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REPORTAGE EXCLUSIF

DGSE
AU CŒUR
DE NOS SERVICES
SECRETS
Pour la première fois de leur histoire, les services secrets
français ont ouvert en exclusivité leurs portes au « Figaro
Magazine » pour une immersion exceptionnelle, en
France mais aussi sur le terrain à l’étranger. A la veille du
14 Juillet, les hommes et les femmes de l’ombre, qui ne
défileront pas sur les Champs-Elysées, lèvent un coin du
voile sur leurs activités clandestines.
PAR CHRISTOPHE CORNEVIN (TEXTE) ET JEAN-PIERRE REY (PHOTOS)

Quelque part dans le Sahel,


à l’abri des regards,
un officier de renseignement
traite une « source »
touareg. L’homme va lui
fournir des renseignements
sur la présence d’al-Qaida
dans la région.

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DANS LE CŒUR
NÉVRALGIQUE DE LA DGSE,
LES AGENTS DÉCRYPTENT
LES CRISES
DE LA PLANÈTE

Le Centre de situation.
Chaque jour, près de
5 000 informations
sensibles convergent
vers ce QG opérationnel.
Sur les écrans, des
cartes animées donnent
la position des agents
dans le monde entier.

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S
MACHINE DE GUERRE AGISSANT
EN EAUX TRÈS PROFONDES,
LE “SERVICE” EST UN ous un soleil de plomb, le son carnet de notes. En cas de doute, ce dernier ouvre un
CONDENSÉ DE MATIÈRE GRISE 4 x 4 slalome à travers la
piste sablonneuse et
écran d’ordinateur sur lequel défilent de vieilles cartes
coloniales, les seules où les appellations en langue touareg
crevassée. Progressant sont encore connues des tribus locales. Non loin, une valise
quelque part dans le satellite est déployée pour envoyer, le cas échéant, un mes-
Sahel, il s’approche d’un sage urgent et stratégique. Impavide, Antoine tisse sa toile.
massif granitique dont la Il guide, trie et manipule sa « gorge profonde ». Dépourvu
physionomie fait songer à d’affect, il agit telle une mécanique froide pour s’adapter
l’Adrar des Iforas, région du nord-est du Mali considérée avec une finesse confondante à la psychologie de sa
comme un repaire islamiste. Au volant, Antoine scrute les « source humaine », à son langage et sa gestuelle, à en
alentours à la recherche du point de rendez-vous. Quadra- pénétrer le cœur et l’esprit pour en obtenir le meilleur ren-
génaire athlétique à l’allure de cadre supérieur, il est fami- dement. Il faut qu’elle raconte tout ce qu’elle sait.
lier des lieux. Depuis deux ans, cet homme de l’ombre
sillonne la zone au-delà des portes du désert. Furtif, pru- Ayant érigé la clandestinité au rang d’un art de vivre, cet
dent et passe-muraille, il agit avec une méthode consom- émissaire d’un genre très particulier incarne l’un des
mée où le hasard est proscrit. Soudain, tel un mirage, un postes les plus avancés de la République dans sa lutte
Touareg surgit de nulle part. Revêtu de pied en cap d’un contre le terrorisme. Des plus sensibles et des plus secrets
takakat, l’habit traditionnel bleu indigo, le visage masqué aussi. Fer de lance d’un combat mené sans relâche contre
par un chèche blanc, il est armé d’une kalachnikov. Sans les fous d’Allah, il est « officier traitant » à la Direction
ciller, Antoine l’invite à le rejoindre à l’écart d’hypothé- générale de la sécurité extérieure (DGSE). C’est-à-dire
tiques regards indiscrets. Un auvent, tendu à la diable entre espion, alors que son entourage le croit rond-de-cuir
le toit de son 4 x 4 et un arbre rachitique, servira d’abri de dans une ambassade. Muré dans l’action clandestine,
fortune. Au loin, quelques claquements sourds viennent Antoine semble être seul, livré à lui-même dans une
déchirer le silence. Drôle d’endroit pour une rencontre. De région où chaque prise de risque peut virer à la catas-
manière exceptionnelle, Le Figaro Magazine a pu y assister. trophe. Mais, dans cet univers où le faux-semblant règne
Dans une atmosphère singulière et faussement détendue, en maître, les apparences sont toujours trompeuses.
A l’étage de la direction, Antoine oriente la conversation en français et en tamasheq. D’abord parce que son « assistant », sous le pseudo de
dans cet endroit feutré, Avec tact et diplomatie, il questionne le nomade jusqu’à Bernard, le suit comme une ombre. Se fondant dans le
un haut cadre des services obtenir de précieuses informations sur des chefs rebelles et paysage, ce grand échalas issu du renseignement mili-
secrets se rend dans d’éventuels mouvements djihadistes. Les mots sont choi- taire est un as du système D, capable de trouver une voi-
la salle de crise. sis, très précis. Ponctuant ses réponses de gestes amples, ture ou un téléphone de rechange en quinze minutes, de
Là où les opérations l’homme en bleu captive à l’évidence Antoine, qui noircit réparer un ordinateur avec les moyens du bord. ­
clandestines sont suivies
minute par minute.

En lointaine banlieue parisienne, les « grandes Derrière les hauts murs d’enceinte de la « Centrale », boulevard Mortier Dans l’antre futuriste de la direction technique, images satellites, Service du contre-terrorisme, dans la « cellule Syrie ». Des
oreilles » des services spéciaux sont orientées à Paris, l’entrée principale est protégée de l’intérieur par des herses et photos et interceptions de communications cryptées enrichissent analystes suivent les mouvements djihadistes. Leurs comptes
vers l’Est et le Proche-Orient. des hommes en armes. le renseignement humain. rendus remontent jusqu’au chef de l’Etat.

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submersible au milieu de la mer Caspienne, les abords
PRÈS DE d’une représentation diplomatique française ayant été la
cible d’une visée kamikaze ou encore des camps d’entraî-

6 000 AGENTS, AVEC nement islamistes. « Le Service s’est intéressé au nord du


Sahel à partir de 2004 et nos missions de contre-terrorisme se
sont accélérées depuis 2008, avec la montée en puissance de
POUR MISSION LA l’ex-Groupe salafiste pour la prédication et le combat
(GSPC), puis d’al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) »,

PROTECTION explique Olivier, transfuge de la direction du renseigne-


ment, en projetant sur grand écran une série d’images
satellites balayant un site où se dissimulent des pick-up de

DES FRANÇAIS djihadistes sous couvert végétal, un garage abritant un


arsenal et des canons d’artillerie. « Le recueil du renseigne-
ment technique sur le terrain sert bien sûr de soutien aux
agents de la DGSE, mais aussi d’appui aux armées, poursuit
­ Cependant, l’atout majeur d’Antoine ne se trouve pas là, Olivier. Ainsi, dès le début de l’opération “Serval”, le Service
mais plutôt à des milliers de kilomètres. C’est-à-dire au a transmis aux militaires 200 points d’intérêt dans le massif de
cœur de Paris, où il adresse chaque mois des dizaines de l’Adrar des Iforas, c’est-à-dire autant de cibles poten-
télégrammes sur ce qu’il a vu, entendu et découvert. Der- tielles… » Information confirmée par Hadrien, officier de
rière sa silhouette anonyme, se profile l’extraordinaire puis- renseignement servant de liaison en Afrique entre le Ser-
Diplomate de guerre et patron de la DGSE, Bernard Bajolet se fait détailler une opération au Sahel par son directeur de cabinet,
sance de la DGSE, une machine de guerre agissant en eaux vice et le Commandement des opérations spéciales (COS).
le général de corps d’armée Frédéric Beth.
très profondes, entièrement dévolue au recueil à l’étranger, « “Serval” a été déclenchée le 11 janvier 2013 sur la base d’un
à l’analyse et à la diffusion du renseignement dit straté- renseignement de la DGSE, révèle-t-il au Figaro Magazine.
gique. Autrement dit, celui touchant à la géopolitique qui 1 300 agents, y décrivent dans les moindres détails les 2 000 experts, dont un tiers d’ingénieurs, les « dossiers La situation devenait critique, car les djihadistes avançaient sur
fait et défait les dignitaires gouvernant la planète, au contre- conditions dans lesquelles ils ont recueilli leurs « tuyaux ». d’objectifs » sont d’une précision chirurgicale. Constitués Bamako et la ville aurait pu tomber entre leurs mains si l’on
terrorisme international embrassant un arc de crise allant « Tout est soumis à interprétation, lance Marc Pimond, de plans interactifs, d’images satellites et de photos, ils n’avait pas réagi en urgence. Nos renseignements, fiables et très
du golfe de Guinée à la chaîne de l’Himalaya, à la contre- directeur adjoint du renseignement. Chaque source est cri- dévoilent les communications sibyllines entre protago- précis, ont offert d’excellentes options de ripostes aux armées. »
prolifération de l’arsenal chimique en Syrie et de l’enrichis- blée en permanence par nos contrôleurs qui donnent l’alerte si nistes venimeux et déshabillent les sites les plus impéné- Selon nos informations, pas moins d’une dizaine de lieu-
sement nucléaire en Iran, à la sécurité industrielle, portant celle-ci risque de passer sous le contrôle d’un service adverse ou trables. On y voit notamment une plate-forme gazière tenants djihadistes, étiquetés « HVT » (pour « High- ­
notamment sur l’approvisionnement du pétrole via les oléo- si elle se glisse dans un dangereux confort routinier. Le dialogue
ducs, mais aussi à l’appui aux armées engagées en « opex » est permanent avec l’officier traitant ayant le nez dans le guidon
(opérations extérieures) au Mali ou en Centrafrique. à l’étranger. En cas de divergence de vues, les cas litigieux sont
tranchés par la Centrale qui a toujours raison car elle seule
Aux antipodes d’une caricaturale armée de barbouzes, les dispose d’une vision globale. »
quelque 5 094 hommes et femmes - sans compter les Chaque information est triée, validée et enrichie par des
900 membres du très secret Service Action - qui composent
ce que les espions appellent entre eux la « Boîte » sont ani-
centaines d’analystes, aussi appelés « exploitants », qui
vont transformer le gisement brut des tuyaux en renseigne-
CHERBOURG,
més par un esprit de loyauté, un souci d’exigence, une totale ments stratégiques. « Pendant trop longtemps, les directions VOTREESCALE
PLAISIR
discrétion et une adaptabilité à toute épreuve, leur permet- du renseignement et de la technique ont travaillé en parallèle,
tant de se fondre tour à tour dans les bidonvilles d’une note Sylvie, pétulante chef d’équipe en charge de la contre-
mégapole, les zones de conflits ou encore les cocktails mon- prolifération nucléaire. Depuis les prises d’otages de 2004, où
dains sous les ors des ambassades. Ces valeurs marquent le
« code génétique » de la DGSE, qui est avant tout un
condensé de matière grise.
il a fallu gagner en réactivité, cette logique de silo a été cassée afin
de travailler en binôme, dans les mêmes bureaux, sur une
thématique commune. Désormais, un analyste peut valider et
ÀPORT
S’étendant sur deux vastes sites reliés, de part et d’autre du enrichir un renseignement humain sur un site chimique grâce un CHANTEREYNE!
boulevard Mortier, par un long couloir souterrain couleur accès immédiat aux images satellites du site, permettant d’ob-
sang de bœuf, son centre névralgique, surnommé la server les trajets des camions qui y circulent, la longueur des
« Centrale », est retranché derrière de hauts murs d’en- tubes qui s’y trouvent, l’évolution de fondations qui se creusent
ceinte hérissés de caméras et de barbelés. Une fois passé le jour après jour… Le renseignement, recoupé, offre une image
poste de garde ultrasécurisé, un dédale d’allées ainsi qu’un complète et un décryptage instantané. » Plus véloce, ce
entrelacs d’escaliers mécaniques donnent accès à une modèle de renseignement intégré à la française est unique
vingtaine de bâtiments disparates. Certains baignent au monde. Il permet à la DGSE de se distinguer face à ses
encore dans le jus des années 70, d’autres, en verre et acier, grands homologues étrangers, dont le mastodonte améri-
ont été livrés l’année dernière pour absorber les dernières cain obligé de tronçonner ses « suivis de cibles » entre,
recrues. C’est ici, au cœur de cet improbable campus que, notamment, les 25 000 agents de la CIA, les 40 000 techni-
à l’instar d’Antoine, les 400 à 500 agents secrets déployés à ciens de la NSA ou encore les 8 000 experts de la National
l’étranger transmettent par télégrammes cryptés les Geospatial-Intelligence Agency (NGA), séparés par des Plaisir de la voile au sein de la plus grande rade artificielle
secrets glanés dans les recoins les plus sensibles du globe. dizaines de kilomètres de distance. d'Europe, à proximité des îles anglo-normandes
Ces experts du recrutement et de la manipulation de Plaisir de découvrir le nouveau bureau du port et tous ses services
« sources humaines », volontiers désignés comme le nec Dans l’antre futuriste de la direction technique, qui recèle Plaisir d'une escale nature et patrimoine avec La Cité de la Mer,
plus ultra de la direction du renseignement, qui compte l’un des plus puissants supercalculateurs d’Europe et le théâtre à l'italienne, les parcs et jardins...

26 LE FIGARO MAGAZINE - 11 JUILLET 2014 www.ville-cherbourg.fr www.portchantereyne.fr


FAIRE FACE
AUX NOUVEAUX
DÉFIS DE LA Dossiers biograghiques des agents et de leurs sources,

“CYBERGUERRE” notes sur les opérations clandestines... Dans les sous-sols,


la mémoire classée « confidentiel défense » de la DGSE
est archivée sur plus de 10 kilomètres linéaires.

­ Value Targets »), ont été « neutralisés » entre sep- 10 et 15 % de nos ressources d’ingénierie sont consacrées
tembre 2013 et avril 2014. « Avant, on faisait des fiches sur à ces contrôles. C’est le prix de la démocratie… »
al-Qaida, maintenant on traque et on neutralise », résume « Dans mon service, les gens ne font pas n’importe quoi,
Marc Pimond. martèle Bernard Bajolet, diplomate de guerre nommé à
Pour préciser encore l’information, la Centrale anime une la tête de la DGSE par François Hollande, dont il est
cellule télévisuelle qui surveille quelque 200 chaînes bien proche. Face aux nouveaux défis de la “cyberguerre”, la
spécifiques, comme al-Arabiya, Libya TV, Mauritania TV, montée en puissance de la direction technique était indis-
Russia Today, la télévision centrale nord-coréenne ou pensable. Amorcée depuis 2001, elle est comparable à la
encore des chaînes chinoises. « Nous récupérons les vidéos décision du général de Gaulle de doter le pays de l’arme stra-
d’otages, d’essais nucléaires et une somme de séquences tégique car elle garantit notre indépendance d’évaluation et
intéressant nos exploitants, explique Georges, assis devant des décisions politiques qui en découlent. »
une forêt d’écrans. Nous enregistrons aussi les défilés mili- La DGSE produit quelque 6 000 notes par an. Outre
taires de puissances hostiles pour décortiquer l’ordre proto- 2 350 « notes de renseignements » de deux ou trois pages
colaire dans les tribunes, identifier les hommes forts du liées à des événements très ciblés, de couleur jaune et
moment et ceux qui ne sont plus sur la photo de famille, signe estampillées « confidentiel défense », la Boîte a produit
d’une disgrâce ou d’une longue maladie… » Non loin, l’année dernière 457 « notes d’évaluation » de cinq pages
linguistes et scientifiques de la cellule Roso (Renseigne- environ, permettant un point de situation plus poussé,
ment d’origine source ouverte) explorent les entrailles du 222 « notes profils » passant au crible le parcours, la psy-
web, en particulier les 416 milliards de pages qui ne sont chologie, les addictions, la situation bancaire de dissidents
plus indexées par les moteurs de recherche. Grâce à des étrangers, de terroristes ou de chefs de services de rensei-
outils comme Wayback Machine, les agents français gnement adverses. Enfin, la DGSE établit tout au long de
pêchent des perles rares. « Sans jamais faire d’intrusion et l’année des « notes dossiers » épaisses de 25 pages, pour
en ne voyant que ce qui nous est légalement donné à voir, nous définir des stratégies de riposte face aux circuits de la pro-
exhumons les fréquentations passées d’une source poten- lifération nucléaire ou encore à la théorie maison des
tielle, les aspects gommés d’une personnalité sachant que « trois cercles d’al-Qaida ». Relue au laser, enrichie et fil-
l’on alimente 60 dossiers par an », explique en souriant trée par les analystes, les chefs d’équipes et autres stra-
Stéphane, jeune chef d’équipe. tèges de la direction du renseignement, cette passionnante
« Face à la problématique du big data, nous dénichons l’infor- prose estampillée par la DGSE est réservée à un cercle
mation pertinente dans un flot de données en langues plus ou ultrafermé de 131 « lecteurs » institutionnels issus de la
moins exotiques via le “multi-int” (intelligence), qui permet présidence de la République, de Matignon, des ministères
de capter des images, des messages et toutes les données pos- de la Défense, des Affaires étrangères ou encore de l’Inté-
sibles sur une même thématique », confie Patrick Pailloux, rieur. « En obtenant des informations cachées, originales et à
directeur technique de la DGSE, qui en profite pour rejeter forte valeur ajoutée qui décodent le monde, le Service est un
en bloc tout soupçon d’espionnite généralisée. « La légende précieux outil de réduction des incertitudes, car il évite à nos
selon laquelle nous écoutons tout le monde, à la manière d’une dirigeants d’être exposés à des surprises stratégiques, assure
NSA à la française, est aussi ridicule qu’impensable tant nos Bernard Bajolet. Notre force est d’investir, sur le temps long,
moyens sont sans rapport avec ceux des Américains, s’insurge des problématiques qui ne sont pas encore d’actualité, afin
cet ancien directeur de l’Agence nationale de la sécurité des d’en anticiper des conséquences sécuritaires pour la France. »
systèmes d’information (Anssi), X-Mines de formation.
Ensuite, rappelons que nos cibles sont par définition à l’étranger Le savoir-faire de la Boîte permet aussi de guider les cellules
et que nos règles déontologiques sont telles que les garde-fous de crise où, à proximité du directeur général, les agents les
s’imposent d’eux-mêmes. » plus pointus phosphorent dans des salles de verre jusqu’à
« Franchir la ligne jaune est impossible, car tout ce qui est obtenir des libérations d’otages. Tous les moyens priori-
collecté fait l’objet d’un process validé, renchérit François, taires leur sont accordés. Des cartes et des photos de barbus
ingénieur en électronique. Chaque recherche est tracée, couvrent les murs. Un castor empaillé, symbole de téna-
justifiée et authentifiée par l’agent qui laisse un numéro de cité, rappelle que les pistes peuvent s’effondrer comme de
matricule. La Commission nationale de contrôle des inter- fragiles édifices et qu’il faudra en reconstruire d’autres. « A
ceptions de sécurité (CNCIS) en vérifie le cadre légal : entre chaque point de blocage, nous inventons sans cesse un ­

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Prise d’armes au fort de Noisy, le 27 juin dernier : Bernard Bajolet passe en revue ses personnels civils et militaires. Lors de cette
grand-messe à huis clos, il célèbre la mémoire de Pierre Brossolette, figure tutélaire du renseignement.

étrangères, parmi lesquelles figurent en bonne place le farsi,

RECRUTEMENT le syro-libanais, le russe et bien sûr le chinois. Pour l’arabe


littéral, trois à quatre ans sont nécessaires avant d’atteindre
ce que le Service appelle le « seuil d’autonomie ».
HAUT DE GAMME, Pour apprendre les outils « maison » et l’art de la clandes-
tinité, l’agence du boulevard Mortier propose au total

NIVEAU MINIMUM 172 stages internes, baroques pour certains. Ainsi, lors des
cours de « tamponnage », où il s’agit d’éprouver les capa-

BAC + 4
cités à accoster un inconnu, les apprentis espions sont
« lâchés » dans Paris et doivent, sous l’œil d’un tuteur
expérimenté, se faire payer un verre par un couple
inconnu en moins de cinq minutes, se faire inviter dans un
appartement et apparaître au balcon en dix minutes, s’in-
­ nouvel angle de travail, car nous avons ordre de mettre sinuer une demi-heure montre en main dans l’intimité
l’imagination au pouvoir », confie Erwann, militaire de d’un groupe d’amis désigné au hasard. Dans l’atelier
44 ans spécialiste de l’Afrique. Au premier étage du Centre « désilhouettage », le stagiaire doit apprendre à changer
de situation (CS), une dizaine de volontaires expérimentés d’apparence en un temps record. Leur instructeur leur
gardent le lien avec les postes à l’étranger. En cas d’alarme, montre comment il rentre « déguisé » en islamiste radical
une corne de brume se déclenche, comme ce fut le cas pour - avec barbe, djellaba et keffieh – dans les toilettes d’un
la crise en Ukraine, l’affaire des otages de Boko Haram ou restaurant avant de ressortir douze minutes plus tard en
encore le coup d’Etat à Bangkok. Sur une carte animée, un étudiant au look casual, avec casquette et housse de guitare
voyant rouge peut s’allumer à tout instant, quand un des dans le dos. Dans l’atelier maquillage, les élèves appren-
200 officiers de renseignement géolocalisés à travers le nent à se faire des cicatrices en cire, à teindre un point de
monde déclenche sa balise de détresse. colle pour confectionner un grain de beauté, à jongler avec
les boucs et les perruques, à se coller un tatouage en forme
Pour mener à bien ses missions à spectre haut, la DGSE de rosace ou de toile d’araignée pour attirer l’œil. « Comme
sélectionne des profils « premium ». Niveau bac + 4 ou 5 au disait Houdini le prestidigitateur, la main qui s’agite cache
minimum, issus de grandes écoles de préférence, dont les toujours celle qui agit », sourit un officier. Lors des cours de
diplômés se pressent au portillon. A titre d’exemple, pas filature et de contre-filature, « Will » et son acolyte
moins d’une trentaine d’énarques sortis l’année dernière « JD », vieux briscards bodybuildés, initient leurs ouailles
de la promotion Jean-Zay ont fait acte de candidature. au b.a.-ba du « parcours de sécurité » permettant de
« Ensuite, 55 semaines de cours étalées sur trois ans sont détecter un piéton suspect dans le miroir d’une vitrine ou
nécessaires avant d’en faire des bons opérationnels de ter- à un passage clouté. En silence, les stagiaires font leurs
rain », précise le colonel Henri, chef de service. Chaque gammes en arpentant les rues de la capitale par tous les
année, quelque 600 espions se forment à des langues temps, à raison de 125 kilomètres par semaine. ­
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Face à un décor faisant songer à l’Adrar des Iforas, repaire islamiste au nord du Mali, l’agent de la DGSE se fait décrire une
position stratégique. Il a fallu plusieurs heures de 4 x 4 (ci-dessous) pour rejoindre ce lieu de rendez-vous.

“NOUS POUSSONS
DES GENS
À TRAHIR
LEUR PAYS”
UN OFFICIER

­ « Pour apprendre notre métier, il faut savoir faire des sacri- et créer une addiction assez forte, poursuit l’officier. Nous
fices et désapprendre ce que l’on savait avant, se défaire des poussons des gens à trahir leur pays sans que cela soit une dou-
certitudes, vouloir comprendre avant de combattre, prévient leur. A la fin, ils doivent même le faire par amour pour leur offi-
Vincent Nibourel, directeur des ressources humaines. Nous cier traitant. » La « source » doit être bien manipulée pour
avons tous des masques sociaux, culturels, religieux. Le rensei- accepter tous les itinéraires de sécurité et les règles de
gnement consiste à s’en fabriquer d’autres, artificiels. Les ama- clandestinité imposées lors des rendez-vous. Notamment
teurs de Jamesbonderies, ceux qui veulent faire croisade contre celle du « -1 + 2 » en vigueur chez les agents secrets :
les Arabes ou les communistes n’ont pas leur place chez nous… » c’est-à-dire arriver au plus tôt une minute avant l’heure et
Au cœur du métier, les espions apprennent le traitement des repartir deux minutes après si le contact n’est pas venu…
« sources humaines ». « Au départ, il faut définir leurs
besoins, leurs vulnérabilités, détaille le colonel Henri. Il faut se Après une inexorable montée en puissance qui lui a permis
méfier de l’appât du gain, car la source racontera n’importe quoi de gagner 20 % d’effectifs supplémentaires pour un budget
pour que cela continue. Et éviter de jouer sur la compromission, de 647 millions d’euros, soit 2 % du budget de la Défense
ou elle dira n’importe quoi pour cela cesse. » En l’espèce, l’ego dont elle dépend, la Boîte est aujourd’hui davantage com-
reste un bon levier aux yeux des espions. « Un bon officier doit posée de civils (73,8 %), plus féminine (26,2 %) et plus
savoir faire preuve d’empathie, entrer dans l’intimité de la source jeune, avec une moyenne d’âge de 41 ans et de treize ­

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de cérémonies à huis clos. La dernière en date remonte au

CES HÉROS 27 juin dernier, lors d’une prise d’armes organisée au fort
de Noisy, à Romainville. Sous un ciel noir et menaçant,
200 membres du Service sont rassemblés au garde-à-vous.

DE L’OMBRE NE Une partie d’entre eux est en civil. Les autres portent, pêle-
mêle, des uniformes de leur arme d’origine, des comman-
dos marines, d’aviateurs, de spahis, de chasseurs alpins, de
DÉFILERONT JAMAIS parachutistes et même des sapeurs-pompiers. Au pied
d’un grand drapeau tricolore masquant la façade de la
LE 14 JUILLET caserne trônent les portraits du général de Gaulle et de
Pierre Brossolette, figure historique du Bureau central de
renseignements et d’action (BCRA), le service secret de la
France libre à qui Bernard Bajolet a rendu un vibrant hom-
­ ans d’ancienneté. « Plus représentatif de la diversité du mage. Citant le héros de la Résistance à propos de ses cama-
pays, moins endogame, le Service doit désormais composer rades, le chef de la DGSE a salué ces « combattants d’autant
avec de nouvelles recrues issues d’une génération Y consom- plus émouvants qu’ils n’ont point d’uniforme ni d’étendard,
matrice, zappeuse et impatiente, observe un cadre de la régiment sans drapeau dont les sacrifices et les batailles ne
Centrale. Il faut veiller aux comportements sociaux en pleine s’inscriront point en lettres d’or dans le frémissement de la soie
mutation, en particulier ceux des jeunes qui ont la tentation de (…)». Brossolette célébrait les « soutiers de la gloire ».
mettre toute leur vie sur internet et ceux des anciens, parfois Comme Antoine en Afrique, la DGSE perpétue leur sacer-
bavards, dont les souvenirs finissent en librairie… » A la DGSE, doce, sans jamais commenter ses opérations. Qu’elles
la culture de la mémoire se cultive d’une autre manière, lors soient réelles ou supposées. ■ CHRISTOPHE CORNEVIN

I
N JEAN-JACQUES URVOAS
T
E
“LA DGSE NE PRATIQUE PAS LE CHALUT, ELLE HARPONNE”
R Président de la délégation parlementaire au renseignement, chargée de contrôler l’activité des services,
V le député PS du Finistère Jean-Jacques Urvoas nous explique comment s’opère cette surveillance.
I
E Le Figaro Magazine – Des tains ont assimilé la DGSE à dédiée et sécurisée, totale- tacles techniques, pour que les
W parlementaires peuvent-ils une NSA à la française... ment opaque et régulièrement services puissent être plus
vraiment surveiller les services La DGSE ne dispose pas de cet « dépoussiérée », non con- performants. J’ai eu accès à
secrets ? outil ! Notre culture, calibrée nectée aux réseaux du Palais- tous types de documents, rien
Jean-Jacques Urvoas – Bien déjà à la hauteur de nos Bourbon pour permettre de ne m’a été refusé.
sûr, d’autant que notre com- moyens, est fondée sur le ren- parler sans être écouté par des Après un an d’inspection, que
pétence s’est élargie pour seignement humain bien oreilles indiscrètes… Habilité proposez-vous ?
passer du simple suivi des ser- ciblé. En clair, la DGSE ne pra- au secret comme mes collè- De faire évoluer la loi, pour
vices à un véritable contrôle. tique pas le chalut, elle har- gues de la délégation, j’ai en renforcer les moyens des ser-
La délégation a le mérite de ponne. Un mauvais procès lui outre visité nombre de centres vices. En contrepartie, je pré-
permettre à deux mondes a été fait dans les médias par classifiés pour voir ce que l’on conise un contrôle maximal.
antinomiques de se décou- des ignorants ou encore des y fait et avec quels moyens, D’ici à un an, je souhaite créer
vrir. Les services ont compris libertaires du net. En fait, je quels savoirs y sont dévelop- une autorité administrative
l’intérêt qu’ils avaient à ce que suis au contraire inquiet de la pés et, surtout, mieux en indépendante présidée par un
les parlementaires connais- faiblesse des moyens mis à la identifier les manques, les haut magistrat et composée
sent leurs activités et pointent disposition de nos six services lacunes juridiques et les obs- d’une trentaine de personnes,
leurs carences pour tenter d’y de renseignement : au total, ils dont des hauts fonctionnaires
remédier. Les élus, eux, ont n’ont effectué que 2 150 écou- épaulés par des personnalités
vu que le renseignement n’est tes administratives en un an et qualifiées, des ingénieurs ou
pas un objet sale peuplé au ont toujours interdiction encore des analystes finan-
mieux de barbouzes, au pire légale d’interconnecter leurs ciers. Si nous devions consta-
de pieds nickelés. Si l’identité fichiers. On est donc bien loin ter des manquements, nous le
des sources ou les modes de la toile d’araignée qui tra- dirions évidemment avec
opératoires ne m’intéressent que tout le monde. force. Nous ne sommes ni des
pas, je veux en revanche Comment pouvez-vous garan- bourreaux ni des procureurs,
savoir si les agences de ren- tir la fiabilité de vos contrôles ? mais des élus de la nation qui
seignement n’agissent pas Nous pouvons interroger tous veillent à ce que les budgets
comme une officine au ser- les responsables des services, soient utilisés à bon escient.
vice d’intérêts privés. les convoquer à l’Assemblée ■ PROPOS RECUEILLIS
Lors de l’affaire Snowden, cer- nationale dans une salle PAR CHRISTOPHE CORNEVIN

34 LE FIGARO MAGAZINE - 11 JUILLET 2014

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