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Cahiers du monde russe et

soviétique

Pasternak et le judaïsme
Judith Stora

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Stora Judith. Pasternak et le judaïsme. In: Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 9, n°3-4, Juillet-Décembre 1968. pp.
353-364;

doi : https://doi.org/10.3406/cmr.1968.1759

https://www.persee.fr/doc/cmr_0008-0160_1968_num_9_3_1759

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PASTERNAK ET LE JUDAÏSME

En 1958 quand le prix Nobel fut attribué à Boris Pasternak, peu


de personnes savaient que l'auteur du Docteur Jivago était juif de
naissance. Certes, la lecture du roman ne renseignait guère à ce sujet.
Il est d'inspiration chrétienne et bien que le problème juif y soit
soulevé à différentes reprises, il est difficile d'en conclure que ces
réflexions émanent d'un juif, même converti. Au premier abord,
elles dénotent une attitude un peu détachée qui serait plutôt celle
d'un chrétien philosémite. Pourtant la famille Pasternak si elle
n'observait pas les rites religieux, n'était pas non plus sur la voie
de l'assimilation. Les Pasternak faisaient partie du milieu intellectuel
de Moscou et échappaient ainsi aux persécutions et à l'hostilité
générale qui étaient le lot des juifs appartenant à des catégories
sociales inférieures. Ilya Ehrenbourg qui a vécu à la même époque
et dans des conditions semblables, note dans ses mémoires :
« Je ne me heurtais jamais à l'antisémitisme durant mon enfance et mon
adolescence à Moscou [...] A l'époque, l'intelligentsia avait honte de
l'antisémitisme comme d'une vilaine maladie. »l

Le père de Boris, Leonid Pasternak, originaire d'Odessa, était


peintre et dessinateur. Professeur à l'École de peinture, sculpture
et architecture de Moscou, il était un portraitiste connu et un
illustrateur apprécié. Tolstoï lui confia l'illustration de son roman
Résurrection. Après son départ de Russie, en 1920, il collabora à Berlin à une
revue rédigée en hébreu. En 1922 il séjourna en Palestine où il fit le
portrait de plusieurs chefs sionistes dont il partageait l'idéal. Dans
un récent article, André Neher le cite parmi les fondateurs de l'art
moderne israélien2.

1. Novyj Mit, 8, i960, p. 32.


2. A. Neher, « Les fondateurs », Le monde des Livres, Supplément littéraire
du Monde, 13 juillet 1968, p. iv.
354 JUDITH STORA

La mère du poète, Rosa Kaufmann, également originaire d'une


famille juive d'Odessa, était une pianiste d'avenir lorsqu'elle rencontra
Leonid Pasternak. Après son mariage elle abandonna les salles de
concert pour pouvoir se consacrer entièrement à sa vie familiale. Elle
quitta la Russie en même temps que son mari. Nous ignorons quelles
étaient ses propres convictions à l'égard du judaïsme.
Que savons-nous des différentes étapes de l'évolution spirituelle
de Pasternak qui le conduisit du simple éloignement des traditions
judaïques à la rupture totale et à l'acceptation profonde du
christianisme ? Peu de choses en vérité. Il semble que le poète lui-même
préféra garder le silence. Il le dit d'ailleurs dans une lettre du 2 mai 1959
adressée à Jacqueline de Proyart :
« J'ai été baptisé par ma bonne de prime enfance, mais à cause des restrictions
contre les Juifs et surtout dans une famille qui en était exempte et jouissait
d'une certaine distinction acquise par les mérites artistiques du père, le fait
s'était un peu compliqué et restait toujours mi-secret, mi-intime, objet d'une
inspiration rare et exceptionnelle plutôt que d'une calme habitude. Mais je
pense que c'est la source de mon originalité. Je vivais le plus de ma vie dans
la pensée chrétienne dans les années 1910-1912, où se formaient les racines,
les bases principales de cette originalité, la vision des choses du monde, de
la vie. Mais nous en reparlerons une autre fois, ou plutôt n'en parlons guère.
Faites-en une légère allusion à Hélène1 et que cela reste ignoré pour le reste. »*

Et pour justifier sa résolution, il ajoute :


« J'ai assez des autres discordes. On me demande de presque tous côtés
mes opinions, mes convictions sur presque toutes les matières du monde et on
ne veut pas croire que j'en ai nulles. Ces points de vue n'ont aucune importance
pour moi. Une opinion sur le Saint-Esprit ne vaut rien auprès de sa propre
présence dans une œuvre d'art, d'où le grand, le merveilleux commence. Mais
reparlons de cela une autre fois... »*

C'est pratiquement le seul témoignage dont nous disposons


actuellement4 concernant la conversion de Pasternak. Ajoutons encore une
phrase que cite Guy de Mallac, un des biographes de l'écrivain. Celui-ci
avait confié vers 1929 à une amie de sa famille : « II s'en est fallu de
peu que je ne devienne orthodoxe — il aurait suffi que j'épouse une
orthodoxe. »6
Nous apprenons donc qu'en 1929, malgré sa conversion de fait,
Pasternak ne se considérait pas encore comme un orthodoxe authen-

1. Mme Hélène Peltier-Zamoyska.


2. Souligné par nous. — Jacqueline de Proyart, Pasternak, Paris, Gallimard,
La Bibliothèque idéale, 1964, pp. 40-41. Pasternak écrivit ces lettres en français.
3. Ibid.
4. La correspondance complète de Pasternak n'a pas été encore publiée.
Un certain nombre de lettres ont paru dans divers journaux et revues.
5. Guy de Mallac, Pasternak, Paris, Éd. Universitaires, Classiques du
xxe Siècle, 1968, p. 12. Propos rapportés par Mme Z. I. Kantchalovski.
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tique, bien qu'il fût fortement attiré par le christianisme oriental.


Il est intéressant de noter à ce propos que jusqu'au Docteur Jivago,
Pasternak n'évoque pas dans son œuvre le personnage du Christ.
Quand il aborde le thème proprement religieux, ce qu'il fait assez
rarement et essentiellement dans ses poèmes, c'est pour chanter la
gloire du Dieu Tout-Puissant, Créateur de l'univers.
Dans une autre lettre adressée également à Jacqueline de Proyart,
postérieure à celle déjà citée, Pasternak refuse encore une fois de
fournir des explications détaillées sur certains sujets, dont la question
juive. Il termine sa lettre par la phrase suivante : « Le fabuleusement
peu que j e suis en pure vérité, j e l'ai mis dans les essais, dans le roman. . . »x
Les deux essais autobiographiques auquels l'auteur fait allusion
ne nous éclairent pas sur le problème qui nous intéresse. Il reste le
roman, Le docteur Jivago. Puisque c'est l'artiste lui-même qui nous
montre la voie à suivre, tournons-nous vers l'œuvre. C'est là que nous
devons trouver les seules réponses authentiques à nos questions.
Comme Bachelard l'a écrit : « Nous n'avons pour connaître l'homme
que la lecture, la merveilleuse lecture qui juge l'homme d'après ce
qu'il écrit. »

Nous avons dit au début de notre article que la lecture du Docteur


Jivago ne permettait pas de présumer de l'origine de son auteur.
Mais nous avons ajouté : « au premier abord ». En effet, une étude
plus approfondie du texte révèle que d'une part, les rapports de
Pasternak avec le judaïsme sont très complexes, et que d'autre
part, la question juive occupe dans le roman une place de première
importance.
« Que signifie être Juif ? Pourquoi cela existe-t-il ? Qu'est-ce qui
récompense ou justifie ce défi désarmé, qui n'apporte que des
chagrins ? »2 Micha3 Gordon, l'ami d'enfance de Iouri Jivago, a dix ans
quand il se pose cette question. Il est permis de penser que les réflexions
qui aboutissent à ce cri de désespoir furent aussi celles du jeune
Boris lorsqu'il prit conscience de sa propre condition. Nous y trouvons
deux thèmes fondamentaux :
« Aussi loin que remontaient ses souvenirs, il n'avait jamais cessé de
demander avec étonnement comment, avec les mêmes bras et les mêmes jambes,
le même langage et les mêmes habitudes, on pouvait être autre chose que
tous les autres et par-dessus le marché quelque chose qui ne plaisait guère
et qu'on n'aimait pas ? »4

1. Jacqueline de Proyart, op. cit., p. 38.


2. B. Pasternak, Le docteur Jivago, Paris, Gallimard, Le Livre de Poche,
1958, p. 23.
3. On a conservé dans cet article la transcription des noms propres qui
figure dans les éditions françaises.
4. B. Pasternak, op. cit., p. 23.
356 JUDITH STORA

Le premier thème est la découverte douloureuse et révoltante


que font des millions d'enfants juifs à un moment de leur existence :
être différent des autres. L'enfant qui s'en aperçoit avec un étonne-
ment mêlé d'horreur ne comprend pas que cette simple cause entraîne
son effet inéluctable : être différent des autres est une tare que les
autres ne pardonnent guère. Par conséquent, et c'est le deuxième
thème, cette différence se conçoit comme une infériorité. Pour le
petit Micha cette prise de conscience d'une condition dont il n'est
nullement responsable, s'accompagne d'un sentiment d'insécurité. Il
voit le monde comme l'association de tous les hommes de la terre,
association dont le fondement est « la conscience d'une solidarité des
existences humaines, la certitude qu'u existait entre elles une
communication...»1 Quant à lui, il est exclu de cette collectivité : « Son ressort
ultime restait un sentiment de préoccupation ; il n'avait pas, pour
le soulager ou le grandir, ce sentiment de sécurité. »2 Différent des
autres, banni de la communauté humaine, il éprouve une immense
solitude. Cette solitude prend les dimensions d'une véritable angoisse
lorsqu'elle se complique du sentiment de l'impuissance devant cette
condition : « II ne comprenait pas une situation où, si l'on était pire
que les autres, on ne pouvait faire de son mieux pour se corriger et
s'améliorer. »8
L'irrévocabilité de la condition juive est un sujet connu, souvent
décrit, douloureusement vécu par tant de juifs dont Heine restera
un des représentants les plus typiques. Cependant pour l'enfant ce
problème ne semble pas définitivement insoluble : «... il était persuadé
que, lorsqu'il serait grand, il démêlerait tout cela. »4
En effet, Micha Gordon, l'adulte, trouvera la solution, la seule
qui lui paraîtra efficace et raisonnable : la conversion. La solitude
est rompue. Il a enfin le droit d'entrer dans la vaste communauté
des hommes. Une fois son problème résolu, Micha devrait se sentir
apaisé, comme celui qui s'est définitivement libéré d'une obsession.
Pourtant, il n'en est rien. La solution qu'il avait adoptée était une
solution d'isolé, elle n'était qu'un engagement individuel. Elle résolvait
bien « le cas Micha Gordon », mais pour être pleinement satisfaisante,
elle devait être suivie par tous. Autrement dit, le juif converti reste
hanté par l'existence des autres juifs qui, eux, refusent d'accomplir
l'acte magique qui les délivrerait de la prison de leur solitude. Micha
ressent profondément combien il a besoin de tous les juifs pour échapper
définitivement à sa propre condition. Aussi la question juive continue
à le préoccuper. Nous verrons par la suite que ses idées sur ce point

1. Ibid.
2. Ibid.
3. Ibid., pp. 23-24.
4. Ibid., p. 24.
PASTERNAK ET LE JUDAÏSME 357

s'insèrent étroitement dans la théorie de l'histoire que Pasternak


expose dans son roman et qui est un des problèmes centraux du
Docteur Jivago. Une étude attentive des différents passages du roman
confirme cette constatation et permet d'avancer l'hypothèse suivante :
une grande partie des idées philosophiques de Pasternak lui servent
à prouver (ou à se prouver ?) que l'existence du peuple juif est un
anachronisme et que par conséquent les juifs devraient renoncer de
leur propre gré à être juifs. Et si l'on considère que la conception de
l'histoire et le problème juif sont soulevés à plusieurs reprises par
des personnages différents qui tiennent tous le même raisonnement,
il est possible d'en conclure qu'ils traduisent la pensée de l'auteur.
Avant d'aborder les opinions de Pasternak sur l'histoire dont
nous n'évoquerons que quelques aspects, examinons très brièvement
quelle tendance elle représente dans la philosophie russe. Dès le
xvine siècle la pensée russe commence à évoluer dans deux directions,
pour aboutir à la fin du xixe siècle à deux visions du monde
fondamentalement opposées. L'une était dominée par un sécularisme
systématique, l'autre par la pensée religieuse.
« Tous les ressorts essentiels, souvent cachés et parfois conscients de la
philosophie russe sont donnés dans cette question cruciale, troublante et imposée1
par les traditions spirituelles : avec l'Église, ou sans elle ? Partant, contre elle ? »*

Donc la conception chrétienne de l'histoire que nous trouvons


dans Le docteur Jivago n'est qu'un retour à un des thèmes principaux
de la pensée russe. Ajoutons cependant que le mot « retour » ne concerne
que l'Union Soviétique, car dans l'émigration la force du thème
religieux est très vigoureuse et la pensée russe d'orientation chrétienne
a de nombreux représentants.
Dans la pensée occidentale l'avènement du christianisme en tant
que facteur déterminant de l'histoire de l'humanité est opposé au
monde antique. Les penseurs russes expriment la même idée. Nous
trouvons chez Dostoïevski l'image suivante : « Deux idées
diamétralement opposées s'affrontèrent : l'homme-Dieu se heurta au Dieu-
homme, l'Apollon du Belvédère se heurta au Christ. »a
Pasternak exprime une idée semblable dans le passage suivant
(c'est Védéniapine, l'oncle et maître spirituel de Jivago, qui parle) :
« Rome était un marché aux puces de dieux empruntés et de peuples conquis»
une bousculade à deux étages, sur la terre et dans le ciel, un cloaque serré d'un

1. Souligné dans le texte.


2. B. Zenkovsky, Histoire de la philosophie russe, Paris, Gallimard, NRF,
1953, II, p. n.
3. Dnevnik pisatelja (Le journal d'un écrivain), cité par D. Grigor'ev,
« Pasternak i Dostoevskij » (Pasternak et Dostoevski]), Vestnik russkogo studen-
českogo hristianskogo dvizenija, 57, i960, II, p. 45.
358 JUDITH STORA

triple nœud, comme une occlusion intestinale [...] Il y avait plus de gens sur
terre que jamais il n'y en eut depuis, ils s'écrasaient dans les couloirs du Colisée
et ils souffraient.
Et c'est dans cet engorgement sans goût de marbre et d'or qu'il est venu,
léger et vêtu de lumière, homme avec insistance, provincial avec intention,
galiléen, et depuis cet instant les peuples et les dieux ont cessé d'exister et
l'homme a commencé... j»1

L'apparition du Christ signale donc la fin du monde antique.


Pour Pasternak, comme pour Dostoïevski, il s'agit du conflit de deux
conceptions différentes. Mais le premier pose le problème dans des
termes plus sociologiques que religieux : à la notion du peuple s'oppose
celle de l'homme. Avec la venue du Christ, l'individu commence sa
marche triomphante à travers l'histoire. Mais Pasternak va plus loin :
il oppose la vision chrétienne du monde non seulement à celle du
monde antique, mais aussi à celle de l'Ancien Testament. Rien de
particulièrement surprenant dans cette démarche. Ce qui est frappant
chez Pasternak c'est qu'il assimile la pensée hébraïque à la pensée
antique. Pour lui, tout comme le monde gréco-latin, le monde vétéro-
testamentaire est déterminé par la primauté du peuple et du chef
sur l'individu. La jeune Sima Tountseva, autre disciple de l'oncle
Védéniapine, en commentant la traversée de la Mer Rouge et en la
comparant à l'Immaculée Conception, est tout à fait explicite à ce
sujet :
« Dans un cas, sur l'ordre du chef du peuple, le patriarche Moïse, et sur
un coup de son bâton magique, la mer s'écarte, laisse passer tout un peuple
en nombre incalculable, une foule composée de centaines de milliers de personnes
et, une fois la dernière passée, la mer se referme à nouveau, recouvre et noie
les Égyptiens lancés à leur poursuite. Un spectacle dans l'esprit de l'Antiquité*,
l'élément obéissant à la voix d'un magicien, de grandes multitudes rassemblées,
comme les armées romaines en campagne, le peuple et son chef, des choses
visibles et audibles, assourdissantes. »8

Cette image est opposée à la maternité de Marie, «... affaire humaine


d'ordre privé, affaire infime du point de vue de l'éternité... »4

II n'est pas de notre intention de réfuter les thèses avancées par


Pasternak. Elles sont intéressantes et méritent d'être étudiées de plus
près. Nous voudrions simplement souligner qu'il s'efforce de creuser
un abîme définitif entre l'Ancien Testament et le Nouveau, entre
le christianisme et le judaïsme en assimilant ce dernier au paganisme.
Pasternak voit l'histoire comme une suite continue de progrès réalisés

1. B. Pasternak, op. cit., pp. 62-63.


2. Souligné par nous.
3. B. Pasternak, op. cit., p. 532.
4. Ibid.
PASTERNAK ET LE JUDAÏSME 359

par l'humanité tout entière. Le progrès accompli en dernier est un


renouvellement complet par rapport à celui qui l'avait précédé.
C'est ainsi que la pensée judaïque rejoint les autres systèmes de pensée
relégués dans un passé révolu. Un point faible pourtant dans ce
raisonnement : Pasternak semble oublier que la pensée chrétienne
est une pensée judéo-chrétienne, que pensée chrétienne et pensée
juive sont animées par le même esprit. C'est au nom de ce refus de
continuité qu'il affirme :
« Le développement de l'esprit humain se compose de travaux isolés1 répartis
sur une immense durée. Ils sont accomplis par les générations et se succèdent
les uns aux autres. L'Egypte, la Grèce, la connaissance de Dieu chez les prophètes
bibliques en sont des exemples. Le dernier en date que rien n'a encore remplacé,
et qui met en œuvre tout ce qu'il y a d'inspiration à notre époque, c'est le
christianisme. »*

Une partie de l'humanité avait donc fait un choix il y a deux


mille ans : choix qui devait engager les générations à venir. Tous
ceux qui n'acceptent pas la voie qui leur a été offerte, sont à contre-
courant de l'histoire et se condamnent à l'incompréhension générale,
au martyre inutile. C'est au nom de cette conception que Micha Gordon,
le juif converti, prononce son réquisitoire contre la communauté
avec laquelle il a définitivement rompu. Il dit d'ailleurs clairement
qu'il applique une théorie générale à un problème singulier : « La
philosophie peut s'appliquer à la question juive tout entière et elle
se montre alors sous un jour inattendu. »8 En effet, le schéma est
parfaitement adaptable au cas particulier :
« Qu'est-ce qu'un peuple ? [...] Comment peut-il être question de peuples
depuis l'ère chrétienne ? Il n'y a plus de simples peuples, mais des peuples
convertis, transfigurés, et c'est précisément cette conversion qui compte, et
non la fidélité à de vieux principes. »4

L'Évangile dit que dans le royaume de Dieu il n'y a ni Hellènes


ni juifs. Cela ne signifie pas simplement que devant Dieu tous sont
égaux, mais que « dans ce nouveau mode d'existence, dans ces nouveaux
rapports entre les hommes que le cœur a conçus et qui s'appellent
le royaume de Dieu, il n'y a plus de peuples, il y a des personnes »5.
Ainsi donc rien ne justifie plus l'existence du peuple juif en tant
que tel. Nous pourrions multiplier les citations allant dans ce sens ;
des phrases prononcées par des personnages différents mais qui
traduisent toutes cette même idée.

1. Souligné par nous.


2. B. Pasternak, op. cit., p. 531.
3. Ibid., p. 164.
4. Ibid.
5. Ibid., pp. 164-165.
360 JUDITH STORA

II devient tout à fait évident que la théorie de l'histoire de Pasternak


constitue le point central de sa philosophie si l'on considère que c'est
au nom de cette même théorie qu'il réfute l'idéologie soviétique.
Cette idéologie est fondée sur la conception, devenue anachronique
depuis l'avènement du christianisme, qui fut celle du monde antique
et des temps bibliques. Elle subordonne l'intérêt de l'individu à celui
des masses et affirme la primauté de la nation au détriment du citoyen.
Après avoir rendu un hommage sincère aux réalisations sociales de
la révolution, il poursuit ainsi :
« Quant à la conception de la vie, à la philosophie du bonheur qu'on cherche
actuellement à implanter, on a peine à croire que c'est dit sérieusement, tant
c'est une survivance risible du passé. Ces déclamations sur les chefs et sur les
peuples pourraient nous faire revenir aux temps de l'Ancien Testament, des
tribus nomades et de leurs patriarches, si elles avaient la force de faire faire
demi-tour à la vie et de faire reculer l'histoire de plusieurs millénaires. C'est
heureusement impossible. »l

Sur le plan philosophique le refus de la vision soviéto-marxiste


du monde est ainsi justifié. Il en est de même de la question juive.
Mais émotionnellement ce dernier problème est loin d'être résolu. Le
long monologue de Micha Gordon dont nous avons déjà cité quelques
passages a souvent été critiqué par des auteurs juifs qui se sentirent
blessés dans leurs propres convictions. Les propos de l'auteur
américain, Howard Fast, sont particulièrement amers : « Si l'écrivain se
mêle de juger mon propre rôle en tant que juif et foule aux pieds ma
propre sensibilité juive, alors, je crois, j'ai bien le droit d'éprouver
une certaine contrariété et d'exprimer ma critique. »2
Ce sentiment est tout à fait légitime. Pourtant, ne faudrait-il
pas voir dans les idées de Pasternak, beaucoup plus qu'un jugement
de valeur, le signe d'un profond désarroi ? La solitude morale à
laquelle le régime soviétique avait condamné pendant de longues
années ses artistes et ses intellectuels était difficilement supportable
pour des hommes qui aspiraient plus que tous les autres à une large
solidarité humaine. Dans ces conditions, plus on détruisait de barrières
plus on se sentait intégré dans la communauté nationale. S'il était
possible de se considérer comme juif et russe en même temps — Babel
et Ehrenbourg en ont donné la preuve — , la communion avec le
peuple bien-aimé était d'autant plus profonde qu'aucune différence
ne subsistait plus. Loin de nous l'idée d'affirmer que ce fût la seule
raison qui rapprochait Pasternak de plus en plus du christianisme.
Mais la soif de fraternité qu'il exprime si souvent dans son œuvre
le poussa peut-être à s'engager définitivement dans la voie qui l'avait

1. Ibid., p. 533.
2. Howard Fast, « Le silence de Boris Pasternak », L'Arche, mars 1959, p. 24.
PASTERNAK ET LE JUDAÏSME 361

attiré depuis longtemps. D'autant plus que parmi toutes les solitudes,
celle du juif est peut-être la plus grande parce qu'elle a la vocation
de l'éternité. Il est vrai que l'on peut concevoir cette solitude comme
une mission au service de l'humanité tout entière, un effacement
personnel dans l'intérêt de tous pour que ce sentiment cesse d'être
une source d'angoisse. Parmi d'autres, Edmond Fleg et André Neher
ont consacré de très beaux textes à cette question1. Il serait injuste
de tenir rigueur à Pasternak de n'avoir pas assumé cette mission.
Par contre on pourrait lui reprocher d'avoir rejeté si définitivement
le judaïsme sans en avoir pénétré le sens véritable. Cette
incompréhension donne une résonance tragique à cet appel douloureux par lequel
Micha Gordon termine son monologue :
« Revenez à vous. Assez. Cela suffit. Ne portez plus les noms d'autrefois.
Ne vous agglomérez pas, dispersez-vous. Soyez avec tous. Vous êtes les premiers
et les meilleurs chrétiens du monde. Vous êtes exactement ce à quoi vous ont
opposé les pires et les plus faibles d'entre vous. »a

II est évident que venant d'un chrétien d'origine, ces phrases


auraient un autre sens ; elles n'exprimeraient que l'amour ou la
compassion. Prononcées par un juif converti, elles recèlent un
sentiment de désespoir.
Un autre point doit retenir notre attention : au cours de son
monologue Micha prononce la phrase suivante : « L'idée nationale
impose aux juifs la nécessité étouffante d'être et de rester un peuple,
et rien qu'un peuple... »3 Et plus loin, toujours à propos du peuple
juif : « Pourquoi faut-il que les ' patriotes ' de tous les pays soient
des écrivaillons sans talent, d'une aussi paresseuse nullité ? »4
II y a ici une certaine confusion entre deux notions différentes :
« peuple » et « nation ». C'est à cause de cette confusion que Pasternak
peut reprocher aux juifs un sentiment dont l'absence a souvent été
attaquée par les antisémites des différents pays de la Diaspora.
L'auteur du Docteur Jivago souligne à maintes reprises le caractère
universel de sa pensée, son souci de voir se réaliser sur toute la terre
ce qu'il appelle lui-même « le royaume de Dieu ». L'idée d'un
messianisme national, chère à de nombreux auteurs russes à partir du
xixe siècle, et qui attribue au peuple russe un rôle prépondérant
dans cette tâche, est entièrement absente de sa pensée. Aucun
nationalisme chez Pasternak, mais par contre l'idée prophétique du bonheur
universel que l'on retrouve chez tant de penseurs juifs.
Cette dernière observation nous mène à un autre sujet de réflexion

1. Ed. Fleg, Pourquoi je suis Juif, Paris, Éd. Augel, Judaïsme, 1945 ;
A. Neher, L'existence juive, Paris, Éd. du Seuil, 1962.
2. B. Pasternak, op. cit., pp. 165-166.
3. Ibid., p. 165.
4. Ibid.
3Ó2 JUDITH STORA

qui pourrait servir de point de départ à une étude future. Son origine,
les longues années passées dans un milieu juif ont indiscutablement
influé sur le mode de penser de Boris Pasternak. Ainsi, sa foi chrétienne,
par certains côtés peu dogmatiques, porte des traces héritées de la
religion ancestrale. Nous pouvons d'ailleurs supposer que dans la
plupart des cas cette influence a été subie d'une manière inconsciente.
Nous nous contenterons ici de suggérer quelques thèmes :

a) La primauté de la vie terrestre par rapport à l'au-delà est


affirmée tout au long du roman. Le thème de la joie d'exister, de la
beauté de la création humaine apparaît dans de nombreux passages
du livre avec une force poétique irrésistible. Cette affirmation de la
vie, du bonheur terrestre est la conception fondamentale du judaïsme.
Pour le judaïsme la vie « n'est pas marquée, comme elle l'est pour
le christianisme, du signe négatif, et n'a besoin d'aucune rédemption
qui lui soit offerte du dehors d1.
b) Le dualisme du corps et de l'âme qui est un héritage de la
pensée platonicienne, est une conception étrangère au judaïsme. Dans
la pensée biblique l'homme n'a pas une âme, il est une âme, une âme
vivante2. Ce qui est créé est très bon, y compris le charnel. Dans
l'univers hébreu il n'y a pas de méfiance à l'égard du corps. Puisque
l'origine du mal n'est pas située dans la chair, imprégnée de l'âme,
le salut ne peut pas se trouver dans l'ascèse. Nous retrouvons l'esprit
de la pensée hébraïque dans les passages où Sima Tountseva commente
la parabole de Marie-Madeleine : « Sans doute suis-je très corrompue,
mais je n'aime pas les lectures pascales sur ce thème, qui exaltent
la répression de la sensualité3 et la mortification de la chair. »4
c) Pasternak insiste souvent sur l'importance des petits détails
dans la vie quotidienne qui seuls assurent à l'existence humaine sa
richesse et sa fécondité. Dans le passage suivant, Védéniapine exprime
cette idée à propos du Nouveau Testament :
« Jusqu'ici on a considéré que ce qui importait le plus dans l'Évangile,
c'étaient les maximes morales et les règles contenues dans les commandements ;
pour moi l'essentiel est ce que le Christ a exprimé en paraboles tirées de la vie
courante, éclairant la vérité par la lumière du quotidien. »*

1. A. Neher, op. cit., p. 236. — A propos de tous ces problèmes il faudrait


examiner les differences entre le christianisme oriental et occidental, ainsi que
l'influence des penseurs russes tels que Fedorov, Tolstoï, Rozanov, Blok,
Merejkovski, etc. sur les idées de Pasternak.
2. Pour cette question, cf. Cl. Tresmontant, Essai sur la pensée hébraïque,
Paris, Éd. du Cerf, 1956.
3. Dans l'édition citée le mot est traduit par « sensibilité », ce qui est inexact.
Le mot russe est Čuvstvennosť et non ČuvstviteVnosť.
4. В. Pasternak, op. cit., pp. 533-534.
5. Ibid., p. 61.
PASTERNAK ET LE JUDAÏSME 363

Nous nous référons encore une fois à l'étude de Claude Tresmontant


qui examine la différence entre la « parabole » (mašdl en hébreu) et
le symbole du type platonicien :
« Le symbole platonicien, pour représenter et signifier une réalité
métaphysique ou théologique, fait appel à un mythe, à de l'irréel [...] Au contraire,
l'Hébreu utilise le quotidien, la réalité commune, l'histoire, pour signifier les
mystères qui sont la nourriture propre de l'esprit, pour les enseigner. »l

Dans le même ordre d'idées, il serait intéressant d'examiner


l'influence qu'avait eue sur les idées de Pasternak le néo-kantien
Hermann Cohen, le chef de file de l'école philosophique de Marbourg
où Pasternak avait passé quelques mois en 1912. Il décrit longuement
cette expérience dans son premier essai autobiographique, intitulé
Sauf-Conduit*. Il y donne un bref aperçu de la doctrine philosophique
de cette école et notamment de la théorie de l'historien qui fut un
« historicisme » rigoureux. Il n'est pas sans intérêt de noter que
Hermann Cohen, à partir de 1912, donne à sa pensée une orientation
entièrement juive.
d) Dans les passages qui se rapportent à l'immortalité Pasternak
expose des idées qui sont proches de celles de la pensée biblique.
Jivago s'adresse à sa future belle-mère qui, sur son lit de mort, demande
consolation au jeune étudiant en médecine :
« Qu'arrivera-t-il donc à votre conscience ? Je dis bien : votre* conscience.
Mais vous-même, qu'êtes-vous ? C'est là toute la question. Regardons-y de
plus près. Que vous sentez-vous, de quelle partie du composé que vous êtes
avez-vous conscience ? De vos reins, de votre foie, de vos vaisseaux ? Non,
fouillez dans vos souvenirs, vous ne vous êtes jamais surprise que tournée
vers le dehors, vers l'action, dans l'œuvre de vos mains, dans votre famille,
dans les autres. Et maintenant, écoutez-moi bien. L'homme présent dans les
autres, c'est cela justement qui est l'âme de l'homme. Voilà ce que vous êtes,
voilà ce qu'a respiré, ce dont s'est nourrie, ce dont s'est abreuvée toute sa vie
votre conscience. Cela, c'est votre âme, votre immortalité, votre vie dans les
autres. Et alors ? En autrui vous avez été, en autrui vous serez. Et qu'est-ce
que cela peut vous faire qu'ensuite cela s'appelle le souvenir ? Ce sera vous,
entrée dans la composition du futur. »*

Nous retrouvons dans ce passage un des thèmes fondamentaux


de la pensée biblique : l'action. Dans son acception théologique, ce
terme signifie l'acte créateur divin qui se renouvelle sans cesse dans
l'histoire de l'Homme6. Dans la conception biblique action et pensée
ne sont jamais séparées. C'est l'action humaine créatrice qui assure

1. Op. cit., p. 65.


2. B.Pasternak, Sauf-Conduit, Paris, Buchet-Chastel - Corrêa, 1959, pp. 62-65.
3. Souligné dans le texte.
4. B. Pasternak, op. cit., p. 95.
5. La théorie de l'Histoire de Pasternak, que nous n'avons exposée que
partiellement, est également animée par cette idée de l'action.
364 JUDITH STORA

la continuité de l'homme et de l'univers ; par le renouvellement


éternel des actes isolés l'homme se perpétue en ses descendants :
les parents vivront dans leurs enfants.

Le docteur Jivago est considéré par la plupart des critiques comme


un roman chrétien. Les poèmes du docteur Jivago « comptent parmi
les grands poèmes chrétiens de notre temps », écrit Robert Payne
dans son ouvrage consacré à Boris Pasternak1. Il n'était pas du tout
de notre intention de nier cette évidence. Le but de cette recherche
n'était pas non plus une tentative de « récupérer » Pasternak pour
le judaïsme. Il se voulait chrétien et nous devons respecter sa volonté.
Évidemment, nous pourrions scruter le pourquoi de ce choix. Nous
avons à peine effleuré ce problème en nous bornant chaque fois à des
suppositions. Trouver une réponse satisfaisante à cette question
serait d'autant plus difficile que Pasternak lui-même préféra ne pas
en parler. Siegfried van Praag dans un article consacré à Max Jacob
pose la question suivante : « Pourquoi certains juifs doués et sincères
nous ont-ils quittés ? » Et il y répond lui-même : « Un penchant
mystique que le judaïsme occidental ne satisfaisait pas les y poussait. »2
II semble que dans le cas de Boris Pasternak, si elle n'est pas la seule,
cette explication est vraisemblable. N'écrit-il pas dans son Essai
ď autobiographie : « J'étais depuis ma plus tendre enfance porté à la
mystique et à la superstition, et conquis par l'attrait du providentiel. »3

Quel était le but de cette étude ? Nous voulions démontrer que


l'origine de l'écrivain influa profondément sur sa vie spirituelle et
sur sa pensée et que loin de la limiter, elle enrichit sa vision du monde.

Paris, 1968.
Judith Stora.

pp. 1.
154-155.
R. Payne, Les trois mondes de Boris Pasternak, Paris, Arthaud, 1963,
2. S. van Praag, « Les avatars de Max Jacob », Évidences, mars i960, p. 43.
3. B. Pasternak, Essai d'autobiographie, Paris, Gallimard, NRF, 1958, p. 34.