE VII.

De l'œil JìmpU , oh la vuè de Dieu seul.

LA volonté humaine estant toute


transformée en la volonté divine ,
l'ame n'a plus d'yeux pour la creature ,
'Le Règne d e Di e u
elle ne peut plus voir que Dieu seul.
C'est pourquoy le divin Epoux qui ail
sure de cette ame en son union , qu'elle
luy a blessé , ou ravy le cœur marque
que c'est par un seul de ses yeux. Elle
tient l'autre fermé , elle ne s'en sert plus
pour éviter le mélange des objets , elle
ne veut voir qu'une feule chose qui est
Dieu seul , de la vient qu'il est appelle
par l'époux, œil simple, & unique.
Or cet œil simple en fa tres-grande
simplicité ne peut souffrir la veuë que
-d'un seul interest de Dieu. Dans la ma
lice du peché , il n'y considere pas ce
qui nous est préjudiciable , 1es maux qui
en peuvent arriver , mais ce qui est de
contraire àl'interest de Dieu seul. Si l'on
travaille à obtenir la remission de ses pe
chez , ce n'est pas à raison de futilité
qui en arrive , mais dans la veuë de la
gloire qui en revient à Dieu. On rap
porte de Sainte Catherine de Gennes ,
qu'elle ne vouloir pas gagner le Jubilé,
dans la pensée qu'elle avoir qu'il y antoit
plus de gloire de Dieu dans les peines
qu'elle souffriroit en satisfaisant à sa di
vine justice; mais l'ame désinteressée
fans considerer ce qui la touche , la dé
livrance des chastimens qu'elle merite
pour ses fautes , peut tres-bien gagner le
Jubilé par le seul motifde l'intercst de
sn l'Oraison Me nt ali.
Dieu , pour ôter les taches qui luy de-
jneurent , & que Dieu ne veut pas , qui
déplaisent à ses yeux divins, mais princi
palement pour satisfaire à fa justice par
le sang de son fils , dont l'applicatioh
nous a esté faite par le moyen du Jubilé,
& dont la moindre goutte est plus à ses
yeux non seulement que tontes les plus
austeres penitences que nous pourrions
faire , mais encore que toutes les satisfac
tions des hommes ensemble. Comme
donc il va de ses interests , que fa justice
soit satisfaire , on ne le peut jamais
mieux faire que par le Sang adorable de
Jesus nostre Sauveur. Si l'on désire évi
ter l'enser ; c'est parce que Dieu n'y est
pas si glorifié , que son saint nom y est
blasphémé. Si on pense au Paradis, ce
n'est pas parce qu'il nous fera doux d'y
jouir du bonheur de l'Eternité glorieuse,
mais pour la gloire que nous y rendons
à Dieu ; & dans les craintes que l'on
peut avoir de perdre ce bonheur éternel ,
ou d'encourir les peines de l'enser , qu'il
est bon de considerer quelque fois , on se
sert de la veue de ce bonheur , ou mal
heur infiny , parce que c'est un moyen
excellent pour détruire en nous ce qui
y peut estre opposé au service de Dieu.
Si on pense à n'aller point , ou estre peu
en purgatoire , c'est parce que Dieu est
4$i Le Règne de D i e rr
glorifié plus parfaitement dans le Para
dis. On n'aime pas la vertu parce qu'elle
est belle & aimable , c'est de la maniere
que les Payens laimoient, mais parce
qu'elle est agreable à Dieu. On ne s'ar-
reste pas au repos qui fuit fa pratique.
On ne réflechit pas par une fecrette com-
plaifancee à la satisfaction qu'elle don
ne , on renvoye le tout tres- purement à
Dieu. Si l'on fçavoit que les plus belles
actions ne fullent pas agreables à Dieu ,
on ne les seroit jamais , au contraire il n'y
a rien de vil , & de bas que l'on ne pra
tiquât fi l'on connoillôit qu'il y eust un
seul degré de la divine gloire. Origenc
aima tant la chasteté qu'il en viola la re
gle de la charité , car il aima mieux sa
crifier à une idole , que de soufEir quel
que chose contre cette vertu , quoy que
par sorce. Il y a eu des heretiques par
un excellìf amour de la pauvreté , com
me les pauvres de Lyon , ou pour élever
trop l'oraison,comme les Enthousiastes ,
ou pour donner trop à l'aumofne , attri
buant tout le salut des hommes à la ver
tu de l'aumône , que l'on appelle charité ,
quoy que Saint Paul enseigne manifeste
ment , que l'aumône peut- estre fans cha
rité , & que l'on pourroit donner tout
son bien aux pauvres fans cette divine
vertu.
Si
* n t'O raison Mentale. 45J
Si l'on assiste le prochain , ce n'est pas
«y pour la compassion de ses meaux , ny
pour les biens qui font attachez à cette,
assistance , soit spirituelle , soit corpo
relle , mais c'est pour l'interest de Dieu
qui s'y rencontre. Qui a ce motifpur ,
ne se lasse point dans ce service , ny ne
se rebutte jamais quelque mauvais n/â
ge que les personnes assistées suílent des
secours qu'elles reçoivent , car ce n'est
fias elles qu'il regarde , mais Dieu. Ce-
uy qui a la veue des creatures , change
facilement , il dit qu'elles se perdent ,
puisqu'elles le veulent ; mais celuy qui
voit l'interest de Dieu travaille jusqu'au
dernier soupirée la vie, car il y va de
cet interest sacré que les ames ne soient
pas perdues. Dans toutes les antres bon
nes œuvres on n'envisage jamais que cet
interest divin , ainsi l'on n'est point dis
trait par la multiplicité , rapportant tout
à cette unité. L'on ne pense qu'à une
chose, l'on ne se met en peine que d'une
seule chose , qui est Dieu seul , & qui est
la fin derniere de tout ce que Dieu a fait ;
car il a fait toutes choses pour soy-mê-
me : mais il faut prendre garde aprés
avoir regardé Dieu dans les actions , de
réflechir sor nous même par une vaine
complaisance en la beauté de cesactions,
comme il a déja esté dit : ne pas servit
T
454 Le Règne de Dieu
Dieu parce qu'il nous plaist , puisque ce
n'est pas au contentement de cet amour
de nostre complaisance , que nôtreamour
se doit borner ; non pas aussi pour luy
plaire , fi ce n'est que , parce qu'il luy
plaist que nous luy plaisions, mais non
pour le plaisir que nous prenons à luy
plaire ; car il y a bien de la différence de
fcire une action pour le plaisir que Ton a
de plaire par e-Ue à Dieu , ou parce que
cette action luy plaist , le premier regard
A nostre interest mêlé , & le second ne
vise qu'à celuy de Dieu. S. Bernard don
ne un grand prix à celuy qui fait une ac
tion en l'amour de Dieu , non parce que
Dieu luy plaist , non pour le plaisir de
deplaire à Dácu, , mais parce que cette
action plaist à Dieu. Dieu merite d'estre
fèrvy , Sc aimé parce qu'il est ce qu'il
est , & il faut vouloir re qu'il veut par
ce qu'il le veut , &c non pas parce que
cela s'accorde à ce que nous voulons ,
& il doit estre non seulement l'unique
fin de toutes nos actions , mais encore
le ptincipe.
Or il y a bien de la difrèrence entre
faire une action pour le seul motif de
l'interest de Dieu , ou par un motif inte
ressé ra pporré à son honneur. Au premier
motif, l'intention f st toute pure , l'«il
simple au second quoy que l'interest
i n l'O raison Mental i. 437
propre soit purgé en quelque façon par
son rapport à celuy de Dieu ( il n'est pas
pourtant anéanti, mais il demeure subor
donné à la fin derniere , & ce mélange
rend l'action moins excellente. Par exen*.
pie le repentir de ses pechezen partie pour
l'interest de Dieu , en partie pour le nô
tre, c'est un mélange. Or raire peu dans
la pure veuë de Dieu seul , obtient plus
de graces & vaut mieux , qu'un graná
nombre d'actions faites avec mélange
de nos interests. Pour ce sujet il y a eu
des Saints qui ont plus merité en des ceu .
vres tres- faciles -, que d'autres par leurs
grande s penitences & aufteritez. Lé
moyen donc tres-assuré de trouver ses
interests , & de les quitter , car dans le
pur interest de Dieu , les nostres s'y ren
contrent plus avantageuíement : mais
il faut éviter icy une ruse de l'amour pro
pre qui feroit agir par ce regard , car ce
seroit pour lors un interest que de les
quitter pour les mieux trouver. Il ne"
faut donc pretendre aucun bien temporel,
honorable , delectable ou utile , aucune
grace ny d'esprit ny de corps, sinon en
tant que cela aide à soutenir l'interest de
Dieu. Nous declarons icy que nous ne
blâmons en aucune maniere les motifs
qui ont encore quelque mélange de l'in-
Lf Regne de Dieu
terest spirituel, au contraire nous lesìou"
cns, & approuvons avec les Concilcs,A:
même la divine parole > mais nous vou
drions avee l'Apostre que l'on rut sainte
ment ambitieux des graces meilleures.
On n'entend presque de tous costez que
ces paroles , mon salut t mon salut ,
pourveu que je puisse faire mon salut,
cela est tres bon , & grandement loua-
ble ; mais mon Dieu d'oû vient que l'on
ne dit point , le service de Dieu , l'inte-
rest de Dieu , il faut que je glorifie mon
maistre & Seigneur , il faut travailler en
la vertu de Jel'us Christ , pour ses divins
interests. Tout ce .chapitre est extrait , Sç
est comme un precis ou abregé d'an petit
livre imprimé à Caën , chez Pierre Pois
son , qui porte pour titre , Points consi
derables fur les parfaites intentions , qui
a esté composé par l'il lustre Evêque de
Bellay. C'est un petit livre qui contient
de grandes choses, & qui est grandement
propre à tous les veritables zele? pour
l'jntetest de Dieu seul.
BU i'Oraison MzNTAx.1.437

CHAPITRE VIII.

L'amt devient heureusement le glorieux


regne de Dieu.

L' Ame s'étant purifiée par la purgation


active avec laide de la grace, & l'a-
dorable Jésus l'ayanr délivrée par la pur
gation passive de certains désouts , dont
elle ne seroit jamais nettoyée avec la
grace ordinaire 5 ainsi nette de ses taches,
& ornée de vertus elle est reçue en qua
lité d"Epouse à l'union divine ; l'union
étant si étroite ,. que c'est, dit sainte The
rese , comme une eau qui tombe du Ciel
dans une riviere ou tout se mêle , car on
ne peut plus discerner celle du Ciel avec
celle de la terre. C'est eneoredit-elleau
chapitre9.de sa vie, comme un Phœnix
duquel il en sort un nouveau , car le feu
de l'amour de Dieu ayant consumé les
fautes , la lâcheté , les mìseres,l'ame de
meure aprés toute autre avec des desirs
diflèrens, & force difRrente. Elle rap
porte que nôtre Seigneur luy dit sur cs
sujet , tu as fait là une bonne comparai
son , prend garde à ne la pas oublier.
L'ame entre donc dans une nouvelle
vie , elle devient un desert interieur,
T iij
458 Le Rïshi »ï Du u
n'étant plus occupée de chose créé ni
hors de soy- même , ny en soy même,
se servant cependant des creatures , mais
par l'esprit de Dieu , & non plus par na
ture , laiílàsic là tout l'estre erée , elle n'a
plus d'autres pensées, que detre Sc de
vivre pour Dieu seul. Elle ne se souvient
plus d'elle,elle ne se souvient point qu'il
y doive avoir un Ciel pour elle , c'est icy
nostre Sainte qui parle , ny qu'il y aye
nne vie , & de l'honneur , étant toute
occupée à procurer celuy de Dieu. Elle
prend garde aux afràires de Nostre Sei
gneur , & Nostre Seigneur prend garde
aux siennes , elle n'a aucun soin de tout
ce qui luy peut arriver,maisau contraire
un oubly merveilleux. U semble qu'etre
n'est plus ; elle a un desir de sourrnr,mais
non pas comme auparavant, encore que
si elle n'en a pas d'occasion , cela ne la
tourmente pas, elle a une grande joye
quand on la persecute , quand elle voit
ses ennemis en peine , elle le restent, elle
voudroit perdre quel qu'une de ses graces
pour leur donner. Elle ne desire plus de
mourir, mais d'aider à Nostre Seigneur
crucifié.Elle ne souhaite plus de carelíès,
ayant le Seigneur. Elle ne parle & ne fait
rien de soy , comme elle faisoir en fa ma
niere ordinaire, le souverain Roy ayant
foin de tout cc qu'elle doit faire. Les ra
ÎN t'ORAlSON MenTAII. +59
visscmens luy sont ostez quant à l'extes,
rieur , les extases cessent , 01i n'arrivent
plus que rarement , les puissances ne se
perdent point , les motifs de devotion ne
causent plus d'ésorts violents , soit que
lame ayant trouvé son repos , ou qu'a
yant vù tant de choses elle ne s'étonne
plus de rien , ou parce que Nostre Sei
gneur la dilatée, & plus habilitée. Lame
demeure tres- libre en fes operations , 8c
elle aime dans une tres grandetranquih-
lité.Cet état est au deílus des ravisse mens
& extases, & a plus de rapport à 1 etat
de Nostre Seigneur , & de fa tres-facrée
Mere. Peu de personnes en connoillènt
I'excellence ; car comme au dehors on ne
voit rien d'extraordmaire J'on pense que
cet état n'est pas ce qu'il est.ll faut y être
pour en bien penetrer la grandeur.Quel-
quesois l'on ne peut s'empêcher de dire , ,
ô vie de ma vie, ô aliment qui me sub*
stante.
L'ame ne laisse pas d'estre attaquée de
quelque troub1e,afin qu'elle se souvienne
de ce qu'elle est , mais elle est soutenue
d'une maniere admirable , & bien qu'au
dehors par fois dans la partie inferieure
il y aye quelque mouvement, si est- cô
que dans l'interieur de l'ame le calme y
persévere. La suprême partie de l'ame
n'est jamais atteinte des langueurs ,
' T iiij,
'440 LeRigni si Dieu
peines , tourmens , & alterations : Mais-
pour vivre de la vie divine il n'est pas ne-
ceííàire de ne pas sentir des rebellions des
sens , & de la nature , comme il se voit
manifestement en l'exemple du grand
.Aposlrc. L'on tombe ausfi encore en des
pechez venit 1s , mais ce n'est que par
surprise , & inadvertance.
Cet estat est le moyen excellent dont
parle la B. Catherine de Gennes , qui est
quand Dieu donne à la creature un esprit
si occupé en luy,que ny au dedans ny au
dehors il ne peut penser , qu'à Dieu mê
me , & ne peut penser , ny estimer autre
chose de ce qui est en luy-roesme,ny les
exercices , & occupations qu'il a , sinon,
en temps qu'il est necessaire pour Fameux
de Dieu. Ainsi cet esprit semble une chose
morte au monde , parce qu'il ne se peut
dilater en aucune chose , & ne sçait ce
qu'il vent au Ciel , & en la terre. í/ame
connoist , que toute volonté est peine ,
toute intelligence ennuy, toute memoire
empêchement, & elle dit , ô amour de
pauvreté, ô royaume de tranquillké'elle
ne peut plus rien avoir en la terre qui luy
donne plaisir , ou peine. Quand elle en
tend dire cette chose est belle, ou bonne,
elle ne comprend plus quelle beauté , &
bonté c'est. Elle ne peut plus faire estime
ny de la vie, ny de la mort, non plus que
inl'Of-Aison Mental i. 44.1
ft la personne n'avoit ny amc ny corps.
C'est le grand & divin efrèt de la priere
de Nostre Seigneur , qui priant pour ses
Apostres , dit sainte Therese , demanda
qu'ils fuísent une chose avec le Pere ; Sç
avec luy , comme le Pere estoit dans luy,
& qu'il estoit dans son Pere, priere qu'il
fit non seulement pour eux , mais encore
pour ceux qui croiroient en luy. Nostre
Seigneur , dit la Sainte, montre assez par
les paroles susdites l'union qu'il veut a-
voir avec nous , ses paroles ne manque
ront jamais , c'est que la creature y man
que. En verité l'union marquée par les
paroles de nostre divin Sauveur surpasse
tout ce que lés Saints ont pû dire lur ce
sujet ; car d'estre une chose avec luy , &
avec son Pere , comme son Pere est dans
luy,&qu'ilest dans son Pere,tout cela est
au d e (Tu s de tout ce que l'on a jamais é-
crit,dit & pense de l'union de l'ame avec
Dieu;mais n'est-ce pas pour cette fin que
nous communions à la chair vivifiantes
au precieux sang d'un Dieu homme ?
Les personnes de cet état , sont celles
dont écrit saint Denis à saint Jean l'E-
vangelistele Disciple bien- aimé, &dont
il aslure que vivíftis parmy les hommes ,
elles imitent la vie des Anges en toute
tranquillité d'esprit , & invocation du
.;aom de Dieu, Or c'est dans cet estat An
44i Le Regne de Dieu
gelique que le Regne de Dieu arrive y
c'est dans cet estar que la volonté se fait
en la terre, comme au Ciel, que l'on dir,
avec saihte Therese , & que l'on a cou
tume de dire , je ne fçay plus ce que je
fuis devenue. O heureux travaux,aima-
bles peines, adorables Croix de quelque
côté que vous-puiflìcz venir, & telles que
vous puissiez estre qui nous élevent à ce
glorieux regne. O divin regne pour qui
il faut donner la vie , & mille vies , &
mille mondes & toutes les cteatures si
tout cela estoit à nous. O mon Seigneur
que voltre regne arrive.que vostre regne
arrive. Mais nous declarons que par l'é
tablissement du Regne de Dieu, ny par
les unions les plus sublimes t & par les
plus fortes expressions des saintes ames
que nous avons rapportces.nous ne vou
lons en aucune maniere dire que la con
voitise soit éteinte entieremen t, ny l'a-
mour propre;&que l'on ne soit plus dans
le danger de se perdre, que l'on n'exerce
plus les actes defoy , d'esperance, & de
charité qui sont ordonnez , que l'on ne
faste plus ny dedemandes,ny d'actions de
graces,que l'on ne prenne plus de soin de
se mortifier, ny d'acquerir les vertus. Aa
contraire toutes ces choses se sont , 8e
avec plus de perfection que dans tous
les autres estats.
en l' Oraison M enta le. 44,

Orason à la Pierge fidille , tres digns


Epouse du Saitét Esprit .
S Ainte & Immaculée Virginité, Vier«
ge des Vierges, Reyns de toutes les
Vierges, Mere Vierge d'un fils Vierge,
tres-pt re Epouíe d'un Epoux Vierge le
saint Esprit, si l'union Virginale que vous
avez toujours eûë avec cet Epoux ce-
leste , a esté toute admirable en fa pu
reté fans tache, elle est incomparable en
fa fidelité. C'est pourquoy s'il vous qua
lifie son innocente,son immacu!ce,il vous
appelle ía tres- uniquement unique. Auííì
estes vous la seule entre tous lesenfans
d'Adam qui avez esté toute à luy,au mê
me instant que vous avez commencé
d'estre,qui même auparavant que de voit
le jour qui nous éclaire, joiiillànt di*
plus beau jour de la grace , avez arresté
tous vos regards , fur ce Dieu seul,vôtre
Epoux sacré.Tous les jours de vostre di
vine vie,ont esté des jours pleins.tons les
momens heureux ont esté des momens
d'une plenitude surabondante des plus
pretieufes graces. Les nuits mêmes n'ont
eu pour vous que des clartez delicieuses,
la recherche que vousavez faite du bien-
aimé de vostre ame a esté continuelle du
rant les nuits aussi-bien que les jours , le
sommeil necessaire que vous avez donné
Tvj
'4++ Le Règni de Dieu
à vostre corps , n'a pas esté capable d'en
faire la moindre interruption, il pouvois
bien en fermer les yeux, mais non pas
ceux de l'esprit quiestoient toujours ou
verts aux plus pures , & plus saintes lu
mieres du Paradis. Vous dormiez, & vô
tre cœur veilloit,vôtre sommeil plus ex
tatique que celuy du premier homme ,
estoit la plus sublime contemplation qui
fut jamais, & si c'est le propre de la par
faite Oraison,de faire mener en terre 1»
vie du Ciel,on peut dire que vostre vie a
esté toute celeste,qui dans l'excez des fa
veurs dont elle a esté privilegiée d'une
maniere qui vous est uniquement propre,
jcttoit Tétonnement dans toutes 1es trou
pes Angeliques,qui dans la gloire même,
comme le remarque vôtre devot Chape
lain S.Bernard , nedécouvroieritrien de
semblable ; car à quelle autre creature
que vous a t il esté dit,vous êtes la Mere
de Dieu?O Epouse saerée,ô Vierge fidel-
le,obtenez à vôtre chetifserviteur,&rres-
indigne qu'écrivant des unions divines
par la sainte Oraison, il ne puisse jamais-
être separé du divin Epoux^u'en fa vie,&
en sa mort,il ait pour son pur amour une
fidelité inviolable,inébranlable à tous les
efforts de la terre & de l'enfer , afin que
mon ame soit le regne de Dieu&dejesus
vôtre fils adorable. Ainsi soit- il.
44S

LE REGNE DE DIEU,

EN L'ORAISON MENTALE.

Livre Quatrie'hï,

CHAPITRE U

De la per/èvcrtnce tn lasainte Omfitir

A i n t e Therese compare
les personnes d'oraison,.aux
enseignes qui doivent plû
tôt se laisser mettre en pie-
ces , que de quitter leur dra^.
peau ; car à quelque prix que ce soit il
faut perseverer , & ne quitter jamais t
soit pour les difficultez que l'on rencon
tre , pour les peines que l'on souffre , ou
pour les contradictions des hommes &
des demons qui arrivent ; mais sur tout
ne fe pas laisser tromper par de faux pre
textes qui ont de belles apparences,mais
qui dans la verité sont de dangereux piè.
gesdu demon.C'est donc une illusion per
nicieuse que de quitter l'oraison à raison
de ses pechez. C'est le sentiment de nô
44< Le Regne de Diïit
tre grande Maîtrelíê qui enseigne au:
chap. 8. de fa. vie , que celny qui a com
mencé l'oraison ne la doit quitter queí-
cjue peché qu'il commette j & au chap.
16. du Chemin de perfection , que pas un
pour perdu qu'il soit ne la devroit lailfer;,
c'est pourquoy elle exhorte detenir bon
au chapi 19. de fa vie quoy que l'on soit
foible & imparfait;& elle aííùre au chap.
8. cy-dessus , que si une ame perséveré
dans l'oraison , encore qu'elle ne soit si
bien disposée qu'il faut, nonobstant les
tentations du diable , & les chûtes , elle
tient pour certain que Dieu la sauvera.
O mon Dieu comment rebuteriez- vous
ceux qui ont un recours continuel à vous.
Que si par la fidelité ils ne meritent pas
de participer aux consolations des Saints,
au moins ils connaîtront le chemin du
Ciel,nous ne pouvons en avoir un exem
ple plus pressant que la Sainte, qui nous
parle ; puis qu'ayant perséveré dans ce
saint exercice , quoy qu'elle demeurait
dans bien des foiblelses & imperfections,
non seulement elle est arrivée à la gloi-
re,maisàune tres-éminente gloire par
une sainteté admirablermais ce qui donnfc
une consolation indicible aux personnes
qui ont de la peine à faire l'oraison^ c'est
que cette Seraphique sainte a esté long
temps dans une impuisiance presque tout
in l'O raison Mental è. 447
entiere de la pouvoir faire , & elle estoic
obligée de prendre un livre pour se soû-
tenir un peu par le moyen de ce qu'elle
lisoit , son entendement n'ayant point de
facilité pour la meditationjìlle rapporte
au chapitre 8.dc sa vie cité déja plusieurs
fois, que lors qu'elle faisoit l'oraison elle
songeoir quand l'horloge sonneroit , 8c
que souvent elle eût mieux aimé choisir
toute forte de penitence, que de se retirer
pour faire oraison , le diable y contri»
buoit ; la mauvaiíe habitude ; une tris-
telle qui la laisisoir. Je ne vois pas,aprés-
cet exemple , le moyen de se décourager,
de ne pas tout esperer , & d'attendre en
paix tant d'années qu'il plaira à la divine
providence.
Il ne faut non plus quitter l'oraison'
pour toutes les distractions qui arrivent ,.
quand elles dureroient toujours, tâchant
de son côté de n'y pas consentir volon
tairement pour toutes les secheresses &
arriditez que l'on peut souffi ir.pour tou
tes les repugnances & peines que l'on
peut porter ; mais y perséverer constam
ment , y pratiquant ce que nous avons-
dit dans le premier Livre. Qu'on ne se
mette pas en peine, dit nôtre Sainte au
chap. 22. defa vie, quand on ne peut pas
avoir une bonne pensee. Se peut-il rien
ajoûter à ce sentiment. Elle appelle cela
44$ L E RESNE D E DIE V
en on autre liou,tirer le sceau tout sec da
puits fàns aucune eau. Si l'on tombe en
telle aridité & distraction que l'on ne
puiflè méditer, dit le Pere Surin ,on ne
doit perdre courage, ny abandonner l'o-
raison , mais avec humilité , & patience
perseverer toute sa vie,-quand besoin se-
roit ; croyant faire service à Dieu, & que
Nostre Seigneur en sçaura bon gré , &
en donnera une grande recompense. De-
meureidonc constante en ce saint exer
cice , ô mon ame , pour penée que vous
y puissiezestre, quoy qu'il vous semble
que vous n'y fassiez rien , que vous y
perdiez le temps ; car Nostre Seigneur
içait bien que vostre dellèin est de l'y
glorifier ; c'est pour cela que vous vous
mettez en fa divine presence , & toutes
les distractions involontaires, toutes les
ariditez, toutes vos impuillànces ne peu
vent empêcher vôtre bonne intention»
Lisez çe qui est écrit au premier Livre
dans les chapitres qui traitent de l'orai-
sàn dans l'état des peines^Sainte Therese
au chap. 8. de fa vie , dit qu'il est juste
d'être en la compagnie de Dieu , même
avec les pensées du monde ; & dans la
seconde demeure du Château Interieur ,
que Nôtre Seigneur fait Un grand estat
de l'oraison pour lâche qu'elle soit. Il nc
se peut rien dire de plus consolant,. „
IN L'O K. A ISO N M ENTA I H. 44$
On doit bien se donner de garde de
quitter aussi l'oraison , sous pretexte que
l'on est indigne de converser avec Dieu ,
& que ce n'est pasaux pecheurs de s'ap
procher de fa divine Majesté. Nostre
Sainte tomba dans cette illusion , par la
grande honte qu'elle avoit , retombant
toujours en ses imperfections, de conver
ser avec Nôtre Seigneur , ce qui luy fit
quitter l'oraison durant un an. Elle ap
pelle cette tromperie la plus terrible de
toutes celles dont le diable s'estoit servy
en son endroit. Il me sembloit , dit- elle
au chap. 7. de sa vie ,que c'estoit le meil
leur de faire comme ra plupart du monde
fait , & suivant cela, de dire vocalement
ses prieres ; & au chap. 8. queile superbe
humilité le diable me suggeroit-il de me
faire quitter mon appny ; à present je fuis
tellement surprise que j'en fáis des signes
de Croix , & il ne me semble pas avois
échapéde pins grand peril. Elle dit en
core que le diable luy representoit qu'il
luy suffisoit de prier vocalement ; & que
même ne s acquittant pas bien de cet
te priere , elle n'en devoit pas faire de
plus excellente. Que ceux , dit la sainte,
qui s'adonnent à l'oraison, prennent bien
garde à cecy ,& quel bon remedie le dia
ble conseille.J'ajoûte à ce sentiment,que
les Predicateurs & Directeurs y doivent
4jo Le Regne de D nu
aussi- bien prendre garde.Saint Gregoire"
le grand écrit que laint Benoist remar
quant un de ses Religieux qui n etoit pas
fidele à l'oraifon, vit un diable qui l'en
tiroir. Ab que si nous estions plus éclai
rez T l'on verroit souvent la même
chose; maisnostre Sainte au chap.19.de
sa vie, assure qu'elle n'avoir que faire de
diable pour la traîner en enfcr,qu'en quit
tant l'oraison elle s'y en alloit d'ellel
même.
Il faut donc demeurer ferme. II n'est
pas juste , enseigne la sainte au chap. iz,
du Chemin de Perfection , d'ôter à Nô
tre Seigneur ce qu'on fuy a donné une
fois. On ne voudroit pas agir de la sorce"
avec les creatures ; si donc on lny donne
quelques heures rous ses jours par l'orai-
fon,quel moyen de les 1uy ôter. Pour cela
il faut une grande resokition,dit la sainte,
au chap. zi. du Livre cité, pour suivre ce
chemin. Vienne ce qui pourra , arrive ce
qui voudra , qu'il coûte tant de travaux
que vous voudrez , soit que j'y aborde ,
soit que je meure en chemin , soit que le
monde abysme & perilïe. Lisez ce qur
en a esté dit au chap. 1. du Livre 1. & au*
chap j, du Livre troisième»
in l'Okaison Mentaii- 4p|

CHAPITRE IL

De la devotion aux jfnges & Saints t


maisspecialement à la tres jacrie
Vurge.

ON cfemande si la devotion aux An


ges , Sc aux Saints , mais particu
lierement la devotion à la tres- sacrée
Vierge est necessaire,ou compatible avec
les estats les plus fublimesje répond qu-»
elle est necessaire , parce que cette devo
tion n'estant autte chose qu'un excellent
amour de ces creatures bien- heureuses ,
& une volonté prompte de res honorer F
parce que Dieu le veut , on ne peut pa»
être dans une parfaite union avec Dieu
fans vouloir ce qu'il veut , fans aimer ce
qu'il aime : or on ne peut pas douter que
les Anges.les Saints,& particulierement
la Reine des Anges & des Saints n'ayent
esté aimez d'un amour extraordinaire de
Dieu ; & ce lèroit une heresie de dire
qu'il ne veut pas qu'on les honore ; il est;
donc necessaire de leur être devot en,
quelque estat que l'on soit ; & par suite
cette devotion est compatible avec les,
voyes les plus élevées , qui autrement
seroient fausses & trompeuses.L'ordrc du
4fi Le Regne de Dteu
Carmel est tout destiné à la contempla
tion , mais c'est sous la protection Sc de-
vofion de la tres- sacrée Vierge , ce qui a
fait dire à celle qui en est la digne re for
matrice en la troisiéme demeure du Châ
teau Interieur ;louez NôtrcSeigjieur mes
soeurs de« que vous estes vtayement fil
les de Nôtre- Dame; &aui. chap. de la
premiere demeure jcjuoy qu'on ait des
desirs de bien faire , & qu'on fa fie de
bonnes œuvres , on a besoin de prendre
pour Avocate la sainte Vierge ,& les
Saints. Elle recommande beaucoup la
devotion à faintJoseph au chap. 6. de fa
vie.EUe conseille de le prendre pour Ave*
eat à ceux qui n'ont personne pour estre
dirigea dans fOraison. Au chap. 19. elle
donne avis que l'ame qui tombe en quel
que peché notable,aprés avoir esté favo
risée de l'Oraison d'union , doit avoir re
cours à la sainte Vierge , afin qu'elle ap-
paise l'ire de Dieu.Voilàle grand remede
qu'elle donne a-prés une chute si terrible.
Voicy ce qu'écrit le Pere Simon de Bourg
en Breíse en sonLivrede l'Oraison.Quel-
que intime & sublime union que nous
puissions avoir avec Dieu, nous ne de
vons point abandonner nôtre secours aux
Saints , & neglig -r leurs suffrages. Nous
avons en cela l'exemple des a mes les plus
(élevées en contemplation , leíquelles ont
«n l'Oraison Mental i. 455
rendu des services & honneurs particu
liers aux saints, Sc se sont tres-afrcctueu-
sément recommandées à leurs prieres.
Mais faut il pour cela dite toûjours de
certaines prieres, avoir de certaines pra
tique? , penser aux saints dans son Orai
son ? Je réponds que les attraits de Dieu
font difserents,que nous devons marcher
en la voye en laquelle Dieu nous met ,
& en la maniere qu'il luy plaît,que com
me il ne faut pas quitter ses pratiques de
devotion , par parelse & lâcheté,auííì ne
doit on pas s'y attacher quand l'esprit
de Dieu nous appelle à autre chose. Ainsi
U n'y a nul danger de quitter ses prieres
vocales, qui ne sont d'obligation , pour
s'appliquer à l'Oraison mentale ; & lors
que l'attrait nous unit à Ditu immedia
tement , il ne faut pas se mettre en peine
si on ne pense pas à la tres- sainte Vierge;
ce seroit même pour lors une imperfec
tion que d'y vouloir penser ; la raison est
que Dieu est la fin, & la sainte Vierge Sc
les Saints nt sont que des moyens. Ce
lèroit même en cet estat n'avoir pas une
veritable devoron à la sainte Vierge &
aux Saints , mais ce seroitaller contre Sc
leur déplaire beaucoup ; car ils ne veu
lent aurre chose de nous, sinon que nous
soyons unis à Dieu avec eux. La tres-di-
vine Vierge Sc les Saints ne reçoivent les
4J4 Le Regne de Dieu
ames,que pour les donner à Dieu.lls n'en
sont , & ne peuvent en être dans l'estat
de la gloire , proprietaires , ne s'y arrê
tant , & ne s'y cherchant en aucune ma
niere , car ils n'y veulent que Dieu seul ;
ce qu'il s de mandent de nousest que nous
ne voulions que ce Dieu seul avec eux ,
& ils ne pourroient pas supporter qu'on
cherchât autre chose en toutes les devo
tions qu'on leur rend. Quand donc l'ap-
plication à Dieu fait cesser celle que l'on
avoitàeux pour Dieu;car enfin c'est tou
jours Dieu qne l'on cherche , soit imme
diatement, soit mediatement ; tant s'en
fi ut que cela ne diminuë en rien leurde-
votion.qu'au contraire,c'estfcequi 1 aug
mente, quoy que l'on ne fade pas plu
sieurs pratiques que l'on exerçoit. Que
l'on ne s'en mette donc nullement en
peine quand l'attrait de Dieu les fera
cesser , ce seroit une infidelité pour lors
que de les vouloir continuer ; &ceferoit
mettre un grand obstacle aux voyes de
la perfection. Pour lors que leur pensée
s'en aille, à la bonne heure, on ne la
perd que pour la mieux retrouver. S'il ne
fetu voir l'humanité sainte que toute aby-
mée en Dieu, U faut dire la méme chose
à proportion de la glorieuse Vierge , des
bons Anges & des Saints. L'Eglise n'ap-
pellc-t'elle pas l'adorablcJesus Dieu, le
inl'Oraison Mentale. 4jj
seul Saint , parce que c'est luy qui est,
Saint dans tous ses Saints. ll faut regar-,
der,dir le Pere Simon de Bourg en Breste,,
leurs merites comme ses propres dons &
ses propres biens ; & par ce moyen nous,
ne détournerons pas nôtre vûë de Dieu ,
mais nous le contemplerons toûjours.
Mais l'on demande si dans les estats
sublimes quantité de pratiques ceilènt
toûjours, comme de reciter certaines
prieres faire des neuyaines, pelerinages,
des genuflexions , & autres semblables
exercices. Je réponds que non. Mais il y
a , dira-t'on , des spirituels , qui appel
lent ces devotions enfantines. On doit
répondre que c'est par défaut de lumiere,
ne prenant pas garde à la grande diffé
rence qui se rencontre en la maniere d'a
gir de ceux-cy & la maniere d'operer des
autres qui sont encore dans leur activité.
Ceux qui sont dans leur propre operation
font quantité de pratiques mêlées de
beaucoup d'amour propre ; ils s'y atta
chent , & demeurent même quelquefois
avec opiniâtreté dans ces exercices,quoy
que l'attrait de Dieu les appelle ailleurs,
ils s'en rendent proprietaires , se chagri
nent . se fâchent quand ils ne les peuvent
faire ; ils ,y ont une secrette complaisan
ce , ils pensent faire beaucoup que d'ea
faire un grand nombre, s'en surchargent,
4^6 Li Règne di Diiu
& ne donnent pas lieu à l'esprit inte
rieur, ils s'y appuyent, & y commettent
quantité d'autres imperfections. Mais
ceux qui sourirent les choses divines font
ces pratiques par le mouvement de l'ef-
prit de Dieu qui les y pouílè.qui les y ap*
plique,qui leur fait faire. Estant aneantis
à eux-mêmes ils sont mus de l'efprit de
Dieu qui opere ces choses en eux com
me il luy plaît, & en des manières dif
férentes. Il y a eu de grands Saints qui
ent pafle leur vie à visiter les lieux con
sacrez à Dieu, plusieurs ont eu la devo
tion de faire des pelerinages.comme il se
voit en saint Alexis , en sainte Brigitte t
&en nos derniers temps en saint Char
les Borromée ; mais l'histoire des saints
en donne grand nombre d'exemples. Il
y en a eu qui ont esté jusqu'à la fin de
leur vie toujours dans la pratique de cer
taines devotions exterieures , comme le
grand saint Dominique qui recitoit le
Rosaire toutes les nuits , qui allant par
les campagnes , chantoit des Hymnes en
l'honneur de la tres- sacrée Vierge, &
c'estoit un faim d'une haute contempla
tion , & qui ne vivoit que de la vie de
Jesus Chtist. Il s'est rencontré d'autres
saints qui n'ont esté appliquez à ces sor
tes de pratiques que durant de cerrains
temps, & par intervalles, quelquefois
l'esprit
EN L'O RAISON M ètfTAti. 4J7
l'esprit de Dieu les poussant à reciter de
certaines prieres , qu'a prés quelque sems
ils estoient obligez de quitter. Saint Bo
naventure avoit un Crucirix , qu'il avoit
tout usé à sorce de baiser , il ne laillbit
pas d'estre un tres-grand contemplatif,
&tres grand Docteur en Theologie mys
tique auííì-bien que la Scholastique : Or
ces devotions enfantines , selon que les
appellent certains spirituels, valent bien
les devotions des plus parfaits ; & dans
la verité elles sont propres aux estais les
plus élevez, comme l'experience le fait
voir par l'exempîe de tant de saints ; aulfi
elles se pratiquent d'une maniere tres-
parfaite par les ames éminentes. Il faut
icy remarquer que les contemplatifs qui
vivent dans les Communautez s'acquit
tent tres-bien des exercices qui s'y sont ;
ear comme leur estat, ne les empêchent
pas , par exemple de dire leur Breviaire,
s'ils sont dans les Ordres sacrez , aussi il
ne les détoume point des exerckr s des
Communautez, comme de reciter les Li
tanies & autres prieres semblablts quoy
que leur application interieure soit toute
à Dieu. Il y a auffi de certains tems où la
grace les applique au souvenir de latres-
sacrée Vierge , des Anges & des Saints ;
Le tout consiste à se rendre fidele aux
mouvemens de Dieu.
4.58 L e Régne de D ; e u
Mais il faut prendre garde de ne pas
vouloir mettre les autres dans fa voye 4
quoy que bonne.Ce feroit une tres-gra n
de tromperie, parce que l'atrait de Dieu
nous unit immediatement à luy , de vou
loir insinuer generalement cette union ,
Sc fous ce prétexte faire quitter quantité
de devotions & pratiques qui soutiennent
Sc quiaident grandement dans le service
Je Dieu. Ce feroit exposer plutieurs per
sonnes à un peril évident, &voulant trop,
tôt leur faire mener la vie des Anges , à
peine menent-elles la bonne vie des
hommes. Nous avons besoin ,. dit sainte
Therese dans le Château Interieur de
jetter les yeux fur Nôtre Seigneur /esus-
Çhvist nôtre modele , fur les Apôtres &
fur les Saints pour endurer les peines
avec perfection. Le bonJefus est une trop
bonne compagnie pour nous en retirtr ;
comme aussi celle de sa tres sainte Mere;
cV parlant de ces personnes qui ne peu
vent jamais penser à Nôtre Seigneur Sc
à la tres-facrée Vierge, elle assure qu'
elle tient la chose pour suspecte , elle ex
horte ses filles de sortir de cet abus , & à
mettre toutes leur sorces pour se défi ire
de cet absoi bement ; que si elles ne sont
pas allèz siiffi antes , elle veut que /a
Prieure en soit averrie,afin qu'ellt donne
un Office, où il y ait tant d'occupation,
en l' O R. a f s o n Mental e. 459
,qu'on soit délivré de ce danger. Cela ne
doit point faire de peine dans l'estat où
toutes images font ostées par l'operatiorf
divine -car comme la sainte le dit de Ti
trage de Nôtre Seigneur, pour lors on«e
la perd que pour la mieux trouver ; nous
avons parlé de ce sujet dans le premier
Livre , mais cela doit faire veiller aux
abus qui s'y glistent. Pluíieurs s'imagi
nent facilement être dans une si intime
union immediate avec Dieu, qu'ils n'ont
plus besoin des moyens, & ce qui est de
pis ils tâchent de le persuader aux a utres,
& taxent de peu de spiritualité les per
sonnes qni ne portent pas à ces élevations
imaginaires ; mais comme le remarque
sainte Therese , pensant profiter par là ,
sans se servir des choses corporelles, ils
demeurent secs comme du bois, Sc au lieu
de s'avancer ils reculent. C'est au chapi
tre zi. de fa vie qu'elle parle de la forte.
C'est pourquoy il faut encore icy exa
miner s'il est mieux d'aller tout droit à
Dieu, ou d'y aller par la tres-sacrée Vier
ge ,les bons Anges & Saints.La question
est aisée à resoudre par l'authorité des
Peres, des Conciles generaux , par l'u-
íage de l'Eglise universel le, & pir la con
duite de Dieu même. Je ne rep- teray pas
icy ce qui en a esté dit dans quelqu'un de
nos autres Livres ; seulement je diray que
460 Le Règne de Dieu
ceux qui portent generalement . je dis
generalement , à aller droit à Dieu, Sc
qui sont tresbons Catholiques, ne pren
nent pas garde que fans y penser ils imi
tent la conduite des Heretiques, & se ti
rent de celle de l'Eglise , & de Dieu mê-
me.Qu'ils considerent que la plupart des
miracles que Dieu fait , il les opere en
faveur de la devotion à fa tres-sacrée
Mere , & à ses saints , & il est facile de
íçavoir qu'en tant de Provinces , où il y
a des lieux miraculeux , je veux dire, où
il s'opere des miracles , ce sont presque
tous lieux qui sont consacrez à Dieu en
l'honnent de larres pure Vierge ou des
saints, & à peine s en trouve- t'il où Dieu .
en faste fans se servir de la devotion aux
saints , & à leur grande Reine.Pourquoy
cela ? parce que,dit saint Bernard, Dieu
1e veut de la sorte. Il n'a aucun besoin de
ses saints , il est indubitable ; mais s'il
- veut s'en servir pour nous communiquer
ses graces, qui semmes-nous pour vou- »
loir prendre une autre voye? il n'a aucun
besoin de la viai de pour nous nourrir ,
du Soleil pour nous donner le jour ; &
cependant il est bi^ n necessaire de se ser
vir de la lumiere du Soleil , & de soutenir
la vie par la nourriture des viardes parce
qu'il en a ordonné de la sorte. C'est pour-
quoy saint Bernard tout grand Contem-
in l'O raison Mentale.
platif qu'il étoit, n'oublie rien, dit des
merveilles, & se surpasse soy-même,
quand il exhorte à la devotion a la tres-
sacrée Vierge : mais comme il a esté dit,
c'est l'usage de l'Eglise Universelle dans
ses pratiques , ses offices , ses festes , ses
. solemnitez , de porter ses fideles à aller
à Dieu par ces moyens.
L'on rapporte une histoire fort au
thentique sur ce sujet , & quelques uns
estimentjce qui est l'opinion la plus corn-
mune.qu'elle est arrivée à saint François
d' Assise. Un saint Pere d'ordre dans une
vision celeste voyoit deux échelles à guise
de celle deJacob,qui touchoient de leurs
extremitez le Ciel & la terre : au deslus
de l'une paroissoit Nostre Seigneur t au
dessus de l'autre fa virginale Mere ; en
suite , il regardoit quantité de ses Reli
gieux qui tâchoient de monter au Ciel
par les degrez del'échelle où le Dieu de
toute gloire se faisoit voir ; mais tous
aprés avoir monté quelques degrez , les
uns plus , les autres moins , opprimez de
la. Majesté de la gloire de Dieu, estoient
obligez de descendre sans pouvoir avan
cer davantage. Ce qu'ayant remarqué
le Saint, il exhorta ses enfans d'aller à la
Mere de Dieu , ce qu'ayant fait , ils su
rent tous introduits en la divine presen
ce, & sauvez par la faveur de celle qui
4<íi Regnb ci Dit»
u'a jamais délaissé aucun de ceux qui ont
recours à fa maternelle bonté. Enfin il
luy plaie d'en user de la forte , & defaire
par fes serviteurs ce qu'il ne veut pas-
faire par luy immediatement. Il vienc
Jans l'excez de ses misericordes infinies
pour sauver tout le monde,il ne conver
tit quetres peu d'amesen un petit coin
<le la terre, il reserve la conversion du-
monde à fes Apôtres, & de douze cens
mille ames à un seul saint François Xa-
vier- Il ne laisse pas même de fe servir des
moyens pour les ames appellées à fes
plus intimes unions.L'admirableblesiure
d'amour qu'il fit à lâinte Therese, sut pat
le moyen d'un Seraphin, & il luysutdir
lors qu'elle sut introduite dans les voyes
les plus parfaites qu'elle conversât avec
les Anges. Quelle sainte plus unie à Dieu
immediatement que la divine Catherine
de Gennes ì cependant,dit fa vie,elle eut
des visions d'Anges si simples & si belles,
que son corps demy vivant , & son inte
rieur mort se vivifioient par elles , & par
ce moyen Dieu la fortifioit & la conso.
loit dans fes peines.Mais la divine parole
ne nous apprend-elle pas qu'un Ange pa
rut à nôtre debonnaire Sauveur , qui le
consorroit en son agonie du jardin.Enfin
on lit plusieurs exemples de personnes;
de grande oraison , comme estoient les
in i'Orai'so» Mentale. 46$
foiitaires.qttj se font, perdues à.la fin de
feur vie , & qui alloient droit à Dieu ; ce
qui est tres-bon & necessaire en son
temps , comme il a esté dit , quoy qu'on
n'y doive pas porter generalement un
chacun ; mais les saints Docteurs & Pè
res de l'Eglise nous enseignent que jamais
pas un de ceux qui font allez à Dieu par
la veritable devotion de la tres- sacrée
Vierge , n'a esté damné. Finissons cecha-
pitre par ce que sainte Tnerese écrit au
commencement de fa vie , qu'elle avoit
Bien du sujet de servit Dieu, fa mere luy
ayant donné de la devotion à Nostre-
Dame & aux Saints , & l'ayant portée à
reciter le Chapelet. Elle s'en alla auíïï
quand fa mere sut morte devant une
Image de Nostre- Dame ,& la supplia
avec beaucoup de larmes d'être íâ
mere; & il me femble,dit-elle, que cela
m'a vallu beaucoup, parce que j'ay
trouvé faveur auprés de cette sainte
Dame en tout ce que je me suis recom
mandée à elle. Elle disoit que la reforme
du Carmel estoit un effèt de sa mater
nelle conduite & protection, & des
feints de l'Ordre.

V iiij
4Í4 Regne de Dieu

CHAPITRE III.

J3c l'èclaircijsement de quelques difficultcz


touchant l' Oraison. .

ON demande pourquoy l'on écrit de


l'Oraison passive , puisque c'est un
don qui ne se merite pas, & par suite que
l'on ne peut acquerir, quelque diligence
que l'on y apporte, & quelque regle que
l'on y garde.L'on répond que c'est ce que
l'on enseigne ; mais l'on écrit premiere
ment pour apprendre à I'a me à se défaire
des obstacles qu'elle pourroit avoir pour
recevoir les dons de Dieu , & pour les
1uy montrer. Secondement , pour luy
donner plusieurs instructions necessaires,
même powr l'Oraison passive , plusieurs
. s'en retirant oui y font appellez,ou vou
lant trop agir parleurs propres opera
tions quand il faut laisser agir Dieu , 6c
commettant quantité d'autres imperfec
tions. Si l'on objecte que cet estat estant
" independant de toutes nos industries, &
une pure grace extraordinaire de Dieu t
il la communiquera à qui il voudra fans
qu'il soit besoin de donner aucun avis. U
faut dire que c'est un abus de penser que
l'on ne puisse resister tres souvent au trait
^EH l'OrAISON MENIAIE. 4.65
passif.Sainte Therese reconnoît que non-
seulement on resiste à l'oraison de quié
tude , mais encore à l'oraison d'union, &
quelquefois au ravillement ,quoy que
pas toujours. Et au chapitre 20'. du
Chemin de Perfection , elle dit : Nolhe
Seigneur ne force personne dans ce che
min ; & en un autre lieu , qu'elle a perdu
beaucoup de temps pour ne sçavoir ce
qu'elle devoir faire. L'amea donc besoin
. d'apprendre comme elle se doit compor
ter pour ne pas resister à l'aîtrait deDien,
quoy que cet attrait ne se merite pas.Un
Auteur fait encore cette remarque , que
Dieu tres-sage s'accommode ordinai
rement à nos industries. Tel qui a pris
methode ravalée demeure-là ; qu'on en
tre dans une Communauté où l'oraison
est peu pratiquée , on demeure sans es
prit interieur, au contraire l'on se rend
spirituel dans une maison d'oraison Ce-
1uy qui tombe entre les mains d'un Di
recteur peu éclairé ,'ou qui suit les avis
d'un Livre peu ípiri' uel, demeure impar
fait., Un autre avancera beaucoup fous
une bonne conduite ,& par la lecture
d'unLivre rempli de la science des saints.
Nous ne devons attendre que tres rare
ment des miracles dans Tordre de la gra
ce j mais enfin quand Dieu fait ces mira
cles par le don de l'oraison passive l'on
Vv
4fi6 Le Regne de Dtstr
y peut manquer de son côté , comme iT
a esté dit. En troisiéme lieu , l'on écrit
pour les Directeurs , qui n'ayant pas tous
i'intelligence requise pour cesvoyes, il
est necessaire qu'ils s'instruisent par les
Livres qui en traitent. Sainte Therese
declare qu'elle a souffert beaucoup par
faute de Directeur qui entendît sa voye,
& cela durant un assez long- temps.Mais,
dira quelqu'un , ces Livres sont occasion
de dommage à quelques ames'l'Ecriture
l'est aussi , les Livres des Saints Petes , 6c
combien d'heretiquesen ontabusé'Mais
ils font utiles à peu de personnes ? il y
en a plus que l'on ne pense qui y trou
vent beaucoup de benediction, & ils ser
vent grandement au renoncement de
soy-même , à porter sa Croix , & à mar
cher par le chemin étroit de l'Evangile.
Aprés tout, quand il y autoit tres peu
d'ames,comme l'on dit, à quiils seroient:
utilt ces amessenties Frinceíses & les
Reines dans les estatsdu grand Roy Je
sus , & une feule est plus considerable à.
ses yeux , qu'un tres- grand nombre d'au
tres.. Si l'on fait tant de Livres pour cel
les qui ne font que s'acheminer à Dieuj
pourquoy n'écrira-t'on pas pour ces E-
pouRs si cheries, & si favorisées du ce
leste Epoux ? mai* ces Livres traitent des
choses extraordinaires , ont des termes
EU t'O RAISON MENTALE. 467"
qui ne sont pas communs , parlent de su
jets tres-élevez , & que peu de gens en
tendent. L'Ecriture fait la même chose ,
elle parle d'extases, de ra viflemens , elle
a ses expressions qui luy sont propres,ellé
est toute plene de mysteres. Les saints
ont écrit de ces matieres. Les Livre de
sainte Therese qui en sont remplis sont
dans une approbation generàle des Sou
verains Pontifes, & la doctrine qu'ils
contiennent est qualifiée de l'Eglife une
doctrine du Ciel. Saint François de Sales
en traite amplement en son Livre del'a-
rnour de Dieu ; & ces gens qui deman
dent où il en a parlé, peuvent se satis
faire en le lisant. Voicy le sentiment du
P. Louis de Leon, fameux Docteur d'Es
pagne en l'Apologie pour les Livres de
sainte Therele.Je concluds,écrit ce grand
personnage, en disant que je voycertain-
nemeot que le diable tient abusez & dé-
chus,ceux qui ne parlent pas de ces livres"
àvec la reverence qu'ils doivent , & que
fans doute , il pousse & meut leurs lan
gues , afin d'empêcher s'il luy estoit pos
sible par leur entremise le profit & lë
bien que l'on en tire.
On demande s'il faut quitter l'Orailbn
vocale pour la mentale. Saint Thomas
£ï: qúest. 4;. art. u- répond que l'Orai-
fon vocale doit cesser, lors que l'csprit
V vj
468 Le Régne de Dieu
se sent enflammé,autrement c'est une in
fidelité à Dieu , c'est amour propre , c'est
une attache dereglée que l'on a aux prie
res vocales, que de certaines personnes
.veulent reciter à quelque prix que ce soit;
fans considerer si Dieu ne les attire pas à
une Oraison plus parfaite. Sainte The
rese, au chap. 3i. du Chemin de Perfec
tion, Marque qu'il y a des pei sonnes qui
se renHent sourdes , parce qu'estant atta
chées à leurs prieres vocales, elles n'é
coutent pa%Dieu , elle dit que c'est per
dre un grand tresor. Cependant cet abus
est tres, commun parmi grand nombre de
personnes, qui sont une devotion à leur
phantaisie, & qui cherchent à satisfaire
à leur propre volonté , au lieu d'obéir à
celle de Dieu. Cela nous donne lieu de
remarquer un dereglement de devotion
qui arrive en quelque Communautez ,
01i l'on se fait un certain deffi à qui reci
tera p' us de prieres vocales , ou qui fera
plus certains actes interieurs ; on ne peut
nier que la chose ne soit tres- louable ,
mais en voicy l'abus. Comme l'on en
treprend de reciter grand nombre d'O
raisons vocales,ou de produire beaucoup
d'actes , on se hâte de les faire pour en
venir à bout , on les fait avec precipita
tion , on ne pense qu'au nombre que l'on
en fait ; & tres-souvent ce ne sont que
in l' Oraison Mentale. 469
pechez veniels & irreverences, ces sortes
de pratiques , & cela dégenere ensuper-
stition.Un Pseaume recité avec respect &
esprit interieur , loue & glorifie Dieu ;
tout le Pseautier entier recité avec pre
cipitation -, & avec peu de reverence le
deshonore; & il est écrit, celuy-làest
maudit qui fait l'ceuvre de Dieu negli
gemment. II est bon pour ceux qui n'ont
pas de prieres vocales d'obligation , d'en
reciter quelques unes,comme par exem
ple le Chapeletjmais il faut toujours que
la mentale l'emporte ; à l'exception de
ce qui est de precepte. II est vray qu'il y
a peu de personnes qui ne puissent) trou
ver quelque tems pour donner à la priere
vocale/Dutre celuy qu'elles employent à
la mentale , ou qui soient si continuelle
ment attirées interieurement qu'elles ne
puistent jamais vaquer à l'oraison vocale.
Il est assuré que celuy qui fait bien ses
actions Chrestiennement, fait une bonne
Oraison ; cependant il faut remarquer
que J'Oraison est le grand moyen pour
agir de la sorte ; & c'est pourquoy c'est
se tromper de ne pas yacquer à l'Orai-
son , sous ce pretexte que de bien faire ,
c'est faire une bonne Oraison:Car jamais
les actions ne feront si parfaites, & l'on
privera Dieu d'une tres-grandegloire;on
se privera d'un appuy merveilleux , ôc
470 Le Regne de Dieu
d'une force indicible ; & selon sainte Thé
rese , c'est une ruse des plus dangereuses-
du diable. Nous avons parlé allez am
plement des différentes manieres d'Orai
sons ; nous dirons icy seulement que ta
grande simplicité , & le bon cœur font
faire des Oraisons grandement agreables
à la divine Majesté. On rapporte d'un
solitaire qui recitoit toutes les lettres de
l'alphabet ; puis s'adressant à Nostre Sei
gneur il luy disoit. Mon Dieu voilà tou
tes les lettres qui composent tous les
mots qui peuvent faire une Oraison qui
vous plaise , faites vous-même , s'il vous
plaît, cette Oraison, & c'est celle là que
je voudrois faire. Les autres solitaires a-
yant appris cette maniere de prier la-
ioiierent beaucoup. Un homme qui se
mettoit à genoux derriere des Peres de la
Compagnie de Jesus qu'il suivoit , lors
qu'il les voyoit faire leur Oraison , &
qui disoit avec une grande simplicité à
Nôtre Seigneur , voilà de bonnes per
sonnes qui sçavent bien vous prier , &
moy je n'en ay pas l'esprit , mais je veux
vous prier par leurs prieres , & qui de-
rmeuroit ensuite à genoux avec .cette in
tention, fut par là élevé à une haute con
templation qui luy sut misericordieux
sement octroyée. Il y en a qui voyant
leur impuistance , presentent au Pere
in l'O raison Mentale. 471-
Eternel les louanges de tous les Anges
& Saints,de la tres- sacrée Vierge , mais
encore celles de l'adorable Jesus , son
amour M fes actions de graces , ses de
mandes , disant qu'ils demandent, qu'ils
remercient , qu'ils aiment , qu'ils louent
par ces demandes , actions de graces ,
par cet amour & par ces louanges. Ils
entrent avec le Psalmistedans les puis
sances du Seigneur , & adorent , aiment,
veulent tout ce qui se fair entre les per
sonnes divines de la suradorable Trinité.
Il y en a , comme Dieu est present par
tout.qui ont recours à luy pour les moin
dres choses ;puis qu'une feuille d'abre ne
tombe pas fans fa volonté , comme il a
été dit ailleurs, nous avons grand sujet
de leregarder , & d'implorer son secours
en toutes choses fans reserve.
On demande ce qu'il faut faire dans
les distractions; L'on répond qu'elles,
sont volontaires ou non. Quand elles
font volontaires il faut y renoncer , n'y
pas consentir , autrement ce seroit une
grande frreverence;quand elles viennent
d'attache ,quoy que durant le temps de
l'Oraison elle ne soient pas volontaires ,
il faut travailler avec la grace nôtre-Sei-
gneur à se détacher des sujets qui nous
tiennent liez & occupez ; Quand elles ar
rivent de nos trop grandes occupations,
foi Le Règne de Dieu
si cela se peut ( il faut les regler , les mev
deter, comme aullì les entretiens &con-
versations.Si les occupations sont neces
saires i\ faut sourRir les distractions qu'
elles causent avec patience, comme aufli
celles qui viennent de la constitution na
turelle ,ou du diable. La distraction de
l'imagination ne fera point de mal pen
dant que le cœur ne fera point distrait.Se
tourmenter des distractions involontai
res , c'est dit Grenade , seconder le de
mon , qui les donne pour nous dégoûter
de l'Oraison. Pour moy , dit encore ce
grand personnage , je ne sçay en verité
d'où vient que ceux à qui les distractions
arrivent s'en tourmentent fi sort puis
qu'ils sont hommes , & puis cette faibles
se est annexée à nôtre nature en l'état où
elle est re duite ; & il donne avis qu'il ne
faut pas resister à ces distractions avec
contention & peine d'esprit , que cela ne
sert 'qu'à ruiner la santé , la tête & l'ef-
tomach. Quelqu'un pourroit icy objec
ter ce qui est rapporté du B. Louis de
Gonzague , qui recommençoit son orai
son quand il y avoit eu des distractions ;
mais il faut dire à cela , où qu'il agiílbit
de la sorte par un mouvement extraor»
dinairede Dieu , ce que l'on peut croire,
ou bien qu'il agiíloit pour lors par des
faut de lumiére & imparfaitement. Il
en l'O raison Mentale. 47J
faut sçavoir là- dessus que les saints ont
commis plusieurs imperfections par def-
faut de connoissance , ou par un.excez de
zele que quelques Auteurs rapportent en
leurs vies , Sc qu'il ne faut pas imiter,puis
que c'est une imperfection ; & quand mê
me on les excuseroit d'imperfection à
raison d'un mouvement special du Saint
Esprit , toujours est- il vray qu'il ne faut
pas en cela faire comme eux,0 combien
se sont perdus pour avoir voulu indiscre
tement imiter les austeritez, veilles & au
tres actions des saints. Je reviens aux dis
tractions, dont le meilleur remede selon
sainte Therese, aprés, à ce qu'elle témoi
gne , y avoir bien pensé, est le mépris , &
de ne faire non plus de cas de l'imaginà-
tion que d'une folle.Si tlles arrivent mê
me par nôtre faute , aprés y avoir renon-
cé,il faut se tenir en paix. Ce qui est con-
. solant est de sçavoir que de tres-grands
saints n'en ont pas esté exempts. Saine
Bernard assure de luy-même , que quel
quefois son esprit dans le temps de l'O-
raison estoit entierement distrait, & que
même il revoit à des ofsences qui étoient
sensibles à la partie insirieure, qu'il son-
geoit à ce qu'il diroit aux personnes qui
l'avoient offènsé , quoy qu'en tout cela
la volonté n'y eût pas de part. Sainte
Therese dit au chapitre 30. de sa vie „
474 R S G NE DE DlïV
qu'elfe nr pouvoit pas quelquefois tenir
son imagination l'espace d'un Cndo sans
être distraite-
On demande pourquoy l'on quitte \*
meditation, selon les regie» qui en onc
esté données au- premier Livre. Saint
Thomas cité cn lcclaircistement des
phrases mystiques da Bien- heureux Pere
Jean de la- Croix- en la seconde partie
dudit éclaircissement en rend cette rai
son qu'il tire de saint Denis. Il faut qu'en'
l'ame, devant- qu'on parvienne à cette
uniformité , on ôte cette seconde diffor
mité qui est par le discours de l'Oraisony;
& cela même arrive scion que toutes fes
operations de l'ame se reduisent à une
fimple contemplation de la verité intel
ligible. Mais le même Angelique Doc
teur en rOpuseule 6$. enseigne que c'est:
un grand aveuglement , & une excessive
folie à'pluiieurs qui cherchent toûjours
Dieu , tous les jours crient à Dieu en
l'Oraison , frappent à la porte, puis que
leur ame est le siege de Dieu où il repose
fans ceilè ; & il dit encore que toutes les
œuvres de ces gens- là font moins par-
Étites.Saint François de Sales au chap. 9..
du livre 65 de l'arnourdè Dieu. Mais di
tes- moy , TBeotime , l'ame recueillie en
E>ieu pourquoy je vous prie s'inquiète-
roit-ellc. Car que chercheroit-elle , elle
BN l' O RAISON MlHTAI!. 47s
a trouvé ce qu'elle cherchoit,elle n'a plus,
besoinde s'amuser à discourir avec l'en-
teBdement > Sainte Therese au chap. 7.
de la 6. demeure du Château lnterieur ,
declare que c'est une chose fort ordinaire
que l'entendement demeure inhabile
pour là Meditation ; & en fa vie ,.que la
pauvreté d'esprit consiste à quitter le»
actes & desirs quand il faut. Or c'est une
tentation ordinaire à l'eíprit de vouloir
toûjours raisonner ; & il y a de la peine
à se tenir en repos,particu1ierement dans
les commencemens ou l'on souffre de
grandes secherefles;car les sens n'y trou
vent pas leur compte,ny l'esprit ; & com
me l'ame , dit le saint Homme t le Bien»
Heureux Jean de la Croix est encline à-
sentir, le diable luy procure des sucs sen
sibles , par fois bons , pour mieux l'apâ-
ter & la faire retourner en arriere à ce
qui est du sens, & la retirer de la solitude
en laquelle Dieu operoit;car comme elle
ne failoirrien à sonavis, cecy luy semble
beaucoup meilleur,vù qu'il y a icy quel
que chose, & là elle ne trouve rien. Le
diable parce moyen fait de tres grandsi
maux , faisant perdre à l'ame de grandes
richesses, & la prenantavec un peu d'a-
past comme on fait le poisson. Ce qui y?
contribue encore est l'avis des Directeurs
qui ne sont pas éclairez dans les voyes
47<î L e Règne de Dieu
de l'Oraison , qui font peut où il n'y a
point de sujet de craindre. Mais que font
ces gens- là qui quittent la Contempla
tion pour retourner à la Meditation ; ils
ressemblentàceux qui quittent un ouvra
ge fait pour le recommencer , ou à ceux
qui sortent d'un lieu pour y rentrer. Il
faut en cet état lailler agir Dieu ; si le
visage qu'un Peintre tire se remuoir tou
jours , il ne pourroit pas estre tiré. Pour
ce qui regarde les personnes contempla
tives qui sont dans les Ccmmunautez ,
elles doivent entendre le sujet de la Me
ditation proposé à tous comme une lec
ture spirituelle, & ne pas s'en embaras-
fèr pour leur Oraison; & en cela elles ne
contreviennent point à leurs regles ; car
jam"is les saints Fondateurs n'ont eu la
pensée d'obliger à l'Oraison du discours
ceux que Dieu appelloit à la Contempla
tion ; autrement ils auroient esté les pre
miers à rompre leurs regles ; la plupart
& peut être tous sans reserve , je parle
de ceux que l'Eglife reconnoît pont
saints , ayant esté grands Contemplatifs;
& s'ils ont ordonné quelques sujets de
Meditation , ils l'ont fait parce que c'est
la voye la plus commune. Au reste ce
n'est point tenter Dieu que de ne prendre
point de sujets pour ceux qui ont la Con
templation pat estat.
e n l'O raison Mentale. 477
On demande fi la Contemplation est
donnée aux imparfaits. Suarez au livre
second de l'Oraison , enseigne qu'elle est
octroyée quelquesois aux imparfaits ,
voire même aux commençans. S. Gre
goire apprend que la grace de la Con
templation quelquesois ne se donne pas
aux plus avancez ,& que quelquefois
elle est donnée aux imparfaits. Sainte
Therese declare que par sois Nôrre-Sei-
gncur éleve des ames qui sont en mau
vais état à la Contemplation pourvoir
si elles voudront jouir de luy ; elle die
d'elle- nrême en fa vie qu'elle estoit sort
avancée dans les graces de Dieu , mais
fort peu dans les commence mens des ver
tus & mortifications ; & elle assure qu'il
estoit vray , ce qu'un Pere de la Com
pagnie de Jesus luy dit , aprés vingt an
nées de profession Religieuse , qu'elle
n'entend íit pas bien ce que c'estoit que
mortification , mais que sis graces ve-
noient de Dieu. Elle ne laissoit pas en ce
temps-là d'avoir l'Oraison d'union , Sc
beaucoup de choses surnaturelles , quoy
qu'elle ne les eût pas par estat comme
aprés. C'est ce qui fit conclure à plusieurs
personnes spirituelles que les graces é-
toient des tromperies du diable ; à raison
qu'ils jugeoient que si elles euflent esté
veritables,elle n'eût pas demeuré si long
478 TllGNt D1 D lits
temps dans une vie imparfaite & immor
tifiée. Mais il est constant, dit le Pere
Nicolas dejesns Maria,Lecteur enTheo-
logie , & grand Docteur Mystique , que
ceux-là errent beaucoup & manquent
fans doute , & peuvent beaucoup empê
cher le profit-des autres , lesquels tans
examen competant reprouvent la con
templation de ceux qui ne se font pas
exercez long-tems en l'étudede l'oraifon,
ou qui sont encore entachez de quelques
imperfections -car selon la Doctrine des
Saints Peres & des Docteurs Mystiques
«e long delay,& cette grande perfectioa
ne lbnt pas toujours requises-
On demande s'il faut toujours demeu
rer dans la connoissance de soy même ,
& de ses miseres. Sainte Therese recon-
noît que cette connoissance est toujours
neceííaire , mais elle donne avis que l'on
se connoît bien mieux en regardantDieu;
^qu'il faut donner de la liberté pour aller
par les diverses demeures ; qu'elles ne
doivent pas toâjours demeurer dans la
conno fiance d'elles-mêmes ; que c'est un
grand inconvenient de ne sortir jamais de
la veue de ses miseres , toûjours dans la
crainte , langueur , & pusillanimité. Si
une Princeste, dit un pieux Auteur , se te-
noit toûjours en la balle- court, fous pre
texte d'y donner ordre , enfin elle se ver-
ï-n i'Okaison Mentale. 470
.foit toute salie. Nôtre Sainte dit en un au
tre lieu que la trop grande veuë des pe
chez décourage , & qu'il n'est pas à pro-
pes de fouiller toujours dans la fange Sc
l'ordure de nos pechez,. De vray vous
voyez de pauvres amestoû|onrs abba-
íuës , découragées par la veue de leurs
sautes , & qui par- là sont beaucoup re
gardées d'aller à Dieu.
On demande si dans l'état de Contem
plation passive l'on ne doit jamais penser
aux fins dernieres, & aux autres choses
qui peuvent beaucoup servir.Nous avons
dit dans le Chapitre de la pure veue de
Dieu seul , ou de l'ceil simple , comme il
fa Hoir penser à ces choses d'une maniere
parfaite & tres pure ; cela supposé, nous
,rapporterons icy que saint Bernard asliu
roit , qui étoit antres grand Contempla
tif, qu'il avoit besoin de tems en tems de
prendre les pensées des quatre fins der
nieres. Sainte Therese au chap. de íâ
vie.enfeigne que l'ame a besoin quelque
fois de penser au Paradis & à l'Enfer.
On d mande si dans la Contemplation
il y a toûjours que'ques especes. L'on ré-
pond qu'oiiy , avec néanmoins cette dif
ference que dans la Contemplation ac
tive on pense à Dieu par les especes in
telligibles qui naistènt de celles qui se
forment dans l'imagipation , non pas da
íj.8o Le Regne de Dieu
côté de l'objet que l'on contemple qui
estant Dieu n'en peut avoir , mais de la
part des creatures , entre l'être desquel
les on trouve quelque rapport avec le
sien. Il est vray que lame ne conçoit rien
de materiel de Dieu, rien de corporel ,
& qu'elle l'éloigne, & l'écarte ; mais
quant à sa façon de connaître , il y a
toûjours quelque chose de materiel , &
une association de la phantaisie touchant
les propres phantômes corporels , quoy
que souvent l'on pense être denué de
toutes formes imaginaires , parce que la
representation en est imperceptible : Or
cette connoissance qui se fait par voye
de negation.est enseignée par S. Denis ,
& est excellente , & c'est une contempla
tion active , c'est pourquoy il y exhorte.
Mais dans la contemplation passive , les
especes intelligibles ne font pas tirées des
sens, mais formées de Dieu dans l'espric
de l'homme ; & pour lors on agit íans au
cun usage des especes sensibles,& fans les
idées que l'on a coutume de se former de
Dieu par comparaison aux creatures,
C'est pourquoy il y a donc toûjours des
especes, mais dans la contemplation pas
sive, elles font formées de Dieu fans être
tirées des sens ; c'est pourquoy les Doc
teurs Mystiques disent qu'il n'y a plus d'i-
mages,phantômes,ou especes^c'est à- dire
sensibles ;
tu l'O raison Mimtai! 4?r
sensibles;il y a un dénuement tout entier
des formes imaginaires. De. là vient que
quelques sçavans ne foisant pas ceete dis
tinction, & ayant luen quelques endroit»
de saint Thoma s , que la vue des phan-
tômes est neceflàire , même au regard des
choses spirituelles , consormément à la
maxime d'Aristote , qui est , que ecluy
qui entend doit contempler les phantô-
mes , ont conclu que dans l'Oraifbn la
plus élevée , il y avoit toûjours des es
peces imaginaires, ce qui tst bien vrayà
l'égard de la contemplation active la plus
parfaite,mais non pas à l'égard de la paf»
íìve -, le même Angelique Doct ur dont
ils se serventjensèignantexpreílemciitau
traité de la vérité , question i3. art. 1 Que
les especes intelligibles sont quelquefois
infuses de Dieu lans l'entremiscdel'ima-
gination. Saint Bernard , saint Bonaven-
CturejRicharddeS.Victo^AlbertleGrand,
Denis le Chartreux, & tous les Docte urs
Mystiques tiennent la même Doctrine.
Or la contemplation passive prise de
la sorte est bien rare , & de bien peu de
personnes , lorsqu'elle a des especes pu
rement intellectuelles , avec ltsquelles
l'entendement opere fans regarder les
phantômes ÓY especes de {'imagination ;
mais si on prend la contemplation passive
lorsqu'il n'y a aucune citation d'une aou-
X
481 Le Regne de Dieu
velle forme ou espece, mais seulement
ane insusion d'une lumiere extraordinai
re qui faitconnoître tout d'une antre fà-'
çon,quoy qu'avec les especes ordinaires,
qui font éclairées de cette lumiere , fans
doute qu'elle est plus commune , ce qui
ne doit pas étonner ; car combien de lu
mieres extraordinaires Dieu donne- t'il t
soit pour quitter les vices , où les éviter ,
soit pour pratiquer les vernis en toute
forte d'états & de conditions.
Il faut remarquer ensuite, qu'à moins
que Dieu par la puissance absolue ne
donne l'amour , sans qu'aucune connoif-
fance précede, ce qui n'est pas assuré,
eette opinion étant fort combatue; l'en-
tendement agit toujours ,foit qu'il pro
duise une forme de celles qui font en l'i-
magination , soit qu'il la reçoive par in
fusion de Dieu , parce qu'il se sert de cel
les qui luy font infuses ; & comme il y 3
a deux sorres d'images , les unes qui nc
font reflechies, & les autres qui font per
ceptibles , de- là vient que souvent n'en
ayant pas de perceptibles , la connoif-
fance n'est en aucune façon apperçûe. Le
Bien- heureux Perc Jean de la Croix , dit
que comme ['impureté de l'air plein d'a
tomes est cause qu'on voit le rayon du
Soleil , enforte que tant plus il y a d'a-
tômes , & tant plus paroît-il ,Sc il ne pa-
«Mt'O-R A i son Mentale. 4^5
roîtroit en aucune façon s'il n'y en avoit
point , de même l'impureté de nos acte»,
rend la divine lumiere plus sensible ; si
nôtre entendement est pur des formes Sc
intelligences particulieres , & qui agiílè
peu , il ne sent ni ne s'apperçoit de la lu
miere. Toutes ces choses font cause que
pluíieurs croyent n'avoir aucune pensée,
& les simples personnes assurent que dans
leur Oraison elles ne pensent à rien t ce
qui n'est pas vray. Mais les Directeurs à
qui elles s'adrestent devroient leur faire
connoître qu'elles pensent à Dieu , Sc
l'aiment dans leur Oraison , & les tirer
hors de peine , & leur apprendre qu'il
y a bien de la d;ff rence , entre ne penser
a rien , ou ne pas voir que l'on pense à
quelque chose ; car souvent il arrive que
l'on neconnoît pas fa connoissance , que
l'on ne voit pas ce que l'on voit ; on ne
laille pourtant pas de connoître & de
voir. C'est, dit Nôtre-Seigneur à sainte
Therese , comme il est rapporté au chap.
a8.de sa vie, n'entendre pas en entendanr.
Quand donc il est dit dans les Livres
Mystiqnes.que lame n'a plus de pensées,
qu'il faut qu'elle quitte toutes les formes
8c images , & qu'elle soit dans une inac
tion , ou non voir , 011 non operer ; cela
veut dire que l'on n'a plus d'operations
perceptibles tant de la partie inserieure
4S4 Le Règne de Diew
que superieure. Mais il faut bien enten
dre ces paroles , l'ame ne fait plus rien ;
car prises absolument , cela est tres- faux ;
& si cela estoit , elle seroit oisive dans un
faux repos fans aucun merite ; l'on veut
dire seulement qu'elle ne fait plus rien
par elle même,par ses propres industries ,
qu'elle n'agit plus comme elle faisoit au
paravant , mais mue de l'esprit de Dieu
çxtraordinairement , qu'il luy semble
qu'elle ne fait plus rien , parce qu'elle ne
s'apperçoit en aucune façon de son ac
tion ; jamais pourtant elle n'a agi plus
saintement & plus efficacement.Une per
sonne qui a la vue corporelle bonne ,
ayant les yeux ouverts , voit toujours
quelque cbose ; & cependant souvent si
Ton nous demandoit tout ce que nous
avons vû durant quelque espace de tems
en marchant, & nous promenant ayant
l'efprit fort occupé de quelque chose qui
demande une attention toute entiere,
nous ne le pourrions pas dire , parce que
nous n'y avons pas refléchi;on a toujours
vû quelque objeç , mais l'on ne ne s'est
pgs apperçû de ce que l'on voyoit.
Il ne ravit donc pas faire comme ces
gens dont parle sainteTherese au chap.ix
de sa vie , qui s'affligent parce qu :1 leur
semble qu'ils ne sont rien , lt ur enten
dement n'operant pas ; il fautl'entendre,
EN L'OilAISON M ENTAL E. 485
fcomme il a esté expliqué , car c'est alors ,
dit la Sainte , que la volonté s'engrailse
& se fortifie. Saint François de Sales par
lant à la tres- vertueuse Merede Chantai
sur ce sujet , luy dit : Pour dernier avis t
ne vous divertissez jamais de cette voye :
souvenez- vous de ce que je vous ay tant
dit, & qui est dans Theotime.qui est pour
vous & vos semblables.Vous êres la sage
statué', vous êtes posée dans la niche.
Mais it est bon de rapporter icy ce que ce
faim Evêque dit de cette statue à laquel,
le , si elle estoit douée d'entendement ,
Sc que l'on luy demandât étant placée
dans la galerie de quelque grand Prince,
pourquoy elle est dans cette niche , elle
répondroit , parce que son maître l'y a
placée ; & si on luy repliquoit pourquoy
elle y est fans rien faire, elle diroit que
íbn maître l'y a mise pour n'y faire rien;
& si derechef on la pressoir , disant de
qnoy te scrt-il d'être de la forte , elle ré
pondroit, que n'y érant pas pour son inte
rêt , iMuy suffit d'y être pour servir à la
volonté de son Seigneur : si encore orr
poursnivoit en luy demandant comment
elle pourroit prendre du contentement à
le contenter , puisqu'elle ne voit pas fou
maître, elle confellèroit qu'elle ne le voit
pas , n'ayant pas des yeux pour voir , ny
des pieds pour marcher , mais qu'elle est
Viij
486 L e Règne de Dieu
centente que son maître prenne plaisir de
la voir ou elle est ; maissi on continuoit
& qu'on luy dit , niais ne voudrois-tupas
bien avoir du mouvement pour t'appro-
cher de l'ouvrier qui t'a faite , afin de luy
faire quelqu'autre meilleur service , fans
doute elle le nieroit, & protesteroit qu'el
le ne voudroit pas faire autre chose,sinon
que son maître le voulut ,& quoy donc tu
ne desire rien , sinond'être une immobile
statue,non je ne veux être rien, sinon une
statue , puisque c'est le contentement de
celuy à qui , & pour qui je suis.

CH A PITRE IV:

Suite du dlscturs commence.

L'On demande si dans l'Oraison sur-


naturelle,les personnes doivent quit
ter quantité de pratiques dont elles le fer-
voient , soit pour offrir leurs actions à
Dieu , soit pour se disposer à entendre la
fàinte Meste. La tres-vercueuse Mere de
Êhantal dans un billet écrit à saint Fran
çois de Sales , dit à ce sujet , parlant de
l'union qui se fait en la suprême partie
de l'ame sans actes sensibles. . Mon a me
ne veut autre chose que cette union pour
íuy.servir d'exercice du matin,dc la sainte.
en l'Oraisou Menta LE. 4?7
Melïe ,de preparation de Communion ,
d'actions de graces. Le grand saint Fran
çois de Salesau chapitre i5. du livre 9. de
l'amour de Dieu , dit : Benir Dieu & le
remercier pour tous les évenemens que
fa providence ordonne , c'est à la verité
une occupation toute sainte : mais fi tan
dis que nous laissons le soin à Dieu de
vouloir , & faire ce qu'il luy plaît en
nous , fur nous , & de nous fans être at
tentifs à ce qui se passe , quoy que nous
le sentions bien , nous pouvions divertir
nôtre cœur , & appliquer nôtre intention
à la bonté & douceur divine , la benis
sant non en ces états , ny és évenemens
qu'elle ordonne , mais en elle- même .&
en fa propre excellence,nous serions fans
doute un exercice plus éminent.Là-dessus
il fait une similitude agreable de la fille
d'un excellent Medecin & Chirurgien ,
qui étant fort malade ne pensoit pas aux
remedes , en laissant le soin à son pere :
mais attendant tout ce qu'il jugeroit à
propos.Là-dessuselle s'endormit pendant
que son pere ayant jugé qu'il étoit bon
de la saigner, & luy demandant siclléle
vouloit bien, elle luy répondit ' je ne
fçay ce que je dois vouloir, c'est à vous
à vouloir, & à faire pour moy tout ce
qu'il vous plaira. Voilà donc qu'on luy
bande le bras,, & que le pere porte la
Xiij
^88 Li Regnï de Dieu
lancette snr la veine ; mais pendant qu'il
donne le coup , & que le sang en sort y
jamais elle ne regarde son bras piqué ,
ny le sang qui en sortoit , mais regardant
seulement son pere , elle disoit : mon
pere m'aime bien , & je suis toute sienne:
& quand tout fut fait elle ne le remercia
pas, mais seulement repeta les me mes
paroles de son affection & confiance fi
liale. Or dites -moy , Theotime,cette fille
netémoigna-t'elle pas une affection plus
solide envers son pere , que sielleeût eu
beaucoup de soin de luy demander des
remedes à son mal , de regarder comme
on luy ouvroit la veine , ou comme le
sang en sortoit , & de luydire beaucoup
de paroles de remerciement. Il n'ya cer
tes doute quelconque en cela : car si elle
eût pensé à soy , qu'eût- elle gagné , sinon
d'avoir du soin inutile, puiíque son pere
en avoit aslez pour elle ; regardant son
bras , qu'eût elle fait , sinon recevoir d«
la frayeur ; & en remerciant son pere ,
quelle vertu eût- elle pratiquée, sinon
celle de la gratitude. N'a-t'elle donc pas
mieux fait de s'occuper toute en demonG
trations de son amour filial , infiniment
plus agreable au pere,que toute autre
vertu.
On demande ce qu'il faut penser des
extases, ravissemens, visions , revelations
i n l'O raison- Mentale. 489
& autres choses extraordinaires. Premie
rement , il faut dire ce que c'est que ces
choses, & ensuite comme il en faut user.
L'extase est une élévation d?esprit en
Dieu , avec une abstraction des sens ex
terieurs , qui procede de la grandeur de
cette élevation ; parce que l'ame étanc
d'une vertu limitée ,tant plus elle s'ap
plique à quelque fonction , elle est d'au*
tant moins attentive à d'antres choses ;
ainsi ayant épuisé ses forces naturelles ,
elle ne peut plus communiquer aucun
concours à ses faeultez sensitives.La dif
ference du ravissement & de l'extase, est
que le ravistement est un transport d'es
prit plus prompt & violent.- Pour les vi
sions , il y en a de trois sortes , les unes
corporelles exterieures,qui se voyent des
yeux du corpsjles autres font corporelles
interieures , ou imaginaires t & elles ar
rivent par desespeces ou images des cho
ses que nous avons déja en reserve au
dedans de nous par l'entremise des sens
exterieurs,on bien par de nouvelles ima
ges introduites pat le ministere des An
ges , ou par la vertu divine ; enfin il y a
des visions intellectuelles, & elles arri
vent à J'entendement par une lumiere
surnaturelle, ou espece que Dieu y met
sans l'aíde d'aucun sens corporel ny ex
terieur , ny interieur , & fans que l'ame
X v
4£o Le Règne de D i e tr
faste rien de la part activement. Qaand
on dit vision intellectuelle , ce n'est pas
donc que cette vision se faííè sans aucune
espece : mais c'est qu'elle n'est ny cor
porelle ny figurée dans l'imagination.Or
cette vision ne laide pas de faire voir
Nostre- Seigneur , la tres- sacrée Vierge
& les Saints:mais c'est fans aucune ima
ge tirée des sens. 11 n'y a que Dieu qui la
puiste raire , d'autant que ces choies n'a
yant point de dépendance des sens & de
l'imagination , les creatures & même les
Anges n'y peuvent rien. Il est vray que
fi ces visions intellectuelles commencent
ou se terminent par l'imagination , pour
lors les bons Anges , & mêmes les dia
bles y peuvent cooperer ; parce que les
chofesípirituelles y font proposées fous
des especes tirées des fens.Si on étoit donc
asturé que la vision fut purement intel
lectuelle, on feroit certain qu'elle vien-
droit de Dieu : mais il est tres- difficile
de discerner au vray si elle est purement
intellectuelle , & tres-aifé de s'y trom
per. Les revelations sont des manifesta
tions que Dieu fait à l'ame de quelque
verité cachée, de quelque secret ou mis-
tere. Les paroles extraordinaires font en
tendues par des voix exterieures des
oreilles du corps , ou elles font conçues
pac l'imagination , ou perçues par l'en
enl'Oraiíon Mentale. 491
tendement par la seule impression de la
verité. Dieu verse aussi en l'ame une dou
ce senteur des ckoses spirituelles : & pour
le goût il le favorise d'une saveur des cho
ses divines. L'attouchement consiste dans
une communication à l'ame tres - deli
cate & tres-extraordinaire, selon le sen
timent du grand Docteur mystique , le
Bien-heureux Jean de la Croix. Comme
nous avons cinq cens exterieurs, qui ont
pour objets les choses visibles ou sensi
bles de ce monde , par l'entremise des
quels nous faisons l'experience de ces
matieres : de même nôtre ame avec ses
puissances spirituelles a cinq actes pro
portionnez à ses sens , qu'on peut qua
lifier du nom de vûe , d'oiiie, d'odorat, de
goût & d'attouchemenc spirituel , avec
lesquels nous experimentons les merveil
les invisibles de Dieu. C'est la doctrine
du grand serviteur de Dieu que nous ve
nons de citer.
Ces choses ainsi declarées, il faut dire
en premier lieu , qu'il y a des extases na
turelles , la raison est que l'ame peut é-
puiser ses forces en quelqu'une de ses puis
sances , ensorte qu'il ne luy reste plus de
quoy agir aux autres. Saint François de
Sales rapporte en son Theotime au cha
pitre 6. du livre 9. qu'un certain Prêtre
du temps de saint Augustin se mettoit en
49.1 Lï Resne de Dieu
extase quand il vouloir, sans sentir lé
feu qu'on luy appliquoit,finon aprésqu'H
étoit revenu à loy.J'ay lû la même chose
de certaines peronnes dans le pais des
Turcs , qui pour de l'argent se mettoient
cn extase sans sentir- les charbons ardens
qu'on leur appliquoit durant le temps
qu'ils étoient en cet état. En second lieu,
faut sçavoir que l'extase peut venir en
partie de Dieu, & en partie de la crea;-
ture ; je veux dire qu'il y a de certaines
creatures tres-foibles, en qui^'abstrac
tion des sens ne procede pas tant de la
grandeur deleur élevation en Dieu,qucy
qu'elles y soient élevées , que de la foi-
blellè de leur temperament ; ensorte que
fi la moindre lumiere divine , le même
attrait étoient donnez à des personnes
d'une constitution plus forte , il n'y au-
toit point d'extase ; cecy est aííêz à re
marquer. En troisième lieu , le malin es.
pritjdit saint François de Sales au chap.j;
du 7. Livre de l'Amour divin, peut don
ner des extases, & ravir l'entendement ,
luy representant des merveilleuses intel
ligences qui le tiennent élevé au dessus
de ses forces naturelles , & par ces clar-
tez, il peut encore donner à la volonté
quelque forte d'amour mol.tendre & im*
parfait. Les diables peuvent aussi repre-
feuer des visions corporelles* & imagù-
ïh i'Oua iso k Ment al ï. 459
haires ; reveler de certaines choses tres'.
secretes inconnues a la personne à qui ils
les manifestent 3 & que ces esprits sça-
vent , ou bien dire quelque chose de l'a*
venir par conjecture ; car ils ne peuvent
connoître le sutur certainement , qui ne
dépend pas des causes naturelles. Ils
forment aussi des voix extraordinaires ,
des paroles interieures dans l'imagina<-
rion,des goûts & des senteurs d'une ma
niere surprenante. L'expcrience de plus
fait voir que l'imagination seule se forme
plusieurs de ces choses : ensorte qu'il se
rencontre plusieurs personnes qui n'ayant
rien d'extraordinaire ny du côté de Dieu,
ny de la parc des diables , par leur seule
imagination , croyent avoir des visions ,
revelations , & entendre des paroles par
une voye qui n'est pas commune. Il est
bon encore de sçavoir que quelquefois
dans le ravissement la chaleur naturelle
se cache dans le cœur, dans le cerveau ,
dans les arteres, ensorte qu'on ne la peut
découvrir , ce qui fait quelquefois penser
que l'on est mort : & lâ personne même
ne íçait pas si son ameest sortie en efrèc
du corps , ou non. C'est ce qui fit qu'on
voulu enterrer sainte Therese dans un rai
visièment r& ses yeux étoient sermez par
la cire des cierges quiétoit tombée deflùs;
Enquatriéme lieu , 011 ne doit pas igno
494 Le Regne de Dieu
rer que l'extase suppose inpetfection de
là nature : comme íl est aisé dî le voir
parla définition cy-dessus donnée : c'est
pourquoi l'Eglise a decidé que les extases
n'ont jamais eu lieu en Nôtre- Seigneur
Jesus-Christ : & c'est une verité Catho
lique aprés la définition de l'Eglise ; & il
est bien probable que la tres-facrée
Vierge n'en a jamais eu. Aussi sainte The
rese remarque bien qu'elles cedent lors
que Nôtre-Seigneur a dilaté l'ame , &
plus habilitée.Il y a un état bien audestus
des extases' , revelations & choses sem
blables , dans lesquelles, si elle n'y prend
bien garde elle se satisfait, & est proprie
taire , & a beaucoup d'amour de soy-
même , qui est exempt de ces défauts ,
hors des prises deSatan,qui consiste dans
une contemplation amoureuse de Dieu ,
contemplation, qui est- tres-pure , tres-
simple, qui reside dans la suprême partie
de l'ame avec une grande liberté de tou
tes ses puissances & facultez , tant inte
rieures qu'exterieures. Comme nous en
avons parlé , nous n'en dirons pas davan
tage, sinon que c'est une chose assez or
dinaire que cet état divin est peu estimé j
parce que l'on ne voit rien au dehors
d'extraordinaire : & que celuy des exta-^
ses & revelations qui est bien au deísous,
est le sujet des admirations & de l'cstimC
tv i'O raison Mestau, 497
de la plûpart des hommes, & quelque
fois des Directeurs même;tant il est vray-
que l'on donne peu à chaque chose son
prix , & que l'on marche peu dans la ve
rité. En cinquiéme lieu , c'est une rres-
grande erreur de mettre la persection-
dans les extases , visions & revelations^
Les Pharisiens , comme le dit tresbien
sainte Therese , qui voyoient & enten-
doient le Fils de Dieu , par une vision
tres. certaine , non pas d'images mira
culeuses qui "le representent , mais de fa
propre personne , n'en étoient pas meil
leurs. Il est bon de dire icy, que la Sainte
assure avoir appris par revelation , que
dans toutes les apparitions ordinaires de
Nôtre-Seigneur aux bonnes ames , ce
n'est pas luy en fa propre personne qui
paroît,mais des figures surnaturelles qui
representent fa personne. Mais tous les
méchans qui reçoivent son corps & son
sang , qui est bien une autre grace que
ces apparitions,ne laissent pas d'etre dans
un tres-malheureux état ; & il est vray
que les extases & autres choses surnatu
relles extraordinaires peuvent compatit-
avec le peché mortel ; & nôtre Sainte
enseigne que nôtre-Seigneur donne quel
quefois l'Óraison surnaturelle aux ames-
qui sont en mauvais état , pour voir si
«Iles voudront jouir de luy.
5f9^ Le Règne be.Disv
Il faut de plus remarquer fur ce lujets,
qu'il y a des ames conduites pat l'esprit
de Dieu , par la voye des revelations ,
visions , extases qui n'approchent pas de
la perfection de celles qui n'ont jamais
rien en de ces choses extraordinaires ;
celles cy étant incomparablement plus
élevées dans la veritable sainteté. L'E-
criture nous dit , que faintJean-Baptiste
n'a fait aucun miracle , Sí elle nous ap
prend en même temps qu'il est le plus
grand entre les enfàns des hommes;
Sainte Brigitte declare que Nôtre-Seù
gneur lny dit, qu'il y avoit des ames plus
élevées en perfection qu'elle , à qui ce
pendant il ne se communiquoir pas com
me à elle. Ceux; qui auront beaucoup
d'experience sçauront bien que l'on trou'-
ve desames innocentes à la verité , à qui
Dieu prend plaisir de se communiquer
par ces voyes extraordinaires, mais qui
lbnt tres- éloignées dehi vertu heroïque
que l'on remarque en d autres , à qui
Nôtre-Seigneur ne fait aucun de ces
dons. Or il arrive de tres grands maux
du trop d'estime que l'on dorme à ces per
sonnes d'extases & de visions : car sou
vent on croitàtout ce qu'elles disent ;
des personnes qui sont plongées dans de
grandes imptrfections ou danger de leur
salut, mettent leur conscience on-repo3
en l'Okaison Mentaii, 497
sur leur témoignage & leur assurance ;
& plusieurs grands desordres en provien
nent , particulierement dans les Com-
munautez de filles , qui se laissent faci«-
lement surprendre par ces sortes de
voyeSjS'imaginant que les personnes qui
les ont sont propres à tout , quoyque
quelquesois elles ayent peu de veritable
lumiere pour le gouvernement , & qu'
elles soient cause , sans y penser , du re
lâchement de l'observancc reguliere.
Mais si cela arrive par le trop d'estime
que l'on donne aux personnes que nous
supposons avoir des graces veritables de
l'efprit de Dieu^que ne doit on pas crain
dre de la part de celles qui font trompées
du diable ? Sur ce sujet , on ne peut aflez
priser la regle que donne le grand Maî
tre de la vie spirituelle , le Bien- heureux
Jeaa de la Croix , qui est de ne s'arrêter
jamais aux choses extraordinaires & aux
visions même de Nôtre-Seigneur , & de
ù. tres-sacrée Mere,ou autres apparitions
surnaturelles ; parce que comme il ensei
gne tres-bien , si ces choses sont de Dieu-,
elles operent selon son bon plaisir, quoy
que nous ne nous y arrêtions pas t & en
nous y arrêtant nous pouvons être trom»
pez, ou au moins cela nous peut détour
ner de l'union avec Dieu, dont le moyen
le plus prochain ôc plus immediat est la.
4«>8 Le Regns de Dieu
pure foy , Sc c'est- là où il faut toûjours
demeurer. C'est donc souvent une gran
de perte de temps aux Directeurs qui
veulent tant examiner fi les visions font
de Dieu, ou du malin esprit, & unamu-
sement sort inutile avec les ames qui font
sous leur direction , avec lesquelles soiis
ce prétexte ils causent , & parlent des
temps notables tous les jours ; car quel
quefois aprés tous les entretiens ils croi.
ront que cé qui est de Dieu vient du dé
mon , ou que l'illusion du démon est une
grace du bon esprit. On ne peut se trom-
fier en suivant la regle du saint homme
e Bien -heureux Jean de la Croix , qui
est de s'arrêter toûjours à la pure foy ,
lairîànt là ces choses extraordinairespour
telles qu'elles font aux yeux de Dieu, ll
faut encore considerer que comme un
excellent tableau de Nôtre-Seigneur mis
devant les yeux d'une personne qui est
en Oraison , luy peut servir de distra
ction , si elle s'amuse à en regarder la
beauté, ou l'ornement ; de même les vi
sions surnaturelles peuvent avoir le mê
me effet , & tirer l'ame hors de la pure
vûe de Dieu seul , non pas qu'elles ne
soient tres- bonnes venant de Dieu , de
même que l'usagedes tableaux saints est
tres-bon & utjle , comme la sainte Eglise
le declare , mais par accident par l'usage
ï h l'O raison Mentale. 499
imparfait de. l'ame elles peuvent luy
nuire. Mais il faut lite sur ces sujets les
livres du Bien-heureuxJean de la Croix,
dont l'on peut dire ce qu'a dit autrefois
un des plus Saints Sc des plus grands
Docteurs de l'Eglife des Livres de faine
Hilaire , qu'on les peut lire fans crainte
de broncher. Plût à Dieu , qu'ils suil'ent
plus connus qu'ils ne font , & quoy qu'ils
traitent des matieres les plus spirituelles^
tant s'en faut qu'ils donnent occasion à
illusion , qu'au contraire ils délivrent de
toutes les tromperies de la nature & du-
démon , & acheminent l'ame à l'union'
plus parfaite avec Nôtre-SeigneurJesusi.
Christ, par la voye étroite de l'Evangile"
du renoncement entier à foy-même.
Que doit-on dire de ces gens qui s'ar
rêtent aux visions&revelations pour por
ter leur jugement des choses , ou pour
entreprendre ou quitter quelques œu
vres ? Us font en tres-grands danger , ex
posez à toutes les illusions des diables ,
& en peril manifeste de ruiner les œuvres
de Dieu autant qu'il est en eux , Sc de
cooperer aux desteins des démons. Pre
mierement parce qu'ils font en danger de
prendre pour conduite de Dieu celle du
démon ; ce qui est arrivé à de tres-grands
personnages tres-éclairez , & tres-íça-
vans , & à plusieurs même qai ayoienr
<oo Lê Regne i> e D i e
beaucoup examiné ces voyes extraordi
naires, quiièlon le jugement de tous en
semble avoient esté declarées venir de
l'esprit de Dieu. Airreste- c'est une haute
tromperie de s'appuyer fur ce que ces
personnes disent par leurs revelations ,
parce qu'elles vivent bien ; car comme
nous dirons , les personnes tres- vertueu
ses peuvert être trompées , & l'ont estéj
& puis le diable dont les artifices sont
ínexplicables,fera paroître de bons effets
cn apparence, & dont on aura de la peine
à discerner le peu de solidité. Cela fe voit
tres.clairement dans la vie de certains
Heretique, que le démon même poulïe à
faire quantité (Pauvres qui éclattent ,
pour donner credit à la méchante Doc
trine qu'ils profellent.J'enay connu qui
faisoient des retraites pour vacquer à
Dieu , qui ne parloienr que du dégage
ment des choses du siecle, dont la vie pa-
roifloit toute sainte, & on n'y remarquoit
rien que d edifiant.Si l'on dit que ces per
sonnes prédisent les choses futures , ce
qui est une marque assurée de Pesprit de
Dieu , le démon ne le pouvant faire : Il
faut considerer deux choses fur ces pre
dictions ; la premiere que souvent le dé
mon les dit par des conjectures qu'il en
a , qui sont inconnues aux hommes , &
ainsi qui surprennent , ou bien ce sont
«n l'O raison Mentals, joi
choses dont l'évenement_.peut être IcÛ 1
dans les causes naturelles , par exemple
la mort d'une personne, les diables peu
vent fort bien la prédire par la connois-
sance qu'ils ont des causes de la nature.
La seconde, c'est que Dieu permet juste
ment en punition de la vaine confiance
que l'on a en ces prédictions , que quoy
que le diable ne les ait pû dire certaine,
ment elles arrivent comme il les a dites.
Combien de fois cela s'est-il vû dans les
prédictions des Astrologues, qui n'ont ny
l',espric ny la connoiflance des demons >
Mais secondement ces personnes sont
dans un grand danger d'illusion , quand
même on seroit asturé que les ames qui
ont dts revelations & visions sont con
duites de l'esprit de Dieu;car le Prophe
te ne parle pas toujours en Prophete, &
ceux qui ont de l'experience sçavent que
ces bonnes ames quelquefois se trom
pent , prenant leurs pensées pour celles
de Di: u.Quand on lit dans l'une des Epî
tres de sainte Catherine de Sienne , que
parlant à Dieù,ellc luydit qu'il sçaitque
la verité est que la sainte Vierge a esté
conçue en peché originel ; qui concluroit
de-là, comme ont fait quelques uns, que
c'est une revelation divine, se tromperoit
bien sort ; la bonne Sainte disoit sa pen-
ïee comme elle en avoit este instruite
.501 Le Règne de Dieu
dans l'opinion de son Ordre ; & en la di
sant, elle nelaillbit pas de croire que ce-
toit une pensée de Dieu ; puisqu'en luy
parlant , elle disoit , vous sçavez, ô mon
Dieu , que c'est la verité. Sainte Brigitte,
dont les revelations ont esté autorisées
dans un Concile, declare hien le contrai
re , & dit clairement , qu'elle a eu reve
lation que la tres-pure Mere de Dieu a
esté exempte du peché originel en son
lmmaculée Conception. De plus le dé
mon se mêle dans les visions, & revela-
lions. Il a paru à sainte Therese trois ou
quatre fois en la figure de Nôtre-Sei
gneur , & luy a dit plusieurs fois des pa
roles interieures;il est vray que la Sainte
découvrit l'illusion , que l'on reconnoîc
pour la grande difrèrence qui s'y rencon
tre , & les veritables communications de
Dieu ; particulierement cela est apperçâ
par les personnes qui ont experience de
l'un & de l'autre ; mais aprés tout , ces
personues-là même y sont aussi trompées,
témoin la Bien-heureuse Catherine de
Boulogne, qui durant trois ans fut dans
l'illusion , le diable luy paroissant sous la
forme de Nôtre- Seigneur , & de la tres-
socrée Vierge , fans qu'elle s'apperçût de
la tromperie.
En troisième lieu il y a encore du dan
ger quand bien il n'y auroit nul doute que
en l' Oraison Mental e. 50$
les revelations ne rastent de l'esprit de
Dieu ; non pas qu'elles ne soient indubi
tables , l'Esprit de Dieu étant la verité
même ; mais à raison de l'application
qu'en fait l'esprit humain , qui les prend
d'une autre maniere que l'esprit de Dieu
#e fait ; vous serez martyr , fut-il revelé
à un saint personnage ; mais l'Esprit de
Dieu l'entendoit du martyre d'amour.
Encore 40. jours & Nive íera dérruite,
sut- il encore revelé au PropheteJonas ,
mais l'Esprit de Dieu entendpit , supposé
que les Ninivites neíflcht pas penitence.
Ceux là donc manquent grandement
qui consiiltent ces personnes de visions
& revelations ; depuis que Dieu nous a
parlé par son Fils , c'est à fa divine pa
role qu'il nous a revelée ou par fa propre
personne, ou par son Eglise que nous de-
vons nous arrêter. J'ay connu une per
sonne de grand merite, qui ayant con
sulté dans le Royaume & hors du Royau
me quatre personnes conduites par ces
voyes extraordinaires touchant l'état
d'une personne decedée ; deux eur#nt re
velation qu'elle étoit bien avant dans les
feux du Purgatoire ; & deux autres qu'el
le en étoit sortie, & qu'elle étoit dans le
Ciel. Voila le bel efrêt de ces consulta
tions : Mais l'histoire nous apprend, que
de grands Saints , & quiavoient beau
. J04 Le Règne de D i e tt
coup de communications du Ciel, se sont
partagez dans des affitires de la derniere
consequence pour la gloire de Dieu , &
Le bien generai de l'Eglise universelle;
les uns par exemple dans un temps de
schisme soutenant le veritable Pape, &
lesautres l'Antipape ; cependant vous
verrez des -gens de bien , agiíílant par des
revelations de femmes, decider de toutes
choses avec une affurance derniere , rai,
fànt passer leurs sentimens pour des ora
cles , soutenant avec opiniâtreté ce qu'ils
íçavent par ces voyes , exigeant avec im
petuosité , & même vexation que l'on
faste ce qu'ils pensent, &c ne faisant au
cune difHculié de dire les deffàuts & pe
chez d'autruy, selon la pensée de ces fem
mes, ôtant la reputation des morts aussi-
bien que des vivans, parce que ces crea
tures ont revelation des estais de l'aurre
vie à ce qu'elles disent. On laisse aux
Theologiens à examiner avec qu'elle
conseience on peut diffamer le prochain,
soit mort ou vivant, en disant ce que l'on
apprend par des revelations de femmes :
çar s'il n'est pas permis de publier les vi
ces certams,quandils ne sont pas publics,
que doit-on dire de ceux qui en mani
festent sous pretexte de connoissances par
voye de revelation ; & ce qui est bien
digne de compassion , c'est de voir ces
gens
EN l' O P- AIS O N MEfJTAtE. JOJ
.gens qni agillent de la forte , condamner
d'illusion & de tromperie, ceux qui ne
s'arrestenr pas à leurs visions.ou ci oyent
les revelations qui leur font contraires ,
s'aveuglant jusqu'à ce point là en voyant
le danger des autres qui se conduiíent
par ces choses extraordinaires , de ne pas
voir le même peril où ils íònt , & qui
souvent est incomparablement plus
grand , & dont les suites font plus à
craindre.
Pour les lectures & sermons , il y a des
ames à qui ils fervent peu, & qui à peine
peuvent lirej & font peu touchées de ce
qu'elles entendent. Les Saintes Cathe-
rines & .Angeles fouíKoient quelquefois
beaucoup d'entendre parler de Dieu , ou
d'en parler ; parce que tous nos termes
estant pris des creatures, ils donnent des
bornes à tout ce qu'ils expriment , & les
plushautes pensées que l'on a de Dieu en
sorft infiniment élo gnées. Ces amcs donc
ne peuvent gue res lire que les Livres qui
font conform-s à leur estat. Il est cepen
dant à propos qu'elles affisttnt qnelque-
fo'S aux Smnons pour rendre toujours
ce respect à la parole de Dieu , & pour
donntr bon exemple.
snfin. quedoit on direde tous les abus
qui font tant crier , & que l'on dit qui fe
rencontrent dans les voyes de l'C raison.
Y
jo6 Le Règne de Die u
Il faut laister crier , perseverer aveefide-
lité , & se corriger des abus que l'on
pourroit commettre. Le diable trompe
de certaines ames , aprés qu'elles ont
beaucoup éclatté pour tâcher de décrier
celles qui agilsent par l'espritde Dieu ;
Carie monde prend icy facilement le
change, attribuant aux unes ce qui est
arrivé aux autres.Le diable fait ses efforts
ponr rendre ridicules des personnes d'O
raison , specialement dans les Commu-
nautez ; les faisant même maltraiter de
paroles , de mépris , & d'effèts ; les fai
sant voir comme gens inutiles à la mai
son , & en donnant de l'aversion ; touc
cela pour les décourager & pour faire
peur aux autres. S'il y en a qui font des
indiscretions , qui se ruinent la santé,qui
perdent le temps, qui ne s'acquittent pas
de leur devoir, qui expliquent mal les
choses mystiques , qui ne soient pas assez
entendus dans les voyes spirituelles; il se
sert de tout cela pour fiire crier contre
rOraisonen general,pallant 3e l'abus qui
n'est pas bon à l'état qui est tres-saint. Il
fait imposer quantité de choses à ces per
sonnes, ou fait mal expliquer leurs paro
les ou actions ; mais il faut se tenir à la
conclusion de la grande sainte Therese :
q,ie le monde crie & s'abîme s'il veut , il
faut être fidele à la saint» Oraison.
h n l'Oraison Menïaii, 507

CHAPITRE V.

De U DlreBìoH.

IL estvray, ô adorableJesus,que vous


êtes l'Ange du grand Conseil , que te
Pere vous a mis toutes choses entre les
mains , que vous ctes le veritable Direc
teur des ames , que vous en êtes le Maî
tre , & que vous enseignez en tonte ve
rité les voyes de Dieu. C'est vons ô di
vin Directeur qui les dirigez, qui les con»
seillez,qui les gouvernez par la direction,
par les conseils, & pat la conduite de vos
veritables serviteurs : tout nôtre salut tst
en vôtre unique nom, en la vertu duquel
nous pouvons tout ce que nous pouvons ;
.& sans cette vertu nous ne pouvons rien
du tout & meritons l'Enfer. Cependant
ce divin Directeur veut se servir de ses
serviteurs pour apprendre les voyes de
Dieu ; & il les amis en son Eglise , afin
que les peuples recherchent de leur bou
che la science du salut. Il veut donc ce
Directeur adorable, & cet aimable Sau
veur acheminer les ames à son Pere par
les Directeurs visibles de son Eglise, il les
appelle à cette fin, & leur répand ses gra
ces pour ce lujet ; & il ne tient pas à son
jóS Le Regne n e DiEW
amour excessifque nous ne marchions
dans le chemin de la paix & de la verité,
Mais les Saints n'ont pas laissé de dé
plorer lc petit nombre de ceux qui ne
s'égarent point dans les voyes du salut ,
& souvent par la faute des guides ; soit
,parce qu'il y en a beaucoup qui dirigent
sans vocation , & ainsi ils n'en ont pas la
grace ; soit parce qu'en ayant la grace
ils la reçoivent en vain , & n'en font pas
un saint usage. C'est ce qui a fait avancer
une parole qui sembleroit bien hardie en
la bouche d'un autre , que celle du grand
Evêque de nos jours S. François de Sales:
qu'entre dix mille Dii eóteurs à peine s'en
trouveroit-il un seul qui eût tcutes les
qualitez requises.Ce sentiment bien pesé
est peut être une chose qui en marque
,plus le besoin ; car de dire qu'entre dix
mille, à peine y en a- rtl un seul ; c'est
tout ce que l'on peut dire en ce su,et pour
en faire voir la necelìtc. Elle est bien
grande , car comme il a esté dit ailleurs,
Disu ne fait pas ordinairement des mi
racles , & l'experience fait voir q.ie si
l'on tombe entre les mains d'un bon Di-
rectenr.on avancera beaucoup, & qu'au
contraire l'on demeure par faute d'un
bonguide.SainteTheresereconnoît c'tte
verité par fi propreexperience.il ft t ou-
ve donc , selon le sentiment des Saints ,
in l'Or. ai son Mentale. 50$
tres- peu de verirables Directeurs , ce qui
cause un tres-grand mal dans les ames.
Il n'y a pas lieu d'en douter , aprés le té
moignage de Nostre-Seigneur, qui nous
apprend , que si un aveugle conduit un
autre aveugle , ils tombent tous deux
dans la solie. Ainsi c'est un tres- grand
'malheur à ceux qui sont pourvus d'un
mauvais guide ; c'est ce qui nous oblige
pour la gloire de nôtre divin Maître , &
de fa tres sainte Mere nôtre Auguste
Dame,d'en écrire quelque choseínon pa;
félon noslëntimensqui ne sont rien, mais
dans la doctrine & experience des Saints.

CHAPITRE VI.

Des áfualitez du Dìretteur.

IL est important , dit le Bien-heureut


Jean de la Croix en la vire Flamme
de l 'amour , à lame qui veut profiter a
& qui ne veut pas tourner en arriere t
de bien cqnsiderer entre les mains de qui
elle fe met ; parce que tel le Maître, tel
fera le Disciple , & tel le Pere , tel fera,
le Fils. Sainte Therese dit au chapitre
quatriéme de ía vie, ces paroles :Je n'ay
point trouvé de Maître , je dis de Con
fesseur qui m'entendît bien , quoy quf
fio- Le Regne de Diett
j'aye cherché l'espace de vingt ans ; ce
qui m'a apporté beaucoup de p;éjudice
pour tourner souvent en arriere , & en
core pour me p;rdre du tout ; & au cha
pitre 13. qu'elle a connu des ames qui de-
meuroient fans avancer par la faute du
Directeur, qu'elle en a vû quelques-unes
qui ne sça voient que devenir , parce que
les Directeurs n'ayant pas la connoillàn-
ce des choses de l'esprit, affligent lame
St le corps , Sc empêchent l'avancement.
C'est donc un ttes-grand mal de vouloir
diriger les ames fans être pourvû des qua
rtez neceísaires, &à l'instantde la mort,
ces Directeurs auront un terrible compte
à rendre à Dieu.
Or la science & la discretion , selon le
sentiment du Bien-heureux Jean de la-
Croix , font le fondement de toute bon
ne direction. Le Directeur doit être
docte , puisqu'il est le dépositaire de la
science des voyes de Dieu , conformé
ment à ce qui est écrit , que les lèvres du
Prêtre gardent la science. Il doit discer
ner entre la lèpre , & la lèpre , le peché ,
& le peché, le bien , & le bien , & le
bien d'avec le mal , & le mal d'avec le
bien. Il est comme la bouche du Sei
gneur, separant le precieux d'avec le vil,,
& il luy ouvre les lèvres pour annoncer
sà.loiiange , signifier ses ordres , & deela-
* N 1 ' O K A I S O W M I N T A L E. 5II '
íer ses volontez : mais si fa bouche me
dite la sagesse, ruminant , recherchant
dans les Livres divins , & les écrits des
Saints Peres & Docteurs les lumieres ne
cessaires pour la conduite des ames , fa
langue ne profere que des paroles de ju
gement , par l'application discrette qu'il
en fait en temps propre , conformé
ment aux dispositions de lag race , & se
lon le mouvement de l'Esprit d* Dieu
qu'il reconnoît dans les ames. Il doit
donc être prudent aussi bien que sçavant.
U doit être grandement patient, & l'on
peut dire que les marques de son minis
tere, aussi-bien que celles de l'Aposto-
lat de saint Paul , doivent être en toute
patience. C'est une vertu qui n'est pas
peu necessaire ; l'experience faisant voir
tous les jours le grand besoin que l'on en
a en la conduite des ames, dont il faut
supporter les dcftuuts , & le peu d'avan
cement avec une charité tres-grande :
autrement oh les rebutte, & quelque
fois on est cause de leur perte. 11 doit"
être doux , affable, & humble de cœur ,
à l'imitation du Souverain Directeur des
ames ;& la douceur est une qucâlitc fi'
requise dans un Prêtre , que l'Eglife a
établi une irregularité ; c'est-à-dire un
empêchement pour le Sacerdoce , qui
provient du dsfràut de mansuétude.
Yiiij
'ju Le Regne de Dieit
Mais il doit être grandement experi
menté , dit sainte Therese au chap. 13. de
sa vie : car s'il ne l'ctoit , il peut gran
dement faillir , & H vaut mieux , dit cet-
te Sainte , que la doctrine lny manque ,
pourve u que l'on confere avec des per
sonnes de doctrine quelquefois. Cette
condition est bien à remarquer ; car fans
cela on seroit exposé à bien des erreurs,
Nôtre Sainte assure que les diables crai
gnent les Doctes qui font humbles ; car
autrement ils luy servent de jouet ; qua
cesp' rsonnes sçivantes ne l'ont jamais
trompée : & au chap. 13. que nous venons
de citer , qu'il est bien important que le
Maître foie prudent, qu'il ait bon juge
ment , qu'il soit experimenté , & que si
ensemble les lettres s'y rencontrent , c'est
un tres-grand bien ; mais que si toutes
ces choses ne se trouvent, que les pre
mieres font plus importantes ; c'est-à-
dire la prudence , ou bon jugement , Sc
l'experience. Au chap. 34. de sa vie , elle
enseigne que c'est, un abus de penser au
trement , & de vouloir connoître l'espric
sans l'avoir. Il faut donc sçavoir dans la
doctrine de cette Sainte , que la science
fst necessaire pour prendre garde qu'à
l'interieur & exterieur tout soit confor
me à la voye naturelle, lorsqu'on opere
par l'entendement dans les limites de la
ÉN l'OnAlSON MlNTAlE. JI{
nature ,& dans les choses surnaturelles
que tout soit consorme à l'Ecrirure,mais
qu'il faut de l'experience pour acheminée
l'ame à Dieu dans les voyes sublimes de
la perfection. Elle enseigne cette doctri
ne au chap. 34. de fa vie , que nous ve
nons d'alleguer , où elle dit : qu'un hom
me Docte peut gouverner une ame dans
une voye extraordinaire, en voyant si
ses graces ne sont pas contraires à l'Ë-
criture Sainte ; mais pour le reste , qu'il
ne se rompe point la tête , & ne s'alcm-
bique pas 1c cerveau , qu'il ne pense pas
comprendre ce qu'il n'entend pas, & qu'il
n'étouffé point l'esprit : car quant à cela,
elles ont un plus grand Maître qui les
conduit , & elles ne sont fans Directeur
ny Superieur. Que le íçavant s'Lumilje
de ce que Nôtre- Seigneur fait une petite
vieille plus sçavante que luy,quoy qu'il
soit tres-éminent en doctrine. Quand
donc la Sainte aíïèure , comme nous l'a
vons dit , que les Doctes ne l'ont jamais
trompée , elle entend dans les conseils
qu'elle en a reçus pour regler l'interieur
& exterieur dans la voye naturelle, 8c
pour ne rien penser dans les choses sur
naturelles, que conformément à la Foy
Catholique • mais pour le reste elle de
clare nettement qu'ils ne se rompent
point la tête, & que c'est un abus de
YV
ji4 Le Régne dï Dieu
croire que l'on entendra avec les années
ce qui nc se peut sçavoir en aueune ma
niere que par l'experience.
C'est ta doctrine de saint Bernard ,sur
les Cantiques ,, où il dix : l'intelligence
ny. comprend qu'autant que l'experience
y atteint ; & H en rend la raison^n un
autre,lieu fur les mêmes Cantiques par
ces paroles. Comme celuy qui est igno
rant da Grec n'entendra pas celuy qui le
parle , de même la langue d'amour ft ra
Barbare à celuy qui n'aime point. Saint'
Bonaventure en fa preface de la Theo
logie mystique est de même sentiment
car il remarque que cette sagelse en cela
est difE rente de toutes les autres scien
ces^ parce qu'en elle il faut avoir Pufage
auparavant que d'entendre ; & au cha
pitre 5. il dit que plusieurs sages & Doc
teurs n'arrivent pas à cette sageílè , s'en '
mo<rquent , & par fuite combattent m?
celácontre Dieu , qui en est letres hauc -
distributeur. C'est pourquoy il ajoûte ces s
paroles. Je pie avec le bien heureux
faint Denis , Sc qui plus est , avec Jesus-.
Christ", celuy qui regardera cét écrit , dé-
ne lè point manifester à ces Philosophes '
ignoransqui menent une vie chamelle..
Gerson en si Theologie mystique ensei- -
gne la même chose , . dilaht ' qu'il y en a :
qm enflez da vent de lcui Philosophie
in i'Or'aison Mentale. 5*5 :
foulent avec leurs pieds sales tout ce
qu'ils ne goûtent pas & déchirent d'une
dent canine tout ce qu'ils n'entendent
pas ; & il assure qu'il faut cacher les pa
role? mystiques à plusieurs sages & let-
trez, qui font nommez sages Theolo
giens. Un grand esprit , c'est l'Eminen-
tissme Cardinal de Richelieu , en son
Livre de la Perfection , a laide par écrit
avec beaucoup d'humilité ses sentimens-
fur ce sujet , par ces dignes & humbles
paroles :Jebiss." un plus long examen à
faire de la Theologie mystique à ceux
qui la connaissent par une longue &
sainte experience , & en scavent auííi
bien tous les replis, que ceux qui me'
resiemblent les doivent reverer avec hu
milité sur la simple connoissance genera
le qu'ils en ont , laquelle bien quevraye
& certaine les laisse néanmoirs dans une
telle obscurité des circonstances parti
culieres , qu'ils ne font pas plus íçavans
en ce qui est de leur détail, que les aveu
gles en la distinction des couleurs ; 1*
pratique étant la feulé- Theorie de cette
haute Theologie. Dieu ne permet pas ,
dit la bien-heureuse Catherine de Genes,
qu'une ame connoiste cét amour , sinon
celle qui approche de ce même amour.
Pour ce chemin , enseigne le bien heu>
rctfxF'ère Jjiaa dt la Gròix en la vive^
Vvj
yt$ t iRííni ie D rí tr
flâme d'amour , l'amé à peine trouver*
un guide capable , assorti de toutes les
parties dont elle a besoin; car pour con
duire l'esprit , encore que le fondement
soit la science & discretion , s'il n'a tou
tefois l'expericnce du tres haut, il n'y
acheminera pas l'ame quand Dieu l'y
attire , & !uy pourroit faire beaucoup de
tort. 11 y a des Peres spirituels, dit-il
encore , qui faute de lumiere & d'expe
rience nuisent plus aux ames qu'ils ne
kur servent , ressemblent aux ouvriers de
Babylone , qui faute de s'entendre por-
toienr une matiere pour l'autre , & con*
fommoient ainsi le temps en vain. Le Pere
da Pont de la Compagnie de Jesus , rap^
porte , que le Pere Baltazar Alvarez suc
élevé dans l'Oraison passive, parce qu'il
devoit être le maître spirituel de plu
sieurs ames d'oraison ; & c'est une con
solation à une ame , dit ce Pere , quand
son Directeur luy dit : l'ay pafTè par là ;
cecy , & cela m'y est arrivé. J'ajoûte
que c'est specialement u.i secours indi
cible pour les ames qui ont des peines
que l'on entend , fans qu'il so« besoin de
les expliquer Enfin ce même Serviteur de
Dieu , le Pere Baltazar Alvarez, parlant
des Directeurs qni n'ont pis d'experince,
dit :Ce!uy qui n'aura pis appris le Grec,
le pourra encore moins enscigaer . & il
*M l'OfcaISO'N MlNTAtt. JÎ7
asïïire qu'il faut dire le même d'un Pere
Spirituel qui ne peut instruire de ce qu'il
n'* jamais experimenté , touchant les
voyes les plus élevées. Mais on prut dire
à ceux qui ont pallè par les états les plus
difficiles & les plus sublimesces paroles^
par rapport à celles que les Apôtres di;
rent à Nôtre- Seigneur : Nous connois-
sons maintenant que vous sij tvez tout ,
& n'avez besoin qu'on vous interroge ,
c'est pourquoy nous croyons que Vous
êtes venu de Dieu.
Enfin la probité de vie est necessaire aa
Directeur. C'est pourquoy sainte The
rese parlant des Serviteurs de pieu qui
assistent le prochain , s'écrie. O mon Je
sus , que fait une ame> embarraííée de
vôtre amour ! combien devrions- nous
supplier sa divine Majesté de la lailser en
vie. Ah que ceux qui sentent le même
amour devroient bien , s'il leur étoitpoli
sible, suivre par tout ces ame s.Elles s-en-
tr'aident beaucoup à pâtir. Eiles sont
semblables aux Soldats , qui pour s'en
richir desirent des guerres. Le travail est
leur exercice & leur employ. Au con
traire , pour les gens du monde , leur
conversation est à soir. Celuy-là se perd
qui suit un perdu. Au chap. ^9. de sa vi^,
elle dit qu'elle ne fait que desirer qu'il' y
ait des personnes détachées , particulie
5tff II B Regne d e Dieu'
rement celles qai s'employent pour îè
prochain. Dans la troisième demeure du
Château Interieur, elle declare qu'il faut
que le Directeursoit saint ; cela encou
rage , ajoûte-t'elie, c'est comme les petits
oiseaux qui ne pouvant si-tôt imiter leurs
peres qui fe lancent a tire d"aîles dans les
airs,néanmoins se drcllènt peu à peu. Les
Directeurs qui font encore dans les atta
ches , dans l'estime des choses font bien
peu propres à en persuader le mépris ::
C'est ce qui fit dire à saint Pierre d'Aican-
tara , donnant avis à sainte Therese qu'il
ne les falloir pas consulter , quoy-que
bons esprits & /ça vans sur la matiere de '
la perfection ; auflí là Sainte disoit en
suite que pour bien entendre lesvoyesde
Jesus. Christ, ilfalloiten être dans la'
pratique. Elle l'avoit bien connu par son '
experience , ayant consulté plusieurs sça-
vans , ils 1a diííìiadoient tous de vivre en
panvi eíé ; Marie dejefns/emme devote,
qujîà pratiquoit , luy p.-rsuada , & /aint
Pierre d' Alcanura, le grand amy de la-
pauvreté, l'y exhorte , & luy écrit que
le conseil d'un Dieu ne sçauroit jamais^
manquer d'être bon, que les veritables
pauvres menent icy bas une vie bien*
heureuse. Helas comnvnt pouvoir souf
frir d'être riche à la veuë d'un Dieu p*u-i
vrc , Vicriòk cette Sainte , qut écrivant:
SN l'OKA'ISOH M EHTA tï. flj
à la Mcre Anne deJesus Prieure de Reas,
au sujet des Directeurs de sainte vie, luy
demande : je trouve , ma fille, que vous*
avez bonne grace de vous plaindre,
ayant là mon Père Jean de la Croix, qui
elt un homme tout celeste & divin. Je
n'ay point trouvé un homme semblable
à luy , ny qui excite tant les ames à fui-
yre le chemin du Ciel. Vousnc sçauriez
croire ce que je relTens.étant privée d'ua
tel secours.Confiderez que vous postèdez
un grand tresor en ce S iint. Que toutes
les Rel gieulès de vôtre maison le tien
nent en grande estime,qu'elle trantent 8c
communiquent avec luy de leurs ames
& elles verront quel profit elles font , &
combien elles s'avancent en la voye de
l'elprit . car Nôtre- Seigneur luy a donné
pour celâ une grace particuliere.

CHAPITRE VII.

Ce mtlt D'mcleurdoh faxrt tnU conduits


dés ames.

COmme la vocation divine aux ercr*


plois , est le fondement des bene
dictions que Dieu tout bon y répand ; .
aullì le défa ut d'appel est la cause de tous ,
les desordres qui y arrivent. Celuy donc
jiO Le Règne »e Diiu
qui voudra s'employer en la direction
des ames , doit examiner avant toutes
choses si Dieu l'y appelle , & en prendfc
bon conkil à loisir , & fans se hâter , de
personnes intelligentes , sages & experi.
mentées.L"S meilleurs intentions ne fus.
fisent pas ,il seutque Dieu veuille & de»
mande de nous les choses , auparavant
que de les vouloir , & les faire ensuite ,
sans se preller par activité de nature , à
l'excmpledu Fils de Dieu qui a attendu
tant d'années auparavant que de paroi-
tre publiquement. M faut entrer dans les
emplois & y perseverer dans la pure vue
de l'interêr de Dieu seul , se separant au
tant que l'on peut en la vertu de Nôtre-
Seigneur de tout autre mélange. L'on
doit avoir horreur de tout interêt propre
qui peut serencontrer en la duíct ondes
personnes riches Sc illustres , n'en atten
dant aucune recompense , soit pour soy,
soit pour les maisons où l'on est , n'y re
cherchant aucun éclat & honneur , les
mépris & la confusion étant le partage
des Di'cip'es d'un Dieu- homme crucifié,
ne prétendant pas s'établir par les con-
noiflances de ces personnes, & par les
habitudes q l'e'les donnent , & renon
çant entierement à toute l'estime qua
lêur conduite peut donner .0ii celle des
ames éminentes en sainteté P ne s'en
EN l'Oraison MENTALE. fii
prévalant , 8c n'en parlant que dans la
necessité. On doit encore grandement
veiller à la douceur & satisfaction que
l'amour propre peut prendre dans la
conversation des personnes aimables que
l'on dirige ; il est bien aisé à l'amour pro»
prede s'y glisser, soit à raison de l'esprir,
de l'humeur,dela douceur , ou d'au,
tres ciualkez agréables ; & lì le Direc»
teur n'y prend garde , sous pretexte de
travailler pour Dieu , il satisfera beau-
coup fa nature , & il verra qu'au juge-
ment de Dieu ses œuvres se trouveront
Vuides. Il y a des directions où l'on ne
rencontre rien que de doux 8c d'agrea»
ble , & òû la Croix du Fils de Dieu h
peine paroît ; tout y est dans l'applau-
dissement , c'est ce qui est bien à crain
dre. La grande maxime donc du Direc.
teur , est d'avoir en horreur tout inte,.
rêt , & ensuite de tâcher d'en donner des
marques en tontes choses. Il est bon dil
dire icy que le Pe