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11 décembre 2019

Exposé sur Désert de Jean-Marie Le Clézio

C’est là que l’homme vient quelquefois à sa rencontre. Elle ne sait pas qui il est, ni
d’où il vient. Il est effrayant quelquefois, et d’autres fois, il est très doux et très calme, plein
d’une beauté céleste. Elle ne voit de lui que ses yeux, parce que son visage est voilé d’un
linge bleu, comme celui des guerriers du désert. Il porte un grand manteau blanc qui étincelle
comme le sel au soleil. Ses yeux brûlent d’un feu étrange et sombre, dans l’ombre de son
turban bleu, et Lalla sent la chaleur de son regard qui passe sur son visage et sur son corps,
comme quand on s’approche d’un baiser (95).
Traditionnellement, un voyage vers l’au-delà est une aventure masculine. La poursuite pour
découvrir ce qui est dans l’au-delà de l’horizon se transformer toujours en un voyage initiatique, un
parcours de la découverte de soi pour enfin retourner au pays d’origine comme un être refait à neuf,
métamorphosé. Cependant, cette activité empreinte des stéréotypes masculins est interdite aux
femmes. Le voyage est une activité anathème aux rôles traditionnels qui sont attribués à celles-ci  :
fonder une famille et rester au foyer. Elles sont symboliquement les racines qui nourrissent l’identité
d’une communauté ainsi que les récipients de la culture de celle-ci. Cependant, que deviendrait-il de
cette activité supposée masculine si les femmes s’embarquaient-elles dans un tel voyage  ? Quelles
nouvelles significations et dimensions adviendrait-il au voyage si la femme franchissait les seuils du
foyer ? Dans cet exposé, je vais étudier Lalla, le personnage principal dans le roman Désert de Jean-
Marie Le Clézio. Je vais lire les étapes d’un voyage constitués d’un départ, d’un voyage puis d’un
retour, telles les scènes de la vie corporelle et spirituelle, voire mystique d’une femme comme Lalla
dans le cas présent.
La question à laquelle cet exposé tentera à répondre s’énonce ainsi : Comment le voyage
entrepris par Lalla articule-t-il l’identité féminine postcoloniale qui incarne en même temps la
dimension mystique et réelle ? Je voudrais commencer mon analyse en affirmant que la matrice
départ-voyage-retour d’un voyageur/d’une voyageuse est synonyme de la matrice de conception-
douleurs de l’enfantement-accouchement d’une femme.
Respectant ce schéma et la façon dont l’histoire de Lalla est divisée, je conçois mon analyse
en trois parties. Au premier plan, je reprends le titre « Le Bonheur » que Le Clézio a employé pour
nommer le premier chapitre de l’histoire de Lalla. Ici, nous allons analyser la métaphore que joue le
corps physique et mystique de Lalla en tant que métaphore d’un peuple colonisé. La deuxième partie,
intitulé « La vie chez les esclaves » sera consacrée à l’analyse de la métamorphose de l’identité
féminine quand elle se trouve déracinée de son pays natal. C’est la partie qui correspond au voyage
entrepris et symboliquement représentera la partie des douleurs d’accouchement d’une mère. La
dernière partie de notre analyse se focalisera sur une interprétation du retour de Lalla à son pays natal
et comment ce retour montre le cercle du voyage initiatique féminin.
I. Le Bonheur : Lalla comme l’allégorie du Désert
Le récit sur l’histoire de Lalla débute avec une description pittoresque de son endroit préféré
dans son pays. Elle y décrit le ciel très bleu, sans nuages ou oiseaux, les dunes qui s’arrêtent devant la
mer, le vent salé, « des insectes çà et là, une coccinelle pâle, une guêpe à la taille si étroite… une
scolopendre qui laisse des traces fines dans la poussière » (76). C’est le lieu qu’elle connait bien, avec
tous ses chemins et creux. Cet endroit est le point où convergent le désert et la mer, la sécheresse et
l’eau. En regardant le ciel, elle rêve aussi de pouvoir voler là-haut. En posant la tête en direction du
ciel, elle adore regarder la « minuscule croix d’argent » (87) qui l’amènera dans des pays lointains. La
musicalité se fait entendre non seulement au bruit de la nature qu’esquisse Lalla mais aussi sur la
seule parole de la chanson qu’elle préfère qui dit « Méditerranée ». La tonalité de l’insouciance
enfantine se fait alors entendre.
Néanmoins, cette tonalité enfantine est brisée quand elle reprend le chemin vers la ville où
elle habite. Ici, Lalla aborde dans sa description de la Cité la contradiction entre son lieu préféré et
celui où elle habite. D’abord, les mouches y sont omniprésentes. Ensuite, la Cité n’est qu’un
« amoncellement de cabanes de planches et de zinc » et des toits en « grandes feuilles de papier
goudronné maintenue par des cailloux » (90). Elle pense aussi que le nom de la Cité fait un mirage
pour que ses habitants oublient qu’ils vivent parmi les rats et chiens (87).
Lalla est née près d’une source d’après la coutume traditionnelle de son peuple (89). Elle est
la descendante de l’Homme Bleu ou de Moulay Ahmed ben Mohammed el Fadel, celui qu’on appelle
Ma el Aïnine, l’Eau des Yeux (90). C’est quand elle s’éloigne de la Cité que sa vision d’  « Es Ser, le
Secret » lui apparaît. En cela, le voyage pour Lalla prend deux formes : d’abord un voyage dans
l’imaginaire et dans le physique et puis dans l’astral et le spirituel.
I.A. Voyage imaginaire et physique
« Méditerranée », « Algésiras », « Granada », Sevilla », « Madrid », « Marseille » : ce sont les
noms d’endroits que Naman le pêcheur et le conteur des histoires aux enfants de la Cité
connait surtout pour Lalla. Dans la famille de Lalla, c’est à elle que Naman préfère raconter des
histoires ces lieux parce que c’est seulement elle qui écoute sans poser des questions. Naman décrit
des « grandes villes blanches au bord de la mer », « des autos noires », des grands magasins et des
chemins de fer qui vont vers la grande ville de Paris, là-bas où « l’on ne sait plus rien de la poussière
et des chiens affamés, ni des cabanes de planches où entre le vent du désert » (103). Le désir de Lalla
grandit à chaque instant quand Naman lui raconte ces histoires et elle lui demande qu’il l’amène là-
bas un jour : « Elle rêve aux villes blanches, où il y a tant de rues, de maisons, d’autos. C’est cela
qu’elle attend peut-être » (190). Là, nous pouvons voir comment des histoires impriment de façon
impressionnante les images de l’ailleurs dans l’esprit d’une jeune fille curieuse et qui veut s’enfuir de
l’endroit où elle vit. C’est la première étape vers la naissance du désir de voyage : acquérir des images
fabuleuses de l’au-delà, d’un lieu plus beau en tous points que le sien.
La façon dont Lalla saisit les histoires racontées de Naman est bien différente de ses cousins.
Eux, ils demandent à Naman des choses concrètes, des choses sérieuses comme du travail et de
l’argent à gagner ce qu’ils peuvent acheter avec ce « fric ». Ils demandent combien coûtent les
vêtements, la nourriture, etc. En outre, Naman raconte aussi de façon épique la trajectoire suivie par
ceux qui ont franchi les frontières en fraude, par les montagnes tout en marchant la nuit et en restant
invisible le jour, en se cachant dans des grottes et dans des broussailles. Il raconte aussi les chiens des
policiers qui attaquent les immigrés lorsqu’ils atteignent la frontière. Lalla sent la peur, le malheur, et
la mort en écoutant ces histoires. C’est à travers ce récit de Naman que le thème de migration est
abordé, un type de voyage du sud vers le nord et qui est engendré par des besoin socio-économiques.
C’est aussi un mouvement engendré par la colonisation des empires européens des pays de l’Orient.
Un mouvement des anciens colonisés embarquant pour un voyage vers les métropoles, vers les
capitales de leurs anciens colonisateurs pour y chercher une meilleure vie. Naman nous présente deux
récits : une image merveilleuse des pays lointains qui impressionne la jeune Lalla ainsi que le thème
de la migration : des gens qui veulent tenter leur chance dans des pays riches incarnés par les cousins
de Lalla et les mesures désespérées qu’ont prises des immigrés clandestins.
Pendant ce temps-là, Lalla se contente de s’enfuir vers son lieu préféré. Elle se dirige, au
chagrin de ses voisins, vers le plateau de pierres, le lieu où elle subit la transe de sa vision. C’est en ce
lieu qu’elle rencontre Es Er, son aïeul. Nina Yuval-Davis constate que les métarécits d’un pays se
situent dans la sphère publique ce qui exclu par conséquence les femmes dont l’espace traditionnel est
le foyer, la sphère privée. Son personnage joue un rôle contradictoire dans ce métarécit d’un pays.
D’une part, elle est un symbole fantasmagorique, sexué, et maternel qui personnifie les symboles
d’une nation ainsi que ses frontières. De l’autre, elle prend activement part à des projets et
mouvements nationalistes tandis qu’en même temps elle se trouve victime des violences sexuelles
entreprises pour défendre les identités nationalistes ainsi que les frontières. On se sert de son image
employée en tant que symbole des luttes menées par un groupe ou par une communauté pour des
projets nationalistes. Telle une mère, elle symbolise l’esprit de l’identité nationale ainsi que de la
même manière le réservoir de l’histoire et de la mémoire d’une nation (1-2).
Lalla personnifie le Désert et le passé de son peuple, les Touaregs. Les Touaregs sont une
grande confédération des peuples semi-nomadiques du Sahara dont les femmes occupent une position
estimée dans leur société. Bien que des musulmanes, ces femmes ont la liberté de jouir de leur
sexualité et elles ne cachent pas leurs visages. Elles ne portent pas de voiles parce que leurs hommes
veulent regarder leurs beaux visages. Elles sont reconnues pour leur beauté éblouissante, mise en
valeur davantage par le fait qu’elles tiennent une position respectée dans leur société. Ce sont plutôt
les hommes qui se dissimulent derrière des voiles. Ce fait leur a donné le surnom des hommes bleus à
cause de la teinture bleue de leurs voiles. En outre, les femmes peuvent avoir de nombreux partenaires
sexuels même avant le mariage à condition qu’elles observent la coutume de discrétion. Les hommes
entrent dans les chapiteaux des femmes le soir et sortent avant le lever du soleil. Même si elle habite
avec sa famille, lorsqu’elle a un visiteur et qu’ils font l’acte, les membres de sa famille font mine de
ne rien remarquer. La société Touareg est aussi matrilinéaire c’est-à-dire qu’elle trace son origine à
une reine mythique. Elle trace sa lignée à travers la femme. Les femmes sont aussi les propriétaires
des tentes et des animaux domestiques et en cas d’une rupture de mariage, elles gardent toutes les
possessions de la famille et même les enfants. L’ancien mari devrait retourner au foyer de sa mère.
Amma est une véritable femme Touareg dans l’histoire. C’est elle qui a adopté Lalla quand ses
parents sont morts. C’est aussi elle qui est la chef de sa famille et non pas son mari faible.
L’aspect fantasmagorique et chamanique de Lalla lui permet de voyager vers un autre temps.
En s’éloignant du bidonville et en communiant avec le désert, elle rencontre « Es Ser, le Secret, parce
que personne ne sait son nom » (88). C’est seulement elle qui entend « le bruit léger du vent qui vient
du fond de l’espace, ou bien avec le silence entre chaque souffle du vent » (90). A chaque fois qu’elle
entre en transe, sa faculté de voir se dérobe et elle devient aveugle. L’aveuglement est un élément
essentiel pour qu’elle puisse voir Es Er/Al Azraq, son aïeul. Dans l’histoire, le thématique de
l’aveuglement est représenté par deux autres personnages : d’abord le soldat aveugle que Nour a guidé
pendant leur parcours au Désert et Aïcha Kondicha, la femme mendiante qui fait peur aux enfants.
C’est quand elle est en transe, qu’elle s’embarque dans un voyage astral : « Tout cela est étrange et
lointain, et pourtant cela semble familier : Lalla voit devant elle, comme avec les yeux d’un autre, le
grand désert où resplendit la lumière » (91). De surcroît, pendant qu’elle est sous le joug de sa vision,
Elle cesse d’être elle-même, elle devient quelqu’un d’autre, de lointain, d’oublié. Elle
voit d’autres formes, des silhouettes d’enfants, des hommes, des femmes, des chevaux, des
chameaux, des troupeaux de chèvres ; elle voit la forme d’une ville, un palais de pierre et
d’argile, des remparts de boue d’où sortent des troupes de guerriers. Elle voit cela, car ce n’est
pas un rêve, mais le souvenir d’une autre mémoire dans laquelle elle est entrée sans le
savoir… Puis d’un seul coup, comme dans un souffle de vent, tout cela s’en va. » (98).
Cette projection astrale nous montre la dimension féminine qui garde la mémoire de son
peuple. Je lis aussi ce vertige de Lalla comme symbole de la découverte du souvenir, de l’histoire de
son peuple colonisé par les français. Grâce à la nature féminine de son groupe, la mémoire de leur
passé s’écoule à travers sa vision quand son corps appartient à la mémoire du Désert vaste et sans
borne.
La communion de Lalla avec le Désert à travers sa vision d’Es Er est une sorte de rapport
sexuel cosmique et symbolique. Ces visions d’Es Er sont comme un « symbolisme du mariage
mystique », un mariage de sa fémininité au Désert et à son peuple bref, un mariage qui ne sera jamais
rompu. Je lis à travers ces vers la dimension jouissante de son vertige : « Lalla sent son corps devenir
léger, rapide. Elle résiste, accrochée des deux mains au sable de la dune, le menton contre ses genoux.
Elle respire à peine, à petits coups, pour ne pas devenir trop légère » (110). Elle s’identifie dorénavant
au Désert. La dimension sexuelle de son appartenance au Désert a atteint sa corporalité le moment où
elle s’enfuit de leur maison pour rencontrer le Hartani et partir vers le Sud. En restant fidèle à la fierté
des femmes de sa tribu, elle lui dit : « Maintenant que c’est toi que j’ai choisi pour mari, plus
personne ne pourra m’enlever, ni m’emmener de force devant le juge pour me marier » (219).

II. L’identité et l’immigration


Alain Tourain a fait l’observation que l’immigré est le voyageur moderne, une figure
emblématique de la modernité. Il constate d’ailleurs que l’immigré est comme un « voyageur rempli
de mémoire autant que de projets et qui se découvre et se construit lui-même dans cet effort de chaque
jour pour nouer le passé à l’avenir, l’héritage culturel à l’insertion professionnelle et sociale »
(Critique, 236).
La trajectoire de migration suit le chemin du sud vers le nord (ou vers des métropoles des
anciens colonisateurs européens). C’est une forme de voyage que les gens entreprennent
volontairement ou non. De base, la migration est toujours liée aux raisons socio-économiques,
politiques et historiques. Les gens venant des pays pauvres et anciennement colonisés vont en Europe
en amenant avec eux l’espoir de pouvoir gagner plus d’argent et par conséquent, d’avoir une vie
meilleure. Nous pouvons nous demander qu’adviendrait-il aux identités des immigrés, des gens dont
l’histoire est marquée par la colonisation, dans cette histoire de la colonisation française ? Comment
définirons-nous une identité doublement déracinée de ces gens ? Et surtout, qu’adviendra-t-il à
l’identité féminine postcoloniale déracinée lorsqu’elle se trouve dans un pays étranger ?
Edward Saïd constante que les expériences d’un immigré dans un pays étranger est un
sentiment d’exil. L’Exile est un sentiment car « il est étrangement puissant lorsqu’on l’imagine, mais
il est éprouvant lorsqu’on le vit. C’est la fracture indélébile entre un être humain et un endroit natif,
entre l’identité propre et le chez soi : Sa tristesse essentielle ne pourra jamais être surmontée ».
L’immigré ressent le sentiment de non-appartenance, le sentiment de se trouver dans une zone
intermédiaire. Il se trouve dans un espace liminal qui requiert une renégociation du soi et de sa
nouvelle réalité géographique.
La première partie dans l’histoire de Lalla touche le sujet de la migration quand Naman
raconte, lui-même un ancien immigré, les parcours entrepris par des immigrés clandestins qui
traversent les frontières incognito. Cette deuxième partie nous amène de l’autre côté de la mer afin de
suivre ce qui arrive à Lalla, elle-même une immigrée.
Loin d’être un pays de cocagne que lui raconte Naman, la ville de Marseille s’avère être le
désenchantement de Lalla : Le ciel est bas, les nuages couvrent le haut des collines ; Lalla a beau
regarder, elle ne voit pas la ville blanche dont parlait Naman le pêcheur, ni les palais, ni les tours des
églises. Maintenant, il n’y a que des quais, sans fin, couleur de pierre et de ciment, des quais qui
s’ouvrent sur d’autres quais » (261).
Elle voit la ville comme débordante de personnes qui ne font pas attention aux uns et aux
autres. Nous voyons la ville à travers des yeux d’une jeune femme bientôt une jeune mère et venant
du Désert. Pour elle, la ville est si étrange avec des rues dont les noms lui sont également très
étranges. Elle préfère rester dans la gare parce qu’elle trouve cet endroit intéressant. Ici, elle peut voir
tout le monde sans être aperçue par quiconque à cause de l’agitation de la foule. Elle décrit les
immigrés : « tous ceux que la pauvreté a conduits ici, les Noirs débarqués des bateaux, en route vers
les pays froids, vêtus de chemisettes bariolées, avec pour tout bagage un sac de page  ; les Nord-
Africains, sombres, couverts de vieilles vestes, coiffés de bonnets de montagne ou de casquettes à
oreillettes ; des Turcs, des Espagnols, des Grecs, tous l’air inquiet et fatigué, errant sur les quais dans
le vent, se cognant les uns aux autres au milieu de la foule des voyageurs indifférents et des militaires
goguenards ». Ce sont des gens « qui s’en vont vers d’autres villes, vers la faim, le froid, le malheur,
ceux qui vont être humilié, qui vont vivre dans la solitude… les yeux vides et un peu courbés…
pareils à des soldats vaincus » (273). En regardant tout ces malheurs, Lalla désire partir là où il n’y a
plus de monde et de maisons. Elle rêve de pouvoir retourner dans son pays, dans le Désert où elle voit
Es Er. Lalla a perdu sa vision d’Es Er quand elle a quitté son pays. Maintenant, ses yeux lui montrent
une toute autre réalité : la vie quotidienne d’une immigrée dans une grande ville qui est plus sèche et
plus solitaire que le Désert de ses origines.
La ville a transformé Lalla. Dans le Désert, elle est un esprit libre qui n’a peur de rien.
Pourtant, c’est dans cette grande ville de Marseille qu’elle a ressenti ce sentiment. Elle l’a vu dans les
yeux de sa tante quand un policier français leur a fait une visite dans leur petit appartement au Panier.
Il leur demande leur nom, prénom, nom de la tribu, permis de séjour, permis de travail, nom de
l’employeur, numéro de sécurité sociale, bail, quittance de loyer, etc. Lalla se rend compte que leurs
identités sont prouvées à travers ces pièces de papier auxquelles le policier ne faisait pas attention.
Son identité en tant que fille du Désert et fille de chérifa ne compte plus dorénavant. La ville moderne
d’après Bruno Thibault, représente la ville réelle, institutionnelle et sociale. Elle porte en elle sa
contradiction sous la forme d’un monde aliéné qui produit par conséquent des identités elles-mêmes
aliénés, mises d’à côté. C’est le monde du prolétaire, du fou, du colonisé, du marginal et de l’immigré.
Ce monde réel apprend à Lalla la forme de la faim qui n’est pas seulement la faim d’un estomac creux
mais la faim de tout ce qui est refusé et inaccessible (306).
Lalla est devenue femme de ménage à l’Hôtel Sainte-Blanche là où les habitants sont des
« gens minables, des pauvres, des hommes uniquement ». Ils sont des « Nord-Africains qui travaillent
sur les chantiers, des Noirs antillais, des Espagnols » ceux « qui n’ont pas de famille, pas de maisons,
et qui logent là en attendant de trouver mieux ». Il y a ceux qui restent, ceux qui partent pour d’autres
villes et ceux qui retournent vers leurs pays d’origine. Ces identités sont errantes, en mouvement
perpétuel. Leurs identités sont marquées par le déracinement. Lalla voit leurs chambres presque vides,
sans traces d’où ils viennent. Certains se permettent de tenir une photo de leur famille mais c’est tout.
L’on pourrait résumer leurs vies dans une ou deux valises qu’ils ont et qu’ils mettent au-dessous de
leurs lits. Ils voyagent en dépit des frontières qu’ils traversent quand même. La réalité que vivent ces
personnages relève le fait que Le Clézio omet l’article définit « Le » dans le titre du roman. Il ne
l’appelle que « Désert » pour mettre l’accent sur les expériences et les identités de ces personnages :
« Mais tous, ils n’existent pas vraiment… parce qu’ils ne laissent pas de traces de leur passage,
comme s’ils n’étaient que des ombres, des fantômes » (321).
Les femmes de la tribu de Touareg sont réputées pour leur beauté. Un photographe français a
été ébloui par la beauté de Lalla. Son visage est beau et clair. Il y a une lumière qui émane de son aura
surtout dans ses yeux qui sont pareils à des silex et qui regardent « de l’autre côté du monde ». Le
photographe tombe rapidement amoureux de Lalla et il entreprendre de comprendre sa beauté
énigmatique. Là, le photographe qui appartient au monde moderne essaie de saisir l’âme de Lalla,
celle dont l’histoire remonte à une époque mystérieuse mais qui a été détruite par les machines des
colonisateurs français capable de tuer de nombreux soldats en un clin d’œil. Le photographe se
demande : « Mais qui est-elle ? Peut-être qu’elle n’est que le prétexte d’un rêve qu’il poursuit dans
son laboratoire obscur » (349). Quelque fois, Lalla inconsciemment se révèle à lui pendant les instants
où le photographe l’apercoit comme si elle était une apparition d’une autre figure, à peine perceptible,
légère, passagère. L’autre personne apparaît dans la profondeur, puis s’efface, laissant un souvenir qui
tremble (349). Même s’il prenait des photographies à chaque seconde de l’existence de Lalla, même
jusqu’à la mort, il ne parviendrait jamais à la saisir (350). Il reconnaît à travers les yeux de Lalla son
instinct de fuite. Elle lui dit : « Un jour, tu sais, je m’en irai, je partirai, et il ne faudra pas essayer de
me retenir parce que je partirai pour toujours » (352). En effet, l’âme passagère de Lalla incarne le
manque de l’article défini sur le titre du roman, elle incarne le Désert, ses profondeurs et son histoire.
III. Conclusion
La mort a joué un rôle central dans la vie de Lalla. Enfant, elle est devenue orpheline après la
mort de ses parents. Dans la Cité, quand le vent de malheur leur a rendu visite, Naman lui a été
enlevé. Pendant ses transes vertigineuses, elle est témoin de la mort de son peuple. Le Hartani qui la
quitte symbolise la mort de son premier amour. A Marseille, Monsieur Ceresola lui était devenu cher
mais même lui l’a quitté quand il est mort. Finalement, la mort de son ami Radicz était la dernière
goutte d’eau pour elle. Elle est partie pour retourner au Désert, à la Cité. Nous pouvons considérer que
son voyage vers Marseille symbolise aussi la mort. C’est dans le Désert qu’elle est tombée enceinte de
sa propre volonté mais elle a subi les symboliques douleurs de l’accouchement lorsqu’elle a été
déracinée de son pays. Maintenant, elle doit y retourner pour accoucher.
Une fois sa féminité est ravivée, elle « sent à nouveau le poids du regard secret sur elle, autour
d’elle ; non plus le regard des hommes, plein de désir et d’envie, mais le regard de mystère de celui
qui la connaît et qui règne sur elle comme un dieu » (412).
L’histoire de Lalla finit dans un lieu semblable à celui où sa mère a accouché d’elle  : près de
l’eau. Avec son bébé, elle pourrait maintenant chanter la chanson que sa mère lui chantait :
Un jour, oh, un jour, le corbeau deviendra blanc, la mer s’asséchera, on trouvera le miel dans
la fleur du cactus, on fera un lit avec les branches de l’acacia, oh, un jour, il n’y aura plus de
venin dans la bouche du serpent, et les balles des fusils ne porteront plus la mort, mais ce sera
le jour où je quitterai mon amour… » (175).
Pour répondre à la problématique, la trajectoire départ-voyage-retour d’un immigré pourrait-
être représentée par l’allégorie de la maternité féminine. L’identité de Lalla en tant que fille du désert
y a été formée. Entrant en communion avec le lieu, Lalla a été douée du pouvoir chamanique et
fantasmagorique qui lui permettait d’accéder à l’histoire de son peuple. C’est aussi dans le désert
qu’elle a connu l’amour et est tombée enceinte par la suite. Le voyage vers la grande ville de
Marseille et la vie qu’elle y a menée symbolise les épreuves de la grossesse. Enfin, son retour dans
son pays pour accoucher de son bébé symbolise la renaissance de Lalla et l’espoir de l’avenir non
seulement pour elle et pour son enfant mais aussi pour son peuple. Comme dans la chanson de sa
mère, elle est maintenant consciente que les épreuves constituent la réalité et elle ne quittera jamais
son amour, son bébé, malgré tout ça.