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KAFKA-LIKE ET KAFKAÏEN : APPROCHE MORPHOLOGIQUE ET
SÉMANTIQUE DES DÉRIVÉS DU NOM D’AUTEUR KAFKA

Christophe Cusimano

Presses Universitaires de France | « La linguistique »

2015/2 Vol. 51 | pages 269 à 290


ISSN 0075-966X
ISBN 9782130651079
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-la-linguistique-2015-2-page-269.htm
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KAFKA-LIKE ET KAFKAÏEN : APPROCHE
MORPHOLOGIQUE ET SÉMANTIQUE
DES DÉRIVÉS DU NOM D’AUTEUR
KAFKA1
par Christophe CUSIMANO
Université Masaryk de Brno
Institut des langues romanes
ccusim@phil.muni.cz

The following article focuses on adjectives and phrases derived from the proper
name Kafka, both in French and in English. Thus we try to comprehend the semantic
content of these functional adjectives and the matching collective representations. In
order to do it, we consider as a significant variable the generic dimension of texts in
which they occur: a contrastive perspective clearly shows its key role. Finally, we attempt
to interpret these illustrated comments in comparison with the writings of Kafka and
the icon this author has become.

En 1939 déjà, j’avais été sidéré en trouvant dans le Daily Telegraph de Londres,
1

au beau milieu des nouvelles du jour, l’expression « kafka-like » employée tout natu-
rellement, comme si elle devait être comprise sans explications, même par le lecteur
moyen.
Johannes Urzidil

Comme le signale à juste titre Sarah Leroy (2004 : 63),


l’étude des dérivés de noms propres, tant d’un point de vue
morphologique que sémantique, reste le parent pauvre des
travaux sur les noms propres : « l’existence et la possibilité
de nombreux dérivés construits sur la base de noms propres
laissent entrevoir des fonctionnements sémantiques
complexes. Ce dernier aspect est l’un des moins étudiés à ce
jour ». Il n’y a qu’à jeter un œil à l’ouvrage de référence qu’est
Le nom propre – Constructions et interprétations (1994) de Kerstin
Jonasson, pour abonder dans ce sens. Quelques tentatives
émanant du champ de la morphologie ont bien permis de

1. Cet article sera adapté pour être intégré à une monographie de l’auteur inti-
tulée Le Sens en mouvement – études de sémantique interprétative à paraître fin 2015 ou début
2016 chez Peter Lang.

La Linguistique, vol. 51, fasc. 2/2015


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mettre l’accent sur les modalités de construction des dérivés,


et notamment sur les probabilités de choix de la base et de
l’affixe (souvent un suffixe) ; toutefois, rien ou presque n’est
dit des potentialités sémantiques de ces dérivés. La lexicologie,
et plus encore la lexicographie qui a pour coutume d’exclure
les noms propres des dictionnaires, n’ont rien de plus à nous
enseigner sur la question et le problème reste donc entier.
Dans cette étude, nous voudrions nous intéresser aux
dérivés d’un nom propre bien particulier, Kafka : nous dirions
même qu’il s’agit d’un cas emblématique dans le sens où kaf-
kaïen, pour ne citer que celui-ci, est signalé dans tous les tra-
vaux sur les noms propres (Jonasson, 1994 : 34 ; Leroy, 2004 :
56 ; Plénat, 2011 : 195), mais sans jamais être traité en détails.
Or on s’aperçoit, tant en français qu’en anglais, que le contin-
gent d’adjectifs dérivés ou composés à partir de Kafka est non
seulement important  numériquement (kafkaïen, kafkaen, kaf-
kesque pour le français, kafkaesque, kafka-like pour l’anglais)
mais aussi que ces termes recouvrent une grande diversité
sémantique : pour le dire encore autrement, alors que l’on
emploie kafkaïen ou kafka-like dans divers contextes sans en
préciser le sens, nous souhaiterions déterminer ce qu’il faut
entendre par « situation kafkaïenne », approcher au plus près
la propriété kafka-like. Cette question est loin d’être triviale
quand on sait qu’une grande partie des travaux se concluent
par la négation plus ou moins nuancée d’un signifié corres-
pondant à l’image acoustique des noms propres. En filigrane
s’inscrit donc ici l’hypothèse suivante : si l’on attribue souvent
une vacuité sémantique à géométrie variable au nom propre,
n’est-ce pas à la suite de la tradition lexicologique qui estime
que les substantifs (au même titre que les autres parties du
discours d’ailleurs) ont un sens en eux-mêmes ? Si l’on admet
à l’inverse, comme semble le suggérer ponctuellement Sarah
Leroy (2004 : 118-123), qu’un lexème se définit par un en­
semble de corrélats sémantiques plus ou moins stabilisés, alors
il est clair que le nom propre appelle une contribution du
contexte à son contenu encore plus importante.
Nous envisagerons donc au cours de cet article les adjec-
tifs dérivés de « Kafka » sous deux aspects essentiellement :
(i) morphologique en évaluant la diversité dérivationnelle du
nom propre ; (ii) sémantique et contextuelle en constituant
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Kafka-like et kafkaïen : approche morphologique et sémantique 271

un large corpus d’attestations des différents dérivés  et en


pratiquant l’analyse sémique sur ces attestations. Dans cette
étude, nous n’excluons pas, le cas échéant, un retour ponc-
tuel aux œuvres de l’auteur et une comparaison avec les cor-
rélats sémantiques des dérivés du nom d’auteur.

I. QUELQUES REMARQUES MORPHOLOGIQUES

Précisons tout d’abord que notre objet d’étude se range


bien dans la catégorie des dérivés puisqu’il répond au critère
défini par Danielle Corbin : leur sens est construit relativement
au nom2. Or cette étude, comme nous l’avons laissé entendre,
abordera la question des noms propres de biais, et le pro-
blème du sémantisme de Kafka lui-même ne sera traité que
par l’intermédiaire de ses dérivés. Cela nous permet de faire
l’économie d’une trop longue section sur les théories séman-
tiques au sujet du nom propre, déjà (bien) faite par ailleurs
(cf. notre bibliographie sur le nom propre) : nous suppose-
rons à l’inverse que le lien entre le nom d’auteur Kafka et ses
dérivés, s’il est formellement incontestable, exprime plutôt les
représentations collectives et l’imaginaire liées à l’œuvre de
l’auteur, contrairement à ce qu’il adviendrait peut-être d’un
gentilé. Pour le dire autrement, il nous semble peu pertinent
d’étudier le nom d’auteur Kafka isolément : à l’inverse, par-
tir de ses dérivés pourrait se révéler être un bon moyen de
comprendre comment certaines représentations peuvent être
attachées au nom propre.
Mais avant cela, il est clair qu’un détour par les nombreux
travaux sur les dérivés en morphologie s’avérera utile. À cette
occasion, nous tâcherons de ne pas trop nous attarder sur

2. Cela ne va pas sans poser de problème si l’on admet, en suivant Saussure dans
le Cours de linguistique générale (1915 : 237), que les noms propres « ne permettent
aucune analyse et par conséquent aucune interprétation de leurs éléments ». Lorsque
Sarah Leroy cite cette phrase (2004 : 19), elle oublie toutefois d’ajouter celle qui la suit
et qui a selon nous toute son importance : « Aucune création concurrente ne surgit
à côté d’eux ». Ce qui importe à Saussure semble donc être plutôt que leur absence
de sens le fait qu’on puisse ranger les noms propres (surtout les noms de lieux d’ail-
leurs) parmi les mots isolés, insensibles à l’analogie ; mais on ne peut nier que dans ces
pages Saussure tait tant la productivité des noms propres que la possibilité de les voir
« encadrés dans un système » pour reprendre ses termes (1915 : 236).
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272 Christophe Cusimano

la productivité affixale puisque, comme le précisait André


Martinet (1967 : 135), « il est parfois difficile de se pronon-
cer sur la productivité de tel ou tel affixe ».

a. Kafkaïen, kafkaen, kafkaesque et kafkaïste : un banal cas


d’échangisme suffixal

Plaignez-moi, oui, qui ne suis pas,


non, kafkaïste, kafkaphage,
kafkaïnomane, kafkafanatique,
kafkamaniaque, kafkaphile…
Jean-Yves Cendrey, Les jouets vivants, 2005

Même si la série n’atteint jamais l’étendue qu’ima-


gine  l’écrivain et dramaturge Jean-Yves Cendrey, surtout
constituée de hapax, la base kafka– se prête volontiers à ce que
l’on pourrait appeler l’« échangisme suffixal »3 : outre kaf-
kaïen consigné plus haut, on peut en effet trouver la variante
kafkaen puisque « les attestations de kafkaen(ne)(s) sont trop
nombreuses pour être toutes des lapsus » (2011 : 195). On
rencontre aussi kafkaesque (mais pas kafkaeste à notre connais-
sance) et même, certes de manière plus confidentielle, kaf-
kaïste4 : sous la plume de Félix Guattari lui-même, on note
avec curiosité l’existence du projet « Pour une «pragma-
tique» kafkaïste du rêve ». Les morphologues formulent
généralement un ensemble d’hypothèses ou de contraintes
qui font qu’un affixe sera préféré à un autre par une base
donnée : outre bien sûr la productivité 5 plus ou moins intrin-

3. Même si Marc Plénat (2011 : 178), suivant en cela Danielle Corbin, n’emploie
pas cette locution dans ce sens mais la réserve plutôt aux cas où un suffixe attendu
sémantiquement mais qui heurterait l’oreille est remplacé par un suffixe plus eupho-
nique dans le contexte. Kafka ne se prête donc pas en lui-même à l’échangisme suffixal,
contrairement aux séquences « radical + affixe » comportant des homophonies.
4. Sous la plume de Félix Guattari lui-même, on note avec curiosité l’existence
du projet « Pour une «pragmatique» kafkaïste du rêve ».
5.  Que certains auteurs comme Harald Baayen ont proposé de mesurer sous
forme de fraction. Georgette Dal (2003 : 16) résume sa position ainsi : « P correspond
au quotient du nombre n1 (parfois noté V(1,n) d’hapax legomena (types ne possédant
qu’une occurrence dans le corpus considéré) construits au moyen du procédé étudié
par le nombre total N d’occurrences des types comportant ce procédé dans le corpus »,
soit P = n1 .
N
Pour obtenir un indice de discrétisation productif/non-productif, un bon test
consiste « à contraster les temps de décision lexicale pour trois types de non-mots : des
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Kafka-like et kafkaïen : approche morphologique et sémantique 273

sèque de l’affixe (sans entendre par là son actualité ou non


car on parle alors de disponibilité), on compte sa compatibilité
morphophonologique avec la base et la toute relative ressem-
blance phonique mais aussi sémantique avec les éléments
du paradigme dans lequel viendrait s’inscrire le nouvel arri-
vant : ce dernier critère est ce que Nabil Hathout nomme
la « sémantique d’instance » (2011 : 266), c’est-à-dire « une
sémantique abstraite déterminée en grande partie par les
familles et les séries auxquelles ils appartiennent ». Pour
nous en tenir pour l’heure à ce dernier critère, il est clair que
les dérivés en concurrence sont tous plus ou moins logés à la
même enseigne : les proustiens, cartésiens6 et autres consti-
tuent un paradigme suffisant, tout comme le fait de réperto-
rier un dîner gionesque et un tournebroche gargantualesque7
permet au système d’accueillir avec appétit de nouveaux
éléments dans la série. De manière comparable, et même si
le nombre d’attestations sur un grand moteur de recherche
ne dépasse pas la dizaine, on ne saurait écarter kafkaïste au
titre que les dérivés d’un nom propre en –iste sont impos-
sibles : les tenants du gaullisme ou ceux qui se revendiquent
de Marx, de Darwin ou même de Mendès-France (ou mendé-
cistes) sont là pour nous le rappeler8. Il faut donc chercher
ailleurs que dans le seul critère sémantique un moyen de
départager les différents dérivés.
Notons ensuite que si les dérivés utilisant les trois suffixes
répondent de la catégorie adjectivale et obéissent même à la
contrainte de transparence catégorielle (cf. Nabil Hathout,

non-mots non suffixés, des non-mots contenant un suffixe productif et des non-mots
contenant un suffixe non productif (Burani et Thornton 1992). Les résultats montrent
que les temps mis pour rejeter les non-mots contenant un suffixe non productif ne
différent pas de ceux observés pour les non-mots non-suffixés. En revanche, les non-
mots contenant un suffixe productif prennent plus de temps à être rejetés » (Fanny
Meunier, 2003 : 34).
6. Selon le TLFi, « –gien » et ses variantes représentent un « suff. issu des
suff. lat. –anum et surtout –ianum, entrant dans la constr. de très nombreux adj. et
subst., exprimant l’idée d’origine, d’appartenance ou d’agent ».
7.  Toujours d’après le TLFi « –esque » serait un « suff. formateur d’adj. dér. de
noms communs, de noms propres et d’adj. et qui indiquent une ressemblance, une
manière d’être ou d’agir dont on accuse l’originalité dans un sens plus ou moins péj.
ou laudatif ».
8. Les adjectifs ainsi formés désignent ce que le TLFi nomme joliment « celui
qui adhère à une doctrine, une croyance, un système, un mode de vie, de pensée ou
d’action, ou exprime l’appartenance à ceux-ci ».
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2011 : 274), seuls les dérivés en –ien peuvent être aussi


employés comme substantifs : on ne saurait parler d’« * un
gionesque ».
D’un point de vue morphophonologique, la tendance va
clairement en français à la réduction des répétitions de pho-
nèmes proches et similaires au sein des dérivés, mais aussi à
l’évitement des formes tant trop courtes que trop longues : si
aucun de ces critères n’est rédhibitoire pour nos dérivés, –ien
tout comme –esque se comportent mieux à la suite de bases à
finale vocalique, comme en attestent les 10.000 occurrences
« kafkaïen » sur Google.fr et les 1.500.000 occurrences de kaf-
kaesque, français et anglais confondus, contre la petite dizaine
d’apparitions de kafkaïste ; kafkaen, pas plus d’une centaine
de vraies occurrences, souffre du même hiatus maladroit. On
pourrait même se laisser tenter à dire que, contrairement à
Gérald Berthoud (2006 : 14) qui rappelait que « pour éviter
les confusions et les malentendus, plusieurs auteurs fran-
cophones font la distinction entre les études “kafkéennes”,
ou l’œuvre “kafkéenne” et l’adjectif “kafkaïen” devenu un
lieu commun », le premier a eu la peau du second.
Quant à kafkaesque, si l’on précise à présent que Google ne
dénombre pas les occurrences langue par langue, il devient
indispensable de les trier : il est alors assez clair que non seu-
lement la plupart des occurrences proviennent de l’anglais
(seulement 17 pages de résultats pour la requête en français)
mais encore que même parmi les pages en français se trouvent
des occurrences appartenant à des textes anglais. Cela ne fait
que confirmer que ce dérivé se prête mieux à une incorpo-
ration à l’anglais, où kafkaesque se prononce parfois avec un
/u/ intermédiaire (/kæfkjuesk/) jouant le même rôle que la
semi-voyelle dans « kafkaïen » en français. Certes kafkaian et
kafkian sont attestés en anglais, mais la proportion s’inverse
par rapport au français : cette fois-ci, c’est bien kafkaesque9
qui est le plus fréquent. Cela n’a pas échappé à Ives Trevian
(2011 : 365-366) qui signale à propos de la force du suffixe
-esque (d’origine latine, rappelons-le) en anglais :

9. Selon Ingo Plag (2003 : 129) « the suffix –esque is attached to both common
and proper nouns to convey the notion of ‘in the manner or style of X’: Chaplinesque,
Hemingwayesque, picturesque, Kafkaesque ».
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Kafka-like et kafkaïen : approche morphologique et sémantique 275

Bien qu’à première analyse représentatif d’une classe à faible popula-


tion, ce suffixe, dont on trouve les premières attestations dès le Moyen-Âge,
n’a cessé de gagner en productivité depuis le 19e siècle…

À tout bien considérer, on peut même pousser le raison-


nement plus loin et formuler l’hypothèse que ces préférences
respectives traversent les langues romanes d’une part et les
langes germaniques de l’autre : le danois dira plutôt kafkask
(bien que rarement, et sans concurrent), l’allemand kafkaesk
et l’espagnol et l’italien kafkiano (au lieu de kafkaesco). Le
tchèque10 aussi conserve une préférence pour -esque, avec kaf-
kovský (sans concurrent). Pour le dire autrement, ce rapide
examen suggère l’idée selon laquelle kafkaesque ne ferait
que des incursions ponctuelles en français, peut-être même
dues à l’ignorance de kafkaïen de la part des locuteurs qui
l’emploient : ce dernier dérivé resterait la forme privilégiée
en français, ce que les joueurs avertis du Scrabble semblent
confirmer puisqu’il est le seul (encore que depuis peu) accep-
table sur la grille. Nous verrons toutefois que le français lui
réserve quelques prérogatives.
Comme on le voit, si la base kafka– fait jouer la concur-
rence à plein, kafkaïen semble être préférable, peut-être grâce
à sa polyvalence catégorielle, mais aussi et surtout de par ses
propriétés morphophonologiques, notamment l’appui de la
semi-voyelle /j/. Quant à la sémantique d’instance, elle ne
semble ici aucunement influente pour faire préférer l’une ou
l’autre forme.

b. Kafka-like

Une première réflexion d’ordre morphosyntaxique per-


mettra d’apprécier le degré de figement de la locution Kafka-
like en anglais : comme nous le verrons plus loin, le fait qu’on
puisse la trouver sous la forme « un-kafka-like » (nous avons
consigné « un-kafka-like conversations ») ou accompagnée du
modifieur/intensifieur very (dans une construction absolue

10. En tant que langue du pays natal de Kafka, le tchèque ne pouvait qu’innover :
il existe donc un substantif féminin intraduisible kafkárna, basé sur le même modèle
morphologique que lékárna (pharmacie, littéralement « lieu des médicaments ») ou
čekárna (salle d’attente, littéralement « lieu d’attente »).
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276 Christophe Cusimano

comme « it’s all very kafka-like » ou comparative comme « yet


more and more Kafka-like ») laisse entendre que l’expression
bénéficie d’une haute cohésion et d’une habitude d’usage
forte. Pourtant un rapide examen de fréquence sur un grand
moteur de recherche renvoie moins de 10.000 occurrences
véritables, le reste étant des occurrences des deux lexies sim-
plement contiguës sur l’axe syntagmatique11. On se situe donc
ici dans une tranche de fréquences moyennes, sûrement due
à la concurrence importante de kafkaesque.
D’un point de vue catégoriel à présent, la locution se
comporte comme un adjectif de discours occupant plus sou-
vent la fonction épithète que celle d’attribut, tout comme les
adjectifs étudiés plus haut. Précisons aussi qu’elle s’inscrit dans
le paradigme, relativement fourni en anglais, des locutions for-
mées suivant le modèle toujours productif [Npr]-like : on peut
rencontrer, pour ne citer que l’un des plus récents : Obama-
like (« Canada desperately needs Obama-like leadership »,
exemple glané sur le site de l’UFCW Canada). Il est clair qu’il
n’est nullement besoin que la base du composé soit un nom
propre, comme le rappelle indirectement Ingo Plag (2003 :
90-91) en donnant l’exemple prison-like. Ce paradigme obéit
strictement à la loi d’analogie avec les autres éléments de la
série, augmentée par le caractère analytique du modèle de
production, et tout néologisme suivant ce modèle se trouvera
ainsi immédiatement reconnu et compris par un locuteur
anglophone. Cela n’augure en rien de ses chances d’accès à la
postérité, mais convenons que la locution qui nous intéresse à
de toute évidence d’ores et déjà passé ce seuil.

II. ANALYSE SÉMANTIQUE : LES CORRÉLATS POUR INDICE(S)

Comment se peut-il qu’un auteur qui a publié finalement


peu de son vivant et qui avait demandé à son meilleur ami de
brûler ses manuscrits soit devenu une marque, doive endurer

11. Comme dans « this quality often goes back to a childhood love of fain tale,
Kafka, like Dickens before him, was made as a writer » (P. Bridgwater, 2003, Kafka, Gothic
and Fairytale).
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Kafka-like et kafkaïen : approche morphologique et sémantique 277

post mortem une expression telle que kafka-like ? Clayton Koelb


a même proposé (2010 : 71) de considérer ce paradoxe lui-
même comme « kafkaesque » :
What terms could possibly be adequate to characterize a biography
that reaches its triumphant climax more than two decades after its subject’s
death? Perhaps we would have to call it ‘Kafkaesque.’

On suppose aujourd’hui que ce refus d’assumer sa signa-


ture et d’étendre son sceau aux manuscrits résulte clairement
d’un souci de perfection indéfectible12. Toutefois, dans le
cadre de cette étude, plutôt qu’essayer de savoir si Kafka
aurait approuvé que l’on parle de kafka-like, on pourrait cher-
cher à comprendre ce qu’elle peut bien signifier pour ceux
qui l’utilisent. En effet, mêmes dans ses manuscrits inache-
vés et que Kafka aurait sans doute jugés imparfaits, le lecteur
n’hésite pas à reconnaître la griffe de l’auteur, et ce à travers
des situations partiellement absurdes et inextricables. Afin
d’évaluer quels aspects des textes de Kafka les utilisateurs de
la locution retiennent, l’étude des corrélats associés à Kafka-
like nous paraît être la porte d’entrée la plus adéquate.

2.1. L’imaginaire lié à la signature Kafka : Kafka-like pour commencer

Si nous préférons nous intéresser dans un premier temps


à kafka-like plutôt qu’à kafkaesque ou kafkaïen en français, c’est
parce que l’on aurait nécessairement obtenu trop de « bruit »
sémantique dans notre recherche : en effet, ces deux derniers
termes (a priori équivalents dans les deux langues) peuvent
signifier « relevant de Kafka » ou « à/de Kafka ». Or ce qui
nous intéresse plus exactement, ce sont les représentations
liées à l’œuvre de Kafka : il est certain dans ce sens que les
occurrences de kafka-like renvoient des résultats pertinents,

12.  D’un point de vue stylistique, chez Kafka, on trouve toujours ce conflit entre
d’une part une invraisemblance générale du propos ou du récit plus ou moins légère et
une exactitude et une netteté des détails très marquée. Cette tension qui n’est pas sans
rappeler l’univers onirique. Ce trait caractéristique de l’écriture kafkaïenne, combinée
à l’improbabilité des événements façonnés, ne produit toutefois pas un sentiment
d’irréalité accru, comme cela a fort bien été noté par G. Anders (1990 : 37) : « … il en
résulte une dissonance entre une extrême réalité et une extrême précision ; cette disso-
nance produit à son tour, un effet de choc ; et cet effet de choc, à nouveau, le sentiment
de la réalité la plus aiguë ».
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278 Christophe Cusimano

ce qui, comme nous le verrons plus loin, n’exclut nullement


que les adjectifs comme kafkaïen le puissent aussi. D’ailleurs,
Frederick R. Karl évacue l’interprétation relationnelle pos-
sessive lorsqu’il affirme au New York Times (29.12.191) que
l’essence du terme kafkaesque doit s’entendre de la sorte :
What’s Kafkaesque is when you enter a surreal world in which all your
control patterns, all your plans, the whole way in which you have configured
your own behavior, begins to fall to pieces, when you find yourself against a
force that does not lend itself to the way you perceive the world. You don’t
give up, you don’t lie down and die. What you do is struggle against this with
all of your equipment, with whatever you have. But of course you don’t stand
a chance. That’s Kafkaesque.

Pour notre part, au lieu de définir d’emblée kafka-like


comme cette absence de recours dans un monde irréel, nous
avons choisi de constituer un corpus d’articles journalis-
tiques comportant la locution kafka-like, en laissant de côté les
documents littéraires tant d’écrivains que de critiques ou uni-
versitaires qui ont assurément une connaissance plus précise
des œuvres de Kafka : le but est clairement de se focaliser sur
les représentations hors de la sphère littéraire et ainsi, plus sur
des représentations diffusées de manière plus « massive » et
que l’on peut supposer mieux partagées collectivement. Cette
démarche nous permet d’obtenir, avec l’appui d’un concor-
dancier, en l’occurrence Coolox13, la liste des collocations
suivante.

Figure 1 : Tableau des collocations de Kafka-like

13. Implémenté par Laurent Audibert.


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Kafka-like et kafkaïen : approche morphologique et sémantique 279

Cette liste de collocations est bien sûr insuffisante pour


apprécier les corrélats de la locution, ce que nous allons faire
à travers quelques exemples en détails. Tout d’abord, il fau-
drait noter que l’aspect des verbes ou des noms prédicatifs14
des énoncés contenant Kafka-like semble être déterminant
pour en saisir l’essence : en effet, ceux-ci marquent parfois un
aspect inchoatif comme « produce » dans :
(1) The Government plans on physical intrusion and covert surveillance
would produce a ‘Kafka-like’ situation that would severely curtail investigative
journalism, Tom Crone, legal manager of News International, publisher of
the Sun, the Times, the Sunday Times, the News of the World and Today,
told the committee. (Laws ‘would produce Kafka-like situation’ – independent.
co.uk)

Comme « trap » dans :


(2) It was beginning to look like he was trapped in a Kafka-like tale.
(“Passport to Freedom”, World Government of World Citizens: Garry Davis vs.
National Borders – globalresearch.ca)

Ou encore « create » dans :
(3) Student interaction is “pseudo-participation”; Creates “a classroom
arrangement that suggests at once the patriarchal family and a Kafka-like
riddle state” (The History of Legal Education in the United States – npr.org)

Mais le plus souvent, c’est bien un aspect imperfectif, duratif


et non-sécant qui est exprimé par ces lexèmes ou locutions ver-
bales. Que ce soit « follow a trajectory » dans lequel on peut
même déceler un caractère itératif :
(4) The standard expenditure file follows a Kafka-like trajectory, bouncing
back and forth between ministries and subjected to the scrutiny of redundant
financial controls imposed by officials eager to demonstrate their importance
(Gulliver Tied Down by the Lilliputians – financialnigeria.com).

ou « uphold », qui marque et entérine le pouvoir de nui-


sance de l’administration australienne dans :
(5) Australian Federal Court upholds Kafka-like powers to cancel passports
and visas (Laws ‘would produce Kafka-like situation’ – independent.co.uk).

Pour le dire autrement, Kafka-like qualifie un cadre où l’on


se trouve ou dans lequel on entre, où l’on évolue lentement

14. Il conviendrait mieux de dire dans ce cas  non-prédicatifs : en effet, il semble


que pour toute action ne soit déployée que celle d’« être ».
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280 Christophe Cusimano

dans tous les cas, mais l’espoir d’en sortir est mince. Ce cadre
est soit ressenti comme un étant :
(6) On that level, its sounds like a spy novel, but it never reads like that.
Instead, it’s all very Kafka-like: nobody ever has names and the narration is
detached and impersonal (In the penal country: Adam Johnson’s the orphan mas-
ter’s son – extendedplay.wordpress.com).

soit susceptible d’une évolution tendant toujours vers le


pire, inconnaissable pour l’heure :
(7) This system, touted as the best in the world, yet more and more
Kafka-like (…) now at this time, we or it is emerging, and there will be what?
(Bankruptcy – thesegreentimes.com).

À se pencher de plus près sur les co-occurrents de la


locution, on s’apercevra que les choses sont encore plus
claires. D’un point de vue lexical, une représentation sous
forme de nuage de mots permet de mieux saisir visuellement
l’ensemble des lexies associées à l’expression cible.

Figure 2 : Les collocations de Kafka-like sous la forme d’un nuage de mots

On y consigne des sémèmes indexés dans des domaines


comme celui de la /justice/ ou de l’/administration/ : ‘laws’,
‘monitoring’, et ‘beaurocratic’ (associé à ‘totalitarianism’),
‘system’, ‘powers’. C’est aussi l’ancrage /onirique/ qui doit
être retenu ici avec ‘nightmares’ voire ‘atmosphere’. Pour le
reste, il faut retenir le trait /dysphorique/ (‘hells’, ‘horror’)
déjà contenu dans ‘nightmares’ applicable à la caractérisation
de l’espace-temps insistant sur une dialectique narrative tantôt
statique (‘situation’, ‘joke’, ‘hells’) tantôt scénique (‘scena-
rios’, ‘turns’, ‘twists’, ‘trajectory’, ‘tale’).
Pour préciser cet aperçu tactique (c’est-à-dire la disposition
linéaire des unités sémantiques), il convient de le replacer
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Kafka-like et kafkaïen : approche morphologique et sémantique 281

dans le contexte lexical global du corpus qui comporte envi-


ron 30.000 mots : en ne prenant en compte que les 250 mots
les plus fréquents et en excluant les mots les plus grammati-
caux (comme les connecteurs) en anglais, on arrive au constat
que, outre visa qui apparaît 69 fois (mais c’est dû au fait que
plusieurs articles portent sur cette question), ce sont time (64),
people (56) et years (51) qui apparaissent le plus souvent.
Viennent ensuite work et world.

Figure 3 : Nuage des 250 mots les plus fréquents dans le corpus d’articles
comportant Kafka-like

Mais ces mots comptent parmi les 200 lexèmes les plus
fréquents en anglais et cela n’est pas vraiment pertinent sta-
tistiquement. C’est dans un second ordre de grandeur que
nous trouverons matière à discussion, puisque le vocabu-
laire juridique et administratif y est bien représenté : pour
ne citer que quelques exemples, evidence (31 occurrences),
judge (25 occurrences), federal (12 occurrences), commission
(15  occurrences), decision (13 occurrences), et bien sûr visa
qui est même le premier mot non-grammatical par ordre de
fréquence15. Tout cela semble confirmer les dires du New York
Times qui situe la première occurrence du terme dans une
salle d’audience américaine en 1970. Le genre journalistique
du corpus n’est toutefois pas étranger à l’évocation de ces

15.  Notre démarche semble exclure de prime abord que Kafka-like puisse déter-
miner un terme grammatical, ce qui ne va pas nécessairement de soi, mais démontrer
le contraire nécessiterait de conserver les mots grammaticaux avec l’augmentation du
« bruit » comme corollaire.
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282 Christophe Cusimano

thèmes, mais les lexies indexées par ces domaines, surtout par
le domaine juridique, restent malgré tout sur-représentées :
ainsi, evidence n’apparaît qu’en 2342ème position dans un cor-
pus journalistique américain16, judge en 2554ème place. Pour
le dire encore autrement, au regard des textes obéissant à la
même disposition générique, les textes dans lesquels apparaît
Kafka-like comportent plus de lexèmes du domaine juridique
que ne le laisserait prévoir la seule appartenance au discours
journalistique.
Ainsi, par le biais de la locution Kafka-like, on devine qu’il
s’agit de dénoncer l’absurdité de tel système de santé, de la loi
sur les langues nationales au Canada, de la difficulté d’obte-
nir un visa, de condamnations abusives, etc. Il convient main-
tenant de voir si l’examen des adjectifs dérivés de Kafka en
français conduit à des résultats comparables et confirme ou
non ces premières données tant quantitatives que relatives au
sémantisme de la locution envisagée.

2.2. Kafka–[suff.] en français : des corrélats différents ?

Comme nous avons pu le constater, le français recèle une


grande variabilité morphologique en ce qui concerne kafka–
[suff.]. Cette variabilité peut-elle être un frein à son étude ?
Ce serait le cas si les corrélats différaient d’un dérivé à l’autre :
même si c’est à première vue une piste peu crédible, nous
la suivrons ponctuellement en mettant en rapport les occur-
rences de kafkaesque et kafkaïen. Comme nous l’avons laissé
entendre plus haut, nous allons surtout nous focaliser sur la
dimension contrastive français/anglais. Pour cela, il est évi-
dent qu’il faut que les corpus soient comparables : nous avons
dans ce sens conservé la même orientation générique dans
l’élaboration de notre corpus, qui relèvera donc du discours
journalistique.
Celui-ci scruté en détails, on note en premier lieu la même
dimension aspectuelle durative dans les extraits sélection-

16.  3000 Most Commonly Used Words in the English Language (USA) :
http://www.paulnoll.com/Books/Clear-English/English-3000-common-words.html.
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Kafka-like et kafkaïen : approche morphologique et sémantique 283

nés. Ainsi, dans l’exemple suivant, les lexèmes « temps » et


« persévérance » en attestent :
(8) À lire ce guide de 122 pages, il y a de quoi être confondu par le
nombre des aides et allocations personnelles et la complexité des conditions
d’obtention. C’est véritablement kafkaïen que de vouloir en bénéficier. Cela
demande à la fois temps et persévérance. C’est quasi un métier (Allocations en
France : un système kafkaïen – contrepoints.org).

On pourrait multiplier les exemples tant les corrélats


aspectuels de kafkaïen sont marqués par l’idée de durée,
mais nous trouvons plus intéressant de consigner le fait que
celle-ci apparaît moins souvent seule qu’elle n’est associée
à l’aspect itératif. C’est ainsi qu’on retrouve ci-dessous, à
travers « insistance » et « harcèlement » la même activité
sémique imperfective, cette fois-ci combinée à la répétition,
en l’occurrence l’incessant recommencement de la pour-
suite de l’accusé.
(9) L’insistance dont font preuve les autorités pour que ses proches parti-
cipent au procès kafkaïen prévu ces jours-ci témoigne d’un harcèlement éhonté
et d’une volonté de salir le nom et le travail de Sergueï Magnitski Russie (Un
procès kafkaïen : déni de justice, même après la mort – amnesty.fr).

De même, en (10) l’aspect duratif (à travers le verbe


« est ») est couplé à l’aspect itératif (« tous les quinze jours ») ;
en (11), ce sont d’un côté « se poursuit » et « pas au bout
de ses peines » et la multiplication des risques de l’autre
(« acconage », « manutention », « effraction »,   et « vol ») qui
assurent ce couplage ; en (12),  le titre de l’article, ainsi que le
co-texte plus large de l’article nous enseignent que la situation
a duré onze ans, et que « tous les quinze jours » le problème
semblait être soldé, évidemment en vain.
(10) Taxes, redevances, le marché belge est kafkaïen avec des réglemen-
tations qui changent tous les quinze jours (Energie: « Le marché belge est kafkaïen »
– lalibre.be)

(11) Une fois le navire à quai, il doit faire face à un traitement kafkaïen
pour ce qui est de l’acconage et de la manutention. Le débarquement de la mar-
chandise ne peut être garanti dans les délais. Et la chaîne se poursuit. Lorsque,
enfin le débarquement est effectué, l’importateur tunisien n’est pas au bout de
ses peines : les risques d’effraction du container et de vol des marchandises sont
élevés. (Port de Radès : qui pourra débloquer l’intenable situation ? – leaders.com.tn.

(12) Kafkaïen, le dossier l’était. « Au début chaque semaine, nous avions


une solution différente. » Heureusement, le maire et son équipe ont été
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284 Christophe Cusimano

tenaces (Au hameau de Goncourt après la tempête de 1999. Onze ans sans eau
potable – lunion.presse.fr).

À bien y regarder, cette caractéristique aspectuelle double


est nécessairement liée, qu’elle en soit la cause ou l’effet, au
sentiment d’être tombé dans un piège que ressentent tou-
jours les protagonistes. Cette figure du piège, matérialisée
tant par Le Buisson ardent que par des balcons dans Amerika
­(C. Cusimano, 2012), est omniprésente dans les extraits de
texte comportant kafkaïen. Tout comme Karl Rossman sur le
balcon de Brunelda, le « fuyard kafkaïen » de l’extrait suivant
ne peut ni entrer ni sortir : la double négation « ni…ni » et
la vaine interrogation « où peut-il aller ? » indexent le sème /
impossibilité/, bien attesté dans les textes absurdes. Notons au
passage, en vertu des remarques faites plus haut sur l’aspect,
que l’on peut aussi isoler dans ce passage la double dimension
durative et itérative.
(13) Interdit de séjour, où peut-il aller ? Ni dans son pays natal qui refuse,
ni auprès des siens qui vivent en France. Telle est sa situation. « Kafkaïenne
», selon son défenseur. C’est l’histoire d’une cavale infernale et forcée,
commencée en 2006 à Brest où il est assigné à résidence (Prison ferme contre le
fuyard « kafkaïen » – letelegramme.fr).

Il est intéressant, sans que l’on puisse dire qu’il s’agit à


coup sûr d’un trait caractéristique du fait kafkaïen, de voir que
l’on est une fois encore confronté à une double négation, qui
laisse en (14) les journalistes dans l’expectative la plus totale :
(14) Avec d’autres confrères étrangers, nous demandons : « Sommes-
nous arrêtés? » « Non » répond l’officiel. « Alors pouvons-nous partir? ».
« Non plus, ou alors on ne saura garantir votre sécurité ». Moment kafkaïen
au cours duquel nous apprenons la naissance d’une toute nouvelle loi pour
la presse étrangère. Soit l’interdiction d’interviewer le moindre passant,
voire même de marcher sur Wangfujing, sans autorisation signée des auto-
rités. Afin de sortir libres et avec leurs caméras - mais dont les cartes mémoire
vidéo auront été scrupuleusement vidées par les policiers - des confrères alle-
mands devront signer une lettre d’excuse (Une révolution de jasmin pékinoise
brutalement réprimée – lavie.fr).

Enfin, notre dernière remarque porte sur la présence


quasi-systématique de l’isotopie générique /administratif/ ou
/bureaucratique/. Il suffit pour s’en convaincre de parcourir
les extraits déjà donnés infra, mais on pourrait aussi ajouter
l’exemple (15) qui fait écho, à travers les problèmes d’obten-
tion de visas, à certains énoncés contenant kafka-like.
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Kafka-like et kafkaïen : approche morphologique et sémantique 285

(15) Kafkaïen dans la mesure où le nombre des papiers à fournir est à


la discrétion des consulats et change au cas par cas, obligeant artistes et pro-
grammateurs à passer le plus clair de leur temps à régler les problèmes de visa
(Refus de visas pour les artistes africains: une situation ubuesque – lesinrocks.fr).

De même que l’ensemble de cet examen des occurrences


de kafkaïen, ce dernier exemple semble indiquer qu’il n’y pas
de différence fondamentale entre les corrélats de cet adjectif
français et ceux de Kafka-like.
Par contre, il est intéressant de noter que kafkaesque en
français se fait plus rare dès lors que l’on essaie d’en trouver
des occurrences dans les textes du discours journalistique. On
en trouve alors autant dans des travaux de critique littéraire,
ce qui corrobore le sentiment de Ives Trevian (2011 : 367) à
propos de l’opposition des suffixes –an vs –esque :
Il n’y a que recoupement sémantique partiel entre le roman –(e/i/u)
an (Dantean, Rubensian, etc.) et esque, le premier se rapportant à tout ce qui
concerne la vie, la période, l’œuvre, l’héritage et le style d’une figure histo-
rique et artistique, le second plus exclusivement au style ou à la manière
d’une personnalité généralement artistique (Dantesque, Rubanesque, etc.).

En français, on aurait ainsi une répartition semblable : on


trouve bien des occurrences dans des textes journalistiques,
comme :
(16) D’abord, il faut dire que la lettre peint un portrait assez correct
de la situation: le procès serait kafkaesque, le pays se ridiculiserait, les deux
accusés Scheer et Wilmes ne joueraient même pas un rôle accessoire dans
leur propre procès, le dossier des indices contre eux serait extrêmement
pauvre - et si l’on lit la lettre des deux avocats, on remarque que l’argument
du procureur et de la juge - pour une loi d’amnistie afin de faire parler les
gens - ne joue aucun rôle dans la demande des avocats (Requise par la défense,
refusée par le gouvernement –5minutes.rtl.lu).

Mais kafkaesque apparaît alors aussi fréquemment dans des


documents de genres différents : que ce soit un commentaire
de l’Ancien Testament (17), un roman (18) ou un ouvrage de
critique littéraire (19) :
(17) La question reste donc entière et énorme : quel crime ai-je
commis  ? L’accusateur devient de nouveau un inculpé. Il se trouve dans
la situation d’horreur que l’on peut appeler aujourd’hui « kafka-esque ».
La certitude de son innocence ne peut manquer d’être ébranlée (Samuel
L. Terrien, 2005, Job : Commentaire de l’Ancien Testament / XIII).
(18) Il verra tout en rouge et ce ne sera plus de la littérature. Il ne
pourra plus s’esclaffer ni prétendre que c’est kafkaesque. On l’enterrera
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286 Christophe Cusimano

comme tout le monde dans un trou, avec ses bribes de tuiles et d’écriture
mal digérées … (Maurice Couturier, 1982, La Polka piquée).

(19) On sait que le Père normalement conçu symbolise « un refuge, un


havre, un port dans les intempéries de la Vie. Le plus sûr soutien » (55) ;
mais c’est tout le contraire chez Sarraute : un «vieil égoïste,» un «grippe-sou»
(19), qui se transforme de manière kafkaesque en une «grosse araignée qui
guette (Bettina Liebowitz Knapp, 1994, Nathalie Sarraute).

Nous ferons l’économie ici des critiques de cinéma,


d’albums de musique qui complètent le tableau. D’un point
de vue quantitatif, les résultats indiquent une tendance :
nous avons déjà mentionné le fait que kafkaïen est beaucoup
plus fréquent que kafkaesque en français ; nous avons aussi
mis en évidence que des occurrences dans des textes jour-
nalistiques du second sont possibles, tout comme le sont des
occurrences du premier dans des textes relevant d’un autre
genre. Mais il est remarquable que, si l’on exclut les occur-
rences apparaissant dans des définitions et autres occur-
rences non-textuelles ou inclassables (74/200 occurrences
analysées aléatoirement17), environ 45% des occurrences
de kafkaïen (83/200) surviennent dans des textes journalis-
tiques, contre moins de 25% (43/200) dans les textes de
genre littéraire. Àl’inverse, en ce qui concerne kafkaesque,
on aboutit à une quasi-égalité : 17 occurrences sur les 100
analysées relèvent du genre journalistique contre 15 du
genre littéraire18. Si ces résultats sont à nuancer en raison du
faible nombre de résultats de kafkaesque – en effet, nous en
avons analysé la totalité des occurrences contre seulement la
moitié pour kafkaïen­, on voit néanmoins se dessiner une ten-
dance à un emploi légèrement différent des deux adjectifs
concurrents : il est probable que ce que Ives Trevian défi-
nissait comme le « style ou à la manière d’une personna-
lité généralement artistique » se manifeste, au regard de la
faible inscription de kafkaïen dans les textes qui traitent de
littérature, par une présence accrue de kafkaesque dans ce
même groupe discursif.

17. Sur un ensemble qui en compterait plus du double, environ 450.


18. Les autres occurrences (68/100) sont inclassables ou non-pertinentes.
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Kafka-like et kafkaïen : approche morphologique et sémantique 287

2.3. Les concurrents conceptuels de kafka-like, kafkaïen, etc.

Il est clair que les différents adjectifs et locution analysés


ont pour principal concurrent l’adjectif absurde. Mais il est
bien connu que l’on ne préfère pas un terme à un autre par
hasard, et que le seul besoin d’expressivité ou d’affectivité ne
suffit jamais à tout expliquer : ainsi, il est possible qu’utiliser
kafkaïen plutôt qu’absurde permette aux locuteurs de « rendre
d’une façon plus ou moins personnelle leurs pensées, leurs
sentiments, leurs désirs, leurs volontés », comme le dirait
Charles Bally (1935 : 111). Mais selon nous, l’essentiel est ail-
leurs : il ne s’agit pas ici d’accroître l’expressivité mais plutôt
de désigner un phénomène absurde de manière plus précise.
Nous y revenons dans la section suivante.
Or si kafkaïen dit assurément plus que l’absurdité, il
l’exprime aussi autrement que ne le fait par exemple ubuesque,
qui, selon le TLFi, « évoque le grotesque du père Ubu par un
despotisme, une cruauté, un cynisme, une forfanterie d’un
caractère outrancier ou par des petitesses dérisoires ». Car le
personnage d’Alfred Jarry détient aussi le don de cruauté que
ceux de Kafka possèdent rarement. Par ailleurs, kafkaïen est
issu d’un nom d’auteur, contrairement à son concurrent. Cela
n’empêche pas les locuteurs d’hésiter parfois entre ces deux
adjectifs à la ressemblance de famille indéniable :
(20) « Les qualificatifs ‘kafkaïen’ et ‘ubuesque’ surgissent immanquable-
ment dès que les usagers se mettent à raconter leur histoire », écrit le journal
qui rappelle l’immolation à la mi-février d’un chômeur en fin de droits devant
une agence de Nantes (Pôle emploi, un lieu « kafkaïen » et « ubuesque » – courrier-
­international.com).

Toutefois, dans des saillies aux accents de « folk seman-


tics », de nombreux extraits de forums ou de blog mettent
en garde contre une utilisation fautive de l’un à la place de
l’autre, insistant sur le fait qu’ils ne sont pas à confondre et
que ubuesque renverrait plutôt, comme le suggère le TLFi,
au grotesque qu’à l’absurde. Rares sont ceux qui, comme le
politicien André Vallini, laissent entendre une sorte de gra-
dation entre les deux (ici à propos de la procédure judiciaire
dans l’affaire d’Outreau) : « C’est plus qu’ubuesque, c’est kaf-
kaïen ». En somme, d’un point de vue onomasiologique, les
adjectifs dérivés de Kafka ne sont pas seuls à pouvoir qualifier
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288 Christophe Cusimano

une situation absurde, mais conservent des caractéristiques


propres qu’il convient à présent de clarifier.

III. Iconisation et saisie partielle de l’univers


des œuvres de Kafka

Derrière Kafka-like et les adjectifs dérivés de Kafka en


français semble donc se cacher une saisie particulière et par-
tielle de l’œuvre de l’auteur, sans doute liée à l’iconisation de
l’auteur, iconisation qui s’accompagne toujours d’une cer-
taine perte : il n’y est aucunement question de l’angoisse de la
relation paternelle, du rapport à la judéité, comme on peut le
lire clairement dans la Lettre au père. Ce ne sont pas ces erran-
ces-là dont les lexèmes dérivés de Kafka perpétuent l’itération
et la progression. Ce serait plutôt la dimension prophétique
si particulière de l’œuvre de l’auteur qui fait dire à certains
que Kafka était un visionnaire : « on interprète généralement
la vogue de Kafka comme une preuve de la coïncidence de
ses visions (d’une angoissante absence d’issue au milieu d’une
bureaucratie cosmique) avec certains symptômes de notre
époque, aussi vagues que douloureux » (J. Urzidil, 2002 :
36). En un sens, on pourrait dire que la parabole du buisson
ardent, non plus appliquée à la relation à la judéité mais à
la condition de l’homme dans le tissu social, reste à travers
kafka-like, kafkaïen, etc. tout à fait d’actualité ; car ils retiennent
l’absence d’issue logique à certaines situations, bureaucra-
tiques et judiciaires. On pourrait même aller plus loin et dire,
comme le fait Clayton Koelb (2010 : 10), que l’expérience de
la lecture de Kafka structure la pensée comme le feraient cer-
taines schèmes d’image(s) selon les cognitivistes :
He wanted his readers to experience his stories as threatening, painful,
and ultimately inscrutable so that those readers might share his experience
of the world. And indeed many readers, once they have a taste of the world
as it tasted to Kafka, find their future experiences permanently altered.
Henceforth their world will always taste a little ‘Kafkaesque’, because his
myths now structure their reality. There can therefore never be a simple for-
mula for eliminating a certain puzzlement from our encounters with Kafka.

Mais même sans aller jusqu’à faire des hypothèses sur


l’intention de Kafka, qui n’est pas aussi transparente que
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Kafka-like et kafkaïen : approche morphologique et sémantique 289

Koelb ne le laisse entendre, on comprend bien que kafka-like,


kafkaïen, etc. qualifient une sorte de fait réel récurrent, que
tout le monde semble susceptible d’apprécier à sa valeur, dys-
phorique et oppressante, vaguement écrasante. Ces lexèmes
et locution évitent les longues descriptions, situent le discours
mais, comme nous avons voulu le montrer, renvoient moins
au corpus kafkaïen qu’aux phénomènes qu’il a décrits avec
minutie et sincérité. C’est d’ailleurs ce qui fait dire à Pierre
Dumayet (2002 : 39) que « Kafka est le seul auteur que je
crois ».
Cependant, alors que l’on peut croire Kafka, il est aussi clair
que l’œuvre de F. Kafka instille en nous un doute du vécu.
Certaines scènes kafkaïennes se meuvent sans que l’on ne
puisse dire si elles relèvent du rêve ou de la réalité ? Kafka
laisse régner l’incertitude et on peut même penser, comme
le présume Karl Hermsdorf (1966 : 106)19, que « ce qui paraît
être image du monde n’est en vérité chez Kafka qu’image du
moi », un moi onirique (ou non) de l’auteur.
Mais kafka-like ne retient pas non plus ce trait biogra-
­phique comme élément central de son sémantisme. Car si
l’on s’en tient aux enseignements de notre étude, Kafka est
plus exactement devenu le dénonciateur d’une société (de
plus en plus) absurde, bureaucratique, et le succès de son
œuvre lui a assuré une postérité inscrite dans le lexique-
même. En guise d’argument final, nous ferons remarquer
que l’existence même de Kafka.be, site officiel qui recense
toutes les aberrations bureaucratiques du Plat-Pays et tente
d’y apporter les solutions idoines, confirme obliquement les
conclusions de cette étude.
Références bibliographiques
Autour de Franz Kafka
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Berthoud Gérald, 2006, « Un univers kafkaïen aujourd’hui », in Revue
Européenne des Sciences Sociales, tome XLIV, n° 133, p. 13-26.
Cusimano Christophe, 2011, « Visée interprétative - Lecture de deux des-
criptions de Amerika par F. Kafka », in Texto, vol. XV - n° 4, 2010,
et XVI - n° 1, 2011, en ligne à l’adresse : www.revue-texto.net/index.
php?id=2711.

19.  Traduction de Y. Gili (1985 : 119).


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290 Christophe Cusimano

Dumayet Patrick, 2002, « Pourquoi il faut lire Kafka », in Magazine Littéraire –


dossier « Kafka le rebelle », n° 415, décembre 2002, Paris, pp. 39-41.
Hermsdorf Karl, Weltbild und roman, Berlin, Rutten et Loening, 1966.
Karl Frederick R. (entretien avec I. Edwards), « The essence of ‘Kafkaesque’
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Sudaka-Bénazéraf Jacqueline, 2001, Le Regard de Franz Kafka, Dessins d’un écri-
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Urzidil Johannes, 2002, « L’Amérique rêvée de Kafka », in Magazine Littéraire –
dossier « Kafka le rebelle », n° 415, décembre 2002, Paris, pp. 34-37.

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Dal Georgette, 2003,  « Productivité morphologique : définition et notions
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psycholinguistiques et données expérimentales », in Langue fran-
çaise n° 140, « La productivité morphologique en questions et en expé-
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Roché Michel, Boyé Gilles, Hathout Nabil, Lignon Sophie et Plénat Marc,
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Nom propre
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Linguistique générale
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