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Romania

Essai d'analyse des procédés fatrasiques


Paul Zumthor

Citer ce document / Cite this document :

Zumthor Paul. Essai d'analyse des procédés fatrasiques. In: Romania, tome 84 n°334, 1963. pp. 145-170;

doi : https://doi.org/10.3406/roma.1963.2895

https://www.persee.fr/doc/roma_0035-8029_1963_num_84_334_2895

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ESSAI D'ANALYSE
DES PROCÉDÉS FATRASIQUES

Les pages que je publie ici constituent une version abrégée


et corrigée d'un mémoire fait par deux de mes élèves de
l'université d'Amsterdam, Mlles E.-G. Hessinget R. Vijlbrief. Leur
travail était, dans mon intention première, destiné à éclairer et
à préciser les définitions que j'ai données, de la fatrasie et du
fatras, dans mon étude des Mélanges R. Guiette1. L'étendue du
domaine à explorer, et la nécessité où nous nous serions
trouvés de refaire la plus grande partie du livre assez décevant de
L.-C. Porter 2, nous a contraints à nous limiter strictement à
une analyse de la seconde fatrasie de Beaumanoir (en abrégé :
F. B.) et des fatrasies d' Arras (F. A.), qui présentent la même
forme strophique. Nous avons utilisé le texte publié en
appendice par Porter, p. 121 suiv. et 142-144.
Partant des brèves indications que je donnais dans mon étude,
p. 1 1-13, nous avons tenté de dégager, sinon les lois/ du moins
les tendances internes du style fatrasique, celui-ci se définissant
comme la constitution de séries d'incompossibilités.
Ont été analysés successivement :
a) la syntaxe;
b) le lexique : mots comme unités isolées ; combinaisons de
mots ; et, vu son intérêt particulier, choix des verbes.
L'examen des rimes a été provisoirement laissé de côté.
Pour l'analyse syntaxique a été utilisée une distinction entre

1. Fiti'du moyen âge et Renaissance, Anvers, 1961, p. 5-18.


2. La fatrasie et le fatras, Genève, i960.
Romania, LXXXIV. 10
I46 P. ZUMTHOR, E.-G. HESS1XG ET R. VIJLBRIEF
quatre espèces de « brisures », selon que le rapport d'incompos-
sibiiité s'établit au niveau de la série sujet-verbe-objet (« lien
prédicatif»), de la série sujet (copule)-attribut (« lien
attributif»), des éléments circonstanciels (« lien adverbial »), de la
subordination (« lien syntaxique »). L'analyse du vocabulaire
a été faite à partir de l'idée que, dans la fatrasie, le motif se
définit comme un pur répertoire sémantique (mots désignant la
nourriture, désignant le vêtement, etc.).
La comparaison de F. B. et F. A. a montré l'identité de
leurs tendances et de leur structure. Aussi ai-je cru bon de ne
conserver ici que l'analyse de F. B. ; j'ajoute simplement, à
l'analyse lexicale, des renseignements comparatifs tirés de F. A. :
c'est, en effet, sur le plan du lexique que la différence de
longueur des textes (F. B. = 11 strophes; F. A. = 54) entraîne
quelque diversité apparente : la dispersion du vocabulaire est
évidemment plus grande dans F. A.
Paul Zumthor.

1. Analyse syntaxique.

Les procédés auxquels le poète a eu recours pour créer un


effet, soit de non-sens, soit de grossière invraisemblance, sont
les suivants :
A. Brisure du lien prédicatif, dans 60 °/° des cas, soit :
1) opposition simple sujet-verbe : ex.
uns muiau/i vint chanter (I, 7)
2) opposition simple sujet + verbe-objet : ex.
une seraine si emportent /Saine (I, 4-5)
3) opposition double sujet-verbe-objet : ex.
une vies cuillier / ...i aportoit / un vivier (X, 106, 108)

B. Brisure du lien adverbial, dans 30 % des cas : ex.


emportoit Saine / deseur Saint Orner (I, 5-6)

G Brisure du lien syntaxique : nous entendons par là un


procédé consistant à subordonner l'un à l'autre deux fragments
ANALYSE DES PROCÉDÉS FATRASIQUES 1 47
d'exposé sémantiquement incompatibles, mais qui, pris
isolément, ne contiennent souvent ni l'un ni l'autre d'impossibilité.
Cette dernière est donc produite par l'emploi des outils
subordonnants, dont la fonction se trouve ainsi dénaturée : ex.
le bech d'un frion/qui si bien les desmesla/que la pene d'un oison trestout
[Paris emporta (II, 19-22)

A) Brisure du lien prédicatif ' :

sujet-verbe3 sujet + verbe-objet sujet-verbe-objet


(22 ex.) (10 ex.) (7 ex.)
I, 1-2, I, 4-5; v, 45-46-47;
7, II, 15-16, VI, 56-57;
10; 19-20, VII, 67-68,
II, 12-13-14, 21-22; 70-71,
17, m, 29-30-31; 73-74;
18; V, 48-49-50; X, 108;
IV, 34-35, VI, 59-60; XI, 114-116
37-38-39, vu, 76-77;
40-41 3, VIII, 82-83;
42-43 ; IX, 92-93;
v, 51-54;
VI, 64,
65-66;
vin, 78-79;
IX, 89-90,
95-96;
X, IOO-IOI-IO2,
103-104-105,
107;
XI, 111-112-113,
119-120;-
117,

1 . Il nous a paru utile d'employer une numérotation double : par strophes,


de I à XI ; et par vers, de 1 à 121 .
2. Il est peut-être intéressant de noter que tous les verbes de cette colonne
sont transitifs sauf ceux qui figurent dans IV, 38 ; IX, 96 ; X, 104 ; XI, 112,
117, 119, tous intransitifs.
3. Brisure « sujet-verbe », selon le sens donné à torte : « vieux gâteau »
ou « vieille bossue » (il peut y avoir calembour).
I48 P. ZUMTHOR, E.-G. HESS1NG ET R. VIJLBRIEF

B) Brisure du lien adverbial (18 ex.) :

I, 3> IV, 44; x, no;


6, VI, 58, XI, 115,
8, 61, 118;
io-i i ; 62-63;
III, 24(23-24-25), VII, 69,
27 (26-27-28), 71,
33(30-31-32- 75;
33); VIII, 88;

C) Brisure du lien syntaxique (10 ex.) :

I, 9-1 1; VII, 76-77; X, 106-109-110;


II, 20-21-22; VIII, 85-86-87; XI, 117-119-121.'
V, 55, IX, 91,
VI, 64-65; 97-98-99;

2. Analyse lexicale2.

A) Noms d'animaux.
Str. I raine II sueron
balaine lyon
sengler (en le vaine d'une frión (le bech d'un frión)
teste de sengler) oison (la pene d'un oison)

1. F. B. n'utilise par la brisure du lien attributif, procédé dont F. A. offre


plusieurs exemples : une enclume/qui moût iert enfrume (VIII, 81-82).
2. Les mots sont relevés dans l'ordre des strophes et des vers ; les strophes
étant très brèves et leur texte aisément lisible d'un coup d'ceil, nous avons
cru inutile de donner les numéros des vers. Quand un mot apparaît plusieurs
fois dans la fatrasie, nous en relevons expressément tous les emplois ; mais, pour
en marquer clairement la pluralité, nous en indiquons le nombre entre
parenthèses après la première citation du mot : ainsi / mer (2), III mer signifie
que mer est employé deux fois dans la fatrasie, une fois à la strophe I et une
seconde fois à la strophe III. Il nous a semblé que ce système, apparemment
étrange, permettrait au lecteur un survol plus facile et rapide de nos listes. —
II s'agit là de nombres absolus. Pour obtenir, entre F. B. et F. A., une
indication de fréquence relative, il conviendrait de diviser par 5 le chiffre donné
pour F. A. (rapport du nombre de strophes : 1 1 à 54).
ANALYSE DES PROCÉDÉS FATRASIOJJES 149
III chat VII vendoise
IV herens sors IX trelle (H chiés d'une trelle)
quaille(li cris d'une quaille) corneille
V poulet (H eras d'un poulet) es
coket (li bes d'un coket) chaloreille
VI pertris XI taons
plouvier

F. B. contient 20 noms d'animaux, tandis que F. A. en


compte 94. Les nombres sont donc proportionnellement égaux.
Ils se répartissent ainsi :
Mammifères : F. B. 15 %, F. A. 43 %.
Oiseaux : F. B. 40%, F. A. 17 %.
Poissons : F.B. 15 %, F. A. 14,8 %.
Insectes : F.B. 2O°/O, F. A. I3,8°/O.
Mollusques : F. A. 6,4°/o(F. B. n'en a pas).

Parmi les mammifères, figure en tête le chat (F. B. 1 fois,


F. A. 8 fois); puis viennent le rat, la suris, le chevax, la truie
(tous trois fois dans F. A.), le chiens, le veaus, le singes, le boés,
Yasne(jse) (tous 2 fois dans F. A.).
Les oiseaux préférés sont ceux de la basse-cour (F. B. oisons,
poulet, coket; F. A. poucins, anete, geline (2 fois), oisons, coc).
Quant aux poissons, F. A. offre trois anguiles, trois herens.
Les deux fatrasies introduisent un herens sors.
Parmi les insectes, l'animal préféré est le suerons (1 fois dans
F. B.', 4 fois F. A.); suivent Yescharbos (2 fois dans F. A.) et la
mouche (2 fois dans F. A.). Tous trois sont des animaux
malpropres.
Le seul représentant des mollusques, dans F. A., est le lime-
çons; on le rencontre six fois.
Les animaux en soi ne sont ni ridicules ni impossibles. Leurs
noms deviennent l'un ou l'autre grâce à divers procédés :
a) Le démembrement1. Le poète donne une partie d'un
animai comme sujet ou objet d'une action normalement faite
ou subie par l'animal entier. Quelques exemples de ce démem-

1. Nous avons emprunté le terme de « démembrement » à L. C. Porter,


op. cit., p. 37.
150 P. ZUMTHOR, E.-G. HESSING ET R. VIJLBRIEF
brement (v. ci-dessous les groupes de deux substantifs liés par
la préposition subordonnante de) :
F. B. I teste de sengler F. A. II cul d'un frémi
II bech d'un frion XLVI keue d'une chievre
pene d'un oison XL VU ueil d'une lamproie

L'effet de démembrement peut être renforcé quand on


attribue aux animaux des membres qu'ils n'ont jamais possédés :
F. A. XXIV plume d'un buef
On rencontre d'ailleurs ce phénomène même quand il n'est
pas question de démembrement :
F. A. XXXVII gelines a quatre piez

b) De petites (ou relativement petites) bêtes manifestent une


force épouvantable :
F. B. II Li pies d'un súeron
Feri un lyon
Si k'il le navra
... la pene d'un oison
Trestout Paris emporta
F. A XIV Uns chas
Emportoit seignor Alain
XXXVIII Uns chas qui Paris portoit
XXXIX Deus suris qui emportoient
Rains et Paris sor un pel

ou peuvent contenir des objets énormes :


F. B. I Noie fuissent en le vaine
D'une teste de sengler
F. A. II J'ai repost un mui d'avaine
Dedenz le cul d'un frémi
F. A. XL ..une truie gaillarde
Un mostier dedenz son sain

c) Les animaux font des choses que la nature leur interdit;


les animaux muets crient :
F. A. XXVI ...uns lymeçons...
Hautement « Monjoie » escrie
F. A. LIV ...uns limeçons
Qui lor aloit escriant
ANALYSE DES PROCÉDÉS FATRASIQUES 15 I
d) Les animaux, vivants ou morts, imitent les hommes :
F. B. IV Uns grans herens sors
Eut assis Gisors
IX ...une corneille
Prist une corbeille
F. A. II Uns suirons sainiez de vaine
VIII Uns chas emprist a plorer
XIX Uns herens se pingne
les exemples de ce phénomène abondent dans F. A.;
e) ou même ils les surpassent en faisant des choses dont un
être humain n'est pas capable :
F. B. XI Ef troi mort taons
Parmi trois flaons
Mangierent François
F. A. XVII ...uns mors bequet
Prist au trebuchet
Le cours d'une estoile
Quant à la répartition des noms d'animaux entre les strophes,
elle est à peu près constante. Dans F. B. , seules les strophes VIII
et X manquent d'animaux. Dans les autres strophes, le poète se
sert de noms d'animaux sans suivre de système défini. Tout
ce qu'on peut relever, c'est que, dans la strophe V, il introduit
deux oiseaux de suite : il a été guidé sans doute par la rime
(II, fr ion-oison ; V, poulet- coket).
Dans F. A., on trouve également peu de strophes sans noms
d'animaux; seules les strophes I, III, XXII, XXV, XLIV, LI et
LUI n'en ont pas. Ici non plus on ne saurait déceler un
rigoureux. La rime a fourni quelques combinaisons
(XXX, esmerillons-limeçons-oisons; XXXIII, pourcel-aingnel-veël-
torel ; XXXIX, suris-truies-suris). La strophe XXXIII frappe en
outre par le fait que six des sept animaux nommés sont des
mammifères, et plus précisément des animaux domestiques
qu'on rencontre à la ferme (vache-pourcel-aingnel-veël-brebis-
torel).
B) Noms géographiques.
a) Noms propres (75 % de noms de villes).
I Saine Warnaviler
Saint Orner (2) II Paris (3)
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Ill Calais Monpellier
Saint Omer VII Oise
Mont Saint Elai Hautmont
IV Gisors Clermont
V. Pont X Tamise
Verberie XI Sornais
Normen die Ressons
Paris Soissons
Romme Boulenois
Surie Aucerrois
VI Saint Denis Chaalons
Mondidier Blois
Paris Mons
Saint Richier Henau
Saint Lis Orelois

b) Termes généraux
I mer (2) VII mont
III mer X iauwe
tere

a) Noms propres. On rencontre, dans F. B., 34 noms


dont 3 1 différents (il n'y a que Paris et Saint Orner
qui soient employés plus d'une fois). On remarque l'emploi
très fréquent des noms de villes : on ne trouve que trois fois
un nom de fleuve (I, Saine; X, Tamise', VII, Oise), cinq fois
un nom de région (V, Normendie; XI, Boulenois, Aucerrois,
Henau, Orelois) et une seule fois le nom d'un pays étranger
(V, Surie). Tous les autres noms (25) sont des noms de villes,
toutes situées sauf Romme (V) et Monpellier (VI) au
centre ou (plus encore) dans le nord de la France et dans la
Belgique actuelle.
A quelques exceptions près, les noms géographiques sont,
dans la phrase, complément de verbes appartenant à la
des verbes de mouvement transitifs (voir plus loin la
liste de ces verbes). Parfois aussi, on mange des villes, ou l'on
en fait un gibelet (V), mais dans la plupart des cas il s'agit
d'un véritable fourmillement de villes et de pays (cf. les
strophes VI et VII).
La répartition des 3 4 noms géographiques entre les 1 1 strophes
ANALYSE DES PROCÉDÉS FATRASIQUES I 53
de F. B. semble obéir à une tendance régulière : dans la
strophe, on rencontre trois noms de cette espèce ;
dans la deuxième, un seul ; dans la troisième de nouveau trois,
et dans la quatrième un. Le poète semble avoir ainsi essayé
le motif. Désormais il va le développer : aux strophes V et VI
figurent six noms géographiques. La strophe suivante en
fournit encore trois. Le poète abandonne alors pendant
deux strophes (VIII et IX) ce motif, comme s'il en avait épuisé
l'effet. Ce n'est qu'à la fin de la dixième strophe qu'il s'en
une fois, pour le reprendre de plus belle dans la
strophe, construite presque exclusivement sur le thème
des noms géographiques.
Dans F. A. comme dans F. B., l'emploi des noms de villes
l'emporte de beaucoup sur ceux de pays et de rivières, etc. Il
atteint 70 °/0 du total (55 sur 77 mots). Il n'y a que deux fois
- (II, XXXV) des noms de rivière, cinq fois des noms de pays
étranger (deux les mêmes ! dans la strophe XX, deux
dans la strophe XLVIII et un dans la strophe LI).
On rencontre une fois le nom à' Orient (I), trois fois celui
d'Occident (deux fois dans la strophe XVI, une fois dans la
strophe XIX), puis neuf fois des noms de région (aux
strophes VII, X, XIV, XV, XXXII et LI), dont quatre fois le
nom de Vermendois.
La plupart des villes qu'on rencontre dans F. A. se situent
dans les provinces du nord, du centre, ou de l'ouest de la
France, et dans la Belgique actuelle. Il y a quelques rares
exemples de villes exotiques (XV : Babilone; XVI : Damiete,
Acre-, XIX : Acre). A l'intérieur d'une strophe, les noms de
villes, s'il y en a plusieurs, appartiennent à une même région
ou à un même pays (des 5 noms de villes figurant dans la
strophe XXVII, 4 se situent en Belgique).
L'emploi des noms géographiques dans F. A,, par rapport à
leur contexte, appelle les mêmes remarques que F. B. Partout
il est question de déplacement de villes et de pays. Ce
peut avoir lieu par l'action de deux souris (XII;
XXXIX) ou d'un chat (XXXVIII), parfois les villes et les régions
se déplacent elles-mêmes (XV : vint Vermendois; XVI : Paris
en voleté). Notons encore le nombre assez élevé des cas où le
verbe chevaucher est employé en rapport avec un nom géogra-
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phique (strophes X, XIV, XXVII, XXXII, où des toponymes
sont soit l'objet, soit le sujet de ce verbe). Comme dans F. B.,
on rencontre le verbe manger régissant un nom géographique
(XX). Très souvent (et c'est là une différence avec F. B.), des
noms de cette catégorie, employés en fonction de compléments
de lieu, doivent leur caractère d'impossibilité au seul contexte :
ainsi, str. VII, X, XVI et XXVII.

b) Termes généraux. Ces termes ne sont pas très nombreux,


ni dans F. B., ni dans F. A.; F. B. en offre 5, F. A. 24.
Dans F. B., on trouve 2 fois le motmer(\, Ou fans de la mer;
III, toute mer sur tere assambler). La strophe VII nous offre
Deseure un haut mont, ce qui entraîne les rimes Hautmont,
Clermont, tout le mont.
Dans F. A., mer figure 8 fois : 2 fois dans la strophe VIII; il
se trouve souvent dans une même strophe que terre, cas évident
d'association par contraste (XX, XXX). Parfois aussi le poète
semble s'être inspiré d'une strophe précédente : ainsi, on trouve
une série de termes géographiques généraux dans les strophes
successives XXXV, XXXVI, XXXVII, XXXVIII. C'est là une
nouvelle preuve du fait qu'il existe des relations entre les
strophes, que la suite de celles-ci est commandée par quelque
principe, si vague soit-il.

C) Mots désignant des êtres humains.

I muiau VI estourdis
II laron bourgois
III roi VIII frains
IV homes nains
vielle torte XI François
Ces mots sont plus nombreux relativement dans F. A.
(74 mots, dont 60 différents).

D) Parties du corps.

I vaine bech
teste pene
II pies V bes
ANALYSE DES PROCÉDÉS FATRASIQUES I55
VI piet bouce
VIII mains (2) IX chiés

Ces mots, peu fréquents dans F. B. (7 fois), sont nombreux


dans F. A. (52 fois). Les mots préférés du poète de F, A. (à
part ceux qui ont une nuance scatologique : v. plus loin) sont
le pie\ (4 fois), la teste (4 fois) et la plume (3 fois). Un bon
nombre des membres et des parties du corps sont employés deux
fois : poing, vaine, dos, ne%, cors, char, sain, keue.
Procédés servant à obtenir l'effet d'impossibilité avec ces
noms :
a) Le membre ou la partie du corps peut appartenir à un
animal qui, normalement, ne le possède pas :
F. A. XXIV la plume d'un buef

b) Ou même à un terme de jeu :


F. A. XLV Hasart de neuf poinz
Estraint si ses poinz

c) Ils sont doués d'une force extraordinaire ou d'un format


exagéré :
F. B. I Noie fuissent en le vaine
D'une teste de sengler
II la pene d'un oison
Trestout Paris emporta

d) On fait agir ou s'exprimer les parties du corps


:
F. B. II le bech d'un frion
Qui si bien les desmella
F. A. VI li dos d'une sansue
Qui confessoit un mairien
XXXV l'evesque de Biauvais
Qui confessoit une aisele
Des péchiez qu'elle avoit fais

1. H. Suchier, dans son édition des uvres poétiques áe Beaumanoir,


S. A. T. F. II, Paris, 1884, donne pes, pet ; est-ce pèdem ou piditum} Ci. noms
scatologiques.
I56 P. ZUMTHOR, E.-G. HESSING ET R. VIJLBRIEF
e) Les parties du corps font des choses dont nul être vivant
n'est capable :
F. B. II la pene d'un oison
Trestout Paris emporta
f) Les parties du corps sont trop nombreuses ou bien elles
manquent :
F. A. XXXIV Uns biaus hom sans teste.
XXXVI Sa quenoille file
Sans piez et sans mains.
XXXVII Gelines a quatre piez.
XXXVIII Y coroit grant aleure
Pour ce que nus piez n'avoit.
L Uns saiges
Sans bouche, sans dens,
Le siècle menga.

E) Noms scatologiques.
Ces noms, qui abondent dans F. A., ne figurent pas dans
F. B. l. Les plus fréquents (employés plus d'une fois) sont pe^
(13 fois), cul (^ fois), putain (3 fois), con (3 fois) et vit (2 fois).
Plusieurs procédés servent, avec ces mots, à provoquer l'effet
d'impossibilité.
a) L'objet scatologique est partie d'une chose inanimée :
F. A. XVI Uns vit de cherete
b) La force ou le format de l'objet scatologique est exagéré :
F. A. II J'ai repostunmui d'avaine
Dedenz le cul d'un frémi
e) On le précise d'une façon absurde :
F. A. II pet et demi
IV uns pez fait en ebrieu
VII En l'angle d'un con
d) ou contradictoire :
F. A. XXVII ...une putain pucele
XXXVIII Estrons sans ordure

1. Sauf peut-être pies (II), piet (VI), mais c'est douteux; cf. la note
ANALYSE DES PROCÉDÉS FATRASIQUES I 57
e) Ailleurs, la précision est simplement ridicule :
F. A. XIII Les pez d'un viez Tartarin
XLIV ...li pez sire Gombert
/) Les objets scatologiques personnifiés agissent et
s'expriment :
F. A. XXVIII Uns pez ce fist pendre
XXXIX Dui pet qui metoient
Une suris en sel
g) ou bien ils font des choses dont même l'homme n'est pas
capable :
F. A. XXIII Li pez d'un suiron
En son chapperon
Voloit porter Romme
Quant à la répartition des noms scatologiques de F. A., on
constate ici encore que le poète prend, abandonne, puis reprend
ce motif, par une sorte d'entrelacement :
F. A. II, pet -cul IV, pez
XVI, vit - entrepete XVII, soile - pet XVIII, pes
XIX, orine
XXVII, putain - pucele XXVIII, pet - pez XXIX,
pez - cus
XXXVIII, estrons XXXIX, pet XL, poistron - pet -
putain
LU, con LUI, pet LIV, putain

F) Objets inanimés.
II jon VI clokier
moule VII moise
limon blé
III espoi castel
IV porte jorroisse
torte ' VIII rains
capel de fautre estour
V brouet four (bouce d'un four)
pume carbons
maillet pumel
gibelet tour (pumel d'une tour)

i. Nous l'avons pris ici dans le sens de « vieux gâteau»; cf. note 3, p. 147.
I58 P. ZUMTHOR, E.-G. HESSING ET R. VIJLBRIEF
pastes cuillier
corbelle vivier
vaissiaus panier
baston XI flaons
X kemise poçons
cerise
Beaumanoir, comme l'auteur de F. A., marque une
pour les mots relatifs à la nourriture : tant l'alimentation
proprement dite que les objets dont on se sert pour faire la
cuisine et l'action de manger et de boire (pour les verbes, v.
plus loin).
Les mots de cette catégorie se classent de la manière
suivante :
La nourriture est représentée dans F. B. par 9 mots (28 %
du nombre total des objets inanimés), dans F. A. par 38 mots
(25 %>).
Les ustensiles de cuisine sont au nombre de 8 et forment
18 % des objets inanimés. On en trouve 29 dans F. A.
(19 %)
Puis viennent les bâtiments : dans F. B., il y en a 4 (IV, porte,
VI, clokier, VII, castel, VIII, tour)) soit 9 °/0 du nombre total
des objets inanimés, dans F. A. 19 (12,5%). Les bâtiments
sont : le mostiers (4 fois dans F. A.), le chastiaus (3 fois
dans F. A., 1 fois dans F. B.), la tour (3 fois dans F. A.,
1 fois dans F. B.).
Suivent les vêtements, dans F. B. au nombre de 2 (6%> du
nombre total des objets inanimés); dans F. A., on en trouve
i6(ioq/o).
Enfin le poète de F. A. introduit volontiers des matériaux
(dont 6 sont des étoffes) et des produits de la nature (ici le
kailleus est nommé 4 fois). Le nombre des armes est
restreint : F. B. n'en a pas, tandis que F. A. les introduit
4 fois (dont 2 fois maçue).

Procédés servant à renforcer l'effet :

a) Le démembrement. On notera qu'il n'entraîne pas ici


d'impossibilité (tout au plus, une étrangeté), les objets en
question pouvant la plupart du temps être décomposés en par-
ANALYSE DES PROCEDES FATRASIQUES I 59
ties ; l'impossibilité n'intervient que si la partie citée n'est pas
naturelle. On trouve deux exemples dans F. B. :
VIII bouce d'un four
pumel d'une tour
et cinq dans F. A. :
XVII le euer d'un tonnoire
XXIII pépins d'une pomme
XXIV fonz d'un pot
XXVI li piez d'une sele
XXXIII pointe d'un coutel
b) On accompagne les objets d'un déterminant qui n'est pas
en accord ou est même en contradiction avec l'objet nommé;
ou bien ils sont eux-mêmes les déterminants impossibles de
déterminés quelconques (v. plus loin);
c) Plusieurs fois, les objets deviennent ridicules ou
par suite de l'emploi absurde que l'on en fait :
F. B. IV ...dui homes mors
Vinrent a esfors
Portant une porte
X Ne fust une vies cuillier

S'i aporto« un vivier


F. A. XXI haper a la viole
XXXIII Seur la pointe d'un coutel
Portoient Chastel Gaillart
XXXV Rose de vendoise

Chevauchoit une ais


XXXVIII Uns chiens
Estoit escourciez
Por mostiers semer

d) Les objets inanimés, personnifiés, agissent et s'expriment


F. B. II La moule d'un jon
A pris un limon
Ki s'en courecha;
X Ne fust une vies cuillier
Qui s'alaine avoit reprise,
S'i aportoit un vivier.
F. A. V Por l'ombre d'un viez cuvier
1 60 P. ZUMTHOR, E.-G. HESSING ET R. VIJLBRIEF
Qui por miex villier s'endort,
Qui cria....
VI Uns coutiaus maçue
Saut et si le hue,
Si ne li dit rien.
XXII Uns kailleus...
Devenoit rendus
Ses péchiez plourant
e) Ou bien ils volent comme les oiseaux et nagent comme
les poissons :
F. A. III Uns chastiaus qui vole
IX une tour

Vola duqu'a nues


XIX Uns mostiers i vint nagant
XXVII Uns molins i vint volant
Dans F. B., seules les strophes I et VI, dans F. A. les
strophes XI, XXVI, XXVII, XXX et L ne nomment pas
d'objets inanimés. Dans F. A., plusieurs fois des représentants
du groupe nourriture et du groupe ustensiles de cuisine se
trouvent dans la même strophe (IV, VI, XII, XIII, XVI, XVII,
XXVI, XXXII, XXXV, XXXVII, XXXIX, XLVIII). Cela
tient sans aucun doute à l'affinité qui existe entre ces deux
groupes.
Plusieurs fois, un mot d'un certain groupe suscite d'autres
mots du même groupe, soit dans la même strophe, soit dans
plusieurs strophes successives :
F. B. VI, clokier VII, castel VIII, tour
IX, corbelle X, cuiller -panier Xi, poçons
V, brouet-pume- gibelet
VII, blé-jorroise
IX, pastes X, cerise XI, flaons
F. A. III, chastiaus -tour- tour
VII, chastiax - beffrois
XXXII, moise - corbillon XXXIII, coutel XXXIV,
cuve-tonniaus XXXV, pot
XV, cendaus - laine - orfrois
IX, maçues - arbaieste
XIV, estrain - kailleus -pierres - fain
XVII, cornet XVIII, cytoles XXI, viole
ANALYSE DES PROCÉDÉS FATRASIQUES loi
XXIX, haire-pans d'une manche - braies
XLI, chappecote-estivaus-bote
v XI V , aillie - formage - pain - fèves - pois - grain

G) Noms de nombre.
F. B. IV dui (5) F. B. IX dis et nuef
VII quarante XI troi (2)
VIII quatorze trois
deus deus
F. A. contient 52 noms de nombre.
On constate, dans les deux textes, une préférence pour le
deus (28 fois dans F. A., soit 53 °/o du total ; dans F. B. 3 fois,
soit 37,5 °/o). Une relation d'impossibilité est évidemment
renforcée s'il y a deux sujets ou objets au lieu d'un seul. La
précision arithmétique ajoute, du reste, à tout exposé, une nuance
qui, dans le contexte fatrasique, a quelque chose de grotesque.
Les auteurs aiment aussi le nombre de quatre (9 fois dans
F. A.) et les nombres où le quatre figure {quarante et quatorze
dans F. A., quatorze et quarantaine dans F. B.). Le nombre de
trois se retrouve 4 fois dans F. A., 2 fois dans F. B. Les nombres
élevés sont rares, difficiles du reste à utiliser dans des vers
courts. Outre le ridicule de la précision qu'ils comportent, les
noms de nombre peuvent suggérer une impossibilité par l'emploi
inexact qu'on en fait. Dans F. A., on trouvera dans la strophe XV
s'emfuient quatorze mois (l'année en a douze), et dans la
strophe XXXVII gelines a quatre pie\ (au lieu de deux).
En général, on peut remarquer que les deux poètes, et
surtout celui de F. A., dès qu'ils prennent un mot au pluriel,
n'aiment pas être imprécis. Ils évitent l'article et même le
possessif. Ils préfèrent déterminer la pluralité par un nombre.

H) Noms de mesures.
VII toise espane muis
F. A. n'a, non plus, que trois mots de cette catégorie (dont
2 fois mut). Chez Beaumanoir, ils figurent tous trois dans la
même strophe : effet d'accumulation, renforçant celui de
précision impossible.
Romania, LKXXIV. n
l6l P. ZUMTHOR, E.-G. HESSING ET K. VIJLBR1EF

I) Autres catégories.

F. B. présente : deux mots désignant des jeux {tournoi, des)


contre 9 F. A. (où ils figurent tous à la rime);
— un mot correspondant à une notion de temps (nuit), alors
que F. A. en compte 24 (dont les séries systématiquement
exploitées : jour - semaine - mois - an- siècle; lundi - jeudi.. . ; pasques -
pen teco usté...)', y a-t-il là quelque souvenir littéraire (avec ou
sans allusion ironique) des refrains semainiers ?
— un mot pouvant évoquer un fait littéraire (chans), contre 10
dans F. A., qui exploite ce motif : descort, geste, chançons, et six
titres d'œuvres littéraires célèbres.
F. B. ne contient aucun mot des catégories suivantes,
représentées dans F. A. :
— arbres et plantes (F. A. 6 mots, dont 3 en emploi
personnifié),
— couleurs (F. A. 9 mots; les teintes sans éclat dominent),
— mots évoquant des langues étrangères (F. A. 13 mots :
latin, grieu, ebrieu, etc. et quelques éléments de jargon, des
bribes de latin, et même une exclamation en flamand),
— termes relatifs à la religion : dans F. A., 15 mots,
principalement employés avec accompagnement de mots scato-
logiques :
IX Orent deus nonnains foutues
LXXX ...un pet de provoire, etc.
ou en relation d'impossibilité avec un sujet désignant quelque
objet indigne :
XXIX ... uns chas cornus
devenoit reclus
si vesti la haire, etc.

3. Les combinaisons de mots.

A) Rapport de possession.

Les deux fatrasies examinées contiennent un nombre


surprenant de groupes de deux substantifs liés par la préposition de :
ce nombre suggère l'idée qu'il s'agit d'un véritable procédé
ANALYSE DES PROCÉDÉS FATRASIQUES 163
fatrasique. Nous avons réuni ces groupes en deux listes, une
pour les combinaisons que nous avons appelées « impossibles »
(du point de vue sémantique : p. ex. : fourmage de laine,
F. A. II), une pour les combinaisons « possibles ».
La lettre (D) devant un groupe de mots indique qu'il s'agit
de « démembrement » .
F. B. fournit deux exemples de combinaisons impossibles,
soit 10% du nombre total de, combinaisons :
IV lî cris d'une quaille morte
VII espane de roont

F. A. en fournit 47, soit presque 60 %> du nombre total de


combinaisons.
Dans les deux exemples de combinaisons impossibles de
F. B., il ne s'agit pas simplement de combinaison de termes peu
compatibles : les deux termes dont se compose la combinaison
s'excluent d'une façon absolue (// cris d'une quaille morte : morte,
elle ne saurait produire un cri ; de même espane de roont : autre
exemple du procédé de rapprochement de deux termes par
association négative).
Il n'est pas étonnant — vu l'emploi fréquent des noms
d'animaux — de voir les animaux jouer un rôle assez important
dans ces combinaisons. Dans 19 exemples de F. A., l'un au
moins des deux termes est un nom d'animal.
14 fois, le poète a puisé dans la rubrique de la nourriture.
Les combinaisons « possibles » sont les plus nombreuses
dans F. B.' (17, sois 90% du total). 7 d'entre elles ressortissent
au «démembrement».
I chan d une raine (D) bes" d un coket
fons de la mer VI piet d'un plouvier
(D) teste de sengler bourgois de Monpellier
II (D) pies d'un sueron VII muis de blé
moule d'un jon VIII (D) bouce d'un four
(D) bech d'un frion (D) pumel d'une tour
(D) pene d'un oison IX (D) chiés d'une trelle
IV capel de fautre X iauwe de Tamise
V eras d'un poulet
A remarquer la strophe I, où l'on rencontre un cas de double
démembrement : Noie fuissent en le vaine D'une teste de sengler.
164 P. ZUMTHOR, E.-G. HKSSING ET R. VIJLBRIEF
Ici encore le règne animal est bien représenté : dans 9
combinaisons on trouve des noms d'animaux.
Il est vraiment surprenant que Beaumanoir se soit si peu
servi des moyens que lui offraient les combinaisons impossibles.
Les combinaisons possibles ne produisent l'effet fatrasique
voulu que par l'intermédiaire du contexte et tout spécialement
des verbes (v. plus loin ce trait caractéristique de F. B.).
F. A. offre 36 combinaisons possibles, soit ¿\o°/o du nombre
total des combinaisons figurant dans ce texte (démembrement,
8 fois). Les noms d'animaux jouent ici un rôle moins grand
(il n'y en a que dans 8 combinaisons, soit 22 °/0) que dans les
combinaisons impossibles (40 °/0).

B) Qualification adjectivale.

Combinaisons impossibles.
VI des estourdis
Combinaisons possibles.
I haute alaine VII grant vendoise
II mauvais laron haut mont
trestout Paris vies moise
III toute mer flestre jorroise
IV grans herens sors VIII vies frains
dui homes mors carbons estains
vielle torte X vies kemise
quaille morte vies cuillier
V toute Normendie XI mort taons
pume pourie
Nous avons été frappées par le peu de fantaisie dont le poète
a fait preuve en choisissant ses adjectifs et par l'emploi fréquent
de certains d'entre eux.
Dans F. B., nous avons relevé 20 combinaisons possibles
(95 °/o) et dans F. A. 73 (70%,). F. B. donne ici presque les
mêmes pourcentages de combinaisons possibles (95 %>) et de
combinaisons impossibles (5 °/0) que dans le rapport de
possession. Ce fait pourrait être rattaché à la relative rareté de la
«rupture du lien attributif». L'analyse syntaxique a révélé en
revanche un emploi assez fréquent de la « rupture du lien pré-
dicatif » (6o°/o). Une comparaison analogue pour F. A. donne :
ANALYSE DES PROCÉDÉS FATRASIQUES 1 65
Groupes Groupe
de deux substantifs substantif-adjectif
Combinaisons possibles. ... 40% 700/0
Combinaisons impossibles ,. 6o°/o 3O°/o
Dans les combinaisons possibles de F. B., notons l'emploi
des adjectifs vies (5), mort (3), grant (2). Toutes ces
combinaisons n'offrent rien de particulier en soi : ce n'est que par
leur rapport de sujet ou d'objet à un verbe qu'elles prennent
un aspect bizarre. Cependant on ne saurait nier que —
abstraction faite du rôle que joue le contexte — le choix d'adjectifs
comme vies, flestre, pourie, mort est significatif : tout ce qui est
vieux et flétri a, pour ainsi dire, une existence réduite,
s'approche de la négation.
Dans les 72 combinaisons possibles de F. A., nous avons
rencontré l'adjectif grant 19 fois, vie^ et plain 8 fois (dont plain
3 fois dans la combinaison plain pot : XXXV, XXXVII, XLVI,
et 2 fois dans la combinaison plain panier : V, XVI). La
corrélation des strophes apparaît dans les répétitions de
combinaisons '.grant joie dans les strophes XXXI et XXXIX; biaus (3) et
mort (3) figurent 2 fois dans la combinaison biaus hom (XXXIV,
XLII) et 2 fois dans mors hom (XX, XXXVIII).
Les deux combinaisons impossibles de F. B. n'ont rien de
particulier. Dans F. A., le poète s'est montré ici peu sensible
aux possibilités de rupture du lien attributif. Il y a parfois
incompossibilité non pas entre substantif et adjectif, mais entre
les deux adjectifs accompagnant le même substantif : vie\ pingne
nuef (XXIV), lait hom bel (XXXIII), blanche robe noire (LUI).
La combinaison sage sot apparaît 3 fois (XXIV, XXXIII variante,
et XLI). Lanpe estainte, tout en étant une combinaison
possible, fonctionne ici comme une combinaison impossible (cf.
carbons estai™, F. B. VIII) : XLVI.

4. Les verbes.

A) Verbes incolores,
a) Être.
Ise ne fust Warnaviler
noie fuissent
IV ne fust une vielle torte
ce fu foletés
l66 P. ZUMTHOR, E.-G. HESSING ET R. VIJLBRIEF
X s'est devant li mise
ne fust une vies cuillier
fust entree
Ces 7 emplois se décomposent ainsi : i fois, être est copule;
3 fois, auxiliaire ; 3 fois, mot incolore dans le syntagme
conditionnel figé ne fust.
Dans F. A., sur 49 emplois : 15 fois, le verbe est copule;
17 fois, auxiliaire ; 12 fois, on aie tour ne fust.
A noter que ne fust se trouve toujours dans la seconde partie
de la strophe (vers 7, 8 ou 10).

b) Avoir.
. II a pris si en eurent le millour
III a fait eurent ars
IV eüst pris IX eüst cox donnés
V a féru a sevrés
VI a estourdis X eut s'entente mise
VIII eurent es mains avoit reprise
12 emplois, dont 10 comme auxiliaire. Dans F. A.,
respectivement 34 et 23.
c) Faire.
III faire un tournoi V fist un gibelet
firent monter VIII faire un estour
a fait reculer
Le verbe figure 32 fois dans F. A., soit : 9 fois comme
auxiliaire (ici, firent monte}-), 13 fois dans des locutions verbales
ou autres expressions où faire a un sens très affaibli (ici, faire
un estour), et 5 fois au sens de « fabriquer » (ici, faire un gibelet).
Les emplois sont donc presque identiques dans les deux poèmes.

B) Verbes de mouvement,
a) Intransitifs.
I vint (5) IX coururent
III assambler X fust entree
monter XI vinrent
vint vint
reculer acourant
IV vinrent s'enfuirent
ala
ANALYSE DES PROCÉDÉS FATRASIQ.UES 1 67
b) Transitifs.
I emportent (4) traïnoit (2)
II emporta VII entraïnoit
a pris (4) emporta
III prist VIII aporterent (2)
mist IX prist
IV eut assis a sevrés
portant (2) X avoit reprise
eüst pris aportoit
V émportoit XI prendre
VI portoit
Ces verbes forment le groupe verbal le plus étendu des deux
fatrasies. F. B. en compte 33 (14 intransitifs et 19 transitifs)
et F. A. 100 (dont 53 intransitifs et 47 transitifs).
Ils sont importants, non seulement par leur fréquence, mais
parce qu'ils donnent un aspect tout spécial aux fatrasies. Ce
petit monde de la fatrasie est un monde remuant et remué ; on
se déplace, on déplace, on est déplacé sans cesse. C'est un
fourmillement de personnes, d'animaux et d'objets.

Cet effet est parfois accru par :

a) l'opposition entre sujet et verbe :


F. B. III Je vi toute mer
Sur tere assembler
IV ...une vielle torte
Qui ala criant
F. A. III Uns chastiaus qui vole
VI Uns coutiaus maçue
Saut

l'opposition entre verbe et objet :


F. B. HI
...je ne sai quoi
Qui Calais et Saint Orner
Prist et mist en un espoi
X S'i aportoit un vivier
F. A. XXXIII Dui emfant
Portoient Chastel Gaillart
XL11I une fille
Qui portoit la mer
1 68 P. ZUMTHOR, E.-G. HESSING ET R. VIJLBRIEF
c) l'opposition entre le verbe et d'autres compléments :
F. B. III Sur un chat monter
Firent nostre roi
Mais le plus souvent nous avons affaire à la combinaison de
ces procédés :
F. B. IEt une seraine
Si emportoit Saine
Deseur Saint Orner
VII Une grant vendoise
Entraïnoit Oise
Deseure un haut mont
F. A. II Et une quintaine
Couroit
Sor pet et demi
XIII Uns viellars mors nez
Portoit un molin
XXIII Li pez d'un suiron
En son chapperon
Voloit porter Rom me
Les poètes se servent régulièrement des verbes de
mouvement. Quelques strophes cependant en sont particulièrement
riches : III et XI de F. B. et XV, XXIV et XXVII de F. A.
On peut joindre aux verbes de mouvement ceux qui
expriment une action violente, car ils contribuent à créer la
même image d'agitation ; de plus, ils sont renforcés par les
mêmes procédés. Ce sont :
II feri (2) (eurent ars)
navra IX ëust cous donnés
V a féru X laidengier
VIII gelèrent
(dans F. A. 32 verbes).

C) Verbes de perception et de pensée.


III vi X savoir
sai (dans je ne sai quoi)
Le petit nombre de ces verbes (dans F. A., 24, dont 10 fois
véoir) correspond sans doute au caractère très extérieur,
extraverti du monde fatrasique.
ANALYSE DES PROCÈDES FATRASIQUES 169

D) Activités familières.
V menja (3) IX pestrir
men jut se resvelle
VII poise XI mengierent
(dans F. A. 22 verbes de ce type).
F. B. ne contient aucun verbe relatif
a) au vêtement (F. A., 12 verbes),
b) au bruit autre que la voix (F. A., 8),
c) aux relations sexuelles ou aux excréments (F. A., 10).

E) Verbes déclaratifs.
I chanter IV criant (2)
dire VI crier
II clama X plaidier
F. A. contient 49 verbes de ce groupe (les plus fréquents :
dire 12 fois, chanter 11 fois, crier -escrier - s'escrier 8 fois).
Ces verbes (surtout dans F. A.) révèlent un autre aspect de
la fatrasie : monde bruyant, et où le principal bruit est celui
de la voix.
Procédés renforçant l'expressivité de ces verbes :
a) opposition entre le sujet (il s'agit de muets, d'animaux,
d'objets inanimés, etc.) et le verbe. C'est de ce procédé que
les poètes de deux fatrasies se servent de préférence :
F. H. I Uns muiau i vint chanter
IV une..... torte
Qui ala criant....,
VI le pet d'un plouvier...
Qui si haut prist a crier
F. A. II Uns suirons
Leur dit
V Uns muiaus dit qu'il ont tort
XIV Uns chas qui parloit grijois
b) le verbe est accompagné d'autres compléments
contradictoires :
F. B. I chanter
Sans mot dire
I7O P. ZUMTHOR, E.-G. HESSING ET R. VIJLBRIEF
c) contraste entre deux verbes du même groupe employés accu-
mulativement, et dont l'un est négatif.
F. A. XXIV M'escriai, si ne dis mot

Remarques finales.

1. Le vocabulaire fatrasique n'offre guère de comique en soi


et tout l'effet d'invraisemblance ou de grotesque tient aux
rapprochements inattendus de termes plus ou moins incompatibles.
2. Un autre aspect de la fatrasie est constitué par
l'accumulation de procédés et de motifs par voie d'association. Parfois,
un même motif s'étend sur toute une strophe, entremêlé par
contraste avec d'autres motifs ; ou bien il est repris dans la
strophe suivante, où il entraîne d'autres motifs.
3 . Chaque strophe forme une unité : cette unité, imposée par
la structure même de la versification, est parfois soulignée par le
fait qu'une strophe entière semble dominée par un même motif.
La première strophe de Beaumanoir en offre un bel exemple :
toute la strophe tourne autour de la mer. Dans les six premiers
vers figurent une raine, une balaine et une seraine ; les vers 7
et 8 rappellent Li chans du premier vers et le vers 10 reprend
le thème de la mer : ISloié fuissent.
La plupart des strophes offrent un ensemble plus complexe
de motifs. Mais on ne saurait nier l'existence de « champs
d'inspiration », se déplaçant de strophe à strophe selon des
alternances non tout à fait fortuites. Ce phénomène de la cohérence
des strophes est extrêmement remarquable.
4. Il est très peu question, dans les fatrasies, de non-sens
purement verbal : on ne rencontre que très rarement des mots
incompréhensibles ou dénués de sens, et jamais de jeux
phoniques.
E.-G. Hessing et R. Vijlbrief.