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Vies consacrées, 86 (2014-4), 247-262

Moines et ermites :
des Pères du désert d’Égypte
à ceux de l’Éthiopie contemporaine1

Dans la tradition chrétienne, la vie monastique est souvent


assimilée à une « vie selon la sagesse » ; les Pères de l’Église ne
l’appelaient-ils pas « la vie philosophique2 » ? On sait que c’est
essentiellement en Égypte, aux iiie et ive siècles, que le mona-
chisme prit son essor, et c’est en partie pourquoi les « Pères du
désert » égyptiens sont restés comme un modèle et un point de
référence ; leurs « apophtegmes », ces courtes historiettes por-
teuses chacune d’une leçon de sagesse, n’y sont d’ailleurs pas
étrangères3.
Les Pères du désert ont, depuis longtemps, atteint la perfec-
tion en passant à un monde meilleur. Mais, contrairement à ce
que l’on pourrait penser, l’expérience dont ils ont vécu nous est
accessible autrement que par les livres et les fouilles archéolo-

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giques. Elle se vit encore, dans des conditions presque analogues
aux leurs, dans l’Éthiopie d’aujourd’hui.

1.  Reprise, avec quelques modifications, d’un article paru dans « Le ciel dans les civi-
lisations orientales », Acta Orientalia Belgica XII, Bruxelles, 1999, pp. 89-104.
2.  En prenant, bien sûr, le mot « philo-sophique » au sens étymologique (cf. Lampe,
A Patristic Greek Lexicon, s.v. filósofos et filosofía).
3.  La bibliographie sur les apophtegmes, spécialement en français, s’est multipliée
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au cours des cinquante dernières années, en bonne partie grâce à dom Regnault. Ici,
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les apophtegmes sont identifiés exclusivement d’après les numéros qu’il leur a assi-
gnés (ils diffèrent parfois des numérotations antérieures). En particulier, les apoph-
tegmes porteurs d’un « S » entre le nom et le chiffre (par ex. « Jacques S 2 ») constituent
un supplément aux collections éditées, (identifié par le P. J-Cl. Guy, sj). Par ailleurs, et
à parler avec précision, les moines du nord de l’Égypte étaient plutôt des « ermites
vivant en communauté » : ils habitaient chacun seul dans leur cellule, parfois avec un
ou deux disciples, regroupés dans des espèces de villages monastiques, ce qui leur
assurait la présence d’une église, d’un point d’eau et, quand il le fallait, le secours des
confrères.

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L’Éthiopie, un « musée de cultures »


On entend souvent dire que l’Éthiopie est un « musée de
cultures », et une exposition l’a rappelé naguère4. Qui prononce
cette phrase pense, d’ordinaire, aux riches réalités ethnologiques
qu’il est encore possible de « toucher du doigt » le long de la fron-
tière éthiopo-soudanaise, à moins qu’il ne fasse allusion aux
techniques traditionnelles encore pratiquées dans diverses
régions de la Corne de l’Afrique. On évoque plus rarement la
manière de vivre des chrétiens.
L’Européen qui fréquente les chrétiens d’Éthiopie retrouvera
pourtant chez eux — du moins s’il a lui-même une bonne connais-
sance de l’histoire du christianisme — un grand nombre de ces
détails de la vie quotidienne que l’Écriture sainte, les écrits des
Pères de l’Église ou les récits hagiographiques rapportent comme
allant de soi, mais qui sont si différents de notre manière de faire
habituelle que nombre d’éditeurs s’estiment obligés de les expli-
quer. Certes, la vie change, même en Éthiopie, et nos successeurs
n’auront sans doute plus guère la chance de voir de leurs yeux ces
détails si éclairants pour une compréhension authentique du
passé ; il convient donc d’en faire état avant qu’ils ne disparaissent.
Soyons clairs : pas mal des traits qui vont suivre ne sont nul-
lement spécifiques du christianisme ; ils correspondent simple-
ment à la manière de vivre d’une société préindustrielle, dans
laquelle les liens familiaux et tribaux sont encore vigoureux, et
caractérisent les musulmans ou les adeptes des religions tradi-
tionnelles tout autant que les chrétiens. Mais, vu que le christia-
nisme est, lui aussi, né dans une société préindustrielle, ces traits
éclairent son passé et permettent de mieux le comprendre : cela
mérite bien quelque attention.

La vie quotidienne des chrétiens d’Éthiopie


Ainsi, ce n’est qu’en Éthiopie, assis autour du plat commun
et « honoré » du rituel de la « bouchée » que nous avons pu situer

4. Cf. Æthiopia. Peuples d’Éthiopie, catalogue de l’exposition qui s’est tenue au Musée


royal d’Afrique centrale (Tervueren) de mars 1996 à décembre 1997, édité chez Gordon
and Bridge par l’ASBL Cultures et Communications, Waterloo, 1996.

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certains détails de la Dernière Cène (Jn 13,26) : il est en effet habi-


tuel, pour manifester sa sympathie envers un hôte ou celui que
l’on désire honorer, de « le nourrir » en lui présentant une bou-
chée5. L’Européen qui fréquente des amis éthiopiens sera sans
doute aussi stupéfait de voir les jeûnes prolongés que ses hôtes
s’imposent6 ; ce n’est d’ailleurs que le complément de la sobriété
naturelle de ces peuples. Par ailleurs, comme tous les monta-
gnards7, ils sont capables de parcourir à pied d’immenses dis-
tances et, lorsqu’ils assistent aux offices liturgiques, passent de
longues heures debout ; en outre, s’il s’agit d’un office péniten-
tiel, on les verra souvent exécuter un nombre impressionnant de
« métanies8 ».
Les Éthiopiens ne sont certes pas les seuls à le faire : l’usage
du plat commun est répandu en bien des régions d’Afrique ou
d’Asie, et tout le monde sait que la plupart des peuples qui ne
peuvent pas être considérés comme des « pays riches » ont
conservé une sobriété alimentaire et une résistance physique
que l’excès de confort a fait disparaître de nos régions. Quant aux
jeûnes, à la station debout, aux longs offices et aux métanies,
d’autres chrétiens d’Orient — et en particulier les coptes — les
pratiquent de la même manière. Mais le spécialiste des textes
chrétiens antiques ne peut manquer d’être intéressé par le fait

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que ces traits sont tous réunis simultanément, faisant ainsi
revivre le passé sous ses yeux9.

5.  Le pain ayant la forme d’une galette plate, on en prend un morceau que l’on roule, après
y avoir placé des aliments (viande, etc.), et on le met littéralement dans la bouche de l’hôte.
6.  Pratiquement tous, même les laïcs les moins « pratiquants », passent tout le carême
(55 jours) sans aliments protéinés (la règle est : « rien qui provienne de l’animal », donc
ni viande, ni œufs, ni laitages). La plupart des chrétiens « ordinaires » restent jusqu’au
soir sans manger ni boire les jours de jeûne ; les plus fervents d’entre eux « joindront »
facilement plusieurs jours.
7.  N’oublions pas qu’une bonne partie de l’Éthiopie est située au-dessus des 2000 m
d’altitude, et ce sont d’ailleurs ces hauts-plateaux qui, depuis des temps immémo-
riaux, forment l’habitat préféré des populations chrétiennes.
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8.  Prosternations pénitentielles au cours desquelles on touche le sol avec le front,


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normalement sans que les genoux touchent terre ; elles supposent une certaine sou-
plesse acquise dès l’enfance. Elles sont traditionnelles dans toutes les Églises chré-
tiennes d’Orient, et remontent à l’Antiquité (laquelle ne distinguait d’ailleurs pas
toujours « génuflexion » de « prosternation » : cf. l’article « Génuflexion » dans DACL
[Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de Liturgie], 6/1, col. 1017-1021, article qui
pourrait être notablement affiné de nos jours).
9.  Nous pensons surtout à l’Orient chrétien antique, mais la réflexion vaudrait tout
autant pour les Vies de saints irlandais du haut Moyen Âge, comme on le remarquera,
par exemple, à la lecture de l’article « Génuflexion » cité à la note précédente.

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Ce « passé rendu présent » se retrouve jusque dans la vie


sociale : comme aux premiers siècles, à côté des moines et
moniales vivant loin dans le désert, on en rencontre d’autres (ou
les mêmes, à d’autres moments de l’année) en ville, à l’église
paroissiale ou faisant leurs emplettes au marché ; ils exercent
souvent un rôle de conseiller spirituel. Jusqu’il y a peu, ces reli-
gieux, comme la plupart des membres du clergé, commençaient
leur « carrière » (si l’on ose dire) dès leur plus jeune âge, se met-
tant au service d’un moine plus âgé qui les initiait à la vie monas-
tique, leur enseignait les chants liturgiques et les commentaires
de l’Écriture sainte (quand lui-même les connaissait), leur trans-
mettant ainsi ce qui formait la base du « corpus culturel » de
l’Éthiopie chrétienne. Les jeunes qui voulaient parfaire leurs
connaissances changeaient de maître après quelques années,
quitte à changer plusieurs fois afin de parcourir, au cours d’une
période s’étendant sur une vingtaine d’années et à l’aide de plu-
sieurs maîtres, la totalité de la « science religieuse » ; les plus
cultivés arrivaient ainsi à acquérir les « quatre yeux » : la connais-
sance des commentaires de l’Ancien et du Nouveau Testament,
la science liturgique et l’art du qenié (poésie religieuse éthio-
pienne). La situation a désormais changé, mais l’on rencontrera
encore bien des adultes qui ont été formés de cette manière,
comparable au cursus que suivaient les clercs de notre Moyen
Âge occidental.
Dans ce milieu social, il n’est point étonnant que les moines
accomplissent, quotidiennement et sans y penser, ce qui appa-
raît aux étrangers comme des « prouesses » : jeûnes exception-
nellement longs10, veilles et prières dans des conditions extrême-
ment pénibles11, métanies en série, vie dans des conditions d’un

10.  Il est assez courant pour un ascète de ne manger qu’une fois par semaine en
carême (et il s’agit alors d’une alimentation purement végétarienne) ; et d’aucuns pra-
tiquent un régime encore plus austère. La comparaison avec les ascètes de l’Inde vient
immédiatement à l’esprit.
11.  Voir W. Bushell, Baidemariam Desta et K. Bushell, « From Hagiography to Ethno-
graphy via Psychophysiology : Towards an Understanding of Advanced Ethiopian
Christian Ascetics », dans Proceedings of the Eleventh International Conference of
Ethiopian Studies. Addis Abeba, April 1-6 1991 dans Bahru Zewde, R. Pankhurst et
­Taddese Beyene (éds), vol. II, Addis Abeba, 1994, pp. 41-60. On y rapporte le cas d’as-
cètes passant de longues heures en prière dans l’eau froide (pénitence qui était bien
connue des premiers moines irlandais !). Il est aussi possible de voir des personnes
prenant pour la prière, et gardant pendant plusieurs heures (si pas davantage), la

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inconfort et d’une précarité extrêmes, à l’air libre ou dans un


minuscule trou de grotte exposé à tout vent12, et parfois dans un
total isolement. On peut y ajouter le port de chaînes à même le
corps, pratiqué par certains moines ou moniales.
Un exemple concret : un monastère que nous avons visité se
trouve au sommet d’une montagne ; il n’y jaillit qu’une petite
source au débit très réduit, dont l’eau suffit à peine aux nécessi-
tés alimentaires et n’est d’ailleurs pas potable, ce qui impose aux
habitants la pénitence, particulièrement rude à nos yeux, non
seulement de n’utiliser que de l’eau bouillie, mais aussi de renon-
cer à se laver ne fût-ce que les mains13 !

Constatations anthropologiques
Le spécialiste des études chrétiennes n’est pas seul à éprou-
ver devant ces faits une surprise teintée d’intérêt : il y a quelques
années, un anthropologue américain, William Bushell14, avait
été frappé par le fait que nombre de phénomènes rapportés par
les revues spécialisées en « psycho­somatique » se rencontraient
presque à chaque page dans les Vies de saints anciennes, et en
particulier dans celles de l’Éthiopie ; il a cherché à savoir si ces
phénomènes — que le rationalisme moderne tend à discréditer

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et à interpréter soit comme des « racontars », soit comme des
« effets littéraires15 » — pouvaient se voir de nos jours. Ayant reçu

­ osture dans laquelle saint Takla Haymanot est représenté, les bras levés et en équi-
p
libre sur une seule jambe.
12.  En particulier, tous les touristes peuvent remarquer, dans la paroi rocheuse qui
entoure certaines églises de Lalibela, des cavités à peine suffisantes pour permettre à
un adulte de s’y tenir recroquevillé ; elles servent de refuge à des moines ou moniales
venus en pèlerinage, et qui peuvent y passer quelques semaines, quelques mois ou
même quelques années.
13.  Bien sûr, un Occidental à l’esprit pratique pourrait songer à installer un système
perfectionné pour retenir et recycler l’eau de pluie mais, justement, ce genre de soucis
n’entre pas dans les priorités du monastère ; l’eau de la citerne, car il en existe une, est
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destinée aux besoins de l’église.


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14.  Cité note 11.


15.  Et il n’y a certes aucun doute que certains de ces détails ne soient un produit de
l’imagination populaire, ou une imitatio en bonne et due forme d’un modèle littéraire
(Bible ou Vie de saint antérieure). Les constatations que nous allons rappeler devraient
toutefois mettre en garde contre l’exagération inverse, qui consisterait à s’imaginer
que tout ce qui paraît impensable pour les membres de notre société l’est « en soi » et
n’a jamais pu se produire dans la réalité. D’ailleurs, l’imitatio peut aussi jouer un effet
stimulant, et induire chez un individu des effets décrits dans des textes qui hantent sa
mémoire, comme les textes sacrés (cf. Bushell,… p. 47, dernier alinéa).

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une réponse positive, il mit sur pied une expédition de plusieurs


années16, avec l’aide de son épouse (également anthropologue)
et d’un assistant éthiopien ; les premiers résultats de son enquête
furent communiqués lors d’une conférence internationale
d’études éthiopiennes.
Nous avons tâché de vérifier, en nous adressant à des amis
compétents dans ce domaine, que les études en cours tendent
toutes à renforcer les résultats acquis par Bushell et à lui trouver
des parallèles dans d’autres civilisations. De notre point de vue, le
problème n’est pas de fournir une explication, vu que nous ne
sommes ni médecin, ni anthropologue, mais d’établir que, grâce
à ces constatations faites par des savants contemporains, il est
peut-être possible de mieux pénétrer les secrets des Pères du désert
du ive siècle, auxquels tant de chercheurs consacrent des études
sans toujours parvenir à saisir ce qui pour eux était l’essentiel.
Pour résumer maintenant en quelques mots, et en français, la
théorie proposée par Bushell, on pourrait dire que des pratiques
ascétiques — comme la privation de sommeil, la privation de sti-
mulations sensorielles (isolement), les mortifications, et éventuel-
lement le contrôle de la respiration — et spirituelles — comme la
prière ou la méditation — donnent lieu à la constatation de phé-
nomènes inhabituels comme l’auto-régulation de la température
du corps, la minimisation ou la prévention des traumatismes phy-
siques normalement consécutifs à une blessure ou une brûlure, et
une stimulation du système immunitaire qui se traduit par l’ab-
sence de maladies ou une longévité peu commune ; l’explication
fournie est que les pratiques ascétiques et spirituelles en question
provoquent un « état modifié de la conscience » (abrégé EMC) qui
a le pouvoir de stimuler les fonctions psychophysiologiques.

Une relecture des Apophtegmes


Comme l’a souligné Bushell, il est aisé de retrouver nombre
de traits propres aux ascètes éthiopiens d’aujourd’hui dans la lit-
térature hagiographique ou patristique. Il nous a, dès lors, paru

16.  Il signale avoir commencé en 1988, et était sur le point de terminer au moment du
Congrès d’Addis Abeba, en avril 1991.

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i­ ntéressant de relire, à partir de ce point de vue, les « Apophtegmes


des Pères du désert », pour y chercher des attestations parallèles.
Deux réserves, d’abord. D’une part, pour rester en harmonie
avec l’étude de Bushell, qui n’a relevé ni les phénomènes de gué-
rison d’autrui, ni ceux de vision, afin de garder à sa démonstra-
tion un caractère scientifique et reproductible17, nous nous
sommes abstenu de faire état des apophtegmes qui en parlaient
(ils sont d’ailleurs assez rares). D’autre part, nous n’avons pas
trouvé dans les apophtegmes de récit qui décrive une pratique
de contrôle de la respiration, à laquelle Bushell fait allusion
(« breath control ») ; cette technique n’était sans doute pas for-
malisée à l’époque, même si on a pu montrer que la « Prière de
Jésus » était déjà pratiquée18.

Phénomènes hors du commun


En ce qui concerne les « phénomènes hors du commun », les
apophtegmes sont d’ailleurs eux-mêmes d’une sobriété digne de
ceux dont ils nous parlent, et c’est sans aucun doute une marque
de leur « sagesse » : il n’y a guère de doutes que, sauf peut-être de
rares exceptions, les histoires qu’on y rapporte reflètent le vécu19.
C’est ainsi que, par deux fois, on y rapporte qu’un Père en prière
apparaissait comme « transformé en feu », et qu’à une autre

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reprise un moine vit l’abbé Joseph dont « les doigts devinrent
comme dix lampes de feu20 ». On n’est certes pas obligé de prendre

17.  La vision ne peut pas être « constatée » scientifiquement ; quant aux guérisons
d’autrui, à propos desquelles Bushell a relevé des témoignages, il a renoncé à s’en
servir, car les moyens médicaux à mettre en œuvre pour « prouver » une guérison
excèdent de loin ceux dont dispose un chercheur de terrain (cf. Bushell, note 6, p. 52).
18.  Cf. L’apophtegme Éth. Coll. 13,26 (L. Regnault [dir.], Les sentences des Pères du
désert, Abbaye de Solesmes, vol. 2 : Nouveau Recueil, 1970, p. 293 [tiré de la Collectio
monastica éthiopienne]) ; A. Grillmeier, Le Christ dans la tradition chrétienne, II / 4 :
L’Église d’Alexandrie, la Nubie et l’Éthiopie après 451, en collab. avec Th. Hainthaler.
trad. en français par Sr Pascale-Dominique, Paris, 1996 : voir pp. 267-269, et la biblio-
graphie de la note 53, en particulier E. Lanne, « La prière de Jésus dans la tradition
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égyptienne », dans Irénikon, 50 (1977), pp. 163-203.


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19.  Ce qui ne signifie pas non plus que tout soit de même valeur : la plupart des récits
ont nécessairement connu une phase de transmission orale, plus réceptive aux modi-
fications. C’est d’ailleurs facile à voir : il suffit de comparer plusieurs apophtegmes
rapportant la même anecdote.
20.  Arsène 27 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 4 : Collection alphabé-
tique, 1981, 65. N 639 = Id. (dir.), Les sentences des Pères …, vol. 5 : Série des anonymes,
1985 (qui est simultanément le n° 43 de la collection Spiritualité orientale publiée par
l’Abbaye de Bellefontaine), 1639. Et Joseph 7 = L. Regnault (dir.), Les sentences des
Pères…, vol. 4 : Collection alphabétique, 390. Pour un commentaire, voir Louis Leloir,

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ces expressions au sens strictement matériel, contrairement à


celle qui nous rapporte que : « Une autre fois, je le vis prier et
demander au Seigneur : “Donne-moi la grâce d’être ami du feu.”
Ayant fait du feu, il s’agenouilla au milieu, priant le Maître21 ». Le
moine ravi, en extase, pendant sa prière peut aussi simplement
être qualifié comme tel : c’est le cas de l’abbé Pœmen, de Silvain
ou de Tithoès22 ; la discrétion même avec laquelle le fait est rap-
porté nous paraît témoigner que ce cas devait être plus fréquent
qu’on ne nous le dit explicitement : le bénéficiaire de cette extase
ne peut la nier, mais on voit bien qu’il préfèrerait de loin n’avoir
pas été vu. Ainsi Tithoès 1 : « On disait de l’abbé Tithoès que, s’il
ne baissait bien vite les bras quand il se tenait debout en prière,
son esprit était emporté en haut. Si donc il arrivait que les frères
priassent avec lui, il se dépêchait d’abaisser les bras, pour que son
esprit ne soit pas enlevé et qu’il ne s’attarde dans les hauteurs. »

Macérations extraordinaires
Sauf en matière de jeûne (auquel nous reviendrons), la même
sobriété est de mise dans la description des pénitences et macé-
rations extraordinaires auxquelles se livraient ces ascètes hors
du commun. C’est ainsi que, contrairement à certaines hagio-
graphies qui relèvent manifestement des « passions épiques23 »,
on ne trouve que des pénitences, certes particulièrement
pénibles, mais en définitive comparables à des austérités attes-
tées à notre époque par des anthropologues : Bessarion, Séra-
pion, Onuphre et les fameux moines « Réchabites » vivent à l’air
libre et presque comme des animaux sauvages24 ; quelques

O.S.B., Désert et communion. Témoignage des Pères du désert recueillis à partir des
Paterica arméniens (= Spiritualité orientale, 26), Bégrolles-en-Mauge, 1978, pp. 226 ss.
21. Jacques S 2 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères …, vol. 4 : Collection alpha-
bétique, 964. Ce récit trouverait facilement son parallèle dans des constatations faites
par des anthropologues contemporains.
22.  Pœmen 144 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 4 : Collection alpha-
bétique, 718. Silvain 2 = Ibid., 857. Et Tithoès 1 = Ibid., 910 (ce dernier sera transcrit
ci-dessous).
23.  Cf. H. Delehaye, Les Passions des martyrs et les genres littéraires (= Subsidia Hagio-
graphica, 13 B), pp. 213 ss., où l’on trouvera nombre d’exemples.
24.  Cf. Bessarion 12 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 4 : Collection
alphabétique, 167. N 565 = L. Regnault, Les sentences des Pères…, vol. 5 : Série des ano-
nymes, 1565 (Sérapion). La Vie d’Onuphre (cf. BHG 1378 ss) est résumée dans N 132 A
et D = Ibid., 1132 A et D. Et Macaire 2 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…,

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Moines et ermites

moines prolongent de manière extraordinaire la station debout


(qui est aussi la position de la prière) : Bessarion encore, Bane et,
bien sûr, le plus célèbre de tous les stylites, saint Syméon (qui est
syrien25). Par contre, il semble que l’usage d’instruments externes
de pénitence, comme le port de chaînes ou l’usage d’un fouet,
soit particulièrement rare, puisque nous n’en avons trouvé qu’un
seul cas : pour inciter son âme à pleurer ses péchés, un moine se
fouettait vigoureusement le corps26.
En revanche, il n’est guère possible de trouver en Égypte une
rivière glacée, à la fois parce que la seule « rivière » est le Nil et ses
canaux, et parce qu’il n’y gèle jamais. Il peut toutefois y faire assez
froid en hiver, comme le rapporte cet apophtegme où l’on voit
l’abbé Sérapion donner à un pauvre transi de froid sa propre
tunique, en se disant : « Comment moi qui passe pour un ascète
suis-je vêtu d’une tunique alors que ce pauvre, ou plutôt le Christ,
se meurt de froid27 ? » Mais on peut trouver des pénitences équi-
valentes : c’est ainsi que saint Macaire le Citadin se punit lui-
même d’une injustice qu’il avait involontairement commise en
passant plusieurs jours dans les marais du Wâdî al-Natroun, où
il était dévoré par les moustiques28.
Les « comportements inhabituels » peuvent d’ailleurs avoir
d’autres mobiles que la pénitence. Ainsi, le jeune Zacharie se

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défigura en se plongeant dans les étangs de nitre non par désir
de se mortifier, mais pour couper court à toute médisance rela-
tive à son aspect juvénile29. Quant à l’abbé Agathon, on disait de

vol. 4 : Collection alphabétique, 455, rappelle l’histoire de Zosime et des Réchabites


(BHG 1889 ss).
25.  Cf. Bessarion 6 et 8 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 4 : Collection
alphabétique, 161 et 163. Pour abba Bane : Ch [= Chaîne] 244 et 248 (=L. Regnault (dir.),
Les sentences des Pères, vol. 2 : Nouveau Recueil, pp. 279 et 280) ; et Ch 243 (= ibid.,
p. 278) pour S. Syméon stylite l’Ancien.
26.  N 591 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 5 : Série des anonymes,
1591.
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27.  N 566 L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 5 : Série des anonymes, 1566.
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On pourrait aussi citer Ibid., 1592/3 (= collection de Paul Evergetinos, I, 13) : « N’aie
pas de vêtement inutile suspendu dans ta cellule, parce que c’est la mort pour toi ; car
d’autres gèlent, qui sont plus justes que toi, et toi, pécheur, tu as du superflu. »
28.  Et c’est d’ailleurs pourquoi l’autre Macaire, qui était le prêtre de Scété, ne lui donna
qu’une pénitence « légère », à savoir trois semaines de jeûne en ne mangeant qu’une fois
par semaine (austérité dont Macaire le Citadin était coutumier) : Macaire l’Égyptien 21
= L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 4 : Collection alphabétique, 474.
29.  Carion 2 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 4 : Collection alphabé-
tique, 441.

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lui « qu’il passa trois ans portant un caillou dans la bouche,


jusqu’à ce qu’il ait appris à se taire30 ».

Une vie faite de tempérance


Car, à l’opposé de l’image d’Épinal qui représente les Pères du
désert comme des excentriques toujours en quête de nouvelles
limites à franchir dans le domaine des mortifications31, le trait
principal qui ressort d’une lecture attentive des apophtegmes est
celui de la tempérance. Ainsi, le P. Devos a bien fait ressortir que la
« règle d’or » était celle qu’avait définie Cassien : « La règle générale
à suivre quant à l’abstinence consiste à s’accorder, selon ses forces
et son âge, ce qu’il faut de nourriture pour sustenter le corps, pas
assez pour l’assouvir32. » Le but de cette ascèse, ce n’est pas
l’« exploit », bien sûr, mais d’arriver à la totale maîtrise de soi : « Un
régime assez sec et régulier, si l’on y joint la charité, conduit
promptement le moine au port de l’impassibilité (apátheia)33. »
Une autre voie, complémentaire, pour y parvenir, est la sta-
bilité, comme l’a dit l’abbé Ammonas : « Assieds-toi plutôt dans
ta cellule, mange un peu chaque jour et garde continuellement
dans ton cœur la parole du publicain, et tu peux être sauvé34 » ;
elle se justifie par la nécessité d’éviter les distractions, comme
nous le rappelle, une fois de plus, Cassien : « Pour soigneux et
vigilant que l’on soit, il est impossible d’éviter [la] dissipation, et
même de s’en apercevoir, à moins de se tenir constamment cloî-
tré, corps et âme, entre les murs de sa cellule35. »
Si donc certains moines poussent l’ascèse jusqu’à des bornes qui
nous paraissent excéder la raison, c’est parce que, g ­ énéralement

30.  Agathon 15 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, idem, 97.
31.  Et, bien sûr, non sans raison, car il ne manque pas de textes qui y donnent prise : cf. P.
Devos, « Règles et pratiques alimentaires selon les textes : le salut par l’ascèse ? », dans Le
site monastique copte des Kellia. Sources historiques et explorations archéologiques. Actes
du colloque de Genève, 13 au 15 août 1984, Genève, 1986, pp. 73-83 (ici p. 73).
32. Cassien, Conférences, II, 22 (éd. E. Pichery, dans Sources chrétiennes, 42 [Paris,
1955], pp. 133 ss), cité par P. Devos, « Règles et pratiques alimentaires… », p. 76.
33.  Cf. Évagre 6 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 4 : Collection alpha-
bétique, 232 (citation du Traité pratique, 91).
34.  Cf. Ammonas 4 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 4 : Collection
alphabétique, 116 ; la parole du publicain est, bien sûr : « Mon Dieu, prends pitié du
pécheur que je suis » (Lc 18,13). Voir aussi les apophtegmes Synclétique 6 = Ibid., 897 ;
Biare 1 = Ibid., 173 ; et Arsène 2 = Ibid., 40.
35. Cassien, Conférences, XXIV, 3 (éd. Pichery, dans Sources chrétiennes, 64 [Paris,
1959], p. 174).

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Moines et ermites

préparés dès l’enfance à être sobres, et entraînés par les coutumes


monastiques, ils avaient développé cette capacité, et ne voulaient
surtout pas s’arrêter en si bon chemin, « se reposer sur leurs lau-
riers » (si l’on ose dire), de peur que leur cœur ne sombre dans l’indif-
férence et le manque de vigilance. On voit ainsi Arsène et Daniel
réduire à presque rien leur temps de sommeil36, Macaire le Citadin
et un abbé anonyme avoir pour règle ordinaire de ne manger qu’une
seule fois par semaine37, les scétiotes en général, et d’autres encore,
se contenter de pain et de sel, sauf le dimanche38, Jean le Nain (Colo-
bos) et Zacharie garder le silence39.
Et, à la vérité, les moines savent aussi qu’une même austérité
peut peser de manière bien différente sur l’un et sur l’autre : un
des plus beaux apophtegmes nous rapporte la réflexion d’un
moine du peuple, qui avait été berger avant de rejoindre Scété, à
propos d’Arsène, ancien haut dignitaire à la cour de l’empereur
Théodose ; s’étant scandalisé du confort — à vrai dire bien
léger — octroyé à l’abbé Arsène, malade, il fut repris par le prêtre
qui lui fit comprendre la grandeur du renoncement consenti par
cet ancien ministre devenu moine. « À ces mots, le vieillard fit
une métanie en disant : “Pardonne-moi, abbé, j’ai péché ; oui,
voilà vraiment la voie véritable, car il est venu, lui, à l’humilité, et
moi au bien-être.” Et il se retira édifié40. »

Les phénomènes exceptionnels ANNÉE DE LA VIE CONSACRÉE


De même que l’essentiel de l’ascèse était la tempérance, l’essen-
tiel des phénomènes exceptionnels, était la leçon qui s’y rattachait.
Tel est bien le cas de l’apophtegme où abba Élie de Scété
raconte lui-même que, pour obtenir d’être accepté comme

36.  Cf. Arsène 14 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères.., vol. 4 : Collection alpha-
bétique, 52. Et Ch 250 (L. Regnault [dir.], Les sentences…, vol. 2 : Nouveau Recueil,
pp. 281 ss).
|

37.  Cf. Macaire l’Égyptien 21 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 4 : Col-
2014 2016

lection alphabétique, 474 (cité à la n. 28 ci-dessus). N 641 = L. Regnault (dir.), Les sen-
tences des Pères…, vol. 5 : Série des anonymes, 1641. On trouvera d’autres exemples sur
le jeûne dans P. Devos, « Règles et pratiques alimentaires… », cité plus haut.
38.  N 242 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 5 : Série des anonymes,
1242. N 23 = Ibid., 1023.
39.  Jean Colobos 32 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 4 : Collection
alphabétique, 347. Carion 1 = Ibid.,440 (concerne Zacharie).
40.  Arsène 36 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, ibidem, 74. Cette même histoire
revient, en une version quelque peu différente, dans l’apophtegme Romanos 1 = Ibid., 799.

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Ugo Zanetti, o.s.b.

­ isciple par l’abbé Hiérax, il dut pousser l’obéissance jusqu’à


d
mettre la main au feu (« Et je mis la main sur le feu. Je la laissai
jusqu’à ce qu’elle fût noire et, s’il ne l’eût pas prise et ne l’eût
enlevée, je ne l’avais plus41 »), où la « pointe » de l’histoire est évi-
demment le « miracle de l’obéissance », non le phénomène de
guérison. Il en va de même de l’abbé Jacques, déjà cité, qui s’age-
nouilla au milieu du feu non par désir d’accomplir un exploit,
mais pour éprouver sa propre foi42.
On rangera dans le même registre, bien qu’ils soient moins
spectaculaires, les phénomènes d’auto-guérison, qui ne sont
qu’une autre expression de la maîtrise de son organisme : abba
Dioscore, un scribe devenu moine, souffrit beaucoup du chan-
gement de train de vie et, en particulier, « ses pieds eurent la gan-
grène ; il ne leur donna aucun remède et n’en informa personne,
mais il recouvrit ses pieds de morceaux d’étoffe jusqu’à ce que le
Seigneur lui donnât le repos43 ». Abba Dioscore est ainsi arrivé
d’un seul coup au point qu’un de ses confrères n’atteignit qu’en
deux fois : un moine tenté par l’avarice avait mis de côté un peu
d’argent, à tout hasard ; atteint par la gangrène, il dépensa en
médecins toute sa réserve, sans obtenir la guérison ; au moment
où le médecin vient pour l’amputer, il réalisa la faute qu’il avait
commise, s’en repentit sincèrement et fut guéri juste à temps44.

La discrétion monastique
Qui cherche à collecter les phénomènes exceptionnels en
trouvera une vingtaine au chapitre XIX de la collection systéma-
tique, intitulé «  De ceux qui font des miracles45  »  : c’est peu m
­ algré

41. L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 2 : Nouveau Recueil, p. 285 : Ch 270.
42.  Jacques S 2 (cité ci-dessus : cf. note 21).
43.  Ch 255 (=L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, ibidem, p. 282). Remarquons
bien que le texte ne signifie pas nécessairement qu’il fut guéri : «le repos» peut aussi
être une manière de désigner la mort ! Il se peut que, tout simplement, le P. Dioscore
ait décidé de vivre avec la santé que le Seigneur lui donnait, sans s’en faire davantage,
jusqu’à ce que le Seigneur l’ait rappelé à Lui. Le récit est ambigu, et cette ambiguïté
même du texte nous révèle ce qui était vraiment important pour ces moines : non pas
d’être en bonne santé, mais de vivre constamment en union avec le Seigneur, sans se
laisser distraire par les aléas de la vie terrestre.
44.  La faute était bien sûr celle d’avoir mis son espoir dans l’argent plutôt qu’en Dieu.
Cette histoire revient deux fois : N 261 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…,
vol. 5 : Série des anonymes, 1261. Et N 493 = Ibid., 1493.
45.  L. Regnault, Les chemins de Dieu au désert. Collection systématique des apoph-
tegmes, Solesmes, 1992, pp. 319-326.

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Moines et ermites

tout, surtout si on le compare à d’autres chapitres, beaucoup


plus longs. La « discrétion monastique » n’y est pas étrangère : les
ascètes ont toujours eu une tendance naturelle à dissimuler ce
qui excède le cadre ordinaire46, et la situation n’a guère changé
de nos jours, comme le savent bien ceux qui ont l’habitude de les
fréquenter.
L’humour est d’ailleurs souvent présent dans ce genre d’in-
formations. C’est ainsi que le P. Leloir avait rapporté, avec plaisir,
quelques historiettes montrant qu’il ne fallait pas prendre les
Pères du désert pour plus rébarbatifs qu’ils ne l’étaient en réa-
lité47 ; de même, l’auteur de la Vie de saint Jean de Scété rapporte
à propos de ce dernier, mort à l’âge de 90 ans, qu’il accomplit tous
les jours, jusqu’à la fin de sa vie, un nombre incroyable de méta-
nies, « et c’est pourquoi je passe leur nombre sous silence, afin
que l’on ne croie pas que [ce nombre] est fantaisiste48 » !

L’humilité, seule vertu « victorieuse des démons »


La racine de cette discrétion est la profonde conscience de
tous les intéressés que les « exploits » ne sont qu’un moyen : la
seule vertu qui compte, celle qui est « victorieuse des démons »,
c’est l’humilité. C’est dit et répété à satiété tout au long de nos
récits, et illustré par le chapitre XV de la collection systéma-

ANNÉE DE LA VIE CONSACRÉE


tique49. Nombre d’historiettes rappellent la même vérité, à com-
mencer par sa première application concrète, à savoir la néces-
sité de s’abstenir de juger les autres. Ainsi, l’abbé Longin a dit :

46.  Bien sûr, la définition de « ce qui excède le cadre ordinaire » n’est pas univoque, et
c’est ainsi que des étrangers peuvent être mis au courant, parfois presque sans l’avoir
cherché, de phénomènes surprenants à leurs yeux : dans ce cas, il est probable que
leur interlocuteur, dont les références culturelles sont tout autres, n’ait pas imaginé
l’effet que cette « révélation » produirait sur eux. Ce genre de situations se produisait
déjà dans le désert de Scété au ive siècle : cf. l’apophtegme Arsène 28 = L. Regnault
(dir.), Les sentences des Pères …, vol. 4 : Collection alphabétique, 66. Et surtout N 486 A
|

= L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 5 : Série des anonymes, 1486 A (= BHG
2014 2016

1317 m et BHG 1438 q).


47.  Louis Leloir, O.S.B., Désert et communion, p. 141 (Daniel de Scété et la supé-
rieure), p. 142 (Éphrem et la prostituée), pp. 293-296 (le disciple sage de l’ancien
insensé).
48.  Cf. U. Zanetti, « La Vie de Saint Jean, higoumène de Scété au VIIe siècle », dans
Analecta Bollandiana, 114 (1996), pp. 273-405 : § 273, pp. 362-363. 
49.  Cf. L. Regnault, Les chemins de Dieu au désert, pp. 225-263 (136 unités) : XV. « De
l’humilité », chapitre bien mis en valeur par Louis Leloir, O.S.B., Désert et communion,
pp. 206-215.

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Ugo Zanetti, o.s.b.

« De même qu’un cadavre ne mange pas, ainsi l’humble ne peut


juger un homme, même s’il le voit adorer les idoles50 ». En
revanche, l’abbé Évagre a dit : « Le commencement du salut, c’est
la condamnation de soi-même51. » Et de même, l’abbé Isaïe :
« Aimer la gloire des hommes engendre le mensonge, mais la
repousser dans l’humilité augmente la crainte de Dieu dans ton
cœur52. » Faut-il y voir une forme de masochisme ou d’auto-
dépréciation de soi ? Ce serait un peu court !
L’abbé Jean le Nain (Colobos), un des « champions » en
matière d’humilité53, explique : « L’humilité est la porte de Dieu,
et nos Pères en passant par beaucoup d’outrages sont entrés
joyeux dans la cité de Dieu54 » ; et un démon a explicitement
reconnu devant Macaire : « Tout ce que vous [les moines] avez,
nous l’avons aussi : c’est par la seule humilité que vous vous dis-
tinguez et l’emportez sur nous55. »
La justification scripturaire de cette vérité théologique est
donnée par Jean de la Thébaïde : « Le moine doit avant tout pos-
séder l’humilité ; car c’est le premier commandement du Sei-
gneur, quand il dit : “Bienheureux les pauvres en esprit, car c’est
à eux qu’appartient le royaume des cieux” (Mt 5,3)56. » Un théo-
logien qui se placerait du point de vue dogmatique pourrait à bon
droit commenter cet apophtegme de Macaire en expliquant que
l’humilité est aussi ce qui fait la différence entre le diable et Dieu,
du moins « Dieu » tel que les chrétiens l’entendent…

50. L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 5 : Série des anonymes, 1559 = N 559
(Paul Evergetinos, I, 45,24).
51. Évagre S 1 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 5 : Série des anonymes,
950 (ou Syst XV, 16/15) : cf. PG 79, 1249 C.
52.  Syst XV, 21 (Isaïe 6/XIII 4 b) : L. Regnault, Les chemins de Dieu…, p. 231.
53.  On relira avec profit tous les apophtegmes que la collection alphabétique rapporte
à son sujet (L. Regnault [dir.], Les sentences des Pères…, vol. 4 : Collection alphabétique,
316-355) ; rappelons simplement qu’il commença sa carrière monastique en recevant
un fameuse leçon de son frère (Jean Colobos 2 = L. Regnault (dir.), Les sentences des
Pères…, idem, 317), et qu’il en tira un profit inépuisable. Il était devenu tellement
humble qu’il pouvait, en toute vérité et simplicité, deviner le désir d’autrui et accepter
qu’on lui rendît service (Jean Colobos 7 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…,
idem,322).
54.  Jean Colobos S 1 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 4 : Collection
alphabétique, 956 b (ou Syst XV, 34/22 a).
55.  Macaire l’Égyptien 35 = L. Regnault (dir.), idem, 488.
56.  Jean 2 = L. Regnault (dir.), Idem, 408 (ou Syst XV, 36/23 ; il s’agit de Jean de la Thé-
baïde, aussi appelé Jean de Lycopolis).

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Moines et ermites

Sagesse et sens de la vie


Nous sommes ainsi ramenés à la question vitale : pourquoi
les Pères du désert du ive siècle, tout comme les ermites d’au-
jourd’hui, en Éthiopie et ailleurs, pratiquent-ils pareille ascèse ?
Pour eux, elle n’est nullement un but en soi, quoi que puissent
en penser des étrangers. Elle est — comme Bushell l’a définie en
termes anthropologiques — un moyen d’acquérir un « état
modifié de conscience » (EMC), grâce auquel ils peuvent vivre la
réalité sur un mode différent ; il se fait que leur ascèse peut pro-
duire une « stimulation de fonctions psycho-physiologiques57 »,
qui se trouve à l’origine de « phénomènes inhabituels » propres
à attirer l’attention ; mais le seul but de l’ascète, c’est de « purifier
l’âme ». Comme l’a bien dit saint Antoine : « Rien ne renouvelle
l’âme vieillie comme la crainte de Dieu, la belle prière et la médi-
tation incessante des paroles du Seigneur, en se munissant de la
prière, en poursuivant le profit des veilles et en se privant d’eau58. »
Face à ce désir de « renouveler l’âme », même la santé est
secondaire : « Il y avait aux Cellules (Kellia) un frère qui était
arrivé à une telle humilité qu’il disait toujours cette prière : “Sei-
gneur, envoie-moi une maladie, car quand je me porte bien, je te
désobéis59”. » Et les « charismes » — ou, pour employer un lan-

ANNÉE DE LA VIE CONSACRÉE


gage plus anthropologique, l’aptitude à susciter des « phéno-
mènes inhabituels » — le sont tout autant : un ancien avait prié
Dieu pendant sept ans pour obtenir un charisme, et celui-ci lui
fut donné, mais il eut le tort de ne point le cacher, et un autre Père
du désert, qui l’avait entendu en parler, lui conseilla de passer
sept autres années à prier Dieu de bien vouloir lui enlever ce
charisme, puisqu’il ne lui était d’aucun profit60  ! En effet, puisqu’il
n’avait point été capable de le cacher, c’est qu’il en était fier (tant
était grande la délicatesse de conscience des Pères du désert), et
cela ne pouvait que lui faire du tort, en ouvrant dans son cœur
|
2014 2016

57.  En anglais, respectivement ASC = « Altered State of Mind », et EPF = « Enhanced


Psycho­physiological Functioning », définis par Bushell, …, pp. 41 et 42. Nous n’avons
pas à entrer dans la discussion technique relative à ces termes, qui ne sont pas des plus
heureux lorsqu’on parle de vie spirituelle.
58. L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 5 : Série des anonymes, 1490/1 = K
295 (le texte grec, inédit, se trouve dans le ms. Paris B.N., Coislin 283, fol. 129v s).
59.  N 504 (Paul Evergetinos, I, 45,76) = L. Regnault (dir.), Idem, 1504.
60.  N 380 = L. Regnault (dir.), Idem, 1380.

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Ugo Zanetti, o.s.b.

une issue à l’orgueil. Le «  phénomène inhabituel  » — qu’il s’agisse


de résistance à des traumatismes, de la capacité de résister à des
privations extraordinaires ou même de la possibilité d’influen­
cer autrui pour lui apporter une guérison souhaitée — peut,
certes, exister, et il sera même reconnu comme « normal » par les
ermites comme par bien des personnes de leur entourage, tout
pénétrés de la Bible, des Vies de saints et des récits de miracles.
Pour l’anthropologue d’aujourd’hui, il pose une question,
comme W. Bushell l’a constaté au contact des ascètes éthiopiens
de notre fin de siècle ; pour celui qui en est l’auteur, il ne s’agit
que d’un épiphénomène de la question essentielle de sa vie, celle
que déjà saint Antoine le Grand se posait au IIIe siècle de notre
ère : « Que dois-je faire pour plaire à Dieu61 ? »
Ugo Zanetti, o.s.b.
Monastère de la Sainte-Croix
Rue du Monastère, 65
BE-5590 Chevetogne
Belgique

Sait-on que l’expérience des Pères du désert, fondatrice entre toutes,


demeure accessible, puisqu’elle se vit encore, dans des conditions presque
analogues, en Ethiopie aujourd’hui ? Le voyage que nous propose l’au-
teur, à la découverte de ce monachisme contemporain, ne manquera pas
de surprendre, d’amuser parfois, mais surtout, de faire réfléchir à cette
existence faite, en définitive de tempérance, de discrétion, d’humilité ;
destinée à « renouveler l’âme », l’ascèse conduit alors à vivre constam-
ment avec Celui qui nous donne d’entrer joyeux dans la cité de Dieu.

61.  Antoine 3 = L. Regnault (dir.), Les sentences des Pères…, vol. 4 : Collection alphabé-
tique, 3.

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