Vous êtes sur la page 1sur 4

La censure dans la traduction ( parcours historique )

Le processus de traduction est bien loin d’être un long fleuve tranquille et de nombreux obstacles
peuvent survenir au cours de celui-ci et vous faire perdre de vue cette passion des langues, cet amour des
mots qui vous anime. La censure est l’un de ces obstacles. Partons ensemble pour un petit tour d’horizon
de quelques cas de censure recensés en traduction et pour une analyse du parcours historique du
traducteur au fil des siècles.

Tout d’abord, la traduction est aujourd'hui omniprésente et indispensable pour permettre la


communication entre les peuples et les cultures. C'est pourtant une activité multimillénaire, qui n’a pas
toujours revêtu les mêmes formes ni connu les mêmes enjeux. L’histoire de la traduction permet de
mieux cerner les contextes culturels où évolue la traduction.

La censure pose un problème de définition, et en particulier lorsqu’on l’examine en liaison avec la


traduction, cette question est abondamment traitée dans ce volume, depuis les formes institutionnelles
qu’elle peut prendre jusqu’à l’insidieuse et aléatoire autocensure que le traducteur se sent parfois «
obligé » de pratiquer. En complément et en illustration de ce paramétrage, on trouvera de nombreux cas
d’espèce traités à partir de corpus selon les domaines (religieux, politique, littéraire, cinéma, médias,
publicité…) dans un ordre diachronique (du XVIe siècle à l’époque contemporaine) ou par localisation
(France, Pays de l’Est, Péninsule ibérique…) ; le caractère international des Actes de ce colloque
(Espagne, Portugal, Canada, Russie, Roumanie, Grande-Bretagne, Allemagne) lui assure un traitement
très diversifié des problèmes de censure selon les genres, les époques et les lieux. Le dernier ensemble
de communications esquisse les éléments d’une nouvelle donne et d’un changement de perspective.

La censure correspond à un interdit et elle se décline sous plusieurs formes, qu’il s’agisse de la censure
militaire, religieuse ou politique. Comme l’a écrit la traductologue canadienne Denise Merkle en 2010,
étudier la traduction et la censure revient à « explorer les manifestations extrêmes de […] l’idéologie sur
les traductions ». Il faut bien reconnaître que le traducteur a, de tout temps, été ciblé par la censure. Dès
ses premiers balbutiements, la traduction, de même que ses nombreux acteurs, ont été observés,
analysés, jugés, condamnés. On ne compte plus le nombre de traducteurs qui ont vu leurs travaux
tronqués de parties significatives, voire tout bonnement interdits à la publication, et ce à cause de la
censure.

La plus ancienne des traductions d’œuvre ayant jamais fait l’objet de censure est, comme vous pouvez
vous en douter, la Bible, et notamment au berceau de la religion catholique, l’Italie. En effet, la
traduction de cette dernière, lorsque celle-ci n’était plus comprise que par les rares individus ayant un
niveau d’éducation suffisant pour connaître le latin. En effet, le clergé italien souhaitant avoir un
contrôle des plus total sur les lectures de ses fidèles, a fait acte de la prohibition. C’est ainsi qu’en 1559,
le premier Index, une liste d’ouvrages que les catholiques avaient la formelle interdiction de lire, de
vendre, de traduire et même de posséder, a été publié par le pape Paul IV. Les livres que l’on y trouvait
consignés étaient jugés nocifs et contraires à la foi et à la morale chrétienne par les membres du clergé.

1
L’Index prohibait notamment la lecture de traductions de la Bible en langue vulgaire, c’est-à-dire toute
autre langue que le latin, ce qui incluait la traduction dont Brucioli était l’auteur, soit la première faisant
directement état des textes saints originaux. Quiconque transgressait à cet Index se voyait alors
immanquablement accablé de la peine suprême, l’excommunication. En 1596, l’Index se durcit encore,
ses règles devenant encore plus restrictives. Il n’était alors plus possible, dès lors, d’autoriser la
traduction ou l’impression de bibles en langue vulgaire. Ces bibles, si tant est qu’elles existent, devaient
d’ailleurs toutes être détruites sans ménagement.

En effet, on dénombre toujours à l’heure actuelle un certain nombre de cas de censures frappant le
milieu de la traduction, réduisant à si peu, quand ils ne le ruinent pas totalement, le travail du traducteur.
En voici là quelques exemples pour prouver la véracité.

Censure, fascisme et Seconde Guerre mondiale

Dans le monde occidental, certaines périodes de l’histoire contemporaine ont été propices à la censure.
C’est le cas de la Seconde Guerre mondiale. On pense notamment à la traduction en français de
l’autobiographie d’Hitler, intitulée en allemand Mein Kampf. La version originale a été publiée dès
1925, mais la première traduction en français, intitulée Mon Combat, n’a été publiée que neuf ans plus
tard. Cette version française n’ayant pas été autorisée par l’auteur, l’éditeur allemand poursuivit l’éditeur
français, qui fut obligé de retirer le livre du marché. En 1938 parut une autre version, celle-là autorisée
par Hitler, intitulée Ma Doctrine. Beaucoup plus courte que l’original, la version expurgée réhabilitait le
discours d’Hitler, ajoutant même des extraits de discours plus récents, où le Führer expliquait qu’il ne
toucherait pas aux frontières françaises. Les deux traducteurs de la version autorisée ont également
ajouté des intertitres qui ne figuraient pas dans l’original, ceci afin d’appuyer et de justifier le message
antisémite. D’un point de vue stratégique, les manipulations des traducteurs visaient à faire véhiculer les
valeurs et les idées fascistes.

La censure politique au Québec et au Canada

S’il n’existe pas, à notre connaissance, il faut quand même dire que ce phénomène n’a épargné ni le
Québec ni le Canada. Cependant, même lorsque le gouvernement fédéral canadien a imposé la censure
en 1939, cette censure n’était pas très rigide. Comme le rappelle Claude Beauregard : « Dans les faits, au
Canada, durant la guerre, le contrôle de l’information n’est jamais absolu. D’une part, les traditions
démocratiques assurent à la presse un rôle qu’il est difficile de remettre en question et, d’autre part le
gouvernement fédéral ne pourra jamais contrôler les conversations entre les individus. »

Entre censure et légitimation

On peut se demander jusqu’à quel point il y a eu censure lors de la traduction de discours politiques au
Québec et au Canada. Le champ d’expertise portant sur les discours traduits de la seconde moitié du
XXe siècle, nous explorerons surtout cette période. Le bilinguisme d’une frange de la population rend
sans doute difficiles les traductions radicalement différentes de l’original. Il faut dire aussi que la presse
a généralement bien joué son rôle de chien de garde de la démocratie. Par exemple, en 1976, les écarts

2
de traduction dans un discours télévisé de Pierre Elliott Trudeau ont fait réagir Lise Bissonnette au
Devoir, qui, dans un article, a disséqué le discours en le comparant à son original anglais. Des
journalistes canadiens-anglais ont également mal accueilli la traduction d’un discours télévisé de Lucien
Bouchard en 1995.

Les grandes divergences entre l'original et la traduction de ces discours, qui portaient tous les deux sur le
nationalisme québécois, peuvent-elles constituer un cas de censure en traduction? N’oublions pas que la
censure est étroitement associée à la coercition, qui impose une certaine réalité à un auditoire. Or, les
discours qui nous intéressent ont été prononcés dans le cadre d’une courte émission télévisée, où les
représentants de chaque parti politique officiel avaient droit de parole. Disons aussi que les écarts de
traduction ciblaient des réalités politico-culturelles bien précises. Ainsi, Trudeau a présenté une
perspective québécoise en français et pancanadienne en anglais.

La censure, toujours d’actualité ?

Sans doute pour la plupart des gens le passé appartient justement au passé et la traduction, désormais
moins stigmatisée, peut couler des jours heureux dans un monde exempt de toute censure. En effet, on
dénombre toujours à l’heure actuelle un certain nombre de cas de censures frappant le milieu de la
traduction, réduisant à si peu, quand ils ne le ruinent pas totalement, le travail du traducteur. Voici
quelques exemples pour prouver l'inverse.

Tout d’abord, ce n’est pas E. L. James, l’Anglaise auteure de Cinquante Nuances de Grey, intitulé Fifty
Shades of Grey dans sa version originale qui vous dira le contraire. Son roman, dont les droits ont été
grassement achetés par une maison d’édition en Chine, l’un des pays où la censure est la plus répressive
à l’heure actuelle, voit sa date de parution retardée encore et encore. Et ce n’est pas faute d’un manque
de lecteurs potentiels, la saga s’arrache comme des petits pains sur les marchés du livre de contrebande
où circulent des traductions illicites de l’œuvre en mandarin. Et Hillary Clinton pourrait également
témoigner.

Je suppose également que vous avez tous connu, d’une manière ou d’une autre, les incroyables
aventures de l’intrépide Fifi Brindacier, Pippi Långstrump de son nom original. Eh bien, figurez-vous
que pour tous ceux d’entre vous qui ont dévoré les péripéties de l’incroyable fillette avant 1995, vous
n’avez goûté qu’à une version édulcorée bien insipide, dénuée de toute la saveur de l’œuvre originale.
Une version censurée oui, vous avez bien compris. Et un vrai massacre si l’on croit ce que d’aucuns en
disent. Et l’auteure n’est pas la dernière à faire la critique de cette version d’avant 1995.

3
Il est aussi intéressant, par ailleurs, de mentionner les débuts chaotiques des aventures de l’incroyable
fillette à la force surhumaine dans le petit monde de la littérature jeunesse. Lorsque la Suédoise Astrid
Lindgren essaye de publier pour la première fois en 1941 son roman jeunesse qu’elle a écrit pour sa fille
souffrante, contrainte de garder la chambre car assez gravement malade, elle se voit refuser la
publication de ses écrits, alors jugés provocants et grossiers. Ce n’est qu’après avoir fait preuve de plus
de retenue, s’autocensurant par la même qu’elle sera autorisée à publier son premier tome.

Vous aimerez peut-être aussi