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Armand Colin

STRUCTURES DE COMMUNICATION À L'INTÉRIEUR DES GROUPES


Author(s): Odile Chapuis and Michel Gauthier
Source: Langue Française, No. 26, "techniques d'expression" (mai 1975), pp. 74-92 Published
by: Armand Colin
Stable URL: https://www.jstor.org/stable/41557708 Accessed: 28-01-2020 20=46 UTC

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Odile CHAPUIS et Michel GAUTHIER, DESTEC, Paris III.

STRUCTURES DE COMMUNICATION
À L’INTÉRIEUR DES GROUPES

I
L’interrogation que les « techniciens » de l’expression adressent à la
linguistique, la linguistique est incapable d’y répondre pour cette bonne raison
que son corps de doctrine constitué n’est pas une linguistique de la parole, n’est
pas une grammaire de la performance, n’est pas une théorie de l’énonciation. Il
est, structuralismes divers et, à l’examen, chomskysme tout autant, une théorie et
une méthode de la description des énoncés : des énoncés émis, refroidis,
objectivés, faits texte. Cela, tout le monde le sait à peu près. Et cependant c’est
vers la linguistique qu’on se tourne : serait-ce à dire qu’elle est en train de poser
le problème ?
Toute crise, pour une discipline rationnelle, est de croissance. Schéma
connu, des phénomènes se manifestent, dans le champ épistémologique, dont la
théorie en cours ne rend pas compte. Bien entendu ces phénomènes en tant
qu’objets de science sont eux-mêmes le résultat d’une élaboration. On construit
une nouvelle théorie qui les englobe, et relativise la précédente. Au bout d’un
certain temps de satisfaction, de nouveaux faits récalcitrants « surgissent », et
ainsi de suite. Dans chaque période de théorisation, c’est donc une causalité
interne qui joue apparemment pour l’essentiel. En fait, il existe un possible
intellectuel, une épistémè si l’on veut au sens de Foucault, qui ou que manifeste
la solidarité des disciplines. C’est bien ici que nous en sommes : les techniciens
de l’expression sont parfaitement conscients que leur travail a un aspect
irréductible, de psychologie des groupes, et pourtant ils demandent à la
linguistique le modèle dont ils ressentent le manque. Probablement un «
inconscient cognitif » collectif leur a-t-il suggéré que dans l’état présent des
choses, la linguistique est davantage en puissance d’intégrer à son appareil
conceptuel des matériaux pris à la psychologie sociale que celle-ci ne l’est de
matériaux pris à la linguistique. Cependant, et

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de façon en quelque sorte symétrique, Anzieu et' Martin signalent 1 l’apparition
d’un troisième courant majeur dans la théorisation de la dynamique des groupes :
après le « physicaliste », premier en date, après le psychanalytique, celui qu’ils
dénomment justement « linguistique ». On le verra plus loin, ni dans un sens ni
dans l’autre cette intégration n’est chose commode.
Se pourrait-il enfin que d’une telle tentative de confrontation résultent pour
la pédagogie en général et pour celle des techniques d’expression en particulier
des acquis patents ? Sans doute sera-ce là, en tout cas à court terme, l’apport le
plus évident d’une expérience comme celle qui va être décrite.

♦*
Quoiqu’on ne puisse le faire ici que de façon cursive, il faut auparavant
pousser un peu l’analyse, essayer de recenser et préciser les plus caractéristiques
de nos apories du moment.
A. Description linguistique et théorie de l'énonciation.
Dans le phénomène foisonnant du langage, la démarche du type saussurien
a clivé un plan et un seul qui parût homogène pour l’analyse, celui des formes 2.
Par cette réduction initiale, étonnamment drastique, la linguistique en tant que
théorie et méthode de la description des langues a pu se développer avec une
rigueur considérée comme enviable. Elle a renoncé provisoirement à se saisir du
langage en acte. Chomsky a reporté dans le futur le projet d’une grammaire de la
performance comme Saussure l’avait fait d’une linguistique de la parole. Aucun
des formalismes qui sont actuellement, si l’on peut dire, sur le marché, ne nous
permet d’entrevoir en quoi peut consister la relation et le passage des modes de
pensée non langagiers à la pensée langagière. Il y a des pensées spécifiques, par
représentations et symboles, opérations et courts- circuits, praxis... ; il y a une
pensée dans la langue, qui résulte du découpage lexématique et des règles de
concaténation ; il y a l’usage qui est fait de la langue pour exprimer autre chose
qu’elle-même. Si des fenêtres nous sont ouvertes sur la viscéralité du langage,
c’est par des faits d’acquisition, de pathologie, de poétique..., mais de façon
jusqu’ici désespérément sporadique, accidentelle.
Or à date récente, et en s’inspirant plus ou moins du schéma de Jakobson,
des linguistes ont accepté de s’intéresser à l’énonciation, et par là à l’expression.
Ce faisant ils ont, non pas, comme on l’a dit, travaillé à une psycholinguistique
sans théorie et sans méthode autonomes, mais bel et bien multiplié les dimensions
de l’espace proprement linguistique, réinventant une rhétorique, une stylistique,
— une psychologie du langage. Psychologie individuelle assez naïve sans aucun
doute. On peut

1 D. ANZIEU et J.-Y. MARTIN, La dynamique des groupes restreints, Paris, PUF, 1971 ; pp. 5, 108-
109 et 241-244. Les références données, qui sont significatives, excluent les tentatives des linguistes «
purs » dans le sens d’une, métabolisation à la linguistique d’une psychologie ou d’une sociologie : ni G.
Guillaume, ni R. Jakobson, ni E. Benve- niste, ni K. Püke, ni A. G. Haudricourt ne sont par exemple
cités.
2 CLG, p. 25. Voir en dernier E. BENVENISTE, « Sémiologie de la langue », Problèmes de
Linguistique générale, II, Paris, Gallimard, 1974; 43 sqq.

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penser que toutes les variables sont loin d’être même inventoriées et la
présente étude tend, entre autres choses, à mettre en évidence certaines d’entre
elles.
Mais ce parcours épistémologique des linguistes n’a pas exactement son
parallèle chez les psychologues. Certes, le rapport a été évident entre
behaviourisme et distributionnisme. Certes, à un niveau plus haut d’abstraction,
les deux disciplines ont en commun un concept à la fois fondamental en théorie et
négligé en pratique, celui du « sujet dans le champ », en commun aussi la
duplicité logique de ce sujet qui se définit d’un côté par une espèce de caractère
substantiel et de l’autre par un ou des réseaux de relations 3. Il reste que dans son
évolution la psychologie n’a connu rien d’analogue aux polarisations
conceptuelles de Saussure, concomitantes à la fameuse réduction, ni au long
corps à corps, vrai combat de nègres dans un tunnel, de la linguistique et de la
stylistique. Ce n’est pas la place ici de développer pleinement l’un et l’autre de
ces points. On ne peut que signaler des aboutissements récents :
1) L’interrogation têtue de la polarité langue-parole conduit à penser que la
distinction entre énoncés simples et énoncés complexes, ces derniers tenus pour
des expansions, ou des dérivations, ou des transformations des premiers, cette
distinction, donc, si elle possède un sens et une utilité manifestes quand il s’agit
ou bien de genèse, ou bien de description, n’en a plus guère quand il s’agit chez
l’adulte de langage en acte, de style. « Telle intention de dire s’actualise
adéquatement par une structure simple, telle autre par une structure multiple ou à
degrés de profondeur. L’écrivain à phrases longues n’est pas plus styliste que
l’écrivain à phrases courtes » 4. Ceci s’adresse en particulier à ceux des psycho-
sociologues que préoccupent les problèmes du « codable ».
2) La linguistique et la stylistique ne sont pas dans le rapport (médiéval)
d’une science du général et d’une science du particulier. La linguistique est la
science des formes langagières en tant qu’elles actualisent un système, la
stylistique est la science des formes langagières en tant qu’elles constituent un
discours.
Le lien entre 1) et 2) paraît assez, on l’espère. C’est à sa gémellarité avec la
stylistique que la linguistique devra de n’être pas incapable de redevenir une
théorie du langage.
B. Analyse linguistique et analyse sémantique.
Nous sommes de nouveau, en apparence, côté texte. Il ne saurait y avoir
d’écart, de divergence, en théorie, entre l’une et l’autre. Dans la réalité telle
qu’elle s’est historiquement accomplie, d’une part beaucoup de linguistes ont
oublié qu’un énoncé n’est pas réductible à ses valeurs de dictionnaire et de
grammaire, d’autre part des praticiens, pour d’autres fins que celles de la
linguistique, ont procédé sous le nom d’analyses de contenu à d’abominables
manipulations.
3. Cf. la généralisation par Pike de l’opposition etic/emic à partir du son du langage comme : 1)
objet sonore quantifiable en termes de fréquence, intensité, durée ... et 2) phonème au sens de la
phonologie.
4. M. G., « Etude de l’acquisition et théorie linguistique : actions en retour », Mélanges E.
Benveniste, Louvain, sous presse ; 179-194.

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On a tenté, à partir de la leçon de Benveniste sur la subjectivité, de
Jakobson sur la fonction méta-linguistique, de montrer sur des exemples concrets 3
que le sémantisme des énoncés n’est accessible et interprétable que si l’on fait
intervenir des facteurs considérés classiquement, et aujourd’hui encore par les
puristes, comme extralinguistiques :
• la distance du sujet à son langage ;
• le tnode selon lequel il insère son expérience dans son langage. Il y a eu là
évidemment l’ébauche de ce qui tend aujourd’hui, chez Kristeva ou Culioli par
exemple, à se constituer comme une théorie du sujet. On en voit aussi la
connexité avec ce qui vient d’être suggéré, que c’est par le biais d’une stylistique
généralisée que la linguistique se réintégrera à elle-même psychologie et
sociologie, — c’est-à-dire aussi une théorie du sujet.
Dans le mot à mot réside le mode d’approche fondamental des linguistes.
Hérétique de leur point de vue, comme de celui des sémiologues, est l’analyse de
contenu : comment peut-on croire et faire croire, décemment, qu’entre un texte in
extenso et le résultat de son indexage il y a invariance sémantique ? Le linguiste
plongé dans un travail de psychologie sociale ne se défend qu’avec peine du
sentiment que les catégories utilisées sont très grossières, très hétérogènes, très
pragmatiques. Certainement pas immanentes, en tout cas, aux discours des sujets,
et sans aucun lien avec le sémantisme propre de la langue. Il serait absurde bien
entendu de les contester radicalement ; elles ont surgi dans une perspective toute
autre, où le langage est second par rapport au réseau des interactions. Bien
entendu aussi, tout procès de connaissance rationnelle opère une réduction.
Cependant, comme toujours, autant essayer de savoir ce qu’on fait. Le linguiste
est habitué à manier des variables nombreuses mais relativement très homogènes.
Sa mise en garde peut probablement aider le psychosociologue :
• à se défier de schémas étrangers à la communication concrète, comme celui de
la théorie de l’information, qu’on oublie de rendre réciproque et qui néglige les
indices non linguistiques ;
• à se défaire de l’illusion qu’il analyse les discours ;
• à raffiner ses catégories pour autant qu’elles touchent à la texture verbale. Des
catégories comme celles qui seront commentées ci-dessous devraient laisser
raisonnablement un grand nombre d’indécidables : que faire par exemple, en
fonction d’elles, d’un énoncé humoristique ? Au contraire, aux yeux de qui s’est
nourri des idées de Jakobson, 1) tout énoncé accomplit une intentionalité, 2) il y a
toujours quelque chose à découvrir par l’étude de la relation entre cette
intentionalité et les matériaux langagiers dont est fait le message qui l’accomplit.
Ces matériaux constituent notre donné objectif, notre observable. C’est donc
d’eux qu’il faut partir.
Prenons l’une des catégories utilisées dans l’expérience décrite : il se peut
bien qu’ « information » soit acceptable comme élément d’une terminologie
spécifique, le soit même à la rigueur pour une sémantique du type dictionnaire
plus grammaire. Mais pour l’intentionalité ? L’idée d’une transparence
sémantique des discours pour qui dispose d’une grille toute faite d’interprétation,
psychanalyse par exemple, est méthodologiquement dangereuse. « L’attention
portée au mot à mot des verbalisations annule le contenu significatif du message
» ®. Or c’est là exactement le lieu du paradoxe pour la pensée linguistique de
3 D. COHEN et M. GAUTHIER, « Aspects linguistiques de l'aphasie », L’Homme, avril-juin 1965, 5-
31 ; R. ANGUELERGUES, D. COHEN, M. GAUTHIER, « Sur la notion de surdité verbale dans les troubles
aphasiques », Journal de Psychologie, avril-juin 1967, 189-216 ; M.-TH. EUVERTE, Cl.-M. FAURE, A.
REQUILLART, « La structure syntaxique chez des enfants débiles et chez des enfants à retard simple du
langage », Etudes de Linguistique appliquée, oct.-déc. 1971, 104-117...

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notre temps : il faut poser, de toute nécessité, la consubstantialité du signe et de la
signification ; il faut, de non moindre nécessité, considérer comme une propriété
fondamentale du langage, non pas marginale, qu’on peut toujours faire dire à un
énoncé autre chose que ce qu’il dit. La première proposition se fonde
négativement : une signification qui serait pure substance indépendante des
formes par lesquelles nous l’appréhendons est quelque chose d’inconcevable. La
seconde renvoie en dernière analyse à la conception de la langue comme système
de différences 4 5.
Autrement dit, l’aporie ne pourra être résolue que par une grammaire des
transductions et transformations de système symbolique à système symbolique.
On est évidemment loin de compte ; la majorité des études contemporaines de
sémiologie, infidèles aux origines saussu- riennes, ne tendent pas précisément
dans cette direction. Si des linéaments méthodologiques nous ont été proposés,
ç’a été, et non point par hasard, dans le champ de l’anthropologie culturelle 6 7.
C. Communiquer.
Claude Lévi-Strauss : « Une société est faite d’individus et de groupes qui
communiquent entre eux », La pensée sauvage. On ne sait s’il y a là motif
d’admiration pour le bonheur lapidaire, l’adéquation sans bavure d’une formule
ou, tout aussi bien, de quoi sourire. Le commentaire dont s’accompagne la
citation dans le manuel accentue plutôt le sourire : « De plus, il est nécessaire
pour les groupes de s’organiser : en premier lieu pour que soient collectées des
informations utiles et efficaces ; en second lieu pour que ces informations soient
distribuées convenablement... », etc. \ Comme si l’information était à Vorigine !
Position inverse et symétrique, et en fin de compte parente, de celle pour laquelle
la fonction du langage est de se dire lui-même ! C’est là un autre foyer du débat
contemporain : la vie sociale est-elle réductible à des systèmes symboliques,
entièrement? « Praxis » et « idéologie » : duplicité logique, encore.
Laissons de côté la question des origines. Reste le consensus des gens
d’aujourd’hui sur l’idée de la communication comme
• réseau d’interaction
• dans un champ spécifique.
Les linguistes non plus ne l’ignorent pas, toute parole est dialogique. Les
émissions vocales du bébé lui sont retournées par sa mère sous la forme d’unités
de la langue : ainsi commence-t-il à constituer sa langue, à F « apprendre ». Les «
manières de parole » aussi prennent, comme des grumeaux, dans le dialogue.
Il apparaît clairement qu’il ne peut y avoir de bonne théorie du sujet sans
bonne théorie du champ. Mais, psychosociologues attention !, la réciproque est
vraie. Tout individu est à l’intersection de groupes ; il est intersection de groupes,
comme son idiolecte est intersection de dialectes 8. Il ne faudrait pas pousser
beaucoup le linguiste pour qu’il tienne qu’à la limite, c’est l’individu le groupe le
plus petit. En fait foi justement l’intériorisation de la langue et du langage.

4 J.-Y. MARTIN, op. cit., 136.


5 Différences, non pas écarts. La notion d'écart par laquelle on a voulu rendre compte de l’usage
littéraire, en particulier poétique, n’est opérante qu’à un niveau grossier d’approximation. Car,
comme le note judicieusement J.-M. KLINKENBERG, Degrés, 1973, n° 1, d 6, l’unité de la langue
actualisée par le discours est dans une relation de tension avec la classe, le paradigme entier des unités
de référence.
6 Par J.-P. VERNANT en particulier, dans sa longue préface aux Jardins d’Adonis de M.
DETIENNE, Paris, Gallimard, 1972, I-XLVIII, et dans toute la partie « Raisons du mythe » de Mythe et
société en Grèce ancienne, Paris, Maspero, 1974.
7 J.-Y. MARTIN, op. cit., 130.
8 D. COHEN, « Variantes, variétés dialectales et contacts linguistiques en domaine arabe », Bull.
Soc. Ling, Paris, 1973, 68, 215-248.

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Wallon parlait à ses étudiants, de façon imagée, du dialogue de l’alter et de l’ego.
Façon aussi de comprendre la polarité langue-parole : c’est parce que l’autre est
présent en nous que nous communiquons avec lui.

Faudrait-il s’arrêter à la non-validité provisoire des variables linguistiques


(autres que la quantité des émissions) dans l’étude de la communication à
l’intérieur des groupes ? On a tenté ici, tout en mettant l’accent sur les difficultés
de la tâche, de suggérer des voies de rapprochement entre les deux modes
d’analyse. D’autre part, réalisés bien avant la présente réflexion et tout à fait
indépendamment de ses prémisses, les travaux recensés par Anzieu 9 ont prouvé
le mouvement en marchant. Ils portent leçon à notre sens sur deux aspects au
moins jusqu’à eux négligés :
a) la notion de « répertoire » (Moscovici-Plon), de « fonds de roulement »
(Tabouret-Keller) langagiers dans la situation de groupe,
b) la dynamique de l’expression du début à la fin des sessions..

Abordons maintenant le versant psychologique de notre étude. On verra


que sont dégagées, par rapport à ce qui vient d’être dit, des relations autres et
nouvelles.

9 et dont nous reproduisons la référence : S. MOSCOVICI et M. PLON, « Les situations colloques


», Bulletin de Psychologie, 1966, n# 247, 702-722 ; S. Moscovici et D. MALRIEU, id., ibid., 1968, n° 267,
520-530 ; A. TABOURET-KELLER, « Validité des critères linguistiques quantitatifs dans l’étude des petits
groupes », C. r. du XVIII e Congrès de l’Assoc. internat, de Psychol. sci, Moscou, 1966, 91-95 ; R. GORI,
Validité des critères linguistiques en psychologie clinique : essai d’analyse du discours spontané de
l’alcoolique en situation de groupe, thèse Nanterre, Fac. des Lettres et Sciences humaines, 1969.

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II

Linguistes et pédagogues s’interrogent, les uns sur l’expression en tant que


« discours », les autres sur une possible méthodologie. Face à cette attitude qui
revient à dissocier l’expression de la situation où elle s’inscrit, il nous semble
intéressant d’analyser la situation de communication comme un tout.
La psychologie sociale a depuis son origine étudié les rapports entre
émissions verbales et perception d’autrui. Les travaux de Bavelas sont connus
depuis fort longtemps et ses expériences sur les taux d’émissions et la hiérarchie
sociométrique ont mis en évidence des corrélations entre ces variables. Les
recherches de Faucheux et Moscovici 12 ont plus récemment apporté
d’intéressantes précisions sur les modifications réciproques de ces facteurs.
Dans les groupes en situation de formation, le lien entre parole et structure
de communication prend une importance particulière. D’un autre côté, le rapport
entre prise de parole et prise de pouvoir dans l’acte d’enseigner a été relevé par
de nombreux auteurs. Ce rapport est si net que l’on peut se demander si le
discours du maître non seulement révèle la nature de sa communication avec
l’élève, mais encore ne la conditionne pas. Il n’est certes pas dans notre propos de
répondre ici à une telle question, mais il nous semble difficile de poser une
problématique des « techniques d’expression » qui ne la prenne en compte.
Le matériau dont nous nous servirons pour mettre en évidence les relations
entre émissions verbales et structures de communication dans les groupes est une
recherche de type expérimental menée dans le cadre d’une étude sur «
l’adaptation au travail de groupe ». Il s’agit de la mise au point et de
l’enregistrement de 25 séances dont un certain nombre de variables ont été
reproduites expérimentalement. Les groupes étaient constitués d’adultes en stage
de formation permanente, tous volontaires pour participer à l’expérience 13.

Conditions de l’expérimentation

Quand on parle d’analyse des structures de communication dans les


groupes restreints, on pense le plus souvent à des études portant sur des groupes
de discussion. Ceux que nous avons observés sont des groupes de travail, c’est-à-
dire réunis pour élaborer une œuvre collective. Pour parvenir à son but, le groupe
peut être conduit à discuter mais sa finalité n’est pas seulement l’échange
d’opinions. Cette distinction entre groupe de discussion et groupe de travail n’est
pas toujours faite par les chercheurs lorsqu’ils tentent d’analyser les problèmes de
l’expression. Or assimiler deux situations de communication dont les finalités
sont différentes reviendrait à négliger le rapport entre situation de communi-

12. C. FAUCHEUX et S. MOSCOVICI, « A contribution to psychosociology of lan- guage », extr. de


Methodogical problems in social psychology, Internat. Congress of sci. Psyhologi, Moscou, août 1966.
13. Cf. O. CHÀPUIS, Etude de Vadaptation au travail de groupe de certaines catégories
d'enseignants, thèse de 3* cycle.

80
14
cation établie et situation « idéale » , c’est-à-dire entre structure, réseau et
modèle de tâche.

1. Terminologie.
L’ambiguïté de mots tels que « structures » ou « réseaux de communication
» nous conduit à penser que la définition d’une terminologie est le préalable

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indispensàble à la relation de notre expérience.
A. La meilleure définition du réseau de communication est peut-être celle
qui consiste à dire qu’il représente les « communications possibles ». Cela sous-
entend, en effet, à la fois les conditions matérielles mais aussi la règle du jeu de
cette communication. Il existe de nombreuses sortes de réseaux. Ceux dont il est
fait mention dans cette étude sont le réseau centralisé et le réseau circulaire (ou
homogène)15. Dans le premier, la communication est centralisée sur un
interlocuteur privilégié : le centralisateur. Les communications possibles y sont
définies par la disposition des stagiaires dans l’espace, mais aussi par la règle
énoncée ou implicite : « Vous pouvez communiquer avec le maître mais pas entre
vous. » Dans le réseau circulaire ou homogène, chacun peut communiquer avéc
chacun sans intermédiaire.
B. Le modèle de tâche est défini par l’ensemble des éléments fournis au
groupe pour mener à son terme le travail qui est le sien. Ces éléments sont
constitués soit par des consignes explicitées ou non, soit par des objets fournis au
groupe ou à rechercher par lui. Il y a plusieurs sortes de modèles de tâche. Ceux
que nous avons utilisés sont de deux ordres : le modèle centralisé et le modèle
homogène. Le premier est défini par trois critères : le centralisateur est seul
détenteur de l’information nécessaire à l’exécution de la tâche ; seul, il définit les
procédures de travail ; seul, il juge les résultats. Le second est défini, lui aussi,
par trois critères : chaque membre du groupe est détenteur d’une partie de l’infor-
mation nécessaire à l’exécution de la tâche ; c’est l’échange de ces informations
qui définit la procédure de travail ; c’est sa réussite par rapport au travail qui
permet au groupe de faire un bilan.
14. COHEN, BENNIS, BRIGGS ; A partial test of a model predicting the influence of previous expérience
on the communication Systems established by problem-solving groups, Boston University Human
Relations Center, Technical Report, 1960.
15. Les réseaux de communication (quelques réseaux de base) :
Centralisé en "Y” en chaîne circulaire

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Pour bien comprendre en quoi le réseau et le modèle de tâche sont deux
réalités distinctes, il suffit de tenter de superposer un réseau et un modèle
hétéromorphes. Par exemple, on peut essayer d’appliquer à un réseau centralisé
un modèle style « jeu du téléphone », consistant à transmettre à son voisin une
phrase qui, de bouche à oreille, fera le tour des locuteurs et reviendra, déformée
le plus souvent, à son initiateur. On peut se rendre compte alors de l’impossibilité
d’ajuster entre eux réseau et modèle, qui sont des réalités bien distinctes même
s’ils sont souvent confondus du fait même de leur tendance à l’isomorphisme.
C. Les structures de communication. Si le réseau est « la communication
possible », la structure est la communication réalisée. Elle se définit par le
nombre et la direction des émissions et des réceptions verbales des membres du
groupe. Elle est donc fonction du type de réseau et de modèle de tâche 18. La
structure centralisée se définit par le fait que les émissions des membres du
groupe s’établissent en direction d’un récepteur privilégié : le centralisateur. La
structure homogène se définit par une répartition homogène des émissions et des
réceptions des membres du groupe.
En fait les structures de communication que nous rencontrons ne sont le
plus souvent ni totalement centralisées ni totalement homogènes. On parle de «
tendance centralisée » ou de « tendance homogène ». On peut d’ailleurs établir
par le calcul un indice de centralité (le), ce qui veut dire que l’on peut calculer le
degré de centralisation 17.
2. Situations expérimentales.
L’idée qui est à l’origine du choix des variables est de reproduire
16. Cf. travaux de C. FLAMENT, en particulier : Réseaux de communication et structures de
groupe, Dunod, 1965.
17. L’indice de centralité (Ex. du calcul de cet indice pour un réseau centralisé).
I. Dénombrement des II. Indice de centralité de position.
Canaux. total des canaux utilisés dans
le réseau
Ex. I : A... B : 1 le (p) X = -------------------------------------------
A... C : 1 A ... D : 1 nombre des canaux utilisés
A A ... E : 1 par X
4
4 est le total des ca- 32
naux nécessaires à A Ex. I : le (p) A = — = 8 4
pour communiquer
avec tous les autres.
B ... A :
1 B ...C :
2 B ...
D : 2
B ... E :
2
7
7 est le4 total des ca-
naux nécessaires à B
Réseau I pour communiquer
(centralisé) avec tous les autres
(id. pour C-D et E).
D'où : total des canaux utilisés dans le réseau 1
(central.) est égal à :
4+7+7+7 4 - 7 = 3 2
le (p)B = 4,57
le (p)C = 4,57
le (p)D = 4,57
le (p)E = 4,57

III. Indice de centralité de réseau. Ic R = Somme d8 le (p) des membres du réseau

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Ex. I = IcR = le (p) A + le (p) B + le (p) C + le (p)
D + le (p) E
le R = 8 + 4,57 + 4,57 + 4,57 + 4,57 =
26,28

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expérimentalement les situations dans lesquelles peuvent se trouver placés des
groupes en situation de formation
• en faisant varier le réseau de communication : centralisé ou homogène ;
• en faisant varier le modèle de tâche : centralisé ou de tendance
homogène.
Ce qui donne pour les 25 séances de groupes que nous avons analysées :
— 10 séances avec réseau centralisé, — 15 séances avec réseau homogène, —
10 séances avec modèle centralisé, — 15 séances avec modèle homogène.
On trouvera ci-contre un tableau récapitulatif de ces variables indiquant
en outre la composition des groupes expérimentaux.
Sans entrer dans le détail, il nous semble utile d’indiquer ce que veulent
dire pratiquement ici réseau centralisé et réseau homogène.
RÉCAPITULATIF DES VARIABLES
Cod
N°d’o Grou e Prof Réseau MODÈLES DE TÂCHE
rd. pe es. x
des Exp
sujets ér.
degr
de
l’ex- é
périe catégori inform procé d’ambi
nce e ât. d. guïté
V V V V V v
1à AMcl Ave Centrali. Centralisé Donnée Défin
I i = 37.75 par C 0
5 a c e ie
6à II AMcl Ave « « « « «
1010
à III aAMcl cAve < « « « «
16 à IV AMcl Ave « « « « «
21 à V AMcl « « « « « «
26 à VI AMc4 « « « « « «
31 à vu AMc4 « « « « « «
36 à VIII AMc4 « « « « « «
41 à IX AMc4 « € « « « <
46 à X AMc4 « < « « « «
1à XI AMxl « Homogè De Réparti Non Maxim
5 b ne i = 36 tendance e ds le Défin um
6à XII AMxl Ave « homogène
« G.
« « «
11 à XIII AMxl « € « « « «
16 à XIV AMxl « < « « « €
21 à XV AMxl « « « « « €
26 à XVI AMx4 Sans Homogè De Réparti Non Maxim
30 b ne i = 36 tendance e ds le Défin um
31 à XVII AMx4 Sans € homogène
« G.
« « «
36 à XVIII AMx4 € « « « « «
41 à XIX AMx4 « € « « « «
46 à XX AMx4 « « « « « €
51 à XXI AMxl Sans Homogè De Réparti Défin
ne i = 36 tendance e ds le 0
55 ao ie
56 à XXII AMxl Sans « homogène
« G.
« « «
61 à XXIII AMxl « « « « « «
66 à XXIV AMxl « « < a € «
71 à XXV AMxl « « « « « «
75 ao

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— Réseau centralisé : l’expérience se déroule dans une salle de classe où
sont disposées devant la chaire cinq petites tables. Les membres du groupe sont
invités à y prendre place. Le professeur s’installe à la chaire d’où il donnera les
consignes (le modèle de tâche).
— Réseau homogène : les membres du groupe et le professeur, lorsqu’il y
en a un, sont disposés en cercle. C’est l’expérimentateur qui donne les
consignes au début de la séance, puis il quitte la pièce.
— Modèle de tâche centralisé : les données du problème fournies par le
professeur sont nécessaires et suffisantes pour en trouver la solution (il n’y a
qu’une solution possible). Les procédures de travail sont imposées
implicitement par les données mêmes du problème. Le contrôle des solutions
est exercé par le professeur.
— Modèle de tâche homogène : les informations sont réparties entre les
membres du groupe. Les procédures de travail sont fonction de l’échange des
informations. Le contrôle de la tâche est fait par le groupe. Dans le cas où il y a
un professeur, il a le même statut que les membres.
3. Catégorisation.
Chacune de ces vingt-cinq séances a été intégralement enregistrée, c’est-
à-dire que toutes les émissions verbales ont été notées ainsi que la direction de
ces émissions.
Problème dfobservation : la première difficulté a été la prise en note de
toutes les émissions verbales. Après une période d’essai, nous avons utilisé
l’enregistrement au magnétophone doublé d’une prise en note sténographique.
L’identification des émetteurs et des récepteurs, c’est-à-dire le fait de savoir qui
s’adresse à qui, nous a conduit à utiliser une équipe d’observateurs,
préalablement formée à ce travail.
Problèmes de catégorisation : le compte rendu des émissions du groupe
ayant été établi et contrôlé, il restait à catégoriser ces émissions. L’unité choisie
fut une unité sémantique que nous avons appelée la « séquence codable ». Ce
n’est pas une unité grammaticale comme la phrase ou la proposition. C’est la
plus petite unité d’information, autrement dit celle qui perd sa signification si
on lui enlève un seul élément.
Ces catégories ont été choisies d’une part en fonction des variables qui
déterminent la relation enseignants-enseignés, et d’autre part en fonction des
catégories de BALES afférentes à la zone neutre de la tâche. D’où cinq variables
et deux axes qui nous ont paru particulièrement importants (« donne » et «
demande »).
a) notation donne une notation a
demande une notation a+—
b) information donne une information b
demande une information b
c) orientation donne une orientation c
demande une orientation c—
d) opinion donne une opinion d
demande une opinion d
e) suggestion donne une suggestion e
demande une suggestion e—

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Catégories de Baies
pour l'observation des interactions dans un groupe

1. Solidarité : fait preuve de solidarité,


encourage, aide, valorise les autres.

j Réactions positives 2. Détente : cherche à diminuer la


tension, blague, rit, se déclare sa-
tisfait.

3. Accord : donne son accord, accepte


tacitement, comprend.

4. Donne des suggestions, des indica-


tions respectant la liberté d’autrui.
r Réponses
5. Donne son opinion, analyse, ex-
prime son sentiment, son souhait.
6. Donne une orientation, informe, ré-
pète, clarifie, confirme.
II.
7. Demande une orientation, informa-
tion, répétition, confirmation.
» Questions
8. Demande une opinion, évaluation,
analyse, expression d’un sentiment.
9. Demande des suggestions, direc-
tions, moyens d’action possibles.

10. Désaccord : désapprouve, rejette


passivement, refuse l’aide.

lU Réactions 11. Tension : manifeste une tension,


AAA
* négatives
demande de l’aide, se retire de la
discussion.

12. Antagonisme »• fait preuve


d’opposition, dénigre les autres,
s’affirme soi-même.

a d Problèmes de décision ; e
— de tension ; f —
d’intégration.

Problèmes de communication b —
d’évaluation ; c — d’influence ;

I. — Zone socio-émotionnelle positive. II.


— Zone neutre de la tâche.
III. — Zone socio-émotionnelle négative.

18. Cf. R. BALES, Interaction process analysis, Cambridge, Mass., 1950.


Les catégories de BALES sont un procédé d’analyse de l’interaction dans les petits groupes, procédé
basé sur l’observation des réactions verbales (et non verbales) des divers membres d’un groupe.
Les interventions sont classées suivant une grille qui distingue une zone dite socio-
émotionnelle (expression d’émotions, de tensions positives ou négatives) et une zone dite neutre (se
rapportant à l’exécution de la tâche.)
On trouvera ci-dessus le tableau donné par BALES lui-même dans un article de Y American

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sociological Review, 1950, n° 15, p. 258, traduit et reproduit par Anzieu et Martin dans leur ouvrage
déjà cité : La dynamique de groupes restreints, p. 90.

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Les définitions servant de critères de référence pour la catégorisation des
séquences codables sont les suivantes :
— notation : énoncé d’appréciation qualitative d’un individu ou d’un
fait par rapport à l’exécution de la tâche ;
— information : énoncé objectif d’un fait ;
— orientation : énoncé d’une proposition ayant pour but de donner
une direction au groupe ;
— opinion : énoncé d’un point de vue sur un individu ou sur un fait ;
— suggestion : énoncé d’une proposition n’ayant pas pour but de donner une
direction au groupe.
Il est évident que la distinction entre, certaines de ces catégories (notation
— opinion et surtout orientation — suggestion) posa des problèmes. Nous
avons conscience que dans ces cas litigieux le seul « corpus » des émissions
verbales ne nous aurait pas permis de trancher. Le travail de l’équipe des
observateurs fut alors déterminant : le recueil détaillé de leurs observations
(mimiques, regards, gestes, intonations des participants) permit de disposer du
« contexte » indispensable à une analyse de type sémantique.

Analyse des données de l’expérimentation


Il nous reste à analyser les données de l’expérimentation que nous venons
de décrire, c’est-à-dire les émissions verbales recueillies au cours de ces vingt-
cinq séances. Nous commencerons par établir une analyse comparative des
taux et types d’émissions pour nous intéresser ensuite aux structures de
communication des groupes.
A. Analyse comparative des taux et types d'émissions
Si nous examinons les taux d’émissions dans les différentes situations
expérimentales, un certain nombre de constatations s’imposent.
• Dans les séances 1 à 10 (réseau centralisé -h modèle centralisé avec
professeur-centralisateur) : la moyenne du taux d’émissions est de 76
séquences codables ; le rapport entre les émissions de type « donne » et «
demande » est de 3 pour 1, c’est-à-dire 75 % d’émissions « donne » et 25 %
d’émissions « demande ». D’autre part, on peut noter que pour ces dix séances,
le professeur a le plus fort taux d’émissions et de réceptions du groupe. Ses
émissions de type « donne » sont dans une proportion supérieure à la moyenne
du groupe : 95 % au lieu de 75 %. Pour ce même professeur, les réceptions du
type « demande » sont supérieures à celles de la proportion moyenne du groupe
: 55 % au lieu de 23 %.
• Dans les séances 11 à 15 (réseau circulaire + modèle homogène avec
professeur), nous constatons que le taux moyen d’émissions des groupes est
très supérieur à celui des séances 1 à 10 : 284 séquences codables au lieu de 76.
On peut noter aussi que le professeur, qui ne joue plus ici son rôle mais
conserve son statut hiérarchique, a un taux d’émissions moindre tout en restant
le récepteur privilégié du groupe. Le rapport entre ses émissions de type «
donne » et « demande » reste de 3 à 1 et le rapport de ses réceptions reste lui
aussi constant.

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Il semble donc que l’effort principal de l’enseignant passant d’une
situation centralisée à une situation homogène consiste à diminuer le nombre
de ses interventions, sans modifier sa position dans l’échange de ces émissions.
• Dans les séances 16 à 25 (réseau circulaire + modèle centralisé ou
homogène sans professeur), la moyenne du taux d’émissions est de 144
séquences codables.
On constate donc que le classement par taux d’émissions s’établit ainsi :
— Situations de cours « ex cathedra » 76
— Situations « table ronde » sans professeur 144 —
Situations « table ronde » avec professeur 284
Il est à noter que dans ces séances, le rapport des émissions de type «
donne » et « demande » est resté de 3 pour 1. Relevons enfin que dans les
groupes sans profeseur le membre du groupe qui en est le récepteur privilégié
est toujours celui qui a le plus fort taux d’émissions. Si son statut hiérarchique
permettait au professeur des séances 11 à 15 de rester le récepteur privilégié
sans émettre beaucoup, le membre du groupe doit conquérir son statut de
centralisateur en « prenant la parole ». Mais il doit le conquérir en prenant la
parole comme un maître, c’est-à-dire avec la même position que lui dans
l’échange ; nous trouvons, en effet, chez tous nos candidats centralisateurs un
rapport entre leurs émissions de type « donne » et « demande » très supérieur à
ceux des autres membres du groupe. Il y a là un décalque du statut de
l’enseignant dispensateur du savoir.
Si maintenant nous examinons la répartition par catégories des émissions
verbales dans ces diverses séances, diverses constatations s’imposent.
La comparaison des séances centralisées (1 à 10) et des séances
homogènes (11 à 25) nous apprend que la hiérarchie des catégories reste la
même dans les deux types de situations :
1) catégorie information : le pourcentage par rapport aux autres
catégories reste à peu près constant, mais le rapport entre des
demandes et des offres d’information est nettement mieux équilibré
dans les situations homogènes.
2) opinion : même phénomène.
3) orientation.
4) suggestion.
5) notation.
La comparaison des émissions verbales des séances avec et sans pro-
fesseur ne nous apporte pas non plus de différences significatives. La
répartition de ces émissions par catégories demeure constante.

B. Analyse comparative de la direction des émissions verbales dans les


groupes.
Le dépouillement et l’analyse des taux et de la direction des émissions
verbales à l’aide de tableaux carrés nous permet de faire un certain nombre de
constatations.

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• Dans les séances 1 à 10, ces tableaux mettent en évidence des structures
de communication hiérarchisées. Ces tableaux sont en effet construits de telle
sorte que chaque membre du groupe figure en tant qu’émetteur en tête des
lignes horizontales et en tant que récepteur en tête des colonnes verticales.
Dans chaque case du tableau, on a inscrit le nombre d’émissions produites par
le sujet se trouvant en tête de la ligne horizontale à l’adresse de chacun des
sujets figurant dans les colonnes. Cela explique que figure seulement en
colonne le groupe G qui n’est que
A Mc la
C B A E D F G
C D F B E A G
c 1 7 5 0 0 1 2
C 1 5 4 3 1 2
7 0 91 0
1 1 3
B 1 3 2 0 0 1
3 8 D 7 0 0 0 0 0 7
A 1 4 0 0 0 1
1
3 7 F 3 0 0 0 1 0 4
E 3 1 0 0 0 4
B 5 0 1 0 0 0 6
D 3 0 1 1 0 5 E 9
8 0 0 1 0 0
F 1 0 2 0 0 2 3
A 3 1 1 0 0 '
J 5
3 2 1 1
8 0 0 2 1 7 5 3 1
3 2 3 4 1
6 2 2
54
76

G. I
G. II
C A F E B D G
C A B E F D G
C 1 1 3 7 3
C 1 5 5 2 2 0
8 0 6 2 3 0
1 8 1 1
A
A 1 0 0 0 0 0
1
5 0 0 0 0 0 5
2 2
B 1 1 F 8 Q 0 0 0 0 8
1 2 0 0 0
0 3
E 1 0 1 0 0 0 2
E 4 2 1 0 0 0 7
B 1 0 0 0 0 0 1
F 7 1 0 0 0 0 8
D 1 1 0 0 0 0 2
D 0 0 0 0 0 0 0
2 1 1 3 2 0 7
3 1 8 7 5 0 6 6 3 4
3 5 58
68

G. III G. IV
C A F D B E G
C 1 1 4 2
3 1 1 0 8 9
A 4 0 0 0 0 0 4
F 8 0 0 0 0 0 8
D 4 0 1 1 0 2 6
B 5 G. V
1 0 0 0 0 6
E 2 0 0 0 1 1 3
2 1 1 4 3 1
0
3 4 2 1
56

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A Mc 4a
C A B E D F G C E B A D F G
c 8 7 6 5 0 6 2
C 6 2 4 2 2 6 16
6
A 1 3 3 1
1 0 1 E 3
2 7 0 1 2 0 1 6
B 3 1
6 1 0 0 2 0
B 5 3
6 1 1 1 16
E 5 3 1
1 1 0 2 A 7 1 1 1 0 3 10
0
D 3 1
6 0 2 0 0 1
D 5
0 1 1 1 2 8
F 1 0 3 1 2 0 7 F 4 0 4 0 0 0 8
3 1 1 1 8 1 1 2 1 1
0 7 4 1 3 8 7 6 6
81 5 2 3
64

G. VI G. Vil
C B D A E F G C B A E D F G
1 C 5 2 3 3 1 3 14
C 4 7 4 2 2 2 9
1 B 5 2 1 1 2 1 11
B 4 1 2 3 2 2
2
1 A 3
D 8 4 1 3 2 1 6 1 0 1 1 11
8
1 E 5 9
A 7 3 1 1 0 1 1 1 0 2 2
2 D 5
E 6 3 3 3 1 3 1 1 1 1 0 1 8
6
F 2 1 1 0 1 1 5
F 8 0 0 0 0 0 8
3 1 1 1 2 1 7 6 5 6 9
9 7 9 3 1
3 4 2 0 58
85

G. VIII G. IX
C B F A E D G

C 5 3 1
8 2 1 0 9
B 1 1
3 2 1 0 1 1 7
F 1 2 0 2 0 0 1
2 6
A 7 4 0 * 0 1 1
3 4 G. X
E 1
8 2 1 0 1 1 2
D 3 1
6 1 2 0 0 2
4 1 1 6 6 5 4
6 7 0
90
récepteur. Les totaux portés en bas de chaque tableau sont donc les totaux des
réceptions, ceux portés à droite de ce même tableau sont ceux des émissions. Or
on constate — et c’est la raison pour laquelle on peut parler de structures
hiérarchisées — que ces dix tableaux présentent la particularité suivante : le n° 1
émet et reçoit plus que le n° 2, le n° 2 émet et reçoit plus que le n° 3... etc.
Nous constatons aussi que le champion-émetteur et le champion- récepteur
sont une seule et même personne : le professeur. Cette observation ne nous
surprend pas, la place privilégiée du centralisateur étant liée à la définition même
du réseau centralisé. Ce qui est plus intéressant est que les membres du groupe
émettent suivant une structure hiérarchique sous-jacente.
Dans les séances 11 à 15, les tableaux font apparaître des structures de
communication qui ne sont plus totalement hiérarchisées. Le professeur émet, en
effet, anarchiquement, c’est-à-dire sans respecter la structure hiérarchique qui
continue d’ordonner les émissions et les réceptions des autres membres du
groupe.
Dans les séances 16 à 20 (sans professeur), on retrouve des structures de
communication totalement hiérarchisées, comme le modèle de tâche qui y est
appliqué est totalement centralisé.
Dans les séances 20 à 25, dont la seule variable différente est l’application
d’un modèle de tâche homogène, nous trouvons des structures de communication
non hiérarchisées de tendance nettement homogène.
Si nous recensons les facteurs qui ont varié au cours de l’expérimentation,
nous constatons qu’ils sont de trois ordres : réseaux de communication, modèles
de tâche et statut hiérarchique des membres du groupe. Or peut-on, au terme de
cette recherche, déterminer la relation exacte entre chacune de ces variables et
les émissions verbales dans un groupe ? Pour tenter de répondre à la question,
reprenons les données de l’expérimentation.
En ce qui concerne le taux d’émissions verbales, nous avons relevé des
différences importantes suivant les situations de communication. Rap- pelons-les
à l’aide du tableau suivant :
Réseau centralisé Modèle centralisé Avec prof. 76 s.q.
Réseau circulaire Modèle centralisé Sans prof. 144 s.q.
Réseau circulaire Modèle centraliséou Avec prof. 284 s.q.
homogène

La lecture du tableau nous montre que dans cette expérimentation, la


situation de cours magistral a enregistré le taux le plus bas d’émissions, ce qui
pourrait induire, dans la perspective d’une correspondance terme à terme, qu’en
changeant de réseau et de modèle et en éliminant le professeur, on obtiendrait un
taux d’émissions maxima. Or les choses ne se passent pas de cette manière et
rien ne nous permet de dire qu’une relation de causalité directe existe entre les
types des structures de communication et les taux d’émissions verbales dans les
groupes restreints.
Quant au profil « émissions-réceptions » du professeur, nous constatons
qu’il varie lui aussi. En réseau centralisé, ce profil se rapproche

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de 1, en réseau circulaire le taux de réceptions reste constant malgré une baisse
importante du taux d’émissions. Là encore nous ne nous trouvons pas devant une
relation « directe » entre statut hiérarchique et émissions verbales.
Enfin, si nous recensons le degré de hiérarchisation des structures de
communication, nous constatons que le rapport entre l’ordonnancement des
émissions verbales et les situations de communication n’est pas non plus un
rapport simple :
Réseau central. Modèle central. Avec prof. Hiérarchis.
Réseau circulaire Modèle central. Sans prof. MAX.
Réseau circulaire Modèle central. Avec prof. I
Réseau circulaire Modèle homogène Sans prof. MIN.
De ces diverses observations se dégage, nous semble-t-il, non pas une
conclusion mais plutôt un « axe de réflexion ». La relation qui existe entre
l’expression verbale des membres d’un groupe et la structure de ce groupe nfest
pas une relation de causalité.
Certes, « changer le réseau », c’est-à-dire substituer au cours magistral des
tables rondes, ou « changer le modèle pédagogique », c’est-à- dire remplacer le
maître autocrate par un animateur non directif, a des e f f e t s sur l’expression
verbale dans un groupe. Mais il ne nous semble pas que la Psychologie sociale
soit actuellement en mesure d’inventer un modèle qui puisse en rendre compte.
Et beaucoup d’échecs pédagogiques n’ont peut-être pas d’autre cause que cette
croyance un peu naïve à l’existence d’homologies entre l’expression des
membres d’un groupe et la structure de communication20.
La structure de communication n’est pas le produit du réseau et du modèle
de tâche. Elle en est le mouvement. Elle signifie donc bien autre chose que les
éléments qui la constituent.

III

Pour les deux volets de notre exposé, on ne voit pas vraiment de synthèse
possible dans l’état présent de nos connaissances. C’est d’une espèce de
mécanique ondulatoire que nous aurions besoin, associant corpuscule (modèle de
corpuscule) et train d’ondes (modèle de train d’ondes), et par-dessus le marché
d’une réflexion sur les relations d’incertitude. Car d’une part les frontières entre
intériorité et extériorité, subjectivité et socialité ne passent sûrement pas là où
nous l’imaginons d’ordinaire. Et d’autre part la dynamique des groupes, à travers
nos concepts et nos résultats, nous reste inaccessible en tant justement que
procès. Ni la linguistique, parce qu’elle ne connaît bien que le texte, ni la
psychologie sociale, parce qu’elle décrit tout uniment la direction et l’intensité
quantitative des émissions verbales, n’atteignent encore dans leur mouvement
interne les actes de communication. Elles ne peuvent pas même fonder
conjointement une pédagogie spécifique de la communication, elles 10

10 Lucien BRUNELLE, Qu’est-ce que la non-directivité? Paris, Delagrave, 1973.

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n’autorisent pas même l’idée d’une optimalisation des techniques d’ensei-
gnement. Sur ce plan, elles déçoivent donc l’espérance, l’incorrigible espérance,
des pédagogues.
Leur confrontation cependant, à certains égards leur affrontement, ne nous
ont pas paru inutiles. D’abord parce qu’en résultent des mises en garde. Il nous
faut extirper de nous-mêmes la foi naïve dans les homologies. Qu’on nous laisse
le dire à une ultime reprise, on ne peut pas rapporter de façon directe à la
situation pédagogique les schémas de la linguistique ni ceux de la psychologie
sociale, — ni ces schémas les uns aux autres. Peut-être alors n’y a-t-il pas en ce
moment de meilleure pédagogie que celle qui pose ouvertement, réseau
homogène ou pas, sa propre problématique.
Ensuite, et de façon plus positive, parce que chacune des deux disciplines
apprend à s’enrichir de l’autre. La différence entre réseau et structure de
communication est quelque chose que le linguiste serait difficilement parvenu à
mettre en évidence de lui-même. Le concept de hiérarchie qu’il a connu jusqu’ici
renvoyait beaucoup plus aux situations des civilisations à « langue de politesse »,
japonaise ou indonésienne21, qu’à ce qui vient d’être décrit. L’introduction des
notions « économiques » d’offre et de demande éclaire aussi pour lui de façon
neuve le champ des échanges langagiers 22. Réciproquement, les modes selon
lesquels le linguiste appréhende le problème, à ses yeux le plus difficile de tous,
du sémantisme, doivent aider le psychosociologue à comprendre par exemple
que les catégories de Baies constituent en fin de compte une rhétorique, et qu’il
faut les affiner.
Nous aimerions à ce propos justement terminer sur une manière
d’apologue. En Grèce ancienne, — nous transcrivons la leçon de L. Gernet, de
J.-P. Vernant, de M. Detienne —, en l’absence de flagrant délit, le coupable
présumé avait à présenter lui-même sa défense ; il avait donc en quelque sorte à
jouer au maximum du bénéfice du doute. Il pouvait se faire aider non pas
exactement d’un avocat comme dans la jurisprudence latine, mais d’un rhéteur,
d’un sophiste, d’un maître de la parole. Le rhéteur, initié au sein d’une confrérie,
quasiment d’une secte, aux techniques du discours persuasif, tenait que sur la
même cause il était capable de construire deux discours, l’un pour et l’autre
contre, de force égale. C’est à cette prétention intolérable intellectuellement et
moralement qu’Aristote répondit par la logique du tiers exclu. Ainsi rhétorique et
logique classiques sont-elles historiquement enracinées dans la même «
sociologie », dans la même situation de langage, celle du procès.
Ainsi peut-être linguistes et psychosociologues auront-ils à redéfinir
ensemble, dans l’étude des structures de communication de notre temps, les
relations entre notre sociologie du langage et notre rhétorique Nos mises en
perspective différentes nous ont masqué longuement l’unité des phénomènes : il
en va toujours ainsi.

20. Dans le domaine français, voir Francine BUSTIN-LEKEU, « Tutoiement et vouvoiement chez
les lycéens français », French Review, march 1973, 773-782.
21. Comme elle l’avait fait, toutes réserves gardées, du champ de la production littéraire avec
PieTre MACHEREY.
22. On sait assez comme la théorisation du discours persuasif, d’OLBRECHT-TYTFCA aux
gens d’Oxford et de Liège, est redevenue à la mode. BOURDIEU et PASSERON y touchent aussi à leur
façon.

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