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L'Homme

Le Charme de la syrinx
Claudine Vassas

Citer ce document / Cite this document :

Vassas Claudine. Le Charme de la syrinx. In: L'Homme, 1983, tome 23 n°3. pp. 5-39;

doi : https://doi.org/10.3406/hom.1983.368413

https://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1983_num_23_3_368413

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LE CHARME DE LA SYRINX"

par

CLAUDINE FABRE-VASSAS

A Yvonne Verdier

La castration des cochons est le geste décisif, celui qui rend possibles leur
accueil dans la maison, leur élevage, leur engrais. Comme les agronomes latins
raffirment déjà avec force justifications, aucun animal domestique ne réclame
aussi impérieusement cette intervention radicale et aucune n'exige autant de
savoir-faire1. Dans cette espèce en effet, la mobilité extrême des humeurs oblige,
pense-t-on, à châtrer aussi les femelles à l'engrais, à opérer donc profondément à
l'intérieur du corps. Mais les mâles eux-mêmes présentent souvent des
malformations anatomiques : testicules cachés ou descendus seulement à demi, fréquentes
hernies inguinales..., autant d'anomalies que le châtreur doit déceler et identifier
pour pouvoir intervenir2. Aussi la castration du porc et de la truie s'impose-t-elle,
avec des nuances dépendant de l'âge et de la taille du patient, comme la plus
complexe des chirurgies vétérinaires, et le châtreur de cochons — cresta-pôrcs
occitan, sanatrujas catalan, castraporcelli italien — incarne-t-il l'aristocratie de
cet office. D'ailleurs, jusqu'au milieu du xixe siècle parfois, c'est aussi sur les jeunes
garçons qu'il exerçait sa science d'opérateur de hernies testiculaires et de faiseur
de castrats3.

* Ce texte est tiré d'une étude, commencée en 1970, sur la place du porc et du sanglier
dans les sociétés de la Méditerranée occidentale, et conduite au Centre d'Anthropologie des
Sociétés rurales (EHESS-CNRS), à Toulouse.
1 . On trouve la première description précise de la castration de la truie dans Aristotk,
Histoire des animaux, IX, 50, mais il ne mentionne pas la castration des mâles dont on peut
supposer qu'elle existait déjà au ive siècle av. J.-C. Pour les auteurs latins, voir Pline,
Histoire naturelle, VII, 77 ; Columelle, De re rustica, VII, 9. Retenons parmi les
nombreuses descriptions médiévales et modernes : Etienne & Liébault 1598 : 106 ; Sode-
rini 1907 (env. 1593) : 73-75 ; Liger 1740 : 318.
2. L'ouvrage de référence reste l'œuvre, à la fois technique et historique, du vétérinaire
toulousain J. Gourdon (i860 ; castration du porc : 301-307 ; de la truie : 465-486).
3. La castration ou la demi-castration des jeunes garçons requérait des techniques très
proches de celles du châtreur de truies ; nous étudions en détail celles-ci et leurs opérateurs
dans un ouvrage à paraître : La Bête singulière.

L'Homme, juil.-sept. 1983, XXIII (3), pp. 5-39.


6 CLAUDINE FABRE-VASSAS

Le personnage, celui que nous avons rencontré dans les Pyrénées


languedociennes (Pays de Sault) et les Cévennes occidentales, celui que nos témoins occitans
et catalans ont évoqué, est à la hauteur de son art. Si le marchand et le langueyeur,
les deux autres « forains » qui président à l'introduction du cochon dans la
maison, sont tous deux marqués au rouge, le châtreur l'est plus encore. Comme ses
comparses il arborait, en Languedoc, la veste rouge ; le dernier châtreur du Pays
de Sault que nous avons connu se coiffait d'un bonnet écarlate. Mais l'homme
est en outre souvent roux de poils et de cheveux, et surtout rouge de complexion,
car toute castration s'accompagne de libations copieuses4. Il est aussi, par
excellence, un homme de la route. Son périple le conduit plus de six mois hors de sa
maison. Mais il n'est pas vagabond pour autant. Les châtreurs béarnais, qui
régnèrent sur la profession en France et dans la péninsule ibérique depuis le
xvie siècle au moins, avaient des itinéraires fixes et réguliers : ils châtraient à
l'aller et se faisaient payer au retour si l'opération avait réussi. Transmis de père
en fils, le métier se traduisait, en vallée d'Aspe et d'Ossau, par une évidente
richesse, une position sociale respectable5. Enfin et surtout, dès qu'il arrive au
village pour y exercer son art — en général sur la place et toujours près d'une
fontaine —, le châtreur est très entouré. Il suscite de la part des femmes et des
enfants une attention passionnée mais craintive. Ne possède-t-il pas un « secret »
— que seules quelques lignées se transmettent jalousement — pour affronter et
gouverner le sexe du plus insaisissable animal ?
Le châtreur est en effet, selon les lieux, en français et en occitan par exemple,
Y affranchisseur qui libère du destin biologique, Yareglaire qui règle le flux des
humeurs, le sanaire qui guérit, Y arengaire qui met en ordre, et enfin Yadobaire
qui adoube, qui fait passer la bête dans l'ordre domestique6. Cette opération
capitale nécessite une bonne connaissance des rythmes du corps et du temps, une
certaine compétence d'anatomiste, des gestes rapides et sûrs mais, quand il s'agit
d'un cochon, rien n'est vraiment acquis, le mâle incomplet et la truie adulte sont,
en particulier, souvent réfractaires à toute mise au pas. Confrontée à cet être
fuyant, mal maîtrisable, la simple pratique ne suffit pas et le châtreur de cochons
va devoir jouer de toutes les possibilités de ses outils, de ses emblèmes.

A
4. Mistral 1878, II, s.v. « sanaire ». L'une des très belles évocations du châtreur « rouge »
est celle de Carlo Levi, dans Le Christ s'est arrêté à Eboli, Paris, Gallimard, 1948 : 174-177.
Sur l'ambivalence de la rousseur, voir Yvonne Verdier 1979 : 46-49, et Niedermeier 1963.
5. Marca 1640 : 256-257 ; Butel 1894 : 148-149 : Baulny 1978. Les châtreurs béarnais
descendaient jusqu'en Andalousie ; vers le Nord, ils ont laissé d'importantes traces dans le
vocabulaire : le terme « béarnais » signifie « châtreur » à Fouquebrune (Charente), dans le
centre de la Corrèze, au nord-est du Tarn et dans la zone aveyronnaise limitrophe (voir n. 6) .
6. Atlas linguistique du Lyonnais, carte 323 ; A.L. [...] de la Gascogne (Séguy 1954-1973),
c. 1383 ; A.L. du Massif Central, c. 436 ; A.L. [...] du Languedoc occidental (Ravier 1982, II),
c. 391 ; A.L. de l'Ouest, c. 483 ; A.L. de la Bourgogne, c. 1134.
LE CHARME DE LA SYRINX

L'outil et l'instrument

Zapf, Zapf, Pfeife ! Tuit ! Tuit ! La flûte !


Auf dem Mûhlenteiche Sur le béai du moulin
Steht ein Mann Se dresse un homme
Der heisst Johann Son nom est Jean
Der hat rote Strùmpfe an. Il porte des bas rouges.
Chanson enfantine du Brandebourg7.

A vrai dire, son matériel n'a rien à voir avec la panoplie baroque de la chirurgie
ancienne. Quelques inventaires de trousses révèlent simplement « un jeu de
couteaux, de la ficelle, des aiguilles, une ou deux lancettes ». Mais à côté de ce
nécessaire, l'équipement comprend « une besace en cuir rouge et noire, un sifflet
de buis, un pistolet »8. Deux sacoches donc — la trousse et la besace — contiennent
deux ensemble d'objets : les instruments directs de la castration d'une part, et
de l'autre ceux qu'impose la condition d'itinérant — l'arme pour se défendre et
surtout le sifflet pour s'annoncer. De ce dernier nous apprenons que «
l'équipement du châtreur ne serait pas complet sans lui »9. Ce signal paraît à ce point
associé au personnage que l'un suffit à évoquer l'autre : « Aujourd'hui encore,
quand on entend un son comme ça, Hiii... ! très aigu, on pense immédiatement :
el xiulet del sanaire, le sifflet du châtreur », nous précise un témoin catalan. Tous
les portraits, même les plus rapides, le mentionnent. En Franche-Comté, « le
châtreur venait dans les villages après les foires et sifflait pour prévenir les gens
de son passage » ; en Champagne, « à Rachecourt, autrefois, quelques jours après
les foires, passait le ' coupeur ' qui traversait le village à pied. Il prévenait de son
passage grâce à un sifflet à plusieurs sons ». Le dernier châtreur du Pays de Sault
possédait aussi son fiulet : « Cazals, il avait un sifflet particulier, on savait que
c'était lui qui arrivait », tandis que dans le Haut-Languedoc, on parle de la flauta
del crestaire, la « flûte du châtreur ». Cette ambiguïté terminologique est générale
mais la plupart des descriptions nous éclairent sur la nature de l'instrument.
Ainsi à Cumières, dans la Meuse, vers 1880 :
« Quelques jours après le sevrage, la sevré, chez les uns, ou après l'achat,
chez les autres, il fallait couper les petits cochons, les castrer, les châtrer.
Le coupeur, le hongreur, le châtreur, châtraw, était, lui aussi, un type
familier. Il venait fréquemment et on le reconnaissait à son chalumeau,
son flûtiau : c'était une petite flûte de Pan... Aussi dès qu'on entendait son
chalumeau, ceux qui avaient des petits cochons à couper l'appelaient. »10

7. NlEDERMEIER I963 : 82.


8. L'Émigration... : 11-12.
9. Ibid.
10. La vigne 1933 : 5 ; voir aussi A.L. de la Franche-Comté, c. 671, et « Le Cochon »,
1981 : 35.
8 CLAUDINE FABRE-VASSAS

En effet, le châtreur n'est jamais muni d'un banal sifflet au son unique mais bien
d'une flûte de Pan, d'une syrinx. Associée depuis l'Antiquité méditerranéenne au
monde des bergers et des chevriers, il est à première vue surprenant de la retrouver
avec une telle constance entre les mains du châtreur comme un insigne
professionnel. En fait, plusieurs gagne-petit l'utilisent comme signal. En Galice et au
Portugal le rémouleur et le réparateur de parapluies, dans les Pyrénées le marchand
de lait de chèvre, en Rouergue le chiffonnier, jouent aussi de la syrinx. Mais
d'autres ambulants en usent avec plus de régularité encore.
Le chaudronnier d'abord fut longtemps — du xvne à la fin du xixe au moins —
un joueur de flûte de Pan. « II y a des chaudronniers qu'on peut appeler ambulans,
qui courant la campagne, leur petite boutique et bagage sur le dos, se servent
d'un sifflet à l'antique, à sept tuiaux, pour avertir les habitans des petites villes
et villages où ils passent, de leur apporter à raccommoder les ustensiles et batteries
de cuisine de cuivre ou de fer qui en ont besoin. »u Originaire d'Auvergne, souvent
confondu avec l'étameur dont il partage au xixe siècle les compétences, le
chaudronnier est devenu un de ces « types de la rue » que la gravure campe et qu'un
quatrain équivoque définit ainsi :

« Avec sa voix de loup-garou


Et son sifflet rude à l'oreille
Chacun dit qu'il sait à merveille
Mettre la pièce auprès du trou. »12

Le chaudronnier est donc un « réparateur », « un arrangeur » qui, tout comme le


châtreur, va de place en place. Mais ce qui resterait d'arbitraire dans cette
analogie s'efface quand on découvre que le vieux mot français maignen, qui désigne
un peu partout le chaudronnier ambulant, signifie dans le Jura « châtreur de
cochons », tout comme hongreux et tsatrou. En Cévennes, au milieu du XVIIIe siècle,
la fusion est affirmée par l'Abbé de Sauvages qui, dans son Dictionnaire
Languedocien-Français, définit ainsi le crestaire : « un châtreur de bétail ; ce sont les
chaudronniers ambulans, appelles drouineurs, qui font cette opération, leur
sifflet — crestadouro — est pareil à celui que les peintres et les sculpteurs mettent
à la main du Dieu Pan ou des faunes et des satyres »13.

11. Chomel 1741, I, s. v. a chauderonnier » ; les termes « sifflet de chaudronnier » et «


chaudronnier au sifflet » sont attestés dans tous les grands dictionnaires français des xvne et
xvine siècles. Le Père Mersenne (1975 [1636], III : 227-229) appellera syrinx, dont il traite
rapidement, « sifflet de chaudronnier », parce que « ceux qui sont de ce métier en usent et en
sonnent par les rues ».
12. Sébillot 1894-1895 : 577-598 ; la gravure et le quatrain se trouvent page 581 ;
voir, pour une étude historique, Poitrineau 1980 ; aucun de ces travaux ne s'arrête sur la
syrinx du chaudronnier.
13. Le terme « maignan » est richement commenté par Godefroy (1880-1895, s.v.) qui
signale « magnin » au sens de « hongreur » dans le Bas-Valais, le Jura et le canton de Vaud, ce
que confirme VA.L. du Jura et des Alpes du Nord (note de G. Tuaillon en marge de la
Illustration non autorisée à la diffusion
Ph. i bis. La flûte de Pan du chatreur.
(Détail de la photo i.)
LE CHARME DE LA SYRINX

Le marchand de tamis catalan, lo sedassaire, joue de la même syrinx : « Ce n'est


pas un ambulant des plus connus car son article n'est pas d'un fréquent usage.
Avant de crier il lance un coup de flûte (siringa) très mélodieux et délicat, donc
difficile à transcrire. Il semble que dans le temps, outre les tamis il vendait des
sabots [...] Au village sedassaire et sabotier se consacrent à la castration des
cochons destinés à l'élevage et pour cette raison les qualifie-t-on de sanatruges
[châtre-truies], nom qui par extension s'applique à leur flûte de Pan... »u
Enfin, en Basse-Provence au début du
xixe siècle, le marchand de flûtes parcourait les
rues, vendait et jouait de ses cresto-pouarcs
« châtre-cochon », mais il ajoutait à son petit
commerce la castration des porcelets15.
Ces trois exemples confirment que la syrinx
n'est pas le simple accessoire d'un quelconque
métier ambulant. Tous ces instrumentistes —
chaudronniers, crieurs de cribles ou marchands de
flûtes — sont aussi de « petits chirurgiens », et c'est Illustration non autorisée à la diffusion

à ce titre qu'ils arborent un emblème dont le lien


avec le châtreur de cochons semble maintenant
assuré. Mais tous les petits métiers de la rue
admettent la prééminence de ce dernier : en Galice,
par exemple, les crieurs de parapluies, les
aiguiseurs... jouent certes de la syrinx mais loin de chez
eux, au cours de leurs périples au Portugal ; dans
les campagnes galiciennes ils laissent au châtreur
l'usage exclusif de sa flûte16.
S'il en était besoin, les mots qui désignent Fig. i. Le
l'instrument lui-même rappellent ici et là, dans les pouarcs.
dialectes de France, d'Espagne et du Portugal, d'après
cette relation fondamentale. Pourtant, le lexique [1914] :
de la flûte de Pan est au premier abord fort peu
explicite. En catalan, par exemple, les termes Jlaiita de Pan et siringa sont réservés
à la langue savante et l'on trouve plus communément xiulet, xiulit, ou simplement
flaiïta ; l'occitan abonde lui aussi en appellations génériques : fiulet, siulet, flauta,
qui correspondent au français « sifflet », « flûte ». Il arrive aussi qu'un terme se

carte 735). Sur le chaudronnier-châtreur cévenol, voir Sauvages 1756, s.v. « crestaire ».
Liger (1740 : 318) affirmait déjà : « On les châtre par simple incision [...], il n'y a guère de
chaudronniers qui ne soient experts en cette opération. »
14. Amades 1969 : 544-545 ; voir aussi Griera 1967 (1935), XIII : 74, s.v. «sedassaire».
15. Letuaire 1976 (1914) : 121.
16. flgueira valverde & sampedro y folgar i942, i : 204.
10 CLAUDINE FABRE-VASSAS

spécialise localement : le béarnais pihurlet et ses dérivés désignent la flûte de Pan ;


de même le provençal frestèu et, sans doute, l'ancien français frestel qu'au
xvie siècle, dans ses Contes et discours d'Eutrapel, Noël du Fail associe à notre
praticien en décrivant ainsi les juges campagnards : « Ce sont pauvres gens allant
de village en village comme font les chastreux avec leur fretel. »17 Mais dans les
parlers occitans et ibériques, pour distinguer parmi les multiples flûtes et sifflets
cette syrinx si particulière, une périphrase s'est imposée avec l'unique
qualificatif que nous avons déjà rencontré : xiulet de sanaire, flaiïta de crestaire « sifflet
ou flûte de châtreur ». Une autre série lexicale — cresta-poarcs , sanaporcs — précise
même qu'il s'agit du châtreur de cochons. Or l'examen de ce dernier ensemble
confirme bien ce rapport : à côté du « châtre-cochons », ne trouve-t-on pas en
Espagne et en Catalogne maints exemples du « châtre-truies » — capapuercas,
sanatruges — , le nom de la flûte entérinant ainsi la hiérarchie des castrations,
puisque la truie ne peut être opérée que par ce spécialiste ? Enfin, en ces pays, la
syrinx est encore dite « châtreuse » ou « châtreur » — crestadora, capador — , le
nom l'identifiant à la fonction.
L'objet lui-même — sa matière, sa forme, ses usages ou son histoire — peut-il
nous fournir de quoi penser cette association puisque tout indique que ces figures
de langage participent d'une riche et vénérable réalité ?

Comme le premier exemplaire connu — récemment découvert en Ukraine et


daté du ine millénaire av. J.-C. — , la flûte de Pan de l'Europe méridionale est
polycalame, composée de tubes assemblés en aile d'oiseau18. Son matériau de
prédilection est le roseau que façonnent aussi bien les bergers de la pastorale
antique dont cet instrument est l'attribut, que les enfants qui, tout près de nous,
le construisent par jeu. Anciennes ou modernes, les descriptions se répondent19.

17. Du Fail 1875 (1585), I : 116.


18. On trouvera une photographie de cette syrinx néolithique dans Le Courrier de V Unesco,
juin 1975 : 31. On a longtemps cru — étant donné l'absence de flûte de Pan aussi bien dans
la musique mésopotamienne que, semblait-il, dans la musique de l'Egypte pharaonique —
que l'instrument était grec, ou du moins égéen, et de diffusion assez tardive (ive siècle
av. J.-C). Une série de découvertes archéologiques a mis cette thèse à mal. Outre la syrinx
ukrainienne, citons les syrinx de l'âge du fer (période de La Tène, 700-600 av. J.-C.) dont des
figurations alpines et italiques ont été découvertes (voir à ce sujet Zabiga 1954 '> Hick-
mann 1955 ; Schaeffner 1968 : 279-289). Le texte écrit par Th. Reinach pour le
Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines (Daremberg & Saglio 1873-1912, VIII : 1596-
1600) s.v. « syrinx », reste fondamental. Pour les références aux textes antiques, voir Wille
1967 : Index, s.v. « syrinx ». Pour le domaine français, la meilleure mise au point récente se
trouve dans L'Instrument de musique populaire (pp. 82-86), où l'on insiste à juste titre sur la
continuité historique des formes et des fonctions de cet instrument.
19. Voir Th. Reinach (in Daremberg & Saglio 1873-1912, VIII : 1596) qui transcrit
l'excellente description de Pollux, Onomasticon, IV, 9, et, pour la période contemporaine,
Figueira Valverde & Sampedro y Folgar 1942 ; DoNosxiA & Tomâs 1947 : 134-135 ;
Violant i Simorra 1954 : 380-381 ; L'Instr. mus. pop. : 82-86.
LE LEXIQUE DE LA FLÛTE DE PAN
(ibéro-roman et gallo-roman)
TERME TERME
GÉNÉRIQUE DÉTERMINANTS
SPÉCIFIQUE
« flûte » « flûte (ou
OU « flûte de « sifflet « châtreur » « châtreuse »
Pan » sifflet) de châtreur »
« sifflet » châtreur »
i. flûtiau, f. 6. fresteu, p. 14. xiulet de 21. shiulet 23. chatrou, d. 26. crestadouro, 1. 2
sanador, c. crestador
2. sifflet, f. 7. frestel, f. shiulet 24. sanaire, oc, 1. 27. capadora, c. 2
15. siblet de
3. fiulet, oc. 8. siringa, c, ga. crestader, g. 25. capador, e. 3
cresto-porc, oc.
4. xiulet, c. 9. bufacanyes, c. 22. si blet
16. flahuto de crestadou, oc.
5. musica, 1. 10. sonaveus, c. crestaire, 1.
11. pinta, c. 17. siulb de
crestayre, g.
12. piharet, g.
18. gaita de
13. pihurlèc, g. capador, po.
19. silbato de
castrador, ga.
20. pito'de
castrador,7ga.
Les abréviations correspondent aux langues et dialectes suivants : c catalan ; e espagnol ; ga galicien ; po por
é gascon ; 1 languedocien ; p provençal ; d dauphinois (franco-provençal).
I Lavigne 1933 : 5, Lorraine. - 2, 3, 4 très communs. - 5 Ravier 1982 : c. 391, Domme (Dordogne). - 6
(xnie siècle). - 7 commun en ancien français du xne au xvie siècle : Godefroy 1880-1895, IV, Huguet 1925
8 Alcover & Moll 1977, IX ; Wartburg 1950-1964, XII, s.v. « syringa ». - 9 Alcover & Moll 1977, II
II Alcover & Moll 1977, VIII. - 12, 13 Palay 1980. - 14 Violant i Simorra 1954 : 380. - 15 Mistral 1
1980, s.v. « piharet ». - 18 Chaves i960 : 99. - 19, 20 Figueira Valverde & Sampedro y Folgar 1942, 1 : 204.
(Béarn). - 22 Mistral 1878, II. - 23 Mistral 1878, I, Wartburg 1950-1964, s.v. « castrare ». - 24 Mistra
autoridades (1964/1729). - 26 Mistral 1878, I, Goudelin 1887 (1617) : 10, n. 7, Toulousain. - 27 Alcov
1976 (1914) : i2i, Toulon. - 29 Alcover & Moll 1977, IX. - 30 Sobrino 1705. - 31 Covarrubias 161 i. -
d'après Alonso 1958), Covarrubias 1611. - 33 Alcover & Moll 1977, IX.
12 CLAUDINE FABRE-VASSAS

En Grèce, la variété utilisée pour sa « tige très creuse, presque dénuée de


pulpe et de fibres ligneuses » a pris le nom de l'instrument : suriggias20. Les tuyaux,
mesurés et taillés, sont d'abord maintenus par de la cire molle puis liés d'un fin
cordon. Souvent un roseau fendu, dont les moitiés sont fixées transversalement,
consolide encore l'ensemble. Chaque tube, d'inégale longueur, est fermé à sa base
par un nœud naturel. L'embouchure peut être légèrement biseautée pour
adoucir l'arête que frôlent les lèvres. Parfois ce faisceau est gainé de bois ou de
toile ; ainsi le frestèu provençal a sa partie inférieure, celle que la main saisit,
prise dans une baudruche21.
Telle est la « forme primitive » qui fut très tôt perfectionnée : on connaît en
effet d'anciens instruments dont les tuyaux sont forés dans une plaque de métal,
d'ivoire, de corne ou de bois, d'où leur nom savant de « monoxyle »22. Ces deux
modèles se partagent les Pyrénées : à l'est, dans le Haut-Pallars catalan, c'est le
xiulit de sanaire formé de sept ou neuf roseaux ; à l'ouest, depuis la Bigorre, c'est
le shiulet crestador en buis compact. Mais il ne s'agit là que de dominantes : certains
sanatruges du bas pays catalan usent d'un sifflet monoxyle —- en général
métallique — tandis que des capadores galiciens ou portugais taillent et assemblent
aussi la syrinx de roseau23. Celle-ci reste d'ailleurs le modèle, la référence.
L'instrument compact ne porte-t-il pas souvent, gravées dans le bois ou le fer, quelques
lignes ou une résille qui rappellent la cordelette désormais inutile ?24
La variété des matériaux et des formes nous ramène donc toujours à la syrinx
à la fois originelle et commune, celle dont le roseau est la matière, celle dont la

20. Théophraste, Histoire des plantes, IV, n, 10, cité par Reinach, in Daremberg &
Saglio 1873-1912, VIII : 1596. Le rapport terminologique entre syrinx et roseau est partout
attesté. Sidoine Apollinaire (Poèmes, I, 1) la nomme cannae « roseaux » ; à Minorque, elle
porte le nom de bufacanyes « souffle-roseaux » (Alcover & Moll 1977, II : 711) ; en Slovénie
orientale, plusieurs des termes qui la désignent valent pour arundo phragmites (Kumer
1961).
21. Voir L'Instr. mus. pop. : 86, notice n° 31. Notons que cette baudruche pouvait être
découpée dans une vessie de porc.
22. Th. Reinach (in Daremberg & Saglio 1873-1912, VIII : 1597) fait le point sur les
anciens monoxyles de bois, métal, etc. ; voir aussi L'Instr. mus. pop. : ibid.
23. Des flûtes de châtreurs béarnais sont exposées à Lourdes (musée Pyrénéen), Pau
(musée Béarnais), Bayonne (musée Basque), Toulouse (Conservatoire Occitan), Paris (musée
national des ATP, musée de l'Homme) ; toutes sont forées dans une plaque de buis de 1 cm
à 1,5 cm d'épaisseur, le diamètre de chaque tube étant quasiment constant. La flûte poly-
calame méditerranéenne est décrite par R. Violant i Simorra (1954 : 380-381) • Un ensemble
de syrinx pyrénéennes, deux monoxyles et une polycalame, est présenté et photographié
in Bessaraboff 1941 : 47, fig. 26, 27, 28.
24. L'exemple le plus célèbre de cette syrinx « à résille » est la flûte gallo-romaine trouvée
à Alésia ; voir L'Instr. mus. pop. : 84-85, notice n° 124. Plusieurs syrinx médiévales
représentées dans la sculpture romane offrent cette apparence de « monoxyle lié », soit
horizontalement dans la figuration de 1' « Annonce aux Bergers » du portail occidental de la cathédrale
de Chartres (Reuler 1938, pi. VI), soit en diagonale dans le chapiteau du porche sud de
l'église de Jaca, en Haut- Aragon (Pope 1967, fig. C).
LE CHARME DE LA SYRINX 13

structure n'est pas fixée. Disjoints, ses divers éléments — la cordelette qui lie et
noue, le roseau qui perce et qui taille — ne fourniraient-ils pas au châtreur une
panoplie rudimentaire mais suffisante, un nécessaire à châtrer ?

Le roseau qui taille et qui coupe

Dans la plaine languedocienne et catalane où le roseau à balais commun


(arundo phragmites) et la canne dite « de Provence » (arundo donax) poussent
spontanément en touffes épaisses près des étendues d'eau, les enfants usent
abondamment de ce matériau prolifique. Ainsi fendent-ils les tiges pour en tirer de
rudimentaires couteaux. Comme en témoigne le lexique, cet usage fut sans doute
très largement répandu. Le terme provençal caneu désigne un couteau commun,
mais il vient sans conteste de cana « roseau »25. Les avatars gallo-romans de l'anglais
knife vérifient la dérivation : il donne « canif » en français et « canive » en provençal
sous l'influence du même cana, comme Ménage le suggère déjà26. La chirurgie
pastorale a bien sûr mis à profit cette texture coupante. Lorsqu'une brebis s'est
gavée d'herbe humide, sa panse gonfle à éclater — es botada, dit-on en
languedocien — ; le berger taille alors un roseau en biseau, incise la peau tendre et fiche
le trocart végétal par où la bête se vide27. En provençal, le couteau du châtreur
se nomme chatrou ou castrou, en général son manche est de corne, sa lame d'acier
mais, au dire de Mistral, le terme désigne aussi un mauvais couteau, un couteau
improvisé et surtout un couteau végétal. N'oublions pas enfin qu'en Dauphiné,
juste au nord, le chatrou c'est la syrinx28. Si le roseau peut aussi bien donner la
flûte et le couteau, il est saisissant de voir que parfois la première prête sa forme
au second. Dans l'Ouest français — Berry, Poitou — , le châtreur de cochons est
souvent équipé de la. flame. Le mot intrigue déjà ; il viendrait — via le latin — du
grec phlebotomos (lancette du chirurgien) et il s'applique en effet, en occitan par
exemple, à l'instrument du châtreur. Mais la forme de ce curieux couteau — trois
lames de longueur égale et quatre manches articulés — qui, une fois fermé, aligne
sept épaisseurs de bois et de métal, rappelle la flûte de Pan à la fois une et
multiple29.

25. Mistral 1878, I, s.v . « caneu » ; « caneu » est un « couteau pliant, sans ressort », et
« couteau de caneu [couteau de roseau] » un « couteau commun au manche de corne ».
26. Bloch & Wartburg 1968, s.v. « canif » ; Ménage 1750(1694), I : 297-298, s.v.
« cannif ».
27. SCHMITT 1934 : 84-88.
28. Mistral 1878, I, s.v. « chatrou ».
29. Outre Royer 1981, voir Mistral 1878, s.v. « flèume », « lancette de vétérinaire,
couteau de châtreur », avec la localisation des variantes occitanes ; synonymes : « lanceto » et
« sauneto » ; nous reviendrons plus loin sur ce dernier terme (cf. infra, p. 20, n. 53).
14 CLAUDINE FABRE-VASSAS

Fig. 2. Flame de châtreur. — Les


lames et les manches pivotaient sur
un seul axe, chaque lame se trouvant
protégée par deux manches en corne,
manches en corne "Vs^5"^3^> si bien que pour trois lames ce couteau
comptait quatre manches. (D'après
fil des lames Royer 1981 : 73.)

Ce roseau-couteau est l'instrument spécifique du châtreur de cochons. En effet,


dans les autres espèces domestiques, pour châtrer les mâles, des techniques
d'écrasement, de ligature, de déplacement et de torsion des testicules (le bistour-
nage) dispensent, dans la majorité des cas, de toute incision. La glande séparée de
ses cordons nourrissiers se dessèche sur place. Cette façon de faire n'est guère
possible pour les cochons chez lesquels la poche testiculaire, « au lieu d'occuper la
région inguinale, se trouve située au-dessous de l'anus. Les testicules sont donc
moins détachés que chez les herbivores. La masse scrotale, au lieu d'être pendante,
forme une sorte de tumeur, plaquée sur la région périnéale »30. Châtrer un cochon
c'est donc nécessairement le « tailler », et ce verbe désigne communément, ici et là
dans les langues romanes, cette chirurgie particulière. Notons que celle-ci s'impose
d'autant plus dans les cas, fréquents, où le porcelet est affecté d'une hernie
testiculaire. Pour les verrats âgés, l'opération est en général moins radicale, on n'extirpe
plus les glandes devenues énormes, on écrase simplement entre deux lames de
roseau — végétal léger et réputé imputrescible — les cordons spermatiques qu'une
incision a dégagés. Ces « casseaux » sont parfois enduits d'une préparation acide
qui agit par corrosion. Enfin, comme l'espèce porcine est la seule où les femelles
qu'on engraisse sont châtrées, l'opérateur doit donc aussi tailler le flanc des truies
pour détacher les ovaires31.

Le roseau ne fournit pas seulement les lames acérées de ces outils chirurgicaux,
il est aussi un simple dont les propriétés médicinales poussent plus loin encore le
rapport à la castration et affirment par là son ancien usage. De même qu'il taille
et perce les chairs, le roseau offre remède à tout ce qui est coupure et déchirure.
Depuis les Grecs, la médecine lui attribue de telles vertus : il cicatrise les plaies,

30. J. Gourdon i860 : 328. Cette nécessité de « tailler » les cochons est bien démontrée
par cet auteur ; un bon panorama ethnographique des autres techniques de castration est
proposée par Z. Ligers (1959 : 181-185).
31. Le terme « tailler » dans le sens de « châtrer », pour les cochons, est sporadiquement
attesté dans tout le gallo-roman ; voir A.L. de la Champagne et de la Brie, c. 968, et, au-delà,
par exemple dans le Frioul où l'on dit « tagliar », A.L. Italo-Suisse, c. 1089 ; il existe souvent
deux termes pour différencier la castration du porc et celle du veau : ainsi, à Fouquebrune
(Charente), le châtreur, lé Biarné (« le Béarnais »), « tourne » les veaux et « coupe » les porcs et
les truies (A.L. Ouest, c. 483) ; dans le Massif Central occitan cette distinction est fréquente,
mais le choix des termes peut être arbitraire et ne pas renvoyer à la technique spécifique
(A.L. Massif Central, c. 435).
LE CHARME DE LA SYRINX 15

fait remonter les chairs, arrête les infections. Aussi en use-t-on à toutes les étapes
de toutes les blessures : pour tirer « hors du corps » épines, échardes, flèches, pour
recoller les lèvres d'une plaie, pour arrêter la gangrène on utilise ses « peaux »,
sa racine, sa moelle... en préparations et applications fort variées32. Comme il
active la reconstitution des tissus, on lui prête le pouvoir de rendre à la peau
sa netteté après les maladies qui la marquent : « La racine est très bonne pour
effacer les taches que la petite vérole laisse sur la face. »33
Dans la cure des fractures il intervient tout autant par le biais d'une relation
métaphorique. Les os longs — puis tous les os — sont souvent appelés cannes ou
flûtes, soit en langage argotique soit, comme en portugais, dans la langue
commune. Par ailleurs, dans un conte très répandu, le roseau remplace l'os : la flûte qui,
lorsque le héros en joue, révèle un crime caché, peut être taillée aussi bien dans un
os de la victime que dans un roseau poussé sur la terre où elle est enfouie34. Or la
plus ancienne syrinx européenne que l'archéologie vient de révéler est composée
de huit os assemblés ; le terme latin classique tibia désigne l'os de la jambe et la
flûte en roseau, et les flûtistes galiciens construisaient naguère des syrinx avec les
os longs et fins des baleines36. Un des plus anciens charmes latins qui nous soient
parvenus — Caton le transcrit dans son De re rustica (11e siècle av. J.-C.) —
accompagne la manipulation d'un roseau cassé puis lié sur le membre rompu :
« Prenez un roseau vert de quatre ou cinq pieds de long ; coupez-le par le milieu,
et que deux hommes le tiennent sur vos cuisses ; commencez à chanter : m alio.
S. F. Motas Vaeta. Daries Dardaries Astataries Dissunapiter , et continuez le charme
jusqu'à ce que les deux morceaux soient réunis ; agitez un fer au-dessus ; lorsque
les deux parties sont réunies et se toucheront, saisissez-les, et coupez-les en tous
sens : vous en ferez une ligature sur le membre cassé ou fracturé et il sera guéri. »36
Si l'incantation a disparu, la pratique se maintient. En Pays de Sault, pour
réduire une fracture ou une entorse on préfère le roseau à tout autre végétal mais,
comme il ne pousse pas en montagne, les vendangeurs saisonniers qui descendaient
dans la plaine en automne ne manquaient pas d'en rapporter : « On avait toujours

32. L'enseignement des médecins et la pratique médicale commune depuis l'Antiquité


sont bien exposés dans l'ouvrage de P. J. Garidel (1715 : 42 sq., à propos de arundo vulgaris).
33. Ibid.
34. C'est le T. 756 de la classification d'Aarne-Thompson, connu en français sous le titre :
« L'Os qui chante ».
35. Pour la syrinx néolithique, voir n. 18 ; tibia pour flûte est commun en latin ; sur la
flûte d'os, voir Trichet 1978 (env. 1640) : 64-65 ; la syrinx d'os de baleine, portugaise et
galicienne, est évoquée dans Figueira Valverde & Sampedro y Folgar 1942, I : 204.
36. Caton, Économie rurale, CLX. Ce rapport du roseau et des fractures est également
attesté par Ménage (1750 [1694], I : 625) à propos de « fretel », nom médiéval de la syrinx en
français : « C'est la flûte qu'on donne au dieu Pan, particulièrement aujourd'hui aux
chaudronniers ; ce mot vient de fractellum, diminutif de fractum. Les différents tuyaux de cette
flûte semblent avoir été faits d'un roseau rompu en autant de parties inégales qu'il y a de
tuyaux dans le fretel. » W. von Wartburg (1950-1964, VII : 582) lui préfère l'étymologie par
*fistella, de fistula.
l6 CLAUDINE FABRE-VASSAS

quelque ' canebière ', tu sais, à la maison, des roseaux. On en faisait des tabelles
comme on disait [des attelles] et on collait ça à la patte avec une pâte composée
de farine de blé. On mettait quatre ou cinq tabelles et de la ficelle tout autour. »
Des « ruptures » des os aux « crevures » du ventre le passage va de soi, et la
médecine des simples — jusqu'au xvme siècle au moins — recommande un
breuvage à base de roseaux pour soigner « les rompures des petits enfants », c'est-à-dire
les hernies du bas-ventre37.
Ainsi le roseau, quelle que soit la manière dont on en use, ressoude, referme.
On comprend qu'utilisé comme trocart, casseau ou couteau, il ait pour «
merveilleux » effet d'effacer aussitôt les coupures qu'il inflige. C'est sans doute ce double
pouvoir qui en fait par excellence la plante des chirurgiens.

Un deuxième ensemble de propriétés confirme ces vertus fondamentales.


De même qu'il agit sur les lésions anatomiques les plus repérables, le roseau
canalise le mouvement plus régulier et plus secret des humeurs. En effet la plante
pousse dans l'eau, surtout au bord de paisibles étangs, dans les marais, les bras
morts de rivière que le courant ne bouleverse pas. Les plus célèbres roseaux de
l'Antiquité ne tenaient-ils pas leur beauté, selon Théophraste et Pline, de
l'immobilité du lac Orchomène qui les baignait ? « Ils naissent quand après une période
pluvieuse l'eau stagne au moins deux ans et ils sont encore plus beaux si l'eau
stagne davantage. »38 Le roseau y gagne la souveraine maîtrise de tous les flux
physiologiques. D'abord il fait couler, il libère l'urine et le sang. Les décoctions
de ses feuilles, tige et racines sont diurétiques et emménagogues,
soulagent les reins et font venir les règles. Inversement, tout comme il a la propriété
de refermer les plaies, il arrête le mouvement des humeurs. Surtout il « fait passer »
le lait, soit qu'il ménage sa dérive — ainsi est-il « estimé pour provoquer la
sécrétion du lait par les urines aux nouvelles accouchées »39 — , soit qu'il le « coupe » :
« La tisane ou décoction ordinaire de la racine de roseau est un remède populaire
et presque généralement employé dans plusieurs pays pour faire perdre le lait
aux nourrices », affirme l'Encyclopédie de Diderot. Le remède est aussi appliqué
aux femelles domestiques : « En Languedoc, la racine coupée par morceaux,
enfilée comme des grains de chapelet, est employée comme le liège pour en faire
des colliers aux chiennes et aux chattes dont on a enlevé les petits, m40 La recom-

37. Mattiolus 1655 : 685 ; Deville 1671, II : 21.


38. Pline, Hist, nat., XVI, 65 ; voir aussi Théophraste, Histoire des plantes, IV, 12;
la terminologie ancienne du roseau est recensée par J. André (1956), s.v. « calamus » et
« (h)arundo ».
39. Jolyclerc, an vu (1799), IV : 335 ; pour le roseau diurétique et emménagogue, voir
Mattiolus 1655 : 685 (« La racine de roseau fait uriner et jette les mois hors. ») ; Deville
1671, II : 21 ; Garidel 1715 : 42.
40. L' Encyclopédie , ou Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers, de
Diderot d'Alembert (1751, t. XIV) ; voir aussi Rosier 1801, VIII : 529 ; Dictionnaire
LE CHARME DE LA SYRINX 17

mandation est générale, le roseau est un « antilaiteux », sa racine surtout, pleine


de nodosités, bride l'une des manifestations les plus visibles de la fécondité ; cette
croyance, toujours très vivace, vient ici confirmer ses effets stérilisants.
Or, châtrer le cochon se dit aussi en occitan copar. Le simple couteau de roseau
peut donc suffire à la castration, car il taille l'organe et « coupe ». Point n'est
besoin de prolonger son action par des appli cations locales. Pour châtrer de
cette façon, on utilisait aussi une plante proche à bien des égards : une ombellifère,
la grande ciguë (coniurn maculatunt)*1, nommée en ancien français chanele, car sa
tige creuse rappelle la canne, le roseau. Elle possède les mêmes pouvoirs, comme
Pline le consigne : « Anaxiloùs prétend que les mamelles frottées de ciguë avant la
puberté demeurent stationnaires. Ce qui est certain c'est qu'en topique sur les
seins cette substance tarit le lait des nouvelles accouchées et qu'appliquée vers
l'époque de la puberté sur les testicules elle éteint tout désir vénérien. »42 Ainsi
faisait-on parfois les eunuques dans la Rome antique, en couvrant « le scrotum
d'une couche de suc épaissi de ciguë »43. Si la mémoire de cet usage est aujourd'hui
perdue, cette plante a gardé la réputation d'entraîner la continence, voire
l'impuissance sexuelle, et l'on comprend mieux alors quelques-uns de ses noms
languedociens — cocuda, coiola, cojolassa — et français : herbe à cocu, cocu, cocuasse**.
Roseau et ciguë se sont ainsi longtemps répartis les modes de castration — l'un
coupe, l'autre corrode — , mais les deux plantes étaient aussi les seules à partager
un autre emploi : on faisait de leurs tiges des flûtes et des syrinx. Cicuta désigne
indifféremment, chez Lucrèce et chez Virgile, la ciguë, le chalumeau et la flûte
de Pan45.

Tel est le tableau des usages et des pouvoirs du roseau qui, malgré leur
diversité, obéissent, semble-t-il, à une logique rigoureuse dont deux verbes antonymes
— tailler et souder, ouvrir et fermer — pourraient fort bien résumer les effets
complémentaires. L'évidence du rapport à la castration qui, elle aussi, en coupant
doit ouvrir puis sceller le sexe en immobilisant l'humeur, s'est bien sûr toujours
imposée. Le roseau n'en est-il pas l'outil de prédilection, celui qui fut longtemps
effectivement employé ? Mais ce lien, souvent direct, passe aussi par un troisième

universel de la vie pratique..., 1859 : 1568 ; M. Barthès (1873 : 71), s.v. « carabeno », confirme
cette pratique.
41. Rolland 1896-1914, VI : 201.
42. Pline, Hist, nat., XXV, 95.
43. J. Gourdon (i860 : 526) cite à ce propos Marcellus Empiricus, De medicamentis
empiricis (ive siècle) ; dans ce cas, l'homme aux testicules desséchés était dit thlibias (ibid. :
525) ; voir aussi Ancillon 1978 (1707) : 64.
44. Rolland loc. cit. supra (n.41) ; Mercier 1954 : 89-90.
45. « ... quelquefois au lieu de roseaux on employait des tiges de ciguë » (Reinach, in
Daremberg & Saglio 1873-1912, VIII : 1596). Cicuta pour syrinx est attesté dans Lucrèce,
De natura rerum, v. 1381 ; Virgile, Églogues, II, v. 36 et V, v. 85 ; Sidoine Apollinaire,
Poèmes, I, v. 5, parle des Panes cicutines, les « Pans joueurs de ciguë » (de syrinx).
18 CLAUDINE FABRE-VASSAS

objet : la flûte. Un même terme (le chatrou provençal), une forme proche (la
lancette multiple), une ancienne équivalence des usages (le roseau et la ciguë)
rappellent toujours le rapport du calame et de la musique. Traitant du roseau
« castrateur », nous devions donc rencontrer la syrinx, son prolongement musical.
Un dernier élément vient renforcer ce rapport : la cordelette qui unit les tuyaux
est, avec le couteau, entre les mains du châtreur de porcs. Il l'utilise dans la
castration des femelles pour lier la poçelhièra, la « trompe » : « C'est un petit
machin blanc qu'il faut attraper, vous le tirez, vous serrez avec ce fil, vous faites
juste un petit nœud, vous coupez le fil et vous le rentrez. Vous avez une aiguillée
sous la main, vous faites un point ou deux et voilà... » Un même fil, poissé ou ciré,
recoud le scrotum des porcs ; ce geste fait donc vraiment partie de son office,
même s'il témoigne du plus élémentaire savoir couturier. En Languedoc, en effet,
la reprise la plus grossière est nommée sanadora ou crestadora, autrement dit
« point de châtreur », et nous savons que ces mêmes mots désignent aussi la syrinx.
Un des noms catalans de l'instrument s'éclaire dans cette perspective : la flûte est
parfois dite pinta, terme qui vaut également pour le couteau et l'aiguille,
rappelant à la fois le premier et le dernier geste du châtreur de cochons46.
Cette durable relation à trois termes — la plante, la flûte et le châtrage —
trouve un écho qui la confirme et la prolonge dans la taxinomie des roseaux. En
effet, depuis la botanique antique, très prolixe sur cette graminée, s'affirme une
tradition particulièrement attachée à cerner leurs différences sexuelles et, à partir
de là, à en classer les usages.

Le sexe des roseaux

On sait qu'il existe parmi les plantes des espèces dites « dioïques », c'est-à-dire
possédant des sujets mâles et femelles. Le chanvre en est une, et sa culture,
aujourd'hui éteinte, a tenu compte dans les Pyrénées audoises de cette particularité,
même si la distinction populaire inversait exactement la réalité botanique47. Mais
cette répartition a une portée plus générale : on l'applique par exemple aux
champignons, notamment aux bolets parmi lesquels on distingue, selon des critères
morphologiques stéréotypés, les cèpes mâles, hauts sur pied et secs, des femelles
plus rondes, plus moussues, plus humides... La classification des roseaux illustre
cette constante ; bien que la plante ne soit pas dioïque — aucune graminée ne
l'est — , tous ceux qui, anciennement, en ont traité opposent mâles et femelles, non
46. Amades 1954 : 118 ; Alcover & Moll 1977, VIII : 587, s.v. « pinta » ; le terme penche
de sanaire « peigne de châtreur » est aussi attesté en Limousin (Bûche 1964 : 93) ; ce texte
nous a été aimablement communiqué par Maguy Pichonnet-Andral, que nous remercions.
47. Olive 1972. A. G. Haudricourt a eu la gentillesse d'orienter nos premières
investigations sur cette « sexualité » du roseau en nous fournissant d'importantes pistes
bibliographiques ; qu'il en soit ici remercié.
LE CHARME DE LA SYRINX 19

sans flottement d'ailleurs, puisque Pline, par exemple, appelle elegia un roseau
tendre et « féminin » que Théophraste au contraire donne pour la variété mâle et
dure. Cette bipartition s'ajoute à la division en espèces et sous-espèces — Pline en
dénombre vingt-neuf — qui traduisent des degrés de croissance et de maturité
essentiels pour une plante dont l'usage marquait, dans le monde méditerranéen,
toute la vie quotidienne48. Lorsqu'il recense le trésor de ces savoirs et de ces
croyances, d'autres avant lui avaient déjà tenté d'introduire en ce domaine plus
de rigueur, mais en ethnographe averti et aussi en poète, le naturaliste latin
collecte tous les propos « merveilleux ». C'est de lui que nous tenons que, parmi les
variétés, toutes ne sont pas bonnes à faire les flûtes :

« L'admiration des anciens m'oblige à donner plus de détails sur les


roseraies du lac Orchomène. On y nomme characias un roseau plus gros et plus
solide, plotias un roseau plus mince. Le piotias venait dans les îles
flottantes, le characias sur les rives inondées du lac. La troisième espèce
appelée auletica était celle du roseau à flûte qui poussait tous les neuf ans.
C'était aussi dans un pareil intervalle de temps que le lac montait. S'il
débordait ainsi pendant deux années c'était signe de mauvais augure, on
l'observa, par exemple lors de la déroute des Athéniens à Chéronée et en
beaucoup d'autres occasions [...] Quand l'inondation avait duré une année
les roseaux prenaient une taille qui les rendait bons pour les oiseleurs,
on les appelait zeugites. Quand le lac se retirait plus tôt, ils recevaient le
nom de bombycies. Ce sont des roseaux minces ; dans cette variété la femelle
a la feuille plus large et plus blanche et un petit plumet ; celui qui n'en a
pas du tout est appelé ' eunuque ' (spadonum) et c'est avec lui que l'on
faisait les flûtes. »49

Théophraste décrivait déjà cette taxinomie où le roseau « sans plumet »


n'appartient à aucun sexe, ressemble à un mâle châtré et se distingue du vrai
roseau féminin : « plein et charnu et tout à fait femelle d'aspect, il a en effet la
feuille plus large et plus blanche et l'aigrette plus petite que les autres, certains
qu'on nomme ' eunuques ' n'en ont même pas »50. Au xvie siècle Matthiolus, le
grand médecin botaniste, commentant Dioscoride, précise et nuance, mais
toujours dans le même sens : « On fait des languettes et tenches des hauts-bois du
roseau femelle. Il y en a une autre espèce qu'on appelle syringias, parce qu'elle
est appropriée aux frustes, laquelle est fort charnue, et ceinte de plusieurs
nœuds. »51

48. Pline, Hist, nat., XVI, 64-67.


49. Pline, Hist, nat., XVI, 66. Un « pays des roseaux » tout aussi fabuleux est localisé
par le géographe latin du 111e siècle, Solin, dans une île atlantique, aux pays des Thermi-
tains (cité dans Trichet 1978 [env. 1640] : 67).
50. Cité dans Pline, Hist, nat., XVI, 66, n. 39.
51. Mattiolus 1655, chap. 97 : 77. Cet auteur met l'accent sur un point important : les
roseaux fournissent autant les flûtes que les anches ; en effet, pour les Grecs, le terme « syrinx »
désigne à la fois la flûte de Pan et la partie essentielle des autres types de flûte (et de Yaulos
20 CLAUDINE FABRE-VASSAS

La classification antique fait donc du roseau des syrinx un singulier roseau


châtré ; cette catégorie est aujourd'hui tombée dans l'oubli, mais la distinction
sexuelle au sein de l'espèce persiste dans la croyance et elle se double d'une
perpétuelle hésitation, d'un incessant va-et-vient entre l'un et l'autre sexe. Luis Chaves
qui, au Portugal, a mené d'importantes recherches sur le roseau, montre d'abord
comment la plante est une évidente figuration du sexe mâle52. Métaphore des plus
communes, elle s'applique aussi bien aux cana, canabièra et carabena occitanes
qui représentent d'autant mieux le pénis qu'elles deviennent chiringas, seringues
de roseau, avec lesquelles les garçons de dix à douze ans jouent à asperger les
filles53. Mais le roseau vert, la caninha verde, qui peut être aussi bien la « canne de
Provence » tendre et gorgée d'humidité que le roseau commun au premier stade
de sa croissance, représente la jeune fille, et la poésie des chansons brèves qui disent
le courtisement joue admirablement de cette dualité sémantique :

O minha caninha verde ô mon petit roseau vert


Verde cana de encanar Vert roseau à percer
Eu hei de encanar as moças C'est moi qui « encannerai » les filles
So se a caninha quebrar5* Jusqu'à en rompre ma canne.

La division sexuelle des roseaux n'est donc jamais établie, une verte femelle
peut devenir mâle en grandissant... Ni masculin ni féminin, ou bien à la fois l'un
et l'autre, le roseau, au sein du règne végétal, n'oppose-t-il pas à celui qui le taille
une sexualité diverse et fuyante comme celle que, précisément, le châtreur doit
maîtriser, à moins que son ambiguïté ne le situe exactement au point neutre que
la castration cherche à atteindre ? Aussi, « faire une flûte », choisir la plante,
tailler les tubes, régler leurs proportions, les assembler enfin par la cordelette
cirée, n'est-ce pas déjà accomplir les gestes de la castration sur des objets qui sont
à la fois des outils et des images, des substituts du sexe à modeler ? Et comme
la flûte de Pan est aussi mâle ou femelle, la correspondance se renforce et devient
plus saisissante. Nous savons que la castration des truies adultes est si difficile

en particulier), soit l'embouchure et l'anche ; sur ces questions, voir Aristote 1903 : 348-
349. Le problème du choix et de la taille des anches est resté capital pour le musicien
populaire ; il est encore aujourd'hui, en Europe occidentale, le support de croyances et de savoirs
secrets.
52. Chaves i960.
53. L'usage du terme cana ou carabena dans le sens de pénis est général en occitan, en
catalan, et vraisemblablement dans toutes les langues romanes. De même, l'instrument qui
asperge est dit siringa « seringue », de syrinx. Il est présent dans des affrontements ritualisés
entre garçons et filles, attestés dans toute l'Europe ; au moment du Carnaval, par exemple,
en Galice (Caro Baroja 1979 : 62-63), ou le lundi de Pâques en Pologne (Reymont 1981
[1909], II : 113). Le terme provençal sauneta, qui désigne la lancette chirurgicale et le couteau
du châtreur, vaut aussi pour la clifoire, confirmant encore l'unité de ce champ sémantique.
54. Chaves i960 : 12. Cette chanson fut recueillie à Manhuncelos, province du Douro
Litoral. Nous remercions Jacqueline Herman-Maders qui nous a aidée à explorer le champ
sémantique de la caninha en domaine portugais.
LE CHARME DE LA SYRINX 21

que l'opérateur renonce parfois à les tailler. Il peut alors, comme ce châtreur
cévenol, user d'un curieux expédient :

« Ces grosses-là on ne peut pas les châtrer, elles ont une poçelhièra énorme.
Et alors, moi [la voix baisse], je leur donnais du plomb... Du plomb oui,
du plomb de chasse. Ah ! ça, c'est bon ! Le plomb, ça va dans les ovaires,
ça ne ressort pas, elles ne le font pas et, froid comme c'est, elles ne viennent
plus en chaleur. Du plomb oui, du dix, du huit, peu importe... »

Certes le métal refroidit et alourdit, mais ces petits grains, dont une recette
pyrénéenne du xixe siècle confirme l'usage55, sont aussi utilisés pour régler la syrinx :
« Lorsque le [joueur de flûte] veut changer l'échelle de l'instrument, en produisant
une élévation accidentelle de demi-ton dans un des tuyaux, il y introduit soit des
chevrotines, soit des pois, qu'il enlève facilement quand l'intonation doit être
rétablie. »56

La syrinx détient donc toutes les propriétés du roseau ; elle figure même,
comme lui, l'un et l'autre sexe, d'où son genre grammatical si instable, capador
et crestadora : elle est mâle et femelle, à la fois et tour à tour ; aussi, depuis
l'Antiquité hellénistique au moins, joue-t-elle de cette position centrale. Elle est toujours
et partout associée au lien amoureux, au courtisement, à l'épithalame, ce qui lui
vaut d'être condamnée par les Pères de l'Église : « Laissez la syrinx aux pâtres »,
recommande Clément d'Alexandrie au jeune chrétien qu'il éduque57. Il est vrai
que, selon la légende alors très répandue, Syrinx était une nymphe qui se
transforma en roseaux pour échapper aux poursuites de Pan. L'amoureux fit de la
plante un instrument de musique et de la femme aimée un chant.
Mais elle ne se contente pas de moduler le désir, comme le suggère un rite
qu'Achille Tatius, romancier alexandrin, relate avec force détails dans ses Aventures
de Leucippé et Clitophon5*. Il prend place à Éphèse, dans une grotte où Pan aurait
lui-même déposé la syrinx originelle :

«... et tient-on pour chose véritable qu'il a accoutumé de fréquenter ce lieu


afin d'en jouer. Aux siècles suivants les habitants du païs pour honorer
Diane lui consacrèrent ce flageolet à telle condition qu'ils ne permettraient

55. Per empachar une trèja de devenir de parc : i cal metre plomb menut de caça dins le
manjar (dins le beuralh 0 dins le farnat) , « Pour empêcher une truie ' d'être de cochon ' : il
faut lui mettre du petit plomb de chasse dans la pâtée » (Dunac 1982 : 6).
56. Catalogue descriptif..., III : 409, à propos du nai ou muscal roumain ; les mêmes
« petites boules » sont évoquées dans une des premières descriptions de la syrinx turque
par Blainville 1767 : 59.
57. Clément d'Alexandrie, Pédagogue, II, 41 (111e siècle) ; Platon (La République, III,
399) exclut déjà les flûtistes de sa Cité et abandonne la syrinx aux pâtres des campagnes.
58. On trouvera un résumé et les principales références au mythe de Syrinx dans Grim al
1979, s.v. Le texte d' Achille Tatius est cité et commenté, au xvne siècle, par P. Trichet
(1978 [env. 1640] : 89).
22 CLAUDINE FABRE-VASSAS

à personne qu'aux filles d'en sonner. C'est pourquoi lorsque quelque fille
est soupçonnée d'avoir abandonné sa pudicité, le peuple la mène jusques
à la porte de la grotte, afin d'en faire l'espreuve et lui faire subir le
jugement du flageolet, auquel on procède en cette manière : celle qui est accusée
de paillardise après avoir vestu une longue robe faicte expressément pour
cet usage, descend en la grotte, les portes de laquelle on faict fermer
promptement par quelqu'un qui en a la charge. Que si la fille est encore
pucelle on oit un son très agréable et presque divin, soit qu'en ce lieu il
y aye quelque air refermé dans le flageolet ou bien que ce soit Pan qui en
sonne lui-mesme. Peu de temps après les portes de la grotte viennent à
s'ouvrir d'elles mesme, et lors la fille se produit avec une couronne de
feuilles de pin sur la teste. Que si elle a faussement soubstenu qu'elle estoit
vierge, cette grotte au lieu de retentir du doux son du flageolet rend des
voix tristes et lamentables. C'est pourquoi le peuple se retire incontinent
laissant là cette fille corrompue. Par après au bout de trois jours la Vierge,
surintendante du lieu, s'en va dans la grotte et trouve bien le flageolet
renversé à terre, mais non pas l'accusée. »

Les jeunes filles soupçonnées subissent donc, dans la grotte où l'on honore
Pan, l'ordalie de la syrinx, car c'est elle qui détient sur le sexe tout le savoir qu'elle
profère dans « un son très agréable et presque divin »59. Elle n'est donc pas
simplement l'image de ce sexe changeant et des instruments aptes à le « tailler ». Si,
dans le rite, elle n'a pas besoin d'intervention humaine pour chanter, c'est
pourtant sous la bouche habile du châtreur que, plus près de nous, elle émet une
mélodie, et n'est-ce pas finalement cette musique, ces sons harmonieux qui sortent
des roseaux façonnés, qui rassemble au plus haut point les pouvoirs de la plante ?

59. Le culte de Pan prend généralement place dans des grottes, naturelles ou artificielles,
où l'on retrouve quantité d'ex-voto ; pour l'archéologie des « Panéion », voir Bernand 1977,
dernier volume d'une trilogie consacrée aux sanctuaires égyptiens, et, pour une synthèse
récente sur cette divinité, Borgeaud 1979. La syrinx est également présente dans le culte de
Cybèle où elle est, semble-t-il, en connexion avec d'autres éléments qui évoquent l'ensemble
qui nous intéresse ici (Attys joueur de syrinx est châtré, les prêtres de Cybèle, les Galles, le
sont aussi ; le roseau est une de leurs plantes sacrées ; la consommation du porc leur était par
ailleurs interdite, du moins à Pessinonte) ; voir à ce sujet Graillot 1912 ; Frazer 1926 :
1-25 ; Cumont 1963 : 43-68.
LE CHARME DE LA SYRINX 23

Le charme de la syrinx

Sur ces entrefaites il arriva à la taverne un châtreur de


cochons qui se mit à jouer de sa syrinx [silbato de carias]
quatre ou cinq fois ; ce qui acheva de confirmer à Don
Quichotte qu'il était en quelque fameux château et qu'on le
servait en musique, que la merluche était truite, le pain de
pur froment, les coureuses de grandes dames et l'hôtelier le
châtelain.
Cervantes, Don Quijote
(ire éd. 1605, ire partie, chap. 2).

Quand il arrive à l'entrée du village ou du hameau, le châtreur souffle dans sa


flûte et les sons qu'il produit l'identifient aussitôt : « Aujourd'hui encore je le
reconnaîtrais ! », nous a-t-on souvent affirmé. Selon J. Sampedro y Folgar qui,
vers 1940, nota scrupuleusement dix-huit airs de capadores galiciens, l'office détient
en effet ses propres musiques, différentes de celles des autres ambulants, et se les
transmet par tradition60. Quels en sont donc les caractères ?
La tonalité suraiguë s'impose d'abord ; elle tient à la tessiture de l'instrument
lui-même. Plus la syrinx est petite, plus ses tuyaux sont fins et plus le son monte.
Or les châtreurs s'ingénient à tailler des flûtes qui tiennent dans une seule main.
Tous les shiulets crestaders béarnais que nous avons pu mesurer s'inscrivent dans
un carré qui dépasse rarement douze centimètres de côté. Ce registre a donc permis
de confondre, sous un même terme, la syrinx et le sifflet61.
C'est pourtant en musicien que le châtreur joue de sa flûte. Il possède d'abord
la technique très particulière qui fait naître sous les lèvres la variété des sons. Car
si la syrinx porte, à Minorque, le nom suggestif de bufacanyes, il ne faudrait pas
croire qu'il suffit de « souffler dans des roseaux » pour faire de la musique. Celui qui
n'a pas appris à bien orienter son souffle se heurtera longtemps au silence de la
syrinx. La technique de jeu est ainsi évoquée par un auditeur : « On la passe
doucement devant les lèvres et en soufflant elle produit ces notes très typiques qui
caractérisent les châtreurs. »62 Une autre description catalane précise encore :

60. « Las tocatas se conservan a travès del tiempo... » (Figueira Valverde & Sampedro y
Folgar 1942, I : 204).
61. On a cru que les « petites syrinx » étaient des jouets d'enfants. Ce fut un temps
l'opinion de Th. Reinach pour la flûte d'Alésia (11,7 cm x 7,7 cm x 0,8 à 1,13 cm). Or cet
instrument à la sonorité aiguë apparaît communément dès l'Antiquité dans toute l'aire
d'extension méditerranéenne et occidentale de la syrinx : en Egypte ancienne (111e siècle av. J.-C),
où les tuyaux de roseaux ont 3,3 à 12 cm de long (Hickmann 1955 : 224) ; dans la région
d'Agen, où une syrinx gallo-romaine monoxyle d'étain mesure 6,4 cm (Daubresse 19 12 : 16,
avec photo) ; en Westphalie, au Moyen Age, d'après la syrinx de terre cuite à deux rangs de
tuyaux, reproduite par W. Salmen (1963 : 33, pi. 2 ; 46); et, bien sûr, dans le Sud de la France
et la péninsule ibérique, pour toutes les flûtes de châtreurs.
62. Violant i Simorra 1981 : 13.
24 CLAUDINE FABRE-VASSAS

« Les châtreurs annoncent leur profession au moyen de flûtes de roseaux de


différents tons et ils en jouent en produisant des gammes ascendantes et
descendantes. »63 Les shiulets béarnais sont d'ailleurs tous accordés sur la gamme majeure
et les flûtes de roseaux sont harmonisées, on l'a vu, en faisant couler dans les
tubes de la cire ou des grains de plomb. Aussi le châtreur joue-t-il « une mélodie
attrayante aux brefs motifs répétés sur un tempo rapide et dans un registre
suraigu »6* qui évoque, à la lecture de la vingtaine de notations dont nous
disposons, de véritables rythmes de danse. Certains sont à peine esquissés, une ou deux
mesures :

Ligne mélodique exécutée par un châtreur de porcs de Carpen-


tras, notée par le peintre Denis Bonnet en 1842 (Carpentras,
Bibliothèque Inguimbertine, ms. 21 19).

mais les châtreurs de Pontevedra, en Galice, développent parfois de plus amples


mouvements :

Air de châtreurs galiciens (Pontevedra, Cobelo, Lamosa), noté par C. Sampedro y Folgar
(Figueira Valverde & Sampedro y Folgar 1942, II : 205, notation R).

63. « ... les toquen, fen escales ascendentes i descendentes » (Griera 1967 [1935], III : 174, s.v.
« capador »).
64. L'Instr. mus. pop. : 82. Donnée confirmée par G. Bertrand (Conservatoire Occitan,
Toulouse) que nous remercions. Restent donc valables les commentaires de Th. Reinach
(in Daremberg & Saglio 1873-1912, VIII : 1598) pour la syrinx d'Alésia : « On obtient
[...] approximativement la gamme de mi bémol à mi bémol, placée au-dessus de la limite
supérieure d'une voix de soprano. Nos flûtes de chevriers (et de châtreurs) ont à peu près le même
diapason. Les petites syringes de 7 ou 8 tuyaux embrassent l'étendue d'une octave, et les
intervalles en sont probablement ceux de la gamme diatonique, selon le mode du pays. »
LE CHARME DE LA SYRINX 25

Le personnage, en effet, ne se contentait pas de s'annoncer en poussant un appel


aussi strident que possible. Il effectuait dans les rues du village un véritable
passe-rue, un passavie disait-on en Béarn, comme les musiciens meneurs de fête
et de noces. Les portes s'ouvraient sur son passage, les enfants prenaient le sillage
du séduisant joueur de syrinx65.

Mais les cochons sont-ils aussi sensibles à une telle musique ? Nous savons
que celui que l'on appelle parfois, par dérision, « le rossignol à glands », apprécie
les registres extrêmes, le plus haut comme le plus grave. L'historien grec Polybe
qui, le premier, s'est penché, vers 145 av. J.-C, sur les goûts musicaux du cochon,
note qu'en Corse et en Italie ils obéissent à coup sûr à la corne (salpigga) de leur
porcher. Varron nous apprend à son tour que le son du buccin (buccina) attire
les sangliers66. Or ces pratiques se sont très longtemps maintenues chez les meneurs
de grands troupeaux et les propriétaires de garenne. La grande corne de bois
cerclée d'anneaux de cuivre, souvent rehaussée de dessins, fut dans toute l'Europe,
de la Hongrie à l'Andalousie, la trompe du porcher. Elle a un son ample et sourd
qui appelle l'écho. Au xvine siècle, c'est avec elle que le châtreur de cochons
couvrait le vacarme des marchés de Londres67.
Mais, inversement, le suraigu est tout aussi goûté de l'animal. L'appel des porcs
que lance la fermière gasconne et dont Jean Séguy a transcrit et commenté la
texture sonore, commence par une note criée, nettement détachée des autres et
située « environ une octave plus haut » :

ï^jpr?^

Appel des porcs transcrit par Jean Séguy (1954, H) en marge de la carte 461.

65. La syrinx « à danser » — parfois associée à plusieurs instruments de tonalités variées,


en de véritables orchestres — est caractéristique de l'Europe orientale où l'on admet parfois
qu'elle s'est développée sous l'influence turque ; voir, pour la Roumanie, Alexandru 1975 ;
pour la Slovénie, Kumer 1961 ; pour l'Italie du Nord, Nataletti i960 ; G. Bertrand
(Bertrand & Ménétrier 1982) signale aussi des syrinx d'accompagnement dans la région de
Bazas (Gironde) ; c'est là l'attestation la plus occidentale, si l'on excepte les orchestres de
Pandeans, très populaires en Angleterre au début du xixe siècle, et qui avaient adopté la
syrinx ; voir Grove's Dictionary..., 1954, VII : 538-539, s.v. « panpipes ».
66. Polybe, Histoires, XII, 4 ; Varron, De l'Agriculture, II, 4.
67. Une trompe de porcher hongrois est exposée au musée de l'Homme, à Paris
(réf. 01-57-85) ; sur la trompe du herdier, le porcher communal des villages d'Alsace, voir
Méchin 1981 ; Cervantes, dans le chapitre 2 de Don Quijote, a bien mis en évidence le double
2 bis
26 CLAUDINE FABRE-VASSAS

Vient ensuite la mélodie que porte une voix flûtée, sans doute aussi haut perchée
que celle des jeunes porchers du Nivernais et du Morvan quand ils s'appelaient
en éholant d'une colline à l'autre68 :
« Battons la gorelle
Mon. bi
Battons la gorelle
Eh ! Eh !
La gorelle
Ohé ! »
commençait le premier, et l'autre répondait :
« Si t'as pas d'bâton
Mon bi
Prends celui d'ton père,
Eh ! Eh !
La gorelle, la gorelle
Eh ! Eh !
La gorelle
Ohè !»
Tout en chantant ils se frappaient vigoureusement du pouce sur le gosier,
produisant ainsi des modulations qu'il est impossible de transcrire, mais qui permettaient
à la voix de franchir des distances considérables. « Battre la gorelle », c'est battre
la truie, qu'un jeu de mots assimile à la gorge, dont ce chant des porchers rappelle
les stridences. Car cette tonalité évoque bien la voix éraillée des cochons dont on
dit qu'elle « déchire les oreilles ».
Mais cet appel si aigu qui prélude à la mélodie est déjà musique. Car si les
cochons s'émeuvent aux plus extrêmes sonorités, ils ont aussi la réputation d'aimer
les airs mélodieux et rapides, surtout les airs à danser, sautillants comme ceux
que le châtreur exécute dans les rues. Une chanson des plus populaires met en
scène ce penchant : c'est La Ronde des gorets dont Millien a relevé, à la fin du siècle
dernier, vingt-cinq versions nivernaises et morvandelles69. A la différence du texte
français très affiné de « Quand j'étais petite fille... », où l'héroïne est une bergère
qui égare un troupeau de moutons que le valet vient rassembler au son de sa
cornemuse — corniflette. ou musette — , les variantes dialectales narrent l'aventure
d'une jeune porchère. Sans attendre le garçon, elle fait parfois danser ses cochons
au son d'une flûte de roseau :
« Y'avo un fluteau dans ma poche
Yo m'seus mis a teurleuter »

registre de la musique pour cochons : ce chapitre s'ouvre sur la trompe (el cuerno) du porcher
et s'achève sur la syrinx du châtreur (el silbato de canas) ; sur le châtreur londonien du
xvine siècle, voir Massin 1978 : 171, et gravure p. 173 ; un châtreur de cochons figure
également au cœur du charivari gravé par Hogarth en 175 i, sous le titre The Enraged Musician.
68. Delarue 1935 : 43-46.
69. Millien 1977 : 51-66.
LE CHARME DE LA SYRINX 27

Seule la vieille truie résiste :

« A gni avot qu'lé vieil goeille


Que ne velot pas danser
Le vrat la pris par l'oreille
— Par ma foi te danseré »

et la « goeille » ainsi invitée de « sauter jusqu'au plancher ». Cette image des cochons
danseurs n'est pas sans rappeler la riche iconographie médiévale et moderne où
figurent des porcs instrumentistes exprimant ainsi leur goût, paradoxal en
apparence, pour la musique70.

Cet accord entre la musique du châtreur et la sensibilité porcine devrait trouver


dans l'opération castratrice sa traduction effective ; il convient donc maintenant
de revenir sur cette dernière. Pierre Letuaire, dessinateur toulonnais, s'est fait,
vers 1850, le rapporteur de la croyance commune. Écoutons-le commenter son
croquis du cresto-pouarcs provençal71 :

« Cette dénomination appliquée à des individus qui vendaient des flûtes


de Pan eût paru ridicule et inexacte à tout un chacun, si on ne savait qu'à
leur petit commerce ils joignaient la spécialité de châtrer les porcs. Et le
populaire prétendait qu'ils se servaient de leur flûte pour charmer leurs
victimes et leur faire supporter l'opération. C'est là une explication que
l'on donnait mais je n'ai jamais eu l'occasion de la vérifier. Quoi qu'il en
soit, ces marchands de flûtes parcouraient les rues en tirant des airs des
courts morceaux de roseaux qui constituaient leur instrument et ils
s'arrêtaient de temps en temps pour crier :
' Vaqui lou marchand de cresto-pouarcs '
Ils annonçaient ainsi à la fois leur commerce et leur métier accessoire ! Il
faut avouer aussi qu'à certain moment les sons aigus de leur flûte
ressemblaient fort à des cris de porcs ! »

Tout est rassemblé dans ce témoignage qui présente le plus subtil tableau des
pouvoirs de la flûte de roseaux. Nous retrouvons d'abord « le charme » de la
syrinx, un charme qui agit pleinement puisque les vagues de la mélodie, qui monte
et descend sans cesse, la répétition des mêmes arpèges sont aptes à produire un
effet d'envoûtement. Selon « le populaire », cette musique aurait pour but de
rendre l'opération indolore, d'anesthésier en quelque sorte l'animal. La syrinx
s'élèverait alors au rang de ces orchestres dont, jusqu'au xvme siècle, les
prestations adoucissantes accompagnaient les opérations les plus douloureuses. Et
puisque, le plus souvent, c'est la taille de la vessie pour l'extraction de la pierre que

70. Voir Le Porc domestique : 151, 170 ; Sillar & Meyler 1961.
71. Letuaire 1976 (1914) : 121-122.
28 CLAUDINE FABRE-VASSAS

la mélodie facilitait, on peut se demander si cette aristocratique chirurgie musicale


n'aurait pas simplement transposé la pratique du châtreur72.
Mais cette mélodie, « à certain moment », nous dit Letuaire, s'élève dans l'aigu
au point de « ressembler » aux cris du cochon. Le chant de la syrinx ne joue-t-il
pas alors de ce mimétisme pour captiver l'animal par le plus puissant des appeaux ?
Nous savions déjà que la flûte était capable de pousser un cri aigu ; c'est à lui que
l'on doit l'une des appellations béarnaises de l'instrument : pihurlet ou piharet,
formés sur pihet « hurlement »73. C'est là le roidzos de la flûte de Pan que l'on entend
dans Daphnis et Chloé, la pastorale grecque ; les cochons n'y résistent pas, et Pline
le naturaliste raconte comment des porcs volés sautèrent d'une barque pour
répondre à cette voix, tandis qu'une syrinx appelait parfois les sangliers dans les
chasses romaines74.
Ce son aigu que la syrinx produit à volonté n'est pas un cri banal. Le porc
qui généralement grogne — renar, rondinar, dit-on en occitan — n'atteint ce
paroxysme qu'à deux reprises, « quand on le châtre et quand on le tue », quand le
sanan e quand le sannan, dit-on en languedocien, avec cette infime variation
phonétique qui permet le jeu sur les mots. Pour rendre la sonorité propre à la syrinx
du châtreur, notre témoin de Catllar, en Confient, pousse le même « hiii... » avec
lequel il imite le jaillissement de la dernière plainte, quand on plante le couteau.
Cri de l'instrument de musique, cri du cochon égorgé et cri du cochon que l'on
châtre se répondent donc, et dans les Pyrénées audoises la langue joue de cette
équivalence : arrincar un sisclet, c'est lancer un sifflement suraigu, mais sisclar,
c'est aussi crier comme un porc que l'on saigne, et un siscle n'est autre qu'un mâle
aux testicules cachés75. En modulant ce cri, la syrinx annoncerait-elle la castration
prochaine ?
Aussi coupant que la lame, aussi acéré que l'aiguille, comme le suggère la
pinta catalane, à la fois pointe et couteau, le cri perçant de la syrinx va bien au-
delà de la simple préfiguration. Si nous prenons le lexique au mot, cela ne fait
aucun doute : châtreur ou châtreuse, la flûte opère par la musique. Métaphore et

72. Sur cette chirurgie musicale de la vessie, un intéressant article de M. Justin-Godart


(1954) met en parallèle un texte de J. Couillard, Maître-chirurgien, spécialiste de la litho-
tomie, auteur d'un ouvrage paru en 1640, Le Chirurgien opérateur, et les pièces pour clavecin
et viole de gambe de Marin Marais (1656-1728), destinées à accompagner l'extraction de la
pierre. Il semble de surcroît qu'un chanteur devait commenter et guider l'intervention,
comme le laisse supposer le texte écrit par Marin Marais en marge de sa musique : «... Icy se
fait l'incision. Introduction de la tenette. Icy on tire la pierre. Icy on perd quasi la voix.
Écoulement du sang. Icy on ôte les soyes... »
73. Palay 1980, s.v. « pihurlet », « pihet ».
74. Longus, Daphnis et Chloé, III, xxviii. Dans ce même roman, la syrinx ramène des
brebis volées ; elles deviennent des cochons chez Pline, Hist, nat., VIII, 51, et Élien,
Nature des animaux, VIII, 19. Pour la syrinx de chasse, voir Aymard 195 1 : 336.
75. Séguy 1954-1973, IV, c. 1143 ; sur les noms des cryptorchides et des monorchides
en ibéro-roman, voir Cela 1978, I : 227-230.
Illustration non autorisée à la diffusion

■'
LE CHARME DE LA SYRINX 20.

métonymie ont produit un ensemble où la syrinx est bien l'acteur direct de la


castration, où le châtreur n'est que musicien.
Béroalde de Verville, dans son énigmatique Moyen de parvenir (1610, chap. 66),
appelle siffleur un hongreur, sans doute parce qu'il « coupe le sifflet » des mâles,
mais surtout parce qu'il agit par le sifflement harmonisé de sa flûte de Pan.
Dans la suite du Lazarillo de T ormes due à Juan de Luna (1620), la fin s'éclaire
à la lumière de ce rapport et, en même temps, le confirme. Lazarillo doit se marier
après de picaresques aventures. Un groupe de femmes le prépare à ses noces.
D'abord elles l'ébouillantent puis le rasent de toute part —- ne le traitent-elles
pas déjà comme un cochon ? Jusque-là Lazarillo s'est prêté, docile, à leurs jeux,
pieds et poings liés sur le lit nuptial. Pourtant, lorsque l'une d'entre elles suggère
d'appeler le châtreur Pierres (sic) « pour qu'il lui fasse de la musique », Lazarillo,
qui connaît très bien l'effet de cette mélodie, se défait prestement de ses liens et
s'enfuit76.
Une curieuse gravure française (1658) illustre par une scène de castration la
double perte de Gravelines et de Dunkerque que l'armée espagnole des Flandres
venait de subir77. Au premier plan l'ennemi est maintenu sur un lit, l'opérateur
présente sa lancette et les deux testicules fraîchement coupés, chacun portant le
nom d'une ville. Mais l'opération que cette allégorie donne à voir a été en fait
accomplie par un troisième personnage qui apparaît à l'arrière-plan, comme
extérieur à la scène. A travers la fenêtre ouverte, reconnaissable à son béret et à la
syrinx dont il joue, le châtreur est là, avec sa musique.

Ancar n'ai agutz de melhors J'eus encore de meilleurs métiers


qu'en gardez fedas e anhels j'ai gardé brebis et agneaux
e fui crestaire de porcels... et je fus châtreur de pourceaux...
Raimon d'Avignon, troubadour
de la première moitié du xme siècle78.

Surgie de la longue histoire musicale des bergers, la syrinx semblait presque


incongrue entre les mains du châtreur de cochons, et c'est sans doute pour cette
raison qu'elle retint l'attention d'écrivains du Siècle d'Or — Cervantes, Lope de

76. «.Enfonces una, la mds vivaracha y desahogada, dijô a las demds : 'No séria malo llamar
a Pierres el capador para que lo hiciese mûsico ' », « Alors l'une d'entre elles, la plus délurée et
la plus perverse, suggéra : ' C'est le moment d'appeler Pierres le châtreur pour qu'il lui fasse
de la musique ' » (Juan de Luna, Segunda parte de Lazarillo deTormes, Madrid, M. Rivade-
neyra, 1847 : 128 ; ire éd., Paris, 1620) ; « Pierres » et non « Pedro » car, évidemment, ce
châtreur vient du Béarn (Palay 1980, s.v. « Pierris » = chez Pierre).
77. Cette gravure fut éditée par Charles Ganière, un des grands graveurs parisiens du
temps. (Cf. ph. 2.)
78. Cité dans Martin de Riquer, Los Trovadores, Barcelona, Planeta, 1975, III : 1319 ;
extrait de l'unique sirventès connu de Raimon d'Avignon.
30 CLAUDINE FABRE-VASSAS

Vega... — puis, au xixe siècle, de dessinateurs réalistes — Denis Bonnet, Pierre


Letuaire — nourris de Théocrite, de la pastorale de Longus et des scènes
mythologiques de la peinture classique79. Pourtant, au sein du sommaire équipement de
ce chirurgien ambulant, elle apparaît désormais comme l'objet essentiel et non un
simple accessoire ou signe de reconnaissance. Son lien avec l'opération castratrice
est des plus étroits, il est fait, nous l'avons vu, de trois fils entrelacés. La flûte
de Pan, déliée, est un nécessaire à couper les cochons mais, auparavant, pour
fabriquer cette flûte il a fallu tailler le roseau, cette plante au sexe changeant,
jusqu'à en obtenir une musique, commune à toutes les syrinx de châtreur, qui
rassemble les pouvoirs de la plante et, par son charme, accomplit la castration.
Aussi devenir châtreur est-ce apprendre en même temps les gestes qui façonnent
le sexe de l'animal, la confection de la syrinx et l'art d'en tirer ces mélodies aiguës,
vives et lancinantes. L'un ne peut aller sans l'autre et, en dernier ressort, c'est
peut-être la musique qui tranche : mes que xiula, capador « qui mieux siffle,
châtreur », affirme l'adage catalan80.
Mais ce jeu de correspondances se poursuit et s'incarne dans la figure du
châtreur. N'est-il pas à la fois l'acteur et le premier bénéficiaire du charme de la
syrinx ?
Le cri des cochons que l'instrument capte et reproduit, nous le retrouvons dans
sa bouche, car il est maître dans l'art de pousser très haut sa voix : cridar coma un
sanaire « crier comme un châtreur », dit-on en Languedoc, autant que cridalhar
coma un porc que san(n)an « crier comme un porc qu'on châtre ou qu'on saigne »81.
En égalant la puissance vocale de l'animal, le châtreur s'approprie aussi sa force
vitale, l'énergie sexuelle que l'opération confisque au cochon. Le crestaire, comme
son nom le suggère, est aussi celui qui est bien acrêté, le verbe crestar désignant
à la fois, en Languedoc et en Provence, la castration et l'acte sexuel du point de
vue mâle. Coiffé et vêtu d'écarlate, le châtreur étale une virilité qu'il alimente en
consommant lui-même la chair « vive », les testicules qu'il a taillés82.
Mais sa personnalité d'homme rouge est sans doute plus complexe que ce que
cette incorporation laisse entendre83. Le sanatruèjas, le « châtreur de truies », tout
79. Cervantes, Don Quijote, I, 2 ; Lope de Vega, Sancha (Obras XI : 601) ; Juan de
Luna, Segunda parte de Lazarillo de T ormes, op. cit. : 1847, etc. Pierre Letuaire et
Denis Bonnet sont le peintres et le dessinateur provençaux du xixe siècle que nous avons déjà
rencontrés et dont nous reproduisons des croquis. Le second a laissé sur le marché des porcs
de Carpentras un ensemble de dessins couvrant plus de trente années d'observations ; nous
avons travaillé sur les cartons du peintre (Bibliothèque Inguimbertine, Carpentras) .
80. Griera 1967 (1935), III : 174, s.v. « capador ».
81. Mir 1896, s.v. « cridar », « cridalhar ».
82. Le rituel de consommation des testicules varie selon le mode d'élevage et de
gardiennage du porc. Voir à ce propos, pour le Haut-Pallars catalan, Violant i Simorra 198 i :
13 ; pour la Crète, N. Kazantzakis, Alexis Zorba, 1947, chap. 5 ; pour Rio de Onor (Portugal),
Dias 1953 : 183-184.
83. Nous explorons celle-ci dans un chapitre de La Bête singulière (à paraître) intitulé •'
« Les Hommes rouges » (cf. n. 3).
LE CHARME DE LA SYRINX 31

particulièrement, ajoute à ses interventions, dans les régions d'élevage,


l'accouchement des femelles. Sa compétence s'élargit d'ailleurs souvent des animaux
aux humains. Parce qu'il comprend et maîtrise le sexe des truies avec des gestes et
un savoir-faire féminins (il plonge son bras dans la « nature », manipule les organes
avec la plus grande délicatesse, coud la peau), parce qu'il vit au rythme d'un
calendrier, attentif plus que tout autre aux « lunes » et aux « chaleurs », il est souvent
consulté par les femmes auxquelles, au xvie siècle en Haut-Languedoc, il glissait
en secret la poçelhièra, les organes de la truie qui, par magie, aidaient à la
fécondation84. La figure du châtreur se nuance de qualités féminines. En Provence,
jusqu'en 1842, les crestaporcs sont, dans la région de Carpentras, attifés à l'ancienne
mode, culotte courte et tricorne, ils portent toujours les cheveux longs qu'ils
attachent d'un catogan sur la nuque, manière alors tout à fait abandonnée des
hommes et réservée aux femmes85. Il arrive qu'un surnom révèle cette ambiguïté
mais avec le plus grand respect : l'un des plus célèbres châtreurs cévenols n'était-il
pas dit Filheta « Fillette » ?
Le châtreur possède donc à la fois la singularité de chaque sexe ou, en tout cas,
il cultive la plus grande familiarité avec ce qui constitue leur différence. Ne
participe-t-il pas alors pleinement de cette dualité qui fonde la symbolique du
roseau et de la flûte, ne s'accorde-t-il pas à travers eux à la sexualité d'un animal
qui, nous l'avons vu, se joue des distinctions communes? Pour régler l'humeur
mouvante du porc et de la truie, il faut en effet partager une semblable diversité
et, surtout, disposer d'un instrument qui élève à l'harmonie les dissonances de
cette nature.

84. Cette recette figure sur le Livre de Raison d'un notaire albigeois (publié par M. Vidal,
in Bulletin de la Société scientifique [...] du Tarn, 1928 : 85-86) : « Contre la matrisse des fames.
Fault prendre ce que les chastreurs tirent du ventre des truyes qui n'ount jamais pourté
qu'est une peau qu'il arachent pour les chastrer, que le vulguère en Albigeois, apellent la
pousselière : la faire sécher, estent bien sèche, la mètre dans ung petit sac ou casseau de
thoille et la pourter toujours sur le cousté gauche, droit la ceinture. » Le châtreur, en effet,
est souvent associé à la guérison magique et plus généralement à l'action surnaturelle (Hertz
1970 : 186 ; Bouteiller 1966 : 47, 73 ; Favret-Saada & Contreras 1981 : 80, 188-189,
235-244). Nous avons trouvé en Languedoc un semblable élargissement de pouvoirs avec un
châtreur meneur de renards et un autre en contact avec les défunts.
85. Un dessin de Denis Bonnet (1842) (voirph. 1) représente le châtreur au catogan dont
Régis de La Colombière (1868 : 35-36) nous apprend : « Nous avons vu encore, dans le
premier quart de ce siècle, de ces sacs d'étoffe noire dans lesquels les hommes renfermaient
leurs cheveux. En 1868 ce sont les femmes qui portent le catogan. » Un autre dessin représente
ce même châtreur de cochons en prière dans l'église de l'Observance à Carpentras, attitude
qui le singularise parmi les hommes dans la Provence de cette époque. La pureté du châtreur
est une règle générale ; le Bon berger de Jehan de Brie (1542) l'exigeait déjà.
32 CLAUDINE FABRE-VASSAS

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Dans le texte, les références aux œuvres anciennes renvoient en principe à la Société d'Édition
« Les Belles Lettres » (collection des Universités de France, publiée sous le patronage de
l'Association Guillaume Budé) ou, à défaut, à la « Collection des Auteurs latins » de Ch. Nisard
(Paris, Firmin-Didot) . Les atlas linguistiques cités dans les notes sont publiés aux Éditions
du CNRS.

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Résumé

Claudine Fabre-Vassas, Le Charme de la syrinx. — La castration des porcs


— mâles et femelles — est, depuis l'Antiquité méditerranéenne, considérée
comme la condition même de leur engrais. Elle est confiée à un spécialiste, le
châtreur de porcs, qui en France et dans la péninsule ibérique a jusqu'à nos
jours pour attribut la flûte de Pan, dite « châtre-cochons », « châtre-truies »,
« châtreur » ou « châtreuse ». Quel rapport établir entre cette opération et ce
vénérable instrument de musique ? L'analyse dégage trois relations
principales elles-mêmes corrélées. D'abord la syrinx, généralement faite de roseaux
LE CHARME DE LA SYRINX 39

liés, constitue le nécessaire, simple mais suffisant, du châtreur, le cochon


étant le seul animal qui doive être « taillé », « coupé ». Ensuite le roseau, dans
lequel la taxinomie ancienne et populaire voit une plante à l'identité sexuelle
changeante, est lui-même une figuration des sexes à modeler. Enfin la musique
de la syrinx exerce sur les cochons un effet complexe : sa mélodie suraiguë les
attire, les charme et les « coupe ». Le châtreur est donc avant tout un
musicien. C'est là sans doute le trait le plus marquant d'un personnage qui
apparaît, dans ces sociétés paysannes, comme détenteur du secret des sexes et, à
ce titre, est souvent investi de pouvoirs surnaturels.

Abstract

Claudine Fabre-Vassas, The Syrinx's Charm.— Since Mediterranean


Antiquity, the castration of male and female pigs has been considered as essential
to their fattening. Pig castration is entrusted to a specialist who, in France
and in the Iberian peninsula, has been associated until present times with
the pipes of Pan, known as "pig castrator" ("châtre-cochons"), "sowgelder"
("châtre-truies") or "castrator" ("châtreur" or "châtreuse") . What is the
link between this operation and this venerable musical instrument?
Analysis reveals three principal and correlated relationships. Firstly, the
syrinx, generally made of bound reeds, is the castrator's necessary— simple
but sufficient— tool, the pig being the only animal who has to be "pruned"
or " cut ". Secondly, reed, understood in ancient and popular taxinomy as
a plant that changes sex, is itself a figuration of sexual modeling. Thirdly,
the syrinx has a complex effect upon pigs: its extremely high-pitched sound
attracts them, charms them and "cuts" them. The castrator is thus above
all, a musician. This undoubtably constitutes the major trait of a
personage who, in peasant societies, appears as the holder of the secret of the sexes
and, as such, is often attributed with supernatural powers.