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KARL KORSCH

MARXISME ET
CONTRE-
REVOLUTION
DANS LA PREMIERE MOITIÉ
DU VINOTIEME SIECLE
choix de textes traduits et présentés
par Serge Bricianer

EDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris Vle
AVERTISSEMENT

L'introduction, les chapeaux et les textes de liaison ont été


composés avec une grande marge (ou placés entre crochets)
pour les distinguer des textes de l'auteur, Karl Korsch (en
abrégé dans les notes : K.). Tous les passages ou termes
soulignés l'ont été par l'auteur lui-même, dont les notes
sont appelées par un astérisque.
On s'est efforcé de signaler les réimpressions (réimp.) et
les noms des éditeurs d'anthologie (éd.) ou des traducteurs
d'ouvrages cités (trad.). Une table des sigles utilisés figure
en fin de volume.
S. B.

N.B. Un souci d'exactitude m'a parfois conduit à remodeler la


version française de passages cités dans le corps de l'ouvrage.
Ces interventions portant en général sur des points de détail,
je n'ai pas cru devoir compléter la référence à la version fran-
çaise par une référence à une édition en langue d'origine.

(g) Europdische Verlagsantalt,


Frankfort/Main.
© 1975, Editions du Seuil,
pour la traduction française.

La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions


destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou
reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé
que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants
cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée
par les articles 425 et suivants du Code pénal.
INTRODUCTION
KARL KORSCH (18861961)
UN ITINÉRAIRE MARXISTE

« Peut-être me faudrait-il commencer par vous exposer


en détail qui je suis, vous donner une analyse historique
du long développement qui conduisit le membre (déjà oppo-
sitionnel, il est vrai) de la Fabian Society, que je fus en
1912-1914, dans les rangs du parti social-démocrate indé-
pendant d'Allemagne, pendant la Première Guerre mon-
diale, puis, par le canal d'une brève et enthousiaste adhé-
sion au parti de Lénine, dans ceux d'une opposition "ultra-
gauche", d'abord à l'intérieur et ensuite à l'extérieur du
Parti, pour adhérer enfin, allant plus loin, à une tendance
nouvelle et positive'. »
C'est ainsi qu'un jour Karl Korsch décrivait son chemi-
nement politique, d'une phrase bien dans sa manière, et
qu'un souci de concision extrême a pour effet paradoxal
d'allonger.
Dans cette introduction, conçue en fonction du recueil
qui suit, il n'est pas question évidemment de s'en tenir à
pareille (et modeste) brièveté. Mais je m'efforcerai d'éviter
le reproche qu'à juste titre Korsch adressait, vers la fin de
son existence créatrice, à une anthologie d'un grand révo-
lutionnaire. Il blâmait alors le compilateur qui ne s'était
pas donné à tâche de « relier étroitement les idées [de
Bakounine] aux conditions historiques et aux actions
concrètes dont chacun de ses concepts théoriques porte la
marque. Faute de quoi, le corps vivant de cette "pensée en
action" est converti en un système purement idéologique 2 ».

1. • A Letter from Karl Korsch p, The Southern Advocate for


Workers' Councils (Melbourne), 46, juillet-août 1948, p. 9 sq.
2. K. Korsch, « A Bakunin Sampler », Dissent, I, 1, Hiver,
1954, p. 110.
7
1.
Karl Korsch est né le 15 août 1886 à Tostedt 1, une bour-
gade située à la lisière des landes de Lunebourg (au S.-E.
de Hambourg), dans une de ces familles qu'aujourd'hui on
appellerait nombreuses (six enfants). Désireux d'échapper
à la gêne, le père, homme de tradition, épris de philo-
sophie (Leibniz), décida en 1898 de quitter cette région
désolée pour s'établir à Meiningen, petite ville cossue de
Thuringe. Il y entreprit l'ascension sociale qui, du secré-
tariat de la mairie, devait le conduire au poste de sous-
directeur de banque.
Pendant ce temps, le petit Karl, élève très doué mais
déjà rebelle à un milieu archi-conformiste, fréquenta le
lycée de la ville, puis fit son droit à l'université d'Iéna (1909 :
licence ; 1910: doctorat ; 1910-1911 : service militaire). Vers
la fin de ses études, le jeune homme qui, féru lui aussi de
philosophie, aimait à se dire kantien, était l'un des ani-
mateurs d'une association d'étudiants centre gauche, hos-
tiles surtout aux vieilles confréries estudiantines, ritualistes
et réactionnaires. Porté sur l'engagement politique, il finit
cependant par rejoindre la frange libérale, dite révision-
niste, de la social-démocratie (Bernstein).
C'est à l'occasion d'une tournée de propagande qu'il
rencontra Hedda Gagliardi, qu'il épousa en 1913. Il vivait
alors à Londres, où il était arrivé à la mi-1912. Ses profes-
seurs d'Iéna l'avaient recommandé à l'un de leurs collègues
anglais, Sir Ernest Fisher, soucieux de voir convenablement
traduit en allemand un traité de droit privé dont il était
l'auteur. Korsch œuvrait comme toujours avec la plus
grande rigueur, donc en prenant son temps. Fisher et lui

1. Principales sources biographiques consultées : P. Mattick,


« Karl Korsch », Etudes de marxologie, 7 août 1963, p. 159-180
(autre version in Survey, 53, oct. 1964, p. 87-97) ; H. Korsch,
« Memories of Karl Korsch », New Left Review, 76, nov.-déc.
1972, p. 35-46 (texte d'une interview prise au pied levé et publiée
sans le consentement de Mme Korsch ; à utiliser donc avec
prudence). Je regrette de n'avoir pu tenir compte du t. I du
lahrbuch Arbeiterbewegung (Francfort, déc. 1973), consacré
à K. On y trouvera notamment une contribution de Michaël
Buckmiller, particulièrement éclairante en ce qui concerne les
années de formation.
8
Un itinéraire marxiste
se plaisaient en outre à multiplier les subtilités et les points
de discussion. Aussi le travail se prolongea, et ne fut pas
terminé avant le fatal été de 1914. A Londres, où Hedda
avait de son côté décroché de petits travaux littéraires, le
jeune couple entra en contact avec les Fabiens, une société
de réflexion où l'on se préoccupait notamment des moyens,
pour une élite de penseurs et de syndicalistes, de réformer
les institutions dans le calme et la liberté. (On sait que
le projet fabien devait tenir une place non négligeable
dans l'inspiration révisionniste du néo-kantien Bernstein.)
Résumant à l'époque ses motifs d'adhésion 1, Korsch
soulignait que, selon ses nouveaux amis, la cause du socia-
lisme ne l'aura « emporté qu'à moitié tout au plus » le
jour où « le parti ouvrier aura acquis la majorité au Parle-
ment ». Les Fabiens, rapportait-il, sont convaincus à l'instar
des marxistes allemands que « la socialisation des moyens
de production se fait de soi-même ». Mais, ajoutait-il, « cette
vue théorique est chez eux complétée par une option de
la dernière importance : la volonté pratique de veiller à
ce que cette inéluctable transformation de l'économie
humaine fasse également avancer la culture humaine,
l'idéal de l'humanité ». Un mois après, précisant sa pensée,
il notait que le concept de « socialisation », au sens déjà tra-
ditionnel chez les socialistes, restait « purement négatif »
et demandait à être « dépassé à l'aide d'une formule cons-
tructive, utilisable à des fins positives d'organisation socia-
liste de l'économie ». Il fallait remédier sur ce plan à une
carence qui, pour le moment, n'était sans doute pas nuisible
mais le deviendrait « dès que le socialisme prendra les
rênes du gouvernement et se verra sommé d'organiser
l'économie sur une base socialiste ». Et cela pas seulement
en Angleterre : en Allemagne aussi car, si la question était
loin encore de se poser, « les conceptions syndicalistes révo-
lutionnaires, tellement plus simples et plus proches de

1. Dans une revue (bourgeoise) d'Iéna, Die Tat (IV, 1912) ;


extraits in K. Korsch, Kommentare zur deutschen Revolution,
und ihrer Niederlage. Neunzehn unbekannte Texte zur poli-
tischen OEkonomie, Politik und Geschichtstheorie, s'Graven-
hage, 1972 (en abrégé : Kommentare), p. 9, en fin de note. (C'est
dans les mêmes termes que, quelque vingt ans plus tard, K.
reprochera à la définition marxienne du pouvoir communard de
rester « purement négative » ; cf. infra, p. 111.)
9
Introduction
l'ouvrier de fabrique, risquent d'ébranler gravement chez
nous aussi les articles de foi prépondérants du marxisme.
Face à un début de désagrégation, il s'agit donc de trouver
un moyen nouveau de restituer au mouvement socialiste
d'Allemagne son unité interne et de le délimiter des autres
mouvements. Mais ce moyen ne peut consister qu'en une
formule mûrement réfléchie autant qu'éprouvée, qui per-
mette de désigner parmi toutes les organisations conce-
vables de l'économie celles qui méritent d'être appelées
"socialistes" et préconisées par les socialistes 1 ».
Depuis longtemps, en effet, la plupart des théoriciens
marxistes allemands faisaient du « socialisme » l'objet
d'une attente passive, que la satisfaction des revendications
immédiates finirait par combler progressivement. (Aussi
bien, la gestion de la production « unifiée et centralisée »
devait-elle, selon eux, revenir un jour à des hommes compé-
tents, non à des « syndicalistes révolutionnaires trop sou-
vent enclins à penser en petits bourgeois ».) En mettant
l'accent sur la recherche pragmatique d'une voie socialiste,
Korsch se trouvait donc en rupture non seulement avec
l'« orthodoxie » marxiste à la Kautsky, mais encore avec
. la gauche dite plus tard luxembourgiste qui, elle aussi, s'en
tenait, à sa manière, aux idées reçues, et dont le séparait
en outre une vision humanitaro-élitiste plus proche des
options révisionnistes.
C'est sur cette base pourtant que, sans évidemment se
douter de rien, guidé par le seul souci de rigueur pratico-
théorique, il entama un itinéraire paradoxal, au rebours
de presque tous les théoriciens politiques qui partent de
la gauche pour aboutir à la droite, un itinéraire qui, à
chacune de ses étapes, tient de l'autocritique en actes, libre-
ment vécue dans un cadre historique donné, non, il va de
soi, de l'infecte opération imposée par le stalinisme à ses
victimes.

1. Die Tat (ibid.), et Kommentare, p. 4-7. Cet article est le


seul de ses textes de jeunesse auquel K. devait se référer après
la guerre, en 1920 ; cf. K. Korsch, Schriften zur Sozialisierung,
Francfort, 1969 (en abrégé : Schriften), p. 74, note 4.
2. Propos d'Adolf Braun, un dirigeant social-démocrate des
syndicats, cité et commenté avec d'autres par P. von CErtzen,
Betriebsrdte in der Novemberrevolution, Düsseldorf, 1963, p. 33
sqq.
10
2.
Quand la guerre de 1914 éclata, Korsch séjournait tou-
jours à Londres. Soucieux, comme il le rapportait plus
tard à des amis, de « ne pas passer pour un lâche », il
décida de rentrer au pays. On ignorait encore qu'il faut
au moins autant de courage pour accepter, le cas échéant,
de pourrir dans un camp d'internement que pour aller
faire la guerre. Du courage, d'ailleurs, Korsch n'en man-
quait pas : ayant tenu dès août 1914, en Belgique, des
propos antibellicistes, il fut dégradé, et de lieutenant de
réserve se retrouva simple sergent. Versé dans une unité
combattante, deux fois grièvement blessé, il finit la guerre
avec le grade de chef de compagnie. Fin 1918, il participa
à la fondation du conseil d'ouvriers et soldats de Meiningen,
sans toutefois adhérer à une formation politique déter-
minée. Ce ne fut que vers le milieu de 1919 qu'il opta offi-
ciellement pour l'USPD, parti socialiste de gauche qui se
voulait éloigné, et de la collaboration de classe pratiquée
par le PS traditionnel, et du « putschisme a censé carac-
tériser le jeune PC. Il en devint rapidement l'un des prin-
cipaux leaders à l'échelon local.
Une fois démobilisé, Korsch reprit les matériaux qu'il
avait rassemblés, à Londres, sur le droit anglais et en fit un
gros mémoire, lequel lui valut, en octobre 1919, le grade
d'agrégé de la faculté d'Iéna. En même temps, dans une
conjoncture toute nouvelle, il s'attachait, plus concrète-
ment que dans les conditions de sa période fabienne, à
élucider les problèmes théoriques de la « socialisation ».
En Allemagne, pour la première fois depuis 1848, la
situation sociale et politique paraissait vraiment déblo-
quée : les socialistes étaient au pouvoir. A l'initiative (pres-
que toujours) des deux fractions rivales de la social-démo-
cratie, des conseils ouvriers s'étaient mis en place dans
tout le pays. Si les nouveaux organes n'étaient pas sans
pouvoir, parfois, à l'échelon local, leur autorité s'arrêtait
dans tous les cas aux portes des entreprises (excepté
quelques éphémères « socialisations sauvages » de sièges
miniers dans la Ruhr, au printemps de 1919). Le pays ne
souffrait certes pas alors d'une pénurie de projets de
restructuration industrielle. En particulier, une « commis-
11
Introduction
sion de socialisation », instituée par le nouveau gouverne-
ment socialiste bipartite, et composée d'universitaires et
de théoriciens sociaux-démocrates (Hilferding, Kautsky,
Cunow) — les premiers souvent plus « radicaux » que les
seconds' ! — travaillait d'arrache-pied à confectionner des
rapports (sur les charbonnages en premier lieu) qui,
publiés après le « retour à la normale », restèrent sans effet
aucun.
Korsch participa aux travaux de la Commission de socia-
lisation en qualité d'assistant du professeur Robert Wil-
brandt 2. En 1919-1920, dans de multiples écrits', il se
prononça, contrairement à la plupart des experts, pour
une décentralisation très poussée. Selon lui, une fois la
propriété privée des moyens de production éliminée par
une combinaison d'actions politiques et de mesures juri-
diques, il s'agirait de faire coexister, dans un égal respect
des intérêts des consommateurs et des producteurs, cadre
collectivisé et « autonomie industrielle ». De celle-ci, il
donnait en exemple les usines géantes Zeiss d'Iéna (matériel
d'optique, appareils photographiques, etc.). Chez Zeiss, on
pratiquait la participation ouvrière aux bénéfices, tout en
subventionnant des organismes publics (moitié du budget
de l'université), semi-publics (maison de la culture, etc.)
et une foule d'autres activités sociales. « Toute sociali-
sation, écrivait Korsch, qui veut faire la part des intérêts
de la classe productive, la classe ouvrière, doit, ne serait-ce
que pour rendre sa volonté manifeste, être conforme à
l'une des exigences de cette classe : participation ouvrière
à la gestion des entreprises, en tant que gestion de leurs
affaires par les travailleurs eux-mêmes et, au-delà, en tant
que coopération ouvrière à la détermination de la manière
dont les entreprises satisferont les demandes de la collec-

1. Comme le constate Serban Voinea in la Socialisation, Paris,


1950, p. 98. (Cet ouvrage comporte, chose rare en français, un
aperçu de certains des projets en la matière qui foisonnaient
alors en Europe centrale.)
2. K. critiqua par la suite l'attachement de ce sociologue à la
« théorie pure », ignorant les conditions réelles : misère et crise
chronique, etc. ; cf. Kommentare, p. 20-39.
3. On trouvera in Schriften (p. 15-90) les plus importants de
ces textes (dont une brochure du début de 1919: Qu'est-ce que
la socialisation?, a été traduite in Gros Sel (Strasbourg, ronéo,
17, 1971).

12
Un itinéraire marxiste
tivité 1 ». Une extension de ce système à l'ensemble des
industries (y compris les exploitations agricoles), selon
des modalités qu'il s'efforçait d'approfondir, éviterait tous
les risques de bureaucratisation inhérents aux plans des
experts, et permettrait aux masses de s'éduquer.
Tout en déclarant ses sympathies pour le programme
spartakiste de socialisation (à base de conseils), Korsch
prenait directement à partie les anarchistes, apôtres d'« un
retour aux formes de production simples et naturelles du
doux passé 2 », et plus encore les centralistes à la Kautsky
et consorts, fervents de l'étatisation, de la municipalisation
et autres « demi-mesures de partage de la propriété »
n'allant pas au-delà d'un transfert de compétence des mains
des propriétaires privés à celles de fonctionnaires publics '.
En outre, il insistait volontiers sur la nécessité d'« un
contrôle par en bas, par la masse des travailleurs (manuels
et intellectuels) de la gestion des entreprises ou d'une
participation déterminante à ce contrôle* ». Il approuvait
expressément toutefois Lénine déclarant : « La soumission
sans réserves à une volonté unique est absolument indis-
pensable au succès d'un travail organisé sur le modèle de
la grande industrie mécanisée, la soumission de la volonté
de milliers de gens à celle d'une seule personne. » Le
système des assemblées générales d'entreprise permettrait,
selon lui, de concilier le contrôle de la base avec la direction
unipersonnelle « indispensable 5 ».
Chaque mois davantage, comme la majorité de l'USPD,
Korsch se ralliait ainsi aux thèses bolcheviques. Mais il
partait avant tout, quant à lui, d'une critique de « la longue
période de dégénérescence, toujours plus nette après d'im-
perceptibles débuts, de ce qu'il est convenu aujourd'hui
d'appeler l'époque de la He Internationale », et de ses
résultats en matière de conception de la socialisation.
Pour autant, il n'abdiquait nullement sa personnalité.
S'opposant à Kautsky qui prétendait qu'un socialiste « ne

1. Cf. « Sozialisierung und Arbeiterbewegung » (avril 1919),


Kommentare, p. 13-19.
2. Schriften, p. 57.
3. Ibid., p. 21 sqq. (et Gros Sel, p. 8 sqq.).
4. Ibid., p. 53 et 57.
5. Ibid., p. 58-59 (et Lénine, Œuvres, t. 27, p. 279 ; texte daté
d'avril 1918).
13
Introduction
pouvait faire de propositions que pour la société actuelle »,
et sombrerait autrement dans c les chimères et les rêves p,
ne soulignait-il pas que « seule l'imagination créatrice du
révolutionnaire ayant accompli au préalable par la pensée,
en fonction de la situation économique et psychologique
globale, le passage du vieux monde au monde nouveau
permettait d'anticiper l'avenir immédiat ? « Faire avancer
la révolution sociale à l'heure actuelle, précisait-il, exige
que le mouvement des masses prolétariennes, axé en appa-
rence sur des objectifs immédiats (salaires, conditions de
travail, droit social) culmine dans l'organisation en classe
révolutionnaire du prolétariat manuel et intellectuel. Cela
exige en outre que soit développée et clarifiée en toute
conscience la pensée active, axée sur la réalisation finale
du socialisme (...). Du point de vue marxiste, ni la pensée
pure, ni le vouloir idéologique de talentueux "techniciens
sociaux" ne sauraient donner un contenu à l'idée de socia-
lisation ; il faut pour cela cette conjugaison de pensée
théorico-historique, de pensée pratico-critique et enfin de
pensée visant l'application pratique, dont un Marx nous
a fourni dans presque toutes ses oeuvres un modèle resté
inégalé depuis 3. » L'article dont ces lignes sont extraites
parut en novembre 1920. Ce fut aussi le dernier que Korsch
consacra aux questions de la socialisation. Entre-temps,
la conjoncture s'était modifiée du tout au tout : un instant
ébranlées, les structures de l'Etat s'étaient remises en place
dans la réalité sociale, et re-intériorisées dans les esprits.

1.Schriften, p. 72-73. (Un post-stalinien croit bon de commen-


ter ainsi ces dernières lignes : « On se trouve ici, sous une forme
pure, devant la pensée posée en absolu. Cette idée de Korsch
n'a rien à voir avec l'anticipation historique marxienne, mais
reste, en dernière analyse, un fantasme que la réalité engendre
dans l'esprit d'un intellectuel de la société bourgeoise. » [R. Al-
brecht, « Die Kritik von Korsch und Pannekoek an Lenins
Materialismus und Empiriokritizismus », Das Argument, Ber-
lin-Ouest, XIV, 74, sept. 1972, p. 624, note 121).] Cette assertion,
qui ne s'appuie sur aucune démonstration, et qu'infirme la cita-
tion suivante, relève clairement du jugement idéologique. Un
exemple parmi bien d'autres !)
2. Ibid., p. 75-76.
14
3.
Cependant, émeutes et contre-émeutes continuaient
encore de se succéder partout, donnant naissance à une
sorte de contre-pouvoir militaire, celui des s corps francs
prénazis. Le nouveau régime républicain ne trouva d'as-
sises tant soit peu fermes qu'à partir du jour de mars 1920
où les corps francs tentèrent vainement un putsch (dit
putsch de Kapp). Plus tard, avec le recul du temps, Korsch
assignait deux causes très différentes à cet échec. Les
conjurés, disait-il, « ne songeant qu'à l'action militaire
négligèrent de se doter d'une nouvelle organisation poli-
tique et d'une nouvelle idéologie ». Par ailleurs, « à l'appel
de leur gouvernement, les travailleurs allemands, unanimes,
se dressèrent dans une grève générale pour la défense de
la république et de la démocratie. (...) Des rêves utopistes
de novembre 1918, on revenait ainsi aux visées réalistes
de la social-démocratie, qui avaient mûri au cours des
cinquantes années précédentes. Cette fois, les ouvriers se
battirent pour ce qu'ils voulaient vraiment et obtinrent
ce pour quoi ils s'étaient battus 1 D.
La « bataille » en question fut donc la grève générale de
mars 1920, la première de l'histoire à être proclamée par
le gouvernement en place (avec paiement obligatoire des
heures chômées). Ce fut à l'occasion de cet immense mou-
vement pacifique (sauf dans la Ruhr où, se prolongeant, il
prit un caractère insurrectionnel), que le jeune parti com-
muniste (KPD) amorça le tournant qui devait le conduire
de l'action directe, réputée utopiste, à l'action légale, jugée
réaliste. Dès l'origine (janvier 1919), le Parti avait été
déchiré entre deux grandes tendances. L'un de ces cou-
rants, repoussant catégoriquement le mode de représen-
tation de la démocratie bourgeoise (Parlement, munici-
palités) et les organes de dialogue entre les classes (syn-
dicats, comités d'entreprise) préconisait une représentation
et gestion directes sur la base de conseils ouvriers régé-
nérés par une lutte de classe violente. L'autre restait attaché
à la « tactique marxiste orthodoxe », à savoir : l'idée que

1. K. Korsch, « Prelude to Hitler », Living Marxism, V, 2, fin


1940, p. 9.
15
Introduction
la lutte pour les revendications immédiates est nécessaire-
ment grosse d'action révolutionnaire ; il se prononçait donc
pour un syndicalisme et un parlementarisme « intransi-
geants » et régénérés par l'affrontement avec les autres
formations « réformistes «. Tandis que le Parti chancelait
sous les coups d'une répression féroce, une clique diri-
geante appuyée par Moscou, et mettant à profit les condi-
tions de la clandestinité, multipliait les manoeuvres scission-
nistes qui aboutirent au schisme d'avril 1920 1. Le premier
courant, dit du « communisme de conseils » (par opposition
au « communisme de parlement »), fut exclu par le second,
et s'organisa en parti de cadres ouvriers, le KAPD (par
opposition au parti de masse que visaient les éléments
pro-Moscou du KPD(S), fidèles à la tradition radicale-
démocratique).
La gauche de l'USPD, infiniment plus riche que le KPD
en militants, en organes de presse et le reste, mais dépour-
vue de l'aura procurée par l'investiture de Moscou, et de
l'image de marque familière du SPD, inclinait elle aussi
pour les moyens radicaux-démocratiques. Ses dirigeants,
formés aux vieilles méthodes de la social-démocratie, enten-
daient en conserver le « bon côté », à savoir : l'option
syndicale et parlementaire censée servir à la maturation
progressive de l'esprit de classe en même temps qu'à la
conquête de positions de force. Ses militants de base, tout
en partageant cette option, prenaient souvent une part
active aux échauffourées (dans la Ruhr de 1919-1920,
notamment). Korsch « fut à la tête de ceux qui, lors des
affrontements fractionnels au sein de l'USPD d'Iéna, se
prononcèrent pour l'adhésion inconditionnelle à la Ille In-
ternationale 2 », et accueillirent avec enthousiasme la fon-
dation du nouveau parti unifié (VKPD).

1. Un historien (centre gauche), peu favorable pourtant aux


exclus, doit constater « le caractère absolument dictatorial et
bureaucratique » de ces manoeuvres ; cf. O. Flechtheim, Le
Parti communiste allemand sous la république de Weimar (trad.
M. 011ivier), Paris, 1972, p. 88.
2. Cf. M. Buckmiller in Politikon, 39, janv.-fév. 1972, p. 6.
Plus tard, K. exposait que les « masses de l'USPD », en optant
pour l'unification, voulaient avant tout rompre avec la droite.
« Leur expérience historique, disait-il alors (Living Marxism,
V, 4, 1941, p. 27), ne leur permettait pas de soupçonner que
dorénavant, et toujours davantage, tout ce qui concernait l'or-
16
Un itinéraire marxiste
Chargé de cours à la faculté de droit d'Iéna (du semestre
d'été 1920 à la fin de celui de 1923), Korsch multipliait
en outre causeries et séminaires sur Hegel, Marx-Engels
et le marxisme. Les publications se succédèrent bientôt.
Des textes de vulgarisation concernant la théorie générale,
la « quintessence du marxisme » (mars 1922), l'histoire de
son développement (préface de la Critique du programme
de Gotha), divers articles de critique sociale ou idéolo-
gique. Et deux essais relatifs à la « conception matérialiste
de l'histoire » : une polémique contre Karl Kautsky qu'il
allait élargir par la suite, et une introduction à un petit
recueil d'extraits tirés d'auteurs divers, touchant tous ce
thème 1. Korsch y combattait en premier lieu la thèse des
« marxistes. centristes » qui voyaient dans « le déclin du
capitalisme et l'avènement de la société socialiste et com-
muniste » la conséquence d'« une nécessité économique
"s'accomplissant de soi-même", tôt ou tard, avec la fatalité
d'une loi de la nature 2 •. Et, surtout, il faisait du marxisme
une activité essentiellement critique : critique de l'éco-
nomie capitaliste et critique de l'idéologie bourgoise sous
toutes ses formes.
Ce principe, Korsch le mit en oeuvre dans un domaine
où il l'a rarement été : un commentaire du droit social à
l'usage des comités d'entreprise', organismes dont l'insti-
tution venait d'être généralisée par une loi de 1920, après
avoir été inscrite dans la Constitution républicaine de 1919.
Notre auteur y retrace, en juriste et en militant, l'histoire
de la « politique sociale » dans les pays industriels, la
reconnaissance progressive du droit de coalition s'assor-
ganisation et sa politique, le choix des ennemis et des alliés,
les convictions théoriques, le langage et les moeurs, en fait tout
leur comportement, dépendraient d'instructions secrètes, reçues
par les agents souvent suspects de supérieurs inconnus, sans
que la base eût la moindre possibilité d'exercer une influence
ou un contrôle. »
1. K. Korsch, Kernpunkte der materialistischen Geschichts-
aulfassung (abrégé en : Kernpunkte), Berlin, 1922, 56 pages.
L'introduction en question figure dans l'édition française de
Marxisme et Philosophie, p. 135-164.
2. Ibid., p. 164.
3. K. Korsch, Arbeitsrecht fair Betriebsrdte (1922), Francfort,
1968 (3° éd., 1972). (Un extrait de cet ouvrage [p. 54-57] figure
dans l'anthologie d'E. Mandel, Contrôle ouvrier, Conseils ou-
vriers, Autogestion, Paris, 1973, p. 124-127).
17
Introduction
tissant de celle, tout aussi progressive, de droits de parti-
cipation. Et de distinguer trois catégories de « partici-
pation » offertes par la société bourgeoise à l'ouvrier pris
en sa triple qualité de citoyen (par le canal de l'organisation
politique), de détenteur et de vendeur de force de travail
(par celui du syndicat) et, enfin, de membre d'une entre-
prise et du processus de travail social global (par le tru-
chement de la « démocratie industrielle »). Le comité d'en-
treprise pouvait devenir, selon lui, l'agent privilégié de
cette dernière « pendant la phase de transition, dès main-
tenant entamée, de l'organisation bourgeoise à l'organi-
sation ouvrière du travail ». Sur quoi, il reprenait une
notion chère à l'époque aux groupements syndicalistes
révolutionnaires qui cherchaient à déborder les centrales
syndicales traditionnelles, aux mains des sociaux-démo-
crates, la notion de syndicats d'industrie, « modernes »
par opposition aux « archaïques » syndicats de métier. (Le
KPD appuya jusqu'en. 1924 des formations conçues selon
ce schéma'.)
Il va sans dire que Karl Korsch consacrait l'essentiel
de ses analyses à la critique de cette « grande imposture »,
la loi sur les comités d'entreprise, couronnement d'un
long processus historique, et des tendances à la collabo-
ration de classe qu'elle avait pour objet réel d'encourager,
et dont il stigmatisait les représentants idéologiques :
fabiens anglais, syndicalistes américains et, surtout, socia-
listes allemands. Invoquant Lénine au passage, il condam-
nait aussi le « réformisme à l'envers » des exclus de 1920
et leur conviction que l'action syndicale était « superflue,
voire nuisible » à une lutte de classe à outrance 2. Citant
longuement Marx, il soutenait qu'elle restait au contraire
l'un des préalables à la constitution du prolétariat en classe
révolutionnaire. Ainsi tentait-il de surmonter au niveau
théorique une difficulté que le PC ne parvenait pas à
I. Cf. infra, p. 31.
2. Arbeitsrecht für Betriebsrdte, p. 58 et 66-67. Pour une cri-
tique du syndicalisme sous l'angle incriminé, cf. Pannekoek et
les Conseils ouvriers (éd. S. Bncianer), Paris, 1969, p. 176-182.
(Pannekoek avait soutenu un point de vue analogue à celui
de K. — et de l'IC —, mais c'était avant la Première Guerre
mondiale ; cf. ibid., p. 50-98, où la critique du « révisionnisme »
[reprise ensuite par Lénine] est d'ailleurs d'ordre plus sociolo-
gique qu'historique.)
18
Un itinéraire marxiste
surmonter en pratique : alors que l'action syndicale est
indispensable à la croissance d'un parti de masse tradi-
tionnel, les bonzes syndicaux en place barraient systéma-
tiquement la voie des postes dirigeants à leurs rivaux
communistes (dont les chances étaient meilleures aux élec-
tions aux comités d'entreprise). On retrouvera cette ques-
tion plus loin. Et, quoi qu'il en soit, ce texte marque une
étape importante dans l'itinéraire marxiste de Karl Korsch :
il y replaçait en effet la « social-démocratie pratique » dans
le cadre du développement général de la société bourgeoise
et de la politique intégrationniste du capital. C'était du
même coup s'ouvrir une voie de passage à la critique du
« socialisme théorique ».

4.
A première vue, l'ouvrage où il entreprit cette critique
semble traiter de tout autre chose 1. Ne voulait-il pas faire
de Marxisme et Philosophie le premier volet d'un ensemble
plus vaste, intitulé « Recherches historico-logiques sur la
question de la dialectique matérialiste » ? C'est à lui que
Korsch doit avant tout sa notoriété. Pour permettre au lec-
teur de mieux juger le développement ultérieur de l'auteur,
je vais maintenant en donner un résumé conçu en fonction
des textes figurant dans le présent recueil où la dimension
philosophique comme telle brille plutôt par son absence.
Or c'est de philosophie que cet ouvrage a pour projet
de parler, plus précisément, des rapports entre le marxisme
et la philosophie, niés et par les représentants idéologiques
de la bourgeoisie, et par ceux du 'marxisme social-démo-
crate. Selon Korsch, les premiers, souffrant essentiellement
de trois « limitations », veulent ignorer : a) qu'il arrive aux
idées contenues dans une philosophie de survivre dans
d'autres philosophies autant que dans les sciences positives
et dans la pratique sociale ; b) que tel fut le cas notamment

1. K. Korsch, Marxisme et Philosophie (trad. C. Orsoni),


Paris, 1964, p. 187. La première version de ce texte parut en
1923 dans l'Archiv für die Geschichte des Sozialismus und der
Arbeiterbewegung (en abrégé : Grünbergs Archiv); elle corres-
pond aux pages 65-113 de l'édition française, à laquelle renvoient
les chiffres placés entre parenthèses.
19
Introduction
de la philosophie de Hegel, approfondie à l'étranger après
avoir été abandonnée en Allemagne ; c) enfin et surtout,
que seul le développement historique réel de la société
bourgeoise permet de comprendre le développement de la
philosophie au 'axe siècle, non la classique « histoire des
idées » pures (p. 70 sq.).
Avec l'idéalisme allemand, disait Hegel (rappelé par
Korsch), « la révolution est venue s'inscrire et s'articuler
dans la forme de la pensée ». Avec lui, la bourgeoisie par-
vient à une prise de conscience de l'antagonisme des classes,
prise de conscience idéologisée, cependant, et qui ne
pourra, sur ce terrain, être poussée plus loin. Avec Marx,
s'opère le passage de l'expression idéologique du mouve-
ment révolutionnaire bourgeois à l'expression théorique de
son homologue prolétarien, le matérialisme historique se
constituant ainsi par opposition à l'idéalisme classique,
exactement comme le mouvement prolétarien naît en se
posant face à la société bourgeoise (p. 80 sq.).
Issu des conceptions nouvelles qui surgissent à l'époque
de la lutte autonome de la classe nouvelle du prolétariat,
la théorie matérialiste de Marx-Engels procède ainsi, quant
à sa forme, de la philosophie idéaliste allemande, celle de
Hegel avant tout, mais en la « dépassant ». Que faut-il
entendre ici par « dépassement » ? Un acte intellectuel
accompli une fois pour toutes par Marx-Engels, et sur
lequel il n'y aurait plus à revenir, comme le prétendait le
marxisme « vulgaire » de la He Internationale ? Ou bien
un processus très long et difficultueux, comparable à celui
de l'extinction de l'Etat après la révolution prolétarienne ?
Car, justement, il existe entre le rapport que le marxisme
entretient avec la philosophie et son rapport au problème
de l'Etat un parallélisme certain, et qui permet de trancher
l'alternative. Pour Marx et Engels, il s'agit en effet de
combattre l'Etat en général, l'Etat bourgeois, non pas sim-
plement l'une de ses formes historiques. Et de même pour
la philosophie et l'idéologie, qu'il ne s'agit pas seulement
de combattre dans ses formes idéalistes. A l'indifférence
du marxisme vulgaire envers les formes nouvelles de la
conscience bourgeoise — qui empruntent souvent au maté-
rialisme — correspond une égale indifférence envers la
question de l'Etat. En vérité, ce marxisme-là ne s'est guère
intéressé aux problèmes théoriques de la révolution sociale,
20
Un itinéraire marxiste
lesquels ne se posaient pas en pratique pendant toute sa
période d'essor.
Pis encore, alors que la théorie de Marx-Engels « perçoit
et conçoit le développement social comme une totalité
vivante » et le rattache à la pratique de la lutte des classes,
les idéologues marxistes de la II° Internationale, et c'est
en cela qu'ils sont des idéologues, ne voient dans le maté-
rialisme historique qu'une somme de disciplines particu-
lières qui viseraient toutes une objectivité exempte de
jugements de valeur — chose impensable dans le domaine
social tant qu'il existe une société de classes. Bref, on se
trouve devant une conversion de « la théorie globale et
unitaire de la révolution sociale en une critique scientifique
de l'économie et de l'Etat bourgeois, de la pédagogie bour-
geoise, de l'art, de la science et de tout le reste de la culture
bourgeoise, critique qui, loin d'induire forcément, en con-
formité avec sa nature, une pratique révolutionnaire, peut
aussi bien aboutir, et aboutit en fait la plupart du temps,
à toutes sortes de visées réformistes, lesquelles restent fon-
damentalement sur le terrain de la société bourgeoise et
de son Etat » (p. 98).
Non content de restituer ainsi à la théorie marxienne
son caractère de totalité insécable dans le principe, Korsch
montrait par opposition, dans l'« orthodoxie » marxiste, le
produit figé de « la longue période pendant laquelle le
marxisme se propageait lentement sans avoir aucune tâche
particulière à remplir dans la pratique » (p. 100). Il n'hési-
tait pas à analyser dans la même optique l'itinéraire de
Marx-Engels, passant du « communisme directement révo-
lutionnaire », qu'ils avaient professé jusqu'à la mi-xix° siè-
cle, à une théorie dont les divers éléments se disjoignaient
un tant soit peu davantage, mais à laquelle la critique de
l'économie politique donnait un surcroît de précision et
de cohérence. Qui plus est, sur tous les points essentiels,
leur théorie était grosso modo demeurée invariante. Et
maintenant, ajoutait Korsch, la « grande entreprise de res-
tauration du marxisme », amorcée par Lénine (et par Rosa
Luxemburg), allait de pair avec « le mouvement historique
réel » : hier stagnant, celui-ci ne connaissait-il pas aujour-
d'hui un nouvel et prodigieux essor ?
Jusqu'alors les marxistes qui voulaient aller au-delà de
la réforme sociale — à commencer par Marx-Engels eux-
21
Introduction

mêmes — avaient attribué toujours plus nettement l'émer-


gence de tendances conciliatrices au sein du mouvement
ouvrier organisé aux influences, conjuguées ou non, de la
prospérité capitaliste, des « intellectuels », de l'« aristo-
cratie ouvrière », de la bureaucratie de parti enfin. Sans
rejeter expressément ces interprétations « sociologiques »,
Korsch proposait une interprétation rigoureusement histo-
rique du phénomène global, fondée sur un découpage sché-
matique du « mouvement historique réel » en phases révo-
lutionnaires et en phases non révolutionnaires. Certes,
Edouard Bernstein avait déjà reconnu deux phases dans
l'itinéraire théorique de Marx-Engels, à savoir : « l'étroite
connexion originaire du marxisme et du blanquisme, puis
sa dissolution ». Il établissait ainsi une coupure radicale
entre deux phases — la première axée sur la dictature et
la violence, la seconde, « autocritique », axée sur l'évolution
économique et la réforme politique progressive — n'ayant
d'autre constante que l'attachement à la « métaphysique »
méthode de Hegel 1. De même, cependant, que la perspec-
tive bernsteinienne d'« évolution » (notion que Korsch a
toujours soigneusement distinguée de la notion de « déve-
loppement ») s'était trouvée infirmée en pratique par les
crises économiques du début du siècle et la guerre mon-
diale, de même, la reconstruction de l'itinéraire de Marx-
Engels, que proposait Marxisme et Philosophie, réfutait
au niveau théorique la thèse bernsteinienne de la cou-
pure qualitative : loin de poser la doctrine marxienne
d'après 1850 en forme plus « évoluée » et définitive, en
négation catégorique de la doctrine marxienne d'avant
1850, il n'y voyait que deux états d'une seule et même
doctrine dont il rattachait le « développement » aux luttes
de classes concrètes, selon qu'elles s'exacerbaient ou s'apla-
nissaient, selon, aussi, les classes qu'elles concernaient.
En outre, suivant le « marxisme vulgaire » propre à la
seule II° Internationale — du moins Korsch le pensait-il
en 1923 —, les représentations idéologiques n'ont nulle part
un objet réel. Tout se passe, disait notre auteur, comme si
aux yeux de ce marxisme-là, il existait une gradation des-
1. Cf. E. Bernstein, Socialisme théorique et Social-démocratie
pratique, Paris, 1912, p. 47-63 (et notamment : « Ce que Marx et
Engels ont produit de grand, ils l'ont produit non pas grâce à
la dialectique hégélienne, mais malgré elle » ; loc. cit., p. 63).

22
Un itinéraire marxiste
tendante : « La réalité de l'économie, seule à être effective
et non idéologique ; la réalité du droit et de l'Etat, déjà
bien moins effective et même idéologique jusqu'à un certain
point ; enfin, l'idéologie pure, parfaitement irréelle et sans
raison d'être (l'absurdité pure"). » (p. 117.) Or, contrai-
rement au réalisme naïf et au positivisme bourgeois, autant
qu'au socialisme vulgaire, qui « séparent abruptement la
conscience d'avec son objet », la dialectique matérialiste
de Marx, « comme toute autre dialectique », se caractérise
par une « coïncidence de la conscience et du réel ». Il y a
relation directe entre les rapports de production et « les
formes sous lesquelles ils se reflètent dans la conscience
(bourgeoise) préscientifique aussi bien que scientifique (...).
Sans cette coïncidence, jamais la critique de l'économie
politique n'aurait pu devenir une théorie de la révolution
sociale » (p. 122 sqq.). La « structure spirituelle » de l'ordre
établi — les conceptions bourgeoises de l'économie, du
droit, de la politique et autres représentations idéologiques
posées en autant d'essences autonomes, l'art, la religion
et la philosophie — et la « structure économique » qui lui
est sous-jacente, forment une entité insécable. D'où la
nécessité de doubler l'action révolutionnaire pratique d'un
constant effort intellectuel visant non la constitution d'un
système des sciences qui serait tout vérité et objectivité
là où le système bourgeois serait tout chimère et caprice,
mais la critique de cette totalité, la société et les sciences
parcellaires bourgeoises.
Marxisme et Philosophie devait faire date à l'égal d'His-
toire et Conscience de classe (1923) de Georg Lukacs. Les
deux ouvrages avaient notamment en commun de mettre
l'accent tant sur le facteur de la conscience dans la vie
sociale, et donc dans la lutte des classes, que sur l'apport
de Hegel via Marx à une conception critique de l'idéologie
et sur une opposition résolue au fatalisme. historique. En
revanche, tandis que Lukacs plaçait la critique de la « réifi-
cation » au centre de son travail théorique, Korsch accor-
dait le même rôle central à la « critique matérialiste de
l'histoire », appliquée en premier lieu à l'histoire du maté-
rialisme historique lui-même 1. En outre, le premier faisait
1. Sur cet aspect de la différence de Lukacs et de K., cf. ce
que dit Giuseppe Vacca in Rinascita, 23.1969, et Lukacs o
Korsch?, Bari, 1969 (en particulier p. 18-25).
23
Introduction
du Parti (léniniste) la médiation indispensable à l'acte de
prise de conscience révolutionnaire d'un prolétariat englué
dans la « réification », alors que le second cherchait à
réactualiser le contenu critique et activiste du « marxisme
révolutionnaire » sans philosopher sur la forme « parti »
(ni la mettre en cause).
Korsch s'est plu à souligner plus tard (1930) la concor-
dance des critiques dirigées contre son livre au nom des
deux grands corps du marxisme institutionnalisé (p. 19 sq.).
En effet, « hérétique communiste », pour les uns, en raison
de son message activiste 1, il était « hérétique révision-
niste 2 », pour les autres, en raison de sa « déviation de la
ligne du marxisme orthodoxe en philosophie » (p. 46,
note 19). Toutefois, ses contributions théoriques — si
contestées qu'elles fussent dans l'IC comme dans le KPD -
et ses activités à l'échelon local lui valurent de l'avance-
ment au sein du jeune Parti, où ne régnait pas une pléthore
de cadres capables.

5.
L'« action de mars » (1921), tentative parrainée par Mos-
cou (et dirigée sur place par les activistes du KAPD) de
fomenter une insurrection en Allemagne centrale, fut la
1. Voir ce qu'écrivait Kautsky (in Die Gesellschaf t, 1924, 3,
p. 306) : « Selon Korsch, le marxisme n'est rien d'autre qu'une
théorie de la révolution sociale. Or l'une des caractéristiques les
plus affirmées du marxisme, c'est que la révolution sociale n'est
possible que dans des conditions déterminées, donc dans des
pays et à des moments déterminés. La secte communiste à
laquelle appartient Korsch, a complètement oublié cela. Pour
elle, la révolution sociale est possible partout et toujours, dans
n'importe quelles conditions. » Même accusation en 1972, sous
la plume du post-stalinien R. Albrecht (art. cité, p. 621 et 625
et en note) : la « composante volontaro-activiste » de la pensée
de K. aurait abouti à une « rupture totale avec les possibilités
pratiques réelles de la lutte des classes ».
2. Parlant de Lukacs-Korsch, auxquels il adjoignait arbitrai-
rement l'économiste italien Graziadei, Zinoviev déclarait au
V» congrès de PIC : « Nous ne tolérerons pas dans notre Inter-
nationale communiste ce révisionnisme théorique », sans expli-
quer d'ailleurs en quoi il consistait, si ce n'est — ô démagogie !
— qu'il était le fait de « professeurs » ( la Correspondance inter-
nationale, IV, 43, 10.7.1924, p. 440).
24
Un itinéraire marxiste
dernière du genre. Mais en 1923 l'inflation prit des pro-
portions inouïes, frappant ainsi d'inanité les revendications
salariales et catégorielles. Au début de l'année, l'impéria-
lisme français avait placé la Rhénanie sous sa botte, ce qui
déclencha une vague de résistance passive dans la région,
et de nationalisme dans tout le pays. Le mouvement hitlé-
rien se renforçait et se montrait de plus en plus arrogant
et brutal ; les échauffourées se multipliaient. Sur ordre de
Moscou, les dirigeants (droitiers) du KPD se mirent à
préparer un soulèvement armé. Etudiés avec la manie
bureaucratique du détail, ces plans firent fiasco... faute de
combattants 1. En attendant, l'officier de réserve Korsch,
flanqué d'un conseiller militaire russe, dirigeait l'entraîne-
ment des « centuries prolétariennes » dans les campagnes
de Thuringe.
D'un côté, agitation sociale ; de l'autre, durcissement des
forces de droite. Menacé d'être mis en minorité à la diète
régionale (Landtag), le chef du gouvernement de Saxe, le
socialiste de gauche Zeigner, confia le 10 octobre 1923
trois portefeuilles à des dirigeants communistes. Six jours
après, Frôlich, son homologue de Thuringe l'imita et
Korsch devint ministre de la Justice. Tandis que la presse
allemande (et mondiale) jouait l'affolement, Moscou pavoi-
sait. Pas pour longtemps. En effet, Berlin chargea l'armée
(Reichswehr) de rétablir un ordre qui n'avait pas cessé de
régner (mise à part une symptomatique recrudescence des
vols de pommes de terre), en occupant les deux Etats
« rouges » et en destituant leurs gouvernements respectifs.
Ce qui fut fait, sans coup férir, en Saxe, au début de la
dernière décade d'octobre, en Thuringe, entre le 5 et le
13 novembre. Quelque modéré que fût leur programme
immédiat 2 , les ministres communistes n'avaient pu lui

1. Sur tout cela, cf. les sommes événementielles de P. Broué,


La Révolution en Allemagne (1917-1923), Paris, 1971 ; H. Weber,
Die Wandlung des deutschen Kommunismus (abrégé en : We-
ber), Francfort, 1969, t. I ; et Flechtheim, op. cit.
2. En Thuringe : lutte contre la vie chère, réouverture des
entreprises fermées, distribution de terres laissées en friche,
épuration de l'armée et de la police, dissolution des bandes
fascistes, libération des détenus politiques, etc. ; cf. E. Wôrfel
in Wissenschaftliche Zeitschrift der F. Schiller-Universiait
(Iéna), 1968, 4, p. 431-432. Dans un autre article (ibid., 1971, 2,
p. 249-268), le même universitaire de RDA reproche « en particu-
25
Introduction
donner que les plus dérisoires applications'. Pour des
raisons objectives (état de siège, isolement du Parti) et
subjectives (fétichisme de la légalité, crainte de l'« aven-
turisme »), tout se passa comme s'ils avaient voulu montrer
qu'ils étaient capables eux aussi de justifier le fameux
adage selon lequel un socialiste ministre n'est pas forcé-
ment un ministre socialiste. Et la « grande première mon-
diale » d'un gouvernement de front unique, qu'on disait
déjà « historique », finit par devenir un sujet de plaisanterie
dans les hautes sphères de l'IC.
Après la révolution imaginaire, quoique planifiée, d'octo-
bre 1923, suivie de la contre-révolution (encore) imaginaire
de Hitler en novembre suivant, une manière d'équilibre
politique s'établit en Allemagne. La machine industrielle
redémarrait progressivement, tandis qu'après les élections
à la diète d'Empire (Reichstag) de mai, puis de décem-
bre 1924, une ère de gouvernement parlementaire s'ouvrait.

Quelques mots maintenant sur la situation personnelle


de Korsch pendant toute cette période. Il venait d'être
coopté (septembre 1923) professeur titulaire de droit civil
et de droit social quand il entra au ministère. Sur ce, le
rectorat d'Iéna s'empressa de le démettre, sous prétexte
qu'il touchait par ailleurs des émoluments de l'Etat. Au
début de mai 1924, Korsch fit néanmoins connaître son
intention d'ouvrir son cours, mais la bureaucratie acadé-
mique, soutenue par le nouveau gouvernement régional de
droite, le lui interdit 2, sous prétexte qu'en devenant minis-
tre il avait perdu tout droit à sa chaire. Korsch engagea

lier au Pr. Dr Korsch » de s'être gardé de « critiquer publique-


ment ses collègues » socialistes (p. 260). En revanche, un ancien
député de la droite modérée au Landtag de Thuringe présente
K. comme un boutefeu, se déclarant en public l' « ennemi juré »
de la Reichswehr, etc. (cf. G. Witzmann, Thuringen von 1918-
1933, Meisenheim am Glan, 1958, p. 88-107, en particulier p. 97).
1. Distribution aux chômeurs de carpes provenant des étangs
domaniaux, en Saxe (Flechtheim, op. cit., p. 124) ; ouverture
d'une campagne de dératisation rurale, en Thuringe (cf. R. Fis-
cher, Stalin and German Communism, Cambridge, Mass., 1948,
p. 304-339, en particulier p. 333).
2. A l'issue d'une manifestation de rue, K. se rendit à l'uni-
versité populaire d'Iéna, où il prononça sa leçon inaugurale
(publiée in Kritische Justiz, I, 2, avril-juin 1972, p. 142-149).
26
[In itinéraire marxiste
donc une procédure. Débouté, il interjeta appel et finale-
ment, aux termes d'une transaction intervenue en août 1925,
sous l'autorité de la Cour suprême régionale, l'université
d'Iéna lui reconnut la qualité de professeur (avec traite-
ment), Korsch déclarant en échange renoncer « provisoi-
rement » à tenir ses cours 1. Sa femme, de son côté, ensei-
gnait dans des écoles expérimentales. Installé à Berlin
désormais, le couple (et ses deux fillettes) jouissait du
niveau de vie courant chez les intellectuels de l'époque de
Weimar.
Dans le KPD, le fiasco entraîna un changement des
équipes dirigeantes. Pendant toute la période de tensions
sociales aiguës, le Parti avait eu paradoxalement à sa tête
des directions de droite ; cette période terminée, il se
trouvait muni d'une direction de gauche. A l'intérieur de
cette formation jeune, les promotions étaient d'autant plus
rapides que le jeu complexe des luttes et des alliances
fractionnelles (au sein du KPD comme de l'IC) s'y prêtait.
Elu et réélu au Landtag de Thuringe en février et juillet
1924, puis au Reichstag en novembre suivant (d'où l'ins-
tallation à Berlin), Korsch fut nommé rédacteur en chef
de l'organe théorique du KPD, Die Internationale, à la
place du droitier Talheimer. Bien entendu, son nom appa-
raissait fréquemment au sommaire de la presse thurin-
gienne du Parti. Il multipliait alors les études théoriques,
passant des questions d'actualité politique et de la vulga-
risation scientifique aux controverses économiques abs-
traites, réfutant les critiques bourgeois du marxisme ou
encore commémorant la fondation de la In' Internationale.
C'est de ce moment que datent ses déclarations de fidé-
lité « orthodoxe » les plus vives au léninisme, désireux qu'il
était de le défendre contre « la marée montante du révi-
sionnisme communiste ». Celui de Talheimer, notamment,
à qui il reprochait de prétendre que, pour Lénine, l'Etat
des soviets était non point la « forme politique enfin trouvée
de la dictature du prolétariat », selon la formule de

1. En 1933, cet accord fut cassé par le gouvernement nazi et


K. frappé d'une interdiction d'enseigner. Comme les membres
de la fonction publique dans le même cas, il fut réintégré à la
fin de la guerre, avec droit à la retraite, et perçut l'intégralité
du traitement qui lui était dû pour la période pendant laquelle
il avait été ainsi suspendu.
27
Introduction
Marx 1, mais seulement un Etat de « type nouveau ». Voilà,
soutenait Korsch, qui permettait de placer indûment sous
une même rubrique la forme spécifique de la dictature
soviétiste et cet autre type de « gouvernement ouvrier »
dont la Saxe venait d'offrir un si malencontreux exemple.
A quoi il opposait « la vraie méthode du léninisme révo-
lutionnaire, la méthode du marxisme révolutionnaire res-
tauré et parachevé par Lénine n, laquelle, notait-il avec une
apparente inconséquence', consiste non dans « la tactique
réformiste du front unique n, mais dans « l'agitation et la
mobilisation de masse 3 n. Et quelques mois plus tard,
après avoir fait un vibrant éloge de la qualité marxiste
des dernières publications de Joseph Staline, il proclamait
— toujours à l'encontre de Talheimer — que « la mise en
pratique du "léninisme" de version stalinienne dans les
partis communistes "bolchevisés" vouerait à l'échec toutes
ces tentatives (de défigurer le marxisme)* n. Comme on
comprend que par la suite Korsch se soit montré si attentif,
avec raison d'ailleurs, au facteur de la passion fraction-
nelle dans les conduites pratico-théoriques de Marx-Engels
et de Lénine !

1. Pour une discussion de cette formule, cf. les deux études


sur la « commune révolutionnaire n, traduites ci-dessous, chap.
II et IV.
2. Au congrès de Leipzig (janvier 1923) du KPD, Talheimer
avait défendu la tactique unitaire, rappelait Korsch, qui pour-
tant, à ce même congrès, avait déclaré « dialectique » la ligne
de droite et réservé ses attaques à la gauche et à sa thèse du PC
comme unique force dirigeante. Mais il disait voir dans le mot
d'ordre de « gouvernement ouvrier n PS-PC un simple instru-
ment de propagande, alors que la droite faisait du cabinet de
coalition un instrument pour la conquête de positions de force.
Témoin le droitier Beittcher, ministre des Finances de Saxe,
qui assurait à la Pravda (24.10.1924) : « La lutte du prolétariat
pour le pouvoir sera facilitée par la formation du gouvernement
ouvrier, mais celui-ci sera hors d'état de réaliser une politique
ouvrière tant que le rapport des forces de classes ne se sera pas
modifié. » Un processus de décantation transformait ainsi les
subtiles divergences théoriques d'hier en antagonismes prati-
ques (cf. aussi infra, p. 122 sqq.).
3. Cf. Die Internationale, juin 1924 ; réimp. in K. Korsch, Die
materialistische Geschichtsauffassung und andere Schriften,
Francfort, 1971 (en abrégé : MGA), p. 142-146.
4. Ibid., nov. 1924 et MGA, p. 156; cf. aussi infra, p. 251.
28
6.

Quand nous rêvons que nous rêvons,


c'est que le réveil est tout pro-
che. NOVALIS

1925 et 1926 furent pour le KPD les grandes années du


front unique avec la social-démocratie (élections munici-
pales, référendum de juin 1926, etc.), tandis que Moscou
pratiquait depuis longtemps quelque chose d'approchant
avec Berlin. La reprise économique s'assortissait d'un état
de paix sociale plus propice à la « bolchevisation » du PC -
au sens réel de mise au pas, non au sens officiel de « con-
quête des masses » — que les phases de tension précédentes
où la base conservait une marge d'initiative propre. La
bolchevisation venait aussi se greffer sur les luttes de
fractions qui battaient alors leur plein dans toute l'In-
ternationale, en liaison avec les déchirements du parti
russe.
Entrer dans le détail de l'évolution des rapports de forces
fractionnelles, des actes publics et des tractations secrètes,
des thèses circonstancielles et des théories fondamentales,
ne présente plus d'intérêt que pour le spécialiste. Je laisse-
rai donc de côté le processus par lequel tous les leaders
communistes plus ou moins hostiles à l'emprise directe
de Moscou, qu'incarnait le « centrisme » pro-Staline, se
virent d'abord « isolés de la base » par le biais de desti-
tutions, mutations, « campagnes d'explications », etc., puis
exclus par petits lots, emmenant avec eux des milliers de
militants promis à croupir plus ou moins longtemps dans
des sectes égocentriques appelées à se désagréger dans le
vide des périodes d'harmonie sociale et, en attendant, cons-
tituées à l'image du Parti originaire et tout aussi impuis-
santes que lui — concernant en tout cas l'action dite révo-
lutionnaire. La fonction réelle du parti politique ouvrier
des pays de démocratie bourgeoise ne consiste-t-elle pas
à garantir sur le plan institutionnel les avantages acquis
par les travailleurs à l'issue de luttes syndicales ou non,
et à veiller à l'aménagement de la condition ouvrière dans
le cadre de la production capitaliste ? Et, sur ce plan-là,
les groupuscules de tous genres ne pèsent pas lourd.
29
Introduction
Selon ses propres dires, Korsch opta à partir de mai 1925
pour une activité fractionnelle avouée, en fonction d'une
« réaction de classe » à la tactique du « bloc populaire »,
sans prendre — soulignait-il — « la voie détournée de la
"question russe" 1 ». Il s'agissait encore d'une opposition
intérieure mais qui, allant s'affirmant et rencontrant de
vifs échos à la base du Parti, aboutit à la constitution d'une•
tendance organisée. Celle-ci entreprit (fin mars 1926) la
publication d'une « feuille de discussion » : KommunLs-
tische Politik, titre qui devait servir ensuite à dénommer
le « groupe Korsch » dont les membres furent exclus indi-
viduellement ou collectivement pendant tout le second
semestre de 1926 2 .
Le chef d'accusation ? Déviation « ultra-gauche ». Par ce
terme, disait Boukharine par exemple, il fallait entendre
« l'incompréhension du problème de la conquête des
masses et des objectifs tactiques, c'est-à-dire du front
unique et de l'action énergique dans les syndicats 3 ». Cette
dernière devait se pratiquer non seulement « à la base »,
mais aussi « au sommet » avec pour but déclaré « la

1. Cf. la lettre au Réveil communiste (début 1928) dont des


extraits figurent ci-dessous, p. 123 sqq. (En fait, K. avait été
limogé de Die Internationale dès le mois de mars [sur les pres-
santes instances de Zinoviev], ce qui semble indiquer qu'en
haut lieu on le tenait déjà pour irrécupérable.)
2. Refusant d'obéir à une injonction de remettre leur mandat
parlementaire à la disposition du Parti, les députés Korsch et
Schwartz furent exclus le 2 mai 1926. Ernst Schwartz et le
groupe de la « gauche intransigeante » se réclamaient du prin-
cipe des conseils et repoussaient en conséquence l'action parle-
mentaire et syndicale. Pour la petite histoire fractionnelle, cf.,
outre l'ouvrage de référence de Hermann Weber, t. I et II,
l'article de Siegfried Balme (1961), traduit in Etudes de marxo-
logie, 1973.
• 3. N. Boukharine, discours au 6° plénum du CEE de 11C,
la Correspondance internationale, VI, 35, 17.3.1926, p. 330. Et
Manuilsky précisait peu de temps après : « Les partis commu-
nistes entrent dans une phase nouvelle de forte pénétration des
masses. Or c'est à ce moment que s'en séparent les groupes
sectaires de droite et d'ultra-gauche quijugent la nouvelle
phase avec le même critère que la phase précédente » (ibid., 43,
26.4.1926). C'était là faire d'un courant sans cesse réapparais-
sant au sein des PC des années de révolution et de post-révo-
lution, un simple produit de circonstances particulières et -
il va de soi — un caprice d'intellectuels.
30
Un itinéraire marxiste
conquête de l'appareil syndical ». Il fut ordonné, à cette
fin, aux petits syndicats autonomes d'obédience commu-
niste (dont la naissance avait souvent été consécutive à
une grève sauvage) de fusionner avec la centrale tradi-
tionnelle, l'ADGB prosocialiste. Cinq de ces « associations
d'industrie » (IV) regimbèrent et formèrent un cartel (qui
disait réunir quelque 30 000 membres), dont les leaders
furent expulsés du KPD dès septembre 1924. Le groupe
Kommunistische Politik se tourna vers ce cartel syndi-
caliste révolutionnaire, tandis que les deux autres groupes
ultra-gauches, exclus en même temps que lui, fusion-
naient, après un temps de vie indépendante, qui avec l'une,
qui avec l'autre, des organisations qui subsistaient du
KAPD.
Entendant « restaurer le marxisme dans la question
syndicale », l'oppositionnel Korsch faisait ressortir la néces-
sité de lier lutte économique et lutte politique, action
syndicale et action parlementaire, conçues non comme des
fins en soi, dans le but pur et simple d'améliorer la condi-
tion immédiate des ouvriers, mais comme des instruments
servant à constituer « le prolétariat en classe ». Toutefois,
il ne s'agissait pas de « se restreindre au cadre des organi-
sations syndicales actuelles », mais au contraire de « le
faire éclater », en oeuvrant à la formation tant de « comités
d'inorganisés » que d'un « mouvement autonome de comités
d'entreprise et de délégués d'atelier », et au « rassemble-
ment de tous les sans-travail dans des conseils de chô-
meurs 1 ». Quant à l'idée de conquérir les syndicats du
dedans, c'était une « utopie révolutionnaire, aux effets pra-
tiques réactionnaires 2 ». Utopie, voilà comment Lozovski,
le grand maître de l'Internationale syndicale communiste,
définissait un an plus tard ce « cours nouveau » dont il
s'était institué l'ardent zélateur 3 et qui, censé pousser les
ouvriers socialistes dans les bras du Parti, ne changea rien
à la stagnation de ses effectifs. Mais, de son côté, le cartel

1. Kommunistische Politik (en abrégé : Kompol), II, 8, 1.5.


1927 (réimp. in Reihe Gewerkschaft, t. II, Berlin, 1972, p. 53-64).
2. Kompol, II, 6, 18.3.1927.
3. « Il serait utopique de se figurer qu'on peut conquérir l'ap-
pareil des syndicats à l'aide de méthodes syndicales normales » ;
cité par S. Schwartz, Rote Gewerkschaftsinternationale (in
Reihe Gewerkschaft, op. cit., p. 28-29).
31
Introduction

des IV se trouvait en voie de désagrégation irrémédiable,


tant il est vrai qu'une organisation de type syndical margi-
nale et isolée, sans capacité contractuelle ', ne pouvait dès
cette époque survivre réellement et longtemps à la conjonc-
ture qui l'avait fait naître.

Il est naturel qu'une tendance s'organise à l'intérieur


d'un PC (non « bolchevisé ») avant tout en opposition à la
ligne suivie par ce parti lui-même. Ainsi de Kommunis-
tische Politik. Mais la ligne du KPD était en fait dictée
par les dirigeants russes de l'IC. Sans les exprimer publi-
quement, au contraire 2 , Korsch nourrissait depuis quelque
temps des doutes sur la nature du régime soviétique et de
PIC 3. Il attendit cependant septembre 1925 pour poser,
à l'intérieur du Parti, « la question de la véritable position
sociale du prolétariat des villes et des campagnes dans
la nouvelle économie russe, et la question de la politique
étrangère du nouvel Etat russe (...), la question du contraste

1. K. publia dans Kampffront, organe berlinois de l'IV Metall,


une série de cinq articles (repris en brochure : Um die Tarifa-
higkeit, Berlin, 1928, 56 pages) pour démontrer que le refus, par
les tribunaux du travail, de reconnaître la capacité contrac-
tuelle (représentativité) aux divers cartels syndicalistes révolu-
tionnaires était sans fondements juridiques et dicté uniquement
par des considérations politiques.
2. Cf. l'article qu'il publia à son retour de Moscou : « La Rus-
sie des soviets, rempart de la révolution mondiale » dans la
Neue Zeitung d'Iéna (11.8.1924) ; cité par M. Buckmiller, art.
cité, p. 7.
3. Témoin les contacts qu'il noua au V» Congrès de l'IC (juin
1924) et maintint par la suite tant avec les Russes Sapronov, de
la fraction du « Centralisme démocratique », et Chliapnikov, de
« Opposition ouvrière », qu'avec l'Italien Bordiga, leader de la
fraction « abstentionniste » du PCI (qui, au milieu des années
trente, qualifiait encore de « centriste », sans plus, le régime
stalinien). En octobre 1926, ce dernier déclina l'offre que lui
faisait Korsch, de rédiger une « déclaration internationale com-
mune », celle-ci ne pouvant avoir, selon lui, qu'un caractère
d'opportunité, alors que l'objectif était d' « édifier une ligne de
gauche vraiment générale » (A. Bordiga, in Prometeo [Bruxel-
les], I, 7, 1.10.1928). Sur les divergences de principe entre les
deux hommes (et aussi Gramsci), cf. l'étude de G.E. Rusconi
in Politikon, 38, oct.-nov. 1971, p. 20-26.
32
Un itinéraire marxiste
entre une véritable politique extérieure prolétarienne et
l'impérialisme rouge" 1 ».
Dans l'Internationale, le scandale fut énorme. Staline,
stigmatisant le « philosophe petit-bourgeois » laissa à
Manuilsky, son exécuteur des basses oeuvres idéologiques,
le soin, pour réfuter le groupe Korsch, « agence de la
social-démocratie destinée à désagréger le mouvement com-
muniste », et ses « idées social-démocrates de mauvais
aloi enrobées de phraséologie révolutionnaire (...) qui mè-
nent au social-fascisme », d'exposer les thèses officielles
sur l'édification du socialisme en URSS 2 . Or c'est elles
que Korsch mettait précisément en cause quand il repro-
chait à l'opposition russe (Trotsky-Zinoviev) de ne pas
soulever « la question du caractère de classe de l'Etat
russe », de n'envisager que des « améliorations adminis-
tratives » de la condition ouvrière, « réalisées dans le cadre
(...) des rapports de production actuels », bref, de « vouloir
conserver les "bons côtés" sans les "mauvais" ». Staline,
ajoutait-il, « est plus conséquent à cet égard qui, admettant
la nécessité du capitalisme d'Etat, en accepte les "mauvais
côtés" 3 ». Par ailleurs, Korsch réprouvait cependant « le
primitivisme du KAPD qui consiste à dire que les Zinoviev
et les Trotsky ne valent pas mieux que Staline* ». Selon
1. Intervention à la conférence du KPD-région de Hesse (6.9.
1925) ; cf. la lettre déjà citée au Réveil communiste. K. n'hésita
pas à développer cette thèse à la tribune du Reichstag, lors du
débat sur la ratification de l'accord germano-soviétique (10.6.
1926).
2. Staline in l'Internationale communiste, 10 avril 1926, p. 371,
et Manuilsky, ibid., 11 mai 1926, p. 392 sqq.
3. Kompol, I, 6, 1.5.1926. A quoi Trotsky répondait (à la ma-
nière de Manuilsky) : « Korsch joue un rôle semblable à celui
des socialistes de gauche qui empêchent les ouvriers qui suivent
encore la social-démocratie de rompre définitivement avec les
agents de la bourgeoisie dans le mouvement ouvrier » ; cf.
les Bolcheviks contre Staline (1927), Paris, 1957, p. 136-137 et,
sur le même thème, Contre le courant, III, 22, 8.1.1928, p. 9, et
Ecrits (1929), t. I, Paris, 1955, p. 221 et 264. En 1971, son disciple
l'universitaire Pierre Broué se montre aussi catégorique que
frivole quand il écrit, avec la même volonté de dénigrement :
« l'universitaire Karl Korsch, produit typique de l'USPD » (cf.
P. Broué, op. cit., p. 433).
4. « Dix ans de lutte de classes dans la Russie des soviets »,
le Réveil communiste (dissidence bordiguiste), 1, nov. 1927, et
résumé (d'après Kompol, II, 17-18, oct. 1927) in Bulletin commu-
niste, 22-23, oct.-nov. 1927, p. 366-367.
33
Introduction
lui, « un examen critique et matérialiste » révélait l'exis-
tence d'un lien entre les antagonismes de fraction et « les
luttes de nouvelles classes ayant des aspects différents ».
Ainsi du Trotsky de 1920, cherchant à juguler les luttes
prolétariennes en Russie « au nom de la raison d'Etat »,
et du « Lénine antitrotskyste du débat sur la question
syndicale ». Ainsi de tous ceux qui, « face à la raison d'Etat
du nouveau régime soviétique, représentent d'une manière
ou d'une autre, avec une conscience plus ou moins claire,
souvent initialement fausse et même aujourd'hui inconsé-
quente au dernier degré, les besoins et les intérêts immé-
diats de la classe ouvrière, jaillissant du développement
matériel' ».
Toutes les révolutions du passé, ajoutait-il, reprenant le
schéma de la « révolution permanente 2 », ont connu deux
phases : d'abord celle de l'alliance des classes visant à
renverser l'ancien pouvoir, puis, ce renversement accompli,
« une seconde bataille où le prolétariat ordinairement
succombe. Mais c'est à travers ces défaites du prolétariat
que la république qui s'en dégage rompt avec les illusions
sociales et les concessions au socialisme qu'elle portait en
elle, et que la république bourgeoise s'institue officielle-
ment, en même temps que la classe ouvrière s'affranchit
de ses illusions sur le caractère de cette république et se
pose face à son futur adversaire : la classe bourgeoise ».
Or ce schéma, faisait-il observer, était inapplicable au
cours suivi par la révolution russe, « longue chaîne de
défaites prolétariennes » dont la première en date avait
été la conclusion du traité de Brest-Litovsk (point sur
lequel Korsch rejoignait Rosa Luxemburg). En fait, il y
avait eu en Russie développement simultané d'une « révo-
lution prolétarienne » et d'une « contre-révolution bour-
geoise » « Toute la période historique qui fait suite à
l'Octobre rouge de 1917 a été pleine, en Russie comme à
l'échelle internationale, de ces luttes entre classes et frac-
tions de classes différentes qui, tirant leur origine du

1. K. devait à cette pathétique volonté d'examen, de saisie


d'une réalité violemment contradictoire, l'accusation de « dan-
gereux éclectisme » (ibid., 4, fév.-mars 1928) qu'on lui adressait
dans les cénacles oppositionnels de toutes nuances.
2. K. reviendra sur ce schéma fondamental, notamment dans
le Karl Marx, p. 127-129, et surtout infra, p. 254 sqq.

34
Un itinéraire marxiste
développement qui s'affirma en Russie avant la guerre, ont
servi de point de départ tant à la révolution russe d'Octobre
qu'au mouvement révolutionnaire mondial de l'immédiat
après-guerre de 1918-1920. » Citant Marx (1850) selon lequel
c'est en combattant la contre-révolution avérée que le parti
de la subversion se transforme en parti de la révolution,
Korsch concluait en proposant à « l'avant-garde consciente
du prolétariat » russe et mondial, comme une « tâche
subjective », de construire « un parti vraiment révolu-
tionnaire 1 ».

En 1924, le léniniste Korsch, polémiquant contre la droite


du KPD et de l'IC, disait « partielle et insuffisante » la
thèse de l'organisation comme processus, comme produit
de l'action de masse, dite thèse luxembourgiste. « A l'époque
de l'impérialisme et de l'actualité immédiate de la révo-
lution », déclarait-il, il fallait absolument que le prolétariat
ait sous les yeux, avec le Parti communiste, sa « couche
dirigeante, consciente », une organisation dont « la pensée
et l'action correspondent réellement, sous une forme bien
visible, à sa situation de classe 2 . » Mais force était de
constater l'existence à la tête des partis de masse modernes
d'un appareil dirigeant ayant un comportement distinct
de celui qu'on souhaitait voir la classe ouvrière adopter.
Eugène Varga, l'un des économistes de Staline, venait
(1926) de faire une analyse sociologique de l'appareil diri-
geant des partis socialistes européens. Il avait pu ainsi
établir l'importance numérique, dans l'appareil du SPD,
des détenteurs de postes appointés, électifs ou non, tant
dans les services étatiques et municipaux que dans la
machine des syndicats, coopératives, mutuelles, etc.
Tout en déclarant « parfaitement absurde l'idée selon
laquelle l'appareil représente un danger pour le mouvement
ouvrier (...), la mauvaise qualité et, finalement, la dégéné-
rescence complète de l'appareil ayant toujours pour origine
une politique erronée », Korsch soumettait l'appareil du

1. Le Réveil communiste, loc. cit. Pour l'interprétation toute


différente de cette idée de Marx, que K. formulait une dizaine
d'années plus tard, cf. infra, p. 79 et 183 et 187-188.
2. K. Korsch, compte rendu du Lénine de G. Lukacs, in Die
Internationale (juin 1924), et MGA, p. 148-149.
35
Introduction
KPD à une analyse du même type 1. Il relevait ainsi que
le Parti comptait un permanent pour vingt-sept militants,
bien plus donc que ces derniers ne pouvaient nourrir avec
leurs seules cotisations, et que cette grandeur était stable,
indépendante des fluctuations en hausse ou en baisse de
l'effectif global. Mais là où les permanents socialistes
étaient inféodés à la société bourgeoise allemande et au
statu quo social, les permanents communistes l'étaient
à l'Etat russe, par le biais entre autres d'emplois dans les
services commerciaux ou bancaires soviétiques : « L'appa-
reil du KPD, disait-il, constitue aujourd'hui une sorte d'aris-
tocratie ouvrière au service du capitalisme d'Etat russe. ■
Et il ajoutait : « On ne saurait dire qui est le plus réac-
tionnaire, dans l'appareil, de l'ancien ouvrier ou de l'intel-
lectuel. » Le premier, généralement réduit au chômage par
suite de ses activités politiques, avait été mis en condition
avant d'être intégré à l'appareil ; passer à l'opposition,
c'était renoncer pour lui, sa femme et ses enfants, à un
mode de vie stable, petit-bourgeois. Quant aux intellectuels,
peu nombreux dans l'appareil, des journalistes la plupart
du temps, ils ne pouvaient pas plus espérer trouver de
l'embauche ailleurs. Il ne fallait donc pas se figurer qu'on
pourrait, de l'intérieur seulement, « redresser » la ligne
du Parti 2 .
Les groupes gauchistes de cette époque, à dominante
ouvriers-employés, avaient la vie brève, faute de pouvoir
s'assigner des tâches pratiques ayant quelque apparence
de réalité. Kommunistiche Politik ne fit pas exception à
la règle. A la fin de 1927, le groupe décida de se dissoudre
et de reporter ses efforts sur les « associations d'industrie »,
maintenant rassemblées dans une « organisation unifiée ».
Imprimé grâce à l'indemnité parlementaire de Korsch,
dont le versement prit fin au début de 1928 avec son mandat
1. Kompol, I, 5, fin mai 1926. Le matériel statistique dont K.
faisait état est repris par R. Fischer, op. cit., p. 504, et H. Weber,
t. II, p. 5-6, dont les données concordent grosso modo avec
celles de K.
2. K. a tracé un magistral portrait du « révolutionnaire pro-
fessionnel » allemand dans un compte rendu des « mémoires •
de l'un d'eux, Jan Vallin ; cf. Living Marxism, V, 4, 1941.
3. Kompol, 19-20, fin déc. 1927. La publication de Kampffront,
auquel K. collaborait de temps à autre, se poursuivit (très irré
gulièrement) jusqu'à l'avènement du nazisme.
36
Un itinéraire marxiste
de député, le journal cessa de paraître. Les militants se
dispersèrent, la plupart d'entre eux renonçant bientôt à
l'action politique 1 ; plus tard, la Gestapo s'occupa des plus
connus.

7.
Ainsi privé de tout cadre organisé, Korsch entama une
nouvelle phase de son activité critique en s'attaquant au
pesant ouvrage que Kautsky venait (1927) de consacrer à
la « conception matérialiste de l'histoire ». Utiliser la voie
parlementaire pour mettre l'appareil d'Etat « au service
des classes exploitées », telle était la thèse fondamentale
de Kautsky, étayée par un discours en 1 800 pages et
223 chapitres. Quelque cinquante ans après, cette thèse
continue de sous-tendre les « programmes communs » et
autres. Mais aussi personne ne s'aviserait de la soutenir
dans la forme déjà démodée à l'époque que lui donnait
Kautsky, puisant ici chez Darwin, là chez Marx, ailleurs
chez les sociologues bourgeois à la Max Weber, et partout
dans le sens commun du vieux libéralisme. Il est donc
inutile de s'attarder sur la manière dont Korsch la déga-
geait de sa gangue idéologique.
Un point vaut d'être retenu cependant : le rapproche-
ment que Korsch esquissait entre le « matérialisme natu-
raliste » de Kautsky et celui de Lénine, réservant tous
deux leurs attaques à un « dualisme ou idéalisme philo-
sophique » dont les sciences naturelles ou sociales bour-
1. Voir les notices « Loquingen » et « Schlagewerth » in H.
Weber, t. II. Parmi ceux qui continuèrent de militer, quelques-
uns allèrent au KAPD (notice « Giwan », op. cit.), d'autres revin-
rent au KPD (cf. l'autobiographie de Josef Schmitz in Die
soziale Revolution, I, 2, nov. 1971, p. 83-84). Une tentative d'uni-
fier certains groupes oppositionnels, à l'initiative de K., échoua
en 1930 ( ibid.).
2. Pour un résumé (académique), cf. M. Rubel in la Revue
socialiste, 85, mai 1955. La critique de K., parue dans le Grün-
bergs Archiv en 1929, a été réimprimée, avec divers autres tex-
tes, sous le titre Die materialistische Geschichtsauffassung
(MGA, p. 3-130). Les chiffres placés entre parenthèses ren-
voient à l'excellente version d'A. Marchadier : L'Anti-Kautsky
(la conception matérialiste de l'histoire), Paris, 1973 (en abrégé :
Anti-Kautsky).
37
Introduction
geoises contemporaines ne conservaient plus, en fin de
compte, que des relents. Plus précisément, le matérialisme
kautskyen reprenait à son compte les thèses habituelles du
matérialisme (alors révolutionnaire) des xvir et )(vie, siè-
cles, auquel les darwinistes et autres penseurs bourgeois
du mate siècle avaient voulu donner des bases nouvelles.
Appliquant au développement social les concepts d'évolu-
tion et d'adaptation naturelles, il faisait fi de l'« action
historique de la nouvelle classe révolutionnaire » autant
que du « caractère historique de tous les phénomènes et
rapports économiques » qu'il soumettait à des lois agissant
« à la façon des lois de la nature » (p. 49-73).
Toutefois, du point de vue qui est le nôtre aujourd'hui,
il importe peut-être plus encore de retenir le diagnostic
que Korsch faisait du « kautskysme » : « Rien d'autre,
disait-il, que le travestissement idéologique d'une politique
ouvrière dont le caractère réel n'a plus rien de révolution-
naire ni de réformiste, mais se révèle tout simplement
bourgeois » (p. 115). Une politique d'adaptation, autrement
dit une politique visant à soutenir, avec le concours de la
petite bourgeoisie et d'une partie des classes travailleuses,
« la fraction économiquement la plus faible du capital, le
capital industriel », « progressiste et pacifique », et à lutter
non contre le capital en général, la démocratie ou l'Etat
bourgeois actuels, mais contre leurs prétendues « excrois-
sances » : les monopoles, le capital financier et l'impéria-
lisme (p. 95-96).
Pour Kautsky, l'Etat était « la base même du développe-
ment social aux temps historiques et ni plus ni moins que
le créateur de toutes choses » (p. 76), l'antagonisme des
classes se trouvait subordonné à celui des producteurs
et des consommateurs, et la lutte de classe prolétarienne,
« poursuivie dans le seul cadre de l'Etat », « ne visait qu'à
parfaire la "mutation" — dont le principe a déjà été réalisé
par l'"avènement du capital industriel" — de l'Etat naturel
précapitaliste à l'Etat rationnel bourgeois » (p. 112). Et
tout cela, oeuvre de science, selon l'auteur, ressortissait,
selon son critique, à l'a idéologie pure, c'est-à-dire une
manière de voir qui, inconsciente de ses préjugés effectifs,
s'imagine être science pure, exempte de préjugés » (p. 128).
Korsch ne contestait pas que l'a orthodoxie marxiste »
à la Kautsky eût « rempli une fonction positive et pro-
38
Un itinéraire marxiste
gressiste dans la mesure où elle a rendu une génération
nouvelle, mûrie dans des conditions objectives et subjec-
tives changées, "réceptive" à la théorie de Marx, née dans
une phase passée du mouvement ouvrier ». Etait transmis
en même temps, toutefois, un « historicisme primaire qui
déclare nécessaire et fondé, même dans ses traits les plus
monstrueux, tout développement historique, du seul fait
qu'il s'est déroulé comme ça et pas autrement ». D'où un
fatalisme historique couvrant les pratiques d'intégration,
liées à la phase non révolutionnaire du dernier tiers du
)(lx° siècle. Et, dans leurs tentatives de « restaurer la doc-
trine marxiste en la purgeant de ses falsifications », les
« révolutionnaires "marxistes" Rosa Luxemburg et Lénine »
eux-mêmes s'étaient ralliés à la « solution idéologique »
qui consistait à combattre la « nouvelle forme historique
du marxisme » sur le seul plan de l'exégèse, sans analyser
ses origines socio-historiques, ni rompre en tous points
avec elle (p. 150-153).
L'année suivante (1930), à l'occasion d'une réédition de
Marxisme et Philosophie, Korsch approfondit ce dernier
thème 1. Au léninisme d'Etat et à ses représentants idéolo-
giques, il reprochait de « défendre avec dogmatisme la
thèse orthodoxe traditionnelle du caractère fondamentale-
ment marxiste qu'aurait gardé la théorie de la II° Inter-
nationale (...) jusqu'au 4 août 1914 » (p. 29). Après leur
maître Lénine, et le maitre de celui-ci, Kautsky, ils se réfé-
raient en vérité à un marxisme devenu « idéologie toute
faite » (p. 35). Autrefois, l'orthodoxie marxiste de type
social-démocrate, plaquée sur une alliance des classes,
faisait office de « fausse conscience n. Et sa variante bolche-
vique avait servi, en tant que partie intégrante de la social-
démocratie russe, d'« instrument idéologique pour récon-
cilier l'intelligentsia avec le développement capitaliste n,
écrivait Korsch citant le Trotsky de 1908 (p. 60). Mainte-
nant, précisait-il ailleurs à propos d'une question déter-
minée, la conception matérialiste du droit, un représentant
de la première école, l'austro-marxiste Renner, poussait
le « fétichisme de l'État » jusqu'à se figurer que le « chan-

1. Cf. l'introduction à Marxisme et Philosophie, p. 1964. Les


chiffres placés entre parenthèses renvoient à l'édition citée ci-
dessus (p. 19, note 1). Voir aussi plus loin, chap. vu.
39
Introduction
gement des normes juridiques » (socialisation) se ferait
désormais par le canal de la puissance publique, indépen-
damment d'événements violents, bel exemple de « créti-
nisme parlementaire ». Et Pasukanis, représentant de la
seconde, voulait construire une « théorie socialiste du
droit » en fonction non des rapports sociaux réels existant
en Russie, mais d'« une finalité qu'il leur attribuait "subjec-
tivement" ». En tout état de cause, ni l'un ni l'autre de
ces deux rameaux d'une doctrine idéologisée, une seule
et la même « sur tous les points décisifs, en dépit de que-
relles secondaires et passagères » (p. 21-22), n'était capable
de répondre aux « besoins pratiques de la lutte de classe
internationale du prolétariat à son degré de développement
actuel 2 » (p. 50).

8.
Ce diagnostic, le cours ultérieur de l'histoire ne l'a pas
infirmé. Loin de là, il a montré que les idéologies du
marxisme orthodoxe, comme les autres idéologies du socia-
lisme du xixe siècle, répondaient dorénavant, au prix de
modifications supplémentaires, aux « besoins pratiques »
de longues phases non révolutionnaires, qu'elles étaient
devenues — si l'on peut dire — l'expression d'une absence,
l'absence de luttes de classe prenant appui sur des formes
d'organisation de nature, dans leur tendance, à permettre
aux masses de prendre directement en main la gestion de
la production. Mais une première vague de luttes, trop
isolées, donc trop faibles encore pour dépasser le stade
de l'avant-garde, et éviter la débâcle, avaient pourtant été
1. Cf. le compte rendu des deux ouvrages en question (1930),
publié en guise de préface à E.-B. Pasukanis, La Théorie géné-
rale du droit et le Marxisme (trad. J.-M. Brohm), Paris, 1970,
p. 9-21.
2. Un texte de 1931, resté inédit à l'époque, nuance ainsi cette
appréciation : « Il ne faudrait pas, y dit K., traiter en mouve-
ments réactionnaires purs et simples le socialisme d'Etat réfor-
miste et le communisme anti-impérialiste. » Si le premier joue
un rôle somme toute comparable à celui qui revenait hier aux
formations libérales bourgeoises, le second doit à ses traits
anti-impérialistes de pouvoir servir d'« idéologie provisoire »
aux « classes opprimées et exploitées » d'outre-mer en lutte
contre le colonialisme (Anti-Kautsky, p. 165-166).
40
Un itinéraire marxiste
suffisamment fortes pour provoquer, en liaison avec l'inca-
pacité surdéterminante du capitalisme libéral à se survivre,
une série de réactions appelées à déboucher sur le triomphe
de la contre-révolution moderne.

Pendant toutes les années vingt, Korsch avait connu


l'existence survoltée d'un dirigeant communiste de haut
grade : tournées de propagande et réunions publiques en
chaîne ; débats de commission à huis clos ; joutes théori-
ques à n'en plus finir ; les rencontres avec les camarades
de la base — l'univers de la fraternité, et les controverses
avec les homologues du sommet — l'univers du calcul
et de la hargne. Leader d'un groupuscule oppositionnel, il
avait connu, plus encore s'il se peut, une vie d'exaltation
et de polémique permanentes, d'espoirs vite déçus et,
aussitôt, remplacés par d'autres. Plus que jamais il s'adon-
nait à ce prophétisme hasardeux qui était de règle alors
au sein des PC. Partant d'une critique du régime soviétique,
remarquablement exacte dans son fond si elle restait sché-
matique faute d'une expérience historique suffisante, il
arrivait ainsi à des pronostics parfois justes (entrée de
l'URSS à la SDN), parfois erronés (rétablissement du capi-
talisme privé et triomphe du koulak), mais peu crédibles
de toute façon aux yeux du militant de base. De même,
persuadé de l'imminence d'une guerre mondiale, voyait-il
se former un bloc militaire, liguant la France, l'Allemagne,
la Russie et le Japon contre les puissances anglo-saxonnes...
Maintenant, rendu en quelque sorte à la « vie civile »,
Korsch poursuivait son effort théorique sur un mode enfin
désabusé Installé dans une zone pavillonnaire de Berlin-
Tempelhof, il fréquentait — outre ses deux grands amis,
le dramaturge Bertolt Brecht et le millionnaire Felix Weill 2
— le philosophe Georg Lukacs, le romancier Alfred Dôblin
et bien d'autres intellectuels en renom, au grand scandale
1. Ainsi parle-t-il en 1930 du conflit des « diadoques se dispu-
tant l'héritage de Lénine » (Marxisme et Philosophie, p. 39), lui
qui, deux ans avant, reprochait à pareil jugement d'être entaché
de « primitivisme ».
2. Héritier d'un riche négociant en céréales, Weill subven-
tionnait notamment l'une des maisons d'édition du KPD (Malik
Verlag) et le fameux Institut de recherches sociales de Franc-
fort.
41
Introduction
de certains « ouvriéristes » de l'époque, et au ravissement
non moins grand de certains de ses admirateurs d'aujour-
d'hui. Sans se départir d'un regard critique, il continuait
d'accumuler les connaissances dans les domaines lés plus
variés : psychanalyse, littérature et linguistique, condition
des pays coloniaux et semi-coloniaux (en particulier la
Chine), et surtout le positivisme logique du Cercle de
Vienne (voir aussi ci-dessous, p. 67). Ces dernières études
l'amenaient à la conclusion suivante : « On peut comparer
la dialectique à la méthode axiomatique moderne des ma-
thématiques, dans la mesure où cette méthode met en
oeuvre une procédure manifestement logique-constructive
pour déduire de certains principes les résultats déjà
obtenus grâce à une recherche approfondie 1 ». Et, par
dialectique, il entendait « le mode d'exposition dialectique
que Marx a tiré de la philosophie de Hegel sans en changer
pratiquement la forme, malgré la "transposition" matéria-
liste qu'il avait faite de son contenu idéaliste », ce faisceau
d'instruments qui lui permettait de saisir dans sa totalité,
à la fois économique et idéologique, le système capitaliste
« et la société bourgeoise qu'il a engendrée 2 ».
Hegel, Korsch en faisait alors, avec Marx, le pain quoti-
dien de sa réflexion. Il lui consacra en 1931 (année du
centenaire de sa mort) un cycle des causeries qu'il donnait
régulièrement dans une célèbre école d'avant-garde de la
banlieue berlinoise, la Karl-Marx-Schule, où enseignait sa
femme. Ce fut à cette occasion qu'il rédigea ses « Thèses
sur Hegel » où il soutenait, avec une concision admirable
mais à un niveau d'abstraction élevé, qu'en transvasant la
« dialectique restauratrice » du philosophe d'Iéna dans
leur théorie de la révolution prolétarienne, Marx et Engels

1. Lettre à la Critique sociale, I, 6 sept. 1932. On trouvera dans


cette revue, dirigée par le « droitier » Souvarine, la traduction
de divers textes de K.: comptes rendus publiés dans le Zeit-
schrift für Sozialforschung de l'Institut de Francfort ; « Thèses
sur Hegel et la révolution » (I, 5, mars 1932) ; biographie de
Karl Marx (I, 8, avril 1933 ; en abrégé : Biographie K.M.), rédi-
gée pour l'Encyclopedia of Social Sciences. Boris Souvarine
avait publié au cours des années précédentes, dans son Bulletin
communiste, diverses lettres de K. ; de même, Contre le cou-
rant, revue oppositionnelle « hors fractions ».
2. K. Korsch, « Préface au livre I du Capital » (1932), Ana-
Kautsky, p. 180-181 ; cf. aussi Karl Marx, p. 86 sqq. et 267 sqq.
42
Un itinéraire marxiste
(et après eux Lénine) avaient abouti à « une théorie portant
à tous points de vue, quant au contenu et à la méthode,
l'empreinte du jacobinisme, de la théorie révolutionnaire
bôurgeoise 1 ». D'où, notait-il ailleurs, le « double aspect »
de la théorie politique marxienne : d'une part, l'adhésion
« aux manifestations les plus avancées du communisme et
du socialisme français » ; d'autre part, l'option de 1848,
extrémiste certes, mais aussi « démocratique-bourgeoise ».
Et de préciser ainsi ses vues : « L'origine de cette discor-
dance évidente se trouve dans la conception particulière
de la révolution, nourrie des traditions jacobines de 1793,
dont Marx et Engels se sont naturellement dégagés jusqu'à
la révolution de 1848, mais à laquelle, malgré diverses
corrections nécessitées par le changement des conditions
historiques 2 et l'expérience acquise dans la lutte, ils se
tinrent fermement lorsque les espérances nées de cette
révolution se furent évanouies'. »
On a reconnu ici le schéma d'interprétation fondamental
de Marxisme et Philosophie. Ce schéma, il va de soi, Korsch
ne l'appliquait pas mécaniquement. Ainsi rappelait-il un
jour, à l'occasion d'un simple compte rendu de lecture, que
« le marxisme fut "réalisé" en France durant le dernier
tiers du aux° siècle sous la forme du guesdisme, exactement
comme en Allemagne sous la forme du kautskysme et de
même, sous des formes spécifiques, en Italie et en Russie ».
Mais, là où le marxisme allemand avait pu se cantonner
dans un rôle de formation idéologique, ajoutait Korsch, le
marxisme français, placé dans des conditions très diffé-
rentes, avait dû « démontrer dès la première heure de son
existence l'exactitude de ses principes théoriques par leur
utilité pratique dans l'action de la classe ouvrière et sou-
tenir une lutte incessante et violente, partie contre les
résultats des mouvements socialistes antérieurs, partie
1. « Thèses sur Hegel », in Marxisme et Philosophie, p. 184.
2. Brecht (1934) décrivait avec une ironie crispée cette insis-
tance de K. sur le rôle des « conditions changées » : « Hier,
après la partie d'échecs, Brecht déclare : "Si jamais Korsch
vient, nous devrions mettre au point avec lui un nouveau jeu.
Un jeu où les positions ne restent pas toujours semblables, où
la fonction des pièces change quand elles ont séjourné trop
longtemps sur la même case.". • (W. Benjamin, Essais sur Ber-
tolt Brecht (trad. P. Lavau), Paris, 1969, p. 132-133.)
3. Biographie K.M.
43
Introduction

contre les théories et formes de tactique nouvellement


écloses » (le syndicalisme révolutionnaire). Au terme de
cette lutte (le congrès unitaire de 1905), « le principe
marxiste, avéré dans la phase précédente comme la forme
la plus puissante de la lutte de classe, se trouva trans-
formé en entrave idéologique de cette même lutte de
classe 1 ».
La plupart des textes où Korsch applique et enrichit ce
schéma figurant dans le présent recueil, il est inutile de
s'appesantir sur eux à ce point d'un exposé visant à retracer
le cheminement politique qui prit chez Karl Korsch une
forme intellectualisée, et donc transmissible, tout en étant
accompli dans un silence forcé, au même moment et plus
tard, avec de considérables variations de fond et de forme,
par des dizaines de milliers de communistes d'Europe et
d'URSS. Un cheminement dont le point de départ était
souvent la question : comment une théorie originairement
révolutionnaire avait-elle pu devenir le corps de dogmes
couvrant d'abord l'immobilisme conservateur, dont Kautsky
avait été le principal idéologue, puis la contre-révolution
stalinienne ? A cette question pratico-théorique, Korsch
proposait une réponse d'ordre théorique, à une époque
où les déficiences de la théorie (sans parler de la situation
historique concrète) détournaient d'elle les esprits les plus
militants. D'où un isolement croissant. De plus, loin de
hurler avec les loups de l'antimarxisme bourgeois, il s'éver-
tuait à faire ressortir « ce que le marxisme comporte encore
de vivant 2 ». Les possibilités de s'exprimer sous forme
imprimée allaient donc, pour lui, se raréfiant.

Revenons maintenant à l'Allemagne du début des années


trente. A sept ans de distance, Korsch rappelait qu'après
un intermède où « la législation à coups de décrets-lois
s'était substituée au travail législatif ordinaire du Parle-
ment », ce fut le triomphe de « la coalition provisoire de
la vieille réaction nationaliste et militaire, avec la contre-
révolution nazie aux forces neuves et incomparablement

1. Cf. la Critique sociale, I, 7, janv. 1933, p. 37.


2. « Le mort et le vif dans le marxisme », thème du cycle de
causeries de 1932-1933.
44
Un itinéraire marxiste
plus vigoureuses, téméraires et efficaces ». Et il poursuivait
de la sorte : « Sans être socialiste ni démocrate, le nazisme,
puisant ses forces dans les insuccès et les manquements
de la "classe politique", s'est acquis le soutien sur longue
période de la majorité de la nation. En politique comme
en économie, il a su résoudre nombre de problèmes
concrets que l'attitude non socialiste des socialistes et
l'attitude non démocratique des démocrates avaient eu
pour effet de laisser en suspens ou d'envenimer. Ainsi, une
certaine partie des tâches, qu'un gouvernement authenti-
quement progressiste et révolutionnaire aurait "normale-
ment" remplies, l'ont été de manière sans doute dénaturée,
mais néanmoins réaliste, par la victoire passagère d'une
contre-révolution non socialiste et non démocratique, mais
aussi plébéienne et antiréactionnaire 1. »
La grande crise des années trente, prolongement des
crises économiques et politiques du premier tiers du
Xe siècle, rendit manifeste l'incapacité définitive du capi-
talisme et de la démocratie classiques, de style libéral, à se
survivre. Le fascisme, qui se développait dans les pays où
la révolution bourgeoise n'avait été réalisée que d'une
façon imparfaite, ouvrait une phase nouvelle. Il s'agissait
de bien autre chose encore que du mouvement réaction-
naire, à la solde du Grand Capital, que les théoriciens du
PS et du PC dénonçaient en lui, le plus souvent. On se
trouvait face à un phénomène de rupture. Korsch le notait
dès la fin de 1931: « Le concept fasciste de l'Etat est fondé
sur la négation de l'idée prébourgeoise de l'Etat. Il laisse
apparaître un désabusement envers les idéaux politiques
du libéralisme et du socialisme de toutes nuances. Il
reprend à son compte les critiques que la Restauration,
le marxisme et le syndicalisme révolutionnaire (Proudhon-
Sorel) ont adressées aux institutions et aux idéaux politi-
ques de l'époque prébourgeoise. » Et de souligner que « cela
n'empêche pas l'édification consciente d'un nouveau mythe
de l'Etat », correspondant à « la structuration nouvelle du
pouvoir de classe bourgeois au sein de l'"Etat total" fas-
ciste ». Mais, contrairement au bolchevisme, précisait-il,
« le fascisme ne signifie nullement une révolution écono-
mique, une liquidation radicale des anciens rapports de

1. « Prelude fo Hitler » (1940), art. cité, p. 13-14.


45
Introduction
production et la libération de forces productives nou-
velles 1 ». La critique de la contre-révolution fasciste, du
« totalitarisme » inhérent, à l'échelle mondiale, à la phase
nouvelle de la société bourgeoise, devait, tout naturelle-
ment, représenter une partie essentielle de l'activité théo-
rique du marxiste Karl Korsch. Elle constituera aussi le
second volet du présent recueil.

Hitler au pouvoir, la dictature mise en selle, les divers


groupuscules « gauchistes », moins bureaucratisés que les
partis ouvriers traditionnels et donc plus aptes à l'initiative
autonome, connurent un renouveau (auquel la police poli-
tique mit fin très vite) 2 . Korsch s'employa à faire démarrer
un mouvement clandestin, d'une composition politique
assez hétérogène sans doute '. Sans le sou, hébergé par des
camarades ouvriers, il resta dans ce but en Allemagne
jusqu'à la fin de l'automne 1933, date à laquelle il se résigna
à fuir. Brecht l'avait invité chez lui, dans sa résidence des
environs de Svendborg, une station touristique danoise.
Korsch vint l'y rejoindre. (Révoquée de son côté, Hedda
Korsch avait dès le mois de mai gagné la Suède avec les
enfants pour y travailler.) Après avoir séjourné chez Brecht,
puis chez des amis politiques d'Amsterdam et de Paris,
Korsch vint en 1934 se fixer à Londres, qu'il quitta en
décembre 1936 pour les Etats-Unis.

C'est en 1934 que Korsch accepta l'invitation de rédiger


le volume prévu sur Karl Marx que lui avait faite les
éditeurs anglais d'une collection consacrée aux « Socio-
logues modernes ». Et d'une manière caractéristique, il
ouvrait son livre, fruit de deux ans de travail 4, en déclarant
que la théorie marxienne « n'a rien à voir avec la sociologie
des xix4 et xx4 siècles » (p. 32) ! Mais il me faut renvoyer
1. « Thèses sur le concept fasciste de l'Etat », publiées in
Gegner, 4-5, 5.3.1932, p. 20.
2. Cf. la socialiste de gauche Evelyn Anderson, Hammer or
Anvil ?, Londres, 1945, p. 162-163.
3. Sur tout cela, cf. Hedda Korsch, art. cité, p. 44.
4. K. Korsch, Karl Marx (1938), Paris, 1971 (trad. S. Bricianer),
287 pages. Les chiffres placés entre parenthèses renvoient à
cette édition.

46
Un itinéraire marxiste

à l'ouvrage lui-même, où l'auteur affirmait d'emblée son


dessein (amplement réalisé) d'exposer « les principes et
le contenu de la science sociale de Marx dans ce qu'ils
ont d'essentiel » (p. 11), cette « science matérialiste qui,
en tant que mode d'investigation empirique et critique de
formes de sociétés déterminées, n'a nul besoin d'un fonde-
ment philosophique » (p. 202 et 272 sq.). J'y suis contraint
pour ces mêmes raisons d'espace (et aussi de constitution
de l'objet de recherche) qui amenèrent Korsch à renoncer
à son projet initial d'examiner « les pertes de substance
et les restaurations » de la doctrine marxienne, « les tra-
ditions jacobines chez Marx-Engels et dans les marxismes
allemand et russe », ou encore « l'attitude de Marx-Engels
envers la Commune de Paris » et « les débuts de la fétichi-
sation ultérieure de la théorie marxienne de la dictature
révolutionnaire et de l'extinction de l'Etat 1 ». Autant de
sujets, précisément, qu'on verra traités dans ce recueil,
dont le chapitre ultime comprend du reste la première
esquisse de ce Karl Marx.

9.

Aux Etats-Unis, Korsch trouva un système social capable,


entre autres exploits, de récupérer à son profit ce qui
risquait de lui nuire. « Transformation perpétuelle des
champs de recherche, ouverture de nouveaux domaines,
découverte de nouvelles méthodes, intégration immédiate
de toute contre-tendance, neutralisation de tout ce qui
est anormal et illégal, les affaires, la politique, la corrup-
tion, la violence, la criminalité institutionnalisées », voilà
ce qui le frappait, en particulier, après plus de deux ans
de séjour. Par contraste avec l'Europe où, notait-il « la
"théorie positive" et la "théorie critique" se font la
guerre », il n'existe en Amérique « pas de conflit qui ne
soit neutralisé, ni d'idée qui ne soit instantanément idéo-
logisée, intégrée à l'idéologie dominante' ». De fait, le
colosse yankee, confronté à une crise socio-économique à

1. Cf. la lettre de K. à J. Rumney (1934), reproduite en an-


nexe à Karl Marx (éd. G. Langkau), Francfort, 1967, p. 211-212.
2. Lettre à Paul Partos (juin 1939), publiée in Alternative (nu-
méro spécial sur K.), VIII, 41, avril 1965, p. 76-77.
47
Introduction
répétition, d'une ampleur inouïe, se voyait contraint d'en
élucider les conditions. D'où, notamment, l'essor d'un
marxisme sociologisant, d'une nature le plus souvent ambi-
valente 1. Essor tout relatif et assez bref d'ailleurs. Ne
s'agissait-il pas d'un épiphénomène appelé à disparaître
avec sa cause, lorsque la guerre mondiale vint résorber la
crise américaine ? Mais la faculté d'intégration, ou de
neutralisation du nouveau, par le canal de la promotion
académique ou industrielle, elle, est restée entière.
Quoi qu'il en soit, Karl Korsch surestimait cette prodi-
gieuse faculté en ce qui concernait son destin personnel :
si la notoriété que Hedda s'était acquise en matière de
pédagogie d'avant-garde lui permit d'obtenir un poste d'en-
seignement, la sienne eut l'effet contraire. (Pendant la
guerre, il put décrocher une suppléance d'un an à La Nou-
velle-Orléans, et ce fut tout.) Il recevait une petite men-
sualité de l'Institut de Francfort, replié à New York, lequel
devait bien cela à son toujours généreux mécène Felix
Weill. C'était là une aide « gracieuse », l'Institut, Horkhei-
mer en tête, se gardant soigneusement de publier des
textes « compromettants », ceux que Korsch avait pour
spécialité de produire, par exemple.
Il en était de même pour la plupart des autres revues
académiques, voire politiques, à l'exception toutefois de
Living Marxism, organe de petits groupes « communistes
de conseils 2 », dont le principal animateur était Paul
Mattick, un ancien du KAPD. Korsch y poursuivit ses inves-
tigations théoriques sur les deux axes évoqués plus haut :
critique de l'idéologie marxiste et critique de la contre-
révolution totalitaire, objets de ce recueil. Il s'associa en

1. Témoin le jeune et brillant Sidney Hook, auteur (1933) d'un


Pour comprendre Marx (Paris, 1936), qui reprend certaines des
grandes thèses de K., mais sans vraiment les étendre au
marxisme léniniste... ce qui ne l'empêcha pas d'opter par la
suite, comme tant d'autres, pour un très rentable antiléninisme
bourgeois.
2. Publié sous les titres successifs d'International Council
Correspondence, Living Marxism et New Essays. Pour un histo-
rique et les sommaires de la revue, cf. Korsch et alii, la Contre-
révolution bureaucratique, Paris, 1973, p. 7-16 et 297-307 ; pour
ses thèses de base, cf. P. Mattick, « les Groupes communistes
de conseils », in Intégration capitaliste et Rupture ouvrière,
Paris, 1972, p. 63 sqq.
48
Un itinéraire marxiste

outre au psychologue « non directiviste » Kurt Lewin pour
un essai de formalisation psychosociologique 1, resté sans
lendemain mais révélateur de sa tendance à vouloir « élar-
gir » le marxisme en y intégrant, sur une base empirique
et critique, les résultats obtenus dans d'autres disciplines
scientifiques (encore un péché aux yeux du marxisme
orthodoxe !).

S'agissant de la critique des idéologies marxistes, le


travail d'approfondissement accompli par Korsch se situe
dans le droit fil de ses réflexions antérieures, ce qui lui
confère un remarquable degré de cohérence, comme le
lecteur pourra en juger plus loin. Quant à la critique du
totalitarisme, il la poursuivit sur deux plans intimement
liés : d'une part, une prise de position lucide, intransi-
geante et dûment motivée, qui visait à dévoiler le carac-
tère réel, impérialiste dans les deux camps, de la nouvelle
guerre mondiale 2 ; d'autre part, une analyse matérialiste
de l'idéologie bourgeoise et de son développement dans un
domaine qui constitua longtemps l'un de ses champs privi-
légiés : la philosophie de l'histoire, les grandes théories
de l'histoire universelle.
Il devait en retracer les principales étapes dans un essai
magistral et d'une concision exemplaire'. D'emblée, il y
relevait la filiation qui rattachait les historiens bourgeois
de la grande époque à la vision unitaire et dramatique des
premiers historiens ecclésiastiques, un saint Augustin, un
Eusèbe : la croyance commune des uns et des autres dans
l'« évolution progressive de la société humaine », dans un
« processus universel » ayant pour terme ultime, ici, le
triomphe de l'Eglise, là, le règne de la raison. Mais aussi
il soulignait que les modernes, malgré le mépris dont ils
accablaient leurs devanciers, persistaient comme eux à
« confondre leur habitat propre avec le monde entier » et
1. K. Korsch et K. Lewin, « Mathematical Constructs in Psy-
chology and Sociology », Journal of Unified Science, IX, 1939,
p. 113-121. (Revue publiée à Chicago par d'éminents représen-
tants du néo-positivisme : Carnap, Ch. Murphy, R. von Neurath,
Reichenbach.)
2. Cf. infra, chap. xi.
3. Cf. K. Korsch, « The World Historians », Partisan Review,
IX, 5, sept.-oct. 1942, p. 354-371.
49
Introduction
même, plus évidemment encore, faisaient de leur civili-
sation occidentale l'abusive mesure de toutes choses.
Entre les deux époques, il y avait eu ce « magnifique
lever de soleil », le prodigieux et conquérant essor de la
pensée bourgeoise. Aux yeux de Korsch, cette phase se
caractérise par deux innovations fondamentales, dont
Hegel fut la cheville ouvrière. L'un de ces changements
de base consistait à faire de l'histoire un « processus
essentiellement temporel », donc social, et non plus simul-
tanément et tout aussi essentiellement spatial, donc natu-
rel, et l'autre à lui assigner un « développement essen-
tiellement interne, rien moins qu'extériorisé », autrement
dit, à lui donner pour vecteur la catégorie de l'opposition,
du conflit mettant aux prises des agents internes, et non
plus seulement des forces extérieures.
Puis vint Marx, « légataire authentique bien plus qu'ad-
versaire de cette philosophie classique », qui ne se borna
pas à mettre en évidence le contenu réel de ce conflit :
les luttes des classes, en l'associant au mouvement des
forces productives. Il proclama une « alliance consciente
de la théorie de l'histoire avec la pratique révolutionnaire
de la classe prolétarienne, qui allait bien au-delà de cette
alliance superficielle de l'histoire et de la politique que
certains des premiers représentants de la pensée bour-
geoise, un Machiavel par exemple, avaient parfois pra-
tiquée. En plaçant les buts et la tactique de la lutte de
classe prolétarienne sur une base strictement "matérielle",
il s'efforça d'étendre aux sciences historiques et sociales
cette connexion intime avec la technique et l'industrie
que la bourgeoisie elle-même avait déjà réussi à établir
avec tant de succès dans les sciences physiques ». Toutefois,
cet effort théorique resta sans lendemain. Tandis que les
disciples de Marx rêvaient « platement de se voir accorder
une place dans le domaine des sciences bourgeoises éta-
blies », et rien de plus, « on oublia très vite, de tous côtés,
la signification véritable de la tentative marxienne de
concevoir l'histoire universelle comme une révolution pro-
gressive, de même qu'avait été oubliée la signification véri-
table de son pendant, la philosophie idéaliste de Hegel
1. K. renvoie expressément sur ce point (cf. art. cité, p. 364)
à Marxisme et Philosophie (trad. Orsoni, p. 70 sqq., et ante,
p. 19-20).
50
Un itinéraire marxiste
Le « lever de soleil », célébré par Hegel, fut de courte
durée. Il prit fin, en effet, « au moment où l'avortement
de la révolution de 1848 eut pour conséquence d'étouffer
définitivement les tendances révolutionnaires de la classe
bourgeoise. (...) Dès lors, toute la "philosophie de l'histoire",
dé même que toutes les formes d'histoire "universelle",
ou "générale", tombèrent dans un mépris quasi unanime.
Dès lors, les grands maîtres du genre et, bien plus encore,
jusqu'à nos jours, les historiens mineurs consacrèrent
leurs énergies à la recherche spécialisée à l'extrême, seule
à jouir dorénavant du statut de véritable "science" histo-
rique D.
Changement de fonction, donc, imputable en partie sans
doute à un accroissement de la division du travail et à une
« industrialisation », la mise en oeuvre de machines et de
techniques nouvelles, comparables un peu à ce qui s'était
passé plus tôt en physique où la « Philosophie de la
nature » avait été « remplacée par un système de sciences
spécialisées D. Mais ainsi épurée — à partir de la mi-
me siècle — de toute inclination philosophique et réduite
au « spécialisme », l'histoire se vit aussi privée de « ces
vestiges d'unité et d'universalité survivant dans les tra-
ditions religieuses et métaphysiques dont elle avait jus-
qu'alors conservé la marque. L'alliance de l'histoire et
de la politique concrète", alliance vague, fragmentaire et
occasionnelle, ne comporte rien qui eût pu rendre aux
études historiques, dénuées de cohésion, en proie à de
vives divergences, le service que l'intime alliance de la
science, de la technique et de l'industrie a rendu aux
sciences exactes D.
Certes, dans le cadre de l'extension constante du marché
mondial (et de l'impérialisme), l'histoire universelle bour-
geoise continuait d'inclure toujours davantage dans son
champ de recherches des époques (préhistoire, sociétés
primitives notamment), des régions et des aires d'activité
jusqu'alors négligées ou ignorées. Mais il s'agissait d'une
progression seulement extensive, d'ailleurs « soumise en
tout aux aléas de la découverte de "matériaux bruts" et
de moyens de les exploiter », l'affaire d'historiens de métier
prenant pour critère suprême « non point un principe
théorique quelconque, mais le "doigté scientifique" D
(Ranke). Cette tendance se trouva en outre renforcée, plus
51
Introduction
près de nous, par une « institutionnalisation » assujettis-
sant le chercheur aux directives d'organes d'Etat (Alle-
magne nazie, Russie stalinienne) ou d'« omnipotentes fon-
dations » privées à l'américaine.
Korsch traitait ensuite des deux grands historiens qui,
après la Grande Guerre, avaient réussi à se mouvoir dans
un cadre enfin universaliste, ou, mieux dit, pluraliste. Il
montrait comment chez Spengler et Toynbee le scepti-
cisme et le pessimisme prenaient la relève du téléologisme
optimiste des phases précédentes. Et comment cette orien-
tation nouvelle « traduisait en termes de catastrophe cos-
mique les malheurs contemporains de la grande entre-
prise ». Foncièrement conservateurs, ces idéologues érudits
s'en tenaient, plus particulièrement l'Allemand Spengler, à
la contemplation d'un déclin, d'une décomposition censée
être inéluctable. En revanche, les théoriciens d'Etat du
nazisme associaient maintenant, à cette vision fataliste, des
éléments à coloration activiste, dans la mesure où ils cher-
chaient à justifier les visées du totalitarisme germanique.
Toutefois, Korsch le notait ailleurs 1, ce dernier restait
marqué par une « ambiguïté fatale » : manifestant « une
irrévérence absolue envers les doctrines traditionnelles de
l'Etat, du droit, de l'économie et autres tabous théoriques
et pratiques susceptibles de le gêner dans la poursuite
de ses buts d'efficacité et de conquête », il n'en respectait
pas moins la base capitaliste de ces superstructures. D'où
« une tentative délibérée de cacher les conflits réels sous
le voile de conflits inventés de toutes pièces », « une idéo-
logie non pas même pragmatique, mais carrément oppor-
tuniste ».
L'un des principaux instruments de cette idéologie
n'était autre que la géopolitique, « matérialisme géogra-
phique appliqué à la politique », lequel, contrairement à
la géographie politique qui décrit comment l'espace ter-
restre conditionne la vie des Etats, vise à plier cet espace
aux desseins d'une puissance donnée et raisonne en ter-
mes non plus nationaux, mais continentaux, voire plané-
taires.

1. Cf. K. Korsch, « Notes on History », Living Marxism, VI, 2,


fin 1942, p. 1-9.
52
Un itinéraire marxiste
Korsch soumit également à une critique en règle ce corps
doctrinal, souvent nébuleux mais toujours à dominante
mystificatrice, qui reste de nos jours encore le credo (au
moins implicite) des gouvernants, à l'Ouest comme à l'Est,
et jusque dans la lointaine Chine. Dans sa version pré- et
pronazie de l'époque (Haushofer et son école), elle servait
de fondement idéologique au dernier avatar de la fameuse
« mission civilisatrice » de l'Occident, cette théorie de
l'a espace vital » cachant, disait Korsch, « un essai déses-
péré de régler d'une manière différente les problèmes révo-
lutionnaires de notre temps : au moyen du cataclysme
d'une contre-révolution mondiale ».

Ce résumé indicatif laisse insuffisamment transparaître


l'une des thèses que Korsch défendait alors sans désem-
parer : loin d'être l'opposé, l'ennemi historique de la
démocratie moderne, le fascisme ne fait qu'exacerber les
traits fondamentaux de cette dernière et préfigurer, à bien
des égards, la voie qu'elle suit et sera contrainte de suivre.
On comprendra aisément qu'une attitude aussi « déraison-
nable » lui valut d'être relégué dans une situation margi-
nale. Coupé des masses plongées dans l'apathie, il l'était
tout autant de la masse des intellectuels hurlant avec les
loups — démocrates, fascistes ou staliniens. Et plus tard,
la guerre mondiale finie, son refus catégorique de marcher
dans les louches mais lucratives combines de la guerre
froide ne fut certes pas de nature à l'en faire sortir.
Malgré cet isolement rigoureux, Korsch ne cessait pas
de travailler, accumulant les notes en vue de conférences :
« Le capitalisme et la réforme » (1946) ou « La Chine en
transition » (1949). Ou à usage personnel : les rapports
Marx-Hegel, le concept de monopole. De temps à autre, il
rédigeait un compte rendu de lecture, technique où il était
passé maitre. Notons ainsi celui d'un livre sur Marx, dû à
un certain Vernon Venable, à qui il adressait ces reproches
significatifs : « Les aspects économiques et historiques -
partie la plus importante de la théorie marxienne et de sa
conception de la nature humaine — sont relativement

1. Cf. K. Korsch, ■ A Historical View of Geopolitics », New


Essays, VI, 3, printemps 1943, p. 8-17.
53
Introduction
négligés. On s'étend exagérément, au contraire, sur les
aspects physiques et biologiques et plus encore sur les
mobiles et implications "éthiques" de la conception
marxienne. (...) On se demande vraiment si l'auteur sait
quel genre de prédécesseurs il a eus dans sa tentative de
moraliser la science marxiste ou, comme le dit Lénine,
"d'omettre, de fausser et de falsifier le côté révolutionnaire
de son enseignement" et "de mettre en avant ce qui est,
ou paraît, acceptable à la bourgeoisie" 1 ? • Relevons en
passant cette référence à Lénine, chez un de ses critiques
marxistes les plus résolus, laquelle témoigne d'un éloigne-
ment serein du dogmatisme, se parerait-il de couleurs
« ultra-gauches ».
En 1948, Korsch informait un de ses correspondants 2
qu'il s'employait à « remonter des résultats finals de l'ère
"marxiste" du mouvement ouvrier à la théorie et à la
pratique de Marx : 1) avant et après 1848 ; 2) pendant la
période de l'AIT, les années soixante et soixante-dix ». En
outre, il envisageait alors d'approfondir la doctrine de
Bakounine et, à cette fin, de traduire en allemand son
maître ouvrage, l'État et l'Anarchie (1873). Bakounine,
écrivait-il un peu plus tard (1-6-1951) au marxologue (léni-
niste) Roman Rosdolsky, « est politiquement de la dernière
actualité ». N'avait-il pas « prévu plus clairement que Marx
les principaux développements survenus dans les révo-
lutions contemporaines » ? A ce titre, assurait Korsch,
« son livre fait partie des prémisses d'une théorie moderne
de la révolution ». Mais la réalisation de ces divers projets
ne semble pas avoir dépassé le stade de l'ébauche (sauf
en ce qui concerne le chapitre I ci-dessous).
En revanche, dans les « Dix thèses sur le marxisme

1. K. Korsch, « La conception marxienne de la nature hu-


maine », la Revue internationale, IV, 19, nov.-déc. 1947, p. 218-
221.
2. Cf. la lettre au Southern Advocate, citée ante, p. 7, note 1.
Cette lettre accompagnait la traduction par K. d'un essai sur la
Commune de Paris, dû à l'anarchiste chilien Lain Diez. Ce der-
nier y soutenait que « la révolution espagnole correspondit
beaucoup plus que la russe à la tentative communarde ».
N'avait-elle pas « démontré la supériorité de l'initiative ou-
vrière, de l'organisation de classe, pour résoudre "de bas en
haut" les problèmes de la production et de la distribution
communistes • (loc. cit., p. 10-13) ?

54
Un itinéraire marxiste
aujourd'hui' », mises au point à l'occasion d'une confé-
rence qu'il fit à Zurich lors d'un voyage en Europe (1950),
Korsch proclamait la nécessité de « rompre avec ce
marxisme qui prétend monopoliser l'initiative révolution-
naire et la direction théorique et pratique ». Un quart de
siècle auparavant, en 1923, Korsch définissait la doctrine
marxiste « comme un élément irremplaçable de ce grand
processus historique dans le cadre duquel le mouvement
prolétarien [dont le PC se devait, selon lui, à ce moment-là,
d'être l'incarnation privilégiée] s'est peu à peu dissocié du
mouvement révolutionnaire bourgeois du "tiers état", et
le prolétariat constitué en classe autonome et unifiée' ».
Mais le « changement de fonction » qu'il avait déjà dû
constater dans le parti socialiste, il l'avait ensuite retrouvé
dans les partis communistes européens et en URSS, il le
décelait maintenant « en Asie et à l'échelle mondiale ».
En définitive, le « mouvement prolétarien » s'était non pas
« dissocié » de son antagoniste historique, mais substitué
à lui, dans des conditions spécifiques. A l'origine de ce
« changement de fonction », Korsch plaçait un « attache-
ment inconditionnel aux formes politiques de la révolution
bourgeoise » et sa conséquence directe : la « surestimation)
de l'Etat comme instrument décisif de la révolution
sociale », autant que la fétichisation de la croissance écono-
mique pendant la phase de la « dictature du prolétariat' ».
Or ce n'était pas en se substituant purement et simplement
aux monopoleurs que les ouvriers acquerraient enfui « le
pouvoir de disposer de leur propre vie ». Il fallait pour
cela « l'intervention de toutes les classes aujourd'hui
exclues [de ce pouvoir]' ».

1. Réimp. in Marxisme et Philosophie, p. 185-187.


2. K. Korsch, » La dialectique de Marx », in Marxisme et Phi-
losophie, p. 164-171, en particulier p. 166.
3. K. écrivait déjà en 1927: « Que ses idéologues invoquent
la "construction du socialisme" comme une "preuve" du bien-
fondé de leur point de vue, rien de plus compréhensible. Mais,
pour la Russie aussi, il faut se poser la question de classe :
quel genre d'industrie construit-on, dans l'intérêt de quelle
classe construit-on ? La question déterminante n'est pas celle
des courbes de production, c'est la question de classe. » (Kom-
pol, II, 6, 183.1927.)
4. « Thèses sur le marxisme », Marxisme et Philosophie, p. 186-
187.
55
Introduction
« Ces thèses n'étaient vraiment nouvelles que par leur
ton », note à juste titre Paul Mattick 1 De fait, en s'élevant
contre les arrogantes « prétentions au monopole » du
marxisme et de ses représentants idéologiques officiels,
Korsch visait une doctrine qui, naguère forme de déve-
loppement du mouvement ouvrier et de sa conscience de
classe, s'était changée en une lourde entrave, comme il
l'écrivait en paraphrasant Marx'. Dès 1919, il avait mis en
évidence ce qui, à ses yeux comme aux yeux de tant d'au-
tres, alors, constituait le dénominateur commun du syndi-
calisme révolutionnaire français (Sorel) et du bolchevisme
russe (Lénine) : l'idée que « le centre de gravité de la lutte
révolutionnaire pour la socialisation réside dans le domaine
de l'économie, non dans celui de la politique étatique 3 ».
Mais aussi il y avait beau temps, on l'a vu, qu'il avait su
reconnaître l'erreur qu'il avait ainsi commise touchant le
bolchevisme, et remonter à ses racines théoriques.
Simplement, Korsch donnait un tour plus tranché que
jamais à ce qu'il disait déjà en 1938 (par exemple) de la
nécessité de revenir à l'« ouverture d'esprit » qui avait
caractérisé l'AIT. Et la raison de ce durcissement d'accent
est claire : la prolifération du cancer stalinien au lende-
main de la Seconde Guerre mondiale. Mais Korsch n'en-
tendait en rien, pour autant, renoncer au principe historico-
critique et activiste de Marx-Engels. C'est même sur cette
base qu'il se dressait contre le dogmatisme qui, selon ses
tendances avouées ou inavouées, pose en autant de caté-
gories intégralement réactionnaires tout ce qui n'est pas
lui-même. Contre ce dogmatisme qui ne cherche pas à
dégager la charge critique que recèlent dans leurs flancs,
par exemple, le fédéralisme proudhonien en tant qu'alter-
native au centralisme marxien et marxiste, le révisionnisme
bernsteinien en tant que révélateur du contenu réel de
l'idéologie sociale-démocrate, ou le bolchevisme léninien en
tant qu'antipode du fatalisme historique. Porter augran_d

1. Cf. l'article susmentionné (p. 8, note 1) de Survey, p. 96.


Dès 1938, K. déclarait expressément que tout essai de « restau-
rer » le marxisme ne pourrait aboutir qu'à une idéologie mythi-
fiante; cf. infra, p. 162.
2. Cf. Anti-Kautsky, p. 154.
3. Cf. Schriften, p. 55 sqq.
56
Un itinéraire marxiste
jour les éléments d'orientation critique fournis par les
rfiouvements7pâsséi, «
et une pratique révogiro-np
Taireois-cIine7seTp-ioait
pas autre chose. liius d'un, bien intentionnés certes, vou-
cliiieni pourtant faire passer ce combat de franc-tireur
contre une fétichisation allant croissant, qui pour un
« éclectisme » délectable, voire une apostasie du marxisme,
qui pour du « négativisme pur et simple 2 ».
N'est-ce pas l'histoire elle-même qui s'est chargée de
« relativiser » le marxisme ? Aussi bien d'ailleurs que le
léninisme. Korsch ne faisait que constater une vérité assez
apparente quand il écrivait qu'en Russie, du vivant même
de Lénine, la doctrine marxiste avait été transformée « en
un mythe destiné à renforcer le pouvoir d'Etat », avant
que, « sur la base des rapports changés », cette théorie
mythifiée n'eût été convertie, par le biais d'une « hermé-
neutique sacrée », en un « mythe immuable 3 ». Ces lignes
sont extraites d'un manuscrit sur lequel Korsch travailla
longuement pendant les années 1950. Il l'avait intitulé
le Temps des abolitions. Abolition des cloisonnements qui
servent de base aux sociétés modernes d'exploitation et
d'oppression : division en classes différentes, séparation
de la ville et de la campagne, du travail manuel et du

1. Cf. « Thèses », loc. cit.


2. Citons, en guise d'exemple du premier cas, M. Rubel (Argu-
ments, III, 1959, 16, p. 26) qui célèbre dans les Thèses de 1950
une « vraie mutation intellectuelle », un « éclectisme doctrinal »,
là où R. Paris (Nuovo rivista storica, janv.-fév. 1969, p. 178)
décèle une « conversion à l'anarchisme (...) qui se •laissait déjà
pressentir chez le Korsch de 1923 ». Et, pour le second cas,
G.-E. Rusconi (qui, lui, sait ce dont il parle), lequel soutient
(art. cité ante, note 3, p. 32) qu'à partir de 1923, vu « la dispari-
tion ou l'écrasement de la poussée spontanément révolution-
naire des masses », K. n'avait plus d'autre choix que celui
d'une « critique purement négative » — « excluant tout ce qui
pouvait lui permettre une construction positive » (La Teoria
critica della società, Bologne, 1968, p. 204) — sans voir que K.,
pragmatique avant tout, savait mettre cette positivité en évi-
dence chaque fois qu'elle se manifestait dans le mouvement
réel (cf. par exemple infra, chap. awi, 1), une positivité ayant
pour seul agent efficace « l'auto-activation des masses travail-
leuses A.
3. Cité par R. Dutschke, in la Révolte des étudiants allemands
(trad. S. Bricianer), Paris, 1968, p. 102.
57
Introduction
travail intellectuel'. Abolition de l'Etat et du mode de
production capitaliste, du capital et du travail salarié.
Toutefois, le manuscrit, composé de notes souvent ellip-
tiques, devait rester inachevé. On ne saurait dire si la
cause en fut les difficultés inhérentes au sujet, ou la
nécrose cérébrale qui, à partir de 1956, provoqua un « lent
déclin des facultés » de l'auteur 2. Hospitalisé en 1957,
Karl Korsch s'éteignit à Helmont (Massachusetts), le
21 octobre 191.

10.
Korsch avait certes raison de présenter l'ouvrage du
Kautsky de 1927 comme un constat de décès du
« marxisme orthodoxe » de la Iie Internationale. Aujour-
d'hui, ce dernier ne survit plus que dans un cadre univer-
sitaire, et sous la forme d'une mise en opposition exégé-
tique de la « pure doctrine marxienne » — à fond éthique,
philosophique, sociologique, coopérateur, etc., mais jamais
politique — avec sa « déviation dictatoriale », le léninisme.
Rien d'étonnant si l'effort théorique de Karl Korsch a été
exploité dans une perspective académique — intégralement
tournée vers le passé et donc idéologique : toute critique
socio-politique n'est-elle pas susceptible d'être récupérée,
au moins dans l'un de ses moments, à des fins contraires
à celles que son auteur lui assignait ? Ainsi, dans les années
trente, Arthur Rosenberg a repris (et prolongé) la critique
korschienne du marxisme idéologisé dans son Histoire du
bolchevisme', où il condamne cependant toutes les ten-
dances du marxisme activiste et gauchiste. Plus près de
nous, le professeur Erich Matthias, dans un article forte-
ment documenté, a repris (et prolongé) la critique kors-

1. En 1919, K., encore membre de l'USPD, exaltait déjà la


clause du programme de l'IC recommandant « l'unification du
travail manuel et du travail intellectuel » ; cf. Schriften, p. 59-
68.
2. P. Mattick, art. cité, p. 97.
3. A. Rosenberg, Histoire du bolchevisme (trad. A. Pierhal),
Paris, 1936. Historien de profession, Rosenberg, ex-député com-
muniste au Reichstag, avait, après un intermède de « gauche n,
évolué vers la social-démocratie ; cf. la préface de Georges
Haupt à la réimpression de l'ouvrage (Paris, 1967, p. 11-39).
58
Un itinéraire marxiste
chienne du kautkysme, mais en faisant de ce dernier l'idéo-
logie d'un « parti typique de l'Allemagne impériale », lié
à un système politique qui réduisait tous les partis d'oppo-
sition à la contestation verbale 1, et non le produit d'une
longue phase historique non révolutionnaire. On retrouve
ici l'antagonisme, signalé par Korsch, d'un positivisme
sociologique, avant tout statique, et d'une critique poli-
tique, avant tout dynamique, le premier étant toujours
capable, dans le cadre restreint qui lui est propre, de
s'agréger ce qu'il lui convient de la seconde.

Dans l'autre camp, pendant l'ère stalinienne, les repré-


sentants idéologiques du PC n'eurent pas à se soucier de
combattre sur le plan théorique une « déviation gauchiste »
qui, à l'état articulé, demeurait nolens, volens le fait d'une
poignée de militants isolés. Avec le grand tournant des
années soixante, et la seconde phase du poststalinisme, il
n'en fut plus de même. Pour les représentants de l'ortho-
doxie plus ou moins replâtrée, il s'agit cependant moins
de réfuter, après discussion systématique, que de vitupérer
le critique qui avait eu l'audace d'appliquer la conception
matérialiste de l'histoire au marxisme lui-même, portant
ainsi la main sur une idéologie couvrant la séparation
d'une théorie, qui vise l'abolition du salariat, d'avec une
pratique qui institutionnalise le salariat. Dans les pays de
l'Est, où le stalinisme continue de régner sans concurrence,
ses représentants idéologiques n'ont fait que remplacer le
système d'injures, accessoire obligé du terrorisme massif,
par le tissu de demi-vérités. Ainsi voit-on une sommité
philosophique de la RDA pourfendre celui qui, paraît-il,
voulait expliquer la défaite de la classe ouvrière allemande
par un « retard de la conscience subjective sur les condi-
tions historiques objectives », retard dont il aurait attribué
la cause « à l'absence de conscience spontanée des masses,
non à l'absence du parti révolutionnaire ». Celui, en outre,
qui, contestant que la social-démocratie kautskyste eût
jamais adopté le marxisme dans son entier, « légitimait
"historiquement" la thèse révisionniste de la séparation
1. E. Matthias, « Kautsky und der Kautskyanismus », in
Marxismusstudien, 1957, p. 151-197, en particulier p. 194-197 (où
est reprise une interprétation d'A. Rosenberg).
59
Introduction

du marxisme et du mouvement ouvrier révolutionnaire' ».


Comme le lecteur de l'Anti-Kautsky peut aisément s'en
rendre compte, le chemin est court qui mène de la demi-
vérité à la contre-vérité 2 .
Tout en appartenant en définitive à la même école, le
philosophe Althusser se montre plus fin. Il discerne en
effet dans notre auteur un représentant de ce « mouvement
de réaction "gauchisant" contre la platitude mécaniste de
la He Internationale », réaction qui, selon lui, « dut prendre
la forme d'un appel à la conscience et à la volonté des
hommes, pour qu'ils fissent la révolution que l'histoire leur
donnait à faire 3 ». Seulement voilà : cet appel était entaché
d'« ambiguïtés de formulation » imputables à une « lec-
ture historiciste de Marx » qui, « en certains milieux [les
"intellectuels d'origine bourgeoise"] », ne cesserait « de
menacer le marxisme » d'une déviation humaniste'. Ne
pouvant sortir du cadre restreint d'une biographie essen-
tiellement politique, je me contenterai ici d'indiquer qu'on
trouve chez Althusser maint élément fondamental que le
critique Korsch visait déjà dans le « marxisme de la
He Internationale », en premier lieu, l'idée d'une « science »
qui serait indépendante de son cadre de production, à
savoir : le mouvement historique réel.
Chacun dans son langage, nos deux poststaliniens arri-
vent à une conclusion, une et la même. Pour l'attachée au
comité central d'un parti d'Etat, Korsch voulait substituer
à la « théorie léninienne de la conscience-reflet », la thèse
de la « coïncidence de la conscience et du réel », et à la
« nécessité du parti révolutionnaire» le « réveil spontané
des masses 5 ». Or — pour répéter Korsch — comment expli-
quer, à défaut d'une telle « coïncidence », « l'importance
capitale que l'acquis des phases antérieures de la pensée

1. V. Wrona, « Karl Korsch und die bürgerliche und revision-


nistische Marxismuskritik », Deutsche Zeitschrift für Philoso-
phie, XVIII, 9, 1969, p. 1093-1099.
2. Cf. ci-dessus, p. 38 et infra, chap. VIII.
3. Cf. L. Althusser, Lire le Capital, Paris, 1966, t. II, p. 74-75,
où sont fourrés pêle-mêle Rosa Luxemburg, Lukacs (« impor-
tant »), Gramsci (« très important »), Korsch (« qui se perdit »)
et le Proletkult... en attendant une « indispensable étude histo-
rique et théorique » !
4. Ibid., p. 73 sqq.
5. V. Wrona, art. cité, p. 1098.
60
Un itinéraire marxiste
économique et sociale de la classe bourgeoise garda toujours
dans la théorie de Marx' ». Et où prend-on que Korsch et,
d'une façon plus générale, le « gauchisme » historique aient
jamais été des spontanéistes bêlants ? En fait, le contresens
fait ici derechef bon ménage avec la contre-vérité.
Pour le normalien du PCF, en « proclamant le marxisme
expression directe, production directe de l'essence humaine
par son unique auteur historique, le prolétariat », on
« récuse sans égards la thèse kautskyste et léniniste de
la production de la théorie marxiste par une pratique, en
dehors du prolétariat, et de l'importation" de la théorie
marxiste dans le mouvement ouvrier 2 ». Or Korsch ne nie
pas que le marxisme a été « le produit d'études purement
théoriques », mais il ajoute qu'il fut « aussi le résultat des
expériences nouvelles de la lutte des classes' ». Pas plus,
il ne nie la nécessité d'une organisation politique ouvrière
distincte des organisations dites économiques 4 (trait com-
mun, le seul peut-être, à tous les « marxismes »), mais il
professe que l'activité de cette organisation est modelée
par les conditions dans lesquelles elle s'exerce et qu'une
longue période non révolutionnaire la transforme en
conduite d'intégration, avec pour conséquence de séparer
la pratique d'avec la théorie censée la fonder. Chose que
les critiques poststaliniens tiennent à ignorer — pour des
raisons que le matérialisme historique est certainement
capable d'expliquer.

Selon Althusser, les textes « du jeune Lukacs et de


Korsch » ont été réédités pour « donner un fondement à
des sentiments politiques » du genre humaniste s. En
1. Karl Marx, p. 35.
2. L. Althusser, op. cit., p. 104-105.
3. Marxisme et Philosophie, p. 38. On retrouve le même argu-
ment dans l'excellente mise au point de Norman Geras : « Louis
Althusser. An Assessment », New Left Review, 71, janv.-fév. 1972,
p. 84-85.
4. K. montrait ainsi à propos de la guerre d'Espagne com-
ment une « organisation d'avant-garde ouvrière •, l'anarcho-
syndicalisme, avait dû renoncer à une intenable mystique de
l'apolitisme ; cf. infra, p. 244.
5. « Par exemple, dit Althusser lui-même, la protestation
contre les erreurs et les crimes du "culte de la personnalité",
l'impatience de les voir réglées, l'espérance d'une vraie démo-
61
Introduction

vérité, ces rééditions ont eu lieu — en France, pour la pre-


mière fois — après que l'insurrection hongroise eut mis
un comble à la crise du stalinisme mondial et contribué
décisivement à ouvrir une nouvelle phase de son existence
idéologique (que j'ai qualifiée ci-dessus d'« orthodoxie post-
stalinienne », sans pouvoir m'étendre à ce sujet). Mais si
cette crise (et non point les désastres de l'humanisme
contemporain) a constitué un facteur de redécouverte de
l'« hérésie », elle ne fut ni le seul, ni même le plus impor-
tant. Tout semble indiquer en effet que les grands pays
industrialisés abordent une phase de développement cri-
tique. Comme dans les autres phases de ce type, que le
développement capitaliste a traversées aux 'axe et XX" siè-
cles, on assiste à un brassage de concepts et de principes
liés à l'émergence de nouvelles tendances activistes. Et il
est naturel que le nouveau « mouvement », ou du moins
son avant-garde intellectuelle (avec toutes ses ambiguïtés),
interroge l'expérience passée dans ce qu'elle eut de plus
avancé sur les plans théoriques et pratique>
Aussi bien, la réflexion sur l'ancien mouvement ouvrier
et ses expressions théoriques marxistes (la variante trots-
kyste, au départ), avait déjà amené indépendamment le
groupe « Socialisme ou Barbarie » à des conclusions voi-
sines souvent de Korsch. « Indépendamment », parce que
ce groupe, imbu d'un préjugé sociologisant, et aussi de
son « originalité » — laquelle, pour être indéniable, ne
pouvait par définition être absolue — avait décidé d'ignorer
superbement les efforts théoriques du passé. C'était se
priver d'éléments d'orientation précieux même s'ils res-
taient, bien entendu, à intégrer sur le mode critique.
Quoi qu'il en soit, « Socialisme ou Barbarie » soulignait
que l'apport capital de Marx-Engels résidait non dans la
« synthèse et la continuation des créations de la culture
bourgeoise (philosophie classique allemande, économie
politique anglaise, socialisme utopique français) », mais,

cratie, etc. » (ibid., p. 107). Voilà qui risque, parait-il, de « servir


d'autres causes, selon la conjoncture et les besoins », que celle
de la liberté. Mais réprouver le « dogmatisme stalinien », tout
en s'abstenant — comme le fait Althusser — d'en explorer les
déterminations socio-historiques, voilà qui sert, à coup sûr, la
cause de l'oppression.
62
Un itinéraire marxiste
au contraire, dans « le renversement des postulats fonda-
mentaux de cette culture' ». D'un autre côté, il relevait
qu'à la « coloration objectiviste » déjà prononcée du
Capitale avait succédé chez les épigones, Kautsky en tête,
la conviction proclamée que « l'écroulement du capitalisme
et la victoire du socialisme sont inéluctables, garantis par
des lois naturelles' ». Et puis, et surtout, il insistait sur
l'autodétermination ouvrière, et ce qui en découle : la cri-
tique des formes d'organisation actuelles des masses. Bien
entendu, s'agissant d'époques différentes, ces convergences
significatives s'assortissent de divergences qui ne le sont
pas moins. Korsch, homme d'une phase de révolutions et
contre-révolutions politiques, et critique de révolutions à
forme avant tout politique, persistait quand même à penser
en termes de stratégie politique, volontiers oublieuse du
social, du vécu et des mentalités collectives. Par contre,
« Socialisme ou Barbarie », lié à une période d'expansion
organique et institutionnalisée du capital, devait opérer
un « renversement des postulats » de la sociologie indus-
trielle américaine, et dévoiler le grand secret de la pro-
duction capitaliste de type moderne : « la nécessité simul-
tanée d'exclure les ouvriers de la direction de leur propre
travail, et, vu l'effondrement de la production qui serait le
résultat de cette exclusion si elle se réalisait intégralement
(...), de les y faire participer, de faire appel constamment
aux ouvriers et à leurs groupes informels * ». D'où aussi
cette idée générale du socialisme à la fin du xx* siècle :
qu'il s'agit d'abolir la forme de participation/exclusion,
la séparation des fonctions de direction et d'exécution
cristallisée dans le système du salaire, et que la doctrine
classique se représentait, d'une manière par trop « philo-
sophique » encore, comme la séparation du travailleur
d'avec les moyens de production '.
1. P. Cardan (Castoriadis), « Prolétariat et Organisation »,
Socialisme ou Barbarie, V, 27, avril-mai 1959, p. 65-66 ; comparer
avec le Karl Marx, p. 59 sqq., 110 sqq., 216 sqq.
2. Cf. Karl Marx, p. 126.
3. P. Cardan, loc. cit.
4. C. Castoriadis, La Société bureaucratique, t. 1, Paris, 1973,
P. 34 sqq.
5. Ainsi K. lui-même, parlant — dans des conditions très par-
ticulières, il est vrai — des réalisations de la Catalogne liber-
taire de 1936, ne s'émeut guère du maintien intégral de la
63
Introduction
« Socialisme ou Barbarie » introduisait de la sorte dans la
théorie un élément qui, paradoxalement, en était absent,
ou plutôt un élément que l'idéologie marxiste jugeait être
ni plus ni moins qu'une matière première pour la conquête
de positions de force. Axée en fait, sinon toujours en
paroles, sur le remodelage des rapports de propriété par
le biais de l'alliance des classes, il ne pouvait pas lui venir
à l'esprit d'approfondir la condition ouvrière moderne là
où elle est, sur les lieux de production, et, moins encore,
de la poser pour ce qu'elle est : la génératrice d'une lutte
directe antiautoritaire, sécrétée chaque jour, à l'usine et au
bureau, par le phénomène d'exclusion. A l'inverse, la revue
donnait — au moyen d'analyses abstraites et de témoi-
gnages vécus — une épaisseur à cet être infiniment plat
de la doctrine traditionnelle : l'ouvrier. Sans oublier que
« le prolétariat n'est ni une entité totalement irresponsable,
ni le sujet absolu de l'histoire », qu'il est capable de mettre
en avant, dans la lutte concrète, « des objectifs, des prin-
cipes, des normes, des modes d'organisation qui s'opposent
radicalement à la société établie », tout en restant pri-
sonnier « en partie des rapports sociaux et de l'idéologie
capitaliste 1 ». (Il faudrait ajouter : des formes d'organi-
sation et des idéaux qu'il a, antérieurement, conçus ou
adoptés lui-même.)
Tel est, à mon avis, le grand, le principal mérite de ce
groupe, mais acquis au prix d'un sociologisme excessif,
lequel se retrouve d'ailleurs à tous les étages de la pensée
bourgeoise (et marxiste) contemporaine. Joignant ses effets
à une réaction légitime au dogme de la crise économique
permanente ou à jamais imminente, ce sociologisme l'ame-
nait à faire de la soif bureaucratique de pouvoir, non de
l'extraction et accumulation de plus-value (et des barrières
auxquelles elles se heurtent), le moteur de l'expansion et
de la contraction du système en place. Dès lors, les condi-
tions conflictuelles de travail et de vie, l'a aliénation »,
étaient sacrées seul facteur de rupture, dans un monde
paraissant d'autant moins régi par des lois tendancielles
— celles du profit en premier lieu — et d'autant plus
fonction de direction, ou plutôt conçoit cette dernière dans
l'optique traditionnelle qui assimile la gestion ouvrière au
contrôle syndical de la marche des entreprises ; cf. infra, p. 248.
1. P. Cardan, op. cit., p. 73-75.
64
Un itinéraire marxiste

« absurde et irrationnel » qu'on s'était privé d'un instru-


ment indispensable pour le comprendre.
Korsch procède différemment : partant de concepts poli-
tiques issus de l'expérience historique de la société bour-
geoise et de sa critique, il les prolonge et les spécifie, sans
ignorer le contexte socio-économique. Ainsi du « jacobi-
nisme », délégation inconditionnelle du pouvoir à un corps
spécialisé, inhérente au modèle de la révolution bourgeoise.
Ainsi de la contre-révolution totalitaire, accomplissant le
fameux « programme minimum » du socialisme classique,
dans le cadre d'une réorganisation du système capitaliste.
Et l'analyse de cette évolution, une évolution que notre
époque poursuit et remanie sans trêve, se double chez lui
d'une critique des illusions démocratiques, fascistes ou
marxistes — marxiennes, voire — qui ne doit rien à une
catégorie phénoménologique aussi mal constituée que celle
de « bureaucratisation » dont « Socialisme ou Barbarie »
faisait le deus ex machina des sociétés modernes, indépen-
damment de leurs niveaux de développement respectifs.
Je ne puis pousser plus loin ici ce parallèle, et moins
encore l'étendre à d'autres tendances de la critique radicale
d'aujourd'hui. Mon dessein en l'esquissant était de faire
ressortir ce qui tout à la fois rapproche et distingue Korsch
des plus avancées d'entre elles : une mise en oeuvre origi-
nale et rigoureuse du principe actif de la science sociale
marxienne. Les éléments d'orientation qu'il propose ainsi
sont loin, il va de soi, de répondre à toutes les exigences
de notre époque. Mais les problèmes que la sienne a sou-
levés, et qu'il a abordés avec elle, demeurent souvent, dans
des conditions changées, les problèmes de la nôtre et que,
le cas échéant, celle-ci formule d'une manière et plus et
moins complète. Ainsi, pour s'en tenir à ce seul exemple,
de la question fondamentale de l'autorité. La critique d'au-
jourd'hui, aux inclinations libertaires, vise le principe hié-
rarchique en général, et s'accommode la plupart du temps,
au nom de l'efficacité, d'une mise en cause fragmentaire
de ses plus visibles excès. Chez Korsch, la critique s'en
prend au principe jacobin, c'est-à-dire à la forme histo-
rique et politique la plus achevée du pouvoir bourgeois,
quand bien même elle a dû souvent finir par composer
avec d'autres. Dans le premier cas, la critique risque tou-
jours de succomber à l'ambivalence inhérente à la contes-
65
Introduction
tation catégorielle dans le cadre capitaliste ; dans le second,
elle paraît plus restreinte, peut-être, mais aboutit tant à
une rupture motivée avec le passé qu'à des prises de posi-
tion politiques intransigeantes. Quoi qu'il en soit, les deux
types de critique se recoupent dans la mesure où ils par-
tent de ce principe commun : sans transformation radicale
du processus de production et de travail, donc sans sa
prise en charge directe par les producteurs, les travailleurs
eux-mêmes, pas d'abolition réelle des rapports de produc-
tion actuels.

11.
Je me suis donné à tâche de retracer, dans cette intro-
duction, l'itinéraire politique du marxiste du xxe siècle
Karl Korsch. Le lecteur a pu voir émerger ainsi, dans
l'axe d'une expérience politico-théorique, certes touffue et
parfois contradictoire, les grands thèmes du recueil qui
va suivre. Mais une présentation biographique a pour
défaut d'individualiser un cheminement qui, soit dit et
redit, fut avant tout un fait collectif. Karl Korsch n'a pas
été le seul à rompre avec la social-démocratie classique
(de « Kautsky ») pour passer à la social-démocratie radi-
cale (de « Lénine »). Il n'a pas été le seul, ensuite, à se voir
réduit à l'isolement social, alors que montaient les horreurs
du stalinisme, puis les horreurs du fascisme et de la guerre
mondiale, enfin les horreurs de la paix capitaliste.
(Cette trajectoire, comme bien d'autres, je l'ai parcourue
moi aussi, dans d'autres conditions, à une moindre hauteur
théorique. Après avoir accompagné les Jeunesses commu-
nistes de l'an 40, tant qu'on y parlait de « fraternisation
prolétarienne » [du moins est-ce là ce que je croyais enten-
dre], j'ai traversé quelques-unes des nuances du noir et
du rouge vifs. Deux mots, par la même occasion, de ma
biographie professionnelle : ouvrier fourreur pendant un
quart de siècle, puis traducteur de livres une dizaine
d'années durant, je suis maintenant correcteur d'impri-
merie.)

Tenir pour représentatif d'une démarche collective un


certain cheminement pratico-théorique ne revient nulle-
66
Un itinéraire marxiste
ment à lui dénier toute dimension personnelle. Cela serait
d'autant plus absurde en l'occurrence qu'on a d'emblée
affaire, chez notre auteur, à un style portant la marque
d'une individualité tranchée. Korsch lui-même devait s'en
apercevoir quand il voulut rendre en anglais la splendide
version allemande de son Karl Marx'. Cette écriture parti-
culière ne varie pas seulement en fonction du sujet traité
et du public envisagé : articles de presse à gros tirage ;
essais de vulgarisation à diffusion élevée ; travaux de
recherche destinés à des publications académiques ; textes
rédigés pour des revues militantes ronéotypées, et autres.
Elle s'inspire aussi de considérations théoriques, et que
Korsch devait, en partie du moins, à ses lecture et fréquen-
tation assidues des représentants de l'empirisme logique
(ou néo-positivisme) du Cercle de Vienne. Comme eux,
mais sur le terrain du marxisme, il visait la constitution
d'un langage rigoureux, éliminant le raisonnement par
métaphore, les concepts non situés et datés, la tautologie,
la déclamation. D'où ces textes d'une concision extrême -
comme ciselés dans le matériau historique au marteau
d'un savoir étendu —, qui veulent donner à penser, et
non point énoncer des formules toutes faites, le credo d'une
hérésie promise à s'enliser tôt ou tard dans les marécages
du sectarisme doctrinaire.
Ce volume reprend un certain nombre d'essais rédigés
à des dates, donc dans des circonstances souvent diffé-
rentes, mais dans une phase bien déterminée de l'activité
créatrice du penseur militant Karl Korsch. D'où des élé-
ments de cohérence, que viendront renforcer une mise en
ordre thématique et des textes de liaison. Voulant éviter
l'anonymat et l'objectivité prétendue des présentations
bureaucratiques, j'ai cherché dans ces derniers à éclairer
un contexte, étayer encore ou prolonger une analyse, ou,
le cas échéant, à la discuter ou actualiser en procédant par
touches successives. Si je pouvais ainsi décider le lecteur
à en faire autant, j'aurais atteint mon but.
Bois-Colombes, ter juin 1973

1. Cf. Karl Marx, p. 23-24.


CHAPITRE I

MARX ET LA RÉVOLUTION EUROPÉENNE DE 1848

1848: la faiblesse et la désunion du camp bourgeois


progressiste entraîne en Allemagne, comme sur tout le
continent européen, la défaite irrémédiable de la révolution
démocratique ; 1948: les Alliés victorieux envisagent de
« rééduquer » une Allemagne dépecée, dont l'absence de
constitution démocratique est censée être la cause princi-
pale des deux guerres mondiales. La rencontre de ces deux
dates amène Korsch à faire, dans le texte qui suit', un
usage particulier du concept de conditions changées, ou
de « spécification historique », comme il disait aussi.

Disons-le : seule la contre-révolution


en Allemagne révéla l'existence his-
torique de la révolution. VEIT VALEN-
TIN, Histoire de la révolution alle-
mande de 1848-1849 (1931).

Comme ce fut déjà le cas pendant la Première Guerre mon-


diale, les Allemands se sont vu accuser pendant la deuxième,
et jusqu'à ce jour, de n'être pas des démocrates. Pas seulement
les Allemands de Hitler, mais tous les Allemands ; pas seulement
maintenant, mais de tout temps ; pas seulement dans l'aspect
extérieur, mais dans la nature intime. Seule, affirme-t-on, une
rééducation longue et sévère, recourant aux méthodes de coer-
cition les plus rigoureuses, réussira peut-être un jour à changer
de fond en comble cette nature a-démocratique du peuple alle-
mand ; ce n'est que par ce moyen que les Allemands pourront
enfin se hisser au niveau historique des nations occidentales, ces
dernières étant du même coup mises ainsi à l'abri de toute

I. K. Korsch, « Marx Stellung in der europâischen Revolution von


1848 », Die Schule, III, 5, mai 1948 (réimp. in K. Korsch, Revolutionii-
rer Klassenkampf, Berlin, s.d. [1972], p. 7-26).
69
Marxisme et contre-révolution
nouvelle entreprise de ces barbares arriérés contre la civilisation
démocratique.
Du point de vue historique, il n'est rien dans ces accusations
qui, depuis cent ou cent cinquante ans, n'ait été sans cesse dit
et redit sous des formes différentes par tous les bons Européens
d'Allemagne. Ce furent d'abord les grands apôtres idéalistes
d'une éducation progressive du genre humain et d'une concep-
tion nouvelle de l'histoire, conçue comme une évolution vers
la liberté et la beauté, la raison, la citoyenneté universelle et
la paix perpétuelle. A cette première génération des Lessing,
Kant, Klopstock, Schiller, qui avait eu partie liée avec les
Anglais et les Français du siècle des Lumières et dont l'inspi-
ration et les idées connurent ensuite un développement auto-
nome et majestueux, succéda la génération des penseurs direc-
tement touchés par les prodigieux événements de la grande
Révolution française, et dans le système desquels, selon le mot
de Hegel, « la révolution est venue s'inscrire et s'articuler dans
la forme de la pensée ». Appelée à se poursuivre sans répit jusqu'à
1840, cette évolution philosophique n'était en vérité qu'une
manifestation, dans le domaine intellectuel allemand, du pro-
cessus historique universel qui se perpétua au-delà de Waterloo
et de Versailles, et dans le cadre duquel les tribuns, hommes
d'Etat et généraux de la Révolution française, les Brissot et les
Danton, les Robespierre et les Napoléon, non contents d'avoir
institué en France la république bourgeoise moderne, lui avaient
de surcroît créé sur tout le continent européen un environnement
approprié. Cette génération de penseurs et de poètes, visiblement
imbus de l'esprit de la Révolution française, ne s'est jamais vu
reprocher, comme une trahison infâme de l'esprit démocratique
moderne, par aucun critique, ni de l'Ouest ni de l'Est, le fait
que certains de ses meilleurs représentants eussent partagé,
après l'enthousiasme, la désillusion que le triomphe de cette
révolution devait susciter dans tous les pays d'Europe comme
en France même. Dans son amère réalité, la société bour-
geoise issue de la Révolution faisait un tel contraste avec l'idée
sublime de ses résultats que s'étaient formés ceux qui y avaient
coopéré ou l'avaient acclamée, autant qu'avec l'héroïsme sans
bornes, l'abnégation, les angoisses, la guerre civile et les carnages
dont il avait fallu payer sa venue au monde ! Il n'est donc pas
étonnant qu'en Allemagne aussi, pays que la Révolution fran-
çaise avait concerné le plus directement, l'attachement passionné
aux « idéaux de 1789 et de 1793 » dût céder bientôt la place,
70
Marx et la révolution européenne de 1848
tandis qu'avec le romantisme politique, le légitimisme, le culte
des institutions et des idées médiévales, l'irrationalisme de
principe, la « théorie organique de l'Etat » et l'« école critique »,
apparaissait un revirement désastreux, le dénigrement systéma-
tique des idées mêmes auxquelles certaines des têtes de ce mou-
vement nouveau avaient, si peu de temps auparavant, apporté
la plus enflammée des adhésions.
Si l'on veut apprécier convenablement les notions datant de
ce temps-là, notions derechef considérées avec une dilection
particulière comme démontrant la nature foncièrement anti-
démocratique de l'esprit allemand, il ne faut pas oublier qu'à
ce moment la France vivait l'époque de la Restauration, qu'en
Angleterre régnait une tendance qui, née dès 1789, demeurait
farouchement hostile aux idéaux de la Révolution française et
ne devait désarmer qu'avec l'ère des réformes de 1830-1846, et
que sur le continent toutes les puissances européennes, à la
seule exception de la Turquie, constituaient, avec l'appui de
l'Angleterre, une « Sainte Alliance » bien décidée à réprimer par
la force toute nouvelle propagation des idéaux et des mouve-
ments s'inspirant de la Révolution française.
Sur cette base historique, il faut en outre se demander quelles
forces se trouvèrent à l'origine du renouvellement des principes
démocratiques qui se fit jour sur le continent européen à partir
de 1830, quelles difficultés particulières elles durent surmonter et
quelles altérations le progrès démocratique subit de ce fait.
C'est seulement de la sorte qu'il devient possible de comprendre
comment il a pu se faire qu'en Allemagne, jusqu'au tournant
du siècle, la démocratie ne parvint pas à remporter de victoire
complète, indiscutable, acquise une fois pour toutes. Constater
qu'en France la Restauration succéda à la Révolution, puis la
dictature bonapartiste au renouveau révolutionnaire de 1830 et
de 1848, après quoi, vers la fin du siècle, le triomphe apparent
des républicains lors de l'affaire Dreyfus fut suivi sur-le-champ
d'une réaction militariste, cléricale et monarchiste beaucoup
plus puissante et plus âpre, anticipant le fascisme à plus d'un
égard, c'est constater du même coup que le développement
restreint et en définitive insuffisant des forces démocratiques en
Allemagne constitue bien moins un phénomène spécifiquement
allemand que la forme particulière revêtue par une évolution
propre à l'Europe entière.
Quand on les compare aux grandes révolutions européennes
qui, dans l'Angleterre et la France du 'mir' et du xviir
71
Marxisme et contre-révolution
eurent pour effet, après des dizaines d'années de durs combats,
de transformer de fond en comble l'Etat et la société, les révo-
lutions des luxe et xxe siècles se révèlent n'être qu'une forme
rabougrie et distordue de « la » révolution. Karl Marx, qui s'ins-
titua quelques années plus tard le critique implacable de cette
soumission idéologique des révolutionnaires du xixe siècle aux
traditions glorieuses du passé, devait se trouver lui-même, tandis
qu'il participait à la révolution allemande de 1848, soumis en
permanence à ces mêmes idées traditionnelles. Pendant cette
seule et unique révolution démocratique que connut le 'axe siè-
cle, et alors que tout eût porté à croire que les dures luttes de
ses années d'apprentissage politique avaient eu pour consé-
quence de lui faire abandonner l'optique révolutionnaire bour-
geoise, Marx ne défendit en effet nullement un programme de
révolution sociale ou socialiste transcendant les objectifs de la
bourgeoisie. Au contraire, il se fit une règle d'inciter en toute
occasion cette révolution bourgeoise à prendre pour modèle la
Révolution française, sa phase jacobine de 1793-1794 en par-
ticulier.
A titre d'exemple pour beaucoup d'autres du même genre,
voici un passage de l'article que Marx rédigea le 11 décembre 1848
pour la Nouvelle Gazette rhénane 1, où ce caractère des cri-
tiques par lui adressées à la révolution allemande ressort avec
la plus grande netteté. Commençant par dépeindre en traits de
feu la grandeur historique des révolutions de 1648 et de 1789,
Marx y disait qu'il s'agissait en l'occurrence non point « de
révolutions anglaise et française, mais de révolutions de style
européen. Elles n'étaient pas la victoire d'une classe déterminée
de la société sur l'ancien système politique, mais la proclamation
d'un système politique valable pour la nouvelle société euro-
péenne ». Et il poursuivait ainsi : « Rien de tout cela dans la
révolution de mars en Prusse. (...) Bien loin d'être une révolution
européenne, elle n'était que l'écho affaibli d'une révolution euro-
péenne dans un pays arriéré. (...) La révolution de mars en
Prusse n'était même pas nationale, allemande, elle était dès
l'origine provinciale, prussienne. Les insurrections de Vienne,
de Cassel, de Munich, les soulèvements provinciaux de toute
espèce l'accompagnaient et lui disputaient la première place.

1. L'article parut le 15 décembre 1848. On a mis à contribution la


traduction de Lucienne Netter : K. Marx et F. Engels, Nouvelle
Gazette rhénane, 3 vol., Paris, 1963 sqq.
72
Marx et la révolution européenne de 1848
(...) La bourgeoisie prussienne n'était pas la bourgeoisie fran-
çaise de 1789, la classe qui, face aux représentants de l'ancienne
société, de la royauté et de l'aristocratie, incarnait à elle seule
toute la société moderne. Déchue au rang d'une sorte de caste
(...), loin de figurer une catégorie sociale de l'ancien Etat ayant
réussi sa percée, elle avait été projetée par un tremblement de
terre à la surface du nouvel Etat, montrant les dents à ceux d'en
haut, tremblant devant ceux d'en bas, égoïste sur les deux
fronts et consciente de cet égoïsme, révolutionnaire contre les
conservateurs, conservatrice contre les révolutionnaires, se
défiant de ses propres mots d'ordre, faisant des phrases au
lieu de créer des idées, intimidée par la tempête universelle
mais exploitant cette tempête (...), sans initiative, sans foi ni
en elle-même ni dans le peuple, sans vocation historique — un
vieillard maudit, sans yeux, sans oreilles, sans dents, sans rien,
voué à guider et à fourvoyer en fonction de ses intérêts frappés
de caducité les premiers et juvéniles élans d'un peuple robuste
—, telle était la bourgeoisie prussienne quand après la révolution
de mars elle se trouva à la barre de l'Etat de Prusse. »
Malgré cette critique percutante des faiblesses et insuffisances
marquant les luttes qui se déroulaient sous ses yeux, Marx s'en
tint à des mots d'ordre qui restaient dans le cadre d'une grande
révolution démocratique, du type propre à la Révolution fran-
çaise du xvirie siècle. Il s'assigna en effet pour tâche d'opposer
aux actions du mouvement existant, qui reculait devant ses
propres buts, d'audacieux mots d'ordre du passé tels que les
revendications de république une et indivisible, d'armement du
peuple, de dictature révolutionnaire et de « Terreur ». Sur ce
plan, il se heurta d'emblée à des obstacles insurmontables. Les
revendications précitées étaient tirées de l'arsenal de la Révo-
lution française. Elles étaient les symboles d'un mouvement qui
avait abouti à l'établissement de la société bourgeoise. Mais vu
l'embourgeoisement graduel de la société européenne survenu
dans l'intervalle, elles attiraient désormais si peu la grande
bourgeoisie et une fraction de la petite que Marx ne pouvait
les propager publiquement que sous une forme ou très générale,
ou très affadie. C'est ainsi que le 6 juin 1848 il ouvrait dans la
Nouvelle Gazette rhénane 1 sa campagne en faveur des moins
rebutants d'entre les mots d'ordre jacobins susmentionnés par
la déclaration suivante : « Nous ne demandons pas, ce qui serait

1. Article publié le lendemain, 7 juin.


73
Marxisme et contre-révolution
utopique, que soit proclamée a priori une république allemande
une et indivisible. » Et il déplaçait toute la question du terrain
de l'action immédiate à celui du développement à venir dès lors
qu'il ajoutait : « l'unité de l'Allemagne, de même que sa consti-
tution, ne peuvent résulter que d'un mouvement ». Qui plus est,
l': organe de la démocratie * » dirigé par Marx, tout en haussant
sans cesse le ton, ne laissait pas de manier avec une circons-
pection extrême ces mots d'ordre les plus avancés de la lutte
pour des objectifs démocratiques.
Marx, renonçant ainsi à exposer ouvertement le programme
intégral de la révolution démocratique, le faisait en fonction
d'une tactique fixée au préalable ; il n'en reste pas moins que,
considérée sous l'angle historique, cette tactique se révèle déjà
grosse de la contradiction fondamentale, inhérente à la position
de Marx dans la révolution de 1848. Ce dernier se refusait à
opposer une utopie socialiste aux réalités de la révolution bour-
geoise. Nonobstant, il persistait à vouloir imposer à ce mou-
vement révolutionnaire des temps présents des formes d'action
des temps passés convenant on ne peut moins aux conditions
actuelles de celui-ci. Ainsi donc, cette tentative de hisser la
révolution démocratique de 1848 au niveau le plus élevé, celui
que la révolution bourgeoise avait atteint lors d'une phase
antérieure, et transitoire, de son développement apparaît, compte
tenu du changement survenu entre-temps dans les conditions
historiques, tout aussi utopique que l'était à l'époque la propa-
gande directe pour le socialisme.
Le contraste entre les conditions imaginées par Marx et les
conditions historiques effectives de la révolution de 1848, qu'il
vécut et à laquelle il participa, devient le plus vif justement
sur les points où, considérée sous un angle a-historique, sa
critique des faiblesses de cette révolution semble le mieux
fondée et où le contenu réel de celle-ci demeure le plus en
arrière sur les revendications qu'il émettait. Citons à ce propos
la politique provincialiste, la politique de clocher prônée au
grand jour par tous les dirigeants nationaux et locaux, et, à
l'inverse, l'internationalité de grand style dont Marx ne se
départit pas un instant quand il traitait, dans la Nouvelle Gazette
rhénane, du rapport de la révolution prussienne et allemande
au mouvement qui se déchaînait en même temps dans l'Europe
entière.

* Sous-titre de la Nouvelle Gazette rhénane.


74
Marx et la révolution européenne de 1848
Du seul point de vue quantitatif, on notera d'entrée de jeu
que l'organe de Marx consacra aux révolutions de France, d'Au-
triche, de Pologne, de Bohême, d'Italie et de Hongrie des études
bien plus détaillées que n'importe quel autre journal allemand.
La Nouvelle Gazette rhénane ne se bornait pas à revendiquer
l'Allemagne aux Allemands. Elle revendiquait tout aussi bien
la Pologne aux Polonais, la Bohême aux Tchèques, la Hongrie
aux Hongrois, l'Italie aux Italiens. Le lâchage éhonté de la
révolution polonaise par le gouvernement prussien ; la pusilla-
nimité dont ce dernier fit preuve face aux pressions britanniques
et russes dans l'affaire du Schleswig-Holstein ; l'écrasement
par la bourgeoisie révolutionnaire elle-même de l'insurrection
ouvrière de Juin à Paris, lequel eut une influence décisive sur
le sort de toute la révolution européenne ; l'écrasement non
moins décisif à cet égard de la révolution à Vienne ; l'échec de
la grande manifestation chartiste en Angleterre et ses consé-
quences — toutes ces tentatives avortées, tous ces revers, la
Nouvelle Gazette rhénane en traitait comme d'autant de défaites
et de la révolution allemande et de la révolution paneuropéenne.
Ce faisant, elle dévoilait aussi la tragique opposition des pré-
tendus intérêts nationaux en vertu de quoi les diverses sections
d'une révolution européenne une et la même, comme prises
d'une furie d'autodestruction, agissaient à l'encontre non seule-
ment de leur intérêt commun, mais encore de leur intérêt
national réel : Autrichiens contre Tchèques ; Tchèques, Alle-
mands, Autrichiens, Hongrois contre Italiens ; Tchèques contre
Viennois ; et, pour couronner le tout, Autrichiens, Tchèques et
Russes contre le mouvement dans lequel l'Europe entière avait
mis ses ultimes et plus grands espoirs, celui de la Hongrie
révolutionnaire. L'étau sanglant devait se resserrer de la sorte
jusqu'au moment où le triomphe généralisé de la contre-révo-
lution mit fin de vive force à ces combats fratricides.
Toutefois, l'analyse rigoureuse et fouillée, à laquelle la Nouvelle
Gazette rhénane soumettait toutes ces connexions, ne laissait
pas en même temps de présenter le caractère par trop abstrait
et a-historique inhérent, sur ce point également, à la politique
incarnée par Marx. L'internationalisme sublime, avec lequel
celui-ci cherchait alors à pallier cet état d'« arriération » natio-
nalitaire, ne tenait nullement compte du fait que le renforcement
des consciences nationales et des antagonismes nationaux, si
néfaste maintenant à l'action unifiée des forces révolutionnaires,
procédait également de la victoire partielle, transitoire, du prin-
75
Marxisme et contre-révolution

cipe bourgeois. Or ces antagonismes prenant leur origine non


pas en dehors de l'histoire (dans le « sang », la race, ou le « sol »,
la patrie, par exemple) mais, au contraire, dans le développe-
ment historique de la société bourgeoise, il était exclu que la
propagation internationale de la révolution du 'axe siècle pût
désormais se conformer au modèle jacobin et napoléonien, en
être la reproduction pure et simple.
Dans les conditions historiques changées du xixe siècle, Marx
continuait de faire de la guerre révolutionnaire la panacée per-
mettant à la révolution paneuropéenne de résoudre toutes ses
difficultés tant intérieures qu'extérieures, comme tel avait été
le cas en ce qui concerne la Révolution française. La guerre
poursuivie contre celle-ci par les trois grandes coalitions euro-
péennes ayant eu pour effet d'accroître de façon considérable
l'influence russe dans le monde, il allait de soi, maintenant que
le centre du mouvement révolutionnaire s'était notablement
déplacé vers l'Est, que l'ennemi naturel de la révolution pan-
européenne était la Russie tsariste. Ce fut cette conviction qui,
pendant des dizaines d'années, servit de base à la politique
extérieure démocratique que Marx préconisait systématiquement
à l'occasion de chaque conflit survenant en Europe. Lors même
qu'après le coup d'Etat de Napoléon III, tout semblait indiquer
que le tsar partageait désormais le rang d'ennemi principal de
la démocratie avec le dictateur français, l'ennemi à combattre
en priorité resta, selon Marx, non point l'aventurier impérial,
l'« individu répugnant » que la bourgeoisie française avait chargé
d'exécuter la sentence de mort qu'elle avait prononcée en juin
1848, à la suite de l'insurrection des ouvriers parisiens, contre ses
propres institutions républicaines, mais bel et bien « ce pouvoir
barbare dont la tête est à Saint-Pétersbourg et dont les mains
agissent dans tous les cabinets d'Europe ». Le rôle qui, dans le
cadre de cette conception, revenait à « Boustrapa * » était tout
au plus celui d'allié ou d'agent de la grande puissance réaction-
naire qui se tenait derrière lui.
La thèse qu'on vient d'esquisser et selon laquelle la guerre
n'avait au xixe siècle rien perdu de son importance pour la

* Sobriquet de Napoléon III, associant la première syllabe de Bou-


logne, Strasbourg et Paris, villes où le prétendant bonapartiste avait
perpétré un coup de force, écrasé les deux premières fois mais réussi
la troisième et qui lui ouvrit dès lors le chemin du pouvoir d'une
manière rappelant, même dans la forme extérieure, la carrière de
Hitler.
76
Marx et la révolution européenne de 1848
révolution, n'était nullement chimérique. De fait, les guerres
nationales, elles aussi, jouèrent un rôle dans la révolution de
1848. Si en Prusse comme en Italie, en Autriche, en Hongrie,
guerres extérieures et guerres civiles ne s'assortirent pas d'une
unité effective, la brusque interruption, consécutive à l'armistice
de Malmce, de la guerre que la Prusse livrait au Danemark, en
vue de « libérer » le Schleswig et le Holstein, déçut et dégrisa
toutes les tendances du mouvement révolutionnaire allemand
plus encore peut-être que ses prévisibles répercussions poli-
tiques sur le plan intérieur. Que cette première guerre révolu-
tionnaire, si jamais elle avait été menée jusqu'au bout, aurait
pu avoir des conséquences éminemment favorables à l'essor du
mouvement, voilà ce que confirme, de manière indirecte cette
fois, le fait que cette tâche, laissée « irrésolue » par la révolution
allemande, la contre-révolution bismarckienne la reprit à son
compte pendant la période suivante et que la seconde campagne
du Danemark (1864), conjointement avec les guerres austro-
prussienne (1866) et franco-allemande (1870), fut en Europe à
l'origine d'un développement progressiste, du moins à certains
égards.
La guerre révolutionnaire contre la Russie, elle aussi, n'avait
rien de la solution arbitrairement conçue en dehors du contexte
quarante-huitard, comme on pourrait aisément le supposer faute
d'une bonne connaissance de la conjoncture politique et diplo-
matique du moment. Il est en effet notoire aujourd'hui qu'à
l'époque même où la Nouvelle Gazette rhénane faisait campagne
en ce sens, le tsar, de son côté, avait déjà offert au prince de
Prusse l'aide de ses armées pour rétablir de force le despotisme
à Berlin et ailleurs. Un an plus tard, ce furent les baïonnettes
russes qui sauvèrent la réaction autrichienne en anéantissant
les armées de Kossuth dans les plaines de Hongrie. Une guerre
de défense poursuivie en commun par la République française,
l'Allemagne de mouvance prussienne, l'Italie de mouvance pié-
montaise et la Pologne insurgée, contre le régime tsariste
n'aurait pu manquer d'avoir d'heureux effets sur l'essor du
mouvement révolutionnaire européen, ainsi qu'Arthur Rosenberg,
l'historien marxiste allemand récemment disparu, l'a exposé
dans son instructif ouvrage Demokratie und Sozialismus (Verlag
Albert de Lange, Amsterdam, 1938). Pareille guerre n'aurait-elle
pas eu pour résultat de porter la révolution dans la partie occi-
dentale de la Russie et de disloquer l'empire des Habsbourg,
ouvrant ainsi la voie de l'indépendance aux nationalités oppri-
77
Marxisme et contre-révolution

mées par l'Autriche ? En outre, elle aurait vraisemblablement


permis à la France d'éviter la dictature bonapartiste et, à
l'Allemagne, la solution panprussienne à la Bismarck. Dès lors,
le continent se serait vu garantir des dizaines d'années de progrès
démocratique, tant sur le plan intérieur que sur le plan extérieur,
progrès que pourrait couronner un jour la naissance d'une
confédération unissant tous les Etats d'Europe.
Tout cela n'empêche pourtant pas la position de Marx face
à la révolution européenne de 1848 de se révéler, à cet égard
encore, d'un irréalisme foncier. Une question se pose : pour
quelle raison Marx a-t-il fait ainsi litière des conclusions nou-
velles auxquelles il était parvenu durant la décennie précédente
et qui lui avaient permis de jeter les bases théoriques du mou-
vement ouvrier socialiste, encore à ses débuts, juste quelques
semaines avant le déclenchement de la révolution de février et
de mars 1848 ? Pourquoi donc avait-il renoncé à défendre les
idées et intérêts ouvriers allant au-delà des idéaux démocratiques,
tout en cherchant à remplacer le programme, sans doute uto-
pique à cette époque encore, d'une révolution sociale ouvrière
par une autre et guère plus réaliste mythologie révolutionnaire ?
Certes, avant février déjà, le Manifeste de 1848 n'envisageait
aucune intervention des « communistes » dans un pays européen
quelconque, fût-ce le plus progressiste, la France. Toutefois
Marx et Engels devaient rester bien en deçà des limites qu'ils
assignaient ainsi à une action de classe, du fait qu'ils laissèrent
totalement de côté, non seulement en pratique mais aussi sur
le terrain idéologique, la tâche de formation théorique continue
des ouvriers que le Manifeste recommandait « afin que, la chute
des classes réactionnaires étant devenue un fait acquis en
Allemagne, la lutte contre la bourgeoisie elle-même commence
sans retard ». Il s'agissait là d'autre chose encore que d'une
conséquence du capotage de leur organisation propre. Si, comme
Engels l'exposa plus tard, la Ligue des communistes « se révéla
être un levier bien trop faible une fois que le mouvement des
masses populaires se fut déchaîné », cela ne fut pas pour leur
déplaire ; qui plus est, comme des travaux récents l'ont montré,
ils avaient à l'occasion contribué eux-mêmes à ce résultat.
Quand finalement, à la mi-avril 1849, Marx se mit pour la
première fois à débattre de questions spécifiquement ouvrières
dans la Nouvelle Gazette rhénane, il se défendit d'avoir négligé
jusqu'alors ces questions en alléguant qu'« avant tout » il s'était
agi « de suivre la lutte des classes au jour le jour et, à l'aide de

78
Marx et la révolution européenne de 1848
la matière historique renouvelée quotidiennement, de donner
à la classe ouvrière, qui avait fait février et mars, la preuve
empirique que son assujettissement avait eu pour effet simultané
la défaite de ses adversaires ». Or, même la tâche qu'il se fixait
ainsi, Marx ne la remplit pas. Au lieu de cela, il se contenta de
démontrer que la bourgeoisie avait échoué faute de s'être
révélée capable d'assurer à la société dans son ensemble un
développement progressiste en faisant valoir ses intérêts avec
toute l'énergie voulue. Mais tout ce qui s'ensuivait de là, c'était
que s'il devait y avoir un jour des progrès politiques et sociaux,
ils se feraient sous d'autres formes, non grâce à la bourgeoisie,
mais contre elle. Tel est le rôle que prétendirent s'arroger la
dictature bonapartiste en France et la « révolution par en haut »
en Allemagne.
Nous ne pouvons dans ce cadre traiter en détail de la position
que Marx et Engels adoptèrent, pendant la période contre-
révolutionnaire, face à ces formes changées du développement
politique et social. Nous nous bornerons donc à rappeler que
la conception selon laquelle il fallait voir dans la contre-révo-
lution bonapartiste et bismarckienne un prolongement authen-
tique de la phase révolutionnaire précédente, devait par la
suite trouver un accueil des plus favorables non seulement du
côté des historiens bourgeois, mais aussi du côté des marxistes
et autres théoriciens du socialisme — et pas les pires d'entre
eux, assurément. Dès 1852, Proudhon, dans la Révolution démon-
trée par le coup d'Etat, de même que Marx dans les analyses
des révolutions allemande et française qu'il rédigea à la même
époque, devaient pencher dans ce sens-là, et l'on a vu depuis
lors en bien d'autres occasions présenter pareillement des
actions et développements contre-révolutionnaires comme autant
d'acquis révolutionnaires 1.
Les dangers inhérents à cette conception ambiguë, à double
entente, de la révolution sont illustrés par le conflit qui, au
cours des années 1860, surgit à ce propos entre Lassalle et Marx.
En effet, tandis que Lassalle et Schweitzer, faisant état des
susdites potentialités « révolutionnaires » de la contre-révolution,
concluaient de là que les révolutionnaires étaient fondés, le cas
échéant, à travailler main dans la main avec le pouvoir contre-
révolutionnaire, d'après Marx, le parti ouvrier, en semblable
occurrence, se devait certes de reconnaître sans ambages le

1. Cf. infra, chap. x.


79
Marxisme et contre-révolution
caractère objectivement progressiste des concessions faites aux
travailleurs par la réaction en lutte contre la bourgeoisie, mais
sans pour autant consentir à aliéner, par un pacte quelconque
avec la réaction, l'indépendance du mouvement. Ou, pour repren-
dre la formule poétique et belle avec laquelle Engels exprima
la même idée dans l'article qu'il consacra en 1865 à « La question
militaire prussienne et le parti ouvrier allemand » : Mit gêru
scal man geba infâhan, ort widar ort (Les présents, il faut les
recevoir avec l'épieu, pointe contre pointe).
Allant plus loin, il nous semble impérieux, surtout après les
dernières expériences, de rompre avec cette conception ambiguë
des rapports de la révolution et de la contre-révolution qui, en
dernière analyse, aboutit à les effacer, et de tracer la ligne de
démarcation entre la première et la seconde en s'inspirant de
la manière dont la définition du « socialisme réactionnaire »,
donnée dans le Manifeste communiste de 1848, excluait du
concept de révolution ceux qui « reprochent à la bourgeoisie
plus encore d'avoir engendré un prolétariat révolutionnaire que
d'avoir engendré un prolétariat tout court ».
Boston, Massachusetts
(achevé le 18 mars 1948)

Revenant ainsi, en 1948, sur les difficultés d'implantation


de la « démocratie » en Allemagne au siècle dernier, malgré
un démarrage prometteur, Korsch se trouve amené tout
naturellement à remettre en cause l'option jacobine du
Marx de 1848. Celle-ci n'avait-elle pas consisté à plaquer
sur des conditions changées une idéologie toute faite, mais
aussi périmée, au moment où (selon le Manifeste commu-
niste) il fallait avant tout parachever la formation théorique
des prolétaires ? Et, de fait, Marx était catégorique, qui
déclarait en février 1848: « Le jacobin de 1793 est devenu
le communiste de nos jours '. » D'où une stratégie a priori
purement politique, en rupture tant avec le mouvement
velléitaire de la bourgeoisie allemande et paneuropéenne
qu'avec les réalités ouvrières, si modestes qu'elles fussent.
En juin 1905, alors que le processus de la révolution était

1. K. Marx, « Discours sur la Pologne » (Bruxelles, 222.1848), in


Marx-Engels, Werke, Berlin-Est, 1959 sqq., t. IV, p. 519.
80
Marx et la révolution européenne de 1848
entamé en Russie, Lénine devait, lui aussi, se référer à
cette option, mais dans une perspective toute différente,
il va de soi. A ses yeux, le « fait monstrueux, inconcevable »,
disait-il, que Marx eût attendu près d'un an avant de « se
prononcer pour une organisation ouvrière à part » témoi-
gnait simplement de l'état d'arriération de l'Allemagne en
1848, l'option démocratique s'imposant — répétait Lénine
avec Engels — face à une alternative, l'organisation de
syndicats ou de coopératives de production, censée être
vouée à l'échec en l'absence d'une victoire politique
Projetant sur les conditions allemandes de la mi-xixe siècle
— le règne sans partage de la réaction et la dérobade
historique d'une bourgeoisie renâclant à exercer seule le
pouvoir — les conditions de la Russie au tournant du
siècle — l'effritement encore invisible du pouvoir autocra-
tique et l'extrême faiblesse d'un mouvement bourgeois
sans environnement social —, il reprenait à son compte
l'idée, chère à la Nouvelle Gazette rhénane, de se défaire,
« à la manière jacobine ou, si l'on préfère, à la plébéienne »,
des « ennemis de la bourgeoisie, l'absolutisme, le féoda-
lisme et l'esprit petit-bourgeois 2 ». Il s'agissait, d'après
Lénine, d'extirper « certains vestiges du passé (la monar-
chie, l'armée permanente, etc.) » qui, si jamais ils subsis-
taient, serviraient de points d'appui à la bourgeoisie contre
le prolétariat >. Trancher dans le vif, par des méthodes
« chirurgicales », tel était selon Lénine le contenu du « jaco-
binisme » du xx" siècle, celui de la « dictature révolution-
naire du prolétariat et de la paysannerie », comme il le
disait en 1905 et le réaffirmait en 1917 '.
Toutefois, outre la différence des situations, il y a entre
ces deux options « jacobines » la distance qui sépare le
« conscient » — la vision organisationnelle — de I'« in-
conscient ». N'est-ce pas Engels en personne qui rétros-
1. V. Lénine, « Deux tactiques de la social-démocratie dans la révo-
lution démocratique », in Œuvres, Moscou-Paris, 1958 sqq., t. IX,
p. 135-138.
2. Ibid., p. 54.
3. Cf. ibid., p. 45 sqq., et, en 1917, la célébration de l' « implacabilité
jacobine » dans la suppression de la grande propriété foncière, etc.,
in « La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer », ibid.,
t. XXV, p. 393-394.
4. Cf. ibid., t. IX, p. 55, et « Le "jacobinisme" peut-il servir à inti-
mider la classe ouvrière ? » (juil. 1917), ibid., t. XXV, p. 124-125.
81
Marxisme et contre-révolution
pectivement, en 1884, disait de Marx et de lui-même que,
« sous plus d'un rapport, nous n'avions fait [en 1848]
qu'imiter de façon inconsciente [unbewusst] le grand
modèle » offert par Marat ? Ce dernier n'avait-il pas attaqué
sans trêve la bourgeoisie libérale, « démasqué impitoya-
blement les dieux du jour, les La Fayette, les Bailly et
autres, les dénonçant comme des traîtres à la révolution » ?
Et, poursuivait Engels, « comme nous, il tenait à ce que
la révolution fût non point proclamée achevée, mais pro-
clamée en permanence. Nous avions déclaré publiquement
que la tendance, que nous représentions, ne se lancerait
dans la lutte pour arriver à nos fins de parti réelles que
si le plus extrémiste des partis officiels se trouvait à la
barre : dès lors, face à lui, nous constituerions l'oppo-
sition ' ». En vérité, c'est ce concept de l'alliance dite provi-
soire entre les classes, aboutissant à diluer l'action de
classe spécifique en période révolutionnaire, que Korsch
vise, non pas tant sans doute dans un passé révolu, mais
dans les conditions de notre époque.
Un autre aspect vaut qu'on s'y arrête. En effet, Marx
et Engels attendaient en 1848 la naissance d'un mouvement
« démocratique » non d'une lutte spécifiquement ouvrière,
mais d'agents qui lui étaient extérieurs, notamment la
« guerre révolutionnaire », la guerre jacobine, instrument
d'unification et de dictature nationales. Seul l'un des repré-
sentants idéologiques du parti qui, en France, vers le milieu
du ace siècle, disait vouloir conduire jusqu'au bout une
révolution démocratique depuis longtemps achevée pour
autant qu'elle puisse l'être, alors qu'en réalité ce parti se
voyait reléguer sans broncher dans une opposition impuis-
sante (après avoir, impuissant, participé au pouvoir), seul
un jacobin moderne (et imaginaire) donc, était à même
d'isoler, dans sa vérité historique, « le principe économique
qui domine la politique de Robespierre, celle des Jacobins :
l'indivisibilité de la guerre et de la question sociale 2 ». Et
de souligner, toujours à propos de Robespierre, ce qu'il

1. Cf. l'article d'Engels (1884) in Werke, t. XXI, p. 21-22, et aussi in


Marx-Engels, Le Parti de classe (éd. R. Dangeville), Paris, 1973, t. I :
« Marx et la Nouvelle Gazette rhénane », p. 163 sqq. (plus particulière-
ment p. 170).
2. R. Garaudy, Les Sources françaises du socialisme scientifique,
Paris, 1949, p. 53.
82
Marx et la révolution européenne de 1848
fallait entendre par là : « Chaque fois que l'intérêt national
exigera une limitation du droit de propriété, il n'hésitera
pas. Il n'est point question de socialisme, mais d'une
défense nationale conséquente 1. » Avec autant de justesse
dans le fond, et bien plus dans la forme, Marx et Engels
disaient déjà de Napoélon qu'il avait contraint la bour-
geoisie à sacrifier « ses affaires, ses plaisirs, ses richesses,
toutes les fois que les buts politiques l'exigeaient' ».
Autrement dit, c'est par le truchement du politique, d'un
pouvoir exécutif auquel la guerre nationale conférait des
prérogatives exorbitantes que, dans le « grand modèle »
jacobin de 1793 (ou encore napoléonien), le droit de pro-
priété (noyau de la « question sociale » pour le jacobin
moderne) subit quelques-uns de ces « empiétements despo-
tiques » dont il est parlé dans le « programme transitoire »
du Manifeste communiste de 1847-1848. Menée contre l'en-
nemi intérieur ou contre l'ennemi extérieur, la guerre est
en fin de compte indispensable à la mise en pratique de
ce programme. Mais les guerres, révolutions et contre-
révolutions de notre époque ont démontré à suffisance que
ces empiétements-là, en l'absence de prise en charge directe
des moyens de production par les producteurs eux-mêmes,
seuls « empiétements » ayant désormais un effet émanci-
pateur — dans les pays industriels du moins — laissaient
subsister intégralement les rapports de production capi-
talistes.
Quoi qu'il en soit, l'idée de la guerre « progressiste »
contre la Russie tsariste devait par la suite servir de
couverture idéologique à la social-démocratie allemande
de 1914, patriote et marxolâtre. Et Rosa Luxemburg tenta
plus d'une fois de réfuter ces allégations, en faisant valoir
les conditions changées '. En fait, Marx et Engels voyaient
dans une telle guerre surtout un facteur d'activation sociale.
Ainsi, reprochant à la guerre de Crimée de traîner en Ion-

1. Les Sources françaises du socialisme scientifique, p. 53 et 56 sqq.


2. Marx et Engels, La Sainte Famille (1845) (trad. E. Cogniot), Paris,
1969, p. 150.
3. « En 1848, la révolution était en Allemagne, la réaction inflexible
et sans espoir, en Russie. Par contre, en 1914, la Russie portait la révo-
lution dans ses flancs, mais la caste des hobereaux régnait en Alle-
magne » (R. Luxemburg, La Crise de la démocratie socialiste [1915],
Paris, 1934, p. 99-100).
83
Marxisme et contre-révolution
gueur, ils s'exclamaient : « L'Europe a beau être pourrie,
une guerre aurait dû secouer les éléments sains, une guerre
aurait dû réveiller bien des forces qui sommeillaient I. »
Assurément, la guerre contre la Russie — « ce boulevard
jusqu'à présent inviolé de l'armée de réserve de la contre-
révolution 2 » - paraissait à bon droit le grand moyen de
constituer en corps offensif les forces de transformation
sociale. Et pourtant ce fut la guerre franco-allemande de
1870 aboutissant à la Commune de Paris qui joua ce rôle -
comme Korsch le rappelle allusivement. Par la suite, Marx
et Engels avaient sans doute cette conjoncture en tête
quand ils stigmatisaient « confidentiellement » ceux des
dirigeants sociaux-démocrates qui, renonçant à la « révo-
lution sanglante », « font voeu de ne jamais profiter d'un
événement violent de politique étrangère, d'une subite
poussée révolutionnaire consécutive et même de la victoire
du peuple remportée dans la collision ainsi survenue 3 ».
Ce schéma fut confirmé d'une certaine façon lors du 1905
russe, qui amena Lénine à reprendre le projet de la Nou-
velle Gazette rhénane : éliminer par une révolution démo-
cratique poussée jusqu'au bout « certains vestiges » du
passé autocratique ; il le fut encore par la révolution de
février 1917, qui amena Lénine à reprendre cette fois la
leçon que Marx avait tirée de l'expérience communarde :
démolir le pouvoir d'Etat en place et le remplacer par
un autre.

1. K. Marx (et F. Engels), « La Guerre ennuyeuse » (New York Daily


Tribune, 17.8.1854), in Œuvres politiques (trad. J. Molitor), Paris, 1929
sqq., t. V, p. 123. En 1848 (Nouvelle Gazette rhénane, 1.1.1849), Marx
n'hésitait pas à prôner une « guerre mondiale contre la vieille Angle-
terre », en vue d'unifier les forces démocratiques sur le continent et...
de renforcer sur place le « parti chartiste ».
2.Marx à Sorge, 27.9.1877, in Correspondance Engels-Marx et Divers
(trad. Bracke), Paris, 1950, I, p. 232 ; en janvier 1888, Engels écrivait
encore au Roumain Nadedje : « Une révolution en Russie sauverait
l'Europe du désastre d'une guerre générale, et serait le début de la
révolution sociale dans le monde. » (Trad. in Que faire? 51, août 1939.)
3. Marx-Engels, « Lettre circulaire confidentielle » (17.9.1879), trad.
in la Correspondance internationale, XI, 1931, p. 855.
CHAPITRE II

LA COMMUNE RÉVOLUTIONNAIRE (I)

Analysant en 1921 « le déclin rapide des conseils ouvriers


politiques » dans l'Allemagne de 1919, Karl Korsch en attri-
buait la cause première au fait que les nouveaux organes
de pouvoir avaient été non pas élus sur les lieux de travail,
mais formés d'emblée par les instances des partis et syndi-
cats sociaux-démocrates. Ainsi constitués, ces organes,
« souverains » certes, mais aux fonctions mal définies, invi-
tèrent les autorités anciennes à poursuivre leurs activités,
avant de transmettre de plein gré leurs pouvoirs restreints
aux institutions ad hoc de l'Etat démocratique 1.
Toutefois, lorsqu'il revient en 1929 sur la question du
« pouvoir des conseils », non plus tellement en Allemagne
d'ailleurs, mais essentiellement en Russie, il le fait dans
une perspective changée. Cette fois, il s'agit plus préci-
sément de montrer qu'une forme politique vidée de sa
substance sociale première, au terme d'un processus qui
réclame une explication historique, passe du même coup de
l'existence réelle à la survie idéologique 2.

Qu'est-ce que tout ouvrier conscient doit savoir de la « Com-


mune révolutionnaire » à l'époque actuelle qui a mis à l'ordre du
jour l'émancipation de la classe ouvrière du joug capitaliste par
la classe ouvrière elle-même ? Et qu'en sait aujourd'hui même la
fraction du prolétariat politique éclairée et, par là, consciente
d'une manière ou d'une autre ?
On se trouve en l'occurrence devant quelques faits historiques

1.K. Korsch, « Wandlungen des Probleme der politischen Arbeiter-


râte in Deutschland », Neue Zeitung far Mittelthüringen (Iéna), 1921,
et Kommentare, p. 41-44.
2. K. Korsch, « Revolutionâre Kommune », Die Aktion, sept. 1929, et
Schriften, p. 91-99.
85
Marxisme et contre-révolution

et quelques passages de Marx, Engels et Lénine les concernant,


faits qui, après un demi-siècle de propagande sociale-démocrate
autant qu'après les événements gigantesques des quinze der-
nières années, sont d'ores et déjà partie intégrante de la
conscience du prolétariat, bien qu'on traite aujourd'hui de ce
moment de l'histoire universelle dans les écoles de la république
« démocratique » tout aussi peu qu'on le faisait hier dans les
écoles de Sa Majesté impériale. Il s'agit de l'histoire et de la
signification de la glorieuse Commune de Paris qui, le 18 mars
1871, déploya le drapeau rouge de la révolution prolétarienne et
qui, soixante-douze jours d'affilée, tint tête aux assauts meurtriers
d'un ennemi supérieur en nombre et en puissance de feu. Il s'agit
de la Commune révolutionnaire des ouvriers parisiens de 1871,
dont Karl Marx disait, dans l'Adresse du Conseil général de l'As-
sociation internationale des travailleurs sur la guerre civile en
France, que son « véritable secret » avait été d'être « essentielle-
ment un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la
lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropria-
teurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser
l'émancipation économique du travail ». C'est dans le même sens
que vingt ans plus tard, au moment où la fondation de la Ile In-
ternationale et l'institution de la journée prolétarienne du Pre-
mier Mai, cette première forme d'action de masse directe à
l'échelle internationale, amenaient la classe possédante à s'ef-
frayer, non sans raison, du contenu menaçant de la notion de
« dictature du prolétariat », Friedrich Engels jetait au visage de
ces philistins apeurés ces paroles altières : « Eh bien, messieurs,
voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l'air ? Regardez la
Commune de Paris. C'était la dictature du prolétariat. » Derechef,
plus de quarante ans après, le plus grand révolutionnaire de
notre époque, Lénine, consacrait la majeure partie de l'Etat
et la Révolution, son oeuvre politique la plus importante, à ana-
lyser à fond l'expérience de la Commune de Paris et les leçons
que Marx et Engels avaient déjà tirées de leur lutte contre les
opportunistes qui la réduisaient à peu de choses et semaient
la confusion à son sujet. Et lorsque, quelques semaines plus tard,
la révolution russe de 1917, qui avait tout d'abord pris son essor
en février sous forme de révolution nationale et bourgeoise, eut
fait voler en éclats ses barrières nationales et bourgeoises pour
s'approfondir et devenir la première révolution prolétarienne uni-
verselle, les ouvriers d'Europe et la fraction progressiste de la
classe travailleuse du monde entier saluèrent, avec Lénine et

86
La Commune révolutionnaire (i)
Trotsky, la forme nouvelle de gouvernement, le système révolu-
tionnaire des conseils issu de l'action des masses, comme la conti-
nuation directe de la « Commune révolutionnaire » créée un demi-
siècle plus tôt par les ouvriers parisiens.
Quelque obscures qu'eussent pu être les idées que, dans cette
période d'effervescence révolutionnaire consécutive aux secous-
ses économiques et politiques engendrées par quatre années de
guerre, les ouvriers associaient au mot d'ordre « Tout le pouvoir
aux conseils ! », et quelque large que fût déjà l'écart entre ces
idées et la réalité qui prenait corps en Russie nouvelle sous le
nom de « république socialiste des conseils », ce mot d'ordre
n'en restait pas moins, à l'époque, une forme de développement
positive de l'impérieuse volonté de classe qui tendait à les créer.
Seuls des petits bourgeois chagrins pouvaient alors déplorer que
l'idée, qui était encore loin d'être réalisée dans les faits, restât
confuse, chose pourtant inévitable, et seuls des pédants invétérés
cherchaient à pallier ces déficiences au moyen de systèmes forgés
de toutes pièces. Partout où, comme dans la Hongrie et la Bavière
de 1919, le prolétariat parvint à établir provisoirement sa dicta-
ture de classe, il lui conféra le nom et la forme d'un gouverne-
ment ouvrier, issu de la lutte de •la classe des producteurs contre
celle des appropriateurs, et se donna pour but de réaliser
« l'émancipation économique du travail » dans le cadre du gou-
vernement révolutionnaire des conseils. Et si à ce moment-là le
prolétariat avait triomphé dans un grand pays industriel, soit en
Allemagne lors des grandes grèves économiques du printemps
1919 ou en réponse au putsch de Kapp en 1920, ou encore à la
suite de la grève de protestation de 1923 contre l'occupation de
la Ruhr et l'inflation, soit en Italie à l'époque des occupations
d'usines, en octobre 1920, il aurait conféré à son pouvoir la forme
d'une république des conseils et se serait uni à la « république
fédérative socialiste soviétique de Russie », déjà en place, dans
le cadre d'une confédération mondiale des républiques révolu-
tionnaires des conseils. Mais, à l'heure actuelle, l'idée des conseils
et l'existence d'un gouvernement des conseils soi-disant « socia-
liste » et « révolutionnaire » revêtent une signification toute diffé-
rente. Maintenant, les conditions objectives ont changé ; la crise
économique de 1921 a été jugulée, ce qui a eu pour effet la défaite
des travailleurs allemands, polonais, italiens, et une série de
défaites plus étendues s'est ensuivie jusqu'à la grève générale
et la grève des mineurs de 1926 en Angleterre. Le capitalisme a,
sur le dos de la classe ouvrière vaincue, entamé un nouveau
87
Marxisme et contre-révolution
cycle de sa dictature. Dès lors, sur le plan subjectif également,
nous autres, les militants révolutionnaires prolétariens du monde
entier, nous ferions bien de renoncer à notre vieille croyance,
immuable et rien moins que démontrée, à la valeur révolution-
naire de l'idée des conseils et au caractère révolutionnaire du
gouvernement des conseils en tant que prolongement direct et
élargi de la forme politique de la dictature du prolétariat « trou-
vée » par les communards il y a un demi-siècle.
Face aux contradictions flagrantes qui existent aujourd'hui
entre le nom et la situation réelle de l' « Union des républiques
socialistes soviétiques » russes, il serait superficiel et faux de se
borner à dire que les maîtres actuels de la Russie ont « trahi »
le principe originairement révolutionnaire des conseils, tout
comme en Allemagne les Scheidemann, Muller et autres Lei-
part' ont « trahi » leurs principes socialistes « révolutionnaires »
d'avant-guerre. Qu'il y ait eu trahison, c'est évident dans les deux
cas. Les Scheidemann, Muller, Leipart et consorts ont trahi leurs
principes socialistes ; quant à la « dictature » que le sommet de
l'appareil d'un parti unique, qui ne rappelle que de nom l'ancien
parti « communiste » et « bolchevique », exerce sur le prolétariat
et sur toute la Russie soviétiste par l'intermédiaire d'une bureau-
cratie aux millions de têtes, elle n'a pas plus à voir avec l'idée
révolutionnaire des conseils de 1917 que la dictature du parti
fasciste de l'ex-socialiste révolutionnaire Mussolini en Italie.
Mais, dans un cas comme dans l'autre, la « trahison » explique
tellement peu de choses que c'est au contraire le fait de la trahi-
son lui-même qui exige une explication.
Pour nous, prolétaires conscients, la tâche réelle, mise à l'ordre
du jour par ce développement on ne peut plus contradictoire,
qui a conduit du mot d'ordre naguère révolutionnaire « Tout le
pouvoir aux conseils ! » au régime capitaliste-fasciste actuel du
prétendu « Etat socialiste soviétique », est bien plutôt une tâche
d'autocritique révolutionnaire. Il nous faut admettre que non
seulement les idées et les institutions du passé féodal et bour-
geois, mais tout aussi bien les idées et formes d'organisation
déjà engendrées par la classe ouvrière elle-même au stade actuel
de sa lutte historique pour l'émancipation, sont soumises à cette
dialectique révolutionnaire qui fait, comme le dit Goethe dans
Faust, que le bienfait d'hier est devenu le tourment d'aujour-

1. Hauts dignitaires sociaux-démocrates de l'ère de Weimar, les


deux premiers, hommes politiques, le troisième, chef des syndicats.
88
La Commune révolutionnaire (i)

d'hui ou, comme Karl Marx l'a exprimé de façon plus claire et
plus tranchée, que, passé un certain seuil, chaque forme histo-
rique de développement des forces productives et de l'action
autant que de la conscience révolutionnaires se change en une
lourde entrave à ce développement même. Cette opposition dia-
lectique marque aussi, à l'instar de toutes les idées et images
historiques, les défaites idéelles et organisationnelles propres à
une phase déterminée de la lutte des classes, ainsi des défaites
essuyées par la forme politique de gouvernement de la classe
ouvrière, la Commune révolutionnaire, « enfin trouvée » il y a
près de soixante ans par les travailleurs parisiens, et, à un stade
nouveau de la lutte historique, par la forme nouvelle du pouvoir
révolutionnaire des conseils mise en place et par le mouvement
ouvrier et paysan russe, et par la classe ouvrière internationale.
Au lieu de nous lamenter sur la « trahison » de l'idée des
conseils et sur la « dégénérescence » de ceux-ci, nous devons, par
un examen désabusé, rigoureux, conforme à l'objectivité histo-
rique, nous faire une vue d'ensemble de ce développement et,
sur cette base-là, nous poser la question cruciale: en quoi con-
siste la signification réelle de cette forme de gouvernement nou-
velle dont les soixante-douze jours de combat ininterrompu de
la Commune de 1871 eurent pour effet de modeler une première
ébauche et qui fut ensuite concrètement façonnée par la révo-
lution russe de 1917 ?
Il est d'autant plus nécessaire de s'orienter ainsi, une fois pour
toutes, sur le caractère historique et de classe de la Commune
de 1871 et de son perfectionnement, le système révolutionnaire
des conseils, qu'une critique superficielle révèle déjà combien
dépourvue de fondement est la conception, très répandue aujour-
d'hui chez les révolutionnaires, qui soutient que, vu ses origines
et sa conformité aux buts bourgeois, il faudrait dédaigner le
Parlement en théorie et le « briser » en pratique, tout en consi-
dérant le système des conseils et son précurseur, la Commune
révolutionnaire, comme une forMe de gouvernement de nature
intégralement prolétarienne et absolument incompatible avec la
nature de l'Etat bourgeois. En réalité toutefois, la « commune »,
et son développement historique quasi millénaire, loin de repré-
senter uniquement une forme bourgeoise de gouvernement plus
ancienne que le Parlement, fut — de son origine, au xie siècle, à
1. « Vernunft wird Unsinn, Wohltat Plage: raison devient folie ;
bienfait devient tourment », dit Méphistophélès — Faust, lre partie,
« Dialogue avec l'écolier » (trad. G. de Nerval).

89
Marxisme et contre-révolution
son apogée, le grand mouvement bourgeois de la Révolution
française de 1789-93 — ni plus ni moins que la manifestation
concrète, la plus pure du point de vue de classe, de la lutte que
la bourgeoisie, à l'époque classe révolutionnaire, mena sous les
formes les plus diverses, pendant toute cette période, en vue
d'abattre l'ordre féodal jusqu'alors prédominant et de lui substi-
tuer son ordre à elle, l'ordre social bourgeois.
Quand, dans le passage précité de la Guerre civile en France,
Marx exaltait dans la Commune des ouvriers parisiens de 1871
« la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser
l'émancipation économique du travail », il se montrait par là
conscient du fait que ce caractère nouveau, issu de la forme que
des siècles de luttes d'émancipation bourgeoises avaient conféré
à la « commune », ne pouvait être adopté qu'après une transfor-
mation radicale de sa nature. Il s'en prenait expressément à la
conception fausse de ceux qui voulaient voir, dans cette « nou-
velle commune qui brise le pouvoir d'Etat moderne », une « revi-
vification des communes médiévales qui d'abord précédèrent ce
pouvoir d'Etat, et ensuite en devinrent le fondement ». Et il était
fort éloigné d'attendre de quelconques effets miraculeux, pour
la lutte de classe révolutionnaire, de cette forme politique de la
constitution communale prise en soi, détachée du contenu de
classe dont les prolétaires parisiens l'avaient, selon lui, chargée
en combattant et en la faisant servir, pendant un moment histo-
rique, de forme politique à leur auto-émancipation économique.
Suivant l'exposé que Marx en donnait, la raison décisive pour
laquelle les Parisiens avaient été à même de convertir la forme
« communale » traditionnelle en un instrument remplissant un
but tout à fait opposé à sa destination originelle, tenait bien au
contraire à son immaturité et indétermination relatives. Alors
que dans l'Etat bourgeois parfaitement achevé, qui avait trouvé
plus particulièrement en France sa forme classique, c'est-à-dire
dans l'Etat moderne représentatif et centralisé, le pouvoir d'Etat
n'est, pour reprendre la formule célèbre du Manifeste commu-
niste, qu' « un comité gérant les affaires communes de toute la
classe bourgeoise », ce caractère de classe, inhérent par nature
à tout Etat, revêtit des formes phénoménales tout autres — celle
notamment de la commune « libre » médiévale — aux stades en-
core primitifs de la formation de l'Etat bourgeois. Pendant cette
première phase de développement, et par rapport au caractère de
« puissance publique servant à réprimer la classe ouvrière, de
machine de domination de classe » (Marx) que le pouvoir d'Etat
90
La Commune révolutionnaire (t)

était appelé à prendre toujours davantage, c'était encore sa desti-


nation originelle qui prévalait, à savoir : le rôle d'organe pour
la lutte révolutionnaire de libération que la classe bourgeoise
opprimée menait contre la domination médiévale des féodaux.
Bien que cette lutte n'eût pas grand-chose de commun avec la
lutte d'émancipation prolétarienne de l'époque contemporaine,
elle n'en demeurait pas moins une lutte de classe historique, et
dans cette mesure, mais dans cette mesure-là seulement, les
instruments forgés par la bourgeoisie, pour satisfaire aux exi-
gences du combat qu'elle livrait, pouvaient également servir de
points de départ formels à l'essor de la lutte révolutionnaire
d'émancipation poursuivie de nos jours sur d'autres bases, dans
d'autres conditions et avec d'autres buts par la classe proléta-
rienne.
Ce n'était pas la première fois que Karl Marx rappelait l'intérêt
capital que ces premières expériences et cet acquis de la lutte de
classe bourgeoise, laquelle eut pour expression majeure les
diverses phases de développement de la commune révolution-
naire bourgeoise du Moyen Age, présentaient en ce qui concerne
la maturation de la conscience et de la lutte de classe proléta-
riennes. En effet, il avait mis en lumière bien auparavant l'ana-
logie historique existant entre le développement de la bourgeoisie
en lutte contre l'Etat féodal médiéval et le développement du
prolétariat à l'intérieur de la société capitaliste moderne. Par là,
il jetait aussi les bases de sa théorie dialectique de la signification
révolutionnaire des syndicats et des luttes syndicales, théorie
qu'à ce jour une foule de marxistes — de droite comme de gau-
che — n'ont pas encore comprise à fond et correctement. Marx
y était parvenu en comparant les coalitions modernes des travail-
leurs avec les communes de la bourgeoisie médiévale et en rele-
vant le fait historique que la bourgeoisie, elle aussi, avait à l'ori-
gine recouru à la coalition pour combattre l'ordre social féodal.
Sur ce point, on trouvera dans l'écrit polémique contre Proudhon
un exposé qui reste classique :
« Dans la bourgeoisie, nous avons deux phases à distinguer :
celle pendant laquelle elle se constitua en classe sous le régime
de la féodalité et de la monarchie absolue, et celle où, déjà cons-
tituée en classe, elle renversa la féodalité et la monarchie, pour
faire de la société une société bourgeoise. La première de ces
phases fut la plus longue et nécessita les plus grands efforts.
Elle aussi avait commencé par des coalitions partielles contre les
seigneurs féodaux.

91
Marxisme et contre-révolution
« On a fait bien des recherches pour retracer les différentes
phases historiques que la bourgeoisie a parcourues, depuis la
commune jusqu'à sa constitution comme classe. Mais quand il
s'agit de se rendre un compte exact des grèves, des coalitions
et des autres formes dans lesquelles les prolétaires effectuent
devant nos yeux leur organisation comme classe, les uns sont
saisis d'une crainte réelle, les autres affichent un dédain transcen-
dantal. » (Misère de la philosophie, chap. 2, § 5.)
Ce que le jeune Marx déclarait ainsi en 1847, peu de temps
après avoir adhéré au socialisme prolétarien, et qu'il reprit
ensuite à l'occasion de l'exposé qu'il donna dans le Manifeste
communiste des divers degrés de développement de la bourgeoi-
sie et du prolétariat, il le répétait derechef vingt ans plus tard
dans la célèbre Résolution sur les syndicats, adoptée au congrès
tenu à Genève par l'Association internationale des travailleurs,
où il était dit de ces derniers qu'en se donnant pour tâche jour-
nalière de défendre le salaire et la journée de travail de l'ouvrier
contre les empiétements perpétuels du capital, ils s'étaient déjà,
sans en avoir conscience, « transformés en foyers d'organisation
de la classe ouvrière, de même que les communes et les munici-
palités du Moyen Age en avaient constitué pour la bourgeoisie »
et qu'à l'avenir « ils devraient consciemment agir en foyers d'or-
ganisation de la classe ouvrière dans son ensemble ».

Célébrant ainsi dans la Commune de 1871 un organe de


lutte de classe, Korsch s'éloignait des interprétations cou-
rantes de l'événement dans le camp marxiste, après Marx.
Les dirigeants de la He Internationale exaltaient volontiers
en elle un effort d'émancipation unique, héroïque, admira-
ble, mais par trop coûteux en vies humaines, et marquant
la fin de toute une période d'immaturité ouvrière. Par la
suite, les représentants du léninisme-stalinisme, tout en
reconnaissant à la Commune le mérite d'avoir la première
tenté de détruire l'appareil d'Etat en place et de jeter les
bases d'un Etat de type nouveau, attribuait son échec
notamment à l'absence d'un parti marxiste en son sein ;
mais surtout, et sur ce point ils innovaient par rapport à
Lénine, ils en faisaient (et continuent d'en faire 1) un paran-
1. Cf., par exemple, G. Cogniot, « La place historique de la Com-
mune de Paris », Cahiers de l'institut Maurice-Thorez, n° 23, 30 trimes-
tre 1971, p. 18 : « La Commune a été une incomparable expression du
92
La Commune révolutionnaire (i)

gon de patriotisme en actes. « A l'époque de la république


de Weimar, dans toutes les phases de sa lutte, le Parti
[KPD] donna de la Commune des analyses qui en faisaient
ressortir le caractère réellement national », concluent par
exemple deux universitaires d'Allemagne de l'Est, auteurs
d'une minutieuse étude de presse à ce sujet 1.
Or si la Commune eut bien, entre autres, ce caractère-là,
ni Marx ni aucun de ses grands continuateurs n'accordèrent
à celui-ci une importance majeure. Ce qui comptait à leurs
yeux, c'était en effet de dégager l'élément nouveau, les
facteurs de dépassement virtuel de tous les modèles connus
d'organisation sociale, facteurs inhérents à la Commune
(autant qu'à la « forme conseil », plus tard), non ce qui la
rattachait, par exemple, à la grande levée du sentiment
national en 1793. Mais il en va tout autrement dans la pers-
pective institutionnelle du socialisme moderne. Ainsi Jaurès
qualifiait la formule : « Les ouvriers n'ont pas de patrie »,
de « boutade hargneuse et étourdie » qui voulait « dire sim-
plement qu'une classe n'a pas de patrie tant qu'elle n'est
pas pleinement maîtresse de la patrie, tant qu'elle n'y a pas
conquis tout le pouvoir politiquez ». Sous l'interprétation
abusive transparaît ici un schéma dont Sorel devait mettre
à nu l'un des grands ressorts quand il écrivait, à propos de
l'idée que ce même Jaurès se formait de la révolution socia-
liste conçue sur le modèle de la révolution bourgeoise :
« Les révolutionnaires adoptent des dispositions telles que
leur personnel administratif soit prêt à s'emparer brusque-
ment de l'autorité dès que l'ancien personnel quitte la
place, de sorte qu'il n'y ait aucune solution de continuité
dans la domination 3. » Et Georges Sorel notait ailleurs que
Marx lui-même « subissait, comme presque tous ses contem-

patriotisme populaire. Ce patriotisme populaire — est-il besoin de le


rappeler ? — n'a rien de commun avec le nationalisme réactionnaire
et le chauvinisme. »
1. Hess et Kinner, « Die Pariser Kommune in Geschichtsbild und
Geschichtsdenken der KPD in den Jahren der Weimarer Republik »,
Wissenschaftliche Zeitschrift der Karl Marx Univ. Leipzig, 1971, 1,
p. 69-85, en particulier p. 83.
2. Cf. J. Jaurès, L'Armée nouvelle (1910), in OEuvres, Paris, 1931 sqq.,
t. IV, p. 361 et 360.
3. G. Sorel, Réflexions sur la violence (1908), Paris, 1925, p. 253-254.
93
Marxisme et contre-révolution
porains, l'influence des modèles laissés par la Révolution
française, alors même que sa doctrine économique aurait
dû le conduire à reconnaître l'extrême différence qui exis-
tait entre les deux époques 1 ». Cette différence, c'était
notamment l'essor récent de partis « analogues à l'Etat »
et soumis à des intellectuels « avides d'emplois publics 2 ».
On était donc en droit de « supposer que la transmission
de l'autorité s'opérant aujourd'hui d'une façon plus par-
faite, grâce aux ressources nouvelles que procure le régime
parlementaire, et le prolétariat étant parfaitement encadré
dans ses syndicats officiels, nous verrions la révolution
sociale aboutir à une merveilleuse servitude' ».
Sans doute, ce sociologisme polémique qui fait du Parti
et du futur Etat ouvriers la somme des intellectuels qui le
gèrent et rien d'autre, est-il primaire. Mais il renferme
cependant un principe critique que Korsch — on le verra
encore plus loin — sut dégager et s'approprier pour l'appli-
quer au grand principe positif de la social-démocratie
marxiste de toutes obédiences : le principe selon lequel la
conquête du pouvoir politique constitue le préalable non
seulement nécessaire mais aussi suffisant de toute transfor-
mation émancipatrice de l'ordre capitaliste — les divergen-
ces entre socialistes portant seulement sur le caractère
pacifique ou violent de cette conquête. Ou encore à l'idée
que le « parti ouvrier » incarne la démocratie en général,
une démocratie intransigeante là où le « parti bourgeois »
ne songe qu'à ses intérêts particuliers. Mais on sait aujour-
d'hui que ces démocrates « expérimentés », « réalistes » et
« patients » n'ont jamais eu d'autre rôle effectif, dans les
pays industriels développés, que de veiller à donner une
sanction légale à l'inévitable accommodation des intérêts
immédiats du capital et du travail, dans le cadre de l'ordre
établi, comme agents de sa perpétuation, par une modifica-
tion du système de propriété si besoin est.
Toutefois, Korsch, pourtant si attentif au changement des
conditions historiques, persiste à considérer les syndicats
comme des « foyers d'organisation de la classe ouvrière »,
quitte à vouloir « faire éclater le cadre » des syndicats offi-

1. G. Sorel, La Décomposition du marxisme, Paris, 1908, p. 47.


2. Ibid., p. 50.
3. G. Sorel, Réflexions sur la violence, p. 256.
94
La Commune révolutionnaire (1)
ciels, comme on l'a vu plus haut 1. En ce sens, le syndica-
lisme révolutionnaire conserve, d'après lui, une validité
pleine et entière, alors que la « forme conseils et sa devan-
cière la « constitution communales de 1871 servent désor-
mais de couvertures idéologiques à un nouveau système de
domination. Aussi bien, fait-il valoir, la forme n'est rien
sans le contenu ; que le cadre socio-historique change, et
un principe, hier force de mouvement, devient une force
de blocage. Ainsi donc cette argumentation visait non seule-
ment le modèle russe, mais aussi les « militants révolution-
naires » qui restaient malgré tout attachés à l' « idée des
conseils 2 ».
Discuter le premier point serait chose vaine : qui pense
aujourd'hui qu'en Russie (et ailleurs) les masses gèrent
elles-mêmes leurs vies au moyen de la forme conseil ? Dis-
cuter le second ne présente plus qu'un intérêt mineur.
(Encore faut-il rappeler qu'aux yeux de ses partisans intran-
sigeants l'idée des conseils avait essentiellement valeur
d'incitation à l'action directe, « sauvage », conçue comme la
première étape d'un long processus de réorganisation des
rapports entre les hommes et d'éclairement des conscien-
ces.) En revanche, la notion de « contenu social s me semble
réclamer une mise au point. Car l'histoire a chargé cette
notion d'un sens spécifique.
Dans les brouillons de l'Adresse de 1871, Marx notait que
les mesures prises par la Commune avaient eu presque
toujours un caractère petit-bourgeois 3. Où était alors le
« contenu » prolétarien ? Aussi bien, le texte définitif met-
tait l'accent non sur le contenu social de la « forme poli-
tique enfin trouvée », mais sur la fonction au moins vir-
1. Cf. ante, p. 18 et 31.
2. La revue Die Aktion, où ce texte fut publié, était l'organe d'une
des tendances du communisme de conseils, la plus « avant-gardiste »
du point de vue artistique et littéraire.
3. « Pour la première fois dans l'histoire, la bourgeoisie petite et
moyenne a ouvertement rallié la révolution ouvrière et proclamé
qu'elle était le seul instrument de son propre salut et de celui de la
France ! (...) Les principales mesures de la Commune ont été prises
en faveur de la classe moyenne. (...) La plus grande mesure prise
par la Commune, c'est sa propre existence. » (K. Marx, La Guerre
civile en France, 1871, Paris, 1953, p. 222-225.) Cf. la version définitive :
« La grande mesure sociale de la Commune, ce fut sa propre existence
et son action. Ses mesures particulières ne pouvaient qu'indiquer la
tendance d'un gouvernement du peuple par le peuple. » (Ibid., p. 47-50.)
95
Marxisme et contre-révolution
tuelle de la Commune, sa tendance à constituer une « forme
positive de la république sociale », en tant que mode de
représentation et de gestion nouveau.
Pendant la première phase de la révolution russe de 1917,
les marxistes mencheviks, attachés à la forme parlemen-
taire de gouvernement, ne voyaient dans les institutions
soviétiques, où ils exerçaient souvent une influence prépon-
dérante, que des rouages administratifs et des instruments
pour contrôler un pouvoir d'Etat où ils étaient minoritaires.
« Ils espéraient voir la révolution se poursuivre dans le
calme et, ceci impliquant cela, les conseils se dépouiller
progressivement de leurs attributions et dépérir 1. » Dès
lors, le prétendu contenu social se révélait être, en vérité,
un contenu politique, et même politicien. En apparence,
Lénine raisonnait dans des termes différents, quand il disait
(avril 1917) : « Ce qui nous importe dans les soviets, ce
n'est pas la forme, c'est de savoir quelle classe ils repré-
sentent 2 . » Mais chez Staline, plus brutal, le glissement du
contenu social au contenu politicien est nettement avéré :
l'important, assurait-il (juillet 1917), c'est « non pas la
forme d'organisation d'une institution révolutionnaire, mais
le contenu qui en fait la chair et le sang. Si les cadets [parti
bourgeois] avaient fait partie des soviets, jamais nous n'au-
rions lancé le mot d'ordre de la remise du pouvoir à ces
derniers 3 ». Même optique, bien plus tard, chez Trotsky :
« Selon le programme et la direction, les soviets peuvent
servir à diverses fins. Un programme leur est donné par le
parti (...). Le soviet ayant à sa tête le parti révolutionnaire
tend consciemment et en temps utile à s'emparer du pou-
voir 4. »
Suivant la conception politicienne (parlementaire ou non,
menchevique ou bolchevique), les conseils ouvriers, déten-
teurs de fonctions gestionnaires encore partielles, reçoivent
un contenu de leur direction politique ; l'Etat une fois
reconstitué, ils lui remettent leurs pouvoirs. De même, pour

1. Cf. O. Anweiler, Les Soviets en Russie, 1905-1921 (trad. S. Bricia-


ner), Paris, 1972, p. 178.
2. Lénine, Œuvres, t. XXIV, p. 228.
3. Staline, OEuvres, Paris, 1953 sq., t. III, p. 164 ; même distinction
forme-contenu, p. 117.
4. L. Trotsky, Histoire de la révolution russe (trad. Maurice Pari-
janine), Paris, 1933-1934, t. IV, p. 236.
96
La Commune révolutionnaire (i)
les sociaux-démocrates allemands de 1918-1919. (De même
encore, pour les institutions représentatives qui firent une
apparition fugitive à la fin de la Seconde Guerre mondiale,
cette fois sous le contrôle direct des autorités militaires.)
Et ce fut ainsi, en Russie, en Allemagne et ailleurs, que les
choses se passèrent effectivement. Les nouveaux organes
manifestèrent une « immaturité » et une « indétermina-
tion » égales à celles des masses mêmes qu'ils représen-
taient, lesquelles aspiraient essentiellement à la paix. Cha-
que fois, pourtant, les nouveaux régimes, si différents qu'ils
fussent entre eux par ailleurs, ne purent s'établir qu'en
enlevant aux conseils des fonctions que ceux-ci avaient
usurpées sans l'avoir cherché. Autant dire que les conseils,
du seul fait de leur existence, faisaient planer une menace
au moins virtuelle sur la normalisation de l'ordre social,
que ce dernier ne pouvait s'instituer vraiment qu'en passant
sur leurs cadavres. Le contenu politicien investit la fonc-
tion plus ou moins réelle de représentation et de gestion
avant de l'anéantir, l'organe comme tel conservant une exis-
tence purement juridique, dans le cadre de l'entreprise
capitaliste allemande ou du nouvel Etat russe. En défini-
tive, ce « contenu » était lié, ici, au maintien des anciens
rapports sociaux qui font de la force de travail une mar-
chandise et de son détenteur un objet, et là, à l'établisse-
ment de rapports nouveaux certes, mais toujours fondés
sur le salariat et sécrétant par conséquent des effets iden-
tiques aux anciens, pour ce qui est de la condition ouvrière.
Quant à la fonction, elle n'aurait pu d'évidence se conso-
lider qu'en s'élargissant sous ses formes les plus avancées,
c'est-à-dire, en premier lieu, en arrachant concrètement à
la fonction hiérarchique les fondements qu'elle a en sys-
tème capitaliste. Celui-ci, infiniment plus qu'hier, fait écla-
ter toujours davantage la fonction de commandement, la
prise des décisions importantes (du point de vue capita-
liste) revenant à des centres de plus en plus isolés et spécia-
lisés, donc à compétence technique restreinte. Pour une
part qui va croissant, l'exécution de la décision dépend de
la créativité, de l'esprit d'initiative et d'adaptation, des
échelons inférieurs. En ce sens, notre époque est grosse,
dans les pays développés, de virtualités sans commune
mesure avec celles du passé. Mais ce développement, inhé-
rent au jeu des lois abstraites du capital, n'ira jamais
97
Marxisme et contre-révolution
au-delà d'un réaménagement constant des fonctions de
direction, en l'absence d'une intervention consciente des
masses unifiées. La multiplication des luttes pratiques (et
donc théoriques), telle est la condition de cette unification.
Korsch, en définitive, n'a jamais dit autre chose. Aussi
bien, revenant deux ans après sur le sujet de la « Commune
révolutionnaire », il définissait le « contenu social » de
l'institution par sa « nature de classe » et sa « fonction
sociale 1 », conçue comme l'exercice direct et effectif du
pouvoir par les masses elles-mêmes.

1. Cf. infra, p. 114 et 116.


CHAPITRE III

FÉDÉRALISME, CENTRALISME, MARXISME

L'interprétation marxienne de la Commune de 1871 n'était


pas exempte d'une ambiguïté fondamentale, dans la mesure
où elle prétendait synthétiser les tendances fédéralistes du
mouvement réel et l'option centralisatrice inhérente à la
conception jacobine du pouvoir. Un an plus tard, Korsch
eut l'occasion de préciser l' « autocritique marxiste », amor-
cée dans le texte précédent, par le biais d'une analyse' de
l'ouvrage que l'historienne Hedwig Hintze venait de consa-
crer à l'antagonisme des Girondins et des Jacobins, du
principe fédératif et du principe unitariste pendant la Révo-
lution française 2. Suivant en cela Albert Mathiez 3, le grand
maître des études révolutionnaires, il notait que cet anta-
gonisme apparent recouvrait en réalité « la lutte matérielle
pour le maintien ou l'abolition des privilèges féodaux et
des privilèges des états ». Ainsi, tandis qu'à la veille de la
Révolution, la bourgeoisie progressiste se prononçait pour
l'autorité de l'Etat et du Roi, contre celle de l'aristocratie,
et entendait lui donner pour assise un corps représentatif
élu par le « peuple », la noblesse de robe libérale (un Mon-
tesquieu par exemple) aspirait à renforcer les pouvoirs du
Parlement et autres instances oligarchiques de fait (états
provinciaux notamment), à l'encontre des Jacobins plus
tard, partisans d'un exécutif fort, centralisé, mais pourtant
respectueux des prérogatives communales. En ce sens, de
part et d'autre, quoique sur des bases différentes, on était

1. K. Korsch, « Das Problem Staatseinheit-Fbderalismus in der


franzôsischen Revolution », Grünbergs Archiv, XV, 1930, p. 126-146
(réimp. in Revolutioniirer Klassemkampf, p. 27-74).
2. H. Hintze, Staatseinheit und Fiideralismus im alten Frankreich
und in der Revolution, Berlin-Leipzig, 1928, XXX, 623 pages.
3. Cf. le compte rendu de l'ouvrage précédent in Annales histo-
riques de la Révolution française, V, 1928, p. 577-586.
99
Marxisme et contre-révolution
à la fois fédéraliste et unitariste. Tel fut, dans une autre
période encore, rappelle Korsch, le cas de Proudhon, fédé-
raliste déclaré s'il en fût, qui, revenant en 1863 sur la
situation révolutionnaire de 1848, s'exclamait : « La centra-
lisation qu'il eût fallu briser plus tard, eût été momentané-
ment d'un puissant secours »
Dans la réalité cependant, l'unitarisme appelé à triom-
pher au niveau de l'Etat s'assortit d'un libéralisme endi-
guant les empiétements étatiques sur la propriété privée.
Alors que les historiens bourgeois, dit Korsch, ne veulent
prendre en compte que « les seuls résultats politiques du
mouvement révolutionnaire, en faisant abstraction et de
son contenu socio-économique et de l'action révolutionnaire
concrète (...), la conception matérialiste de l'histoire, qui a
bouleversé de fond en comble la conception jacobine de
l'histoire de la révolution bourgeoise », et montré le social
et l'économique à l'oeuvre conjointement au politique, a
persisté nonobstant à concevoir en termes jacobins, essen-
tiellement politiques, le problème Etat fédéral/Etat uni-
taire. Et Korsch de poursuivre par les considérations sui-
vantes, qui forment comme une section à part de son
compte rendu 2 :
Sinon pour Marx et Engels eux-mêmes, du moins pour la plu-
part de leurs disciples et continuateurs qui se sont penchés sur
l'histoire de la révolution bourgeoise, la contradiction interne
de cette révolution et plus spécialement de son expression la
plus achevée, la dictature des Jacobins, se ramène au fait qu'elle
visait à réaliser la liberté, l'égalité et la fraternité dans la sphère
politique en même temps qu'elle les supprimait dans la sphère
économique, en n'apportant à l'ancien régime féodal d'exploita-
tion et d'oppression des masses travailleuses que des change-
ments de forme tout en en laissant subsister l'essence, l'exa-
cerbant même par la suite. Il y a peu de temps encore, dans l'or-
gane scientifique du parti marxiste extrême, un auteur anonyme
tentait d'approfondir certains problèmes relatifs au rapport du
mouvement économique à la superstructure politique, idéolo-
gique, de la révolution bourgeoise, problèmes jusqu'à présent
conçus de manière par trop simpliste dans la littérature marxiste.
1. P.-J. Proudhon, Du principe fédératif (1863), cité par K., art. cité,
p. 132, d'après le tome VIII des Œuvres complètes, Paris, 1868, p. 79.
2. K. Korsch, ibid., p. 139-144.
100
Fédéralisme, centralisme, marxisme

Mais on ne saurait dire que, malgré ses efforts, il ait su se dégager


vraiment, sur ce point, de l'habituelle légende jacobine, que les
marxistes ont reprise telle quelle *.
On s'aperçoit aisément que cette conception, selon laquelle la
contradiction de la révolution bourgeoise se trouve pour l'essen-
tiel entre son économie et sa politique, et non pas, tout autant,
dans sa manifestation politique elle-même, est en fait une concep-
tion « complémentaire » bien plus que carrément antagonique de
la théorie bourgeoise jacobine de l'Etat. De même que, de l'épo-
que de Babeuf et de ses successeurs jusque dans la seconde
moitié du xixe siècle, le programme socialiste avait pour l'essen-
tiel consisté à accoupler la « constitution de 1793 » et les reven-
dications économiques et sociales de la classe ouvrière, de même
l'idée qui continua de prédominer au cours du développement
ultérieur du mouvement socialiste, en France surtout mais dans
d'autres pays également, ce fut que la démocratie radicale devait
avoir été amorcée déjà sur le plan politique et qu'à ce moment-là
seulement il serait possible d'étendre le communisme sur le plan
socio-économique. On trouve par exemple cette idée poussée jus-
qu'à l'absurde dans la déclaration de principes que le parti socia-
liste français adopta lors de son econgrès (Tours, 1902), où
l'on peut lire : « Le suffrage universel est le communisme du pou-
voir politique. » Et s'il est vrai que la théorie de la dictature
révolutionnaire du prolétariat rompait tout à fait en apparence
avec cette illusion inhérente au socialisme babouviste et blan-
quiste, et déclarait nécessaire à la réalisation des tâches spéci-
fiques de la révolution prolétarienne un Etat non moins spéci-
fiquement prolétarien, il n'en demeure pas moins que ce nouvel
Etat de la dictature du prolétariat, même dans sa version
marxiste et léninienne, différait essentiellement de la dictature
bourgeoise jacobine par sa destination, sa fonction, ses représen-
tants, bref, par sa nature économique et sociale, sans présenter

* Cf. l'article de SII sur « La grande Révolution française dans


la philosophie allemande du droit » dans la revue Unter dem Banner
des Marxismus [l'un des principaux organes théoriques de l'Inter-
nationale communiste, en fait, sinon en droit (N. d. T.)], III, 3, juin
1929, p. 406 sqq., en particulier p. 437: « La théorie de la dictature
jacobine, comme cette dictature elle-même, a succombé à ses contra-
dictions internes : il s'agissait là d'un courant contre nature, à la fois
réactionnaire et révolutionnaire, qui organisait les masses travail-
leuses, mais qui contenait les classes exploitées à l'aide de mots
d'ordre en contradiction avec le progrès des forces productives et
n'offrant aucune perspective de s'émanciper de l'exploitation. »
101
Marxisme et contre-révolution
en revanche la moindre différence avec la forme politique de
cette dernière *.
Cette attitude générale du marxisme vis-à-vis de la révolution
bourgeoise et du problème de l'Etat révolutionnaire, entraîne
de toute nécessité la prise de position inconditionnelle en faveur
de l'Etat unitaire et centralisé autant que le rejet catégorique du
fédéralisme qui sont restés jusqu'à présent indissociables de la
conception rigoureusement marxiste de l'Etat. Celle-ci se trouve
certes en opposition théorique absolue avec la doctrine bour-
geoise de l'Etat : de par sa nature même, tout Etat constitue
l'expression politique d'un ordre social fondé sur l'antagonisme
des classes dominantes et des classes opprimées, des exploiteurs
et des exploités. Voilà qui s'applique également au nouvel Etat
bourgeois issu des grandes révolutions des xvir, xvirre et 'me siè-
cles. Ainsi donc, la révolution prolétarienne ne se bornera pas
à changer simplement la forme de cet Etat, le métamorphosant
par là, d'unitariste et de centralisé qu'il est aujourd'hui, en un
Etat fédéraliste et décentralisé. Au contraire, elle aura pour effet,
« au cours du développement », d'abolir en même temps que les
classes et l'antagonisme des classes, tout Etat en général. Dans la
société communiste parfaitement développée, « l'ancienne société
bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, fait
place à une association où le libre épanouissement de chacun est
la condition du libre épanouissement de tous ** ».
Malgré cette opposition absolue de la théorie marxienne de
" Voir à ce propos ma contribution à l'analyse critique de la théorie
de la dictature chez Marx et chez Lénine, dans les numéros 5 et sui-
vants, tome XIX, de la revue Die Aktion (article « La Commune révo-
lutionnaire » [cf. ante, chap. u (N. d. T.)] et les passages qui s'y trou-
vent cités à l'Adresse du Conseil général sur la guerre civile en France
de Marx (1871) et de l'Etat et la Révolution de Lénine (1917).
* * La première forme sous laquelle s'exprima cet antagonisme de la
conception matérialiste de l'Etat propre à Marx et de la philosophie
idéaliste de l'Etat propre à la bourgeoisie (mise au point en pratique
par la Révolution française, et en théorie par la philosophie alle-
mande) se trouve dans l'analyse critique que Marx fit de la 3e section,
Me partie de la philosophie du droit public de Hegel, analyse main-
tenant publiée dans l'édition complète des oeuvres et écrits de Marx-
Engels, vol. I, Moscou-Francfort, 1927, p. 403 sqq. [trad. J. Molitor
in K. Marx, Œuvres philosophiques, Paris, 1927 sqq., t. IV, p. 16-259
(N. d. T.)] ; concernant le problème de la centralisation, on verra
dans le même volume [p. 230-231] le jeune Marx employer la critique
matérialiste contre un article de Moses Hess paru dans la Gazette
rhénane du 17 mai 1842: « L'Allemagne et la France, et la question de
la centralisation. »
102
Fédéralisme, centralisme, marxisme
la dictature et de l'Etat prolétariens avec la théorie jacobine de
la dictature et de l'Etat bourgeois, il y a néanmoins, comme une
conséquence directe, concordance relative en pratique entre la
première et la seconde, dans la mesure où tant que la classe
a besoin d'un Etat, c'est-à-dire pendant toute la longue
période de transformation révolutionnaire de la société capita-
liste en société communiste, cet Etat de la dictature du prolé-
tariat demeure, par sa forme politique, un Etat bourgeois. Du
point de vue socialiste, la rupture avec le passé réside essentiel-
lement dans la destination changée de cet Etat qui, hier instru-
ment du maintien de la domination de classe, se voit transformé
en instrument de son élimination. N'y change rien le fait que par
la suite, après l'échec des mouvements révolutionnaires prolé-
tariens de 1848, et surtout après l'expérience communarde de
1871, Marx et Engels ajoutèrent à leur théorie de l'Etat ce com-
plément : la Commune « a démontré que la classe ouvrière ne
peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'Etat
et de la faire fonctionner pour son propre compte » (Adresse du
Conseil général sur la guerre civile en France). C'était admettre
la nécessité pratique de démolir l'ancien Etat, leçon que les
Sieyès et les Brissot, les Robespierre et les Saint-Just, autant que
les dirigeants anonymes de la Commune révolutionnaire insurgée
du Paris de 1792, avaient déjà tirée à suffisance des expériences
de la grande révolution bourgeoise, et qui n'exigeait vraiment
pas une démonstration supplémentaire. Mais cela n'empêchait
pas cette nouvelle théorie marxiste de l'Etat de considérer
« Etat » comme un Etat sans classes par sa forme politique. Elle
n'y voyait que le « pouvoir social, organisé et centralisé », suscep-
tible d'être utilisé par le prolétariat révolutionnaire contre la
bourgeoisie aussi bien que par celle-ci contre celui-là, au sens où
Robespierre parlait un jour, dans l'un de ses célèbres discours
à la Convention ou au club des Jacobins, du poignard levé qui
luit à la main du liberticide aussi bien qu'à celle du héros de la
liberté.
Ainsi, aux termes de cette théorie marxiste et léninienne de
l'Etat, mise en pratique pour la première fois par les sommités
du parti communiste dans le cadre du nouvel Etat russe d'aujour-
d'hui qui, malgré une toute formelle constitution « fédéraliste »
à base de conseils, reste rigoureusement centralisé et unitariste,
l'antagonisme fédéralisme-unitarisme constitue un problème fon-
damental tout aussi peu qu'il en a constituè un pour la théorie
de l'Etat propre à la bourgeoisie extrémiste des Jacobins. Tout
103
Marxisme et contre-révolution

« glissement » de l'Etat ultra-centralisé vers le fédéralisme ne


ferait que nuire à l'accomplissement tant de ses fonctions socio-
économiques que de la volonté de sa direction dictatoriale. Cela
vaut pour l'Etat de la dictature révolutionnaire du prolétariat,
quand bien même ce dernier a pour fin ultime de se rendre super-
flu au stade de la société communiste parfaitement développée.
Et, à plus forte raison encore, pour l'Etat de la révolution bour-
geoise. On sait quelle admiration Marx et Engels, tout comme
Lénine, vouèrent leur vie durant à la Convention jacobine,
modèle, à leurs yeux, d'énergie et de discernement politiques *.
De même, avant, pendant et après les luttes pratiques de la révo-
lution de 1848, non contents d'avoir proclamé la « République
une et indivisible » comme le seul programme concevable pour
le parti démocrate intransigeant ** , ils avaient assigné pour
tâche essentielle au « parti révolutionnaire prolétarien » de com-
battre « non seulement pour l'établissement d'une république une
et indivisible, mais encore pour la centralisation la plus poussée
du pouvoir dans les mains de l'Etat *** ».

* Cf. par exemple, dans les « Notes marginales sur l'article "le Roi
de Prusse et la réforme sociale" », cette formule : « La Convention
déploya toutefois le maximum d'énergie, de vigueur et de discerne-
ment politiques », et cette autre : « La période classique du discer-
nement politique, c'est la Révolution française » (édition du Nachlass
[« legs littéraire »] de Marx par Mehring, vol. II, p. 50 et 52 [trad.
J. Molitor, Œuvres philosophiques, t. V, p. 228 et 232 (N. d. T.)], et
les propos de Ruge rapportés par Mehring (ibid., p. 15), selon lesquels
Marx aurait à cette époque « voulu écrire l'histoire de la Convention,
accumulant des matériaux à cette fin et mettant au point des vues
très fécondes »).
** Voir à ce propos les articles de la Nouvelle Gazette rhénane pen-
dant la période « démocratique » de juin 1848 à avril 1849, recueillis
par Mehring dans l'édition dite du Nachlass, vol. III, p. 87 sqq. [on
renvoie ci-après aux pages de la trad. L. Netter, op. cit. (N. d. T.)] ;
par exemple, d'entrée de jeu [t. I, p. 66-69], l'affirmation expresse que
« la lutte et le mouvement révolutionnaires » doivent avoir non « pour
point de départ », mais bel et bien pour « point d'arrivée », non un
Etat confédéré ou fédératif, mais « la fédération des Allemands en
un seul grand Etat », c'est-à-dire la proclamation d'une république
allemande une et indivisible ; voir encore [t. I, p. 430-432], la justifi-
cation de l'oppression à laquelle le despotisme de la France du Nord
soumit trois cents ans durant la « nationalité de la France du Sud »,
oppression que la Convention paracheva de « son poing de fer », etc.
** Cf. l'Adresse du Conseil central à la Ligue (des communistes) de
mars 1850, où cette politique fait l'objet d'un exposé circonstancié et
aboutissant à cette conclusion expresse : « Comme dans la France
de 1793, le parti véritablement révolutionnaire a aujourd'hui, en A1le-

104
Fédéralisme, centralisme, marxisme

Proudhon, quant à lui, s'efforça dans son traité programma-


tique de 1863 d'opposer sur le plan politique lui-même, à toute
cette « tradition jacobine » de la « république une et indivisible »,
une conception absolument différente. Nous avons déjà signalé
que le « fédéralisme », dont il s'était institué l'apôtre, ne devait
rien, dans son esprit, au « fédéralisme » du passé, qu'il fût celui
du Moyen Age féodal, ou celui de la bourgeoisie libérale'. Lors-
que, dans le court chapitre qu'il consacre à cette question dans le
Principe fédératif, il parlait de « l'idée fédérative, indigène à la
vieille Gaule », et vivant encore « comme un souvenir dans le
coeur des provinces » (op. cit., p. 86), il avait en tête, ce faisant,
non le rétablissement des privilèges féodaux des états provin-
ciaux, mais ce qu'Engels, étudiant par la suite de manière plus
approfondie et plus scientifique la formation de l'Etat gallo-ger-
manique, qualifiait de « constitution gentilice », stade de dévelop-
pement précédant la formation de l'Etat civilisé 2. Rappelons

magne, pour tâche de réaliser la centralisation la plus rigoureuse. »


La note d'Engels à la réédition de ce texte dans les Révélations sur
le procès des communistes de Cologne (Zurich, 1885) de Marx, et les
formules analogues que ce même Engels emploie dans sa critique
du projet de programme du parti social-démocrate (1891) n'ajoutent
à cette conception rigoureusement centraliste et unitariste que la
revendication d'une auto-administration communale pleine et entière,
expressément conçue derechef suivant le modèle de la Révolution
française, tandis que l'option inconditionnelle du parti prolétarien
pour la forme d'Etat dite de la république une et indivisible s'y trouve
une fois de plus proclamée en termes catégoriques. Dans la série
d'articles que Marx et Engels consacrèrent à passer en revue, dans le
New York Daily Tribune, les événements d'Allemagne, ils déclarent
de même, à plus d'une reprise, que, pendant cette période, l'un des
trois points sur lesquels « le parti prolétarien se distinguait essentiel-
lement, dans son action politique, de la classe petite-bourgeoise ou
du parti démocratique proprement dit » résidait dans le fait qu'il
« proclamait la nécessité d'établir une république une et indivisible,
alors que les démocrates les plus extrémistes eux-mêmes se risquaient
tout au plus à soupirer après une république fédérative » (Révolution
et Contre-Révolution en Allemagne [trad. J. Molitor], Paris, 1933,
p. 41 et 67).
1. K. avait en effet relevé en note (p. 132) qu' « à l'encontre
notam-
ment de Guizot (Histoire de la civilisation en Europe, Paris, 1840
[3e éd.], p. 121 sqq.), qui soutenait que le système féodal, de même
que le fédéralisme des Etats-Unis d'Amérique, avait constitué "une
fédération véritable", Proudhon ne voyait en tout cela qu' "un faux
air de fédéralisme" (Du principe fédératif, p. 86-87) ».
2. L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat (trad.
Bracke), Paris, 1946, chap. vm, p. 194 sqq.

105
Marxisme et contre-révolution
aussi que le « fédéraliste » Proudhon ne s'élevait nullement con-
tre une « dictature temporaire » du pouvoir révolutionnaire *.
Ce n'est donc pas sur ce plan qu'il y a apposition entre le « fédé-
ralisme » proudhonien et la théorie et pratique des matérialis-
tes marxistes. En revanche, l'idée « fédéraliste » de Proudhon
est liée à une vision plus vivante et plus concrète de cette grande
contradiction interne de la révolution dont il a été parlé au début
de cette partie de nos considérations. Cette contradiction, la doc-
trine bourgeoise la réduisait au schéma on ne peut plus abstrait
d'une lutte mettant le parti révolutionnaire aux prises avec le
parti contre-révolutionnaire, tandis que, selon la thèse habituelle
des marxistes, il s'agissait purement et simplement d'un conflit
objectif entre l'économie et la politique de la révolution bour-
geoise. Mais Proudhon, et aussi le grand historien Edgar Quinet
quelques années plus tard, exactement de la même façon, la
situaient dans le mouvement interne de la révolution, conçu sur
un mode subjectif et activiste. Et sous l'antagonisme de l'unita-
risme et du fédéralisme, de l'Etat et de la Liberté, c'est-à-dire ce
schisme monstrueux dans lequel la Révolution avait sombré, ils
décelaient le fait que, tout en luttant pour anéantir un servage
ancien et instaurer une liberté nouvelle, elle avait engendré en
même temps, avec la force implacable d'une nécessité historique,
une forme de servage nouvelle. Sur la base de cette représenta-
tion délibérément subjective et activiste du mouvement histo-
rique, ils cherchaient à briser avec cet historicisme qui, hérité
de la philosophie hégélienne, est resté de tout temps inhérent
à la conception matérialiste objective de l'histoire, propre aux
marxistes, pour arriver à une conception de l'histoire qui trouvait
son acception dernière non plus dans une « réconciliation avec le
réel », simplement renversée dans un sens matérialiste, mais
comme histoire véritablement critique du développement et de
l'action historiques, conçue essentiellement, dans tous ses as-
pects, en termes de contradiction et de lutte.

Dans cette perspective, conclut Korsch en substance,


l'histoire de la Révolution française se caractérise en réalité
bien moins par un affrontement entre tendance « fédéra-
* « Une dictature temporaire pouvait s'admettre ; un dogme qui
devait avoir pour résultat de consacrer tous les envahissements du
pouvoir et d'annuler la souveraineté nationale était un véritable atten-
tat. » (Proudhon, op. cit., p. 89.)
106
Fédéralisme, centralisme, marxisme

liste » et tendance « unitariste » que par une lutte globale


visant à transformer l'ordre établi et à jeter les bases d'une
forme d'Etat nouvelle, l'Etat bourgeois. On ne saurait
cependant dissocier de l'histoire d'ensemble les « moments
fédéralistes ». Or, à l'exception de quelques auteurs isolés,
de gauche ou de droite — un Proudhon, un Quinet —, les
historiens de la Révolution française assimilent l'Etat à
l'Etat unitaire, voire centralisé, et réduisent le fédéralisme
au particularisme, voire au séparatisme. L'ouvrage de
Mme Hintze a pour grand mérite théorique, dit Korsch, de
rompre avec cette tradition, de révéler l'existence d'une
alternative historique — celle qu'on trouve à certains
égards chez Proudhon — à l'Etat unitaire.
CHAPITRE IV

LA COMMUNE RÉVOLUTIONNAIRE (H)

Ainsi donc l'analyse précédente ne se borne pas à faire


ressortir le caractère fétichiste que l'option centralisatrice
prend la plupart du temps sous la plume des historiens de
la révolution bourgeoise. Elle vise même surtout la persis-
tance, dans la théorie et la pratique du marxisme politique,
de l'élément bourgeois jacobin dont le principe de l'Etat
unitaire — en fait, de la « direction dictatoriale » de la
société issue de la révolution — est l'une des multiples
expressions.
Revenant une nouvelle fois sur l'interprétation marxienne
de la Commune de 1871 1, Korsch met directement en cause
l'idée d'une forme politique distincte, constituée en pouvoir
d'Etat à tous les niveaux et chargée de réorganiser la
société au nom, mais aussi au lieu et place d'une classe
révolutionnaire déterminée. En vérité, c'était déjà mettre
en cause le principe de la délégation inconditionnelle du
pouvoir à un corps spécialisé.

Pour bien comprendre l'attitude que Marx adopta vis-à-vis de


la Commune de Paris, il faut partir de la conception que celui-ci
s'était forgée, longtemps avant, du rapport existant entre les
formes d'organisation propres à la lutte de classe d'abord de la
bourgeoisie, ensuite du prolétariat moderne. Quand, dans cette
Commune issue de la lutte de classe des producteurs contre la
classe des exploiteurs et mettant en pièces la machine de l'Etat
bourgeois, Marx exaltait « la forme enfin trouvée de l'émanci-
pation du Travail », il n'entendait absolument pas, comme cer-
tains de ses disciples l'ont fait et continuent de le faire, sacrer

1. K. Korsch, « Revolution:ire Kommune », Die Aktion, juil. 1931, et


Schriften, p. 100-108.
109
Marxisme et contre-révolution
ainsi une forme déterminée d'organisation politique — la com-
mune révolutionnaire autant que le système révolutionnaire des
conseils —, seule et unique forme concevable de la dictature du
prolétariat. Il venait en effet de renvoyer de manière expresse,
dans la phrase immédiatement précédente, à « la multiplicité
des interprétations auxquelles la Commune a été soumise et [à]
la multiplicité des intérêts s'exprimant en elle », qui montraient
que cette sorte de gouvernement était une « forme politique
tout à fait capable d'extension ». C'est justement cette capacité
d'extension illimitée du genre nouveau de pouvoir politique, créé
par les communards au feu du combat, qui distinguait la Com-
mune d'avec le « développement de la forme bourgeoise de gou-
vernement », le pouvoir d'Etat centralisé de la république parle-
mentaire moderne. C'est elle aussi qui constituait aux yeux de
Marx la condition première qui permettrait même en fin de
compte, si l'on s'attachait avec énergie à faire triompher les
intérêts réels de la classe ouvrière, d'utiliser ce pouvoir comme
un levier pour extirper les bases économiques de l'existence des
classes, de l'hégémonie de classe et de l'Etat. Ainsi, dans des
conditions historiques déterminées, la constitution communale
se transformerait en forme politique revêtue par un processus
de développement ou, mieux dit encore, par une action révolu-
tionnaire visant essentiellement non plus à maintenir une sorte
quelconque de domination étatique, voire même à instituer un
« type d'Etat supérieur », mais au contraire à créer enfin les
conditions premières matérielles de l'extinction de l'Etat en
général. « Sans cette dernière condition, la constitution commu-
nale eût été une impossibilité et une illusion », lit-on chez Marx
avec toute la netteté désirable.
Une contradiction insurmontable n'en laisse pas moins de
subsister malgré tout entre la manière dont Marx caractérisait la
Commune, « forme politique enfin trouvée » permettant de réa-
liser l'émancipation économique et politique de la classe ou-
vrière, et celle dont en même temps il soulignait que si la Com-
mune convenait à cette fin, c'était avant tout parce qu'elle restait
une forme politique vague et ambiguë, donc en raison justement
de son amorphie. La position prise par Marx à ce moment-là,
sous l'influence de théories auxquelles il s'était opposé avant
de les annexer à sa conception politique originaire, et, plus
encore, sous le coup des prodigieux événements de Paris, ne
semble parfaitement claire que sur un point. Tandis que dans
le Manifeste communiste de 1847-1848, de même que dans
110
La Commune révolutionnaire (u)

l'Adresse inaugurale de l'association internationale des travail-


leurs de 1864, il n'était question encore que de la nécessité de
« la conquête du pouvoir politique par le prolétariat », l'expé-
rience de la Commune venait maintenant montrer à Marx que
« la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle
quelle la machine de l'Etat et de la faire fonctionner pour son
compte propre, mais qu'il lui faut au contraire briser la machine
actuelle de l'Etat bourgeois ». Depuis lors, et en particulier depuis
qu'en 1917 Lénine s'est posé en restaurateur de la doctrine
marxienne de l'Etat dans toute sa pureté, sur le plan théorique,
dans l'Etat et la Révolution, sur le plan pratique, en menant à
bonne fin la révolution d'Octobre, cette formule a été considérée
comme un principe essentiel, le noyau de la théorie politique du
marxisme.
Il est manifeste cependant que cette définition purement néga-
tive du nouveau pouvoir prolétarien, selon laquelle ce dernier
ne devrait pas être l'Etat bourgeois actuel, que le prolétariat se
contenterait « de prendre tel quel et de faire fonctionner pour
son compte propre », ne permet pas de concevoir de façon posi-
tive la forme du nouveau pouvoir d'Etat. Dès lors, force est de
se demander pour quelles raisons la Commune, sous la forme
amplement décrite et caractérisée par Marx dans l'Adresse de
1871, puis, vingt ans après, par Engels dans sa préface à la
troisième édition de cette même Adresse, constitue la « forme
politique » enfin trouvée du gouvernement de la classe ouvrière ?
Comment Marx et Engels, ces fervents admirateurs du système
centralisé de la dictature révolutionnaire bourgeoise institué par
la Convention de 1792-1795, en sont-ils arrivés à faire justement
du système en apparence tout opposé à celui-ci, le système de la
« commune », la « forme politique » de la dictature révolution-
naire du prolétariat ?
De fait, il suffit d'analyser avec un tant soit peu de rigueur le
programme et les objectifs politiques, que les deux fondateurs
du socialisme scientifique, Marx et Engels, s'étaient assignés
avant l'insurrection communarde et qu'ils conservèrent après,
pour constater qu'ils n'offraient pas le moindre rapport avec la
forme de dictature prolétarienne instaurée par la Commune de
1871. Tout au contraire, Michel Bakounine, le grand rival de
Marx au sein de la Ire Internationale, avait incontestablement la
vérité historique de son côté quand il tournait en dérision l'an-
nexion après coup de la Commune de Paris par le marxisme :
« Son effet [de la Commune] fut si formidable partout, que les
111
Marxisme et contre-révolution
marxiens eux-mêmes, dont toutes les idées avaient été renver-
sées par cette insurrection, se virent obligés de tirer devant elle
leur chapeau. Ils firent plus : à l'envers de la plus simple logique
et de leurs sentiments véritables, ils proclamèrent que son pro-
gtamme et son but étaient les leurs. Ce fut un travestissement
bouffon, mais forcé. Ils avaient dû le faire, sous peine de se voir
débordés et abandonnés de tous, tellement la passion que cette
insurrection avait provoquée avait été puissante. » (Cité d'après
Brupbacher, Marx und Bakunin, p. 114-1151.)
Les idées des communards procédaient partie du programme
fédéraliste de Proudhon et Bakounine, partie du corps d'idées
jacobin qui se survivait dans le blanquisme, mais seulement dans
une très faible mesure du marxisme. Friedrich Engels, parlant
vingt ans plus tard des blanquistes, soit de la majorité des com-
munards, pouvait en dire qu'au lieu d'appliquer leur programme
de « centralisation la plus stricte de tout le pouvoir entre les
mains du nouveau gouvernement révolutionnaire », ils avaient été
contraints par la force des choses de proclamer la libre fédé-
ration de toutes les communes de France avec la commune pari-
sienne. Mais la même contradiction ne s'en affirmait pas moins
entre la théorie politique soutenue jusqu'alors par Marx et Engels
et l'approbation inconditionnelle qu'ils faisaient maintenant de
la Commune, en tant que la « forme politique » enfin trouvée du
gouvernement de la classe ouvrière. Il est erroné de présenter
le développement de la théorie marxienne de l'Etat, à l'instar du
Lénine de l'Etat et la Révolution, comme si Marx avait concrétisé
dès 1852 les propositions abstraites du Manifeste communiste de
1847-1848, relatives aux tâches politiques du prolétariat dans la
période de transition, en disant que celui-ci devait « détruire »
et « briser » le pouvoir d'Etat bourgeois actuel. Cette thèse léni-
nienne se trouve infirmée par les assertions mêmes de Marx et
Engels, lesquels soulignèrent plus d'une fois que seule l'expé-
rience de la Commune de 1871 avait fait la démonstration
convaincante que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter
de prendre telle quelle la machine de l'Etat et de la faire fonc-
tionner pour son compte propre ». Lénine lui-même ne laissait-il
pas apparaître clairement la lacune logique que comportait sur
ce plan son tableau du développement de la théorie marxiste

1. L'ouvrage de Brupbacher date de 1922. On trouvera le passage


cité in M. Bakounine, « Lettre au journal la Liberté de Bruxelles »
(oct. 1872), Œuvres, IV, Paris, 1910, p. 387.
112
La Commune révolutionnaire (ii)
révolutionnaire de l'Etat quand, à cet endroit de la restitution
par ailleurs si minutieuse du point de vue historique et si exacte
du point de vue philologique de toutes les déclarations faites à
ce sujet par Marx et Engels, il sautait carrément une période de
vingt années ? Passant directement du Dix-huit brumaire de Louis
Bonaparte (1852) à la Guerre civile en France (1871), il omettait
ainsi, entre autres choses, le fait que, dans l'Adresse inaugurale
de la Ire Internationale (1864), Marx avait condensé tout le « pro-
gramme politique » du prolétariat dans cette formule lapidaire :
« La conquête du pouvoir politique est donc devenue la grande
tâche de la classe ouvrière. »
Toutefois, même après 1871, date à laquelle Marx se prononça
plus résolument et distinctement qu'il ne l'avait jamais fait pour
la destruction de l'Etat bourgeois et l'instauration de la dictature
du prolétariat, il se garda de préconiser, comme forme politique
de cette dictature, un gouvernement de type communard. D'évi-
dence, il ne devait adopter cette façon de voir que pour l'instant
historique où il rédigeait tout feu tout flamme l'Adresse du
Conseil général de l'AIT sur la Guerre civile en France, afin d'en-
trer en lice, au nom de cette première organisation internationale
du prolétariat révolutionnaire, contre la réaction triomphante et
en faveur des héroïques combattants de 1871. C'est par égard
pour la nature révolutionnaire de la Commune qu'il s'abstint de
faire de la forme particulière revêtue par celle-ci la critique qu'il
eût dû en faire de son point de vue à lui. S'il accomplit un pas
de plus en exaltant sans ambiguïté, dans la forme politique de la
constitution communale, la « forme enfin trouvée » de la dicta-
ture prolétarienne, ceci s'explique en fonction non seulement
d'une solidarité naturelle avec les travailleurs révolutionnaires
de Paris, mais aussi d'un objectif secondaire bien déterminé.
Marx tâchait en effet, immédiatement après la lutte et la défaite
glorieuses des communards, et au moyen de l'Adresse précitée,
non seulement d'annexer le marxisme à la Commune, mais encore
d'annexer la Commune au marxisme. Dès lors, pour saisir le sens
et la portée de ce texte remarquable, il faut le considérer sans
doute comme un document historique classique, une épopée et
un hymne funèbre, mais outre cela comme un écrit polémique
dirigé par Marx contre l'adversaire le plus acharné qu'il rencon-
trait au cours des luttes fractionnelles qui déchiraient alors
l'Internationale et ne devaient pas tarder à précipiter sa fin. Cet
objectif fractionnel empêcha le Marx de l'Adresse d'estimer à sa
juste valeur le mouvement révolutionnaire d'ensemble du prolé-
113
Marxisme et contre-révolution

tariat français, mouvement qui prit naissance en 1870, avec les


insurrections communardes de Lyon et de Marseille, pour attein-
dre son apogée avec l'insurrection parisienne de 1871. Bien plus,
ce fut cet objectif qui obligea Marx à célébrer la constitution
communale révolutionnaire comme la « forme politique enfin
trouvée » de la dictature de classe du prolétariat, tout en la pré-
sentant, au mépris de sa nature réelle, comme un régime centra-
liste.
Karl Marx et Friedrich Engels eux-mêmes, et plus encore
Lénine, niaient déjà que la Commune de Paris eût jamais eu un
caractère essentiellement fédéraliste. Ne pouvant se dispenser de
parler des traits évidemment fédéralistes de la constitution com-
munale, dans la brève esquisse qu'il en traçait à l'échelle de la
France entière, Marx mettait donc à dessein l'accent sur le fait
(nullement contesté, bien entendu, par des fédéralistes tels que
Proudhon et Bakounine) que « l'unité de la nation ne devait pas
être brisée, mais au contraire organisée par la constitution com-
munale ». De plus, il montait en épingle « les fonctions, peu nom-
breuses mais importantes, qui restaient à un gouvernement cen-
tral ». Et faisait valoir que, selon le plan de la Commune, ces
fonctions « ne devaient pas être supprimées, comme on l'a dit
faussement, de propos délibéré, mais devaient être confiées à des
fonctionnaires communaux, c'est-à-dire rigoureusement respon-
sables ». Voilà qui autorisait Lénine à déclarer que, dans les
considérations de Marx sur la tentative des communards, « il n'y
a pas trace de fédéralisme ». « Marx est centraliste. Et, dans les
passages cités de lui [in l'Etat et la Révolution], il n'existe pas
la moindre dérogation au centralisme. » C'est cela même ; seule-
ment, ce que Lénine oubliait de dire à cet endroit, c'est que le
tableau que Marx brossait de la Commune de Paris n'avait rien
à voir avec une caractérisation historiquement conforme de la
constitution communale que les Parisiens s'étaient efforcés de
créer et dont ils avaient posé les jalons.
Comme Lénine après eux, Marx et Engels, désireux d'esca-
moter, autant que possible, le caractère fédératif et anticentra-
liste de la Commune de Paris, en firent surtout ressortir l'élé-
ment négatif, disant qu'elle incarnait justement la destruction
de l'Etat bourgeois actuel. Sur ce point, il y a unanimité parmi
les révolutionnaires. Marx, Engels et Lénine ont souligné à bon
droit qu'il fallait chercher la raison dernière du caractère révolu-
tionnaire inhérent à la forme dé pouvoir instituée par la Com-
mime dans sa nature sociale, en tant qu'elle réalisait la dictature

114
La Commune révolutionnaire (n)
de classe du prolétariat. A ce sujet, ils rappelaient vertement à
leurs adversaires « fédéralistes » que la forme d'État décentra-
lisée, fédérative, comme telle, est tout aussi bourgeoise que la
forme de gouvernement centraliste propre à l'Etat bourgeois
moderne. Voilà qui revenait pourtant à encourager l'erreur
même qu'ils reprochaient si vivement à autrui, dans la mesure où
ils faisaient de leur côté un cas excessif, non point certes de la
nature « fédérative » de la constitution communale, mais de cer-
tains autres caractères distinguant du point de vue formel la
Commune de Paris d'avec la constitution de l'Etat parlementaire
bourgeois, et acquis par une voie différente. Ainsi du remplace-
ment de l'armée permanente par la milice, de l'unification de
l'exécutif et du législatif autant que de la responsabilité et révo-
cabilité des fonctionnaires « communaux ». Telle fut l'origine
d'une grave confusion au niveau du concept, laquelle devait avoir
des effets désastreux non seulement quant à l'attitude des
marxistes envers la Commune de Paris, mais par la suite égale-
ment quant à l'attitude de la tendance marxiste révolutionnaire
envers l'Etat des conseils.
S'il est erroné de voir avec Proudhon et Bakounine un dépas-
sement de l'Etat bourgeois dans la forme « fédérative », il l'est
tout autant de croire, à la manière de tant d'adeptes marxistes
de la Commune révolutionnaire et, par ricochet, du système révo-
lutionnaire des conseils qui continuent aujourd'hui de se fonder
sur les interprétations ambiguës de Marx, Engels et Lénine,
qu'un député lié par un mandat impératif, de courte durée et
révocable à tout instant, ou bien encore un fonctionnaire travail-
lant pour un « salaire d'ouvrier », présenterait par là même des
dispositions moins bourgeoises qu'un parlementaire élu. Il est
absolument faux de penser qu'une forme quelconque de consti-
tution de type « commune » ou de type « Etat des conseils »,
instituée par un parti révolutionnaire prolétarien régissant l'Etat,
permettrait un jour de dépouiller ce dernier du caractère d'ins-
trument de répression de classe qui lui est inhérent. Toute la
théorie de l' « extinction définitive de l'Etat dans la société com-
muniste », que Marx et Engels reprirent à la tradition du socia-
lisme utopique, sur la base des expériences pratiques des luttes
prolétariennes de leur temps, perd son sens révolutionnaire
quand on soutient avec Lénine qu'il peut exister un Etat au sein
duquel ce n'est plus la minorité qui réprime la majorité, mais
au contraire « la majorité du peuple qui réprime ses propres
oppresseurs », pareil Etat dictatorial étant en outre, du fait qu'il
115
Marxisme et contre-révolution

instaure la démocratie véritable, prolétarienne, un « Etat déjà


en voie d'extinction » (l'Etat et la Révolution).
Il est grand temps de se remettre clairement en tête les deux
principes fondamentaux de la théorie révolutionnaire proléta-
rienne, principes que leur adaptation provisoire aux nécessités
pratiques de phases déterminées de la lutte, telles que l'insur-
rection communarde de 1871 ou la révolution russe d'octobre
1917, a mis en grand danger de succomber à des forces exté-
rieures. Le but final proprement dit de la lutte de classe prolé-
tarienne n'est pas un Etat de type « démocratique », de type
« commune » ou « conseils », ou de quelque type que ce soit, mais
la société communiste sans classes ni Etat, ayant pour forme
générale non plus un pouvoir politique quelconque, mais bel et
bien une « association où le libre épanouissement de chacun est
la condition du libre épanouissement de tous » (Manifeste com-
muniste).
Jusque-là, peu importe que la classe prolétarienne « conquière »
l'appareil d'Etat en le laissant subsister plus ou moins intact,
comme le veut l'illusion des réformistes marxistes, ou qu'elle
parvienne à se l'approprier vraiment en « brisant » radicalement
la forme ainsi conquise et en la « remplaçant » par une forme
nouvelle, comme le veut la théorie marxiste révolutionnaire ; cet
Etat, y compris pendant la période de transformation de la
société capitaliste en société communiste, se distinguera de l'Etat
bourgeois uniquement par sa nature de classe et sa fonction
sociale, non par sa forme politique. C'est dans ce contenu social,
non dans les particularités, imaginées arbitrairement ou réalisées
autrefois dans des circonstances spécifiques, d'une forme poli-
tique quelconque, que réside le « véritable secret » de la com-
mune révolutionnaire, du système révolutionnaire des conseils et
de toute autre forme de manifestation historique du gouverne-
ment de la classe ouvrière.
L'ironie du sort a voulu qu'en Russie le projet communa-
liste fut repris, dans la situation révolutionnaire de 1905,
par les mencheviks, contre Lénine qui alors le rejetait caté-
goriquement. Mais, à leurs yeux, la commune ne devait être
qu'un organe d'autogestion purement locale, organe destiné,
en l'absence d'institutions idoines, à servir d'assise provi-
soire à un gouvernement démocratique bourgeois I. En
1. Cf. O. Anweiler, Les Soviets en Russie, op. cit., p. 84-85 ; cf. aussi,
pour la thèse similaire des socialistes-révolutionnaires de gauche,
p. 115.
116
La Commune révolutionnaire (u)
1917, cependant, ce fut Lénine qui, d'abord en théorie, puis
en pratique, contribua plus que tout autre à faire de la com-
mune, sous sa forme conseil (soviet) perfectionnée 1, l'assise
provisoire de la dictature bolcheviste. Dans ces deux pers-
pectives, l'imaginaire de 1905 et la réelle de 1917, le système
communaliste (ou plutôt soviétiste) ne possédait aucun pou-
voir de décision, le pouvoir, que les travailleurs avaient été
incapables d'organiser pour leur compte propre, s'étant
trouvé très vite dévolu à des instances centralisées : les
rapports de domination et de servitude, tout en revêtant
pour un temps un caractère plus « progressiste », demeu-
raient fondamentalement en place.
Pour revenir à la Commune parisienne de 1871, il faut
noter que, si la gauche sociale-démocrate d'avant 1914 y
voyait volontiers un mouvement survenu dans des condi-
tions de maturité insuffisantes 2 - jugement qu'il est pos-
sible de porter après coup sur toute défaite d'une classe
révolutionnaire quelconque, et donc sans grande validité —,
Bernstein relevait que l'idéal des « associations produc-
tives », prépondérant avant 1870 au sein du mouvement
socialiste, y tomba par la suite en discrédit « en partie
comme une conséquence de la réaction qui commençait à
sévir dès après la Commune et qui donna au mouvement
ouvrier tout entier un caractère presque exclusivement poli-
tique , ». Appréciation que confirme, à sa manière, l'ana-
lyste minutieux de l'insurrection parisienne qui concluait
1. Dans la première phase du nouvel Etat russe, Lénine lui-même
déclara plus d'une fois identiques « l'Etat du type soviétique » et
« l'Etat du type de la Commune de Paris » ; cf., par exemple, son
« Rapport au VIIe congrès du PC (b) R (8 mars 1918) », in Œuvres,
t. XXVII, p. 136.
2. Cf. R. Luxemburg (1899) : « La prise du pouvoir politique, à l'ex-
ception de cas tels que la Commune de Paris, (...) suppose un certain
degré de maturité des rapports économiques et politiques (Réforme
ou Révolution ?, trad. Bracke, Paris, 1947, p. 72) ; mais Pannekoek
(1911) : la Commune « n'était pas une révolution d'ouvriers de la
grande industrie (...). La masse de la population était paysanne, sans
la moindre ouverture d'esprit » (Pannekoek et les Conseils ouvriers,
p. 105-106, note 16).
3. E. Bernstein, op. cit., p. 163 sqq. ; cf. aussi ce qu'Engels disait,
dès septembre 1871, du recours à la voie électorale plus nécessaire
que jamais « après la Commune de Paris qui a mis à l'ordre du
jour l'action politique du prolétariat » (Cf. Marx-Engels, La Commune
de Paris (éd. R. Dangeville), Paris, 1971, p. 210, et une déclaration de
Marx dans le même sens, ibid., p. 213, en note).
117
Marxisme et contre-révolution
récemment : « Qu'on n'attende pas des Communeux des
réalisations qui seront celles du socialisme du xxe siè-
cle [sic] ! Ils mirent en pratique le socialisme du xrr,
l' "organisation du travail" — soit la création multipliée
d' "associations ouvrières de production" 1. »
On ne le répétera jamais assez, chaque grande phase du
développement capitaliste s'assortit d'un type de pensée et
de pratique socialistes qui lui est propre. Face à la démo-
cratie bourgeoise établie, qui a pour base l'égalité formelle
de tous les citoyens et pour base réelle l'intérêt privé de
catégories sociales antagoniques, auxquelles les institutions
parlementaires servent de lieu de conciliation formel, alors
qu'en réalité ce sont les lois du capital, les rapports de
forces politiques et les rapports de marché, qui finissent
par imposer un règlement, le principe jacobin se confondit
au xixe siècle avec le principe de la lutte contre une forme
d'État bien déterminée, afin de la remplacer par une autre,
sous la conduite d'un corps spécialisé, censé incarner l'in-
térêt du plus grand nombre, encore incapable de déceler
ses intérêts historiques dans les conditions sous-dévelop-
pées de l'époque. Pour ses tenants, il s'agissait d'opposer
à la démocratie restreinte de la concertation bourgeoise, la
démocratie généralisée, souvent celle de l'association de
producteurs libres et égaux, dans un premier stade, ou la
démocratie affranchie de la réaction, dans un second. Mais
l'instrument de cette substitution, un corps spécialisé repro-
duisant en son sein les divisions hiérarchiques de la société
bourgeoise, se voyait contraint, en raison de sa faiblesse
sociale, de solliciter l'alliance d'autres classes ou fractions
de classe et, en pratique, sinon toujours en paroles, de
s'aligner sur elles.
C'est ainsi que la Commune de 1871 marqua en quelque
sorte la fui d'une ère. « Ce caractère presque exclusivement
politique n, auquel Bernstein faisait allusion, s'attachait,
dans les pays ayant accompli peu ou prou leur révolution
bourgeoise du type xixe siècle, à une pratique visant à
garantir en droit, dans le cadre des institutions de conci-
liation, de dialogue entre les classes, des avantages arrachés
de haute lutte le plus fréquemment et compatibles tant
avec la reproduction élargie du capital à un rythme accé-

1. Cf. J. Rougerie, Paris libre, 1871, Paris, 1971, p. 173 sqq.


118
La Commune révolutionnaire (H)

léré qu'avec le système de gouvernement bourgeois. Voilà


qui n'allait pas cependant sans se heurter à l'opposition
farouche de certaines fractions de la classe possédante ou
de catégories socialement arriérées. Sinon pour la vaincre
vraiment, ce qui eût nécessité une guerre de classes, du
moins pour l'infléchir dans le sens souhaité, il fallait dis-
poser d'organisations de masse, donc aussi d'un corps
d'idées. Et d'un corps d'idées doué d'une charge critique,
voire mythique, proportionnelle à la résistance rencontrée.
Par maints aspects, la doctrine marxienne se prêtait à un
tel usage. Non par tous, assurément. D'où, soit dit une fois
de plus, un « effet d'idéologisation », pour reprendre une
expression pertinente, en dépit et même à cause de sa lour-
deur abstraite'. Et plus que n'importe quel autre « théori-
rien prolétaire » de son temps, Karl Korsch devait s'efforcer
d'en élucider les origines principielles.

1. C. Orsoni, « L'idéologie chez Karl Korsch » in Hegel et Marx. La


Politique et le Réel (éd. J. d'Hondt), Poitiers, 1971, p. 51. (K. déclarait
volontiers que « l'interprétation critique, de confrontation théorie-
pratique » qu'il avait appliquée à « l'idéologisation réformiste du
marxisme » dans ses textes d'avant 1930, « s'applique mieux encore à
l'idéologisation du fascisme et de la capitulation devant le fascisme » ;
lettre à Paul Partes, 26.4.1935, citée par M. Buckmiller, op. cit., p. 7.)
CHAPITRE V

L'ALLIANCE ENTRE LES CLASSES

L'un des grands facteurs d'idéologisation du marxisme


politique fut le principe de l'alliance des classes, lequel,
dans des contextes et selon des modalités extrêmement
variables, a trouvé et continue de trouver son application
dans la tactique dite du front unique : front unique avec
la bourgeoisie dans des cabinets d' « union sacrée » à parti-
cipation ou soutien socialiste (et communiste), ou encore
front unique des communistes (et/ou des socialistes) avec
des « éléments progressistes », toujours soumis, certes, à
des conventions solennelles n'ayant d'existence que sur le
papier. En novembre 1922, après de longues polémiques, et
alors que la « vague révolutionnaire » avait déjà reflué dans
l'Europe entière, et qu'en Allemagne notamment les sociaux-
démocrates eux-mêmes se voyaient évincés du gouverne-
ment central, le Ir Congrès de l'IC opta officiellement pour
cette voie-là. A cette option était sous-jacente l'idée que les
« dirigeants » des partis et syndicats dits réformistes, « soli-
daires de leurs bourgeoisies nationales respectives », se
trouveraient comme elles en proie à des « dissensions » qui
iraient les divisant et affaiblissant, au moment même où la
« classe ouvrière » aspirait plus que jamais à l'unité 1. D'où
cette conclusion : « Le gouvernement ouvrier (éventuelle-
ment le gouvernement paysan) devra partout être employé
comme un mot d'ordre de propagande général. » Il était
précisé que, sous sa « forme la plus pure », un véritable
gouvernement ouvrier ne pouvait être qu'un cabinet com-
muniste homogène, et que, clause de style éminemment
« dialectique », le Parti aurait pour tâche de « démasquer
impitoyablement » les gouvernements socialistes qui, tout
en pouvant précipiter objectivement la décomposition du
1. Cf. Thèses, Manifestes et Résolutions adoptés par les II*, Il°, III°
et Ive Congrès de l'Internationale communiste, Paris, 1934, p. 161.
121
Marxisme et contre-révolution
régime bourgeois, permettait à celui-ci de gagner du
temps 1...
Au VIIe Congrès du KPD (Leipzig, fin janvier 1923),
Korsch se déclara en faveur de ce mot d'ordre, en souli-
gnant toutefois qu'il s'agissait pour un parti communiste
non de diriger la lutte à lui seul et de faire « du terme
"gouvernement ouvrier" le pseudonyme de la dictature du
prolétariat » (comme le proposait, disait-il, la gauche du
KPD — fraction Fischer-Maslov — attachée à des « for-
mules chimiquement pures »), mais de poursuivre, en fonc-
tion du rapport de forces réel, une politique de « coalition
ouvrière » effective, en tournant dans la bonne direction le
« potentiel explosif » des organisations de masse, SPD et
syndicats. « Car, faisait-il valoir, c'est idéologie pure que
de vouloir imposer dès les débuts de la lutte, à tous ceux
qui y prennent part, la claire conception du but final. Au
contraire, nous ne pouvons ignorer qu'une perception abso-
lument claire, absolument consciente, de ce but ne se mani-
festera au sein des masses que quand le coup décisif aura
été porté et le pouvoir conquis'. » Mais, une dizaine de mois
plus tard, c'était le fiasco complet de l'expérience des « coa-
litions ouvrières » de Saxe et de Thuringe, auxquelles
Korsch participa dans les conditions rappelées tout à
l'heure.
Il devait revenir sur le sujet quatre ans plus tard 3, au
cours des polémiques qui battaient alors leur plein à l'inté-
rieur autant qu'à l'extérieur du Komintern et du parti alle-
mand. Si Korsch aborde cette fois la question dans une
perspective radicalement changée, sous son aspect histo-
rique le plus large, il ne s'agit encore cependant que d'une
première approximation critique, comme on s'en apercevra
plus loin.
1. Thèses, Manifestes et Résolutions..., p. 158-159.
2. Cf. Bericht über die Verhandlungen des 3. (8.) Parteitages der
KPD, Berlin, 1923, p. 359-361, et Kommentare, p. 95-98, en particulier
p. 98.
3. Lettre au Réveil communiste (publiée dans le n° 4, fév.-mars
1928, sous le titre « la Gauche marxiste en Allemagne et les tâches
des révolutionnaires marxistes dans l'Internationale ». Quoique cette
lettre ne soit pas signée nommément, tout, la forme et le fond, désigne
K. comme son auteur. J'ai tiré ci-dessus [p. 30 et 33-35] certains élé-
ments d'information de la seconde partie de cette lettre qui n'est pas
reproduite ici).
122
L'alliance entre les classes

L'action internationale des classes


ouvrières ne dépend en aucune
façon de l'existence de l'AIT. MARX,
Critique du programme de Gotha.
De même que pendant la période qui a précédé et suivi la
constitution de la Ille Internationale, de même aujourd'hui, pen-
dant la période de liquidation et de décomposition de cette
forme, éphémère du point de vue de l'histoire mondiale et du
développement de nouveaux groupements à l'intérieur du camp
marxiste, se manifestent clairement deux tendances fondamen-
tales. Tous les documents officiels publiés lors de la fondation
de la HP Internationale montrent nettement que la plupart de
ceux qui participèrent à cette fondation croyaient nécessaire une
rupture radicale avec la He Internationale sociale-démocrate
parce qu'ils étaient convaincus que l'ancien système économique
et gouvernemental du capitalisme allait s'effondrer définitive-
ment. Ils estimaient en outre que par la révolution d'Octobre
on avait réalisé un nouveau système « socialiste » d'Etat, non
seulement dans une mesure nationale sur le territoire russe, mais
aussi dans une mesure européenne et même mondiale (cf. l'ar-
ticle de Lénine, la Ille Internationale, son rôle et son histoire,
1919).
La politique et la tactique de la ne Internationale et, en parti-
culier, de son parti dirigeant, la social-démocratie allemande,
jusqu'au déclenchement de la guerre, n'ont pas encore été fonda-
mentalement désavouées par cette tendance ; pour elle, en août
1914, on ne fit que liquider une politique sociale-démocrate révo-
lutionnaire. On ne considère pas les positions de la social-démo-
cratie de 1914 comme la continuation d'une politique réformiste
et contre-révolutionnaire dans son essence avec un simple chan-
gement de forme (Lénine, par exemple, attribue encore une
valeur positive à la social-démocratie en 1920, dans la Maladie
infantile du communisme, « le gauchisme 1 »). Notoirement,
même la « scission » entre bolcheviks et mencheviks, dans le parti
ouvrier social-démocrate de Russie, jusqu'à 1914, ne signifiait en
1. Allusion à des passages tels que celui où Lénine dit de « Kautsky,
Bauer et autres » qu'ils « comprenaient parfaitement la nécessité
d'une tactique souple ; ils avaient appris eux-mêmes et ils ensei-
gnaient aux autres la dialectique marxiste (et beaucoup de ce qui a
été fait dans ce domaine restera à jamais parmi les acquisitions
précieuses de la littérature socialiste) » (Œuvres, t. XXXI, p. 98-99).
123
Marxisme et contre-révolution
réalité qu'un aiguisement extrême de la lutte fractionnelle au
sein d'un parti unitaire (cf. Lénine en 1909, P. Pascal, Pages choi-
sies, II, p. 329 en note ').
L'autre tendance, dont le représentant prééminent, aux côtés
de Marx et Engels, est Rosa Luxemburg, se trouve dès le début
dans un rapport fondamentalement différent avec toute la poli-
tique et tactique de la social-démocratie. Elle constitue, à Pinté-
rieur du mouvement social-démocrate qui, à partir de sa fonda-
tion, repose sur une alliance cachée des classes et, dans chaque
pays, sur une organisation bâtie de façon différente, le mouve-
ment indépendant de la classe ouvrière ayant des buts nettement
prolétariens. On pourra dire que cette tendance défendit, pen-
dant la période d'avant-guerre, à l'intérieur du camp marxiste,
les mêmes buts pour lesquels, en dehors du camp marxiste et
prétendument contre lui (en réalité seulement contre la carica-
ture et la vulgarisation sociale-démocrate du marxisme), en parti-
culier dans les pays latins et anglo-saxons, le « syndicalisme
révolutionnaire » lutta contre la social-démocratie. Pour cette
tendance prolétarienne et révolutionnaire, la fondation d'une
Internationale communiste, même en 1915 à Zimmerwald et, plus
tard, en 1919, ne signifiait point la création d'une nouvelle forme
tendant à revenir ensuite à la politique et tactique « révolution-
naire » de la social-démocratie d'avant la guerre, mais au con-
traire à créer une véritable Internationale de la classe proléta-
rienne.
Il faut donc avoir présente à l'esprit cette différence substan-
tielle entre deux tendances subsistant au temps de la constitution
de la Ille Internationale pour définir les deux courants princi-
paux qui se manifestent déjà aujourd'hui au sein du mouvement
communiste de gauche. D'un côté, nous voyons dans l'IC un
courant aujourd'hui très puissant du point de vue quantitatif
qui aime se dire « orthodoxe », pur ou authentique tendance
léniniste et bolchevique qui voudrait au fond développer ulté-
rieurement l'existence de l'IC actuelle conformément à la ligne
originelle.

1. A propos de la fraction bolchevique, Lénine soulignait en effet :


« Une fraction n'est pas un parti. A l'intérieur du parti, on peut
trouver toute une gamme d'opinions diverses, dont les extrêmes
peuvent être tout à fait contradictoires. C'est ainsi que dans le parti
allemand nous voyons côte à côte l'aile nettement révolutionnaire de
Kautsky et l'aile archirévisionniste de Bernstein. » (Cf. loc. cit., et
aussi Œuvres, t. XV, p. 460-461.)
124
L'alliance entre les classes
D'autre part, dans l'actuelle lutte de tendances, se reproduit
aussi l'aùtre courant, que nous avons déjà caractérisé dans sa
forme d'origine et qui, aujourd'hui comme hier, défend vis-à-vis
de la moderne théorie et pratique léniniste et bolchevique de
l'alliance partielle ou totale des classes, le point de vue marxiste
de l'indépendance de classe du mouvement révolutionnaire du
prolétariat. (...)

Au-delà de ses aspects circonstanciels, cette analyse con-


cerne un principe essentiel du socialisme du xixe siècle.
A l'inverse du principe bourgeois qui affecte d'ignorer la
division en classes des sociétés modernes, ce principe -
surtout chez ses représentants français — avait pour fonde-
ment théorique l'existence de classes ouvrières et, au moins
jusqu'aux alentours de 1860 (à quelques exceptions près,
sans doute, mais rares en période de crise sociale ouverte),
de la conviction que ces classes étaient trop faibles encore
pour s'émanciper à défaut du concours d'une « portion de
la bourgeoisie' ».
Selon Marx et Engels, qui s'expriment en fonction avant
tout d'un pays, l'Allemagne, où le processus de la révolution
démocratique, proprement politique, se déroule d'une
manière très imparfaite par comparaison avec la France,
une faiblesse analogue frappe la classe bourgeoise. « La
bourgeoisie, diront-ils dans le Manifeste communiste, est
incapable de demeurer la classe dirigeante et d'imposer à
la société, comme loi suprême, les conditions de son exis-
tence de classe » ; « dans toutes ses luttes, elle se voit forcée
de faire appel au prolétariat, de réclamer son aide et de
l'entraîner ainsi dans le mouvement politique 2. » Marx avait
d'ailleurs précisé quelques mois auparavant : « Les ouvriers

1. Cf. Cabet (voulant réfuter Dezamy) : « Jamais et nulle part les


prolétaires n'ont rien fait sans l'aide d'une portion de la bourgeoisie.
(...) L'intérêt des prolétaires n'est pas de repousser la bourgeoisie (...),
mais au contraire de faire alliance avec elle, de la ménager, de la
gagner » (Toute la vérité au peuple, Paris, 1842, p. 21 et 29) ; ou Prou-
dhon (qui changera d'avis par la suite) : « Le bourgeois est toujours
cet homme de liberté et d'industrie qui lutte à mort contre une féoda-
lité parasite, et vers lequel gravite, par l'affinité de ses besoins, le
pauvre travailleur » (in la Voix du peuple, mars 1850, cité par E. Dol-
léans, Proudhon, Paris, 1948, p. 208-209 et 432 sqq.).
2. Cf. le chapitre « Bourgeois et prolétaires ».
125
Marxisme et contre-révolution

savent que le mouvement révolutionnaire de la bourgeoisie


contre les classes féodales et la monarchie absolue ne peut
qu'accélérer leur propre mouvement révolutionnaire. Ils
savent que leur propre lutte contre la bourgeoisie ne pourra
éclater que le jour où la bourgeoisie aura remporté la vic-
toire j. » On a vu Marx mettre en oeuvre cette stratégie pen-
dant la révolution européenne de 1848. Et, vingt-cinq ans
après, Engels justifiait encore, de la sorte, cette perspective
d' « auto-émancipation ouvrière » : « C'est une particularité
qui distingue la bourgeoisie de toutes les classes qui régnè-
rent jadis, que, dans son développement, il y a un tournant
à partir duquel tout accroissement de ses éléments de force,
donc, en premier lieu, de ses capitaux, ne fait que contri-
buer à la rendre plus inapte à la domination politique. »
Raison pour laquelle, ajoutait-il, il lui faut chercher appui
du côté de la réaction 2.
Voilà qui ouvrait au prolétariat, organisé en parti dis-
tinct, la possibilité d'une alliance momentanée avec des
éléments de la bourgeoisie de progrès, dans certaines
limites fixées d'avance, en bonne et due forme : stratégie
de la révolution en permanence, selon laquelle, après la
« victoire commune », le parti prolétarien, repoussant déci-
dément la tentation d'une participation à un cabinet de coa-
lition 3, s'érigerait en opposition intransigeante, à la Marat.
Or, s'il est vrai que, pendant tout le xixe siècle, les « partis
ouvriers », même non marxistes, demeurèrent sur le terrain
d'une opposition verbalement agressive, ce fut aussi parce
que les classes dirigeantes pouvaient aisément se passer de
les en faire sortir. Ecartés des avenues du pouvoir central,
les délégués du mouvement ouvrier, ayant dû abandonner
l'idéal associatif de la période précédente, prenaient sans
cesse plus d'ascendant tant au niveau politique des pou-

1. K. Marx, « La Critique moralisante et la morale criticisante »


(1847), in Œuvres philosophiques, t. III, p. 154.
2. F. Engels, préface de 1874 à la Guerre des paysans en Allemagne,
Paris, 1929, p. 20.
3. Cf. la lettre « officielle » d'Engels à Turati (16.1.1894), publiée dans
Critica sociale (1.2.1894) ; texte original français in Annali del Istituto
G.-G. Feltrinelli, 1958, p. 255-256. Dans le contexte quarante-huitard,
l'Adresse d la Ligue susmentionnée préconisait déjà une politique
d'opposition radicale des élus ouvriers qui aurait eu pour effet de
contraindre la petite bourgeoisie démocrate à « empiéter sur le sys-
tème actuel de la société », en le centralisant toujours davantage.

126
L'alliance entre les classes
voirs locaux qu'au niveau économique de la représentation
syndicale.
Dès lors, l'idée d'une alliance partielle, temporaire, des
classes, d'une alliance soigneusement dosée et surveillée
par les théoriciens du Parti, trouvait des bases matérielles.
Puisque la lutte parlementaire en offrait dorénavant les
possibilités légales, il s'agissait d'aménager pas à pas le
système de la propriété privée des moyens de production et
des rapports contractuels capital/travail, sans renoncer
pour autant à l'abolir un jour. Chez Marx-Engels, comme
dans les autres écoles socialistes (sauf l'anarchiste), la
vision d'une avant-garde jacobine faisant constamment
pression sur la bourgeoisie démocrate dans le cadre d'un
processus révolutionnaire avait cédé la place à la vision de
dirigeants d'un parti de masse distinct qui en faisaient
autant dans le cadre nouveau d'un processus essentielle-
ment parlementaire. De même maintenant, au tournant du
siècle, l'idée prenait corps que la bourgeoisie, échappant
désormais aux crises cycliques de grande ampleur, voyait
du même coup sa puissance confortée, et qu'une alliance
totale avec sa fraction progressiste permettrait l'avènement
d'une démocratie toujours plus émancipatrice. Une condi-
tion à cela, disait Bernstein, l'un des promoteurs de cette
option en Allemagne : gommer ce que le programme socia-
liste comportait encore d'aspects « révolutionnaires », met-
tre l'accent sur la grande relève des formations libérales
par la social-démocratie'.
Par ailleurs, il n'est peut-être pas inintéressant de noter
une convergence à première vue singulière. En effet, les
conclusions que le Korsch oppositionnel de 1927, abordant
une problématique complexe au plus haut point, tirait ainsi,
se retrouvent, dans des conditions socio-historiques toutes
différentes, dans les « Thèses » d'un groupe exclu en 1969
du PC d'Italie, le groupe dit du Manifeste. « Le mode fon-
damental de constitution d'une alternative socialiste en Oc-
cident, déclarent ces "Thèses", n'est pas l'alliance du prolé-
tariat avec les autres couches sociales, mais la constitution
et l'unification du prolétariat comme classe à travers la poli-
1. « En ce qui concerne le libéralisme comme mouvement historique
universel, le socialisme en est l'héritier légitime, du point de vue non
seulement chronologique, mais encore spirituel. » (E. Bernstein, op.
cit., p. 218.)
127
Marxisme et contre-révolution
tisation de sa lutte économique et la socialisation de sa
lutte politique'. » Cette convergence théorique, sensible sur
d'autres points encore ( « parlementarisme antiparlemen-
taire », critique de l'idéologisation du PC, rôle attribué aux
délégués aux comités d'entreprise, par exemple), vaut d'être
relevée dans la mesure où elle montre, de nouveau, qu'un
groupe issu d'une scission particulière obéit, dans le choix
de sa ligne, à une rationalité qui lui fait adopter, sans le
savoir, des principes et une tactique recoupant à plus d'un
égard ceux que, longtemps auparavant, un autre groupe,
dont il ignore tout, avait adoptés dans une situation ana-
logue du point de vue organisationnel. Loin de moi, cela
va sans dire, l'idée d'assimiler 111 Manifesto de 1969-1970 à
la Kommunistiche Politik de 1926-1928 ! Que le premier de
ces groupes s'obstine, contre vents et marées, dans une voie
dont le second devait s'apercevoir, contraint et forcé, qu'elle
mène à l'impasse, suffit, tout aussi bien, à les différencier -
sans parler du reste !

1. Cf. « Pour le communisme » (oct. 1970), in Il Manifesto (éd. R.


Rossanda), Paris, 1971, p. 380.
CHAPITRE VI

L'ORTHODOXIE MARXISTE

En avril 1926, quelques jours avant d'être exclu du KPD,


Korsch s'élevait, lors d'une réunion de hauts responsables
du Parti, contre la « falsification de la théorie léniniste au-
thentique », cette théorie du socialisme en un seul pays par
laquelle « le camarade Staline de 1925-1926 a revisé ses
propres formulations d'avril 1924 1 ». Et de préciser ainsi sa
pensée : « Quiconque se pose cette question de la révision
et de la dégénérescence que la théorie révolutionnaire de
Marx et de Lénine a subie au cours de la dernière phase du
soi-disant "léninisme", doit bien comprendre qu'il ne s'agit
en aucun cas d'un retour pur et simple au réformisme
avoué d'un "marxiste révisionniste" du genre d'Edouard
Bernstein, pas plus que du réformisme déguisé d'un "mar-
xiste orthodoxe" du genre de Kautsky. » Réformismes, cer-
tes, dans les deux cas, mais, il va de soi, « spécifiquement
différents », soulignait Korsch. Avec Staline, révisionniste
avéré, comme avec Boukharine, qui se donnait des airs d'or-
thodoxie, on avait affaire, en effet, à « un "bernsteinisme"
et à un "kautskysme", d'après la prise du pouvoir », cette
dernière n'empêchant nullement une dégénérescence tou-
jours possible, tant sur le plan intérieur russe que sur le
plan de l'Internationale 2 .
Trois bonnes années après, Korsch consacre l'un de ces
essais dense et riche d'idées dont il a le secret, à porter au
1. « Renverser le pouvoir de la bourgeoisie et instaurer celui du
prolétariat dans un seul pays, ce n'est pas encore assurer la victoire
complète du socialisme. (...) Pour le triomphe définitif du socialisme,
il ne suffit pas des efforts d'un seul pays, il faut les efforts des prolé-
taires de plusieurs pays avancés. Aussi la révolution victorieuse dans
un pays a-t-elle pour tâche essentielle de développer et de soutenir
la révolution dans les autres. » (I. Staline, Le Léninisme théorique et
pratique, Paris, 1925, p. 35.)
2. K. Korsch, Der Weg der Komintern, Berlin, s. cl. (1926), p. 7-9.
129
MARXISME ET CONTRE-RÉVOLUTION 5
Marxisme et contre-révolution
grand jour les racines théoriques de ce qu'il continue d'ap-
peler une « dégénérescence », mais en appliquant mainte-
nant ce qualificatif au « léninisme » dans son ensemble, et
non plus à l'une seulement, la plus récente, de ses phases.
Plus encore, persistant à voir dans la théorie une instance
souveraine — et ne reste-t-elle pas en définitive l'un des
rares moyens d'action dont un penseur militant dispose ?
il cherche à rattacher cette dégénérescence à un avatar
idéologique plus général : « le point d'arrivée de la fidélité
orthodoxe à Marx », comme il l'appelle (dans la seconde
version de cet essai 1).

Rien ne révèle aussi nettement les énormes contrastes qui ont


existé pendant les trente dernières années entre l'être et la
conscience, entre l'idéologie et la réalité effective du mouvement
prolétarien que le dénouement de cette grande controverse dont
la première passe d'armes devait rester inscrite dans les annales
sous le nom de Bernsteindebatte. Concernant et la théorie et
la pratique du mouvement socialiste, cette polémique surgit pour
la première fois publiquement dans les rangs de la social-démo-
cratie allemande et internationale peu de temps après la mort
d'Engels, il y a maintenant une génération. Quand, à l'époque,
Edouard Bernstein, qui se trouvait déjà à même de porter un
jugement rétrospectif sur l'oeuvre accomplie par le marxisme,
exprima de son exil londonien ses vues « hérétiques » (tirées
surtout de l'étude du mouvement ouvrier anglais), ses amis et
ses adversaires, sur le moment et longtemps encore par la suite,
se méprirent tous, sans exception, sur ses idées et ses intentions.
Journalistes et auteurs bourgeois furent unanimes à accueillir
son ouvrage Die Vorausetzungen des Sozialismus und die Auf-

1. Une première version de cet essai (version A) parut sous le titre


Von der bürgerlichen Arbeiterpolitik zum proletarischen Klassen-
kampf (Zum 80 Geburtstag von Eduard Bernstein am 6. Januar 1930) »,
dans Kampffront, l'organe berlinois du DIV (VI, n° 1, 11.1.1930, réimp.
in Politikon, n° 33, oct.-nov. 1972, p. 21-24) ; après l'avoir sensiblement
remanié dans la forme et allégé d'un tiers environ, K. le publia dans
la revue du poète-dramaturge Franz Jung (Gegner, I, 7, 20 mars 1932)
sous le titre « Ausgang der Marx-Orthodoxie (Bernstein-Kautsky-
Luxemburg-Lenin) », qu'il conserva pour la traduction anglaise de
cette seconde version (International Council Correspondence, III, 11-
12, déc. 1937) qu'on suit ici, sauf avis contraire.
130
L'orthodoxie marxiste
gaben des Sozial-Demokratie 1, par des chants d'allégresse et à
en faire le panégyrique. Ainsi Friedrich Naumann, le leader du
parti national-socialiste qui venait tout juste d'être fondé, déclara
sans ambages dans son journal : « Bernstein est notre poste le
plus avancé dans le camp social-démocrate. » Et dans les milieux
de la bourgeoisie libérale, on se disait tout aussi bien convaincu
que ce premier « révisionnistes fondamental du marxisme à
l'intérieur du camp marxiste allait rompre formellement avec le
mouvement socialiste et déserter au mouvement réformateur
bourgeois.
A ces espoirs de la bourgeoisie faisait pendant, du côté du
parti social-démocrate et du mouvement syndical, une vive anti-
pathie. Au fond d'eux-mêmes toutefois, bon nombre de dirigeants
socialistes n'ignoraient pas qu'en « révisant » ainsi le programme
marxiste, Bernstein n'avait fait que lâcher intempestivement la
vérité sur le développement, depuis longtemps achevé sur le plan
de la pratique comme sur celui de la théorie, en vertu duquel la
social-démocratie s'était transformée de mouvement de lutte de
classe révolutionnaire en mouvement de réforme sociale, mais
ils se gardaient bien de le dire publiquement. Bernstein ayant
conclu son ouvrage en invitant le Parti à « oser paraître ce qu'il
est en réalité : un parti de réformes sociales et politiques », Ignaz
Auer, le vieux démagogue retors qui siégeait au Comité exécutif
du Parti, le rappela discrètement à l'ordre (dans une lettre privée
publiée plus tard) : « Mon cher Eddy, il y a des choses qu'on fait,
mais qu'on ne dit pas. » Tous les ténors de la social-démocratie
allemande et internationale, les Bebel, les Kautsky, les Victor
Adler, Plekhanov et tutti quanti accablèrent publiquement l'inso-
lent qui avait divulgué le secret si jalousement gardé. Soumis à
un procès en règle lors du congrès social-démocrate de Hanovre
(1899), où ses vues firent l'objet de quatre jours de débats, que
Bebel ouvrit par un discours de six heures, il réussit de justesse
à éviter l'exclusion. Après quoi, des années durant, il se vit traîné
dans la boue devant les militants et les électeurs socialistes, dans
la presse et dans les réunions publiques, aux grands congrès
officiels du Parti et des syndicats. Nonobstant le fait que le révi-
sionnisme de Bernstein l'avait déjà emporté dans les syndicats
et qu'il avait fini par ne plus rencontrer de résistance à l'intérieur
du Parti lui-même, on continua de jouer, sans se gêner, au « parti
de lutte de classe » anticapitaliste et révolutionnaire jusqu'à la

1. Cf. ante, p. 22, note 1.


131
Marxisme et contre-révolution
toute dernière minute, à savoir : la conclusion du pacte de paix
sociale de 1914, suivie de la charte d'association capital/travail
de 1918 1.
Les représentants pratiques et théoriques de la politique suivie
par l'exécutif du Parti et par l'appareil syndical affilié à celui-ci
avaient d'excellentes raisons d'adopter cette attitude à double
face envers la première tentative de formuler en théorie les fins
et les moyens réels de la politique ouvrière bourgeoise qu'ils
pratiquaient en fait. Aujourd'hui, les sommités du parti commu-
niste de Russie et de toutes les sections de l'Internationale com-
muniste ont besoin, pour dissimuler ce qu'ils font en réalité,
de la pieuse légende des progrès constants de l' « édification du
socialisme en Union soviétique » et du « caractère révolution-
naire » (de ce seul et unique fait) inhérent à la politique et tac-
tique d'ensemble de tous les partis communistes du monde. De
même, à l'époque, les rusés démagogues dirigeant et le Parti et
les syndicats avaient besoin, pour camoufler leurs tendances
réelles, de la pieuse légende selon laquelle le mouvement, qu'ils
commandaient en maîtres, se trouvait contraint — momentané-
ment, bien entendu — de se borner au replâtrage de l'Etat bour-
geois et de l'ordre économique capitaliste, par le biais de toutes
sortes de réformes, mais que, s'agissant du « but final », il mar-
chait bel et bien à la révolution sociale, au renversement de la
bourgeoisie et à l'abolition de l'ordre économique et social capi-
taliste.
Toutefois, ce ne furent pas seulement les démagogues de l'Exé-
cutif et les « théoriciens » à leur dévotion qui, [mettant de propos
délibéré l'accent sur la différence entre lutte quotidienne réfor-
miste et « but final » révolutionnaire 2], dans le pseudo-combat
qu'ils menaient contre le révisionnisme, accrurent le danger de
dégénérescence réformiste et bourgeoise du mouvement socia-
liste. Pendant très longtemps, on vit en effet oeuvrer quelque peu
dans le même sens, inconsciemment et contre leur gré, des théori-
ciens révolutionnaires aussi résolus que Rosa Luxemburg en
Allemagne et Lénine en Russie, livrant conformément à leurs
desseins subjectifs une lutte intransigeante à la tendance expri-
mée par Bernstein. Quand, sur la base des expériences nouvelles
1. Accord-cadre signé dans la foulée de la « révolution de novem-
bre » 1918 par les grandes associations patronales et les syndicats
ouvriers, reconnaissant notamment à ces derniers le monopole de la
représentation ouvrière dans les entreprises.
2. Le fragment entre crochets figure dans la version A seulement.
132
L'orthodoxie marxiste
de ces trois dernières décennies, on revient sur ces premières
luttes d'orientation au sein du mouvement ouvrier allemand et
paneuropéen, il est passablement tragique de constater à quel
point Luxemburg et Lénine restaient imbus de l'illusion que le
« bernsteinisme » n'était rien d'autre qu'une déviation de la ligne
fondamentalement révolutionnaire de la social-démocratie, et
avec quelles formules objectivement impropres, eux aussi, ils
s'efforçaient de combattre la dégénérescence bourgeoise mar-
quant la politique du parti et des syndicats.
Rosa Luxemburg concluait sa polémique contre Bernstein -
publiée en 1900 sous le titre Reform oder Revolution ? 1 — par
cette prophétie désastreusement erronée : « La théorie de Berns-
tein est la première tentative, mais aussi la dernière, de donner
à l'opportunisme une base théorique. » L'opportunisme inhérent,
en théorie, au livre de Bernstein et, en pratique, à la position
de Schippel sur la question du militarisme, « est allé si loin,
soutenait-elle, qu'il ne lui reste plus rien à faire ». Et quoique
Bernstein eût déclaré sans équivoque approuver « presque com-
plètement la pratique actuelle de la social-démocratie » en même
temps qu'il faisait voir combien vide de sens le terme de « but
final », alors d'usage courant, était en pratique quand il recon-
naissait franchement : « le but final, quel qu'il soit, ne m'est
rien, le mouvement tout », Rosa Luxemburg, par suite d'un
remarquable manque de perspicacité idéologique, fit porter sa
critique non contre la pratique sociale-démocrate, mais contre la
théorie « révisionniste », laquelle n'était pourtant que l'expres-
sion fidèle de la première. Ce qui, à ses yeux, distinguait le mou-
vement social-démocrate d'avec la politique de réforme bour-
geoise, ce n'était nullement la pratique, c'était expressément le
« but final » surajouté à cette pratique comme une idéologie et
même, très souvent, comme une formule creuse. Avec quelle
passion elle faisait valoir que « le but final du socialisme cons-
titue le seul facteur décisif distinguant le mouvement social-
démocrate d'avec la démocratie bourgeoise et le radicalisme
bourgeois, le seul facteur transformant tout le mouvement
ouvrier, d'un vain travail de replâtrage de l'ordre capitaliste, en
une lutte de classe contre cet ordre, pour l'abolition de cet
ordre » ! Ce « but final » général qui, d'après elle, devait être tout
et en vertu duquel la social-démocratie de l'époque se distinguait
de la politique de réforme bourgeoise, la suite de l'histoire révéla

1. Réforme ou Révolution?, Paris, 1932.


133
Marxisme et contre-révolution
qu'il n'était en vérité pas autre chose que le rien dont parlait
déjà Bernstein, l'observateur désabusé de la réalité.
Tous ceux à qui les événements des quinze dernières années
n'ont pas encore ouvert les yeux, pourront trouver une confir-
mation indiscutable de cet état de choses dans les déclarations
expresses faites depuis, à ce sujet, par les principaux intéressés en
personne, lors de diverses célébrations d'anniversaires « marxis-
tes ». Ainsi du banquet mémorable qui réunit à Londres, en 1924,
le jour du soixantième anniversaire de la Ire Internationale, les
dignitaires de la social-démocratie marxiste venus fêter les soi-
xante-dix ans de Kautsky. Ce fut à cette occasion que la contro-
verse « historique », qui avait mis aux prises Kautsky et son
« marxisme orthodoxe révolutionnaire » avec Bernstein et son
réformisme « révisionniste », trouva sa conclusion harmonieuse
dans les « paroles d'amitié » que Bernstein, âgé de soixante-
quinze ans, prononça en l'honneur du nouveau septuagénaire et
l'accolade symbolique qui les suivit. « Comment ne pas être ému,
écrivait à ce propos le Vorwiirts 1, comment résister à l'émotion,
lorsque Bernstein en ayant terminé, les deux vieillards, dont les
noms sont depuis longtemps révérés par une génération plus
jeune, la troisième, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, dans
une longue étreinte ? » Et c'est exactement dans cet esprit que
Kautsky, âgé de soixante-quinze ans, écrivait en 1930, dans le
Kampf social-démocrate de Vienne, à l'occasion du quatre-ving-
tième anniversaire de Bernstein : « Depuis 1880, nous avons été
frères siamois en matière politique. Il arrive à des frères siamois
eux-mêmes de se quereller. Nous l'avons fait, et copieusement
parfois. Même dahs ces moments-là pourtant, on ne pouvait
parler de l'un sans songer à l'autre. »
Ce que les deux hommes reconnaissaient ainsi après coup, met
on ne peut plus nettement en évidence la tragique méprise de
l'extrême-gauche allemande qui, sous le signe du « but final
révolutionnaire contre la pratique quotidienne réformiste », cher-
chait à combattre l'embourgeoisement pratique et aussi théori-
que, en dernier ressort, du mouvement ouvrier social-démocrate,
mais qui, en réalité, ne faisait que renforcer et accélérer le pro-
cessus historique de développement mis en route par Bernstein
et Kautsky, jouant chacun leurs rôles respectifs. On pourrait en
dire autant, mutatis mutandis, d'un autre mot d'ordre encore, au
moyen duquel, pendant la même période, le marxiste russe

1. Organe central berlinois du parti social-démocrate d'Allemagne.


134
L'orthodoxie marxiste

Lénine visait à établir une ligne de démarcation entre politique


ouvrière bourgeoise et politique ouvrière « révolutionnaire ». De
même que Rosa Luxemburg, dans sa conscience subjective, était
l'adversaire le plus acharné du bernsteinisme et, en 1900, dans
la première édition de Réforme ou Révolution?, continuait de
réclamer l'exclusion de son fondateur, Lénine aussi était subjec-
tivement l'ennemi mortel du « renégat » Bernstein et de toutes
les déviations hérétiques de la pure doctrine marxiste « révolu-
tionnaire », commises par celui-ci dans l'ouvrage qui lui avait
valu une « célébrité à la manière d'Erostrate ». Mais, exactement
comme Rosa Luxemburg et les sociaux-démocrates d'extrême-
gauche allemands, le social-démocrate bolcheviste Lénine fit
usage, pour cette lutte contre le révisionnisme social-démocrate,
d'une plate-forme idéologique d'un bout à l'autre, en tant qu'il
recherchait la garantie du caractère « révolutionnaire » du mou-
vement ouvrier non dans son contenu de classe réel, économique
en particulier, mais dans la direction de cette lutte au moyen
d'un parti révolutionnaire guidé par une théorie marxiste cor-
recte.

C'est ainsi que Korsch inverse, comme il l'écrivait ailleurs


vers le même moment, « le rapport communément admis
entre le "marxisme" de Kautsky et le "révisionnisme" de
Bernstein », l'orthodoxie du premier devenant dès lors la
« contrepartie théorique », « autre face » du second, dont
l'émergence était consécutive aux « prodromes de «démo-
cratisation" du pouvoir d'Etat sur tout le continent euro-
péen ». Mais il va plus loin encore quand il reproche à
Rosa Luxemburg de faire du corps de pensée marxien un

1. Cf. l'introduction de 1930 à Marxisme et Philosophie, p. 33. Cf.


aussi l'anarchiste hollandais Domela Nieuwenhuis qui concluait déjà
à l'époque : « Toute la lutte entre Bernstein et Kautsky-Bebel est une
niaiserie. (...) Le premier a dévoilé le secret que les autres cachaient
dans leur sein » (la Débâcle du marxisme, Paris, 1901, p. 31 et pas-
sim); et un diagnostic analogue chez Sorel, notamment dans les
Réflexions sur la violence, p. 326-329. (« Bernstein ne voyait donc pas
d'autres moyens pour maintenir le socialisme sur le terrain des réa-
lités que de supprimer tout ce qu'avait de trompeur un programme
auquel les chefs ne croyaient plus. Kautsky voulait, au contraire,
conserver le voile qui cachait aux yeux des ouvriers la véritable acti-
vité du Parti. ») Ni l'un ni l'autre, faute d'un recul suffisant, entre
autres, n'analysaient l'effet d'idéologisation, dans ses tenants et abou-
tissants.
135
Marxisme et contre-révolution
système clos, en avance de plusieurs générations sur le
mouvement réel de l'histoire' — capable donc de fournir
la clé pour résoudre tous les problèmes qui viendraient à
se poser. Et c'est dans cette idéalisation manifeste qu'il voit
l'une des racines théoriques de la propension qu'avait la
gauche allemande à prêter à la social-démocratie un « but
final » qui servait toujours davantage de couverture idéolo-
gique à des pratiques d'intégration, dont les conséquences
ne pouvaient aller qu'à l'encontre de celui-ci.
Dans la version A de son essai, Korsch poursuivait en
disant : « Ce que le "but final" était à Rosa Luxemburg, le
"parti" l'était à Lénine. » Et cela dans le sens suivant :
« Quand Lénine qualifiait de politique ouvrière bourgeoise
pure et simple toute lutte économique ou syndicale qui
n'était pas dirigée par un parti social-démocrate (plus tard,
par un parti communiste), il déplaçait ainsi la marque
distinctive du caractère révolutionnaire du mouvement
ouvrier et la faisait passer de l'être réel de ce mouvement
à la conscience dirigeante qui (prétendument !) lui était liée,
exactement comme nous l'avons constaté ci-dessus à propos
de l'opposition mouvement-but final, chère alors à Rosa
Luxemburg, de même qu'à Kautsky et autres "marxistes or-
thodoxes", pseudo-révolutionnaires. Lénine, lui non plus, ne
situait pas le moment révolutionnaire de la lutte des classes
dans l'action effective du prolétariat, dans toutes ses mani-
festations d'hostilité à la bourgeoisie, à l'Etat et aux rap-
ports bourgeois, comme dans la conscience autonome issue
de l'action réelle et déterminée par elle. Ce caractère "révo-
lutionnaire", il estimait au contraire qu'on pouvait et même
qu'il fallait l'injecter "du dehors", après coup, dans la réa-
lité routinière de la lutte des classes. » De la sorte, poursuit
Korsch, toute conscience, tout mouvement prolétariens ont
été « étouffés au sein des partis qui se les sont assujettis »,
et le « "marxisme-léninisme-stalinisme", forme caricaturale
à l'extrême de l'orthodoxie marxiste traditionnelle de la
social-démocratie », s'assortit désormais, en Russie, d'une
« politique parfaitement bourgeoise de par son contenu de
classe », en attendant de tourner au « bernsteinisme » avéré
en Occident. Et Korsch de conclure son analyse en exhor-
tant la « classe ouvrière à se garder de lier le contenu

1. Marxisme et Philosophie, p. 34-35, note 11.


136
L'orthodoxie marxiste

vivant de son action d'aujourd'hui aux formules depuis


longtemps abandonnées par la vie, sclérosées en idéologie,
à l'aide desquelles hier et avant-hier déjà les diverses ten-
dances de la fidélité orthodoxe dite révolutionnaire ont en
vain tenté de parer à la dégénérescence réformiste et bour-
geoise de leur "politique ouvrière". Sortant de la léthargie
consécutive à ses dernières grandes défaites historiques et
s'éveillant à une vie nouvelle, la lutte de classe proléta-
rienne devra laisser les morts enterrer leurs morts pour
arriver enfin à son propre contenu. »
Lorsque, ce dernier espoir déçu, Korsch reviendra en
1938 sur la problématique de la social-démocratie alle-
mande et, plus généralement, de la politique marxiste, il le
fera en allant directement à la racine théorique ultime :
le « caractère duel » de la politique de Marx-Engels eux-
mêmes. On retrouve ce même souci dans le texte qui suit,
lequel concerne un autre aspect de l' « idéologisation » du
marxisme, en Russie cette fois.
CHAPITRE VII

L'IDÉOLOGIE MARXISTE EN RUSSIE

De tous les problèmes qui se posèrent à l'avant-garde


organisée du mouvement ouvrier des années vingt et trente,
les plus brûlants furent à coup sûr ceux qui concernaient
le léninisme russe et international. On a vu ci-dessus com-
ment Korsch se trouva amené par étapes à modifier du tout
au tout son attitude envers le parti communiste en général.
Un « développement » analogue se retrouve bien entendu,
chez lui, au niveau philosophique. En 1923, la première
édition de Marxisme et Philosophie se bornait à noter en
passant que Lénine, après avoir en 1908 refusé de voir dans
les divergences philosophiques une « affaire de fraction » -
marquant à cet égard une indifférence comparable à celle
de l'orthodoxie allemande — s'était peu de temps après
résolu à consacrer tout un volume à ces mêmes questions
(p. 68 et note 1 ). En 1930, Korsch pousse l'investigation plus
avant. Le Lénine de Matérialisme et Empiriocriticisme, rap-
pelait-il, ne s'était intéressé à la philosophie que dans le
dessein utilitaire de combattre une déviation de la ligne
bolchevique (p. 44-46). Au nom d'un matérialisme « que
personne, au fond, n'avait sérieusement attaqué » (p. 56), il
pourfendait une tendance qualifiée d'idéaliste, alors que
« la tendance dominante dans la philosophie et les sciences
naturelles et humaines bourgeoises » — Korsch venait de
le montrer à propos de Kautsky — était depuis longtemps
déjà « le matérialisme naturaliste » (p. 50). (N'est-ce pas
le cas, du reste, aujourd'hui encore ?) Lénine se révélait
ainsi modelé par les conditions russes dont l'arriération

1. Les chiffres entre parenthèses renvoient à l'édition signalée ante,


p. 19, note 1. (Dans l'Anti- Kautsky, K. n'avait traité qu'incidemment
de « la parenté théorique et principielle des variantes léninistes et
kautskystes du "centrisme marxiste" ■ ; cf. op. cit., note 127, et aussi
p. 97 et note 85.)
139
Marxisme et contre-révolution
avait pour effet d'entretenir le fidéisme religieux qu'il visait
en vérité au-delà de l'empiriocriticisme. Traitant de pro-
blèmes philosophiques et, plus généralement, idéologiques
en fonction uniquement des intérêts immédiats du Parti,
érigeant ce dernier en arbitre suprême, Lénine — certes,
sans le chercher — ouvrait la voie à une « dictature idéo-
logique caractérisée, oscillant entre le progrès révolution-
naire et la réaction obscurantiste » (p. 58). Progrès, assu-
rément, dans la mesure où l'idéologie bolcheviste « propa-
geait le matérialisme révolutionnaire des xvir et )(mir siè-
cles parmi les millions et les millions de paysans et autres
masses incultes de Russie, d'Asie et du monde entier »
(p. 48). Mais aussi obscurantisme inhérent à tout « système
d'oppression intellectuelle » (p. 63). L'un dans l'autre, con-
cluait Korsch, l' « orthodoxie marxiste-léniniste » avait un
« caractère encore plus idéologique », au regard des réalités
russes, que celui de l' « orthodoxie marxiste allemande », au
regard de la pratique sociale-démocrate (p. 60).
En 1938, Anton Pannekoek, l'un des représentants théori-
ques de l'idée des conseils, montrait à son tour dans le
léninisme philosophique un rejeton du matérialisme bour-
geois. Lui qui trente ans plus tôt soulignait déjà que le
marxisme « peut recouvrir des contenus très divers » selon
la classe ou fraction de classe qui le professe', soumettait
maintenant Matérialisme et Empiriocriticisme à une cri-
tique en règle Z. Tout en relevant quelques-unes des bévues
naïves sur lesquelles Lénine avait fondé ses concepts phy-
siques de « matière », d' « énergie » et autres', il faisait
ressortir en quoi, malgré son « antimatérialisme », la ré-
flexion critique que Mach avait appliquée aux concepts
traditionnels de la physique avait constitué un apport au
progrès scientifique. Mais surtout Pannekoek mettait en
évidence l'identité de fonction historique — par rapport
aux buts restreints du combat contre l'autocratie, la pro-
priété féodale et le clergé — du « bon sens » matérialiste

1. Cf. Pannekoek et les Conseils ouvriers, p. 92.


2. A. Pannekoek, Lénine philosophe (trad. D. Saint-James et C.
Simon), Paris, 1970.
3. Ibid., p. 81 sqq. et 90 sqq. ; K. en donne « un exemple entre mille »
in Marxisme et Philosophie, p. 57 en note. Il est significatif que
l' « anticritique », dont il est fait état dans notre Introduction (cf.
p. 14, note 1), ne souffle mot de ces « bagatelles ».
140
L'idéologie marxiste en Russie
à la Lénine et de la doctrine mécaniste liée aux premières
phases de la révolution bourgeoise d'Occident.
Korsch et Pannekoek se trouvaient donc en plein accord
sur ce point fondamental. Selon le second toutefois, Lénine
avait « toujours ignoré le marxisme réel »... tout en lui
devant le « principe de la lutte de classe prolétarienne
intransigeante 1 ». Le léninisme lui apparaissait, en fait,
comme une déviation de la doctrine marxienne et, plus
particulièrement, de son élément le plus avancé, la « philo-
sophie ». Cet aspect est le seul à l'égard duquel Korsch émit
des réserves expresses dans le compte rendu élogieux qu'il
fit de la remarquable mise au point de Pannekoek 2. Tandis
que ce dernier approuvait Lénine d'avoir combattu une
atteinte « idéaliste » à l'invariance doctrinale du marxisme,
mais en lui reprochant de l'avoir fait sur une base bour-
geoise et démagogique 3, Korsch n'excluait nullement « les
modifications imposées par le progrès de la critique et de la
recherche scientifique », sous réserve, bien entendu, d'une
discussion matérialiste des « nouveaux concepts et théo-
ries 4 ».
Pannekoek admettait que Lénine avait repris à Marx un
principe politique essentiel, mais c'était, selon lui, dans une
optique très particulière : la révolution russe étant appelée
à constituer la première étape de la révolution mondiale,
celle-ci devait servir de modèle à celle-là, nonobstant les
différences qualitatives qui les séparaient. Or cette inter-
prétation à la fois historique et sociologique laisse dans
l'ombre un aspect étroitement lié à l'idée du parti ouvrier
comme instrument de la conquête et de l'exercice du pou-
voir. Korsch, par contre, le met en lumière quand il relève
que l'attitude « doctrinaire » de Lénine « préférant l'utilité
pratique immédiate d'une idéologie donnée à sa vérité théo-
rique dans un monde en mutation (...) correspond à son
inébranlable croyance dans une forme politique déterminée

1. Lénine philosophe, p. 103-104.


2. Paru en 1938, ce compte rendu sert de postface à l'édition citée
de Lénine philosophe, p. 114-122.
3. Cf. ibid., p. 74 et 105. D'après Pannekoek, tous les éléments d'ap-
profondissement philosophique du marxisme étaient déjà réunis dans
l'ouvrage (1869) de Joseph Dietzgen, L'Essence du travail cérébral
humain (trad. M. Jacob, Paris, 1973).
4. Ibid., p. 120.
141
Marxisme et contre-révolution
(du Parti, de la dictature ou de l'Etat) : cette forme s'étant
révélée efficace quant aux buts poursuivis par la révolution
bourgeoise du passé, on pouvait donc également se fier à
elle pour réaliser ceux de la révolution prolétarienne ».
Dès lors, ce ne sont plus seulement le • marxisme de la
II° Internationale » (dans lequel le Pannekoek de 1909
voyait, à l'instar de Sorel, une conséquence de l'investisse-
ment du mouvement ouvrier par les « intellectuels 2 ») et
celui de la III° qui sont en cause, mais aussi certains aspects
de la conduite pratico-théorique de Marx et d'Engels eux-
mêmes. On va voir cette investigation critique développée
dans les deux essais qui suivent, et dont le premier concerne
directement le processus d'idéologisation du marxisme en
Russie, de son point de départ dans les années 1870 jus-
qu'aux controverses de l'ère stalinienne 3. Il se lit ainsi :

Le communisme n'est pas pour nous


un état qui doit être créé, un idéal
d'après lequel la réalité doit se ré-
gler. Nous appelons communisme le
mouvement réel qui abolit l'état ac-
tuel. mARx.
Nous allons nous attacher ici à un exemple particulièrement
net de la contradiction frappante qui, sous une forme ou sous
une autre, est sensible dans toutes les phases de développement
du marxisme. On peut la définir comme la contradiction oppo-
sant l'idéologie marxiste au mouvement historique réel qui, à
un moment donné, se dissimule sous cette couverture idéolo-
gique.
Il y a maintenant près d'un siècle que le censeur spécial dépê-
ché de Berlin à Cologne pour suppléer les autorités locales dans
la mission délicate d'en finir avec l' « ultra-démocratique » Ga-
zette rhénane, informait son gouvernement qu'on pouvait la lais-
ser subsister maintenant que le Dr Marx qui, à vingt-quatre ans,
1. Lénine philosophe, p. 121.
2. Cf. Pannekoek et les conseils ouvriers, p. 87-90.
3. Comme pour le précédent, il existe de ce texte deux versions :
A : • Zur Geschichte der marxistischen Ideologie in Russland », Geg-
ner, I, 6, 5.2.1932, p. 9-11 — et B: • The Marxist Ideology in Russia »,
Living Marxism, IV, 2, mars 1938, p. 44-50 — qui présentent, au moins
sur deux points, des variantes notables dont il sera tenu compte d-
dessous.
142
L'idéologie marxiste en Russie
était « le spiritus rector, l'âme de toute l'entreprise », s'en était
retiré à titre définitif et qu'il n'existait sur place personne d'autre
qui fût capable de conserver au journal la « réputation odieuse »
qu'il s'était taillée jusqu'alors et de « lui imprimer son orien-
tation avec la même énergie ». Toutefois, l'avis fut dédaigné par
les autorités prussiennes, lesquelles, comme on l'a su depuis,
s'alignèrent en l'occurrence sur le tsar Nicolas Pr, dont le vice-
chancelier, le comte de Nesselrode, venait de menacer l'ambas-
sadeur de Prusse à Moscou de mettre sous les yeux de Sa Majesté
impériale « l'attaque véritablement infâme que la Gazette rhé-
nane de Cologne a lancée dernièrement contre le cabinet russe ».
Cela se passait en Prusse, l'an 1843.
Trente ans après, la censure tsariste elle-même autorisait la
publication en Russie de l'ouvrage de Marx, la première version
du Capital à paraître dans une langue autre que l'allemande. Son
verdict se fondait sur ce bel argument : « Bien que les convictions
politiques de l'auteur soient intégralement socialistes et que tout
le livre ait un caractère indiscutablement socialiste, son mode
d'exposition n'est sûrement pas de nature à le mettre à la portée
de tous, et comme en outre il est rédigé dans un style rigoureu-
sement mathématique et scientifique, la commission déclare l'ou-
vrage à l'abri des poursuites. »
En fait, le régime tsariste, qui se montrait si vétilleux, s'agis-
sant de réprimer jusqu'à la plus légère offense commise dans
n'importe quel pays d'Europe envers la suprématie russe, et si
insoucieux des dangers que pouvait comporter la dénonciation
par Marx du monde capitaliste dans son ensemble, ne devait plus
s'inquiéter dorénavant des furieuses attaques auxquelles Marx
se livra, pendant tout le reste de sa carrière, contre « les vastes
empiétements, jamais contrecarrés, de ce pouvoir dont la tête
est à Saint-Pétersbourg et dont les mains agissent dans tous les
cabinets d'Europe ». Il n'en devait pas moins succomber au péril,
parfaitement indiscernable à première vue, que ce cheval de
Troie, admis par inadvertance dans les enceintes de la Sainte
Russie, cachait dans ses flancs. Ne fut-il pas abattu en fin de
compte par les masses ouvrières dont l'avant-garde avait tiré
une leçon révolutionnaire de l'ouvrage « mathématique et scien-
tifique » d'un penseur solitaire, Das Kapitall?

1. Ces trois derniers paragraphes ont été ajoutés à la version A.


Pour étayer et concrétiser historiquement son argumentation, Korsch
y met en connexion deux informations significatives autant que
143
Marxisme et contre-révolution

Contrairement à l'Europe occidentale — où la théorie marxiste


prit son essor dans une période où la révolution bourgeoise se
rapprochait déjà de son terme, et où le marxisme exprimait une
tendance réelle et immédiate à dépasser les objectifs du mouve-
ment révolutionnaire bourgeois, la tendance de la classe prolé-
tarienne —, ce dernier ne fut en Russie, dès l'origine, ni plus
ni moins qu'une forme idéologique revêtue par la lutte matérielle
visant à transposer le développement capitaliste dans un pays
précapitaliste. Toute l'intelligentsia progressiste se jeta avec avi-
dité, dans cette intention, sur le marxisme, tenu pour le dernier
mot de l'Europe en la matière. Pleinement développée en Europe
occidentale, la société bourgeoise vivait encore en Russie les
douleurs de l'enfantement. Mais sur ce sol nouveau, le principe
bourgeois ne pouvait plus s'enrober de ces illusions et automysti-
fications désormais éculées, à l'aide desquelles la classe montante
s'était masqué le contenu restreint des luttes qui, en Occident,
avaient caractérisé sa première phase héroïque de développement
et maintenu sa passion à la hauteur des grands événements de
l'histoire. Pour pénétrer à l'Est, il lui fallait un travestissement
idéologique nouveau. Or c'était justement la doctrine marxiste,
reprise à l'Occident, qui paraissait le plus apte à rendre ce signalé
service au développement bourgeois du pays. Le marxisme était
de loin supérieur à cet égard au credo autochtone des narodniks
(populistes russes). Tandis que celui-ci reposait sur la croyance
à l'impossibilité pour le capitalisme, tel qu'il existait sur les
terres « profanes » d'Occident, de fleurir en Russie, le marxisme,
en raison même de son origine historique, voyait dans un état de
civilisation capitaliste accomplie un stade historiquement néces-
saire du processus aboutissant à une société authentiquement
socialiste.
Toutefois, avant de pouvoir servir ainsi d'accoucheur idéolo-
gique à la société bourgeoise en gestation, la doctrine marxiste
exigeait quelques modifications, même sur le plan du contenu
purement théorique. Telle est la raison fondamentale des conces-
sions notables, difficiles à expliquer sans cela, que Marx et Engels

contradictoires à première vue, qu'il a recueillies l'une avant, l'autre


après la première rédaction de son essai. (Si Riazanov a réimprimé en
1929 certains extraits du rapport de Saint-Paul, le censeur prussien
de 1843, in Marx-Engels Gesamtausgabe, I, 1, 2, p. 152, les avis de la
censure tsariste sur la publication du Capital furent publiés en 1933
seulement, dans la revue soviétique Krasnyi Arkhiv, 1 [56]. Le pas-
sage cité par Korsch date de 1872 et concerne donc le livre I.)

144
L'idéologie marxiste en Russie
firent au corps d'idées, parfaitement inconciliable pour l'essen-
tiel avec leur doctrine, qui avait été jusqu'alors celui des popu-
listes russes. C'est dans les célèbres passages de la Préface de
la traduction russe du Manifeste communiste (1882) qu'on trou-
vera ces concessions exprimées en style d'oracle, sous leur forme
dernière et la plus complète :
« Le Manifeste communiste avait pour mission de proclamer la
ruine inévitable et imminente de la propriété bourgeoise actuelle.
En Russie cependant, à côté de l'ordre capitaliste qui se déve-
loppe avec une hâte fébrile, et de la propriété foncière bourgeoise
qui n'est encore qu'en voie de formation, bien plus de la moitié
du sol reste la propriété commune des paysans.
« Dès lors, la question se pose : la communauté rurale russe,
cette forme archaïque de propriété collective du sol déjà en état
de décomposition avancée, pourra-t-elle être convertie immédia-
tement en une forme supérieure, la forme communiste de pro-
priété foncière ? ou bien devra-t-elle passer auparavant par un
processus de dissolution identique à celui que présente le déve-
loppement historique de l'Occident ?
« A cette question, on ne peut faire présentement qu'une seule
réponse : si la révolution russe donne le signal d'une révolution
prolétarienne en Occident, et que toutes deux se complètent,
l'actuelle propriété commune russe pourra servir de point de
départ à un développement communiste. »
Il y a dans ces lignes, et dans de multiples déclarations émail-
lant la correspondance de Marx et Engels — en particulier les
lettres au populiste russe Nicolas-On, la lettre à Vera Zassoulitch
et la réponse de Marx au critique russe Mikhailovski qui avait
donné de sa théorie des stades historiquement nécessaires une
interprétation fataliste —, comme une anticipation du cours d'en-
semble suivi par le marxisme russe et, par ricochet, du gouffre
toujours plus profond qui devait se creuser entre son idéologie
et le contenu historique réel du mouvement. Il est vrai que Marx
et Engels, admettant ainsi l'existence de virtualités intrinsèque-
ment socialistes inhérentes aux conditions précapitalistes de la
Russie de l'époque, assortissaient ce jugement d'une prudente
réserve : selon eux, c'était seulement de concert avec une révolu-
tion ouvrière en Occident que la révolution russe pourrait sauter
la phase capitaliste et passer directement d'un état de choses à
dominante semi-féodale et patriarcale à un état de choses socia-
liste. (Plus tard, Lénine émit de nouveau la même réserve.) Il
est non moins vrai que cette condition ne fut pas remplie (ni à
145
Marxisme et contre-révolution
l'époque, ni après Octobre) et qu'au contraire la communauté
rurale russe à laquelle, en 1882 encore, Marx attribuait un rôle
à venir aussi considérable, se trouva complètement liquidée peu
de temps après. On ne saurait nier, cependant, qu'il est possible
de justifier la « théorie » stalinienne de l'édification du socia-
lisme dans un seul pays, qui mésuse du marxisme pour en faire
la couverture idéologique d'un développement qui, dans sa ten-
dance réelle, est capitaliste, en se référant non seulement au
marxiste orthodoxe Lénine, mais aussi à Marx et Engels en per-
sonne. Ne s'étaient-ils pas, eux aussi, montrés tout disposés, dans
certaines circonstances historiques, à transformer leur théorie
« marxiste » critico-matérialiste en simple parure idéologique
d'un mouvement révolutionnaire qui se prétendait socialiste dans
ses tendances ultimes, mais qui, dans son processus effectif, était
inévitablement sujet à toutes sortes de limitations bourgeoises ?
A cette différence près — combien notable, certes ! — que Marx,
Engels et Lénine n'agirent ainsi que pour promouvoir un futur
mouvement révolutionnaire, alors que Staline a mis distincte-
ment en œuvre l'idéologie « marxiste » pour défendre un statu
quo non socialiste et pour s'en servir comme d'une arme contre
toutes les tendances visant à réaliser la révolution.
Tels furent les débuts — du vivant même de Marx et Engels,
et avec leur concours actif et conscient — de ce changement de
fonction historique si particulier en vertu duquel le marxisme,
à l'origine instrument pour la révolution prolétarienne, se vit,
une fois adopté comme une doctrine toute faite par les révolu-
tionnaires russes, ravalé à l'état de simple travestissement d'un
développement capitaliste bourgeois. Ce changement de fonction
impliqua d'emblée, nous l'avons déjà noté, une indéniable méta-
morphose doctrinale réalisée par le biais d'une interpénétration
et fusion du credo populiste et des éléments idéologiques marxis-
tes d'importation toute fraîche. Bien que Marx et Engels n'eus-
sent voulu faire ainsi qu'une concession provisoire, dans l'attente
de l'imminente « révolution prolétarienne en Occident », cette
métamorphose se révéla n'être en fait qu'un premier pas vers la
transformation permanente de leur théorie révolutionnaire en un
mythe pur et simple qui, tout en pouvant à la limite servir de
source d'inspiration pendant les premiers stades d'une révolu-
tion, était voué, dans ses conséquences ultimes, à freiner le déve-
loppement réel, non à le stimuler.
C'est un bien singulier spectacle qu'offre la manière dont ce
processus historique d'adaptation idéologique de la doctrine
146
L'idéologie marxiste en Russie
marxiste fut engagé et poursuivi au cours des décennies sui-
vantes par les diverses écoles des révolutionnaires russes eux-
mêmes. S'agissant des vives controverses auxquelles la perspec-
tive du développement capitaliste en Russie donna lieu, des
années 1890 à la subversion du gouvernement tsariste en 1917,
dans les milieux extrêmement restreints des marxistes russes,
soit sur place, soit dans l'émigration — controverses dont l'ex-
pression théorique la plus notable fut le principal ouvrage écono-
mique de Lénine, le Développement du capitalisme en Russie
(1899) —, on peut dire à coup sûr qu'aucune des parties en pré-
sence ne se fondait sur le contenu véritable de la doctrine
marxienne originaire, en tant que forme théorique d'un mouve-
ment prolétarien indépendant et rigoureusement socialiste. Le
fait est patent en ce qui concerne les « marxistes légaux » qui,
s'ils se flattaient de donner de l'aspect objectif de la doctrine
de Marx une exposition « scientifique » d'une « pureté » sans
mélange, laissaient en revanche complètement tomber les consé-
quences pratiques des principes marxiens dès qu'elles étaient
de nature à transcender les buts bourgeois restreints. Mais l'en-
semble de la théorie révolutionnaire de Marx n'était pas plus
représenté par les autres tendances qui, durant cette période,
admettaient, sous une forme ou sous une autre, la nécessité
transitoire du développement du capitalisme en Russie, tout en
prônant par avance une lutte à mort contre l'état social que ce
développement même était appelé à créer. Tel fut le cas de l'éru-
dit populiste Nicolas-On, le traducteur du Capital en russe, qui,
au début des années 1890, sous l'influence directe de la doctrine
de Marx, fit la transition de la croyance populiste orthodoxe dans
l'absolue impossibilité du capitalisme en Russie à la théorie
populiste revisée sous l'angle marxiste de l'impossibilité d'un
développement organique normal du capitalisme en Russie. Tel
fut aussi le cas du vigoureux adversaire de l' « idéalisme » popu-
liste, le marxiste orthodoxe Lénine et de ses partisans qui, pen-
dant la période suivante, après avoir rompu avec les mencheviks
occidentalistes, prétendaient être en théorie comme en pratique
les seuls et authentiques détenteurs du contenu révolutionnaire
intégral de la théorie de Marx, ressuscité et restitué dans la doc-
trine du marxisme bolcheviste.
Quand aujourd'hui, bénéficiant du recul que permet l'expé-
rience historique, on revient sur les véhémentes discussions de
cette première phase, on s'aperçoit qu'il existe un rapport on ne
peut plus manifeste entre, d'une part, la théorie populiste de
147
Marxisme et contre-révolution
l'impossibilité d'un développement organique normal du capi-
talisme en Russie (telle que le narodnik marxisant Nicolas-On
la représenta et que les marxistes de toutes les nuances, les
« légaux » comme les « révolutionnaires », mencheviks et bolche-
viks, la combattirent), et, d'autre part, les deux théories qui,
dans une phase récente du développement du marxisme russe,
se sont affrontées sous les formes respectives d'un « stalinisme »
au pouvoir et d'un « trotskysme » oppositionnel. D'une manière
assez paradoxale, en effet, la théorie « nationale-socialiste » de
Staline relative à la possibilité d'édifier le socialisme en un seul
pays comme la thèse « internationaliste » diamétralement oppo-
sée en apparence, que professe Trotsky, de l'inéluctabilité d'une
révolution « permanente » — c'est-à-dire transcendant les buts
révolutionnaires bourgeois simultanément à l'échelle russe et à
l'échelle européenne (ou mondiale) — ont pour base idéologique,
une seule et la même, une croyance néo-populiste dans l'absence
ou l'impossibilité d'un développement normal et organique du
capitalisme en Russie.
Trotsky et Staline fondent leurs versions respectives de l'idéo-
logie marxiste sur l'autorité de Lénine. Et, de fait, le plus ortho-
doxe de tous les marxistes orthodoxes qui, avant Octobre, avait
âprement combattu le populisme à la Nicolas-On et la théorie
de la révolution permanente de Parvus et Trotsky, et qui, après
Octobre, s'était de manière identique opposé avec le plus de
résolution à la tendance, alors prépondérante, à glorifier les mai-
gres réalisations du « communisme de guerre » (comme on l'ap-
pela plus tard) de 1918-1920, devait mettre fin à cette lutte de
toute une vie pour le réalisme critico-révolutionnaire en repre-
nant à son compte, au moment décisif, le concept néo-populiste
d'un socialisme russe rigoureusement autochtone, en rupture avec
l'état de choses effectivement prédominant. En l'espace de quel-
ques semaines, ceux qui s'étaient refusés à idéaliser lès pre-
mières années de révolution et à les qualifier de socialistes, et qui,
lors de l'annonce de la NEP en 1921, déclaraient encore avec pon-
dération que cette « nouvelle politique économique de l'Etat
ouvrier et paysan » marquait une régression nécessaire par rap-
port à la tentative plus avancée du communisme de guerre, ceux-
là mêmes découvrirent la nature socialiste du capitalisme d'Etat
et d'une économie que sa teinte coopérative n'empêchait pas
d'être essentiellement bourgeoise. Ainsi donc, à ce tournant his-
torique du développement révolutionnaire, à l'heure où les ten-
dances pratiques jusqu'alors indécises de la révolution russe se
148
L'idéologie marxiste en Russie

trouvaient orientées « sérieusement et pour longtemps » vers


la restauration d'une économie non socialiste, ce fut non point
l'épigone léniniste Staline mais le marxiste orthodoxe Lénine qui
opta pour ce qu'il jugeait devoir être l'indispensable complément
idéologique de cette restriction définitive des objectifs pratiques
de la révolution. Ce fut bel et bien le marxiste orthodoxe Lénine
qui, prenant le contrepied de toutes ses déclarations antérieures,
fut le premier à instituer le nouveau mythe marxiste du caractère
socialiste inhérent à l'Etat soviétique et de la possibilité ainsi
garantie qui s'ensuivait de réaliser une société intégralement
socialiste dans le cadre d'une Russie soviétique isolée.
Cette dégénérescence de la doctrine marxienne, ravalée à l'état
de simple justification idéologique de ce qui, dans sa tendance
réelle, est un Etat capitaliste et donc inévitablement un Etat
fondé sur la répression du mouvement révolutionnaire de la
classe prolétarienne, clôt la première phase de l'histoire du
marxisme russe. Phase qui, en même temps, est la seule pendant
laquelle le développement du marxisme en Russie a semblé pré-
senter un caractère indépendant. Il faudrait faire observer toute-
fois que, d'un point de vue plus large, malgré les apparences et
bon nombre de différences effectives, liées aux conditions spéci-
fiques prédominant à des moments différents dans des pays
différents, le développement historique du marxisme russe (y
compris ses dernières phases léniniste et stalinienne) est dans
son essence identique à celui du marxisme dit occidental (ou
social-démocrate) dont il fut en réalité et reste toujours une
partie composante, même s'il en paraît aujourd'hui détaché. De
même que la Russie ne fut jamais cette terre élue, aux destinées
uniques, dont rêvaient les panslavistes, et que le bolchevisme ne
fut jamais ce pseudo-marxisme fruste et retardataire, allant de
pair avec l'arriération du régime tsariste, que les marxistes bien
élevés d'Angleterre, de France et d'Allemagne se plaisaient à voir
en lui, de même, la dégénérescence bourgeoise du marxisme dans
la Russie actuelle ne diffère en rien du produit de la série de
transformations idéologiques que connurent les diverses ten-
dances du « marxisme occidental » pendant et après la guerre,
et même plus visiblement encore après l'annihilation des vieilles
citadelles du marxisme consécutive à l'avènement sans coup férir
du fascisme et du nazisme. Et de même que le « national-socia-
lisme » de Herr Hitler et que l' « Etat corporatif » de Mussolini
le disputent au « marxisme » de Staline pour ce qui est d'investir,
au moyen d'une idéologie pseudo-socialiste, l'esprit et le coeur

149
Marxisme et contre-révolution

des travailleurs comme leur existence matérielle et sociale, le


régime « démocratique » d'un gouvernement de Front populaire
présidé par le « marxiste » Léon Blum ou, tout aussi bien, par
M. Chautemps, diffère à cet égard de l'Etat soviétique d'aujour-
d'hui non pas en substance, mais par une exploitation moins
efficace de l'idéologie marxiste. Le marxisme, moins qu'à aucune
autre époque, sert d'arme théorique de la lutte prolétarienne
indépendante, d'une lutte pour le prolétariat et par le prolétariat.
Sur le plan théorique comme dans leur pratique effective, tous
les partis prétendument « marxistes » rivalisent d'efforts, en qua-
lité d'associés minoritaires des dirigeants bourgeois, pour appor-
ter leur modeste contribution à la solution de ce problème que
le « marxiste » américain Louis B. Boudin appelait tout derniè-
rement « le plus grand problème du marxisme : notre rapport
aux luttes internes de la société capitaliste n.

Comme la social-démocratie allemande, le marxisme


russe se trouvait au tournant du siècle scindé en deux
grandes tendances. Toutes deux professaient qu'en Russie
l'économie capitaliste avait déjà supplanté l'économie féo-
dale. Mais la première tablait sur une alliance totale avec
la classe bourgeoise pour amender, puis liquider le régime
tsariste, alors que la seconde, sans renoncer à une alliance

1. A la place de ce dernier paragraphe, on lit dans la version alle-


mande de 1932: « Avec cette dégénérescence de la théorie révolution-
naire originaire de Marx et Engels en religion d'État formelle, en
justification idéologique d'un Etat qui, dans sa tendance réelle, est
capitaliste et appelé à réprimer le mouvement révolutionnaire du
prolétariat, l'histoire de l'idéologie marxiste en Russie a trouvé sa
conclusion provisoire. Au-delà de cette constatation se pose toutefois
la question plus générale et plus profonde de savoir quel rapport ce
développement historique particulier du marxisme en Russie entre-
tient avec le développement historique général du marxisme. Ce n'est
pas seulement en Russie, mais aussi, sous d'autres formes, en Occi-
dent que le marxisme, à l'origine théorie et pratique révolutionnaires,
n'a cessé de se transformer en une idéologie pure et simple, qui se
réclame en paroles du mouvement pratique, mais le renie en fait.
Quand un marxiste ouest-européen fait montre d'une indifférence
pharisienne envers le « caractère idéologique du marxisme russe n,
ou se rassure avec l'idée optimiste qu'en Occident les choses n'en
arriveront pas à ce point avant longtemps, il faut lui remémorer la
formule par laquelle Karl Marx, se référant à la condition de l'ouvrier
industriel et agricole anglais qu'il décrit dans le Capital, rappelait à
ses lecteurs allemands : De te fabula narratur I »
150
L'idéologie marxiste en Russie

partielle, soutenait que cette classe, vu sa faiblesse histo-


rique, ne pouvait ni ne voulait assumer pareille mission et
optait pour l'action conjuguée des masses ouvrières et
paysannes dirigées par un état-major rompu à la lutte vio-
lente.
Ces tendances, et leurs divers rameaux, ne se privaient
pas d'invoquer les principes marxiens pour justifier leurs
orientations respectives (et qui s'excluaient réciproque-
ment). Tel était le cas, aussi bien, de formations et de doc-
trinaires ouvertement bourgeois 1, voire d'entrepreneurs
directement capitalistes 2. Mais, à la seule exception de
l'économiste populiste et chef de service bancaire N. Daniel-
son (Nicolas-On), tout ce monde soutenait que, selon Marx,
la Russie ne pouvait pas sauter le stade capitaliste. Ainsi
Plekhanov déclarait dès 1884 qu' « aucune particularité
nationale ne peut soustraire un pays quelconque au jeu des
lois sociologiques générales », et, en marxiste « orthodoxe »,
déduisait de ces prémisses la nécessité d'oeuvrer à la révo-
lution démocratique bourgeoise tout en formant une orga-
nisation ouvrière distincte, qu'il souhaitait expressément de
type jacobin ,. En revanche, le « marxiste » hérétique Karl
Marx, érigeant en thèse qu'on ne saurait user du « passe-
partout d'une théorie historico-philosophique dont la su-
prême vertu consiste à être supra-historique », ne tenait

1. Trotsky en donnait la raison dès 1901: « On pouvait importer


[en Russie] les idées du libéralisme manchestérien (...), non la base
sociale qui les avait engendrées. » (Cité par I. Deutscher in Trotsky,
I, Paris, 1962, p. 104, note 1.) Et Pannekoek faisait observer en 1909
que les bourgeoisies de Russie et d'Orient, contraintes de mener « une
lutte implacable et enthousiaste » contre le capital étranger, n'avaient
que faire d'une idéologie libérale « corrompue de longue date » (cf.
Pannekoek et lei Conseils ouvriers, p. 92-94, et aussi Lénine philoso-
phe, p. 105).
2. Vers 1885, une revue publiée par un groupe d'industriels mosco-
vites partait de la théorie de Marx pour démontrer que la Russie
devait inévitablement devenir capitaliste, tandis qu'un certain Pro-
khorov, directeur d'une grande manufacture de Moscou, se mettait
à rassembler l'une des plus belles collections de « marxiana » du
monde. « Le capitaine d'industrie marxiste n'était pas une anomalie
à l'époque », conclut sur ce point Th. von Laue, « The Fate of Capi-
talism in Russia : the Narodnik Version », American Slavic and East
European Review, fév. 1954, p. 16.
3. Cf. A. Mendel, Dilemmas of Progress in Tsarist Russia, Cam-
bridge, Mass., 1961, p. 106 sqq.

151
Marxisme et contre-révolution
nullement pour inéluctable que la Russie dût « subir les
péripéties fatales du régime capitaliste I ».
Korsch n'a jamais manqué de faire ressortir toute l'im-
portance de cette thèse de la « validité spécifique » des lois
du développement capitaliste, thèse qu'il opposa notam-
ment à Kautsky et à son idée d'une « conception matéria-
liste de l'histoire à validité universelle 2 ». Mais admettre
que le développement capitaliste puisse connaître des varia-
tions considérables d'une contrée à une autre est une
chose ; c'en est une autre de soutenir qu'une institution
paysanne archaïque, « déjà en état de décomposition avan-
cée », puisse être « convertie » en assise d'un monde com-
muniste sans qu'au préalable des luttes acharnées et la
diffusion du progrès technique 3 aient eu pour effet de trans-
former la mentalité de masses énormes encore plongées
dans l' « idiotie de la vie rurale ». Il n'est donc pas exagéré
de parler à ce propos de concessions explicites, faites assu-
rément au seul mouvement social qui, dans la Russie de
l'époque, apparaissait comme une force de contestation
réelle. (Encore qu'on ne saurait en comparer les répercus-
sions théoriques et pratiques à celles, infiniment plus
graves, des concessions en quelque sorte tacites que Marx
consentit à maintes reprises aux dirigeants sociaux-démo-
crates allemands quand il se gardait de prendre position
publiquement contre un crétinisme parlementaire et éta-
tiste qu'il réprouvait pour des raisons de fond 4.)
Certes, avec l'ère stalinienne, la Russie a échappé aux
« péripéties fatales » du capitalisme à base de concurrence,
des rapports de marché « libre » dont la NEP léninienne fut
le dernier avatar en sol russe. Mais aussi qualifier de com-

1. « Lettre à Mikhailovski » (1877), in K. Marx, Œuvres (éd. M. Ru-


bel), II, p. 1555 et 1553.
2. Anti-Kautsky, p. 10 ; cf. aussi Marxisme et Philosophie, p. 97,
note 35 ; Karl Marx, p. 194 ; K. a reproduit la « Lettre » susmentionnée
dans les Kernpunkte ; il s'y réfère, dans le même dessein, en 1924
(MGA, p. 143) comme en 1935 (infra, p. 268). De même, le jeune Lénine
rappelait-il en 1894 à Mikhailovski que la théorie de Marx « ne prétend
expliquer que l'organisation capitaliste de la société, et celle-là seule-
ment » (cf. Œuvres, t. I, p. 160 sq.).
3. Cf. les deux derniers paragraphes du chap. 26, livre I du Capital.
4. Le fait que la critique « privée » du programme de Gotha ait été
rendue publique seulement quinze ans après sa rédaction en est un
exemple frappant, mais un seulement parmi d'autres.
152
L'idéologie marxiste en Russie
muniste en puissance la communauté rurale archaïque
procédait d'un mouvement analogue à celui par lequel on
baptise socialiste un Etat où tout le monde sait que le
« pouvoir ouvrier » n'a pas l'ombre d'une existence : dans
un cas comme dans l'autre, on assimile en fin de compte
propriété privée des moyens de production (m. p.) et rap-
ports d'exploitation capitalistes et, inversement, propriété
collective des m. p. et virtualité d'une formation écono-
mique socialiste. Que le premier type d'assimilation ne soit
intégralement valide que pour une phase spécifique du déve-
loppement capitaliste, que l'appropriation collective des
m. p. puisse se faire au profit exclusif des détenteurs des
fonctions de direction et de leurs parasites, et non des
masses travailleuses dans leur ensemble, voilà une évidence
que l'histoire permet de constater à l'Ouest comme à l'Est.
C'est là cependant une évidence que la théorie politique
subversive a mis longtemps à percevoir dans toute son
ampleur, même si la notion de « capitaliste collectif » est
déjà présente dans les oeuvres scientifiques de Marx-Engels.
Une évidence aussi que ces « socialistes », qui « laissent
subsister le travail salarié et donc ipso facto la produc-
tion capitaliste 1 », cherchent par contre à envelopper d'un
rideau de fumée idéologique, tout en faisant de l'Etat, et
non de l'action des masses, l'agent privilégié de la transfor-
mation sociale (entamée grâce à l'action encore mal cons-
ciente et coordonnée de ces mêmes masses).
Ce dernier aspect, Korsch ne devait l'aborder au fond
que plus tard, avec la critique de la contre-révolution fas-
ciste et du « totalitarisme » moderne. Pour l'instant, il
s'efforce de retracer comment le « travail d'adaptation
idéologique du marxisme » aux conditions russes, amorcé
par Marx-Engels en personne, eut pour résultat ultime
d' « assurer la confusion entre un stade réel de développe-
ment capitaliste et l'image d'une société présocialiste ou
socialiste Z ». Mais il n'oublie pas pour autant que le
marxisme eut à l'origine et à divers moments, et qu'il peut
avoir encore, une fonction historique tout autre : non seule-
ment la critique matérialiste de l'ordre capitaliste, mais

1. Cf. Marx à Sorge, 20.6.1881, in Marx-Engels, Lettres sur gi le Capi-


tal » (éd. G. Badia), Paris, 1964, p. 310.
2. Cf. C. Orsoni, op. cit., p. 51 et 52-55.
153
Marxisme et contre-révolution

aussi la mise en évidence du principe de l' « auto-émanci-


pation ouvrière » et son application à la lutte de classe pra-
tique. N'est-ce pas cet élément pratico-théorique même qui
permet, en définitive, de dépister l'idéologie 1 ? L'article sui-
vant en porte une fois de plus témoignage.

1. Comme Anton Pannekoek l'écrivait déjà, avec l'emphase particu-


lière à l'époque (1909) : « En tant que but final, le socialisme aide la
classe en lutte à prendre conscience du cours suivi par le dévelop-
pement ; en tant que réalité à faire entrer un jour dans les faits, il lui
permet de juger par comparaison les rapports capitalistes et, tandis
que la grandeur de cet idéal l'incite à lutter avec acharnement, il
donne une forme critique à notre connaissance scientifique du sys-
tème capitaliste » (Pannekoek et les Conseils ouvriers, p. 55). On trou-
vera chez K. (cf. notamment infra, chap. xv) une conception plus
« désabusée » sans doute, mais finalement assez proche.
CHAPITRE VIII

RÉCAPITULATION

La plupart des thèmes explorés ci-dessus se trouvent


repris dans la synthèse à la fois critique et positive que
Korsch rédigea à l'heure où l'écrasement en Catalogne du
dernier mouvement ouvrier à contenu révolutionnaire vir-
tuel laissait le champ libre à la Deuxième Guerre impéria-
liste mondiale'.

Laissons •les morts enterrer leurs


morts. Il faut qu'enfin la révolution
prolétarienne arrive à son propre
contenu. mARx.

On peut dire de Karl Marx ce que Geoffroy Saint-Hilaire a dit


de Darwin : que ce fut son destin et sa gloire de n'avoir eu, avant
lui, que des précurseurs et, après lui, que des disciples. Certes,
Marx put compter sa vie durant sur un ami et collaborateur de
même étoffe, Friedrich Engels. A la génération suivante, il y eut
les coryphées théoriques des courants « révisionniste » et « réfor-
miste » du parti marxiste allemand, Bernstein et Kautsky, et,
outre ces pseudo-savants, des connaisseurs aussi avertis du
marxisme qu'Antonio Labriola, l'Italien, que Georges Sorel en
France et que le philosophe russe Plekhanov. Vint enfin la restau-
ration en apparence intégrale des éléments révolutionnaires de
la pensée marxienne, depuis longtemps tombés dans l'oubli, par
Rosa Luxemburg en Allemagne et par Lénine en Russie.
Au cours de cette même période, dans le monde entier, des
millions d'ouvriers firent du marxisme leur guide pour l'action
pratique. Et les organisations de se succéder, formant une suite
imposante : après la clandestine Ligue des communistes de 1848,
puis l'Association internationale des travailleurs de 1864, ce fut
I. L. H. (K. Korsch), . Marxism and the Present Task of the Prole-
tarian Class Struggle », Living Marxism, IV, 4, août 1938, p. 115-119.
155
Marxisme et contre-révolution
l'essor à l'échelon national de puissants partis sociaux-démo-
crates, dont les maigres activités dans l'ordre international se
trouvèrent finalement coordonnées par la IP Internationale
d'avant-guerre, appelée à connaître, après son effondrement, une
résurrection à l'échelle mondiale sous la forme d'un Parti com-
muniste militant.
Or, pendant tout ce temps-là, la théorie marxienne proprement
dite, loin de se voir enrichie proportionnellement de l'intérieur,
ne parvint pas à dépasser les fortes idées déjà présentes dans le
premier schème de la science révolutionnaire nouvelle que Marx
avait conçue.
Jusqu'à la fin du 'axe siècle, rares furent les marxistes qui soup-
çonnèrent seulement que quelque chose n'allait pas sur ce plan.
Même lorsque les premières attaques des « révisionnistes »
eurent provoqué ce qu'un sociologue bourgeois de gauche, le
futur président de la République tchécoslovaque Th. G. Masa-
ryk, appelait alors une « crise philosophique et scientifique du
marxisme », les marxistes persistèrent à considérer que leur
camp servait de théâtre à un conflit opposant une foi « ortho-
doxe » à une déplorable « hérésie », et rien d'autre. Ce que cette
assimilation sommaire d'une doctrine établie avec la lutte révo-
lutionnaire ouvrière avait d'idéologique, apparaît mieux encore
dans le fait que les principaux représentants de l'orthodoxie
marxiste de ce temps, dont Kautsky en Allemagne et Lénine en
Russie, niaient obstinément qu'une conscience révolutionnaire
authentique pût jamais s'engendrer chez les ouvriers eux-mêmes.
Il fallait, selon eux, que les buts politiques révolutionnaires fus-
sent importés « du dehors » dans la lutte de classe économique
des travailleurs, grâce aux efforts théoriques de penseurs bour-
geois radicaux, « armés de toute la culture de l'époque », tels
Lassalle, Marx et Engels. Moyennant quoi, l'identité d'une doc-
trine de souche bourgeoise et de la future lutte distinctement
révolutionnaire du prolétariat prenait le caractère d'un véritable
miracle. Les marxistes les plus à gauche, ceux-là mêmes qui se
rapprochaient le plus de l'idée que la lutte de classe prolétarienne
pouvait aller spontanément bien au-delà des buts restreints pour-
suivis par les bureaucraties dirigeantes des partis et des syndi-
cats sociaux-démocrates, ne songèrent jamais à contester la réa-
lité de cette harmonie préétablie de la doctrine marxiste avec
le mouvement prolétarien réel. C'est ainsi que Rosa Luxemburg
déclarait en 1903, et que le bolchevik Riazanov répétait en 1928 :
« Chaque phase nouvelle et supérieure de la lutte prolétarienne
156
Récapitulation
peut tirer de l'arsenal inépuisable de la théorie marxiste autant
d'armes inédites que ce nouveau stade de la lutte émancipatrice
de la classe ouvrière l'exige 1. »
Il ne rentre pas dans le plan de cet article d'examiner à fond
les aspects plus généraux de cette théorie des marxistes au sujet
de l'origine et du développement de leur doctrine propre, théorie
qui revient en dernier ressort à nier la possibilité d'une culture
de classe prolétarienne indépendante. Nous n'y faisons allusion,
dans le contexte présent, que comme à l'une des multiples contra-
dictions dont ceux qui, en visible contraste avec le principe
matérialiste et critique de Marx, font du « marxisme » une doc-
trine parfaitement achevée et désormais immuable, sont con-
traints de s'accommoder.
Une autre difficulté, inhérente à cette attitude quasi religieuse
envers le marxisme, vient du fait que la théorie de Marx ne fut
jamais adoptée dans son ensemble par aucun groupe ou parti
socialiste. Le marxisme « orthodoxe » ne fut en effet que l'atti-
tude de pure forme au moyen de laquelle les milieux dirigeants
du parti social-démocrate allemand d'avant-guerre se dissimu-
laient à eux-mêmes la détérioration constante de leur pratique
révolutionnaire d'autrefois. Seule cette différence de procédé
séparait la forme à façade « orthodoxe » de la forme révision-
niste avouée, qui visait à adapter la doctrine marxienne tradition-
nelle aux « besoins » nouveaux du mouvement ouvrier issu des
conditions changées, propres à la période nouvelle.
Lorsque, au milieu des tempêtes et des tensions de l'année
1917, en vue d'une « révolution prolétarienne internationale net-
tement en train de mûrir », Lénine se donna à tâche d'énoncer
à nouveau la théorie marxienne de l'Etat et le rôle du prolétariat
dans la révolution, il ne se soucia pas de défendre en idéologue
une interprétation orthodoxe présumée établie de la vraie théorie
marxiste. Loin de là, il devait poser en prémisse que le marxisme
révolutionnaire avait été totalement détruit et abandonné tant
par la minorité opportuniste que par la majorité carrément
sociale-chauvine de tous les partis et syndicats « marxistes » de
la défunte He Internationale. Annonçant publiquement que le
marxisme était mort, il proclama la nécessité d'une restauration
intégrale du marxisme révolutionnaire.
Il est indéniable que ce marxisme révolutionnaire, ainsi res-
tauré par Lénine, a valu sa première victoire historique à la
1. K. reprend ici un point qu'il avait développé, références à l'ap-
pui, in Marxisme et Philosophie (1930), p. 34-35, note 11.
157
Marxisme et contre-révolution

classe prolétarienne. C'est là un fait, et sur lequel il faut insister,


face aux détracteurs pseudo-marxistes du communisme barbare
des bolcheviks, comme face au socialisme « distingué » et « cul-
tivé » d'Occident. Mais il faut aussi en faire autant face aux
bénéficiaires actuels de la victoire des ouvriers russes, ces diri-
geants passés par étapes du marxisme révolutionnaire du début
au credo, non plus communiste mais simplement « socialiste » et
démocratique, qui a nom stalinisme. On a vu de la même manière
une coalition purement « antifasciste » de fronts uniques, fronts
populaires et fronts nationaux venir par étapes remplacer la lutte
de classe révolutionnaire menée par le prolétariat contre le
régime économique et politique tout entier de la bourgeoisie,
et cela à l'échelle internationale, dans les Etats « démocratiques •
et dans les Etats fascistes, dans les Etats « prorusses » et dans
les Etats antirusses.
Face à ces prolongements de l'oeuvre de Lénine, il n'est plus
possible d'admettre que les principes restaurés du marxisme,
dont Lénine et Trotsky s'instituèrent les défenseurs pendant la
guerre et l'immédiat après-guerre, ont entraîné une authentique
résurrection du mouvement révolutionnaire prolétarien, auquel,
dans le passé, avait été associé le nom de Marx. Certes, tout
sembla indiquer pendant quelque temps que le véritable esprit
du marxisme révolutionnaire s'était implanté à l'Est. On tenait
les contradictions visibles, qui ne tardèrent pas à caractériser
les options économiques et politiques du parti dirigeant l'Union
soviétique, pour une conséquence, sans plus, du triste fait que
la « révolution prolétarienne internationale •, si fermement espé-
rée par Lénine et Trotsky, ne mûrissait pas. Pourtant, à la lumière
de ce qu'il s'ensuivit, on ne saurait douter que le marxisme
soviétique, en tant que théorie et que pratique révolutionnaire
du prolétariat, a fini par partager le sort de ce marxisme « ortho-
doxe » d'Occident dont il était issu, et avec lequel il n'avait fait
scission qu'en raison des conditions exceptionnelles de la guerre
en Russie et de l'explosion révolutionnaire subséquente. Lorsqu'en
définitive le national-socialisme contre-révolutionnaire triompha
sans coup férir, en 1933, dans la place forte traditionnelle du
socialisme international, il devint manifeste que le jugement
« le marxisme a failli à la tâche » concernait le communisme de
l'Est tout autant que l'Eglise sociale-démocrate occidentale de
rite marxiste, et les frères séparés se virent enfin réunis dans une
commune défaite.
A dessein de rendre intelligible la signification réelle et les

158
Récapitulation
effets incalculables de cette leçon, d'une importance suprême, de
l'histoire récente du marxisme, nous allons nous arrêter sur le
caractère duel de la dictature révolutionnaire du prolétariat que
les événements viennent de mettre si largement en évidence, au
sein de la Russie stalinienne comme à l'échelle internationale.
Double caractère qu'on retrouve dans la dualité inhérente, dès
l'origine, aux agissements de Marx, en sa qualité tant de théo-
ricien prolétaire que de leader politique du mouvement révolu-
tionnaire de son temps. D'une part, on le vit dès 1843 s'intéresser
de près aux manifestations les plus avancées du socialisme et
communisme français. En 1847, avec Engels, il fonda l'Associa-
tion des ouvriers allemands de Bruxelles et entreprit de mettre
sur pied un réseau international de comités de correspondance
prolétariens. Peu de temps après, les deux hommes s'affilièrent
à la Ligue des communistes et, à la demande de ses membres,
rédigèrent le célèbre Manifeste proclamant le prolétariat « seule
classe révolutionnaire ».
D'autre part, Marx, rédacteur en chef de la Nouvelle Gazette
rhénane pendant l'explosion révolutionnaire de 1848, exprima
avant tout les revendications les plus radicales de la démocratie
bourgeoise. Il s'efforça de maintenir un front unique entre le
mouvement révolutionnaire bourgeois d'Allemagne et les formes
plus évoluées sous lesquelles, dès cette époque, une lutte pour
des objectifs immédiatement socialistes se poursuivait dans les
pays industriels les plus développés d'Occident. Son article le plus
brillant et vigoureux, il l'écrivit pour exalter le prolétariat pari-
sien, après l'écrasante défaite de juin 1848. Mais Marx n'émit
publiquement les revendications spécifiques du prolétariat alle-
mand que quelques semaines avant que la contre-révolution
victorieuse de 1849 eût prononcé l'interdiction définitive de son
journal. Même à ce moment-là, il posa la question ouvrière d'une
manière quelque peu abstraite en reproduisant dans la Nouvelle
Gazette rhénane les causeries sur le thème Travail salarié et
Capital qu'il avait faites deux ans plus tôt à l'Association des
ouvriers de Bruxelles. De la même manière, clans les articles
qu'il écrivait pendant les années 1850 et 1860 pour le New York
Tribune de Horace Greeley, la New American Cyclopaedia publiée
par Charles Dana, des organes chartistes d'Angleterre et divers
journaux d'Allemagne et d'Autriche, Marx se fit l'interprète d'une
politique de gauche qui, espérait-il, finirait par entraîner une
guerre de l'Occident démocratique contre la réactionnaire Russie
tsariste.

159
Marxisme et contre-révolution
On trouvera une explication de cet évident dualisme dans le
modèle jacobin de la doctrine révolutionnaire adoptée par Marx
et Engels avant la révolution de février 1848, et à laquelle ils res-
tèrent fidèles, dans l'ensemble, même après que le dénouement
de cette révolution eut ruiné leurs enthousiastes espérances de
naguère. Certes, la nécessité d'adapter la tactique à des condi-
tions changées ne leur échappait nullement, mais il n'empêche
que leur théorie de la révolution, même sous la forme matéria-
liste plus achevée qu'ils lui donnèrent ensuite, conserva le carac-
tère particulier de la période transitoire pendant laquelle le
prolétariat se voyait encore contraint de poursuivre la lutte pour
son émancipation sociale propre en passant par le stade inter-
médiaire d'une révolution à dominante politique.
Il est vrai que Marx devait par la suite accorder une impor-
tance toujours plus grande aux effets politiques révolutionnaires
de la guerre économique menée par les syndicats et autres
formes de défense des intérêts immédiats et spécifiques des
ouvriers : témoin le rôle d'organisateur et de dirigeant qu'il
assuma, dans les années 1860, au sein de l'Association interna-
tionale des travailleurs, et la part qu'il prit, pendant la décennie
suivante, à l'élaboration du programme et de la tactique de divers
partis nationaux. Mais il est tout aussi vrai, et la lutte impitoya-
ble que les marxistes livrèrent dans le cadre de l'Internationale
contre les disciples de Proudhon et de Bakounine le montre
éloquemment, que Marx et Engels n'abandonnèrent jamais réelle-
ment leurs conceptions antérieures sur l'importance décisive de
la politique, tenue pour la seule forme consciente et pleinement
développée de l'action de classe révolutionnaire. Il n'y a qu'une
différence de vocabulaire entre l'enrôlement circonspect de
« action politique », subordonnée comme moyen au but final
de « l'émancipation économique de la classe ouvrière », que
comportent les statuts de l'AIT de 1864, et la proclamation sans
équivoque, dans le Manifeste communiste de 1848, que « toute
lutte de classes est une lutte politique » et que la « constitution
des prolétaires en classe » présuppose leur « constitution en parti
politique ». Ainsi donc, Marx, d'un bout à l'autre de sa carrière,
définit son concept de classe en termes fondamentalement poli-
tiques et, en fait sinon toujours en paroles, subordonna les
multiples activités exercées par les masses dans leur lutte de
classe quotidienne aux activités exercées en leur nom par leurs
dirigeants politiques.
Cette option devait s'affirmer plus distinctement encore lors
160
Récapitulation
des rares et extraordinaires occasions où Marx et Engels, au
cours de leurs dernières années, se virent appelés à traiter de
nouveau de tentatives réelles de révolution européenne. Témoin
la réaction de Marx à la Commune révolutionnaire des ouvriers
parisiens de 1871. Témoin aussi l'attitude positive et visiblement
contradictoire que Marx et Engels adoptèrent à l'égard du projet
parfaitement idéaliste de la Narodnaia Volia, visant à déclencher
par des menées terroristes « une révolution politique et donc une
révolution sociale » dans les conditions arriérées propres à la
Russie tsariste des années 1870 et 1880. Ainsi qu'il a été montré
en détail dans un article précédent 1, Marx et Engels ne se bor-
naient pas à penser que la toute proche explosion révolution-
naire en Russie donnerait le signal d'une révolution générale en
Europe, et d'une révolution de type jacobin dans le cadre de
laquelle « si l'année 1789 se fait jour, l'année 1793 arrivera sûre-
ment » (comme Engels l'écrivait en 1885 à Vera Zassoulitch). Ils
saluaient décidément dans la révolution russe et paneuropéenne
une révolution ouvrière, point de départ d'un développement
communiste.
Rien ne justifie par conséquent la thèse des mencheviks et des
adeptes d'autres écoles se rattachant à l'orthodoxie marxiste occi-
dentale de type traditionnel, selon laquelle le marxisme de Lénine
n'était en fait qu'un retour à une forme première du marxisme
de Marx, à laquelle ce dernier avait substitué par la suite une
forme plus mûre et plus matérialiste. Il est indiscutable que la
similitude même que la situation historique qui se mettait en
place dans la Russie du début du xx° siècle offre avec les condi-
tions prédominant en Allemagne, Autriche, etc., à la veille de la
révolution européenne de 1848, rend compte du fait, incompré-
hensible autrement, qu'on ait pu se représenter vraiment la phase
la plus récente du mouvement révolutionnaire de notre temps
sous la forme paradoxale d'un retour idéologique au passé. Néan-
moins, comme nous l'avons exposé ci-dessus, le marxisme révolu-
tionnaire « restauré » par Lénine restait bien plus conforme, dans
son contenu purement théorique, à l'esprit véritable de toutes les
phases historiques de la doctrine marxienne que le marxisme
social-démocrate de la période précédente, lequel, malgré l' « or-
thodoxie » qu'il se targuait hautement de professer, ne fut jamais
rien d'autre qu'une forme mutilée et travestie de la théorie
marxienne, vulgarisant le contenu réel de celle-ci et l'édulcorant

1. Cf. ante, chap. VII.

161
Marxisme et contre-révolution

dans son principe. C'est pour cette raison même que l'expérience
de Lénine « restaurant » le marxisme révolutionnaire devait
démontrer on ne peut plus clairement l'absolue vanité de tout
essai de tirer la théorie de l'action révolutionnaire de la classe
ouvrière, non de son contenu propre, mais d'un « mythe ». Par-
dessus tout, elle a démontré, cette expérience, la perversité idéo-
logique de l'idée de suppléer les déficiences présentes de l'action
par un retour imaginaire à un passé mythifié. Alors que pareille
réactivation d'une idéologie morte a pu, par exemple, masquer
un certain temps aux artisans de l' « Octobre » révolutionnaire
les limitations historiques de leurs héroïques efforts, elle conduit
immanquablement en fin de compte non pas à retrouver l'esprit
du mouvement précédent, mais seulement à évoquer de nouveau
son spectre. De nos jours, elle a abouti à une forme nouvelle
et « marxiste révolutionnaire » de répression et d'exploitation
de la classe prolétarienne en Russie soviétique, autant qu'à une
forme non moins nouvelle et « marxiste révolutionnaire » d'écra-
sement d'authentiques mouvements révolutionnaires en Espagne
et partout dans le monde.
Tout cela prouve à l'évidence qu'on ne peut aujourd'hui « res-
taurer » le marxisme dans sa forme originaire sans le transformer
du même coup en idéologie pure remplissant un but absolument
différent, voire toute une gamme de buts politiques variables.
Ainsi cette idéologie sert-elle en ce moment même à camoufler
l'abaissement du rôle prépondérant réservé jusqu'à présent au
parti dirigeant et le renforcement du pouvoir personnel, de type
voisin du fascisme, exercé par Staline et par ses sous-ordres à
l'échine souple. Simultanément, sur le plan international, la politi-
que dite antifasciste du Komintern « marxiste » en arrive à jouer,
dans les luttes actuelles entre les diverses coalitions de puis-
sances capitalistes, exactement le même rôle que son contraire,
la politique étrangère des régimes de Hitler, de Mussolini et des
chefs de guerre japonais.
Soulignons avec force que toute la critique émise ci-dessus
concerne exclusivement les efforts idéologiques entrepris ces cin-
quante dernières années pour « préserver » ou « restaurer », en
vue d'une mise en oeuvre immédiate, une « doctrine marxiste
révolutionnaire » complètement mythifiée. Rien dans cet article
ne vise les résultats scientifiques obtenus par Marx et Engels,
et par quelques-uns de leurs disciples, dans divers champs de
recherche sociale. Par-dessus tout, rien dans cet article ne vise
ce qu'on peut appeler, dans un sens très large, le mouvement

162
Récapitulation
marxiste, c'est-à-dire le mouvement révolutionnaire indépendant
de la classe ouvrière. Pour déceler ce qui reste vivant ou peut
être rappelé à la vie au stade présent de point mort que connaît
le mouvement ouvrier révolutionnaire, il serait bon de « revenir
à cette ouverture d'esprit — pratique et pas simplement. idéolo-
gigue — qui amena la première Association internationale des
travailleurs marxiste (en même temps que proudhonienne, blan-
quiste, bakouninienne, syndicaliste, etc.) à faire place dans ses
rangs à tous les ouvriers souscrivant au principe de la lutte de
classe indépendante du prolétariat. Principe énoncé en ces
termes, à la première ligne de ses statuts, élaborés par Marx :
« L'émancipation de la classe ouvrière doit être l'oeuvre des
travailleurs eux-mêmes. »
CHAPITRE IX

LA THÉORIE DE L'EFFONDREMENT
DU SYSTÈME CAPITALISTE

Au nombre des dogmes « marxistes » que Korsch a de


tout temps critiqués figure l'idée selon laquelle « le déve-
loppement de l'ordre social capitaliste, en vertu de ses
lois propres, non seulement va créer les préalables écono-
miques et sociopsychologiques du socialisme, mais encore
que l'ordre socialiste ne cessera pas de mûrir sur l'arbre
capitaliste jusqu'au jour où, finalement, il en tombera
comme un fruit trop mûr 1 ». On trouvera une première
variante de ce dogme dans la thèse qui veut que la pro-
pension de l'économie capitaliste aux crises aboutisse forcé-
ment à son effondrement, et une seconde — corrélative,
en fait, à la précédente — dans celle qui veut que la pré-
tendue incapacité congénitale de la démocratie bourgeoise
à se maintenir en place aboutisse forcément à son renver-
sement, prélude au triomphe final du socialisme et du
communisme.
En 1920, Korsch, membre alors de l'USPD, professait
que le capitalisme, s'il persistait comme il le faisait à vivre
sur le capital accumulé, courait à son effondrement inévi-
table, l'alternative suivante s'imposant dès lors : ou redou-
blement de l'exploitation, ou socialisation de l'économie 2 .
Argumentation classique à l'époque, et qu'il délaissa quel-
que peu par la suite pour s'efforcer de défendre et d'illus-
trer les thèses abstraites du Capital contre leurs détrac-
teurs, sans manquer à l'occasion de faire allusion, en
passant, aux difficultés présentes du système capitaliste,
incapable de rétablir sa rentabilité au niveau requis '. En
1926, à l'époque de son exclusion donc, et contrairement
1.. Praktischer Sozialismus », Die Tat (1920), et Kommentare, p. 24.
2. Ibid., p. 26.
3. Ibid., passim.
165
Marxisme et contre-révolution

à la théorie officielle de 1'IC qui parlait alors de « stabi-


lisation relative • du capitalisme, Korsch niait qu'une telle
« stabilisation » fût possible, l'économie mondiale allant de
crise en crise sans pouvoir espérer sortir de ce cycle
infernal. « Cette situation, disait-il, renferme tous les élé-
ments objectifs d'une politique révolutionnaire concrète »,
la relance de la lutte des classes au jour le jour, qu'elle
provoquerait, permettant d'avancer désormais des mots
d'ordre tels que celui de « contrôle révolutionnaire de la
production 1 ». A aucun moment, certes, il ne fournit une
analyse exhaustive des fluctuations de la conjoncture ; à
aucun moment, non plus, il n'abandonnera la thèse de l'iné-
luctabilité des crises en système capitaliste, thèse que les
faits ne furent pas du reste sans confirmer... tout en infir-
mant la perspective que Korsch avait cru pouvoir en tirer.
Intitulé « De quelques prolégomènes à une discussion
matérialiste de la théorie des crises », l'essai suivant vise
une discussion que la dernière phase d'expansion capitaliste
a fait passer de mode, mais qui, en 1933, revêtait une actua-
lité incontestable : le système capitaliste est-il voué à
s'effondrer de lui-même ? — discussion sur laquelle on
donnera plus loin un minimum d'informations complé-
mentaires.

1.

Un grave vice de forme a jusqu'à présent affecté la discussion


du problème des crises, en particulier au sein de la gauche et
de l'extrême gauche du mouvement ouvrier ; ce vice de forme
tient en ceci qu'on s'est mis à rechercher, dans ces milieux, une
théorie « révolutionnaire » des crises un peu comme au Moyen

1. Cf. « Platform der Linken », Kommunistiche Politik, I, 2, mi-


avril 1926, et ibid., II, 9-10, 5 juin 1927 ; sur l'éventualité d'une guerre
mondiale imminente, cf. ibid., II, 7, 15 avril 1927, et 17-18, oct. 1927.
En 1935 (cf. infra, p. 275), K. met de même l'accent sur la Krisenhaftig-
keit, la propension du capitalisme à des crises ayant pour apogée la
« crise universelle ».
2. Publié dans Proletarier (Amsterdam), I, 1, fév. 1933 (seul numéro
paru), organe théorique d'une tendance « communiste de conseils »
(réimp. avec les textes de Pannekoek et de Mattick, cités infra, p. 177,
note 1, in Zusammenbruchstheorie des Kapitalismus oder Revalu-
tiondres Subjekt, Berlin, 1973, 130 pages).
166
La théorie de l'effondrement du système capitaliste
Age on cherchait le secret de la pierre philosophale. Il est pour-
tant facile de montrer à l'aide d'exemples historiques que la pos-
session d'une telle théorie suprêmement révolutionnaire n'a pas
grand-chose à voir avec le degré de développement réel de la
conscience de classe et de la volonté d'action révolutionnaire
des groupes ou des individus professant cette théorie.
C'est ainsi que le parti social-démocrate d'Allemagne fut pen-
dant trente ans, de 1891 à 1921, doté au paragraphe ad hoc du
programme d'Erfurt d'une théorie des crises on ne peut plus
révolutionnaire, d'une radicale limpidité guère égalable de nos
jours. Le programme d'Erfurt ne se contentait pas de ramener
l'origine des crises à l'« absence de plan », à l'« anarchie » du
mode de production capitaliste contemporain, ce qu'Engels cri-
tiqua dans le projet de programme, et ce que continue de faire
aussi le programme de Heidelberg adopté en 1925 par le parti
social-démocrate. Il ne se contentait pas de déplorer « la ruine
de vastes couches de la population » et l'aggravation des « souf-
frances » des prolétaires en chômage qui en résultait. Loin de
là, il faisait des crises un phénomène « inhérent à la nature même
du mode de production capitaliste » et avec lequel, par consé-
quent, seule l'abolition révolutionnaire de ce mode de production,
et non de quelconques réformes « planificatrices », permettrait
d'en finir. Selon le programme d'Erfurt, les crises avaient pour
effet principal « d'élargir encore l'abîme existant entre les possé-
dants et les non-possédants ». Malgré les velléités de « révision-
nisme » qu'on pouvait déjà y déceler, il affirmait en outre, avec
toute la netteté désirable, que les crises ainsi décrites « devien-
nent toujours plus étendues et dévastatrices, érigent en état
normal de la société l'insécurité générale et administrent la
preuve que les forces productives de la société actuelle commen-
cent à se sentir à l'étroit dans son sein, que la propriété privée
des moyens de production est devenue inconciliable avec la mise
en oeuvre efficace et le plein développement de ces derniers ».
Cette contradiction entre la théorie et la pratique apparaît
plus frappante encore quand on considère le cas de quelques
théoriciens notables des crises, fleurons de la social-démocratie
d'avant-guerre. Ce fut Heinrich Cunow, le futur réformiste à
outrance, qui, en 1898, formula dans la Neue Zeit 1 la première
théorie articulée de l'effondrement et de la catastrophe. Et ce

1. Organe théorique de la social-démocratie marxiste allemande et


internationale.
167
Marxisme et contre-révolution
fut Karl Kautsky en personne qui, en juillet 1906, dans la préface
de la cinquième édition de Socialisme utopique et Socialisme
scientifique d'Engels, prédit la « crise mortelle » imminente du
système capitaliste, crise dans le cadre de laquelle il n'existait
plus, « cette fois-ci, la moindre perspective que, sur des bases'
capitalistes, elle puisse se trouver atténuée par une nouvelle ère
de prospérité » ! La controverse à laquelle donna lieu, à partir
de 1912, la théorie des crises et de l'effondrement développée
par Rosa Luxemburg dans l'Accumulation du capital mit d'em-
blée aux prises, des deux côtés, des réformistes et des révolu-
tionnaires (ainsi Lensch' figurait au nombre de ses partisans,
Lénine et Pannekoek au nombre de ses adversaires), et, même
avec la meilleure volonté du monde, on ne saurait prendre les
deux principaux épigones actuels de la théorie luxembourgiste,
Fritz Sternberg et Henryk Grossmann 2 , pour des représentants
particulièrement intransigeants et actifs d'une politique révo-
lutionnaire pratique.
Alors qu'aux lendemains de la guerre, l'effondrement du sys-
tème capitaliste, paraissant inévitable et déjà amorcé, suscitait
de vaines illusions chez une grande partie des révolutionnaires,
et que le théoricien du « communisme de gauche » qu'était
encore Boukharine avait déjà improvisé une nouvelle et délirante
théorie de cette prétendue fin du monde capitaliste dans son
célèbre ouvrage Œkonomik der Transformationsperiode, le pra-
ticien de la révolution Lénine déclarait pour sa part : « En
général, il n'existe pas de situation dont le capitalisme ne puisse
se tirer », formule répétée depuis sur tous les tons, dans des
conditions toutes différentes, par ses disciples, mais qui, dans
le contexte du moment, était révolutionnaire.

1. Paul Lensch, après avoir été jusqu'à la déclaration de guerre l'un


des ténors de la gauche sociale-démocrate, se métamorphosa ensuite,
du jour au lendemain, en « social-patriote » à tous crins ; en 1933, il
se rallia avec enthousiasme au régime nazi ; cf. aussi infra, p. .
2. Soutenant chacun une version opposée de la théorie de l'effon-
drement du système capitaliste (cf. infra, p. 176), Sternberg, socia-
liste de gauche, et Grossmann, plutôt proche du KPD, se gardaient
l'un comme l'autre, dans leurs travaux d'économistes, de prendre
explicitement position politique.
168
2.

En fait, les diverses théories des crises professées jusqu'à


présent au sein du mouvement ouvrier témoignent du niveau de
conscience de classe et de volonté d'action révolutionnaire de
leurs auteurs et adeptes bien moins qu'elles ne sont un reflet
passif a posteriori chez ces derniers de la propension générale
à la crise, ou simplement d'une crise économique momentanée,
se manifestant sur ces entrefaites dans la réalité objective du
mode de production capitaliste. On pourrait présenter sous cet
angle tout le développement historique des théories socialistes
des crises, jusque dans leurs moindres détails, en partant de
Fourier et de Sismondi, pour passer par les diverses phases
successives de la théorie de Marx-Engels, et arriver enfin aux
théories marxistes, ou dues à des épigones du marxisme, de
Sternberg et de Grossmann, de Lederer et de Naphtali', montrer
que, dans chaque cas, elles n'ont jamais été que le reflet passif
du stade antérieur du développement économique objectif. En
débordant le cadre de la théorie des crises, on pourrait aussi,
toujours dans cette optique, définir toutes les luttes majeures
de tendances que le mouvement ouvrier a connues ces cinquante
dernières années comme autant de résultantes et reflets purs
et simples de la conjoncture qui les avait immédiatement pré-
cédées à l'intérieur du cycle des crises capitalistes.
Bien du tapage a été fait sur le point de savoir si les assertions
du vieil Engels, dans la préface qu'il rédigea en 1895 pour les
Luttes de classes en France de Marx, impliquaient un abandon
partiel des principes politiques révolutionnaires du marxisme
originaire. Il serait de beaucoup préférable d'examiner cette
question à la lumière de certains passages d'Engels, et dans
la préface de Misère de la philosophie (1884), et dans une note
du livre troisième (chap. xxx) du Capital (1894). Engels y fait
état des derniers changements survenus dans le cycle industriel,
lesquels ont eu pour effet, dit-il, « de supprimer ou de réduire
considérablement la plupart des anciens foyers de crise et occa-
sions de formation de crises ». Tout semble indiquer que cette
thèse servit de point de départ idéologique aux diverses théories
qui, après avoir été au tournant du siècle représentées en appa-

1. Emil Lederer, professeur et économiste lié à la social-démocra-


tie ; Fritz Naphtali, expert économique du parti social-démocrate.
169
Marxisme et contre-révolution
rence par le seul révisionnisme à la Bernstein, le sont aujour-
d'hui ouvertement par tous les docteurs de la loi sociaux-démo-
crates. Selon ces théories, le mouvement ouvrier socialiste aurait
pour tâche, non plus de tirer parti des crises en vue d'accentuer
la lutte pour abolir le mode de production capitaliste, mais de
les modérer et de les « vaincre » dans le cadre de ce mode de
production. Friedrich Engels était assurément à cent lieues de
tirer pareille conclusion : partant de l'acquis des vingt années
précédentes, il présentait au contraire le remplacement, qu'il
avait prévu, du cycle antérieur des crises par une « forme d'ajus-
tement nouvelle » comme une voie de passage vers « la stagnation
chronique en tant qu'état normal de l'industrie moderne ». C'est
en ce sens qu'il s'inscrit directement à l'origine non seulement
de la théorie des crises figurant dans le programme d'Erfurt,
mais aussi de l'idée de « crise mortelle » — déjà reprise par
Wilhelm Liebknecht au congrès d'Erfurt (1891) et développée
ensuite par Cunow, Kautsky et bien d'autres —, idée selon
laquelle la société actuelle, en vertu d'une « logique implacable »,
devait courir à « une catastrophe, sa propre fin que rien ne
saurait prévenir ».
Les choses tournèrent autrement, à mesure qu'à la stagnation
du milieu des années 1890, qu'Engels déclarait déjà « chronique »,
succédait un nouvel et prodigieux essor de la production capi-
taliste. A cette époque comme plus tard, Edouard Bernstein
se plaisait à proclamer publiquement que c'était précisément
les données économiques nouvelles qui justifiaient les attaques
principielles qu'il lançait contre tous les éléments révolution-
naires que la politique sociale-démocrate ne laissait pas de
comporter encore, et justifiaient plus particulièrement ce diag-
nostic catégorique qu'« il faut considérer comme improbable
avant longtemps l'apparition de crises généralisées des affaires
semblables aux crises d'autrefois ».
Il y a filiation directe de ce diagnostic, et les conséquences
théoriques et pratiques que son auteur en tirait déjà, à la
théorie sociale-démocrate officielle défendue aujourd'hui par
Hilferding et Lederer, Tarnow 1 et Naphtali. Cette théorie-là,
que je qualifierai d'option subjective pour la mettre en oppo-
sition avec les deux autres options de base examinées plus loin,
pose en postulat qu'au stade moderne du « capitalisme orga-

1. Fritz Tarnow, expert économique des syndicats ; cf. aussi infra,


p. 192, note 2.
170
La théorie de l'effondrement du système capitaliste
nisé », la crise a cessé d'être nécessaire et inévitable, soit en fait,
soit d'une manière seulement « tendancielle ». Le premier exposé
« scientifique » de cette thèse, que Bernstein s'était borné à
l'origine à présenter comme la simple constatation d'un état de
fait, se trouve dans le fameux Capital financier de Hilferding, qui
s'attendait à voir un « cartel général » capitaliste, se mettant en
place avec l'approbation et le soutien actif de la classe ouvrière,
vaincre les crises et régler selon un plan la production bour-
geoise, fondée sur le capital et le travail salarié. Après la guerre
(1927), Hilferding déclara derechef, en termes exprès, n'avoir
jamais « admis aucune théorie de l'effondrement économique ».
La chute du système capitaliste ne « proviendrait pas des lois
internes de ce système»; elle devrait être au contraire « l'acte
de volonté conscient de la classe ouvrière ».
La « théorie » de Hilferding n'a pas seulement servi de base
aux théoriciens sociaux-démocrates ; c'est sur elle, également,
que la plupart des doctrinaires et faiseurs de plans bolcheviques
soviétiques asseoient leurs théories subjectives et volontaristes
des crises et des moyens d'en venir à bout. Il ne faudrait pas
croire que ces théories, sur lesquelles la presse et le livre sociaux-
démocrates brodaient, il y a quelques années encore, d'infinies
variations, aient été « réfutées » aux yeux de leurs auteurs et
adeptes par les flagrantes réalités actuelles. L'expérience enseigne
qu'Edouard Bernstein, par exemple, ne renonça nullement à sa
thèse de 1899 sur l'aptitude du capitalisme à juguler les crises
quand, l'année suivante, une crise économique éclata malgré
tout, et, de nouveau, sept ans plus tard, une crise plus grave
encore, tandis que seule la guerre mondiale venait ajourner
sept années après une nouvelle crise déjà nettement en gestation,
et appelée d'ailleurs à resurgir à l'échelle mondiale en 1920-1921,
une fois effectuée la première liquidation de la guerre et de ses
effets immédiats. Aujourd'hui, comme hier et comme demain,
les Hilferding et les Lederer, les Tarnow et les Naphtali se
comportent de la même façon. Ce qui caractérise ces théories-là,
c'est en effet qu'elles sont le reflet idéologique de la toute dernière
phase du mouvement réel de l'économie capitaliste et qu'elles
mesurent la réalité maintenant changée à l'aune d'une « théorie »
fixe, sclérosée. Quant au reste, on dispose toujours d'échappa-
toires, du genre de l'explication qui fait de la crise mondiale
actuelle une séquelle de la guerre, consécutive au paiement des
réparations et dettes de guerre, et autres causes « extra-écono-
miques ». La conséquence pratique de toutes ces options « sub-
171
Marxisme et contre-révolution

jectives » sous-jacentes aux théories des crises est cette annihi-


lation complète des bases objectives du mouvement de classe
prolétarien, à laquelle le programme social-démocrate donnait
une consécration déjà classique lorsqu'il ramenait la lutte pour
l'émancipation du prolétariat à une simple « exigence morale ».
Toutefois, l'autre option de base en la matière, qui devait
trouver dans la théorie de l'accumulation de Rosa Luxemburg
une forme pour ainsi dire classique, un degré de perfection qui
n'existe chez aucun de ses multiples devanciers et continuateurs,
ne saurait pas plus être considérée comme une manière réelle-
ment matérialiste, et révolutionnaire dans ses effets pratiques,
d'aborder le problème des crises. Selon ses adeptes, cette théorie
tire son importance du fait que Rosa Luxemburg, « s'inscrivant
consciemment en faux contre les tentatives de dénaturation des
néo-harmonistes, est restée fidèle à l'idée fondamentale du
Capital, l'idée qu'il existe une limite économique absolue à la
poursuite de la production capitaliste ». Il est donc permis de
dire de l'option sous-jacente à cette théorie qu'elle est au fond
absolue. Par contraste avec l'option « subjective » ci-dessus
évoquée, et avec l'option « matérialiste » encore à examiner, je
la caractériserai comme une option de base objective, ou « objec-
tiviste ». Ce qui est en cause ici, ce n'est pas le point de savoir
de quelles lois régissant les mécanismes de la production capi-
taliste est censée découler la nécessité de son effondrement
économique objectivement garanti. Et, par ailleurs, ces théories
n'échappent pas à I'« objectivisme » lors même que leurs défen-
seurs protestent que, loin de recommander au prolétariat « une
attente fataliste de l'effondrement automatique », ils soutiennent
« seulement » (I) que l'action révolutionnaire de celui-ci « ne
peut briser une fois pour toutes la résistance de la classe domi-
nante qu'à condition que le système en place ait objectivement
été ébranlé au préalable » (Grossmann). Poser en théorie l'exis-
tence d'une tendance économique objective au but ultime déter-
miné d'avance, en oeuvrant avec des représentations métapho-
riques bien plus qu'avec des concepts scientifiques tranchés, et,
qui pis est, en extrapolant inévitablement à l'excès, ne me paraît
guère de nature à contribuer sérieusement à l'apparition de
l'action responsable et solidaire de la classe prolétarienne com-
battant pour ses buts propres, action aussi nécessaire à la guerre
de classe des ouvriers qu'elle l'est dans toute autre guerre.
Une troisième option de base me semble concevable et mériter
seule, contrairement à celles qui viennent d'être retracées, le

172
La théorie de l'effondrement du système capitaliste

qualificatif de matérialiste au sens de Marx. Selon cette option,


toute la question de la nécessité ou de l'inéluctabilité objective
des crises capitalistes constitue, dans le cadre d'une théorie
pratique de la révolution prolétarienne, une question vide de
sens à l'intérieur de cette totalité. Cette option s'accorde avec
le critique révolutionnaire de Marx, Georges Sorel, quand celui-ci
refuse de tenir pour une prévision scientifique la tendance géné-
rale du capitalisme à une catastrophe engendrant le soulèvement
de la classe ouvrière, dont Marx faisait état dans un langage
fortement empreint d'idéalisme philosophique, pour y voir uni-
quement un mythe * n'ayant d'autre effet que d'influencer l'action
présente du prolétariat. Mais elle se sépare de Sorel quand
celui-ci entend réduire le plus généralement la fonction de toute
théorie future de la révolution sociale à la formation d'un mythe
de ce genre. Au contraire, l'option matérialiste juge possible
de faire certaines prévisions, d'une portée toujours très restreinte

* Comme peu d'ouvriers allemands, sans doute, se forment une


idée claire de ce concept de « mythe », nous traduisons ci-dessous
quelques passages des Réflexions sur la violence (68 éd., Paris, Marcel
Rivière, 1925), le principal ouvrage de Sorel, qui permettent de saisir
sa conception du caractère et de la fonction du mythe dans l'his-
toire :
p. 32-33: « Les hommes qui participent aux grands mouvements
sociaux se représentent leur action prochaine sous formes d'images
de batailles assurant le triomphe de leur cause. Je proposais de
nommer mythes ces constructions : la grève générale des syndica-
listes et la révolution catastrophique de Marx sont des mythes (...)
comme ceux qui furent construits par le christianisme primitif, par
la Réforme (...). Je voulais montrer qu'il ne faut pas chercher à ana-
lyser de tels systèmes d'images, comme on décompose une chose en
ses éléments, qu'il faut les prendre en bloc comme des forces histo-
riques (...). »
p. 180: « Il faut juger les mythes comme des moyens d'agir sur le
présent. »
p. 182: « La grève générale est (...) le mythe dans lequel le socialisme
s'enferme tout entier, une organisation d'images capables d'évoquer
instinctivement tous les sentiments qui correspondent aux diverses
manifestations de la guerre engagée par le socialisme contre la société
moderne. Les grèves ont engendré dans le prolétariat les sentiments
les plus nobles, les plus profonds et les plus moteurs qu'il possède ;
la grève générale les groupe tous dans un tableau d'ensemble et, par
leur rapprochement, donne à chacun d'eux son maximum d'inten-
sité. »
Korsch terminait cette note en annonçant son intention de revenir
sur « la théorie et la pratique de Pelloutier et de Sorel à l'occasion
d'un exposé du syndicalisme révolutionnaire français », exposé qui
resta visiblement à l'état de projet.

173
Marxisme et contre-révolution
en tout état de cause, mais suffisante pour permettre l'action
pratique, au moyen d'une investigation sans cesse plus poussée
du mode de production capitaliste contemporain et des ten-
dances que son développement met en lumière. Voilà pourquoi
le matérialiste, cherchant à déterminer l'action, examine à fond
la situation donnée de ce mode de production, y compris les
contradictions qui lui sont inhérentes, notamment la condition,
le niveau de conscience, le degré d'organisation, la volonté de
lutte de la classe ouvrière et de ses diverses catégories. Les
principes essentiels de cette option fondamentalement matéria-
liste en théorie et en pratique ont été formulés en termes clas-
siques et sous une forme générale, sans référence spécifique
au problème des crises, en 1894, par le jeune Lénine qui attaquait
à la fois le subjectivisme de Mikhaïlovski, le révolutionnaire
populiste, et l'objectivisme de Struve, alors encore un théoricien
marxiste de premier plan, et leur opposait en même temps son
optique propre, matérialiste et activiste : « L'objectiviste risque
toujours, en démontrant la nécessité d'une suite de faits donnés,
d'en devenir l'apologiste ; le matérialiste met en valeur les
contradictions de classe et c'est ainsi qu'il détermine son propre
point de vuel.»

« La production socialiste est rendue nécessaire aujour-


d'hui par la banqueroute imminente de la production mar-
chande 2 » : pareilles prophéties foisonnent dans la litté-
rature marxiste du dernier tiers du >axe siècle. De même
que les premiers marxistes-russes, les marxistes allemands
tenaient alors pour univoque et irrépressible le jeu des
lois économiques '. Et l'économique déterminant en tout le
politique, il suffisait de patienter. Ainsi, pour s'en tenir à
ce seul exemple, Bebel déclarait-il en 1891, au congrès
d'Erfurt, dans le dessein de justifier toute une phase de
tactique rigoureusement légaliste et parlementaire : « La
1. On complétera cette citation de Lénine avec les fragments donnés
ci-dessous, p. 262, note 2.
2. K. Kautsky, Le Programme socialiste (1892), Paris, 1909, p. 112.
3. On a pu faire valoir que c'était là donner un caractère absolu à
ce qui, chez le Marx du Capital (la perspective d'un effondrement
objectif, entre autres), demeurait à l'état de tendance, propre de sur-
croît au capitalisme « pur », abstrait, du livre I ; cf. K. Brandis, Die
deutsche Sozial-Demokratie bis zum Fall des Sozialistengesetz, Leip-
zig, 1931, p. 101-103.
174
La théorie de l'effondrement du système capitaliste
société bourgeoise prépare avec tant d'ardeur sa propre
destruction qu'il ne nous reste plus qu'à attendre le mo-
ment de prendre le pouvoir qui lui tombera des mains 1. »
Sorel a soutenu plus d'une fois que l'idée de « catastrophe
finale • revêtait les dimensions d'un « «mythe social » aux
vertus subversives (et « correspondant » selon lui au « my-
the de la grève générale »). Mais, si mythe il y avait, sa
fonction essentielle fut à l'origine, pendant la longue
période de dépression économique et de persécution
ouverte du Parti, de faire passer pour « prématurée », et
donc « dangereuse », toute action de masse : puisque de
toute manière on serait vainqueur, à quoi bon la lutte
violente ? Telle est aussi la raison pour laquelle il semble
plus pertinent de parler à ce sujet de l'« idéologisation
d'une théorie réaliste » réduite à un fatalisme économique'.
Jusqu'alors la perspective d'effondrement du système
capitaliste, fondée sur certains passages du Manifeste com-
muniste et du chap. 33, livre Pr du Capital, n'avait pas
fait l'objet d'un traitement théorique spécifique. Il en alla
différemment au cours de la période suivante, phase d'ex-
pansion accélérée mais assortie de brusques à-coups. Ces
derniers étaient dus en apparence (surtout en Allemagne
où l'on aspirait à se créer des débouchés au détriment des
puissances déjà nanties) à des difficultés de « réalisation
de la plus-value », d'écoulement de la production auprès
de consommateurs solvables. Après Cunow et Kautsky,
le marxiste américain de même tendance Louis Boudin
professait ainsi (1909) qu'avec la capitalisation croissante

1. Cité par E. Matthias, art. cité, p. 160-161.


2. Cf. notamment la Décomposition du marxisme, Paris, 1908, p. 54-
55 et 60. Grossmann dans son grand ouvrage (Die Akkumulations
und Zusammenbruchsgesetz des kapitalistischen Systems, Leipzig,
1929 ; réimp. Francfort, 1967) cite intégralement ce passage (p. 33-34)
qui, d'après lui, démontre l'incapacité où était son auteur de « com-
prendre ; la théorie de l'effondrement. Mais on ne voit pas pourquoi
un article de doctrine donné, serait-il d'ordre économique, devrait
échapper par nature à une critique des idéologies, même menée par
l'incontestable « amateur » que Sorel était en matière d'économie
politique. Aussi bien tout ce que Grossmann est capable de voir dans
l'essai ci-dessus, c'est une apologie de la théorie sorélienne du mythe
visant à la substituer à la théorie marxienne des crises ! (Cf. H. Gross-
mann in Marx, die klassische Nationalbkonomie und das Problem der
Dynamik, Francfort, 1969, p. 105-106, et infra, p. 272.)
3. Cf. Brandis, loc. cit.
175
Marxisme et contre-révolution
des régions agraires du globe, le système capitaliste per-
drait toute espèce de débouchés et courrait dès lors à
l'abîme. Cette thèse fut reprise en 1912 par Rosa Luxem-
burg, qui cherchait de la sorte à réfuter l'idée d'une possible
évolution pacifique du système, idée que Kautsky défen-
dait alors. Selon elle, la rivalité des puissances voulant
s'assurer des débouchés en territoires extra-capitalistes,
chacune aux dépens des autres, allait au contraire exacerber
l'impérialisme. D'où une analyse passionnément engagée
de ces phénomènes encore assez nouveaux à l'époque : le
colonialisme et le militarisme. D'où aussi l'annonce d'une
perspective de guerre et d'effondrement final, aboutissant
à une révolution socialiste. (Thèse que Fritz Sternberg
raffina par la suite, mais en la dépouillant de ses conclu-
sions militantes.)
La théorie de l'effondrement devait connaître le dernier
de ses avatars avec l'oeuvre de l'universitaire Henryk Gross-
mann. Alors que suivant Luxemburg le capitalisme devait
succomber à une pléthore de plus-value qu'il n'arrivait
pas à réaliser intégralement dans la sphère de circulation,
selon Grossmann, il devait succomber à une pénurie de
plus-value, face aux exigences de la sphère de production
en matière d'investissements et que la masse toujours
décroissante du profit (par rapport à la masse du capital
social) ne parviendrait plus, finalement, à satisfaire 1.
L'effondrement final, disait-il, n'est autre qu'une crise que
ne freine plus aucune contre-tendance : rationalisation de
la production ; baisse des salaires réels ; exploitation colo-
niale ; dévalorisations du capital existant consécutives aux
crises et aux guerres ; compression de l'effectif des « tierces
personnes » (soit l'actuel « secteur tertiaire »), etc. Pour
justifier ses thèses, Grossmann s'est livré à une recons-
truction éclairante de la méthode marxienne autant que
des théories marxistes des crises. Mais on ne trouve sous
sa plume rien, en fait, qui soit relatif à une lutte de classe
allant au-delà des revendications salariales.
Tandis que l'ouvrage de Rosa Luxemburg avait donné
1. Cf. Grossmann, op. cit., p. 278-283. Pour un exposé d'ensemble de
la question (en langue française), cf. J. Duret, Le Marxisme et les
Crises, Paris, 1933, p. 41-72. Paul Mattick prolonge en quelque sorte la
trajectoire Marx-Grossmann in Marx et Keynes. Les limites de l'éco-
nomie mixte (trad. S. Bricianer), Paris, 1972.
176
La théorie de l'effondrement du système capitaliste
lieu à d'amples et vives controverses — attestant la vitalité
du mouvement théorique dans ce temps-là, celui de Gross-
mann ne suscita guère la polémique, si ce n'est une forte
brochure de Sternberg, fidèle à la vision luxembourgiste,
et, plus tard, un essai de réfutation dû à Anton Pannekoek,
lequel attaquait surtout les schémas de reproduction uti-
lisés par l'auteur et faisait concorder une longue suite de
crises économiques et de luttes ouvrières avec un processus
d'auto-émancipation ouvrière, synonyme d'effondrement du
capitalisme'. Depuis lors, l'histoire a montré que le système
capitaliste était toujours capable de sécréter, dans le sang
et l'horreur si besoin est, des contre-tendances bien
concrètes à une tendance à l'effondrement, au mieux caté-
gorie abstraite pour faciliter l'analyse.
Korsch intervint dans le débat d'une façon on ne peut
plus caractéristique de sa manière : en critique historique
des théories réductrices de genre « objectiviste » qui font
de l'action de classe un résultat automatique et inconscient
de la crise du système 2 . Mais, tout aussi bien, il s'en prend
aux théories de genre à la fois « subjectiviste » qui, niant
la propension permanente de l'économie capitaliste aux
crises, fondent l'action de classe sur les seuls impératifs
moraux, et « volontariste » qui soutiennent que la pro-
duction tend désormais à être régie par une poignée de
monopoles, voire un « cartel général » (Hilferding), non
plus par les lois du marché. Dans cette optique, tout le
problème du socialisme consiste dans la substitution pro-
gressive, à la tête de 1'Etat, des représentants des intérêts
ouvriers — parti et syndicats socialistes (ou léninistes, ou
encore « front populaire ») — aux représentants des inté-
rêts capitalistes.
Il est visible qu'en 1933 Korsch continuait de professer,
avec les écoles marxistes d'inspiration léniniste ou extré-
miste, que « la régulation, la possibilité de planifier l'éco-
1. Cf. « Die Zusammenbruchstheorie des Kapitalismus », Riitekor-
respondenz (Amsterdam, ronéo.), 1, juin 1934 (réimp. in Gruppe Inter-
nationale Kommunisten Hollands, Hambourg, 1971, p. 114-133), et
réplique de P. Mattick, ibid., 4, sept. 1934.
2. « Nous tenons la ruine de la société actuelle pour inévitable,
parce que nous savons que l'évolution économique crée nécessaire-
ment des conditions telles qu'elles forcent les exploités à combattre
la propriété privée des moyens de production », K. Kautsky, op. cit.,
p. 102-103.
177
Marxisme et contre-révolution

nomie sur des bases capitalistes » est « parfaitement incon-


cevable 1 ». (De fait, les rares initiatives prises lors de la
crise précédente par la social-démocratie participant au
pouvoir — le plan de stabilisation de Hilferding en 1923,
par exemple — n'avaient eu d'autre effet que de conforter
le système sans rien changer à ses structures, ni empêcher
le retour de la crise.) Quelques années plus tard, force lui
fut cependant de convenir que le régime national-socialiste,
après avoir opté, en dépit de lui-même d'ailleurs, pour la
voie de l'économie administrée, était parvenu entre autres
« exploits stupéfiants » à « supprimer le chômage, aug-
menter la production, instituer un système de rationnement
et un contrôle des prix efficaces' ». Or, pour ce faire, la
« contre-révolution fasciste » avait oeuvré — inconsciem-
ment sans doute — à la manière jacobine, notamment en
empiétant sur le système traditionnel de la propriété privée
des m. p. pour assurer un colossal essor des industries
de guerre et des travaux publics non rentables. L'accom-
plissement par les nazis, avec des méthodes et des moyens
spécifiques, du programme que la social-démocratie
marxiste avait été incapable de réaliser, met en évidence
les rapports ambigus de la contre-révolution du xxe siècle
avec la révolution du xixe. Partant une fois de plus du mou-
vement historique réel, c'est cet aspect que Korsch s'efforça
plus particulièrement d'élucider au cours des années sui-
vantes. Témoin les deux articles que couvre ci-dessous une
seule rubrique.

1. H. Grossmann, op. cit., p. 606.


2. K., « The Structure and Practice of Totalitarianism », Living
Marxism, VI, 2, fin 1942, p. 48.
CHAPITRE X

L'ÉTAT ET LA CONTRE-RÉVOLUTION 1

1.

Plus qu'aucune autre période de l'histoire contemporaine, et


à une échelle bien plus vaste, notre période est une époque non
de révolution, mais de contre-révolution. Cela reste vrai qu'on
définisse ce terme relativement nouveau soit comme une contre-
action visant un processus révolutionnaire antérieur, soit à
l'instar de certains Italiens et de leurs prédécesseurs de la France
d'avant-guerre, comme une révolution essentiellement « préven-
tive ». Il s'agit de la contre-action de la classe capitaliste unifiée
envers tout ce qui subsiste aujourd'hui des résultats de cette
première grande insurrection des forces prolétariennes qui eut
pour théâtre l'Europe déchirée par la guerre et dont l'Octobre
russe de 1917 marqua l'apogée. Elle s'assortit en outre d'une
série de mesures prises par la minorité dirigeante contre les
menaces de révolution que les derniers événements de France
et d'Espagne ont rendues manifestes et dont la situation euro-
péenne dans son ensemble est grosse, que ce soit dans la Russie
« rouge » ou l'Italie fasciste, l'Allemagne nazie ou n'importe
lequel des pays de vieille « démocratie ».
Par contraste avec les forces simplement conservatrices et
réactionnaires, la tendance contre-révolutionnaire, dans sa cons-
cience exacerbée, a d'autres ambitions encore que de briser la
résistance des ouvriers à la répression et à la paupérisation
accrues. Les Hitler, Mussolini, Daladier, Chamberlain et autres
figures de proue de l'Europe actuelle ont pour but commun de
créer des conditions de nature à rendre impossible pendant
longtemps tout mouvement indépendant de la classe ouvrière
européenne.

1. K. Korsch, « State and Counter-Revolution n, The Modern Quar-


terly, hiver 1939, p. 60-67.
179
Marxisme et contre-révolution

Pour atteindre ce but, les hommes d'Etat dirigeant les pays dits
démocratiques d'Europe sont prêts à enfreindre les traditions
sacrées et à planter là les nobles « idéaux » du passé. A cette
fin, ils sacrifieront, comme ils l'ont toujours fait, non seulement
la liberté et le bien-être de leurs peuples, mais aussi une partie
des privilèges dont leur propre classe jouissait jusqu'à présent.
Ils se montrent même disposés à renoncer à certains des avan-
tages matériels et moraux, y compris la dignité personnelle,
traditionnellement attachés à leur situation, en vue de participer
en qualité d'associés minoritaires aux profits escomptés de
l'exploitation accrue que les nouvelles formes contre-révolution-
naires d'esclavage complet, politique, social et culturel, permet-
tent d'imposer aux travailleurs.

2.

Le tableau ci-dessus concerne les aspects généraux de la contre-


révolution européenne actuelle tels qu'ils se sont développés après
l'écrasement de toutes les tentatives visant à étendre la révolu-
tion de 1917 et donc à pourvoir la nouvelle société prolétarienne
de Russie d'un environnement à son image en Europe et hors
d'Europe. Seuls les militants du parti communiste les plus
obstinément aveugles aux réalités refusent d'admettre que le
nouvel Etat ouvrier, issu en Union soviétique de la première
victoire du prolétariat, a cessé depuis beau temps d'avoir un
caractère nettement prolétarien. Par suite d'un processus histo-
rique, que je qualifierai en première approximation de « dégé-
nérescence » graduelle, l'Etat russe a perdu toujours davantage
de ses traits révolutionnaires et prolétariens. Et, vu l'ampleur
de son évolution vers le totalitarisme, il a souvent anticipé les
caractéristiques de type fasciste propres aux Etats ouvertement
contre-révolutionnaires d'Europe et d'Asie. Aujourd'hui même,
les châtiments infligés en Russie pour la plus légère dérogation
au modèle obligatoire de conduite et d'opinion excèdent en
violence les mesures frappant le non-conformisme soit en Italie
fasciste, soit en Allemagne nazie. Sur le plan international, le
nouvel Etat soviétique a participé de plus en plus au jeu de la
politique impérialiste, aux alliances militaires avec certains grou-
pes d'Etats bourgeois contre d'autres groupes d'Etats bourgeois,
et contribué autant qu'il le pouvait à ce qu'il est convenu d'appe-
ler, dans le langage on ne peut plus fourbe de la diplomatie

180
L'Etat et la contre-révolution

bourgeoise moderne, les progrès de la « paix », de la « sécurité


collective » et de la « non-intervention ». Dès lors, la bureaucratie
dirigeante de l'Etat prétendument ouvrier s'est trouvée prise
sans rémission dans l'engrenage contre-révolutionnaire de la
politique européenne.
Dans les conditions grandement changées de la lutte de classe
à l'heure actuelle, ce que Lénine disait, en préface à sa brochure
d'août 1917 sur l'Etat et la Révolution, de l'importance particu-
lière de la question de l'Etat, au point de vue théorique comme
au point de vue politique pratique, présente un intérêt redoublé.
La guerre impérialiste et ses séquelles ont accéléré et accentué
de façon considérable tant la transformation du capitalisme
monopoliste en capitalisme monopoliste d'Etat, que l'oppression
monstrueuse des masses laborieuses par l'Etat qui se confond
toujours plus étroitement avec les tout-puissants cartels capita-
listes. Les effets de ce développement, qu'on aurait pu croire
provisoires et liés à l'état de guerre, se sont révélés être durables
et, en vérité, un caractère normal du capitalisme actuel. On ne
saurait aujourd'hui mettre en doute la nature permanente du
processus, décrit par Lénine il y a vingt ans, en vertu duquel
« les pays les plus avancés se transforment en bagnes militaires
pour les travailleurs ».
Pourtant, en raison de la contre-révolution présente, il ne suffit
en aucune façon, à l'heure actuelle, de répéter simplement les
assertions vigoureuses au moyen desquelles le Lénine de 1917
mettait au point la théorie marxiste révolutionnaire de l'Etat
et le rapport de la révolution prolétarienne à l'Etat. Il est
singulier de voir aujourd'hui les trotskystes s'en référer aux
« formulations magnifiques de Lénine » comme à un ouvrage
rédigé à la veille de la révolution d'Octobre « pour expliquer la
signification de la démocratie ouvrière aux masses non seule-
ment de Russie mais encore du monde entier, et en vue de
l'avenir (afin de les guider si jamais les bolcheviks n'arrivaient
pas cette fois-là à remplir leur but) ». Tel ne fut jamais le but
de ce traducteur en action de la théorie marxienne traditionnelle.
Lorsque l'ouverture de la crise politique vint l'« empêcher » de
conclure son travail théorique, Lénine s'empressa d'ajouter à
sa brochure cette remarque exultante qu'il « est plus agréable
et utile de faire l'"expérience de la révolution" que d'écrire à
son sujet ».

181
3.

Aujourd'hui la situation globale s'est profondément modifiée.


Il ne s'agit plus de perpétuer, dans l'irréelle sphère idéologique,
la philosophie matérialiste et intégralement pratique de l'Etat
révolutionnaire telle que Marx l'élabora et que Lénine l'énonça
de nouveau. A ce compte, on pourrait tout aussi bien philosopher
avec Platon sur la forme la plus parfaite de l'Etat idéal et sur
la mesure dans laquelle l'empire contre-révolutionnaire de Hitler
constitue l'authentique réalisation terrestre du sublime rêve
platonicien : le passage de la démocratie falsifiée à « la noble
tyrannie qui l'emporte sur toutes les autres [formes de gou-
vernement], quatrième et dernière maladie de l'Etat' ».
Le prolétariat russe et ses leaders bolcheviques eurent mille
fois raison de « faire l'expérience » de la révolution en marche
plutôt que de philosopher à son sujet. Mais aujourd'hui les
travailleurs russes et non russes ne sauraient se borner à faire
l'expérience de la contre-révolution en train de progresser régu-
lièrement, sans s'efforcer par tous les moyens d'en interpréter
la signification. Il leur faut trouver, en examinant à fond le passé,
les causes à la fois objectives et subjectives de la victoire du
capitalisme d'Etat fasciste. Il leur faut étudier avec soin son
développement afin de découvrir les formes anciennes et nou-
velles de contradictions et d'antagonismes que celui-ci fait appa-
raître. Enfin, il leur faut trouver les moyens pratiques de résister,
en tant que classe, aux empiétements renouvelés de la contre-
révolution, avant de passer de la résistance active à une contre-
offensive plus active encore qui aura pour but de faire voler
en éclats et la forme la plus récente de l'Etat capitaliste, et
le principe général de l'exploitation inhérent à toutes les
formes anciennes et nouvelles de la société bourgeoise et de
son pouvoir d'Etat.
L'impératif de l'heure, c'est donc, avant toutes choses, une
analyse détaillée et complète des phases nouvelles qu'il revient
à la théorie générale de l'Etat d'approfondir face à la contre-
révolution actuelle. Il n'est pas douteux que cette tâche parti-
culière a jusqu'ici été négligée à peu près totalement. Cela
reste vrai malgré l'oeuvre énorme accomplie dans ce domaine
par Marx, Engels et leurs disciples les plus conséquents jusqu'à

1. Platon, La République, livre VIII, 544c.


182
L'Etat et la contre-révolution
Luxemburg, Lénine et Trotsky, d'un côté, et par Bakounine,
Proudhon et les porte-parole subséquents de l'anarchisme et
du syndicalisme révolutionnaire, de l'autre.

4.
Bien entendu, il serait inutile de procéder à une investigation
spécifique de l'Etat contre-révolutionnaire si l'on admettait les
généralisations par trop absolues des anarchistes, selon les-
quelles tout Etat, y compris l'Etat ouvrier issu d'une révolution
prolétarienne, est en tout temps, de par sa nature même, opposé
aux buts du prolétariat. Ce principe abstrait ne devait nullement
empêcher le grand penseur prolétarien Proudhon de saluer,
dans le coup d'Etat du 2 décembre 1851, une victoire historique
de la révolution sociale.
Quiconque se penche rétrospectivement sur la manière dont,
après l'écrasement de la révolution française de 1848, cette contre-
révolution d'un type voisin du fascisme fit pour la première fois
son entrée dans l'histoire, sera frappé par la ressemblance que
les récentes allégations, concernant Hitler et Mussolini, de
penseurs réputés progressistes et révolutionnaires présentent
avec les réactions immédiates au coup d'Etat de Louis-Napoléon,
de toutes les écoles progressistes ou peu s'en faut, sans excepter
Marx et Engels. De même qu'en apprenant la nouvelle, l'ancien
ministre libéral, le modéré Guizot, s'écriait avec inquiétude :
« C'est le triomphe complet et définitif du socialisme ! », de
même Proudhon philosophait alors sur le thème de « la révolu-
tion sociale démontrée par le coup d'Etat du 2 décembre * ».
Sachant pourtant combien Louis-Napoléon était personnelle-
ment inapte au rôle quasi révolutionnaire qu'il avait usurpé
un court laps de temps, Marx lui-même s'abusa de façon exacte-
ment semblable. Témoin sa thèse paradoxale selon laquelle, cette
fois, « ce n'est point par ses conquêtes tragi-comiques directes
que le progrès révolutionnaire s'est frayé la voie, au contraire,
c'est seulement en faisant surgir une contre-révolution compacte,
puissante, en se créant un adversaire et en le combattant que
le parti de la subversion a pu enfin devenir un parti vraiment
révolutionnaire ».

* Titre d'une brochure publiée à l'époque par Proudhon et figurant


au tome VII de ses Œuvres complètes (Paris, 1868).
183
Marxisme et contre-révolution
En vérité, il n'y a qu'un petit pas de cette façon de s'abuser
qu'avait Marx (et, tout aussi bien, Guizot et Proudhon) à la
singulière illusion nourrie en 1933, après l'arrivée de Hitler au
pouvoir, par les communistes allemands et leurs maîtres russes.
Ces derniers applaudirent à la victoire d'un fascisme avéré sur
ce qu'ils avaient tenu jusqu'alors pour une forme déguisée,
mais plus haïssable encore, de « social-fascisme », à savoir : la
domination politique du parti social-démocrate dans l'Allemagne
d'après-guerre. Persuadés que le nouveau gouvernement contre-
révolutionnaire ne tarderait pas à s'effondrer et que la révolution
prolétarienne allait lui succéder, ils exaltaient comme une « vic-
toire du communisme » leur propre défaite — défaite de longue
durée, soit dit entre parenthèses, affectant toutes les tendances
progressistes d'Allemagne et même d'Europe.

5.
Il semble à l'auteur de ces lignes que la méconnaissance
manifeste de la nature particulière des événements contre-révo-
lutionnaires, dont l'ancienne et la nouvelle école des marxistes
firent montre l'une et l'autre en ces deux occasions, ne tient
nullement à une simple question de personnes. Loin de là, elle
est liée, de façon cachée, au caractère historique de la théorie
marxienne de la révolution prolétarienne dans son ensemble,
laquelle porte encore, à bien des égards, la marque de la théorie
révolutionnaire bourgeoise, la marque du jacobinisme et du
blanquisme *. Cela concerne en particulier les aspects politiques
de la théorie de Marx, les doctrines marxiennes de la « révolution
permanente » et de la « dictature du prolétariat » autant que la
doctrine léninienne de la fonction dirigeante du parti politique
avant, pendant et après la conquête de l'Etat bourgeois telle
qu'on la trouve formulée dans la « Résolution sur le rôle du
parti communiste dans la révolution prolétarienne » adoptée en
1920 par le ne congrès de l'Internationale communiste.

* Voir à ce propos, de l'auteur : la discussion de « l'antagonisme


du principe unitaire et du principe fédéral pendant la Révolution
française », in Archiv für die Geschichte des Sozialismus (Leipzig),
XV, 1930 ; deux essais sur la « Commune révolutionnaire », in Die
Aktion (Berlin), XIX et XXI, 1929-1931 ; « Thèses sur Hegel » et
« Thèses sur l'Etat fasciste », in Gegner (Berlin), 1932 ; et les passages
ad hoc du récent Karl Marx, Londres et New York, 1938.
184
L'Etat et la contre-révolution
Partant de là, il devient possible d'aborder de manière ration-
nelle ces questions qui, au cours des vingt dernières années,
lancinèrent si douloureusement les meilleurs révolutionnaires
marxistes qui avaient conscience des contradictions frappantes
opposant l'existence ininterrompue de la prétendue dictature du
prolétariat et la répression croissante, en Russie soviétique, de
toutes les tendances prolétariennes et socialistes, et même des
tendances démocratiques et progressistes les plus modestes :
comment l'Etat ouvrier issu de la révolution de 1917 a-t-il pu se
transformer lentement, sans « Thermidor » ni « Brumaire », d'un
instrument de la révolution prolétarienne en un instrument de
la contre-révolution européenne actuelle ? Quelle est la raison
de la ressemblance étroite que la dictature communiste de
Russie présente avec ses adversaires nominaux, les dictatures
fascistes d'Italie ou d'Allemagne ?

6.
Faute de pouvoir, dans les limites d'un court article, traiter
en détail de l'aspect événementiel de ce développement histo-
rique, j'entends simplement retracer l'inquiétante ambiguïté
qui fit qu'une dictature révolutionnaire se trouva, dès l'origine
même, contenir en quelque sorte la possibilité de se voir méta-
morphosée un jour en un Etat contre-révolutionnaire, autant
qu'une ambiguïté correspondante dans le sein de la théorie de
Marx. S'il est vrai que les concepts politiques du marxisme
procèdent de la grande tradition de la révolution bourgeoise et
que le cordon ombilical les rattachant aux concepts jacobins ne
fut jamais coupé, il semble moins paradoxal que l'Etat révolu-
tionnaire marxiste, à son stade présent de développement, puisse
refléter ce processus historique de décomposition en vertu de
quoi les sections dirigeantes de la bourgeoisie abandonnent,
dans chaque pays d'Europe, leurs idéaux politiques d'autrefois.
Il cesse d'être inconcevable que l'Etat russe, dans sa structure
actuelle, puisse servir de puissant levier à la fascisation de
l'Europe.
Pourtant, cette ambiguïté inhérente aux doctrines politiques de
Marx ne referme en soi rien de plus qu'une virtualité, abstraite,
de dégradation radicale. De même que, selon le principe marxien,
la révolution prolétarienne n'est pas exclusivement, essentielle-
ment voire, l'action consciemment voulue de groupes, de partis
185
Marxisme et contre-révolution
ou même de « classes » isolés, de même la contre-révolution
capitaliste actuelle est essentiellement le fruit d'un développe-
ment social objectif, quoique — cela va sans dire — ni une
action révolutionnaire ni une action contre-révolutionnaire ne
s'ensuivra forcément du seul fait que la situation économique
la rend possible. On ne saurait donc trouver l'origine réelle du
passage effectif de l'Etat ouvrier révolutionnaire de Russie au
régime contre-révolutionnaire actuel dans aucune des particu-
larités de sa forme politique, serait-ce dans le principe de la
« dictature révolutionnaire » lui-même ou, tout aussi bien d'ail-
leurs, dans celui de la dictature d'un parti (unique) par oppo-
sition à une dictature des soviets révolutionnaires ou de la
« classe » prolétarienne dans son ensemble. Il faut au contraire
chercher la cause de cette métamorphose graduelle de la super-
structure politique dans le développement économique sous-
jacent des forces de classe.
Suivant cette conception matérialiste, il n'y a pas à s'étonner
de ce que l'Etat ouvrier russe n'ait pu conserver son caractère
prolétarien originel dès lors qu'après l'anéantissement de tous
les mouvements révolutionnaires à l'extérieur de la Russie il
eut été converti en courroie de transmission pure et simple, par
le biais de laquelle l'économie capitaliste mondiale vint freiner,
puis réduire à néant, les débuts extrêmement fragiles de l'éco-
nomie véritablement socialiste qui s'édifia dans le pays au cours
de la période 1918-1919 dite du communisme de guerre. L'éton-
nant, en vérité, réside dans le fait que les éléments censés être
antibourgeois de l'Etat russe, et destinés à sauvegarder le
contenu prolétarien de la société révolutionnaire, aient pu juste-
ment (en même temps que les « nouveaux » Etats contre-révolu-
tionnaires taillés sur le patron même de la « dictature » russe)
servir d'instruments pour autre chose encore que pour renverser
la marche de la transformation révolutionnaire du cadre tradi-
tionnel de la société européenne. « Though this be madness, yet
there's method in itl.»
Résoudre ce problème confondant au moyen d'une investi-
gation matérialiste désabusée, telle est l'une des tâches princi-
pales de l'analyse marxiste. En l'entreprenant, nous pouvons
nous attendre, à l'instar de Hobbes (quand il retraçait dans
Behemoth l'histoire de la révolution et de la contre-révolution

1. « De la folie, mais qui ne manque pas de méthode », Shakespeare,


Hamiet, II, 2 (trad. Y. Bonnefoy).
186
L'Etat et la contre-révolution
anglaises de 1640-1660), à ce que nous aussi, considérant les
vingt dernières années de développement historique comme il
le faisait du haut de la Devil's Mountain, nous ayons « une
perspective de toutes les sortes d'injustice et de toutes les
sortes de folie que le monde puisse offrir, et de la manière
dont elles s'engendrent par un déchaînement d'hypocrisie et
de fatuité, où la folie de l'un est double iniquité et celle de
l'autre double folie », mais, en même temps, à comprendre à
fond les actions qui se déroulèrent alors et à les comprendre
dans « leurs causes, prétentions, justice, ordre, artifice et
résultat ».

Deux ans après, Korsch reprenait sous une forme rema-


niée la section 4 de l'essai ci-dessus 1. Citant derechef le
passage des Luttes de classes en France où Marx faisait
de la contre-révolution bonapartiste un facteur appelé à
transformer le « parti de la subversion » en un « parti
vraiment révolutionnaire », il poursuivait en ces termes
sa recherche d'une au moins des « causes subjectives » de
la victoire fasciste en Allemagne et en Europe :

Même après cet événement fatidique [le coup d'Etat du


2 décembre], il [Marx] réaffirma de la manière la plus catégo-
rique sa conviction selon laquelle « le renversement de la répu-
1. K., « The Fascist Counter-Revolution n, Living Marxism, V, 2, fin
1940, p. 29-37, et discussion p. 37-41. (Traduit ici de la page 30 à la
page 34; cf. aussi infra, p. 206-207.)
2. K. Marx, Les Luttes de classes en France, Paris, 1946, p. 25. Pré-
façant bien plus tard (1895) ce recueil d'articles publiés en 1850 dans
la Nouvelle Gazette rhénane, Engels reconnaissait : « L'histoire nous
a donné tort » en ce sens « qu'elle a montré clairement que l'état du
développement économique sur le continent était encore alors bien
loin d'être mûr pour la suppression de la production capitaliste. »
(Ibid., p. 12.) Il est bon de noter qu'Engels recourait en 1851 au même
schéma « dialectique » quand il écrivait à propos de l'échec des
révolutions allemandes de février et de mars 1848: « Tout le monde
sait aujourd'hui que tout mouvement révolutionnaire a sa source
profonde dans quelque aspiration sociale, dont des institutions suran-
nées empêchent la réalisation. Il se peut que cette aspiration ne soit
ni assez intense, ni assez générale chez tous les individus, pour s'as-
surer le succès immédiat ; mais toute tentative de répression violente
ne fait que la renforcer de plus en plus, jusqu'à ce qu'elle brise enfin
ses entraves. » (F. Engels, Révolution et Contre-Révolution en Alle-
magne [trad. J. Molitor], Paris, 1933, p. 2.)
187
Marxisme et contre-révolution
blique parlementaire contient en germe le triomphe de la révo-
lution prolétarienne ». Les communistes allemands et leurs
maîtres russes ne disaient pas autre chose quatre-vingts ans
plus tard, quand ils saluaient dans l'avènement du nazisme en
Allemagne « une victoire du communisme révolutionnaire 2 ».
Cette attitude ambiguë de Proudhon et de Marx envers la
contre-révolution devait se retrouver dix ans après chez Ferdi-
nand Lassalle, proche disciple de Marx sur le plan théorique
et, à l'époque, principal leader du mouvement socialiste qui
allait grandissant en Allemagne. Lassalle était tout disposé à
coopérer avec Bismarck au moment où cet homme d'Etat sans
scrupules caressait l'idée de gagner les travailleurs à ses visées
impérialistes grâce à l'adoption factice du suffrage universel
et de certaines autres mesures empruntées à la révolution de
1848 et au second Empire. Il ne vécut pas assez longtemps
pour voir Bismarck, ayant définitivement vaincu les libéraux
et le parti catholique ultramontain, revenir à son vieux rêve
de mise en vigueur d'un « socialisme conservateur » lié à la
répression et persécution impitoyables de tous les mouvements
ouvriers authentiquement socialistes.
Inutile de s'attarder ici sur la conversion massive, pendant
et après la Première Guerre mondiale, des internationalistes au
nationalisme, et sur la métamorphose des parlementaires socia-
listes prolétariens en parlementaires démocrates bourgeois.
D'ex-marxistes, tels que Paul Lensch, allèrent jusqu'à présenter
la guerre du Kaiser comme la réalisation indiscutable des aspi-
rations à la révolution socialiste, et la volte-face du parti social-
démocrate comme une « révolutionnarisation des révolution-
naires ». On vit une fraction « national-bolcheviste » s'affirmer au
sein du parti communiste allemand bien avant la naissance du
parti national-socialiste de Hitler 3. Et l'alliance, conclue en
1. K. Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. (K.) (Trad. fran-
çaise, Paris, 1969, p. 124.)
2. Cf. infra, p. 194.
3. Il s'agit de la tendance Laufenberg-Wolfheim, de Hambourg, qui,
dès la fin de 1918 (le NSDAP hitlérien fut fondé en 1920), se pronon-
çait pour « un seul Reich prolétarien, du Rhin au Pacifique », la
« guerre révolutionnaire contre les démocraties bourgeoises », une
coopération active avec les officiers nationalistes extrémistes, etc.
Désavouée par Moscou, cette tendance fut en octobre 1919 exclue du
KPD (qui adopta pourtant une ligne outrageusement chauvine en
1923, préfigurant ainsi les débordements de zèle patriotique des divers
PC, de 1930 à ce jour), en même temps que les « gauchistes » du
KAPD, puis, quelques mois plus tard, du KAPD lui-même.
188
L'Etat et la contre-révolution
août 1939 « sérieusement et pour longtemps » entre Hitler et
Staline, n'avait rien de nouveau aux yeux de quiconque a suivi,
au cours des vingt dernières années, l'évolution historique des
rapports de la Russie soviétique avec l'Allemagne impériale,
puis républicaine, et enfin hitlérienne. Le traité de Moscou de
1939 n'avait-il pas été précédé par les traités de Rapallo en 1920
et de Berlin en 1926 1 ? Mussolini multipliait depuis des années
déjà les professions de foi fascistes, que Lénine en était encore
à tancer les communistes italiens qui n'avaient pas su enrôler
au service de la cause révolutionnaire cette personnalité au
dynamisme si précieux 2. Dès 1917, lors des négociations de
Brest-Litovsk, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht s'étaient
rendus compte du redoutable danger qui menaçait de ce côté-là
la révolution prolétarienne. Ils ne se lassaient pas alors de
répéter qu'a un socialisme russe appuyé sur les réactionnaires
baïonnettes prussiennes serait la pire chose qui pourrait encore
arriver au mouvement ouvrier révolutionnaire ' ».
Il ressort de ce rappel historique qu'il y a incontestablement
quelque chose d'erroné dans la théorie marxiste traditionnelle
et dans sa mise en pratique. Aujourd'hui plus qu'à tout autre
moment de l'histoire, il est hors de doute que l'analyse par
Marx du fonctionnement du mode de production capitaliste et
de son développement est fondamentalement juste. Tout se
passe pourtant comme si la théorie marxiste, sous la forme où
elle a été professée jusqu'ici, était incapable de traiter des
nouveaux problèmes qui viennent à se poser dans le cadre d'un
développement contre-révolutionnaire non pas simplement for-
1. Lors du débat de ratification du pacte de non-agression germano-
russe au Reichstag (10.6.1926), Korsch, opposant déclaré, donna lec-
ture de l'article de Rosa Luxemburg cité ci-dessous.
2. Aussi bien, Lénine n'hésitait pas à qualifier de « révolutionnaire »
un Gabriele D'Annunzio, ce national-socialiste qui, pour rival qu'il
fût (à l'époque) de Mussolini, n'en était pas moins l'un des principaux
inspirateurs du futur duce (cf. A. Rossi [A. Tasca], la Naissance du
fascisme, Paris, 1938, p. 73).
3. Cf., par exemple, R. Luxemburg : « Une révolution socialiste fon-
dée sur les baïonnettes allemandes, une dictature prolétarienne sous
la juridiction protectrice de l'impérialisme allemand — voilà qui
serait pour nous un spectacle d'une monstruosité inégalée » (« la Tra-
gédie russe » (sept. 1917), in Œuvres II (éd. C. Weill), Paris, 1969,
p. 51) ; K. Liebknecht : « Il est intolérable de penser que la Russie
révolutionnaire, le prolétariat russe, les socialistes russes doivent se
charger [de conclure une paix séparée avec l'impérialisme alle-
mand]. » (Lettre à Sophie Liebknecht (déc. 1917), in K. Liebknecht,
Militarisme, Guerre, Révolution [éd. C. Weill], Paris, 1970, p. 188.)
189
Marxisme et contre-révolution
tuit et passager, mais profondément enraciné, un développement
généralisé et durable.
Le défaut majeur du concept marxien de contre-révolution
a pour origine le fait que son auteur ne voyait pas (et, eu égard
à son expérience historique, ne pouvait pas voir) dans la contre-
révolution une phase normale du développement de la société.
A l'instar des bourgeois libéraux, Marx se la représentait sous
l'aspect d'une perturbation « anormale » et toute provisoire,
subie par un développement normal et progressiste. (De la
même façon, les pacifistes persistent à tenir la guerre pour une
interruption anormale d'un état de paix normal, et, jusqu'à ces
derniers temps, médecins et psychiatres tenaient la maladie,
plus particulièrement les troubles de l'esprit, pour un état anor-
mal de l'organisme.) Toutefois il existe entre la manière dont
Marx abordait le problème et celle du bourgeois libéral typique
une différence de taille : ils partaient l'un et l'autre d'une
conception totalement opposée de ce qu'est un état normal. Le
bourgeois libéral considère la situation actuelle, ou du moins
ses caractéristiques fondamentales, comme l'ordre normal des
choses, et tout changement radical comme une interruption
anormale de cet ordre. Il importe peu à ses yeux que cette
perturbation des conditions normales soit consécutive à l'inter-
vention ou bien d'un mouvement authentiquement progressiste,
ou bien d'un mouvement réactionnaire cherchant à couper
l'herbe sous le pied à la révolution pour la prévenir. La contre-
révolution l'effraie autant que la révolution, en raison justement
de sa ressemblance avec cette dernière. Voilà pourquoi Guizot
qualifiait le coup d'Etat de « triomphe complet et définitif du
socialisme », et voilà pourquoi, également, Hermann Rauschning
fait aujourd'hui de l'avènement de l'hitlérisme « une révolution
du nihilisme 1 D.
La théorie de Marx possède une supériorité marquée sur le
concept bourgeois. Elle conçoit la révolution comme un pro-
cessus tout à fait normal. Certains des meilleurs d'entre les
marxistes, dont Marx lui-même et Lénine, allaient même parfois
jusqu'à dire que la révolution est le seul état normal de la
société. Tel est le cas, en effet, dans le cadre des conditions
historiques objectives que Marx énonçait si lucidement dans
sa préface à la Critique de l'économie politique.

1. Rauschning, un ancien nazi revenu à des sentiments démocrati-


ques, avait publié un ouvrage portant ce titre.
190
L'Etat et la contre-révolution

Toutefois Marx ne devait pas appliquer ce même principe


objectif et historique au processus de la contre-révolution, qu'il
ne connaissait que sous une forme encore embryonnaire. Par
voie de conséquence, il ne vit pas, et la plupart des gens ne
le voient pas de nos jours, que des développements contre-révolu-
tionnaires aussi considérables que ceux du fascisme et du
nazisme actuels, nonobstant les méthodes révolutionnaires vio-
lentes de ceux-ci, ressortissent à l'évolution bien plus qu'à un
processus authentiquement révolutionnaire. Il est vrai que, dans
leurs propos comme dans leur propagande, Hitler et Mussolini
s'en sont pris avant tout au marxisme et au communisme révo-
lutionnaires. Il est non moins vrai qu'avant de prendre le
pouvoir et par la suite ils s'efforcèrent d'extirper de la classe
ouvrière, par les moyens les plus violents, toute tendance
marxiste. Tel n'était pas cependant le contenu principal de la
contre-révolution fasciste. Dans ses résultats effectifs, la tenta-
tive fasciste visant à rénover et à transformer l'état traditionnel
de la société n'offre aucune alternative à la solution radicale
que les communistes révolutionnaires préconisent. Loin de là,
la contre-révolution fasciste a tâché de se substituer aux partis
et aux syndicats socialistes réformistes et, sur ce plan, a rem-
porté un très large succès.
La loi de la contre-révolution fasciste pleinement développée
de notre temps peut s'énoncer comme suit : après la défaite
complète des forces révolutionnaires, la contre-révolution fasciste
essaie d'accomplir à l'aide de nouvelles méthodes révolution-
naires, et sous une forme grandement différente, les tâches
sociales et politiques que les partis et les syndicats dits réfor-
mistes avaient promis d'exécuter sans pouvoir y parvenir dans
les conditions historiques données.
Une révolution se produit non à un point arbitraire du déve-
loppement social, mais seulement à un stade déterminé de
celui-ci. « A un certain degré de leur développement les forces
productives matérielles de la société entrent en contradiction
avec les rapports de production existants, ou avec les rapports
de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors (...).
Hier encore forme de développement des forces productives,
ces conditions se changent en de lourdes entraves. Alors s'ouvre
une ère de révolution sociale. » Et Marx de renchérir, en exagé-
rant même dans une certaine mesure, sur le principe objectiviste
de sa théorie selon laquelle : « jamais une formation sociale ne
disparaît avant que soient développées toutes les forces pro-

191
Marxisme et contre-révolution
ductives qu'elle est assez large pour contenir 1 ». Tout cela est
parfaitement exact concernant ce à quoi il s'applique. Nous
avons tous pu voir le socialisme évolutionniste arriver au bout
de son rouleau. Nous avons vu l'ancien système capitaliste à
base de libre concurrence, et l'ensemble de sa vaste super-
structure politique et idéologique, acculés à la dépression et à
la décadence chroniques. Dès lors, tout portait à croire qu'il
n'existait plus d'autre issue que le passage à une autre forme
de société, notablement plus développée, qui s'ensuivrait de la
révolution sociale de la classe prolétarienne.
Cependant, les vingt dernières années de développement histo-
rique ont montré qu'il existait encore une autre issue. Le soin
d'assurer le passage à un type nouveau de société capitaliste,
que les méthodes démocratiques et pacifiques du socialisme et
du syndicalisme traditionnels ne permettaient plus de réaliser
désormais, revint à un mouvement contre-révolutionnaire et
antiprolétarien, mais pourtant objectivement progressiste et
idéologiquement plébéien et anticapitaliste, qui avait su tirer
parti des moyens illimités, mis au point au cours des révolutions
précédentes, pour remplir ses buts évolutionnistes restreints.
(Plus particulièrement, Hitler et Mussolini s'instruisirent beau-
coup, l'un comme l'autre, à l'école du bolchevisme russe.) On
s'aperçoit donc que l'évolution de la société capitaliste n'avait
pas encore atteint ses limites ultimes, alors que les classes diri-
geantes et les socialistes réformistes — qui s'étaient d'eux-mêmes
institués « médecins au chevet du capitalisme malade 2 » avaient
atteint celles de leurs possibilités évolutionnistes. La phase des
réformes démocratiques et pacifiques fut suivie par une autre

1. On a reconnu les formules fameuses de la préface de la Critique


de l'économie politique de 1859, exposées et critiquées par K. in Karl
Marx, p. 187-193.
2. Allusion à un discours significatif, et resté fameux, de Fritz
Tarnow, député au Reichstag et leader du syndicat du bois, au der-
nier congrès pré-hitlérien de la social-démocratie allemande : « Est-ce
que nous nous tenons au chevet du capitalisme malade en qualité
de diagnosticiens, voire de médecins qui cherchent à guérir ? Ou de
joyeux héritiers qui supportent mal l'attente et seraient même tout
disposés à l'abréger en recourant au poison (...) ? Il me semble que
nous sommes voués à être le médecin qui cherche vraiment à guérir
autant qu'à garder le sentiment d'être des héritiers qui préféreraient
mettre la main sur tout l'héritage du système capitaliste aujourd'hui
plutôt que demain. » (F. Tarnow, in Sozialdemokratischer Parteitag in
Leipzig, Berlin, 1931, p. 45.) Une métaphore qui pourrait bien, de nos
jours encore, servir à résumer certain « programme commun » !
192
L'Etat et la contre-révolution
phase de développement, celle de la transformation fasciste,
révolutionnaire dans la forme politique, mais évolutionniste dans
le contenu social objectif.
La raison décisive pour laquelle la formation sociale capita-
liste ne disparut pas après son effondrement lors de la dernière
guerre, c'est que les ouvriers ne firent pas leur révolution. « Le
fascisme, a dit l'un de ses ennemis déclarés, est une contre-
révolution visant une révolution qui n'eut jamais lieu *. » Loin
de disparaître, la société capitaliste entra dans une phase nou-
velle, sous le régime contre-révolutionnaire du fascisme, et parce
qu'elle n'avait pas été anéantie par une révolution ouvrière
victorieuse, et parce qu'elle n'avait pas, en fait, développé toutes
les forces de production. Prémisses objectives et prémisses sub-
jectives revêtent une importance égale en ce qui concerne l'épi-
logue contre-révolutionnaire.
De ce point de vue, il faut renoncer purement et simplement
à toutes ces illusions confortables sur la signification révolu-
tionnaire cachée d'une victoire provisoire de la contre-révolution,
que les marxistes d'autrefois et de naguère ont trop fréquem-
ment nourries. Dès lors que la contre-révolution ne se rattache
qu'extérieurement et superficiellement, par ses procédés, à une
révolution sociale, mais se rattache bien plus étroitement, dans
son contenu effectif, à l'évolution d'un système social donné,
et constitue en fait une phase particulière de cette évolution
sociale, on ne peut la considérer comme une révolution déguisée.
Rien, absolument rien, ne permet d'y voir soit un prélude immé-
diat à la révolution authentique, soit une phase intrinsèque du
processus révolutionnaire lui-même. Elle s'avère une phase parti-
culière du processus global de développement, une phase qui,
sans être inévitable comme la révolution, devient pourtant une
étape inévitable dans le cadre du développement propre à une
société donnée dans certaines conditions historiques. A ce jour,
sa forme la plus complète et notable n'est autre que la réno-
vation et transformation fasciste de l'Europe, laquelle, dans son
aspect économique de base, se révèle faire la transition de la
forme privée et anarchique du capitalisme concurrentiel à un
système de capitalisme monopoliste ou de capitalisme d'Etat
planifié et organisé.

* I. Silone, L'Ecole des dictateurs, 1938.


193
Marxisme et contre-révolution

Ayant ainsi laissé à Korsch lui-même le soin de com-


menter et développer sa pensée, il est bon de s'attarder
un peu sur une question d'ordre historique. En effet, il
est assez rare d'entendre rappeler de nos jours que les
leaders des PC du monde entier ont très sincèrement, à
la quasi unanimité, considéré l'avènement du nazisme
comme « une victoire du communisme révolutionnaire »,
pour reprendre l'assertion de Karl Korsch, à peine exces-
sive dans la forme et parfaitement justifiée dans le fond.
On en jugera par ces quelques exemples qu'il serait facile
de multiplier.
Avant la prise du pouvoir par Hitler, lors du 126 plénum
du comité exécutif élargi (CEE) de l'Internationale com-
muniste (IC) au début de septembre 1932, Manuilsky, l'un
des dirigeants de fait dudit Exécutif où il servait de porte-
parole à Staline, faisait en ces termes référence à l'atti-
tude de Marx au lendemain du Deux-Décembre : « Les
partis n'organisent pas la guerre civile quand il n'y a pas
d'ennemis à combattre, quand les éléments de cette guerre
ne se trouvent pas dans l'ambiance. (...) C'est cette lutte
des forces antagonistes qui est la maturation des éléments
de la révolution et de la contre-révolution recelés dans la
situation actuelle d'une instabilité exceptionnelle. Marx a
dit avec raison : "Le parti de la révolution soude le parti
de la réaction" '. » Un an plus tôt, Hermann Remmele, chef
de la fraction « dure » du KPD dont il était l'une des som-
mités, résumait le sentiment du Parti le jour d'octobre 1931
où il proclamait au Reichstag : « Une fois les nazis au
pouvoir, le front unique du prolétariat se réalisera et fera
place nette. (...) Les fascistes ne nous font pas peur. Ils
arriveront au bout de leur rouleau plus vite que tout
autre gouvernement 2 . » Et, « une fois les nazis au pouvoir »,
le présidium du CE de l'IC rendait publique le Pr avril 1933
une résolution prédisant : « Malgré le terrorisme fasciste,
l'essor révolutionnaire va s'amplifier inévitablement. Les
masses seront de plus en plus obligées de se défendre
contre le fascisme. L'institution de la dictature fasciste
manifeste, qui réduit à néant les illusions démocratiques
des masses et soustrait les masses à l'influence de la

1. Cf. l'Internationale communiste, 20, 15.10.1932, p. 948.


2. Cité par E. Anderson, op. cit., p. 144.
194
L'Etat et la contre-révolution
social-démocratie, accélère la marche de l'Allemagne à la
révolution prolétarienne 1. »
Aussi bien l'idée qu'une dictature fasciste, agissant en
force objective, pousse les ouvriers à se dresser en masse
contre elle, était déjà présente chez Lénine qui, en 1922,
une quinzaine de jours avant la triomphale « marche sur
Rome » de Mussolini, exprimait l'espoir que « peut-être
les fascistes d'Italie, par exemple, nous rendront un signalé
service en montrant aux Italiens qu'ils ne sont pas suffi-
samment éclairés et que leur pays n'est pas encore garanti
des Cent-Noirs 2 ». Idée plus marquée encore chez Zinoviev,
le grand patron de la HP Internationale, qui, à la même
occasion (IV« Congrès de l'IC), affectait de se demander
« ce qui se passe actuellement en Italie : un coup d'Etat
ou une comédie ? », pour répondre avec suffisance : « Peut-
être les deux à la fois. Dans quelques mois, la situation
tournera à l'avantage de la classe ouvrière ; pour le mo-
ment, c'est un coup d'Etat sérieux, une véritable contre-
révolution'. »
Au nombre des motivations tactiques de cet optimisme
imprudent figurait en bonne place le Konkurrenzkampf,
la rivalité avec les formations ouvrières traditionnelles.
C'est ainsi que Boukharine déclarait au Ve Congrès de l'IC :
« Nous sommes convaincus que l'exaspération de la lutte
de classe finira par scinder les partis opportunistes et
qu'une partie viendra vers nous 4. » Certitude plus répandue
encore au début des années trente', alors que la social-

1. Publiée in Rundschau über Politik, Wirtschaft und Arbeiterbe-


wegung, 3, 1934, p. 1869.
2. Lénine, CEuvres, t. XXXIII, p. 444.
3. La Correspondance internationale, II, 25, 28.11.1922, p. 4. (Bor-
diga, chef du parti italien vaincu, se disait toutefois « un peu plus
pessimiste en ce qui concerne l'avenir prochain de la révolution » ;
id., p. 7.)
4. Ibid., IV, 53, 5.8.1924, p. 551.
5. Cet aspect, comme une foule d'autres, échappe totalement à
Nicos Poulantzas qui, dans Fascisme et Dictature (Paris, 1970), attri-
bue une responsabilité notable dans les catastrophes de 1922 et de
1933 à la « stratégie erronée » des PC opposés à toute alliance avec
la social-démocratie. Ce qui • ne l'empêche pas de blâmer le « léga-
lisme » du KPD, ses « illusions électorales », etc. Comme si l'alliance
en question n'aurait pas accru encore, s'il se pouvait, tout cela !
Comme si « la neutralisation et la passivité de la classe ouvrière »
avaient été seulement consécutives à l'avènement de Hitler (p. 206),
195
Marxisme et contre-révolution
démocratie se révélait être en perte de vitesse, du moins
à juger d'après les résultats électoraux. Intégrés par
mille canaux aux structures administratives du pays, le
parti et les syndicats socialistes ne songeaient qu'à sauve-
garder l'acquis : les lois sociales, protectrices de la base
ouvrière et nourricières du sommet bureaucratique, et la
constitution démocratique. Pas question de laisser des
actions « irresponsables » compromettre cet acquis. Immo-
bilisme que les dirigeants justifiaient en invoquant, par
exemple, « l'évolution économiquement déterminée qui
ramènera tout dans le droit chemin 1 ». Mais l'immobi-
lisme, consubstantiel à un certain mode d'organisation,
n'est pas rentable en temps de crise — même provisoire -
de régime (témoin la situation du PCF après mai 1958 et
après mai 1968).
Au-delà des motivations tactiques se trouve cependant
un principe qui affleure non seulement chez le Marx et
le Proudhon de la mi-xixe siècle, mais encore chez nombre
d'autres théoriciens prolétaires isolés, ainsi Sorel qui l'ex-
primait à sa manière : « Le jour où les patrons s'aperce-
vront qu'ils n'ont rien à gagner par les oeuvres de paix
sociale ou par la démocratie (...), il y a quelque chance
pour qu'ils retrouvent une partie de leur énergie (...). La
séparation des classes étant mieux accusée, le mouvement
aura des chances de se produire avec plus de régularité
qu'aujourd'hui 2 . » Depuis lors, l'expérience historique a
montré que l'énergie nouvelle des classes dominantes pro-
cédait de l'écrasement des classes dominées ou, plutôt,
de leur fraction active, et que la contre-révolution, loin de
se borner à la répression, osait reprendre à son compte
le programme de réformes sociales de ses adversaires
légalistes.
On vit de la sorte le régime nazi substituer aux « conven-
tions collectives modernes », et au « marché libre du tra-
vail » ainsi modifié, un système nouveau fondé « partie

non le fruit de dizaines d'années de pratique institutionnalisée du


dialogue entre les classes !
1.Breitscheid, président de la fraction parlementaire socialiste du
Reichstag, cité par E. Matthias, « Die SPD », in Das Ende der Parteien,
1933, Dusseldorf, 1960, p. 161.
2. G. Sorel, Réflexions sur la violence, p. 118 sqq.
196
L'Etat et la contre-révolution
sur la fixation "libre" des conditions de travail par contrat
individuel, partie sur la réglementation d'autorité de ces
conditions par le chef d'entreprise au niveau des entre-
prises individuelles, et par un mandataire d'Etat à celui
des "groupements d'entreprises" 1 ». Accentuant une rup-
ture déjà largement amorcée avec la pratique libérale, il
éleva la composante « administrée » du salaire relativement
à la composante directement perçue par le travailleur,
dont la sécurité accrue avait ainsi pour contrepartie une
dépendance également accrue envers l'Etat et ses divers
organes d'encadrement des forces de travail, en premier
lieu, les syndicats verticaux — patrons, cadres et tra-
vailleurs confondus. Korsch le notait un jour, « il fallait
s'attendre à ce que l'Etat, qui s'était révélé un instrument
indispensable à la société des libres producteurs (capita-
listes) même dans sa prime enfance, deviendrait un instru-
ment plus important encore au service de la classe diri-
geante, à l'époque de son plein développement 2 ». Mais
cela ne s'oppose nullement au fait que la forme nouvelle
de cet instrument devait énormément au modèle sovié-
tique — y compris le terrorisme anti-ouvrier — que les
bolcheviques russes ont souvent déclaré expressément
avoir emprunté au capitalisme monopoliste et au « socia-
lisme de guerre » allemand '. Ce fut donc à l'aide de me-
sures « socialistes d'Etat », appelées à être imitées partout
dans les pays industriels, que le national-socialisme réussit
le premier à établir le plein-emploi — vraiment un « exploit
stupéfiant » à l'époque ! — autant qu'à développer consi-
dérablement des systèmes d'assurances sociales et de
retraites, alors réputés, à juste titre, les meilleurs du
monde. La social-démocratie n'avait pas promis autre
chose aux travailleurs comme tels, mais avait été incapable
de tenir ses promesses.
Isolés, les théoriciens prolétaires du xixe siècle char-

1. Cf. l'analyse minutieuse que Korsch donna, en juriste informé,


de la loi du 24.1.1934 sur la « mise en ordre du travail national » édic-
tée le ler mai de la même année par le Führer ; Rdtekorrespondenz, 6,
nov. 1934, p. 2.
2. Cf. « The Structure and Practice of Totalitarianism », art. cité,
p. 48.
3. Cf. la Catastrophe imminente et les moyens de la conjurer de
Lénine (1917) ; Terrorisme et Communisme de Trotsky (1920), etc.
197
Marxisme et contre-révolution
geaient la catastrophe économique ou politique d'oeuvrer
au lieu et place d'une action de classe, ou vaincue, ou en
gestation. Mais quand, au siècle suivant, les partis commu-
nistes des pays démocratiques d'Europe en faisaient autant,
ils rendaient ainsi manifestes les étroites limites imparties
à leur rôle historique. Le bon usage de la catastrophe,
jacobins et bolcheviks, et aussi communards et sparta-
kistes, en ont fait la démonstration pratique par leur
volonté d'action violente. « Oser lutter » est un mot d'ordre
commun à la révolution bourgeoise et à la « révolution
prolétarienne ». En période catastrophique, le capital ne
tolère pas l'inaction ; ne pas oser n'avance à rien : un jour,
tôt ou tard, il faudra payer cette apathie d'une étendue
de sang et d'horreurs dont la contre-révolution fasciste
a prouvé qu'elle pouvait être infinie.
En faisant ressortir les insuffisances du concept marxien
de contre-révolution, Korsch s'efforçait en même temps
d'y remédier. On y reviendra plus loin. En outre, il frappait
par ricochet les théories de la « nouvelle classe », de la
managerial revolution, qui prenaient alors leur essor et
qui — avec James Burnham par exemple — prêtaient un
caractère intrinsèquement, ou objectivement, révolution-
naire au fascisme et au stalinisme. Mais c'est encore et
toujours, au-delà des ambiguïtés doctrinales, à l'attitude
d'attente passive que Korsch s'en prenait décidément.
CHAPITRE XI

FASCISME-DÉMOCRATIE, MÊME COMBAT

Maintenant qu'en Europe l'ère du bourrage de crâne le


plus éhonté de tous les temps semble toucher à sa fin et
que l'épais voile idéologique couvrant les circonstances
réelles de la dernière guerre mondiale commence en tout
cas de s'effilocher, il est bon de rappeler qu'il a existé une
conduite pratico-théorique autre que celle qui consistait à
emboîter volontairement le pas au maître capitaliste d'hier,
d'aujourd'hui ou de demain. On comprend que, même
trente ans après, cette attitude autre reste frappée d'un
tabou officiel ; mais le paradoxe, c'est qu'à l'époque les
autorités en place ou en gestation ne manquaient pas une
occasion de la vitupérer, sans cesser de la dire marginale.
Militant isolé, Karl Korsch ne se souciait pas alors de
lancer des mots d'ordre, fût-ce celui du « défaitisme révolu-
tionnaire dans les deux camps ». (On trouvera plus loin les
motifs théoriques de cette réserve.) Toutefois, malgré l'ab-
sence de toute perspective discernable de révolution prolé-
tarienne internationale, il s'efforçait, avec les dérisoires
moyens de publication dont il disposait, d'approfondir ses
prises de position politiques. J'ai tenté, dans l'introduction
de ce recuei11, de donner un aperçu rapide de ses médi-
tations — rien moins que contemplatives — sur la courbe
décrite par l'idéologie historienne bourgeoise et ses der-
niers états, voire sur les conditions éventuelles d' « une
mise en oeuvre différente du savoir historique », en fonction
de laquelle « l'histoire théorique finira par faire une avec
ses applications pratiques aux tâches concrètes revenant
aux individus associés dans le cadre d'une forme de société
donnée 2 ».

1.Cf. ante, p. 49 sqq.


2. Cf. • Notes on History », art. cité, p. 9.
199
Marxisme et contre-révolution
A un autre niveau toutefois, il continuait de peaufiner
une analyse plus directement empirique « de la guerre
mondiale entre les deux sections également capitalistes de
cette grande puissance capitaliste une et la même qui
régente le monde actuel, et de la division avérée de chacune
des parties aux prises en factions mutuellement opposées ».
Ces lignes sont tirées d'un article que Korsch consacrait
au « combat ouvrier contre le fascisme », à l'heure où les
dirigeants américains se préparaient à jeter le pays dans
la guerre Pour des raisons d'espace, je ne pourrai en
donner que des extraits relatifs à ce thème essentiel, et me
bornerai à en résumer les thèses concernant l'évolution
socio-économique des démocraties occidentales. Sans vou-
loir faire de nécessité vertu, il faut bien reconnaître d'ail-
leurs que ces thèses ne vont pas au-delà de la description
de phénomènes alors tout récents encore, du moins à cette
échelle. Mais cette nécessité n'est pas moins regrettable
dans la mesure où l'article précité est le seul de la période
couverte par notre recueil où Korsch traite le matériau
statistique et la documentation socio-économique concrète.

[Dès la première ligne, Korsch faisait cette constatation fonda-


mentale :] La « démocratie » — nom dont la société capitaliste
actuelle aime à parer son édifice traditionnel — poursuit une
bataille de vaincu contre ses assaillants fascistes (nazisme alle-
mand, Phalange espagnole, Garde de fer roumaine). Les travail-
leurs ne se mêlent de rien. Tout se passe comme s'ils repre-
naient à leur compte ce que leurs devanciers, les ouvriers révolu-
tionnaires du Paris de 1849, disaient du dernier acte de la lutte
mettant aux prises les leaders d'une démocratie libérale, qui ne
devait qu'à elle-même sa défaite, et Louis Bonaparte, le chef
quasi fasciste d'un nouvel empire napoléonien. « C'est une affaire
pour Messieurs les bourgeois », -disaient-ils (selon la version que
Marx et Engels donnaient de leurs propos).
Le fait historique que l'ennemi le pire et aussi le plus intime
de la démocratie est aujourd'hui non pas Herr Hitler, mais la
« démocratie » elle-même, voilà le « secret » que dissimulent les

1. K. Korsch, « The Workers' Fight against Fascism », Living Mar-


xism, V, 3, hiver 1941 (p. 36-49), p. 37. (Les chiffres placés entre paren-
thèses renvoient à l'article cité.)
200
Fascisme-démocratie, même combat
batailles verbales entre le « totalitarisme » et l' « antitotalita-
risme », autant que la lutte diplomatique et militaire d'une tout
autre importance qui oppose l'Axe au groupe anglo-saxon des
puissances impérialistes (p. 36).
[Certes, il ne s'agissait pas de mettre en doute la haine et la
crainte du fascisme qu'on ressentait aux Etats-Unis, et la volonté
de conjurer le péril que ses victoires en chaîne faisaient planer
sur le pays. Mais,] en même temps, de plus en plus d'Américains
sont convaincus dans leur for intérieur des multiples avantages
matériels qu'il y aurait pour l' « élite » et, dans une moindre
mesure, pour le gros de la population, à recourir aux méthodes
fascistes dans les domaines économique et politique, sinon dans
le domaine culturel et idéologique réputé « plus élevé ». Ils se
révèlent ainsi tout disposés à voir, dans les institutions et les
idéaux mêmes qu'ils entendent « combattre », un genre de « faux
frais » inhérents, et à la mise en place d'une administration
moderne et efficace, et à la poursuite de la guerre. N'ayant
jamais considéré sérieusement les méthodes dites démocratiques
comme convenant à la gestion des grandes entreprises et, pour
la même raison, à celles de syndicats « sérieux », ils préfèrent en
fin de compte ménager la chèvre et le chou, autrement dit, tirer
le maximum de ces méthodes nouvelles, aux résultats miracu-
leux, tout en conservant ce qui peut l'être des délices tradition-
nelles de la « démocratie » (p. 37). Et les chantres les plus en vue
[de cette dernière, eux-mêmes, ne se lassent pas d'admirer les
réussites du nazisme dans les sphères de la propagande et de la
production.] Le fascisme, dit-on, a su résorber un chômage
pourtant massif et permanent, et, par une initiative hardie,
affranchir la libre entreprise des contraintes que les conflits
salariaux et l'agitation ouvrière lui imposaient. Il y a accord
tacite sur la nécessité d'adopter en temps de guerre les méthodes
fascistes sur toute la ligne (p. 38).
[En fait, ces] ambiguïtés de la démocratie [recouvraient une
évolution organique amorcée depuis longtemps :] la fin du mar-
ché, la fin du capitalisme de la concurrence, le triomphe de la
bureaucratie, de la réglementation administrative, du capitalisme
des monopoles. [Désormais, le principal employeur des Etats-
Unis n'est autre que l'Administration fédérale, en voie elle-même
de centralisation accélérée, tandis que la propriété privée des
grands moyens de production et d'échange revient à des mains
de moins en moins nombreuses (avant tout, huit grands groupes
d'intérêts capitalistes). Statistiques à l'appui, Korsch reprenait
201
Marxisme et contre-révolution
les conclusions de chercheurs officiels (Gardiner Means et son
équipe), selon lesquels on assistait à une] concentration sans
précédent du pouvoir économique, et donc du pouvoir politique.
[(Mais il ironisait sur la distinction que les experts se croyaient
obligés de faire entre la « dictature » et ce qu'ils disaient être « la
concentration des fonctions de direction dans les mains de quel-
ques-uns » !) Ce milieu restreint — jouissant de prérogatives
dictatoriales, de facto sinon de jure — Korsch (à la suite de
Means) l'appelait corporate community, et proposait de nommer
corporate State (par analogie avec l'Etat corporatif de Mussolini,
autant qu'avec le système des sociétés anonymes géantes ou
corporations), le régime qui succédait ainsi au libre-échange et
à la démocratie traditionnelle. Toutefois, il n'oubliait pas de faire
cette importante réserve :] aux Etats-Unis, jusqu'à présent, la
corporate community ne constitue jamais que la « base économi-
que » d'un système totalitaire achevé, non sa superstructure poli-
tique et idéologique (p. 40-47).
[Autre trait fondamental de cette économie hautement concen-
trée et centralisée :] la manipulation administrative des prix.
[Assurément, les produits conservent leur forme marchande,
mais la nouveauté c'est que, dans des proportions incommensu-
rables avec celles du passé,] presque tous les « prix », y compris
les salaires, ont cessé de s'établir sur des marchés libres. Ils sont
en effet manipulés par le biais de décisions administratives,
influencées sans doute par les situations de marché, mais non
plus rigoureusement déterminées par elles, comme autrefois.
[Qu'il s'agisse de] la « politique des prix » contrôlée et manipulée
par la couche décisive de la corporate community, [ou de la fixa-
tion concertée, sous l'égide de l'Etat, des salaires et conditions
de travail entre les monopoles capitalistes et les syndicats
ouvriers, le jeu classique de l'offre et de la demande est désor-
mais restreint par des interventions de type administratif. Qui
plus est, Korsch insistait sur ce point (négligé par Means), la
suprématie dont le capital financier était censé jouir, se trouve
nettement battue en brèche depuis que la plupart des grandes
firmes industrielles pratiquent l'autofinancement. Et l'hégémonie
que les groupes de pression monopolistes ont de la sorte acquise
sur le marché, ils l'exercent également sur les instances parle-
mentaires et bureaucratiques d'Etat, souvent réduites au rang
de simples agents d'exécution. Certes, l'économie américaine]
conçue comme une totalité, n'apparaît ni intégralement monopo-
liste, ni intégralement concurrentielle. Mais on peut dire en un
202
Fascisme-démocratie, même combat
sens qu'aujourd'hui tous les profits (ou presque) sont essentiel-
lement monopolistiques, de même que presque tous les prix. Le
monopole est devenu la condition non plus exceptionnelle, mais
générale de l'économie actuelle (p. 48).
[A bien des égards, donc, la structure du capitalisme américain
ainsi transformée présente des aspects indéniablement fascistes.
Fait notable, soulignait Korsch,] les premiers représentants du
socialisme avaient envisagé, comme une tendance, pareille trans-
formation, lorsqu'ils faisaient la critique des espoirs millénaristes
que nourrissaient les apôtres bourgeois du libre-échange. Mais
leurs successeurs, s'efforçant d'adapter leurs théories aux besoins
des fractions progressistes de la bourgeoisie, cessèrent de s'y
intéresser. Quand, vers le tournant du siècle, cette tendance
connut un renouveau, ce fut — on le constate assez aujourd'hui
— pour servir non point les fins de la révolution socialiste, mais
au contraire les visées de la contre-révolution en train de croître
insensiblement (p. 40).
[Arrivé au terme de cette analyse économico-sociale, notre
auteur écrivait :] De ce qui précède, il ressort nettement que les
travailleurs auraient tout à fait raison d'y regarder à deux fois
avant de se rendre aux généreuses invitations, qu'on leur adresse
de tous côtés — celui notamment de leurs dirigeants d'hier —,
à oublier pour un moment leurs griefs contre le capital et à com-
battre avec ardeur l'ennemi commun. Les travailleurs ne peuvent
pas participer au « combat de la démocratie contre le fascisme »
pour la simple et bonne raison que ce combat n'existe pas. Pour
les ouvriers des pays jusqu'à présent démocratiques, combattre
le fascisme signifie en premier lieu combattre la branche démo-
cratique du fascisme dans leur propre pays. Et, pour pouvoir
lutter contre l'espèce nouvelle et oppressive de capitalisme, que
recouvrent les diverses formes de pseudo-socialisme qui leur sont
aujourd'hui proposées, il leur faut d'abord rompre avec l'idée
selon laquelle le capitalisme actuel aurait encore la possibilité
de « faire demi-tour » et de revenir à son stade traditionnel. Il
leur faut apprendre à combattre le fascisme sur son propre ter-
rain (souligné par K.), ce qui n'a rien à voir avec la thèse très
répandue, mais aboutissant en vérité à l'autodestruction, selon
laquelle les antifascistes devraient combattre le fascisme à l'aide
de méthodes fascistes (p. 40).
[Et, plus loin, Korsch ajoutait :] Nous ne nous proposons nul-
lement d'expliquer aux ouvriers ce qu'ils ont à faire. Il y a trop
longtemps déjà qu'ils accomplissent la tâche des autres, qu'on
203
Marxisme et contre-révolution

leur impose en invoquant les noms ronflants d'humanité, de


progrès, de justice, de liberté, et le reste. Mais l'un des beaux
côtés d'une triste situation n'est autre que le fait que certaines
illusions, ayant survécu jusqu'à présent dans les rangs de la
classe ouvrière, en conséquence de la part active qu'elle prit à la
lutte révolutionnaire de la bourgeoisie contre l'ordre féodal, ont
enfin volé en éclats. Pour cette classe, comme pour toute autre,
la seule « tâche » consiste à prendre ses affaires en main (p. 47).
[De là s'ensuivait un pathétique appel à l'adaptation de la
conscience théorique aux conditions changées du xxe siècle
On peut s'attendre que les ouvriers, une fois qu'ils auront parfai-
tement compris l'importance des changements survenus dans les
conditions de base de l'économie capitaliste, se mettent à
repenser les idées révolutionnaires, les idéaux de classe, qu'ils ont
électivement nourris jusqu'à présent. Quand Marx définissait la
société capitaliste comme une société fondamentalement « mar-
chande », ce terme incluait à ses yeux — et était conçu en sorte
d'inclure à ceux de tout lecteur capable de comprendre le jargon
« dialectique » particulier à la vieille philosophie hégélienne
l'ensemble de la répression et de l'exploitation subies par les
travailleurs au sein d'une société capitaliste parfaitement déve-
loppée, la lutte des classes allant crescendo jusqu'au renverse-
ment du capitalisme et à son remplacement par une société socia-
liste. Il n'y a rien à redire à cette thèse, si ce n'est qu'elle demande
aujourd'hui à être traduite dans un langage moins énigmatique,
beaucoup plus net et direct. Mais l'insistance de Marx sur le fait
de la « production marchande » incluait autre chose encore et
quelque chose qui, cette fois, risque fort de se révéler impropre
au combat ouvrier contre les deux espèces d' « Etats corpora-
tistes » existant dans les pays fascistes, d'une part, dans les pays
dits démocratiques, d'autre part.
Insister ainsi sur le principe de la production marchande,
c'est-à-dire la production en vue de l'échange, en vue d'un marché
anonyme et en expansion constante, c'était en même temps
mettre l'accent sur les fonctions positives et progressistes que le
capitalisme se voyait appelé à remplir du fait qu'en « transfor-
mant le monde entier en un gigantesque marché pour la pro-
duction capitaliste », comme le disait Marx, il universalisait la
société moderne « civilisée ». Toutes sortes d'illusions se trou-
vaient inévitablement liées à cette grande entreprise poursuivie,
pour ainsi dire, par le genre humain lui-même. Tous les pro-
blèmes semblaient solubles, tous les conflits et contradictions

204
Fascisme-démocratie, même combat

transitoires, et le grand nombre promis, à la fin des fins, au plus


parfait des bonheurs.
Les travailleurs, en proie à la discorde, ont donné à fond dans
les illusions de la production marchande, autant que dans leur
expression politique, les illusions de la démocratie. Ce faisant,
ils se comportaient à l'instar de toutes les minorités et catégories
sociales progressistes du monde capitaliste : juifs, nègres, paci-
fistes et autres. Le « réformisme » et le « révisionnisme », qui
devaient détourner les énergies ouvrières de leurs objectifs révo-
lutionnaires, ont été fondés sur ces illusions-là. Dans un prochain
article, nous tenterons d'esquisser un programme positif pour
les ouvriers en lutte contre l'ennemi de classe, sous la forme
nouvelle et plus oppressive, mais aussi plus transparente et plus
exposée à leurs attaques, qui est désormais la sienne (p. 48-49).

Il est bon de revenir sur une notion, quelque peu obscure


à première vue, que Korsch mettait en avant dans le texte
ci-dessus, à savoir : lutter contre le fascisme sur son propre
terrain, non à l'aide de ses procédés. Korsch s'était déjà
étendu sur ce sujet à propos des thèses soutenues par un
certain Alpha. Selon Alpha 1, « les forces productives nou-
velles sont incompatibles avec le capitalisme libéral et ne
peuvent être maîtrisées par le capitalisme monopoliste tant
qu'elles demeurent dans le cadre du système libéral. » Sur
le plan militaire, une contradiction semblable oppose « les
méthodes libérales des états-majors » aux ouvriers enrôlés
dans les « troupes de choc », formations nouvelles apparues
vers la fin de la Première Guerre mondiale avec les corps
de blindés, l'arme aérienne et autres unités spécialisées.
Or, affirmait Alpha, « ce type de combattant est contraint
de manifester une spontanéité défiant tous les calculs
bureaucratiques ». A un moment donné, les nécessités de la
guerre obligeront ces troupes à agir sans chefs, à « opérer
à la manière d'un état-major » ; un degré de plus, et elles
constitueront en fait un « contre-état-major », soustrait aux

1. Cf. Alpha, « The World War, the Present War, the Task of Anti-
fascism » (oct. 1939), Living Marxism, V, 1, printemps 1940, p. 44-58.
(Texte rédigé par Alpha [Heinz Langerhans], un ancien de Kompol,
alors détenu au camp de concentration de Sachsenhausen, dont il
put sortir peu de temps après.)
205
Marxisme et contre-révolution
hiérarchies de tous genres et, dans sa tendance, un « conseil
ouvrier ».
La thèse d'Alpha poussait jusqu'à l'absurde la célèbre
formule de Marx sur les forces productives que leur essor
fait entrer toujours davantage en conflit avec les rapports
de production, mais en situant le lieu du conflit hors de la
sphère de production. Sensible à cette déficience, mais
voulant espérer contre toute attente, Korsch renchérissait
sur Alpha. « Historiquement, rappelait-il, c'est un fait établi
que le soldat (le mercenaire) fut le premier salarié des
temps modernes. » Mais il reprochait à la notion de « trou-
pes de choc » d'être par trop restrictive : « Dans son
ensemble, la distinction traditionnelle entre guerre et paix,
production et destruction, a perdu de nos jours une grande
partie des apparences de vérité qu'elle eut dans une période
antérieure de la société capitaliste. (...) Plus qu'à aucune
autre époque, le monopole du pouvoir politique se révèle
être le pouvoir de diriger en maître le processus social
de production. Ce qui signifie, dans les conditions actuelles,
le pouvoir de restreindre la production — et la production
industrielle en temps de paix, et la production destructive
en temps de guerre 2 - et de la régler dans l'intérêt de la
classe monopoliste. » En ce sens, « la vieille contradiction
marxienne entre forces productives et rapports de produc-
tion réapparaît ». Or « la mobilisation totale des forces
productives présuppose la mobilisation totale de cette force
productive la plus grande de toutes, la classe ouvrière révo-
lutionnaire ». Ainsi donc, « le grand secret de la guerre en

1. Alpha, art. cité, p. 48 sqq. Un ordre de phénomènes donné com-


porte des virtualités d'interprétation constante dans une période
déterminée : aux temps de la « guerre froide », on a vu le principe de
la thèse d'Alpha réapparaître sous la plume d'un analyste qui, en
toute bonne foi, croyait être le premier à la développer ; cf. Ph. Guil-
laume, « La Guerre et notre époque », Socialisme ou Barbarie, I, 3,
juil.-août 1950 et 5-6, mars-avril 1951.
2. K. le faisait observer dès 1935 au même Langerhans : « L'identité
intrinsèque des deux branches, également légitimes, de la production
capitaliste est devenue manifeste. » (International Council Correspan-
dence, I, 8, mai 1935, p. 18 sqq.) La crise, la guerre et la contre-révo-
lution mondiales, répétait-il, voilà désormais le mode de vie normal
du capitalisme en déclin. Contrairement aux théoriciens de l'effondre-
ment du système capitaliste, il n'accordait pas une fonction écono-
mique spécifique au « militarisme » comme moyen de « réaliser »
(Luxemburg) ou de « pulvériser » (Grossmann) de la plus-value.
206
Fascisme-démocratie, même combat

cours, c'est qu'une guerre totalement illimitée aboutirait à


un prodigieux accroissement du pouvoir social et politique
des travailleurs en uniforme et, donc, de la classe ouvrière
en général. En dévoilant ce secret, l'analyse marxiste (...)
ne fait que mettre en évidence l'impasse nouvelle que le
capitalisme, même sous sa forme rajeunie, sa forme contre-
révolutionnaire fasciste, ne peut éviter' ».
Mais encore ? Dans l'article « programmatique » annoncé
tout à l'heure z, Korsch disait faire fond sur « les répercus-
sions que le combat acharné qui, à travers la guerre et à
travers des luttes intestines dans chaque pays, met les
groupes capitalistes aux prises, auront sur le troisième
camp jusqu'à présent réduit à l'immobilité, le camp de la
classe prolétarienne » (p. 6). Mais, en attendant, il fallait
« évaluer de façon plus réaliste les difficultés inhérentes à
une attitude véritablement prolétarienne face à la guerre.
Eu égard au découragement immense qui succéda au relatif
optimisme de la génération de révolutionnaires précédente
concernant cette tâche, il convient de rappeler que la plus
grande partie de ces difficultés existaient déjà en 1914-1918.
Elles se manifestèrent alors dans le contraste de puissantes
organisations ouvrières sans politique prolétarienne et
d'une minorité extrêmement faible, douée d'une conscience
de classe et lançant des mots d'ordre révolutionnaires. On
ne saurait dire ni de l'un ni de l'autre de ces camps faisant
ainsi contraste qu'il incarna jamais, en soi, la politique
suivie pendant la guerre par la classe ouvrière allemande »
(p. 2). Et, même par la suite, dans le meilleur des cas, « les
travailleurs se bornaient, sans plus, à admirer l'exemple
tout nouveau de rigueur et de cohérence donné par les
bolcheviks en Russie. Ils n'adhéraient pas aux petits grou-
pes d'ouvriers conscients qui, à cette époque, se rassem-
blaient au sein de la ligue Spartacus et des conseils ouvriers
qui, sur la base de la résistance révolutionnaire à la guerre,
visaient le renversement effectif de l'Etat et du système
de production capitalistes » (p. 1).

1. Cf. K. Korsch, « The Fascist Counter-Revolution », art. cité, p. 35-41.


2. Beta (K. Korsch), « The Fight for Britain, the Fight for Demo-
cracy, and the War Aims of the Working Class (Prolegomena to a
Political Discussion) », Living Marxism, V, 4, printemps 1941, p. 1.6
(réimp. in Alternative, numéro cité d'avril 1965). Les chiffres placés
entre parenthèses renvoient à l'original anglais.
207
Marxisme et contre-révolution
Aussi bien, poursuivait Korsch en 1941, les mots d'ordre
révolutionnaires de la dernière guerre sont aujourd'hui
vidés de leur substance. Ainsi du défaitisme, « considéré
comme l'arme la plus insidieuse de la guerre des classes
du temps que les défaitistes révolutionnaires de Russie et
d'Allemagne en faisaient leur mot d'ordre », et devenu main-
tenant celui d' « une partie notable de la classe dirigeante
de divers pays d'Europe, laquelle préfère la victoire du
fascisme à la perte de sa suprématie économique et poli-
tique » (p. 2-3).
Aux travailleurs, Korsch le soulignait avec force, n'étaient
proposés que des « objectifs de remplacement, sans con-
tenu de classe » : ceux qui avaient été inlassablement mis
en avant depuis près de trente ans pour inciter « les
ouvriers à sacrifier leur action de classe indépendante dans
l'intérêt de la "patrie" ou pour la défense d'une fraction de
la bourgeoisie censée être plus "progressiste", contre une
autre, censée l'être moins ». Et Korsch de rappeler que ces
sacrifices avaient été consentis en vain, absolument en
vain : ils n'avaient empêché ni la défaite de la « patrie »
allemande, ni la débâcle de la démocratie weimarienne, ni
le déclenchement de la guerre mondiale. Aussi concluait-il
par ces mots : « N'hésitons pas à dire que si le but, pré-
senté comme le but suprême du genre humain à notre
époque, la défaite de Hitler, doit être atteint un jour, il ne
le sera que par la lutte indépendante de la classe ouvrière,
combattant pour ses objectifs de classe les plus élémen-
taires, les plus rigoureusement définis, les plus concrets »
(p. 6).

Telle était la conception à laquelle, sous une forme ou


sous une autre, Korsch resta fidèle toute la guerre durant :
le refus motivé des « objectifs de remplacement » — en
premier lieu : sauver d'abord la démocratie bourgeoise -
et, par conséquent, la lutte immédiate, sans tenir compte
de rien, pour des objectifs « véritablement prolétariens ».
Cette conception fondamentale, dont il n'ignorait pas à
quelles difficultés monstrueuses elle se heurtait dans la réa-
lité, devait demeurer sans effet pratique aucun. En finir
réellement avec le régime hitlérien signifiait en finir réelle-
ment avec le système capitaliste : une tâche historique
208
Fascisme-démocratie, même combat
d'une ampleur sans précédent et que les travailleurs n'eu-
rent pas alors la force d'entreprendre, ni même de rêver
d'entreprendre. Et le prix de cette incapacité, il leur a fallu
le payer de montagnes de cadavres, d'océans de désolation,
et d'une perpétuation de leur condition, parfois troublée
maintenant, çà et là, de brèves et encore inefficaces révoltes.
C'est peu de dire que les sociétés d'exploitation actuelles
ont conservé ou adopté des traits fascistes : le fascisme
vaincu a conquis ses vainqueurs. Et cela, en tant que néga-
tion la plus poussée du capitalisme classique, libéral, à
l'intérieur du mode de production capitaliste lui-même :
prix et salaires administrés ; expansion de la dépense publi-
que, militaire surtout ; dictature de quelques groupes mono-
polistes agissant en symbiose avec une machine de politi-
ciens de carrière et de hauts fonctionnaires ; élimination
par absorption idéologique de toutes les tendances subver-
sives, et autres processus dont Karl Korsch fut, de son
temps, l'un des rares à faire la critique radicale.
Il n'en reste pas moins que ses espoirs à court terme de
1940-1941, pour circonspects qu'ils fussent, se révèlent clai-
rement erronés a posteriori. Ces espoirs-là, il était tout
naturel de les concevoir, et de les concevoir dans une pers-
pective réaliste. Mais il me semble que Korsch recourait à
cette fin à des arguments en rupture avec les thèses qu'il
défendait par ailleurs. Ainsi de l'idée que « certaines » illu-
sions démocratiques, que la grande lutte historique menée
aux côtés de la bourgeoisie avait engendrées chez les tra-
vailleurs, allaient se volatiliser du fait que l' « ennemi de
classe » revêtait désormais une « forme plus transparente »
(erreur qui ressemble tellement à celle qu'il avait dénoncée
chez le Marx de 1850 autant que chez les communistes de
1933 !) ou, à un autre niveau de l'analyse, du fait que la
guerre, vu ses exigences de « mobilisation totale », ferait
entrer « les forces productives en contradiction avec les
rapports de production ».
Ce dernier pronostic avait certes le mérite de poser la
fameuse contradiction de base dans sa dimension socio-
historique, et non dans son aspect abusif de formule techni-
ciste 1. Mais il prêtait au nouveau système « capitaliste
d'Etat une simplicité et une rigidité de structure que,

1. Cf. Karl Marx, p. 230 sqq.


209
Marxisme et contre-révolution
même dans sa version nazie, il était loin d'avoir en pratique.
A sa métamorphose structurelle, il devait au contraire une
élasticité que le système libéral avait perdue. Celui-ci avait
eu comme l'une de ses bases l'instabilité de la condition
ouvrière, le principe du chômage, de l'armée de réserve
industrielle comme régulateur du salaire. Le nouveau sys-
tème, à l'inverse, promettait, à l'imitation du mouvement
ouvrier officiel, et réalisait la stabilité à long terme dans
le plein-emploi, tandis que la persistance d'un secteur libre,
légal ou non (le marché noir, même et peut-être surtout
en Russie stalinienne), corrigeait dans le court terme l'arbi-
traire qui, en matière économique, reste inhérent au régime
administratif. A aucun moment, la militarisation ne fut vrai-
ment « totale », même dans le camp qui, en apparence, s'en
était donné le plus complètement les moyens : ce ne fut pas
en Allemagne nazie, mais en Angleterre démocratique, que
le rationnement fut le plus rigoureux, le recours à la main-
d'oeuvre féminine le plus étendu, la mobilisation de l'appa-
reil de production, même vétuste, le plus poussée, etc. (Il
est vrai que le III° Reich appliquait au continent européen
les méthodes colonialistes que les classes dirigeantes d'Eu-
rope occidentale et ibérique avaient mises en pratique sur
les autres continents...)
« Illimitée », la guerre ne le fut pas plus : du premier au
dernier jour, et à l'exception de quelques apocalyptiques
batailles terrestres, elle reposa sur l'intervention quasi
exclusive d'unités spécialisées, laquelle permettait de confi-
ner la grande majorité de la population, civile et militaire,
dans une passivité par ailleurs sécrétée par les processus
mêmes du travail industriel (ou militaire) et, le cas échéant,
imposée par la force. Tout en ayant eu tort, comme il appa-
raît rétrospectivement, de confondre apathie ouvrière et
virtualité d'intervention, Korsch était donc fondé à souli-
gner d'entrée de jeu, contrairement à toutes les propagan-
des, que « les travailleurs ne se mêlent de rien ». Rien de
comparable assurément à la vague d'enthousiasme popu-
laire des débuts de la Première Guerre mondiale. France
de la Marne et France de l'exode, quel contraste ! Quelques
mois après que Korsch eut rédigé l'article discuté ici, on
vit le peuple russe refuser en masse de se battre contre
l'envahisseur et n'accepter la lutte, dans l'ordre et la disci-
pline, que du jour où il devint évident que la barbarie
210
Fascisme-démocratie, même combat

nazie, l'idéologie de la « race supérieure », en faisait immé-


diatement une question de vie et de mort collective. Tel fut
également le cas, mais à une échelle infiniment moindre,
de la « Résistance » dans les régions industrielles d'Europe
continentale. Cependant que les forces spécialisées, à poten-
tiel technique élevé, n'échappèrent jamais, par nature, à
l'emprise logistique du commandement central, les unités
de partisans (quand il en existait), trop faibles et trop légè-
rement armées d'ailleurs pour pouvoir s'implanter durable-
ment en zone urbaine, demeurèrent soumises, dans toutes
les questions essentielles de la pratique et de l'idéologie,
aux autorités étatiques ou pré-étatiques dont elles rele-
vaient. (On verra plus loin Korsch analyser d'une manière
plus générale comment, à l'époque contemporaine, la guerre
a cessé de servir d'agent au progrès historique par la révo-
lution.)
Certes, dans quelques pays sous-développés, plus particu-
lièrement la Yougoslavie et la Chine, l'action des unités de
partisans devait aboutir, malgré le veto formel des grandes
puissances, à la mise en place de nouveaux « rapports de
domination et de servitude », pourtant facteurs de progrès
indéniables. Mais aussi des années de lutte autonome
avaient permis à ces unités de se donner au préalable la
structure d'une armée unifiée et régulière, toute prête à
se substituer à celle de l'ancien pouvoir d'Etat tombant
en pièces. Comme les révolutions du xixe et du xx" siècle
l'ont en effet démontré, c'est de la crise de la forme « Etat »,
de son incapacité brusquement révélée d'endiguer des mou-
vements sociaux imprévus, autant qu'à son incapacité de se
maintenir intériorisée dans la conscience sociale, que s'en-
suivent les tentatives révolutionnaires, bourgeoises, néo-
bourgeoises ou prolétariennes (et, tout aussi bien, contre-
révolutionnaires), selon le niveau de développement et la
situation de classe du pays considéré. Or, au cours de la
dernière guerre mondiale, jamais, au grand jamais, pareille
crise n'éclata dans aucun pays industriel. D'un bout à l'au-
tre, le pouvoir d'Etat y demeura intact, et la classe diri-
geante des pays vainqueurs eut grand soin d'éviter, dans
les pays vaincus, la moindre vacance ou dualité du pouvoir
à tous les niveaux. Telle fut d'abord la politique du Reich
hitlérien. Telle fut ensuite celle des Alliés, dont le fameux
mot d'ordre de « reddition inconditionnelle » de l'Allema-
211
Marxisme et contre-révolution
gne, du Japon et autres n'eut en vérité pas d'autre fOnction
historique.
Cependant le grand moyen d'éviter cette crise de l'Etat a
été l'adoption sous des formes plus ou moins achevées,
dans un premier temps par le fascisme, puis par des régi-
mes plus libéraux, du programme socialiste du 'axe siècle,
dans la mesure où celui-ci visait la croissance économique
sans crise ni insécurité sociale, au prix de certains empié-
tements sur la propriété privée. Aussi bien ce grand moyen
est-il consubstantiel à l'économie mixte contemporaine, aux
deux secteurs complémentaires (division qui n'a rien d'ab-
solu), où la plus-value extraite dans le secteur privé ali-
mente un secteur public qui ne produit plus pour le marché
et dont la production, de ce fait, ne risque plus de peser
sur la formation des prix et, par là, sur la rentabilité des
entreprises privées I ; de même, le salaire comporte deux
éléments complémentaires : l'un directement versé et fixé
par des conventions paritaires qui, soumises pour une large
part à ce qui subsiste des rapports de marché « libre »,
fétichisent les disparités catégorielles ; l'autre versée indi-
rectement, et répartie conformément aux exigences de la
reproduction sociale des forces de travail. De tout un peu,
c'est et ce n'est pas Condorcet et Louis Blanc, Saint-Simon
et Marx. Mais rien d'étonnant, dès lors, si les premières
grandes explosions sociales de ce nouveau demi-siècle -
Hongrie 1956 et France 1968, notamment —, quelles que
soient par ailleurs leurs manifestes différences de cause, de
déroulement et surtout de forme organisationnelle, présen-
tent au moins ce trait commun de ne se référer ni aux
idéaux démocratiques bourgeois et aux aspirations à l'entre-
prise coopérative du siècle dernier, ni aux idéaux étatistes
du socialisme démocratique ou du communisme léniniste
du nôtre.
Si faibles et divisés, et donc si confus sur le chapitre de
leurs fins que soient encore ces mouvements de masse
modernes, ayant pour épicentres les lieux de production,
et non plus la rue, le quartier seulement, les bases maté-
rielles d'un retour aux pratiques et aux théories du passé

1. Sur ce système et les barrières auxquelles il est appelé à se


heurter, cf. notamment le Marx et Keynes de Paul Mattick, en parti-
culier p. 185 sqq.
212
Fascisme-démocratie, même combat
vont s'amenuisant : à l'Ouest, parce que les réformes fonda-
mentales ont été accomplies et qu'au-delà de la revendica-
tion pure et simple, il n'y a plus que la réelle bataille des
classes ; à l'Est, en raison de l'incapacité du système à se
réformer par progression organique. « Simplement » anti-
autoritaires à leur stade présent, ces mouvements nouveaux
prennent leur origine non, comme jadis, dans un effondre-
ment partiel du pouvoir d'Etat consécutif à une défaite
militaire, mais dans l'ébranlement des structures objectives
et subjectives de l'Etat que révèle soudain une action de
force massive et spontanée.
Autrement dit, la crise de la forme « Etat », et les convul-
sions sociales dont elle s'assortit à proportion de son
ampleur, devient à l'époque moderne le moment concret où,
« à la formule objective de la préface de la Critique de
l'économie politique: "L'histoire de la société, c'est l'his-
toire de sa production matérielle et des contradictions
entre forces productives matérielles et rapports de produc-
tion qu'elle engendre et résout tour à tour au cours de son
développement", correspond la formule subjective du Mani-
feste communiste: "L'histoire de toute société jusqu'à nos
jours, c'est l'histoire de la lutte des classes 1". »

Ce qu'il me paraît en outre intéressant de faire ressortir,


à propos de la thèse d'Alpha où, avec le recul du temps,
ce défaut se révèle le plus évident, et parce qu'il s'agit là
d'une attitude aujourd'hui plus vivace que jamais, quoique
sous des formes toujours renouvelées, c'est la stérilité théo-
rique de l'attitude qui consiste à penser « stratégie », à
rechercher on ne sait quel « maillon le plus faible » chez
l'ennemi, en extrapolant sur la base de paradoxes dialec-
tiques, en l'occurrence : la tendance supposée des « troupes
de choc » — les plus intégrées, par définition — à l'action
autonome. Il en est de même pour la thèse de Korsch, du
moins à la fin de 1940, selon laquelle plus le système d'ex-
ploitation est « transparent », plus il devient vulnérable.
1. K. Korsch, Karl Marx, p. 191. Cf. aussi le lien direct que Marx
établit entre rapports immédiats de production, forces productives
sociales et formes de l'Etat, dans un passage fondamental du Capital,
livre III, chap. 47, § « La rente en travail » (trad. Cohen-Solal et Badia,
III, 3, p. 172).
213
Marxisme et contre-révolution
Lui, qui avait su déceler avec tant de lucidité comment la
contre-révolution nazie adaptait effectivement à ses fins
propres le programme socialiste du xixe siècle, oubliait
maintenant que ce système sécrète de lui-même, à la façon
d'anticorps, des facteurs d'obscurcissement des consciences
et qu'il ne devient « transparent » que proportionnellement
à l'ampleur et à l'acharnement de la lutte menée contre lui,
non de son degré plus ou moins grand de barbarie, lequel
est d'ailleurs directement fonction de l'absence de résis-
tance qu'il rencontre. Maintenant que les prolétaires du
monde entier payaient le prix de leur apathie passée, lui
qui avait mis en évidence la « raison décisive » du triomphe
de la contre-révolution au x.xe siècle : « l'incapacité des
ouvriers à faire leur révolution », il né voyait pas que la
guerre mondiale n'avait pu être déclenchée qu'en raison de
cette apathie même.
Ces considérations — faut-il le préciser ? — visent non
point la propension mille fois légitime à vouloir déjouer ce
que tout porte à croire fatal, mais l'artifice dialectique qui
consiste à dire que du pire, parce que le pire, peut sortir le
meilleur. Par contre, elles ne visent en rien l'effort d'élucida-
tion matérialiste des conditions nouvelles du capitalisme.
Moins encore visent-elles la fin de non-recevoir qu'argu-
ments à l'appui — et confirmés depuis jusqu'au dégoût —,
le marxiste Karl Korsch opposait alors au fascisme contre-
révolutionnaire autant qu'à l'antifascisme d'union sacrée,
de résistance bourgeoise (même rebaptisée « populaire ») et
de restauration capitaliste, l'antifascisme de front unique
avec une fraction de la classe dirigeante, ici ou ailleurs.
Est-il encore besoin de souligner que ce refus-là était par-
faitement cohérent et avec sa critique de la politique
marxienne et marxiste, et avec son analyse du totalita-
risme ?
CHAPITRE XII

LA GUERRE ET LA RÉVOLUTION

On ne saurait nier l'existence à l'époque moderne d'une


« intime liaison » de la guerre totale et de la révolution
bourgeoise, la première unifiant et exaltant les forces de la
seconde. Avec les guerres planétaires du xx siècle, cepen-
dant, l'élément impérialiste, qui vise à redistribuer les zones
autant qu'à remodeler les conditions d'hégémonie, devait
prendre le pas sur l'élément progressiste inhérent aux
guerres nationales des siècles prééédents. Ces guerres mon-
diales eurent en même temps pour conséquence de porter
à son comble l'intégration du mouvement ouvrier officiel à
l'Etat capitaliste, soit sous ses formes traditionnelles (de
l'Union sacrée au New Deal et à la Résistance), soit sous
des formes imposées par la force. Elles se sont révélées
être en outre une forme de répression suprême, mise en
place après l'écrasement des velléités plus ou moins diffuses
et conscientes de mouvements « prolétariens » cherchant à
se donner des moyens d'action et d'organisation nouveaux 1.
Karl Korsch reprend ci-dessous certaines idées qu'on l'a
vu esquisser tout à l'heure, toujours pour combattre la
thèse qui voulait que la guerre en cours pût avoir un carac-
tère progressiste et révolutionnaire. Mais cette fois 2 il
1. Ainsi Georges Haupt, se demandant si « l'une des fonctions qu'as-
suma la Première Guerre mondiale fut le recours à la force pour
étouffer dans rceuf une révolution menaçante », note-t-il : « La guerre
prend sa signification non seulement par rapport aux rivalités des
grandes puissances, mais par rapport à la révolution » ; cf. « Guerre
ou révolution ? L'Internationale et l' "Union sacrée" en août 1914 »,
les Temps modernes, XXV, 281, déc. 1969, p. 839-873 et, en particulier,
p. 868.
2. K. Korsch, « War and Revolution », Living Marxism, VI, 1, fin
1941, p. 1-14. Comme il l'a fait plus d'une fois, Korsch réemploie dans
cette étude de fond certains matériaux rassemblés à l'occasion d'un
compte rendu de lecture, en l'occurrence The Armed Horde, 1793-1939
(New York, 1940) de Hoff-man Nickerson ; cf. Studies of Philosophy
and Social Science (New York), VIII, 2, p. 358-361.
215
Marxisme et contre-révolution
renonce à « penser stratégie », à supputer les chances et le
reste. Sans doute, l'idée qu'une classe censée être révolution-
naire puisse, après une série de lourdes défaites imputables
à ses divisions, abdiquer pour longtemps sa « mission histo-
rique » et s'accommoder d'un compromis (ou de l'apathie),
lui reste étrangère. Ce qui l'amène à reprendre à son compte
la brumeuse métaphore du « refoulement des forces motri-
ces d'une époque » pour expliquer la séparation de la guerre
et de la révolution au siècle prospectivement bourgeois des
Lumières et leur réunification convulsive dans la phase
suivante. Mais cela ne l'empêche nullement de tracer main-
tenant une perspective « désabusée » (pour employer une
expression qui lui était chère) et de montrer que la guerre
mondiale en cours est et ne peut être qu'une « lutte intes-
tine à la classe dirigeante ».

Le rapport de la guerre à la révolution est devenu l'un des


problèmes centraux de ce temps. En outre, il est devenu l'un des
plus déconcertants d'une époque au cours de laquelle on a vu
des anti-interventionnistes réclamer à cor et à cri l'intervention 1,
des pacifistes la guerre et des nationaux-socialistes la paix, tandis
que les apôtres communistes de la classe révolutionnaire renon-
çaient humblement à tout recours à la violence comme instru-
ment de politique nationale et internationale.
Alors qu'il serait parfaitement absurde de vouloir traiter des
questions de la guerre et de la paix en général, une étude histo-
rique approfondie révèle que la guerre, telle que nous la connais-
sons aujourd'hui, a été implicite au sein de la société bourgeoise
moderne dès l'origine, aux xve et xvle siècles, et que, plus parti-
culièrement, tous les progrès majeurs de cette société ont été
réalisés sinon grâce à la guerre, du moins grâce à une chaîne
d'événements violents dont la guerre constituait une part essen-
tielle. Cela ne revient certes pas à dire que la guerre, et d'autres
formes de violence collective, ne saurait être graduellement
réglée et, en fin de compte, totalement éliminée de la vie sociale.
Mais on ne s'intéressera pas ici à ces développements à long
terme. Les pages qui suivent seront uniquement consacrées au
rapport qu'à notre époque la guerre entretient avec la révolution,
et aux conflits divers et tendances complémentaires qu'on peut
1. Il s'agit, bien entendu, de l'intervention américaine dans la guerre
mondiale.
216
La guerre et la révolution
déceler dans les phases antérieures de son développement histo-
rique.
Si la plupart des historiens admettent volontiers qu'il y eut,
pendant presque toutes les phases des quatre cents dernières
années, une relation étroite entre des formes de guerre bien déter-
minées et le changement social, deux périodes au moins font
exception à la règle. Ces deux périodes sont aussi le terrain
d'élection de toutes sortes d'auteurs qui se plaisent à traiter de
la guerre non sur une base strictement empirique (sous un angle
stratégique, social, politique, économique, historique), mais d'un
point de vue plus large, esthétique, philosophique, religieux,
moral ou humanitaire. C'est à cette catégorie que ressortit la
célèbre description que Jacob Burckhardt, l'historien allemand
de la Renaissance italienne, a donné de la guerre (et de l'État)
considérée comme une « oeuvre d'art ». Un autre exemple en est
la fréquente glorification des guerres du xviir siècle prérévolu-
tionnaire, posées en summum de civilisation. Malgré son visible
parti pris contre-révolutionnaire, cette catégorie de littérature a,
pour notre propos, l'avantage d'être relativement exempte des
superstitions particulières aux xixe et xxe siècles. Il se trouve
donc que ce furent justement les auteurs de cette catégorie-là
— une singulière espèce d' « historiens à rebours » — qui se révé-
lèrent capables de porter au grand jour un certain nombre de
phénomènes qui, pour négligés qu'ils soient par ailleurs, revêtent
une importance capitale pour l'étude de la guerre et de la révo-
lution.

1.
La première des deux « exceptions » apparentes à la thèse sou-
tenue dans ces pages se situe vers le milieu de la Renaissance
italienne, période que vinrent clore, à partir de la dernière
décennie du xve siècle, les invasions françaises, espagnoles et
germaniques, lesquelles devaient mettre un terme, pour plus de
trois siècles, au développement politique autonome de l'Italie.
A première vue, il n'existe guère d'unité en effet entre les mille
et une petites guerres que se faisaient les chefs d'armées bien
équipées et bien payées, au service des princes, des républiques
et des papes, et les troubles qui sans cesse se rallumaient au sein
de chaque communauté de ce microcosme politique.
Loin de pouvoir relever un fil directeur très net, nous nous
217
Marxisme et contre-révolution
trouvons en l'occurrence devant une multitude déconcertante
de connexions superficielles. On recourait alors fréquemment à
la guerre pour vider des querelles d'ordre intérieur autant qu'ex-
térieur, et le sort des luttes civiles se décidait souvent sur les
champs de bataille d'une guerre menée contre un ennemi du
dehors. Pourtant, cette imbrication de la guerre et de la discorde
civile était de nature toute fortuite et momentanée ; ni les mer-
cenaires, qui livraient les combats extrêmement meurtriers de
cette époque, ni les sujets des parties aux prises, n'en avaient
cure. « Une ville peut se révolter dix et vingt fois, notait alors
un observateur, on ne la détruit jamais. Les citadins conservent
l'intégralité de leurs biens ; tout ce qu'ils ont à craindre, c'est
d'avoir à payer un tribut. » Néanmoins le grand homme d'Etat
Nicolas Machiavel avait su, grâce à son génie politique, élever
à l'unité conceptuelle l'ensemble de ces éléments disparates.
Machiavel se pencha sur les dissensions politiques et les conflits
belligérants de son temps, comme Platon et Aristote s'étaient
penchés sur l'expérience tout aussi restreinte du leur en la
matière. Il était convaincu qu'une conspiration révolutionnaire
d'en bas, ou, en cas d'échec, une intervention révolutionnaire
d'en haut, du « prince », unifierait de force la nation italienne,
dans le cadre d'un régime soit républicain, soit monarchique,
mais bourgeois en tout état de cause *. Ce noble rêve perdit tout
fondement et fut balayé — comme le fut, à notre époque, le
projet révolutionnaire plus grandiose encore conçu par un autre
génie politique —, faute de conditions extérieures propices et
par suite du cours absolument inattendu pris par les événements.
En effet, le théâtre de la grande action historique passa du
monde méditerranéen de Machiavel, et de ses Etats-villes, aux
grandes monarchies riveraines de l'Atlantique, de la manière
même dont il passe aujourd'hui de l'Europe divisée en nations
du me siècle au gigantesque champ de bataille d'une guerre
aux dimensions mondiales. Quoi qu'il en soit, le raisonnement de
Machiavel reste valide au regard des faits historiques sur lesquels
il se fondait. Un penseur plus réaliste, qui n'admettrait pas que
les rapports chaotiques et fragmentaires de la guerre et de la
guerre civile, dans l'Italie du xve siècle, eussent présenté une
base suffisante pour justifier les vastes spéculations politiques

* Cette alternative est exposée, avec une totale impartialité, dans


les deux grands ouvrages de Machiavel : Discours sur la première
Décade de Tite-Live et le Prince.
218
La guerre et la révolution

de Machiavel, pourrait néanmoins déceler en elles, à un état


encore embryonnaire, cette unité de la guerre et de la révolution
qui, sous des formes plus achevées, devait caractériser les phases
subséquentes de la société bourgeoise moderne.

2.
Il n'en demeure pas moins que le développement général, dans
ses songes visionnaires comme dans ses réalisations modestes,
se trouva interrompu, non seulement en Italie, mais aussi dans
l'ensemble de la société européenne, par l'inauguration violente
d'une période nouvelle. On vit au cours de cette période l'inten-
sité de la guerre, autant que son intime liaison avec les événe-
ments que nous savons aujourd'hui avoir été le prélude histo-
rique des révolutions du xviie et du xviir siècle, atteindre un
comble resté insurpassé depuis, même par les guerres du XX° siè-
cle, lors des guerres de Religion qui s'ouvrirent avec la Réforme
et dont le summum fut marqué par la guerre de Trente Ans et
l'extermination du tiers des peuples de langue allemande, soit
sept millions d'hommes et demi sur vingt et un. En vérité, il
s'agissait de la première apparition dans l'histoire des atrocités
inhérentes aux guerres « idéologiques » de notre temps. Raison
pour laquelle elle fut dénoncée, dès l'origine, par les Thomas
More et les Erasme avec une véhémence pareille à celle que les
pacifistes d'aujourd'hui mettent à dénoncer les abominations de
la « guerre totale ». Ainsi François Bacon se disait horrifié par
les effets que la propension à « placer le glaive dans les mains du
peuple », pour trancher les questions de religion, ne manquerait
pas d'avoir sur la stabilité politique et culturelle de son temps.
C'était là une « chose monstrueuse », qu'il adjurait de « laisser
aux anabaptistes et autres furies * ». On retrouve à toutes les
époques révolutionnaires cette révolte d'une partie des intellec-
tuels contre les aspects violents et plébéiens d'un mouvement
fondamentalement progressiste. Qui dira combien d'esprits
humanitaires, découvrant non sans retard que la lutte révolution-
naire, comme ses répercussions contre-révolutionnaires, ne vont
pas sans la violence, se sont détournés ces temps-ci d'un but
progressiste qui ne peut visiblement être rempli qu'à un prix
aussi effroyable ?

* Bacon, Essais, III, .1 De l'unité religieuse ».


219
3.

On a fait une foule de conjectures superficielles sur les raisons


pour lesquelles cette première phase catastrophique de dévelop-
pement de la guerre idéologique moderne trouva une fin si
rapide, alors même qu'elle semblait atteindre son intensité maxi-
male. C'est mysticisme pur, assurément, que de supposer que
les hommes, dans des moments aussi extrêmes que ceux auxquels
étaient parvenues la société romaine au siècle qui précéda le siè-
cle d'Auguste, ou la société européenne à la fin de la guerre de
Trente Ans, en 1648, réussirent en quelque sorte à « se rétablir
sur le bord de l'abîme * ». Aucune preuve historique non plus
ne vient confirmer la thèse plus intéressante selon laquelle, à
dater de la mi-xvir siècle, le déchaînement de passion religieuse
céda graduellement la place à une attitude plus tolérante envers
les différences de religion. Il vaut mieux suivre à ce propos
l'homme de grand savoir qui a dit qu'en cette période nouvelle
« le démon du fanatisme sectaire fut exorcisé », non « par la
grâce d'une connaissance plus intime de la religion », mais, au
contraire, « dans un esprit de cynisme désabusé ** ».
Malgré les progrès indéniables réalisés au xvme siècle, la très
sensible diminution des maux de la guerre dont l'époque précé-
dente avait été accablée ***, seuls de fieffés réactionnaires font
aujourd'hui des guerres du xviir siècle des temps de félicité
sans nuages, des jours vraiment « alcyoniens », l'unique « inter-
valle lucide » que la sombre histoire de la folie humaine ait
connu ****. « Intervalle lucide », oui, mais pour autant qu'il
s'agissait des horreurs immédiates de la guerre. D'un point de
vue plus général, toutefois, ce bref intermède entre deux époques
dynamiques eut une vertu de caractère surtout négatif : la modé-
ration apparente de la guerre prenait son origine dans le fait
que, tout en ayant cessé d'être un instrument de politique reli-
gieuse, la guerre n'était pas encore devenue un instrument de

* H. Nickerson, op. cit., p. 35.


** A. J. Toynbee, A Study of History, t. 4, Londres, 1939, p. 139. L'au-
teur du présent article doit aux six volumes de M. Toynbee parus à
ce*jour nombre d'informations et d'idées précieuses.
** Selon Toynbee, « le mal de la guerre se trouva au xvme siècle
réduit à un minimum qui, ni avant ni après, n'a jamais été approché
en aucun autre chapitre de l'histoire de l'Occident ».
**** H. Nickerson, op. cit., p. 63.
220
La guerre et la révolution

politique nationale. Pendant plus d'un siècle, aux temps géné-


ralement dits des « Lumières », elle se trouva donc transformée
en une véritable institution, on ne peut mieux adaptée aux exi-
gences des puissances qui, à l'époque, étaient seules capables
d'en faire usage. Du point de vue du socialisme, maintenant
presque partout adopté en la matière, il serait inconcevable de
souscrire si peu que ce soit aux vibrants éloges qu'on a prodi-
gués récemment encore à l'époque où la guerre était censée être
le « sport des rois ». En vérité, celle-ci ne faisait que manifester
un état d'arriération semblable à celui que présentait alors, dans
des« conditions de maturité insuffisante, n'importe quel autre
genre d'opération capitaliste. De nos jours, l' « intérêt personnel
bien compris » des producteurs indépendants de marchandises
a cessé de se voir considéré, même dans le domaine économique,
comme un moyen satisfaisant de suppléer un certain contrôle
social de la production. Dès lors, comment poser en modèle de
perfection une période au cours de laquelle on appliquait encore
naïvement ce même esprit de l' « intérêt personnel bien compris »
à tous les champs de la vie politique et sociale ?
Il suffit de regarder de plus près les descriptions enchante-
resses que des enthousiastes attardés viennent aujourd'hui, en
ces « temps sans enthousiasme », nous faire des guerres « civi-
lisées » du 'cyme siècle, pour découvrir la vérité prosaïque que
toutes ces belles métaphores poétiques recouvrent. Ne s'agis-
sait-il pas d'une époque où « le petit nombre, la misère et les
lois de l'honneur » avaient encore pour effet de freiner les affaires
autant que la guerre ? La survie de ces « lois de l'honneur »
était assurée, dans la sphère des affaires, par ce qui subsistait
des règles du compagnonnage médiéval, et, dans la sphère de la
guerre, par une sorte de code de chevalerie, artificiellement
ressuscité mais chargé cependant d'un contenu nouveau et bour-
geois en tous points. Voici, brossé par l'un de ses plus fervents
admirateurs modernes, un tableau de ce « sport des rois » :
« Une guerre est une partie qui a ses règles et ses gageures :
un territoire, une succession, un trône, un traité ; celui qui perd
la partie paye ; mais on se soucie de maintenir toujours la pro-
portion entre la valeur de l'enjeu et le risque de la partie ; et on
se tient en garde contre l'entêtement qui aveugle le joueur. On
veut rester maître du jeu et savoir s'arrêter à temps. C'est pour
cette raison que les grands théoriciens de la guerre du xvirre siè-
cle recommandent de ne jamais mêler à la guerre ni la justice
ni le droit ni aucune des grandes passions populaires. Malheu-
221
Marxisme et contre-révolution
reux les belligérants qui prennent les armes convaincus de se
battre pour la justice et le droit ! Persuadés tous les deux d'avoir
raison, ils se battront jusqu'à l'épuisement ; et la guerre devien-
dra interminable. Il faut aller à la guerre en admettant que la
cause de son adversaire est aussi juste que la sienne ; il faut
prendre garde de rien faire, même pour vaincre, qui puisse exas-
pérer l'adversaire, ou fermer son esprit à la voix de la raison,
son coeur au désir de la paix ; il faut s'abstenir des procédés
perfides et cruels. Rien n'exaspère davantage les belligérants 1. »
La voilà bien, l'essence de la philosophie bourgeoise à son
entrée dans le monde : Liberté, Egalité, Propriété, et Bentham 2.
Des lignes qui élèvent les idées du boutiquier des premiers temps
du capitalisme à la dignité de lois universelles et les appliquent
à toutes les institutions comme à toutes les aires du dévelop-
pement humain ! Ne voit-on pas y poindre quelque chose de
l'esprit paradoxal de ce bon vieux Mandeville ? « Vices privés,
profits publics », énonçait Mandeville en 1706. « La guerre s'hu-
manise par avarice et calcul », lui fait écho en 1933 le célèbre
historien bourgeois.
Même en ce qui concerne cette époque, où l'ampleur et l'inten-
sité des opérations militaires tombèrent à leur niveau le plus
bas, la relation entre la guerre et la révolution ne laisse pas de
subsister. Certes, il s'agit d'un temps où les vestiges des processus
révolutionnaires ont été jusqu'au dernier balayés de la surface
de la société, d'un temps où le déclin relatif de la guerre s'assortit
d'un égal déclin relatif du processus révolutionnaire. Mais les
événements de l'époque subséquente prouvent à l'évidence que
ce xvm siècle, à l'air si pacifique et si stable, constitua très
précisément une phase d'incubation et pour la guerre et pour la
révolution. Des révolutions et des guerres d'une tout autre
ampleur, appelées à éclater bientôt en Europe et en Amérique,
étaient déjà en gestation sous le couvert de cet équilibre appa-
rent des forces politiques et sociales. Si l'on se place du point
de vue de la psychologie, de la psychanalyse et de ce qu'il est

1.Les termes cités entre guillemets sont ceux que l'historien italien
Guglielmo Ferrero utilise pour dépeindre la guerre du xvnr siècle
in Peace and War, Londres, 1933, p. 7-8 (K.) (Cité d'après la version
française antérieure, légèrement différente : G. Ferrero, La Fin des
aventures. Guerre et Paix, Paris, 1931, p. 20.21.)
2. On a reconnu les termes par lesquels Karl Marx définissait « ce
qui règne dans la sphère de la circulation des marchandises » (le
Capital, livre I, chap. 6, in fine).
222
La guerre et la révolution

convenu d'appeler « psychologie des masses », il parait curieux


de voir historiens et sociologues persister à tenir pour quantité
négligeable les formes et les phases des forces motrices d'une
époque donnée, forces qui ne se manifestent certes pas à la sur-
face, mais sont refoulées dans l'inconscient ou canalisées dans
d'autres directions par le biais d'un processus de « sublimation
sociale * ». Toutes ces formes, portées au pinacle, dans lesquelles
le « siècle des Lumières » tenta de restreindre et de civiliser la
guerre, n'étaient en réalité qu'autant de formes à l'intérieur des-
quelles mijotait ce déchaînement sans précédent des forces
motrices, lentement accumulées, de la guerre moderne parfaite-
ment développée de style bourgeois, dont le point d'explosion
ne fut autre que les guerres de la Révolution française.
Il est donc patent qu'au cours des trois siècles ayant précédé
la venue à maturité complète de la guerre bourgeoise moderne,
il n'y eut jamais un instant de rupture dans l'unité essentielle
de la guerre et de la révolution. Plus particulièrement, on ne
saurait regarder le siècle si hautement prisé des Lumières comme
un intervalle pendant lequel le sens moral et la raison auraient
véritablement réussi, grâce à un effort suprême, à calmer et à
maîtriser les passions révolutionnaires des guerres de Religion.
En vérité, ces passions n'avaient essuyé qu'une défaite provi-
soire, par suite de l'incapacité de l'un comme de l'autre parti de
prendre le dessus. Chez les gens influents, on s'apercevait de plus
en plus qu'il valait mieux opter pour les nouveaux modes d'ac-
quisition des richesses matérielles que de continuer à sacrifier
son confort personnel au triomphe de la foi la plus vraie. Les
grandes forces motrices révolutionnaires de la classe bourgeoise
qui, après s'être manifestées pour la première fois dans la fureur
des guerres de Religion, devaient faire leur réapparition lors des
violentes batailles politiques et sociales de la Révolution fran-
çaise, ne furent nullement détruites, ou affaiblies, durant l'époque
intermédiaire des « Lumières ». Simplement refoulées à ce
moment-là, elles acquirent par la suite une puissance extraordi-
naire en raison justement de ce refoulement qu'elles avaient subi.

* Pour une critique de cette attitude — critique assez énigmatique


dans la forme mais judicieuse dans le fond —, cf. Denis de Rouge-
mont, L'Amour et l'Occident, Paris, 1939 (éd. américaine : New York,
1940), livre V, « L'amour et la guerre •, p. 239 sqq. ; et l'essai du même
auteur : « Passion and the Origin of Hitlerism », Review of Politics,
III, 1, janv. 1941.
223
4.
Il n'est guère nécessaire d'examiner à fond les phases de déve-
loppement de la guerre et de la révolution qui se sont succédées
de 1789 à 1941. Sans doute assène-t-on un rude coup aux démo-
crates naïfs d'Europe et des Etats-Unis qui, hier encore, croyaient
de bonne foi la thèse contraire de la propagande nazie, quand
on leur rappelle ce fait historique que la « guerre totale »
moderne, loin d'être l'une des inventions diaboliques de la révo-
lution nazie, est bel et bien, dans tous ses aspects — sans excepter
le langage —, le produit indiscutable de la démocratie elle-même
et, plus particulièrement, le fruit de la guerre de l'Indépendance
américaine et de la grande Révolution française. Mais il s'agit en
l'occurrence d'un fait d'histoire contemporaine si évident, et si
souvent exposé en termes dépourvus d'ambiguïté par tous les
experts en matière d'histoire et d'art militaire *, que la négli-
gence absolue dont il est l'objet de la part de l'opinion publique,
dans les pays totalitaires comme dans les pays démocratiques,
ne laisse pas à elle seule de poser un problème. Le secret qui
n'a jamais cessé à ce jour d'envelopper tout ce qui se rattache
à la guerre semble être une condition intrinsèque et nécessaire
à l'existence de la société actuelle. « Nous ignorons tout de la
guerre », voilà qui signifie, entre autres choses, que nous n'avons
aucun pouvoir sur ce que nous ignorons. Si nous savions, nous
nous refuserions à vivre dans le cadre d'une société reposant sur
la concurrence capitaliste, et même dans une société fondée sur
des formes imparfaites et fragmentaires de planification qui res-
tent compatibles avec le maintien de la propriété et du travail
salarié. Une connaissance complète de la guerre, et l'emprise des
hommes sur ses conditions qui s'ensuivrait, présuppose la société
de producteurs librement associés qui sortira d'une authentique
révolution sociale. Sur cette base, la guerre deviendra inutile.
On s'aperçoit donc que l'étonnant degré d'ignorance en la matière

* On trouvera l'exposé le plus à jour, et riche de faits, de la montée


graduelle, de la survivance et de l'hypothétique déclin des armées de
masse et autres facteurs de la guerre moderne dans l'ouvrage sus-
mentionné de Hoffman Nickerson. Pour un traitement magistral de
ce même sujet, sous une forme condensée, cf. le chapitre concernant
« les répercussions de la démocratie et de l'industrialisation sur la
guerre », au tome 4 de l'ouvrage de Toynbee (p. 141-151).
224
La guerre et la révolution
comme le manque non moins surprenant de préparation à réflé-
chir sur la guerre avec rigueur, clarté et réalisme ne découlent
pas d'une insuffisance quelconque de notre éducation politique
générale. Ce sont là traits caractéristiques d'une société pré-
socialiste et liés à l'essence même de la guerre.

5.

Au cours des cent cinquante dernières années, la théorie et


la pratique de la guerre bourgeoise ont été dans l'ensemble
dominées par l'idée de « guerre totale ». Conçue à une échelle
gigantesque et faite pour la première fois à cette même échelle
par les quatorze armées de citoyens organisées et mises en cam-
pagne aux heures les plus sombres de la nouvelle république
française, la guerre totale visait à défendre la révolution contre
une nuée d'ennemis du dehors et du dedans. Tel fut le sens de
la fameuse « levée en masse » décrétée par la loi du 23 août 1793
qui, fait sans précédent, plaça toutes les ressources d'une nation
belligérante — soldats, denrées alimentaires, fabriques, travail-
leurs, tout le génie et toute la passion d'un peuple transporté
d'enthousiasme — au service de la guerre révolutionnaire. En
fait, et dans les limites imposées par le niveau de développement
technique et industriel, il s'agissait là d'une « conscription uni-
verselle », d'une véritable « guerre totale ». Abstraction faite un
instant d'une infinie différence de langage — entre une période
où la classe bourgeoise était animée d'un authentique et fer-
vent esprit révolutionnaire et la phase actuelle où son déclin
s'amorce —, le texte des discours prononcés à la Convention
nationale comme celui du décret lui-même auraient pu être
rédigés hier :
« Les jeunes gens iront au combat ; les hommes mariés forge-
ront les armes et transporteront les subsistances ; les femmes
feront des tentes, des habits, et serviront dans les hôpitaux ;
les enfants mettront le vieux linge en charpie ; les vieillards se
feront porter sur les places publiques pour exciter le courage
des guerriers, prêcher la haine des rois et l'unité de la Répu-
blique.
« Les maisons nationales seront converties en casernes et les
places publiques en ateliers d'armes ; le sol des caves sera lessivé
pour en extraire le salpêtre.
225
MARXISME ET CONTRE-RÉVOLUTION 8
Marxisme et contre-révolution

« Les armes de calibre seront exclusivement remises à ceux


qui marcheront à l'ennemi ; le service de l'intérieur se fera avec
des fusils de chasse et l'arme blanche.
i Les chevaux de selle seront requis pour compléter les corps
de cavalerie ; les chevaux de trait autres que ceux employés à
l'agriculture conduiront l'artillerie et les vivres'. »
Même cela pourtant, ce point le plus élevé jamais atteint dans
l'histoire de la guerre bourgeoise, la guerre révolutionnaire
totale, portait la marque fatidique d'une ambiguïté intrinsèque.
Cette guerre pour défendre la révolution et délivrer tous les
peuples opprimés ne pouvait être conçue et poursuivie que sous
la forme d'une guerre nationale du peuple français contre les
pays ennemis. Guerre de défense à l'origine, elle ne tarda pas à
se transformer en une guerre de conquête ; l'émancipation pro-
mise aux peuples opprimés fut ravalée au rang de thème de
propagande destiné à faciliter l'annexion de leurs territoires, et
la guerre révolutionnaire frappa indistinctement tous les pays,
libres ou non, qui ne prenaient pas parti pour la République
française dans la lutte à mort qu'elle livrait aux coalitions de ses
ennemis. Fait caractéristique, les premières mesures allant dans
le sens de la « guerre d'expansion révolutionnaire », c'est-à-dire
visant l'emploi de mots d'ordre révolutionnaires à des fins de
politique extérieure, furent prises non par les extrémistes jaco-
bins, mais par les modérés girondins, lesquels aspiraient déjà,
en secret, à mettre un terme au processus révolutionnaire, non
à l'étendre et à l'intensifier. Mais ce furent ensuite les Jacobins
révolutionnaires qui poursuivirent, avec leur extraordinaire
énergie, la nouvelle politique de guerre et de conquête qu'ils
n'avaient adoptée qu'à contrecoeur comme un instrument de poli-
tique intérieure. Semblable développement devait se reproduire,
après un long intervalle mais dans des conditions singulièrement
analogues, dans la politique intérieure et extérieure de la révo-
lution russe de 1917. A présent, le vieux slogan girondin de la
guerre révolutionnaire est devenu l'une des principales armes
idéologiques de la propagande nationale-socialiste, malgré la
récente conversion de la guerre nazie en une attaque sans discri-
mination et contre les « démocraties capitalistes décadentes »
d'Occident, et contre le nouveau régime totalitaire de l'Union
soviétique.
Ce développement, dernier en date, eut pour prélude la disso-

1. Cité d'après le Moniteur universel du 25 août 1793.


226
La guerre et la révolution
lution progressive, pendant tout le me siècle, du contenu de la
guerre totale bourgeoise et l'affaiblissement correspondant de
cette formidable force de frappe qui s'était manifestée entre
1792 et 1815, à l'époque des guerres révolutionnaires et napo-
léoniennes. Selon le maréchal Foch, la longue période de désagré-
gation et de déclin graduels des guerres dites nationales, que
connut l'Europe du me siècle, a compté trois phases succes-
sives :
« La guerre fut nationale au début pour conquérir et garantir
l'indépendance des peuples : Français de 1792-1793, Espagnols de
1804-1814, Russes de 1812, Allemands de 1813, Europe de 1814, et
comporta alors ces manifestations glorieuses et puissantes de la
passion des peuples qui s'appellent : Valmy, Saragosse, Tarancon,
Moscou, Leipzig, etc.
« Elle fut nationale par la suite pour conquérir l'unité des
races, la nationalité. C'est la thèse des Italiens et des Prussiens
de 1866, 1870. Ce sera la thèse au nom de laquelle le roi de Prusse
devenu empereur d'Allemagne revendiquera les provinces alle-
mandes de l'Autriche.
« Mais nous la voyons maintenant encore nationale, et cela
pour conquérir des avantages commerciaux, des traités de com-
merce avantageux.
« Après avoir été le moyen violent que les peuples employaient
pour se faire une place dans le monde en tant que nations, elle
devient le moyen qu'ils pratiquent encore pour s'enrichir *. »
Incontestablement, c'est là une description brillante des diver-
ses phases que la guerre bourgeoise dut traverser tour à tour,
en même temps que les tendances et les accomplissements révo-
lutionnaires de la classe bourgeoise dominante connaissaient
un déclin similaire. Et, une fois de plus, force est de relever
l'erreur du commun des pacifistes confondant les périodes de
paix relative avec les phases véritablement progressistes du déve-
loppement humain. Comme Rougemont le note, la dernière
période de paix dont l'Europe put jouir de 1879 à 1914 fut bel et
bien une période d'absolu déclin culturel. « La guerre s'embour-
geoisait. Le sang se commercialisait. (...) La guerre coloniale n'est
en somme que la continuation de la concurrence capitaliste par
des moyens plus onéreux pour le pays, sinon pour les grandes
compagnies.

* F. Foch, Les Principes de la guerre (1903), cité par D. de Rouge-


mont, op. cit., p. 263-264.
227
Marxisme et contre-révolution

Cet état de choses eut pour conséquence la plus impression-


nante l'écroulement définitif des conceptions stratégiques révolu-
tionnaires napoléoniennes et clausewitziennes, liées au capita-
lisme de la concurrence et au nationalisme bourgeois, lors de la
Première Guerre mondiale de 1914-1918. Préparée de longue
date, cette guerre, qui mit le comble à l'ère du nationalisme,
opposa non point des nations particulières, mais des groupes de
nations extrêmement hétérogènes. Elle prouva que l'ancienne
forme concurrentielle de la guerre totale à outrance se trouvait
dans l'incapacité absolue soit de procurer la victoire, soit de
permettre la conclusion d'une paix réelle après la fin des hosti-
lités. Il n'est pas jusqu'aux répercussions révolutionnaires de
l'effondrement militaire, et aux impossibilités subséquentes de
la paix dans les pays d'Europe centrale, qui ne semblent avoir
ajouté, et non porté atteinte, au tableau général d'écroulement
et de décomposition irrémédiables présenté par la structure tra-
ditionnelle globale de la société capitaliste d'Occident.
Quant au rapport de la guerre à la révolution, il ne connut pas
plus une nouvelle phase positive au cours de l'après-guerre. D'un
point de vue purement formaliste, il est permis de dire que
l'importance révolutionnaire de la guerre s'est accrue pendant le
dernier quart de siècle, en ce sens que la séparation tranchée
qui subsistait naguère entre la guerre et la guerre civile s'est
faite de plus en plus fluide, avant de disparaître complètement.
Alors que, pendant la Première Guerre mondiale, le projet de
« transformer la guerre capitaliste en guerre civile » était encore
regardé comme un mot d'ordre sans la moindre portée pratique
par la majorité des ouvriers socialistes eux-mêmes 1, on vit, vingt
ans après, la guerre d'Espagne tirer son origine d'une guerre
civile et, dans la suite de son processus, se métamorphoser en
répétition générale de l'actuelle guerre entre pays totalitaires et
pays démocratiques. Celle-ci a porté la confusion à un degré plus
élevé encore. Dès le premier jour, et à tous ses moments cri-
tiques, cette guerre a revêtu un caractère « idéologique » et « poli-
tique », c'est-à-dire de lutte mettant aux prises les diverses
factions d'une guerre civile, bien plus que d'une guerre à l'an-
cienne entre un pays et un autre.
Le développement retracé dans cette étude paraît donc avoir
tourné dans un cercle. Ne serait-on pas revenu tout droit aux

1. Cf. Living Marxism, V, 4, printemps 1941, p. 2-4, et (ci-dessus,


p. 207-208).
228
La guerre et la révolution
guerres idéologiques des xvie et xvne siècles ? A y regarder de
plus près, ce regain de vigueur, que marque à première vue
l'intime liaison de la guerre et de la révolution, semble être
cependant affaire d'apparence, et loin d'avoir une portée histo-
rique réelle. Pour rendre compte du cours effectif des choses, il
vaut mieux recourir à la formule paradoxale selon laquelle non
seulement la guerre, mais encore la guerre civile, a perdu à
l'époque actuelle son caractère révolutionnaire d'autrefois.
Guerre civile et révolution ont cessé d'être synonymes.
En outre, il n'est pas du tout certain que ce nouveau carac-
tère pseudo-révolutionnaire de la guerre en cours, qui a pour
effet de déchaîner de si vives passions dans le monde entier, soit
appelé à perdurer. L'éventualité contraire reste tout aussi pos-
sible, et cette possibilité se trouve même accrue depuis la récente
extension de la guerre à la Russie. Il se peut que le régime nazi
soit amené à rompre avec sa tendance actuelle qui consiste à
raffermir sa position relativement faible dans le champ de la
concurrence capitaliste en reconstruisant le système social sur
une base totalitaire, sans relâcher pour autant son effort de
guerre. Dès lors, le conflit marquerait un retour aux formes de
la guerre capitaliste traditionnelle, menée de part et d'autre en
vue d'acquérir à l'extérieur un surcroît de puissance nationale.
Mais rien n'interdit de penser que la continuation de la guerre,
revenue ainsi à l'ancien style bourgeois, ne puisse en définitive
aboutir elle aussi à un changement par l'intérieur de la structure
donnée de société. Dans cette hypothèse, les répercussions
internes de la guerre ne s'ensuivront nullement cependant de
l'action consciente d'aucune des parties belligérantes, quels que
soient les a buts » dont leur propagande fait état. Le cas échéant,
elles découleront de la force de circonstances imprévues, telles
que l'intervention d'une nouvelle classe révolutionnaire qui n'était
pas représentée dans les conseils de cette guerre. Elles se feront
jour en dehors des intentions communes aux deux camps belli-
gérants, et à l'encontre de ces intentions mêmes. Quant à savoir
si l'on peut s'attendre à pareil développement de la crise actuelle,
nous reviendrons sur cette question dans la section finale de la
présente étude.

229
6.

Les nazis autant que leurs adversaires démocrates attribuent


volontiers les différences que la guerre « totalitaire » actuelle
présente avec ses formes passées au fait que la société bourgeoise
aborderait aujourd'hui une phase nouvelle de son essor révolu-
tionnaire. Si cette assertion relève clairement de la propagande,
il n'en demeure pas moins que ces différences sont l'expression
d'un changement bien réel survenu dans la structure et le déve-
loppement économiques objectifs de cette société-là. De tout
temps, répétons-le, la guerre a constitué en société capitaliste
un complément indispensable à la conduite normale des affaires.
Le général Carl von Clausewitz, le grand théoricien de l'art de
la guerre au 'axe siècle, assortissait déjà sa célèbre définition de
la guerre, « continuation de la politique par d'autres moyens »,
de cette remarque que la guerre, « plus encore qu'à l'art, res-
semble au commerce, qui se présente lui aussi comme un conflit
d'intérêts et d'activités humaines, et que la politique elle-même
devrait à son tour être considérée comme une sorte de commerce
à grande échelle * ». Il disait encore de la guerre de la première
moitié du xrxe siècle qu'elle tenait « beaucoup de la concurrence
commerciale poussée jusqu'à ses ultimes conséquences et sou-
mise à nulle autre loi que celle du moment ». Telle est la manière
dont on veillait sur « les grands intérêts de la nation », en d'au-
tres termes, l'intérêt général de la classe capitaliste et, plus
spécialement, de ses milieux dirigeants, en un temps où la pro-
duction capitaliste se trouvait encore réglée d'une façon prédo-
minante par la concurrence que des producteurs apparemment
indépendants de marchandises se livraient. De la même manière
encore, les toutes dernières méthodes de l'art de la guerre, telles
que les deux camps aujourd'hui aux prises les mettent plus ou
moins parfaitement en pratique, ressortissent à une forme de
gestion plus récente et bien plus élaborée que celle des vieilles
affaires capitalistes. « Les formes nouvelles de la production
matérielle, soulignait Marx, se développent par la guerre avant
de se développer dans la production du temps de paix. » Ainsi
donc, la guerre totalitaire actuelle préfigure les formes écono-
miques nouvelles que viendra parachever ensuite le passage de
tous les pays du monde à un mode de production capitaliste

* C. von Clausewitz, De la guerre, livre II, chap. 3, section 3.


230
La guerre et la révolution
planifié plutôt que déterminé par le marché, et à un capitalisme
monopoliste et étatique plutôt que concurrentiel et privé. C'est
avant tout pour cette raison que la guerre actuelle, loin d'être
une « répétition » pure et simple de la précédente, ne laisse pas
de présenter avec cette dernière une « différence essentielle * ».
Cette différence se lit notamment dans la baisse d'importance
de la « horde armée ». Suivant une source en général bien infor-
mée, le tiers seulement de l'armée allemande appartient, même
nominalement, à l'infanterie, dont beaucoup de tâches, voire la
plupart, reviennent par ailleurs aux militaires de carrière de
l'arme blindée et de l'aviation **. Jusqu'à la campagne de Russie,
presque toutes les opérations de la Wehrmacht ont été accom-
plies par des « troupes de choc » triées sur le volet, et dont
l'effectif, étonnamment réduit, n'a éprouvé que des pertes rela-
tivement légères.
Un autre trait distinctif du caractère propre à la guerre totali-
taire d'aujourd'hui, trait lié cette fois au déclin universel que
connaît l'esprit de concurrence à outrance durant la phase
actuelle de capitalisme monopoliste, n'est autre que l'amoindris-
sement de la vague d'enthousiasme général qu'engendrèrent les
guerres nationales du xixe siècle, et qui atteignit son ampleur
Maximale au début de la guerre de 1914-1918. Malgré l'énorme
surcroît d'efforts fourni par les services de propagande spécia-
lisés, rien dans l'attitude de l'opinion publique envers la guerre
actuelle ne rappelle en quelque façon cette intoxication idéolo-
gique massive de nations entières qui fut si caractéristique des
guerres de l'époque précédente.
Enfin, bien que toutes les guerres du siècle dernier, puis
chaque année de guerre de 1914 à 1918, aient vu le principe de
la planification se trouver étendu, au-delà des limites tradition-
nelles du domaine militaire, à des sphères toujours plus nom-

* Cf. Clement Greenberg et Dwight MacDonald, « Ten Propositions


on the War », Partisan Review, vol. VII, août 1941, p. 271. Ces deux
auteurs divergent d'opinions sur le caractère de cette « différence »
effective. (Selon l'un d'eux, la guerre en cours se caractérise par le
fait qu'un « type nouveau de société » existe d'ores et déjà en Alle-
magne.) Mais, sans chercher à approfondir cette question, ils se per-
dent ensuite dans une discussion de ce que le fascisme peut avoir de
plus ou moins « désirable » et autres questions en grande partie
subjectives. Cette tendance diminue dans une certaine mesure l'inté-
rêt, par ailleurs considérable, de cet essai de discuter sérieusement
l'un des principaux problèmes de notre temps.
** H. Nickerson, op. cit., p. 397.
231
Marxisme et contre-révolution
breuses, ce principe est maintenant appliqué systématiquement
pour la première fois à la mobilisation complète des ressources
en matériaux et en hommes d'une société qui, par suite de son
développement technique et industriel, se situe à un niveau
incomparablement plus élevé que ceux du passé. Ce qui est
nouveau en l'occurrence, ce n'est pas l'idée de « conscription
universelle » per se, mais le fait que ni l'initiative individuelle ni
l'empoignade concurrentielle n'ont plus la moindre part à sa
mise en œuvre. Autre nouveauté encore : les principes de « éco-
nomie de guerre » furent cette fois appliqués dès le temps de
paix. Le système industriel de pays tels que l'Allemagne et la
Russie a été dans son ensemble conformé à l'avance, méthodi-
quement, aux exigences d'une guerre qui ne devait s'ouvrir que
bien des années plus tard *. Et, depuis le déclenchement de la
guerre actuelle, les barrières séparant traditionnellement pro-
duction de guerre et production de paix ont partout volé en
éclats. Les ressources de tous les pays ont été mises en commun
dans le cadre d'une économie de guerre à l'échelle mondiale.
La « guerre totale » nazie diffère, sous tous ces rapports, des
anciennes formes de guerre totale dans lesquelles l'esprit d'un
capitalisme à dominante concurrentielle venait se répercuter. La
guerre totale d'aujourd'hui se révèle donc une forme nouvelle
de guerre totale : guerre totale du capitalisme des monopoles et
du capitalisme d'Etat, par opposition aux guerres totales liées au
système de la concurrence qui furent le propre d'une période
économique révolue.

7.
Les développements économiques mêmes qui détruisirent gra-
duellement la fonction positive de la guerre en tant qu'instru-
ment de la révolution bourgeoise ont créé les prémisses objec-
tives d'un nouveau mouvement révolutionnaire. L'essor du mou-

* L'ironie du sort a voulu que ni la Russie soviétique ni l'Allemagne


ne furent les premières, dans l'Europe d'après-guerre, à donner une
consécration formelle au principe de la « guerre totale ». En effet,
ce fut en France que, le 3 mars 1927, la Chambre des députés adopta
à une majorité écrasante, les communistes étant seuls à voter contre,
une proposition de loi qui, défendue par le leader socialiste Paul-
Boncour, prévoyait la mobilisation de toutes les forces et ressources
du pays en vue de la « guerre totale ».
232
La guerre et la révolution
vement indépendant de la classe ouvrière a eu pour effet de
donner un aspect nouveau au problème de la guerre et de la
révolution. Face à cette menace, la classe bourgeoise dirigeante
doit assumer désormais une fonction répressive. De nos jours,
vu le changement des conditions historiques, il devient de plus
en plus ardu de juger si une forme donnée de guerre, voire la
guerre elle-même, conserve encore une valeur positive quelcon-
que pour la révolution du 'or siècle.
En premier lieu, force est de noter, à propos des diverses
occasions où, au cours des vingt ou trente dernières années, la
classe prolétarienne s'est lancée dans une lutte pour ses buts
propres, que la révolution sociale des travailleurs n'a tiré aucun
avantage des fonctions positives qu'une guerre révolutionnaire
est censée remplir en ce qui concerne l'émancipation d'une
classe opprimée. C'est un chapitre particulièrement sombre de
l'histoire de la révolution bolchevique en Russie que celui de ses
« guerres révolutionnaires ». Et ce chapitre eut pour conclusion
tragique le message radiodiffusé du 3 juillet 1941, dans lequel
Staline s'abstenait de toute référence au socialisme et à la classe
ouvrière. Au lieu de quoi, il exhortait les peuples de l'URSS à
défendre l'existence de leur Etat national, dans le cadre de l'Em-
pire russe, et à faire montre des « qualités inhérentes à notre
peuple ». Depuis lors, les forces prodigieuses, auxquelles la révo-
lution de 1917 donna libre essor, ont été utilisées comme des
instruments pour la défense du statu quo capitaliste en Europe
et aux Etats-Unis contre les innovations non moins ambiguës
qui s'ensuivraient de la défaite des puissances « démocratiques »
occidentales à l'issue du conflit qui les oppose aux forces « tota-
litaires » du fascisme nazi.
En quel sens faut-il entendre la thèse paradoxale selon laquelle
la guerre, ce puissant instrument de la révolution bourgeoise du
passé, aurait perdu toute importance positive pour la révolution
socialiste de l'époque actuelle ? Car, enfin, le mouvement histo-
rique du XX° siècle n'est pas séparé de ses devanciers par une
muraille de Chine. Et, s'il était exact que la guerre ait rempli
hier une fonction absolument positive dans la transformation
révolutionnaire de la société, on aurait du mal à comprendre
comment il se fait qu'elle ait perdu aujourd'hui cette fonction
progressiste.
C'est dans les ambiguïtés, ci-dessus retracées, qui, dès l'ori-
gine, furent inhérentes à la guerre bourgeoise, et dans les ambi-
guïtés cachées de la révolution bourgeoise elle-même, qu'on

233
Marxisme et contre-révolution
trouvera la réponse à cette question. Il ne fait aucun doute que
les guerres révolutionnaires et nationalistes des xvine et me siè-
cles constituèrent des étapes nécessaires du processus qui abou-
tit à l'établissement de la société capitaliste actuelle et de sa
classe bourgeoise dirigeante. Pourtant, malgré toute la passion
dont étaient animés les soldats-citoyens appelés à vaincre ou à
mourir, la fonction réelle de ces guerres avait à voir bien moins
avec l'élément authentiquement émancipateur et démocratique
de la révolution qu'avec les effets simultanément répressifs de
celle-ci. Présenter la guerre de masse moderne comme le produit
de la Révolution française en général, c'est se livrer à une géné-
ralisation historique abusive. Un examen plus attentif révèle, en
effet, qu'elle fut liée à une phase particulière de cette révolution.
De fait, son origine se situe au moment critique où le soulève-
ment de la Vendée et l'agression étrangère imposèrent le rempla-
cement des principes bien plus démocratiques de la première
phase de révolution par les mesures autoritaires et violentes de
la dictature révolutionnaire des Jacobins.
En second lieu, le développement de la conscription univer-
selle et de tous les autres traits caractéristiques de la « guerre
totale » fut poursuivi au xix° siècle moins par la France que par
l'Etat antidémocratique de Prusse. Mais il ne s'agissait nullement
d'une simple ironie du sort, comme on l'a parfois soutenu. A la
base de ce phénomène se trouve le fait que l'usage effréné de
la force convenait mieux encore aux visées des gouvernements
réactionnaires d'Europe centrale, lesquels entendaient borner la
« guerre de libération » au rétablissement de l'indépendance
nationale de leurs Etats, assujettis à l'Empire français, tout en
refusant en même temps d'octroyer à leurs sujets des institu-
tions véritablement démocratiques. En outre, bien plus que la
démocratie, ce fut le nationalisme bourgeois, et le plus cocardier,
que ces guerres toujours plus violentes et sanguinaires eurent
pour effet d'implanter au centre de l'Europe pendant les décen-
nies suivantes, tandis que la guerre de Sécession américaine et
les trois guerres bismarckiennes d'agrandissement de la Prusse
faisaient progresser encore la forme nouvelle de la guerre de
masse.
Dorénavant, et jusqu'en 1914, toutes les guerres capitalistes
et impérialistes devaient se heurter à l'opposition plus ou moins
résolue des divers courants composant le mouvement interna-
tional de la classe ouvrière. Ce fut seulement sous l'effet de choc
provoqué par la guerre mondiale et la crise politique et écono-
234
La guerre et la révolution
Inique subséquente que les deux minorités du socialisme alle-
mand redécouvrirent la valeur « positive » de la guerre pour la
révolution socialiste. L'une de ces minorités dirigea la révolution
avortée des ouvriers allemands, pour se réfugier ensuite dans
les activités prorusses du parti communiste. Quant à l'autre, elle
consentit à la guerre elle-même comme à un accomplissement
indiscutable des aspirations sociales des travailleurs, et, par là,
anticipa la guerre « révolutionnaire » que les forces contre-révo-
lutionnaires du national-socialisme font aujourd'hui à la Russie
soviétique, de même qu'au capitalisme démocratique.
A l'heure actuelle, l'indécision la plus absolue continue de
régner en ce qui concerne la portée de la guerre pour le futur
mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière. Quelles que
soient les conséquences de la guerre « totale » en cours pour les
fractions rivales de la classe dirigeante internationale, une chose
est certaine : pour les ouvriers, cette guerre censée être «révolu-
tionnaire » ne constitue jamais qu'une autre forme, et une forme
aggravée, de leur condition normale d'oppression et d'exploita-
tion. En dépit de tout ce qui se dit et se vocifère, cette lutte
intestine à la classe dirigeante capitaliste n'est nullement -
comme tel fut le cas des anciennes guerres capitalistes — une
forme nécessaire et une partie intégrante du progrès historique.
Elle a même pour effet de dénaturer jusqu'à ces changements
mineurs de la structure économique et politique actuelle que le
maintien de l'ancien système exige. La guerre capitaliste a épuisé
toutes ses potentialités révolutionnaires.
C'est ailleurs que sur les champs de bataille de la guerre capi-
taliste que se passe la lutte pour le nouvel ordre de société.
L'action décisive des travailleurs commence là où la guerre capi-
taliste finit.

Dans la réalité de l'histoire, on assista exactement à l'in-


verse : en l'absence d' « actions décisives des travailleurs »,
la guerre capitaliste aboutit à raffermir pour longtemps des
rapports sociaux qu'on aurait pu croire promis. à s'effon-
drer. Lénine avait assurément raison de le rappeler au
II° Congrès de l'IC : « pour le capitalisme, il n'existe abso-
lument pas de situations sans issue », du moins sur longue
période.

1. Cf. Lénine, Œuvres, t. 31, p. 233.


235
Marxisme et contre-révolution
Korsch concluait son magistral exposé des rapports de la
guerre et de la révolution à l'époque bourgeoise par ces
mots : « La guerre impérialiste a épuisé ses potentialités
révolutionnaires », elle a cessé d'être « une forme nécessaire
et une partie intégrante du progrès historique ». C'était là
soutenir implicitement, en marxiste du 'cg' siècle, qu'à l'or-
dre du jour de l'histoire des pays développés figurait désor-
mais non plus l'anéantissement des rapports féodaux aux
côtés des forces bourgeoises (et sous leur conduite effec-
tive), mais l'institution de rapports nouveaux, libertaires :
« une association où le libre épanouissement de chacun est
la condition du libre épanouissement de tous n, disait dès
1847, et donc dans un tout autre cadre avec de tout autres
virtualités, le Marx du Manifeste communiste, un ordre
social où le salaire, par conséquent, est aboli. Et cette
conclusion essentielle de Korsch demeure valide, quand
bien même on ferait valoir que la Seconde Guerre mon-
diale servit de prélude à l'émancipation de certains peuples
opprimés, comme tel avait déjà été le cas de la première.
Car il s'agissait d'une émancipation purement nationale qui,
proclamée par chacun des trois grands camps en présence
comme l'un de ses buts de guerre, fut en fait acquise au
prix du sang par des populations agraires qu'un degré de
développement fort bas vouait à rester en deçà de ce grand
but historique du communisme, vouait à créer le salariat
et non à l'abolir.
Il est un aspect qu'on s'étonnera peut-être aujourd'hui
de n'avoir pas vu mentionné dans l'exposé ci-dessus, et qui
concerne plus particulièrement cette forme de lutte éman-
cipatrice où la guerre de partisans joua un rôle non négli-
geable. Pour Korsch, la guerre révolutionnaire atteignit un
summum avec la levée en masse de 1793, et l'on ne saurait
douter que jamais depuis aucune nation ne mobilisa ses
forces vives avec une ampleur pareille et un élan aussi
prodigieux. Très lucidement, il constatait la baisse d'impor-
tance de l'armée de masse, de l'infanterie hier encore
« reine des batailles n, et la primauté qui revenait doré-
navant dans la guerre aux unités spécialisées, deux phéno-
mènes complémentaires, produits directs, et de l'apathie
des masses — envers la révolution, mais aussi envers la
guerre —, et des progrès de l'industrie. Semblable en cela
à tous les experts militaires du temps (mais, eux, ils se
236
La guerre et la révolution
prétendaient des « spécialistes »), ce grand lecteur de Clau-
sewitz ne prévoyait pas l'essor, au moins relatif, que la
guerre de partisans allait bientôt connaître. Mais on a vu
plus d'une fois des vérités théoriques, inscrites dans la
pratique d'une période donnée, n'être perçues de nouveau
qu'après un long laps de temps et la réapparition de cette
pratique, sous des formes d'ailleurs modifiées, à un autre
moment historique.
Quoi qu'il en soit, cette forme d'organisation militaire
ainsi réapparue n'est, par nature, nullement antagonique à
l'ordre établi. Et Clausewitz, parfait réactionnaire, envisa-
geait de sang-froid l'armement du peuple 1. Il avait en effet
pu observer de près l'action des partisans russes de 1812,
les cosaques du général Davydov, et constater alors que,
comme en Espagne (ou en Vendée), le « peuple armé »,
affrontant un ennemi impitoyable et noyauté par de « petits
détachements prélevés sur l'armée », demeurait fidèle au
trône et à l'autel. En outre, il n'assignait à ces forces,
« de qualité inférieure », disait-il, qu'une mission purement
défensive, le soin de l'attaque étant réservé aux troupes
régulières, seules à disposer de l'armement et du soutien
logistique appropriés. Mais la doctrine mao-tsétoung du
conflit prolongé et des zones libérées, grâce auxquels les
unités de guérilleros finissent par être transformées en
corps d'armée réguliers, voire en instances de type Etat,
était tout à fait étrangère, il va de soi, à ce général prussien
qui ne se trouvait pas en situation de devoir partir de rien
pour étendre à un véritable continent le système du sala-
riat, progressiste au regard du passé.
La supériorité matérielle de l'impérialisme, en ce qui
concerne l'équipement, les possibilités de recrutement à
l'échelon local, etc., reste telle, cependant, que les actions
de guérilla ne peuvent sortir que par exception (Dien-
Bien-Phu ou Santa-Clara) du cadre défensif. Et les unités
de partisans elles-mêmes, quand l'existence de sanctuaires
leur permet d'entamer le conflit prolongé, doivent se spécia-
liser de plus en plus, adopter le modèle qu'impose l'action
contre un ennemi mobilisant les ressources d'une industrie

1. Voir au livre VI, « la Défense •, du De la guerre, les chapitres 8,


« Méthodes de résistance », 25, « Retraite à l'intérieur du pays », et
surtout 26, « l'Armement du peuple •.
237
Marxisme et contre-révolution
moderne, et à proportion de cette industrialisation-là. Ainsi,
en Algérie, les partisans, au nombre relativement restreint,
constituaient la force de frappe encore indifférenciée d'une
armée régulière, centralisée à la française mais vouée, par
le déséquilibre des forces, à demeurer l'arme au pied. Au
Vietnam, en revanche, le conflit prolongé a entraîné une
diversification en milices villageoises, chargées d'accomplir
sur place les besognes du génie et de la réserve classiques,
en commandos autonomes de chaque arme, plus particu-
lièrement l'artillerie, etc., tout cela formant la base d'une
pyramide qui a pour sommet « un faible corps division-
naire, extrêmement mobile, menant une guerre de manoeu-
vre sur l'ensemble du théâtre d'opérations 1 ». Malgré une
efficacité confirmée, ce dispositif a en définitive un effet
encore « plus moral que matériel », comme Engels le disait
de la barricade à l'époque classique des combats de rue 2.
Car sa conséquence principale, même si elle n'est pas re-
cherchée consciemment, est de pousser les populations
rurales à opter nolens volens, par suite des barbares réac-
tions des pouvoirs en place, pour le camp des insurgés.
(Bien que la raison essentielle de sa défaite ait été l'inter-
vention massive et acharnée des commandos ennemis, c'est
aussi parce que Guevara était désireux pour des motifs
tactiques de ne pas forcer ainsi les paysans boliviens à
« se mouiller » en faveur de son équipée, qu'il ne put éta-
blir de base.) Ainsi se forgent simultanément, et les cadres
humains du nouvel Etat, après osmose avec certains repré-
sentants de l'ancien', et les rapports nouveaux d'autorité.
Mais, dans le cadre urbain d'un pays industriel où la
révolution bourgeoise (ou néo-bourgeoise) et l'Etat mo-
derne constituent des acquis définitifs, l'action de guérilla

1. Cf. l'article de Georges Boudarel, historien spécialisé (pro-FNL),


in le Monde, 31.10.1972, p. 4.
2. F. Engels, préface des Luttes de classes en France ( 1848-1850) de
Karl Marx.
3. On sait qu'en Russie bolcheviste Trotsky organisa l'Armée rouge
en y intégrant un grand nombre d'ex-officiers tsaristes, tout en suppri-
mant le caractère électif des fonctions de commandement et en vidant
de leur substance les attributions des conseils de soldats ; cf. A. Ro-
senberg, op. cit., p. 159-161. En Chine, le « changement dans la conti-
nuité » avec l'ancien appareil d'oppression et d'exploitation fut par
nécessité poussé plus loin encore ; cf. Ch. Reeve, Le Tigre de papier.
Sur le développement du capitalisme en Chine, Paris, 1972, p. 22 sqq.
238
La guerre et la révolution
apparaît bien plus encore comme un facteur « plus moral
que matériel », capable de déblayer certains obstacles inté-
rieurs, mais incapable de tenir tête à une intervention exté-
rieure dont il serait inconcevable qu'elle ne se produise pas.
Témoin l'insurrection massive de la Hongrie en 1956, d'une
portée historique suprême, pour le meilleur (le jaillisse-
ment de formes d'organisation nouvelles) et pour le pire
(l'effet de dissuasion durable de la répression) : tandis que
la guérilla urbaine mit très vite hors d'état de nuire les
anciens centres de pouvoir, sans arriver cependant à faire
sortir de sa neutralité la plus grande partie d'une armée
régulière très majoritairement paysanne, l'apathie des ou-
vriers du monde, à laquelle les entreprises de diversion de
l'impérialisme occidental venaient ajouter un surcroît de
confusion, interdit à un mouvement aussi puissamment
émancipateur de s'étendre au-delà des frontières nationales.
Dès lors, le déséquilibre des forces était par trop grand, et
le tank l'emporta sur le fusil. L'organisation ouvrière sur
place, encore mal coordonnée, ne pouvait suppléer le man-
que d'unité populaire et d'une dimension internationale.
Oui, aujourd'hui comme hier, « c'est ailleurs que sur les
champs de bataille que se passe la lutte pour le nouvel
ordre de société ».
CHAPITRE XIII

FRAGMENTS CRITIQUES

Le présent volume, répétons-le, a pour matière une série


d'articles tous datés du deuxième quart du xxe siècle, lequel
restera dans l'histoire comme l'époque de la décadence
convulsive et de la chute définitive du capitalisme libéral,
classique, en même temps que de son passage, à travers la
contre-révolution et la guerre mondiales, à une phase nou-
velle de l'exploitation capitaliste et de l'oppression impé-
rialiste. Ce processus a revêtu, bien entendu, des formes
aussi spécifiques que variées, dont Korsch a examiné plus
d'une. On a vu, par exemple, ce qu'il en était, selon lui,
de la corporate community aux Etats-Unis, et de ses
répercussions sur le sort de la démocratie parlementaire.
On verra plus loin comment, après la guerre, il concevait
la transformation en système totalitaire du régime issu
de la « première grande révolution anticapitaliste du
30C3 siècle », la révolution russe, comment aussi il analysait
les moyens mis en oeuvre par le « néo-impérialisme des
puissances occidentales » pour juguler les « forces de la
réforme et de la révolution agraires agissant dans le sein
de la société orientale ». Avant de passer à ces deux ordres
de phénomènes, il convient cependant de s'arrêter sur le
seul cas où, en Europe, la « contre-révolution préventive »
se heurta à une résistance véritable, sans fins restaura-
trices, une résistance acharnée, constructive, mais déna-
turée, puis vaincue par suite, avant tout, de son isolement :
la guerre d'Espagne. (Des raisons d'espace m'obligeront
cependant à ne donner de ces textes que les extraits les
plus significatifs, à mon avis.)

241
1. La guerre d'Espagne

[Tout en critiquant les tendances « économistes » et a apoli-


tiques » de l'anarcho-syndicalisme, Karl Korsch ne pouvait
éprouver que de la sympathie pour ce mouvement essentielle-
ment pratique, attaché à l'idée d'action autonome et volontaire,
d'autodétermination des travailleurs, sympathie qui allait surtout
à la CNT espagnole, unique forme de masse de ce courant. Et
c'est en qualité d'observateur, délégué par les syndicalistes
révolutionnaires allemands, qu'il assista au congrès de l'AIT
anarcho-syndicaliste qui se tint à Madrid peu de temps après
la proclamation de la république en avril 1931 '.
Dix ans plus tard, on vient de le voir, il constatait que la
guerre civile espagnole, loin d'ouvrir une] nouvelle phase posi-
tive dans le rapport de la guerre à la révolution, [avait servi
de répétition générale de la Seconde Guerre mondiale 2. Mais
l'événement historique change presque toujours de sens à mesure
que le temps passe : avant d'être le prélude pratique et idéolo-
gique de la conflagration planétaire, la guerre sociale d'Espagne
avait constitué la phase ultime du processus révolutionnaire
enclenché en avril 1931. Au début de 1938, alors que tout indi-
quait déjà que les jours de la Catalogne libertaire étaient comp-
tés, Korsch entreprit, dans un premier article', de réfuter les
accusations de mollesse et d'incohérence lancées contre elle par
ses ennemis mortels, bourgeois et staliniens. Et il le fit à sa
manière, en réaliste à la vision désabusée certes, mais refusant
pour autant de donner dans les commodités du fatalisme histo-
rique et de la négation sectaire. Ainsi il déclarait d'emblée :]
Qui veut rendre compte d'une manière réaliste de l'oeuvre
constructive du prolétariat de Catalogne et des autres régions
d'Espagne ne doit pas chercher à la mesurer à l'aune soit de
quelque idéal abstrait, soit de résultats obtenus dans des condi-
tions historiques absolument différentes. Il est indéniable que
l'acquis effectif de la « collectivisation », même dans les industries

1. Sur tout cela, cf. K. Korsch, « Die spanische Revolution », Die


Neue Rundschau (Berlin), juil. 1931, et Karl Marx, p. 251.
2. Cf. ante, p. 228.
3. L. H. (K. Korsch), « Economics and Politics in Revolutionary
Spain », Living Marxism, IV, 3, mai 1938, p. 76-82 (trad. ail. in Schrif-
ten, p. 109-117).
242
Fragments critiques
de Barcelone et des autres villes et villages de Catalogne où l'on
peut l'étudier le mieux, ne s'accorde guère avec les constructions
idéales du socialisme et du communisme orthodoxes, sans parler
des rêves encore plus sublimes que les ouvriers syndicalistes
et anarchistes d'Espagne n'ont cessé de nourrir depuis l'époque
de Bakounine.
Il serait tout aussi vain de vouloir comparer, en guise d'ana-
logie historique, ce que la révolution espagnole a réalisé au
cours de la période qui, amorcée avec la prompte contre-offensive
que les ouvriers révolutionnaires opposèrent à l'invasion de
Franco et de ses complices fascistes, nationaux-socialistes et
démocrates bourgeois, approche maintenant rapidement de son
terme, avec rien de ce qu'il advint en Russie après octobre 1917,
ni avec la phase dite du communisme de guerre (1918-1920), ni
avec la phase subséquente de la NEP. Car, à aucun moment du
processus ouvert par le renversement de la monarchie en 1931,
ni les travailleurs fi aucun parti ou organisation se réclamant
de l'avant-garde ouvrière ne se sont trouvés en possession du
pouvoir politique. Tel a été le cas non seulement sur le plan
national, mais aussi sur le plan régional, et cela s'applique même
aux conditions régnant dans le bastion anarcho-syndicaliste de
Catalogne pendant les mois qui suivirent immédiatement juillet
1936, alors que le pouvoir se faisait invisible sans que la nouvelle
et encore vague autorité exercée par les syndicats revêtisse un
caractère nettement politique. Parler à ce propos de « dualité
du pouvoir » serait même exagéré. Il s'agissait bien plutôt d'une
éclipse momentanée du pouvoir d'Etat, une éclipse induite par
la séparation survenue entre la substance (économique) du
pouvoir, passé aux mains des ouvriers, et son enveloppe (poli-
tique), par les divers conflits internes entre forces de Franco
et forces des « loyalistes », entre Madrid et Barcelone, et, enfin,
par le fait décisif que, face aux travailleurs en armes, l'appareil
bureaucratique et militaire ne pouvait en aucune manière s'ac-
quitter de sa fonction principale dans tout Etat capitaliste : la
répression des ouvriers.
[Il se peut, écrivait Korsch en substance, que les ouvriers et
les miliciens libertaires de Barcelone aient manqué de résolution
en juillet 1936 quand, ayant triomphé des militaires fascistes,
ils n'allèrent pas jusqu'à prendre directement en charge le pou-
voir. Mais trente ans auparavant, faisait-il valoir, en juillet 1917,
bien que Petrograd fût aux mains de manifestants, ouvriers et
soldats, armés et probolcheviks, les dirigeants du Parti, Lénine
243
Marxisme et contre-révolution
en tête, s'étaient vus eux aussi dans l'incapacité de retourner en
leur faveur une situation qu'ils n'avaient su ni prévoir ni pré-
parer. A ceux qui incriminent aujourd'hui] l'absence de direction
révolutionnaire [,dont les anarcho-syndicalistes auraient souffert
il convient donc de rappeler non seulement que les bolcheviks,
se révélèrent incapables,] dans la situation objectivement révo-
lutionnaire du 18 juillet 1917, de s'emparer du pouvoir politique,
[carence immédiatement sanctionnée par une répression sévère,
mais aussi qu'ils étaient appelés à faire preuve d'indécision plus
d'une fois encore.]
Cela ne revient nullement à dire, poursuivait notre auteur,
que les ouvriers de Catalogne n'ont pas été freinés dans l'action
par leur indifférence à l'égard de toutes les questions politiques,
non rigoureusement économiques et sociales. Pis encore, les
mesures les plus radicales qu'ils prirent en matière de recons-
truction économique, à un moment où ils apparaissaient et se
considéraient comme les maîtres absolus de la situation, pâtirent
d'une évidente absence de ce souci d'efficacité et d'esprit de suite
dont les mesures économiques et politiques de la dictature
bolcheviste portaient la marque. [Et c'est bien là ce qui amenait
les correspondants de la presse anglo-saxonne (cités par K.) à
se réjouir de voir les gouvernementaux préférer le contrôle
étatique à la gestion ouvrière, et vouloir protéger les investisse-
ments étrangers, ce qui restreignait d'autant le champ de la
collectivisation. Toutefois, ajoutait Korsch,] le fait même qu'à
la suite d'expériences de plus en plus catastrophiques la CNT
et la FAI aient été en définitive obligées de revenir sur leur
apolitisme traditionnel a démontré aux yeux de tous, excepté
quelques groupes d'anarchistes étrangers indécrottablement
sectaires et chimériques (...), la liaison vitale existant entre
l'action économique et l'action politique dans toutes les phases
de la lutte de classe prolétarienne et, bien plus encore, dans sa
phase directement révolutionnaire.
Telle est donc la toute première leçon de cette phase terminale
de l'histoire révolutionnaire de l'Europe d'après-guerre qu'est
la révolution espagnole. Leçon plus importante encore, et singu-
lièrement impressionnante, quand on réfléchit aux différences
énormes que les mouvements de la classe ouvrière d'Espagne
présentent avec ce que près de trois quarts de siècle de lutte
de classe prolétarienne ont engendré en Europe et aux Etats-
Unis.
Et sa validité n'est pas diminuée du fait que la CNT s'en
244
Fragments critiques
tienne, dans les circonstances actuelles, à des revendications
relativement modérées. Proposer une « nouvelle période consti-
tutionnelle qui serait démocratique et fédérale, conformément
aux aspirations populaires au sein de la République socialiste »,
voilà certes une exigence que le gouvernement de Front populaire
pourrait, en principe, satisfaire sans dévier vraiment de la
politique bourgeoise qu'il a poursuivie jusqu'ici. Et créer un
« Conseil économique national », à base politique et syndicale,
avec représentation paritaire de l'UGT socialiste et de la CNT
anarchiste, ne transformerait pas plus la tendance bourgeoise
réformiste du gouvernement en une tendance prolétarienne
révolutionnaire. Mais on relève derechef une analogie très forte
entre la tactique actuelle des anarcho-syndicalistes et celle que
le parti bolchevique adopta jusqu'à l'écrasement du putsch de
Kornilov et même après. Si tel est bien le cas, si l'on peut mon-
trer que même un parti révolutionnaire à dominante aussi poli-
tique et aussi expérimenté politiquement que le parti qui a
réalisé l'Octobre russe, n'acquit sa perfection dernière qu'après
l'émergence d'une intuition historique absolument différente,
comment un groupe de révolutionnaires prolétariens, jusqu'à
présent apolitiques et quasi dépourvus d'expérience politique,
aurait-il pu atteindre à pareille excellence surhumaine et supra-
historique, alors qu'il lui faut oeuvrer dans les conditions peu
propices de l'Espagne actuelle, où le putsch du Kornilov ibé-
rique, loin d'avoir été écrasé, s'est victorieusement propagé dans
l'ensemble du pays et vise maintenant le coeur même de l'Espagne
industrielle, le bastion ultime des forces anticapitalistes et anti-
fascistes, la province prolétarienne de Barcelone ? [N'est-il pas
amplement démontré que] la direction révolutionnaire bolche-
vique de 1917 connut elle aussi les flottements, témoigna de
l'imprévoyance, inhérents à toute action révolutionnaire ? [Et
Korsch d'insister sur ce point, faits à l'appui, non pour accabler
Lénine et son parti, mais pour souligner combien peu] leurs
adeptes de troisième ordre sont en droit de critiquer les défi-
ciences de la Catalogne anarcho-syndicaliste. (...) Pourtant un
voile épais se trouve de la sorte jeté sur l'oeuvre constructive
qui résulte des efforts et sacrifices héroïques des travailleurs
de toutes les régions d'Espagne où le programme syndicaliste
et anarchiste de la « collectivisation » l'a emporté sur le pro-
gramme socialiste et communiste de la « nationalisation » ou de
l'« intervention de l'Etat ».
[C'est donc pour lever ce voile que Korsch consacra un
245
Marxisme et contre-révolution
second article 1 à rendre compte d'un petit livre traitant juste-
ment de cette « oeuvre constructive », opuscule qu'il disait être
un exposé éclairant des sept premiers mois de collectivisa-
tion 2.
[Ayant pris ses distances à l'égard de la conception « idéa-
liste » qui voit] dans les luttes de classes, guerres et guerres
civiles de l'histoire contemporaine autant d'expressions d'un
affrontement idéologique entre un « principe » démocratique et
un « principe » fasciste, [et celle des « Realpolitiker » qui font]
des aspects guerre civile inhérents à la situation actuelle de
l'Espagne (sans parler des conflits moins spectaculaires qui
déchirent les multiples tendances du Front populaire gouverne-
mental) une phase très subalterne de cette bataille entre groupes
impérialistes constituant, selon eux, l'essence de tous les déve-
loppements politiques mondiaux à l'heure présente, [Korsch
poursuivait :]
Pour la première fois depuis les expériences de socialisation
dont la période révolutionnaire d'après-guerre s'assortit en
Russie soviétique, en Hongrie et en Allemagne, la lutte des
ouvriers espagnols contre le capitalisme a fait apparaître un
type nouveau de passage des méthodes capitalistes aux méthodes
communales de production, lequel, tout inachevé qu'il est, a
revêtu une imposante variété de formes. Cette expérience conser-
vera toute sa portée même si l'ensemble de ces pas en avant
vers une économie nouvelle, libre, communale, se trouvait jamais
anéanti. Les ouvriers ont vu leurs réalisations battues en brèche
tant du dehors, par les progrès de la contre-révolution, que du
dedans, par leurs faux alliés du front antifasciste. Ils ont été
contraints de renoncer aux fruits de leur lutte soit par la
répression à force armée, soit, le plus souvent, au nom des
« exigences supérieures » de la guerre. Dans une grande mesure,
les réalisations de la première heure ont même été sacrifiées de
plein gré par leurs auteurs cherchant ainsi, mais en vain, à
1. K. Korsch, « Collectivizations in Spain », Living Marxism, IV, 6,
avril 1939, p. 178-182. (La version allemande des Schriften, p. 118-126,
reprend en le complétant d'après cette version anglaise le premier
état de ce compte rendu publié par K. dans le Zeitschrift für Sozial-
forschung, VII, 1938, p. 469 sqq.).
2. Collectivisations. L'OEuvre constructive de la révolution espa-
gnole. Recueil de documents, Barcelone (Ed. CNT-FAI), 1937, 244 pages
(réimp. Toulouse, 1965). Sur ce sujet, le lecteur francophone peut
consulter en outre les travaux plus récents de Gaston Leval et de
Frank Mintz.
246
Fragments critiques
progresser en direction du but principal de la lutte commune
contre le fascisme.
(...) Au contraire des divers « décrets de socialisation », que
l'histoire contemporaine de l'Europe a connus, le décret pro-
mulgué le 10 octobre 1936 par le Conseil économique de Cata-
logne n'a fait que légaliser les faits accomplis dans l'industrie
et les transports : « Il ne contient aucune initiative spéciale
dépassant le cadre de l'action accomplie par les ouvriers après
leur mouvement spontané » (p. 42). Pas d'enquêtes à n'en plus
finir sur les « buts et les limites des collectivisations », pas de
corps d'experts émérites, arbitrairement choisis et dépourvus
de toute autorité réelle, telles la tristement notoire « Commission
spéciale permanente » de la révolution française de février 1848,
ou sa copie fidèle, la « Commission de socialisation » allemande
de 1918-1919 1. Le mouvement ouvrier anarcho-syndicaliste d'Espa-
gne, bien préparé à cette tâche par des années de débat constant,
mené jusque dans les coins les plus reculés du pays, était mieux
informé et avait une conception autrement plus réaliste des
mesures à prendre pour atteindre ses objectifs économiques
que le mouvement ouvrier dit marxiste d'autres régions d'Eu-
rope. Certes, au cours de cette première phase héroïque, le
mouvement espagnol négligea dans une certaine mesure d'assu-
rer la sauvegarde politique et juridique du nouveau cadre
économique et social. Mais la situation ne permettais guère
d'éviter cette erreur initiale, à laquelle on ne put qu'en partie
remédier par la suite. Il n'existait alors ni pouvoir exécutif ni
Parlement ; seul fonctionnait le « Comité des milices antifas-
cistes » formé par les délégués du mouvement libertaire eux-
mêmes. Il n'y avait pas non plus de gros propriétaires capitalistes
à exproprier. [En effet, les représentants du capital étranger,
détenteurs d'une bonne partie des grandes entreprises, et les
gros capitalistes autochtones s'étaient enfuis de Catalogne dès
que la sédition militaire eut été vaincue. Aussi,] l'offensive lancée
contre le capital par les ouvriers catalans ressemblait-elle à une
guerre contre un ennemi invisible.
(...) Le prolétariat catalan s'installe donc sans difficulté dans
les usines et les bureaux désertés par les possesseurs d'hier.
Après quoi, les entreprises collectivisées se mettent à fonc-
tionner « d'une façon presque analogue à celle des sociétés ano-

1. K. parle ici en connaissance de cause : il avait en effet, rappe-


lons-le, occupé un poste dans les services de cette commission.
247
Marxisme et contre-révolution
nymes de l'économie capitaliste. Des assemblées générales d'ou-
vriers procèdent à l'élection du conseil au sein duquel sont
représentées toutes les phases de l'activité de l'usine : production,
administration, service technique, etc. Les représentants des
centrales syndicales y siègent également et assurent de la sorte
une liaison permanente avec le reste de l'industrie » (p. 42-43).
« La gérance elle-même est confiée à un directeur élu dans les
entreprises importantes avec l'assentiment du Conseil général
d'industrie. Souvent ce directeur reste l'ancien propriétaire,
gérant ou directeur de l'entreprise » (p. 43).
Toutefois, cette similarité des apparences ne signifie nullement
que la collectivisation n'ait rien changé d'essentiel au système
de producton des entreprises industrielles et commerciales. Elle
fait simplement ressortir la facilité relative avec laquelle, dans
des circonstances aussi favorables que celles qui se sont pré-
sentées en l'occurrence, il est possible d'effectuer, sans grands
changements structurels, des transformations profondes en ma-
tière de gestion de la production et de salaires. [Et Korsch
d'énumérer succinctement les mesures prises dans l'agriculture
— dont la collectivisation, notait-il, est] le problème le plus
compliqué du socialisme — [comme dans l'industrie : abolition
des conditions de travail inhumaines ; début d'égalisation des
salaires entre les diverses classes de qualification ou d'âge autant
qu'entre les sexes ; institution d'un « salaire familial » ; recon-
version ou création d'industries entières ; assistance aux vic-
times de la guerre, etc.
A ses yeux cependant, un fait primait tout :] le rôle important
joué par le type particulier de syndicats, propre surtout aux
ouvriers de Catalogne et du Levant, cette forme que les prospères
syndicats d'Angleterre et les puissantes organisations marxistes
d'Europe centrale et orientale condamnaient comme utopique
et incapable d'affronter une crise sérieuse. Ces formations anar-
cho-syndicalistes, antiparti et anticentralistes, tablent unique-
ment sur la libre action [auto-activation, dit la version allemande
(N.d.T.)] des masses travailleuses. Dès le premier jour, toutes
leurs activités courantes aussi bien qu'extraordinaires, ont été
gérées non par une bureaucratie de carrière, mais par l'élite
ouvrière des industries concernées. Cette même élite consciente,
incarnée par des comités d'action aux membres choisis par les
travailleurs tant à l'intérieur des syndicats qu'en dehors d'eux,
a par son esprit d'initiative comme par son action persévérante
et exemplaire jeté les bases des réalisations fondamentales de
248
Fragments critiques

la période nouvelle. C'est là une leçon historique de la collecti-


visation espagnole dont l'importance pour l'organisation et la
tactique du mouvement ouvrier est ineffaçable. Seul un anti-
étatisme en actes, ne se laissant barrer la voie par aucun obstacle
institutionnel ou idéologique qui se crée de soi-même, explique
les succès du prolétariat espagnol confronté à de monstrueuses
difficultés.

Faute de pouvoir vraiment discuter aucune des questions


abordées ci-dessus, il n'est peut-être pas inutile de com-
pléter ce tableau de l'initiative libertaire en Catalogne par
les considérations quelque peu différentes que Paul Mattick
émettait à ce sujet dans le même numéro de Living
Marxism :
« Ce qui nous intéresse, écrivait-il en parfait accord là-
dessus avec Korsch, ce sont justement les aspects de la
guerre civile espagnole auxquels les organisations anti-
fascistes ne s'intéressent pas un seul instant. Comme dans
tous les soulèvements ouvriers et paysans à ce jour, le
fait marquant reste que les masses d'Espagne ont été plus
radicales, plus « à gauche », plus extrémistes que leurs
leaders et les organisations dirigées par eux. Non que les
masses aient agi contre leurs organisations, ni qu'il y ait eu
cloison étanche entre les unes et les autres, mais le chan-
gement de politique survenu dès que le soulèvement eut
été coulé au moule du nouveau régime, montre bien l'exis-
tence, entre les premières et les secondes, d'un gouffre
beaucoup plus profond que les ouvriers n'ont été jusqu'à
présent à même de le soupçonner. Les actions de masse
de l'été et de l'automne de 1936, auxquels participèrent
ouvriers organisés et ouvriers inorganisés, furent suscitées,
dirigées et étendues non point par les leaders officiels des
diverses organisations ouvrières, y compris les syndicats
anarchistes, mais par les travailleurs eux-mêmes et par
la force de circonstances auxquelles ils réagissaient qu'ils
y fussent invités ou non. A l'origine de tout ce qui a été
vraiment révolutionnaire dans la guerre d'Espagne, se
trouve l'action directe des ouvriers et des paysans pauvres,
non une forme d'organisation ouvrière spécifique ou des
dirigeants particulièrement doués. Il faut reconnaître
cependant que la liberté plus grande régnant au sein des

249
Marxisme et contre-révolution
syndicats anarchistes moins centralisés eut pour effet une
faculté d'initiative plus grande chez les ouvriers anarcho-
syndicalistes 1. »
Fait historique absolument remarquable : vingt ans
après les événements d'Espagne, le 26 octobre 1956, dans
un pays où se propageait une immense insurrection ou-
vrière, le Conseil national des syndicats de Hongrie, qui
venait tout juste de se former sur des bases renouvelées
du tout au tout, rendait public un programme politique
et économique recoupant sur des points essentiels les
réalisations de la Catalogne libertaire 2. Or les membres
de ce conseil, rais depuis longtemps à la diète marxiste-
léniniste, ne pouvaient avoir la moindre idée de ces réali-
sations, ni des doctrines syndicalistes révolutionnaires.
Plus d'une fois depuis, on a vu semblable analogie transpa-
raître dans le programme de mouvements qui ne devaient
rien de rien à ces doctrines. Tout se passe comme si les
sociétés modernes d'exploitation sécrétaient, dans certaines
conditions de crise, un schéma universel de contre-pouvoir.
Tel qu'il vient d'émerger de ces sociétés, à l'état d'ébauche
plus ou moins poussée selon les cas, ce schéma comporte
toujours en théorie et/ou en pratique une structure de
gestion centrale coiffant ou visant à coiffer une multitude
d'organismes locaux animés de tendances centrifuges.
Nulle part depuis les années 1920, la réalisation de ce
modèle « spontané » d'émancipation n'est allée aussi loin
dans les faits que ce fut le cas dans la Catalogne de
1936-1937. Même en l'occurrence toutefois, ce système n'en
paraît pas moins avoir été peu viable non seulement pour
des raisons extrinsèques (la disproportion des forces
armées et des ressources matérielles), mais aussi pour des
raisons intrinsèques, et découlant à bien des égards du
ralliement du mouvement libertaire officiel au principe de
l'alliance des classes et à son corollaire, l'option frontiste.
Un seul exemple : les banques, contrôlées par l'UGT socia-
liste (et stalinienne), restèrent en dehors du circuit collec-

1. Anonyme (P. Mattick), « The Concentration Camp Grows »,


Living Marxism, IV, 6, avril 1969, p. 171.
2. Cf. le programme cité par C. Lefort, « L'insurrection hongroise »,
Socialisme ou Barbarie, IV, 20, p. 92, et les documents rassemblés par
J.-J. Marie et B. Nagy in Pologne-Hongrie 1956, Paris, 1966.
250
Fragments critiques
tivisé', tandis que la production et la distribution, qui
n'étaient réglées qu'en façade par des moyens institution-
nels (gestion syndicale ou communale), continuaient
d'avoir pour fondement réel l'échange capitaliste à base
monétaire. Aussi bien est-ce là « le problème le plus com-
pliqué du socialisme », de nos jours où la coopération
agricole (capitaliste) tend à gommer celui que soulevaient
naguère le mode d'appropriation du sol et les mentalités
qui s'y rattachent.

2. Trotsky et la révolution russe

[En 1924, le léniniste allemand bon teint Karl Korsch rappelait


la formule de Lénine invitant les « camarades étrangers » à
« s'assimiler une bonne tranche de l'expérience russe' », avant
de saluer dans la brochure de Staline sur le léninisme] un
exposé du marxisme sous son aspect de léninisme, de « théorie
de la révolution » à l'époque de l'impérialisme et de l'actualité
immédiate de la révolution prolétarienne'. [Deux ans plus tard,
fidèle à cette conception, Korsch taxait de « révisionnisme » un
Staline devenu le théoricien du socialisme dans un seul pays
et du renoncement à l'action directe anticapitaliste 4. La force
des circonstances et la logique interne de sa recherche l'ame-
nèrent cependant par la suite, dans les textes qu'on a pu lire
ci-dessus, à dépasser ce premier stade, « contingent », de la
critique pour remonter aux racines théoriques des développe-
ments inattendus de l'« expérience russe ».
La publication posthume de la biographie de Staline par
Trotsky 5 lui donna, en 1946, l'occasion de revenir sur le sujet.
L Cf. la préface d'A. Souchy à Collectivisations, p. 25-26 ; le rôle
du capital financier dans la restauration du pouvoir démocratique
bourgeois est signalé notamment par G. Munis, lalones de derrota :
promesa de victoria, Mexico, 1948 (réimp. Paris, 1972), p. 243 et 357.
(Soucieux, en 1938, d'éviter toute confusion avec les ennemis de réali-
sations mille fois positives et progressistes, K. ne fait aucune allusion
explicite à cette lacune mortelle.)
2. Lénine, « Rapport au Ir congrès de l'IC », Œuvres, t. 33, p. 443-
444.
3. Cf. le compte rendu de J. Staline, le Léninisme théorique et pra-
tique, par K. in Die Internationale, nov. 1924, et MGA, p. 151-156 ; le
passage cité est expressément souligné par K.
4. Cf. ante, p. 129.
5. L. Trotsky, Staline (trad. J. van Heijenoort), Paris, 1948.
251
Marxisme et contre-révolution
Dans le premier volet de son compte rendu 1, il faisait ressortir
avec concision les qualités d'un auteur] qui a excellé à écrire
l'histoire presque autant qu'à la faire, [le savoir et le talent
déployés par lui pour] laver de plus de vingt ans de déformations
et de falsifications toujours plus flagrantes la véritable nature
de la révolution russe, [et pour] raccorder avec la justesse
voulue chaque action, ou incapacité d'action, chaque parole ou
document écrit, à tout le contexte d'une situation donnée et à
la décision concrète à prendre dans cette situation-là. [Après
quoi, le critique Korsch s'attachait non plus tellement, cette fois,
à réexaminer l'« expérience russe » sous l'angle de sa filiation
marxienne et marxiste, posée en objet dernier de l'analyse, mais
à la replacer dans le cadre historique qui devait inexorablement
infléchir son cours : la contre-révolution totalitaire du deuxième
quart du 'oc° siècle. Voici la traduction intégrale de ce second
volet :]
Tout en tirant une incontestable valeur pragmatique de l'ana-
lyse fouillée à laquelle l'auteur soumet toute une série d'événe-
ments d'une importance capitale, ce grand livre ne donne pas
du processus historique global, qui leur est sous-jacent, un
exposé dénué d'ambiguïtés. Il est stupéfiant de constater que si
Trotsky parvient à s'affranchir de la paralysante obligation de
réduire à une simple biographie le cours pris par la révolution
russe, il n'est pas sans retomber, en même temps, dans la
conception schématique qui s'était imposée à l'esprit des théo-
riciens révolutionnaires du 'axe siècle par contrecoup aux gran-
des révolutions (bourgeoises) des xvire et 'cyme siècles. Selon
cette conception, toute révolution, sauf peut-être la révolution
finale et mondiale complètement victorieuse de la classe prolé-
tarienne, était appelée à traverser une suite de phases plus ou
moins tranchées, le premier mouvement progressif de la phase
ascendante rétrogradant, en fonction d'une espèce de cycle, dans
une phase descendante. A l'apogée, conçu d'après le modèle des
dictatures capitalistes de Cromwell et de Robespierre, succédait
un Thermidor, première offensive des représentants d'une nou-
velle classe désireuse de mettre fin promptement au processus
révolutionnaire. Cette première attaque, encore camouflée sous

1. K. Korsch, « Restoration or Totalization ? Some Notes on


Trotsky's Biography of Stalin and on the Revolutionary Problem of
Our Time o, International Correspondence (ronéo., New York), juil.
1946.
252
Fragments critiques
des dehors révolutionnaires, était suivie d'une série d'autres
phases qui, différées ou non par l'interposition d'une période
de grandes guerres, aboutissait à une « Restauration ». Mais on
voyait dans celle-ci non un retour pur et simple au régime pré-
révolutionnaire, mais à la fois le terme ultime de la révolution
et l'établissement d'un nouvel équilibre entre les forces offi-
ciellement reconnues de la société qui venait d'émerger de la
révolution.
Toutes les fractions du parti bolchevique russe et, de fait,
l'écrasante majorité des partis et mouvements révolutionnaires
d'Europe et du monde entier, envisageaient sous ce même angle
les perspectives de la révolution dite socialiste de 1917 et celles
des tentatives visant à l'étendre par étapes à toute la planète.
Après Octobre, la question la plus instante aux yeux, et de la
fraction victorieuse elle-même, et de tous ses adversaires à
l'intérieur et à l'extérieur de la Russie, et qui est restée telle
aux yeux de certains d'entre eux jusqu'à l'heure actuelle, consis-
tait dans le point de savoir si la révolution russe connaîtrait
un Thermidor, et, dans l'affirmative, à quel moment. Trotsky
lui-même, qui s'était obstiné par trop longtemps à parler du
Thermidor russe comme d'une chose encore à venir, changea
d'avis en 1935 pour en situer l'avènement vers le milieu des
années vingt. C'est en vain pourtant qu'on cherchera dans l'ana-
lyse laborieuse de la « réaction thermidorienne », que comporte
son dernier ouvrage, rédigé un an avant Pearl Harbor, une
réponse claire et nette à la question qui tombe sous le sens :
s'il est vrai que Thermidor a eu lieu et que la « bureaucratie
thermidorienne » n'a pu remporter la victoire que grâce au
concours des survivants de l'ancienne bourgeoisie et à celui d'une
nouvelle minorité économiquement privilégiée, pourquoi diable
la pelote des conquêtes sociales progressistes n'a-t-elle pas
continué à se dévider jusqu'à son terme logique, le renversement
de la bureaucratie thermidorienne elle-même ? Il ne suffit pas
de dire : « Evidemment, la bureaucratie n'avait pas écrasé l'avant-
garde prolétarienne, elle ne s'était pas soustraite aux exigences
de la révolution internationale et n'avait pas légitimé la philo-
sophie de l'inégalité, pour capituler devant la bourgeoisie, lui
servir de domestique et se voir finalement évincer de la man-
geoire de l'Etat 1. » Voilà qui n'explique pas, en effet, comment
cette bureaucratie, après avoir jugulé les dernières forces dont

1. L. Trotsky, op. cit., p. 546.


253
Marxisme et contre-révolution
une éventuelle résistance prolétarienne aurait pu disposer, et
anéanti du même coup le rapport de forces instable sur lequel
son propre pouvoir avait jusqu'alors été fondé, est arrivée mal-
gré tout à conserver le dessus dans ce qui était devenu, selon
l'expression même de Trotsky, « une lutte directe pour le pouvoir
et ce qu'il rapporte ».
Il n'est pas possible ici de donner, d'une façon détaillée, une
solution positive à ce grand problème de notre temps. Nous ne
pouvons qu'indiquer la voie à suivre. Car la notion traditionnelle
de « cycle' révolutionnaire ne permet pas de comprendre ce
qui s'est effectivement passé en Russie après 1927. Jusqu'à cette
date, on pouvait recourir à l'analogie historique au moins avec
un semblant de justification. La première phase de la révolution
russe (ou la deuxième, si l'on considère la période de février à
octobre 1917 comme la première) avait réellement atteint son
apogée et accompli son Thermidor en 1920 ou en 1921 au plus
tard. Après l'extermination de l'avant-garde révolutionnaire à
Cronstadt et le passage de la période dite du communisme de
guerre, propre aux premières années héroïques, à la NEP et à
la néo-NEP, plus rien ne subsistait en 1927 ou 1928 de l'élan
qui avait caractérisé la première phase de la révolution bolche-
vique. Il n'y avait eu pourtant ni renversement de la bureaucratie
« thermidorienne », ni processus continu tendant à une « restau-
ration ». Cette « anomalie », Trotsky n'en entrevoit que vague-
ment la raison véritable, avant de l'enterrer sous un tas d'autres
raisons tout à fait disparates, quand il dit que le règne bourgeois
s'est désormais « révélé caduc dans le monde entier * ». Ce qui
s'était passé, énoncé en termes traditionnels, c'était le fait
que, bien des années après Thermidor, le développement révolu-
tionnaire avait changé de cap et, loin de rétrograder vers une
restauration plénière de la bourgeoisie, se trouvait emporté par
un processus mondial, un processus nouveau et, en un sens,
tout aussi révolutionnaire. Le « règne bourgeois » ne s'était pas
« révélé caduc » ; au contraire, il avait renouvelé son bail de vie
et s'était prodigieusement régénéré en passant du capitalisme
style me siècle au totalitarisme du xxe. Ce processus de tran-
sition a revêtu et continue de revêtir des formes aussi nom-
breuses que différentes tant dans les pays hautement développés
d'Amérique et d'Europe que dans les pays « nouveaux » (au regard
de l'Occident) d'Asie. Ses résultats les plus originaux et consi-

* Trotsky, p. 559.
254
Fragments critiques
dérables ne procédèrent nullement des agissements contre-
révolutionnaires de Mussolini, de Hitler et de leurs complices
subalternes. Ils ont été amorcés en Russie par la révolution
de Lénine, de Staline et, tout aussi bien, de Trots», et acquis
d'une manière beaucoup moins ambiguë au cours de la seconde
phase de la révolution totalitaire d'Eurasie, marquée par les
trois plans quinquennaux de 1928-1941 et la Seconde Guerre
mondiale de 1941-1945. La faillite imprévue de toutes les tenta-
tives de liquider cette guerre et d'établir un équilibre, une stabi-
lité quelconque, voire une nouvelle ère de prospérité capitaliste,
sans avoir recours toujours davantage à des méthodes totali-
taires, sinon même à une nouvelle guerre totalitaire à grande
échelle, révèle, en même temps, la raison pour laquelle la pre-
mière grande révolution anticapitaliste du xxe siècle n'a abouti ni
au socialisme ni à la restauration, mais à une totalisation virtuel-
lement mondiale.

Tout semble indiquer que, dans l'Europe des années


1970, il importe bien plus de prendre la mesure des imper-
fections historiques inhérentes aux formes nouvelles de
lutte et de gestion ouvrières, que d'incriminer les ten-
dances totalitaires d'un bolchevisme désormais sur la
pente de son obsolescence (ce qu'il n'était certes pas en
1946, par exemple). Aussi se demander, en passant, si la
marche au totalitarisme fut bien » amorcée » en Russie
par le putsch pacifiste d'octobre 1917, ou si celui-ci ne fit
que marquer une étape décisive dans un processus déjà
enclenché, revêt un intérêt autre encore qu'académique.
Que la forme totalitaire se soit développée en Russie
stalinienne de façon infiniment plus complète que nulle
part ailleurs et que la dictature bolchevique la portait en
germe dès les premiers temps, voilà qui ne contredit pas
le fait qu'en URSS cette forme et ce germe étaient intrin-
sèques quant aux origines pratiques et extrinsèques quant
aux origines théoriques. Ainsi Lénine stigmatisait-il à bon
droit, en septembre 1917, la persistance, sous le gouverne-
ment belliciste de Kerenski, de « procédés bureaucratiques
réactionnaires » qui faisaient du pays » un bagne militaire
pour les ouvriers », en même temps qu'il disait vouloir
s'inspirer d'un modèle préexistant, celui du » socialisme
de guerre allemand », tempéré sans doute par les « mé-
255
Marxisme et contre-révolution
thodes démocratiques révolutionnaires » des soviets bolche-
visés j. Or ce fut au premier chef l'incapacité répétée des
conseils ouvriers russes, et à exercer des fonctions de
gestion réelles, et à se créer sur ces bases un système de
coordination propre, qui stoppa net un éventuel déve-
loppement prolétarien, tandis que l'incapacité de la bour-
geoisie de propriété privée à s'affirmer comme classe diri-
geante empêchait toute restauration. A cet égard, la pre-
mière phàse léninienne d'évolution totalitaire du nouveau
régime fut le produit de deux faiblesses organiques, quoi-
que de sens carrément opposés.
Il n'en demeure pas moins que la phase suivante de cette
évolution devait procéder non d'un Thermidor, accompli
de longue date en tout état de cause, mais d'un « processus
historique global », comme le soutenait notre auteur. Par
ailleurs, le fait que l'équilibre de la terreur, puis la pax
americana se soient assortis d'une période de prospérité
capitaliste sans précédent n'infirme pas plus sa thèse fon-
damentale : que le « règne bourgeois », loin d'être « caduc »,
se poursuit sous des formes changées. Après la Première
Guerre mondiale, la restauration plénière du capitalisme
libéral se heurta bientôt à des barrières infranchissables.
Après la deuxième, il ne fut plus question de restauration
intégrale, et le changement des conditions affecta même,
cette fois, le mode traditionnel de la politique impérialiste.
Le marxiste du xx» siècle Karl Korsch aborda dès 1946, en
pleine guerre froide, l'étude de ce phénomène nouveau.

3. La contre-révolution néo-colonialiste
[La fin de la Seconde Guerre mondiale mit en branle une
contre-révolution néo-colonialiste 2 qui visait à réprimer les mou-
vements de libération nationale tout en octroyant aux colonies
une indépendance de façade. Agissant en précurseur, le gouver-
nement américain s'était engagé par traité (1934) à concéder, à
la date du 4 juillet 1946, pareille indépendance bidon aux Phi-
lippines, où la guérilla antijaponaise des Huks se poursuivait

1. Cf. ante, p. .
2. Pour reprendre l'expression d'Erich Gerlach, dans sa préface à
la réédition allemande de Marxisme et Philosophie, p. 19, note 18.
256
Fragments critiques
alors contre les fantoches pro-yankees. Korsch rédigea à ce sujet
un article' où il se proposait de] démêler les situations, les faits
réels d'avec leurs multiples expressions plus ou moins idéolo-
giques, lesquelles ne sont rien d'autre, bien entendu, que ce qui
passe dans le langage courant pour être l'histoire réelle.
[Bien qu'à l'heure actuelle, en 1973, les Philippines traversent
une situation au moins aussi explosive qu'elle l'était en 1946, il
faudra laisser de côté ici tout ce qui se rapporte à la conjoncture
spécifique de l'époque, et se borner à ce qui concerne] le type
nouveau d'impérialisme qui prend appui sur des « gouvernements
amis », des fantoches et toutes les sortes de « collabos », dont les
représentants de certains mouvements dits de résistance.
[ Selon] l'idéologie classique de l'expansion coloniale, [dit
Korsch, les colonisateurs avaient pour mission de faire voler
en éclats, dans l'intérêt des colonisés eux-mêmes, l'économie
indigène de subsistance ; après quoi, ils seraient forcés de
continuer sur la lancée du progrès.] Naguère encore, on pouvait
se figurer que certains territoires coloniaux connaîtraient réelle-
ment un développement graduel et s'achemineraient, sous l'effet
d'un processus quasi naturel, comprenant divers stades et degrés
d'autonomie interne, vers l'indépendance définitive et complète.
Mais ces temps-là sont révolus (...), vu le changement radical
qui s'est ensuivi de la grande crise économique des années trente
et du phénomène subséquent du totalitarisme et de la guerre.
L'indépendance est devenue inévitable. Mais loin d'y consentir
comme au point final de toute cette sale entreprise dont la justi-
fication était jusqu'à présent qu'elle tenait lieu de processus
éducateur visant à rendre les indigènes aptes à la liberté, on en
fait maintenant un nouveau maillon de la chaîne toujours en
place de la dégradation et de l'exploitation économiques. Aussi la
lutte pour et contre l'indépendance, autant que les attitudes
prises de toutes parts vis-à-vis d'elle, revêt en fait, dans la période
actuelle, une signification radicalement changée.
On aurait tort pourtant de se figurer que ces captieuses justi-
fications du colonialisme occidental ne puissent pas survivre

1. Intitulé « Independence cornes to the Philippines » et conçu pour


la publication, le manuscrit de cet article (déposé au Fonds Korsch,
IIHS d'Amsterdam) est resté inédit en anglais, pour autant que je
sache. (Pour une version allemande, cf. le numéro spécial d'Alterna-
tive.) K. y annonçait son intention de consacrer à la question au
moins un autre article qu'il parait avoir renoncé à écrire, faute vrai-
semblablement d'avoir pu publier le premier.
257
Marxisme et contre-révolution
fort longtemps à l'effondrement total des conditions historiques
qui leur étaient sous-jacentes. Il est dans la nature de l'idéologie
de gagner en intensité ce qu'elle perd en validité pratique. Rien
de paradoxal, dès lors, à voir l'opinion publique du seul pays où
la théorie de la mission évolutive et éducatrice de la colonisation
capitaliste n'avait aucune base réelle, même dans le passé, la
professer désormais avec la dernière énergie. [L'indépendance
des nations américaines une fois acquise par rapport à l'Europe,
les Etats-Unis cessèrent en effet de s'intéresser aux questions
de dépendance politique dans les autres régions du globe. A
deux ou trois exceptions près, dont la seule vraiment importante
fut celle des Philippines, où ils intervinrent très tardivement en
qualité de puissance coloniale, et auquel ils accordèrent en 1934
un statut d'autonomie appelé à déboucher sur l'indépendance.
Mais, tant sur le plan politique que sur le plan économique, le
monde entier vivait alors une phase de crise et de convulsions :
de l'Allemagne à la Mandchourie, de l'Ethiopie à l'Espagne.
Cela étant, la seule « expérience » qui eût permis aux Etats-Unis
de mettre en pratique la belle et décidément inapplicable idéo-
logie colonialiste classique] avait déjà échoué avant de démar-
rer. Au lieu de quoi, les Etats-Unis se trouvent aujourd'hui jetés
dans une de ces entreprises auxquelles des nations aussi peu
jeunes et élues que celles d'Angleterre, de Hollande et de France
sont vouées, dans leurs tractations avec leurs ex-colonies d'Ex-
trême-Orient.
Avec la contre-offensive des empires expansionnistes d'Occi-
dent envers les formes nouvelles des mouvements d'indépen-
dance, nés pendant et après la guerre, apparaît un type nouveau
d'impérialisme qui, cela va sans dire, prend sa source dans
certains développements antérieurs d'ordre politique et culturel.
Le néo-impérialisme yankee y a contribué pour sa part, et, de
même, (...) le type nouveau d'Etat et de société totalitaires
implanté en Russie soviétique. Le droit de tous les pays à jouir
d'une totale autonomie politique, « y compris le droit à la séces-
sion », tel que Lénine le proclama avant la Première Guerre
mondiale, et dont ses disciples n'ont cessé depuis lors de se
réclamer avec vigueur, dans le cadre fortement, et même violem-
ment, centralisé de l'Etat multinational russe, ce droit s'est
révélé n'être qu'idéologie pure. Sa portée pratique se manifeste
bien plus nettement (aux yeux de l'observateur du dehors en
tout cas) dans la politique étrangère que dans le régime interne
de la Russie d'aujourd'hui. Chichement mesuré à tous les pays
258
Fragments critiques
situés dans sa zone d'influence en Europe, ce droit devient un
motif clé de la politique russe vis-à-vis des luttes pour l'indé-
pendance en Extrême-Orient : Chine, Corée, Japon, Indomalaisie
(Philippines, Indonésie hollandaise, Malaisie britannique, Indo-
chine française), Siam, Birmanie et Indes. Les Etats-Unis sont
aujourd'hui irrépressiblement entraînés dans ces graves affron-
tements, et le seront toujours davantage dans le proche avenir.
A leur tour, ils devront s'implanter solidement et mettre au point
une variante spécifique de la forme nouvelle de l'impérialisme.
[L'ensemble de ces considérations amenait Korsch à envisager
une recherche plus approfondie et concernant : 1)] la question
quasi universelle du collaborationnisme [comme pilier du néo-
impérialisme ; 2) le changement de fonction de l'indépendance
politique, dorénavant octroyée] en vue d'augmenter notablement
la dépendance économique et sociale, non de la diminuer ; [3)
enfin et surtout], le déroulement du conflit décisif qui oppose
le « néo-impérialisme » des puissances occidentales aux tendances
émancipatrices également nouvelles qui prennent leur essor dans
le sein de la société orientale. La base matérielle de cette lutte
pour la liberté est fournie par les forces de la réforme et de la
révolution agraires.
[La guerre froide, qui battait alors son plein, empêcha Korsch
de faire connaître publiquement ses idées. Vingt ans après,
Rudi Dutschke, représentant théorique du courant antiautori-
taire de la fin des années soixante, reprenait et poursuivait
l'analyse korschienne du néo-impérialisme, « nouveau en ce sens
qu'il ne revêt plus en tout premier lieu un caractère écono-
mique ' ». Discuter cette thèse consommerait un espacie qu'il
vaut mieux réserver à l'exposé que Korsch donnait de ses
raisons d'être un marxiste.]

1. Cf. R. Dutschke, in la Révolte des étudiants allemands, p. 130 sqq.,


en particulier p. 132.
CHAPITRE XIV

RAISONS D'ÊTRE UN MARXISTE

« Il est arrivé plus d'une fois, écrivait Korsch en 1946' qu'on


demande à diverses personnes pourquoi elles étaient marxistes,
ou pourquoi elles ne l'étaient pas, exactement comme on aurait
pu leur demander pourquoi elles croyaient ou ne croyaient pas
en Dieu, dans la science ou les principes moraux, dans les races,
les classes, la victoire, la paix ou l'anéantissement imminent de
toute civilisation par la bombe atomique. Parfois aussi on a
tenté de tirer au clair "ce que Marx pensait réellement 2" à grand
renfort de philologie et d'interprétations. Qui pis est, il y a eu
bien trop de ces polémiques, les plus absurdes de toutes, qui
visaient à déterminer quelle nuance particulière des théories
de Marx, Engels et leurs disciples de génération en génération,
jusqu'à Lénine, Staline et, disons, Leontiev 3 , représente la version
la plus orthodoxe de la doctrine marxiste. Ou encore, un cran
au-dessus, laquelle des diverses méthodes, dont Hegel, Marx et
les marxistes ont fait usage à des époques différentes, mérite
vraiment le nom d'authentique méthode « dialectique ».
« [Autant de] façons de procéder on ne peut plus dogmatiques,
qui ont déjà frappé de stérilité la théorie marxiste révolution-
naire dans à peu près toutes les phases de son siècle de déve-
loppement, [disait-il. Face à cela, il entendait] faire ressortir
l'élément critique, pragmatique et activiste qui, malgré tout, ne

1. K. Korsch, « A Non Dogmatic Approach to Marxism », Politics,


III, mai 1946, p. 151-154.
2. What Marx really meant ?, titre d'un célèbre ouvrage de vulga-
risation dû au théoricien socialiste anglais G.D.H. Cole (1934).
3. Il s'agit de l'économiste soviétique A. Leontiev, dont un article
programmatique de 1944 (trad. in la Revue internationale, II, 6, juin-
juil. 1946) faisait alors, aux Etats-Unis, l'objet d'amples et vives
controverses (cf. ibid., H, 6, 7, 8 et 9), portant notamment sur la
méthode du Capital de Marx, l'économie du communisme primitif et
des sociétés sans classes, et le rôle de la loi de la valeur en URSS.
261
Marxisme et contre-révolution
s'est jamais trouvé complètement éliminé de la théorie sociale
de Marx, et qui pendant les phases, rares et brèves, où il prédo-
mina, fit de cette théorie une arme efficace entre toutes de la
lutte de classe prolétarienne. »
[Ayant ainsi précisé son dessein, Korsch publiait à la suite
quatre documents, dont les deux premiers, dus respectivement
à Lénine 1 et à Sorel 2 , avaient servi en 1931 de] modèles et de
points de départ [pour l'élaboration, puis pour la discussion
des deux autres : les « Thèses sur Hegel et la révolution ' » et
celles que voici :]

I. Thèses sur le matérialisme activiste et le caractère


de classe, partisan, de la science

1. Il est passablement vain d'opposer à la doctrine subjecti-


viste du rôle décisif de la personnalité dans le processus histo-
rique, cette autre doctrine, tout aussi abstraite, qui parle de la
nécessité d'un processus historique donné. Il vaut mieux étudier,
avec la plus grande précision possible, les rapports antagoniques
que les conditions matérielles de production, propres à une
formation socio-économique donnée, suscitent entre les groupes
sociaux qui y participent.
2. On jette beaucoup de lumière sur l'histoire en contrant
toute assertion relative à la nécessité d'un processus historique,
par les questions suivantes : a) nécessaire en vertu de l'action

1. Cf. Lénine, « Le contenu économique du populisme » (1895), Œu-


vres, t. I, p. 433: « L'objectiviste parle de la nécessité d'un processus
historique donné ; le matérialiste constate avec précision l'existence
d'une formation sociale et économique donnée, ainsi que les rapports
antagoniques qu'elle fait naître. (...) L'objectiviste parle de "tendances
historiques invincibles" ; le matérialiste parle de la classe qui
"dirige" tel ou tel régime économique, en provoquant telles formes
concrètes d'opposition de la part des autres classes. »
2. Cf. G. Sorel, in Bulletin de la Société française de philosophie, H,
1902, p. 108-109: « Les doctrines religieuses et philosophiques (...) ont
d'ordinaire quelque connexion avec les rapports sociaux contempo-
rains (...). L'histoire d'une doctrine n'est complètement élucidée que
si l'on peut la rattacher à l'histoire d'un groupe social Oui fasse pro-
fession de développer et d'appliquer cette doctrine (influence des
juristes). »
3. Cf. Marxisme et Philosophie, p. 183-184.
262
Raisons d'être un marxiste
de quelle classe ? ; b) quelles conséquences a cette nécessité
pour les classes dont elle entrave l'action 1 ?
3. Dans l'étude des rapports antagoniques existant entre les
classes et fractions de classe d'une formation socio-économique
donnée, il y a lieu de tenir compte des formes non seulement
matérielles mais aussi idéologiques que ces rapports antago-
niques revêtent au sein de la société considérée.
4. Le contenu d'une doctrine (système théorique, toute combi-
naison de signes langagiers, de phrases, servant à énoncer et à
appliquer une théorie) n'est élucidé que si l'on peut le rattacher
au contenu de la formation socio-économique considérée et aux
intérêts matériels de classes déterminées de cette société.
5. Point n'est besoin de supposer que l'objectivité d'une
doctrine est compromise du fait qu'elle a été sciemment ratta-
chée aux intérêts matériels et aux actions pratiques de classes
déterminées.
6. Dès lors qu'une doctrine n'a pas été rattachée par ses
représentants eux-mêmes aux intérêts matériels d'une classe
déterminée, on aura souvent raison de penser que les repré-
sentants de cette doctrine défendent, avec son aide, les intérêts
matériels des classes dirigeantes de la société en question. Dans
ce cas, le fait de dévoiler en théorie la fonction de classe inhé-
rente à la doctrine considérée revient en pratique à prendre
parti pour les classes opprimées de cette société.
7. De cet état de choses, et de sa reconnaissance théorique,
découle l'introduction de l'élément « parti » dans la science
matérialiste.

L'ensemble de ces thèses, que Korsch mit au point dans


le cadre d'un cercle d'études berlinois 2 , il devait le repren-
dre, sous une forme et avec des prolongements différents,
dans son Karl Marx. On trouvera un état en quelque sorte
intermédiaire de son effort théorique dans la réponse qu'il

1. La traduction a été faite d'après le manuscrit original allemand


(daté du 19.1.1933), dont la version anglaise de 1946 ne s'éloigne sensi-
blement que sur le libellé de la question b) : « Quelles modifications
réclame l'action des classes affrontant la nécessité historique allé
Buée ? ; cf. loc. cit., p. 153.
2. Les variations que Bertolt Brecht a brodées sur les « thèses •
citées ou rédigées par K. figurent in B. Brecht, Ecrits sur la politique
et la société (trad. P. Dehem et P. Ivernel), Paris, 1970, p. 58 sqq.
263
Marxisme et contre-révolution

fit à une enquête lancée par une revue américaine 1. Daté


de la fin de 1934, ce texte développe avec une remarquable
économie de moyens, sans hésiter devant la polémique, les
« quatre points essentiels du marxisme ». On y constatera
que, si son auteur s'était institué le critique intransigeant
des « ambiguïtés inhérentes aux doctrines politiques de
Marx », dont il soulignait du reste qu'elles renfermaient
« rien de plus qu'une virtualité abstraite de dégradation
radicale 2 », c'était avant tout pour chercher à dégager « ce
que le marxisme comporte encore de vivant' ». On ne
saurait douter qu'après la guerre Korsch aurait donné de
ses « raisons d'être un marxiste » une version différente,
plus « positive » en un sens, puisqu'il envisageait alors de
s'attaquer au problème des « abolitions 4 » (sous un angle
visiblement critique, d'ailleurs). Quoi qu'il en soit, les
réflexions qui suivent m'ont paru dignes d'être retenues :
elles sont loin en effet d'avoir perdu toute actualité dans
un monde grandement changé, certes, mais tout de même
pas de fond en comble, ni dans les lois qui le régissent,
ni dans les idéologies qui le travestissent (comme il ressort
de l'ajout à la note de Korsch, pages 267-268, pour s'en
tenir à ce seul exemple).

2. Pourquoi je suis un marxiste

Au lieu de traiter du marxisme en général, je me propose


de passer tout de suite à certains des points capitaux de la
théorie et de la pratique marxistes. Seule cette manière d'aborder
le problème est conforme au principe de la pensée de Marx.
Pour le marxiste, des choses telles que le « marxisme » en
général n'existent pas, pas plus qu'il n'existe de « démocratie »
en général, de « dictature » en général, ou d'« Etat » en général.
Ce qui existe, c'est un Etat bourgeois, une dictature proléta-
rienne ou une dictature fasciste, etc. ; et pas à n'importe quel
moment, mais à des stades de développement historique déter-
minés, avec des caractéristiques — d'ordre économique surtout
1. « Why I am a Marxist », Modern Quarterly, IX, 2, avril 1935 ;
réimp. in K. Korsch, Three Essays on Marxism, Londres, s. d. (1971),
p. 60-71.
2. Cf. ante, p. 185.
3. Ibid., p. 44.
4. Ibid., p. 57-58.
264
Raisons d'être un marxiste
à l'avenant, mais conditionnées aussi, en partie, par des facteurs
géographiques, traditionnels et autres. A des niveaux de déve-
loppement différents, dans des cadres géographiques différents,
en fonction des notoires divergences de credo et de tendances
séparant les diverses écoles marxistes, il existe à l'échelon
national comme à l'échelon international des systèmes théo-
riques et des mouvements pratiques très opposés qui, tous, se
disent marxistes. Plutôt que de discuter le corps de principes
théoriques, modalités d'analyse, savoir historique et règles mé-
thodologiques, que Marx et les marxistes ont tiré, pendant plus
de quatre-vingts ans, de l'expérience des luttes prolétariennes,
pour le fondre en une théorie et un mouvement révolutionnaire
unifié, je vais donc tâcher de dégager les attitudes, propositions
et tendances spécifiques qu'on pourrait utilement adopter comme
un guide de pensée et d'action, ici et maintenant, dans les condi-
tions qui, en cette année 1935, prédominent en Europe, aux
Etats-Unis, en Chine, au Japon, aux Indes et dans ce monde
neuf, l'URSS.
Posée dans ces termes, la question : « Pourquoi je suis un
marxiste ? » s'adresse par excellence au prolétariat ou, plutôt,
à sa fraction la plus mûre et la plus énergique. Elle peut en
outre intéresser les catégories en déclin de la petite-bourgeoisie,
le groupe désormais ascendant des employés de gestion, les
paysans et assimilés, etc., qui n'appartiennent ni à la classe
dirigeante capitaliste, ni à la classe prolétarienne, tout en étant
susceptibles de faire cause commune avec cette dernière. On
peut même la soulever à propos de certaines parties de la
bourgeoisie proprement dite, menacées dans leur existence par
le « capitalisme monopoliste » et le « fascisme », et elle concerne
indubitablement les idéologues bourgeois que les tensions cumu-
latives de la société capitaliste poussent à se diriger, à titre
individuel, vers le prolétariat (savants, artistes, ingénieurs, etc.).
Je vais énumérer maintenant, sous une forme condensée, ce
qui me semble être les points essentiels du marxisme :
1. Toutes les propositions du marxisme, y compris les propo-
sitions apparemment générales, ont un caractère spécifique.
2. Le marxisme est critique, et non positif.
3. Il a pour objet non la société capitaliste existante, dans
son état affirmatif, mais la société capitaliste déclinante, comme
l'indiquent à suffisance ses tendances à la dislocation et à la
décrépitude.
4. Il vise essentiellement non la jouissance contemplative du
265
Marxisme et contre-révolution
monde actuel, mais sa transformation active (praktische Um-
tvalzung 1).
1. Aucun de ces éléments du marxisme n'a été repris ou mis
en application comme il convenait par la majorité des marxistes.
Vingt fois, cent fois, les marxistes soi-disant orthodoxes sont
retombés dans le mode de pensée « abstrait » et « métaphy-
sique » auquel Marx — après Hegel — avait opposé la fin de
non-recevoir la plus catégorique, et qui s'est trouvé en vérité
complètement réfuté par l'évolution de toute la pensée moderne
pendant les cent dernières années. On a souvent cherché à
« laver » le marxisme des accusations lancées contre lui par
Bernstein et autres, qui soutenaient en gros que le cours de
l'histoire moderne n'est nullement conforme au schéma de déve-
loppement marxien. Récemment encore, un marxiste anglais
usait à cette fin du faux-fuyant minable qui consiste à dire que,
Marx ayant dévoilé « les lois générales du changement social
sur la base de l'étude tant de la société du me siècle que de
celle du développement social depuis les origines de la société
humaine », il est tout à fait possible que ses conclusions soient
« valides pour le xxe autant qu'elles l'étaient pour la période
où il y était parvenu * ». Tel plaidoyer porte d'évidence une aussi
grave atteinte au contenu véritable du marxisme que les attaques
du premier révisionniste venu. Il n'empêche que, depuis trente
ans, l'a orthodoxie » marxiste traditionnelle n'a pas opposé
d'autre réponse aux réquisitoires des réformistes qui disaient
périmée telle ou telle partie du marxisme.
Pour d'autres raisons encore, les citoyens de l'Etat soviétique
marxiste d'aujourd'hui présentent une tendance à oublier le
caractère spécifique du marxisme et à mettre au contraire
l'accent sur la validité générale et universelle de ses propositions
fondamentales afin de canoniser les doctrines qui servent de
bases à la constitution du nouvel Etat. Ainsi L. Rudas, l'un des
idéologues mineurs du stalinisme actuel, s'efforce-t-il de con-
tester, au nom du marxisme, le progrès historique accompli
par Marx il y a quatre-vingt-dix ans, le jour où il fit la transpo-
sition (Umstülpung) de la dialectique idéaliste de Hegel dans
sa dialectique matérialiste. S'autorisant de propos que Lénine
avait émis dans un contexte tout différent, à l'encontre du maté-
1. Les expressions allemandes ont été insérées dans le texte anglais
par Korsch lui-même.
* A. L. Williams, What is Marxism ?, Londres, 1933, p. 27.
266
Raisons d'être un marxiste
rialisme mécaniste de Boukharine, et dont le sens n'a pas grand-
chose à voir avec ce que Rudas leur fait dire, ce dernier fait
de la contradiction historique entre les « forces productives » et
les « rapports de production » un principe « supra-historique »
appelé à rester valide dans l'avenir éloigné de la société sans
classes pleinement développée. Sous l'unité concrète du mouve-
ment révolutionnaire pratique, et comme autant d'aspects de
cette unité, la théorie de Marx distingue trois oppositions
fondamentales. Il s'agit, sur le plan économique, de la contradic-
tion entre « forces productives » et « rapports de production » ;
sur le plan historique, de la lutte entre les classes sociales ;
sur le plan de la pensée logique, de l'opposition de la thèse et
de l'antithèse. Sur ces trois aspects également historiques du
principe révolutionnaire que Marx décela dans la nature même
de la société capitaliste, Rudas, procédant à la transfiguration
supra-historique de la conception intégralement historienne de
Marx, évacue le second, relègue le conflit vivant des classes en
lutte au rang de simple « expression » ou conséquence d'une
forme historique transitoire revêtue par la contradiction essen-
tielle, « située plus profondément », et ne retient comme seul
fondement de la « dialectique matérialiste », désormais érigée
à la hauteur d'une loi éternelle du développement cosmique, que
l'opposition entre « forces productives » et « rapports de pro-
duction ». Il aboutit, ce faisant, à la conclusion absurde selon
laquelle, dans l'économie soviétique d'aujourd'hui, la contra-
diction fondamentale de la société capitaliste subsiste sous une
forme « inversée ». En Russie, dit-il, les forces productives ne
se révoltent plus contre des rapports de production figés ; au
contraire, c'est à l'arriération relative des forces productives
au regard des rapports de production déjà établis que l'Union
soviétique doit « de progresser à une rapidité sans précédent * ».
* Cf. L. Rudas, Dialectical Materialism and Communism, Londres,
1934, p. 28-29: « Ni Marx, ni Engels, ni Lénine n'ont jamais dit que le
processus dialectique opère dans la société par le moyen de l'antago-
nisme des classes. (...) Les antagonismes de classes (...) constituent la
force motrice de la société de classes parce qu'elles sont l'expression,
la conséquence de la contradiction décisive de la société de classes,
et pour cette raison-là seulement. (...) Une fois cette contradiction éli-
minée, (...) la contradiction subsiste, mais en prenant une autre forme.
Ainsi, en Union soviétique, par exemple, (...) les rapports socialistes
de production exigent un niveau élevé des forces productives, supé-
rieur à celui dont le pays a hérité du capitalisme. C'est là une contra-
diction totalement différente, et même inverse, de la contradiction
existant au sein du capitalisme, mais c'est une contradiction. (...)
267
Marxisme et contre-révolution
J'ai souligné en préface à une édition du Capital' que les
propositions avancées dans cet ouvrage, et particulièrement
celles relatives à l'« accumulation primitive » dont il est traité
au dernier chapitre de l'ouvrage, ne concernent que les grandes
lignes de la genèse et du développement du capitalisme en
Europe occidentale, et qu'elles « n'ont de validité universelle
que dans la mesure où toute connaissance acquise au terme
d'une investigation empirique de formes naturelles ou histo-
riques parvient à transcender le seul cas étudié ». Cette thèse
a réuni contre elle l'unanimité des porte-parole des deux frac-
tions du marxisme orthodoxe, l'allemande et la russe. Or, c'est
un fait, ma thèse ne fait que réitérer et mettre en relief un
principe que Marx en personne avait articulé expressément,
cinquante ans auparavant, lorsqu'il réfutait les dires du socio-
logue idéaliste russe Mikhailovsky, lequel avait mal compris la
méthode du Capital. En vérité, il s'agit là d'une conséquence
nécessaire du principe fondamental de la recherche empirique
qui, à notre époque, n'est contesté que par quelques métaphy-
siciens invétérés. Par comparaison avec la dialectique pseudo-
philosophique qui fleurit dans les écrits des marxistes « mo-
dernes », et dont on a vu un échantillon caractéristique chez
Rudas, combien pondéré, clair et précis se révèle le jugement
de marxistes révolutionnaires de la vieille école, une Rosa
Luxemburg, un Franz Mehring, par exemple, lesquels savaient
bien que le principe de la dialectique matérialiste, tel que la
théorie économique de Marx l'incarne, désigne le rapport de

Autrefois, les forces productives hautement développées engendraient


des révolutions sociales ; à l'avenir, les rapports de production supé-
rieurs laisseront le champ libre au développement continu des forces
productives. »
(Pour la version chinoise de ce postulat soviétique, inversant les
conditions réelles à grand renfort de scolastique, cf. un éditorial
récent du Drapeau rouge de Pékin (et aussi le discours de Chou
En-lai au Xe Congrès du Parti) : « La victoire de la révolution cultu-
relle, dirigée par le président Mao, n'a pas apporté une solution défi-
nitive aux contradictions fondamentales entre les forces productives
et les rapports de production, la base économique et la superstructure
étatique. » Des « tendances malsaines dans les organes de l'Etat » et
la « survivance de l'idéologie bourgeoise » (cité d'après le Monde, 16.8.
1973, p. 3), voilà ce que le dogmatisme invoque pour camoufler le
grand secret de son existence, à savoir : que le maintien et l'extension
du système salarial engendre nécessairement des conduites et des
mentalités de type capitaliste l)
1. Cf. Anti-Kautsky, p. 171-202, en particulier p. 201.
268
Raisons d'être un marxiste
tous les termes et propositions économiques à des objets histo-
riquement déterminés, et rien d'autre !
Toutes les questions qui, dans le domaine du matérialisme
historique, ont donné lieu à de si vives controverses — questions
aussi insolubles et vides de sens, quand elles sont exprimées
sous une forme générale, que les fameuses disputes scolastiques
sur la priorité de la poule ou de l'oeuf — cessent d'être obscures
et vaines dès lors qu'on les pose d'une manière concrète, histo-
rique et spécifique. On ne saurait douter, par exemple, que
Friedrich Engels ait modifié effectivement la doctrine marxienne
dans les célèbres lettres sur le matérialisme historique, qu'il
rédigea après la mort de son ami, où il accordait une importance
injustifiée au reproche de partialité que des critiques bourgeois
ou superficiellement marxistes adressaient à la thèse de Marx :
« La structure économique de la société constitue la base réelle
sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique, à
laquelle correspondent des formes de conscience sociale déter-
minées. » Engels y concédait imprudemment que des « réactions »
(Rückwirkungen) sont dans une large mesure susceptibles de
se produire entre la base et la superstructure, entre le déve-
loppement idéologique et le développement économique et poli-
tique. C'était introduire du même coup une confusion parfai-
tement superflue dans les fondations du nouveau principe révo-
lutionnaire. Car, sans une détermination quantitative exacte de
la « grandeur » de l'action et de la réaction en question, à défaut
d'une indication exacte des conditions dans lesquelles l'une et
l'autre ont lieu, la théorie marxienne du développement histo-
rique de la société, dans l'interprétation qu'en donnait ainsi
Engels, devient inutile, même en qualité d'hypothèse de travail.
Dans ce cas, en effet, elle ne permet plus, si peu que ce soit, de
décider s'il faut chercher la cause d'un changement quelconque
de vie sociale dans l'action (Wirkung) de la base sur la super-
structure ou dans la réaction (Rückwirkung) de la superstruc-
ture sur la base. Et, à cet égard, il ne sert de rien d'user des
échappatoires verbales qui consistent à distinguer entre fac-
teurs « primaires » et facteurs « secondaires », ou à classer les
causes en causes « immédiates », « médiates » et « ultimes », celles,
autrement dit, qui se révèlent décisives « en dernier ressort ».
Tout le problème disparaît en revanche dès qu'on substitue à la
question générale des effets de « l'économie en tant que telle »
sur « la politique en tant que telle », ou sur « l'art, la culture
et le droit en tant que tels », et vice versa, une description
269
Marxisme et contre-révolution

détaillée des rapports déterminés qui existent entre des phéno-


mènes économiques déterminés inhérents à un niveau de déve-
loppement historique donné et les phénomènes déterminés qui
simultanément ou subséquemment se font jour dans les diverses
sphères du développement politique, juridique ou intellectuel.
Telle est, selon Marx, la manière dont il convient de résoudre
la question. Bien que Marx l'ait laissée inachevée, on trouvera
dans l'introduction générale à la Critique de l'économie politique,
publiée après sa mort, un énoncé clair, et d'un intérêt capital,
de tout le problème. La plupart des objections élevées par la
suite contre son principe matérialiste y sont anticipées et
réfutées. Cela concerne en particulier la très difficile question
du « rapport inégal entre le développement de la production
matérielle et la création artistique », telle qu'elle ressort du
fait notoire que « certaines époques de floraison artistique ne
sont nullement en rapport direct avec le développement général
de la société, ni avec la base matérielle de son organisation ».
Marx met en lumière le double rapport selon lequel ce déve-
loppement inégal revêt une forme historique déterminée : « la
relation des diverses sortes d'art à l'intérieur du domaine de
l'art lui-même » autant que « la relation entre la sphère artis-
tique dans son ensemble et le développement social dans son
ensemble ». « La difficulté tient uniquement à la manière géné-
rale dont ces contradictions sont formulées. Il suffit, pour les
élucider, de les spécifier et concrétiser. »

2. Ma seconde thèse, qui dit que le marxisme est essentielle-


ment critique, et non positif, a été aussi vivement contestée que
ma thèse concernant le caractère spécifique, historique et
concret de toutes les propositions, lois et principes de la théorie
marxienne, sans excepter ceux qui ont une apparence univer-
selle. La théorie de Marx ne constitue ni une philosophie maté-
rialiste positive, ni une science positive. Il s'agit à tous égards
d'une critique théorique non moins que d'une critique pratique
de la société existante. Naturellement, le mot « critique »
[critique, N. d. T.] doit être entendu au sens très large et pour-
tant précis où tous les hégéliens de gauche, dont Marx et Engels,
l'employaient pendant la période qui précéda les révolutions de
1848. On ne saurait lui donner la connotation inhérente au terme
contemporain de « critique » [criticism, N. d. T.] : il s'agit de
critique non pas dans un sens purement idéaliste, mais de
critique matérialiste. Celle-ci comprend, du point de vue de

270
Raisons d'être un marxiste
l'objet, une investigation empirique « menée avec la précision
des sciences de la nature », et, du point de vue du sujet, une
analyse de la manière dont les vains désirs, intuitions et reven-
dications des sujets individuels évoluent vers la constitution
d'une force de classe, historiquement efficace et débouchant sur
une « pratique (Praxis) révolutionnaire ».
Ni Marx ni Engels n'abandonnèrent jamais vraiment cette
tendance critique qui, jusqu'en 1848, joua un rôle si prédo-
minant dans leurs écrits. Il existe, entre l'oeuvre économique
qu'ils rédigèrent ensuite et leurs textes philosophiques et socio-
logiques antérieurs, un lien beaucoup plus étroit que les écono-
mistes marxistes orthodoxes ne sont disposés à l'admettre. C'est
ce qui ressort des titres mêmes de leurs livres, avant 1848,
comme après. Le premier ouvrage important que les deux amis
entreprirent d'écrire en commun, dès 1846, pour montrer à
quel point leurs conceptions politiques et philosophiques s'oppo-
saient à celles des idéalistes hégéliens de gauche, portait le titre
de Critique de l'idéologie allemande. Et, quand Marx fit paraître
en 1859 la première partie du vaste ouvrage économique qu'il
avait conçu, il l'intitula Critique de l'économie politique, comme
pour en souligner le caractère critique. Tel fut du reste le sous-
titre qu'il donna à son oeuvre principale : Le Capital. Critique
de l'économie politique. Par la suite, les marxistes « orthodoxes »
devaient soit oublier soit nier la primauté de cette tendance
critique. Lui accordant au mieux une valeur purement extrin-
sèque, ils considéraient qu'elle n'avait rien à voir avec le carac-
tère « scientifique » des propositions marxiennes, notamment
dans la sphère à leurs yeux fondamentale de la science du
marxisme, à savoir : l'économie politique. L'expression la plus
grossière de cette révision, on la trouvera dans le Capital finan-
cier, le célèbre ouvrage du marxiste autrichien Rudolf Hilfer-
ding, lequel présente la théorie économique du marxisme comme
une phase, sans plus, d'une doctrine économique n'offrant aucune
solution de continuité, une théorie complètement coupée de ses
fins socialistes, et, en vérité, sans la moindre portée pour la
pratique. Après avoir affirmé sans ambages que la théorie écono-
mique du marxisme, de même que sa théorie politique, est
« exempte de jugements de valeur », Hilferding proclame qu'a on
a donc tort d'identifier le marxisme et le socialisme en tant que
tels, comme on le fait si souvent, intra et extra muros. En bonne
logique, le marxisme, pris comme un système scientifique et
abstraction faite de ses incidences pratiques, n'est en effet
271
Marxisme et contre-révolution

qu'une théorie des lois du mouvement social, formulées en


termes généraux par la conception matérialiste de l'histoire,
l'économie marxienne concernant en particulier la période de
la société productrice de marchandises. (...) Mais discerner la
validité du marxisme et, par suite, la nécessité du socialisme ne
revient pas du tout à énoncer un jugement de valeur, et ne
donne pas plus d'indications quant à l'attitude à adopter. Car
admettre une nécessité est une chose ; contribuer à la faire
triompher en est une autre. On peut parfaitement être convaincu
de la victoire finale du socialisme, tout en se battant contre
lui'. »
Il est vrai que cette interprétation superficielle et pseudo-
scientifique, propre au marxisme orthodoxe, a été combattue
avec plus ou moins de bonheur par certains courants marxistes
contemporains. Alors qu'en Allemagne le principe critique, c'est-à-
dire révolutionnaire, était attaqué publiquement par des révi-
sionnistes à la Bernstein et défendu sans grande conviction
par des orthodoxes comme Kautsky et Hilferding, en France,
l'éphémère mouvement « syndicaliste révolutionnaire », tel que
Sorel s'en institua le théoricien, s'efforça avec acharnement de
faire revivre précisément cet aspect de la pensée marxienne,
qu'il jugeait l'un des éléments fondamentaux d'une nouvelle
théorie de la guerre de classe prolétarienne. Et Lénine allait
dans le même sens, mais avec une efficacité tout autre, quand
il faisait entrer le principe révolutionnaire du marxisme dans
la pratique de la révolution russe, en même temps qu'il obtenait
un résultat à peine moins important dans le domaine théorique
en restaurant certains des plus notables préceptes révolution-
naires de Marx.
Mais ni Sorel, le syndicaliste révolutionnaire, ni Lénine, le
communiste, ne mirent en œuvre, dans toute sa force, la « cri-
tique » marxienne originelle. L'irrationalisme, auquel Sorel
recourut pour transformer en « mythes » certaines thèses capi-
tales de Marx, l'amenèrent, bien qu'il en eût, à « démantibuler »
en quelque sorte ces thèses, dans la mesure où il s'agissait de leur
portée pratique pour la lutte de classe révolutionnaire du pro-
létariat, et fraya sur le plan idéologique la voie au fascisme
de Mussolini. Lénine, quant à lui, devait diviser d'une manière

1. Cf. R. Hilferding, Le Capital financier (trad. M. 011ivier), Paris,


1970, p. 57-58. [K. cite intégralement ce passage et le commente in
Marxisme et Philosophie, p. 95-96.]
272
Raisons d'être un marxiste
passablement fruste les propositions philosophiques, économi-
ques, etc., en propositions « utiles » et en propositions « nui-
sibles » au prolétariat (par suite d'un souci par trop exclusif
des effets que leur adoption ou leur rejet entraînerait dans
l'immédiat, et de l'intérêt par trop restreint qu'il portait à leurs
effets possibles dans l'avenir). Voilà qui eut pour conséquence
cette sclérose de la théorie marxiste, ce déclin et, en partie,
cette distorsion du marxisme révolutionnaire qui rend si difficile
au marxisme soviétique d'aujourd'hui de progresser au-delà du
domaine qu'il s'est vu assigner de la sorte. C'est un fait que le
prolétariat ne peut se dispenser, dans sa lutte active, de distin-
guer les propositions scientifiques vraies d'avec les fausses. De
même que le capitaliste, en tant qu'homme pratique, « bien qu'il
ne réfléchisse pas toujours à ce qu'il dit en dehors de ses affaires,
sait en revanche de quoi il retourne dans ses affaires » (Marx),
et que le technicien qui construit une machine doit connaître
au moins quelques lois de la physique, de même il faut que le
prolétariat possède une connaissance suffisamment exacte des
questions d'économie, de politique et autres questions objec-
tives pour mener la lutte de classe révolutionnaire jusqu'à son
terme victorieux. En ce sens et dans ces limites, le principe
critique du marxisme matérialiste, révolutionnaire, inclut une
connaissance rigoureuse, empiriquement vérifiable, témoignant
de « toute la précision des sciences de la nature », des lois écono-
miques du mouvement et du développement de la société capi-
taliste et de la lutte de classe prolétarienne.

3. La « théorie » marxiste ne s'efforce pas d'acquérir une


connaissance objective de la réalité par simple intérêt pour la
théorie en soi. Ce sont les nécessités pratiques de la lutte qui
la pousse à cela ; si elle les négligeait, elle risquerait fortement
de ne pas remplir son but, au prix de la défaite et de l'éclipse
du mouvement prolétarien qu'elle représente. Et c'est justement
parce qu'elle ne perd jamais de vue sa fin pratique qu'elle ne se
hasarde jamais à faire cadrer de force toute l'expérience avec
une conception moniste de l'univers, en vue de construire un
système unifié de connaissance. La théorie marxiste ne s'intéresse
pas à tout, pas plus qu'elle ne s'intéresse au même degré à tous
ses objets de recherche. Elle ne s'attache qu'à ce qui présente
un rapport avec ses objectifs et, dès lors, à tout et à tous ses
aspects, cela d'autant plus que cette chose particulière ou cet
aspect particulier d'une chose se rattache à ses fins pratiques.
273
Marxisme et contre-révolution
Nonobstant le fait qu'il ne met pas un instant en doute la
priorité (Prioritiit ) génétique de la nature extérieure en ce qui
concerne tous les événements historiques et humains, le
marxisme ne s'intéresse essentiellement qu'aux phénomènes et
actions réciproques de la vie historique et sociale. Autrement
dit, il ne s'intéresse essentiellement qu'aux événements surve-
nant dans une période de temps relativement brève, par rapport
aux dimensions du développement cosmique, et sur le cours
desquels il est à même de peser activement. Faute de voir cela,
certains marxistes orthodoxes, communistes de parti, s'obsti-
nent contre vents et marées à attribuer aux vues passablement
rudimentaires et arriérées, qu'ils continuent à ce jour de nourrir
en matière de sciences de la nature, une supériorité égale à
celle dont la théorie marxienne jouit incontestablement dans le
domaine sociologique. C'est en raison de ces empiétements
superflus que la théorie marxienne se trouve en butte au mépris
notoire dans lequel les physiciens et autres savants contem-
porains, qui dans l'ensemble ne sont pas mal disposés envers
le socialisme, tiennent son caractère « scientifique ». Toutefois,
une interprétation moins « philosophique », et plus conforme au
progrès scientifique, du concept marxien de « synthèse des
sciences » commence maintenant à se manifester parmi les repré-
sentants les plus intelligents et capables de la théorie marxiste-
léniniste de la science. Ce qu'ils disent à ce sujet est à peu près
aussi différent des propos des Rudas et consorts que les décla-
rations du gouvernement soviétique russe le sont des déclarations
des sections non russes de l'Internationale communiste. Ainsi
voit-on le professeur V. Asmus souligner, dans un article de
fond, qu'en dehors de « la communauté objective et méthodo-
logique » de l'histoire et des sciences de la nature, il y a aussi
« la particularité des sciences socio-historiques, laquelle interdit
par définition d'assimiler leurs méthodes et problèmes à ceux
des sciences de la nature * ».
Même à l'intérieur de la sphère d'activité historico-sociale,
la recherche marxiste ne s'intéresse en général qu'au mode
particulier de production sous-jacent à l'époque actuelle de la
« formation socio-économique » ( 51conomische Gesellschaftsfor-
* V. Asmus, « Marxism and the Synthesis of Sciences », in Socialist
Construction in the USSR, éditions Voks, t. 5, 1933, p. 11. [Après trente
ans d'éclipse, le nom du professeur Valentin Asmus a fait sa réappa-
rition au début des années 1960 dans la littérature philosophique
soviétique...]
274
Raisons d'être un marxiste
mation), c'est-à-dire le système de la production marchande
capitaliste, en tant qu'il sert de base à la « société bourgeoise »
(bürgerliche Gesellschaft), considéré sous l'angle de son déve-
loppement historique *. Elle procède à cette investigation d'une
façon plus rigoureuse que toute autre théorie sociologique, du
fait qu'elle s'attache par excellence aux fondations économiques,
sans s'attacher d'ailléurs au même degré à tous les aspects
économiques et sociologiques de la société bourgeoise. C'est aux
antinomies, tares, insuffisances et dérèglements structurels de
celle-ci qu'elle s'arrête électivement. En effet, le marxisme s'inté-
resse non pas au fonctionnement dit normal de la société capi-
taliste, mais à ce qu'il juge être la situation réellement normale
de ce système social particulier, à savoir : la crise. La critique
marxienne de l'économie bourgeoise et du système social qui
repose sur elle débouche sur l'analyse critique de la Krisenhaf-
tigkeit, de la propension toujours plus accusée du mode de
production capitaliste à revêtir les caractéristiques d'une crise
effective même en phase d'expansion ou de rémission, de fait à
travers toutes les phases du cycle périodique que connaît l'in-
dustrie moderne, et dont le point culminant est la crise univer-
selle. C'est faute de discerner cette orientation de base, si claire-
ment formulée dans tous les textes de Marx, que certains
marxistes anglais ont pu découvrir récemment, dans ces derniers,
« une lacune de quelque importance » : l'incapacité de voir la
nécessité d'une rémission des crises, après avoir démontré la
nécessité de leur apparition**.
En ce qui concerne les sphères non économiques de la super-
structure politique et de l'idéologie générale de la société mo-
derne elles-mêmes, la théorie marxiste s'attache essentiellement
aux fissures et failles observables, lieux d'éclatement forcé qui
font voir au prolétariat révolutionnaire les points faibles de la
structure sociale, ceux où il peut le plus efficacement employer
son activité pratique :
« De nos jours, toute chose paraît grosse de son contraire.

* Au cours de ses dernières phases, elle s'est aussi penchée sur


divers phénomènes sociaux, propres à la société primitive, afin de
mettre en relief certaines analogies existant entre le communisme
primitif (Urkommunismus) et la société communiste sans classes de
l'avenir éloigné.
** Cf. R. W. Postgate, Karl Marx, Londres, 1933, p. 79, et les citations
que cet auteur donne du Guide through World Chaos (Londres, 1932)
de G. D. H. Cole.
275
Marxisme et contre-révolution

La machine possède le merveilleux pouvoir d'abréger le travail


et de le rendre plus productif : nous la voyons qui affame et
surmène les travailleurs. Par l'effet de quelque étrange maléfice
du destin, les nouvelles sources de richesse se transforment en
sources de détresse. Les victoires de la technique semblent être
obtenues au prix de la déchéance totale. A mesure que l'humanité
se rend maître de la nature, l'homme semble devenir esclave de
ses semblables ou de sa propre infamie. On dirait même que la
pure lumière de la science a besoin, pour resplendir, des ténèbres
de l'ignorance et que toutes nos inventions et tous nos progrès
n'ont qu'un seul but : doter de vie et d'intelligence les forces
matérielles et ravaler la vie humaine à une force matérielle. Ce
contraste de l'industrie et de la science modernes d'une part, de
la misère et de la dissolution modernes d'autre part — cet anta-
gonisme entre les forces productives et les rapports sociaux de
notre époque, c'est un fait d'une évidence écrasante que personne
n'oserait nier. Tels partis peuvent le déplorer ; d'autres peuvent
souhaiter d'être délivrés de la technique moderne, et donc des
conflits modernes. Ou encore, ils peuvent croire qu'un progrès
aussi remarquable dans le domaine industriel a besoin, pour
être parfait, d'un recul non moins marqué dans l'ordre poli-
tique *. »

4. Les traits spécifiques du marxisme qui viennent d'être énu-


mérés, unis au principe pratique qui leur est inhérent à tous,
et qui commande aux marxistes de subordonner tout le savoir
théorique à la finalité de l'action révolutionnaire, tels sont les
caractères fondamentaux de la dialectique matérialiste de Marx,
laquelle se distingue de la dialectique idéaliste de Hegel par ces
caractères mêmes. La dialectique de Hegel, le philosophe bour-
geois de la restauration, élaborée par lui jusque dans ses plus
subtils détails comme un instrument pour justifier l'ordre établi
tout en laissant un minimum de place à un progrès « raisonna-
ble », Marx, après une minutieuse analyse critique, la transforma,
dans une optique matérialiste, en une théorie révolutionnaire
non seulement par le contenu, mais aussi par la méthode. Une

* Extrait d'une allocution prononcée par Karl Marx, le 14 avril


1856, à l'occasion du quatrième anniversaire de l'organe chartiste
People's Paper, qui en reproduisit le texte le 16. Retraduit sur la ver-
sion allemande publiée dans le Vorwdrts du 14 mars 1913. [On a repris
ci-dessus la version donnée par M. Rubel à la fin de son introduction
à K. Marx, Œuvres, II, p. cxxvf-cxxvii.]
276
Raisons d'être un marxiste

fois que Marx l'eut transformée et mise en application, la dialec-


tique prouva que le « caractère raisonnable » de la réalité exis-
tante, proclamé par Hegel sur des bases idéalistes, n'avait qu'une
rationalité provisoire, nécessairement appelée à prendre un
« caractère déraisonnable » dans le cours de son développement.
Cet état social déraisonnable sera détruit de fond en comble,
quand l'heure en aura sonné, par la nouvelle classe proléta-
rienne qui, en s'appropriant la théorie et en l'utilisant comme
une arme dans sa « pratique révolutionnaire », frappe à la racine
la « déraison capitaliste ».
Comme Marx le notait avec justesse, la dialectique, sous sa
forme hégélienne « mystifiée », était à la mode chez les philo-
sophes bourgeois, mais, après ce changement de caractère et
d'utilisation, elle devint « un scandale et une abomination pour
la bourgeoisie et ses professeurs doctrinaires », parce que, « dans
la conception positive des choses existantes, elle inclut du même
coup l'intelligence de leur négation fatale, de leur destruction
nécessaire ; parce que, saisissant le mouvement même, dont
toute forme faite n'est qu'une configuration transitoire, rien ne
saurait lui imposer ; parce qu'elle est essentiellement critique
et révolutionnaire * ».
De même que la plupart des marxistes ont négligé les aspects
critique, activiste et révolutionnaire particuliers au marxisme,
de même ont-ils négligé tout le caractère de la dialectique maté-
rialiste de Marx. Même les meilleurs d'entre eux n'ont pas été
au-delà d'une restauration partielle de son principe critique et
révolutionnaire. Devant l'universalité et la profondeur de la
crise mondiale actuelle, comme devant l'accentuation toujours
plus poussée des luttes de classe prolétarienne qui surpassent
en intensité et en ampleur tous les conflits que les phases anté-
rieures du développement capitaliste ont connus, notre tâche est
aujourd'hui de donner à la théorie révolutionnaire de Marx une
forme et une expression correspondantes, et, par ce moyen,
d'étendre et d'actualiser le combat révolutionnaire du prolétariat.

Londres, le 10 octobre 1934

* K. Marx, Postface de la seconde édition allemande du Capital.


TABLE DES SIGLES UTILISÉS

ADGB Allgemeiner Deutscher Gewerkschaftsbund (Confédé-


ration générale des syndicats allemands).
AIT Association internationale des travailleurs (ou Ire In-
ternationale).
CEE de PIC Comité exécutif élargi de l'Internationale communiste.
CNT Confederaci6n naci6nal del trabajo (Confédération
nationale du travail).
IC ou Internationale communiste (ou III° Internationale).
Komintern
IV Industrieverband (Association d'industrie).
K. Karl Korsch.
KAPD Kommunistische Arbeiterpartei Deutschlands (Parti
communiste ouvrier d'Allemagne).
KPD Kommunistische Partei Deutschlands (Parti commu-
niste d'Allemagne).
KPD (S) Kommunistische Partei Deutschlands ( Spartakusbund)
(Parti communiste d'Allemagne [ligue Spartacus] :
nom porté par le PCA d'avril à décembre 1920).
rn. p. moyens de production.
PC Parti communiste.
PCA Parti communiste d'Allemagne.
PCI Parti communiste d'Italie.
PS Parti socialiste (ou social-démocrate).
RDA République démocratique d'Allemagne.
SDN Société des Nations.
SPD Sozialdemokratische Partei Deutschlands (Parti social-
démocrate d'Allemagne).
UGT Uni6n general de trabajadores (Union générale des tra-
vailleurs).
USPD Unabhângige Sozialdemokratische Partei Deutschlands
(Parti social-démocrate — ou socialiste — indépendant
d'Allemagne).
URSS Union des républiques socialistes soviétiques.
VKPD Vereinigte Kommunistische Partei Deutschlands (Parti
communiste unifié d'Allemagne) (1921).

279
TABLE
Avertissement 6
Introduction : Karl Korsch (1886-1961) — un
itinéraire marxiste 7
t. Marx et la révolution européenne de 1848 . . . 69
ii. La Commune révolutionnaire (i) 85
ni. Fédéralisme, centralisme, marxisme 99
La Commune révolutionnaire (n) 109
- y. L'alliance entre les classes 121
vi. L'orthodoxie marxiste 129
vii. L'idéologie marxiste en Russie 139
viii. Récapitulation 155
ix. La théorie de l'effondrement du système capitaliste 165
x. L'Etat et la contre-révolution 179
xi. Fascisme-démocratie, même combat 199
xii. La guerre et la révolution 215
xiii. Fragments critiques 241
1. La guerre d'Espagne 242
2. Trotsky et la révolution russe 251
3. La contre-révolution néo-colonialiste 256
xiv. Raisons d'être un marxiste 261
1. Thèses sur le matérialisme activiste et le
caractère de classe, partisan, de la science. . . 262
2. Pourquoi je suis un marxiste 264
Table des sigles utilisés 279

283

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