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Hugo Guyot

Le travail du rythme

Si de manière générale Le paysan de Paris de Louis Aragon oscille entre deux genres (le
roman et la poésie en prose), ce passage est nettement assimilable à celui de la poésie en prose. La
raison principale de cette catégorisation est le travail du rythme, bien plus présent dans cet extrait
que dans n'importe quel autre passage de l'ouvrage. Tout d'abord, on remarque directement les très
nombreuses allitérations en f, réellement omniprésentes, et qui rappelle le mot « femme » qui ouvre
justement les deux paragraphes dont est composé l'extrait. Ces allitérations en f sont souvent
couplées à des allitérations en v, en s et en p, qui créent des effets de douceur et d'apaisement  qui
vont de paire avec le caractère élogieux du passage : « Femme tu prends pourtant la place de toute
forme. » ; « A tes pas vers la nuit je perds éperdument le souvenir du jour » ; « Ainsi l'univers peu à
peu pour moi s'efface, fond, tandis que de ses profondeurs s'élève un fantôme adorable, monte une
grande femme enfin profilée […] dans le plus ferme aspect d'un monde finissant. » ; ou encore la
plus évidente : « La femme est dans le feu, dans le fort, dans le faible, la femme est dans le fond des
flots, dans la fuite des feuilles […]. » Ici, l'allitération en f est appuyée par deux autres figures de
style omniprésentes : une anaphore, avec la répétition du mot « femme », anaphores que l'ont
retrouve également par exemple avec la répétition de la formule « à tes pas » antérieurement dans le
texte : « A tes pas sur le ciel une ombre m'enveloppe. A tes pas vers la nuit je perds éperdument le
souvenir du jour. », et une accumulation, ici de mots commençants par la lettre f, accumulation que
l'ont retrouve également à plusieurs reprises dans le texte : « voici mes forêts, mon cœur, mes
cavalcades. Mes déserts. Mes mythologies. Mes calamités. Le Malheur. ». Ces figures de styles
créent de très fortes effets de rythme. De plus, le poète utilise à plusieurs reprises des phrases très
courtes (voire la citation précédente), et surtout, de nombreuses phrases ou propositions en
alexandrins, ou qui ressemblent à des alexandrins (la phrase « Femme tu prends pourtant la place de
toute forme. » peut être lue comme un alexandrin, si l'on refuse de prononcer un e caduque), ce qui
nous donne parfois l'impression de lire un poème plutôt qu'un texte en prose : « A peine j'oubliais
un peu cet abandon » (ici la proposition constitue bel et bien un alexandrin, avec la césure à
l’hémistiche) ; « Ainsi l'univers peu à peu pour moi s'efface » ; « La femme est dans le faux, dans le
fort, dans le faible ». On retrouve évidement de nombreux autres effets de style qui accentuent ce
rythme très proche de celui d'un poème en vers, telles que de nombreuses répétitions, une sorte de
chiasme : « et pouvez-vous penser à ce qui n'est pas le miracle, quand le miracle est là, dans sa robe
nocturne ? », et même quelques rimes, comme par exemple celle entre « merveilleux » et « yeux ».
Si certaines rimes utilisées par Aragon ne sont en réalité pas vraiment des rimes, si les alexandrins
n'en sont pas de vrais non plus, si le chiasme n'en est pas un, etc. cela importe en réalité peu. Aragon
semble libéré de toutes contraintes, et transmet un véritable rythme à son éloge de la femme sans se
poser aucune règle.

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