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Composition de l'être dans l'Égypte antique

Selon les Anciens Égyptiens, la composition de l'être humain dépasse la simple dualité entre le corps et l'âme.
Chaque individu compte en lui une dizaine de composantes matérielles et immatérielles qui l'intègrent dans la Composition de l'être
sphère terrestre du sensible et dans la sphère impalpable des dieux et ancêtres. Après la mort, grâce à ses
composantes éthérées, l'individu peut espérer une survie posthume dans la tombe et une existence immortelle
auprès des puissances surnaturelles qui règlent les phénomènes cosmiques. La conservation du souffle de vie
(ânkh) est cependant conditionnée par le respect, la vie durant, des principes de la Maât (Vérité-Justice) et par
la maîtrise efficace de la magie-Heka. Cette dernière est à la fois une puissance intérieure et un savoir livresque
qui permettent aux humains de s'assimiler aux dieux.

Les Égyptiens n'ont pas établi de liste canonique des différentes composantes de l'être. De plus, ils n'ont guère
disserté à leurs propos pour les définir. Les textes funéraires fourmillent cependant d'allusions à leur sujet et
leur analyse minutieuse permet aux égyptologues de les appréhender d'un point de vue scientifique. Pour un
Égyptien, il est primordial de conserver l'intégrité de l'être après la mort, ce qui explique les rites de la
momification et de l'ouverture de la bouche effectués sur le défunt.

Le corps physique, soumis à la décrépitude de la vieillesse, est rendu inaltérable après la mort par le processus
de la momification. Le terme djet désigne à la fois le corps et ses représentations en images peintes ou
sculptées. Le cœur (haty et ib) est le siège de la personnalité, de la mémoire et de la conscience. Cet organe est
symboliquement évalué à l'aune de la maât sur la balance du tribunal d'Osiris. Le ren est le nom, une partie
primordiale de l'être. Sans nom, il n'y a plus d'être. L'effacement du nom est un grand châtiment qui condamne Représentation en ronde-bosse de l'âme-Ba,
magiquement les criminels à la damnation et à l'oubli. Le ka est l'énergie vitale et un double spirituel qui naît en bras levés pour recevoir eau et nourriture
même temps que l'humain. Le ka survit dans la tombe après la mort grâce au culte funéraire et aux livraisons des dieux (musée de Hildesheim,
d'offrandes alimentaires. Le ba, improprement traduit par âme, est un principe spirituel qui prend son envol à la Allemagne).
mort du défunt. Cette composante représente l'énergie de déplacement, de dialogue et de transformation
inhérente à chaque individu. Le shout ou khaïbit est l'ombre. Un défunt n'est complet que s'il dispose d'elle à
l'instar de son ba. Enfin, plus qu'une composante, l'akh est un état d'être, celui du mort Bienheureux qui a atteint Observé
Anciens Égyptiens
par
le statut de puissance spirituelle supérieure, lumineuse et efficace.
Type Croyances religieuses et
funéraires
Sommaire
Notion de personne
L'Homme égyptien
Énumération des composantes
Place de l'humanité dans l'Univers
Genre humain
Ânkh ou le Souffle de vie
Héka ou le pouvoir magique
Maât ou l'harmonie cosmique
Survie et immortalité des composantes
Transition vers l'au-delà
Corps (djet)
Principes d'anatomie égyptienne
Khnoum le potier façonneur
Causes des maladies
Jusqu'à la vieillesse
Djet ou le corps d'éternité
Cœur (ib)
Cœur et organes intérieurs
Organe de la vitalité
Siège de la pensée
Pesée du cœur
Scarabée de cœur
Nom (ren)
Nature du nom
Choix du nom
Ka
Représentations
Force vitale
Transmission du ka
Aller à son ka
Serviteur du ka
Ba
Capacité de mouvement
Dissociation des composants
L'embaumement ou le départ du ba
Réunion du ba à la momie
Le Dialogue d'un homme avec son Ba
Jouer contre son ba
L'eau de la déesse du sycomore
Ombre (shout)
Victoire sur la mort
Ombres-fourmis
Akh
Notion d'efficacité
Morts bienheureux
Faire venir l'esprit-Akh
Fantômes malfaisants
Lettres aux morts
Bibliographie
Dictionnaire
Études
Médecine et magie
Traductions
Notes et références
Notes
Références
Voir aussi
Articles connexes
Liens externes

Notion de personne
L'Homme égyptien
Civilisation disparue, l'Égypte antique n'est plus accessible que par ses écrits hiéroglyphiques et par les fouilles
archéologiques de ses antiques cités et nécropoles. D'après les données recueillies, essentiellement funéraires, la
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composition de l'homme ne se réduit pas à la polarité âme-corps . L'individu égyptien s'inscrit dans son
environnement par un réseau complexe de composantes matérielles et immatérielles. Ces différents aspects de la
personnalité sont autant de moyens de communication qui tissent des liens entre le monde sensible (terre) et le monde
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invisible (ciel et inframonde) ; entre le monde palpable des humains et le monde mythique des dieux et défunts . Aucun
Égyptien n'a songé à disserter sur les composantes humaines dans un traité moral. Aussi, pour les égyptologues,
l'approche de l'analyse égyptienne sur l'Homme n'est possible que par la lecture attentive et comparée des corpus
religieux que sont les Textes des pyramides, les Textes des sarcophages et le Livre des Morts. Les concepts du ba et du
ka sont les plus connus. Dans les balbutiements de l'égyptologie, les traductions « âme » et « double » étaient courantes
sans pour autant strictement définir ces deux composantes antiques. Depuis les années 1950, de nombreuses études ont
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permis de mieux les cerner .

La civilisation égyptienne s'étale sur près de trente-cinq siècles, depuis la fin de la Préhistoire et jusqu'aux débuts de
l'ère chrétienne. Durant cette très longue période, la pensée religieuse n'a pas été statique et a connu de nombreuses
inflexions et reformulations. La réforme amarnienne (ou atonienne) menée par le pharaon Akhenaton est la plus
fameuse. D'autres, sans doute moins spectaculaires mais tout aussi fondamentales, ont posé leurs jalons comme
Statuette d'une âme-Ba sous la
forme d'un oiseau à tête humaine l'introduction des cultes solaires et osiriens, la prédominance amonienne, la diabolisation séthienne, etc. Les aspects de
couronnée d'un disque solaire la personnalité individuelle ont eux aussi connu des redéfinitions. Dans les premiers temps de l'Ancien Empire, le ka
(Musée d'Art du comté de Los tient une place essentielle dans la survie post-mortem des élites. Après l'effondrement de la toute-puissance royale sous
Angeles). la Première Période intermédiaire, la composante du ba, d'abord réservée aux dieux et à pharaon, se diffuse dans le
milieu des courtisans. Au Nouvel Empire, la thématique du ba et de ses voyages mystiques tient une place de choix.
Durant la période gréco-romaine, les concepts immatériels du ka et du ba ont pratiquement été abandonnés au profit du
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Nom et de l'Ombre .

Énumération des composantes


La littérature et les liturgies funéraires sont les textes où s'expriment le plus communément les aspects et les
composantes de la personne. Dans la mort, les différentes composantes se dissocient et le rituel funéraire vise à les
rassembler afin d'assurer leur survie et immortalité. Outre le ba et le ka, les sources égyptiennes mentionnent le corps,
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le nom, le cœur, l'ombre et l'akh .

À partir de la période ramesside, apparaît dans l'iconographie des tombes et sarcophages une scène où le défunt est en
adoration devant les quatre enfants d'Horus. Sous l'apparence de dieux anthropomorphes, ils viennent à lui et, de leurs
mains, il reçoit son cœur, son ba, son ka et son corps momifié. En guise d'exemple, dans la tombe thébaine du maire
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Amenemhat (TT163) Amset apporte le cœur, Hâpi le ba, Douamoutef le ka et Kébehsénouf la momie . Plus tôt, sous la
e
XVIII dynastie, dans la tombe du percepteur Amenemhat (TT82), quatorze composantes sont présentées ; le ba, le Sortie de l'âme-Ba et de l'Ombre
cœur, l'akh, la dépouille, l'ombre, la stèle-aha, la tombe, le destin-shaï, la durée de vie-ahaou, la naissance-meskhenet, hors de la Tombe. Papyrus de
Neferoubenef, Musée du Louvre.
la dalle d'offrandes-aba, le développement-renenet, le dieu façonneur personnel-Khénémou et les formes d'apparition-
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khépérou . À la Basse époque, une formule visant à reconstituer la personnalité du défunt est très fréquemment inscrite
sur les sarcophages au niveau de la poitrine. Huit composantes sont énumérées ; le ba, le cœur-ib, le cœur-haty, le corps-djet, le ka, la dépouille (cadavre),
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l'ombre et la momie :

« Ô toi qui emmènes les baou et tranches les ombres, ô vous, dieux, seigneurs des têtes des vivants, puissiez-vous amener son ba à Osiris
Khentimenty, puissiez-vous l'unir à son corps-djet, que son cœur se réjouisse ! Que son ba vienne à son corps et à son cœur, que son ba se pose
sur son corps et sur son cœur. Amenez-le-lui, dieux qui êtes dans le château du benben à Héliopolis, aux côtés de Shou, fils d'Atoum. Qu'il ait
son cœur-ib comme Rê, qu'il ait son cœur-haty comme Khépri. Pureté à ton ka, à ton corps-djet, à ton ba, à ta dépouille, à ton ombre, à ta
momie vénérable, Osiris Khentimenty ! »
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— Formule pour amener l'âme au corps. Traduction de Jan Assmann

Place de l'humanité dans l'Univers

Genre humain
Les anciens Égyptiens ont élaboré plusieurs mythes de la création du Monde mais aucun ne place l'humanité au centre du processus. Dans ces récits, l'accent est
mis sur l'instant primordial où le dieu créateur sort de sa léthargie et prend conscience de lui-même. Après s'être manifesté hors du Noun, l'océan chaotique des
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origines, le démiurge engendre les dieux et les hommes puis organise le monde selon ses plans . Dans ce cadre, l'idée d'un premier couple humain est
totalement étrangère et on ne rencontre pas d'équivalent au couple biblique d'Adam et Ève tel qu'il se présente dans le Livre de la Genèse (chap. 1-3). Les
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humains ne sont pas considérés selon leur individualité mais comme une espèce qui, comme tant d'autres, doit s'insérer dans le cosmos :

« Les faucons vivent d'oiseaux, les chacals de maraude, les porcs du désert, les hippopotames des marais, les hommes de Nepri, les crocodiles
de poissons, les poissons de l'eau qui est dans le fleuve conformément à l'ordre d'Atoum »
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— Textes des sarcophages, chap. 80 (extrait). Traduction de Paul Barguet .
Il n'en reste pas moins qu'une place particulière a été assignée à l'humanité en tant qu'être doué des facultés de raisonner et de s'exprimer. Le couple « hommes-
dieux » est souvent mentionné et placé en tête dans les énumérations des êtres vivants. Le terme remeth désigne communément les « hommes » et le terme
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netjerou les « dieux » et selon une tradition cosmologique, les hommes ont même été créés avant les dieux . Dieux, hommes et défunts partagent les mêmes
composantes de la personnalité et aucune différence ontologique ne les sépare. La différence n'est pas qualitative mais quantitative. D'après le chapitre 15 du
Livre des Morts, le dieu créateur possède sept âmes-Ba et quatorze Ka, qui sont autant de moyens par lesquels il exprime sa toute puissance et sa présence dans
la création. La hiérarchie entre les dieux, les hommes et les défunts n'est pourtant pas clairement établie. Certes, les dieux sont supérieurs et les défunts ont des
pouvoirs que les hommes n'ont pas ; cependant, l'existence, la puissance et la pérennité des dieux et des défunts
dépendent fondamentalement des activités rituelles que les hommes leur consacrent dans les temples et les
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nécropoles .

Ânkh ou le Souffle de vie


La notion de vie est restituée dans l'écriture hiéroglyphique égyptienne par le
phonogramme ânkh. L'objet représenté par ce sigle n'est pas clairement identifié
mais l'élément central est un nœud. Diverses propositions ont été avancées ;
boucle de sandale, ceinture, étui pénien, vertèbre de bovidé, encolure d'un
vêtement, etc. Ce sigle sert à écrire le verbe « vivre » et le substantif « vie ».
Tout au long de la civilisation égyptienne, l’ânkh est représenté tenu dans les
mains des divinités ou offert au roi présenté à ses narines en tant que « souffle
de vie ». Cette vie est le pouvoir bénéfique du soleil et de l'eau. Aussi, dans de
Un dieu offrant la vie au pharaon nombreuses scènes, les rayons solaires ou les filets d'eau sont représentés par
une enfilade de sigles ânkh. À l'époque amarnienne, les rayons de l'Aton, le Naissance du Soleil hors du Noun.
Ramsès II (Musée du Louvre).
11 Illustration du Livre des Morts du
disque solaire, se terminent par des petites mains offrant la vie à Akhenaton .
défunt Anhai (British Museum).
Une des plus anciennes représentations du symbole ânkh est un plateau
e
d'offrande de l'époque protodynastique (fin du IV millénaire av. J.-C.) à présent conservé au Metropolitan Museum de
New York. Le plateau rectangulaire associe le sigle du Ka (énergie vitale) figuré par deux bras repliés qui tiennent un nœud ânkh. Dans cet artéfact sont ainsi
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associés l'idée de la vie et le principe qui permet son entretien, à savoir la force contenue dans les nourritures et les boissons . Un codicille de l’Enseignement
pour Mérikarê (rédigé vers -2100}) professe que le dieu créateur a établi l'univers et le souffle de vie pour le genre humain :

« Les hommes, troupeaux de Dieu, ont été bien pourvus. Il a fait le ciel et la terre à leur intention, puis il a repoussé le Vorace des Eaux. Il a fait
l'air pour vivifier leur narine, car ils sont ses images, issues de ses chairs. Il brille dans le ciel à leur intention, il fait pour eux la végétation et les
animaux, les oiseaux et les poissons, pour les nourrir. »
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— Enseignement pour Mérikarê (extrait). Traduction de Jean Yoyotte .
Ânkh (vie)

Plateau à offrandes Pharaon purifié par deux Le glyphe


protodynastique combinant filets d'eau figurés comme Ânkh dans la
les glyphes ânkh et ka une succession des glyphes main d'un
(Metropolitan Museum of Ânkh et Ouas (vie et force). dieu. Tombe
Art de New York). Temple de Kôm Ombo. de
Ramsès IV.

Héka ou le pouvoir magique


La magie-heka peut à la fois être considérée comme une force capable d'influer sur le cours des événements et comme
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une composante de l'être humain. Selon l’Hymne cannibale , reflet des conceptions les plus archaïques (période
prédynastique), la heka se matérialise quelque part dans le ventre, et le pharaon, tel un ogre effroyable, dépèce puis
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mange dieux et hommes pour s'en emparer au cours d'un cérémonial funeste . Dans les textes funéraires ultérieurs,
cette vision de la magie se perpétue en étant présentée comme une sorte de nourriture ou puissance vitale que quatre
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terribles crocodiles cherchent à dérober au défunt . Cette puissance est personnifiée par le dieu Heka qui, d'après le
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mythe solaire, se tient aux côtés d'Atoum-Rê lorsqu'il enclenche le processus de la création du Monde . Sorte de
testament politique et moral d'un pharaon pour son fils, l’Enseignement pour Mérikarê (Première Période
intermédiaire), livre une définition égyptienne de la heka en rapportant qu'elle est un don du créateur pour les hommes ;
« il a fait pour eux la magie comme arme pour repousser le coup de ce qui advient, ce à quoi on doit veiller de nuit
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comme de jour ». Durant toute la civilisation égyptienne, la pratique de la magie n'est pas le fait d'individus isolés
mais un effort étatique destiné à protéger le pharaon et son royaume de ses ennemis visibles et invisibles. Dans les
temples, chaque geste cultuel, chaque offrande aux dieux est un acte magique visant à protéger le pays et à assurer sa
prospérité agricole. Les magiciens les plus fameux sont des prêtres et des lettrés formés au sein des temples et au
Statuette d'un prêtre de Bastet
service de la population. La magie et la médecine qu'ils pratiquent sont avant tout une science livresque consignée dans
couverte de formules magiques. des recueils de formules. Pour chaque cas traité, après analyse de la situation, le praticien explique le mal au patient
Musée du Louvre. puis lui vient en secours en appliquant à la lettre la formule la plus adaptée. Le rituel magique, qui mêle paroles
(incantations, imprécations, menaces) et gestes (préparation de remèdes, d'onguents et de philtres), intègre l'individu en
souffrance dans un cadre mythique — le monde des dieux — où le mal trouve immanquablement une heureuse
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résolution ; la nature et les dieux étant en profonde interdépendance .

Maât ou l'harmonie cosmique


Durant les trente-cinq siècles de son existence, le pouvoir pharaonique s'est résolu à promouvoir la recherche de la prospérité, le
partage des responsabilités et la résolution des conflits sur la base de l'équité. En tant qu'archétype du prêtre égyptien, Pharaon est
le nécessaire intercesseur entre les vivants et les puissances surnaturelles que sont les Netjerou. Par le moyen de rituels magico-
religieux exercés dans les temples, son rôle fondamental est d'organiser et de contrôler ces puissances invisibles pour le plein
bénéfice de l'humanité égyptienne. Ce système s'augmente de la croyance en l'immortalité de l'essence humaine (Ka, ba, Akh) et du
jeu de la Maât comme facteur de l'équilibre cosmique et social de la création. Dans l'iconographie, la Maât est personnifiée sous
les traits d'une jeune femme avec une plume d'autruche comme insigne sur la tête. Elle représente l'ordre, la vie, la justice, la paix,
la vérité, la prospérité. Son exact antagoniste est isefet ; le désordre, l'injustice, le chaos, le mensonge, la prévarication. Dès les
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Textes des pyramides, le rôle assigné à Pharaon est « d'amener la Maât et de repousser isefet ». L'action royale est par
conséquent double ; d'une part gouverner et organiser le royaume avec rectitude et, d'autre part, combattre les forces hostiles
source des plus flagrantes iniquités. Nombre de textes sapientiaux exposent les droits et devoirs de chacun selon les préceptes de la
Maât. L'Enseignement de Ptahhotep, l'un des plus fameux, expose, tel un code de bonne conduite, le comportement idéal du Portrait de la déesse
dignitaire ; se conformer à la hiérarchie, se conduire de manière responsable en société et en privé, être ouvert aux aspirations des Maât.
autres (riches ou pauvres) et juger équitablement dans la cour de justice. Ces mêmes textes insistent sur le fait que tout
manquement à la Maât mérite un châtiment approprié. Au cours de la vie, bonnes actions et fautes s'additionnent et se compensent.
Selon les principes d'une justice immanente et rétributive, si un individu échappe à la justice terrestre, il sera immanquablement châtié dans l'au-delà.
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Inversement, le sage incompris des hommes sera nécessairement récompensé par les dieux du tribunal d'Osiris .

Survie et immortalité des composantes


D'après les conceptions funéraires égyptiennes, trois champs existentiels coexistent. Le champ le plus restreint est la
durée de vie terrestre. Le deuxième champ est celui de la survie posthume après la mort. Dans sa tombe, l'individu
poursuit une existence immatérielle mais terrestre en tant qu'esprit-Akh capable d'interagir avec tous les membres
défunts et vivants de sa maisonnée. Cette forme de survie s'obtient par faveur royale en accédant au statut social
d’imakhou ou « Vénérable ». Ce terme désigne un courtisan ou un notable provincial qui a obtenu le droit d'aménager et
de posséder un tombeau monumental dans la nécropole ou « Bel Occident ». Le monument funéraire a plusieurs
fonctions ; abriter la dépouille mortelle, entretenir la renommée du défunt grâce à des inscriptions biographiques
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Les pyramides, symboles de
flatteuses et sustenter le Ka, la puissance vitale, grâce à la livraison régulière d'offrandes alimentaires .
l'architecture funéraire égyptienne.
Le troisième champs existentiel est celui de l'immortalité dans l'au-delà en tant que « dieu vivant » (Netjer). Sous
l'Ancien Empire, période qui voit l'apogée du pouvoir monarchique, seul le pharaon accède à l'immortalité en devenant,
après la mort, une puissance surnaturelle intégrée dans les grands cycles cosmiques. La transition entre la vie et l'immortalité s'opère grâce au ba, la
composante immatérielle liée aux notions de mouvement et de passage. Doté de son ba, le pharaon monte au ciel auprès des astres éternels et s'unit au dieu
solaire. Durant les troubles politiques de la Première Période intermédiaire, le concept du ba se démocratise et tous les lettrés peuvent espérer accéder à
l'immortalité ; sous condition d'avoir mené une existence en conformité avec la Maât. À partir de là, les rites et le programme décoratif funéraire des
particuliers (architecture, images et textes) reflètent la coexistence des deux modes d'accès à l'éternité (survie et immortalité) ; le troisième champ existentiel ne
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supprimant pas le deuxième .

Transition vers l'au-delà


Dans le mythe, la transition du monde terrestre vers l'au-delà s'incarne dans les destinés d'Osiris et de Rê. Le
premier est celui pour qui les dieux ont inventé la momification du corps. Le second est l'astre solaire qui sans
cesse renaît chaque matin après un séjour nocturne dans le monde souterrain des morts. Au plus profond de ce
monde secret, au milieu de la nuit, s'opère l'union mystique de la momie d'Osiris avec l'astre solaire en une âme-
Ba unique. Ce modèle mythique sous-tend la majeure partie des croyances, textes et rituels funéraires. Reflet
d'une pensée globalisante pré-philosophique qui unifie nos concepts modernes de religion, de magie et de morale,
les textes funéraires égyptiens, outre les liturgies, sont des livres de magie. Cela est vrai pour les Textes des
sarcophages mais plus encore pour le Livre des Morts. Là, écrits et illustrations intègrent le défunt, via les
différentes composantes de sa personnalité, dans le modèle mythologique précité. Chaque formule magique est
augmentée d'un paratexte (titre, commentaire, mode d'emploi) qui précise les buts recherchés ; pour empêcher
Texte et vignette d'un hymne à Osiris et Rê,
que le cœur soit enlevé, pour apporter la puissance magique, pour vivre du souffle de vie, pour ouvrir la tombe, Papyrus de Hounefer. British Museum.
pour sortir au jour, pour prendre l'aspect d'un dieu, pour monter au ciel, pour faire vivre le ba, pour réunir le ba au
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corps, pour rendre favorable son Ka , etc. La transition vers l'immortalité passe nécessairement par la pesée du
cœur dans le tribunal d'Osiris. Cet épisode liminal et initiatique est rapporté par la formule 125 du Livre des Morts. Grâce à la fameuse Confession négative, la
magie des mots pallie les manquements à la Maât commis durant le vivant. La Maât, principe générateur de la justice, est ici codifiée en deux longues listes de
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quarante-deux péchés que le défunt affirme n'avoir pas commis . Ailleurs, cette même magie funéraire empêche le cœur et le ka de témoigner contre son
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possesseur (formules 30A-B et 105) .

Corps (djet)

Principes d'anatomie égyptienne


Dès la plus haute époque, les Anciens Égyptiens ont considéré que le corps humain est constitué de deux éléments fondamentaux. Les « éléments durs » issus
de la semence du père et les « éléments mous » issus du lait de la mère. Cette théorie anatomique est le plus clairement exposée dans un passage du Papyrus
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Jumilhac (IIIe siècle) : « Quant à ses chairs et à sa peau, sa mère les a créées avec son lait ; quant à ses os, ils existent grâce à la semence de son père ». Des
allusions à cette théorie se rencontre dans les papyrus médicaux mais aussi dans les corpus religieux (Textes des pyramides, Textes des sarcophages, Livre des
Morts) ainsi que dans le rituel de l'ouverture de la bouche. Les éléments provenant du père sont l'ossature, les dents, les ongles, les cheveux et les poils. Les
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éléments hérités de la mère sont les chairs, la peau, les organes internes du tronc et les conduits-métou (vaisseaux sanguins, ligaments, muscles) . Les
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Égyptiens ont supposé que les os paternels étaient les réservoirs du sperme . En étant issu des os, et plus particulièrement de la colonne vertébrale, la semence
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paternelle dans le ventre de la mère assure à l'enfant à naître le développement de ses éléments durs . Le lait maternel forme les chairs molles. Il devait sans
doute être considéré comme une dissolution des chairs maternelles qui se reconstituaient de nouveau autour de l'ossature de l'enfant. De la qualité du lait
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28
maternel dépend le sexe de l'enfant, le meilleur lait donnant des enfants mâles . Dans la médecine égyptienne, les
conduits-métou jouent un grand rôle. Ils transportent les flux vitaux que sont le sang et le souffle de vie et assurent donc
la mobilité corporelle. Un corps en bonne santé et vivant est celui dont « les chairs sont fermes et les conduits
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souples »

Khnoum le potier façonneur


Dans son énumération des composantes humaines, le défunt Amenemhat
(tombe TT82) mentionne son Khénémou. Ce terme est le pluriel du nom de
Khnoum, le dieu bélier de la ville d'Esna. Dans les hymnes qui lui sont dédiés,
ce dieu est présenté comme le potier qui façonne les hommes, qui met au monde
les dieux et qui fait les animaux, les poissons et les plantes. Créés par Khnoum,
les sept Khénémou forment une compagnie divine surtout attestée dans les
temples de la période ptolémaïque. À Edfou, ils sont impliqués dans la
Khnoum, dieu potier et modeleur des
fondation du temple en tant que dieux constructeurs. Au niveau individuel, le Une page du papyrus Ebers.
fœtus. Khénémou personnel est la composante qui représente le modelage du fœtus
dans le ventre maternel. Dans l'iconographie, à partir du Nouvel Empire, on voit
ainsi Khnoum modeler le nouveau-né royal sur son tour de potier dans les scènes qui traitent de la naissance des dieux
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ou de pharaon. Souvent, Khnoum modèle concomitamment le fœtus et son Ka .

« Modeleur des Modeleurs, père des pères, mère des mères, qui fit les être d'En-Haut et créa les êtres d'En-Bas, le bélier sacré qui fit les béliers,
Khnoum qui fit les dieux Khnoums, vigoureux de main, infatigable, de sorte qu'il n'est pas de travail qui s'accomplisse sans lui. (...) Il a façonné
au tour les hommes, il a engendré les dieux, afin de peupler la terre et l'orbe du Grand Océan. Il vient à temps pour donner vie à tous ceux qui
sont sortis sur son tour. »
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— Hymne à Khnoum (extrait). Traduction de Serge Sauneron et Jean Yoyotte .

Causes des maladies


D'après les papyrus médicaux, il apparaît que la bonne santé du corps se voit troublée par l'action néfaste de substances
dotées d'un souffle pathogène. Le corps n'est pas malade en lui-même, mais se voit envahi et agressé. Les prescriptions
(remèdes, onguents, philtres) ont donc pour but de détruire ou de chasser hors du corps ces substances. Lors de
l'auscultation, le médecin examine son patient tout en recherchant la cause de la pathologie. L'idée première est celle
d'une intervention divine, le corps humain n'étant que le jouet de puissances supérieures (dieux, esprits-Akhou, morts
errants). En temps normal, ces puissances surnaturelles sont bénéfiques et le corps est en bonne santé. Cependant à la
suite de l'infraction d'un interdit ou d'un manquement à la Maât (mensonge, vol, état d'impureté rituelle), ces puissances
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peuvent se courroucer et se montrer néfastes en envoyant sur le fautif des agents pathogènes (maladie) . Une fois dans
le corps, ces substances ou souffles pathogènes circulent dans les vaisseaux sanguins et dans l'appareil digestif ; Papyrus médical Hearst,
perturbant en cela sa bonne organisation. Lorsque ces souffles s'introduisent dans le corps, certains constituants XVIIIe dynastie.
normaux du corps se mettent à dysfonctionner et entraîner des fausses routes pour les sécrétions corporelles naturelles
qui envahissent alors le corps. Certaines substances pathogènes après s'être insinuées dans le corps, s'y déplacent, le
rongent et le perturbent. Parmi celles-ci, le sang, le liquide-âaâ et les oukhedou sont très souvent cités dans les textes médicaux. Normalement bénéfique, le
sang peut avoir un rôle néfaste lorsqu'il est animé par un souffle pathogène. Cette inversion du rôle du sang est particulièrement dangereuse du fait de sa
présence dans tout le corps. D'autre part, lorsque le sang ne lie pas les éléments composant le corps ou les aliments qui y pénètrent, il peut bloquer le passage
des souffles vivifiants. Quant au liquide-âaâ, il s'agit d'une sécrétion issue du corps des démons. Lorsqu'il circule dans un corps humain il cause un processus
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morbide qui aboutit à l'apparition de la vermine intestinale . Les oukhedou sont des substances vivantes apportées par les puissances néfastes. Ils ont une
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action altérante qui provoque inflammations et putréfaction des chairs .

« Arrière, ennemi, mort, morte, et ainsi de suite ... retire-toi devant la force de son œil de flamme ! Il repousse ta force, il chasse le liquide-âaâ
qui vient de toi, le poison que tu apportes, les blessures que tu infliges, les pourritures que tu provoques, les oppressions que tu entraînes, le
désordre que tu amènes, les maux que tu infliges, les oukhedou que tu apportes, les peines que tu donnes, la chaleur et la brûlure, toutes choses
malignes dont tu as dit : il en sera atteint. »
35
— Papyrus Leiden I 348 (extrait). Traduction de Thierry Bardinet .

Jusqu'à la vieillesse
Tout au long de la civilisation égyptienne, les dignitaires ont pris pour habitude de faire le bilan de leur vie en inscrivant leur biographie dans leur tombe ou sur
le socle de leur statues. On trouve cependant assez peu d'indications au sujet de la durée de vie, le compte des années ne s'instituant qu'à partir de la période
ptolémaïque. Dès l'Ancien Empire, la durée idéale semble avoir été fixée à cent-dix ans ; chiffre alors inatteignable mais synonyme d'une existence en
conformité avec la Maât. En conclusion de son Enseignement, le sage Ptahhotep exhorte son fils à suivre les directives royales pour son plus grand profit ; une
bonne carrière permettant de gagner des années de vie : « Pharaon est satisfait de tout ce qui s'est produit ; puisses-tu acquérir des années de vie. Ce n'est pas
36
petit ce que j'ai accompli sur terre. J'ai acquis cent dix années de vie que Pharaon m'a accordées » . Sous la XVIIIe dynastie, le sage Amenhotep fils de Hapou,
au soir de sa vie, arrive à la même conclusion : « Celui qui m'a vu souhaitera être semblable à moi, tant est grand ce qui m'est advenu. La vieillesse est le
37
témoignage d'une vie juste. J'ai atteint maintenant ma quatre-vingtième année, et ma faveur est grande auprès du souverain ; et j'accomplirai cent dix ans » .
Le même souhait figure sur la statue de Bakenkhonsou, grand prêtre d'Amon à partir de la trente-neuvième année de règne de Ramsès II (XIX dynastie). e

Moins traditionnel est le décompte exact des grandes étapes de sa pieuse existence :

« je vais faire connaître mon personnage, alors que j'étais sur la terre, en chaque fonction que j'ai remplie depuis que j'ai été mis au monde. J'ai
passé quatre années étant tout petit enfant. Puis j'ai passé douze ans d'adolescence, étant chef de l'écurie de dressage du roi Menmaâtrê. Je fus
ensuite prêtre pur pendant quatre ans. Puis père divin du dieu Amon, pendant douze ans. Ensuite je fus troisième serviteur d'Amon durant
quinze ans. Puis deuxième serviteur d'Amon pendant douze ans. Alors il [le roi Ramsès] me loua, car il reconnut mes qualités, et il me nomma
grand prêtre d'Amon pendant vingt-sept ans. »
38
38
— Statue de Bakenkhonsou (Musée de Munich), extrait. Trad. de Claire Lalouette .

Djet ou le corps d'éternité


Le corps est la composante la plus tangible de l'individu égyptien. Dans la
pensée funéraire, le corps reste l'élément premier car de sa bonne conservation
dépend le devenir post mortem du défunt. Lors du processus de l'embaumement,
dont la durée idéale est de soixante-dix jours, le corps accède à sa forme
éternelle, la momie (sah en langue égyptienne). La momification transforme le
39
corps humain corruptible en un corps divin inaltérable désigné sous le terme
djet. Ce mot désigne à la fois le corps physique d'une personne et la forme
40
corporelle d'un dieu, à savoir ses images, ses représentations et ses statues . La
Momie ptolémaïque au Musée du conservation du corps passe donc, d'une manière conjointe, par la momification
Louvre. et par la confection de corps de substitution que sont les statues et les
représentations murales dans les chapelles funéraires. Le mot djet étant aussi Statue d'Amenhotep fils de Hapou,
attaché aux notions de jeunesse et d'éternité, le défunt apparaît alors le plus Musée de Louxor.
40
souvent dans la force de l'âge avant que la vieillesse ne vienne à flétrir son apparence physique . Durant la vie, le cœur
et le liquide sanguin assurent la liaison entre les différents membres. Avec la vieillesse, le cœur se fatigue et le corps
perd sa vigueur. À la mort, le cœur cesse de battre et le corps se désintègre. Dans le mythe, la désintégration du corps est évoquée par le démembrement en
quatorze lambeaux du corps d'Osiris par Seth. Chaque défunt étant assimilé à Osiris, chaque momification est un processus de recomposition du corps dépecé
et chaque momie devient la figure du dieu Osiris.

Cœur (ib)

Cœur et organes intérieurs


La langue égyptienne dispose de deux mots pour désigner le « cœur » ; l'un est le ib, l'autre le haty. Au cours de l'évolution de la langue, le intérieur-ib
second a évincé le premier. Ce fait a longtemps conduit les égyptologues à prendre ces deux mots pour de stricts synonymes, l'un étant la
désignation ancienne et l'autre, la récente d'un même organe. Dans l'écriture, les deux mots sont représentés par le signe hiéroglyphique d'un
41
cœur de brebis, vu en coupe, avec les points d'attache des veines et des artères . Depuis 1995 et les travaux du médecin et égyptologue français
42
Thierry Bardinet sur les papyrus médicaux de l'Égypte pharaonique, il apparaît toutefois qu'il est nécessaire de faire une distinction entre les cœur-haty
deux termes. Le haty est le cœur proprement dit, tandis que le ib est l'ensemble des autres organes situés dans le thorax et le ventre (la cavité-
43
shet des textes égyptiens) . Par rapport aux conceptions anatomiques contemporaines, l'intérieur-ib est mal délimité. Sa masse principale
comprend les organes du foie, des poumons, de la rate et des autres viscères abdominaux. Il se poursuit dans le reste du corps par tous les
conduits creux qui apportent le sang et le souffle vital aux membres. Selon les conceptions médicales du Traité du cœur transcrit sur le Papyrus
Ebers et daté de la XVIIIe dynastie, le cœur-haty et l'intérieur-ib entretiennent d'étroites relations et toute atteinte sur l'un a des répercussions sur l'autre.
Cependant, l'idée de maladie se rapporte principalement à un dérangement de l'intérieur-ib, perçu comme un trouble de l'état général. Le cœur-haty peut aussi
être atteint en répondant mal aux directives de l'intérieur-ib ou en étant dérangé par une affection. Pour les médecins égyptiens, le cœur-haty est un organe qui
peut se déplacer dans le corps, mais qui doit impérativement rester à sa place, bien fixé à sa base : ses déplacements sont des troubles que l'on doit apprendre à
44
connaître et à diagnostiquer en tâtant le pouls .

Organe de la vitalité
Le cœur est le foyer de la vie. Selon les Anciens Égyptiens, tant que le cœur-haty fait circuler le sang et le souffle vital
dans l'organisme, les différents membres sont vivants et connectés entre eux. La défaillance cardiaque est l'image même
de la cessation de la vie. En tant que dieu mort, Osiris est Ouredj-ib « Celui au cœur immobile ». Pour le ranimer, de
nombreux textes funéraires indiquent qu'il faut lui restituer son intérieur-ib. Lors de la momification, le cœur-haty reste
en place dans le corps, tandis que l'intérieur-ib est prélevé et déposé dans quatre vases canopes. Symboliquement, la
restitution du cœur-ib est assignée aux divinités féminines que sont Nout, la déesse céleste et les sœurs Isis et Nephtys.
Dans le Livre des Morts, plusieurs formules ont pour but de garantir au défunt le retour de son cœur (chapitres 26-29).
En quelques occurrences, l'illustration du chapitre 26 montre Anubis, le dieu de la momification, rendre le cœur au
défunt en le lui faisant boire tel un remède vivificateur. Le dieu se tient debout devant la momie et porte le cœur à la
bouche du mort. D'après le chapitre 151, c'est le mort lui-même qui part à la recherche de ses organes internes. Il doit se
45
rendre dans une maison où sont conservés les cœurs :

« Tu entres dans la maison des cœurs-ib et dans la place remplie de cœurs-haty, tu prends le tien et le mets à sa
place. Ta main n'est pas détournée, ton pied n'est pas dévié de sa marche, tu ne vas pas la tête en bas, tu marches
Anubis faisant boire le cœur-haty à la
debout. »
momie d'Inerkhaou (tombe TT359).
46
— Livre des Morts, extrait du chap. 151. Traduction de Jan Assmann .

Siège de la pensée
Les anciens Égyptiens n'ont pas perçu le cerveau comme le siège de la pensée, de l'intelligence et des émotions mais ont attribué ce rôle au cœur. Cette manière
47 48 49
d'appréhender l'intellect est toujours d'actualité dans certaines ethnies de l'Afrique subsaharienne tels les Dogons , les Tallensi ou les Songhay-Zarma . De
nombreuses expressions égyptiennes lient le cœur-ib aux émotions : « atteindre le cœur » (gagner la confiance), « grand cœur » (être arrogant), « laver le
cœur » (céder à la colère), « soulager son cœur » (accabler autrui), « avaler le cœur » (perdre conscience), « suivre le cœur » (respecter la Maât), « saisir son
50
cœur contre quelqu'un » (être agressif), etc . D'après la Pierre de Chabaka, le cœur est le siège de l'activité créatrice et de l'imagination (Sia). Celle-ci devient
51
réalité lorsque la langue transforme la pensée en parole (Hou) :
« L'Ennéade (de Ptah) a créé la vue, grâce aux yeux, l'audition par les oreilles, la respiration par le nez ; ceux-ci élèvent (ensuite les sensations
reçues) jusqu'au cœur, et c'est le cœur alors qui permet que toute connaissance se manifeste, et c'est la langue qui répète ce que le cœur a
conçu. »
— Pierre de Chabaka (extrait). Traduction de Claire Lalouette.

Pesée du cœur
Dans l'au-delà, le cœur permet au mort de conserver son individualité et de se souvenir de sa vie
terrestre. Lors de son passage dans le tribunal d'Osiris, le défunt est jugé de ses actes par une
assemblée de quarante-deux juges. Pendant que son cœur est placé sur une balance face à une
représentation de la Maât, la déesse de la justice et de l'harmonie, le défunt énumère deux listes de
quarante-deux fautes qu'il proclame n'avoir pas commis. D'après les chapitres 30A et 30B du Livre des
Morts, le plus grand risque pour le défunt est de voir son cœur se désolidariser de lui, tel un témoin à
52
charge. Ce que le défunt proclame, le cœur doit le confirmer sinon il est accusé de mensonge . La
dissociation du cœur est une atteinte mortelle car le défunt se voit condamné à la damnation en étant
dévoré par la monstrueuse Ammit, un être hybride mêlant les aspects du crocodile, du lion et de
Pesée du cœur d'après le papyrus d'Ani, British
l'hippopotame. Dans la scène de la pesée du cœur du papyrus d'Ani, le défunt et son épouse, habillés Museum.
en blanc, se tiennent respectueusement devant la balance constituée par une colonne et un fléau. À
droite, Anubis inspecte la bonne régularité du pesage. À gauche figurent différentes composantes de la
personnalité du défunt. Le cœur est déposé sur le plateau de pesée. Le dieu Shaï personnifie la durée de vie impartie au défunt tandis que les déesses Rénénet et
Meskhenet symbolisent son destin et sa naissance. Au-dessus d'elles, se tient l'« âme-Ba » d'Ani, sous la forme d'un oiseau à tête humaine perché sur une
chapelle. Le dernier symbole est le meskhen ou « brique de la naissance », un rectangle noir muni d'une tête féminine, autre représentation de la déesse
53
Meskhenet et figuration des dispositions innées attribuées au défunt .
n7
« Formule pour empêcher que le cœur de N . ne s'oppose à lui dans l'empire des morts. « Ô mon cœur de ma mère, ô mon cœur de ma mère, ô
viscère de mon cœur de mon existence terrestre, ne te lève pas contre moi en témoignage en présence des maîtres des biens ! ne dis pas à mon
sujet : « Il a fait cela en vérité ! », à l'égard de ce que j'ai fait ; ne le fais pas se produire contre moi devant le grand dieu, maître de l'occident. »
54
— Livre des Morts, extrait du chapitre 30A. Traduction de Paul Barguet

Scarabée de cœur
Le cœur, en tant que siège de la mémoire, de l'intelligence, des décisions et des émotions doit être conservé par le
défunt. À partir du Nouvel Empire, les chapitres 27-29B du Livre des Morts sont des invocations destinées à protéger le
cœur contre les démons de la salle d'abattage et les chapitres 30A-30B, afin d'éviter la damnation, ont pour but de
l'empêcher de témoigner contre son possesseur lors de la pesée. D'après la notice du chapitre 30B, la formule magique
doit être récitée sur un scarabée en néphrite monté en électrum et mis au cou du mort. L'efficacité de la formule est
garantie par son ancienneté. Selon les versions retrouvées, la formule a soit été découverte à Hermopolis aux pieds
d'une statue de Thot par le prince Hordjédef durant le règne de Mykérinos (IVe dynastie) soit dans un tombeau
d'Héliopolis durant le règne du pharaon Den (Ire dynastie). Ces affirmations sont légendaires car dans les faits, ces
n 8
formules ne sont attestées qu'à partir du Moyen Empire dans le corpus des Textes des sarcophages . Au Nouvel Scarabée poussant sa boule fécale
Empire, le chapitre 30B est fréquemment inscrit sur le plat ovale de scarabées sculptés. Cette pratique semble remonter
55
à la XVIIe dynastie sous le règne de Sobekemsaf II . Occasionnellement, la formule est inscrite sur une amulette en
forme de cœur, ou bien, la face inférieure du scarabée présente le hiéroglyphe du cœur. Sur quelques exemplaires, l'amulette-scarabée est affublée d'une tête
humaine, celle du défunt. Dès les Textes des pyramides, il est affirmé que les déesses Isis et Nephtys apportent le cœur à la dépouille. De ce fait, quelques
56
bijoux pectoraux présentent le scarabée entouré par les deux sœurs .

Déposé sur le torse de la momie, le scarabée de cœur est une amulette qui symbolise l'auto-création et la renaissance. À travers le jeu de mot, kheperer
« scarabée » et kheperou « existences, formes », l'âme-Ba du défunt est assurée de pouvoir se transformer dans toutes les formes d'existences désirées. Sur la
soixantaine de possibilités connues par les Textes des sarcophages, le Livre des Morts énumère douze formules de transformation en lien avec le voyage diurne
57
de Rê ; en faucon, en héron, en dieu, en crocodile, en lotus, en hirondelle, en serpent (chapitres 76 à 88) . De plus, Khépri, le dieu scarabée, est la forme
58
matinale du dieu solaire Atoum-Rê auquel le mort s'identifie afin de pouvoir renaître à chaque nouvelle aube .

Amulettes du scarabée-cœur

Scarabée en serpentine. Scarabée-cœur Texte de la Amulette en forme


Musée d'Art du comté de Los de Hati-iay. formule 30B sur de cœur. Brooklyn
Angeles. Walters Art le scarabée de Museum.
Museum Bakendjehouti,
Walters Art
Museum.

Nom (ren)
Nature du nom
Dans les énumérations, le ren, le « nom », figure souvent à côté du ba, du corps et de l'ombre. Sur les Ren
monuments, le nom du pharaon remplace souvent sa représentation physique. Des courtisans peuvent ainsi
être montré en prière devant le roi ou devant son nom inséré dans un cartouche ou dans un serekh. Sur un
fragment du temple de Seth de la ville de Noubt, le dieu offre la vie-Ânkh et la puissance-Ouas au nom de
Thoutmôsis Ier. Une décoration du char de Thoutmôsis IV montre, non pas le pharaon, mais son nom dans
rn
un cartouche muni d'une tête de faucon et de deux mains en train d'assommer des ennemis avec une
59
massue .

Le ren est une composante essentielle de l'être pour la simple raison que le nom permet d'appeler quelqu'un et donc
d'avoir un moyen d'action sur lui. Un individu est très vulnérable par son nom. La pratique de la magie repose sur
l'utilisation bénéfique ou maléfique du nom de la personne visée. Dans les rituels d'envoûtement, la destruction
symbolique du nom revient à détruire l'être même de son possesseur, fut-il un dieu. Au contraire, si un magicien est
incapable de nommer un individu, il ne peut rien espérer de son rituel magique. Chaque dieu porte une infinité de noms
mais son vrai nom, son nom secret, est caché de tous. Un mythe rapporte cependant qu'Isis, par ruse, réussit à connaître
Seth donnant vie et puissance au 60
le nom secret de Rê, le maître de l'univers, afin d'avoir pouvoir sur la création entière . Le nom n'est pas qu'une entité
nom du pharaon Thoutmôsis Ier.
abstraite. On peut le matérialiser en l'écrivant et le faire disparaître en l'effaçant. Les martèlements du nom d'Akhenaton
par ses successeurs sont bien connus. Dans le droit, les criminels peuvent être condamné à changer de nom en se voyant
affublé d'un « mauvais nom », un nom infamant. Les cas les plus fameux, sont les condamnations des conspirateurs qui ont participé à l'assassinat de
Ramsès III. Dans les transcriptions judiciaires, les criminels ne sont plus connus que par leurs mauvais noms ; Pabakamen « Le serviteur aveugle »,
61
Parâkamenef « Rê l'aveugle », Binemouast « Le mauvais dans Thèbes » .

Choix du nom
Au moment de la naissance, chaque Égyptien reçoit un ou deux noms, attribués généralement par la mère ; d'où l'expression renef en
moutef « son nom de sa mère ». Les noms égyptiens ont un sens immédiatement compréhensible par les locuteurs de la langue
égyptienne. Quelques noms évoquent les mots de la mère juste après l'accouchement : Ikh « Qu'est-ce ? », Néfernen « C'est-beau-
ça ! », Oursou « Il-est-grand », d'autres tentent de passer outre la forte mortalité infantile : Senebsoumay « Il-est-en-bonne-santé-dans-
ma-main », Djedamonioufankh « Amon-a-dit-qu'il-vivra », Diamoniaout « Qu'Amon-donne-la-vieillesse ». Certains noms évoquent le
jour de la naissance ou qu'une divinité était alors à l'honneur : Sepenabed « Le-don-du-sixième-mois », Horemheb « Horus-est-en-
fête », Amonherkhenyt « Amon-est-transporté-en-barque ». Lorsqu'un enfant tarde à venir, les parents s'adressent à une divinité pour
provoquer une conception. Ce fait est alors rappelé dans le nom de l'enfant : Debehenithaenmout « C'est-à-Mout-que-j'ai-demandé-
62
un-rejeton », Saousir « Fils-d'Osiris », Satptah « Fille-de-Ptah » .

Le choix du nom peut aussi être inspiré par la place de l'enfant dans la famille ou dans son lignage : Sennou « Le-deuxième »,
Khemetnou « Le-troisième », etc. D'autres semblent attester la croyance en la réincarnation : Senetites « La-sœur-de-son-père », Itseni
« Le-père-de-mon-époux ». Cette même croyance fait qu'un nom passe d'une génération à l'autre, de père en fils, de mère en fille ou
63
en reprenant le nom des aïeux .

Au cours de sa vie, l'individu peut se voir gratifier d'un sobriquet inspiré par son physique ou son caractère : Id « Le-sourd », Tabinet
« La-mauvaise » ; par son origine géographique : Pen-Mennéfer « Celui-de-Memphis », Iam « L'asiatique » ; par son statut social ou Statuette d'Horus
son métier : Paqer « Le-vagabond », Paheripedjet « Le-chef-des-archers » ; ou pour des raisons qui maintenant nous échappent : sous l'aspect d'un
64 jeune enfant. Walters
Seshen « Le-lotus », Miou « Le-chat » .
Art Museum.

Ka

Représentations
n9
Le Ka est une composante immatérielle des dieux et des hommes . Cette notion n'a pas d'équivalent dans les langues
européennes contemporaines. À la suite du Français Gaston Maspero, les égyptologues de la fin du XIXe siècle et du
début du XXe siècle ont traduit ce concept par « Double ». Cette interprétation découle de certaines scènes où l'on voit le
dieu bélier Khnoum façonner conjointement le prince royal et son ka sur son tour de potier. Visuellement le prince et
son ka ont l'air de véritables jumeaux ; le ka n'étant distingué que par le signe hiéroglyphique des deux bras levés qu'il
porte sur sa tête. Lorsque le ka du pharaon régnant est représenté, il est le plus souvent figuré comme un petit homme
vêtu d'un pagne debout derrière le roi. Dans une main, le ka tient une plume d'autruche symbole de la déesse Maât et du
dieu Shou, respectivement les personnifications de l'harmonie cosmique et du souffle vital. Dans l'autre main, le ka tient
un long bâton surmonté par la tête du pharaon. Sur la tête du Ka, le sigle hiéroglyphique des deux bras pliés à angle
droit enserre le serekh (palais stylisé) dans lequel est inscrit le Nom d'Horus, un des cinq éléments de la titulature
royale. L'unique représentation en ronde-bosse d'un ka royal qui nous soit parvenue est la statue en bois du ka de Hor Ier
de la XIIIe dynastie, découverte à Dahchour, elle est à présent conservée au Musée égyptien du Caire. Haute de 1,70 m,
la statue apparaît maintenant complètement nue, debout et dans l'attitude de la marche. Elle conserve cependant les
traces d'un collier, d'une ceinture et d'un pagne, tandis que les mains devaient originellement tenir un sceptre et un
65
bâton .

Statue du ka du roi Hor (XIIIe


Force vitale dynastie). Musée égyptien du Caire.
Le Ka est une notion complexe à laquelle il est impossible de donner une définition homogène, les différentes
66
attestations pouvant se montrer contradictoires entre elles . Pour les Anciens Égyptiens, le ka est, entre autres, la
67
vitalité d'un être, à savoir la faculté d'accomplir tous les actes de la vie . Le pluriel du mot, Kaou, désigne les aliments solides ou liquides qui permettent
l'entretien de la vie. Le ka est donc aussi une notion qui englobe le « bien-être » et la « santé ». Lorsque les Égyptiens trinquent ensemble, la boisson est portée
n 10
« À ton Ka ! ». D'après une maxime de l'Enseignement de Ptahhotep, se rassembler et manger à une table commune est un rite qui vise à célébrer le Ka .
Participer à un banquet organisé par un supérieur hiérarchique est une grâce divine et honneur qu'il ne faut pas gâcher par un comportement inadéquat et
maladroit (Maxime no 7). Dans ce contexte, le ka est une sorte d'énergie qui s'incarne tant dans celui qui reçoit les convives que dans les nourritures qui sont
servies. Chaque invité, se doit de respecter ce moment de partage en adoptant un comportement respectueux et convivial, tout comportement négatif et
68
disharmonieux serait une « abomination pour le ka » . Aussi, par métonymie, l'expression « C'est un Ka ! » désigne l'homme sage âgé qui a réussi dans la vie
69
ou le jeune homme qui est promis à un bel avenir .

« Si tu es un homme qui fait partie de ceux qui sont assis à la table d'un plus grand que toi, accepte ce qu'il donne,
de la manière dont cela sera placé devant ton nez. Regarde ce qui est devant toi, ne disperse pas par quantité de
regards ; c'est l'abomination de l'énergie (ka) que d'être harcelée. (...) Parle lorsqu'il s'adresse à toi, et que ton
discours rende le cœur heureux. Quant au grand, assis derrière les pains, que son comportement se conforme à la
directive du ka. Il fera un don à celui qu'il distingue ; c'est la coutume, à la tombée de la nuit. C'est le ka qui étend
ses bras. Le grand fait un don à celui qui a atteint la condition d'homme (de qualité). Les pains sont mangés
conformément à la volonté de Dieu, c'est l'ignorant qui s'en plaindrait. »
70
— Enseignement de Ptahhotep, Maxime 7. Traduction de Christian Jacq .

Offrandes alimentaires. Tombe du


scribe Menna.

Transmission du ka
Si le Ka peut être défini comme une sorte d'esprit double ou comme une énergie vitale, cette composante de la personnalité peut aussi être perçue Ka
comme un principe dynastique légitimant qui passe du père au fils aîné, son héritier. Le sigle hiéroglyphique se présente comme deux bras dressés
vers le haut. Il faut cependant le voir comme deux bras tendus vers l'avant pour étreindre et embrasser quelqu'un. Le ka est le symbole des liens inter-
71
générationnels qui subsistent par delà la mort grâce au culte funéraire . Dès les Textes des pyramides, le dieu Osiris est présenté comme étant le Ka
d'Horus, ce qui revient à dire que le pharaon défunt est le ka du pharaon vivant : kȝ

« Ô Osiris (roi) ! Horus t'a protégé, il a agi pour son ka, que tu es, pour que tu sois satisfait en ton nom de ka satisfait. »
71
— Textes des Pyramides chap. 356 (extrait). Traduction de Jan Assmann
Un autre passage des Textes des pyramides montre que le Ka se transmet du père au fils lors d'une embrassade. Le modèle est le dieu créateur Atoum, père des
jumeaux Shou et Tefnout. Le prêtre ritualiste souhaite que le défunt pharaon bénéficie aussi de cette énergie, pour sa personne et son monument funéraire, le
pharaon étant considéré comme le juste successeur du dieu des origines :

« [Atoum-Rê] tu as craché Shou, tu as expectoré Tefnout, tu as mis tes bras autour d'eux comme les bras du ka, pour que ton ka soit en eux.
Atoum, puisses-tu mettre tes bras autour du roi, (autour de ce monument, autour de cette pyramide) comme les bras du ka, pour que le ka du roi
soit en lui, durable à tout jamais. »
72
— Textes des pyramides chap. 600 (extrait). Traduction de Jan Assmann .

Aller à son ka
Les expressions « aller à son ka » et « être réuni à son ka » sont des euphémismes qui servent à désigner la mort.
L'existence humaine n'est possible que si le corps et le ka sont intimement liés. Or, la mort disloque cette union. Privé
de sa force vitale, le corps se désagrège en se putréfiant. Privé de corps, le ka n'en reste pas moins une force latente.
73
Cette vitalité ne disparaît pas, mais s'en retourne à ses origines . Le ka passant du père au fils, le dieu créateur est le
premier maillon de cette chaîne de transmission. D'après les Textes des sarcophages, un million de ka sont dans la
74
bouche de Rê (chap. 648) , signifiant par là qu'il est un réservoir inépuisable de vitalité et de magie créatrice. Un culte
funéraire bien organisé permet au défunt de devenir un imakh, un « Vénérable » autorisé à posséder un tombeau
75
monumental . Ce statut social post-mortem, lui assure de pouvoir évoluer dans le monde des ancêtres et des dieux.
Mastaba de Qar à Gizeh Lorsqu'un mort part pour la nécropole, il « va à son ka », c'est-à-dire qu'il retrouve sa part de force vitale. Mais, tout
(IVe dynastie). comme les vivants, les ancêtres se doivent d'entretenir leur vitalité en consommant des nourritures. Dans la chapelle qui
surmonte le tombeau souterrain, les statues et représentations murales du défunt servent d'intermédiaire. C'est à ces
73
supports immobiles, réceptacles du Ka, que la famille présente les offrandes funéraires . Dans les Textes des
pyramides, le prêtre ritualiste décrit l'union du pharaon avec son Ka. Uni avec son « double », le pharaon monte, tel un dieu, vers les contrées célestes afin de
rejoindre le Créateur. Pendant que le prêtre psalmodie son texte sacré, il diffuse de l'encens. Cette fumée parfumée qui monte au ciel est perçue comme le
76
symbole de l'ascension royale d'un pharaon divinisé bien pourvu de son Ka :

Statue du roi Djéser dans son serdab


(chapelle). Complexe funéraire de
Djéser.
— Formule à réciter quatre fois —
Ne le laisse pas s'en échapper !
Prends garde de ne pas le laisser s'en échapper !
Il est parti, celui qui est parti avec son ka !
Il est parti, Horus, avec son ka !
Il est parti, Seth, avec son ka !
Il est parti, Thot,
— Formule à réciter quatre fois. Encens brûlé — avec son ka !
Il est parti, Dounânouy, avec son ka !
Il est parti, Osiris, avec son ka !
Il est parti, Khenty-irty, avec son ka !
Tu es parti toi aussi avec ton ka !
Ô Ounas, le bras de ton ka est devant toi !
Ô Ounas le bras de ton ka est derrière toi !
Ô Ounas, si je t'ai donné l'Œil d'Horus dont ta face est pourvue,
c'est pour que le parfum de l'Œil d'Horus diffuse vers toi !

77
— Claude Carrier, Textes des Pyramides du pharaon Ounas, chapitre 25

Serviteur du ka
Dans la pensée égyptienne, la mort n'est pas une fin mais un passage conduisant d'une existence vers une autre. Tout
comme les vivants, les défunts ont des besoins élémentaires à satisfaire : manger, boire ou s'habiller. Le culte aux
ancêtres nécessite d'importants moyens financiers pour assurer le creusement du tombeau, la construction d'une chapelle
ainsi que la production et le transport des offrandes. Dans une telle vision, chaque vivant se doit de préparer son
existence post mortem afin de ne pas se trouver au dépourvu. Ce fait est d'ailleurs vivement encouragé par les Sages
n 11
dans leurs écrits . Dès l'Ancien Empire, ces besoins funéraires ont mené à la formation de structures économiques
spécialement dédiées à l'affectation de biens aux défunts. Ces biens sont fournis soit par le pharaon et son
administration, soit par des fondations privées, les perou-djet, financées à partir de fonds propres. L'organisation du
culte, à l'origine, est à la charge du fils aîné. Cependant, très vite, l'exercice quotidien du culte a été confié à des prêtres
professionnels, les « Serviteurs du ka ». Les modalités du culte et leurs financements sont prévus et organisés d'après un
ou plusieurs contrats juridiques conclu du vivant de la personne pour après son décès. Ces contrats étaient mis par écrit
sur papyrus mais certains notables, pour renforcer leur valeur n'ont pas hésité à les faire figurer sur les parois de leur
tombeau. Un des exemples les plus instructifs sont les dix contrats passés entre le gouverneur Hâpydjéfaï d'Assiout avec
son prêtre du ka (sous la XIIe dynastie). La statue de Hâpydjéfaï, en tant que réceptacle du Ka, est le bénéficiaire
d'offrandes journalières et annuelles (fêtes funéraires, nouvel an, processions, etc.). Les rites sont effectués par les
78
Ouâb, les « prêtres-purs » sous la supervision du prêtre du Ka .
Statue funéraire d'un couple de « Vois, l'ensemble de ces affaires à propos desquelles j'ai conclu un contrat avec ces prêtres-ouâb sont sous ta
notables. Ancien Empire. (Musée du
responsabilité ! Et vois, c'est le serviteur du ka d'un homme qui préserve ses affaires, qui établit son pain
Louvre).
d'offrande ! (...) Garde-toi d'en annuler quelque chose ! Que quiconque conteste les affaires que je leur ai
confiées, et tu feras en sorte que ton fils, ton héritier, qui sera pour moi serviteur du ka, juge cela ! Vois, je t'ai
pourvu en terres, en hommes, en bétail, en jardins et en toutes choses (...) afin que tu puisses accomplir pour moi les rites avec zèle ! Veille sur
tous mes biens que j'ai placés sous ta responsabilité ! Vois, c'est devant toi par écrit ! »
79
— Mandat donné au serviteur du Ka (extraits). Traduction de Raphaël Bertrand

Ba

Capacité de mouvement
Le Ba est une composante immatérielle des dieux et des hommes. Tout comme le Ka, cette notion n'a pas d'équivalent
exact dans les langues européennes contemporaines. Ce concept est toutefois le plus souvent traduit par le mot « âme »
ou par l'expression « âme-Ba ». Le Ba est la représentation de l'énergie de déplacement, de dialogue et de
transformation. Après le décès, cette capacité de manifestation permet à l'individu égyptien d'établir le contact entre le
monde invisible des dieux et des ancêtres, auquel il appartient désormais, et le monde des humains, qu'il a quitté mais
80
auquel il reste très attaché . Au IIIe millénaire av. J.-C., sous l'Ancien Empire, cette capacité est réservée aux dieux. Le
Ba est une puissance sans limite. Elle permet aux dieux de s'incarner dans les statues cultuelles, les objets, les arbres, les
animaux et des lieux sacrés. Un dieu peut même être considéré comme le ba d'un autre. Parmi les humains, seul le
pharaon en dispose aussi de par sa nature divine d’intercesseur. Après son décès, pharaon grâce à son Ba est capable
d'opérer de nombreuses métamorphoses (en oiseaux, serpents, poissons, insectes et autres mammifères) afin de
n 12
rejoindre les hauteurs des dieux célestes . À la fin du IIIe millénaire av. J.-C., durant les crises de la Première Période
intermédiaire qui mettent à mal le prestige royal, cette capacité se démocratise. Tout être humain dispose alors d'un Ba
81
lui permettant de s'échapper hors de sa tombe . Dès le début de l'écriture hiéroglyphique égyptienne, le concept du Ba
a été associé à la grande cigogne africaine dénommée Jabiru (Ephippiorhynchus senegalensis). Dans la vallée du Nil,
cet échassier ne se rencontre plus désormais que dans la région du Nil Blanc, mais les Anciens Égyptiens l'ont
probablement observé ; du moins dans les temps les plus reculés. De nombreuses représentations de la période
prédynastique reproduisent fidèlement la caroncule des mâles adultes. Par la suite, les représentations sont plus L'image du Jabiru a servi
82
stylisées, preuve sans doute de sa disparition dans les contrées septentrionales . À partir de la XVIIIe dynastie, le Ba se d'idéogramme hiéroglyphique pour
présente comme un oiseau à tête humaine s'envolant du cadavre ou accompagnant les dieux lors de leurs voyages dans représenter la notion du Ba.
83
les barques célestes .
Iconographie de l'âme-Ba

Trois échassiers-Ba (Livre Âmes-Ba du dieu Osiris. Oiseau-Ba


des Morts de Nany). Temple de Dendérah. d'une reine
Metropolitan Museum of Art nubienne.
de New York. British
Museum

Dissociation des composants


Durant la vie terrestre, le Ba, le Ka, le Corps et les autres composants de l'individu forment une unité. Au moment de la
mort, ces différents éléments se dissocient ; chacun s'en allant dans différentes régions du monde. Le but des rituels
funéraires est d'établir un nouvel équilibre. Sous le Moyen Empire, avant la dépose de la momie dans le tombeau, le
prêtre ritualiste exhorte le Ba de quitter le cadavre et d'aller monter au ciel : « Que ton Ba aille en haut et ton cadavre en
bas ». Cette formule est déjà connue des Textes des pyramides, mais avec l’Akh à la place du Ba : « L’akh au ciel, le
cadavre à la terre ». À partir du Nouvel Empire, ce souhait se complexifie. L'au-delà se divise en deux avec une contrée
céleste et un monde souterrain. Cependant, le défunt se doit aussi d'être présent sur terre : « Ton Ba reste au ciel, ton
cadavre dans la douât, tes statues dans les temples ». Ces statues sont un privilège qu'accorde le pharaon à ses proches
dignitaires et aux fonctionnaires méritants. Le défunt est représenté assis sur le sol, habillé d'un manteau, les genoux
repliés. De cette posture ramassée découle la dénomination moderne de « statue cube ». La statue est déposée dans un
temple et, par cette faveur royale, bénéficie du voisinage bénéfique de la puissance divine. Si la présence corporelle du
défunt perdure sur terre grâce à ses statues, son Ba et son cadavre sont destinés à l'au-delà (Ciel et Douât). Le modèle
mythologique est la course du soleil. Durant le jour, Rê voyage dans le ciel visible et, la nuit, il parcourt le monde
souterrain. Au plus profond de la Douât, Rê rencontre la momie d'Osiris qui repose dans la crypte de son tombeau. Dans
de nombreux hymnes est ainsi affirmé que le ciel est fait pour le Ba de Rê (le Soleil) et que dans le monde souterrain
repose son cadavre (Osiris). Le rituel funéraire vise à assimiler le défunt à cette existence mythologique. Comme le dieu
solaire, le défunt grâce à son ba voyage dans le ciel. Grâce à sa momie placée dans le tombeau, le défunt est solidement
présent dans la Douât. Lorsque le Ba s'unit au corps momifié, il en tire une force nouvelle. Régénéré, il remonte au ciel
Statue-cube de Bakenkhonsou. 84
pour un nouveau voyage diurne .
Nouvel Empire. Musée national d'art
égyptien de Munich.
L'embaumement ou le départ du ba
À propos du Ba, les liturgies funéraires insistent sur deux notions fondamentales. La première est la séparation du ba
d'avec le cadavre. Cette notion se retrouve surtout dans les Textes des sarcophages du Moyen Empire. Outre la
fabrication d'un corps momifié, les rites de l'embaumement visent à séparer le ba du cadavre. Cette séparation est
nécessaire car le destin du ba est de participer aux grands cycles cosmiques que sont la course du soleil et la rotation des
trente-six étoiles décanales. Cet instant crucial est illustré dans la tombe thébaine du vizir Paser (XIXe dynastie). Le
dieu Anubis, patron des embaumeurs, se tient debout devant la momie du défunt qui est couché sur un lit funéraire. Le
Ba, sous la forme d'un oiseau à tête humaine, quitte le défunt en s'envolant, mais plane encore au-dessus de la momie en
85
lui présentant les signes hiéroglyphiques de la vie et du souffle . Les chapitres 94-97 des Textes des sarcophages ont
Âme-Ba volant au-dessus de sa
pour but cette séparation. Dans ces formules magico-funéraires, le ba ne s'est pas encore séparé de la dépouille mortelle. momie. Vignette du Papyrus d'Ani,
Le rôle de l'officiant est de l'aider à s'en détacher. Pour ce faire, le défunt est assimilé au ba d'Osiris à savoir Horus, son British Museum.
fils posthume. À partir de ses humeurs putrides, Osiris se crée un ba qui doit rejoindre le monde des vivants. Cette
continuité de la vie s'exprime à travers la sexualité. Osiris souhaite que son ba issu de son phallus quitte le monde des
86
morts et monte auprès des vivants afin de copuler :

« Éloigner le ba du cadavre. Autre livre pour sortir au jour. Je suis ce grand ba d'Osiris grâce auquel les dieux ont ordonné qu'il coïte, vivant en
hauteur pendant le jour, qu'Osiris a créé des humeurs qui sont dans son corps, semence sortie de son phallus, pour sortir le jour afin qu'il coïte
grâce à lui. Je suis le fils d'Osiris, son héritier dans ses fonctions. Je suis le ba à l'intérieur de son intimité. »
87
— Textes des sarcophages, chap. 94 (extrait). Traduction Claude Carrier .

Réunion du ba à la momie
Outre la séparation, la seconde notion liturgique évoquée dans les textes funéraires est la nécessaire réunion du ba avec la momie. Cet aspect est surtout
développé au Nouvel Empire dans le Livre des Morts. Certes, le ba doit être libre de ses mouvements. Il doit pouvoir aller et venir à sa guise dans tous les
recoins de la création ; espaces célestes, monde terrestre et au-delà souterrain. Cependant, l'unité avec le corps doit être maintenue. Dans la tombe, la momie
repose dans son sarcophage. Dans de nombreuses occurrences, par l'image et le texte, le sarcophage est assimilé à Nout, la personnification du ciel étoilé et une
très importante déesse-mère. La mort est ainsi présentée comme un retour dans le ventre maternel et une nouvelle gestation. Pour que cette revivification puisse
88
s'opérer correctement, le ba ne doit pas oublier sa momie :
n 13
« Tu as la vie, ton [ka] existe , tes membres sont intacts ; éveille-toi à ton corps ! Tu ne seras pas refoulé par les briseurs qui sont dans l'au-
delà. La pensée appartient de nouveau à ton âme, afin qu'elle se souvienne de ton corps et qu'elle rende heureux l'œuf qui t'a créé. »
89
— Textes des sarcophages, chap. 44 (extrait). Traduction de Paul Barguet .
Chaque soir, le ba doit revenir rejoindre la momie au fond du tombeau.
Cette idée est le motif central des croyance funéraires du Nouvel Empire
et de la Basse époque. L'union du ba et de la momie est le sujet du
chapitre 89 du Livre des Morts. Cette préoccupation figure cependant
aussi dans le Livre des Respirations (un document funéraire déposé
auprès du défunt) ou inscrite sur les sarcophages : « Tu restes dans ton
sarcophage, ton ba est sur ton cadavre, il ne s'éloigne jamais de toi ». Lors
des Mystères d'Osiris du mois de Khoiak, qui sont la commémoration de
Union de l'âme-Ba avec la momie du prince la revivification du dieu assassiné, cette union est bien évidemment aussi
Thoutmôsis. XVIIIe dynastie. Neues rappelée, l'union de Rê et d'Osiris étant le modèle mythologique et
90
Museum de Berlin. cosmique par excellence :

« Réjouissez-vous, dieux et déesses ! l'âme d'Osiris est posée sur son


cadavre, elle vit grâce à lui, elle repose grâce à lui ; il entre et sort avec Rê, on lui fait offrande comme au
Maître de l'éternité, il reçoit les pains d'offrandes présentés sur l'autel des Âmes d'Héliopolis ; son âme vit, ses
vaisseaux sanguins sont solides, il voit clair dans les chemins des ténèbres. Rê vient à lui, il lui donne ses
rayons, ses yeux lui font un disque solaire ; les rayons de Rê brillent devant lui, sa lumière resplendit sur sa Union de Rê et Osiris en une âme-
tête ; son âme vit, elle se pose au lieu qu'il aime, elle s'installe à côté de sa Majesté ; son âme est divine parmi Ba unique sous la protection de
les dieux, vivant pour l'éternité en tant qu'Orion dans la voûte céleste. » Nephtys et Isis. XIXe dynastie.
91 Tombe de Néfertari.
— Dendara. Les chapelles osiriennes (extrait). Traduction de Sylvie Cauville

Le Dialogue d'un homme avec son Ba


n 14
Le Dialogue d'un homme avec son Ba compte parmi les chefs-d'œuvre de la littérature égyptienne . Le texte, dont le
début est perdu, n'est connu que par un seul papyrus daté de la deuxième moitié de la XIIe dynastie (≈
e
XVIII siècle av. J.-C.). Cet écrit est conservé à Berlin depuis 1843 et a été traduit pour la première fois en 1896. Le
Dialogue met en scène un homme désemparé par les troubles sociaux et la crise morale de la Première Période
intermédiaire. Isolé, l'homme est un sage égyptien pour qui les rituels funéraires sont le reflet de la nécessaire solidarité
entre les individus et les générations. Son interlocuteur est son ba qui lui, plus hédoniste et indifférent, ne croit pas en
l'utilité des rituels, les troubles sociaux ayant entraîné le pillage et la profanation des pyramides et nécropoles. Il incite
l'homme à ne plus se préoccuper de l'au-delà et à profiter de la vie : « Coule un jour heureux et oublie les soucis ! » -
thème que l'on retrouve au Nouvel Empire dans les Chants du harpiste aveugle. Désillusionné, l'homme entonne quatre
cantilènes au bout desquels et contre toute attente le ba se rallie au point de vue traditionaliste de l'homme. Le Dialogue
92
a suscité diverses interprétations égyptologiques : monologue intérieur au sujet du suicide , évocation de deux
93 94 95 n 15
conceptions funéraires opposées , œuvre littéraire à finalité esthétique , texte initiatique ou ontophanie . En
n 16
2000, Bernard Mathieu estime que le récit n'est pas à situer sur terre mais dans l'au-delà dans le tribunal d'Osiris .
L'homme est devant l'assemblée des juges divins lors de la pesée du cœur et son ba joue le rôle indispensable du
96 97
contradicteur, tel un témoin à charge . En 2004, Sylvie Donnat poursuit cette analyse en démontrant que le ba est
aussi l'image du fils héritier en proie aux doutes quant à l'existence d'une vie post-mortem et à l'efficacité du culte
98
Oushebti montrant le défunt serrant funéraire .
son âme-Ba contre sa poitrine.
Ägyptisches Museum Georg « J'ai ouvert la bouche à l’intention de mon ba, répondant à ce qu’il avait dit. Cela est trop dur pour moi
Steindorff de Leipzig. aujourd'hui, et mon ba ne m’a même pas contesté ! C’est vraiment dur, exagérément ; c'est comme
m’abandonner ! Que mon ba ne parte pas, mais m’assiste pour cela [...] Il ne manquera pas [de tomber] en moi-
même comme dans un filet de corde. Il n'arrivera pas de son fait qu'il s'éloigne au jour de [la peine]. Voyez, mon
ba m’égare, sans même que je l'entende, m'entraînant vers la mort avant que je l'aie rejointe, me jetant sur le feu jusqu'à ce que je sois consumé
[...] sa souffrance [...] il s'approchera de moi au jour de la peine, et il se tiendra de ce côté-là, comme celui qui m'adresse salutation, car il doit
être celui qui sort en se transportant. Mon ba est trop fou pour atténuer ma détresse de vivre, me tirant vers la mort avant que je l'aie rejointe !
L'Occident me sera rendu agréable : est-ce pénible ? La vie est un cycle : (même) les arbres tombent »
99
— Dialogue d'un homme avec son Ba (extrait). Traduction de Bernard Mathieu .

Jouer contre son ba


Le senet est un jeu de poursuite à deux joueurs sur un plateau de parcours à trente cases avec des mouvements de pions
et des lancers d'astragales. Son usage est attesté entre la fin de la Ire dynastie (≈ 3000 avant notre ère) et le Ier siècle de
100
notre ère . Dès l'Ancien Empire, ce jeu est symboliquement mis en relation avec le cycle de la vie et de la mort. Entre
les III et VIe dynasties, des scènes dans les mastabas montrent des joueurs vivants s'adonner au senet dans un contexte
e

de célébrations hathoriques (tombeaux de Hesyrê à Saqqarah, de Rahotep à Meïdoum). Vers la fin de la VIe dynastie,
ces représentations évoluent et l'on voit le défunt lui-même jouer contre un vivant, la table du senet étant figurée comme
un pont jeté entre le monde des hommes et le monde des esprits ancestraux (mastabas de Kaemânkh, de Mérérouka, de
101
Mérynetjer-Isésy) . Sous la XIIe dynastie, cette partie mystique entre les vivants et les morts est évoquée par le Senet au nom d'Amenhotep III.
Brooklyn Museum.
chapitre 405 des Textes des sarcophages :

« Faites qu'il chante, qu'il danse, qu'il reçoive les parures ! Faites qu'il joue au senet avec ceux qui sont sur
terre ! Il arrivera que sa voix sera entendue, sans qu'il soit vu. Faites qu'il se rende dans sa maison, qu'il inspecte ses jeunes enfants pour
toujours et à jamais ! »
102
— Textes des Sarcophages (extrait du chap. 405). Traduction de Paul Barguet
Dans le même corpus de textes, le chapitre 1019 (malheureusement lacunaire) met en relation le jeu senet, le dieu canin Anubis et les pérégrinations de l'âme-
103 104
Ba du défunt à travers la nécropole . L'une des finalités du chapitre 335 est de pouvoir jouer au senet après la mort . Au Nouvel Empire, ce dernier texte
est intégré au Livre des Morts (chap. 17). Là, dans la notice introductive, le jeu est clairement mis en relation avec les mouvements, les voyages et la capacité
de transformation de l'âme-Ba :
« Commencement des transfigurations et glorifications de la sortie de l'empire des morts et du retour en lui ; être
un Bienheureux dans le Bon Occident ; sortir au jour, faire toutes transformations que l'on désire, jouer au senet
n 17
sous la tente ; sortir en âme vivante, de la part de N , après sa mort. C'est profitable (même) à celui qui le lit
sur terre. »
105
— Livre des morts (extrait du chap. 17). Traduction de Paul Barguet .
À partir de la XVIIIe dynastie, ce chapitre du Livre des Morts est fréquemment illustré par une vignette montrant le
défunt assis sous un auvent et jouant contre un partenaire invisible. La scène figure aussi dans quelques tombes près des
106
portes pour évoquer la notion de passage. D'après la Stèle de Oupouaoutmès , le défunt joue contre son ba « que son
ba repose à l'intérieur de son corps, qu'il joue au senet avec lui ». À partir de la XXe dynastie, le parcours du senet est
mis en relation avec le voyage souterrain de Rê et jouer une partie revient alors à accompagner le dieu solaire dans ses
107
péripéties nocturnes .

Dans la littérature, un épisode du conte


démotique de Setné et le Livre de Thot
(IIIe siècle av. J.-C.) évoque la partie de senet
entre vivant et mort. Dans un tombeau, le héros
affronte un esprit lors de trois parties pour
Défunt jouant au senet, stèle de gagner un grimoire où sont consignés de
Sennedjem. merveilleux secrets magiques. Par métaphore,
108
l'enjeu est l'obtention de la vie éternelle .
L'Afrique contemporaine n'ignore pas cette
thématique mythologique. Une légende Nyangatom rapporte qu'un opulent esprit du Vignette du chapitre 17 du Livre des morts, Papyrus d'Ani, British
fleuve fut un jour capturé par des joueurs de Mancala quand il tenta de s'immiscer dans Museum.
109
leur partie .

L'eau de la déesse du sycomore


À partir du Nouvel Empire, la déesse-arbre est un motif iconographique assez répandu sur les parois des
chambres funéraires, sur des stèles ou dans le Livre des Morts (chapitres 57 à 63). Le motif sert à illustrer des
110
formules magiques qui garantissent au défunt de pouvoir respirer et de se désaltérer dans la nécropole .
L'identité de cette déesse est variable selon les occurrences ; Nout, Hathor, Isis, Nephtys, Neith, Maât, etc. L'arbre
est le plus souvent un sycomore (Ficus sycomorus) mais il peut aussi s'agir d'un palmier (Phœnix dactylifera). La
déesse peut être assise ou debout, devant l'arbre ou surgir hors du feuillage. Parfois elle fait corps avec le
sycomore, le tronc remplaçant ses jambes. Quelquefois, la déesse est réduite à deux bras et un sein.
Généralement, d'une main, elle offre de l'eau fraîche jaillissant d'une aiguière et, de l'autre, un plateau de
victuailles. Parfois, elle allaite le défunt en lui faisant téter son sein. Le mort peut être seul, en couple ou en
famille, assis ou agenouillé devant l'arbre. Le défunt est très souvent escorté par son âme-Ba, figurée sous la
forme d'un oiseau à tête humaine. Parfois, seul le ba bénéficie de la générosité du sycomore divin, son possesseur
Un couple de défunts et leurs âmes-Ba
étant occupé à d'autres activités comme jouer au senet. Quelquefois, l'oiseau vole autour de l'arbre ou est occupé à
sustentés par la déesse du sycomore. picorer le sol. Très souvent, il se désaltère en buvant dans un vase, dans un creux du sol, dans un bassin ou en
111
Musée August Kestner. recueillant dans ses mains le filet d'eau lancé par la déesse .

Le sycomore est l'un des arbres les plus répandus de l'Égypte antique.
Dans ce pays accablé par de fortes chaleurs, sa hauteur (20 mètres), son large tronc (6-8 mètres de diamètre) et son
feuillage, large et étalé, offrent une ombre rafraîchissante pour qui s'y abrite. Ses fruits et son suc entrent dans la
composition de différents remèdes, sous la forme de boissons antipyrétiques et analgésiques. Son nom égyptien de
112
Nehet est d'ailleurs synonyme des termes de refuge, d'asile, d'abri ou de philtre et protection magique . Lorsque la
déesse du sycomore est Nout, les textes mettent en avant ses aspects maternels : la déesse étant à la fois la mère d'Osiris
et le ciel nocturne qui enfante Rê au petit matin, deux dieux majeurs auquel le destin post mortem de tout individu est
113
assimilé .
n 18
« Paroles dites par le sycomore, dame des offrandes : Osiris N . triomphant, je t'apporte le pain et l'eau
fraîche qui proviennent de l'offrande du seigneur de l'éternité, tu avales du pain, tu bois de l'eau grâce à mes
bras, tu rajeunis grâce à eux, tu en vis comme le seigneur de l'éternité qui préside à l'Occident. » La déesse du sycomore. Tombeau
114 de l'artisan Sennedjem.
— Sarcophage CGC29301 (extrait). Traduction de Nathalie Baum .

Ombre (shout)

Victoire sur la mort


Selon les Anciens Égyptiens, l’Ombre (shout) est une composante à part entière de la personnalité humaine. Après la mort, un défunt n'est complet que s'il
dispose d'elle. D'après les Textes des sarcophages (chapitres 490-500), la victoire sur la mort n'est acquise que si les quatre éléments constitutifs que sont le Ba,
l'Akh, l'Ombre et la Magie-Heka disposent de leur pleine liberté de mouvement. Le titre de cette série de textes est : « Formule pour faire que quelqu'un ait
115
l'usage de ses jambes dans l'Empire des morts » . Une version courte et très résumée figure dans le chapitre 92 du Livre des Morts. Dans ce dernier texte,
seuls le ba et l'Ombre sont mentionnés et semblent se confondre ou être des éléments interchangeables. Le but de ces formules magiques est de permettre
l'ouverture de la tombe et la sortie sans encombre du défunt hors du monde souterrain. Le principal danger évoqué vient des génies-gardiens chargés d'éliminer
116
les ennemis d'Osiris. Le défunt proclame, bien sûr, de ne pas faire partie de cette mauvaise engeance et d'avoir le droit d'aller et venir comme bon lui semble .
Ce texte est généralement accompagné d'une illustration où l'Ombre, noire et nue, se tient debout devant la tombe. Près d'elle volette le ba sous l'apparence d'un
oiseau à tête humaine. La sortie au jour est évoquée par la présence d'un soleil brillant. Dans la tombe d'Irynéfer à Deir el-Médineh (Tombe thébaine no 290),
une fresque rappelle cette sortie. Son originalité est de montrer un disque noir qui peut être interprété comme l'ombre du
disque solaire. Dans la pensée mythologique égyptienne, en effet, même cet astre lumineux dispose d'une ombre. Le
117
pharaon fit ainsi construire un sanctuaire appelé Shout Rê « Ombre de Rê » en honneur de l'Aton .

« Ô mon ba, mon pouvoir-akh, ma magie-hékaou et mon ombre ! Ouvre donc les deux portes du ciel ! Ouvre
donc les portes du firmament afin que l'on puisse fixer tes insignes sur toi pour que tu puisses entrer devant le
grand dieu qui est dans son naos et que tu puisses voir Rê dans ses vraies formes ! Ô gardiens des mystères
d'Osiris, prenez garde à ce ba qui est mien ! Veuillez ne pas le retenir prisonnier (..) »
118
— Textes des sarcophages, chap. 492 (extrait). Traduction de Claude Carrier

Ombres-fourmis
Sur six larges linceuls datés de la période romaine et retrouvés à Saqqarah
figurent de minuscules ombres, noires et filiformes telles des fourmis. Elles
apparaissent en divers endroits, tout autour de la représentation du défunt. Ce Sortie au jour de l'Ombre et de l'âme-
dernier est debout sur une barque en papyrus en compagnie d'Anubis et de la Ba du défunt Irynefer, fresque de la
momie d'Osiris. Le nombre de ces petites ombres est très variable, de trois à tombe thébaine TT290.
vingt selon les linceuls. quelques-unes restent les bras ballants, mais la plupart
se montrent très affairées en diverses tâches. Certaines manipulent un chadouf
pour approvisionner le défunt en eau, d'autres s'activent autour d'un vase canope, d'autres semblent ajuster la tunique du
défunt, d'autre encore manipulent de longs bâtons pour faire avancer la barque vers la nécropole. Dans toutes ces
activités, les ombres représentent les bons défunts acceptés dans le monde des morts. D'autres ombres se montrent
moins chanceuses, en étant dévorées par la monstrueuse Ammout ou consumées dans un brasier après n'avoir point
réussi leur psychostasie (jugement des morts). L'ensemble de ces linceuls est probablement issu d'un même atelier en
fonction lors des Ier siècle et IIe siècle de notre ère. Le style de la peinture mêle les influences hellénistiques et
égyptiennes. À cette époque, le Livre des Morts tombe lentement en désuétude, remplacé par le Livre des Respirations,
une sorte de passeport vers l'au-delà accordé par Thot et Isis. Les linceuls illustrent cette glorieuse arrivée auprès
d'Osiris et dans son monde peuplé d'ombres. Les Anciens Égyptiens ont très peu représenté les ombres sauf pour
119
Linceul de Saqqarah (Ier siècle). illustrer quelques chapitres du Livre des Morts et quelques scènes d'embaumement sur des sarcophages tardifs . La
Musée des Beaux-Arts Pouchkine de thématique de l'au-delà comme un monde peuplé d'ombres spectrales et faméliques tient, quant à elle, plus de la culture
Moscou.
grecque. Les activités des ombres-fourmis sont cependant toutes égyptiennes. Elles tiennent des activités confiées
jusqu'alors aux Ouchebtis ; ces petites statuettes chargées d'assister le défunt en effectuant à sa place les travaux les plus
120
ingrats .

Ombres minuscules, (détails du linceul)

Akh

Notion d'efficacité
D'après les chapitres 490-500 des Textes des sarcophages, l'Akh est une composante invisible et immortelle de la personnalité d'un individu, au même titre que
l'âme-Ba, l'ombre-Shout et la magie-Heka. Le plus souvent, le terme Akh désigne cependant une catégorie d'êtres invisibles et est généralement traduit en
français par « esprit glorifié » ou par « mort bienheureux ». Après la mort, l'akh est donc la forme que revêt un individu en devenant une puissance spirituelle
supérieure. Un akh est un vivant qui a réussi son passage vers l'au-delà et qui a échappé à la seconde mort (damnation) en réussissant l'épreuve de la pesée du
cœur dans le tribunal d'Osiris. Selon l’Onomasticon d'Aménéopé, un texte de la XXe dynastie, les Akhou (pluriel de Akh) sont des êtres qui occupent la
121
deuxième position d'importance dans l'univers, juste après les Netjerou (dieux) et avant les pharaons . D'après les Textes des pyramides, le pharaon défunt
monte au ciel grâce à son akh tandis que sa momie repose sous terre dans la chambre sépulcrale. L'akh du souverain est aussi comparé à une étoile rayonnante
122
et impérissable qui jamais ne disparaît dans le ciel nocturne .

Le mot akh n'a pas d'équivalent exact dans la langue française. Les Anciens Égyptiens le notaient avec le signe hiéroglyphique de l'ibis chauve (Geronticus
eremita), un oiseau de 70-80 cm de haut, au plumage vert sombre et doté d'un long bec recourbé. Sa tête et son cou sont chauve et la peau apparente prend une
123
couleur rougeâtre. À l'arrière de la tête, les plumes sont droites et allongées et forment une huppe caractéristique très bien rendue par les artistes égyptiens .
Le mot akh dérive vraisemblablement du terme archaïque iakhou « lumière, brillance, rayonnement du soleil ». Il désigne aussi les notions de renommée,
124
d'efficacité, d'utilité et d'excellence . Est akh « utile, efficace », un bon serviteur pour son maître, un champ fertile pour son propriétaire, une épouse féconde
125
pour son mari, les bons conseils des lettrés pour leurs enfants ou des troupes victorieuses pour pharaon .

Oiseau Akh
ibis chauve. hiéroglyphe.

Morts bienheureux
D'après les textes funéraires, le défunt-Akh est un être resplendissant associé à la lumière du soleil et à la brillance des
étoiles. Il s'agit d'un mort qui a retrouvé toutes ses capacités d'actions et qui en a même acquises de nouvelles. En tant
que substantif, le mot Akhou est aussi une puissance d'action spécifique aux dieux. La transformation du mort en esprit-
Akh semble appartenir aux plus anciennes conceptions funéraires égyptiennes. Sous la première dynastie (vers -3100)
est ainsi attesté le titre sacerdotal du Zekhem-iakh « Chercheur d'esprit » porté par certains hommes et femmes de cette
époque. Sous l'Ancien Empire, le terme akh désigne un défunt qui a bénéficié des rites sakhou, traduit en français par
« rites de glorification » ou « formules de transfigurations » et signifiant littéralement « rendre efficace ». La récitation
des sakhou apparaît dans l'iconographie des tombes de la Ve dynastie (vers -2400) en montrant des prêtres apporter des
objets au défunt tandis que trois prêtres-lecteurs, à genoux, se battent la poitrine en récitant des textes liturgiques, peut-
126
être des passages des Textes des pyramides . Contrairement aux damnés-moutou « ceux qui sont morts », les défunts-
Akhou ont bénéficié des rituels funéraires et sont devenus des esprits efficaces doté d'une grande puissance d'action.
Dans les croyances funéraires, est akh « efficace » le fils qui accomplit les rites-sakhou pour ses parents défunts. En
retour, depuis l'au-delà, le parent défunt est akh « efficace » pour le fils resté parmi les vivants en lui assurant sa
Les défunts Nakht et Taoui respirant
le parfum d'une fleur de lotus (Tombe
bienveillante protection. Selon les lois de la réciprocité, les vivants ont pour devoir de maintenir apaisé les esprits-
thébaine de la XVIIIe dynastie). Akhou en respectant à la lettre les prescriptions funéraires (offrandes, libations) pour espérer, qu'en retour, ils assurent
127
depuis l'au-delà leur protection sur leurs descendants .

Faire venir l'esprit-Akh


Après les cérémonies des funérailles, se met en place le culte sacrificiel. Le rituel consiste avant tout à présenter des
offrandes au défunt et à réciter des liturgies funéraires dans la chapelle qui surmonte le tombeau souterrain. Dans une
série de textes, attestée à partir du Moyen Empire et connue sous le titre de « Faire venir l'akh », l'esprit du défunt est
supposé être absent. Il n'est pas présent dans sa tombe. Au contraire, il est au loin dans un endroit inconnu des vivants.
D'après ces textes, la chapelle funéraire n'est pas le domicile du défunt mais un point de rencontre entre le mort et ses
descendants. Lors d'une libation, le prêtre ritualiste appelle le défunt et l'invite à visiter sa tombe comme un domicile
construit pour lui par les dieux. S'il lui est demandé de venir sous la forme de son ba et de son Akh, il ne doit cependant
pas venir comme un esprit désincarné ou comme un spectre. Il doit s'habiller de son corps-djet, son corps d'éternité, que
128
sont par exemple sa statue ou sa stèle fausse-porte perçus comme des points de jonction entre la terre et l'au-delà .

« Ô Osiris N, es-tu au ciel ? Dans la terre ? Viens, viens comme Akh ! Puissent tes jambes t'amener, puisses-tu
voir ta maison que voici que Séchat t'a construite et sur les murs de laquelle Thot s'est dressé pour toi, à ce
tien pain, à cette tienne bière, que j'ai préparé pour toi. Es-tu au Sud, au Nord, à l'Ouest, à l'Est ? Viens, maître
de la puissance Akh, reviens, ô Osiris, viens ! Je fais pour toi ce que Horus a fait pour son père Osiris, je suis
venu te chercher. »
129 Statue et fausse-porte dans le
— Formule pour faire venir l'Akh. Traduction de Jan Assmann . mastaba de Mérérouka.

Fantômes malfaisants
Les Akhou (pluriel du mot Akh) sont perçus comme des êtres surnaturels, des esprits tantôt bienfaisants, tantôt malfaisants qui peuplent l'au-delà et les
nécropoles tels les fantômes et les démons des croyances actuelles. D'une manière très commune, le mot Akhou désigne les morts dotés d'une puissance divine.
Dans les Textes des sarcophages, les défunts apparaissent sous l'expression Akh netjery « esprit divin » en référence à leur existence surnaturelle aux côtés des
dieux. Les Akhou ont la possibilité d'agir dans le monde des vivants. Selon les inscriptions des mastabas de l'Ancien Empire, l'akh du défunt veille sur la bonne
intégrité de la tombe et n'hésite pas à punir les mécréants, les pilleurs et les voleurs qui sévissent dans les cimetières. Au contraire, l'akh se montre bienveillant
envers les gens respectueux :

« Quant à quiconque entrera dans cette mienne tombe en état d'impureté, après avoir mangé le dégoût qui dégoûte un esprit capable, sans se
purifier pour moi comme il faut se purifier pour un esprit capable, qui faisait ce qui plaît à son seigneur, je vais le saisir comme un oiseau, je
vais répandre sur lui la terreur que j'inspire de sorte que les esprits et ceux qui sont sur terre voient, et qu'ils soient effrayés à cause d'un esprit
capable, et je vais être jugé avec lui dans ce tribunal auguste du dieu grand. Mais quant à quiconque entrera dans cette mienne tombe en état de
pureté, de sorte que je sois satisfait de lui, je serais son secours dans la nécropole et dans le tribunal du grand dieu. »
130
— Mastaba de Ânkhmâhor, Saqqarah, VIe dynastie. Traduction de Alessandro Roccati .
La crainte des morts dangereux s'est exprimée dans la littérature égyptienne. Dans un conte du Nouvel Empire, le Conte du revenant, transcrit sur plusieurs
ostraca datés de la XIXe dynastie, le grand-prêtre Khonsouemheb invoque les dieux du ciel et parvient à entrer en contact avec l'esprit-Akh du défunt
Nioutbousemekh décédé depuis plus de sept-cents ans. Oublié de tous, sa tombe est tombée en ruine et a disparu sous les sables du désert. Privé de sépulture,
l'esprit est condamné à l'errance, à la faim et à la solitude. Pour mettre fin à cette piteuse condition, Khonsouemheb promet à l'esprit de lui retrouver sa tombe,
de la rénover et de rétablir son culte funéraire. Le texte est très lacunaire, mais il est permis de penser que l'esprit manifestait sa colère en troublant la paisible
131
131
existence de Khonsouemheb . Les actions malveillantes des esprits-Akhou dans la sphère des vivants sont évoquées
par une maxime de l'Enseignement d'Ani rédigé durant la période ramesside. Selon cette sagesse, chaque esprit-Akh, tel
n 19
un génie familial , reste attaché à sa maisonnée d'origine. Lorsqu'il est irrité, il gâche les récoltes, fait mourir le bétail
et sème la zizanie :

« Satisfait le génie, fais ce qu'il désire. Tiens-toi exempt de son tabou, et tu seras préservé des nombreux
dommages qu'il cause. Garde-toi de toute perte. La bête du troupeau qui est volée dans les champs, c'est lui
qui a agi ainsi. Quant au manque dans l'aire de dépiquage dans les champs, « C'est le génie ! » dit-on aussi.
S'il met la perturbation dans sa maison, c'est avec la conséquence que les cœurs se désunissent. Aussi le
supplient-ils tous. »
132
— Enseignement d'Ani, (21, 20 - 22, 3). Traduction de Pascal Vernus .

Lettres aux morts


Les lettres aux morts sont des requêtes épistolaires en écriture hiératique, adressées aux esprits-Akhou par les vivants,
Statue de Metjetji, (Ve dynastie).
pour tenter de mettre fin à un préjudice moral, physique, ou financier. Les supports de l'écriture sont variés ; bols, jarres,
133 Musée d'art Nelson-Atkins, Missouri.
statuettes, tissus, papyrus . Cette pratique est surtout attestée durant la Première Période intermédiaire et au début du
134
Moyen Empire . L'origine du désordre est toujours considérée comme surnaturelle car provoquée par un défunt en
colère ou par un vivant possédé par un défunt. Contacté pour mettre fin au trouble, l'esprit-Akh est généralement un
ancien chef de domaine agricole qui, de son vivant, avait autorité sur une large maisonnée composée, outre le couple
conjugal, des enfants, des affiliés célibataires, des vieilles veuves et de la large cohorte des domestiques et travailleurs
135
manuels (ouvriers et paysans) . De son vivant, le maître de la maisonnée se doit de régler les différends, bisbilles et
mésententes entre les membres de son domaine. Après sa mort, son fils aîné lui succède sur terre dans ce rôle.
Cependant, le maître défunt continue à exercer son influence depuis l'au-delà, en intercédant pour ses descendants dans
136
les tribunaux divins où les destinées humaines sont discutées . Les Akhou sont ainsi invoqués pour mettre fin à une
spoliation d'héritage, pour trancher sur la légitimité de la possession d'un champ, pour mettre fin à une torpeur physique,
pour sévir contre le fantôme d'un serviteur décédé, pour accorder une naissance à un couple infertile. D'autres missives Tombeaux creusés dans le rocher de
émanent de veufs qui supplient l'épouse décédée de ne plus exercer sa vindicte contre la nouvelle épouse et ses Qubbet el-Hawa.
137
enfants .

« Envoi de Dédi au prêtre Antef qu'a mis au monde Iounakht : Qu'en est-il de la servante Imou qui est malade ? Ne combats-tu pas pour elle
nuit et jour face à tous ceux qui agissent contre elle et toutes celles qui agissent contre elle ? Pourquoi est-ce ton porche ruiné que tu désires ?
Bats-toi pour elle maintenant vraiment, et on maintiendra sa maisonnée et on versera de l'eau pour toi ! S'il n'y a plus rien dans ta main, alors
ton domaine sera dévasté ! Est-il possible que tu ne saches pas que c'est la servante qui approvisionne ton domaine en main d'œuvre ? Bats-toi
pour elle ! Éveille-toi pour elle ! Sauve-la face à tous ceux et toutes celles qui agissent contre elle, ainsi ton domaine et tes enfants seront
maintenus. »
138
— Bol du Caire, lettre de Dédi pour que le défunt Antef guérisse la servante Imou. Traduction de Sylvie Donnat Beauquier .

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vol. 1 : Transcription et traduction (BiEtud 117),
vol. 2 : Commentaire (BiEtud 118),
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Notes et références

Notes
1. Pour de nombreuses ethnies africaines, amérindiennes ou 4. Le récit de la création de l'humanité se base sur un jeu de mots
polynésiennes contemporaines, rien n'est plus étranger que la théologique et fait naître l'humanité-reneth des larmes-remyt du
simple opposition entre le corps et l'âme. Sur le continent africain, dieu Horus-Rê (cf. Meeks 2012, p. 519 et Collectif 1959, p. 76). :
les représentations traditionnelles de la personne sont très
diverses. Selon les peuplades abordées, la personne serait « Horus a parlé à ce troupeau de Rê qui est dans la
constituée de trois à huit composantes. Chez les Douala et les Douat, l'Égypte et le Pays Rouge (= le désert):
Ewondo du Cameroun, l'homme est constitué du corps, du cœur, du L'illumination est pour vous, troupeau de Rê qui est
souffle et de l'ombre, soit quatre éléments. Pour les Yoruba du
venu a l'existence à partir du Grand, Celui qui est à la
Nigéria, l'homme comporte des éléments matériels (corps, ombre,
intérieur du corps), des éléments immatériels périssables (esprit, tête du ciel ! Le souffle est pour vos narines et vos
intelligence) et des éléments immatériels impérissables : le cœur, le bandelettes sont dénouées car c'est vous les pleurs
souffle divin et l’olori « le seigneur de la tête », ce dernier se de mon œil illuminé en votre nom de « Hommes »
réincarnant dans un descendant. Soit huit éléments (Kesteloot
— Livre des portes, 4e Heure de la Nuit (Carrier 2009
2000, p. 1723). D'une manière très générale, la personne africaine
se caractérise par la multiplicité de ses composantes. Ce fait peut (A), p. 210-211)
entraîner des problèmes de disharmonie, de dispersion et de 5. Textes des pyramides, chapitre 273-274 et Textes des
manque d'unité. Ces éléments sont constamment en équilibre sarcophages, chapitre 573
instable et, par conséquent, très sensible aux attaques extérieures 6. Textes des sarcophages, chapitre 342 ; Livre des Morts, chapitre
que sont par exemple le mauvais œil et l'envoûtement. Cette 31-32
capacité de se scinder peut cependant aussi être un avantage
7. Dans les traductions modernes, la lettre N remplace le nom et les
comme lorsqu'un individu, éloigné de sa famille, apparaît à ses
titres honorifiques du défunt.
proches grâce à son « double » (humain ou animal) lors d'un rêve
ou d'un voyage mystique. Cette capacité de dédoublement peut 8. Le chapitre 113 des Textes des sarcophages a ainsi pour titre :
malheureusement aussi se révéler très néfaste comme lorsqu'une « Empêcher que le cœur d'un homme ne s'oppose à lui dans la
apparition vise à nuire à autrui dans un but criminel. Les dangers nécropole », cf. Carrier 2004, Tome 1, p. 287.
sont multiples et les ennemis nombreux. Outre les mauvais 9. La notion du ka est à la base de l'étymologie du terme « Égypte »
sorciers, s'ajoutent les ancêtres en colère, les génies errants, les passé dans la langue française à travers le grec ancien Αἴγυπτος
morts dangereux, les dieux courroucés, etc. Ces attaques invisibles (Aígyptos) et le latin Aegyptus par la déformation linguistique du
nécessitent des protections appropriées. Une victime peut ainsi toponyme égyptien Hout-Ka-Ptah « la Demeure du Ka de Ptah ». Il
approcher un devin afin de démasquer le mauvais sorcier pour le s'agit de la désignation du Temple de Ptah, dieu principal de la ville
punir ou, à défaut, de s'en prémunir par des objets et des amulettes de Memphis et, par extension, de la ville elle-même.
chargés de bonne magie. Si le mal est fait, une guérison est 10. Pour une présentation et une traduction des variantes de cette
possible. Des rites religieux permettent ainsi de rétablir l'harmonie œuvre antique, lire Vernus 2001, pages 63-134 (Maxime 7,
entre les différentes composantes de la personnalité. D'autres p. 80-81).
cérémoniels permettent d'invoquer les puissances divines afin de
11. Enseignement de Hordjedef (fils de Khéops) : « À toi de construire
renforcer la personne, d'autres encore permettent un contact avec
une maison pour ton fils, une fois que tu auras fait un endroit où tu
des forces divines susceptibles de combattre les forces occultes.
seras. Parachève ta demeure de la nécropole. Rends parfaite ta
Par ses composants, l'individu africain est intégré dans un réseau
place de l'occident. » (Vernus 2001, p. 49)
très complexe de dépendances. Il participe à un lignage de vivants
et d'ancêtres défunts ; par un jumeau invisible, il peut être attaché à 12. Ce départ vers l'autre monde a été étudié par l'égyptologue
un lieu dans la brousse ; son essence intime peut se manifester Christian Jacq dans son ouvrage : Le Voyage dans l'autre monde
dans son ombre, une plante ou un animal sacré. L'individu fusionne selon l'Égypte ancienne : épreuves et métamorphoses du mort
ainsi avec le présent et le passé, avec le visible et l'invisible, le d'après les textes des pyramides et les textes des sarcophages
naturel et le surnaturel (Kesteloot 2000, p. 1724-1726). (thèse de IIIe cycle en Études égyptologiques, soutenue à Paris en
1979), Éditions du Rocher, coll. « Civilisation et tradition », Monaco,
2. Ce texte est le chapitre 191 du Livre des Morts, cf. Barguet 1967,
1986, 492 pages. (ISBN 2-268-00456-2)
p. 276 pour une autre traduction francophone.
13. Le sarcophage où est inscrit ce texte présente une petite lacune.
3. Pour une synthèse générale des mythes cosmogoniques égyptiens
Jan Assman propose de la combler par le mot ka mais d'autres
(présentation et traduction), lire : Jean Yoyotte, « La naissance du
solutions sont possibles, telles que haou (corps), cf. Assmann 2003,
monde selon l'Égypte antique », La Naissance du monde, Paris, Le
p.602 note 27.
Seuil, 1959
14. Cette œuvre littéraire n'est plus connue par son titre égyptien, le
début du papyrus étant perdu. Elle est aussi appelé, mais plus
improprement, le Dialogue du Désespéré avec son Ba d'après le
vocable allemand de Lebensmüde « Celui qui est fatigué de la vie »
donné en 1896 par son premier traducteur, l'égyptologue Adolph
Ermann. Les autres titres modernes attribués au texte sont : en
anglais, The Dispute of a Man with his Soul ou A Dispute over
Suicide ; en allemand, Das Gespräch ou Streitgespräch eines
Lebensmüden mit Seele ; en français, Le Désillusionné et son ba.
15. C'est-à-dire la rencontre mystique d'un homme avec soi-même, une
manifestation de son moi intégral. Cf. Ouellet 2004.
16. Cette idée est ancienne et a déjà été avancée par d'autres 18. Dans les traductions modernes, la lettre N remplace le nom et les
égyptologues comme M. Pieper en 1927 ou Gerhard Fecht. Cette titres honorifiques du défunt.
thèse est combattue en 1947 par Raymond Weill. Cf. Revue BIFAO 19. L'égyptologue français Georges Posener compare les esprits-
45, p. 102-103. Akhou aux démons-afarit des superstitions paysannes égyptiennes
17. Dans les traductions modernes, la lettre N remplace le nom et les contemporaines (revue MDAIK 37, 1981, p. 394-401).
titres honorifiques du défunt.

Références
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Voir aussi

Articles connexes
Religion de l'Égypte antique

Liens externes
La mort. les conditions pour accéder à la vie éternelle (http://jfbradu.free.fr/egypte/LA%20RELIGION/LA%20MORT/LA%20MORT.php3)
The Ancient Egyptian Conception of the Soul (http://www.kheper.net/topics/Egypt/egyptian_soul.htm)
Base de données AGÉA (Anthroponymes et Généalogies de l’Égypte Ancienne); plus de 500 noms correspondant à plus de 1200
individus. (http://www.ifao.egnet.net/bases/agea/noms/)

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