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DOSSIER

Qu’est-ce qu’un objet


patrimonial ?
uffit-il de dire qu’un objet patrimonial est un objet collectif ? Existe-t-il,
S d’ailleurs, des objets qui, dans la durée, ne puissent jamais, ni par leur mode de
production ni par leur usage, être dits « collectifs » ? Nous dirons donc que l’objet
patrimonial est un objet considéré sous l’angle de sa valeur collective. Réservons, pour
l’instant, la notion de patrimoine culturel qui, sans changer le principe collectif du
patrimoine, rend la question plus délicate.

Le patrimoine : tions « loi de 1901 ». Aujourd’hui, les


un objet collectif collectivités territoriales offrent un
vaste registre de regroupements so-
L’objet patrimonial est simple- ciaux qui, chacun, revendique pour
ment l’objet grâce auquel une com- se définir et pour exister en tant que
Michel Melot munauté existe. Elle a besoin de lui groupe, un « patrimoine ». Le patri-
pour exister, et il a besoin d’elle pour moine donc rassemble, mais ne nous
exister en tant que patrimoine. Sa re- réjouissons pas trop vite : ce rassem-
connaissance et sa gestion échappent blement sert aussi à distinguer,c’est-à-
à l’appropriation ou à la décision in- dire à diviser.
dividuelle. Si l’on veut distinguer la L’existence d’un patrimoine n’est
collectivité, comme collection d’indi- pas, pour une communauté, un sup-
vidus ayant des intérêts et des carac- plément d’âme : le patrimoine est né-
tères communs, de la communauté, cessaire à l’existence de cette com-
qui en désignerait l’ensemble, sous munauté. La communauté n’existe
une forme plus globale, dotée d’une que parce qu’elle se représente dans
personnalité unique, on pourrait dire des objets patrimoniaux.Le patrimoine
que le patrimoine fait d’une collec- participe de ce que Régis Debray
tivité une véritable communauté. Il nomme dans son cours de médiologie
transforme les populations en Peu- une « organisation matérialisée ». Il
ples et les territoires en Nations. ne s’agit pas d’une constatation em-
La famille est la plus élémentaire pirique, mais d’une condition de la
de ces communautés et la plus uni- réalité d’une communauté dès lors
verselle. L’acception la plus courante qu’elle prétend obtenir les caractéris-
du patrimoine – d’où le mot tient son tiques de ce qu’on nomme une per-
étymologie – est le bien familial. sonne. Une personne physique est
Mais les formes communautaires ne dotée d’une existence autonome. La
s’arrêtent pas à la famille, dont les va- personne morale n’existe pas de ma-
riantes déjà sont nombreuses. Cer- nière autonome : elle n’est que la col-
tains juristes considèrent que la no- lection des personnes physiques qui
tion de patrimoine a pris son essor la composent. Comment faire exister
avec l’invention des sociétés ano- une entité ? Aucune des personnes
nymes au XIXe siècle et, plus visible- composant la communauté n’est la
ment encore en France, des associa- communauté elle-même. Seule l’exis-

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aussi bien ce que je suis,dans mon in- n’existe que par la voix. La voix n’est
Aujourd’hui à la retraite, Michel Melot a été tégrité et mon individualité, que ce pas un organe particulier et ne cor-
directeur du Département des estampes et de la
photographie à la Bibliothèque nationale, que possède en commun le groupe respond pas à une fonction biolo-
directeur de la Bibliothèque publique auquel j’appartiens. Qu’y aurait-il de gique comme la respiration, l’alimen-
d’information, président du Conseil supérieur des
bibliothèques et enfin chargé de la Sous-direction plus « patrimonial » pour un individu tation ou la reproduction. La langue
des études, de la documentation et de l’Inventaire que son code génétique,qui le consti- n’existe que par le corps, comme le
général à la Direction de l’architecture et du
patrimoine. Coauteur de l’ouvrage Les images
tue spécifiquement et fait que nous geste, mais reste un outil externe,
dans les bibliothèques (Éd. du Cercle de la sommes tous différents les uns des dont la règle symbolique ne peut être
librairie, 1995), il a dirigé Nouvelles Alexandries autres ? L’expression « patrimoine gé- que commune.
(Éd. du Cercle de la librairie, 1996) et écrit un
roman L’Écriture de Samos (Albin Michel, 1993). nétique » est devenue courante. Re- Là encore, le choix de la commu-
Il est aussi l’auteur d’un essai, La sagesse du gardons de plus près. nauté de référence définit la nature
bibliothécaire (L’Œil neuf, 2004).
Ce bien inaliénable,ce « patrimoine même du patrimoine qui l’incarne et
privé » n’est patrimonial que parce manifeste son appartenance. Elle est
qu’il est corrélé à celui des autres. donc l’objet de conflits permanents,
tence de biens communs à tous don- Nous sommes des êtres patrimo- puisqu’elle traduit les rapports de
nera au groupe les caractères d’une niaux dans la mesure où nous appar- force entre communautés (et souvent
« personne ». tenons à une communauté, et pas à l’intérieur de chaque communauté)
L’existence d’un « bien patrimo- seulement à nous-mêmes. L’expres- et les incorpore dans l’individu qui
nial » fonde donc l’existence d’une sion « patrimoine génétique » n’a de apprend à les intérioriser et à les ma-
communauté. Le bien patrimonial sens que par rapport à une espèce 1. nifester de manière quasi instinctive.
doit être reconnu collectivement, et Paradoxalement, ce code génétique
entretenu collectivement. Il n’est pas qui spécifie chacun de nous n’a de va-
nécessairement un bien matériel. La leur que collective, pour assurer la Le cas particulier
langue fait partie du patrimoine. La survie et le renouvellement de l’es- du patrimoine écrit
mémoire aussi : il n’y a de mémoire pèce humaine, ce que les biologistes
vivante qu’individuelle, la « mémoire appellent la « biodiversité ». Nous Dans ce paysage très mobile et
collective » n’a pas d’existence propre sommes différents les uns des autres, très chargé, le patrimoine écrit oc-
ou n’a d’autre existence que celle des certes : mais nous ne pouvons l’être cupe une place aussi particulière.
paroles ou des objets qui la transmet- qu’ensemble. C’est pourquoi le débat Sans être inscrit dans notre corps
tent. Ce sont les biens patrimoniaux sur le brevetage des codes génétiques comme peut l’être le geste ou la voix,
dont toute communauté se dote : est si grave. Certains voient dans son il participe malgré tout de notre com-
textes oraux ou écrits, gestes et rites, interdiction une restriction du droit portement le plus intime 2. Aussi, le
monuments divers. On pourrait en de propriété, tant la notion de pro- patrimoine que nous appellerons
dire autant d’autres notions chimé- priété privée obsède nos sociétés li- « graphique » plutôt qu’écrit (tant
riques comme celles d’« inconscient bérales. L’appropriation privée du l’image et l’écriture peuvent, à ce ni-
collectif » ou de « mentalité »,voire de code génétique est une absurdité : le veau,se confondre),est-il un domaine
« public » qui sont le recoupement code génétique de chacun n’appar- patrimonial extrêmement sensible.
dans plusieurs individus des idées, tient qu’à l’espèce humaine. Moins universel que le langage, il
valeurs ou souvenirs qu’ils partagent On pourrait en dire autant de la associe de manière tout aussi indis-
et qu’on ne peut saisir que par la pro- langue, cas particulier d’objet patri- sociable individu et société, par
duction de témoignages. monial par excellence puisqu’il rat- exemple dans la pratique de la signa-
tache chaque individu à sa commu- ture, objet à double front : image et
nauté de langage. Objet, comme le écriture, et symbole propre à chaque
Existe-t-il un patrimoine code génétique, qui n’a d’existence individu qui n’a de valeur que collec-
individuel ? que par l’individu et de signification tive.L’écrit n’est pas qu’un texte,c’est
que collective. Mais, contrairement aussi une image, c’est aussi un geste
Une première objection surgit au patrimoine génétique, la langue et c’est aussi un acte. L’archive, dans
alors avec la force de l’évidence : les n’est pas véritablement incorporée ses formes les plus rudimentaires,
individus ont aussi un patrimoine. en chacun de nous, même si elle
Pour un individu, son plus précieux
patrimoine n’est pas ce qu’il a mais 2. On pourra mettre à part les cas du maquillage
1. David Moroz, Le patrimoine génétique et surtout du tatouage. On ne dira pas que le
ce qu’il est. J’ai bel et bien un patri- humain : de l’utilité de la différence et de tatouage est un objet patrimonial pour celui qui
moine personnel : mon corps, mon l’identité, dans « Analyser le patrimoine », le porte et avec qui il va disparaître ; en revanche,
colloque de l’Université de Reims Champagne- la pratique du tatouage et les corpus de motifs
nom, mon image, voire ma réputa- Ardenne,UFR Sciences économiques et gestion, ressortissent bien au patrimoine comme un bien
tion. Le patrimoine serait donc tout 2001 (dactyl.). culturel symbolique collectif.

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peut être un acte (lorsqu’on giflait les quelque sorte, mais la question est On ne peut douter que tous les
enfants afin qu’ils gardent en mé- controversée. Le récent procès que êtres humains ont des intérêts et des
moire tel événement important pour la veuve du préfet Erignac intenta à caractères communs, et ont donc vo-
la communauté) et, bien qu’elle soit Paris Match pour avoir publié des cation à se constituer un patrimoine.
un outil externalisé de notre mé- photos de son cadavre,dont elle avait Mais cette « collection » d’hommes
moire, reste plus près qu’on ne le souffert un préjudice moral, apporte forme-t-elle déjà une « commu-
pense de notre corps.Une sociologue une dimension nouvelle à cette cause. nauté » ? Comme la famille, c’est une
qui a observé la pratique des généalo- Le magazine fut d’abord condamné, communauté obligatoire : nul ne
gistes se dit surprise de leur attache- le 12 février 1998, mais le jugement peut s’en exclure. Plus encore que la
ment non seulement au contenu du famille, elle est biologiquement fon-
document mais aussi à sa matéria- dée. Mais, contrairement à la famille,
lité 3. La consultation des microfilms elle n’est pas socialement structurée.
les déçoit. Seul le contact avec l’origi- La notion de Qui la représente légitimement ?
nal préserve l’émotion. L’idée que l’humanité puisse avoir
Il reste dans tout écrit, même élec- « communauté » n’a pas des droits et un patrimoine pose un
tronique, quelque chose de la stèle qu’une dimension spatiale. gigantesque problème qu’illustrent
monumentale par laquelle l’écrit fut les débats actuels autour de la philo-
d’abord diffusé. Le document écrit, Elle s’étend dans l’histoire sophie des droits de l’homme et de
dans son artifice,est au cœur de notre la notion de « patrimoine mondial »
notion de patrimoine, car il est tou-
et relie entre elles prônée par l’Unesco.
jours l’émanation d’une personne, les générations. Quelles que soient les garanties
physique ou morale, certes moins in- que se donnent les procédures d’ac-
tégrée à notre personne que son gé- Dans la durée, créditation pour défendre les intérêts
nome,son image ou sa voix,mais plus l’objet patrimonial de l’humanité, on sait bien qu’elles
personnel encore que le costume, sont le résultat d’un formidable rap-
l’architecture, l’objet d’art ou n’im- est indispensable port de force qui profite aux plus
porte quel autre objet qui peut pré- puissants. La notion de patrimoine
tendre au titre de « patrimonial ».
à l’existence du groupe elle-même, comme la notion d’art,
D’autre part, la notion de « com- n’est pas commune à tous les peu-
munauté » n’a pas qu’une dimension ples. Les valeurs les plus fondamen-
spatiale. Elle s’étend dans l’histoire et en appel, confirmant la condamna- tales, la santé ou même la vie hu-
relie entre elles les générations. Dans tion, se référa non pas au préjudice maine, ne sont pas respectées au
la durée, l’objet patrimonial – et no- moral de la famille,mais au respect de même degré dans toutes les cultures.
tamment l’archive – est indispensable la dignité humaine en général. C’est Le débat est vif aujourd’hui sur l’ap-
à l’existence du groupe, car il survit à donc au nom de la communauté « hu- plication dogmatique et universelle
la mort de chacun de ses membres. manité » et non au nom de la com- de ces valeurs issues du monde occi-
C’est lui, et lui seul, qui perpétue des munauté « famille » que le verdict fut dental.
communautés composées de mor- rendu. À l’Unesco, les responsables du
tels.Notre patronyme,un de nos biens classement des sites et monuments
patrimoniaux fondamentaux, nous au titre de « patrimoine mondial » sa-
situe moins dans notre quartier que Existe-t-il un patrimoine vent bien qu’ils exportent cette va-
dans une lignée.Il peut nous survivre. de l’humanité ? leur dans des pays qui l’ignorent. Au
Notre portrait survit à notre corps, Cameroun, le palais du roi doit être, à
mais il ne survit que pour nos pro- Il n’y a pas là qu’un saut quantitatif sa mort, abandonné aux rigueurs du
ches. comme celui qui pourrait séparer temps pour disparaître peu à peu, ce
Les droits que nous avons sur deux collectivités telles que, par qui est peu compatible avec notre no-
notre image cessent-ils avec notre exemple, la commune et le départe- tion de conservation. En Roumanie,
mort ? La jurisprudence admet que la ment, ou la famille et l’entreprise. les moines repeignent eux-mêmes
famille possède aussi des droits sur L’humanité est-elle une « personne les fresques de leurs monastères, à la
l’image des défunts,qui serait alors un morale » ? À l’évidence, oui, puisque grande surprise des techniciens en-
objet patrimonial, un bien familial en des instances parlent en son nom et voyés par la France pour les restaurer
défendent ses intérêts : l’ONU, selon nos normes. Au Japon, les tem-
l’Unesco, le récent Tribunal pénal in- ples dégradés sont reconstruits sans
3. Sylvie Sagnes, « L’écriture de la généalogie »,
La généalogie, entre science et passion, Éditions ternational ou des ONG de plus en souci des pièces d’origine : seul le
du CTHS, 1997, p. 167-168. plus nombreuses. savoir-faire des spécialistes, « trésors

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vivants »,est conservé.Qu’est-ce alors percevrait l’idée dès la Révolution, ment, même si cette œuvre ou ce do-
que le « patrimoine » culturel ? qui se trouvait dans l’obligation de cument ne lui appartiennent pas.
Dans le monde de l’écrit, il con- constituer le peuple français en com- Le primat de la notion de « pro-
vient d’être encore plus scrupuleux, munauté nationale. priété privée » dans notre société ap-
car l’écrit et plus encore le livre ne L’expression a connu ces derniers porte beaucoup de confusion s’agis-
sont nullement, nous le savons bien, temps une vogue extraordinaire sant d’un bien par essence collectif et
des biens universels. Il est certes per- après la création du label de « patri- qui plus est, symbolique. Si une col-
mis de penser qu’ils constituent un moine mondial » par l’Unesco en lectivité peut se dire à bon droit « pro-
progrès, mais à quel titre l’impose- 1972 et de l’Année du patrimoine en priétaire » d’un bien mobilier ou im-
rions-nous à des cultures orales qui 1980. Sans doute ce succès est-il dû mobilier, en revanche, peut-elle se
viendraient y perdre leur mémoire ? à la recherche de repères dans un dire « propriétaire » d’un bien symbo-
Pourquoi imposer un objet, le livre, lique ? Elle peut être propriétaire de
dont la forme configure un mode de l’objet et non du symbole qu’il repré-
pensée, un certain rapport au temps, sente pour certains : cette question
une conception de l’histoire, de l’in- Si une collectivité souvent posée, jamais résolue, peut
dividu, etc., à des civilisations qui ont avoir des conséquences dramatiques
d’autres modes de pensée ?
peut se dire à bon droit en cas de destruction par un proprié-
On pourrait en dire autant de « propriétaire » d’un bien taire d’un bien lui appartenant mais
l’alphabet dit « phonétique » dont la représentant pour d’autres,y compris
norme imposée par l’imprimerie mobilier ou immobilier, du même groupe (ses concitoyens
pourrait être accusée comme « Win- en revanche, peut-elle par exemple), une valeur irrempla-
dows » d’abus de position domi- çable. Lorsque les talibans détruisent
nante. Sans remettre en cause les se dire « propriétaire » les bouddhas afghans, c’est « l’huma-
bienfaits de l’écriture, on ne peut nité » qui s’indigne et proteste par la
ignorer qu’elle a fait disparaître les
d’un bien symbolique ? voix de l’Unesco.
genres oraux de la littérature mon- Ceci explique pourquoi la ques-
diale : épopée et poésie, ou que des tion de la « patrimonialisation » des
catéchumènes maoris avaient appris monde où les niveaux communau- objets, de même que leur « esthétisa-
la Bible par cœur et ne la lisaient pas. taires se troublent, du clan à l’huma- tion » ne se pose de manière évidente
Certains enfants africains savent ré- nité,où les collectivités contractuelles que lorsqu’ils perdent leur utilité ou
citer leur généalogie jusqu’à la dou- se multiplient,confrontant leurs diffé- qu’ils tombent en déshérence.En effet,
zième génération. Le document d’ar- rents caractères et affrontant leurs in- tant qu’un objet est utilisé,tant qu’il a
chives, sans doute plus exact et térêts souvent divergents. un propriétaire,le statut d’objet privé
pérenne, ne joue certes pas le même La question du patrimoine culturel (même s’il appartient à une collecti-
rôle dans la vie de la communauté : est posée par le caractère symbolique vité) masque sa valeur symbolique,
de l’état civil transcrit ou de la mé- des objets qui le composent : docu- dans l’intérêt même de son utilisateur
moire récitée, aucun ne peut pré- ments, monuments ou œuvres d’art. ou de son propriétaire. Elle n’en est
tendre avoir l’exclusivité de l’objet Leur valeur est immatérielle, même pas moins présente, contrairement à
patrimonial. s’il s’agit d’objets précieux qui ont ce qu’on a coutume d’affirmer lors-
une valeur marchande, ou d’objets qu’on prétend que l’objet d’art se dé-
utilitaires. Qui contesterait la valeur finit par son absence de finalité autre
La question symbolique, voire esthétique, que que la sienne propre.
du patrimoine culturel beaucoup de Français reconnaissent En réalité,la mise en fonction d’un
à des objets aussi fonctionnels que le objet ne supprime nullement son ca-
Nous voici devant un nouveau TGV ou le Concorde ? Mais qui décide ractère esthétique ou symbolique (si
problème : celui du patrimoine « cul- de la valeur du symbole ? Comme tant est qu’on puisse distinguer l’un
turel », qui est en quelque sorte le pa- pour le patrimoine génétique, nul de l’autre), ce que l’on voit constam-
trimoine moral d’une personne mo- n’en est propriétaire.Seule la collecti- ment dans l’architecture, le costume
rale, fondé par conséquent sur une vité qui reconnaît la valeur symbo- et tout ce qu’on nomme arts appli-
double incertitude. La notion de « pa- lique de l’objet (par exemple la qua- qués.La question ne se pose vraiment
trimoine culturel » est récente.Elle est lité d’une œuvre d’art) est habilitée à qu’avec les objets d’art que notre so-
officiellement connue en France de- le transfigurer en « patrimoine cultu- ciété a pris l’habitude de produire à
puis qu’existe un ministère de la rel » et nul ne peut empêcher qui- usage symbolique exclusif, comme la
Culture, chargé de valoriser le patri- conque d’attacher une telle valeur à peinture, la sculpture ou leurs ava-
moine culturel français, mais on en un objet, une œuvre ou un docu- tars. Or ces objets sont produits de

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manière à respecter ou à conforter Cette question est d’importance la plus libre,ce qui fait de l’histoire de
une définition donnée a priori et non au moment des débats sur les compé- l’art l’indice le plus révélateur des cli-
l’inverse. Ni l’objet d’art ni l’objet pa- tences des collectivités locales sur la vages sociaux.
trimonial ne sont donc incompatibles gestion du patrimoine culturel. Leur Réduire les débats culturels à des
avec une fonction qui les ferait,si l’on pouvoir est considérable puisqu’elles querelles de clocher est misérable.
en croit les théories esthétiques, « dé- ont la mission de gérer ce patrimoine, Les groupes qui fondent un patri-
roger », comme le faisaient, s’ils tra- ce qui, dans une grande majorité des moine culturel forment ce qu’on ap-
vaillaient, les aristocrates de jadis. cas, revient à le reconnaître ou à le pelait déjà au XVIIIe siècle, lorsque
faire reconnaître. Or, les communau- l’art s’affranchit des doctrines dogma-
tés qui revendiquent ce patrimoine tiques des aristocraties et des clergés,
À qui appartient ne sont pas nécessairement des admi- un « jury secret ».Chacun a le droit de
le patrimoine culturel ? nistrés de la collectivité propriétaire cultiver le patrimoine d’un pays où il
ou chargée d’en assurer la gestion. n’habite pas ou de défendre un objet
Pour classer un monument ou un C’est une terrible erreur de confon- patrimonial sans intérêt pour les ha-
objet dans les registres du patrimoine dre territorialité et propriété. Le châ- bitants de son propre pays. Ainsi, par
officiel, une décision publique et teau de Chambord, en tant qu’il exemple, la ville de Toulouse a pieu-
consensuelle est nécessaire, pronon- constitue un bien symbolique, n’ap- sement protégé, par des mesures de
cée par le ministre, après consulta- partient ni à la commune de Cham- classement, les vestiges de l’épopée
tion de commissions d’experts. Il bord, ni au département du Loir-et- de l’Aéropostale – au demeurant d’un
s’agit en effet de faire droit à la valeur Cher,ni à la région Centre,ni même à intérêt historique contestable et d’un
symbolique de l’objet, au détriment la France. S’il venait à être détruit, intérêt esthétique nul (la piste d’en-
du droit de son propriétaire. Cela ne c’est sans doute l’humanité qui vien- vol a été goudronnée depuis) – qui
peut se faire que si l’intérêt symbo- drait s’en indigner, au nom de son pa- ont fait la réputation et continuent de
lique de l’objet est reconnu comme trimoine. Peu importe donc, sur un servir l’image de marque de la cité,
étant d’intérêt public. plan moral, laquelle de ces collectivi- mais, au même moment, a laissé dé-
Lorsque la collectivité est juridi- tés aura la charge de son entretien et truire son « gazomètre », indésirable
quement constituée (État,conseil mu- de sa mise en valeur : l’enjeu culturel localement, que la « communauté »
nicipal ou association loi de 1901,par est ailleurs, dans les millions de tou- européenne des savants en matière
exemple), il peut y avoir une procé- ristes qui veulent le visiter et les mil- de patrimoine industriel, cherchait à
dure à suivre. Mais les communautés liers d’érudits qui veulent le com- sauvegarder.
qui revendiquent un patrimoine cul- prendre. On ne peut nier qu’ils ne
turel sont des communautés le plus résident pas tous à Chambord ni
souvent « virtuelles ». Leurs membres même en France. Le patrimoine joue Du patrimoine culturel
existent mais ne se connaissent pas sur toutes les échelles : cela com- au musée imaginaire
toujours : ce sont les amateurs de tel plique notoirement ses affaires, mais
spectacle,les lecteurs d’un roman,les lui donne aussi tout son prix. C’est pourquoi le « patrimoine
visiteurs d’un musée, les érudits pas- Les conflits dont le patrimoine culturel » peut aujourd’hui s’étendre
sionnés de tel sujet, les abonnés d’un culturel est perpétuellement l’objet dans des domaines non encore re-
journal, l’audience d’une émission de ne sont pas toujours symboliques, vendiqués. Dans le discours qu’il
télévision ou les consommateurs des mais ils sont structurels, indispen- prononça pour l’installation de la
produits de l’industrie culturelle. S’ils sables. C’est à cette condition que le Commission nationale de l’Inventaire
veulent « exister » aux yeux de la loi et patrimoine dit « culturel » peut jouer général le 14 avril 1964,André Malraux,
faire valoir leur droit à ce patrimoine son rôle démocratique.L’intérêt com- reprenant un des thèmes majeurs de
qui ne leur appartient pas, ils doivent mun porté à certains objets ou à cer- son Musée imaginaire, soulignait le
se rassembler et se constituer en per- taines œuvres, par des individus qui fait que chaque période « voyait » des
sonne morale. Ainsi sont apparues les s’ignorent,donne à la société une mo- objets que d’autres ne « voient » pas.
milliers d’associations qui, en France, bilité indispensable à l’exercice de la Le patrimoine culturel est un
défendent chacune un patrimoine démocratie. C’est dans ces combats concept à géométrie éminemment
culturel, de l’association des amis de symboliques que plongent les racines variable. L’Inventaire en fait chaque
tel écrivain à l’association pour la dé- profondes de nos convictions ou de jour l’expérience. Les premières ins-
fense de votre quartier 4. nos affinités, bien au-delà souvent de tructions recommandaient de ne
l’appartenance à des partis politiques prendre en compte que les objets et
4. Il s’en est créé plus de deux mille entre 1997 ou à des religions. C’est dans ces édifices antérieurs à 1850. Bien sûr,
et 2000, voir : Hervé Glevarec et Guy Saez,
Le patrimoine saisi par les associations, conflits que l’individu trouve son arti- cette consigne a volé en éclats, ne
La Documentation française, 2002. culation avec la société,de la manière serait-ce que parce que le temps

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Le BBF a lu, le 28 juillet, sur la liste de


diffusion biblio-fr, cette intervention fort
à propos d’Hervé Le Crosnier sur le thème
« Typographie et patrimoine* ».
« Bonjour,
L’an passé, je vous parlais ici même de la
dispersion de la collection d’André Breton.
Beau succès. Les pièces sont aux quatre
coins du monde, protégées de la poussière
par des collectionneurs ; le « chaudron »
qui symbolisait le surréalisme n’existe
plus ; mais nous avons une belle version
numérique sur cédérom…
Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’un
autre phénomène de dispersion de patri-
moine : la dispersion des types de l’Impri-
merie nationale.
Et alors diront les pragmatiques… la typo-
graphie est devenue numérique, quelle
importance ces bouts de plomb, ce savoir-
faire qui permet de typographier le chi-
nois comme l’hindi, le français et le sumé-
rien, et même des types de hiéroglyphes ?
Les machines savent très bien dessiner les
caractères, la typographie explose et se
renouvelle en permanence depuis que les
fondeurs sont passés au numérique…
Pragmatique, mais pas sensés. Car ce qui
fait l’importance d’un patrimoine, c’est
justement de garder les traces des tech-
avance,mais aussi parce que l’ancien- jusque dans les millénaires de la pré- niques du passé, et, si possible, les savoir-
neté n’est plus un critère obligé du histoire, il annexe tout Kamtchatka faire qui y ont été associés. De façon à
posséder en permanence le moyen de re-
patrimoine. L’Inventaire de la ville de géographique ou mental… » penser le chemin technique, de refaire le
Tourcoing a été réalisé dans les an- Non, tout n’est pas patrimoine, trajet mental, de réinterpréter les pra-
tiques actuelles en fonction de ce qu’a été
nées 1970 sans tenir compte du pa- mais il est vrai que tout peut le deve- l’histoire de l’imprimerie (ou du chaudron
trimoine industriel : lorsque les usines nir. Et si l’on veut préserver la liberté surréaliste dans l’exemple précédent, ou
encore des architectures d’habitation ou
fumaient encore, il aurait paru indé- de jugement et d’expression de tous, de défense militaire, les vieux gréements
cent de les compter au nombre des il faut qu’il en soit ainsi.Nul ne sait sur qui font revivre ou rêver les dures condi-
tions de la conquête du monde…).
« objets patrimoniaux »,encore moins quel objet, sur quel geste, sur quel Défendre le patrimoine, c’est défendre
des « œuvres d’art ». Récemment, les mot ni sur quelle image la valeur pa- la part gratuite, la part de rêve, la part
d’inutile qui fait qu’une société réussit à
cheminées de Roubaix ont craché trimoniale va se porter et surtout faire tenir ses membres ensemble. C’est de
des fumées multicolores qui les trans- quelle communauté en mal d’exis- l’inutile de grande utilité.
Mais le patrimoine coûte cher. Surtout
formaient en éléments d’un spectacle tence, soit parce qu’elle est menacée quand il demande à exister « dans son
jus ». Rien de tel que le patrimoine privé,
artistique et la ville de Tourcoing a de- de disparaître, soit parce qu’elle dispersé, chacun protégeant son bout de
mandé que l’on complète l’inventaire cherche à percer,va se manifester par patrimoine (enfin, de valeur patrimoniale)
et le reste étant mis en boîte pour les
de ses friches industrielles devenues la revendication d’un patrimoine siècles et les siècles… jusqu’à ce qu’un,
« richesses artistiques ». culturel à travers lequel elle se recon- plus pragmatique que les autres, décide
de vendre les caisses inutiles de la cave ?
Mais alors, me dira-t-on, avec une naîtra et sera reconnue. Caillois s’in- L’Imprimerie nationale est le dépositaire
définition aussi imprévisible, qui ne quiète : « …d’où un encombrement, du savoir-faire typographique et des types,
casses, plans, objets… qui ont construit
prend en compte aucune valeur par- une pléthore qui submerge et décou- l’histoire du livre. Mais ses locaux sis dans
ticulière, aucune hiérarchie précon- rage. » Et Malraux de répondre : « Je le 15e à Paris, viennent d’être vendus par
l’État.
çue,le patrimoine culturel,c’est n’im- crois que chacun y découvrira son Que vont devenir les collections typogra-
porte quoi ? Un collègue britannique propre Trésor, non un Kamtchatka phiques, les caractères et plus encore les
savoir-faire ?
à qui je demandais comment il défini- géographique ou mental… Plu- Pour l’instant direction les caisses. Et fer-
rait la notion de « heritage », l’équi- sieurs de ses prédécesseurs ont cru mez le ban.
Les typographes se mobilisent. Et si les bi-
valent anglais de notre « patrimoine », être immortels ; sans doute est-il le bliothécaires leur venaient en soutien ?
Nous avons besoin de ces techniques de-
me répondit : « Anything you want ! » premier à savoir qu’il ne l’est pas.Et venues inutiles. Besoin pour mieux appré-
Ainsi Roger Caillois critiquait-il peut-être révélera-t-il à nos succes- hender l’histoire, pour éviter de masquer,
derrière l’immédiateté numérique et la
Malraux, accusant son Musée imagi- seurs les valeurs qui rassemblent ses magie du calcul, que ce sont des tech-
naire de tout accepter : « … Le patri- œuvres. » niques de la main de l’homme, des procé-
dés de l’invention et du travail, qui ont
moine entier de la planète plonge Juin 2004 longtemps fait la matière des idées et des
rêves de l’ère imprimée… »
Hervé Le Crosnier

* http://listes.cru.fr/wws/arc/biblio-fr

BBF 2004
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Paris, t. 49, no 5