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In: Politis, la revue, No. 8, 1992, p.

19-24

Entre
, souffrance
. ,;,.'"
e t reappr-oprla ~ion

Le sens
• du travail
Christophe Dejours (psychiatre et psychanalyste)
est professeur de psychologie du travail au Cnam.

i l'objectif de changer le travail est légi- un recours accru à la sous-traitance, à l'intérim, à


tune, c'est d'abord parce qu'on ne peut toutes formes de précarité, avec ce que cela en-
pas s'en remettre à l'évolution • natu- traine comme déstructuration des parcours pro-
relle • de la technologie. Localement, cette fessionnels, et comme • invisibilité • des atteintes
évolution peut améliorer les conditions à la santé (1). Enfin, dans une perspective encore 1. Voir l'article
de construction de la santé au travail, élargie : la division internationale du travail a d'.Annie Thébau.d-
Mony dans le présent
grâce à la recomposition des tâches, à pour conséquence le report dans des pays du Sud
dossier.
l'émergence d'activités nouvelles qui sol- des nuisances et des souffrances dont nous voulons
licitent davantage d'imagination, d'inventivité, de nous débarrasser. 2. Arendt H., du
créativité. En même temps, certaines situations De façon plus générale, on peut penser qu'aucun Menaonge à la
de travail pénible ou répétitif ont disparu ou ré- dispositif technologique ni aucune forme d'orga- oiokn.ce, Calmann-
gressé, et l'on ne peut que s'en féliciter. Mais si Yon nisation du travail ne sont, par elles-mêmes et Lér,y 1972.
adopte un point de vue plus large, deux préoccu- •naturellement•, génératriœs de santé ou de plai-
pations importantes viennent tempérer cet opti- sir dans le travail. En réalité toute organisation est
misme. D'une part, l'évolution technologique gé- d'abord déstabilisatrice pour la santé. On ne peut
nère des difficultés que l'on avait peu (ou pas) se situer, pour reprendre les termes d'Arendt, que
'flré~s.~fde nouveaux risques, depuis les radia- dans un • espoir négatif• (2) : on ne peut pas
.fions ionisantes jusqu'à l'extension des horaires concevoir une organisation du travail sans souf-
àtypig_u~~-.D'àutre part, se développent de nou- france, mais des organisations du travail plus fâ- ·
i~llesJ.Qf!!!e!d~ gestion de la main-d'œuvre, av.ec vorables à la négociation _ré~ssie de cettèsiï"ur.

l~
la revue
france. La santé, le plaisir au travail, l'accomplis- tion, plus ou moins formalisée, suffirait-elle à 1
sement de soi, la construc:tion de fidentité, sont induire des changements favorables ?
tmtjours des conquêtes sur la souffranœ, qui consti- A une qu.estion posée ~ans ces termes, _la • ·
tue la composant.e première du rapport au travail. ponse est surement négative. La concertation;·
On peut juger cett.e affirmation surprenante, au re- l'on y regarde de près, est toujours frappée d'in-
gard de bien des situations dans lesquelles les suffisance. La concertation parfait.e est une fic-
hommes et les femmes se passionnent pour leur tion. En même temps, cette fiction n'est pas in-
travail. Il ne s'agit pas de nier la pll58ion ou le utile, car elle permet de mettre de l'ordre dans les
plaisir, mais de comprendre les conditions qui les réflexions théoriques et pratiques en ce domaine.
rend.ent possibles. r,;; travail implique toujours Toujours insuffisante et imparfaite, la concerta-
une confrontation au réel, un réel qui se fait tion est possible et souhaitable. On connait des si-
connattre par sa résistance à se soumettre aux tuations de concertation qui sont assez réussies, on
connaissances et aux savoir-faire. Cette confron- peut donc considérer que les autres sont perfec-
tation est génératrice de souffrance, une souflrance tibles. Ainsi, lorsqu'on construit une nouvelle cen-
qui devient pathogène (cause d'atteinte à la santé) trale nucléaire, les responsables adoptent une at-
quand la confrontation devient indépassable, et titude de prudence, tant que la centrale n'est pas
qu'elle conduit à la répétition : retomber sans cesse •rodée•, et ce quelle que soit la confiance qu'ils ont
sur les mêmes problèmes, les mêmes échecs, cela dans la maîtrise scientifique et technique des
devient alors insupportable. A l'in\·erse, c'est dans concepteurs. Cette prudence est le point de départ
la possibilité de déplacer les contraintes, les _li- possible d'une concertation. On admet qu'on ne
mites du réel, par des stratégies, par de l'invention, sait pas tout à l'avance, et que la mobilisation de
par une mobilisation de l'intelligence, c'est là que chacun va être nécessaire. Dans ces périodes, à la
la santé et le plaisir peuvent se conquérir. Encore différence de ce qui se passe d'habitude, l'enca-
que ces conquêtes soient instables. La santé et le drement laisse aux équipes de travail • les rênes
plaisir sont sans cesse à reconquérir, ils ne sont ja- sur l'encolure»,
mais définitivement acquis. Passion et plaisir sont
suspendus à l'espoir raisonnable d'un progrès. [Oser parler,
[Les « rênes oser écouter A
Ces équipes s'engagent alors très énergiqueme:;~
sur l'encolure » dans le travail, et l'on assist.e en même t.emps à une
Il y a là une dynamique d'ensemble, qu'il faut véritable débauche de parole. Tout est occasion à
bien percevoir, et qui implique l'ensemble des discussion, dans les réunions prévues pour cela, ou
rapports sociaux dans l'entreprise. Le travail est de façon informelle, sur les lieux mêmes du travail,
tpujours pris dans une série de rapports intersub- mais aussi à la cuisine, à la cafétéria, dans tous les
jectifs, avec les supérieurs, les collègues, les su- espaces de rencontre, dans tous les interstices de
bordonnés, les clients, etc. La dynamique du l'organisation formelle. Les instants de convivialité
o/avail se joue donc entre le sujet (la personne (pots, fëtes, ...) sont investis très fort.ement, avec des
au travail), le réel (c'est-à-dire ici l'organisation échanges d'informations et de conseils, sur des as-
prescrite, sur la base de laquelle on est censé pects essentiels du travail, qui ne peuvent être
travailler), ~t autrui. abordés dans des contextes plus officiels. Les rap-
/1 s'agit alors de savoir quel est l'espace de ports hiérarchiques s'estompent un peu dans ce
transaction possible entre ces trois pôles, pour contexte, ce qui laisse une place pour des mes-
1!8 pas être condamné à la répétition et à l'échec. sages d'une importance extrême. De plus on assiste
Entre les situations d'anciennes et de nouvelles alors à une multiplication des rencontres hors en-
technologies (même si cette distinction est un treprise, marquées par un sentiment très fort de
peu caricaturale), les conditions de cette transac- communauté d'objectifs, d'intérêt et de valeurs.
tion évoluent parfois dans une direction intéres- Au plan de la santé, les bénéfices de ces périodes
sante, grâce à une certaine• plasticité• de l'orga- sont très apparents : les salariés sont manifeste-
nisation. Mais le succès n'est pas acquis par ment heureux de s'investir dans ce travail, ils
avance. Loin s'en faut. s'absentent peu, les accidents se raréfient, une
En posant le problème des relations intersub- coopération très protectrice semble s'être mise
jectives, j'en viens évidemment à interroger une en place. Cet exemple, qui paraît encourager les
autre thématique dominante en matière de chan- partisans de la concertation, permet en mêm, ·~
gement du travail : la thématique de la concerta- temps d'en expliciter les conditions : il ne s'agit-fi
tion. Autrement dit : l'existence d'une concerta- pas d'une concertation-recette, d'une concertation

la revae
1 1 ]

~scrite dont les lieux, les moments et les formes une préoccupation prioritaire. De même que la
·-aient parfaitement déterminés. Le vrai pro- confiance totale dans l'évolution technique ou la
.,,ème posé alors aux dirigeants, ce n'est pas d'or- concertation formalisée, cette idée selon laquelle
ganiser ces échanges. C'est plutôt, de ne pas briser les salariés ne trouvent pas grand intérêt à s'in-
la dynamique ainsi créée du seul fait qu'w, espace vestir dans le changement du travail, sert souvent
est ouvert dans l'orgllllisation du travail à la créa- à justüier une certaine pasBivité.
tivité, à l'initiative.
Or pour cela, il faut que la parole des femmes [Une indifférence
et des hommes, de tous niveaux hiérarchiques, apparente
soit placée dans un rapport d'équité : équité
entre ceux qui apportent ainsi leur contribution Or, s'il arrive que les salariés adoptent une at-
à l'organisation du travail, et ceux qui les écou- titude de relative indifférence à cet égard, ce n'est
tent. Cela signifie que ceux qui écoutent jamais un mouvement premier. S'ils en viennent 3. Gadamer H.-G.,
doivent être prêts, comme ceux qui parlent, parfois à cette attitude, s'ils • n'y croient plus •, Vérité et métlUJde,
traduction française
à prendre des risques. Car parler, c'est pren- c'est en général au terme d'une déception, dont on
publiée aw: éditions
dre un risque, c'est oser dire ce que l'on fait, y ne parle jamais. Lorsqu'ils ont perdu l'espoir que du Seuil en 1970.
compris et surtout lorsqu'on travaille en s'écar- leur contribution servira à quelque chose, sera uti-
tant des procédures prescrites, ce qui est très lisée de façon rationnelle et équitable, et sera re- 4. Ce phénomène est
fréquent mais pas toujours avouable (notamment connue. S'y ajoute souvent l'impression d'avoir été également décrit par
Antoine Lavllle, à
vis-à-vis des supérieurs hiérarchiques). Seule trompés, le sentiment d'une duplicité chez les in- propos des fomw.tions
cette prise de risque peut rendre visibles, terlocuteurs. En général il s'agit d'un processus de militants de CHS-
intelligibles, des composantes tout à fait essen- long, car les salariés s'accrochent d'abord très vi- CT, voir article dans le
tielles du travail, des composantes auparavant vement à tous les indices d'un espace ouvert à présent dossier.
ignorées - d'où un risque pour ceux qui écoutent: l'initiative et à la créativité, avant de se résigner
5. On peut cependant
celui de devoir remettre en cause leur vision et de se désengager (5). craindre que ce
du procès de travail, ce qui peut s'avérer très Un autre élément peut provoquer des attitudes désengagement ne
----.stabilisant. Les idées préconçues, chez celui d'apparente indifférence. Il s'agit de ce que j'ai pu survienne beaucoup
)i écoute, jouent d'ailleurs un rôle ambigu : appeler • stratégies défensives • (6). On les ren- plus uite, et beaucoup
il faut certes accepter de les remettre en cause, contre dans des situations où le risque, la pénibi- plus tôt, dans les
générations actuelles
mais il serait regrettable de les dissimuler a priori, lité, l'insatisfaction ou l'ennui dans le travail ne de-
de jeunes salariés, au
car la vertu du préjugé, comme l'explique meurent supportables qu'à condition de ne pas en terme d'une série
Gadamer (3) est qu'il permet justement, par parler, ne pas les montrer, ne pas les admettre, et d'emplois précaires qui
la contestation dont il est la cible, d'enclen- d'adopter des comportements individuels et col- multiplient les
cher une réflexion critique et de faire progresser lectifs qui préservent ce non-dit (7). Ces straté- déceptions et
la connaissance du réel. l'amertume.
gies, qui posent évidemment un énorme problème
pour la communication, ne relèvent pas de la fa- 6. Dejours C,
[« La mise en mots » talité. On peut comprendre comment elles se Travail : usure
construisent et se déconstruisent. En fait, plus la mentale (de la
Ce qui complique encore un peu les conditions de communication connaît des distorsions comme psychopathologie à
la psychodynamique
la concertation, c'est que les salariés peuvent avoir celles que j'ai évoquées (duplicité, déception, parole
du travail),
une expérience dont ils n'ont pas conscience. Ils vide, propos utilisés contre celui qui les a tenus,... ), 2' édition, Bayard
peuvent parfois restituer certaines de leurs pra- plus les salariés perdent l'espoir de transformer le éditions, 1993.
tiques, mais sans parvenir à expliquer pourquoi ils travail, et plus ils doivent mettre en place des stra-
procèdent ainsi (ce qui peut malheureusement dé- tégies de défense. A l'inverse, l'engagement dans 7. Voir, pour le cas des
ouvriers du bâtiment,
clencher, de la part de l'interlocuteur, une réponse une dynamique transformatrice s'accompagne d'un les observations de
• compétente • qui se substitue à la réflexion com- assouplissement de ces défenses, voire de leur dis- Damien Cru, dans le
mune). Si les obstacles rencontrés dans la mise parition. Par exemple, quand la sécurité des per- présent dossier.
en mots, ou dans l'élaboration d'un propos qui tra- sonnes est vraiment posée comme priorité sur un
duise le vécu, peuvent être surmontés, il se produit chantiêr, et comme l'objet d'une élaboration col-
alors le• miracle de la parole•, au terme duquel se lective, on voit apparaître des conduites nouvelles,
révèlent des faits ou des raisonnements que le dans le sens d'une meilleure prévention et d'une
~jet • savait sans le savoir • (4). plus grande prudence.
·Poser ainsi les eajeux de la prise de parole, et de La question de la supposée indifférence vis-à-
l'écoute, amène à contester les conceptions selon vis du changement du travail comporte un autre
lesquelles le travail, ses conditions et son organi- aspect : celui des liens entre la vie de travail et la
sation, ne constitueraient pas pour les salariés vie hors-travail, car ces liens conditionnent dans

la revue
bien des cas la poursuite du travail lui-même, et le dans laquelle nous vivons actuellement. 1
fonctionnement correct de l'appareil productif, en Le défi est le suivant : comment tenir ensemble
dépit des contraintes sévères qu'il impose. Par tA
deux objectifs, qui sont celui de l'efficacité du
exemple, les enfants, qui sont d'une sensibilité vail (en quantité et qualité des produits ou i:/1'
8. Dans la • exquise • (8) A ce qui préoew.pe leun parent.s, services) et celui de l'accomplissement de soi ?
si8nificatum réagissent immédiatement à ce qui affecte leur Aucune situation de travail n'est réductible à
,:hwrgical, de
rapport au travail, à leur perle d'espoir. Cela peut des objectifs utilitaires, parce que pour travailler
ce tR1'ffll', c'ut-4-dire
de f<u;on trù mctiv• tout à fait déstabiliser ces enfants dans leur il faut aussi vivre ensemble, et parce que tout tra-
., iMlcmlantt. scolarité, dans leurs jeux. Or on pense rarement vail engage le corps, l'intelligence, les intuitions,
à établir le lien entre ce , symptôme • que mani- l'être humain dans ce qu'il a de plus intime. L'enjeu
9.~ours C., feste subitement l'enfant, et la souffrance ou ultime est donc celui du sens du travail (10) ou de
« lnt4Uigence ouvrière son non-sens (et dans ce dernier cas la probabilité
les craintes éprouvées par son père ou sa mère
et organisation du
travail •, in Rira.ta sur le lieu de travail. On comprend donc que les si- d'une maladie, mentale ou somatique, devient très
hi. : Autour du tuations de résignation désabusée sont en réalité élevée). Or, la mise en concordance, dans des pra-
• naotUle • japo,u,u très coûteuses. Or l'alternative entre cette rési- tiques sociales (et par exemple syndicales), de cette
tk production, gnation et son contraire (l'engagement dans le tra- recherche de sens avec celle de l'efficacité du tra-
L'Harmattan, Paris. vail, ne peut puiser dans un bagage théorique tout
vail et sa transformation), dépend d'un couple fon-
10. « Poser la question damental, que j'appelle le couple contribu- prêt : on ne dispose pas de références suffisantes,
· du sens, c'est la Ubn-rétribution (9). Que reçoit-on en retour de il y a déficit d'expérimentation, et même il y a eu
~ , . . de rapatrier la contribution que l'on apporte A l'organisation longtemps rejet, par principe, de toute expéri-
dans le monde humain du travail ? Cela peut être une rétribution maté- mentation. Cela prive, je crois, les salariés et leurs
la question antique rielle, car le salaire perçu représente, non seule- représentants, de capacités de riposte, dans le
du salut », Isambut
F.-A., 1986, le ment une oomposante essentielle du niveau de vie, contexte très dur que nous connaissons. Je ne veux
.,. Di•n.chantnnent • mais aussi une reconnaissance symbolique du pas dire ici que l'accomplissement de soi et la ren-
du monde . non-,eu travail effectué. Et il y a d'autres fonnes de rétri- tabilité du travail ne comportent aucune contra-
ou reno11,oea.u du bution : la gratitude exprimée, et plus générale- diction. Sur le court terme, ces deux objectifs ap-
u,u, Archives des ment toute preuve de l'utilité de son travail, tout paraissent presque toujours antagoniques. A plus
Sciences Sociales des
constst d'un progrès auquel on a participé. long terme, la contradiction ne s'estompe pas, m -
Religions, p. 61.
laisse ouverte la possibilité de compromis, de aiis
11. Une autre
[Un besoin libérations collectives, d'arbitrages, ... et d'éva-
e:cplicatwn réside luation des résultats.
peut-ltre dans d'expérimentation La réserve, longtemps présente dans le mouve-
une conception
..- pyramidale ,. sociale ment ouvrier français, vis-à-vis de cet effort d'ex-
de l'organisatian périmentation sociale, est largement due à la
des pouvoirs, ce qui Une attitude, apparemment distincte de crainte de figurer en situation de codécideur (11).
implique tÙ privüépr • l'indilîérence • dont on vient de parler, mais Or l'erreur, à mon avis, serait de penser qu'une
la conqrdte d'un qui s'en rapproche par bien des aspects, est celle telle initiative puisse être jugée juste ou erronée a
pouuoi.r central.
au t:Utriment de de la dénonciation. On en connait les traits priori. Le jugement doit porter, après coup, sur
pratiqua nollGtrices essentiels : elle vise à attirer l'attention sur des les enseignements que l'on peut en tirer en matière
diœntraliues. On caractéristiques néfastes du travail, A désigner d'intervention sur l'organisation du travail. Le
pourrait se réf'rer ici éventuellement les responsables, à réclamer des risque d'être dupé existe, mais un échec enrichit
au modèle soviétique,
réglementations protectrices ou des compensa- d'autant l'expérience accumulée, et permet de
qui a da puiser dans
la vulgate taylotùnne tions, financières le plus souvent, et en même prendre d'autres précautions la fois suivante.
l'essentiel de ses temps à refuser de s'engager dans des initiatives
orienta.lions en matière transformatrices, considérées comme suspectes [Privilégier
d'organisation du et semées de pièges.
lravoü, f~ d'avoir Quelle que soit la légitimité de ces stratégies
le « hors-travail » ?
upirimen.té d'autres
formes d'organisation, purement revendicatives dans le contexte de • dé- La souffrance, que j'ai évoquée au début de
ou d'ar.,oir ouuert les ceptions • multiples que j'ai évoqué,je ne pense pas cet article, et toutes les formes de désillusion
espaces nécessaires à qu'il faille s'en tenir à la dénonciation, déserter le queje viens de décrire, pourraient alimenter une
cette uplrimenta.ti.on. terrain du changement du travail. Je crois que ultime argumentation pour éviter de s'engager
Voir R. Linharl :
l'on peut reprocher aux organisations politiques dans le changement du travail : après tout, le
Unbw, le, JIG:YIICIU,
Taylor, éditions du et syndicales de n'avoir pas, depuis longtemps, remède ne serait-il pas d'accepter un désinvestis-
Seuil, 1976. mis en avant un besoin d'expérimentation sociale. sement progressif et généralisé, une rédu, ~
Sans une telle expérimentation, il nous sera très tion considérable du temps passé au travail#J'

---iila revue
difficile de sortir de la situation d'enfermement l'instauration d'un • revenu d'existence •, et la
I
revalorisation de la vie hors-travail comme nouvel un revenu d'existence dont le montant restera tou-
l. l . -•·-·--· ..

J8pe de l'identité sociale? tefois, probablement, modeste. Même si ce modèle


W Cette utopie nouvelle se heurte d'abord, à mon de fonctionnement social ressemble assez, mais
avis, à la dépendance, dont j'ai déjà parlé, entre le avec quelques améliorations, au marché de l'emploi
champ du travnil et celui du bon-travail. Car le tel qu'il se dessine aujourd'hui, il est difficile de
fonctionnement psychique ne se segmente pas, voir là une perspective enthousiasmante.
c'est une même personnalité qui est concernée Reste à examiner les retombées intrapsychiques
dans les deux cas. Et si, dans l'entreprise, se met- d'un modèle social fondé sur le primat du hors-
tent en place des coopérations défensives, il n'en va travail. J'ai indiqué à plusieurs reprises à quel
pas toajours de même dans la sphère privée, fa- point la question de l'identité, de l'accomplisse-
miliale notamment. Les parents, conjoints, en- ment de soi; est centrale dans la construction de la
fants, sont convoqués par celui (celle) qui travaille, santé, mentale et physique. Or j'affirme que l'iden-
pour l'aider dans ses efforts, ses défenses, ou l'en- tité ne peut pas se construire uniquement sur l'es-
courager dans ses investissements ; mais si le pace privé. La sphère de l'amour, elle-même, ne
conjoint travaille aussi, et • réimporte • aussi ses peut suffire. Aucun être humain ne peut jouer en-
propres contraintes, il peut surgir un conflit entre tièrement son identité dans le champ de l'économie
deux logiques, toutes deux légitimes, mais qui ne érotique, car c'est se placer là dans une situation
peuvent pas fonctionner ensemble. extrêmement périlleuse. Chacun cherche donc à
En pratique, l'arbitrage se fait le plus souvent former des substitutions, par lesquelles on peut
au détriment de la démarche d'accomplissement de reprendre ce qui ne s'est pas accompli dans la
soi par le travail, déployée par la femme : la cellule sphère amoureuse, et jouer cela dans un autre
familiale coopère entièrement à la réussite des champ, au moyen d'un déplacement que la théorie
stratégies défensives du mari, cependant que la baptise • sublimation •, et qui se déroule, selon
femme renonce. Dans ce contexte, il y a toutes les les termes de Freud, dans une • activité sociale-
raisons de penser qu'un mot d'ordre sur• la fin ment valorisée• (12). Dès lors, et dans le meilleur
de l'investissement prioritaire dans le travail • des cas, les succès dans la sphère sociale et dans la 12. Freud S., 1915,
e traduirait avant tout ... par un clivage sexué. sphère privée s'alimentent mutuellement. ,, Les pulsions et leur
assif. Et ceci demeurerait vrai, même dans Dans ce contexte, qu'appelle-t-on : activité destin"• in
Métapaychologie,
ypothèse d'une réduction généralisée du temps socialement valorisée ? De mon point de vue, Gallimard, 1968.
travaillé. Car même avec vingt heures hebdoma- cela suppose un jugement d'autrui sur ce que l'on
daires de durée officielle, les uns continueraient à fait. Ce jugement comporte une appréciation
investir une partie des heures libérées dans de la légitimité de cette activité, par rapport à
une consolidation de leur projet professionnel des règles de travail, à une technique, qui font
(par des formations, des relations personnelles, l'objet d'un consensus à l'intérieur du collectif.
etc.), alors que les autres seraient forcé(e)s Et il comporte une appréciation de l'utilité, tech-
d'accepter une forme de marginalisation et d'as- nique, sociale ou économique.
sujettissement à celui qui travaille. Avec cette double préoccupation, de complé-
mentarité entre sphères publique et privée, et
[La sphère du travail d'activité aboutie et utile, collectivement recon-
nue, on voit mal comment le travail pourrait être
Par ailleurs, on peut comprendre que pour cer- retiré du jeu sans conséquences très graves.
taines personnes le travail soit d'ores et déjà une On peut apprécier l'ampleur des dégâts possibles
activité accessoire, et que l'essentiel se passe lorsqu'on voit l'état de déstructuration dans
ailleurs. Mais l'appareil de production ne tolérera lequel se trouvent de nombreux adolescents
jamais un primat de ce type d'attitude. L'organi- aujourd'hui, dès lors que la vie de travail leur
sation du travail aura toujours besoin d'une masse échappe, à un âge où se joue la mise en place de ces
de personnes investies prioritairement, fortement articulations multiples.
et collectivement, dans le champ professionnel. A l'inverse, les critères que j'ai proposés n'im-
On ne voit pas pourquoi les enjeux de progrès, de posent pas le maintien des limites dans lesquelles
concurrence, s'estomperaient soudain; donc on ne le concept de travail se trouve aujourd'hui enserré.
voit pas comment faire l'économie d'une puissante Certes, le «loisir• n'entre pas dans le champ, dès
. mobilisation subjective de très nombreux salariés. lors qu'il évacue l'enjeu de l'utilité sociale (voir
'§lauant aux autres, le système s'accommoderait par exemple la différence de statut et de recon-
JSns doute assez bien de les cantonner dans .un oaiss•nce entre la situation du moniteur et celle du
rôle de main-d'œuvre d'appoint, convocable et ré- vacancier). Enrevanche,je ne vois pas pourquoi on
vocable à merci, et mise à l'abri du besoin grâce à refuserait· de penser les activités associatives,

la revue
11 1
artistiques, éducatives, politiques, en termes de munauté pcofessionnelle, etc. Quant à l' •utilité•, ,
rapport à un travail. je peux seulement insister à nouveau sur le
Je définirais volontiers le travail comme • une caractère fondamentalement structurant clA
activité coordonnée utile •· ce qui englobe les 1!111• jugements en ee domaille. ·. •
plois salariés, mais peut aller bien au-delà. • L'ac- Le besoin d'une réflexion renouvelée sur l'idée
tivité •, comme je l'ai dit au début de eet article, même de travail est donc légitime. Mais les atti-
implique un objectif à acc:omplir, et en même temps tudes d'esquive vis-à-vis du changement du travail,
une possible prise de distance vis-à-vis d'une tâche et de la mobiliaatioo qu'il nécessite, ne sont pas jus-
prescrite. L'aspect• coordonné• peut renvoyer à un tifiables pour autant.
colleetif de travail, ou aussi à des rapports sociaux,
des jugements d'autrui, l'appartenance à une com- christophe Dejoun a

Tous les jeudis chez les marchands de journaux


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