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« C'est en ce sens que j'ai

le droit de me considérer moi-


mcme comme le premier phi-
losophe tragique, c'est-a-dire
le contraire et l'antipode d'un
philosophe pessimiste. »
NIETZSCHE, &ce Homo.

ISBN Z 13 0438z7 ll
ISSN OZ91 0489

O~pOt l~pl - t•• Mition : 196o


•'• édition • Quadrige • : 1991, aoOt
,t;' Presscs Unive.rsitaires de France, 196o
108, boulevard Saint-Germain, 75oo6 París
Avant-propos

De ce livre, écril a /' áge de vingt ans el dans un étal de somnambulisme


el d'inconscience a peu pres complets, je ne puis dire que j'aimerais changer
te/le ou te/le expression, supprimer te/ ou te/ paragraphe, modifier te/ ou
te/ jugement a f'empor/e-piece : rien, du poinf de VUe de f'écriture, n'y éfan/
a sauver. Ce consta/ m'est d'autant plus cruel que les difauts d'écriture
qui y Jleurusenl - hyperbolisme, véhémence, outrances verbales, interpel-
lations a11 lecteur, lfllpudicités mal recouvertes par le recours stylistique a
un « nous » ausst msolile qu'ir!Justifiable - sont précisémenl de ce11x q11i
me reb11tent personnellmunt le plus en toute tzHvre, q11'elle soit philosophique
011 autre. Ces difauts sont d'ailleurs aussi ceux auxquels ¡e m'en prenais
paradoxalunent déja dans ce livre méme (par exemple a propos de Ro11ssea11
011 de Beethoven)) illustranl ainsi, el a mes dépens, 1'éternel apologue de la
paiJ/e el de la poutre.
Si je me décide pourtant a exhiber a nOIIVeau un ouvrage qu' a bien des
égards il serait priférable de tenir caché, c'est qu'il me semble que la pré-
somption de son écriture ne trad11it pas po11r autant une outrec11idance de
la pensée : que, si la forme est condamnable, le fond tient.
Malgré tous ses difauts, ce livre reste a mes yeux intéressant pour avoir
énoncé vigoureusement deux themes dont je n'ai pas cessé, par la suite,
d'épro11ver la vérité et d'explorer la profondeur (je parle évidemment pour
moi) :
I 1le paradoxe de la joie, qui es/ de jaire jace a la lragédte, c'esl-a-dire
d'admettre sans dommage psychologique loule espece de réalilé, si peu désirable
qu'elle puisse élre ;
2 1le paradoxe de la morale, qui esl de célébrer comme valeur s11préme
- qu'elle qualifie de noms divers, lels le bien, le ¡uste, l'honnéle, ou encore,
comme Kant, la volonlé absolument bonne - une « vertu » exactement
VIII LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE

contraire a la joie, c'est-a-dire une simple incapacité a affronter le tragique


el a admettre la réalité.
Ces deux performances - d' admission du réel dans le premier cas, de
répression dans le second- son/ exclusives /'une de i'autre el me semblent
toujours aujourd'hui, trente ans apres la premiere publica/ion de La philo-
sophie tragique, vouer chacun d'enlre nous a une interprétation de la INTRODUCTION
réalité nécessairement soit tragique el immorafe, soit mora/e el « anti-
tragique », pour reprendre le lerme-ciif dont j'usais alors.

SEPTEMBRE 1990. Si l'on ne commence a penser, comme l'ont affirmé tous les
philosophes, qu'apres s'etre défait de toutes les idoles qui interdisent
une pensée lucide, il faut avouer que sur ce point presque tous les
philosophes en sont restés a leur principe et qu'ils n'ont pas eu le
courage de le mettre totalement a exécution, de sorte qu'a les prendre
a la lettre, on n'aurait encore jamais véritablement pensé.
Il est tres remarquable que l'on ne se soit pas encore avisé que
nombre de philosophies dites critiques, dont par conséquent le
point de départ consistait a faire table rase de toutes les croyances,
sacriñaient en fait a une idole, a une croyance inavouée, sur laquelle
elles se gardaient d'attirer l'attention : si bien qu'il faut une grande
acuité critique pour déceler l'unique mais mortel préjugé qui
ruine le criticisme de la philosophie de Platon comme de celle de
Descartes et de Kant dans ce qu'il voudrait avoir d'absolu. Ce préjugé
étant dénoncé ici pour la premiere fois, on ne s'étonnera pas queje le
désigne par une expression peu commune, que ce livre a pour tache
d'expliquer : je l'appelle instinct « anti-tragique » ou, ce qui revient
au meme, instinct moral.
Rien de plus noble ni de plus élevé en l'homme que son attitude
critique qui le porte a déchirer impitoyablement toutes les croyances
qui pourraient compromettre sa lucidité intellectuelle, mais auxquelles
il se sent lié par un pressant besoin affectif : cette attitude - qui
suppose une dureté envers soi-meme - est proprement la « puriñ-
cation » philosophique. Avant de penser, il faut commencer par se
2 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE INTRODUCTION 3

purifier; disons méme que tout effort de purification est toujours plus le second que le premier, m'apparaissent aujourd'hui comme
dans son essence un effort de pensée qui commande le plus grand les deux seuls pionniers d'une philosophie tragique qu'il reste a
respect. Cette nécessité de pureté, mere de toutes les philosophies, me établir, ou, pour mieux dire, d'une philosophie enfin délivrée du
force ici a commencer l'exposé de la mienne par la description critique préjugé de l'anti-tragique, dans lequel notre siecle semble s'étre a
de cette idole anti-tragique a laquelle je prétends que toutes les philo- nouveau plongé voluptueusement, sans plus tenir compte des
sophies antérieures ont plus ou moins sacrifié. On ne saurait done avertissements impérieux que Schopenhauer et Nietzsche avaient
me taxer de romantisme sous prétexte que je commence ma philo- adressés a la philosophie. Il est temps d'énoncer maintenant le grief
sophie par une analyse du Tragique. Je commence par le Tragique, que nous avons a formuler contre les philosophies antérieures
pour cette unique raison qu'il y a la un effort critique a accomplir, - objet de ce premier livre - et de nous débarrasser des trop
effort qui doit précéder la pensée philosophique constructive : je rapides interprétations que l'on avait jusqu'ici données des phénomenes
comrnence par m'attaquer a cette idole paree que je découvre qu'elle éthique, esthétique et intellectuel. Nous verrons qu'apr~s cet aper~u
n'a pas encore été abattue, tandis que beaucoup d'autres ont été de la philosophie tragique il y a toute une philosophie a reconstruire
dénoncées par les philosophies antérieures. On a douté de beaucoup sur des données purifiées, en particulier que l'explication dualiste a
de choses : on n'a encore jamais vraiment douté de l'idole ant:i- laquelle avaient recours les philosophies européennes pour rendre
tragique. Persuadé que c'est la que réside l'insuffisance initiale des compte du bien, du beau, et du vrai est proprement irrecevable
philosophies traditionnelles, je commence par la dévoiler. apres l'analyse du Tragique, et qu'au contraire la philosophie
La philosophie, a dit Schopenhauer, commence comme l'ouver- tragique, en dénons;ant le mal fondé de nombre de probl~mes, vise
ture de Don ]11an : par un accord en mineur. Apr~s un effort tres a établir la simplicité fondamentale - quoique mystérieuse -
intéressant et tres nouveau pour se défaire de l'idole anti-tragique, d'un phénomene humain que l'on avait jusqu'a présent voulu
Schopenhauer, en affirmant que l'homme était fait pour le malheur, obscurcir, faute de se défaire d'une idole qui compensait largement,
retomba, par le biais du romantisme, dans l'idole du bonheur, par les satisfactions qu'elle apportait a l'affectivité, les difficultés
considéré comme bien supreme. qu'elle suscitait a J'uprit.
Beaucoup plus profonde fut l'attitude de Nietzsche, qui sut ne
garder de Schopenhauer que cette seule vérité que l'homme n'était
pas fait pour le bonheur- ce qui ne signifiait pas qu'il fat fermé ala
joie. Nietzsche eut de plus l'intuition géniale qu'il fallait commencer,
en philosophie, par se défaire de la morale; mais il ne sut pas aller
jusqu'a une définition de la morale, n'ayant pas vu que c'était l'instinct
anti-tragique qui livrait la clef de l'énigme - et que cet instinct
anti-tragique était le préjugé méme qui mettait en périlla philosophie
« critique » de ses prédécesseurs.
Quoi qu'il en soit, Schopenhauer et Nietzsche, mais beaucoup
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QU,EST-CE QUE LE TRAGIQUE ?

A VIUlt de répondre a cette question initiale, une précautioo


liminaire s'impose : je ne vise pas a proposer ici une inlerprétation
du Tragique. Je désire seulement en faite une ducription et l'idée
seule d'interprétation compromet toute poSSlbilité de description.
On peut meme affirmer que le refus de toute interprétation est
d'autant plus indispensable daos notre su jet qu'il constitue 1' ame
meme du sentiment tragique, - et que nous pourríons donner
comme premiere définition du Tragique la révélation d'un sollliain
rejtu radical rk toute idée d'interprétation. Non qu'on doive s'interdire
de réfléchir ensuite sur la signification du Tragique, mais il faut
d'abord connaítre ce sur quoi nous allons faire porter notre réflexion.
D'abord done, se garder d'interpréter. Commen<;ons done par la
plus humble et la plus immédiate des analyses : que nous révele la
seule analyse psychologique du Tragique ?
La premiere vérité que nous enseigne l'analyse psychologique est
qu'il n'y a pas de Jituations tragiques, que l'idée de tragique repose
tout eotiere daos un rapport entre deux situations, qu'elle est la
représentatioo ultérieure du passage d'un état a un autre, qu'en
conséquence, oo peut parler de mécanisme tragique, pas de situation
tragique. Mais, prenons garde que, pour que notre délinition soit
complete, il faut bien préciser que le tragique n'apparatt que lorsquc
8 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE QU'EST-CE QUE LE TRAGIQUE? 9

nous nous représentons - apres coup - le mécanisme tragique, « situation », comme le serait le passant qui débouche d'une rue
et non pas lorsque nous le vivons ; et, s'il arrive qu'on ressente le adjacente quelques instants apres l'accident et qui, en présence
tragique au moment meme ou il se joue, c'est alors qu'on anticipe d'un cadavre, croit découvrir 1~ mort. En fait, je suis le seul a avoir
sur le tragique, qu'on se le représente déja comme achevé, comme saisi le tragique de la mort, non pas paree que le ma~on s'est écrasé a
passé : on pressent, pourrait-on dire, le mécanisme avant qu'il ait mes pieds, mais paree queje l'ai vu, en l'espace d'une seconde, vivant,
joué, on prévoit l'exacte fa~on dont le ressort tragique jouera alors mourant, puis mort; paree que le tragique s'est présenté a moi
meme qu'il ne fait que s'amorcer. Il y a done deux idées essentielles comme mécanisme, non comme situation, et, je le répete, l'idée
et complémentaires dans le sentiment tragique : l'idée du mou/Jement d'une situation tragique, si on donne au mot tragique son seas
et l'idée de l'immobilité soudain fondues en une seule intuition, le plus fort, me paralt une contradiction dans les termes. Le tragique,
- horribile sentitu; l'idée d'un mécanisme figé, qu'on pourrait ce n'est pas ce cadavre que l'on emporte, c'est l'idée que ce tas de
représenter, pourrait-on dire, sur un tableau, sans tenir compte du chairs sanguinolentes est le méme que celui qui est tombé il y a un
temps, car il s'agit d'un schéma tragique qui, lorsqu'il entre en instant, qui vient de faire un faux pas; c'est l'idée du passage entre
action, usurpe en quelque sorte le temps, se sert du temps, fait comme l'état vivant et l'état mort que je me représente maintenant qu'il est
s'il était le temps : et c'est seulement lorsque le mécanisme tragique a mort, que l'ambulance l'a déja emporté : « la représentation ultérieure
achevé son a:uvre que l'on s'aper~oit que ce n'était pas le temps, d'un état a un autre », le mécanisme tragique.
mais bien le tragique déguisé qui avait revetu les atours du temps J'ouvre ici une parenthese pour mettre en lumiere un élément
pour mieux nous tromper. tragique supplémentaire, lié aux circonstances particulieres dans
Le tragique, c'est d'abord l'idée de l'immobilité introduite dans lesquelles j'ai été le spectateur d'un mécanisme tragique : celui-ci
l'idée du temps, soit une détérioration de l'idée du temps : au s'est présenté a moi avec une pureté totale paree que je ne connaissais
lieu du temps mobile auquel nous sommes accoutumés, nous nous pas cet homme qui travaillait en haut de son échafaudage, paree que
trouvons soudain dans le temps tragique, un temps immobile. j'ai fait sa connaissance au moment meme de sa mort. On objectera
Mais avant de poursuivre notre étude psychologique, faisons appel que sa femme, ses enfants, ses parents, ses amis, ressentent beaucoup
a une illustration, afin de bien préciser nos premieres définitions. plus profondément le tragique de sa mort; or, je crois précisément
Examinons, par exemple, le cas d'une mort accidentelle : je me le contraire. Sans doute, sur le plan de l'affectivité, ils peuvent
promene dans la rue, au pied d'un immeuble en construction; un souffrir infiniment plus que moi qui, du reste, sur ce plan, ne
ma~on fait un faux pas sur son échafaudage, tombe de 20 metres a souffre absolument pas. Aussi, ne dis-je pas queje souffre plus qu'eux:
mes pieds et se tue. La nausée me monte a la gorge, mais, tandis je dis que je ressens le mécanisme de la mort d'une fa~on plus pure,
qu'on emporte le corps sur une civiere et que je contemple la mare plus tragique par conséquent. En effet, je suis plus a meme de me
de sang sur laquelle on répand du sable, je m'aper~ois que je suis représenter la signi6cation de ce mécanisme tragique aboutissant a
plongé dans une horreur intellectuelle et non sous le coup d'un la mort, paree que je sais mieux qu'eux ce qu'est la mort de leur
bouleversement physiologique. En effet, je ne suis pas seulement ami - paree que, pour moi, il est completement mort : pour eux,
en présence d'un spectacle tragique, je ne suis pas le témoin d'une il existera longtemps par le souvenir avant de s'éteindre petit a petit,
10 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUB QU'EST-CE QUE LE TRAGIQUE '1 Il

et c'est quand tout souvenir aura disparo qu'il sera enfin vraiment de ce que nous avans:ons : faisons abstraction des rapports entre le
mort. Mais cette intuition de la mort, je l'ai, moi, immédiatement, vivant et le mort, nions qu'ils soient, et la mort n'est pas. Mais,
qui ne le connaissais pas, et qui ai eu le privilege de le connattre dira-t-on, il faut etre fou pour nier que la mort concerne l'homme 1
seulement lors de son passage a la mort : pour m'exprimer d'une Fou, non, certes : il faut seulement ne point avoir vu le mécanisme
fas:on plus explicite, je dirai que je l'ai connu vivant le temps qu'il tragique, ne point avoir eu cette révélation intuitive et horrible
me fallait pour le connaitre vivant(condition indispensable de l'appréhen- que c'était le méme, l'homme vivant et l'homme mort; et qui ne
sion par !'esprit du mécanisme tragique), mais que ce temps fut voit qu'est dans ce cas l'immense majorité des humains? Combien
suffisamment court pour que je puisse le connaítre véritablement mort, préférerions-nous .que tous ceux-Ia qui pensent connaitre, avouent de
paree que je ne sais rien de lui, et que certaines personnes en savent plein gré, a la suite d'bpicure, qu'ils connaissent bien des vivants
encore quelque chose. Je sais, moi, seulement qu'il est mort : et si et des morts, mais qu'ils ignorent ce qu'est la mort, qu'ils contestent
l'on sait autre chose, on ne sait pas véritablement qu'il est mort. qu'elle soit 1 Mais ils disent qu'ils savent ce qu'est la mort, qu'ils
J'ai vu le piege tragique, la transformation d'un vivant en un mort; ont vu leurs parents mourir, qu'ils se savent eux-memes, malades a
telle est ma supériorité sur ceux qui sont survenus apres l'accident : mort ... qu'importe, s'ils ignorent qu'il n'y a pas de foué entre eux
eux n'ont vu que la victime tragique. Mais, par ailleurs, cette victime et la mort, qu'ils doivent passer par la mort, eux vivants, qu'au
tragique que contemplent ces inconnus groupés autour du cadavre moment ou « la mort viendra », comme ils disent, elle s'emparera,
qu'on emporte, je partage avec eux le privilege de la coona1tre en non d'un cadavre, mais d'un etre vivant ?
tant que victime contre ceux qui connaissaient cet homme et pour Séparer la vie et la mort, faire une différence, pourrait-on presque
lesquels, par conséquent, il restera toujours un ancien vivant, non dire, entre la vie et la mort, revient a nier l'idée de la mort : tout au
un mort. Ceux qui ne voient pas de différence entre ces deux idées, moins ce qu'il y a de tragique dans l'idée de la mort. Ce que nous
ceux-Ia, et je sais qu'ils sont le plus grand nombre, ne savent pas entendons par cette séparation consiste a voir la mort exclusivement
encore, ne sauront peut-etre jamais ce que c'est que la mort. Je aux couleur; de la vie ... Cette vision « optirniste », si j'ose dire, est celle
pense, en effet, qu'on voit presque toujours la mort par l'un ou par des parents de la victime pour lesquels l'idée du cadavre qu'on leur
l'autre des deux états opposés dont la tension constitue précisément apporte ne recouvrira jamais l'idée du compagnon vivant qu'ils
la mort : le vivant et le mort, et que, par malheur (ou par bonheur, ont connu, et aussi celle des passants qui ne considerent qu'un
en tout cas « par tragique »), ces deux états sont tellement incompa- cadavre, qui voient la mort aux seules couleurs de la mort. L'idée
tibles qu'on ne peut se représenter le passage de l'un a l'autre et que, de l'identité du vivant et du mort, idée tragique s'il en est, leur
par conséquent, on peut les dissocier radicalement et en arriver demeure étrangere.
a nier tout simplement que la mort ;oit... Rendons hommage, en Mais poursuivons notre investigation psychologique : nous
passant, a l'honneteté intellectuelle d'bpicure qui, apres avoir établi découvrons que la vision du mécanisme tragique ne nous fait horreur
que l'état vivant était une chose, l'état mort une autre, n'hésite pas a que paree que nous nous le représentons comme une entité figée,
conclure que la mort ne concerne pas l'homme, que la mort n'nl en dehors du temps; qu'a notre définition de mécanisme, il faut
pa;. Voili qui est loio d'etre ridicule, mais plutót une preuve formelle ajouter celle de rigidité; qu'il faut, pour comprendre notre boule-
u
LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE QU'EST-CE QUE LE TRAGIQUE? 13

versement face a cette mort accidentelle, introduire une idée d'immo- prenons conscience de la mort du temps au moment meme ou le
bilité, dans notre représentation mobile du temps. Il y a la un phéno- mécanisme tragique l'a dévoré et se déroule a sa place, - a la place
m~ne de détérioration du temps. Nous avons l'impression que nous qu' aurait occ11pée le temps. Nous croyons alors entendre le rire
avons affaire, dans le tragique, a un temps qui diff~re essentiellement sardonique de l'ennemi quise dévoile tout a coup: « N'est-ce pas que
du temps ordinaire, - nous avons parlé du temps tragique comme je t'ai bien trompé? Ne m'étais-je pas bien déguisé pour te dévorer?
d'un temps immobile. C'est dire que dans le temps tragique, il y a J'avais revetu la forme et les habits de ton ami le plus intime, le
« spontanéité » entre deux principes incompatibles : le temps mouvant, plus connu, afin que tu ne te méfies pas... Et maintenant, ton ami
tel que nous le concevons, et d'autre part ce schéma tragique, abso- est mort, tu es en mon pouvoir. Tune peux plus compter sur le temps,
lument intemporel, que nous trouvons appliqué, incorporé au car le temps est mort, je l'ai tué. »
temps, d'une fac:¡:on mystérieuse et incompréhensible. Au lieu du Examinons a présent ce temps tragique tel qu'il s'est substitué
temps « libre », la libre succession des instants, voici que nous a notre temps ordinaire et voyons quelles sont toutes ses caracté-
découvrons un temps rigide, nécessaire : un temps « déterminé », ristiques. Nous l'avons vu, ce temps dilf~re de l'autre par sa raide11r,
au sens le plus fort du terme. Tellement déterminé que nous ne sa fixité : non qu'il ne bouge pas, mais ses mouvements sont auto-
pouvons plus le concevoir comme mobile, comme temps, par matiques et déterminés a !'avance par le schéma tragique; il s'agit
conséquent. En effet, nous nous représentons simultanément ce que du déroulement d'un ressort, qui s'empare de l'espace et du temps
nous ne pouvons manquer de dissocier radicalement dans notre nécessaires a son propre déroulement. Nous allons voir qu'a ce
esprit : d'une part, les instants qui se sont écoulés pendant que le temps raide, il faut ajouter une autre caractéristique essentielle si
mac:¡:on travaillait, glissait, tombait, et mourait; d'autre part, notre nous voulons nous représenter le temps tragique dans toute sa
représentation intellectuelle du schéma de la mort, la description du complexité: je veux dire que le sens de ce temps est I'inverse de celui
pi~ge de la mort tel que nous l'embrassons dans !'esprit, non dans du notre, que le ressort tragique se déroule dans le sens contraire du
le temps : « Pour mourir, lorsque l'on travaille sur un échafaudage temps. Dans le cas de notre ouvrier, le point de départ du tragique
situé a 2.0 m~tres au-dessus du sol, il faut faire un faux pas, perdre est l'ambulance qui l'emm~ne, mort, le point d'aboutissement est le
l'équilibre; le centre de gravité doit quitter le polygone de susten- faux pas au haut de l'échafaudage ... Lorsque nous entrons dans
tation, etc. » Voici l'idée de la mort, et voila le temps de la mort; le temps tragique, nous commenc:;:ons par la fin, nous sommes au
la réunion simultanée des deux constitue le temps tragiq11e : le temps, point culminant du tragique, au point de détente maximum de son
tel que nous nous le représentons apres l'accident, n'est pas un temps ressort : d~s qu'il nous atteint le tragique est fini, tandis que nous,
comme les autres, n'est pas le temps. Ce n'est qu'apr~s coup que nous qui reparcourons l'itinéraire tragique en sens inverse pour arriver
découvrons que ce n'était pas le temps, paree que l'idée de mécanisme a son point de départ, la mort, avons l'illusion d'aller vers !'avenir,
intellectuel - intemporel - qui s'est déroulé pendant le temps, l'illusion que nous sommes dans le temps, alors qu'en réalité,
a pris, sans que nous nous en apercevions, la place du temps : le nous nous enfonc:;:ons dans le passé du temps tragique. Nous entrons
monstre tragique a dévoré le temps en en épousant les contours 1 dans le tragique lorsqu'il a fini son reuvre : aussi ne pouvons-nous
A ce moment, l'horreur nous glace d'épouvante, surtout si nous lutter contre lui, sommes-nous pris au pi~ge sana r~ours, puisqu'il
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LA PHJLOSOPHIE TRAGIQUE
QU'EST-CE QUE LE TRAGIQUE? 15

a déja gagné, puisque son but est déja atteint, puisqu'il n'est plus.
Nous sommes, des lors, comme des spectateurs immobiles devant pouvoir agir sur le drame, ce qui crée précisément leur caractere
lesquels défilent les images d'un film a l'envers : et lorsque nous tragique, leur illusion d'avenir, de temps, alors qu'ils sont dans
avons atteint le début, ou plutot lorsque le début nous a atteint, le passé et s'y enfoncent de plus en plus.
alors nous avons fini, nous; mais le film, lui, était terminé au moment On saisit quelle doit etre l'excellence de l'exposition classique
meme ou nous sommes entrés dans la salle, au moment ou nous avons de la tragédie : donner au plus haut degré possible l'impression de
lu le mot « Fin ». Ce mot, nous n'avons pas su le déchiffrer, paree fin, l'impression que le rideau s'est refermé définitivement sur la
que nous avons vu que des images lui succédaient, sans voir que tragédie, que la piece est terminée ! Mais elle n'est pas terminée
ces images précédaient le mot fin, qu'en fait, nous nous enfons:ions seulement en p11issance, comme on le prétend fréquemment, le ressort
inexorablement dans le passé tragique. Nous commens:ons par le tragique exposé au début ne doit pas se dérouler inexorablement
développement total du ressort tragique : au fur et a mesure que jusqu'a son achevement, qui sera la fin de la piece : nous l'avons
nous reculerons, que nous aurons l'illusion d'avancer, nous élimi- vu, c'est tout le contraire qui se produit. Au début, nous prenons
nerons l'un apres l'autre tous les développements tragiques pour conscience du ressort tragique au moment ou il a achevé de se
aboutir enfi.n a la pure donnée tragique qui a déclenché tout le dérouler, et nous saisirons a la fin de la piece le moment ou il s'est
mécanisme, le point de départ du tragique. déclenché. Au début, nous savons la fin; a la fin, nous comprenons
Voit-on maintenant pourquoi nous pouvons dire que le temps le début.
tragique procede en sens inverse du temps véritable ? Prenons Pour se représenter clairement ce qu'est le temps tragique,
l'exemple d'une tragédie classique : le temps véritable est l'ordre soogeons de nouveau a (Edipe roi : le temps tragique y commence au
chronologique des événements de la tragédie, le temps tragique est moment ou le serviteur révele a CEdipe sa naissance et s'acheve au
l'ordre logique des événements tragiques, et cet ordre est l'ordre moment ou Thebes est plongée tout entiere dans les maux de la
inverse du premier. Le cas est particulierement caractéristique dans peste, au moment ou le rideau se leve. Le héros aborde le temps
une piece qui demeure poui moi le type, le modele meme de la tragique a l'envers : dans son temps illusoire, c'est la situation
tragédie : (Edipe roi. Il apparait que l'ordre tragique y est l'inverse désastreuse de Thebes qui l'amene a s'interroger sur les causes de
de l'ordre de la piece. L'origine de la tragédie est découverte a la cette situation et a entreprendre cette enquete qui le menera a sa
fin de la piece : le sauvetage du fils de Lai:os par le vieux serviteur. perte, alors que, pour le temps tragique, cette peste de Thebes n'est
Au début, nous sommes au point maximum du développement que J'avant-dernier cha1non de l'engrenage, destiné a amener au
tragique : la peste qui ravage tout le pays. Toute la démarche de la dernier cha!non, c'est-a-dire au point final : l'appréhension d'<Edipe.
piece ne fait que revenir de la fin au début : on apprendra beaucoup Des qu'<Edipe est atteint, des qu'on le met au courant de cette
de choses nouvelles, mais il n'y aura plus rien de nouveau, nous ne peste et des nécessités d'une enquete, le ressort tragique a achevé
faisons que retourner lentement et súrement dans un passé déter- de se dérouler. On le voit, le temps tragique signifie pour nous un
miné, inchangeable. Au lever du rideau, le drame est consommé, renversement du temps, pour nous qui sommes les spectateurs, et
il n'y a plus place que pour des personnages dramatiques qui croient qui, par conséquent, pouvons apprécier les deux temps et leur
tension mutuelle qui constitue l'essence meme de la tragédie.
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LA PHJLOSOPHJE TRAGIQUE QU'EST-CE QUE LE TRAGIQUE? 17

A présent que notre compréhension du temps tragique s'est ~ l'échec fondamental de l'affectivité humaine, pour le premier; a
clariñée, temps immobile par rapport au temps réel, paree qu'il l'échec fondamental de la valeur humaine, pour le second.
l'élimine en s'en emparant, et temps rétrograde ala fois, ainsi que celle A premiere vue, la représentation d'un mécanisme introduit
de l'idée de mécanisme, le passage d'un état a un autre état, nous dans un temps inversé n'apparait guere dans les analyses de Proust
pouvons conclure notre analyse psychologique du tragique et et de Balzac, mais c'est seulement paree qu'elle y est plus cachée.
affirmer que le tragique est la représentation d'un mécanisme se Il faut prendre garde que nous avons jusqu'id défini le tragique
déroulant dans un temps inversé, dans le temps tragique tel que in abJtracto, et que l'exemple littéraire que nous avons cpoisi pour
nous l'avons déñni. Nous pouvons étendre notre analyse a tous les illustrer notre these, CEdipe roí, est exceptionnel en ced qu'il est
phénomenes tragiques : elle se vérifiera dans tous les domaines. Ces une traduction extraordinairement pure et fidele, abstraite pourrait-on
derniers peuvent se ramener a trois : l'échec de l'affectivité, la décou- presque dire, du mécanisme tragique. Dans la plupart des grandes
verte de la bassesse inhérente a la nature humaine, -la « non-valeur » reuvres, il faut retrouver le schéma tragique abstrait dans la complexité
de l'homme - enfin la découverte de la mort, ce que certains appellent apparente du rédt. Apparemment, nous allons, dans Un amour de
poétiquement du nom « d'absurde ». Nous passerons sur ce dernier Swann, du rédt d'un amour au rédt d'une jalousie, et enfin a la
point, que nous avons abordé dans les analyses précédentes, et révélation d'un échec fondamental de l'affectivité : mais qui ne voit
indiquerons rapidement le bien-fondé de notre analyse, en ce qui que la marche tragique du livre est exactement inverse ? Des les
concerne les deux prerniers domaines que nous avons laissés premiers mots : « Pour faire partie du « petit noyau », du « petit
inexplorés.
« groupe », du « petit clan » des Verdurin, une conclition était
Ce que j'entends par« l'échec de l'affectivité » est la découverte, suffisante, mais elle était nécessaire : il fallait adhérer tadtement a
au dela des souffrances de l'amour et de la jalousie, de la solitude un Credo ... », nous savons que c'est fini, que le héros ne serajamaÍJ
fondamentale et insurmontable de l'etre humain ; par la « bassesse » du clan des Verdurin, ne sera jamais airné de celle dont nous ne
humaine, la découverte de son incapacité irrémécliable a faire front savons pas encore le nom, sera toujours affreusement seul. A la
a un état de chose tragique, de la nécessité absolue qui le livre a un fin du rédt, nous savons le pourquoi de cette situation tragique
011/omalisme lragique : l'automatisme qui porte l'avare a etre avare, exposée au début: l'amour est impossible. Voila le début du tragique,
comme l'automatisme universel des hommes acculés a la mort. Qui dont l'issue est contenue déja tout entiere dans les premieres
n'a vu un homme pris au piege de la mort, et, fut-ille plus noble ou phrases du livre. Le début réel, le début tragique, est ce dont nous
le plus intelligent des humains, se débattre, crier, s'abaisser au nous persuadons seulement a la fin: en fait, dans Un amour de Swann,
rang du plus ignoble animal, ne sait ce qu'est le tragique de la comme dans !'ensemble de l'reuvre de Proust, le temps tragique
bassesse humaine, ne sait ce qu'est le tragique, car il ignore qu'au commence par l'échec fondamental de l'affectivité, et nous allons
moment supreme, l'homme reju1e.
ensuite, au travers de l'analyse de la jalousie, vers la description
Je ferai appel a Proust pour la sphere affective, a Balzac pour d'un amour possible, dont on va tout de suite savoir qu'il ne l'est
la sphere de la bassesse : car ces deux créateurs ont profondément pas, aboutissement du tragique et excellence de l'exposition a la
ressenti, chacun daos son propre domaine, le tragique infini inhérent fois.
18
LA PHILOSOPHIE TRAGIQUB QU'EST-CB QUE LE TRAGIQUE? l9

Il en va de meme chez Balzac : le schéma chronologique de ses - hélas, nous verrons que cette tentative est la définition meme de ce
livres va de la description d'une bassesse a l'affirmation de la bassesse qu'on appelle généralement la morale. Nous pouvons nous demander
humaine, le schéma tragique commence par cette vérité que nous comment nous devons réagir face a ce surprenant par essence,
découvrons a la fin, l'homme est bas, pour aboutir a la description mais nous nous interdirons toujours d'en chercher le pourquoi, la
des ravages de cette bassesse originelle ; et au fur et a mesure que ces clef, l'explication, de peur de supprimer la notion meme de tragique,
ravages se précisent, nous nous approchons, non pas du point en essayant d'en rendre compte. Nous considérons le tragique comme
culminant de ces ravages, mais tout au contraire de la source simple un mystere que l'on ne peut que constater. Notre interrogation
qui les a provoqués. C'est pourquoi je dis que, pour un esprit tragique, portera sur l'homme tragique, sur l'homme face au tragique, non
tire les livres de Proust ou de Balzac, ou de tout autre grand écrivain
sur le tragique.
tragique, consiste a aller du futur au passé, de la conséquence tra- Je ne peux mieux exprimer ma conception qu'en disant que
gique a la source tragique.
s'interroger sur le tragique, c'est nier le tragique, qui est ce sur quoi
Que conclure de notre analyse psychologique? Quelle est la on ne peut s'interroger, la seule question qu'il soit impossible a
résonance morale du tragique ? Que signifie ce phénomene pour
notre représentation des valeurs ? l'homme de poser.
Notre langage differe essentiellement du langage chrétien : le
Avant d'affirmer qu'illes remet toutes en question, bornons-nous christianisme affirme que l'homme ne doit pas s'interroger sur le
a constat.er, pour l'instant, qu'il est le seul phénomene humain qui mal, certes, mais bien paree qu'il doit croire, paree que le christia-
résiste absolument a toute interprétation de valeur. Nous pouvons nisme tient a sa disposition une interprétation métaphysique du
meme affirmer qu'il se définit par la, qu'on reconna1t que l'on a tragique; et, paree qu'elle est mystérieuse et miraculeuse, paree qu'il
affaire a un phénomene tragique a !'incapacité soudaine dans laquelle faut la foi pour l'admettre, nous ne pouvons pour autant ne pas la
on se trouve de rendre compte de la valeur du tragique et considérer comme une interprétation, par conséquent une négation
de porter un diagnostic; et c'est pourquoi nous nous défions de ceux du tragique : le christianisme interdit a l'homme de se poser des
qui portent un diagnostic trop vite, si vite qu'ils oublient, en l'ana- questions, mais c'est paree qu'il tient une réponse toute prete, qu'il
lysant, la définition du mal qu'ils analysent.
entend lui voir admettre 1 Quelle est cette réponse ? Tout simplement
lci, je précise que je ne songe nullement a donner une interpréta- une négation du tragique, paree qu'elle le justifie par le péché; certes,
tion nouvelle du tragique, que toutes les analyses qui vont suivre il est difficile d'admettre que nous soyons responsables, par le biais
sont destinées a éclaircir la significa/ion qu'a pour nous ce phénomene du péché origine!, du mal, du tragique inhérents au monde et a
réfractaire a toute idée d'interprétation, et non a int.erpréter le moins notre existence; mais enfin, une fois ce mystere admis, n'apparait-il
du monde, ce qui reviendrait a nier notre définition fondamentale pas clairement que le démon tragique est exorcisé, paree qu'il n'est
et a amoindrir notre conception du tragique.
plus, enfin, ce démon rebelle a toute possibilité d'interprétation
Pour nous, le tragique est et sera toujours le mrprenant par euence; humaine ? Tragique justifié, tragique interprété, ne voit-<>n pas que
toute tentative de porter atteinte au mystere en essayant d'en rendre ce n'est plus le tragique? Et cette négation est d'autant plus grave
compte constitue pour nous le plus grave des blasphemcs moraux, que, la plupart du temps, cette interprétation chrétienne du tragique
20
LA PH!LOSOPHJE TRAGIQUE QU'EST-CE QUE LE TRAGIQUE 7 ll

survient beaucoup trop tót daos la vie de l'homme. Alors qu'il est Pour éclairer cette situation de l'homme tragique, l'homme
encore un enfant, on l'étouffe avec une réponse a un probleme qu'il devant le surprenant par essence, je voudrais avoir recours a un
n'est pas encore capable de poser 1 On lui impose une interprétation mythe : le mythe de la premiere tombe.
alors qu'il ne sait meme pas encore ce qu'il faut interpréter, ce dont Qu'on s'imagine une peuplade primitive, au temps de l'apparition
il est question ! Telle est la gravité du diagnostic anticipé, un diagnos- de l'homme, qui s'est pour la premiere fois organisée en société :
tic dont on peut bien craindre qu'il ne soit valable que pour les parmi eux, nul homme qui soit « encore » mort : ce sont les premiers
non-malades.
hommes en vie. Or voici que l'on découvre que l'un d'eux ne s'est
Mais nous verrons que, si le refus d'interprétation est la résonance pas levé, un matin; on l'entoure, on lui parle, on le bouscule, rien
morale du tragique, la négation de cette idée qu'il faut refuser toute n'y fait. Qu'a-t-il, pourquoi dort-il ainsi, les yeux ouverts ? Quelle est
interprétation tragique est la définition meme de toutes les idéu cette étrange maladie ? Combien d'heures, combien de jours sont-ils
morales...
nécessaires pour apprendre aux hommes qu'il est mor/? Quand vient
Au contraire, toujours affirmer que le tragique est ce qui est le moment ou l'on décide de creuser une fosse, pour le mettre a
au dela de toute interprétation possible, c'est a ce signe que l'on l'abri des fauves, quels longs moments ne passent pas tous les
reconnatt les hommes tragiques. C'est daos ce sens, a cette unique membres de la tribu, penchés au-dessus de la fosse, considérant leur
condition, que nous pouvons convenir que l'idée du tragique est semblable qui git inanimé, avant de rejeter sur lui la terre qu'ils
liée a l'idée de « chute », au sens chrétien du terme : nous refusons ont soulevée 1 lis essayent, en vain, de comprendre. Faut-il inventer
toute interprétation de la chute, mais nous parlons de chute, paree une idie pour comprendre cette nouvelle maladie qui rend les hommes
que nous découvrons le .r11rprenant par euence qui propose l'anéan- immobiles, froids et insensibles ? Les rend-elle ainsi pour toujours ?
tissement de toutes les valeurs que nous avions, saos nous en rendre Daos ce cas, il faudrait, effectivement, inventer une nouvelle idée...
compte, établies prématurément. Aprés la découverte du tragique, Qui n'est pas capable de réinvenler la mort, qui n'a pas devant elle
toutes les valeurs sont areconsidérer. Telles que nous les concevions le sentiment d'une extraordinaire nouveauté, quí ne peut s'étonner
elles ne survivent pas. Nous appelons « chute » cette mort des juge- comme s'étonnent ceux qui ont creusé et contemplent la premiere
ments de valeur dont nous enveloppions chaudement notre exis- tombe, celui-Ia ne saura jamais ce qu'est le tragique, le .rurprenanl
tence : non, l'amour humain n'est pas, la grandeur humaine n'est par uJence. L'homme tragique s'étonne au plus haut degré, et ne peut
pas, la vie - entendons la vie telle que nous ne pouvons manquer jamais cesser de s'étonner : pour lui, les phénomenes tragiques qui
de l'imaginer lorsque nous sommes joyeux, la vie toujours existante gouvernent les mécanismes tragiques tels que nous les avons définis,
et toujours jeune - la vie n'ut pa.r. L'homme tragique se découvre c'est-a-dire les trois (( non» fondamentaux a l'amour, a la grandeur
soudain saos amour, saos grandeur et saos vie : et voila la situation et a la vie, gardent éternellement leur fraicheur prerniere, leur jeunesse
dont il ne pourra jamais donner d'interprétation, devant laquelle toujours renouvelée. Le temps n'y change rien : toujours l'homme
il aura perpétuellement l'étonnement, la surprise de l'enfant a qui, tragique o11bliera de s'accoutumer pour pouvoir rnieux souffrir et
pour la premiere fois, on a refusé un jouet. Si sa stupéfaction cesse, retrouver toujours, en face d'un phénomene qu'il connatt pour s'y
il n'est plus tragique.
fue déja heurté, la meme surprise fondamentale. On n'apprellli pas
22
LA PHILOSOPHJE TRAGIQUE

le tragique, paree que l'on ne peut parvenir a apprendre a s'étonner.


Demain, nous nous étonnerons de notre échec autant qu'hier,
paree que nous croirons sans cesse le découvrir, paree que le surpre-
nant par essence est tel que l'accoutumance n'émoussera jamais le
fil du tragique. La surprise est au dela de toute possibilité de vieil- II
lissement.
L'homme tragique se découvre soudain sans amour, sans valeur
et sans vie : voila le hilan tragique, et voila notre surprise éternelle.
Toute tentative d'interprétation est d'ores et déja interdite; mais LE TRAGIQUE EST L' ALLIANCE
il reste a analyser les réactions de l'homme au sein de sa surprise, a DES IDÉES D' « IRRÉCONCILIABLE »
chercher a comprendre, maintenant que nous avons vu ce qu'était
le tragique, ce qu'est un hom!fJe tragique. Que signifie pour lui cette ET D' << IRRESPONSABLE >>
chute ? Quelle est sa réponse a la révélation tragique ? C'est ce que
nous allons maintenant examiner.
Trois notions concrétisent la réponse de l'homme ala révélation
tragique, telle que nous l'avons définie : la surprise par essence. Trois
notions, c'est-a-dire, en fait, trois révélations. Trois conséquences
nécessaires dans notre représentation des valeurs que le tragique a
soudain brouillée. Pour comprendre la troisieme, il nous faut d'abotd
bien nous pénétrer des deux premieres : le tragique enseigne d'ab01:d
a l'homme 1' (( irréconciliable )) et )' (( irresponsable ».
Il est indispensable, au moment de commencer cette étude, de
nous remémorer ce que nous avons déja établi; car tout ce que
nous allons examiner a présent n'est destiné qu'a préciser et appro-
fondir cette notion meme de surprise, qui constitue l'essence de la
révélation tragique. Nous craignons sans cesse que l'on ne croie
que paree que nous présentons maintenant des caractéristiques
tragiques, des conséquences dans notre représentation des valeurs,
nous allons a1'encontre de notre définition initiale : ce qui ne peut erre
interprété. En fait, notre dessein est de nous rapptochet de plus
en plus, au cours de noue analyse, de cette définition; l'irréconciliable
á !'irresponsable ae soot nullement des i.nterpr:étatiollS par l'bomme
Z4 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L' « IRRECONCILIABLE » ET L' « IRRESPONSABLE » :l~

de la révélation tragique : je le répete, ce serait la nier le tragique; ristique métaphysique de la chute tragique : la notion d'irrüonciliable.
mais seulement des conséquences immédiates de l'appréhension Trois étapes conduisent a cette notion d'irréconciliable, trois
tragique par l'homme. Que signifie-t-elle ? Entendons, non pas découvertes, chacune de plus en plus profonde, précisent et aggravent
quelle est sa signification, son pourquoi, mais qu'implique-t-elle ? du meme coup, l'idée générale de notre échec soudain face a la révé-
Qu'est-ce qui dérive nécessairement dans notre représentation des lation tragique. Ces trois paliers tragiques sont les suivants : tout
valeurs de cette soudaine révélation qui a fait le désert sur toutes d'abord, la révélation du caractere insurmontable de l'échec qui s'est
les valeurs ? soudain imposé a nous, - nous nous révélons pour la premiere
Nous voulons dire que ces caractéristiques tragiques font partie fois absolument incapables de trouver une solution, de vaincre
de la révélation tragique dont elles ne constituent que la conséquence l'obstacle qui s'est dressé devant nous. Pour la premiere fois, nous
immédiate, entraínée par ce seul fait qu'il faut dissocier l'idée du sommes arretés, nous ne pouvons parvenir a continuer daos la voie
tragique en lui-meme, que nous avons défini au chapitre précédent, de sur laquelle nous étions engagés, pour la premiere fois nous sommes
la représentation ultérieure du tragique, mais encore a l'état brut, sans amenés a reconsidérer notre route. Tel est le premier degré du tragique,
qu'aucune idée de justification ou d'explication ait pu germer. et l'on voit, je pense, toute sa gravité : 11 s'agit de la remise en
Nous nous intéressons aux réactions de l'homme tragique encore question de toute une croyance, la croyance a la victoire, l'espoir
sous le coup du tragique : qu'est-ce que cette révélation entraine que toujours, daos la voie royale de la jeunesse que nous nous
fatalement sur le plan de ses valeurs morales ? Fatalement, paree que étions tracée, nous surmonterions les trattres obstacles qu'on place-
les caractéristiques que nous allons étudier sont les seules véritables rait sur notre chemin; la découverte premiere de l'échec : ici, on
conséquences de l'appréhension tragique; mais il faut prendre garde ne passe pas. En second lieu, nous prenons conscience du caractere
qu'elles supposent une appréhension pure, ce que nous avons appelé irrémédiable de cet échec : et voila qui est encore infiniment plus
le surprenant par essence, le rebelle al'idée d'interprétation. D'autres grave. Non seulement nous n'avons pas pu surmonter l'obstacle qui
conséquences seraient le signe que le tragique n'a pas été bien vu, se dressait sur notre route, mais voici que nous découvrons tout a
ou tout au moins interprété abusivement; car celles que nous allons coup qu'il n'y a pas d'autre voie possible. Nous sommes véritable-
analyser constituent, au contraire, la preuve meme de leur origine ment pris au piege : impossible de chercher a reculer pour passer
purement tragique, paree qu'elles ne sont que le développement plus a droite ou plus a gauche, nous sommes condamnés a ne plus
nécessaire de la découverte du surprenant par essence. Pour éclairer bouger. Nous sommes daos une impasse a seos unique. L'obstacle
notre pensée, nous conviendrons, si l'on veut, que les notions insurmontable s'est révélé un échec irrémédiable; tout a l'heure,
d'irréconciliable et d'irresponsable constituent bien une interpréta- nous étions arretés, mais voici que nous nous découvrons immobi-
tion par l'homme de la donnée brote du tragique, mais a condition lisés : toutes les autres voies possibles que nous avons mentalement
que l'on ait dans !'esprit que cette donnée restera toujours dans essayées pour contourner l'obstacle se sont révélées impraticables;
sa pureté premiere, et que, par conséquent, nous n'interprétoos aussi disons-nous que l'obstacle est devenu échec. Échec paree que
que cette idée méme que l'interprétation est impossible. nous n'arriverons jamais au dela de cet obstacle qui nous barrait la
Esuyons a présent de mettre en lumiere la pramierc caracté- route, paree qu'il n'existe pa3 de remede a ce que nous prcnions
26 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L' « IRRECQ,"'-;C/LIABLE >> ET L' « IRRESPO.'\SABLE » 27

tout d'abord pour une insuffisance passagere : tout a l'heure, nous soumettrons pour tenter d'effacer enfin la trace de mort qu'il a
croyions qu'on ne passait pas par la voie précise que nous avions imprimée dans notre ame.
empruntée, maintenant nous savons qu'on ne passe nulle part. L'arret Mais avant de nous étendre davantage sur ces considérations
passager est devenu un arret pour toujours. En conséquence, nous essentielles a la compréhension tragique, essayons d'éclaircir par
devons abandonner notre marche, accuser une défaite définitive, une illustration précise ce que nous entcndons par ces trois paliers
nous démettre - et non plus seulement nous remettre. Mais nous de l'idée d'irréconciliable.
ne sommes pas encore au plus profond de la conscience d'échec : Revenons, par exemple, a cette mort accidentelle d'un ouvrier
il nous reste a prendre conscience du troisieme palier de cette idée a laquelle nous avons assisté du bas de l'échafaudage et t:ichons de
d'échec a l'occasion de nos succes ultérieurs dans d'autres domaines. démeler, a travers nos réactions, les trois stades successifs de la
Cette troisieme et derniere étape est la découverte finale de révélation de l'inmrmontable, de l'irrémédiable, enfin de l'irréconciliable.
cette notion fondamentale d'« irréconciliable », que nous allons Notre premiere réaction est la découverte de l'insurmontable :
maintenant analyser. lc1, le plan change encore completement : nous voyons tout a coup un homme mourir, et nous sommes
il ne s'agit plus de savoir si l'échec que nous avons enregistré est abrutii, en prernier lieu, par cette idée asphvxiante que cet homme
insurmontable ou irréméd1ahle, mais bien de nous demander quels particulier ne vivra plus jamais, qu'il vient de lui arriver l'événement
sont les rapports entre cet échec et nos futures autres entreprises, si inmrmontable par essence; a ce moment, nous nous représentons
par hasard cet échec particulier ne 1/éteitJI pas, en quelque sorte, sur la mort comme catastrophe pour l'individu. Remarquons que le
la possibilité d'autres Succes, SI l'idée meme de SUCCeS, en quelque premier contact que nous avons avec l'idée de la mort est bien
domaine que ce soit, est encore poss1ble apres l'expérience de ce empreint de cette idée d'insurmontable : ce qui nous accable, c'est
premier échec. Or, nous découvrons précisément que cet échec que cet ouvrier-/a soit mort; nous ne savons pas ce que c'est que la
insurmontable et irréméd1able signifie pour nous l'échec universel mort, mais nous nous trouvons souda1n en présence d'un mort.
et total, pour cette raison que nous dcmeurerons toujours irréconci- Cette découverte d'un cas particulier et non encere d'une loi uni-
liables face a notre premier échec; ce qui signifie que tous les succes verselle ( x) correspond exactement au stade de l'insurmontable : nous
a venir seront incapables de nous convaincre du succes comme découvrons un obstacle, insurmontable certes, mais non encere
nous aurait convaincu la seule victoire devant ce premier obstacle un échec. Nous nous représentons la mort comme une catastrophe
que nous n'avons pas pu surmonter. Nous enregistrerons des succes, pour l'individu, non encore comme la catastrophe.
mais nous refuserons toujours de les interpréter a plein succes, par La découverte de la mort comme catastrophe en général signifie
ce que nous devrions, pour cela, triompher aussi de notre prernier notre accession au deuxieme palier : lorsque la mort ne nous apparalt
obstacle, cet éternel arriéré que nous avons laissé derriere nous
et dont nous serons toujours obligés de tenir compte, puisqu'il (1) R~pétons encore une fois que nous nous intéressons á la d~couverteintultive
de la morl, la découverte tragique, non a la connais.-;ance intellectuelle de l'id<!e
constitue une question en IJupeni, en attente d'une impossible réponse. de la mort, idée qui apparait vers l'age de qualre ans. Ct>cl, pour t'Cux qui s'étonne-
Cet échec-la nous a marqués d'une fa~on indélébile : telle la clef de raient qu'il faille atlendre la vue d'une mort accidenteUe pour prendre conscimce
de la mort comme loi universelle. A ceux-IA, je souhaite de continuer á • connaltre •
Bube>-Bleue, il rósistera a toute6 le! tentatives auxqudles noua le ai.11s la mort le plus lon¡temps qu'lls le pourront.
28 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L' « IRRÉCONCILIABLE » ET L' « IRRESPONSABLE » 29

plus seulement comme insurnJonlable, mais encore comme irrémédiabie. de son échelle, qu'eo fais-tu? L'as-tu oublié, ou ne veux-tu pas le
A ce moment, on l'a vu, l'obstacle devient écbec, nous nous décou- voir? Ne sais-tu done plus qu'il t'interdit absolument ces sortes de
vrons pris au piege : nous prenons conscience que l'obstacle devant joies ? Que tout est mort, que tout va a la mort, que tu appréhendes
lequel nous nous étions arretés signifie en fait pour nous l'arret un bien mort ? Alors, nous baissons la tete et ramenons notre joie
définitif : il n'y a de remede nulle part, en aucune circonstance, a aux dimensions plus modestes d'une conceuion que le tragique nous
cet insurmontable que nous avons décelé daos le cas particulier accorde, d'une satisfaction condamnée a mort; la vue d'un bien
devant lequel nous nous sommes arretés. dont il nous est donné de profiter quelques instaots, mais dont on
Alors, ce n'est plus cet ouvrier seulement qui est mort, mais sait qu'il faudra le rendre; l'illusion de la joie, non la joie. Qui a
c'est tout le reste des humains, mais c'est nous-memes; !'impasse daos vu la mort, ne peut plus passer un seul jour saos la voir au travers
laquelle il a succombé, le mécan.isme tragique qui l'a englouti sont de tous les moments joyeux de la journée qui proposent précisément
en train de nous engloutir, nous aussi, au moment ou nous pensions une négation de la mort. L'idée de la mort est sollicitée, provoquée,
ne raisonner que sur un cadavre. Nous nous sommes arretés devant par tous les instants qui auraient tendance a la nier; aussi, plus
ce corps ensanglanté, paree que nous y contemplions l'insurmontable nous sommes joyeux, plus acérée est la pointe du poignard qui
soudain révélé a nous. Mais voici que, alors que nous sommes déchire notre joie.
déja repartís, nous nous apercevons que nous sommes en fait toujours On voit done que ce troisieme degré de la découverte de l'obstacle
restés devant ce cadavre que l'on emportait paree que, derriere l'insur- differe essentiellement des deux premiers : maintenant nous n'en
montable de sa mort, existait un autre spectre, la révélation de tout sommes plus a nous demander si l'obstacle que nous avons rencontré
ce que cette mort avait d'irrémédiable pour nous-memes, pour la est irrémédiable et défin.itif, mais nous nous apercevons qu'il signifie
vie en général. Soudain, ce n'est plus une vie, c'est la vie qui meurt 1 la perte dans tous les domaines de la vie humaine : que toutes les
Nous découvrons que la mort insurmontable d'un ~tre bumain tentatives que feront les diverses joies pour nous réconcilier a la
condamne la vie d'une fac;on irrémédiable. joie sont condamnées d'avance a l'échec.
Que signifie enfin le troisieme palier, l'irréconciliable ? Nous Que l'on comprenne qu'il ne s'agit ici nullement d'une attitude
nous découvrons irréconciliables au contact de notre vie ultérieure, de rancreur, de bouderie, de refus délibéré d'etre consolé : nous
lorsque nous nous apercevons que tous les succes que nous obtenons refusons la consolation, certes, mais non pas paree que nous sommes
ne nous apportent qu'une demi-satisfaction. Notre joie, au moment inspirés par un instinct de tristesse et de désabusernent. Tout au
ou nous découvrons et obtenons une satisfaction affective, c'est-a-dire contraire, nous nous découvrons irréconciliables daos le meilleur
etre publié et lu pour un écrivain, etre aimé pour un amoureux, etre de nous-memes, la ou nous nous interdisons toute lacheté, toute
élu président de la République pour un homme politique, et tant faiblesse, toute fuite devaot les données tragiques insurmontables
d'autres, cette joie ne sera plus jamais pour nous une joie pure : de l'existence. C'est ici une question d'honneteté intellectuelle :
des que nous faisons mine de donner daos la joie, daos une joie nous refusons, non pas certes les joies, ce qui serait le fait de cette
résultant d'un succes, immédiatement nous sentons un poignard attitude de rancreur a laquelle nous sommes completement étrangers,
qui nous assassine et coupe net notre élan : et cet hornme qui tomba mais bien l'interprétatioo abusive qui s'eosuivrait si nous écoutions
30 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L' « IRRECONCILIABLE » ET L' « IRRESPONSABLE » 31

notre instinct de facilité : ma joie efface mes échecs, efface le tragique. succes personnel, mais de toutes les joies, basses ou nobles, persoa-
Devant cette idée, devant cette interprétation du monde ou se glisse nelles ou universelles, égolstes ou altruistes qu'il peut nous etre
l'idée du bonheur, nous éprouvons un sentiment de répulsion, donné de ressentir: qu'on soit joyeux paree que l'on parvient a forcer
paree que nous sentons que nous ne pouvons effacer nos échecs les portes de l'École Normale Supérieure, ou paree que, grace a
fJII' a condition de renoncer secretement aux exigences de joie qui, en se heurtant une action énergique, on est parvehu a relever la condition misérable
011 tragique, ont motivé notre échec : et c'est l'idée de cette renonciation de quelques milliers d'indigents, cette joie est également coupable
qui nous fait horreur. Nous éprouvons le sentiment de frustration si elle nous fait oublier que jadis, devant ce ma.yon étendu mort a
le plus odieux qu'il nous soit donné de ressentir : l'idée de l'homme nos pieds, nous avions su que le tragique existait et posait a la joie
qui se frustre lui-meme par Iacheté, par faihlesse; ce n'est plus une humaine une question insurmontable et irrémédiable.
puissance étrangere qui nous frustre, c'est nous-memes ! Nous Voila exactement en quel sens nous entendons cette notion
sommes les auteurs de notre frustration, paree qu'en acceptant une d'irréconciliable : c'est a une certaine idée de succes que nous sommes
joie abusive, nous nous trahissons daos nos exigences fondamentales. hostHes, - nous ne refusons pas les joies et les succes. Nous sommes
Car l'oubli du tragique ne signifie pas que le tragique a été surmoaté, irréconciliables paree que nous refusons, au sein de nos joies, de
mais bien au contraire qu'on ne l'a oublié qu'en oubliant la joie qui consentir a cet oubli du tragique qu'elles nous proposent insidieuse-
l'a provoqué en se heurtant au monde : l'oubli du tragique, c'est ment: nous acceptons d'etre joyeux, mais nous refusons d'etre conso-
l'oubli de nous-memes, c'est l'oubli de la joie. La dimension tragique, lés dans notre dimension tragique.
des lors, est abolle, remplacée qu'elle est par la dimension de la peti- Nous pouvons récapituler maintenant les trois étapes que nous
tesse humaine qui se révele trop peu pour le tragique, en de~a du avons établies : l'insurmontable sigmñe l'impossibilité de surmonter
tragique. V oila pour nous le déscspoir le plus affreux qu'il nous soit un obstacle particulier, - découverte de la mort de l'ouvrier; l'irré-
possible d'imaginer. Nous verrons que ce désespoir porte un nom : médiable, l'impossibilité radicale de surmonter jamais aucun des
le blaspheme; et un qualificatif : l'adjectif moral. Nous donnons id milliers d'obstacles analogues dont nous nous découvrons soudain
ces aper~us anticipés pour qu'on ne se méprenne pas sur le seas environnés, - découverte de la mort ; l'irréconciliable, l'impossibilité
que nous donnons au mot irréconciiiable : etre daos l'irréconciliable, de laver tout autre joie de l'échec que nous avons subí daos ce
cela signifie pour nous savoir rester soi-meme, rester homme, savoir domaine, - l'impossibilité d'oublier la mort daos quelque joie
se maintenir en puissance daos les plus hautes régions qu'il aous a que ce soit.
été donné de gravir. Qui dit échec suppose un désir préalable; nier Cette progression est vraie pour toutes les spheres du tragique :
cet échec, c'est renoncer a ce désir. Admettre une joie de caractere qui a découvert la solitude, la faiblesse, se la représente d'abord
totalitaire, lorsque nous enregistrons un vif succes daos quelque comme insurmontable, ensuite comme irrémédiable, enñn comme
domaine que ce soit, c'est nier le bien-fondé de l'échec insurmontable irrécondliable : et c'est seulement alors qu'il prend consdence
et irrémédiable que nous avions prononcé autrefois ; et que 1' on réellement de ces données tragiques, lorsqu'il en a une connaissance
comprenne bien que ce (( succes )) peut fort bien etre ce que l'on suffisamment profonde pour que l'idée meme d'une joie absente a la
appelle du joli nom d' « altruiste », qu'il ne s'agit pas seulement de solitude ou a la faiblesse lui paraisse non seulement illusoire, mais
31 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L' « IRRÉCONCILIABLE » ET L' « IRRESPONSABLE » H

encore non souhaitable, paree qu'il sait que cette sorte de joie n'est Nous voulons dire que nous sommes portés par un instinct irrésis-
qu'un masque.
tible daos la voie a la fois valeureuse et difficile - la voie de l'irré-
Arrivés en ce point, nous commens;ons a nous représenter plus conciliable - , et que cet instinct, loin d'etre un instinct de tristesse,
clai.rement ce qu'est cette notion d'irréconciliable que nous .avans;ons et avaot d'etre un instinct héro1que, est d'abord un instinct de joie
comme premiere caractéristique de la révélation tragique : elle demeuré vivace, d'une joie qui est restée jeune et puissante malgré
n'est qu'un développement nécessaire de la prise de conscience la contradiction tragique, d'une joie qui continue a ré.rister au
de l'obstacle insurmontable qui la précede. Nous voulons dire tragique. Nous commens;ons a entrevoir id 1' ame meme du sentiment
qu'une fois affirmé le caractere insurmontable et irrémédiable d'une du tragique, et nous voyons s'esquisser ce retournement des valeurs
certaine dimension tragique de la vie, il s'ensuit nécessairement que la notion de tragique, bien comprise, engendre nécessairement
qu'en affirmant que nous sommes irréconciliables, nous ne faisons et dont j'ai voulu etre }'interprete : l'ennemi de la joie n'est pas le
que rester fideles a notre définition : nous continuons seulement a pessimisme ou le désespoir, mais l'optimisme elle bonheur; l'expression
affirmer pas a pas, dans le temps, ce que nous avons affirmé in aeterno, de la joie n'est pas daos une affirmation de la joie, mais daos une
au moment de la révélation du tragique. affirmation des données tragiques avec lesquelles nous nous déclarons
On ne peut done dissocier notre attitude des données memes irréconciliables.
avec lesquelles nous sommes irréconciliables : il n'y a rien de nouvea11 En effet, ce n'est pas avec le désespoir et l'angoisse que le tragique
entre la révélation tragique et notre attitude, il n'y a point de mauvaise lutte le mieux contre la joie : désespoir et angoisse attendent une
disposition, de triste humeur, de rancceur qui se déclare. Tout au joie, impossible, il est vrai, d'ou précisémeat le désespoir; la seule
contraire, nous comrnens;ons a entrevoir que notre refus de réconci- attitude qui a'attende pas la joie, qui ait renoncé a la joie, c'est
liation, non seulement n'est pas du a une pente chagrine de !'esprit, le bonheur. Car enfin, qu'est-ce que le tragique? Il résulte d'un heurt
mais qu'on ne saurait pas meme y voir l'expression d'un devoir entre certaines exigences de joie et certaines données qui la ruinent :
supreme, d'une sorte de fidélité héro!que que nous devrions opposer si les exigences meurent, il est bien clair qu'il n'y a plus de heurt
a une attitude plus facile qui nous conseillerait d'entrer daos la voie résultant de données qui ne ruineraient que ce a quoi l'on a renoncé;
de la conciliation pour y trouver l'illusion que le tragique peut etre que ces données par conséquent ne sont plus tragiques, meurent,
surmonté, et par conséquent obtenir la « permission » d'etre de pourrait-on dire, en meme temps que les exigences. Aussi, avons-nous
nouveau heureux « a cceur joie », comme « avant » le tragique. En écrit que l'oubli du tragique était aussi l'oubli de la joie, l'attitude
réalité, plus encore que d'un devoir supreme et d'une fidélité héro!que, de l'homme qui renonce a de trop grandes exigences de joie pour fuir
il s'agit d'un appel irrésistible qui fait éclater toute considération de le tragique. Nous définissons le bonheur comme le refus de la joie,
devoir et de lutte. Non qu'il s'agisse d'une pente facile, sur laquelle et notre attitude irréconciliable comme le refus du bonheur, paree
nous n'aurions pas a mettre du nOtre : la route est difficile, mais que nous considérons que le bonheur a vendu la joie, l'a cédée pour
nous nous y sentons appelés invinciblement; aussi ne saurait-on mettre un terme a cette oppression tragique alaquelle il a été incapable
parler véritablement de devoir, puisque ce mot implique une idée de résister.
morale de choix entre deux voies de valeur et de difficulté inégales. Tout au contraire, ne pas oublier le tragique - etre irréconci-
34 LA PI-ULOSOPHIE TRAGIQUE L' « IRRECONCILIABLE » ET L' << IRRESPONSABLE » 35

liable - est le fait d'une joie demeurée vivace, rebelle, pourrait-on succes, eertes, mais au nom de la joie qui nous étreint : jamais
dire, au tragique; d'une joie si puissante que des années de « co- je n'accepterai le bonheur, paree que jamais je ne céderai la
existence » avec le tragique contradicteur n'ont pu l'émousser : joie 1
toujours aussi vive, toujours aussi jeune, elle pose toujours aussi Voila done en quel sens nous disons que la chute tragique marque
pleinement la question tragique. Ce qui s'use en effet, avec le temps, d'une fa(jOn indélébile et pourquoi, refusant d'etre eonsolés, nous
dans le duel entre le tragique et la joie, ce n'est jamais le tragique, nous affirmons irréconciliables et donnons eette notion eomme
mais bien toujours la joie; lorsque le tragique consent a desserrer premiere caractéristique du tragique, tel que nous l'avons défini
son étreinte; ce n'est pas signe qu'il faiblit, mais au contraire que au premier chapitre.
notre résistance a molli : le tragique ne nous libere que lorsqu'il a Nous eommen(jons par affirmer que le tragique, une fois que
gagné. 11 ne saurait s'agir de triompher du tragique, ce qui est nous l'avons découvert, est pour toujours : toujours, nous serons
infiniment au-dessus de nos forces et en dehors de notre capacité incapables de le surmonter, de porter remede 2 cette incapacité
d'action, et c'est pourtant ce que prétendent faire tous eeux qui et d'oublier cet échec dans nos joies ultérieures : nous sommes en
veulent obtenir un bonheur eontre le tragique, alors que e'est en présence d'un phénomene définitif et déterrninant dans tout et
fait le tragique qui obtient le bonheur eontre eux et leurs exigenees pour tout le reste de notre vie. Avec lui, nous quittons un monde
de joie; mais par notre lutte, nous pouvons obtenir que le tragiqm pour entrer dans un autre dont nous ne pourrons jamais plus nous
ne lriomphe pas de nous. ~tre dans l'irréeonciliable, e'est maintenir échapper: mais nous y conservons toujours le souvenir de notre joie
éternellement les deux ennernis a égalité, ne jamais admettre que prirnitive, et ce souvenir, qui renait a tous les instants, est assez
le tragique qui tue notre joie nous oblige a renoncer a notre joie, puissant pour nous permettre constamment d'affronter le tragique,
ala livrer en pature au bonheur. C'est eonserver notre joie toujours done de ressentir plus que jamais le fil de son tranchant; mais du
dans la jeunesse, qui lui permet de résister a la jeunesse éternelle meme coup, nous l'obligeons a reconnaitre qu'il n'a pas encore
du tragique. Pour l'homme tragique, la vie est un duel perpétuel triomphé de notre joie indomptable, que notre joie ne saurait etre
entre deux ennernis égaux qui savent qu'ils ne vaincront que par réduite par un échec. En nous obligeant a nous exposer perpétuel-
!'usure et qui attendent, en eonséquence, que leur adversaire vieillisse lement a ses assauts, nous le for(jOnS a constater SOn impuissance a
pour lui porter le coup fatal : un duel dont l'issue est éternellement nous élirniner : et voila pourquoi nous avons ehoisi d'etre irréconci-
rernise au lendemain. Il lui faut done une inépuisable réserve de liables. Notre joie nous ordonne de toujours garder en mémoire le
jeunesse, une joie toujours nouvelle, pour se permettre, chaque souvenir de notre échec insurmontable et irrémédiable, afio que nous
matin, de répondre victorieusement a la question tragique qui lui puissions toujours mettre notre joie a la seule épreuve décisive :
propose le masque du bonheur, et d'affirmer qu'il est toujours l'épreuve du tragique. Si celle-ci se révele suffisamment forte pour
irréconciliable, qu'il n'a toujours pas accepté le tragique, paree qu'il ne pas mourir aussitot, alors nous sommes bien dans la joie; le
est encore joyeux... L'intransigeance tragique se mesure au degré souvenir constant de la chute insurmontable et irrémédiable est seul
de joie que l'on possede, non au degré d'hérolsme, encore moins autorisé a nous « délivrer » la vraie joie. C'est seulement si nous le
au degré de ranca:ur. Expulsion de toute idée de bonheur ou de supportons que nous pouvons en etre sürs. ~tre irréconciliable,
36 LA PHILOSOPHJE TRAGIQUE L' « IRR~CONCILIABLE » ET L' « IRRESPONSABLE » 37

c'est savoir toujours se rappeler le tragique pour etre sur qu'on se


Cette idée que l'homme peut choisir entre deux voies de valeur
rappelle toujours bien la joie.
différente n'est-elle pas une idée anti-tragique ? Entendons, une
Soit; mais, se demandera-t-on, sommes-nous toujours dans la idée mise en question par l'analyse du tragique ? Et s'il en est ainsi,
difinition du tragique ? Ne sommes-nous pas en train d'interpréter ? n'y a-t-il pas a rechercher dans cette critique de l'idée de liberté une
La notion d'irréconciliable ne dérive-t-elle pas d'une source étrangere
seconde caractéristique du tragique ?
au tragique - la joie ?
Nous avons défini le tragique comme l'idée de mprenant par
Cette crainte n'est pas fondée, puisque la joie a laquelle nous usence, liée a l'idée d'irréconciliable; et nous avons vu que cette premiere
faisons appel pour expliquer l'irréconciliable est déja présente caractéristique était, en quelque sorte, contenue dans la définition
dans la définition initiale que nous avons donnée : il ne saurait y
initiale.
avoir de tragique, de surprenant par essence, sans que quelque Il en va de meme pour la seconde caractéristique tragique que
chose soit surpris, sans qu'une idée se trouve ruinée; et il ne s'agit nous donnons maintenant : de meme que l'idée du surprenant
de rien d'autre que de cette joie meme, qui nous permet ultérieure- implique l'idée d'irréconciliable, paree qu'un surprenant avec lequel
ment de nous déclarer irréconciliables. ~tre irréconciliable n'est pas nous nous réconcilierions, au sens le plus plein du terme, ne serait
interpréter le tragique, puisque nous avons vu qu'on ne pouvait se plus le surprenant, de meme cette idée d'irréconciliable implique
réconcilier qu'en niant les données tragiques fondamentales, qu'en nécessairement l'idée d'irresponsable : s'il y a une responsabilité qui
niant le heurt d'une joie et d'une donnée contradictoires dont résulte explique le surprenant, ce surprenant, qui n'est plus inexplicable,
cette surprise par essence par laquelle nous avons défini le tragique :
n'est plus non plus surprenant.
~tre irréconciliable signifie seulement que l'on demeure d'accord Essayons de nous représenter CEdipe coupable : il porte une
avec le sentiment que l'on a ressenti des l'abord : que le dévelop- part de responsabilité dans les événements qui l'accablent, la honte
pement du tragique dans notre existence est conforme a la définition et la répulsion dont il est l'objet de la part des Thébains sont non
que nous en avions donnée. N e pas etre irréconciliable, c'est ne plus seulement justifiées, mais aussi un tant soit peu méritées; il est clair
etre dans le tragique.
que la tragédie ne survit pasa une telle hypothese, qu'elle meurt avec
Mais cette attitude dictée par la joie inhérente au sentiment l'innocence d'CEdipe... Ce serait infiniment appauvrir le tragique
tragique, ne suppose-t-elle pas, malgré tout, un héroi'sme ? Ne que de priver CEdípe du caractere a la fois justifié et immérité de son
résulte-t-elle pas d'un choix ? N\ a-t-i! pas de moment ou l'homme
destin, puisque c'est la présence simultanée de ces deux éléments
hésite entre la voie de. l'irréconciliable et la voie du bonheur ? contradictoires au sein d'une meme valeur humaine qui crée la tension
Autrement dit, pour expliquer que l'irréconciliable est une carac-
tragique.
téristique tragique, ne faut-il pas tenir compte aussi d'une volonté Aussi avons-nous annoncé que l'idée tragique signifiait la mort
humaine qui décide d'affronter les difficultés ? Ne suis-je pas libre des idées morales : nous voyons a présent une seconde idée morale
de choisir entre le bonheur sans joie et le tragique sans bonheur ? essentielle abattue; apres l'idée du progres du bien, que notre analyse
Mais voici que se pose un nouveau probleme. Au sein d'un de l'insurmontable et de l'irréconciliable a implicitement condamnée,
monde tragique, quelle place faut-il accorder a la liberté humaine ? voici la mort de l'idée du mérité, du mérite.
38 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L' « IRRECONCILIABLE » ET L' « IRRESPONSABLE » 39

La chute tragique nous surprend en ce qu'elle nous enseigne cette belle liberté qui s'offrait a luí : et l'on dit que le prerruer a plus
i'immértté, en nous révélant des événements humains fondamentaux de mérite que le second, qu'ils ont tous deux mérité leur situatton.
(mort, grandeur, amour, haine) qui sont absolument étrangers a C'est abusivement que nous étendons l'idée de la liberté a l'1dée
l'idée d'une liberté humaine partant a la conquete de sa valeur ou de la volonté et des valeurs : paree que nous avons besoin d'une
recherchant sa propre bassesse. Les plus grands biens, les plus certame liberté d'action pour réaliser une valeur, n'allons pas croire
grands maux, sont ceux que l'on ne mérite pas. Ils sont inexplicables, que cette liberté est suffisante pour la réaliser et qu'elle est, par
ce sont des « dons gratuits ». La chute fait éclater l'idée de liberté conséquent, source des valeurs. Ce serait la confondre, a la suíte
considérée du point de vue métaphysique : il y a bien une certaine de Kant, l'idée de liberté avec celle de lrbération.
liberté de l'homme sur le plan de l'action - un homme sans entrave J'emploie cette expression de liberté d'action dans un sens extr!-
est plus « libre » qu'un homme emprisonné - et aussi sur un certain mement vaste : est liberté d'action tout ce qui préside a l'éclosion
plan intellectuel et moral : les petites affections, les petits problemes, d'une valeur, tout ce qui la permet, toute circonstance indispensable,
la liberté est capable de les diriger; mais elle ne saurait intervenir non suffisante. Ces circonstances peuvent etre l'état de mon corps :
des que nous entrons dans un domaine plus essentiel a l'homme. E lle si je suis unijambiste, je n'ai pas la liberté de courir; l'état de la
n'existe que sur un plan inessentiel, sur ce qu'il y a de moins humain société dans laquelle je vis : si elle interdit les professions libérales,
dans l'homme. je n'ai pas la liberté d'embrasser une profess10n libérale; dans un
Avant de poursuivre, il convient de bien délimiter ces deux sens plus profond, elles peuvent etre mes conditions de naissance et
domaines humains sur lesquels porte ou ne porte pas l'idée de de fortune : si je suis né d'un pere ouvner, je n'ai pas la liberté
liberté. Sur quoi « agit » la liberté? 11 est facile de voir qu'elle agit d'acquérir une culture dans les memes condittons que si j'étais né riche...
seulement sur ce qui nous tient le moins a creur : sur nos actions Toute liberté d'action releve done du monde du dro1t, de la
dépendant d'une autorisation d'autrui, et notre ltberté a pour tache société et de ses institutions, des données inchangeables, inassimi-
d'éliminer les obstacles venant d'autrui, non de prendre un empire lables a la volonté : on voit ainsi que la volonté, loin de recouper la
sur nous-memes. Par exemple, j'ai la liberté d'embrasser telle pro- liberté, commence en réalité lorsque finit la liberté.
fession, si je suis agréé par un comité de recrutement; si cette Mais nous pouvons envisager des domaines autres que celui de
décision dépend de moi-meme, si c'est moi qu'il s'agit de vaincre, la liberté d'action et sur lesquels peut agir, cependant, notre liberté :
je dis que j'en ai, non pas la liberté, mais la voionté. La grande tromperie je ne suis pas libre seulement d'aller ou de ne pas aller au cinéma, je
consiste a essayer de se .persuader que les domaines de la liberté et peux aussi orienter ma vie dans telle ou telle direction, me ronduire
de la volonté, qui coi'ncident quelquefois, sont l'expression d'une dans certaines circonstances de telle ou telle maniere. Il existe une
meme liberté humaine fondamentale; et c'est cctte duperie qui liberté autre que la liberté d'action au sens ou nous venons de la
nous vaut l'idée extravagante du méritr. S1, en effet, la volonté se définir : ici la liberté n'est plus seulement permission, elle est aussi
fonde sur une liberté, alors on en conclut que celu1 qui a la voionlé choix de notre part. Nous sommes done libres, dans notre vie, de
de réaliser te! expl01t a su l'utiliser dans le bon sens, au contraire de choisir; le probleme est de se demander quels sont les domaines qui
celuí quí, incapable de réaliser cet exploit, n'a pas su utiliser, luí, offrent prise a notre choix.
40 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L' « IRUCONCILIABLE » ET L' « IRRESPONSABLE » 41

La révélation tragique nous donne une réponse définitive sur ce ment de savoir laquelle des deux voies est la plus généreuse. Aussi
point : outre que le domaine de notre choix est infiniment limité, ne choisit-il pas, mais apprécie-t-il les deux solutions, persuadé
il appert qu'il est absolument fermé au monde des valeurs, qu'il qu'il est d'avance qu'il adoptera celle qui se sera révélée a l'analyse
ne saurait avoir par conséquent la moindre résonance morale. Je la plus valeureuse; sa liberté a volé en éclats des le début du confiit,
ne saurai jamais choisir pour ou contre la valeur. Celle-ci est toujours ce n'est pas elle qui choisira; c'est le plateau le plus lourd qui imposera
parfaitement imméritée, et nous pouvons affirmer que le monde du son « choix » a la volor.té de Rodrigue aveuglément soumise a
choix est un monde de moindre importance pour l'homme, puisqu'il !'avance au verdict de l'honneur. Ce n'est pas la liberté de Rodrigue
est étranger a sa représentation des valeurs : lorsqu'il peut vraiment qui choisit la voie de l'honneur, c'est sa valeur préexistante qui s11bit
choisir, c'est toujours entre deux directions au fond indifférentes. la voie de l'hérolsme, seule voie possible pour lui; et je rappelle avec
Si, par exemple, je puis choisir entre la profession de médecin et quel enthousiasme le héros cornélien, une fois sa « décision » prise,
d'industriel, c'est qu'aucune vocation irrésistible ne m'entralne constate la nécessité de son attitude, a quel point il lui était impos-
vers l'une ou l'autre de ces professions, que par conséquent, elles sible de« choisir » autrement; avec quelle joie, il constate l'inexistence
sont, pour moi, équivalentes, done indifférentes : la liberté n'est de sa liberté. Aveuglé qu'il est par l'évidence de la nécessité de
réalisée que si ríen ne vient la contrarier, que SI aucune préférence son choix, il ne songe plus un seul instant a la voie dont il s'est
intime, dont la source ne saurait etre la liberté, n'est déterminante. écarté : point de regret de ce qu'il a exclu, paree qu'en réalité,
Choisir, c'est ne pas préférer, c'est ne pas « vouloir ». il n'a fait que subir l'évidence de la supériorité d'un bien sur un
Une objection morale se présente aussitót. Que dire du choix autre, et que, qui possede un bien supérieur ne songe pas a regretter
résultant d'un confiit entre deux valeurs également puissantes, un bien moindre, comme le regretterait l'homme de la liberté morale
mais contradictoires ? Que penser, par exemple, du confiit cornélien ? qui ne choisirait un bien moral qu'au détriment rl'une satisfaction
Ne dirons-nous pas que Rodrigue est libre lorsque, entre le devoir personnelle et égoi'ste.
filial et son amour pour Chimene, il choisit le devoir ? Et nous pou- Heureusement, cette liberté morale n'existe pas; l'hypothese de
vons alors en déduire l'existence de cette liberté morale que nous l'homme qui choisit la valeur contre la bassesse n'est pas fondée,
contestons : Rodrigue est libre de choisir entre son désir et la morale, non plus que celle de l'homme qui choisit la bassesse contre la valeur,
il choisit la morale, il est un méritant : il a mérité son hérolsme. Et ce qui est la définition meme du « péché » dans la morale chrétienne,
ainsi en va-t-il de toute valeur morale : toujours fondée sur un conception contre laquelle Pascal a réagi avec vigueur dans Les Lettres
choix entre deux voies possibles, elle se mérite gr:ice a la liberté provinciales : s'il faut allier les idées de péché et de liberté, on ne sor-
humaine. Cette analyse est pour nous purement illusoire : nous tira jamais des contradictions insolubles que cette simultanéité pose a
sommes persuadés que Rodrigue prifere et ne choisit pas. Pour lui, !'esprit et il faudra renoncer soit a l'idée de péché, soit a l'idée de
le confiit n'est pas une lutte entre deux instincts contradictoires, liberté. La morale chrétienne choisit inconsciemment la premiere solu-
l'un moral et aspirant a la grandeur hérolque, par renoncement, tion, Pascal choisit la seconde, et en cela se révele indiscutablement
l'autre amoral et aspirant a la joie personnelle, dut-il luí en couter amoral, tant il est vrai que l'idée du péché sans liberté, admise par Pascal,
l'honneur : il n'a qu'un seul instinct, la générosité, et il s'agit seule- est absolument contraire a toute doctrine morale, et a la morale chré-
42 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L' « IRRJ:.CONCILIABLE » ET L' « IRRESPONSABLE » 43

tienne en particulier. Laissons Pascal s'expliquer sur ce point : « - Eh quoi 1 mon Pere, lui repartis-je, est-ce la l'hérésie des
« Ils n'ont jamais eu de pensée d'aimer Dieu, ni d'etre contrits jansénistes, de nier qu'a chaque fois qu'on fait un péché, il vient
de leurs péchés; de sorte que, selon le P. Annat, ils n'ont commis un remords troubler la conscience, malgré lequel on ne laisse pas de
aucun péché, par le défaut de charité et de pénitence : leur vie est franchir le saul el de passer outre, comme dit le P. Bauny? C'est une
dans une recherche continuelle de toutes sortes de plaisirs, dont plaisante chose d'etre hérétique pour cela 1 Je croyais bien qu'on
jamais le moindre remords n'a interrompu le cours. Tous ces exces fUt damné pour n'avoir pas de bonnes pensées, mais qu'on le soit
me faisaient croire leur perte assurée, mais mon Pere, vous m'appre- pour ne pas croire que tout le monde en a, vraiment je ne le pensais
nez que ces memes exces rendent leur salut assuré. Béni soyez-vous, pas. Mais, mon Pere, je me tiens obligé en conscience de vous
mon Pere, qui justifiez ainsi les gens 1 Les autres apprennent a guérir désabuser, et de vous dire qu'il y a mille gens qui n'ont point ces
les ames par des austérités pénibles, mais vous montrez que celle qu'on désirs, qui pechent sans regret, qui pechent avec joie, qui en font
aurait crues le plus désespérément malades se portent bien. O la bonne vanité. »
voie pour etre heureux en ce monde et en l'autre 1 J'avais toujours L'idée centrale contre laquelle Pascal lutte dans ce fragment de
pensé qu'on péchait d'autant plus qu'on pensait le moins a Dieu. Mais la quatrieme Lettre provincia/e est bien cette idée de liberté morale
ace que je vois, quand on a pu gagner une fois sur soi de n'y plus qui porte atteinte, a son avis, a l'intégrité, a la pureté des notions
penser du tout, toutes choses deviennent pures pour !'avenir. Point de de bien et de mal : c'est par une honteuse déformation intellectuelle,
ces pécheurs a de mi, qui ont quelque amour pour la vertu ; ils seront destinée a apaiser la bonne conscience morale que Pascal, homme
tous damnés, ces derni-pécheurs. Mais pour ces francs pécheurs, tragique, execre, que nous introduisons de force cette extravagante
pécheurs endurcis, pécheurs sans mélange, pleins et achevés, l'enfer idée de liberté au sein du mal et du bien, sans voir que le mal est en
ne les tient pas : ils ont trompé le diable a force de s'y abandonner. fait une ignorance du bien, comme si le péché était une sorte de
« Le Bon Pere, qui voyait assez clairement la liaison de ces consé- résistance au désir du bien, résistance non exempte, probablement,
quences avec son príncipe, s'en échappa adroitement; et, sans se d'un certain « masochisme » moral 1 L'idée de choix, indispensable
facher, ou par douceur ou par prudence, il me dit seulement : Afin a la morale, est irrecevable en psychologie : nous ne pouvons,
que vous entendiez comment nous sauvons ces inconvénients, admettre, hélas, que l'homme qui agit bassement choisit sa bassesse
sachez que nous disons bien que ces impies dont vous parlez seraient en connaissance de cause. Hélas, car cette attitude, mystérieuse s'il
sans péché, s'ils n'avaient jamais eu de pensées de se convertir, en fut, aurait cependant le privilege de nous expliquer le mal et la
ni de désirs de se donner a Dieu. Mais nous soulenons qu'ils en onl bassesse, de nous libérer du caractere tragique qui l'entoure réelle-
lous, el que Dieu n'a jamais laissé pécher un homme sans bri donner aupa- ment : l'irresponsabilité. Les hommes du mal ne s'expliquent plus,
ravanl la vue du mal qu'il va faire, el le désir ou d'éviler le péché, ou au mais le mal est élucidé : on ne comprend certes pas comment des
moins d'implorer son assislance pour le pouvoir iviler (1) : et il n'y a hommes peuvent refuser Dieu, mais on comprend ce que c'est que
que les jansénistes qui disent le contraire. le mal : un refus coupable de Dieu. Des lors, le probleme est réglé,
on peut fermer le dossier et dormir tranquille a condition toutefois
[1) C'est moi qui souligne. (N. d. A.) de bien oublier ce détail, qu'il n'existe pas d'homme pour faire
44 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L' « IRRECONCILIABLE >> ET L' « IRRESPONSABLE » 4~

ce mal tel qu'on l'a défini. On ne peut rendre compte d'une fas;on la liberté humaine, affirme pourtant le péché origine!, done une
satisfaisante du mal, moralement, qu'en niant, non pas théorique- sorte de responsabilité fondamentale, et inhérente a la nature de
ment, mais bien elfectivement, qu'il y ait des hommes qui fassent le I'homme), est toujours une interprétation abusive qui nie la donnée
mal, qu'en niant que le mal existe 1 La réalité tragique est toute purement tragique : le surprenant par essence. La responsabilité
dilférente : lorsqu'un homme se conduit selon la générosité, ce n'est humaine lave le tragique de son élément incompréhensible et surpre-
pas qu'il choisisse le bien confre le mal, mais seulement qu'il est nant par essence, done de son élément le plus tragique.
généreux, ce qui est beaucoup plus diffidle a comprendre et absolu- Remarquons que cette idée de l'irresponsabilité est liée a une
ment inadmissible pour un homme moral. De meme, lorsqu'un attitude religieuse, si on épure le mot « religion » de toute considé-
homme agit bassement, ce n'est pas hélas, qu'il choisisse la bassesse ration morale, c'est-a-dire si nous lui restituons son vrai sens...
contre la grandeur, ce qui nous expliquerait tout, mais c'est qu'il Quel est l'élément religieux de la tragédie grecque, par exemple,
est bas. O mystere, difficulté insurmontable pour !'esprit, mais si ce n'est cette vision fulgurante qu'elle donne de la mort de l'idée
qu'il vaut cependant mieux admettre, quelq~e soulfrance que nous de liberté ? Il convient de réfuter id ceux qui se sentent disposés a
puissions en ressentir, plutót que de nous mettre d'accord avec nier que la tragédie grecque soit l'affirmation de la notion d'irres-
notre esprit en niant la réalité du phénomene que nous essayons de ponsabilité, et qu'au contraire elle affirme, par un paradoxe génial,
comprendre. la liberté humaine face au fatum, face a son destin tragique. Il faut
On voit que Pascal met en question la notion fondamentale, peut-etre se méfier quelquefois de ces« géniaux paradoxes » auxquels
paree qu'indispensable, de la morale chrétienne, et pose un des on a recours pour donner de fausses explications, contraires a la
problemes les plus graves qu'il soit donné a l'homme de se poser, nature tragique des phénomenes dont on prétend rendre compte.
question qui déborde largement du cadre des idées de péché et Que la tragédie grecque affirme la grandeur humaine, certes, et nous
de grace inhérents au christianisme. Ce probleme n'est autre que le verrons bientót pourquoi, mais qu'elle affirme la liberté de l'homme,
probleme des rapports entre les valeurs et la morale : est-il possible voila ce qu'il est absolument impossible d'admettre. A ceux qui
d'admettre en meme temps la valeur et la liberté ? Le mal, le bien, l'affirment, je recommande la lecture de pieces comme les Ellménidu
appartiendraient-ils au monde de !'irresponsable ? Seraient-ils des ou r:Edipe roi. Toute leur grandeur, toute leur noblesse religieuse
notions dénuées de tout fondement moral? L'homme n'est-il done proviennent de cette idée tragique que la liberté au tragique n'est
pas responsable de sa grandeur ou de sa faiblesse ? pas; voila la définition meme de l'instinct religieux chez un Eschyle
La révélation tragique nous enseigne d'une fas;on définitive ou un Sophocle : la mort de l'impie instinct moral qui prétend
la ruine de cette idée de liberté en affirmant l'irresponsabilité totale pouvoir asseoir la liberté s~r le tragique. L'idée religieuse est la mort
de l'homme en matiere morale, entendons dans le domaine des de l'idée de liberté : au lieu de cette responsabilité humaine alaquelle
valeurs. Nous retrouvons ici, de nouveau, le bien-fondé de notre nous croyons dans notre impiété, voici que se révele l'irresponsabilité
affirmation initiale que seul connaissait le tragique celui qui se divine, et voici que nous nous découvrons infiniment plus grands,
gardait d'interpréter hativement : l'idée de la responsabilité morale, maintenant que nous savons que nous ne sommes pas libres 1 D'ou
superfidelle ou profonde (comme chez Pascal qui, s'il n'affirme pas provient cette grandeur, cette impression de gravité divine qui
46 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L' « JRR:bCONCJLIABLE >> ET L' « IRRESPOP<SABLE » 47

accompagne notre vision de la mort de l'idée de liberté ? La source n'en meurs pas, alors tu as droit a voir enfin la réalité de ton etre :
de cet élevement tragique résultant de l'idée d'irresponsabilité, tu es assez courageux pour qu'on te montre qw tu es. On dit assez
est double : nous nous découvrons une valeur religieuse et une que l'essence de la responsabilité consiste a avoir le courage de voir
responsabilité nouvelle, que nous allons essayer d'expliquer. les choses telles qu'elles sont : qui ne voit que la plus grande respon-
L'origine de cette valeur religieuse révélée par l'irresponsabilité sabilité humaine consiste a accepter de contempler son image dans
est aisément discernable : elle est liée anos valeurs. En effet, constater toute sa pureté, l'image de l'homme irresponsable ? Qui ne voit
en nous-memes des valeurs dont nous nous découvrons irrespon- que l' homme « responsable», l'homme moral n'affirme constamment
sables, c'est nier que l'homme soit un facteur suffisant pour en sa responsabilité que pour échapper a la seule profonde responsabilité
rendre compte, c'est done qu'el/e.r dépauent infiniment /'homme. Quelle est humaine : contempler d'un ceil fort la vision du tragique de !'irres-
la plus grande valeur, celle que l'homme obtient par sa lutte et son ponsable ? N'est-il pas clair que l'homme « responsable» fuit devant
mérite, ou celle qu'il a rec;ue sans l'avoir aucunement méritée? Je la réalité, devant l'etre du tragique, qu'il veut oublier, par son
réponds sans hésiter que c'est la secor.de; en tout cas, il est indis- obsession de responsabilité, qu'il refuse de piloter la barque dans
cutable que cette derniere est plus religieuse que la premiere, je veux la tempete et préfere se noyer en affirmant que la tempete n'est pas?
dire qu'elle établit une liaison nouvelle entre les valeurs de l'homme L'idée de responsabilité au tragique n'est-elle autre chose qu'un
et un príncipe supérieur, inhérent a l'homme, mais indépendant de naufrage de l'homme : le naufrage moral ? N'est-il pas clair que
sa volonté. si le tragique est et se définit précisément par cette notion d'irrespon-
Quant a cette responsabilité nouvelle dont l'homme, au contact sabilité, l'homme qui affirme la responsabilité fuit en fait devant la
du tragique irresponsable, se découvre investí, elle est liée, au responsabilité essentielle de l'homme, qu'il refuse d'etre homme?
contraire, aux éléments tragiques de notre vie (mort, solitude, Et ils parlent de leurs péchés, de leur bassesse, ils s'accusent de leur
bassesse) ; en s'en découvrant irresponsable, l'homme découvre faiblesse, ils courbent la tete sous un mal nécessaire et lié a leur
une responsabilité nouvelle qui se définit par le fait qu'il assume misere, un mal mérité dont ils revendiquent avec courage et humilité
soudain un role beaucoup plus difficile qu'auparavant. Quelle est la la responsabilité 1 O les paisibles hommes que voila, ó la belle
responsabilité fondamentale de l'homme? Qu'est-elle, sinon le cou- tranquillité d'ame 1 Qu'ils souffrent tranquilles : ils ne sauront jamais
rage d'assumer toutes les situations, quelque tragiques qu'elles ce qu'est la responsabilité, la responsabilité face au tragique de
puissent etre, sinon la force de répondre oui lorsque le tragique lui !'irresponsable; ils se sont démis de leur responsabilité d'homme;
demande s'il accepte d'etre homme, meme si les conditions sont ils ont été incapables de tenir leur role, le role divin que le dieu,
les plus affreuses qu'il se puisse imaginer, - la question de la présumant de leurs forces, leur avait prescrit 1Et ce sont ces hommes
responsabilité dans son essence meme. Consens-tu a rester homme qui se prétendent religieux, qui s'en prennent a notre « orgueil »,
dans le naufrage de l'idée de responsabilité ? Peux-tu vivre dans a notre « absence de sens religieux », nous qui avons eu la force
un destin vierge de toute responsabilité, et de la part de toi-meme, d'etre a la hauteur du role religieux que nous propose le tragique l
et de la part du dieu ? Te seos-tu la force de faire face a un mal Nous preterions le flanc a ces attaques, nous ne serions pas
qui ne résulte de nulle culpabilité ? Si tu acceptes cette idée, si tu véritablement religieux, si nous n'ajoutions pas al'idée de l'irrespon-
<48 LA PHILOSOPHJE TRAGIQUE

sabilité de l'homme l'idée de celle du dieu, si nous nous considérions


comme les victimes irresponsables d'un mal responsable, face auquel
nous ne pourrions que relever la tete et essayer de tenir bon. Notre
conception du tragique est di~érente. Il est done temps a présent
de dire ce que nous pensons de l'attitude « héroique » face au tragique 1 m
et de donner notre troisieme et derniere caractéristique : !'indis-
pensable.
LE TRAGIQUE
EST << L'INDISPENSABLE >>

t. LA F~TE

Irréconciliable et irresponsable : ainsi avons-nous dé6ni le


tragique. De l'appréhension claire, sans réticence, de ces deux
caracteres tragiques, dépend la réception du troisieme caractere
tragique, qui s'en déduit nécessairement, mais seulement si l'on a su
contempler l'irréconciliable et !'irresponsable de la fac;on dont
nous venons de le décrire, c'est-a-dire, respectivement « saos peur
et sans reproche »...
Ce troisieme et essentiel caractere tragique acheve de nous faire
comprendre comment la notion de chute a été abusivement employée
par la morale chrétienne - volée, en quelque sorte, a des fins anti-
tragiques. La chute, au seos moral du mot, est 1'explication du tragique,
c'est-a-dire sa justification : qui ne comprend que vouloir justifier
le tragique, c'est éliminer le tragique, tel du moins que nous l'avons
défini? Et j'en arrive a mon essentielle définition du tragique :
le tragique, c'est d'abord ce qui nous permet de vivre, ce qui est le
plus chevillé au corps de l'homme, c'est l'instinct de vie par ex~
lence, puisque aussi bien, saos tragique, nous ne pourrions pas vivre :
nous n'estimerions pas qu'il vaut la peine de vivre, si la voie tragique
so LA PHILOSOPHIE TRAGIQUB LE TRAGIQUE EST « L'INDISPENSABLE » p

nous était bouchée. Aux caractéristiques de l'insurmontable et de est scellée de nouveau sous le charme de l'enchantement dionysien :
!'irresponsable, il faut ajouter celui de !'indispensable. Toute tentative la nature aliénée, ennemie ou asservie, célebre elle aussi sa réconci-
d'expliquer ou de justifier le tragique, effort blasphématoire par liation avec son enfant prodigue, l'homme. Spontanément, la terre
excellence et qui sonne a mes oreilles comme le plus vilain son de offre ses dons, et les fauves des rochers et du désert s'approchent
cloche qu'il puisse etre donné a l'homme d'entendre, revient done a pacifiques. Le char de Dionysos dispara1t sous les fleurs et les
élirniner le tragique daos sa caractéristique essentielle : la joie couronnes : des pantheres et des tigres s'avancent sous son joug... »
tragique; ou, plus simplement : la joie. « Alors l'esclave est libre, alors se brisent toutes les barrieres rigides
C'est la grande gloire de Nietzsche que d'avoir été le premier a et hostiles que la misere, l'arbitraire ou la « mode insolente >> ont
mettre l'accent sur ce trait fondamental de l'histoire de la vie de établies entre les hommes. Maintenant, par l'évangile de l'harmonie
l'homme, trait que toutes les psychologies ignoraient ou voulaient universelle, chacun se sent, avec son prochain, non seulement réuni,
ignorer... que la joie doit etre recherchée, non dans l'harmonie, réconcilié, fondu, mais encore identique en soi, comme si s'était
mais daos la dissonance l Que l'optimisme était recul devant la vie, déchiré le voile de Mala et, comme s'il n'en flottait plus que des
le pessimisme, enthousiasme a la vie l Encore faut-il comprendre lambeaux devant le mystérieux Unprimordial. Chantant et dansant,
ce que signifie pour Nietzsche, le « pessimisme » : l'antithétique de l'homme se manifeste comme membre d'une communauté supéneure :
tout sentiment d'optimisme, certes, mais non pas cet affreux spectre il a désappris de marcher et de parler et est sur le point de s'envoler
vide de substance que les tenants de l'optinusme mettent sous le a travers les airs, en dansant. ))
nom de « pessimisme »; et ce, non pas paree qu'ils mentent systéma- Examinons maintenant quelle est la vision de l'homme tragique :
tiquement, mais bien paree qu'ils voient vraiment ce fantóme livide, « ... L'homme dionysien est semblable a Hamlet : tous deux ont
paree que c'est leur seule fac;on, a eux, de se représenter le pessi- plongé daos l'essence des choses un regard décidé : ils ont vu, et ils
rnisme. sont dégoutés de l'action, paree que leur activité ne peut rien changer
Le sommet de la pensée nietzschéenne, ce qu'il y a chez elle a l'éternelle essence des choses, il leur para1t ridicule ou honteux
d'irréfutable, de définitivement inassimilable a toute dialectique que ce soit leur affaire de remettre d'aplomb un monde disloqué.
morale, doit etre recherché dans son premier livre, !'Origine de la La connaissance tue l'action, il faut a celle-ci le mirage de l'illusion
Tragédie, dont la pensée-lumiere, la pensée ma1tresse, est cette analyse - c'est la ce que nous enseigne Hamlet; ce n'est pas cette sagesse
fameuse de l'instinct dionysien : cette idée puissante du tragique, du abon compte de Hans le reveur, qui, par trop de réflexion, et comme
pessimisme, liés a la robustesse, a la force vitale, a l'instinct de vie; la par un superflu de possibilités, ne peut plus en arriver a agir; ce
source de désenchantement et de la tristesse, du dégout de vivre, n'est pas la réflexion, non l - c'est la vraie connaissance, la vision
est l'optimisme, la source de la joie est le pessimisme. de !'horrible vérité qui anéantit toute impulsion, tout motif d'agir,
Examinons avec Nietzsche les deux visages de l'homme dyoni- chez Hamlet aussi bien que chez l'homme dionysien. Alors, aucune
sien, de l'homme tragique. consolation ne peut plus prévaloir, le désir s'élance par-dessus
Voia d'abord ce qu'il ressent au moment de sa vision tragique : tout le monde vers la mort et méprise les dieux eux-memes; l'exis-
~ Ce n'est pas seulement l'alliance de l'homme avec l'homme qui tence est reniée et avec elle le reflet trompeur de son image daos
J1 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUB LE TR.AGIQUE EST « L'INDISPENSABLE » B

le monde des dieux ou dans un immortel au-dela. Sous l'influence súr que tous les autres « acteurs » humains se sont éclipsés, qu'il
de la vérité contemplée, l'homme ne pers:oit plus maintenant de oe subsiste en nous plus aucune valeur de nature a lui faire injure,
toutes parts que !'horrible et l'absurde de l'existence; il comprend plus aucune trace « d'inessentiel » : que nous nous sommes défaits
maintenant ce qu'il y a de symbolique daos le sort d'Ophélie; de tous nos « habits de jour », idées « sérieuses », idées superficielles 1
maintenant il reconnait la sagesse de Silene, le dieu des forcts : D n'y a pas de fete le matin. Les matinées sont tout juste bonnes
le dégout lui monte a la gorge. )) pour les messes, ou a la rigueur pour les conférences scientifiques,
Comment les sentimenls de l'homme tragique s'accordent-ils les meetings politiques : pour les « petites » fetes. Ce ne sont pas
avec sa vision? C'est cet apparent paradoxe qu'il nous appartient pour elles que nous revetons nos plus beaux habits, nos véritables
maintenant d'essayer d'expliciter, et, ce faisant, de montrer pourquoi, ~< habits du soir », nous, les hommes tragiques. Nous les réservons
en quoi, la troisieme caractéristique de la notion de tragique est pour nos fetes a nous, celles qui célebrent le culte du mystere de
l'idée d'indispensabilité. l'homme et de la vie, et qui ont lieu invariablement le soir, quand
D'ou vient cette joie tragique? De ce que le tragique, en tant toutes les lumieres des hommes se sont éteintes et laissent briller la
qu'insurmontable et irresponsable est définitivement affirmé - affirmé seule lumiere de l'homme : qu'y a-t-il de plus transportant que cette
in aeterno. Avant d'essayer de rendre compte de ce mystere tragique, nuit et ce silence de nos fetes ? Cette nuit pleine, ce silence plein
reconnaissons au moins que ce mystere existe. Je soutiens que de tout ce que l'on a rejeté : la soudaine inanité de tout ce qui nous
nous réservons nos meilleurs moments pour l'affirmation du mythe préoccupait dans le jour révele, a elle seule, la valeur exclusive de
tragique : a preuve, nos fetes. tout ce qu'on méconnaissait l'instant d'avant, comme si la voix
Qu'est-ce que l'homme en Jite? Au théatre, au bal, au concert, du silence de l'inessentiel laissait enfin entendre, par la seule force
a la guerre meme si l'on veut, partout ou il y a des hommes dont les de son silence, la seule musique de l'essentiel.
uns sont spectateurs, les autres « en scene », partout ou il y a l'union Notre fete, c'est d'abord ce silence, ce sont d'abord tous ces
d'un silence et d'une voix, l'union d'une nuit et d'une dartl, partout hommes réunis qui se taisent : on tousse aux messes, on tousse aux
ou on a le sentiment confus mais puissant, qu'on célebre en commun conférences, on tousse aux réunions, personne ne tousse a nos
le culte du mystere de l'homme, on trouvera l'homme en fete. Alors fetes. Ce silence, cette nuit, qui pourrait jamais en scruter la profon-
la seule clarté apparait, alors la seule voix se fait entendre, paree que deur ? Qui pourrait jamais la troubler avec ces idées misérables et
daos la nuit qu'on pourrait appeler la nuit de l'inessentiel, seuls restent ces discussions plus pitoyables encore que notre fete a reléguées
en vedette l'homme et son mystere, et le silence « plein » des hommes ce soir dans l'ombre et le silence, que notre fete a annihilées, dont
n'est la que pour trahir leur adhésion commune. Se peut-il qu'on elle a révélé avec évidence la non-existence daos notre monde de
ne resseute pas tout ce qu'une assemblée nocturne, ce qu'un théatre l'etre de l'homme, le moindre étre comme dirait Platon. Oui, ils
autour d'une scene ou un peuple autour d'une estrade sur laquelle reprendront la parole demain, mais ils doivent se taire, ce soir :
on danse, comportent de grandeur, d'enivrant? Le jour n'est pas nos splendeurs nocturnes ne sont pas pour eux. Et ces quelques
propice a la révélation de telles splendeurs, le mystere humain, instants pendant lesquels ils sont réduits au néant sont les seuls
jaloux de ses prérogatives, ne consent a appara1tre que s'il est vrais instants de l'homme, ils constituent la raison d'etre de tous
54 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUB LE TRAGIQUE EST « L'INDISPE.NSABLE » 55

les instants. Car, le croirait-on, maintenant que toutes les préoc- le silence : voila ce que ne comprendront jamais ceux qui parlent.
cupations ont cessé de nous préoccuper, maintenant que tout ce qui Deux amis qui se parlent ne sont plus des amis : ils ne sont arnis
faisait l'intéret de notre vie du jour et qui nous intéressait abusivement que daos le monde de l'apparence, dont le laogage est un assez
est abolí, tout ce qui faisait le « sérieux » de la vie, - voici que peut fidele traducteur... Mais que de ehoses sont di tes daos notre silence l
appara1tre maintenant la gravité 1 Impossible d'espérer que notre Écoutons-le, notre silence : « L'esclave est libre, se brisent toutes
joie est légere, sans conséquence pour les « hommes sérieux ». les barrieres rigides et hostiles que la rnisere, l'arbitraire ou la
Voici que l'homme se sent soudaín important, digne, grand, noble, « mode insolente » ont établies parmi les hommes. Maintenant, par
de poids : il n'est plus question de sourire. Quoi ? Devant cette l'évangile de l'harmonie universelle, chacun se sent, avec son
allégresse générale, au sein de cette joie qui nous possede, pas un prochain, non seulement réuni, réconcilié, fondu, mais encore ideo-
geste de joie ? Des visages graves et immobiles, voila le vraí visage tique en soi... »
de l'homme en fete. Qu'on ne se méprenne pas sur la densité de nos Le seul líen entre les hommes est le líen qu'on ne dit pas, les
fetes. Qu'est-ce que ce sérieux qui échappe totalement au monde hommes seront toujours les uns pour les autres des compagnons de
du sérieux ? S'irnaginait-on na!vement que l'abolition du sérieux silence. On commence seulement a se comprendre lorsque l'on
n'était que gaité, que légereté? Ne savait-on pas qu'en le supprirnant, cesse de parler, et un seul mobile est suffisaot pour nous faire cesser
on ne faisait que restituer la gravité, cette immense gravité humaine de parler : la révélation tragique. Et voici ce qui explique que notre
étouffée par la légereté et l'insouciance des soucis sérieux, philoso- fete est une communion humaine : on s'y taít; et ce qui explique
phiques, religieux, scientifiques, socíaux, que sais-je ? - que ces qu'on se taise a nos fetes : on y contemple le tragique.
soucis sont pour nous, les hommes en fete, la plus pure des insou- Comprend-on maintenant que le tragique nous apparait claire-
ciances ? Le plus léger des bavardages, comparé a notre muet ment comme la condition meme de toute communion ? Point de
dialogue? silence avant le tragique, et point de communion avant le silence.
Mais regardons notre humble fete : ne voit-on pas la profondeur Supposons par exemple que deux arnis n'aient jamaís connu entre
du souci dont sont empreints ces danseurs ? Que, si nous sommes eux le silence, il faudraít attendre la mort d'un des deux pour qu'ils
graves, c'est qu'ils nous parlent d'une histoire infiniment plus connaissent enfin leur amitié (1) et soíent vraiment amis, car pendant
importante que les autres, quí nous concerne infiniment plus ? que l'un meurt, l'autre se tait.
Que nous sommes tellement attentifs et recueillis, tellement a Mais eux, les hommes du jour, les hommes de la parole, appren-
l'aguet de leurs révélations que tout le reste s'est tu, que nous dront-ils jamais les splendeurs de la nuit et du silence ? Sauront-ils
sommes graves, paree qu'enfin ils ont cessé de nous parler, hélas, jamais que le silence ne se répand que pour mettre fin aux faux
beaucoup trop légerement de nous-memes ? bruits de l'homme, que la nuit n'est la que pour mettre dans l'ombre
Notre gravité recueillie est habitée par les hommes en fete. ce qui doit etre mis daos l'ombre, paree que saos irnportaoce?
Nous qui nous découvrons tous « en fete » ce soir, pendant ces
quelques instants privilégiés, nous sommes une méme jéte. Notre (1) A supposer que l'amitié existe dans notre monde tragique : et pcut-Hre
silence est aussi communion, il n'y a d'autre communion que par precisément, n'existe-t-ellc que la.
LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE LE TRAGIQUE EST « L'INDISPENSABLE » 57
s6

Sauront-ils jamais que le jour, il y a des hommes plongés dans Qu'on se rappelle ce que nous disions de la bassesse : ne voit-on
un monde; que la nuit, il n'y a plus de monde, il n'y a plus d'homme pas que ce qu'il y a de tragique, c'est l'automausme, et que peu
individue!, plus rien ne reste que l'homme, comme nous le dit importe qu'il soit « comique >> ou « tragique », puisqu'il est toujours,
Nietzsche. Que chacun se sent avec son prochain, non seulement par essence, le tragique lui-meme ? - daos la mesure ou il est la
réuni, mais encore identique en soi, identique en l'homme ? Sauront- ¡urprise par euence.
ils jamais ce qu'on apprend a nos fetes? L'automatisme du pere en colere qui réprimande son fils, chez
Mais tout ce que nous disons de notre silence et de notre gravité Moliere, est de meme essence que celui de l'homme traqué par la
ne doit pas faire oublier qu'ils ne constituent que la moitié de notre mort... soit; mais le mystere subsiste : on voit bien que dans un
fete, moitié indissoluble de son complément : la voix qui parle daos cas, on rit; dans l'autre, on frémit; et que, par conséquent, l'inter-
notre silence et qui provoque notre silence, la clarté qui surgit des prétation de l'automatisme est tres différente : dans la comédie, il y
ténebres, mise en valeur par les ténebres, la révélation du culte du a consentement au destin; dans la tragédie, effroi mystique devant
mystere de l'homme, comme nous disions en commenc;:ant. le destin. La comédie réconcilie l'homme avec l'homme, la tra-
Révélation tragique, bien sure, mais la comédie est-elle tragique ? gédie le déchire... Erreur 1 Dans les deux cas automatisme, et
Les éclats de rire, cette gaité, cette bonne humeur, tout cela est-il consentement a l'automatisme : il y a volonté joyeuse d'automa-
tragique? tisme, enthousiasme collectif, meme si nous sommes au creur de
Se peut-il que l'on ignore la profonde analogie entre le rire la solitude, devant cette idée enivrante que la liberté et sa fadeur
et le tragique ? Ne voit-on pas que la communion tragique est n'étaient qu'illusion, que mauvaif réve... Deux aspects si l'on veut :
la meme qu'il s'agisse d'une comédie ou d'une tragédie? Que dans l'aspect sublime, et l'aspect heureux, la part du dieu qui donne le
les deux cas, le voile se déchire, l'inessentiel est aboli ? Ne voit-on tragique et la part de l'homme qui l'accepte; l'imposition du tragique
pas que le rire est d'essence tragique ? Que le rire est une joie, un par le dieu met l'homme dans le sublime, son consentement généreux
enthousiasme en face d'un tragique affirmé dans toute sa pureté ? a cette donnée inévitable donne toute sa signification et toute sa
Un consentement enthousiaste, et un contentement au tragique ? plénitude a son rire.
Que le rire est amoureux de ce dont il rit, c'est-a-dire du tragique? Deux aspects, mais pas deux interprétations. Une seule joie,
Aussi rit-on a nos fetes : on s'y libere du « seas » mesquin et puissante et irrésistible, la joie tragique. Nous sommes libérés de
superficie! que nous attachons a nos pensées et a nos actes, paree l'illusion que nous avions d'etre les pilotes de notre navire, d'avoir
qu'on y découvre que l'homme n'est pas libre et que, par conséquent, a tracer nous-memes notre route, car nous étions mécontents de
le « seas >> de notre finalité de jour vole en éclats : sur ce point fonda- notre pilotage. Non que nous nous brisions sur des écueils ou que
mental, tragique et comique sont exactement identiques, ils éclairent nous nous égarions dans les ténebres ; nous savions fort bien nous
l'homme avec la lumiere enivrante de la néceuité. Comportement piloter, mais le pilotage était ennii.Jeux.•.
automatique du mari jaloux ou comportement automatique du héros Qu'est-ce done que cette liberté abolle par notre fete? Pourquoi
tragique aveuglé par son destin, soudain completement apart de la était-elle ennuyeuse ? Pourquoi nous parait-elle maintenant fade,
liberté : ce sont deux aspects d'une meme réalité. fade pour l'homme? Je réponds : ennuyeuse, fade, inhumaine, la
,s LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE LE TRAGIQUE EST << L'INDISPEf\;SABLE » S9

liberté (de pilotage) l'est pour homme paree qu'elle est une absence pressenti ce qu'il pouvait y avoir de tragique et d'inassimilable a
de finalité priori/aire. Mille directions possibles pour l'homme du route dialectique optimiste dans une doctrine qui prechait l'inchan-
jour, mille finalités envisageables, et pour toutes, une égale liberté, geable, le bien-fondé du désaccord ; que Candide ait été écrit cortlrt
soit un égal manque de nécessité. Une seule finalité pour notre le tragique. L'hypothese de « ne ríen devoir ni pouvoir changer »
homme en fete : la révélation tragique; plus de place pour une fait horreur a Voltaire, luí qui ne vit que de progres et de change-
autre finalité, une autre destinée, non seulement possible, mais ment, meme si elle émane d'un optimisme un peu court. L'homme
encore souhaitable 1 Qu'adore-t-on a nos fetes contre la fadeur de (Leibniz) n'est peut-etre pas dangereux, l'idée l'est en puissance :
nos idées de jour ? On y contemple l'accord du seul possible avec elle peut conduire a l'insurmontable, a l'idée tragique ... aussi Voltaire
le seul souhaitable. V oila des merveilles qui ne sont pas pour eux, a-t-il tót fait de ridiculiser cet « optimisme ». Mais y a-t-il quelqu'un
les hommes sérieux, les hommes « dignes », les hommes vulgaires. qui ne sache que Candide est un livre IJIIIgaire, la définition de la fausse
L'accord du seul possible avec le seul souhaitable, pour eux, élégance, celle qui est au service d'une pensée plate et mesquine et
c'est Leibniz, c'est l'optimisme, auquel ils répliquent allegrement qui, de surplus, lutte sournoisement et avec mauvaise foi ?
par une fadaise (Candide, par exemple) ou vertement et moralement Qu'apprend-on dans Candide? Que tout n'est pas bien, entendons,
par ce qu'ils prennent pour une affirmation tragique, qui croit que la situation de l'homme n'est pas confortable et sure, hélas ...
contredire notre affirmation « oprimiste » ! Est-il besoin de dire que Vraiment, nous voila en plein tragique 1 Comme nous sommes loin
le tragique avec lequel ils répliquent a notre noblesse est un tragique de notre allégresse nocturne et du véritable tragique, celui que l'on
a bon marché, en fait un optimisme déguisé? Que lorsqu'on combat contemple dans l'enthousiasme et la joie 1
« l'optimisme » de notre accord tragique, c'est en fait le tragiqm que Comprend-on maintenant la gravité de nos fetes? Qu'on y rie
l'on y subodore dont on prend peur et que l'on combat? Car notre ou tremble, de toute fas:on, on quitte la fadeur de cette idée d'une
accord entre le seul possible et le seul souhaitable, cela signifie pour finalité libre. Nous autres, nous célébrons la mort de cet idéal :
eux la mort de toutes les idées de progres et d'utilité, la mort de aussi sommes-nous joyeux et allegres, si graves et si légers en meme
toutes les activités, la mort de tous les livres sérieux 1 La mort, paree temps, si graves paree que nous prenons conscience de notre ónalité
que notre accord n'est pas réconciliation entre l'homme et sa condi- et entrons soudain au cceur de notre raison d'etre, si légers,
tion, mais accord entre l'homme et le tragique : deux adversaires qui paree que nous sommes libérés de toutes ces idées alourdissantes
s'estiment et se jugent dignes de lutter l'un contre l'autre... Voila qui nous obligeaient a ramper et nous interdisaient d'accéder a
un accord qu'ils ne sauront jamais comprendre. Et cette réconciliation notre niveau. Nous sommes délivrés des cha1nes que la médiocrité
entre l'homme et sa condition, n'est-ce pas l'optimisme, et n'est-ce nous imposait. Nous nous réjouissons d'avoir enfin retrouvé cette
pas la leur raison d'etre, leur raison d'agir, atous ceux qui s'indignent finalité prioritaire que la peur et !'incapacité voulaient parvenir anous
contre notre optimisme? N'est-ce pas la le mitux revé par Voltaire, faire oublier. Libres ? Mais nous sommes infiniment plus que cela 1
le progres continuel du bien et de la civilisation? Et c'est cette Et ils disent que la liberté est notre caractéristique métaphysique,
sorte d'hommes la qui prétend nous apprendre, a nous, le tragique ? ils ont le front ... Mais que les hommes « libres » aient done un peu
Je ne serais pas surpris qu'en écrivant Candide, Voltaire ait de pudeur et de respect d'eux-memes, sinon ils ne conna1tront
6o LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE LE TRAGIQUE EST « L'INDISPENSABLB >> 61

jamais ce que c'est qu'un homme en fete 1 :f:tre libre, qu'est-ce done, ils se mettent en valeur l'un par l'autre ... L'homme se définit, au
pour eux? Tres exactement, c'est n'etre rien, j'entends etre pour rien, contact du tragique, par l'homme tragique, celui qui dompte et
etre a rien. La liberté n'est pas une définition de valeur, une idée impose non pas le silence, mais la considération : paree qu'ille tient
véritablement métaphysique : c'est meme l'idée la plus antiméta- toujours en respect, ne consent jamais a s'avouer vaincu et a courber
physique que je connaisse. Supposons qu'il y ait un jat11m, un le front. Quel ennemi pour l'homme que le tragique, mais quel plus
pourquoi de l'homme : a quoi sert la liberté, quelle est sa contenance graod ennemi encore pour le tragique que l'hornme 1
face a sa fin supérieure ? Elle est libre, disent-ils, de refuser sa fin Voici la finalité prioritaire que l'on découvre dans nos fetes, et
supérieure ?... Vraiment? Je n'en crois rien. ]'en appelle encore a voila pourquoi on y est si heureux, si attentif : un beau duel et
Pascal la-dessus : on ne refuse pas Dieu, ceux qui le contestent oe un bel ennemi, dont la puissance infinie nous révele notre puissance
savent certainement pas ce dont ils parlent. De toute fa~on, s'il y a infinie, puisque nous y résistons, puisque nous ne sommes pas
une fin supérieure, une voie royale pour l'homme, et que leur liberté encore morts 1 Car nous devrions etre morts, écrasés, depuis long-
existe, elle ne serait que cette puissance biscornue susceptible de temps : notre constatation de non-déces, qui est au creur de notre
détourner l'homme de ce qu'il adore... il faudrait faire de cette fete, nous ouvre des horizons infinis sur notre propre valeur : voila
puissance « ignoble » le pourquoi de l'homme, le reveodiquer comme qui est enivrant, voila pourquoi on est grave a nos fetes, meme
le bien le plus cher, s'en enorgueillir? au sein du rire. Mais limitons la puissance de notre ennemi : notre
Supposons l'hypothese contraire : point de fin supérieure, point puissance et notre valeur tombent du meme coup. Et voila pourquoi
de destinée prioritaire pour l'homme. Mais alors, ne voit-on pas qu'il je dis que les hommes de la liberté manquent de respect devant eux-
oe subsiste rien de l'homme et que, des lors, la liberté fooctionne memes, ou, sinon devant eux-memes en particulier, du moins
a vide ? Exactemeot comme un moteur qui serait condamné a oe devant l'homme en général sur lequel ils appliquent abusivement
jamais tourner a la vitesse qui lui convient. L'homme dans le désert cette malheureuse idée de liberté. Car, s'ils sont vraiment libres,
est libre d'aller dans n'importe quelle direction, puisqu'il n'y a rieo alors ils ne luttent pas, eux, contre cet ennemi sublime, la nécessité?
nulle part. Ils n'ont pas, devant eux, constamment et totalement, le tragique?
Libérés de cette liberté, nous admirons dans nos fetes ootre Hélas, alors, quels sont leurs titres ? Contre qui luttent-ils ? Contre le
adversaire, la nécessité, et l'enthousiasme nous emporte d'avoir mal, contre le péché ? contre l'ignorance ? contre la société ? Ne
a lutter et de po11Voir lutter contre un tel adversaire, un adversaire voient-ils pas que ce sont la de pales adversaires, en comparaison,
a notre mesure, paree qu'infiniment au-dessus des possibilités de non seulement du nótre, mais aussi d'eux-memes? Ne sont-ils done
défense d'une hypothétique liberté. C'est que nous avons des possi- pas en mesure de lutter contre un ennemi plus coriace qu'il leur
bilités de défense bien autrement étendues que ne pourraient le faille le déguiser et lui donner les atours anodins et rassurants du
soup~onner les « hommes libres » et que nous sommes heureux, en mal, du péché, d'une mauvaise organisation de la cité ou d'une
quelque sorte, qu'on oous donne l'occasion de les essayer, de les paresse du savoir ? Ne voient-ils pas toute la déchéance, toute la
découvrir. C'est pourquoi il y a entre l'homme et le tragique des fadeur qu'il y a a lutter contre un adversaire plus faible, un adversaire
rapports comparables a ceux de deux adversaires qui s'estimeot; qu'oo a véritablement désarmé, en affi.rmant avec imprudence la
62 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE LE TRAGIQUE EST « L'INDISPEJ\.SABLE » 6~

liberté, ce qui revient a nier l'adversaire dans son essence : la néces- Pour comprendre ce que c'est gue l'ivresse tragique, alors il
sité. Corneille a écrit sur ce sujet un fort beau vers, malheureusement faut voir qu'ils ont de la mort une conscience infiniment plus aigue
trop connu pour que je le cite ici : il y est question de la fadeur d'une que dans le reste de leur vie, que dans les situatrons lragiques de fail;
victoire obtenue contre un ennemi qui ne serrut pas de la meme et je rappelle ce que je disais en commens;ant : il n'y a pas de srtualions
force ... tragiqucs. Leur pere, leur amie, eux-memes, meurenl beaucoup plus
La nécessité supprimée, le tragique prend l'aspect vide et décoloré en cet instant qu'au moment de leur mort. J'entends qu'ils savent
d'un mal inexplicable. Mais peut-etre les hommes libres sont-ils infi.niment plus ce que c'est que la mort, que lorsqu'ils verront leur
tellement coincés dans leur idée du mal qu'ils ne peuvent pas meme pere mourir sous leurs yeux, que lorsqu'ils mourront eux-memes.
comprendre qu'on en parle comme de quelque chose de puéril, de On ne manquera pas de m'adresser des objections, peu m'importe a
léger, d'inconsistant? Alors, ils ne m'entendront jamais. Car, si moi qui sais que les hommes « libres » ne savent pas ce que c'est
nous sommes graves et heureux en voyant ces danseurs, c'est qu'un homme en fete.
paree qu'ils sont le signe d'une finalité supérieure et tragique, L'idée de liberté amenuisait notre destin, mais voici que ce soir,
paree qu'ils condamnent sans appel ces fades conceptions de la dans l'admiration et le respect de nos spectateurs, il se révele lui-
liberté. Chacun de leur pas semble dire : voyez, je suis marqué par meme sous son vrai visage : il est horrible, sans concessions. L'idée
le destin et la nécessité, je ne saurais etre d1fférent de ce que je suis, de liberté nous amenuisait, mais Yoici que nous nous révélons a
aller ni plus a droite, ni plus a gauche, en vérité il faut que je sois nous-memes sous notre véritable éclairage : nous sommes grands,
ainsi; est-il possible de se sentir plus digne, plus grand, plus valeu- généreux, sublimes ... Aussi sommes-nous en fete; aussi rien ne
reux? Je joue en ce moment le seul jeu qu'il me soit vraiment nous parait-11 maintenant plus horrible que ce que recherchent sans
donné de jouer, et cette limitation me fait m'apprécier moi-meme, cesse les hommes sérieux, hommes du jour : la méconnaissance de
moi qui 11urais pu etre libre... Mais alors, je n'aurais pas connu !'horrible, la négation de !'horrible, la méconnaissance de nous-
l'ivresse de me mesurer avec un destin. memes. Ils nous feraient horreur, mais nous ne sommes guere
Nous admirons ces danseurs et en ressentons une fierté d'exister, disposés a songer a eux, en ce soir de fete ! Nous qui rions, nous qui
par ce que nous savons, par leur allégresse tragique, qu'ils savent tremblons, de toute fas;on, une seule chose existe désormais pour
que l'allégresse n'esl pas pour /'homme . et voila, je l'ai dit, la seule nous, nous ne sommes pas en état d'entrer dans le domaine de la
source véritable d'allégresse; nous les aimons paree qu'ils ont, au discussion, nous qui sommes maintenant dans le domaine de l'etre,
moment de leur danse, la révélation aigue, beaucoup plus aigue du positif, aux sources memes de la vie ! La moindre de nos pensées,
que dans les autres moments de leur existence, qu'ils sont éphémeres désormais, sous-entend, consciemment ou inconsciemment, la
et mortels, que leurs peres sont morts, qu'eux-memes vont vielllir, connaissance tragique et l'acceptation de se mesurer avec lui ... Le
que peut-etre l'amie avec laquelle ils dansent en ce moment périra moindre de nos éclats de rire sous-entend : j'accepte et prends acte du
demain d'un accident. Notre fete, c'est la révélation subite du tragique, avec ses trois caractéristiques maitresses : irréconciliable,
tragique: c'est le voile du bonheur quise déchire ... et voila pourquoi irresponsable et indispensable. Cet indispensable qui me souleve de
nous sommes si joyeux 1 joie en cet instant ... Et je n'ai jamais été si grand, si digne, si con6ant
64 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE LE TRAGIQUE EST « L'INDISPENSABLE » 6s

en moi-meme, si heureux de vivre. Je découvre ma finalité, ma voie « Comment !'horrible et le monstrueux, matiere du mythe
véritable; mon rire meme est la preuve de ma victoire et de ma force ttagique, peuvent-ils susciter une joie esthétique ?
sur ce tragique avec lequel je me mesure. Car enfin, je ri.r, moi qui « Ici, il est nécessaire de nous élever résolument jusqu'a une
suis en face du spectre de l'absurde, qui suis directement aux prises conception métaphysique de l'art et de nous rappeler cette propo-
avec l'automatisme, la nécessité tragiques. Le fait que cet absurde sition précédemment avancée que le monde et l'existence ne peuvent
anti-humain me fasse rire, ne signifie-t-il pas l'affirmation de ma paraitre justifiés qu'en tant que phénomene esthétique, auquel
propre finalité : je suis capable de rire, ou d'apprécier dans le sublime, sens le mythe tragique a précisément pour objet de nous convaincre
le spectacle convaincant et définitif de l'horreur de l'absurde, insur- que meme !'horrible et le monstrueux ne sont qu'un jeu esthétique,
montable, je le sais;j'en !Hi.r el poHr toHjoHr!. Je suis au moins aussi joué avec soi-meme par la V olonté dans la plénitude éternelle de
fort que ce destin qui m'accable et m'enthousiasme dans le meme son allégresse. Ce phénomene primordial et difficile a concevoir de
moment : je luí parle d'égal a égal; quelles ne sont pas ma joie, ma l'art dionysien acquiert directement une rare évidence et est immé-
confiance en ma force, en ma valeur, en ma raison d'etre 1 diatement per~u dans les merveilleuses propriétés de la diuonance
Hommes sérieux, pretres, philosophes, savants, sauront-ils mruicale; comme aussi d'ailleurs, la musique, juxtaposée au monde
jamais ce que c'est que l'homme en fete? est seule capable de donner l'idée de ce qu'il faut entendre par
justificatton du monde en tant que phénomene esthétique. La joie
suscitée par le mythe tragique et la jouissance que procure la disso-
2.. LA DISSONANCE nance dans la musique ont une origine identique. L'instinct diony-
siaque, avec sa joie primordiale en face meme de la douleur, est
Quittons maintenant cette évocation nocturne et essayons de la commune matrice d'ou naquirent la musique et le mythe
nous représenter plus calmement notre ivresse : la fete s'est terminée, tragique.
la nuit a pris fin, le jour est venu et, avec lui, ce monde des raison- « Grace au truchement musical de la dissonance que nous avons
nements et du sérieux : il nous faut faire maintenant reuvre de philo- appelée a notre aide, le probleme complexe de l'effet tragique n'est-il
sophe et essayer de rendre compte de fa~on plus démonstrative de pas notablement éclairci ? Nous comprenons done enfin ce que cela
notre paradoxe tragique : que notre fete était la fete du tragique, veut dire, pour la tragédie, de vouloir contempler et en meme temps
que le plaisir et l'ivresse que l'on y ressentait résultaient de la contem- d'aspirer au dela de cette contemplation; ce qu'il nous faudrait
plation pure et totale du tragique dans tous ses raffinements. caractériser, a l'égard de l'emploi artistique de la dissonance en
Nietzsche a vu, dans !'Origine de la Tragédie, le seul biais par disant que nous voulons entendre et qu'en meme temps nous aspirons
lequel on pouvait introduire le probleme : la comparaison du plai.rir au dela de ce que nous entendons. »
aH tragit¡Ht et du plaisir esthétique aJa diuonance f!IH!Íca/e; le paradoxe Nietzsche ne s'explique guere davantage sur ce paradoxe de la
esthétique étant, si l'on veut, un exemple particulier d'une vérité merveilleuse dissonance; on pourrait dire qu'il constate plus qu'il
plus générale. Voyons comment Nietzsche s'explique lui-meme n'explique,- disons d'ailleurs tout de suite que l'essentiel était de le
sur ce poiot dans l'Origint de la Tragédie : reconnaltre, et que toute explication est condamnée a !'avance a
66 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUB 67
LE TRAGIQUE EST « L'INDISPENSABLE »

etre incomplete, incapable de rendre compte du mystere tragique nous avons pris conscience de notre accord perdu et de la perfection
tout entier, en quelque sone injérieure au mythe. passée; notre dissonance nous a aidés a éclairer cette perfection
Pla~ons-nous cependant en face du probleme : comment rendre dans toute sa splendeur, mais nous n'en prenons que plus conscience
compte du plaisir a la dissonance en musique ? Qu'est-ce que la de l'insurmontable, nous sommes encore plongés daos le seul
dissonance ? La notion de « dissonance », quí remplace au terme tragique de l'insurmontable... Mais plus nous nous élevons vers le
de mon étude la notion de « surpnse », répond a la troisieme et deuxieme palier, plus nous approfondissons l'insurmontable et
essentielle caractéristique tragique : !'indispensable... 11 suffit de plus nous en sommes pénétrés et oppressés. C'est au paroxysme de
songer a l'utilisation de la d1ssonance dans la musique moderne, l'accord perdu que nous sommes pres de quitter l'insurmontable.
au seos de cette utilisation, pour comprendre en quoi la dissonance Le deuxieme accord, que nous révele la dissonance, correspond
humaine est indispensable. a notre accession a ce second palier tragique, qui signifie la double
Quel est le sens de la dissonance en musique ? Elle met en conquete du sens de !'irresponsable et de !'indispensable. La note
valeur l'accord parfait, et cette vérité musicale n'est que le reflet étrangere a l'harmonie me fait aussi gouter l'accord dissonant
d'une vérité plus profonde, une vérité philosophique. Mais la disso- en tant qu'accord diuonant. Tout le mystere tragique est renfermé daos
nance ne met pas seulement l'accord en valeur, elle est aussi la cette expression banale du langage musical - expression pourtant
rlvélation de l'accord : l'accord est inconnaissable sans dissonance, si extraordinaire, si paradoxale, si l'on veut bien se donner la peine
l'accord est inconnaissable en tant que seul accord. d'y réfléchir - : l'accord dissonant... Diuonance fondamentale, paree
Ne nous méprenons pas sur le sens de cet accord : en fait, il faut que la révélation de l'irresponsabilité a fait voler en éclats la derniere
distinguer deux accords. 11 y a d'abord l'accord fondamental. Encore chance de l'anti-tragique, la derniere possibilité de justification.
une fois réjouissons-nous d'employer les mots dans tous leurs sens Accord fondamental paree qu'au moment meme ou la responsabilité
(ici a la f01s le sens esthépque et phllosophlque), signe de joyeux et la justification sont mortes, au moment ou l'insurmontable a
augure pour la pensée philosophique. Cet accord fondamental, achevé de faire table rase autour de luí, a surgí une nouvelle valeur
cette harmonie primitive, nous l'appellerons l'harmonie. Nous ne qui éclipse tout le reste : l'accord entre l'homme et la dissonance,
pouvons, en toute rigueur, écrire que la dissonance est indispensable l'homme amoureux de sa propre dissonance !
pour la connaltre. Ce qui est certain, c'est qu'elle est indispensable
a nous la révéler en tant qu'harmonie perdJie. Harmonie + Dissonance = Accord tragique
Nous pouvons done écrire : Et nous voici arrivés au bord du mystere de la vie, la ou tout
impose le respect, dans le sanctuaire meme du dieu 1 Nous voici
Harmonie + Dissonance = Révélation de l'harmonie perdue
en présence et en possession de l'accord tragique, expression mira-
Mais la n'est pas le seul accord que nous révele la dissonance et culeuse s'il en est. Ce n'est pas lorsque nous fuyons le tragique,
il reste maintenant a expliquer ce que j'entends par auord áiuc,1111nl. ce n'est meme pas lorsque nous le surmontons - ce qui revient
Nous sommes, pour le moment, dans le voisinage du deuxieme toujours a le nier, car le tragique est ce qui, d'aucune maniere que ce
palier tragique (!'irresponsable), sans y étre encore tout a fait : soit, ne peut etre surmonté, mais qui ne peut etre qu'adoré -, c'est
68 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUB LE TRAGIQUE EST « L'INDISPENSABLE ,. 69

lorsque nous sentons et affirmons le tragique que nous communions l'expliquer, constatation tragique, s'il en est. D'ou son ivresse :
a la vie 1 C'est alors que nous sommes transportés par la voix du il se sent plus fort que la vie, la vie est trop petite pour lui. 11 est
dieu. C'est alors que nous saisissons le secret de la vie. « Homme, enchatné, mais il se moque de sa chaiae, il la réfute par sa propre
pressens-tu ton créateur? », s'écriait Nietzsche. C'est alors que l'on valeur, sans pouvoir cependant l'óter... et c'est heureux car s'il le
pressent et entend la voix du créateur: « Je n'ai trouvé qu'un moyen pouvait, il se trouverait en harmonie avec la vie, il ne ferait plus
de te faire vivre, c'est de créer un monde tel que tu puisses y adorer saillie, il n'exploserait plus, il serait banal, il serait heureux 1 Siegfried
et y etre perpétuellement enthousiasmé, et je n'ai trouvé qu'une est plein de vie paree qu'il réfute la vie : sa joie est une joie tragique.
source d'enthousiasme sans lassitude, saos désabusement,le tragique 1 C'est lorsque nous sommes en état de diuonance que nous
J'ai voulu trouver une ivresse telle que tu ne puisses te désenivrer connaissons la joie et le sens de la vie, par l'intermédiaire de l'accord
jamais, j'ai voulu pour toi des fetes saos lendemain... un trésor tragique qui implique la pleine possession de deux certitudes
que tu ne puisses jamais te lasser de contempler. Pour donner a fondamentales, d'une part de l'irre.rpon.rabilitl de la chute (c'est-a-dire
l'homme une ivresse de joie inépuisable, j'ai du dépasser toutes les la dissonance poussée au bout d'elle-meme), et d'autre part de la
joies humaines, et j'ai inventé le tragique. Aussi, je te dis : tu aimes nlceuité de cette épouvante tragique pour que la vie ait un seos
la vie ? tu veux dire (( oui )) ala vie de tout ton etre ? Alors sache dire et que s'instaure le regne de l'homme.
toujours non aux joies de la vie, car ce non est le seos meme de la Pour les musiciens : rl, fa, la, c'est l'harmonie. Si bémol c'est
v1e. » le tragique. Ré,Ja, la, .ri bémol, c'est l'accord dissonant, c'est l'homme.
Je vais préciser ma comparaison musicale en faisant une allusion Telle est la « justification du monde comme phénomene esthétique »
précise a un accord musical en particulier. Au premier acte de dont revait Nietzsche.
Siegfried, lorsque Siegfried forge son épée, l'accord principal est Aussi notre attitude humaine fondamentale est-elle une reconnai.r-
un accord parfait majeur en ré, auquel est adjoint un .ri bémol étranger .rance face au tragique. J'emploie le mot, comme tous ceux auxquels
al'harmonie. Cet accord est le type meme de ces accords dissonants je tiens, dans son sens total. Reconnaissance, paree que :
qui révelent non seulement l'harmonie fondamentale, mais bien x) On reconnait le tragique, il ne paratt plus étranger.
et surtout le stimulant de la dissonance, qui transforme un accord z) On a pour lui de la gratitudt.
de bonheur en accord d'ivresse et d'mthou.ria.rll/e : c'est Siegfried Reconnaissance au tragique : la réponse au signe du dieu. Se
daos toute la certitude de son instinct de vie, auquel ríen ne résiste. reconnaitre dan.r le tragique, voici le mot supreme et l'aboutissement
« Son épée, illa forgera; le dragon, ille vaincra », résume Mime en de notre étude du tragique. Voila notre critere de la valeur. J'ai
le regardant a l'ouvrage. Certes, il vaincra tout cela et bien d'autres défini le tragique (révélation irréconciliable, irresponsable et indis-
choses, car il possede le secret de la vie, il est a l'abri de toute décep- pensable); je définis maintenant l'homme par la reconnaissance daos
tion, puisqu'il fonde son assurance sur une conception tragique : il le tragique. Non que les « problemes >> que souleve le tragique soient
se sent sur paree que dissonant, paree que dlbordant sur son cadre. résolus par son attitude de grace, car alors il n'y aurait plus de
Débordant de vie, cela veut dire pour lui, déborder .rur la vie, cela tragique 1 Mais une assurance est donnée : le tragique est a la taille
signifie que la vie dle-meme est incapable de le contenir et de de l'homme, est a la mesure de l'homme.
70 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE LB TRAG¡QUE EST « L'INDISPENSABLE » 71

Remarquons bien que j'ai parlé toujours d'irresponsabilité, et ces deux états, nous devons reconnattre un phénom~ne dionysien

non de gratuité. L'irresponsabilité, l'absurde si l'on veut, n'implique qui, toujours et sans cesse, nous révele l'assouvissement d'une joie
aucunement la gratuité; au contraire, elle est la révélation du seos. primordiale, dans le jeu de créer et de détruire le monde indi-
Je voudrais essayer d'achever d'expliciter !'admirable paradoxe vidue!.»
pour la premiere fois énoncé par Nietzsche dans !'Origine de la On voit quelle est l'essence du phénomene tragique, dyonisien :
Tragédie, et mystérieusement abandonné, ou presque, dans ses en meme temps contempler avec joie le donné et aspirer a quelque
livres suivants : que si l'optimisme est signe de décadence et perte chose d'autre que le donné. Nietzsche ne va pas plus loin. Il n'y a
de l'instinct vital, le pessimisme tragique est, lui, la seule source d'ailleurs pas a aller plus loin, l'analyse esthétique me semble ici
de la joie. Paradoxe de surface, en réalité expression exacte de ce définitive. Mais je voudrais montrer que l'on peut trouver une
qu'il y a de plus profond chez l'homme. Mais Nietzsche ne fait que interprétation éthique de ce phénomene esthétique.
l'affirmer en l'appuyant principalement sur des raisons esthétiques : Ma pensée est que le tragique est la seule chose de l'homme qui
toutes les pages de !'Origine de la T ragédie consacrées a la description de résiste au soups:on du graluit, qui nous affranchit une fois pour toute
ce paradoxe esthétique sont magistrales et je m'en voudrais d'y ajouter de l'éventuelle question : « A quoi bon ? » 11 est la seule réalité
un seul mot. Je voudrais m'attacher ici directement au paradoxe qui ne supporte pas l'reil inquisiteur et critique; il est a lui-meme,
logique et essayer de montrer que, meme sur le plan du raisonnement, pourrait-on dire, son propre dieu, c'est-a-dire qu'il se suffit a lui-
on peut et doit affirmer l'excellence de la position nietzschéenne; meme, qu'il ne sollicite ni ne nécessite aucune réponse a part, autr.e
bref, qu'elle se démontre dans une certaine mesure; que l'on peut que son seul contenu tragique. Le tragique est étranger a toute mise
éclairer ce que Nietzsche présente comme le mystere tragique : en question et a toute lassitude, par cela meme qu'il est un scandale
mystere sacré, insurmontable et inexplicable. Il y a un fondement dont la pointe acérée ne cesse de nous torturer, un scandale perma-
éthique a ce « paradoxe » du tragique et Nietzsche n'a pas tout nent. Notre enthousiasme tragique, a supposer qu'il soit, ne peut
dit dans son analyse de l'instinct dionysiaque dont la page suivante etre done que permanent.
nous donnera une idée précise : Mais pourquoi done, en quoi, le tragique nous apporte-t-il
« Grace au truchement musical de la dissonance que nous une (( réponse )) définitive et saos faille a toute interrogation humaine
avons appelé a notre aide, le probleme complexe de l'effet tragique désabusée ? Puisqu'il ne donne aucune réponse, qu'il n'accepte
n'est-il pas notablement éclairci? Nous comprenons done enfin ce aucune interrogation humaine, puisqu'il ne fait, au contraire, que
que cela veut dire pour la tragédie, de vouloir contempler et en souligner l'absence de réponse, et pour toujours ?
meme temps d'aspirer au dela de cette contemplation; ce qu'il 11 faut prendre garde que l'on fait généralement un contresens
nous faudrait caractériser, a l'égard de l'emploi artistique de la sur la signification de l'idée de désabusement. Admettons que
dissonance en disant que nous voulons entendre el qu'en meme temps nous l'homme est dans l'état de désabusement; quelle est sa question,
aspirons a11 de/a de ce que nous entendons. Cette aspiration vers l'infini, quel est son grief fondamental ?
ce coup d'aile du désir, au moment ou nous ressentons la plus haute A n'en pas douter, c'est une mise en question de sa propre
joie de ·la claire perception de la réalité, nous rappellent que, dans existence, de son existence en tant qu'individuelle, et non pas une
1% LA PHILOSOPHJE TRAGIQUE LE TRAGIQUE EST « L'INDISPENSABLE » n

question générale et « intellectuelle » sur la valeur de la vie. Sa la vie ? >>, paree qu'il est l'affirmation de la valeur humaine considérée
question est : est-ce que je vaux la vie ? et non pas : la vie vaut-elle en elle-meme; il est le signe, la raison d'etre de sa propre estime.
la peine d'etre vécue? 11 définit la valeur; l'homme qui se découvre tragique se découvre,
Ici se pose un grave probleme de méthode : les théoriciens du du meme coup, valeureux, paree que le tragique répond sans hésiter :
suicide pechent souvent en ceci qu'ils oublient que la mise en « Non, je ne vaux pas la vie, car je vaux infinimenl plus. » Qu'est-ce
question n'est jamais de la vie, mais bien de soi, pour cette simple qui révele l'abime entre l'homme et la vie ? Le tragique, paree qu'il
raison que lorsqu'il y a estime de soi, il ne saurait y avoir suicide, établit une incompatibilité enivrante. Telle est la clef du mystere
quelle que soit par ailleurs « !'estime » dans laquelle on tient la vie entre l'homme et sa vie, paree qu'il donne la prime a /'homme dans
et les possibilités, les conditions de vie qu'elle laisse au soi. Saos cette incompatibilité, que c'est la vie qui emprisonne, puisque
doute, le dialogue du suicidé laisse rarement apparaltre que ce dont l'homme est le plus grand : tension tragique de tous les instants,
il désespere, au fond, c'est de soi; que les raisons dont il enrabe son puisque le contenu est plus grand que le contenant, - et malheur a
geste (gratuité, absurdité de la vie, etc.) en masquent mal la raison ceux qui se ramenent aux dimensions de leur contenant. Ce qu'ils
profonde : « Je ne vaux pas la vie. » appellent « leurs justes dimensions » 1
Qu'on se pénetre bien de ce retournement psychologique indis- Nous voila en présence du grand paradoxe tragique : la valeur
pensable si on veut comprendre le mécanisme de la lassitude, de de la vie. L'homme tragique l'affirme, il s'en sert comme d'un
l'a quoi bon. C'est l'homme et non la vie, qui est la raison de son argument décisif contre toute espece de philosophie morale et anti-
suicide. Se suicider, c'est désespérer de soi, non de l'homme, tragique (Nietzsche), il l'affirme, mais précisément paree qu'il est
non de la vie de l'homme. n faut une bonne dose de simplicité le seul a la nier 1 Voici qui explique notre affirmation : « Si tu veux
d'esprit pour prétendre expliquer le suicide par « la vie devenue dtre oui a la vie, sache dire toujours non, car le non est le sens meme
insupportable pour l'homme » : nous ne manquons pas, en notre de la vie. » La négation de la valeur de la vie comparée a la valeur
siecle ou les simples d'esprit sont partout respectés, de pseudo- de l'homme conduit l'homme tragique a affirmer la valeur excep-
penseurs, pour nous avoir bien analysé cette idée pseudo-tragique, tionnelle de lui-meme, a poser de lui-meme une estime prodigieuse :
idée réconfortante, optimiste et morale au fond, en un mot anti- !'estime que le prisonnier a de lui-meme par rapport aux murs sales
tragique, puisqu'elle nie tout le tragique de la réalité. Mais le suicide de sa prison; et nous savons que cette estime de soi est la définition
est toujours le fait de l'homme devenu insupportable pour lui-meme, meme de la victoire sur toutes les questions et mises en question
de l'homme qui ne s'estime plus, et non pas qui n'estime plus sa vie. de la vie : l'a quoi bon, la lassitude. C'est la le point crucial, et nous
Toute la dialectique du suicide est une dialectique de !'estime de soi. sommes ramenés a cette idée nécessaire qu'il n'y a aucune dialectique
Toutes ces questions : la lassitude, !'a quoi bon, le désespoir, entre le suicide et le tragique, mais seulement entre le suicide et
peuvent se ramener a cette idée générale : je ne m'estime plus. !'estime. C'est la l'idée fausse dont il faut se débarrasser, la donnée
En effet, si je m'estime, je ne pourrais me suicider, et c'est abusive qu'il faut savoir extirper : le suicide n'est pas une affirmation
par la que le tragique est une réponse définitive a l'a quoi bon. Il tragique. Le suicide est un aveu de vulgariti paree qu'il répond affirmati-
signifie la mort de la possibilité de la question : « Est-ce que je vaux vement a la question : est-il vrai que je ne vaille pas la vie, paree
74 LA PHILOSOPHIE TRAG.{QUB LE TRAGIQUE EST « L'INDISPENSABLE » 7'
qu'elle est trop incompatible pour moi ? La reconnaissance al'impujs- fait adopter la solution héroique, que c'est tout le contraire, que
sance, la perte avouée de !'estime de soi, par rapport aun bonheur de c'est déformer le seos du théatre de Corneille que de voir l'explication
la vie, par rapport aune vie dépassant l'homme et considérée comme de ses héros daos l'étiquette « héros cornélien »?Que c'est leur décou-
anti-tragique par essence. L'homme se tue de n'etre pas susceptible verte du tragique qui fait leur force et leur enthousiasme, qui les
d'atteindre le bonheur de la vie, ce qui ne saurait nous étonner, transforme en héros cornéliens? Car c'est l'appréhension tragique
puisqu'il n'y a pas de bonheur de la vie et que la vie est tragique qui est source de toute force et de toute grandeur, non une force
par essence. On voit que l'homme tragique s'estime paree qu'il préexistante qui permet a certains hommes doués d'appréhender le
tient la vie a plus has prix, et que l'homme suicidé se mésestime tragique. Leur force, c'est leur appréhension tragique : tout le reste
paree qu'il !'estime a plus haut prix. Pas de rapport entre le sui- en provient seulement.
cide et le tragique, mais un grand rapport, un rapport nécessaire Nous voyons maintenant un peu plus clairement le mystere
entre lucidité tragique et dynamisme vital; c'est pourquoi j'éclaire tragique : nous disons que la source de l'enthousiasme a la vie est
la paradoxe par cet autre paradoxe complémentaire : l'amour de la dans !'estime de soi, du soi qui se découvre comme valanl la vie;
vie, c'est la négation du bonheur de la vie, car le contraire de l'amour et que la source de !'estime de soi est par essence la révélation du
de la vie (le suicide), n'est autre que l'affirmation du bonheur de la tragique, qui fait que l'homme nie et ridiculise la vie. Voici done
vie, l'affirmation anti-tragique par essence... l'itinéraire tragique :
Reste a éclairer un peu ce mystere tragique : quelle est la source
de cette estime de soi; et comment cette estime de soi est le Le Tragique ~ L'Estime ~ L'Enthousiasme
lien, le nerf de la liaison nécessaire entre ces deux póles si proches (le non radical (L'hérolsme (le oui a la vie,
qu'on ne peut envisager l'un sans l'autre : le tragique et l'instinct a la vie) qui ridiculise définitif)
de joie. Le non et le oui a la vie, le oui par le non, a cause du non 1 la vie :
Tout d'abord, il nous appara1t avec évidence que la source je va~~x beaucoup
supreme de !'estime de soi n'est autre que la révélation tragique. plus que la vie)
Tout ne commence-t-il pas a s'éclaircir ? Nous avons vu que toute
perte d'instinct vital, toute baisse d'allégresse, était la résultante On voit maintenant que je ne m'oppose ainsi a la vie - je vais
d'une baisse de !'estime de soi. Et nous définissons le tragique comme jusqu'a dire qu'il faut savoir la « ridiculiser >> - que paree que je
la source inépuisable de toute estime de soi, pour cette simple considere que c'est la la seule voie de l'amour de la vie. Je tiens du
raison qu'en se reconnaissant dans le tragique, l'homme se découvre reste a cette expression paree qu'elle est, me semble-t-il, significative
hiroJ du meme coup. Le tragique est done le seul gardien du gardien d'un relournement moral que je voudrais si j'étais oprimiste, et
de la vie par excellence : !'estime. L'héroi'sme n'est pas un élément entendu, effectuer : répandre la haine et la honte sur les formules
tragique : c'est le tragique qui engendre l'héroisme, non le contraire. opposées qui traduisent l'humilité de l'homme, humilité que l'on
Songeons par exemple aux héros coméliens : ne voit-on pas que ce fonde sur les abimes qui l'environnent, sur sa petitesse, sur son
n'est nullement leur force et leur enthousiasme juvénile qui leur caractere éphémere : l'homme roseau ... Daos le duel de l'homme et
LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE LE TRAGIQUE EST « L 'INDISPENSABLE >> 77
76

subodore-t-il dans notre fierté tragique un ennemi beaucoup trop


de la vie de l'homme, je dis que c'est le premier qui a le dessus sans
conteste possible : l'homme ridiculise son adversaire, le combat se au-dessus de ses forces, et se résout-il a l'éviter de peur d'etre battu?
termine par un non-lieu. Plus la vie, plus les conditions d'existence Est-ce qu'au contraire il méconnalt fondamentalement le seos
de l'homme amenuisent l'homme, plus elles se ridiculisent du fait uagique, ignore-t-i! meme l'existence d'une fierté tragique, abso-
meme qu'elles amenuisent quelque chose qui les dépasse infiniment, lument incompatible avec une fierté « stoi'que »? Je pencherais de
sur quoi elles n'ont qu'une prise apparente. Tout ce qu'elle peut faire, préférence pour la seconde hypothese : je pense que le chrétien,
tout ce qu'elle fait, c'est le faire mourir : mais, soyons-en bien quand il veut se représenter la fierté (le péché d'orgueil... ), ne peut
persuadés, ce n'est pas J.a une réfutation 1 Il n'y a pas a en avoir s'empecher de se représenter une fierté qui ait quelques rapports
honte, c'est le meilleur aveu de son impuissance; c'est la gifie pater- avec sa propre pensée, qui lui soit compréhensible; et qui, par consé-
nelle incapable de répliquer aux arguments du fils rebelle. C'est quent, ignore ce qui lui est incompréhensible par essence : la joie au
uagique. Pauvres chrétiens 1 On reconnait leur valeur a la valeur
pour l'adversaire, une solution désespérée : c'est un quasi-suicide
de la part de la vie; un renoncement a la victoire, un aveu de défaite. de leurs ennemis : toujours des ennemis faciles, presque d'accord.
Aussi y a-t-illieu d'etre enthousiaste a la vie, de se sentir a son Et l'on s'imagine avoir surmonté l'objection de la fierté humaine
aise dans ses étroites limites : elle est vaincue, elle le sait, nous en lorsqu'on a démontré, ce qui, soit dit en passant, n'est pas bien
sommes les maitres. Nous sommes toujours ramenés a notre apparent difficile, l'inanité d'une morale fondée sur l'idée d'un fier défi au
destin. Révolté, chrétien, ou indifférent : nulle autre expectative, il
paradoxe : nous savons etre a l'aise dans les limites de la vie, nous
qui en ressentons le caractere tragique, paree que nous sommes faut choisir. Voila qui est rassurant : il faut choisir, nous dit-on,
les seuls a avoir senti a quel point ces limites nous serrent jusqu'a entre chrétien gelé, chrétien chaud, ou chrétien tiede. Ne nous
l'étouffement; et que, ce faisant, nous avons ridiculisé la vie et oous étonnons pas qu'ils ignorent le tragique, qu'ils se méprennent
nous en sommes rendus mattres ... Nous avons avee elle des rapports systématiquement sur sa signification : en fait, le christianisme est,
non pas certes une déclaration (ils sont beaucoup trop habiles pour
d'homme a femme : nous la possédons par le mépris.
Mais cependant, prenons garde que ces expressions de« ridicule », cela), mais bien un perpétuel état de guerre contre tout ce qui fait
de « mépris » n'induisent en erreur quant a la signification de notre obstacle a l'idée de péché : contre certains, il vaut mieux lutter
héroisme : qu'on voie dans notre enthousiasme au tragique une ouvertement; il en est d'autres qu'il est plus prudent d'ignorer.
fierté héroique qui releve la tete. Rien n'est plus éloigné de nos Dans son Traité du Désespoir, Kierkegaard donne un bon exemple
de cette méconnaissance haineuse de la fierté tragique : au sommet
conceptions que cette attitude et, en vérité, c'est pitié que le christia-
oisme ait toujours vu dans l'homme révolté contre les dieux, l'homme des attitudes anti-tragiques, qu'il étudie, il étudie l'idée « du déses-
poir ou l'on veut etre soi-meme, ou du désespoir-défi ». Laissons-le
fier par excellence, le seul véritable ennemi sur le plan de l'orgueil.
Ainsi Pascal qui croit que les deux póles extremes opposés a la pader :
« Par sa révolte m~me cootre l'existence, le désespéré se fiatte
pensée chrétienne sont Montaigne - trop humble - et Épictete
- trop orgueilleux. Que signifie une telle méconnaissance de la d'avoir en main une preuve contre elle et contre sa bonté. 11 croit
l'etre lui-meme cette preuve, et. comme illa veut etre, il veut done
véritable fierté ? Est-ce une méconnaissance voulue : le christiaoisme
78 LA PHJLOSOPHJE TRAGIQVI:. LE TRAGIQVE EST « L'INDISPEI\SABLE » 79

étre lui-meme, oui, avec son tourment ! pour, par ce tourment méme, ~tre recherchées sous ces mots. Pour comprendre notre hérolsme
protester toute la vie. Tandis que le désespoir-faiblesse se dérobe tragique, tl est nécessaue de bten distínguer les deux paliers différents
a la consolation qu'aurait l'éternité pour lui, notre désespéré démo- de l'idée de dtssonance : d'une part, la dissonance nécessaire a la
niaque n'en veut non plus ríen savoír, mais pour une autre raison : prise de conscíence tragique, celle dont nous venons de parler;
cette consolatíon le perdrait, elle ruíneraít l'objection générale et d'autre part, l'ivresse tragtque elle-méme, qui n'est nullement
qu'il est contre l'existence. Pour rendre la chose par une image, dissonance, mais le plus sublime des accords entre l'homme et son
supposez une coquille échappant a un auteur, une coquílle douée destin. Telles sont les deux dtssonances qu'un Kierkegaard, par
de conscience - qui n'en seraít peut-etre pas une au fond, mais, exemple, confond abusivement pour parvemr a ses fins chrétiennes,
a tout prendre de tres haut, un trait íntégrant de !'ensemble - et c'est··a-dire a sa négation de l'idée hérolque, paree que rebelle. Mais
qu'en révolte alors contre l'auteur, elle luí défende par haine de la nous détestons les rebelles 1 Nous dtsons qu'ils ne comprennent rien
corriger et lui jette, dans un défi absurde : non ! tu ne me bifferas au tragtque, puisqu'ils disent que l'hérmsme est une soluuon seule-
pas, je resterai comme un témoin contre toi, comme un témoin ment pour l'homme, une solution contre la Provídence 1 Nous disons
que tu n'es qu'un píetre auteur ! » que notre hérolsme se reconnait dans une Provrdence héroique faite
Ce texte présente l'avantage de nous présenter de fas;on claire pour lui : pas la moindre tensíon entre son hérolsme et sa conditíon,
et précise le sommet de la pensée chrétienne - la pensée du péché - au contratre un accord, une sorte de compréhension mutuelle qui
en matiere de fierté : non pas leur propre idée de la fierté (qui réside, fait le fond de la merve1lle tragíque, de notre ivresse: cette compréhen-
on le sait, dans l'hurnilité), mais l'idée de la fierté la plus grande qu'ils sion qut est la définition de notre homme en fete ! Et l'on vient ici
puissent imaginer. Pour eux, point d'autre fierté que la fierté rebelle, parler de fierté quí releve la tete 1 On ose quahfier d'orgueilleuse
que la fierté-défi : pour eux, la Providence étant liée a l'idée du et d 'tmpudente notre attltude héroi:que 1 Alors que nous sommes
péché, une doctrine qui nie le péché, comme notre instinct tragique, plongés, non pas certes dans l'humilité, dans les péchés, mais dans
ne saurait étre que rebelle a l'idée de la Providence, que tension le plus profond respect, dans l'adoration d'une Providence tragique
entre l'homme et la Providence, comme SJ l'tdée de grandeur humaine dont nous prenons conscience qu'elle est le btenfa.tt supréme accordé
entralnait fatalement l'idée de petitesse du dieu, comme si, a grande a l'homme, qu'elle est ce qui le rend possible, ce qui lui permet
a:uvre, il fallait petit créateur. Pour parler le langage chrétien : d'avoir pour lui cette estime généreuse dont prétendent le priver les
l'auteur de l'homme-coqu1lle qui affirme sa dissonance, son tragique, chréuens; cette estime quí lui permet d'affirmer une fois pour
est un mauvais artisan, mais celui de l'homme humilié et crasseux toutes cette vérité enivrante : « Je vaux la víe. » Comprend-an que
est un die u infiniment bon et infiniment puissant... notre estime pour nous-mémes est d'abord une révélauon de /'estime
Nous rendons compte de cette fausse interprétation de l'héroisme pour la providence ? Que nous affirmons dans l'allégresse notre
tragique, considéré comme tension entre l'homme et la Providence, tragique paree que nous savons qu'il n'est qu'une partie du grand
pour préciser ce qu'est, en réalité, la signification de notre mépris, tragtque qui nous fait vivre ? V énération, adoratwn, amour, respect,
de notre ridicNiisation de la vie, puisque ces formules sont venues sous voila ce qu'est notre orgueil, notre hérolsme tragique 1 Nous ne nous
ma plume. Nulle idée de tension, aulle idée de rébellion, ne doivent considérons pas comme ces malheureuses coquilles de Kierkegaard,
LE TRAGIQUE EST « L'INDISPENSABLE » 8I
LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE
So

nous nous considérons comme de merveilleuses réussites d'un t9ut Un tel sentiment nous paratt etre une ingratitude ou une surdité
totale al'égard du dieu. Nous prétendons, au contraire, que l'homme
plus merveilleux encore 1
Replongeons-nous daos notre fete, et voyons en quoi consiste en présence du tragique tel que je l'ai défini ne peut manquer d'etre
frappé par une concordance secrete, mais fondamentale et certaine
notre héroisme tragique. Devant ce peuple qui danse, nous avons
entre ses exigences et son destin tragique. Je viens de définir les
dit que notre ivresse avait sa source daos une soudaine compré-
hension tragique : tout a coup, nous savons, nous comprenons rapports entre homme et destin tragique par des rapports d'homme
a femme, j'ai parlé du mépris, il faut aussi tenir compte de l'amour...
qu'ils vont mourir, que cette jeune filie qui s'élance vers son
Je dirai meme qu'il éprouve, a n'en pas douter, un sentiment de
compagnon demain sera certainement morte. A ce moment,
familiarité, de vieille intimité, de vieille amitié a l'égard de ce qui
l'héroisme nous souleve d'allégresse, paree que nous découvrons
le torture : le contraire d'un sentiment de l'inconnu. Il croit décou-
qu'il valait mieux qu'il en soit ainsi, non pas paree que nous pensons,
vrir que le tragique a été fait pour luí, que le tragique est exactement
comme voudrait le faire croire Kierkegaard, que ce sort était immérité,
comme un vetement fait sur mesure : il lui va. Il découvre que le
et que par conséquent, nous pouvons relever la tete contre la
tragique a été fait a la mesure de l'homme. Il découvre que tout ce
Providence : notre héroisme est découverte, non négation, de la
qui existe ici-bas a été fait pour servir le tragique, c'est-a-dire pour
Providence. Ainsi en est-il de toute joie au tragique, de tout héroisme
servir l'homme car, en vérité, ríen de ce qui est vivaot n'est
au tragique : non soumission, non rébellion, mais découverte ...
Ne voit-on pas que devant l'échec de l'affectivité, devant l'automa- contraire a l'homme.
C'est ainsi que l'homme réagit face au tragique : tu es venu, et
tisme humain, la source de notre héroisme est exactement la meme ?
en venant tu m'as appris que je t'attendais. Les rapports tragiques
Si nous sommes joyeux en contemplant, a quelques mois ou années
sont des rapports d' amoureux. L'homme propose un bonheur, une
de distance, l'ancien objet de notre passion, si nous sommes joyeux
femme, une grandeur, quodcumque... Le tragique répond : je t~ refuse
en contemplant un homme se livrer a la plus grande bassesse, a
tout cela et te propose en retour la connaissance fondamentale d'un
l'automatisme le plus inhumain - en lisant, par exemple Balzac -
tragique insurmontable et irresponsable. Qu'en penses-tu? Et
croit-on done que c'est paree que l'héroisme qui nous emporte
l'homme pense que ce tragique luí est indispensable.
signifie pour nous la ruine du dieu ? N e voit-on pas que notre propre
L'homme dit oui, et, plus encore, a une impression de déja désiré
révélation est liée nécessairement a celle de la Providence qui nous
secretement en face de la réponse tragique : la ruonnaissance au
apprend ce que nous ne savions pas avant, du temps de notre
tragique. Reconnaissance, paree qu'il reconnatt ses supremes désirs, il
bonheur ou de notre malheur : qu'il vaut infiniment mieux etre
se retrouve homme. Reconnaissance au seos de gratitude paree que le
tragique que tout le reste au monde ? Providence, providence tragique,
tragique répond a ses désirs et les comble. La reconnaissance est
c'est toi qui avais raison : tu as transformé un homme banal en
l'expression exacte de l'attitude humaine face au tragique. Aussi ne
homme qui, enfin, va~~t sa providence, vaut sa raison d'etre; qui,
parlons-nous pas de gratuité tragique. A partir du moment ou l'homme
enfin, va~~/ la vie 1 se reconnatt daos quelque chose, comment peut-on appeler cela gratuit,
Aussi des sentiments qui nous sont étrangers, celui qui l'est
m eme si e'était précisément daos la gratuité ? - si la gratuité était
le plus est de trouver une discordance entre le tragique et l'homme.
LE TRAGIQUE BST « L'IN DISPBNSABLB )) 83
8a LA PHILOSOPHIB TRAGIQUB

indispensable a la vie ? Tout au moins nous reconnaissons-nous sible; il eüt fallu inventer d'autres sophismes. Je ne résiste pas au
hommes, au seos le plus valeureux du terme, daos les éléments plaisir de faire parler Rousseau quelques instants :
irréconciliables et irresponsables de la vie par lesquels nous définissons (( J'entends dire que la tragédie mene a la pitié par la terreur;
et révérons la Providence tragique qui, en nous les révélant, nous a soit. Mais quelle est cette pitié ? Une émotion passagere et vaine
qui ne dure pas plus que l'illusion qui l'a produite, un reste de
révélé du meme coup notre propre valeur.
sentiment naturel étouffé bientot par les passions, une pitié stérile
qui se repait de quelques larmes et n'a jamais produit le moindre
acte d'humanité. Ainsi pleurait le sanguinaire Sylla au récit des
3· SIGNIFICATION DE LA TRAGÉDIE
maux qu'il n'avait pas faits lui-meme. Ainsi se cachait le tyran de
Pour se persuader de cette affection que l'homme porte au tra- Pheres au spectacle de peur qu'on ne le v1t gémir avec Andromaque
gique, il suffit d'analyser un peu sérieusement le plaisir que l'on et Priam, tandis qu'il écoutait sans émotion les cris de tant d'infor-
prend a la tragédie, j'entends le plaisir que ressent un homme sous tunés qu'on égorgeait tous les jours par ses ordres ... Si, selon la
le coup d'une passion, a écouter, par exemple, une tragédie de remarque de Diogene Laerce, le ca:ur s'attendrit plus volontiers a
Racine. La-dessus, une interprétation a systématiquement déformé des maux feints qu'a des maux véritables, si les imitations du théatre
et voilé l'essence du plaisir tragique depuis des dizaines de siecles, nous arrachent quelquefois plus de pleurs que ne le ferait la présence
depuis Aristote, et sans rencontrer d' opposition sérieuse. Depuis meme des objets imités, c'est moins paree que les émotions sont
Aristote, on avale sans broncher la pilule de l'émotion tragique plus faibles et ne vont pas jusqu'a la douleur, que paree qu'elles
fondée sur la pitié; on fait bien quelques réticences pour le théatre sont pures et sans mélange d'inquiétude pour nous-memes. »
de Corneille : pour cette occasion, on assouplit la formule, mais, Reprenons la parole a Rousseau avant que l'exaspération ne nous
en définitive, on la garde. Cette idée, c'est la xcHlotpcn<;, c'est gagne et, ce faisant, compromette la bonne marche de notre pensée
cette idée extravagante que : « la tragédie, au moyen de la pitié et de en affolant notre argumentation. Tout d'abord, je cite ces quelques
la terreur, opere la purification de semblables passions » (Aristote, phrases autant a titre de divertissement (un exemple curieux de
Poétique, VI). Il fallait qu'Aristote fO.t bien étranger au sens tragique folklore moral) que pour donner un exemple caractéristique de
des Grecs du ve siecle pour etre capable d'énoncer une semblable contresens tragique, poussé ici a un tel degré que la réfuta-
billevesée. Je renvoie sur ce point a !'Origine de la Tragédie, de tion systématique en serait trop aisée : non seulement Rousseau
Nietzsche. Je ne reviendrais pas sur cette formule absurde, disons adopte l'idée folle de la tragédie-pitié, mais tout en gardant l'idée
mieux : niaise, - le fait d'un homme qui ne connait pas du tragique, d' Aristote, il en prend le contre-pied moral et rninimise celle-ci (la
qui s'aventure sans mé6ance sur un terrain qui lui est étranger - , p1tié) a6n de la réduire, selon son but moraliste, aux modestes
si elle n'avait, par une incroyable perversion dont !'origine moraliste proportions d'une pitié modérée par le sentiment rassérénant de
n'est pas douteuse, fait fortune. A preuve, entre mille autres, ce savoir que nous ne sommes pas concernés par elle, c'est-a-dire que
la tragédie est un semblanl de pitié qui flatte notre confort. Si nous
monument d'aveuglement que représente la Ltttre a d' Alemberl :
saos cette idée de la x&.6ocpaLc;, point de Lttlr6 a d' Alembert pos- sommes plus émus au théatre que daos la vie, dit en substance
LA PHILOSOPHIE TRAGIQUB
LE TRAGIQUE EST « L'INDISPENSABLE » ss
84

l'on franchit tout en conservant sans cesse le droit de la repasser.


Rousseau, daos la derniere phrase, c'est paree que nous pouvons y
Prenons cette idée de Rousseau dans le seos le plus antithétique,
etre égoistes plus a l'aise. En vérité, il faut une bonne dose d'abrt~­
en essayant de la pousser le plus loin possible : nous serons proches
tiuement moral pour arriver a énoncer froidement pareilles contre-
de l'essence du plaisir a la tragédie. A l'attendrissement égoiste,
vérités ! substituons l'idée d'une prise de conscience d'une d11reté 11niverJelle,
On ne peut pas étre plus éloigné de la compréhension tragique
négation méme par conséquent de toute idée de pitié et d'altruisme,
que Rousseau daos ces quelques lignes. D'ou leur intéret. Mais,
mais négation aussi de tout instinct égo1ste, c'est-a-dire individualiste.
répétons-le, ces divagations seraient impossibles saos la source
Dureté universelle dont l'objet est de nous faire prendre conscience
du contresens fournie par la philosophie grecque décadente (Platon
du caractere universel du tragique (done affirmation sans recours
et Aristote), qui se reconnait a son incompréhension face a l'art :
de l'insurmontabilité et de l'irresponsabilité) et dont l'effet est de
a un phénomene esthétique, elle veut donner une explication morale,
nous transporter dans les plus hautes spheres de l'enthousiasme et
c'est la le commencement de la décadence et de la perversion systé-
matique des valeurs. Devant le tragique, elle trouve la pitié et s'en de la joie.
Avant d'essayer de rendre compte du paradoxe tragique dans
accommode, comme elle trouverait (cf. Platon, Rép11blique) le
le cas particulier de la représentation dramatique, simple illustration
patriotisme militaire pour « éclairer )) le plaisir qu'on prend a la
par conséquent de cette vérité plus générale que nous venons
lecture des belles épopées. « Éclairer ... >> Voila bien la plus sombre
d'analyser, remémorons-nous ce que nous avons vu sur l'idée
des lumieres : la « lumiere » morale ! « anti-libre >> qui émane des tragédies de Sophocle et d'Eschyle, et
S'attendrir davantage a des maux feints qu'a des maux véritables,
sur la notion de dignité, de valeur humaine, qui s'en dégage. Q11e
telle est la définition du probleme posé par l'esthétique tragique (a
la liberté a11 tragique ne Joit pa1, voila qui nous assure la grandeur
condition, bien sur, de supprimer le mot « s'attendrir », qui sent
de l'homme et son caractere divin.
facheusement la fadeur sentimentale du siecle et son incompréhension
Revenons a notre passionné qui écoute Andromaque : quelle
esthétique). La fiction thé:itrale nous accroche plus, souvent, que le
est l'explication de sa joie tragique? Pourquoi est-il heureux, au plus
tragique direct, immédiat : d'ou vient ce mystere? fort méme de sa passion, en voyant représenter sur scene l'image
Réponse de Rousseau (donnée, répétons-le, a titre folklorique) :
d'un amour dont la réalité, elle, le fait souffrir ? Pourquoi la fiction
nous sommes davantage émus paree que le tragique théatral nous
transforme-t-elle la douleur en joie ? Pourquoi, sinon paree qu'il
épargne et produit done un plaisir; son essence est de nous repré-
retrouve a la scene, affirmée dans l'universalité, une douleur qu'il
senter un tragique qui Jeraif 1an1 plaiJir 1'il étaif po11r no111-memu.
pouvait jusque-la croire liée au moi individue! et, par conséquent,
Nous faisons comme Lucrece : nous contemplons les vaisseaux
forfllile. Faisons bien attention a ceci : le mot important tSt forlllitl
qu'engloutit la tempéte, du haut de la falaise, bien a l'abri de l'écume;
la référence a l'individuel n'est la que pour expliquer l'horreur du
et s'il pleut un peu, la légere pluie n'est la que pour mieux nous suggé-
fortuit. Non que nous soyons heureux de constater par la tragédie
rer le drame. Nous pouvons fermer les yeux un instant et imaginer
que nous ne sommes pas les seuls a souffrir, que tout le monde est
que nous y sommes ... La source de cet attendrissement égoiste est la
dégustation de l'idée de 1lparation; dégustation de la rampe que
dans la ~ situation et que. par conséquent, nous n'avoas pas a
86 LA PHILOSOPHIE TRAGIQ UB z..E TRAGIQUE EST « L'INDISPENSABLE » 87

nous plaindre plus qu'un autre 1 Nous constatons par la tragé- creur du désespoir amoureux, affirme : « Ah 1 c'est ce qui redouble
clie que nous sommes « dans le meme bateau », mais cette découverte mes peines, de songer qu'elles finiront. »
n'est la source d'aucun réconfort du genre de celui que je viens de Rousseau présente id cette idée, qui dut para1tre curieuse acertains
dire. Tout au contraire 1 Il acheve de nous persuader de l'irrémé- lecteurs de l'époque, que la seule pensée qu'il pourrait venir a guérir
cliabilité du tragique : tout est tragique, il n'y a rien hors du tragique. de son amour le fait souffrir, et que rien ne le plonge plus dans
Le tragique individue!, qui est celui de notre vie réelle, est un tragique le désespoir que cette idée atroce que la consola/ion est possible. On a
relatif a nous et n'est que le reflet du tragique universel, qui est celui vu que l'idée de la consolation était aoti-tragique par essence : nous
du théatre : un tragique dans J'absolu. Nous en arrivons maintenant trouvons id que cette meme idée de consolation est source de
a l'idée essentielle : la source de la joie tragique n'a pas encore été désespoir (preuve entre tant d'autres, que le tragique, le « non »
apen;ue, - elle est difficile a surprendre. Ce qui est délicat a saisir, ala consolation, o'est pas ce qui désespere, mais bien ce qui enthou-
c'est qu'elle est recouverte par cette idée de l'absolu qui la rend siasme). Le sens du plaisir a la tragéclie doit etre recherché dans
possible, mais ne la constitue aucunement : et on s'arrete géné- cette clirection : tres exactement, il réside dans cette idée que l'hypo-
ralement a l'écorce, comme si elle constituait l'explication, le noyau these de la consolation - hypothese anti-tragique - est difinitive-
du fruit, alors que prise en elle-meme, elle n'est qu'un contre- ment écartle; car, le plus dramatique, le plus désespérant de tout
sens tragique : l'idée de solidarité dans le tragique analysée par n'est autre que cette idée, que ce sputre de l'anti-tragique: la possibilité
Schopenhauer. de l'oubli du tragique.
C'est dans une tout autre voie qu'il faut chercher le secret de la « Ah 1 c'est ce qui fait mon enthousiasme de savoir que mes
joie a la tragéclie. Souvent nous ressentons fondamentalement cette peines ne finiront pas. » La tragéclie représente l'affirmation de l'ltre
joie sans nous la représenter bien clairement; comme toutes les de la tragéclie, elle condamne par avance le prindpe d'un oubli du
choses essentielles, la joie tragique est pudique et n'aime pas etre tragique; car, assure-t-elle, la vie est tragique par essence, le tragique
regardée en face; l'explication de la joie résultant de la révélation est l'essence de la vie.
tragique qui nous apprend que le tragique relatif est devenu le tragique D'ou la sauvage joie au tragique : le spectre du gratuit est exorcisé
absolu, ne doit etre aucunement recherchée dans cet aspect totalitaire en meme temps que celui de l'oubli du tragique, car, au fond, ces
et général du tragique, mais dans une idée toute différente. Dans deux spectres sont les deux aspects de cette meme vérité fondamen-
une idée tellement profonde et essentielle a l'homme, tellement tale : si la vie n'est pas tragique par essence, et si je suis moi dans
indispensable a sa représentation des valeurs, que meme le plus le tragique, alors mon tragique est gratuit, n'a pas de raison d'etre
obsédé des moralistes ne peut en etre totalement dépourvu, si par fondamentale, mon tragique est une exception géniale, une heureuse
hasard il vient a tomber amoureux et, par la, aefBeurer le tragique... réussite, mais isolée et résultant du hasard ... et enfin, elle est coodam-
si bien que je vais m'adresser, paradoxalement, a Rousseau, pour née a l'oubli. Oui, une exceptioo humuse; il faut savoir se représeoter
nous mettre dans la clirection de l'essence du plaisir a la tragéclie, la tragéclie comme joie et le bonheur comme source de tristesse si
qu'il méconnaissait par ailleurs si totalement. on veut compreodre ce que peut etre le désespoir face a l'oubli du
Dans une des lettres de LA Nouvelk HéioiJe, Saint-Preux, au ttagique : si le tragique est un tragique exceptionnel, alors mon cas
LE TRAGIQUE EST « L'INDISPENSABLE >1 89
88 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE

précis est infiniment supérieur au reste des choses et au reste du


a la destinée, se trouver une valeur d'exception par rapport a la
valeur en général, c'est-a-dire contempler une valeur de la vie infé-
monde, je suís infiniment plus valeur que toutes choses. Je suís le
rieure a celle que l'on ressent soi, se sentir éloigné par un abtme de
seul a posséder cette valeur-la : la valeur rüide dans 1'exception, « 1'ordre
la réalité, de« l'ordre des choses », découvrir une tension insurmon-
des choses », luí, est platitude. Cette idée que la valeur réside daos
table entre sa valeur - occasionnelle - et les autres valeurs quí se
l'exception est la plus désenchantée et la plus intenable pour l'homme:
révelent irrémédiablement inférieures, voila la pire souffrance pour
elle constitue le point ultime du désespoir. On comprend bien, je
pense, le sens de cette formule: que la valeur réside daos l'exception, l'homme 1
Que l'on m'entende bien : il ne s'agit pas seulement du plus
c'est-a-dire qu'il y a plus de non-valeur que de valeur, plus que de
affreux isolement de l'homme par rapport aux autres hommes;
choses laides que de choses belles, plus d'hommes insignifiants que
cela ne serait ríen : la solitude se révele bien vite comme une joie,
d'hommes tragiques ... point la de quoi nous émouvoir 1 C'est le
du moins pour tous ceux qui préferent l'air froid, mais pur, a l'air
contraire quí serait peut-etre inquíétant. Pour ceux qui veulent allier
tiede, mais épais ... L'horreur, c'est de se découvrir isolé par rapport
les notions de valeur et d'égalité, je les renvoie a ce que dit Descartes
au príncipe meme de la valeur et de la vie, c'est de découvrir que
sur les plaines et les montagnes, et les invite a méditer sur la ressem-
sa valeur esl isolée en soi par rapporl a l'étre : et, par conséquent,
blaoce frappaote du relief des bas et des hauts plateaux. Non, ce
attachée indissolublement a l'accidentel et destinée done a l'oubli
o'est pas dans ce seos, que oous employons le mot exception, mais
du tragique. C'est daos ce seos que nous disons : le désespoir le
daos un seos beaucoup plus fondamental : exception, non pas celle
plus grand est de croire que la valeur réside dans l'exception. Disons
d'individus par rapport a d'autres, mais exception des valeurs en parti-
plus : c'est la la question aogoissante par essence, la source meme
culier par rapport a la valtur de Ntre en général.
La valeur réside dans l'exception qu'est l'homme, c'est-a-dire des problemes de l'absurde et du gratuit.
Nous sommes au ca:ur de la question : « Est-ce que je vaux la
est, comme luí, éphémere, chaogeante, condamnée a la mort et a
vie ? », mais completement inversée par rapport a la fac;on dont
l'oubli. Un épiphénomene qui se greffe sur les phénomenes réels ;
nous l'envisagions tout a l'heure : maintenant ce n'est plus nous qui
et, daos ces conditions, a quoi bon continuer a cueillir des fruits
sommes en question, c'est l'etre lui-meme qui n'arrive pasa rejoindre
que l'on sait « fortuits », de circonstance? La valeur réside daos
la valeur exceptionnelle de l'individu; la question est infiniment
l'exception, c'est dire la valeur est l'apparence, la non-valeur est
plus angoissante. Nous sommes siirs de nous, mais que pouvons-nous
la réalité : voila le spectre affreux dont nous purifie la tragédie.
faire au monde, s'il se révele étranger a notre tragique, s'il ne connalt
Ici, il coovient de réfuter une de ces idées alourdissantes qui
pas du tragique ? Seuls avec notre tragique, dans un monde anti-
adherent avec ténacité : l'adhérence de la vulgarité. Certains penseot
tragique, il n'y aurait plus qu'a mépriser éternellement, a moins que
que l'on ressent un sentiment de joie et de puíssaoce a se sentir
nous n'ayons le booheur de perdre conscience de notre chute.
vainlr suplrieure daos l'absolu, que le plaisir consiste a se trouver
C'est de cette aogoisse que nous délivre pour toujours l'ivresse
daos la vérité et a trouver les autres daos l'erreur : le plaisir d'avoir
tragique quí nous affirme sans espoir de contestation : le monde
raisoo. Ce plaisir est en réalité une atroce souffrance, si nous nous
est tragique, le monde est lt tragique ... C'est-a-dire que le destin est
pla~ns sur le plan des valeurs. Se découvrir une destinée supérieure
90 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE LE TRAGIQUE EST « L'INDISPEi'\SABLE » 91

a la mesure de notre destinée, que la valeur de celle-ci n'était pas tremblant de te voir incompris et obligé de mépriser secretement un
exceptionnelle, mais au contraire « signe » de la réalité tragique. monde dénué de toute donnée tragique, voici que tu découvres
Nous sommes tragiques daos un monde tragique : ne voit-on pas quel que c'est le fondement universel de toutes choses, que non seule-
merveilleux accord nous remplit de joie ? Nous pouvons regarder ment le monde connait le tragique, mais que le tragique est le
le monde avec un regard noble, un regard d'égal a égal... Nous príncipe du monde ! N'y a-t-il pas la de quoi s'enthousiasmer a la
n'avons pasa le mépriser; il nous vaut, il esta notre hauteur. L'anti- vie? Tout désenchantement et tout dégout de vivre proviennent,
tragique n'était qu'un fantome, qu'un spectre maléfique que la je l'ai dit, non pas de l'idée que le monde est tragique, mais qu'il
tragédie a effacé 1 Nous découvrons, en réalité, un monde avec est anti-tragique. Si l'anti-tragique est repoussé a l'infini, daos son
lequel nous pouvons entrer en contact : il nous connalt, nous le príncipe éternel, quand pourrait prendre fin notre enchantement ?
connaissons, nous sommes en accord avec lui sur ce point fonda- Voila ce que nous enseigne la tragédie. Comprend-an maintenant
mental : ríen n'existe, ríen - que le tragique. la signification profonde de cette joie au tragique : « Ah ! c'est ce
Tu avais parfaitement raison, nous dit la tragédie, daos ces moments qui fait mon enthousiasme, de savoir que mes peines ne finiront
d'ivresse que tu imputais a la folie et pendant lesquels tu te persuadais jamais ? >> Nous sommes au cceur du paradoxe du tragique, concyu
que toute ta vie n'était la que pour permettre ces quelques instants comme tonique : et voici que celui-ci livre son dernier secret et
tragiques, que tout ce a quoi tu tiens daos la vie s'éclairait par cette acheve de s'éclairer. Heureux de savoir que nos pemes ne finiront
seule lumiere, la lumiere pure du tragique; que la logique, les jamais, nous le sommes paree que nous acquérons ainsi la certitude
raisonnements, la pensée, aussi bien que les sentiments affectifs, que le rlquisitoire humain est toujours possible : daos tous les instants
les douleurs et les peines, n'existaient pasen comparaison du tragique, et tous les avenirs, nous aurons toujours le dossier tragique tout
infiniment plus complet, infiniment plus vrai, infiniment plus élevl 1 pret a etre ouvert; nous serons toujours prets a revendiquer notre
Tu croyais a ce moment-la découvrir une folle possibilité humaine, bien supérieur le jour ou on nous poserait la question : « Et toi,
une folle idée de l'homme, un idéal absurde et inavouable, que l'on homme, qui es-tu ? » Alors, nous ne répondrions certainement
garde en soi, sur que l'on est que la réalité, que l'etre, ne le compren- pas avec les ll1éditations de Descartes ou celles de Kant, encore moins
dra pas, qu'il s'agit la d'un reve, d'un jeu héroi:que pour l'homme avec les méditations morales, nous répondrions avec !'Origine de la
qui commence et finit avec l'homme, bref, d'une idée absente a11 Tragédie : « Ni animal pensant, ni animal souffrant, mais animal
monde. Voila quel est le creuset de ton angoisse : tu crois que le tragique, voila ce que je suis et ce que je veux etre toujours. »
monde n'est pas tragique, que toi seul es tragique, que l'etre véritable Mais a cette joie et a cette fierté tragique, il faut un gardien, il
est celui des « philosophes » au sang froid ... Or voici que je te dis : faut un dépositaire. Car nous n'avons pas que nos bons moments :
réjouis-toi, car je t'affirme qu'a ces moments d'ivresse tragique, tu nous savons que saos cesse nous redescendons la montagne, et
es dans le vrai; que partout ailleurs, tu erres, que c'est ton désir qu'une fois dans la plaine, nous risquons d'oublier nos impressions
secret qui est le vrai désir, que c'est celui que tu n'oses pas avouer d'en haut. Telle est, on le sait, l'idée qui nous angoisse : la perte de
qui sera entendu, qui est entendu, qui l'a été depuis toujours. Ce que la plus grande valeur, l'oubli de l'homme tragique qui sommeille
tu avan~s comme une suggestion timide et personnelle, tout en en nous ... Car cet oubli n'est pas seulement le signe de la moindre
92 LA PHILOSOPHIE TRAGIQVE LE TRAGIQVB EST « L'INDISPENSABLE » 93

valeur de l'homme qui oublie, il est surtout, fondamentalement, comble et nous donne plus que la mesure, et nous nous sentons
la mise en question de l'itre tragique; il tend a nous faire croire, entierement dépassés par notre Providence. Tellement comblés
comme nous l'avons vu tout a l'heure, que la tragédie n'était que nous pouvons enfin renoncer ala vie éternelle pour notre individu
qu'une idée éphémere de l'homme, que notre souffrance tragique en tant qu'individu, vie éternelle don/ le but étail de faire durer le lra-
appartenait au monde de l'apparence, non de l'etre ... Est-il possible giqt~e. Nous pouvons a présent enfin mourir, puisque le tragique
d'imaginer un désespoir plus atroce ? Comprend-on maintenant le ne meurt pas 1 La révélation de l'etre tragique nous donne enfin le
mot de Rousseau: «Ah 1 c'est ce qui redouble mes peines, de songer droit a la mort. Le tragique de la mort existe toujours, mais le déses-
qu'elles finiront? » Comprend-on quel horrible destin signifierait poir a la mort, le sentiment du gratuit n'existe plus : puisque ce
la fin des peines? que nous avons de meilleur en nous n'est que le reflet d'une valeur
La tragédie est le dipositaire de notre noblesse tragique : le tragique pérenne. Nous n'avons pas le désir de la mort, mais nous acquérons
universel y est affirmé tellement fort (c'est la l'objet de la réussite le droit a la mort. Mais penser que « ce qui redouble mes peines,
esthétique) que se trouve écartée pour toujours l'idée de consolation c'est de penser qu'elles finiront », alors c'est s'interdire la mort,
possible, l'idée de la fin des peines. Ainsi la fin de cette universalisation paree qu'avec elle mourrait aussi le tragique.
tragique n'est pas tant de nous faire prendre conscience que le Le tragique est le bienfait par excellence, la définition de l'instinct
tragique est pour lous (en effet, « pour tous >> ne signifie pas autre chose de vie, la ressource inépuisable d'ou tout s'élance, d'ou la vie jaillit
que (( pour toutes les individualités )) ; ce qui revient a multiplier perpétuellement vers la jeunesse, vers l'allégresse, vers les cris
a l'infini le meme probleme, le probleme de l'oubli toujours possible), de reconnaissance. Mais a qui s'adresse cette reconnaissance ?
mais de nous montrer surtout que notre tragique humain est en demandera l'homme « religieux », qui faut-il remercier ? Peut-etre
quelque sorte enregistré, qu'il figure au programme du monde... les plus beaux cris de reconnaissance, les plus profonds, sont-ils
et que, par conséquent, nous ne figurons pas une attraction « hors ceux dont on ne sait a qui ils s'adressent ... ]'en appelle par l'exemple
programme ». a l'attitude des nouveau-nés qui crient d'allégresse, saos qu'on
Quel n'est pas, alors, notre soulagement 1 Nous pouvons aller leur ait encore empoisonné leur reconnaissance en voulant la
nous reposer, disons mieux, nous pouvons nous reposer enfin sur canaliser vers un dieu mercantile, qui se venge, a qui tout est
le monde, nous savons que lui aussi est tragique, que le tragique dl1 ... La reconnaissance s'arrete du reste tres vite : avec les premieres
est l'essence, chez lui comme chez nous. Nous n'avons plus besoin prieres de reconnaissance. Et l'on commence a vivre sérieusement.
de vivre éternellement, de résister, de durer, pour que le tragique Ainsi en va-t-il du tragique, on ne sait qui doit en etre remercié,
dllre aussi : nous savons maintenant qu'il dure dans le tragique, saos et c'est pour cela peut-etre qu'il est inépuisable. Le tragique nous
avoir besoin de nous en particulier 1 Nous savons que nous ne parle, nous reconnaissons sa voix. « Toi, jete connais. » C'est le« toi >>
sommes que des « petits tragiques » par rapport au grand tragique, par excellence, le seul toi connaissable. Je dis qu'il est en définitive
que la Providence Tragique nous comprend et nous embrasse notre seul (onfitknt, dans, encore une fois, tous les seos du terme :
completement, qu'elle est la seule Providence a notre mesure; le seul a qui nous parlions et nous découvrions, le seul qui y soit
mais, alors que toutes les autres nous comprimaient, celle-la nous autorisé puisque le fait de se découvrir est lui-meme d'essence
94 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE

tragique, - vérité bien méconnue par les écrivains « impudiques •,


a l'aise daosle strip-tease : Rousseau, Gide - et qu'il faut au moins
le tragique pour nous eotendre daos notre grand répertoire tragique,
sinon oous périssons; et aussi le seul en qui nous ayons confiance, la
seule valeur immuable et sure, le seul motif d'action, le seul récep- DEUXIEME PAR TIE
tacle humain des valeurs qui soit sur, qui soit au dela de toute mort,
puisqu'il justifie toute action, toute pensée, tout ce qui existe en
tant que tragique, - et qu'il suffit que la vie soit tragique pour
qu'elle ait un seos.
LE BLASPHEME MORAL
Socrate, dit-on, n'allait pas a la tragédie. 11 restait par la non
seulement fidele au programme moral qu'il avait institué, mais il
soulignait l'essence meme de son etre : « anti-tragique »... Avant
d'étre un « sage », un « moraliste », un homme qui « doute » et qui
sait qu' « il ne sait ríen », Socrate était un homme qui ha!ssait la
tragédie.
S'il est une énigme socratique, c'est bien celle-Ia : Socrate a
omis de nous apprendre !'origine de ses réflexions, de nous renseigner
sur l'instinct dominant qui l'incitait a (( douter )). Comme si le doute
sur les valeurs et la recherche d'une nouvelle hiérarchie morale
était une raison en soi, suffisante pour expliquer l'extraordinaire
renversement des valeurs auquel nous convie Socrate; comme
si la morale était a elle-meme sa propre raison d'etre ! Aussi, sommes-
nous incrédules, lorsque nous voyons Socrate, a travers les Dialogues
de Platon, justifier sa méfiance a l'égard de la tragédie par des raisons
secondaires, raisons morales, raisons intellectuelles : la tragédie
est un refiet du monde des apparences, elle n'atteint pas l'etre, elle
déforme !'esprit des citoyens en leur enseignant de fausses vérités,
elle amollit leur courage en leur représentant les héros terrassés
par le destin ... Nous avons la l'essence du mensonge moral : toujours
donner comme cause ce qui n'est, en réalité, qu'une conséquence
d'une visée fondamentale dictée par un instinct premier, toujours
donner comme source de ses réfiexions ce qui n'a été découvert
qu'apres coup, toujours voiler le point de départ de sa pensée.
Ce que Socrate garde pour lui, lorsqu'il explique qu'il faut renoncer
a la tragédie, c'est qu'il déteste la tragédie, exactement comme une
femme cache que c'est la jalousie qui !'inspire lorsqu'elle donne
des « raisons » pour justifier son attitude. Socrate n'assistait pas aux
LE BLASPHEME MORAL 99
98 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE

au travers de la révélation des données irréconciliables et irrespon-


spectacles tragiques, non paree qu'on y représentait des apparences
sous couleur d'etre, comme il le prétend gracieusement dans La sables de la cruauté du destin de l'homme, se révélait son destin
supérieur, celui du dieu qui !'habite et luí impose le tragique comme
Répub/ique, mais paree qu'il comprenait que la tragédie signifiait
un destin difficile, mais qui est en meme temps la « source des biens
la mort de la morale, puisque la source de son moralisme n'était
les plus grands ». Insistons, en effet, sur cette hiérarchie des valeurs
autre que la mort de la tragédie, et il expliquait son abstentíon par
que révele le tragique et que combat la morale : la notion de « bien »
un mensonge, car il comprenait fort bien que révéler la source profonde
n'est pas une idée seulement morale, elle existe aussi dans le monde
de son moralisme, c'était en dire beaucoup trop long, c'était beaucoup
tragique, le tragique n'est pas seulement révélation d'une grandeur,
trop se dévoiler; il savait, - était-ce la son mystere? qu'on ne peut
d'une dimension religieuse de l'homme, il est aussi la source des
a la fois enseigner la morale et en révéler la source...
biens de l'homme, entendons des biens de sa vie terrestre : il est un
Aussi est-il vain d'entreprendre de réfuter la morale, aussi ne
bienfait pour la cité tout entiere. Le héros tragique, chez Sophocle,
critiquerons-nous pas la morale au nom du tragique, et dirons-nous
est voué au mépris et a la solitude parmi les hommes auxquels il
plus simplement que la morale commence avec le non au tragique :
est infiniment supérieur. Ainsi Ajax, Philoctete, CEdipe : leur valeur
s'il est possible de définir la morale par un certain rapport au tragique,
les voue, par l'intermédiaire du mécanisme tragique, a un déchirement
a quoi bon lutter ensuite contre elle au nom de ce qu'elle commence
paradoxal : eux qui devraient etre dans le cceur et la reconnaissance
par réfuter ? Si la source du « bien moral » est « l'anti-tragique »,
de tout un peuple, voici qu'ils sont plongés soudain dans un opprobre
si la hiérarchie morale commence par renverser le tragique avant
a la fois justifié et immérité, voici qu'ils se découvrent auteurs d'un
de le replacer au has de sa nouvelle échelle des valeurs, nous devons
fiéau dont ils ne sont pas responsables, coupables sans qu'ils sachent
dénoncer, non la place ignominieuse que la morale accorde au
pourquoi. .. et, tel CEdipe, ils se refusent a l'évidence, paree que
tragique, mais bien cet assassinat du tragique, grace auquella hiérar-
l'évidence est horrible. Mais n'oublions pas que ce mal irréductible
chie morale a pu s'instaurer. C'est cet assassinat qui constitue le
est source de bien. Et c'est la tout le mystere tragique, tout ce qui
blaspheme moral. Blaspheme, paree que le phénomene tragique auquel
empreint la tragédie de Sophocle de cette gravité religieu~e qui
s'attaque la morale est l'essence meme du phénomene religieux.
est 1' ame meme de la pensée grecque avant Socrate; CEdipe est profi-
Qu'y avait-il done de religieux dans le tragique, tel que nous
table a tous ces hommes qui le méprisent soudain, i1 a délivré Thebes
l'avons analysé, qui nous permette de parler de blaspheme a propos
de la peste; apres sa mort, son infiuence est bienfaisante pour la cité
d'un phénomene qui nie ce tragique, la morale ? Quel est ce bien
qui a consentí a l'ensevelir, et Athenes revendique comme une gloire
religieux auquel s'attaque le bien moral? Nous avons déja implici-
immense d'avoir enterré dans son sol ce rebut d'humanité qu'était
tement répondu a cette question dans notre analyse du tragique
devenu le héros tragique a la fin d'CEJipe roi. Tous ces bienfaits sont
comme donnée indispensable de la vie humaine, lorsque nous avons
inséparables du mal qui les a fait na1tre, ils en proviennent néces-
été amenés a parler de don tragique, de providence tragique, de révélation
sairement : CEdipe protege la cité, paree que le tragique l'a placé
de la grandeur humaine. La contemplation tragique, par exemple
dans une situation telle que la cité le méprisat, a la fois jtutement et
chez un Sophocle, nous est apparue comme une contemplation
injustement. Cette tension est l'essence meme de la tragédie. CEdipe
religieuse, loin d'etre une vision désabusée et sceptique du destin :
lOO
LA PHILOSOPHIE TRAGIQU.e LB BLASPHP.ME MORAL IOI

a Col011e est la phase finale et définitive du mécanisme tragique Pour avoir été le premier, peut-étre, a vouloir a tout prix les résoudre,
qui commence dans CEáipe roi: la valeur d'CEdipe, apres le tragique, Socrate prétendit avoir été le premier a s'interroger sur elles, comme
se révele infiniment plus grande qu'elle n'était auparavant, lorsque sa si la réponse tragique, qui affirme que les contradictions sont insolu-
propre valeur lui permettait de résoudre l'énigme; de personnelle bles, n'était pas déja une réponse au probleme, comme si le probleme
qu'elle était, elle est devenue universelle.
n'avait pas été posé avant luí 1
Sa valeur voue le héros au tragique, et le tragique voue le héros Refuser cette interprétation tragique, nier que les contradictions
a la valeur : tel est le seos profond de la tragédie et son contenu soient insolubles, nier par conséqueot la tragéd.ie, et vouloir a
religieux.
tout prix les résoudre au nom d'exigences soi-disant intellectuelles,
On voit que deux hiérarchies de valeur s'opposent dans la en fait ades fins morales et anti-tragiques, reconsidérer et fausser les
lutte entre la morale et la tragédie, qu'elles proposent chacune données du probleme tragique de fa~on a essayer de le résoudre
une idée du bien différente : ríen de plus faux, par conséquent, sans passer par la réponse religieuse, telle est la définition du b/a¡-
que cette prétention socratique a vouloir enfin fonder les valeurs, pheme de Socrate. Socrate abat les données tragiques paree qu'il
enfin dlterminer quel est le bien, que! est le mal, quelles sont les avait secretement répondu non a la voix d.ivine qui enthousiasmait
valeurs fausses et les valeurs vraies. Socrate, avant de fonder, ses concitoyens : il est faux, pense Socrate, que les données de la vie
commence par abattre une hiérarchie déja instituée, la hiérarchie soient tragiques, paree que la solution religieuse de ce probleme
tragique des valeurs, qui ne se présente nullement comme ce chaos est illusoire et inacceptable, done le probleme a été mal posé. Socrate
contradictoire et vaseux dans lequel Platon s'est plu a représenter avait compris a merveille que, pour ameoer ses coocitoyeos a une
les valeurs antérieures a Socrate, toujours défendues par des imbéciles vue morale des choses, il fallait les faire reooocer a toute vue tragique
comme Hippias ou des jouisseurs comme Callicles. L'homme tra- et, par conséqueot, a tout enthousiasme religieux. Le premier graod
gique, en fait, savait fort bien quel était, pour luí, le bien et le mal, et moraliste de notre époque avait profondémeot sentí l'incompatibilité
en connaissait le fondement : la révélation religieuse des valeurs par la absolue entre la morale et la religioo, et, pour instituer la morale, il
tragédie. La hiérarchie socratique ne vise nullement a combler s'attaqua a la religion. Il fut le premier grand b/a¡phémafeur. 11 apprit
un vide, mais s'attaque en réalité a une autre hiérarchie, la hiérarchie le doute pour désapprendre la religioo doot il serait faux de croire
tragique des valeurs. Le bonheur de la cité, sa grandeur, sa raison qu'il doutait : la haine de l'instinct religieux, de la réponse tragique
d'etre, sa fin, repose sur le culte dn héro1, entendons, le culte de la du dieu, tel était le « doute >> de Socrate - « l'homme juste ». Et la
tragéd.ie : les citoyens vivent grace au don tragique qui leur explique piété, le dieu doot il se recommande perpétuellemeot, son 8odfLCUV,
les contrad.ictions des valeurs (vie et mort, joie et malheur, grandeur n'était-ce pas plutot un démon qu'uo dieu ? En tout cas, c'était un
et bassesse), contradictions que Socrate prétend impudemment etre dieu nouveau, un dieu qui refusait la religioo, la gravité religieuse
le premier a essayer de résoudre. Pour l'homme tragique, ces contra- de l'homme : un dieu moral 1 Il y eut, depuis, d'autres morts de
d.ictions constituent la tragédie qui, en se révélant l'essence de la l'instinct religieux et d'autres dieux moraux ...
vie humaine, révele du meme coup la valeur de l'homme et son Il y a - paradoxalement - quelque chose d'héroique et de
essence religieuse, - ce que nous avons appelé le don tragique. tragique daos cette tentative désespérée, mais cela Socrate l'igoorait,
IOZ LA PHILOSOPHIE TRAGIQUB 103
LB BLASPHE.ME MORAL

de vouloir fonder des valeurs sans tragique, la tentative blasphéma- condamne cette donnée tragique au nom de príncipes intellectuels
toire par excellence. 11 s'agit de réussir a traquer le tragique, a et moraux, mais sachons comprendre qu'en réalité, il ne recourt a
imposer un systeme de valeurs « heureuses » au mépris de toutes les ces príncipes intellectuels et moraux que paree qu'il refuse d'affronter
apparences contradictoires qui semblent indiquer que le monde est }e tragique. Et que, refusant d'affronter, i/ refuse d'admellre. Ce qui
définitivement voué a la tragédie. Mais précisément, pour Socrate, rebute Socrate dans cette idée d'un homme a la fois responsable et
ces soi-d.isant données tragiques sont l'apparence sous laquelle il irresponsable, comme <Edipe roi, ce n'est pas qu'elle soit immorale
faut essayer de retrouver la réalité vierge de tragique : la tragédie ou illogique, mais c'est d'abord et avant tout qu'elle est tragique, et
est une fauue interprétation des valeurs. Socrate ne nous d.it pas que le tragique lui fait peur - avant de « l'indigner ». Aussi, l'effort
qu'en voulant restituer la réalité sous l'apparence, il fausse irrémé- socratique de démontrer l'illogisme et l'immoralisme des valeurs qu'il
d.iablement les données tragiques, bien loin d'en démontrer la d~rie pour établir le bien-fondé de son propre systeme de valeurs
fausseté, et que les raisons intellectuelles qu'il donne n'atteignent est-il empreint, comme je l'ai dit, d'un caractere véritablement
pas l'etre de la tragédie. La tragéd.ie est fausse, nous d.it Socrate, dramatique : il est le reflet d'une fuite éperdue devane un spectre
paree qu'elle ment lorsqu'elle nous enseigne que l'immérité et le dont on sent que Socrate et Platon douteront toujours d'avoir
justifié peuvent coexister, par exemple dans le cas d'CEd.ipe : aussi triomphé; toujours ils garderont ce soups;on, cette lueur tragique que,
exclurons-nous CEdipe roi du programme des fetes de la cité. Que! pour avoir démontré l'illogisme et l'amoralisme des données tra-
scandale en effet que ce dcstin d'CEdipe, quel scandale pour la raison giques, ils n'en ont pas pour autant- hélas pour eux, heureusement
et pour la morale 1 Que devicnt notre dignité de pensée ? Tout est pour nous - démontré la fausseté; illogisme et amoralisme ne
done irrationnel, il n'y a pas de fondemcnt stable et certain a la sont pas des objections a l'étre, puisque l'etre est tragique, soit illo-
valeur et au mérite, tel que l'homme a qui nous aurons reconnu gique, amoral, contrad.ictoire, et se définit par une tension a laquelle
cette valeur ne puisse etrc que loué ou blamé ? 11 y a des hommes nous sommes irréconciliables et dont nous sommes irresponsables.
ala fois coupables et irresponsables ? 11 ya des hommes dont le destin Ce refus d'affronter, qui précede le refus d'admettre, définit
est a !a fois justifié et immérité ? Que! scandale 1 Quelle mauvaise l'essence meme du blaspheme moral : un refus du don tragique
école pour le citoyen, et quelle grave absencc de logique envers qui croit se justifier par un mensonge calomnieux qui n'est en fait
soi-méme 1 Nous avons ici un exemple saisissant du sens profond qu'une justification ultérieure. L'affirmation blasphématoire : « Tra-
de l'exigence intellectuelle et rationnelle chcz un Socrate ou un gique, je te refuse » se double d'une calomnie : « Tragique, tu n'es
Platon : l'exigence intellectuelle est toujours d.ictée par une exigence pas »; et toute la fausseté morale consiste a essayer de voiler le
morale, - les deux idées de logique et de dignité morale sont blaspheme en prétendant que, de ces deux affirmations, c'esl la
constamment en rapport chez Platon - et cette exigence morale seconde qui est /'origine/le, et que, par conséquent, le blaspheme fonda-
dérive toujours d'un refus inconditionnel d'admettre une donnée mental n'est qu'une conséquence nécessaire de la découverte objective
tragique insurmontable, telle la présence, chez un homme de valeur, de l'inanité tragique, conséquence que l'honnéte chercheur moral
d'un malheur a la fois justifié et immérité. Platon se récrie contre ce est bien forcé d'admettre ... Mais, soyons tranquilles, si la conclusion
scandale sans en voir la beauté et le fondement religieux. Platon avait été différente, si elle avait, par exemple, affirmé l'existence
104 LA PHILOSOPHIE TRAGIQU~

tragique, nul doute qu'alors il l'aurait admise avec la meme boiltl.~


foi dont il auréole sa découverte de la « réalité » anti-tragiqu~.
Comprend-on que! est le jeu moral ? « Tragique, je te refuse », - l~
blaspheme - , voila le début de l'entreprise morale. « Tragique, t\¡
n'es pas », - la calomnie -, voila la conséquence, nécessaire aussi, ma.is 1
d'un tout autre point de vue. Conséquence nécessaire, non pas pout
respecter une exigence logique, mais bien pour laisser a l'écart le
monstre tragique que le blaspheme moral a écarté pour restet L'IDÉE DU BONHEUR
d'accord avec son blaspheme.
Voila le point sur lequel je donne raison a Nietzsche : je ne
crois pas a la prétendue objectivité des recherches intellectuelles Plutót que de nous borner a analyser le caractere amoral du
et morales, je me méfie des « découvertes » qui veulent asseo ir tragique - la quatrieme et derniere caractéristique de l'idée du
des « vérités » dont on veut depuis toujours se persuader au fond tragique, - nous allons envisager le probleme moral dans son
du c<rur. Mais sur !'origine précise et fondamentale des idées morales, ensemble et nous interroger sur son origine, soit essayer de dégager
je ne puis reconnaitre a Nietzsche que la seule gloire d'avoir pressenti, le caractere anti-tragique de toute morale. Cette critique de la morale
dans !'Origine de la Tragédie, l'importance des rapports entre la au nom du tragique, a laquelle nous allons nous attacher maintenant,
morale et la tragédie, ou plutót entre l'instinct moral et l'instinct était contenue en puissance dans les analyses précédentes : en affir-
anti-tragique. En effet, je ne saurais croire que c'est l'instinct moral mant le caractere « irréconciliable » et « irresponsable » de la tragédie,
- que Nietzsche explique par la décadence, par le ressentiment, nous avions nié deux idées essentielles a la démarche morale, - res-
par la faiblesse - qui amene nécessairement, et entre autres choses, pcctivement les notions de « rnieux » et de « liberté ». Le credo moral
l'homme moral a s'opposer a l'homme tragique, persuadé que je commence au contraire, par affirmer ces valeurs. Kant demande au
suis que c'est, au contraire, /'instinct anti-tragique qui est la sour&e dt commencement de sa morale que l'on croie a la liberté, incapable
l'inslincl moral el en explique la genese. qu'i~ s'avoue de l'établir; et nous comprenons maintenant le pour-
quol de cette incapacité. On commence la morale par un credo :
le mdo anti-tragique.
Nier l'irréconciliable et !'irresponsable dans la tragédie et
~ffirmer le progres possible et l'existence d'une liberté morale, voila
e ~éb~t, le sine qua non, de toute morale. Mais que! est l'inslinct moral
~~ dicte cette négation? Au profit de quelle valeur s'établit cette
ell~ de valeurs qui ruine l'échelle tragique? Quelle est la repré-
sentatton d d ,
ta . u mon e que 1 homme moral veut sauver de la représen-
tton tragique ?
106 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L'IDEE DU BONHEUR 107

Il n'y a que deux fa~ons de nier le tragique: soit en nier l'existence refuser le créé au nom d'un droit que l'on s'arroge, telle est l'essence
réelle - l'idée du bonheur - , soit en admettre l'existence, mais la du blaspheme moral, l'absence de respect devanl l'ltre; l'idée du bonheur,
déclarer irrecevable pour l'homme et prétendre qu'il signifie la l'idée du malheur, tels sont les fruits de ce blaspheme.
mort de toutes les valeurs humaines, - le tragique est done un Nous allons vérifier cette affirmation en analysant successivement
ltre qui ne devrait pas ltre, ce que Platon appelait un ¡J.~ óv, et que l'on les idées de bonheur et de malheur, et en constatant qu'elles s'éta-
n'acceptera jamais, préférant un déchirement paradoxal a une accep- blissent grace a l'expulsion des caractéristiques tragiques telles
tation du tragique : telle est l'idée du malheur. Ces deux idées du que nous les avons définies.
bonheur et du malheur refusent également la donnée tragique et
voient en lui le spectre qu'il faut exorciser a jamais : voila le point 1. L'idée du bonhmr refuse /'idée d'irr!conciliable
de départ de la recherche d'une nouvelle échelle de valeurs indé- et lui substitue l'idée du « mieux »
pendante, lavée, en quelque sorte, du tragique, - quand l'homme
refuse sa condition et construit une nouvelle condition humaine La-dessus, nous ne nous étendrons pas bien longuement, la
indépendante du sort dans lequel il a été placé, quand il prétend résistance n'étant pas tres difficile a vaincre, a supposer qu'elle existe;
corriger une maladroite création par quelques importantes et néces- mais précisons bien que nous ne voulons pas dire que la représen-
saires modifications. Qui dira jamais l'impudence morale? L'homme tation générale de l'homme du bonheur s'oppose aune représentation
refuse la création et s'institue créateur en droit, souffrant de ne irréconciliable, ce qui est par trop évident, mais bien que l'homme
pas l'etre en fait, pour pouvoir mieux reprendre l'incapable qui l'a du bonheur refuse de voir l'irréconciliable dans les cas précis des
créé l Il invente un droit pour pouvoir contuter le créé qu'il est données tragiques dans lesquelles l'homme tragique, lui, conclut a
incapable de comprendre et d'assumer. Nous avons la, notons-le l'irréconciliable : devant l'échec de l'affectivité, devant l'échec de
en passant, la source de !'esprit juridique. L'homme moral i11t1tnl1 la noblesse, devant la mort, l'homme du bonheur refuse de prononcer
le bonheur et le malheur pour pouvoir contester le tragique existant le diagnostic qui s'impose. Nous avons vu qu'il fallait chercher
réellement; il s'en sert comme d'un droit (un droit moral!) pour !'origine de ce refus dans une joie moins vivace que celle de l'homme
s'arroger le droit de reprendre le créé l Le comble de l'impudence tragique, une joie qui accepte d'intégrer les données tragiques a sa
dans cette entreprise blasphématoire, c'est que l'on prétend, dans représentation du bonheur : solitude, bassesse, mort, ne contredisent
une inconcevable vanité, que le« droit », ainsi inventé, peut s'élever pas fondamentalement le bonheur, - et on sait que la joie ne résiste
jusqu'aux hauteurs de /'ltre et peut, en en contestant le« bien-fondé », guere au bonheur, qu'elle meurt quand il nait, que le bonheur n'est
contester l'etre lui-meme, en tant qu'etre, et dire ainsi que l'etre autre que l'oubli de la joie, d'une joie qui n'aurait pas accepté les
réel est un moindre ltre par rapport a l'etre moral qu'on a inventé l conditions du bonheur et n'aurait pas renoncé a l'irréconciliable.
Voili ce qu'on ne saurait jamais pardonner a la morale: le blaspheme Bornons-nous ici a essayer de nous représenter l'idée du « mieux »
contre le réel qui va jusqu'a le mépriser et n'accorder l'etre qu'a son telle que se la représente l'homme du bonheur, mieux qu'il oppose
propre systeme de valeurs, comme si c'était nous qui étions /u créateurs 1 a une vue irréconciliable : quel peut etre ce mieux qui lurte victorieu-
Oublier que nous ne sommes pas les créateurs, croire que l'on peut sement, chez l'homme du bonheur, contre les données irréconci-
LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L'!Dl?.E DU BONHEUR 109
108

!'avenir et s'interdirait par conséquent d'avoir des valeurs une


liables ? Quel est ce mieux qui l'emporte sur la solitude, sur la
bassesse, sur la mort, comme si ces données inhérentes a la vie vilion d'ensemble; la vision romantique est fausse paree qu'elle
humaine étaient susceptibles de mieux ? Nous pouvons répondre s'immobilise dans l'instant, et que dans /'instan/, /out es/ incompréhen-
sible. Voila une vérité tragique dont nous sommes bien persuadés,
que ce « mieux » s'inscrit daos une représentation générale d'un
monde en devenir, entendons d'un monde ou les valeurs essentielles mais nous n'en concluons, pas comme Hegel, que cette vision est
fausse, et n'atteint pas le réel. Pour Hegel, il n'y a pas de réalité dans
elles-memes sont susceptibles de modifications, et tendent toujours
vers le mieux, d'un monde ou la mort elle-meme serait en devenir ! l'instant, seul est réel !'ensemble : il faut done tenir compte du
Pour se donner une idée de cette représentation des valeurs, il devenir, la synthese qui apporte l'explication du drame que nous
vivons, nous qui restons daos l'antithese. L'antithese n'est pas fausse,
suffit de songer aux morales des xvme et xxxe siecles, qui nous
font espérer une solution par l'avenir et nient par conséquent qu'il au moment de l'antithese, le drame est vrai au moment du drame,
mais devient fausse lorsque nous l'affirmons in ae/erno et débordons,
existe des problemes insurmontables in aeterno, et affirment que ces
problemes ne sont insurmontables que dans l'instant présent. par conséquent, sur la synthese que nous aurait apporté le devenir
Tel est le seos fondamental de l'opposition entre les mentalités si nous avions su l'attendre; et voila comment on se débarrasse du
tragique. 11 suffit d'affirmer que seul le devenir es/ réel : on assassine
des xvne et xvme siecles franc;ais : la ou le prernier décrit des pro-
blemes étemels, le second voit des problemes en devenir, - d'ou ainsi le particulier tragique avec un tout hypothétique, mais, a coup
sür, anti-tragique. Nous pouvons done nous réjouir : nous sommes
son incompréhension et sa défiance vis-a-vis du siecle précédent :
que signifient ces problemes systématiquement insolubles, ce goíit voués au bonheur, au travers de nos instants tragiques qui y
conduisent irrémédiablement. On voit a quel point une telle fac;on
de se représenter toujours ces débats tragiques comme immuables
et non susceptibles de changement, comme si leur vision de l'homme d'envisager le probleme tragique revient a nier l'élémenl tragique du
était définitive, comme si, apres l'affirmation de l'échec de l'affecti- probleme, puisque nous avons l'assurance que ce probleme se résout
daos le devenir : aussi, disons-nous que Hegel, que Marx, sont
vité, de la noblesse, de la mort, il n'y avait rien a ajouter... mais
des moralistes, et sont guidés par un instinct anti-tragique qui les
heureusement nous avons changé tout cela 1
L'opposition entre le xvm8 et le xvne siecle, sur ce point, est conduit a nier les problemes auxquels leur esprit achoppe; a les nier
tres comparable a celle des xve et ve siecles athéniens : Voltaire en les affirmant daos un devenir rédempteur. Le probleme social,
par exemple, n'est-il pas clair qu'il est, chez Marx, nié? La cité
s'oppose a Pascal comme Socrate a Sophocle.
(( heureuse )) a laquelle il nous convie daos le devenir signifie la
Cette idée d'un monde des valeurs en devenir a triomphé a la
crise romantique, et nous la voyons refleurir avec enthousiasme sur résol11tion de tous les problemes sociaux : la différence, l'inégalité,
le fossé entre les hommes n'est pas in.rurmontable; affirmé daos le
la tombe du romantisme, dont elle procede parfois : Hegel, Marx,
présent, le probleme social est nié in ae/trno.
nous en offrent de saisissants témoignages. Quelle est l'idée fonda-
Cet optimisme par le devenir, d'essence morale, fleurit a la fin
mentale chez le « romantique » Hegel ? La so/11/ion dll probllme roman-
du xxxe siecle et s'épanouit au xxe avec, par exemple, André Gide.
lifjllt par J'idle du devenir : le devenir aplanil la crise romantique en
Puisque nous parlons des rapports entre la tragédie et une certaine
démontrant le mal-fondé d'une vision qui ne regarderait pas vers
IIO
LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L'IDJ:.E DU BONHEUR III

idée morale du bonheur, d'essence anti-tragique, nous illustrerons présentes. Il s'ensuit nécessairement de cette représentation anti-
notre these par une allusion a ce que Gide a fait, dans son CEdipe, tragique des échecs fondamentaux de la vie humaine, un programme
du mythe tragique mis en scene par Sophocle. Par une incroyable moral, une idée du bien et du mal, et surtout, une idée de la liberté,
perversion intellectuelle, qui fausse du reste tout le sens de son par conséquent un refus de la seconde caractéristique du tragique,
reuvre, Gide se pose a travers le personnage d'CEdipe, comme le l'idée d'irresponsable. Est bien ce qui travaille au désasservissement
héros d'un optimi!me amoral contre le p essimisme moral: nulle religion des puissances hostiles, est mal ce qui contribue a renforcer leur
chez Térésias, mais beaucoup de morale chrétienne, et CEdipe, asservissement : nous avons la l'essence de la représeotation des
l'homme de la confiance daos le devenir, est l'homme de l'amora- valeurs morales au xvxue siecle comme au xxe, chez un Voltaire
lisme 1 Gide ne voit pas qu'il défend en fait une position morale comme chez un Gide. Des qu'est affirmée la possibilité d'un mieux
contre l'amoralisme religieux... et Tirésias se voit constamment au sein des données tragiques fondamentales de la vie, est affirmé,
taxer de moralisme ! Gide défend une certaine idée du bonheur du meme coup, le príncipe éthique au nom duquel sont réputés bons
contre une idée du malheur, mais toutes tkux d'essence mora/e: il critique ceux qui vont daos le seos du mieux, mauvais, ceux qui y résistent,
une morale au nom de sa morale. Laissons son CEdipe nous exposer - par exemple, les hommes tragiques. Et ces « bons », qui améliorent
ce qu'est l'idée morale du « mieux » : « Ne regardez pas trop en le tragique, sont réputés méritants; les mauvais sont déclarés
arriere, recommande-t-il a ses deux fils. Persuadez-vous que l'huma- responsables. Puisque le tragique est susceptible de désasservisse-
nité est, saos doute, beaucoup plus loin de son but que nous ne ment, il faut bien que ce désasservissement dépende de quelque
pouvons encore entrevoir, que de son point de départ, que nous chose; et de quoi dépendrait-il, sinon d'une liberté humaine face au
ne distinguons déja plus. » destin tragique ? Le tragique dépend d'une liberté susceptible de
« Le but, quel peut-etre le but ? » demande (tres pertinem- l'aplanir ou de l'aggraver; le fondement des notions morales de
ment) Étéocle. « 11 est devant nous, quel qu'il soit », répond CEdipe. bien et de mal est rendu possible par l'affirmation d'une liberté
« ]'imagine beaucoup plus tard, la terre couverte d'une humanité humaine capable d'agir sur le tragique, cette liberté étaot elle-meme
désasservie, qui considérera notre civilisation d'aujourd'hui du meme rendue concevable gd.ce a la négation fondamentale du caractere
reil que nous considérons l'état des hommes au début de leur lent insurmontable et par conséquent irréconciliable des données tragi-
progres. » ques de la vie. On le voit, c'est seulement lorsqu'on a commencé a
But, progres, devenir, humanité désasservie, tels sont les leit- nier le tragique que se révele la possibilité d'une morale.
motive de l'idée du mieux qui refuse la donnée irréconciliable du
tragique. Le theme fondamental est sans doute celui du désasserviJ- 2.. L'idée du bonheur refuse l'irresponsabk
sement, idée qui gouverne la pensée d'un Socrate comme celle d'un el lui substitue l'idée du mérite
Voltaire, d'un Hegel, d'un Marx, d'un Gide, et de tant d'autres
moralistes. La ou l'homme tragique voit un destin insurmontable, Répétons ici notre remarque initiale : ce qui nous intéresse
l'homme moral voit un asservissement surmontable dans le devenir, n'est pas que l'idée de bonheur refuse l'idée d'irresponsable dans tel
et il faut done travailler a dessasservir les hommes de ces c:haines ou tel cas particulier, mais qu'elle la refuse précisément daos le cas
111 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L'IDE.E DU BONHEUR 113

du tragique. En effet, il est certain que l'homme du bonheur moral C'est une providence qui s'avoue incompétente dans le domaine
consentirait a faire quelques concessions au hasard : il admettra, par des aspirations humaines immédiates, besoin d'expliquer, de
exemple, que c'est le hasard qui préside aux jeux et aux rencontres comprendre, de « rendre compte ». Une providence qui nie done
inopinées sur le quai des gares. A condition toutefois qu'aucune etre providence, qui refuse la providence, mais qui se révele provi-
conséquence tragique ne résulte de ces faits, car, daos cecas,« l'expli- dence dans l'aspiration essentielle de l'homme - besoin de valeur -
cation » par le hasard se révele, a ses yeux, insuffisante, car ríen en luí faisant comprendre qu'elle ne pouvait mieux faire pour lui,
de ce qui est important pour l'homme n'est «inexplicable», entendons, sous ce rapport, qu'en le pla~ant dans un monde d'ou la providence
il n'est aucun événement grave de l'homme dont on ne puisse rendre soit exclue, qu'en congédiant définitivement toutes les idées de
compte par le mérite et qu'il faille attribuer a une providence tragique bonheur qu'impliquait l'espoir que les deux besoins fondamentaux de
et parfaitement immorale, aux termes de laquelle les événements les compréhension et de valeur pouvaient s'accommoder l'un de l'autre.
plus fondamentalement humains seraient dénués de responsabilité. Tel est, en effet, le dilemme tragique fondamental de l'homme : point
C'est a dessein que nous avons laissé planer une ambiguité sur cette d'accord, point de convergence dans ses exigences. Si la compréhen-
expression « d'irresponsable >> et n'avons pas précisé s'il s'agissait sion exclut la possibilité d'un hasard, et si la valeur, au contraire,
d'une irresponsabilité de la part de l'homme, qui subit l'événement la requiert, comme nous le croyons et l'avons exposé plus haut,
tragique, ou de la part du « dieu » qui la luí impose : en effet, nous alors, il faut choisir et dire adieu a l'idée que nous n'aurons pas
affirmons cette irresponsabilité dans les deux sens du mot, de meme choisie d'abord. La providence tragique préfere pour l'homme la
que l'homme moral la nie a la fois chez luí et chez le dieu. Pour valeur a la compréhension, et renonce par-la a toute idée de provi-
lui, il y a une responsabilité de l'homme comme il y en a une chez dence; elle cesse d'etre providence aussitót accompli son dessein,
le dieu, et il serait « impie », entendons, hélas, immoral, de nier l'une providentiel par excellence, qui était de nous plonger dans un
comme l'autre. Chez l'homme, il appelle la responsabilité «liberté»; monde saos providence; elle se congédie elle-meme, elle se sacrifie
chez le dieu, il l'appelle « providence ». en quelque sorte pour l'homme, elle lui adresse le plus beau des
Un homme se conduit-il d'une fa~on honteuse et met-il sa famille (haniJ d'adieu.
dans la misere? Ne nous étonnons point: c'est un égo1ste. Un homme L'idée du bonheur choisit dans un sens contraire : elle préfere
res:oit-il dans la rue une tuile qui le tue net ? Point de mystere la- la compréhension a la valeur résidant dans le tragique. Faut-il voir
dessous : c'était un décret de la providence. D'une providence qui, dans cette idée un besoin de rationalisme s'opposant a une doctrine
remarquons-le bien, n'est pas tragique, aussi étonnant qu'il apparaisse. de l'irrationnel dont je serais le défenseur ?
Tragique, elle ne le serait que si elle se déclarait incapable de prévoir Dans ce cas, j'aurais appelé cette attitude l'idée de la raison.
(pro-videre) et d'expliquer la destinée : aussi y a-t-il quelque paradoxe et ce titre aurait été justifié si c'était la raison systématique que
dans l'expression de « providence tragique » que j'affectionne : j'avais reprochée aux hommes du bonheur. Mais il faudrait pour cela
une providence tragique est une providence qui n'explique ni ne qu'ils soient purement rationalistes et qu'ils conviennent avec moi
prévoit, mais enseigne que la plus haute valeur pour l'homme est de leur rationalisme : qu'ils déclarent, dans le confl.it entre la
de vivre dans !'inexplicable et l'irnprévísible - dans !'irresponsable. compréhension et la valeur, choisir pour la compréhension. Or il
114 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L'IDÉE DU BONHEUR Ilj

n'en est ríen, car l'homme rationaliste prétend ne pas choisir et se Et, par ailleurs, n'oublions pas que notre choix pour la valeur et
propose de garder a la fois la valeur et la compréhension, niant par- contre la compréhension ne s'inscrit pas dans une représentation
Ia qu'il existe un conflit insurmontable entre ces deux domaines, irrationnelle du monde, et que nous n'excluons la compréhension
refusant done la donnée tragique initiale. Pour réaliser ce tour de la valeur que dans le cas précis du tragique, de meme que nous
d'adresse, il est obligé d'inventer des idées réconciliatrices : il invente ne combattons le rationalisme que lorsqu'il combat sur le seul terrain
la liberté, il invente la providence, pour comprendre la valeur, qui lui soit interdit, le tragique; qu'enfin, c'est rester fidele, en quelque
pour la réconcilier avec la compréhension. Tel est le sens du ratio- sorte, a une vue claire et rationnelle des phénomenes que de savoir
nalisme moral inhérent a l'idée du bonheur : il ne s'agit pas de reconna1tre l'irrationnel lorsqu'il se présente, que découvrir des
choisir pour le rationalisme, ce qui serait parfaitement valable, limites a la recherche rationnelle ne revient nullement a contester
mais d'allier indument ce rationalisme avec la valeur irrationnelle; le bien-fondé de cette attitude, et que ceux-la memes qui constatent
et ce n'est nullement le rationalisme qui préside a cette alliance, l'inaptitude de la raison a rendre compte de certains conflits peuvent
nullement un besoin rationnel, mais bien une immense puissance fort bien cultiver la raison dans son domaine et l'estimer au plus
affective qui refuse de considérer le conflit tragique précédant haut prix dans la mesure ou elle précise le conflit tragique en remet-
toute démarche intellectuelle, un instinct affectif antérieur a toute tant constamment en mémoire le moment ou la raison est contredite
pensée morale et que nous avons baptisé l'instinct anti-tragique. par les données; les mathématiques, par exemple, apparaissent a un
C'est a cette puissance affective que nous faisons la guerre, non au esprit tragique et parfaitement serein a la fois - tel J.-S. Bach -
rationalisme « totalitaire » qui en dérive. Entendons, un rationalisme comme la contemplation bienheureuse d'un paradis impossible,
qui prétend accaparer les valeurs auxquelles il aurait du renoncer ou raison et valeur seraient réconciliées : vision simultanée de la
s'il avait voulu s'instituer en tant que pur rationalúme. Ce rationalisme perfection mathématique et de son incompatibilité au monde, vision
totalitaire qui procede de l'espoir anti-tragique que le conflit entre purement tragique et purement rationnelle a la fois. Au contraire,
la compréhension et la valeur n'est qu'apparent, et fonde son appa- l'homme du rationalisme totalitaire tel que nous l'avons défini
rente objectivité rationnelle sur le besoin affectif de nier ce conflit est infiniment moins rationnel que l'homme tragique, car il fonde
tragique, - oserai-je dire que c'est celui de Platon? son affirmation heureuse sur un désir de raison saos l'établir ration-
Nous ne nous élevons pas contre le rationalisme, mais nous nellement : c'est un credo anti-tragique et purement irrationnel qui
sommes des ennemis décidés de l'instinct anti-tragique que nous choisit la raison au sein d'une contemplation tragique; et, en choi-
découvrons a la source de toute représentation rationaliste de sissant ainsi, l'homme rationnel choisit contre la raison, puisqu'il
caractere totalitaire; contempteurs done d'un rationalisme ditérioré renonce a une raison dont il ne veut pas s'accommoder, paree que
paree que trop ample, trop ambitieux, refusant de se limiter a son trop tragique. Je veux dire que la pure raison est toujours purement
propre domaine, bref de tout rationalisme moral, si l'on entend par- tragique, paree qu'elle ne cede précisément a aucun besoin affectif.
Ia un rationalisme dont l'assise secretement morale se définit par un V oila pourquoi nous disons que notre irrationalisme raisonné ne
refus du conflit tragique, par le refus de choisir emre valeur et se fonde aucunement sur un besoin affectif, et que c'est au contraire
compréhension, sous prétexte qu'il n'y a pas d'incompatibilité. ce rationalisme irraisonné qui se fonde sur un besoin affectif: ce besoin
II6 LA PHILOSOPHIE TRAGJQUE L'IDE.E DU BONHEUR II7

affectif - l'instinct anti-tragique - est une faute contre la raison d'une belle idée de liberté qui dote la seconde notion d'uoe idée de
aussi bien que contre le tragique. mérite : X boit « paree qu »'il est un ivrogne ... On ne dit pas : X boit
Aussi qualifions-nous les éléments indispensables a ce rationa- ou Z est un ivrogne, paree que ce serait immoral, paree que ce
lisme abusif d'invenfions, - d'inventions morales : inventions néces- serait la reconna!tre une donnée tragique : une valeur sans expli-
saires pour réaliser le grand blaspheme contre le tragique, le blas- cation. Tout au contraire, nous pouvons nous rassurer : nous
pbeme moral. L'idée du bonheur invente a ce dessein l'idée du mérite comprenons la valeur, carla valeur s'inscrit dans l'ordre de la raison
que nous ne pouvons mieux définir qu'en disant qu'elle est une morale. X est un ívrogne : voila la « cause » déterminante, car il
ingérence injustifiée du monde de la compréhension, auquel elle était libre de ne pas tant boire, et il a choisi l'ivrognerie. Munis de
emprunte l'idée de la causalité, dans le monde de la valeur : l'idée cette forte évidence, nous pouvons comprendre pourquoi il boit :
de mérite est l'idée de causalité introduite dans le monde des valeurs. il s'agit - que ne l'avions-nous compris plus tót 1 - d'une coosé-
Nous avons vu que cette idée était rendue indispensable par le refus quence nécessaire de son ivrognerie. Telle est l'essence de l'invention
du tragique que nous avons analysé : le refus de l'insurmontable et morale, de l'invention de l'idée de mérite : toujours diviser indument
de l'irréconciliable. S'il n'y a pas de données insurmontables telles le phénomene indivisible, toujours séparer la valeur en deux temps
que nous soyons toujours irréconciliables, force est d'admettre que distincts : la cause et la conséquence, qui se traduisent en langue
ces données, qu'elles soient tragiques ou heureuses, s'expliquent morale par la liberté, d'une part, la punítion ou la récompense,
toujours par un mérite antérieur. C'est ainsi que la déchéance d'un d'autre part. Dans ces conditions, on voit que toute valeur est
étre s'explique par exemple par l'égoisme qui l'a provoquée, qu'un méritée : quel soulagement pour notre raison morale, quel soula-
accident s'inscrit dans l'ordre d'une provídence qui l'a amené. gement pour notre bonheur 1
De meme que l'homme du Moyen Age prétendait expliquer le feu Avec l'idée du mérite meurt ce que Nietzsche appelait « l'inoo-
par sa vertu phlogistíque, le moraliste espere expliquer le méchant cence du devenir » : dans un monde ou toute valeur a sa « raison »,
par la méchanceté, le vil par la viléníe : daos sa fureur d'expliquer la raison exerce une sorte de tyrannie, la tyrannie du sens, de }'esprit
et de trouver des causes, il explique une bassesse par un défaut, de sérieux; par exemple l'ironíe légere et gracieuse de V oltaire,
un malheur par un ordre rationnel dans les valeurs qu'il appelle la qui est un des plus remarquables exemples d'esprit de sérieux queje
providence. Qui ne voit a quel point cet espoir est illusoire ? Qu'il connaisse. Comment se définit done cet esprit de sérieux ? Par la
revient, a n'en pas douter, a la plus impudente des tautologies : croyance, comme nous veoons de l'exposer, que le mal et le bien
puisqu'en définitive, le « moraliste » explique la décbéance par la soot ruponsablu. Il est clair que dans un monde d'ou la tragédie
déchéance, le malheur par le malheur, le sort par le sort, et le reste est exclue au profit d'un mal attaché a la responsabilité humaine,
a l'avenant. N'importe : les hommes continuent, dans leur pensée, daos un monde o u 1' on peut espérer que la fin des peines dépend de
a avoir des défauts qui rendent compte de leurs défauts, la provi- l'homme, et ou l'on constate que c'est la bétise, la méchanceté,
dence continue a rendre compte de la providence. Ne nous en l'égoisme des hommes qui empecheot la restauration de cet Éden
étonnons pas : ces notions protegent du tragique. Aussi change-t-oo - Socrate, Platon, Voltaire, Rousseau, Marx, avez-vous vraiment
d'expression pour masquer la tautologie et revet-on la ootioo causale m1 cela ? - il est clair que, dans un tel monde, les faits et gestes,
II8 LA PHILOSOPHJE TRAGIQUB L'IDE.E DU BONHEUR 119

les paroles et les écrits des hommes prennent une singuliere signifi- aleurs remontrances. « Pécher, c'est ignorer », nous apprend Socrate.
cation 1 Une signification morale, toute lourde d'estimation de Sachons done, et nous ne pécherons plus : mais pourquoi l'homme
valeur : cet apport humain contribue-t-il au mieux ? - alors, il est ne consent-il jamais a savoir ? Aussi le moraliste du bonheur conclut-
qualifié de bien. Reste-t-il indifférent au mieux, ou s'y oppose-t-il? il que ce n'est pas la culpabilité quí est fondamentale chez l'homme,
Il est mauvais. D ans ce monde, il n'y a pas de place pour l'indifférence puisque celle-ci s'évanouít avec le savoir, mais bien la betise et la
au bien ct au mal, ce que les moralistes appellent et condarnnent du méchanceté qui refusent constamment de savoir. Le monde heureux
nom blasphémateur de « gratuité ». Gratuits, Homere, Sophocle, des moralistes se heurte constamment a la mauvaise volonté des
Aristophane, Moliere, La Fontaine, Marivaux, pour ne citer que ces hommes; luí qui est si proche, luí qu'on croit pouvoir atteindre,
quelques « méchants ». Avec l'idée du mérite, on n'apprécie plus il est lternellement remis au lendemain, a cause de la méchanceté et de
les valeurs, mais on les juge : la négation de la tragédie introduít la betise; il suffit de la mauvaise volonté de quelques-uns pour
la notion de jugement parmi les hommes. Aussi, les écrivains du éclipser le bonheur. Tel est le dilemme de l'homme du bonheur :
bonheur, les moralistes, sont-ils si lourds dans leurs jugements, il croit chaque matin que le bonheur est pour aujourd'hui, et sa
si incapables, précisément, d'appréciation, eux quí ne s'occupent déception recommence tous les jours. A ce jeu, sa pensée s'épaissit
que des choses « sérieuses », eux qui jugent. La lourdeur, l'épaisseur et finit par perdre le peu de lucidité psychologique quí luí restait :
intellectuelle d'un Créon dans CEdipe roí, sont la définition meme il ne recule plus devant la betise. Il n'est plus que raideur et
de !'esprit de sérieux propre a tout homme croyant au bonheur : exaspération contre les fauteurs de malheur, que délire moral quí se
on trouve le meme chez Socrate comme chez Voltaire, chez Rousseau déchalne contre ces marioonettes quí représenteot a leurs yeux la
comme chez Anatole France... Est-il possible de supporter la lour- cause du malheur : ces appareoces de culpabilité - en fait, ces
deur, le sérieux, quí caractérisent la« légereté »des écrivains ironistes ? ignorances de bonheur, peosent-ils, dont ils ne peuvent jamais venir
Est-il possible de ne pas etre asphyxié par cette obsession de I'idée a bout 1 Ces marionnettes qu'ils ne peuvent, l'épée a la maio, réussir
de culpabilité, sous-jacente a la moindre plaisanterie d'un Voltaire ? a exterminer 1 Des lors l'intelligence les abandoone et ils ne pro-
Cette idée de culpabilité quí constitue, prétend-on, toute la profon- noncent plus qu'un seul mot : Écrasez !'infame J Écrasez !'infame,
deur et la portée de ses écrits. La profondeur morale ... prononce Platon. Écrasez !'infame, s'agite Voltaire. Écrasez l'infame,
Cette idée de culpabilité est exaspérée, chez les hommes du sanglote Rousseau. Écrasez !'infame, rugit Marx. Écrasez !'infame,
bonheur, par le fait meme qu'ils ne l'affirment pas dans l'essence suggere doucement Anatole France. Écrasez !'infame, articule fiévreu-
de l'homme : ce serait la une attitude chrétienne, morale elle aussi, sement Jean-Paul Sartre, écrasez !'infame, ah, les salauds 1
mais nullement liée a l'idée de bonheur. Pour eux, la culpabilité est L'origine de ce délire, n'est-il pas clair qu'elle réside daos une
toujours accidentelle chez l'homme; elle ne devrait, en fait, pas vision affreusement superficielle du mal, dans une négation du tra-
etre, et il devrait etre possible de l'éliminer : d'ou leur exaspération gique ? Tous les moralistes du bonheur, tous les Socrate, tous les
dans l'impuíssance ou ils se découvrent de diminuer seulement Voltaire, raisoonent comme cet instituteur de village quí s'indigoe
cette culpabilité qu'on pourrait pourtant si aisément supprimer si on qu'il suffise des propos d'un excité monté sur une chaise pour
parvenait a convaincre les hommes de préter une oreille attentive enflammer la foule et provoquer la guerre.
110
LA PHJLOSOPHIE TRAGIQUE L'ID~E DU BONHEUR l%1

La négation de l'idée de l'irresponsabilité conduit a l'affirmation morale protestante qui fleurit aux États-Unis d'Amérique. Voila
de trois inventions morales : la liberté, l'égoisme et la providence. comment il convient de définir l'égoisme moral : l'absence du
Trois inventions qui posent aux philosophes des problemes inso- sens de l'aulre (1).
lubles, des contradictions dont il n'est pas possible de sortir : trois On voit que le xv1ne siecle moraliste a lutté contre cette forme
faux problemes, paree qu'il n'y a pas de liberté, pas d'égoisme, pas de d'égoisme qui se définit par une absence de sens de l'autre, ce
providence, - au sens moral du mot, s'entend. xvme siecle qui réagit contre cet égoisme en adoptant systémati-
Nous laisserons de cóté le probleme de la liberté, que nous quement le point de vue de l'aulre. Or, il apparait que l'altruisme
examinons ailleurs, mais dénoncerons ici la déformation morale des moral, qui prétend lutter contre l'égoísme, est en fait dépourvu
idées d'égoisme et de providence. La notion d'égo!sme ne cesse de aussi fondamentalement du sens de l'autre que les ennemis dont il
poser a la pensée un probleme insoluble : ceci provient de ce qu'il stigmatise l'égoisme, et ce, paree qu'il adopte, a !'instar de son
est mal posé paree qu'on a pris l'habitude mora/e d'essayer de le adversaire, cette meme idée de mérite qui déforme irréparablement
comprendre en l'opposant a l'altruisme, habitude dont il faut nous le sens des relations humaines véritables, quelle q~e soit la personne
défaire si nous voulons comprendre l'essence de l'égo!sme. En alaquelle on l'attribue. La morale altruiste a cru supprimer l'égoisme
effet « égoísme » (au sens moral) et altruisme se ressemblent en ce en cessant de rapporter le mérite a soi-meme et en essayant de
qu'ils affirment, l'un et l'autre, un mérite. La seule différence provient l'attribuer a autrui : et par-Ia, elle a continué, comme l'égoisme, a
de ce que les premiers rapportent ce mérite a eux-memes, et que les méconnattre fondamentalement l'autre en tant qu'autre. J'ai appris
seconds l'attribuent plus volontiers a autrui; différence de taille, a me défier de la générosité altruiste lorsque j'ai compris qu'elle
dira-t-on. Peut-etre, mais pas suffisante pour les séparer définitive- procédait d'un désir de s'illusionner sur la nature de /'ego tÚ l'au/re
ment a nos yeux : en fait, l'altruisme nous apparait tres voisin de et de nier sa solitude insurmontable, solitude qui lui révélerait sa
l'égoisme, et meme se confond avec lui, si on leur oppose une propre solitude, spectre tragique qu'il faut a tout prix écarter. Aussi,
conception tragique des valeurs. Altruisme et égoisme repoussent prétendé-je que les altruistes (( généreux » aiment autrui pour éviter
en effet cette conception tragique, et pour une meme raison : refuser de le connattre en tant qu'autrui, done éviter de connaltre sa solitude :
une vision pure de l'altérité telle qu'elle existe en réalité, s'illusionner ce moralisme pour autrui est destiné a masquer l'autre, exactement
sur le sens de la communion humaine, refuser de contempler l'autre comme le moralisme pour soi, - on aime pour ne pas connallre; ou
en tant qu'autre, paree que cette vision de la solitude de l'ego effraie. plutót pour ne pas s'avouer que l'on ne connait pas. Qu'est-ce qui
Aussi les expressions d'égoisme et d'altruisme me paraissent-elles profite a l'égoisme moral comme a l'altruisme? Toujours le confort
abusives : il vaudrait mieux parler de « moralisme pour soi » et de de l'ego qui se dérobe par-Ia a une représentation de la solitude de
(( moralisme pour autrui ». Je définirais volontiers l'égoisme comme
une idée du mérite ayant tendance a se rapporter plus volontiers a (1) c·~t en~ sens que les attitudes politiqu~ dit~ de • droite • et de • gauche •
soi-meme : qui ne voit que cet égoisme est une forme tres répandue peuvent ~tre qualifiées !'une et l'autre d'¿go'isus : la premit!re refusant d'accorder
une valeur aux mentalités a u tres que la sienne ; la seconde, a u nom de principes dits
de moralisme ? 11 suffit de songer aux morales égoistes - les plus • bumanitair~ •, voulant toujours voir en autrui un • semblable •. Les premlers
insupportables qui soient peut-étre - a la morale romaine, a la rdusent d'entrer daos autrui, 1~ seconds y entrent de force : les uns et 1~ autt~
ignorent autrui en tant qu'autrui - sont pe.r oon~uent égcnsles.
U1 LA PHILOSOPHJE TRAGIQUE L'IDP.E DU BONHEUR 113

l'ego, done de tous les ego : soit a une vision véritable des rapports Carla pitié n'est nullement relenue devant le mépris, comme voudrait
humains, - rapports de solitude a solitude. Telle est la destination oous le faire croire la morale, mais bien une fuite devant le mépris.
de l'idée du mérite : toujours, envers et contre tout, rassurer, éloigner Nous autres, hommes tragiques, nous nous proclamerions
les données tragiques, ainsi l'échec de l'affectivité, ne pas accepter volontiers égoistes, mais daos un seos tout différent : égoistes,
de les considérer en face. Aussi parait mal fondée cette distinction paree que nous avons le courage de contempler et d'affirmer la
morale entre l'égoisme et l'altruisme : qu'importe que le mérite se solitude inévitable de notre ego et des autres ego; égoistes paree
rapporte a soi ou a autrui, si le dessein de cette idée de mérite est que nous savons que tous les ego sont égoistes. Et c'est pourquoi
toujours de protéger l'ego d'une vision tragique? nous sommes les seuls a communier véritablement avec les autres
Ce que nous disons de l'altruisme peut etre dit de tout sentiment hommes, par l'intermédiaire de nos tragédies ou du rire - qu'on
humain : nous n'admettons que ceux qui tiennenl compte du tragique, se rappelle nos fétes - par ce que nous sommes les seuls a connaitre
et refusons tous les autres, tous les sentiments moraux par conséquent. autrui en tant qu'autrui, paree que nous connaissons la solitude
Aussi résistons-nous au puissant instinct de pitié, lorsqu'il protege, de l'ego, paree que seuls, nous autres égolstes, nous connaissons
comme toujours ou presque, l'ego d'une vision tragique. Ainsi la tous les ego. Et que nous savons qu'ils ne sont nullement nos sem-
pitié qui vise a s'illusionner sur autrui et écarter le spectre du mépris, blables, si ce n'est daos ces rares moments privilégiés ou ils savent
car ce dernier constitue une douleur morale intolérable. L'instinct se contempler de solitude a solitude, d'inconnu a inconnu. Ce n'est
de pitié apparait, des lors, comme un instinct de fuite et de recul pas l'altruisme qui fait connaítre l'autre : c'est l'égoisme au seos
devant le mépris. Non pas que nous ayons le désir d'épargner en tant non plus moral, mais tragique du terme, avec toute la part de solitude
qu'autrui, en tant qu'il est notre semblable, notre frere. C'est no11s qu'il comporte et accepte, qui parvient a connaitre la solitude des
que nous voulons épargner, qui n'avons pas le courage de mépriser. autres hommes et par conséquent a communier avec eux daos la
L'idée nietzschéenne qui refuse la pitié paree qu'elle constitue un solitude.
témoignage de mépris pour autrui me parait erronée; je crois au Quant au faux probleme de la providence, déformé par la pensée
contraire que la pitié est une fuite devant le mépris, paree que morale, il nous aide a prendre conscience de l'incompatibilité absolue
sentiment tragique par excellence. Le mépris est, en effet, un senti- qu'il y a entre l'instinct religieux et l'instinct moral : contrairement
ment intenable pour l'homme : rien ne peut le faire souffrir davantage, a ce que l'on prétend généralement, l'affirmation d'une providence
et il fera tout pour mettre un terme a cette souffrance intolérable. telle que nous venons de la décrire est dictée par un instinct abso-
La pitié, qui répond a cette exigence, est done un sentiment ríen lument contraire a l'instinct religieux, par un instinct moral. L'idée
moins qu'altruiste : c'est la défense de notre confort qui parle en de providence est une invention morale destinée a introduire l'idée
elle. Entrer dans la pitié, c'est refuser de considérer que le méprisable anti-tragique du mérite dans le cours du devenir, idée morale s'il
est méprisable, c'est s'aveugler sur la réalité tragique, c'est fuir en est, issue d'un besoin de justifier et d'expliquer le devenir, besoin
devant la souffrance: entrer dans la pitié, c'est rentrer en nous-mémes. blasphématoire par excellence : les ames pieuses qui remercient la
Si les hommes qui s'indigneront de ces vues savaient le courage et providence de sa prévoyance vis-a-vis d'elles-mémes et refusent d'y
la dureté qu'il faut avoir envers soi-méme pour résister a la pitié 1 voir un« hasard », une donnée irnméritée, s'inscrivant dans l'ordre
IZ4 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE

divin de !'irresponsable, sont done les ames les plus impier qu'il
se puisse étre, - et a coup sur, les ames les plus moralei. Aussi
faut-il définitivement dissocier l'idée d'une piété morale et d'une
piété religieuse, soit d'une piété reconnaissante devant l'élimination
par la providence du spectre tragique, et d'une piété reconnaissante II
devant l'affirmation définitive, au contraire, de ce meme spectre
tragique. Les premiers adorent ce que les seconds maudissent, et
réciproquement. Le naufragé qui remercie le créateur de l'avoir L'IDÉE DU MALHEUR
épargné daos la tempete et de luí avoir permis d'atteindre l'tle
salutaire sera toujours pour l'homme tragique le plus vil des blas-
J. L'idle du malheur reprend, en lei modifianf,
phémateurs. Leur dieu n'est pas le meme : le premier est un dieu
/u po!lulati de l'idée du bonheur
moral qui sauve l'homme du tragique, le second un dieu tragique
qui sauve l'homme de la morale. Nous avons jusqu'a présent défini l'att1tude morale comme une
volonté de bonheur s'exer~ant contre les données tragiques; il reste a
rendre compte d'un autre instinct moral ennemi du tragique, instinct
qui dérive directement de cette volonté de bonheur et de ce refus
du tragique. On peut méme définir cet instinct moral par la volonté
de bonheur que nous venons d'analyser, mais une volonté de
bonheur qui, en se heurtant au tragique, s'est découverte incapable
d'accéder au bonheur, saos pour cela renoncer a son désir fonda-
mental qui est d'affirmer le bonheur et de nier le tragique. Tels sont
les termes du probleme pour l'homme du malheur : arriver a concilier
l'idée de bonheur, a laquelle il se découvre incapable de renoncer,
saos renoncer du méme coup a lui-meme et a la vie, et les données
tragiques, auxquelles il s'est heurté suffisamment violemment pour
que sa représentation du bonheur en soit définitivement ébranlée.
Arrivé en ce point, il peut, soit oublier son heurt et nier le tragique,
revenir done a l'idée du bonheur, soit nier le bonheur, et en arriver
a la conception tragique du monde que nous avons décrite daos
notre premiere partie : daos ces deux cas, l'un des termes de l'anti-
nomie est éliminé. Mais envisageons le cas de l'homme qui ne veut
ni ne peut réussir a opérer cette élimination : il n'a pas la force de
u6 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L'ID!?.E DU MALHEUR U7

renoncer au bonheur, et il n'est pasen mesure de nier le tragique, soit perce de part en part : jamais il n'acceptera en droit ce qu'il subit
par honneteté intellectuelle, soit paree que l'aiguillon de la souffrance en fait, toujours il verra une injure dans le démon qui le fait souffrir,
se fait constamment sentir. Nous définissons par la la consoience et jamais il ne cédera a la torture. Il maintient sa position heureuse
malheureuse, condamnée au déchirement paradoxal et perpétuel entre contre vents et marées, il laisse perpétuellement flotter le drapeau
un état de fait et un état de désir; et l'homme affiigé de cette conscience du bonheur daos la tempete tragique qui a emporté tout le reste du
transforme son idée du bonheur en une idée du malheur, qui ne signifie bonheur, soit toute sa réalité, et n'en a laissé que le symbole. C'est
aucunement la révélation tragique du monde excluant radicalement la présence de ce symbole qui torture l'homme du malheur et consti-
la possibilité d'un bonheur, mais qui signifie au contraire un conflit tue son déchirement : le tragique lui appara1t contradictoire, paree
inapaisé entre un malheur de fait et un bonheur qui n'a nullement qu'il laisse - indument - subsister en lui un credo qui aurait du
perdu ses droits. L'homme du malheur considere qu'il a droit au étre englouti par le tragique; lui qui est dans le tragique, il continue
bonheur contre le tragique dont il admet l'existence, mais seulement a croire au bonheur 1 Aussi définissons-nous l'idée du malheur par
a titre usurpateur : le tragique ne devrait pas etre, c'est un ¡;.~ 6v, la rroyance au bonheur au sein du tragiq11e, c'est-a-dire la négation
suffisant cependant pour transformer l'idée du bonheur en idée du ultime et désespérée du tragique au moment précis ou celui-ci vous
malheur. Mais cette idée du malheur suppose l'idée du bonheur et envahit. Mais l'idée du malheur ne se définit pas seulement par
en procede directement : la conscience malheureuse n'est déchirée cette résistance au tragique, en fait, il s'agit ici d'une véritable
que dans la mesure ou elle est le reflet d'un conflit entre un tragique volonté de malheur; volonté de souffrir, c'est-a-dire volonté de mainte-
meurtrier et un bonheur qui ne veut pas mourir sous ses coups. Au nir in aetern11m ce qui cause, non pas le tragique et la mort du bonheur,
contraire, une conscience tragique proclamerait la mort du bonheur mais bien le malheur qui est d'essence toute différente : c'est-a-dire
et le triomphe du tragique et par conséquent ne serait pas une la survivance de l'idée du bonheur. Renoncer a cette volonté de
conscience déchirée, en butte a un conflit dévorant : loin d'etre malheur et accepter la mort de l'idée du bonheur signifie que l'on
angoissée, elle aurait la sérénité de la certitude tragique. accueille non pas seulement en droit, mais en fait, la donnée tragique
La nature de la conscience malheureuse se définit done encore de l'existence, que l'on considere le tragique comme une valeur
par un refus de l'idée tragique, tout comme la conscience heureuse qui ruine, certes, les valeurs antérieures, mais les remplace par de
dont, répétons-le, elle n'est qu'un aspect particulier ; elle refuse l'idée nouvelles. L'idée du malheur se rebelle contre cette vision tragique
du tragique en tant que mort de l'idée du bonheur : elle admet et préfere vouloir le malheur, qui sauvegarde la présence en droit
son existence, mais refuse d'en considérer les conséquences. La lutte de l'idée de bonheur, plutót que vouloir le tragique, ce qui provo-
contre le tragique, dont nous avions souligné paradoxalement querait la mort de l'idée de bonheur, spectre tragique que le malheur,
l'héro1sme a propos de Socrate, prend done ici un caractere vérita- comme le bonheur, refuse. Pour ne pas renoncer a l'idée de bonheur
blement dramatique : l'homme du malheur est directement aux au sein du tragique, force est de vouloir le malheur et de ne pas se
prises avec le spectre tragique, et doit tenir tete perpétuellement a relacher dans cette volonté farouche.
un tragique toujours immédiatement présent, continuer a affirmer La littérature fran~ise du xvme siecle nous offre une illustration
« héro1quement » la valeur d'une idée que la « présence » tragique &aisissante de cette évolution de l'idée de bonheur vers une idée de
u8 LA PHILOSOPHJE TRAGIQUE L'!DSE DU MALHEUR 119

malheur : qu'on songe a la génération de Voltaire et a celle de 111alhe~~reux ou l'on a pris conscience de l'obstacle tragique et de
Rousseau. Nous dirons que Rousseau est un Voltaire aux prises l'impossibilité de le surmonter, tout en refusant toutefois de renoncer
avec le tragique, comme le malheur se définit par un bonheur luttant pour autant au bonheur. Ce qui est commun a l'homme du bonheur
désespérément contre le tragique. Si la volonté de bonheur est et a l'homme du malheur, c'est un égal amour du bonheur, et la
caractéristique chez Voltaire, non moins nette est la volonté de représentation du malheur ne differe de la représentation tragique
malheur qui anime constamment Rousseau : cette conscience que par la survivance de cet amour du bonheur : en conséquence le
angoissée et malheureuse se débat perpétuellement entre un bonheur malheur ne saurait songer a nier le tragique comme le nie le bonheur.
auquel il croit sans le posséder, et un malheur qu'il possede sans Comme nous l'avons dit, il nie son droit, sa raison d'etre, mais non
parvenir a y croire vraiment. A la différence d'un V oltaire, Rousseau pas son etre : et on sait que pour lui, un etre sans raison d'etre nc
est aux prises avec la présence tragique, mais, a son instar, il refuse saurait etre qu'un moindre etrc, un fJ.Y¡ ov. Mais ceci n'enleve rien a
de l'affirmer suffisamment fort pour etre amené a renoncer a l'idée la vigueur de l'etre tragique, a la réalité de son existence; tout au
de bonheur. Toujours une meme négation de l'instinct tragique : la contraire, la morsure de l'etre tragique cst d'autant plus profonde
différence est que cette négation est sans douleur chez un Voltaire que son etre, pense l'hommc du malheur, est contestable du point
qui ignore le tragique, tandis que Rousseau, lui, ne peut maintenir de vue de l'etre. Aussi, l'idée de rnicux est-elle fort dilférente de
son idée du bonheur qu'au prix d'atroces soulfrances, que gr:ice a celle que nous avons vue au chapitre précédent : elle est attachée,
une systématique volonté de malheur qui lui permet d'affirmer sans dans la conscience malheureuse, a la présence d'un espoir de bonheur
cesse la présence du bonheur en l'opposant au tragique dans un véritablement désespéré; elle requiert, pour se développer, un terrain
conflit qui fait le déchirement perpétuel de son existence. Mais Rous- autre que le terrain réel et ne saurait s'inscrire dans un devenir
seau préfere etre déchiré qu'etre voué au tragique. La volonté de historique, sauf si elle parvient a reculer suffisamment l'histoire,
malheur sauve in extremis l'idée du bonheur de l'anéantissement soit dans le sens de !'avenir, soit dans le sens du passé, pour s'alfran-
au sein du tragique. chir de l'histoire véritable liée au temps. Le mieux ne peut se déve-
Nous allons done voir que l'idée du malheur recommence le lopper que dans un temps de reve, soit dans un passé idéal, soit dans
meme blaspheme moral et anti-tragique que l'idée du bonheur, un avenir idéal, entendons par-la, un passé qui était bien avant le
qu'elle est comme elle une volonté de bonheur contre le tragique, passé, et un avenir, bien apres !'avenir; tous deux, affranchis, en
mais au lieu d'etre seulement espoir, cette volonté devient défi : fait, du temps, et qui pourtant affirment malhonnetement le temps.
le blaspheme, en quelque sorte, s'aggrave. Nous songeons, dans cette analyse, a l'instinct romantique
Tout d'abord, l'idée du malheur refuse l'idée d'insurmontable dont le pere est, a n'en pas douter, Rousseau, et aussi a l'instinct
et d'irresponsable et lui substitue l'idée d'un rnieux, quelque peu chrétien qui précede et corrobore cette conscience de malheur mise
différente, il est vrai, du rnieux envisagé par l'idée du bonheur. a la mode par le romantisme : nous dirions volontiers que le génie
En elfet, nous avons vu que l'homme du bonheur avait tendance a du romantisme fut de retrouver tout ce qu'il y avait de malheureux
se représenter le bonheur dans un devenir historique toujours dans la religion chrétienne. Sur ce point, christianisme et romantisme
possible : or cette représentation est impossible a partir du moment sont en plein accord : tous deux préferent affirmer une soulfrance qui
130 LA J>HILOSOPHIE TRAGIQUE L'IDSE DU MALHEUR IF

suppose la reconnaissance en droit d'un bonheur, plutot que d'affir- établir cette idée fausse que l'idée du bonheur - la Providence et
mer le tragique. Comment le christianisme et le romantisme se la vie immortelle - résulte d'une réflexion sur ses malheurs, il est
représentent-ils le « mieux » ? Ou le placent-ils ? Le mieux, pour eux, bien obligé de se masquer a soi-meme que c'est en fait sa volonté de
existe avant le temps : le paradis perdu; et apres le temps: le paradis de malheur qui résulte d'un besoin de bonheur, besoin qui devrait se
l'immortalité ; ces deux paradis font partie des accessoires du christia- révéler mal-fondé, s'il n'y avait cette idée du malheur qui s'affirme
nisme comme de ceux du romantisme. A l'idée d'un bonheur perdu, désespérément paree qu'elle prétend avoir des titres a revendiquer
inhérent ala doctrine chrétienne, répond le gout romantique pour le le bonheur. L'idée du malheur nous apparait comme une fuite
bonheur d'autrefois, pour les ruines, pour le passé et ses pompes ; devant le tragique, comme un moindre mal que choisit l'homme du
quant au bonheur futur et a l'immortalité, le romantique l'affirme bonheur soudain plongé dans la révélation tragique. Aussi refusons-
avec autant de force que le chrétien. Que l'on songe par exemple a nous de voir dans le malheur un titre a !'estime : nous y voyons au
la Lettre de Rousseau sur la Providence, dans laquelle il ne fait pas contraire le reflet d'un bonheur qui n'a pas la générosité de se sacrifier
mystere de son désir qu'un bonheur vienne compenser ses malheurs : lui-meme, sacrifice auquel le convie la révélation tragique; nous y
« Non, j'ai trop souffert en cette vie pour n'en pas attendre une voyons un manque de courage et d'honneteté, l'expression d'une
autre. Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas véritable avarice : l'avarice de celui qui ignore qu'il faut savoir tout
douter un moment de l'immortalité de l'ame et d'une Providence perdre si on veut tout sauver, que le tragique ne lui demande le
bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je !'espere, je la défendrai sacrifice de ses biens que pour lui apporter un bien plus grand encore.
jusqu'a mon dernier soupir; et ce sera de toutes les disputes que Aussi restons-nous froids et sceptiques lorsque Rousseau nous
j'aurai soutenues, la seule ou mon intéret ne sera pas oublié. » affirme son altruisme et sa générosité : « Ce sera (la lutte pour défendre
Au moins, voila qui est bien clair et qui nous offre un excellent l'immortalité de l'ame et la Providence bienfaisante), la seule ou
exemple de la négation de l'idée tragique d'insurmontable au nom mon intéret ne sera pas oublié. » Oui, mais y en a-t-il d'autre ?
de l'idée de malheur, d'une idée de malheur qui ne veut pas s'avouer Si toutes les luttes de Rousseau sont en fait au service de cette grande
qu'elle est en fait une volonté de malheur, volonté contre le tragique. cause du bonheur, et si cette cause du bonheur qui suppose l'altruisme,
L'affirmation que « j'ai trop souffert dans cette vie pour n'en pas la bonté et l'oubli de soi, est la cause qui comprend le mieux notre
attendre une autre » est mensongere : c'est exactement l'inverse qui propre intéret et notre propre bonheur ? « La seule lutte ou mon
est vrai. Rousseau, en fait, attend trop un bonheur a venir, apres intéret ne sera pas oublié », n'est-elle pas la seule lutte ou se situe
un monde de souffrance, pour renoncer au malheur qui protege et mon véritable intéret ? L'affirmation de ce bonheur compensateur,
légitime son idée du bonheur. Le malheur est chez Rousseau, comme sous les couleurs de l'altruisme et de la générosité, n'a-t-elle pas
chez tous les romantiques et les chrétiens, un rempart, un paravent quelque chose d'immonde ?
contre le tragique. Mais, bien entendu, il ne veut pas s'avouer cette L'idée du núeux, telle que se la représente l'homme du malheur,
supercherie, et il s'étourdit avec ses malheurs pour ne pas considérer est done passablement différente de celle que représente l'homme
cette idée tragique qu'il est animé par une volonté de malheur du bonheur : pour celui-ci, le bonheur est réalité a conquérir; pour
protectrice du bonheur, car alors tout l'édifice s'écroulerait : pour celui-la, un idéal disparo qu'il faut regretter et espérer retrouver
lp. LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L'ID:bE DU MALHEUR IB

daos un autre monde. La premiere est plus superficielle, la seconde de la responsabilité ne fait que les transformer et les accommoder a
plus profonde, mais elles se fondent l'une et l'autre sur le refus de la sauce tragique, c'est-a-dire les affirmer avec infiniment plus de
l'idée tragique d'insurmontable et d'irréconciliable; elles sont done raideur que ne le faisait l'idée du bonheur, - la raideur des idées
l'une et l'autre un blaspheme contre le tragique, le blaspheme de traquies. L'idée du malheur réconcilie le tragique avec le bonheur
l'homme du malheur étant plus grave encore que celuí de l'homme au lieu de prononcer la mort du bonheur; l'exigence fondamentale,
du bonheur, puísque le premier prononce son blaspheme en connais- pour luí, est de ne pas renoncer au bonheur, par conséquent, de
sance de cause, a la différence du second quí ignore le tragique. fausser les données tragiques jusqu'a ce qu'elles puíssent s'accommo-
Tout comme l'idée du bonheur, l'idée du malheur refuse la der de cette exigence, et le seul moyen consiste a interpréter et
notion d'irresponsable et luí substitue une notion de culpabilité : expliquer le tragique a des fins morales, c'est-a-dire en vue du
la différence est que cette culpabilité, au lieu d'etre liée, comme nous bonheur. Cette interprétation abusive constitue le moment précis
l'avons vu, al'accident, est affirmée dans l'essence meme de l'homme; du blaspheme de l'idée du malheur : avant que la révélation tragique
l'idée de culpabilité par accident est remplacée par l'idée de culpa- ait eu le temps de faire table rase autour d'elle et d'anéantir l'idée
bilité par essence. du bonheur, l'idée du malheur intervient et limite les ravages de
La done encore, nous gagnons en profondeur et, du meme coup, l'idée tragique en l'interprétant et en l'expliquant, en la justifiant,
le blaspheme anti-tragique se précise et s'aggrave. En effet, avec la en quelque sorte, du point de vue des idées heureuses de mieux
mort de l'espoir heureux que le mieux était possible et réalisable, et de responsabilité auxquelles elle n'a pas voulu renoncer.
est mort l'espoir que la culpabilité humaine pouvait etre éliminée : C'est ainsi que l'idée du péché se définit par une interprétation
au monde heureux, dans lequel le mal s'expliquait par un certain du tragique du point de vue de l'idée heureuse de responsabilité :
nombre de fautes dont il fallait se défaire, a succédé un monde elle est le moyen terme entre les deux conceptions contradictoires
malheureux doté d'un au-dela heureux et dans lequel les hommes de liberté et de destin, de culpabilité et d'innocence. Elle réconcilie
sont des pécheurs. Avec l'idée d'une culpabilité par accident était la responsabilité avec le tragique irresponsable en inventant une
seulement affirmée la faute morale : l'idée d'une culpabilité par idée morale et anti-tragique, l'idée d'un mal dont nous serions irres-
essence introduít dans le monde l'idée du pühl. Ici encore, remar- ponsables, tout en étant coupables, soit l'idée extravagante de péché
quons que nous sommes en présence d'une interprétation différente originel qui présente l'immense avantage de nous représenter un
d'une meme idée-source, la culpabilité, dont nous avons déja instruit mal a la fois responsable, de par notre condition meme, et irres-
le proces : de meme que le malheur se définissait par une idée de ponsable du point de vue de notre individu particulier : le pichi est
malheur auquel s'ajoute la révélation tragique, le péché n'est autre la géniale idée qui rüoncilie le bonheur avec le lragiqm. Nous ne
que la notion de faute a laquelle s'ajoute la représentation tragique sommes pas responsables de notre péché, voila pour le tragique,
de l'impossibilité d'une amélioration. Le blaspheme se prononce voila pour }'irresponsable; nous sommes cependant coupables et
exactement au meme instant, qu'il s'agisse de la négation des idées pécheurs en naissant, voila pour le bonheur, voila pour la respon-
d'insurmontable ou d'irresponsable au nom du malheur : au moment sabilité. Il fallait nécessairement une notion contradictoire et
ou la révélation tragique, au lieu d'effondrer le mythe du mieux et incompréhensible pour allier les deux idées incompatibles que sont
134 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L'IDE.E DU MALHEUR 135

un désir de bonheur et un état tragique, il fallait nécessairement he11reuse des valeurs, le blaspheme du malheur lui oppose toujours
dissocier arbitrairement l'homme en deux éléments pour qu'on cette meme idée, d'ou son déchirement et son malheur, puisqu'il
puisse faire porter sur chacun une des deux idées contradictoires : connait, lui, le tragique. Nous dirons que le blaspheme du malheur
al'homme particulier, l'irresponsabilité, asa condition, la culpabilité. consiste a voir dans le phénomene tragique un malheur, a vouloir
Telle est l'odieuse idée du péché telle que nous l'enseigne la tradition affirmer le malheur de l'homme condamné a défendre sans cesse
chrétienne : « Tu es enfanté dans le péché. » Aussi sommes-nous son bonheur contre les assauts de la tragédie. Il est en définitive
sceptiques lorsqu'un chrétien nous vante la profondeur et le mystere un refus du tragique, sinon en fait, du moins en droit : la tragédie
de cette idée de péché origine! : la nécessité de cette idée nous apparatt ne devrait pas etre, et le sort de l'homme condamné a s'en défendre
avec heaucoup trop d'évidence pour que nous puissions la prendre est done un sort malheureux, et non un sort tragique qui ne se défen-
au sérieux; il s'agit trop visiblement d'une idée, non pas inattendue drait pas contre le tragique et aurait ruiné cette indéracinable repré-
et mystérieuse, mais bien vitale pour le christianisme, répondant sentation du bonheur et des valeurs heureuses qui constitue en fin
directement a son dessein anti-tragique de concilier abusivement de compte le credo fondamental de toute doctrine morale. Nous
le tragique avec le bonheur; l'idée du péché n'est pas une révélation découvrons la nature du blaspheme du malheur assez proche de
divine, mais une réponse astucieuse qu'on donne pour sortir d'une celui du bonheur, mais nous devons nous demander comment il se
impasse mortelle pour le bonheur. Elle est une des fas;ons de se représente ces données tragiques qu'il a le privilege de connaitre,
débarrasser de la requete tragique : l'homme du malheur préfere en définitive; qu'est-ce que ce tragique prématurément interprété
etre coupable dans un monde promis au bonheur éternel plutót et appliqué a l'idée du bonheur par la conscience malheureuse ?
qu'etre innocent et irresponsable dans un monde voué au tragique. Comment se présente-t-il au moment de son blaspheme apres le bref
Notre représentation du malheur s'est maintenant bien précisée : instant ou il s'est laissé entrevoir par la conscience heureuse?
il nous apparatt clairement qu'elle est toujours une volonté de nier Le tragique apparait lors comme un déshéritage, et nous ne sau-
le tragique en l'alliant aux idées de bonheur qu'elle n'a pas eu le rions mieux définir l'idée chrétienne et peut-etre plus encore l'idée
courage ou l'honneteté d'éliminer, et qu'elle se définit par consé- romantique du malheur que par une confusion entre le tragique el le déshé-
quent par l'idée de bonheur s'appliquant indument au tragique; ritage. Qu'on se remémore notre analyse du caractereindispensable que
le malheur est un bonheur appliqué au tragique, un tragique qu'il nous avions découvert dans le tragique : la ou l'homme tragique se
continue bien entendu de refuser dans la mesure ou il n'a pas su ou reconnait dans une providence tragique, l'homme du bonheur ou du
voulu tirer la véritable les;on de la révélation. Nous pourrons malheur, soit l'homme moral, voit un démon qui l'opprime au
retrouver ce schéma du malheur dans toutes ses caractéristiques mépris de sa valeur, qui lui inflige un traitement injustifié et immérité,
fondamentales : c'est ainsi que nous avons vu que l'idée de paradis qui le prive d'un héritage de bonheur qui lui était du, - la morale
était l'idée de « mieux >> appliquée au tragique irréconciliable, que commence avec la revendication d'un dd. Voila quelle est pour
l'idée de péché était l'idée de responsabilité appliquée au tragique l'homme tragique la derniere des impudences : oser réclamer comme
irresponsable. du quoi que ce soit a la vie, a la destinée 1 Du, mais au nom de quoi ?
Le blaspheme du bonheur opposait au tragique une représentation Quels titres, s'il vous platt, au bonheur ? On voit quel est l'abime
136 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L 'IDÉE DU MALHEUR 137

entre les hommes tragiques qui s'enthousiasment a la représentation allons tracer le portraít de l'homme du malheur, et essayer de percer
d'une piece de Sophocle et les hommes moraux dont la réaction est son secret. Confirme-t-ill'analyse de l'ídée du malheur telle que nous
de se rebeller contre ces données tragiques, de s'incligner, de se l'avons définie in abstracto? Son malheur est-il bien cette volonté de
déclarer lésés, et d'aller meme, avec Rousseau, jusqu'a les refuser bonheur au sein du tragíque, cette volonté de bonheur qui suppose
en proclamant leur immoralité, alors que c'est en fait leur caractere ces deux affirmations morales, de la réconciliation et du mérite ?
tragique qu'on se découvre incapable d'affronter : immoral, le Son déchírement est-il bien un confiit entre l'affirmation de valeurs
tragique, paree qu'il refuse la part de bonheur qui revienl al'homme morales auxquelles il continue a croire et un monde sans moralité ?
et luí impose un tragique ínacceptable. D'ou son délire : opposition fiévreuse a l'évidence tragique pour
Condamné au déshérítage, l'homme du malheur se proclame un sauver au moins son idée du bonheur. D'ou le caractere moral
héros, mais d'un type tres particulier quí fieurít avec le Romantisme. de son délire : l'affirmation des valeurs morales, au sein d'un monde
Le héros quí ne désíre pas etre un héros, qui l'est malgré soi, et qui amoral, devient fiévreuse.
pleure constamment d'etre condamné a cet hérolsme. C'est le héros Nous songeons invinciblement, en décrívant cette idée du
romantique qui pleure et dénonce sans cesse l'ínjustice dont il a malheur, au prernier « malheureux entre les malheureux » qui soit
été l'objet, le héros qui exaspere tous les génies classíques paree qu'il apparu parrni les hommes, a celui qui semble avoir provoqué ce
est absolument opposé a la conceptíon classique de l'héroisme, telle déferlement moral qui engloutit a la fin du xvme siecle la pensée
que nous l'avons définie dans notre prerniere partíe : nous avons vu européenne sous une eau boueuse qui n'a pas encore fini, aujourd'hui,
que le héros ne pouvaít etre que classique. Je veux clire que le héros de s'écouler, a l'homme qui, en proclamant le malheur de l'humanité
ne pouvait etre que joyeux, sur de soí, net, précis, paree qu'il affronte en général et de lui en particulier, détróna le moralisme léger de la
et assume le tragique : íl a, pour lui, la certítude et la joie. Le classi- génération précédente et le remplas:a par un moralisme profond et
cisme ne vit que par le tragíque. Tout au contraíre, que penser indéracinable, -a Jean-Jacques Rousseau. Cet homme intensément
d'une attitude qui se proclame héroique paree qu'elle dénonce le moral et intensément malheureux répond d'une fas:on saisissante a
déshéritage auquel elle est condamnée, nous qui nions qu'il y ait notre analyse du malheur comme bonheur moral en proíe aux luttes
déshérítage et affirmons la tragédie et tirons de la contemplation du tragíque, du malheur paree que volonté morale, de la volonté
tragique, que le héros romantique níe radicalement, la raison de morale paree que volonté de bonheur, volonté anti-tragique.
notre propre héroisme ? Nous déclarons que le héros romantique Nous aurions done pu choisír Rousseau comme le type meme de
est un imposteur et qu'il joue d'une fausse monnaie : d'un faux l'homme anti-tragíque, et nous interroger dans le détail sur son
tragique, d'un faux héroisme. Et nous appelons cette fausse monnaie cas : maís nous sommes résolus a l'épargner paree qu'il fut au
la monnaie mora/e. moins un homme pour etre plus malheureux et plus moraliste que
Rousseau, en un mot, plus anti-tragique encore, s'il est possible,
2. L'idée du ma/heur, 011 le délire moral
paree qu'il affirma son malheur moral daos le seul domaine qui
Nous allons maintenant nous aventurer, a titre d'illustration, n'avait jamais encore été touché par la morale, paree qu'il porta
dans les régíons les plus éloígnées de la compréhension tragíque, nous l'anti-tragique au sein meme du tragique en choisissant comme
138 LA PHILOSOPHIE TRAGIQVE L'IDÉE DV MALHEUR 139

moyen d'expression l'art tragique par excellence : la musique. comme de pales blasphémateurs face au génie démoniaque de
Ici, nous ne pouvons manquer de songer aux liens entre Socrate Beethoven qui impose sa conception malheureuse, anti-tragique
et Euripide, liens merveilleusement compris et analysés par Nietzsche et anti-musicale, au domaine meme de la joie et du tragique. Il
dans !'Origine de la Tragédie : au penseur anti-tragique répond un écrit de la musique ! Socrate se contentait d'expulser les poetes et
artiste anti-tragique qui se fait le chantre de son blaspheme, a celui les dramaturges de sa cité heureuse; Beethoven, lui, se fait poete 1
qui proclamait la mort de l'art répond un arliste, blaspheme supreme, Plutót que d'expulser les hommes tragiques, ce qui signifie les
qui avoue lui-meme la mort de l'art; un « artiste » contre l'art, un reconnaitre comme ennemis et admettre leur existence, voici une
homme « tragique » contre le tragique 1 Or nous découvrons que solution infiniment plus radicale : leur emprunter leurs moyens
Rousseau eut lui aussi son chantre, que la doctrine du malheur moral d'expression et tenir avec ceux-ci un langage moral, monopoliser
qu'il introduisit parmi les hommes et qui niait la valeur de l'art en l'art au profit de la morale et faire peser sur lui le plus moral des
général et de la musique en particulier, fut mise en musique par un dirigismes. Il y aura de nouveau des spectacles tragiques, mais on y
musicien rousseauiste, qui adopta avec enthousiasme les idées vénérera la mor/ de la tragédie, el la naiuance du malheur. Ce que Platon
et les sentiments de son maitre et réalisa ce prodige d'exprimer a n'a pas établi de son vivant a Athenes, Beethoven le réalise génia-
l'aide de la musique les sentiments les plus anti-musicaux qu'il soit, lement dans sa musique : les concerts du dimanche seront ces tragé-
d'y exprimer une véritable haine contre la musique, d'affirmer en dies idéales ou, enfin, le spectre tragique sera éliminé.
musique et contre le sens de la musique qu'il est un héroique et Beethoven, ou l'idée du malheur contre la joie tragique, ou le
malheureux soutien des valeurs morales face a l'immorale méchanceté délire moral contre la réalité amorale, ou la musique contre la
des hommes et du destin : voila le blaspheme de Rousseau, voila son musique : aimeront Beethoven tous ceux qui n'aiment pas la musique,
délire moral, voila sa persécution de la plénitude de la joie face au destin et l'on sait s'ils sont légion, aussi n'avons-nous pas, hélas 1 a nous
tragique, joie qui constitue l'essence meme de l'art et de la musique, et étonner de son extraordinaire succes. Non, ce n'est pas musical,
voila ce qu'est la« musique » pour ce disciple de Rousseau, dont nous non, ce n'est pas amoral, non ce n'est pas tragique, non ce n'est pas
pouvons dire qu'il fut exactement a Rousseau ce qu'Euripide fut a joyeux, - mais cela console et rassure. La musique qui remplit les
Socrate. Ce musicien qui sut si fort ha1r la musique que les siecles gens de « jolis sentiments » et console la vieille tante de la mort de
moralistes le proclamerent comme le musicien par excellence, tout son mari, si l'on en croit Sartre dans la Nausée, est, a n'en pas douter,
heureux qu'ils étaient de pouvoir enfin condamner le sens tragique celle de Beethoven; et l'influence de ce dernier s'est révélée si grande
de la musique a l'aide de son autorité et de la transformer en une qu'on peut se demander si, avec lui, la musique n'est pas devenue
apaisante musique pour les dimanches apres midi, c'est - je pense une puissance morale aux yeux du monde, voire une puissance
qu'on l'aura reconnu - Beethoven. C'est sur lui que nous allons gouvernementale, amie de l'ordre : on joue la VIJe Symphonie
faire porter notre étude, car c'est lui qui sut faire aller le sentiment dans les prisons, de temps en temps, pour (( récupérer )) 1' ame et
anti-tragique le plus loin en faisant la conquete du dernier bastion la sociabilité des détenus ; et on enregistre, parait-il, de bons
tragique, bastion qui pouvait apparaitre comme un asile inviolable : résultats. On peut seulement se demander si les soupirs d'etre
l'art musical. En ce sens, Socrate et Rousseau n'apparaissent que homme, qui sont l'essence meme de la musique de Beethoven,
140 LA PHILOSOPHIB TRAGIQUB L'IDP.E DU MALHEUR 141

ne se melent pas, dans ce cas précis, aux soupirs d'etre en prison. pas ou ne veut pas comprendre, c'est que l'incompréhensible solitude
Essayons done de mettre en lumiere les principales caractéris- humaine est une donnée tragique et définitive de l'existence, contre
tiques de la musique de Beethoven, et de comprendre en quoi nous laquelle il est vain de se rebeller au nom d'un moi particulier : que
nous trouvons en présence de l'homme anti-tragique par excellence. s'il est incompris, lui, Beethoven, il faut au moins admettre que
Tout d'abord, Beethoven apparait au travers de sa musique comme tous les hommes, sans exception aucune, sont des incompris, et
/'homme martyrisé; comme chez tout martyr quise respecte, on aboutit que, par conséquent, sa condition particuliere du point de vue
a l'affirmation d'un héroilme. Nous avons la la délinition du faux affectif n'est aucunement remarquable par rapport a celle des autres
héroisme, de l'héroi:sme moral tel que le proclament les romantiques hommes, qu'en étant seul il ne fait qu'etre homme, avec toutes les
a partir de Rousseau : « Le héros, c'est l'homme martyrisé. » Nous responsabilités que cette condition implique. Mais Beethoven fuit
étions convaincus que, tout au contraire, c'est l'homme joyeux devant une telle responsabilité tragique : non, il n'est pas possible
au sein de son destin qui définissait le héros; le héros beethovénien que la solitude soit le fait de l'homme; voila son credo affectif: toujours
nous apparait done comme l'antithétique de l'héroi:sme : non seule- le refus des données. Par conséquent, Beethoven souffrant indument,
ment le héros romantique refuse d'assumer le destin tragique et puisque la solitude n'est pas « de rigueur », devient le héros Beethoven,
se révele par conséquent trop faible pour lui, mais il a l'impudence martyr de la solitude, au milieu des heureux humains. On voit, et
de tirer de cette faiblesse une source d'orgueil et de la glorifier, de c'est la l'essentiel du phénomene beethovénien, que c'est sur une
l'appeler héroisme. Je ne suis pas fait pour l'héroisme, voila le refus incapacité a assumer un destin, sur une incapacité de cruauté et de
du tragique, - done, je suis un héros : voila la grandeur beethové- dureté envers soi-meme, que Beethoven fonde la raison de son
nienne. « On » me martyrise (ó Rousseau, Rousseau ... ). Moi, etre héroisme : la raison pour laquelle nous le méprisons et le considérons
innocent et bon, suis accablé par des puissances maléfiques qui me comme un faible est la raison précise pour laquelle il se proclame
torturent, je suis done un martyr, je suis done un héros. Mon acca- grand et héroique.
blement, mon écrasement, voila toute ma grandeur. Comme s'il « Je suis un héros paree que je suis faible », voila l'héroisme
suffisait d'etre malheureux pour etre grand 1 Examinons ce schéma beethovénien, c'est-a-dire la mort de l'idée d'héroisme, - comme
de (( l'héroisme)) beethovénien a la lumiere de l'exemple : plac;ons- de toutes les idées de valeur antérieures a la déformation morale.
nous devant son continuel échec de l'affectivité. La donnée tragique, On comprend qu'un tel héroisme nous souleve de dégout, non pas
dans ce domaine, est, nous l'avons vu, la cruelle révélation de la tant, d'ailleurs, a cause de la faiblesse qu'il recele que par ce qu'il
solitude insurmontable et de l'impossibilité d'une communauté de se prétend impudemment autorisé a y fonder une grandeur : etre
« sentir» entre les hommes en général, entre deux etres en particulier. faible, passe encore, mais revendiquer effrontément une grandeur
Cette donnée tragique, il est aisé de voir que Beethoven en est sous prétexte que l'on est faible, prétendre contredire l'existence
accablé, certes, mais que d'autre part, illa refuse et continue d'affirmer avec sa pauvre petite faiblesse qui n'arrive pas a l'assumer, voila
désespérément son droit a une affectivité mieux traitée par le destin : ce que nous repousserons toujours avec mépris et indignation.
du début a la fin de sa carriere, il n'a que le mot d'ami et d'amie Remarquons en passant ce sens de la revendication contre l'etre
a la bouche, et se proclame incompris. Ce que Beethoven ne comprend au nom d'un droit fictif que nous avons donné en commenc;ant
142 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L'!DnE DU MALHEUR 143

comme l'essence du blaspheme anti-tragique, du blaspheme moral. de leur faiblesse et les enivre avec le poison du mérite : « Ames
On sait combien cette attitude de revendication criarde contre les souffrantes, ames généreuses », recommande Herriot en conclusion
faits, au nom de príncipes moraux, a fait fortune dans notre de son livre sur Beethoven, « prenez cet homme pour compagnon ».
monde contemporain. Cet héro!sme beethovénien et rousseauiste A-t-on assez répondu a ce malencontreux appel ? Accourez, malheu-
est d'ailleurs protégé par un sophisme indéracinable, dicté par les reux, accourez mcapables, accourez impuissants, accourez mauviettes,
idées morales de mérite et de responsabilité. Beethoven et Rousseau venez-vite, vous tous qui etes dans la fange, dans la bassesse, dans
ne sont pas responsables de leur faiblesse, de leur délire, de leur !'incapacité de vivre, vous tous qui n'en pouvez plus et avez, depuis
folie; on ne peut par conséquent leur en tenir rigueur : il.r ne longtemps, abdiqué tout orgueil et responsabilité, accourez, et
sont done ni faibles, ni fous 1 Entendons, Beethoven est grand au prenez-vous pour des héros. Voici que le héros Beethoven vous appelle
sein de sa faiblesse, Rousseau est sensé au sein de sa folie. Cette et vous transforme en héros, sans que vous ayez le moindre acte de
honteuse faute intellectuelle est destinée a se dissimuler la véritable volonté a vous demander; oui, il sait combien la volonté est chose
cause de la faiblesse ou de la folie pour pouvoir accepter Rousseau pénible, rassurez-vous, il vous en exempte. Il a condamné toutes
sans admettre ses sophismes et ne pas voir qu'ils sont inséparables ces méchantes choses qui vous opprimaient : la solitude, la mort,
de son instinct dominant et anti-tragique qui le conduit nécessaire- le tragique. Sans doute, il ne les a pas supprimées : il faudra continuer
ment a raisonner faux. Rousseau pense contre le tragique, maudit a toujours pleurer; mais enfin, illes a condamnées, et a jeté sur elles
toutes les données tragiques : voulant établir rationnellement le l'anatheme : vous pouvez dorénavant etre bien certains de votre
mal-fondé du tragique, soit le non-etre de l'etre, il se heurte a b héroi'sme et de votre valeur, vous pouvez vous reposer sur son
raison et s'en sauve par le biais du sophisme. Peut-etre la médecine témoignage. Vous n'aurez pas d'effort a faire : il sait d'ailleurs que
s'expliquerait-elle davantage la paranoia si elle prenait conscience toute votre grandeur vient de ce que vous en etes incapables : c'est
de la véritable nature des déviations intellectuelles et de leur origine le destin qui est coupable, vous n'y etes pour nen. Ensemble,
affective : le sophisme n'est pas la par hasard, il ne vient pas altérer vous chanterez héro!quement la méchanceté du sort et attendrez
soudain la pensée de Rousseau, il joue en fait un role indispensable en pleurant la juste récompense de votre héroi:sme : elle est promise,
dans cette fuite devant le tragique qui est la définition du besoin dans l'au-dela.
affectif fondamental de Rousseau. Le sophi.rme sauve le bonheur de la raison. De cette négation, en droit, des données tragiques et, en parti-
C'est a l'aide de cette meme dérobade intellectuelle qu'on en culier, de la solitude de !'ego, dérivent toutes les autres caractéristiques
arrive a admirer la grandeur de Beethoven et a ne plus voir sa de la musique de Beethoven, caractéristiques, je le répete, aussi
lacheté, sous prétexte « qu'il ne faut pas lui tenir rigueur de sa vraies chez Beethoven que chez Rousseau : impudeur, exhibition-
faiblesse, paree qu'il est faible ». Et a ce titre, on ne loue plus seule- nisme, collectivisme, en un mot, cette intolérable absence de « moi »
ment celle de Beethoven, mais encore la sienne propre, qui se pare au sens privé du terme, qui signifie pour nous non seulement une
soudain des attraits de la grandeur a l'audition de cette musique bassesse de la part de Beethoven, mais, ce qui est beaucoup plus
infernale. Beethoven ou l'appel a la lacheté, ou la glorification de la grave encore, une odieuse ingérence dans notre propre moi. Car,
bassesse; Beethoven, ou l'autorité morale qui rassure les hommes niant qu'il ait un « moi » solitaire, Beethoven nie du meme coup
144 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE L'IDi?.E DU MALHEUR 145

que les autres en aient un. En écoutant Beethoven, nous nous dernier mot de l'entreprise beethovénienne comme de l'entreprise
entendons « niés » dans ce que nous avons d'essentiel : c'est une rousseauiste, entreprise morale par excellence. Nous ne saurions
véritable invasion ! Et l'on sait assez ce que recouvre cette absence mieux définir l'atmosphere idéale revée par Beethoven qu'en la
de moi individue! : en fait le plus odieux, paree que mensonger, des comparant avec celle du dimanche apres midi. Tout ce qu'elle comporte
égo!smes ! Cette absence de moi, cette impudeur, cette constante de fade, de moral, de désenchanté, de conformiste, de rassurant
exlúbition, traduit le besoin de bonheur du moi Beethoven, - et paree qu'anti-tragique, et de cafardeux a la fois, Beethoven l'a génia-
nous appelons cette attitude égo!sme. La dimension de l'universel lement compris et secretement aimé. Et ce n'est pas un hasard s'il
et de l'objectif, but essentiel de l'art, est totalement manquée par est resté, par excellence, le musicien des concerts du dimanche.
Beethoven qui, au lieu d'affirmer la douleur de la solitude des ego L'idée du malheur n'est autre que l'idée du bonheur réservée pour
et de tirer de cette affirmation une joie tragique - Bach, Mozart, les dimanches apres midi, lorsque toutes les valeurs sont plongées
ou etes-vous ? - affirme, pourrait-on dire, la solitude accidentelle dans une médiocrité grisatre et que les hommes tragiques sont
de son ego au milieu d'un communisme merveilleux des consciences obligés de se réfugier chez eux et de fermer les volets pour ne pas
qui serait la donnée réelle et qui ne manquerait que lui, Beethoven. etre saisis a leur tour par l'air empoisonné qui se répand partout :
Ce qui signifie qu'il manque a Beethoven, comme a tout moraliste il faut arriver a résister au cafard moral et atteindre le lundi. Dans
sans exception au cune, le sens de/' autre. Beethoven refuse de voir daos cette atmosphere tiede et désabusée, dans laquelle le troupeau moral
les autres des individualités séparées, ce qui serait une vue beaucoup déambule tristement, Rousseau et Beethoven se meuvent avec une
trop tragique et lui ferait renoncer au bonheur qu'il ne peut reven- aisance déconcertante : ne seraient-ils pas les auteurs du dimanche ?
diquer qu'au nom de cette communion des consciences. C'est ce qui Rousseau, par le biais du protestantisme contemporain dont la
confere a sa musique ce caractere personnel et totalitaire qui signifie paternité ne saurait lui etre contestée, n'aurait-il pas été le premier
pour nous la mort de la musique, le renoncement a cette puissance invenleur du dimanche? Qu'on songe a ces fetes en commun telles
joyeuse et libératrice qui détruit notre croyance au bonheur. Si l'on qu'il les recommande ou les décrit pour les jours de loisir, dans
définit ainsi la musique, il faudra séparer tous les grands musiciens la Lettre a d'Alembert, dans La Nouvelle Héloise : sa part de respon-
de Beethoven et affirmer que Beethoven travaille a un idéal exac- sabilité y appara1t tres lourde. Le bonheur du chateau de Clarens
tement inverse de celui de la musique : alors qu'un Bach, par exemple, constitue une longue apologie du dimanche; et l'ouvrier qui refuse
éleve son individualité solitaire jusqu'aux hauteurs de la musique les plaisirs du dimanche organisés par Mme de Warens et qui « leur
impersonnelle, Beethoven, lui, détruit cet idéal impersonnel et préfere la liberté d'aller sous divers prétextes courir ou bon lui
rabaisse la musique a son propre ni vea u; a u lieu d'aller a la musique, semble », cet ouvrier la est rapidement mis a la porte ! 11 n'y a pas
il ramene la musique a Beethoven. de milieu, ou bien les plaisirs immoraux, ou bien les doux plaisirs
Nous définirions volontiers l'instinct anti-tragique et moral du dimanche en commun.
de Beethoven comme la volonté d'affirmer un grand malheur pour Nous voyons que la source de l'idée du malheur chez un Beetho-
pouvoir ne pas renoncer a l'espoir d'un petit bonheur : nous avons ven ou un Rousseau est bien cette croyance désespérée que la provi-
déja parlé de cette avarice du malheur. Ce « petit bonheur » reste le dence n'est pas la tragédie, et que la solitude, l'absence de mérite,
146 LA PHILOSOPHJE TRAGIQUE

l'irresponsabilité, et tous les autres spectres tragiques ne sont que


des apparences trompeuses dont une vue systématiquement morale
a pour mission de triompher. Cette croyance suscite toutes les
attitudes anti-tragiques que nous avons analysées : l'héroisme
martyrisé, la sophistique, l'impudeur. Cette croyance enfin affirme III
un mal de fa~on a pouvoir l'opposer au tragique et elle s'en-
gage dans des divagations morales pour refuser de considérer le
véritable probleme : avec le mal, on s'étourdit pour faire taire la
voix du tragique. En l'affirmant, sans vouloir pourtant l'admettre,
LA DÉFINITION MORALE
on se détourne de l'idée qu'on pourrait avoir a y faire face. On voit
tous les liens qui rapprochent une telle attitude de la conception
chrétienne du péché : l'idée du déshéritage beethovénien est connexée Il est temps, a présent, de donner ma difinition mora/e. Nous avons
a l'idée de culpabilité par essence au sein d'une meme idée commune: réuni tous les éléments indispensables, nous avons suffisamment
«la Providence n'est pas la tragédie, il faut done la laver du tragique». compris ce qu'était un moraliste-type - un Beethoven, ou un
Ces deux idées sont en effet une négation de l'idée d'irresponsabilité, Rousseau - nous pouvons maintenant porter notre diagnostic.
respectivement de celle du dieu et de celle de l'homme; elles tentent Quel est le secret du moralisme ? Quelle est la source, la condition
la réhabilitation d'une Providence sans tragédie et avec responsa- premiere, le .rine qua non, du sentiment moral ? Quelle est sa véritable
bilité; leur grand souci est un souci de justification : il s'agit de définition ?
trouver des raisons autres que la seule raison d'etre. En ce sens, Notre analyse de l'idée du bonheur et de l'idée du malheur,
culpabilité et déshéritage laven/ le tragique par l'affirmation de leurs toutes deux, on l'a vu, idées superficielles par rapport au contenu
contraires : la providence, c'est l'innocence, c'cst l'héritage; nous tragique du phénomene humain, nous fait pressentir la réponse
sommes déshérités et coupables, ces deux termes se justifiant l'un définitive a notre besoin de diagnostic. Nous pouvons avancer
par l'autre. hardiment que notre analyse constitue la véritable définition morale,
Il en résulte cette affirmation blasphématoire que la Providente je veux dire que l'on ne saurait définir plus excellemment l'instinct
esf le contraire de leur exiJtente et se définit par cet héritage et cet inno- moral que par le sentiment d'inconnu uu fragique.
cence qu'ils n'ont pas, eux. « Je préfere avoir l'idée du bonheur Arrivés en ce point, nous ne pouvons nous empecher d'éprouver
plutót que d'assumer une providence tragique existant réellement, un soulagement, une joie, désespérée mais intense, indicible.
je préfere etre heureux plutót que d'etre homme. » Voila le credo Nous avons le sentiment qu'enfin nous comprenons, nous connais-
qui résonne a mes oreilles des que j'entends une mesure de Beethoven. sons notre ennemi, que nous avons eu le courage de luí restituer
Voila la signification profonde de l'idée du malheur : une .ril~~alion son vrai visage, qu'enfin nous l'avons démystifié, et, du meme coup,
résolumenl anti-providentielle, paree qu'elle a.lfirme une providente anti- compris. Plus ríen n'atténue notre horreur, nous contemplons
fragique. maintenant notre ennemi dans sa vérité nue et affreuse. Horreur,
148 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE LA DP.FINITION MORALE 149

mais soulagement de ne plus étte dans l'incertitude cruelle qui faisait et a la lucidité intellectuelle : la lucidité socratique ... C'est leur haine
Vaciller notre intelligence ; nOUS Savons a présent, a quoÍ nOU$ en au tragique qui commande toutes leurs pensées, et voila pourquoi
tenir. Comprend-on bien le sens de notre soulagement ? Nous ils ne savent jamais véritablement réfuter 1 S'ils voulaient réfuter
sommes ala derniere page d'un grand roman policier, et nous savons objectivement, comme ils le prétendent, pourquoi alors cet ennemi,
enfin qui est le coupable. Peu importe que nous en demeurions je ne dirai pas inavoué, mais tellement enfoui et dissimulé au plus
interdits d'horreur et de stupéfaction; l'important pour nous, c'est profond de leur étre qu'ils ont fini par l'oublier? Aussi ne leur
d'abord de savoir, d'avoir la clef de l'énigme. D'autant plus que parlé-je pas de pensée a pensée, mais d'ennemi a ennemi, paree que
nous pressentions, sans nous l'avouer, l'identité de notre assassin; nous avons, les uns comme les autres, d'abord nos haines et nos
toujours, nous voulions chercher autre choie; comme <Edipe, nous adorations.
nous détournions saos cesse de l'ablme. Voila pourquoi nous sommes Ils sont conduits par un instinct obsessionnel dans le moindre
si intensément soulagés : nous avions le vertige et nous y avons mis de leurs raisonnements; cet instinct, je l'appelle l'anti-tragique;
fin en adoptant la seule attitude possible pour sortir de notre para- cet instinct les mene a des philosophies tres différentes selon
lysie : nous avons sauté dans l'abime. Le choc a été rude, nous les hommes et selon les époques : c'est Socrate et Euripide dans
sommes morts, morts pour eux, morts pour leur vie, morts pour l'Antiquité, au xvme siecle fran~ais, c'est Voltaire et Rousseau,
leur monde et leurs livres, mais nous avons enfin touché le sol au xiXe, c'est Marx et c'est aussi Lammenais, et Auguste Comte,
ferme : nous ne tomberons jamais plus. et Anatole France, et Renan... Au xxe siecle, c'est Freud, c'est
La morale est 1' « inconnu au tragique », le refus de le reconnaltre Gide... ces noms, pris entre mille au tres possibles, et entre des
pour sien, le refus d'accepter le don tragique. Nous sommes mainte- hommes de valeur « anti-tragique » fort inégale ... peu importe;
nant dans une solitude gelée; plus rien n'existe pour nous, ils sont pour nous auttes, les hommes tragiques, ils se ressemblent étrange-
morts, bien morts, tous nos pauvres « freres » humains, nous ne les ment; sur le point essentiel qui nous occupe, ils sont identiques.
reverrons jamais, ils « vivent » dans un monde dont nous avons déja Leurs oppositions nous semblent mesquines, byzantines, grotesques.
oublié l'existence. Nous avons largué les dernieres amarres : toujours S'ils savaient comme nous pouvons rire de leur sérieux 1 Du sérieux
nous retenait l'espoir que leur absence de sens tragique n'était que avec lequel ils se querellent sur des détails, alors qu'ils sont d'accord
conséquence, que déformation, dues a je ne sais quel démon trompeur sur le fond 1 Ignoreraient-ils leur accord, leur ligue contre le tra-
qu'il fallait exorciser. Mais nous avons découvert que le démon gique ? Ne sentiraient-ils pas leur communauté d'instinct ? Et
trompeur n'existait pas, que leur absence de sens tragique était en fait puisqu'il faut parler quelques instants de choses saos intérét pour
leur propre définition, leur propre raison d'étre, leur propre essence, essayer de me faire comprendre: que dire de la civilisation qui pros-
et que tous les autres aspects n'étaient que la cons!quence de cette pere hideusement en U.R.S.S. et dans les États-Unis d' Amérique?
essence. Quoi ? I1 y a lutte, guerre entre ces deux pays ? Guerre d'intérets,
Nous comprenons maintenant la nature de cette insaisissable guerre d'infiuence sans doute ? Comment ? Il y a, dit-on, une guerre
hostilité que nous pressentions chez tous les moralistes. Eux aussi d'idiologie, de religion ? En vérité, n'y a-t-il pas de quoi périr de
ont un ennemi, eux aussi détestent, qui prétendent a l'objectivité rire ? Et les hommes prennent ces guerres au sérieux ? Un écrivain
150 LA D.bFINITION MORALE 151
LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE

ironiste a-t-il jamais autant fait rire de l'homme ? Et ceux-J.a qui j'espere étre entendu, je les définis pour nous autres, les hommes
expliquent la lutte intellectuelle du xxe siecle par le heurt des doctrines tragiques, nous qui sommes curieux de connaltre enfin la « raison »
communiste et chrétienne, mais ont-ils perdu la raison ? Ne voient- de leur attitude.
ils pas l'absolue identité ... Ils se créent des cnnemis imaginaires pour Qu'est-ce que l'instinct anti-tragique? Nous l'avons rencontré
se donner l'impression de lutte, de conquete, pour s'amuser, de peur dans chacune de nos analyses précédentes, nous l'avons retenu au
de lutter plutót contre un véritable ennemi, contre une doctrine sein de chacun de nos griefs; comment ne pas voir qu'il était la
qui n'aurait pas exactement toutes leurs idées. Il leur faut bien source, la véritable origine de nos griefs, la « raison » de notre grief
quelques ennemis, sans quoi, ils n'auraient pas 1'air sérieux, la pire et la « raison » de leur morale... Nous pouvons maintenant définir :
des catastrophes ... Mais en vérité, ils savent bien choisir : de sages pour nous, tous ceux qui considerent que l'homme est inconnu au
ennemis, devant lesquels ils peuvent relever la tete saos trop de tragique, tous ceux qui ont le sentiment d'inconnu face au tragique,
frais. tous ceux-J.a sont réputés moralistes.
Mais face aux ennemis fondamentalement hostiles, ils préferent Considérons done maintenant la genese de l'instinct moral, ce
rebrousser chemin et passer ailleurs. Je veux dire qu'ils refusent que l'on peut appeler le moment moral par excellence, l'instant ou
le combat; ils se proclament tout de suite : alliés 1 lis se réservent l'homme dit non au tragique : « Tragique, tu n'es pas pour moi 1 »
pour ennemis ceux qu'ils savent pouvoir vaincre, et, ce qu¡ m'inquiete Voici le blaspheme moral originel, peu importe qu'il aboutisse a un
quant a leur capacité de lutte, ils choisissent toujours leurs meilleurs moralisme léger, ou austere, ou au contraire a une profession de foi
amis 1 Mais voyons un peu comment ils traitent leurs ennemis immoraliste; ou encore a un oubli de la morale par désintéressement :
irréductibles : a ceux-Ia les éloges, les fleurs, les gages d'amitié... pour nous, tous les blasphémateurs sont moralistes en effet, quoiqu'ils
A ceux-la les délicatesses et les sourires : « Au fond, nous nous puissent étre en aspect. Tragique, tu n'es pas pour moi 1 Voila la
entendons fort bien. » N e nous méprenons pas sur leur sourire; phrase horrible qui résonne a mes oreilles des que j'entends parler
c'est le sourire du triomphe : « Toi, maintenant, je te tiens. » Leur un moraliste. Voili le diagnostic, voila la condamnation, voila ce
fas:on de traiter leurs ennemis est issue d'un vieux précepte qui a que je ne pardonnerai jamais, ni a Socrate, ni au christianisme,
fait ses preuves en la matiere, et comment, en l'occurrence, ne pas ni au xvure siecle, ni a Rousseau, ni a Beethoven, ni a tant d'autres.
étre frappé par l'identité des méthodes communistes et chrétiennes ? Voila pourquoi je les refuse pour mes semblables : eux sont inconnus
- un vieux précepte issu d'un livre subversif : si on te frappe sur la au tragique. Je suis concerné, moi, par le tragique : nous n'avons
joue gauche ... présente la joue droite. Ce que signifie cette formule, plus ríen a nous dire.
pour moi, c'est le r~fus d'une lutte qu'on sait étre perdante si on l'en- A la place du tragique, l'idée du bonheur ou l'idée du malheur :
gage. Alors, soyons a mis Cinna ... cette substitution métaphysique qui précede toute idée morale ou
S'ils acceptaient d'etre nos ennemis, comme nous sommes les meme tout simple raisonnement d'apparence logique ou scientifique,
leurs, ils sauraient ce que nous appelons un moraliste, ils sauraient quelque innocent qu'il puisse paraltre, voila ce que j'appelle l'instant
ce qu'est la définition morale, ils connaltraient leur propre définition 1 moral, la raison d'étre de tous les instants moraux. S'agit-il de
N'importe : ce n'est pas pour eux que j'écris, ce n'est pas d'eux que l'homme du bonheur ? Son élimination tragique est la plus rapide,
Ip LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE LA DSFINITION MORALE IH

la plus superficielle : « Tragique, non seulement tu n'es pas pour Moraliste, celui qui croit au bonheur, ou celui qui croit au malheur;
moi, mais, a y regarder de plus pres, tu n'es qu'une apparence non pas seulement celui qui fait foi ou ceuvre de morale, non pas
dépassable, en fait, tu n'es pas. » Et de raisonner avec confiance seulement cet autre qui se rebelle contre les formes de morale qu'il
sur l'avenir de l'homme, sur ses erreurs passées, sur ses possibilités appelle morale et qu'il veut faire éclater au profit de sa propre idée
futures; ou de collectionner des bestioles dans des bocaux; ou du bonheur ou du malheur. Gide était « immoral », soit, mais « amo-
(( d'aider les savants a compter les planetes )) en espérant, a la suite ral », comme il l'a ridiculement prétendu, non, vraiment pas : un
de Sully Prudhomme, y trouver au bout un juste prix Nobel. Les bon vieux moraliste de derriere les bigots, qui ravive un sens moral
voies sont libres, on peut aller partout, creuser dans n'importe quelle assoupi par le conformisme de son temps au moyen de quelques
direction; je l'ai déja dit : il n'y a rien... rien par conséquent qui épouvantails a bourgeois ; le prix Nobel, du reste, ne s'y est pas
inquiete l'homme du bonheur. trompé, et ne l'a pas raté. Moraliste, celui qui déplore le tragique :
S'agit-il de l'homme du malheur? Le blaspheme alors se précise: voila le signe qui ne trompe pas. Il peut bien décrire le tragique avec
« Tragique, tu es, mais 111 n'es pas pour moi. ]e refuse de te reconnaflre génie, l'affirmer, ne pas se soucier de morale, ne pas conclure mora-
pour mien. » Saisit-on quelle est la signification de cette affirmation lement, peu m'importe, in aelernum, il es/ bon pour la mora/e. Certains
latente d'incompatibilité entre l'homme et le tragique ? L'homme peut-€tre ne comprendront pas que je considere Marcel Proust
et le tragique ne sont pas une meme essence : il y aura toujours entre comme un moraliste; je le donne pourtant en dernier exemple
eux une incompréhension. lis ne sont pas faits l'un pour l'autre, pour achever de préciser ma pensée. Nul peut-etre plus que lui
leur juxtaposition - c'est-a-dire la vie humaine - est une situation n'aura su décrire la profondeur du tragique humain surtout dans la
de fait, non de droit, contre laquelle l'homme pourra toujours sphere de l'échec fondamental et insurmontable de l'affectivité
s'indigner dignement... et « dignement » pleurer 1 Ce qui constitue humaine, dans sa condamnation a la solitude affective, a la séparation
leur blaspheme, ce n'est pas l'affirmation que l'homme et le tragique sans espoir. Je tiens Proust pour l'un des plus grands génies qui
dissonent : car cela, nous le savons et l'affirmons plus que tous aient vécu, et pour un homme dont la lucidité tragique était excep-
autres; leur blaspheme, c'est leur interprétation de cette dissonance: tionnelle. Or, je prétends id que Proust est un génie moral. La raison
ils pensent que l'homme n'est pas en accord avec sa propre disso- en est bien simple et est, sans doute, déja apparue a ceux de mes
nance, que la dissonance tragique est un mal, alors que nous y lecteurs qui savent ce qu'est le secret du tragique, ce secret que
voyons, nous, le bien souverain, la source de toutes les ivresses de Proust ignora toute sa vie. Ce secret, est-il besoin de le redire ?
joie. Ils ne comprennent pas la dissonance, aussi sont-ils condamnés A la recher<he du temps perdu est un livre triste... triste paree que Proust
a ne jamais nous comprendre, aussi sont-ils condamnés ... décrit, puis tente de justifier un destin comme si le destin devait etre
Ne pas reconnattre le tragique, ne pas y voir ce qu'il est réelle- justifié; comme si le tragique devait etre déploré, c'est-a-dire qu'il
ment, c'est-a-dire pour nous un frere, celui qui nous comprend le refuse entierement cette idée que le tragique est pour l'homme.
mieux, ne pas reconnattre le lien de parenté, tenir a inconnu celui lnutile d'aller plus loin, notre diagnostic qui ne pardonne pas est
qui nous est le plus intimement consanguin, voila quelle sera toujours déja porté. Nous admirerons et lirons toujours la description tragique
pour nous la plus sure et la plus fondamentale des définitions morales. du Temps perdu, nous n'admettrons jamais son interprétation,
154 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE LA Dl?.FINITION MORALE 155

jamais nous ne recevrons Marcel Proust au rang des hommes de la dictature morale face aux accidents du génie, mais cela ne
tragiques. Proust, je le répete, est bon pour la morak, par ce seul fait constitue pas une source. Si, croit Nietzsche, car le ressentiment
qu'il pense que le destin doit etre justifié, idée moraliste par excel- est suffisant pour faire prendre les armes a la plebe et luí faire inventer
lence; et peu nous importe que la justification soit esthétique et non un systeme de fausses valeurs destiné a (( contrer )) la supériorité
éthique, puisque c'est l'idée meme de justification qui est morak. D'ailleurs, des hommes puissants. Et Nietzsche a des lors tendance a considérer
on sait que Proust était beaucoup trop bon, entendons, beaucoup de plus en plus le phénomene moral comme le reflet d'une lutte de
trop incapable de dureté vis-a-vis de lui-meme, pour pouvoir classes : l'esclave transforme les valeurs, les invertit littéralement,
prétendre découvrir les splendeurs amorales de la tragédie. Encore pour alléger sa servitude. Le malheur est que ces valeurs se déve-
un moraliste qui s'ignorait; mais que nous ne saurions ignorer, loppent et que les puissants finissent pas perdre la puissance; la
nous qui tremblons des qu'on manie maladroitement notre corde morale du troupeau triomphe. Chose étrange, il me semble percevoir
sensible, la corde de l'enthousiasme. Pour avoir su parler du dans ces vues un arriere-plan, extremement lointain, certes, mais
tragique, Proust sera toujours dans notre bibliotheque, mais pour visible pourtant, de préoccupations morales. Il semble, en effet,
en avoir médit, il sera toujours le génie anti-tragique qui affirme le que Nietzsche veuille nous convaincre que les « moraux » sont
malheur comme regret du bonheur : soit un inconnu au condamnables moralement; ils sont affligés d'un grand nombre
tragique, - un moraliste. de défauts, et ils se contredisent eux-memes : ils sont hypocrites,
Je considere que l'instinct moral n'est pas seulement méfiant menteurs, ce sont des faux-monnayeurs. Si les hommes moraux
vis-a-vis de l'instinct tragique (ainsi Oaudel vis-a-vis de Wagner étaient sans « dessous », en plein accord avec leur morale, la critique
et les louanges que par ailleurs il décerne, luí, l'illustre moraliste, a de cette morale deviendrait singulierement malaisée. Mais, heureu-
« l'illustre sourd »; ainsi Socrate vis-a-vis des tragiques, ainsi Rous- sement, le reJJentiment est la qui éclaire leurs dessous et fait
seau vis-a-vis de Racine), mais qu'il se définit précisément par une COmprendte par qmls proceJJIIJ immoraiiX i/s parviennen/ a établir lellf'J
fuite devant le tragique, et non pas la faiblesse, par le juda!sme, idées morales : formule a laquelle Nietzsche tient et sur laquelle il
par la décadence, ces derniers attributs pouvant d'ailleurs fort revient sans cesse.
bien etre au service de la fuite devant le tragique, sans cependant Cette idée de ressentiment est un puissant auxiliaire de l'instinct
suffire a en expliquer !'origine. Nous avons vu au début de notre moral, non sa cause originelle; elle ne fait que succéder a la rébellion
étude que la signification morale du tragique était la mort de toutes contre le tragique. D'autre part, elle ne saurait constituer une
les idées morales; nous pouvons ajouter la réciproque : que la véritable rifutation de la morale, pour trois raisons :
signification de la morale est la mort de l'idée du tragique. 1) Paree que le ressentiment peut accompagner ou suivre la
Aussi !'origine du sentiment moral ne réside-t-elle nullement rébellion morale, el non pas la provoquer. J'admets seulement qu'il
dans ce reJJentiment, dont Nietzsche parle tant. Je crois meme que puisse s'en emparer. En effet, le ressentiment n'est possible qu'a
cette idée de ressentiment a un peu affaibli la pensée morale de partir du moment ou le tragique est nié et méconnu; le ressentiment
Nietzsche, dans sa lutte contre l'anti-tragique. Le sentiment moral constitue done un phénomene secondaire. Le juda!sme par exemple,
peut etre l'auxiliai.re de révoltes d'esclaves, peut etre le drapeau l'instinct judalque moralisateur : se définit-il par la haine du fonction-
q6 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE LA DÉFINITION MORALE 157

naire roma.in, par la peur et la faiblesse ? La ha.ine du fonctionna.ire cette raison « meilleure » est d'essence morale. Tout a un sens; si les
romain et de 1'imperium n'est possible qu'a partir du moment ou États-Unis se développent, c'est paree qu'ils représentent le droit,
le tragique est nié; le non au tragique est une condition préalable si les Romains sont puissants, c'est qu'ils ont les dieux avec eux.
a toute « rébellion » morale. A vant de se rebeller contre le tragique, Cette tyrannie du sens est exclusivement morale : elle nie le fortuit,
il faut d'abord avoir nié le tragique en tant que valeur. le hasard. Il est remarquable que, dans le langage moral, il n'y ait
2.) Paree que le ressentiment n'est pas une ol!fection en soi a la pas moyen de définir le normal, c'est-a-dire ce qui est indépendant
morale : le ressentiment peut fort bien etre justifié et etre un senti- de tout seos divin, autrement que par le fortuit, c'est-a-dire ce qui
ment tragique. D'autre part, certa.ins défenseurs de la morale seraient est indépendant de tout seos moral 1
la pour nous dire que le ressentiment n'accompagne que les faux- « La raison du plus fort est toujours la meilleure » - entendons
monnayeurs en matiere mora/e - ceux-ci sont peut-etre la majorité; mais la raison morale, la justification morale du triomphe. Mais cette
voila qui n'infirme en ríen leur position morale, a eux qui n'ont raison morale triomphante est absolument vierge de toute idée de
aucun ressentiment, qui sont des phénomenes moraux a l'état ressentiment, elle ne constitue en ríen cette morale d'esclaves
brut, et force est bien de leur donner raison. Certains hommes sont triomphants, telle que la peint Wagner dans L'Or du Rhin et telle que
moraux par pure générosité. L'idée de ressentiment n'englobe se la représente Nietzsche presque toujours; elle est la morale de
qu'une partie du moralisme, puisqu'elle n'est que l'une des formes, ceux qui n'ont jamais été ese/aves: América.ins, Roma.ins. Nous avons
entre d'autres, que peut prendre la rébellion devant le tragique. la cette morale aux yeux bleus, ces mensonges !impides, cette « bonne
3) Paree qu'il n'y a pas que des morales d'esclaves. Il y a aussi, foi » indéracinable, assise sur le pouum, ou plus exactement sur
et peut-etre surtout, une morale de puissants, de triomphants. le pouumus, ou peut-etre mieux encore sur le potuimus ergo facturi
L'instinct moral le plus affreux a quelque chose de triomphant : eramus. Cette négation de la notion de fortuit et de hasard essentielle
la betise, heureuse et sure d'elle; au lieu que, chez les va.incus, il y a a la démarche morale, - Nietzsche appelait cela « tuer l'innocence
toujours une dimension tragique qui n'est pas tres loin. Je dois du devenir )) - , revient a toujours affirmer la responsabilité de
dire d'ailleurs que la proximité tragique ne rend ces derniers que l'événement. Selon que l'on a affaire a une morale d'esclaves ou a
plus odieux, pour cette banale raison que le « déviationniste » est une morale de maitres, on porte la responsabilité humaine sur
toujours plus haissable que le franc ennemi. l'événement malheureux dans le premier cas, sur l'événement
J'objecte cette morale « triomphante » a l'idée que la source des heureux dans le second. Le judaisme affirme, devant la défaite, qu'il
jugements moraux doit etre recherchée daos l'idée de ressentiment. est coupable, le Roma.in affirme, devant la victoire, qu'elle lui était
Il existe un moralisme triomphant, un moralisme de vainqueurs, due par les dieux; si par hasard la bata.ille est perdue, alors c'est qu'on
de ma1tres, qui est absolument exempt d'idée de ressentiment. a irrité les dieux, qu'un instant, ils ont abandonné leurs favoris,
Que dire, par exemple, de la morale romaine ou de la morale protes- probablement paree qu'ils ont commis quelques fautes vénielles ;
tante des États-Unis d' Amérique? Ces morales illustrent le fait non jamais paree que l'ennemi était le plus fort.
que les esclaves se révelent en tant que force morale, mais bien On ne saurait done expliquer toute morale - la négation du
d'abord que « la raison du plus fort est toujours la meilleure », - et fortuit- par une rebellion d'esclaves. Mais venons~n aune objection
IS8 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE LA Dl?.FINITION MORALE 119

plus profonde, non seulement pour achever de nous révéler que le acela? Ils nient que le ressentiment soit a!'origine du raisonnement
reuenliment n'est pas la source morale par excellence, mais encore moral, ils constatent qu'il lui arrive seulement d'usurper le titre
nous montrer que le sentiment moral est plus invincible encore que moral, soit une valeur primitive et préexistaote. En d'autres termes,
ne le croyait Nietzsche. Il y a des étages supérieurs de la morale, l'altruisme par exemple est une valeur en soi, un instinct premier
il y a des morales qui sont vierges de toute malhonneteté, - de et une raison d'etre; il arrive qu'on preche l'altruisme par besoin
toute malhonneteté autre que la malhonneteté originelle : la négation et par faiblesse, pour arriver ades fins personnelles, soit un altruisme
du tragique; de sorte qu'on ne saurait, hélas 1 définir la morale par la immoral et égo1ste; mais cela n'infirme en ríen la valeur morale.
malhonneteté. Hélas 1 paree que nous avions cru que le proces Certains prétendent aussi que deux millénaires de morale chrétienne
nietzschéen des valeurs était achevé, nous avions espéré que la n'infirment en rien la graodeur chrétienne 1
morale s'était réfutée elle-meme, qu'en montrant au grand jour Cette position est irréfutable si l'on se place daos une perspective
l'atelier souterrain ou se fabriquent les valeurs morales nous avions purement nietzschéenne. Ce n'est pas avec le ressentiment et la
jeté sur elles un anatheme définitif. Cet espoir était malheureusement mauvaise foi que l'on peut éliminer le mal, réfuter la morale. L'exa-
abusif et ce n'est pas au nom de la mauvaise foi, de la malhonneteté, men de cette morale, du point de vue psychologique ne dévoile
bref au nom de son immoralité, que nous en finirons avec la morale. aucune tare, aucune faiblesse qui conduise a l'établissement de
n est impossible de raisonner ainsi paree que nous n'embrassons fausses valeurs destinées a compenser et défendre une personnalité
pas toute la morale daos notre réquisitoire et que par conséquent affaiblie.
nous maoquons l'essence: l'existence d'une seule valeur morale vierge Nous touchons la a une vérité tragique par essence : la morale
de toute malhonneteté suffit a effondrer notre édifice. ne saurait etre condamnée, ni jugée; elle ne peut se réfuter qu'au
Or il est inutile d'essayer de nous dissimuler, a !'instar de nom d'un idéal autre; elle ne peut qu'etre ha1e, elle échappe a toute
Nietzsche, que de telles morales, de tels hommes, existent; qu'ils dialectique et in rationibus, et - n'en déplaise a Nietzsche - in
y a d'autres morales et que les moralistes de mauvaise foi que nous psychologis daos la mesure ou cette derniere réfutation ne vaut pas
peint la Nausée de Sartre, - les puissants, les triomphants, les pour toute la morale. Les (( anti-tragiques )) peuvent etre tres (( esti-
bourgeois de Bouville - , ne sont pas les seuls exemples d'hommes mables », absolument vierges de toute complaisaoce in psychologis,
moraux ; a l'appui de notre these, nous pourrions citer, par absolument irréfutables du point de vue moral, absolument étraogers
exemple, le propre cas de Jeao-Paul Sartre 1 Par ailleurs, n'y a toute tartufferie, toute malhonneteté consciente ou inconsciente.
a-t-il pas des hommes moraux pour accepter les aoalyses nietz- Si l'on explique la morale par la malhonneteté, il est facile de voir
schéennes en matiere morale ? Que répondrons-nous a ceux qui nous qu'on nie du meme coup le probleme moral, daos la mesure ou l'on
diront : « Vous décrivez une morale faussée, et vous avez raison découvre que la morale repose tout entiere sur une e:rtravagaoce
de nous mettre en garde, car souvent, en effet, des éléments immoraux créée, inventée, un quelque chose qui ne devrait pas etre, qui n'a
se glissent daos les raisons morales et veulent se baigner daos l'atmos- pas de titre a l'etre, un ¡.r.~ óv. C'est la tout l'espoir et tout l'optimisme
phere morale pour se saoctifier et pour prospérer, seul moyen de Nietzsche. Il dit « non» a la morale et pense qu'il ne reste « rien »
pour eux de se faire reconna1tre: se déguiser. »Que répondrons-nous apres sa critique. Or, il y a un résidu. Si Nietzsche peut arriver a
160 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE LA DP.FINITION MORALE 161

dire que la morale est réfutable et réfutée, c'est qu'il parle a des nous restons sans rapport avec elle. Mais nous répondons a notre
hommes dont il croit qu'originellement ils lui ressemblent : l'homme question et nous disons simplement : « Nous refusons d'apprécier
moral est, pour Nietzsche, un homme nietzschéen intoxiqué, ou, la morale paree qu'elle est le contraire de ce que nous apprécions,
- voili le mot-clef - un homme nietzschéen décatÚ11f. Voila le grand paree qu'elle est anti-tragique. >>
espoir nietzschéen, le grand espoir de réfutation, la condition sim Aussi bien le grief de l'anti-tragique est-il le seul auquel la
qua 11011 d'un redressement, d'une transformation des valeurs : morale soit incapable de répondre. La, elle ne pou.rra pas se dérober,
l'identité des données, l'identité fondamentale des hommes en soi la, on la forcera a se dévoiler. 11 n'y a qu'une seule question a poser a
qui amene la nécessité d'une explication des modifications. Cette un homme moral si l'on veut, non pas le contredire, mais du moins
croyance a l'identité est, chez Nietzsche, le reflet d'une autre croyance lui donner ses vraies dimensions, sa vraie couleur, définir sa source,
beaucoup plus étouffée, mais dont il reste pourtant des traces son si11e qua 11011, trouver la clef de voute qui tient tout l'édifice moral:
certaines : la croyance au mérite. Le « mérite » des hommes tragiques « Admettez-vous que la vie humaine soit empreinte d'un caractere
est d'avoir su rester forts; les hommes moraux ont « mérité » leur tragique, insurmontable, irresponsable et enthousiasmant ? » La
sort dans la mesure, ou ils se sont montrés décadents. Cette notion majorité répondra non a toutes ces questions, quelques-uns nous
de mérite, chez Nietzsche, n'a sans doute rien de moral; mais elle accorderont, avec des réserves métaphysiques, le tragique insur-
reste encore trop optimiste. montable. Ces hommes-la sont a peine moraux, on ne saurait les
Ce n'est pas avec l'idée de mérite que nous pourrons réfuter la qualifier véritablement de moralistes; mais ils restent moraux en
morale, on n'établira jamais le mal fondé de la morale, son immora- ce qu'ils refusent d'admettre la pureté, l'innocence tragique : il leur
lisme, on épuisera sa force et sa pensée en voulant établir que les faut des raisons. Aucun n'ira jusqu'a l'irresponsabilité, aucun done
hommes moraux sont des hommes de peu de mérite, des fripons, n'ira jusqu'a la joie. A.rrivés en ce point, est-il nécessaire d'en écrire
des faibles. Nous n'avons meme pas besoin de cette ultime permÍ!SÍOfl plus long ? Nous n'avons aucun mot a prononcer contre la morale
mora/e pour condamner la morale, ultime permission que Nietzsche en dehors de celui-ci : la morale refuse le tragique. Des lors, le
s'est complu a toujours vouloir s'accorder: la morale est immorale... proces est terminé, la morale est « appréciée », sa cause est entendue.
Nous prétendons apprécier a l'état brut, si j'ose dire, sans nulle Je ne veux pas m'interroger sur les raisons de cette méconnais-
concession, sans nulle considération autre que cette seule question : sance tragique, convaincu que je suis que la ou il y a un phénomene
« Que nous révele notre appréciation de la morale ? » Nous ne essentiel, nous devons nous garder de chercher des « raisons ».
nous embarquons dans aucune de ces voies détournées desquelles Chercher des raisons revient a faire une énorme concession a l'adver-
nous ne reviendrions pas, nous nous garderons de vouloir établir saire, a entrer dans la dialectique morale, la dialectique du mérite 1
aucunement que la morale est contestable dans sa genese, contradic- La méconnaissance, l'ignorance au tragique, voila pour nous la
toire dans ses aspects, issue d'un ressentiment arabe ou juif, source seule « raison » valable de toute idée morale. Mais vouloir établir le
de décadence, marche au suicide. Nous ne nous exposerons jamais « pourquoi » de cette raison, c'est refuser cette vérité tragique qu'il
a vouloir lajuger. Nous nous en tenons beaucoup trop éloignés pour y a beaucoup de phénomenes profonds sans « pourquoi »; se demander
pouvoir nous approcher suffisamment pour énoncer un jugement; pourquoi les hommes disent non au tragique, c'est jouer le jeu du
162
LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE

pourquoi moral et entrer dans l'idée du libre-arbitre, si mince


soit-il, terrain sur lequel nous sommes surs de nous faire battre.
Le dogme origine/ de la morale est le dogme anti-tragique. Il précede
toute idée, toute direcuon, tout aspect vil ou noble, honnete ou
malhonnete de la morale. Il est la véritable clef du mystere; c'est
lui qui détient toutes les possibilités morales, il les explique toutes; CONCLUSION
sans lui, aucune des idées morales n'est possible ni pensable. Il
explique, non seulement la nature, mais, plus fondamentalement, la
genese meme du sentiment moral. Ce n'est pas la décadence, comme La Providence est la tragédie. Voila, on l'a vu, notre credo fonda-
le pensait Nietzsche, qui aboutit a l'instinct anti-tragique, c'est l'instinct mental, voila le terme ultime de notre délinition de l'idée du tragique
anti-tragique qui est source de toute décadence. et de notre analyse de toute valeur humaine; et voila pourquoi nous
devons donner comme quatrieme et derniere caractéristique du
tragique le refus inconditionné de toute valeur morale, valeur
blasphématoire, puisque nous en avons trouvé le fondement dans
l'affirmation, également inconditionnelle, d'une providence anti-tragique.
Nous sommes plongés parfois dans le tragique : voiia la donnée.
Face a ce problemc, il n'y a que deux attitudes humaines possibles :
ou bien essayer de nier ou de justilier le tragique par l'affirmation
d'une Providence qui !'explique ou le fait admettre, - point de
départ de toute idée morale; ou bien affirmer qu'il résiste a toute
interprétation et qu'il constitue la délinition meme de la Providence,
si bien que l'on affirme que le tragique est ce qu'il y a de mieux
dans un monde dont on s'interdit, bien entendu, de se demander
s'il est le meilleur des mondes possibles : mais la valeur tragique,
elle, est acoup sur, la plus haute des valeurs pensables pour l'homme.
Ces deux Providences au service, l'une du bonheur, l'autre du
tragique, sont les deux seules sources de représentation des valeurs.
En réussissant a les dégager, j'ai mis en lumiere !'origine double
et antithétique de toutes les valeurs, et pour ce faire, j'ai été amené
a proposer une définition nouvelle et plus profonde des idées de
tragique et de motale. Ces deux idées ne sont pleinement compréhen-
sibles <)Ue SÍ l'on a réussi a saisir leurs rapportS et a comprendre
164 LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE CONCLUSION t6s

qu'elles se définissent l'une par l'autre, la morale étant ce refus du ravoir prendre conscience de la tragéclie, sans réticence aucune, saos
tragique que nous avons analysé et le tragique n'étant autre qu'un concession, saos peur, sans avarice, saos reproche, en toute innocence,
refus radical de toute concession a une morale réconfortante qui pour comprendre aussitot la providence tragique, qu'il suffit de savoir
serait une concession de la joie au bonheur. un instant tout perdre pour découvrir que ce que l'on possédait
Cette définition étant donnée, il resterait peut-etre a convaincre par avant n'était ríen en comparaison de la joie tragique qui saisit et
et a convertir au tragique, a proposer un renversement des valeurs enthousiasme définitivement, sans possibilité de lendemain désabusé.
morales au profit des valeurs tragiques. Je pourrais dire, notamment, Un seul pas a faire, - mais nous savons que ceux qui refusent la
que notre xxe siecle est malade a cause de l'affaiblissement du sens tragéclie ne le franchiront jamais. On pourra les rendre dociles ou
tragique contre lequel les grandes civilisations morales que sont le rebelles, on leur fera admettre qu'ils sont décadents, qu'ils sont coupa-
protestantisme américain et le communisme soviétique luttent bles, qu'ils sont déshérités, qu'ils sont ccndamnés, - voila la borne que
avec succes, que la cause du déséquilibre actuel n'est pasa rechercher vous ne dépasserez jamais. Toujours a ce moment, la pensée cherche
daos une angoisse tragique, mais bien dans une angoisse résultant un asile sur ou pouvoir se replier, elle cherche un recoin, elle se
de la perte du seos tragique, que la cascade de suicides a laquelle dérobe, elle fait des, procliges de finesse et de souplesse pour pouvoir
on assiste de nos jours s'explique par un équilibre empoisonné et rentrer n'importe ou, pour pouvoir se preter a n'importe quelle
funeste entre l'homme et sa condition, et non pas par ce déséquilibre forme, plutot que de suivre la voie royale qui s'ouvre et s'impose
dénommé tragique entre l'homme et le monde par lequelles penseurs a elle, mais qui reste solitaire paree que l'homme a qui s'impose le
aux idées courtes, et l'on sait s'ils foisonnent en France aujourd'hui, destin tragique n'a pas le courage, en retour et bonne réciprocité,
prétendent expliquer la crise du monde moderne; je pourrais facile- dt s'imposer luí-mime au tragique.
ment montrer que la source de ce déséquilibre est dans un trop parfait Aussi mon dessein est-il plus modeste; je ne prétends pas
équilibre entre l'homme et lui-meme, équilibre forcément artificiel convaincre a la joie tragique, car il faudrait pour cela faire une
et obtenu par le camoufiage des données tragiques, et que ce sont seuls a:uvre littéraire qui approche en suggestion le pouvoir tragique de
un certain déséquilibre et une certaine dissonance au sein de notre l'art, espoir blasphématoire dont j'espere bien savoir toujours me
vie qui font la valeur de notre existence et notre enthousiasme a la garder : mais ce que j'espere, c'est que l'on me donne raison et que
vie, - en un mot, que nous sommes en train de mourir de bonheur : l'on accepte mes idées au moment précis de la révélation artistique :
terme final et faillite assurée de toute civilisation de type moral; c'est que lorsque ces hommes plongés daos l'illusion morale sauront
et que, si nous voulons retrouver la joie, il faut commencer par entendre ce frémissement de joie de Bach ou de Mozart, lorsqu'ils sen-
retrouver le tragique. tiront ce qu'il a chez eux d'essentiel, lorsqu'ils percevront le signe du
Tout cela est vrai, mais j'ai trop le sens du tragique pour espérer clieu, lorsqu'ils sauront qu'ils entrevoient pendant l'espace d'un éclair
convaincre a la joie tragique ceux qui ont refusé le monde de la tra- la lumiere de l'homme et sa raison d'etre, qu'alors seulement ils me
géclie. Ceux-ci admettront tout, mais jamais leur destin : jamais rendent justice. C'est a cet instant supreme, instant essentiel qui
on ne pourra les convaincre de l'évidence tragique, meme nous qui constitue la raison d'etre de tous les instants, c'est pendant
sommes pénétrés de cette autre évidence qu'il suffit, au fond, de cette 111inut1 dt vírité que je désire que l'on sache la vérité de ce que
J66 L A PHIL OSOPHIE TRAGIQUE

j'écris : qu'apparaisse soudain avec la clarté de l'évidence que cette


idée folle que le tragique est ce q11i légitime el valoriJe /out était, en fait,
l'expression exacte et profonde de la condition de l'homme et du TABLE DES MATIERES
sens de sa vie. Alors, vo us qui avez le privilege de savoir entendre la
musique, vous vous réveillerez du sommeil moral dans ces merveil-
leuses cloches du matin qui symbolisent la joie tragique chez Manuel Avant-propos ........ . .. . ............... . ..... .. . . . .. . VII
de Falla; vous saurez enfin, et pour toujours, cette vérité, ce mystere,
l NTRODUCT ION
cette joie : tout est mensonge, seul existe, seul vaut, seul vit, le
Tragique 1 Il est la seule chose qui compte, qui vaille la peine
PREMIERE PARTIE
d'étre connue et d 'étre vécue. Je n'ai vécu que pour ces quelques
instants d'enthousiasme tragique qu'il m'a été donné de conna!tre LA Df:.FINITION
et qui m 'expliquent enfin le secret de mon existence : car, a ces seuls
l. - Qu'est-ce que le T ragique? . . . . ... . .. . .. . ......... . . 7
moments, j'ai eu la folle audace, un moment d'ivresse, de me memrer
avec un tkstin et, qui aurait jamais osé l'espérer ? c'est a ces seuls II. - Le Tragique est l'allianu des idées d' « irréconciliable » el
instants que j'ai véritablement gagné, - et non pas triomphé en appa- d' << irresponrable » . ........................... . 23
rence d'un spectre tragique al'aide d'idoles dont je n'avais jamais pu III. - Le Tragique es/ 1' << indrspenrabü » ............... . 49
étre pleinement convaincu ni pénétré. 1,La fete, 49 ; 2, La dissonance, 64; 3, Stgnification de la
tragédie, 82.
DEUXIEME PARTIE
LE BLASPH~ME MORAL

l. - L'idée du bonheur .. . .. . .. . .. .. .. .. .. .. .. .. . . . .. . IOS


1, L'idée du bonheur refuse l'idée d'irr éconciliable et lu í
substitue l'idée du << mieux >>, 1 07 ; 2 , L'idée d u bonbeur
refuse !'irresponsable et lui substitue l'idée du mérite, 1 1 1.
__/ II. - L'idée du malheur .............. . . . ..... .. .. . ... . I2S
1, L 'idée du malheur reprend, en les modifiant, les postulats
de'l'idée d u bon hcur, 12¡ ; 2, L'tdée du malheur, ou le délire
moral, 136.

III. - La déftnition moraü . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14 7

CoNCLUSioN .. . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .~ .... ... . 163