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E u g e n Bleuler

DEMENTIA PRAECOX OU
GROUPE DES SCHIZOPHRÉNIES

Traduction Alain Viallard


Préface B. Rancher, G. Zimra
J.-P. Rondepierre, A. Viallard

Suivi de
Henri Ey
L A CONCEPTION D'EUGEN B L E U L E R

E . P . Ei . T i.
G. R. E. C.
© E . P . E . L . , 29, rue Madame, 75006 Paris
I S B N : 2-908855-11-9
© G . R . E . C . , 12, rue Fanny, 92110 Clichy
I S B N : 2-907789-06-6
Distribution Distique
Dépôt légal 31 071 FF, octobre 1993
DEMENTIA PRAECOX
OU
G R O U P E DES S C H I Z O P H R É N I E S
Aux éditions E . P . E . L .
Marguerite, ou VAimée de Lacan
Jean ALLOUCH

Le retour à Freud de Jacques Lacan


L'application au miroir
Philippe JULIEN

L'incomplétude du symbolique
De René Descartes à Jacques Lacan
Guy LE GAUFEY

Ethnopsychanalyse en pays bamiléké


Charles-Henry P R A D E L L E S DE LATOUR

Le transfert dans tous ses errata, suivi de Pour une


transcription critique des séminaires de Jacques Lacan
e.l.p.
Essai sur la discordance dans la psychiatrie contemporaine
Georges LANTERI-LAURA, Martine GROS
suivi de Quelques mots sur la psychologie de la mathématique pure,
de Philippe CHASLIN

La main du prince
Michele B E N V E N G A , Tomaso COSTO,
préface de S . S . N I G R O ,
traduction de M. B L A N C - S A N C H E Z
La folie Wittgenstein
Françoise DAVOINE

Louis Althusser récit divan


Jean ALLOUCH

Freud, et puis Lacan


Jean ALLOUCH

Louis II de Bavière, selon Ernst Wagner paranoïaque dramaturge


Anne-Marie VINDRAS

La folie héréditaire
Ian DOWBIGGIN

Aux éditions du G . R . E . C .
Le délire des persécutions
L E G R A N D DU S A U L L E

Le traité des passions de l'âme et de ses erreurs


Claude GALIEN
Eugen Bleuler

DEMENTIA PR/ECOX OU
GROUPE DES SCHIZOPHRÉNIES

Traduction Alain Viallard


Préface B. Rancher, G. Zimra
J.P. Rondepierre, A. Viallard

Suivi de
Henri Ey
LA CONCEPTION D'EUGEN B L E U L E R

E.P.E.L.
G. R. E. C.
HANDBÜCH DER PSYCHIATRIE.
UNTER MITWIRKUNG VON

PR0FE880R A. Al.ZHF.IMER (MÜNCHEN), PROFESSOR E. BL.F.ULEK (ZuKICIl).

PROFESSOR K. BONHOEFFER (BRESLAU), PRIVATDOZENT G. BONVICJNI (WIEN'I,


PROFESSOR O. BÜMKE (FREIBURG I. B.), PROFESSOR II. GAUPP I TÜBINGEN ),
D I R E K T O R A . GROSS (BUKACH I. E . ) , PROFESSOR A . H O C I I E ( F R E I B U R G I. B . ) , P R I V A T -
DOZENT M. I S S E R L I N ( M Ü N C H E N ) , P R O F E S S O R T . KIRCHHOFE ( S C H L E S W I G ) , D I R E K T O R
A. MERCKUN (TREPTOW A. B . ) , PROFESSOR E. REDLICH (WIEN), PROFESSOR
M . R O S E N F E L D (STRASSRURG I . E . ) , P R O F E S S O R P . SCIIROEDER ( B R E S L A U ) , PROFESSOR
E. SCHULTZE (GREIFSWALD), PRIVATDOZENT W. SPIELMEYER (FREIBURG I. B . ) ,
PRIVATDOZENT E. STRANSKY (WIEN), PROFESSOR I I . VOGT ( F R A N K F U R T A. M . ) ,
PRIVATDOZENT G. VOSS (GHEIFSWALD\ PROFESSOR J. WAGNER RITTER VON
JAUREGG (WIEN), PROFESSOR W. WEYGANDT (HAMBUnG-FiUEDniciisnERG)

HERAUSGEGEBEN VON

PROFESSOR DR. G. ASCHAFFENBURG


IN K Ö L N A. RH.

SPEZIELLER TEIL.

4. ABTEILUNG, 1. HÄLFTE.

DEMENTIA PRAECOX ODER GRUPPE DER SCHIZOPHRENIEN,


VON

PROFESSOR E. B L E U L E R .

LEIPZIG UND WIEN

FRANZ DEUTICKE.
1911.
Préface

Bleuler,
e n t r e psychiatrie
et psychanalyse ?

B. RANCHER, J.-P. R O N D E P I E R R E ,
A. VIALLARD, G. ZIMRA

Eugen Bleuler ( 1 8 5 7 - 1 9 3 9 ) reste la grande référence en matière de


démence précoce-schizophrénie. Pourtant, sa monographie consacrée
aux schizophrénies, qui occupe un tome entier du Traité de psychiatrie
d'Aschaffenburg, n'a jamais été intégralement traduite en français jus-
qu'ici 1 , ce qui peut sans doute être considéré comme le signe des am-
biguïtés qui entourent la schizophrénie bleulérienne.

A cet égard, la position de Bleuler lui-même pourrait sembler quelque


peu ambiguë : s'inscrivant dans le droit-fil d'une démarche nosogra-
phique née de conceptions purement organicistes de la folie, il intro-
duit de la psychogénie dans sa théorie ; pourtant, la psychogénie ne
concerne, chez lui, que la formation de symptômes dits « se-
condaires » : en ce sens, il ne s'agit que d'un pseudo-dualisme ; enfin,
son œuvre représente l'achèvement apparent d'un type particulier de
classification des maladies mentales né quarante ans plus tôt, en réac-
tion à la théorie de la psychose unique de Wilhelm Griesinger (1817-
1868) et Heinrich Neumann ( 1 8 1 4 - 1 8 8 4 ) , et pourtant elle aboutit à un
quasi-retour à la psychose unique, si vaste est le champ des troubles
englobés par le concept bleulérien de schizophrénie.

1. Henri Ey avait réalisé en 1926 une traduction abrégée de 130 pages dactylographiées, qui
a été rediffusée sous forme de polycopiés en 1964 par le Cercle d'Etudes Psychiatriques, sous
le titre Dementia praecox oder Gruppe der Schizophrenien, suivie de « La conception d'Eugen
Bleuler » et « Des principes de Hughlinghs Jackson à la Psychopathologie d'Eugen Bleuler ».
Bleuler dans l'histoire
de la classification psychiatrique

Avant Kraepelin :
de la psychose unique à la « méthode clinique »

Après un affrontement passionné entre de multiples théories organo-


géniques et psychogéniques de la folie durant la première moitié du
X I X e siècle, les tenants de l'organogénie l'avaient emporté haut la main
durant la seconde moitié du siècle. Encore pouvait-on discuter âpre-
ment la question de savoir si les manifestations de la folie étaient les
témoins de troubles endogènes cérébraux ou de troubles organiques
extra-cérébraux. Tant chez les organicistes que chez les « psychistes »,
la description des multiples tableaux de troubles mentaux avait abouti
à une véritable atomisation de la psychiatrie.
En réaction à cela, le courant qui prévalait vers le milieu du siècle,
celui de Griesinger (1845) et de Neumann (1859), postulait que la folie
était une, et était liée à des altérations anatomiques du cerveau : « Il
n'existe qu'une sorte de perturbation mentale, nous l'appelons folie »,
déclarait Neumann 2 . C'est ce que l'on a désigné couramment comme
la psychose unique.
Dès les années 1860, Karl Ludwig Kahlbaum (1828-1899) s'oppose à
ce courant. En 1863 paraît sa Classification des maladies psychiques,
essai pour ouvrir la voie à un fondement empirique et scientifique naturel
de la psychiatrie en tant que discipline clinique. Pour lui, une étude
suffisamment attentive et rigoureuse des tableaux instantanés et de
leurs modalités évolutives et terminales devra permettre, comme en
médecine somatique, d'individualiser un certain nombre de « tableaux
provisoires de maladie » que les progrès de l'anatomie pathologique ne
pourront que confirmer par la suite, comme cela a été le cas pour
nombre de maladies somatiques. Il appelle sa démarche « méthode cli-
nique ».
C'est dans ce courant, donc à la fois sur une base théorique fonda-
mentalement organiciste et en réaction à l'insuffisance de la doctrine
de la psychose unique, que se situera la démarche qui, en quarante

2. Neumann H., Handbuch der Psychiatrie, Erlangen, Enke, 1859, p. 167.


ans exactement, de 1871 à 1911, mènera de l'hébéphrénie de Hecker-
Kahlbaum au vaste groupe des schizophrénies de Bleuler : publication
de L'hébéphrénie ou folie juvénile par Ewald Hecker ( 1 8 4 3 - 1 9 0 9 ) en
1871, de La catatonie ou folie tonique (1874) et de Uhéboïdophrénie
ou demi-folie juvénile (1889/1890) par Kahlbaum, et des diverses édi-
tions du Traité de Kraepelin.

Les années K r a e p e l i n

Bien qu'ayant commencé à publier avant Bleuler, Emil Kraepelin


( 1 8 5 6 - 1 9 2 6 ) est presque son exact contemporain, à un an près 3 . Après
avoir travaillé à Leipzig chez Paul Emil Flechsig ( 1 8 4 7 - 1 9 2 9 ) , il est
professeur de psychiatrie à Dorpat (Estonie) de 1 8 8 6 à 1890, à Hei-
delberg de 1891 à 1903, et enfin à Munich. Au cours des années qua-
tre-vingt-dix, il va s'appliquer à remanier la classification des
psychoses suivant les principes de la méthode clinique de Kahlbaum,
dans l'espoir d'aboutir à une véritable nosographie psychiatrique. Les
huit éditions de son Traité paraissent en 1883, 1887, 1890, 1893, 1896,
1899, 1903/1904 (2 tomes) et 1909/1915 (4 tomes) ; l'évolution de la
classification kraepelinienne témoigne de son souci de ne considérer
comme définitif aucun des acquis de la « méthode clinique » tant que
la preuve anatomopathologique espérée manquera.

C'est sans doute après son arrivée à Heidelberg que Kraepelin se fa-
miliarise avec l'hébéphrénie de Hecker-Kahlbaum. Son approche des
syndromes qui seront englobés dans la future démence précoce se cen-
trera essentiellement, au moins dans un premier temps, sur l'aspect
déficitaire. Le groupe précurseur de la démence précoce, celui des
« processus psychiques de dégénérescence 4 », apparaît dès la qua-
trième édition du Traité (1893). Kraepelin y distingue la démence pré-
cocecorrespondant à peu près à l'hébéphrénie de Hecker, la
catatonie, qui ne garde de la catatonie de Kahlbaum que les cas à
évolut ion déficitaire, et la démence paranoïde, formée de cas précé-
demment rangés clans la paranoïa et dont Kraepelin insiste sur l'évo-
lution étonnamment rapide vers le déficit.

3. Certaines sources indiquent 1 8 5 5 comme année de naissance (K. Birnbaum et Le Petit


Robert).
4. En allemand : psychische Entartungsprozesse.
5. Rappelons que Bénédict Auguste Morel ( 1 8 0 9 - 1 8 7 3 ) fut le premier à utiliser ce terme
dans son Traité des maladies mentales de 1860. Il décrivait très brièvement, sous ce nom,
une forme d'affaiblissement psychique apparaissant après la puberté.
Le point commun de ces trois « entités » nosographiques est le passage
rapide à une faiblesse d'esprit incurable dans laquelle on peut distin-
guer certains traits communs comme l'émoussement affectif, la « stu-
pidité » et les comportements automatisés et désadaptés de la phase
terminale ainsi que, dans les formes paranoïdes, le caractère insensé
et incohérent du délire.
A propos de la démence précoce, Kraepelin reprend le trouble déjà
décrit par Hecker, la dissociation6 de la pensée.
Sur le plan étiologique, l'hypothèse privilégiée à l'époque fait appel à
la dégénérescence 7 , ce concept français « pernicieux », selon Kahl-
baum, et à l'égard duquel Kraepelin prendra progressivement ses dis-
tances.

Dans la cinquième édition (1896), le terme de « processus psychiques


de dégénérescence » est remplacé par celui de « processus démentiels »,
puis, dans la sixième édition (1899), le terme de démence précoce qualifie
pour la première fois Yensemble du groupe de psychoses « déficitaires »
de l'adulte et du jeune correspondant aux termes de processus psychi-
ques de dégénérescence puis de processus démentiels. La forme pré-
cédemment appelée démence précoce devient Yhébéphrénie.

C'est dans la septième édition (tome II, 1904) que la démence précoce
kraepelinienne connaît sa plus grande extension. Elle reste divisée en
trois groupes : formes hébéphréniques, formes catatoniques, formes pa-
ranoïdes. Si l'on se penche sur les symptômes principaux que décrit
Kraepelin, on trouve essentiellement la dissociation, qui va « d'une dis-
traction et d'une versatilité exagérée de la pensée » à « une incohé-
rence du langage avec néologismes, appauvrissement de la pensée et
stéréotypies ». Le jugement des malades est « gravement perturbé dès
qu'ils sortent des sentiers battus ». Les idées délirantes et les halluci-
nations, quasi constantes pour Kraepelin, témoignent rapidement de la
même dissociation que la pensée en général. Le déficit affectif, Y abê-
tissement affectif, est un signe capital et absolument constant. La vo-
lonté est perturbée par des « barrages » faisant que toute incitation à
un acte volontaire est contrariée par une autre, de sens inverse et plus
forte, ou par des « impulsions transverses » aboutissant à un autre acte,
sans rapport avec celui projeté, d'où les troubles du comportement et
de l'activité portant la marque du négativisme et de l'automatisme.

6. Zerfahrenheit ou Dissoziation, qui seront utilisés comme synonymes pour désigner ce trouble.
7. Voir Ian Dowbiggin, La folie héréditaire, Paris, EPEL, 1993.
Dans l'ensemble, tous les symptômes portent le sceau de la perte de
l'unité intérieure (terme emprunté à E. Stransky par Kraepelin) des
prestations intellectuelles, affectives et volontaires. La perte de son
libre-arbitre parvient souvent à la conscience du malade sous la forme
d'un vécu d'influence.

Kraepelin décrit, de la démence précoce, neuf formes terminales possi-


bles. Les sept premières n'excluraient pas une reprise évolutive : guérison
totale (1), qu'il croit possible, bien que rare, contrairement à Bleuler qui
l'exclut ; guérison avec déficit séquellaire modéré (2), abêtissement sim-
ple (3), faiblesse d'esprit avec incohérence du langage8 (4), faiblesse
d'esprit hallucinatoire (5), dérangement hallucinatoire (6), et démence
paranoïde, avec délire luxuriant et nombreux néologismes (7).
Seules les deux dernières seraient l'aboutissement irréversible d'une
démence précoce ayant conduit à « l'anéantissement de la personnalité
psychique en tant qu'entité homogène » et entraîné « le retrait du ma-
lade de la communauté psychique avec son entourage » : l'abêtissement
radoteur, avec éléments catatoniques associés aux « stigmates d'un pro-
fond déficit mental » - incohérence des propos, dissociation totale du
comportement et de l'activité, reliquats indigents du délire, bizarreries
avec maniérisme, stéréotypies de mouvements, impulsions (8) et Va-
bêtissement apathique ou stupidité apathique, avec émoussement marqué
de toutes les performances psychiques, et reliquats catatoniques (9).

Ainsi, la démence précoce kraepelinienne se caractérise non tant par


des symptômes pathognomoniques que par la tendance générale à la
dissociation de la pensée (y compris délirante), de la volonté, des af-
fects et de leurs interrelations. Poussée à son maximum, cette disso-
ciation peut aboutir à une véritable désagrégation de l'esprit et à un
état déficitaire envisagé par Kraepelin comme étant une authentique
démence.

Sur des arguments épidémiologiques, Kraepelin rejette à présent l'hy-


pothèse dégénérative au profit de celle de destructions « concrètes »
du cortex cérébral, seules capables, selon lui, d'expliquer un « déclin
psychique si extraordinairement rapide ». Et il conclut qu'on ne sait
absolument pas quel processus produit ces troubles mais qu'on est
« particulièrement tenté de penser à une auto-intoxication9 [...] Auto-
intoxication qui pourrait être en relation plus ou moins éloignée avec

8. Sprachverwirrtheil : confusion du langage, littéralement. Voir glossaire.


9. Souligné par les auteurs.
des processus ayant leur siège dans les organes génitaux10 ». Cette re-
lation entre démence précoce et processus génitaux lui est suggérée
par la fréquence de l'apparition des troubles aux périodes critiques de
l'existence : puberté pour l'hébéphrénie, retour d'âge pour certaines
formes paranoides.
Dans la huitième édition (tome III, 1913), la tendance dissociative reste
le critère central de ce que Kraepelin présente maintenant comme un
grand groupe d'abêtissements endogènes, dans lesquels il distingue la
démence précoce et les paraphrénies. Sur le plan clinique, Kraepelin
individualise ces dernières par le fait que la dissociation n'y toucherait
pas l'ensemble de l'activité psychique, comme dans la démence précoce,
mais se cantonnerait au délire.

Bleuler
ou la négation de la nosographie kraepelinienne ?

En 1898, Bleuler succède à August Forel (1848-1931), à la fois comme


titulaire de la chaire de psychiatrie de l'université de Zurich et comme
directeur de la clinique universitaire du Burgholzli.
Dans Dementia praecox, il prend grand soin de préciser qu'il s'inscrit
dans le droit-fil de la nosographie kraepelinienne. Mais, paradoxale-
ment, l'extension qu'il donne au concept de démence précoce, en y
incluant toutes les hypocondries, hystéries, manies, mélancolies atypi-
ques, etc., en fait une sorte de fourre-tout — ce qu'il reproche à la
paranoïa d'avoir été dans le passé (tandis qu'il définit par ailleurs l'hé-
béphrénie comme une sorte de fourre-tout à l'intérieur même de sa
schizophrénie). C'est du reste la définition qu'il donne de l'hébéphrénie
par rapport aux autres sous-groupes, à l'intérieur même des schizo-
phrénies. En forçant à peine le trait, on pourrait dire que Bleuler par-
court en sens inverse le chemin qu'ont fait Kahlbaum, Hecker et
Kraepelin au cours des quarante années précédentes. Ainsi les schizo-
phrénies deviennent-elles pratiquement la psychose unique, bien que
le principe même de la classification kraepelinienne n'ait pas été remis
en question par Bleuler. Elles tendent même à déborder le champ des

10. Idem. Jung reprendra cette hypothèse à son compte « L'idée m'est tout à fait sympathique
qu'il y a peut-être une sécrétion "interne" qui cause les troubles, et que ce sont peut-être
les glandes sexuelles qui sont productrices des toxines », Correspondance Freud-Jung, voir
plus loin, lettre 12 J du 8 janvier 1907.
psychoses, voire de la pathologie mentale déclarée, par le biais des
notions de schizophrénie latente, schizophrénie asymptomatique dans
laquelle « seule une observation patiente et prolongée peut déceler
quelques défauts de la pensée » : « De tels malades légèrement atteints
sont considérés comme des nerveux de tout type, comme des dégénérés,
etc. 11 », et, surtout, de schizophrénie simple.

Les débordements dans le champ du maintien de l'ordre social ont


commencé très tôt. Dès 1903, on peut lire dans Dementia simplex d'Otto
Diem, qui fut assistant au Burgholzli, des descriptions de ces cas dont
les seuls symptômes sont les troubles du caractère et de l'insertion
sociale. Les hommes échouent dans l'existence et tombent à la charge
de leur commune natale avant que leur instabilité et leur mauvais ca-
ractère n'obligent enfin à les mettre à l'asile. Les femmes, auparavant
« épouses et mères d'un abord si facile », deviennent « querelleuses,
insupportables », si bien que chacun pense « avoir simplement à faire
à un mauvais caractère pourri » jusqu'à ce que « la parole expérimen-
tée du médecin » prononce « le mot, libérateur pour toute la famille,
de maladie 12 ».

Si l'on ajoute à cela que, par la suite, Bleuler deviendra de plus en


plus pessimiste sur les perspectives thérapeutiques, précisant que la
psychanalyse, théoriquement possible, est en fait souvent rendue im-
possible par le négativisme, on peut se demander si, au-delà de l'édi-
fice théorique séduisant qu'il propose, ses schizophrénies ne posent
pas la question formulée de façon percutante par Karl Jaspers (1883-
1939) dans sa Psychopathologie générale13 : à quoi peut-il servir de
poser un diagnostic si celui-ci ne permet de dire ni de quoi souffre le
malade, ni quel est son état présent, ni quel est son devenir, ni de
quel traitement il relève ?

11. Bleuler E., Dementia praecox, p. 6 3 et 3 0 9 .


12. Diem 0 . , »Die einlach demente Form der Dementia praecox (Dementia simplex)«, Archiv
für Psychiatrie, vol. 3 7 , 1903, p. 1 1 1 - 1 8 6 .
13. Jaspers K., Allgemeine Psychopathologie, 9 e éd., Berlin, Springer, 1 9 7 3 ( l r e éd. 1913).
L a t h é o r i e bleulérienne de la schizophrénie

« J'appelle la démence précoce schizophrénie parce que, comme j'espère


le démontrer, la scission (Spaltung) des diverses fonctions psychiques
est un de ses caractères les plus importants. Pour des raisons de
commodité, j'emploie le mot au singulier bien que le groupe contienne
vraisemblablement plusieurs maladies 14 . » L'auteur se propose donc de
repérer un groupe plutôt qu'une entité morbide (il reviendra sur ce
point ultérieurement) subsumé par un concept qui en désignerait le
signe pathognomonique : la schize, ou scission (Spaltung) de la psyché.

La position de Bleuler vis-à-vis de Pétiologie n'est pas évidente d'em-


blée, encore qu'elle ait une certaine logique lorsqu'on la considère
attentivement. En effet, dans la mesure où il situe son concept de schi-
zophrénie dans la filiation directe de la démarche classificatoire de
Kraepelin, qui s'appuie sur l'hypothèse d'une analogie fondamentale
de la médecine de l'esprit et de la médecine du corps, on ne saurait
lui reprocher de n'avoir pu renoncer à la thèse du processus causal
organique. La théorie de la maladie, avec ses symptômes primaires
relevant du processus morbide et ses symptômes secondaires psycho-
gènes, représente donc probablement le compromis le plus satisfaisant
possible dans ce contexte 15 .
Cette théorie, si elle n'est pas psychogéniste, n'est pas non plus une
vraie théorie dualiste, dans la mesure où la maladie ne présuppose
pas, pour Bleuler, de facteurs psychiques préalables indispensables.
Seul le facteur causal organique supposé est le primum movens, qui
produit quelques signes primaires, « peu nombreux » ; la psychogénie
des symptômes secondaires ne représente pas un facteur causal de la
maladie16, mais seulement soit une amplification des troubles pri-
maires, soit une tentative de colmatage. C'est précisément cette dis-
tinction entre troubles primaires et troubles secondaires qui avait
séduit Henri Ey, au point de qualifier Bleuler de refondateur de la
psychiatrie, le comparant à Pinel 17 .

14. Bleuler E., Dementia praecox, p. 44.


15. Rappelons que la distinction entre symptômes primaires et secondaires, théorique, ne
se confond nullement avec celle entre symptômes fondamentaux et accessoires, purement
clinique : sont fondamentaux les signes que l'on trouve en permanence dans toute schizo-
phrénie, et accessoires ceux que l'on ne rencontre pas forcément.
16. De la maladie en tant qu'entité nosographique, opposée aux « tableaux instantanés » qui
représentent le signe mais non l'essence de l'affection.
17. Ey H., « La conception d'Eugen Bleuler », op. cit.
Revenons sur l'architecture originale de cette théorie, avec sa hiérar-
chie bipolaire des symptômes : les symptômes primaires seraient l'in-
dice d'un processus morbide, alors que les secondaires pourraient être
tenus pour la réaction de l'esprit malade aux événements internes ou
externes. Psychogéniques, les signes secondaires constituent l'essentiel
de la symptomatologie, alors que le processus organique ne crée que
la disposition à la maladie et quelques signes primaires, peu nombreux.
C'est ainsi que l'auteur maintient l'hypothèse d'une étiologie organique.
S'il mentionne que le présupposé du processus organique n'est pas
indispensable et qu'on pourrait envisager que toute la symptomatologie
soit déterminée psychiquement, c'est pour écarter finalement cette
hypothèse au profit de celle d'une perturbation anatomique ou chimi-
que causale. Cette perturbation « détermine les symptômes primaires
(relâchement associatif, éventuellement tendance aux hallucinations et
aux stéréotypies, une partie des symptômes maniaques et dépressifs et
des états d'obnubilation, etc.) » et, au cours des exacerbations du pro-
cessus, « [...] des symptômes psychiques tels que certains états de
confusion et de stupeur [...] ». Par ailleurs, « Les autres symptômes
psychiques naissent indirectement d'effets anormaux de mécanismes
normaux dans l'esprit perturbé de façon primaire, l'affectivité surtout
prenant une prépondérance pathologique sur les fonctions logiques af-
faiblies » 1 8 .

Le symptôme primaire fondamental, véritable clé de voûte de tout l'édi-


fice, consisterait en un relâchement primaire des associations, une
baisse des affinités associatives. D'autres symptômes primaires, épars
et inconstants, sont bien proposés mais, nous semble-t-il, par analogie
avec d'autres affections organiques : ainsi du tremblement, des inéga-
lités pupillaires, des troubles vasomoteurs, de certains états de torpeur
et de certains accès maniaques et mélancoliques.
Relâchement primaire des associations : la tendance aux ruptures as-
sociatives serait donc d'ordre primaire, alors que le choix des associa-
tions perturbées serait plutôt secondairement déterminé par les
complexes affectifs. La subordination d'un symptôme aux complexes
indiquerait sa nature secondaire, alors que le signe primaire serait sans
contenu psychique. Ce relâchement des associations serait cause d'un
affaiblissement des fonctions logiques, ce qui rendrait compte de la
prédisposition pathologique à la fragmentation de l'esprit, au délire.
L'affaiblissement logique se ferait au profit des affects, ou complexes

18. Bleuler E., Dementia praecox, p. 4 8 1 et suivantes.


affectifs. Il en résulterait une tendance aux associations dites superfi-
cielles, approximatives, telles qu'associations par assonance, conso-
nance, prononciation, confusion conceptuelle, « symbolisme 19 ». Ce
défaut dans la cohérence de la pensée du schizophrène se manifesterait
par « un certain degré d'absence de représentation du but (Zielvorstel-
lung) ». Par la levée de l'inhibition entre les différents complexes,
l'être du schizophrène serait comme morcelé en différents blocs idéo-
affectifs complexuels.

En résumé, cette dislocation que Bleuler dit systématisée en fonction


de ces complexes apparaît comme le symptôme clé de la maladie. C'est
ce symptôme qu'il nomme Spaltung (scission). Mais derrière cette Spal-
tung secondaire existerait une fragmentation non systématisée, due au
relâchement primaire des associations, dont le degré extrême est la
Zerspaltung (fission).

Repartons de l'idée que se fait Bleuler du fonctionnement psychique


normal. Qu'il s'agisse du laboureur, ou bien de l'écrivain, il les imagine
comme tout à leur tâche. L'écrivain, par exemple, dirige ses pensées
vers la représentation du but (Zielvorstellung) de sa phrase, laquelle
est soumise à la Zielvorstellung du but du chapitre, elle-même soumise
à la Zielvorstellung de l'ouvrage dans son entier. Pour Bleuler, une
telle pensée logique se constitue d'associations fortes, de sorte que les
concepts s'enchaînent de façon cohérente vers une idée directrice.
L'association joue positivement, en maintenant solidement le lien asso-
ciatif, et négativement, en inhibant les autres systèmes idéiques - « le
normal ne peut penser deux choses à la fois » - en rétrécissant le
champ de la conscience, en focalisant l'attention dans une direction
donnée. Cette pensée logique est celle-là même qui suit les voies de
l'expérience. Où se décèle la conception associationniste classique de
l'auteur 20 .
La séparation, l'indépendance des complexes n'est évidemment pas ab-
solue. Ils restent en relation avec la personnalité, et peuvent l'influen-
cer, mais le moi est en rapport tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre. Les
malades semblent ainsi scindés en diverses personnalités 21 .
Pour Bleuler, du fait de l'asservissement de la logique à l'affectivité,
il existe un défaut dans la direction de la pensée, un manque de but.

19. Au sens jungien.


20. « La pensée logique est la reproduction d'associations de façon identique ou analogue
à ce qu'a enseigné l'expérience acquise ». Voir Bleuler E., Dementia praecox, p. 130.
21. Bleuler E., Dementia praecox, p. 3 8 0 .
Peuvent ainsi exercer une action des représentations qui n'ont aucune
espèce de relation, ou des relations insuffisantes, avec l'idée maîtresse,
et qui devraient être exclues des processus de pensée. Ainsi cette pen-
sée se montre-t-elle rompue, bizarre, inadéquate. Il existe sans doute
une sorte d'unité, de direction des associations, sans qu'on puisse pour
autant parler de cohésion logique. La pensée serait soutenue par une
sorte de concept générique, de « surconcept » ( O b e r b e g r i f f ) , plutôt que
par une représentation du but.

Dans le langage écrit et parlé de ses patients, Bleuler croit repérer


des modalités associatives particulières, dont il infère l'hypothèse d'un
déficit primaire, relâchement primaire des associations, indice d'un
processus organique. L'idée d'un affaiblissement, d'un déficit, est donc
bien maintenue, témoin la bizarrerie qui fait que Bleuler, tout en niant
que le pseudo-Aédcit soit organique, soutient qu'une schizophrénie ne
connaît jamais cette guérison vraie à laquelle Kraepelin croit, lui, mal-
gré son idée d'un déficit organique. Quelque chose dans la machine
cérébrale serait subtilement détraqué, signe du processus physiopatho-
logique destructeur, de sorte que cette machine pourrait fonctionner
n'importe comment et, parfois, faire sortir les associations au hasard :
présence d'un indéterminé au sein de la psyché.
De là découle l'idée d'une hiérarchie des associations : seraient tenues
pour fortes les associations dites logiques (c'est-à-dire empiriques, se-
lon l'associationnisme classique), et pour faibles les associations dites
verbales (nous dirions aujourd'hui littérales). La pensée schizophréni-
que porte les séquelles de ce déficit primaire : le schizophrène, comme
le rêveur 22 , se replie dans son monde intérieur, et c'est l'autisme. L'af-
faiblissement des contraintes logiques a pour conséquence que les
« complexes » s'y satisfont sans difficulté.
On voit que l'autisme, quoi qu'en dise l'auteur 23 , n'a rien à voir avec
l'auto-érotisme au sens freudien. Mais, pour étudier ce point, il nous
faut revenir une dizaine d'années avant la publication de l'ouvrage.

2 2 . L'analogie entre rêve et autisme est soutenue tant par Bleuler que par Jung.
2 3 . « L'autisme est à peu près ce que Freud nomme auto-érotisme ». Voir Bleuler E., De-
mentia praecox, note p. 112.
Bleuler, F r e u d , J u n g , A b r a h a m

Les années 1 9 0 0 - 1 9 1 0

Bleuler prend son poste de médecin-directeur au Burgholzli en 1898.


Elève de Wilhelm Wundt (1832-1920), lui-même héritier de la théorie
associationniste, il veut, à l'aide des tests d'association de Galton 24 ,
comprendre les malades et mieux connaître les particularités de leur
langage. Premier psychiatre à s'être intéressé de près aux théories de
Sigmund Freud (1856-1939), il invite ses collaborateurs à s'engager
avec lui dans cette recherche. Comme le note Ellenberger, Bleuler et
ses assistants « passaient des heures à examiner des patients choisis
en vue de déterminer la justesse des vues de Freud... La psychanalyse
semblait obséder tout le personnel de la clinique 25 ». Parmi ces assis-
tants, Carl-Gustav Jung (1875-1961), qui restera au Burgholzli jusqu'en
1911, et Karl Abraham (1877-1925), qui le quittera en 1907 pour s'ins-
taller à Berlin comme psychanalyste.
Il est difficile de séparer les productions théoriques de chacun de ces
quatre protagonistes principaux de leurs liens personnels et de leur
mise institutionnelle. Les correspondances s'avèrent d'un extrême in-
térêt. La correspondance entre Freud et Jung débute en 1906, celle
entre Freud et Abraham en 1907. Nous manque malheureusement une
correspondance riche et abondante, aux dires mêmes de Freud, entre
lui-même et Bleuler, à l'exception de quelques extraits dont on doit la
publication à Franz Alexander (1891-1964) 2 6 .

Carl-Gustav Jung

Dans une première lettre, Freud remercie Jung de l'envoi de ses études
diagnostiques d'association 2 '. Il y trouve, non sans satisfaction, une
confirmation scientifique à son hypothèse du déterminisme psychique.
Freud fera allusion aux travaux de Jung pour la première fois en public
deux mois après, dans une conférence destinée à des juristes et inti-

24. Sir Francis Galton ( 1 8 2 2 - 1 9 1 1 ) , cousin de Darwin, fut également un des pionniers de
l'eugénisme.
25. Ellenberger H.-F., A la découverte de l'inconscient, SIMEP, p. 6 5 5 - 6 5 6 .
26. Alexander F., Selesnick S. T., Freud-Bleuler Correspondence, Los Angeles, Archives of
psychiatry, January 1965.
27. Correspondance Freud-Jung, lettre 1 F, 11 avril 1906, Gallimard, 1992.
tulée « La psychanalyse et l'établissement des faits en matière judi-
ciaire 2 8 ».
A la même époque, Jung publie sa Psychologie de la démence précoce
(1906) . Etre honnête avec Freud, déclare-t-il dans la préface de cet
2 9

ouvrage, n'implique pas une soumission inconditionnelle à un dogme,


et reconnaître les mécanismes complexes des rêves et de l'hystérie ne
signifie pas qu'il convienne d'attribuer au traumatisme sexuel infantile
une telle importance, ni qu'il faille accorder à la sexualité une place
aussi prédominante. Le ton est donné : Jung n'acceptera jamais sans
réticence les conceptions sexuelles de Freud, quoi qu'il en soit de ses
protestations d'allégeance.
Dans la démence précoce, les complexes affectifs revêtiraient une
forme particulière, croit-il repérer grâce à ses méthodes diagnostiques
d'associations.
Entre démence précoce et hystérie, il y aurait analogie plutôt qu'iden-
tité : dans la démence précoce, les complexes seraient fixés, isolés de
la personnalité totale ; ils sembleraient « se fondre de manière approxi-
mative », devenant par là « auto-érotiques », alors que dans l'hystérie
la fixation serait moindre, parfois réversi ble 3 0 .
Cette spécificité de la démence précoce aurait pour cause la présence
d'une toxine qui détériorerait le cerveau de façon plus ou moins irré-
parable, paralysant par là les fonctions psychiques les plus élevées 5 1 .
Cette toxine préexisterait-elle, ou bien, hypothèse surprenante, serait-
elle sécrétée par le complexe ? Jung ne tranche pas la question. Quoi
qu'il en soit, il propose l'équation : démence précoce = toxine +
complexe.
Freud a-t-il jamais été dupe des profondes divergences théoriques de
Jung avec sa pensée, malgré l'insistance de celui-ci à les minimiser
et à les présenter comme provisoires : « [...] vous sautez une compo-
sante à laquelle bien sûr j'attribue une bien plus grande valeur que
vous en ce moment ; vous savez, la +++ sexualité 32 » ? Il insiste pour-
tant sur ce qu'il croit repérer comme points d'accord : « Vous relevez
à bon droit la chose la plus essentielle, le fait que les malades nous

2 8 . Freud S., « L'établissement des faits par voie diagnostique et la psychanalyse », in L'in-
quiétante étrangeté et autres essais, Paris, N R F Gallimard, 1 9 8 5 .
29. Jung C.-G., "Psychology of dementia praecox", in The psychogenesis of mental disease,
Londres, Routledge, 1 9 8 1 , p. 4.
3 0 . Certains auteurs avancèrent l'hypothèse d'une hystérie dégénérative.
3 1 . Jung C.-J., "Psychology of dementia praecox", op. cit., p. 3 6 - 3 7 , paragraphes 7 5 - 7 6 .
3 2 . Correspondance Freud-Jung, op. cit., lettre 11 F, 1 janvier 1 9 0 7 .
livrent ces complexes sans résistance et qu'ils ne sont pas accessibles
au transfert 33 . »
Ainsi, quelques semaines plus tard, Freud adresse-t-il à Jung un ex-
posé précis et détaillé de ses conceptions métapsychologiques sur la
paranoïa. Sa spéculation aurait pour ambition de rendre compte d'un
point clinique précis : qu'en est-il de cette projection spécifique à la
paranoïa, selon laquelle un fantasme de désir refusé à l'intérieur ré-
apparaît à l'extérieur sur le mode hallucinatoire, investi de l'affect
contraire ? Il nous faut supposer, dit Freud, au premier temps, un re-
foulement particulier par lequel l'investissement libidinal est retiré au
représentant mnésique de l'objet de la pulsion (retrait de l'amour d'ob-
jet), laquelle retourne au stade auto-érotique, c'est-à-dire anobjectal.
Dès lors la représentation désinvestie peut régresser à l'extrémité per-
ceptive : « Ce que la représentation d'objet a perdu en investissement
lui est tout d'abord restitué sous forme de croyance 34 . » Tel est le retour
par projection, alors que la libido devenue libre investit désormais le
moi, d'où la mégalomanie.

Dès la première réponse de Jung, le malentendu est patent, puisqu'il


refuse une partie de la topique ni de l'énergétique freudiennes :
« Quand vous dites que la libido se retire de l'objet, vous voulez sans
doute dire qu'elle se retire de l'objet réel pour des raisons normales
de refoulement (obstacle, impossibilité évidente d'accomplissement) et
qu'elle se tourne vers un démarquage fantasmatique du réel avec lequel
elle commence son jeu d'auto-érotisme classique 35 . » Jung s'en tient à
un schéma moniste, fort traditionnel, d'une énergie psychique inves-
tissant un dedans et un dehors. C'est ainsi que projection, introversion
(retour à l'auto-érotisme) sont conçues comme des mécanismes symé-
triques.
Deux conceptions divergentes, comme on le voit, et qui le resteront.
Dès la lettre suivante, Freud propose une correction : « Je ne crois pas
que la libido se retire de l'objet réel pour se jeter sur la représentation
fantasmatique remplaçante, avec laquelle elle mène ensuite son jeu
auto-érotique. D'après le sens des mots, en effet, elle n'est pas auto-
érotique aussi longtemps qu'elle a un objet, que ce soit un objet réel
ou fantasmatique. Je crois au contraire que la libido quitte la repré-
sentation d'objet, laquelle, par là précisément dénuée de l'investisse-

33. Correspondance Freud-Jung, op. cit., lettre 2 0 F, 14 avril 1907.


34. Correspondance Freud-Jung, op. cit., lettre 22 F, 14 avril 1907.
35. Correspondance Freud-Jung, op. cit., lettre 2 4 J , 13 mai 1907.
ment qui la désignait comme intérieure, peut être traitée comme une
perception projetée vers l'extérieur® 6 . »
Freud envisage alors trois cas. Dans le premier, le refoulement réussit
définitivement, avec retour de la libido sur le mode auto-érotique, c'est
le cas de la démence précoce.
Le deuxième cas envisage l'échec de la projection. La libido pour une
part est dirigée vers l'auto-érotisme et, pour l'autre, recherche à nou-
veau l'objet à l'extrémité perceptive. « Alors, l'idée délirante devient
plus pressante, la contradiction contre elle plus violente. » Le refou-
lement se transforme en rejet (Verwerfung 3 7 ), ceci se produisant, dans
la démence précoce, chez le paranoïde.
Dans le troisième cas « le refoulement échoue complètement [...] La
libido nouvellement arrivante gagne l'objet désormais devenu percep-
tion, produit des idées délirantes extrêmement fortes, la libido se
change en croyance, la transformation secondaire du moi se déclenche ;
cela donne la paranoïa pure, dans laquelle l'auto-érotisme ne parvient
pas à se constituer entièrement 5 8 ».
Malgré ces exploitations, le terme d'auto-érotisme gardera, pour Jung,
la signification d'un monde intérieur, d'un monde imaginaire où les
complexes joueraient leur jeu auto-érotique, ce que, dans ses Méta-
morphoses de La libido, il désignera comme pensée analogique, arché-
typique, archaïque.

Eugen Bleuler

En 1908, Bleuler a déjà pratiquement terminé la rédaction de son ou-


vrage. Ses réticences, scrupules, oscillations à admettre le terme de
sexualité au sens freudien sont largement évoqués dans les corres-
pondances. Il craint en particulier - du moins le prétend-il - que le
terme auto-érotisme n'écorche les oreilles bien-pensantes et puritaines
de ses collègues. Une lettre de Freud 3 9 relate sa discussion avec Bleu-
ler, lors d'un dîner, pour trouver un terme moins malséant. Bleuler
propose celui d'autisme 40 , auquel il se tiendra, finalement. Comme on

3 6 . Correspondance Freud-Jung, op. cit., lettre 2 5 F, 23 mai 1907.


3 7 . Au sens, semble-t-il, de condamnation consciente ?
3 8 . Correspondance Freud-Jung, op. cit., lettre 2 5 F, 23 mai 1907.
39. Correspondance Freud-Jung, op. cit., lettre 1 1 0 F, 15 octobre 1908.
4 0 . Jones rappellera que Freud dit un jour à Marie Bonaparte qu'aucune « hérésie » ne
l'avait autant troublé que les « misérables concessions envers l'opposition, telle celle de
Bleuler substituant autisme à auto-érotique dans le but d'éviter toute référence à la sexua-
lité ». Jones E., La vie et l'œuvre de Sigmund Freud, tome I, Paris, PUF, 1979, p. 2 8 2 .
le voit, la référence à l'éros y est gommée. Toutefois, si l'on se reporte
à son écrit de 1911, on remarquera qu'en fin de compte sa description
de l'autisme recouvre à peu de chose près celle de l'auto-érotisme jun-
gien : l'autisme est « une tendance à placer sa propre fantaisie au-des-
sus de la réalité et à se retrancher de celle-ci 4 1 » ... « La vie intérieure
acquiert une prépondérance pathologique » ... « Les schizophrènes les
plus graves [...] se sont enfermés dans leur chrysalide avec leurs sou-
haits, qu'ils considèrent comme exaucés, ou avec les souffrances de
leur persécution 42 . »

Karl Abraham

Son écrit princeps sur la démence précoce est de 1908, mais il est
précédé de deux autres publications de moindre importance datées de
1907 : « Significations des traumatismes sexuels juvéniles dans la symp-
tomatologie de la démence précoce » et « Les traumatismes sexuels
comme forme d'activité sexuelle infantile ». Nous faisons l'hypothèse
que ces trois textes appartiennent à une même série. De nombreux
extraits de la correspondance avec Freud en confirment la cohésion.
Le premier écrit prend la forme d'un manifeste en faveur de la doctrine
freudienne. L'auteur tient pour acquis que les théories sexuelles de
Freud seraient à même de rendre compte de la clinique de la démence
précoce comme elles le sont pour l'hystérie. Il y ai analogie entre dé-
mence précoce et hystérie quant au contenu des symptômes. Les événe-
ments de type sexuel, Ííaumatisme réel ou impression moins violente, ne
sont pas à l'origine de la maladie, ne sont pas cause jde l'apparition des
idées délirantes et des hallucinations mais leur fournissent un contenu
individuel. Il faut donc supposer une prédisposition individuelle spé-
cifique, primaire, qui consisterait en une apparition prématurée de la
libido, ou bien en une imagination accrue préoccupée par la sexualité 43 .
Thèse constitutionnaliste, donc : la spécificité de la démence précoce
tiendrait à une anomalie prédisposante de la sexualité infantile.

La correspondance avec Freud débute à ce moment-là. Freud y té-


moigne de sa satisfaction de trouver un allié au Burghôlzli, autant que
de son souci de rectifier certaines schématisations de son élève dont,
par ailleurs, il tient à ménager la susceptibilité.

41. Bleuler E., Dementia praecox, p. 55.


42. Bleuler E., Dementia praecox, p. 112 à 119.
43. Abraham K., Œuvres complètes, tome I, Paris, Payot, 1965, p. 21.
Citons quelques-unes de ses remarques :
— L'élément contraignant, pour Abraham comme pour lui, résiderait
dans le fait que ces traumatismes donnent forme à la symptomatologie
de la névrose. (Abraham, lui, parlait de contenu).
- Il est scabreux de parler de constitution sexuelle anormale, quand
cette constitution anormale est la constitution infantile générale.
- Dans la démence précoce, il faudrait postuler simplement un retour
à l'auto-érotisme. Retour partiel, qui plus est 4 4 .
— Que la démence précoce ne soit rien d'autre qu'une « inhibition dans
le développement de la personnalité, un développement insuffisant vers
l'amour d'objet 4 5 » n'est guère soutenable, pour autant que le terme de
personnalité appartient à la psychologie des surfaces 4 6 .

L'article de 1908 4 7 , écrit théorique sur la démence précoce, est aussi


un écrit polémique, et c'est bien ainsi que l'entend Abraham, qui s'ou-
vre à Freud de son intention d'en faire un cheval de bataille au congrès
de psychanalyse de Salzbourg (1908). « J'ai estimé important de sou-
ligner au premier congrès que la sexualité constitue le point nodal 48 . »
Le premier conflit entre Abraham et Jung, conflit que Freud s'emploie-
ra à apaiser 4 9 , éclatera d'ailleurs après Salzburg.
Mais où s'arrête l'analogie entre démence précoce et hystérie ? Les
symptômes des deux maladies tirent leur force de complexes sexuels
refoulés mais, alors que dans la névrose la libido est accrue, il en va
tout autrement dans la démence précoce, où le ¡ sujet est replié sur
lui-même, va et vient sans but, ne parlant à p e r s a n e . C'est donc que
« la démence précoce a détruit la capacité de transfert sexuel, d'amour
objectai » tandis que dans l'hystérie, au contraire, l'attachement à l'ob-
jet est excessif. Les déments précoces sont très suggestibles et, pour
paradoxale que puisse paraître cette formule, elle marque davantage,
pour l'auteur, une absence de résistance qui s'inverse en négativisme
et qui est le contraire du transfert. C'est l'auto-érotisme qui distingue
la démence précoce de l'hystérie : « Ici le détachement de la libido,
là l'envahissement excessif de l'objet, ici la perte de capacité à subli-
mer, là une sublimation accrue 5 0 . »

4 4 . Correspondance Freud-Abraham, lettre F du 5 juillet 1 9 0 7 , p. 11, Paris, Gallimard, 1 9 9 2 .


4 5 . Correspondance Freud-Abraham, op. cit, lettre F du 9 juillet 1 9 0 7 , p. 15-16.
4 6 . Correspondance Freud-Abraham, op. cit, lettre F du 2 1 octobre 1 9 0 7 , p. 20.
4 7 . Abraham K., Œuvres complètes, tome I, « Différence psycho-sexuelle entre hystérie et
démence précoce », op. cit.
4 8 . Correspondance Freud-Abraham, op. cit, lettre A du 2 9 janvier 1908, p. 32.
4 9 . Correspondance Freud-Abraham, op. cit, lettre F du 3 mai 1 9 0 8 , p. 4 1 .
50. Abraham K., « Différence psycho-sexuelle entre hystérie et démence précoce », in op.
cit., tome I, p. 36, 3 9 , 40, 45.
Qu'il s'agisse de démence précoce ou d'hystérie, la constitution psy-
cho-sexuelle, anormale, a un caractère inné. Dans la démence précoce,
l'inhibition du développement aurait été telle que les individus n'au-
raient jamais dépassé le stade de l'auto-érotisme infantile, ils n'au-
raient jamais atteint à l'amour objectai.
En somme, malgré les critiques freudiennes, Abraham s'en serait tenu
à une conception constitutionnaliste (prédisposition innée), déficitaire
(inhibition du développement psycho-sexuel) et pessimiste quant au
recours thérapeutique : la psychanalyse ne lui paraît pas être une mé-
thode efficace 51 .

Freud, quoi qu'il en soit de ses critiques et rectifications en privé, ne


cessera d'apporter sa caution publique aux positions d'Abraham, au
point de les présenter comme la doctrine officielle de la psychanalyse
sur la question de la démence précoce.

Les années 1 9 1 0 - 1 9 1 3

Le deuxième congrès de psychanalyse a lieu à Nuremberg en 1910 et


Jung est élu président de l'Association psychanalytique internationale.
Bleuler, malade, est absent. Une deuxième revue apparaît, le Zentral-
blatt fur Psycho-analyse, dont la rédaction est confiée à Alfred Adler
(1870-1937) et Wilhelm Steckel (1868-1940). Après bien des hésita-
tions, qui nous sont contées par le menu dans les différentes corres-
pondances, et sur une intervention personnelle de Freud (la rencontre
eut lieu à Munich à Noël 1910), Bleuler, qui avait déjà publié dans
le Jahrbuch une apologie de la psychanalyse, se décide à adhérer à
l'Association psychanalytique internationale (4 janvier 1911). Il n'y
restera que quelques mois et démissionnera le 2 8 novembre 1911. L'As-
sociation n'est pas une association comme les autres, argue-t-il : « Ses
voies sont pernicieuses » car, plutôt que de s'efforcer d'élargir ses
contacts avec d'autres sciences et d'autres scientifiques, « l'Association
s'isole elle-même du monde extérieur avec des fils barbelés, ce qui
heurte à la fois amis et ennemis 52 ».

51. Abraham K., ibidem, p. 41.


52. Freud-Bleuler correspondence, in Archives of psychiatry, lettre de Bleuler du I 1 janvier
1912, p. 7.
Cette période, particulièrement féconde, voit paraître, outre Dementia
praecox de Bleuler, le Schreber et Totem et tabou de Freud, et les Mé-
tamorphoses de la libido de Jung.
C'est sans doute à partir du commentaire freudien sur Schreber que la
rupture entre Freud et Jung s'annonce inéluctable. Freud rend compte
à Jung de son travail « sur le merveilleux Schreber », « notre cher et
spirituel Schreber », « [...] le coup le plus audacieux contre la psy-
chiatrie depuis la démence précoce 5 3 » 5 4 .

Certes Freud, s'interrogeant sur le fait de savoir si le retrait de la


libido du monde extérieur suffit à expliquer l'idée délirante de fin du
monde, paraît témoigner de quelque embarras. Embarras plus rhétori-
que que réel, comme il l'écrit à Abraham, puisqu'au bout du compte
Freud reste bien ferme sur ses positions : il est « infiniment plus proba-
ble d'expliquer la relation modifiée du paranoïaque avec le monde ex-
térieur uniquement ou principalement par la perte de l'intérêt
libidinal 5 5 ».

Freud, d'autre part, s'appuie sur le cas Schreber pour distinguer dé-
mence précoce et paranoïa. S'il est vrai que, dans les deux affections,
on assiste au « détachement de la libido du monde extérieur et à sa
régression vers le moi », certains caractères différentiels seraient à pré-
ciser. La paranoïa irait vers la « reconstruction », alors que dans la
démence précoce « la régression ne se contente pas d'atteindre le stade
du narcissisme (qui se manifeste dans le délire des grandeurs), elle va
jusqu'à l'abandon complet de l'amour objectai et au retour à l'auto-
érotisme infantile 56 ». La fixation prédisposante serait donc, en ce qui
concerne la démence précoce, plus en arrière que celle de la paranoïa,
quelque part au début de l'évolution primitive qui va de l'auto-érotisme
à l'amour objectai. Il s'ensuit que les symptômes paranoïaques peuvent
évoluer jusqu'à la démence précoce, ou bien que les phénomènes pa-
ranoïaques et schizophréniques peuvent se combiner « dans toutes les
proportions possibles », jusqu'à constituer un tableau tel que celui de
Schreber, qui mérite le nom de « démence paranoïde 57 ».

5 3 . I] s'agit de la « Psychologie de la démence précoce » de Jung.


54. Correspondance Freud-Jung, op. cit., lettres 122 F, 137 F, 2 1 8 F, 2 2 5 F.
55. Freud S., Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1975, p. 3 1 7 - 3 1 8 .
56. Freud S., ibidem, p. 3 2 0 .
57. Dementia paranoides : ternie dû à Kraepelin, quand il a inclus pour la première fois un
groupe de cas issu de l'ancienne paranoïa hallucinatoire dans ses processus psychiques de
dégénérescence. Par définition, clans la terminologie kraepelinienne et bleulérienne, la dé-
mence paranoïde fait partie de la démence précoce-schizophrénie. Improprement traduit par
« démence paranoïaque » dans la traduction citée.
Jung, dans le même temps, s'est attelé à la tâche des Métamorphoses
de la libido : « Je suis en effet d'avis que le concept de libido des
Trois Essais soit augmenté de sa composante génétique, afin que la
théorie de la libido puisse trouver son application à la démence pré-
coce 5 8 . » A quoi Freud répond d'un ton glacé : « Je fais la présuppo-
sition simplette qu'il y a deux sortes de pulsions, et que seule la force
pulsionnelle de la pulsion sexuelle peut être appelée libido 59 . » Mais
Jung insiste. Il veut mettre à la place du concept descriptif de la libido
« un concept génétique, qui couvre, outre la libido sexuelle récente,
aussi les formes de libido qui sont détachées depuis des âges dans des
activités organisées de manière fixe 60 ». Il identifie cette libido à une
force de la nature, à un « appetitus comme la faim et la soif », prenant
soin d'écarter toute référence exclusive à la sexualité. Dans la démence
précoce, ce n'est pas l'intérêt érotique qui a disparu mais l'intérêt en
général. Et il poursuit par cette déconcertante formule en guise de
preuve : « Si la libido n'est vraiment que sexualité, que dire des cas-
trats ? ». Chez eux, il n'y a pas d'intérêt libidineux, et pourtant « ils
ne réagissent pas par la schizophrénie 61 ! »

1 9 1 3 - 1 9 1 5 : la rupture

La relation entre Freud et Jung s'est tendue à l'extrême, comme si l'un


et l'autre avaient admis le caractère inconciliable de leurs points de
vue respectifs. Jung adresse les reproches les plus amers à Freud sur
sa manière de traiter ses élèves comme des patients, d'en faire « des
fils esclaves ou des gaillards insolents » : « Vous montrez du doigt au-
tour de vous tous les actes symptomatiques... Entre-temps vous restez
toujours bien tout en haut comme le père. Dans leur grande soumission,
aucun d'entre eux n'arrive à tirer la barbe du prophète 62 . » Freud dé-
cide alors de rompre6,5.
La rupture consommée, Freud écrira « Pour introduire le narcissisme ».
Ce texte, rédigé dans l'urgence, en réponse aux conceptions jungiennes,
est à saisir dans sa dimension polémique. L'accouchement a été diffi-

58. Correspondance Freud-Jung, op. cit, lettre 282 J , 14 novembre 1911.


59. Correspondance Freud-Jung, op. cit, lettre 2 8 6 F, 3 0 novembre 1911.
60. Correspondance Freud-Jung, op. cit, lettre 2 8 7 J , I l décembre 1911.
61. Jung C.-J., « Les métamorphoses de la libido », in Métamorphoses de l'âme et de ses
symboles, Genève, Georg, 1989, p. 228, 2 3 5 , 2 4 1 , 2 4 2 .
62. Correspondance Freud-Jung, op. cit., lettre 3 3 8 J du 18 décembre 1912.
63. Correspondance Freud-Jung, op. cit., lettre 3 4 2 F du 3 janvier 1913.
ci le, confie Freud à Abraham, et l'enfant en porte les traces. La cli-
nique de la schizophrénie (Bleuler), démence précoce (Kraepelin) ou
paraphrénie (comme Freud le propose), nous révèle que les patients
présentent « deux traits de caractère fondamentaux » : le délire des
grandeurs et le fait qu'ils détournent leur intérêt du monde extérieur,
ce qui les rend inaccessibles à la psychanalyse. Or, de ce phénomène
du retrait de la libido d'où s'origine le fantasme de fin du monde, la
théorie des pulsions, telle qu'elle est proposée dans les Trois essais sur
la théorie de la sexualité, est-elle à même de rendre compte ? Cette
théorie, qui lui fut imposée, dit Freud, par l'étude des « pures névroses
de défense », établit un dualisme tel que les pulsions du moi sont
identifiées aux pulsions d'autoconservation alors que les pulsions
sexuelles, libidinales, sont identifiées aux pulsions d'objet.

D'où la question posée par Jung : se peut-il que le seul retrait de la


libido des objets suffise à rendre compte du fantasme de fin du monde ?
S'il est vrai que cette libido se retire sur le moi, alors ne faut-il pas
élargir le concept de libido, le faire coïncider avec la notion d'une
énergie psychique originairement indifférenciée ? Cette hypothèse ne
sied pas à Freud, soucieux de maintenir la spécificité de son concept
de libido qui, seul, serait à même de rendre compte des particularités
de la clinique. Freud distingue différents cas de figure : l'anachorète,
assimilé par Jung à un dément précoce, a bien maintenu sa relation
aux objets sur le mode de la sublimation ; le névrosé a retiré ses in-
vestissements des personnes et des objets de la réalité, mais maintient
sa relation aux objets par l'intermédiaire du fantasme ; enfin, le dément
précoce semble bien avoir « retiré sa libido des personnes et des choses
du monde extérieur sans leur substituer d'autres objets dans le fan-
tasme. Lorsque ensuite cette substitution se produit, elle semble être
secondaire, et faire partie d'une tentative de guérison qui se propose
de ramener la libido aux objets 6 4 ». Ceci annonce l'écrit de 1915 sur
l'inconscient 6 5 , où Freud tentera de repérer les modes de réinvestisse-
ment de la représentation de l'objet dans la schizophrénie et de rendre
compte des singularités du langage des patients.

Qu'en est-il de ce retrait radical de la libido, propre à la schizophré-


nie ? Le délire des grandeurs offre ici une piste. La libido retirée des
objets ne peut que refluer sur le moi. « Si bien qu'est apparue une

64. Freud S., « Pour introduire le narcissisme », in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 82, 88.
6 5 . Freud S., « L'inconscient », 1 9 1 5 , in Das Unbewußte, supplément à L'Unebévue n° 1, Pa-
ris, E P E L , 1 9 9 2 .
attitude que nous pouvons nommer narcissisme ». Dans la paraphrénie
ou la paranoïa, la libido qui s'est retirée des objets investit le moi
(d'où délire des grandeurs), mais elle ne parvient plus à retrouver le
chemin qui conduit aux objets et c'est cette diminution de la mobilité
de la libido qui devient pathogène. Ce processus serait, selon Freud,
à rapprocher du refoulement. Dans sa phase finale, la démence précoce
retourne au narcissisme primaire et les points de fixation des névroses
narcissiques « correspondent à des phases de développement beaucoup
plus précoces que dans l'hystérie ou la névrose obsessionnelle ». Tou-
tefois, les symptômes de la démence précoce ne sont pas seulement
liés au détachement de la libido des objets mais aussi aux efforts de
celle-ci pour les réinvestir, ce qui correspondrait à une tentative de
guérison. Ainsi, cette distinction « de la libido du moi a permis d'é-
tendre aux névroses narcissiques les données que nous avait fournies
l'étude des névroses de transfert 66 ». Sur cette tentative de réinvestis-
sement de l'objet, Freud apporte quelques « éclaircissements ». Il op-
pose les névroses de transfert aux névroses narcissiques. Dans les
premières il y a séparation des représentations de choses et des repré-
sentations de mots. Dans les secondes, il y a retrait de la libido des
représentations de choses inconscientes, ce qui est un trouble bien
plus profond. « C'est pourquoi la démence précoce commence par
transformer le langage et traite dans l'ensemble les représentations de
mots de la même manière que l'hystérie traite les représentations de
choses, c'est-à-dire qu'elle leur fait subir le processus primaire avec
condensation, déplacement et décharge, etc. 67 »

L'abandon des investissements d'objet dans la schizophrénie, Freud en


voit les signes dans « la récusation du monde extérieur », l'indiffé-
rence, l'apathie, les « altérations du langage », mais aussi dans une
manière de s'exprimer qui devient « recherchée », « maniérée », et
dans laquelle « les phrases subissent une désorganisation particulière
qui les rend incompréhensibles, de sorte que nous tenons les déclara-
tions de ces malades pour insensées ». Ce qui existe de façon
consciente dans la schizophrénie est retrouvé dans l'inconscient par la
psychanalyse dans le cas des névroses. Dans la schizophrénie, l'in-
conscient est à ciel ouvert.
Rapportant des propos de schizophrènes, Freud parle de « langage d'or-
ganes ». Il cite l'expression d'une patiente de Tausk : « Les yeux ne

66. Freud S., Introduction à la psychanalyse, Paris, Payot, 1965, p. 3 9 0 , 394, 3 9 8 , 4 0 6 .


67. Correspondance Freud-Abraham, op. cit., lettre de Freud du 21 décembre 1914, p. 210.
sont pas comme il faut, ils sont retournés ». Elle se plaignait que son
amant lui avait tourné la tête, et que depuis elle voyait le monde au-
trement. Dans ce cas, une hystérique aurait tourné les yeux de façon
convulsive, marquant ainsi l'inscription dans le corps, et non dans le
langage désorganisé 68 .

Freud évoque aussi un patient préoccupé par les points noirs de sa


peau. Ce qui confère un caractère insolite à la formation de substitut
dans la schizophrénie, « c'est la prédominance de la relation de mot
sur la relation de chose ». Car, nous dit Freud, la similitude est bien
minime entre l'extraction d'un point noir et l'éjaculation du pénis, et
encore plus ténue entre les pores de la peau et le vagin. Mais, à chaque
fois que quelque chose jaillit « s'applique littéralement la phrase cy-
nique : un trou est un trou ». D'où il conclut que c'est l'égalité de
l'expression langagière et non la similitude des choses désignées qui
a imposé le substitut. Il faudrait donc apporter une modification à l'hy-
pothèse de l'abandon de l'investissement d'objet dans la schizophrénie,
puisque « l'investissement des représentations de mot des objets est
maintenu ». L'investissement de la représentation de mot n'appartient
plus au refoulement, mais il apparaît au contraire comme une tentative
de guérison dans la schizophrénie : « Ces efforts veulent réobtenir les
objets perdus et il se pourrait bien que, dans cette intention, ils s'en-
gagent dans la voie allant vers l'objet à travers la partie mot de celui-ci,
d'où le fait ensuite qu'ils doivent se contenter des mots à la place des
choses ». Ce qui est saisi des objets, ce ne sont que « les ombres »,
c'est-à-dire la représentation verbale qui leur correspond. Freud, après
avoir parlé précédemment « d'inaptitude de ces patients au transfert »,
soutient à présent l'hypothèse de l'investissement des représentations
de mot des objets 6 9 .

Nous insisterons sur les trois points suivants :


1. Les particularités du langage schizophrénique sont bien l'effet d'une
tentative de guérison et non pas d'un déficit.
2. Ces mêmes particularités viennent confirmer une hypothèse méta-
psychologique déjà proposée dans la Traumdeutung, à savoir la liaison
entre représentation de chose et représentation de mot.

6 8 . Freud relève que « dans la schizophrénie les mots sont soumis au même procès qui
fabrique des images du rêve, procès que nous avons appelé processus psychique primaire.
Ils sont condensés et transforment leurs investissements sans reste les uns aux autres par
déplacement. Ce procès peut aller si loin qu'un seul mot qui y est apte par de multiples
relations se charge de tenir lieu de toute une chaîne de pensées ».
6 9 . Freud S., « L'inconscient », in Supplément à l'Unebévue, p. 35, 3 6 , 37, 3 9 , 4 1 .
3. Freud propose bien un modèle métapsychologique qui rendrait
compte d'un placement libidinal particulier à la schizophrénie.
Le texte n'aurait-il pas valeur de réplique à Dementia praecox ou
groupe des schizophrénies, où Bleuler retrouve, dans le langage des schi-
zophrènes, des mécanismes que Freud a découverts par la psychana-
lyse, ce qui l'amène à mettre en parallèle l'autisme et le rêve, que
Freud, pour sa part, distingue 70 ?
Bleuler, rappelons-le, prétend repérer dans les troubles du langage des
schizophrènes la marque d'un phénomène bien particulier, la tendance
primaire au relâchement des associations, effet direct du processus or-
ganique, de sorte que la pensée autistique en tant qu'elle est dominée
par les complexes chargés d'affect prend le pas sur une pensée logique,
c'est-à-dire empirique. Néanmoins, pour lui, la plupart des néoforma-
tions verbales des patients ont une signification, ce qui le démarque
radicalement d'un Hecker 71 ou d'un Kahlbaum' 2 , qui faisaient du lan-
gage « insensé » de leurs hébéphrènes ou de leurs catatoniques l'ex-
pression directe d'une altération organique 73 . Critiquant la conception
de Richard von Krafft-Ebing (1840-1902), il affirme : « Chez nos ma-
lades, les mots étranges ne sont absolument pas des enveloppes vides,
mais des enveloppes qui recèlent un contenu différent du contenu ha-
bituel ». Les troubles du langage sont à référer aussi à la signification,
ou plus précisément aux altérations de celle-ci. La valeur que Bleuler
accorde aux associations dépend de l'emprise respective de la logique
et des affects : seraient de peu de valeur les associations dictées par
les complexes affectifs, et où l'on retrouve l'empreinte des altérations
des concepts. C'est ainsi que le concept de Zielvorstellung serait à
entendre comme idée directrice, une association « superficielle » en
traduisant la défaillance. Pour Freud, au contraire, une association
« choquante et superficielle », comme il l'exprime dans la Traumdeu-
tung, est l'effet du travail de la censure.

Quelle est la rupture radicale opérée par Freud ? L'hypothèse, ou bien


le principe, voire le pari du déterminisme psychique nous paraissent
le conduire à postuler l'équivalence de tout ce qui vient à l'esprit (Ein-

70. Freud proposera un repérage métapsychologique précis qui permette de distinguer l'au-
tisme du rêve dans Compléments métapsychologiques à la doctrine du rêve.
71. Hecker E., « L'hébéphrénie », in L'évolution psychiatrique, tome 50, 2, Toulouse, Privât,
1985, p. 3 3 3 - 3 3 4 .
72. Kahlbaum K., « La catatonie », in L'évolution psychiatrique, tome 52, 2, Toulouse, Privât,
1987, p. 3 8 2 - 3 8 5 .
73. Ainsi Kahlbaum écrivait-il dans La catatonie : « La logorrhée et la verbigération de-
vraient alors être comparés au spasme clonique, et le mutisme au spasme tonique. »
fall). Il emploie le terme de Zielvorstellung pour qualifier des représen-
tations tant inconscientes (représentation de but ou représentation-but)
que préconscientes ou conscientes (représentation du but), le cours de
pensées n'étant jamais indéterminé, que la finalité y soit manifeste ou
non. Par contre, chez Bleuler, la Zielvorstellung semble être purement
préconsciente ou consciente (représentation du but), si bien que, quand
elle disparaît, de l'indéterminé peut apparaître dans la psyché.
On conçoit que l'hypothèse bleulérienne du trouble organique primaire
ait fait fonction d'enjeu dans la confrontation théorique des deux au-
teurs' 1 . On sait, aussi bien, que Freud n'a pas accepté le concept de
schizophrénie sans une extrême réticence. La critique la plus aiguë
qu'il en fait se trouve dans l'écrit sur Schreber : « Le terme de schi-
zophrénie ne nous paraît bon qu'aussi longtemps que nous oublions
son sens littéral' ". » Freud ne se départira pas de son point de vue :
sans méconnaître l'apport des Zurichois sur la question de la démence
précoce, il estime que ceux-ci auraient échoué à décrire un mécanisme
qui fût spécifique de la psychose 76 .

Si Freud, à plusieurs reprises, parle de l'inaptitude des névroses nar-


cissiques au transfert, paradoxalement il ne cessera, lors de son
commentaire du cas Schreber, d'en souligner les effets, allant même
jusqu'à en faire la cause déclenchante du deuxième épisode délirant
de celui-ci. Freud noue ainsi structurellement la libido, les troubles
du langage et le transfert.

Nous avons souhaité montrer en quoi l'ouvrage de Bleuler sur la schi-


zophrénie n'est pas une simple continuation de l'œuvre de Kraepelin
mais s'inscrit dans le cadre plus général des travaux engagés au Bur-
gholzli avec l'ambition d'intégrer la doctrine freudienne dans une théo-
rie des psychoses.
Bien des années après, Jung refusera de se considérer comme « de
l'école freudienne pour se reconnaître élève de Bleuler' 7 ». Bleuler,

74. Voir Correspondance Freud-Jung, op. cit., Introduction à la psychanalyse, op. cit., et
« Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique », in Cinq leçons sur la psycha-
nalyse, Paris, Payot, 1 9 8 1 .
75. Freud S., Cinq psychanalyses, op. cit., p. 3 1 9 .
76. Cf. Pour introduire le narcissisme, op. cit., « Contribution à l'histoire du mouvement
psychanalytique », in op. cit., et Ma vie et la psychanalyse, Paris, Gallimard.
77. Roazen P., La saga freudienne, Paris, PUF, 1 9 8 6 , p. 2 2 1 .
quant à lui, se dira toujours « immensément plus proche [des] concepts
[de Freud] que de ceux de Jung 78 ». Sans aucun doute, et malgré les
divergences et les malentendus, il n'est pas si étonnant qu'il se soit
mieux accommodé des idées de Freud, dans les théories duquel il re-
connaît un savoir scientifique parmi d'autres, que de celles de Jung.
Il n'en reste pas moins que, dans sa théorie, la pertinence de la psy-
chanalyse se borne au champ des symptômes secondaires, cette sorte
de superstructure qui recouvre l'essence véritable de la schizophrénie,
le processus organique X. En 1911, Bleuler exprime cependant ses
espoirs quant aux possibilités thérapeutiques offertes par la psychana-
lyse, tout en avançant déjà que le négativisme des malades constituerait
dans de nombreux cas une entrave à la psychothérapie des schizo-
phrènes. Quinze ans plus tard, en 1926 / 9 , il ancre de nouveau, et dé-
finitivement, la schizophrénie dans le seul champ de l'organicité 80 :
non seulement la schizophrénie relève d'un processus cérébral anato-
mique, comme il l'a toujours dit, mais il ne place plus aucun espoir
dans la psychanalyse et considère dorénavant cette « maladie » comme
ayant un pronostic foncièrement mauvais.

Repérons le mouvement singulier qui ramène de facto Bleuler au point


où Kraepelin s'était arrêté sur le plan théorique : de la démence pré-
coce ou groupe des schizophrénies de 1911, il en vient en 1926 à la
schizophrénie comme entité isolable, indépendante et relevant d'un mo-
dèle anatomo-clinique. Mais ce retour du balancier ne va-t-il pas en-
core plus loin quant à l'étendue du concept ? En effet, la schizophrénie
bleulérienne, étendant des pseudopodes en direction des troubles men-
taux « atypiques » de toutes les autres classes, va réduire à l'extrême
les autres catégories kraepeliniennes, tant et si bien qu'on peut se
demander si, à certaines époques, elle n'est pas devenue envahissante
au point de se rapprocher par son ampleur de la psychose unique de
Griesinger.

A cette extension démesurée de la démence précoce-schizophrénie


bleulérienne correspond celle de la schizophrénie des Anglo-Saxons,
probablement très influencés par W.Mayer-Gross, de Heidelberg, émi-

78. Freud-Bleuler correspondence, op. cit., lettre de Bleuler du 11 janvier 1912, p. 7.


79. Voir Rapport du XXXe Congrès des aliénistes et neurologues de langue française, Paris,
Masson, 1926, ainsi que la seconde édition du propre traité de Bleuler, Berlin, Springer,
1926.
80. Alors même que ce modèle était déjà très fortement contesté par de nombreux aliénistes
se basant sur le fait que plus de 3 5 0 0 autopsies n'avaient pu établir de corrélation entre
la schizophrénie et les constatations anatomopathologiques.
gré en Angleterre en 1 9 3 3 . De même, l'autisme a pris des acceptions
fort différentes de celle qu'il avait chez Bleuler, par exemple avec l'au-
tisme de Kanner.
Après Bleuler, la schizophrénie, fondée sur ce modèle organique, verra
nombre de conceptions et de modèles se suivre : viral, chromosomique,
immunologique (auto-anticorps étudiés par l'école de Pittsburgh 81 ).
Après avoir été néanmoins considérée tout au long de ce XXe siècle
comme la figure emblématique de la folie, sans pour autant parvenir
à en constituer le paradigme, la schizophrénie n'est-elle pas en passe
de connaître, depuis les années 1980, une remise en cause radicale
par la mise en place du DSM III qui réduit les psychoses et les névroses
à n'être que des « Troubles », des « disorders » ? Cette dissolution de
la nosographie en des « Troubles » où l'on pourrait être tenté de voir
un équivalent des « tableaux d'état » antérieurs à l'édifice kraepelinien
est-elle l'aveu d'un anéantissement de la clinique psychiatrique ?
La présente traduction se donne pour ambition de confronter le lecteur
au texte, lui donnant l'occasion de rouvrir la question : qu'est-ce que
la schizophrénie ?

8 1 . Garrabé J . , Histoire de la schizophrénie, Paris, Seghers, 1 9 9 2 .


Eugen Bleuler, Sigmund Freud et C. G. Jung au congrès de Weimar, 1911. ( M a r y E v a n s / S i g m u n d Freud Copyrights)
Avant-propos

La connaissance du groupe nosologique que Kraepelin a rassemblé


sous le nom de démence précoce est trop récente pour que l'on puisse
en donner dès à présent une description définitive. Tout est encore
mouvant, inachevé, provisoire. Mais il serait trop fastidieux d'énoncer
toutes les restrictions que cela implique ; sans doute suis-je en droit
de supposer que chaque lecteur est capable de se les représenter.
Dans les chapitres de psychopathologie, une difficulté supplémentaire
s'ajoute à cela : l'état embryonnaire de la psychologie. Nous ne dispo-
sons pas de termes pour les nouveaux concepts psychologiques ; tous
les mots dont nous usons peuvent aussi être utilisés dans un autre
sens. Qui ne peut se donner la peine de se plonger entièrement par la
pensée dans les idées de l'auteur, comprendra les termes dans un autre
sens que celui dans lequel ils sont pris, et c'est pourquoi il tirera de
sa lecture des idées erronées. Si j e tente, malgré cette difficulté,
d'éclairer un peu les rapports psychologiques, ce n'est pas uniquement
parce que toute nouvelle connaissance a de la valeur en soi, mais aussi,
notamment, parce que, selon moi, c'est par cette voie que l'on peut le
mieux espérer de nouveaux aperçus de la nature des psychoses, en
l'état actuel de nos connaissances.

Conformément à cet étal de fait, les divers thèmes ont dû être traités
inégalement. Ce qui est, en principe, compréhensible à tout psychiatre
devrait pouvoir être simplement présenté, tandis que des choses moins
connues nécessitent, quant à elles, une introduction, une explication
et une confirmation par des exemples. J e n'ai eu d'autre choix que de
sacrifier les buts esthétiques aux buts pratiques. - Des redites ne peu-
vent non plus être évitées, car la complexité de l'esprit place les mêmes
processus dans les contextes les plus divers.
Toute l'idée de la démence précoce vient de Kraepelin ; c'est aussi presque
uniquement à lui qu'on doit la classification et la mise en relief des
divers symptômes. Il serait trop fastidieux de souligner spécialement
ses mérites à chaque fois. Cette remarque devrait suffire une fois pour
toutes. Une part importante de la tentative d'approfondir plus avant la
pathologie n'est rien d'autre que l'application à la démence précoce des
idées de Freud. J e pense que tout ce que nous devons à cet auteur
sera d'emblée évident à chaque lecteur, même si j e ne cite pas son
nom partout. Je dois en outre remercier mes collaborateurs du Bur-
gholzli, dont, pour ne citer qu'eux, Riklin, Abraham, et surtout Jung.
Il n'est pas possible d'individualiser tout ce qui revient à tel ou tel
d'entre nous en fait d'observations ou d'idées.
Citer intégralement la littérature serait sans valeur et, en même temps,
impossible, car il faudrait mentionner une grande partie de la littéra-
ture psychiatrique puisque, par exemple, presque tous les travaux sys-
tématiques touchent à ce que l'on peut à présent appeler le problème
de la démence précoce. Seules les publications relativement récentes
ont une certaine valeur1 ; même parmi celles-ci, beaucoup ne sont in-
téressantes que dans la mesure où elles montrent comment l'on peut
concevoir de façon erronée un si beau concept. Dans le cas des travaux
moins accessibles aux Allemands, j'ai cité de surcroît, la plupart du
temps, une référence plus commodément accessible, même quand j e
connais l'original. Mais j'ai généralement jugé inutile de lire dans le
texte original des choses insignifiantes.
Je considère comme une absence d'égards vis-à-vis du lecteur d'établir
des priorités en des matières relativement peu importantes. C'est en
fonction de cela que j'ai agi.
Ce travail a été achevé à l'été 1908 ; mais des publications postérieures
ont donné lieu à des ajouts et à des modifications.
Les nombres entre parenthèses se réfèrent aux numéros de l'index
bibliographique.

1. Et, parmi c e l l e s - c i , l e s p u b l i c a t i o n s a l l e m a n d e s p r i n c i p a l e m e n t , parce q u ' e n dehors de


l ' A l l e m a g n e s e u l s q u e l q u e s auteurs envisagent l e s p s y c h o s e s sous l ' a n g l e qui est déterminant
ici (NDA).
Introduction

Historique

La constatation du fait qu'une maladie aiguë peut laisser des lésions


séquellaires permanentes de l'organe atteint n'a pris en nul domaine
une si grande importance qu'en psychiatrie. Les maladies « se-
condaires », inguérissables, remplissent depuis toujours nos asiles de
fous. Aussi, savoir lesquelles des formes aiguës mènent à des états
terminaux incurables et lesquelles ne le font pas est devenu l'une des
questions les plus brûlantes de la psychiatrie. Toutes les formes aiguës
des « psychoses simples » mises sur pied jusqu'à il y a peu peuvent
aussi bien guérir que devenir secondaires. Finalement, Kraepelin a
réussi à mettre en relief, dans les maladies de pronostic défavorable,
un certain nombre de symptômes qui font défaut dans les autres
groupes. Il a rassemblé sous le nom de démence précoce les psychoses
ainsi caractérisées. Toutefois, on rencontrait aussi des cas comportant
ces symptômes et qui, apparemment, guérissaient. Mais il en resta la
connaissance du fait qu'un certain groupe de symptômes indiquait la
tendance à Vabêtissement, tandis que les maladies aiguës dans lesquelles
ces symptômes faisaient défaut, et que Von pouvait pour la plupart ras-
sembler sous le nom de folie maniaco-dépressive, n'aboutissaient jamais
à la stupidité secondaire. On avait ainsi beaucoup gagné sur le plan
pratique et sur le plan théorique, en pouvant tout de même, dans un
grand nombre de cas, poser un pronostic sûr quant à l'accès et quant
à l'état résiduel.

Le grand groupe de la démence précoce reste caractérisé en tant qu'en-


tité par la présence des complexes symptomatiques ainsi mis en relief.
Cependant la conception de Kraepelin rencontre encore de l'opposition,
certains, abstraction faite de la diversité des tableaux apparents, ne
pouvant se satisfaire d'un concept nosologique qui semblait, à l'origine,
s'étayer sur l'évolution, et qui inclut pourtant des cas à issue tant fa-
vorable que défavorable. Mais une observation plus attentive montre
que tous ces cas ont tout de même bien des choses en commun, et
qu'ils se démarquent nettement des autres formes, ce qu'on ne peut
dire d'aucun des tableaux morbides de ce groupe qui avaient été mis
sur pied auparavant. Bien que la terminaison soit loin d'être toujours
une stupidité prononcée, on peut pourtant trouver dans chacun de ces
cas, à y regarder de plus près, des phénomènes résiduels plus ou moins
nettement communs ; à côté de l'unité de la symptomatologie, celle de
la terminaison est donc préservée en ce qui concerne sinon la quantité
du processus, du moins sa qualité, c'est-à-dire la direction dans la-
quelle le processus progresse. D'autres psychoses n'ont ni la même
symptomatologie, ni la même terminaison. A l'inverse, toutes les psy-
choses que l'on rassemblait jusqu'à présent sous le vocable de se-
condaires présentent les mêmes complexes symptomatiques. Délimiter
ces deux groupes est donc, en l'état actuel de nos connaissances, non
seulement permis mais de rigueur.

Il s'est avéré en outre que toutes les formes d'abêtissement qui sur-
viennent de façon plus ou moins insidieuse, sans stade aigu, ont aussi
les mêmes symptômes et ne peuvent à aucun moment être distinguées
des formes « secondaires ». On devrait donc classer ici aussi ces ma-
ladies, qui avaient été répertoriées sous des noms divers, tels que « stu-
pidité primaire », « paranoïa abêtissante ».

Toutes les tentatives visant à scinder le grand nombre de cas et de


tableaux d'état apparents en sous-groupes distincts et pouvant être dé-
limités sont restées infructueuses jusqu'à présent.

Aussi réunissons-nous sous le nom de démence précoce ou schizophrénie


tout un groupe de maladies qui peuvent être nettement distinguées de
toutes les autres formes du système kraepelinien ; elles ont beaucoup
de symptômes communs et un même pronostic de direction ; mais leurs
tableaux d'état peuvent être extrêmement divers. Encore que l'indivi-
dualisation de ce concept soit provisoire, dans la mesure où il faudra
le dissoudre par la suite (à peu près dans le sens où la bactériologie
a scindé la pneumonie en différentes infections), nous considérons
pourtant le progrès qu'elle a permis comme encore plus grand que la
découverte de la paralysie générale, qui s'est aussi cachée pendant
longtemps sous d'autres tableaux nosologiques ; car le problème de la
démence précoce interfère beaucoup plus dans la systématique des
psychoses que ne le fit, en son temps, l'individualisation de la paralysie
générale ; et le manque de clarté systématique qui persiste aujourd'hui
encore n'est plus lié au gros de la masse des cas qui se présentent
mais aux exceptions et à des maladies qui, comme les psychoses des
pyrexies, étaient trop peu accessibles au psychiatre jusqu'à présent.
Pour la première fois, nous avons des limites sur lesquelles on peut
s'entendre, et nous savons aussi où l'on ne peut tracer de limites avec
les moyens actuels.

Le développement du concept de démence précoce représente une bonne part


du développement de la psychiatrie théorique en général. On ne peut décrire
l'un sans l'autre. C'est pourquoi il n'est pas possible ici de faire un exposé
cohérent de la genèse du concept de démence précoce. Nous renvoyons aux
travaux d'E. Arndt et de Voisin. La cinquième édition (1896) du traité de
Kraepelin, Psychiatrie, est le berceau de ce concept.

Naturellement, on savait depuis longtemps déjà qu'une partie des psychoses


aiguës guérit et qu'une autre partie devient chronique. On a aussi prêté at-
tention de tout temps aux abêtissements plus simples, qui évoluent sans
complexes symptomatiques aigus marquants. Esquirol distinguait « l'idiotie
acquise ou accidentelle » de l'idiotie innée. Il a également déjà prêté atten-
tion aux stéréotypies. On a également su rapidement que c'était notamment
des jeunes gens qui étaient atteints par de tels processus d'abêtissement ;
c'est pourquoi Morel a créé le terme de « démence précoce ». Mais on ne
trouvait pas d'unité dans le chaos de tous les tableaux symptomatiques, si
différents en apparence, qui menaient à l'abêtissement. La croyance, large-
ment répandue vers le milieu du siècle dernier, selon laquelle les psychoses
- ou la psychose - devaient avoir une évolution déterminée, au début de
laquelle on plaçait ordinairement un stade mélancolique, a aussi constitué
un grand obstacle à une compréhension sans préjugés.

Les idées de Kahlbaum, qui représentaient d'ailleurs un progrès essentiel, ont


également pâti de cette notion. Les intelligences les plus lucides avaient natu-
rellement su dès avant lui que les vieux noms de mélancolie, fureur, manie,
delirium ne désignaient que des tableaux d'état. Mais on était incapable de faire
ressortir des tableaux nosologiques à proprement parler, aussi traitait-on géné-
ralement ces concepts symptomatologiques comme s'ils avaient correspondu à
des maladies. Kahlbaum fut le premier à tenter, avec un esprit de suite délibéré,
de ranger les tableaux symptomatiques dans des tableaux de maladie.

En 1863 il a attiré l'attention sur des états comme la catatonie, dans sa Classi-
fication des maladies psychiques1, mais ce n'est qu'au cours des années sui-
vantes qu'il a décrit cette maladie sous ce nom avec plus de précision, et en
1874 qu'il l'a enfin fixée dans une monographie. Selon lui, la catatonie passe,
(sur le modèle de sa vesania typica) par les stades de mélancolie, de manie, de
stupescence, de confusion et enfin de démence. Mais chacun de ces états pouvait
faire défaut, et la maladie pouvait guérir à chacun d'entre eux (à l'exception du
dernier). Elle se caractérisait en outre, à peu près comme la paralysie générale,

1. Gruppierung der psychischen Krankheiten.


par un certain nombre de symptômes que l'auteur considérait comme corpo-
rels et que nous rangeons à présent parmi les phénomènes catatoniques.
Depuis, le concept de catatonie n'a plus disparu de la littérature, bien qu'il
ait été très attaqué. Il n'a pu se faire reconnaître comme étant un concept
nosographique que par quelques auteurs ; la majorité des psychiatres alle-
mands l'a récusé, pour la raison évidente qu'une évolution typique, au sens
de Kahlbaum, constitue justement une exception, et surtout parce que ce
concept n'avait de limites nettes dans aucune direction.

Ainsi Kahlbaum lui-même a-t-il rapproché de la catatonie l'hébéphrénie, que


Hecker décrivit sur son impulsion en 1871, puis a-t-il élargi l'ensemble de
ce groupe par la description de l'héboïde2, une forme légère d'hébéphrénie
se manifestant principalement dans le domaine du caractère. Schule qualifia
bientôt la catatonie « d'hébéphrénie comportant une névrose tonique ».

D'autres auteurs, contrairement à Kahlbaum, mirent les psychoses abêtis-


santes en rapport avec la dégénérescence (tant de la famille que de l'individu),
après que Morel, déjà, eut insisté sur l'importance de l'hérédité en tant que
cause. Les cerveaux de constitution déficiente étaient censés être particuliè-
rement prédisposés à cette maladie.
Un peu plus tard que la catatonie et l'hébéphrénie, l'abêtissement simple, qui
avait souvent été diagnostiqué dans la pratique mais n'avait été que peu
décrit, fut mieux pris en compte : par Pick (573) en 1891, puis notamment
par Sommer (725) qui, trois ans plus tard, fit non seulement une bonne des-
cription des états catatoniques mais décrivit aussi les différentes formes de
démence primaire, parmi lesquelles il incluait l'hébéphrénie des autres au-
teurs, tout en élargissant le concept d'une façon judicieuse, incorporant aux
démences primaires les formes paranoïdes abêtissantes. Dans son système, il
a cependant encore distingué la catatonie de ces abêtissements.

A l'étranger, les conceptions de Kahlbaum suscitèrent peu d'intérêt. Même


Séglas et Chaslin, qui se préoccupèrent d'abord assez à fond de la catatonie,
parvinrent à la conclusion qu'il ne s'agissait pas, dans le cas de ce complexe
symptomatique, d'une maladie spécifique. En Angleterre, on prêta attention
à cette affaire plus tardivement encore.

En 1896, Kraepelin rassembla les « psychoses abêtissantes » dans un groupe


qu'il crut devoir considérer comme des affections métaboliques. Reprenant
le nom de démence précoce, il le donna d'abord aux seules formes hébéphré-
niques et démentielles primaires des autres auteurs, appelant catatonie toutes
les formes avec prédominance de symptômes catatoniques, tandis qu'il décri-
vait par ailleurs, sous le nom de Dementia paranoides, les formes peu fré-
quentes où se développent rapidement des hallucinations et un délire confus

2. Ou héboïdophrénie (NDT).
tandis que les apparences sont relativement préservées et que le processus
s'arrête rapidement. Ce n'est que trois ans plus tard qu'il réunit sous le nom
de démence précoce l'ensemble du groupe des abêtissements. La catatonie
conserva à peu près son étendue ; ce qui avait précédemment été dénommé
démence précoce se trouva alors en majeure partie qualifié d'hébéphrénie,
tandis que - et c'est le pas le plus important - même les formes antérieure-
ment appelées Paranoia hallucinatoria ou phantastica étaient incluses dans
le concept sous le nom de formes paranoïdes de la démence précoce.

Depuis lors, l'étendue du concept de démence précoce est resté en substance


le même. Il ne s'est encore développé que dans la mesure où Kraepelin a un
peu relégué au second plan la terminaison dans l'abêtissement - sur laquelle
il insistait beaucoup au début - en formulant nettement qu'en relèvent aussi
de nombreux cas qui aboutissent, au moins en pratique, à une guérison dé-
finitive ou d'assez longue durée 3 . Les symptômes catatoniques, qui dominè-
rent un temps non tant le concept kraepelinien que la discussion de ce
concept, passent maintenant eux aussi quelque peu au second plan par rap-
port aux troubles des associations et de l'affectivité.
La formation des autres concepts nosologiques, parmi lesquels il faut notam-
ment citer la folie maniaco-dépressive, ainsi qu'on l'a déjà mentionné, alla
de pair avec la création de la démence précoce. Alors seulement, la démence
précoce acquit des contrastes tranchés et ses limites ne furent plus fixées
unilatéralement du dedans, mais aussi du dehors.

L e n o m de la m a l a d i e

Nous ne pouvons malheureusement nous soustraire à la désagréable tâche de


forger un nouveau terme pour ce groupe nosologique. Celui qui est en usage
jusqu'à présent est trop peu maniable. On ne peut s'en servir que pour dé-
nommer la maladie, mais non les malades, et l'on ne peut former d'adjectif
qui puisse qualifier les caractéristiques propres à cette maladie, encore qu'un
collègue, en désespoir de cause, ait déjà fait imprimer le terme « symptômes
praecox ». Il serait fâcheux de rédiger un diagnostic différentiel détaillé sans
disposer d'un tel terme, et plus fâcheux encore de le lire.
Mais il existe encore une autre raison matérielle, bien plus importante, pour
laquelle il m'a semblé inévitable de mettre une nouvelle dénomination aux
côtés de celle actuellement en usage : l'ancien nom a été créé à une époque
où tant le concept de démence que celui de précocité pouvaient s'appliquer
à presque tous les cas qu'on y incluait. Il n'est plus adapté à l'étendue ac-

3. Depuis la rédaction de c e c i , Kraepelin a de nouveau fortement restreint le concept, au


profit de la folie maniaco-dépressive (NDA).
tuelle du concept nosologique, car il ne s'agit ni uniquement de malades que
l'on puisse qualifier de déments, ni exclusivement d'abêtissements précoces.
On pourrait toutefois penser que le sens originel du terme est sans impor-
tance, étant donné que Kraepelin a exposé d'une façon classique ce qu'il
entend par là ; on parle bien de mélancolie sans se laisser troubler par la
bile noire. Ce n'est pas un honneur pour la psychiatrie qu'il n'en aille pas
de même pour ce terme. Son appellation a fermé à la « folie périodique » de
Kraepelin certaines portes qui étaient ouvertes à la « folie maniaco-dépres-
sive », parce qu'il y avait des psychiatres qui ne pouvaient se résoudre à
qualifier ou entendre qualifier de périodique une maladie qui, le cas échéant,
ne s'exprimait que peu de fois ou une seule fois au cours d'une vie entière.

C'est encore bien pis pour l'expression « démence précoce ». Sans doute
n'est-il nul psychiatre qui n'ait déjà entendu dire souvent que de nombreuses
catatonies et d'autres cas qui devraient être rangés dans la démence précoce
de Kraepelin ne sont pourtant pas abêtis ; on en déduit que la conception
entière serait erronée. De même croit-on s'être débarrassé du problème en
prouvant que quelqu'un s'est abêti non pas précocement mais à un âge rela-
tivement avancé, ou bien l'on identifie le concept de démence précoce à celui
de folie juvénile et l'on a alors beau jeu de prouver qu'il existe différentes
affections de la puberté, et donc qu'il serait erroné de les rassembler en un
seul et même concept. C'est en Angleterre que c'est le pis, où, pour autant
que je suis au courant des discussions, la grande majorité des psychiatres se
cramponnent purement et simplement au terme de démence précoce et ne
connaissent même pas le concept, ou l'ignorent.

Aussi ne restait-il pas d'autre choix que de désigner ici cette maladie d'un nom
qui prête moins à confusion. Je sais les faiblesses de l'expression proposée, mais
j e n'en connais pas de meilleure, et en trouver une tout à fait bonne pour un
concept qui est encore en mutation ne me paraît absolument pas possible. J'ap-
pelle la démence précoce schizophrénie parce que, comme j'espère le montrer,
la scission des fonctions psychiques les plus diverses est l'un de ses caractères
les plus importants. Pour des raisons de commodité, j'emploie ce mot au singulier,
bien que ce groupe comprenne vraisemblablement plusieurs maladies.

^ ^ ^

Zweig et Gross (278) partent d'idées analogues. Le premier l'appelle « dementia


dissecans », le second « dementia sejunctiva ». Mais, comme je l'ai déjà montré,
le terme « démence » est très impropre4 ; dans la seconde proposition, il s'y

4. C'est pourquoi nous ne pouvons, ne serait-ce que pour cette raison, reprendre des ap-
pellations telles que « démence primitive » (Italiens, Sommer), « dementia simplex » (Rie-
ger), « dementia apperceptiva » (Weygandt). J e me méfierais aussi de la « paradementia »
de Brugia (NDA).
ajoute le fait que le concept de séjonction, chez Wernicke, n'est pas tout à
fait défini dans le sens où il devrait l'être pour désigner correctement cette
maladie, et qu'il est envisagé dans un sens beaucoup plus imprécis par d'au-
tres auteurs (Gross, justement, et après lui Weber, 798, p. 922), si bien que
la porte serait de nouveau grande ouverte à d'autres discussions infécondes.
Paris a proposé la dénomination de « psychose catatonique dégénérative 5 ».
Comme il nous faut rejeter le concept de dégénérescence dans ce contexte,
et que les symptômes catatoniques ne sont pas essentiels, nous ne pouvons
non plus accepter ce terme. Le nom de « dementia paratonica progressiva »
ou « paratonia progressiva », préconisé par Bernstein, et « l'amblythymia »
ou « amblynoia simplex et catatonica » d'Evensen (211) nous paraissent aussi
trop étroits. « Adolescent insanity » (Conaghey) et « folie juvénile » sont na-
turellement inadéquats sous tous rapports. — Wolff a récemment proposé
« dysphrénie ». Mais ce terme a déjà été utilisé dans un autre sens, il est si
aisé à comprendre et sa signification est si large que la tentation de lui
attribuer indûment un sens impropre est trop grande.

L a définition

Nous désignons sous le nom de démence précoce ou schizophrénie un


groupe de psychoses qui évolue tantôt sur le mode chronique, tantôt
par poussées, qui peut s'arrêter ou rétrocéder à n'importe quel stade,
mais qui ne permet sans doute pas de restitutio ad integrum complète.
Ce groupe est caractérisé par une altération de la pensée, du sentiment
et des relations avec le monde extérieur d'un type spécifique et qu'on
ne rencontre nulle part ailleurs.
Il existe dans tous les cas une scission plus ou moins nette des fonctions
psychiques : si la maladie est franche, la personnalité perd son unité ;
c'est tantôt l'un et tantôt l'autre des complexes qui représente la per-
sonne : l'influence réciproque des divers complexes et aspirations est
insuffisante ou tout à fait absente ; les complexes psychiques ne
confluent plus, comme chez le sujet sain, en un conglomérat d'aspira-
tions ayant une résultante homogène, mais un complexe domine temporai-
rement la personnalité, tandis que d'autres groupes de représentations
ou d'aspirations sont écartés par clivage et totalement ou partiellement
inopérants. Les idées aussi ne sont souvent pensées qu'en partie, et
des fragments d'idées sont assemblés de façon impropre en une nou-

5. En français dans le texte.


velle idée. Même les concepts perdent leur intégrité, sont privés d'une
ou plusieurs composantes, souvent essentielles ; dans certains cas ils
ne sont même constitués que de quelques représentations partielles.
Souvent, l'activité associative n'est donc déterminée que par des frag-
ments d'idées et de concepts ; ne serait-ce que pour cela elle revêt,
outre son caractère incorrect, quelque chose de bizarre, d'inattendu
pour un sujet sain ; souvent aussi, elle s'arrête subitement au milieu
d'une pensée, ou quand elle devrait passer à une autre idée, pour au-
tant qu'elle est consciente, du moins (barrage) : au lieu de la suite
surgissent parfois alors de nouvelles idées, que ni la conscience du
patient lui-même, ni l'observateur ne peuvent mettre en rapport avec
le contenu idéique précédent.

On ne peut mettre en évidence de troubles primaires de la perception,


de l'orientation ni de la mémoire.

Dans les cas les plus graves, on ne perçoit même plus de manifestations
d'ajfect. Dans les cas relativement légers, on note seulement que les
degrés d'intensité des réactions affectives à divers événements ne sont
pas dans un rapport mutuel adéquat ; ainsi l'intensité peut-elle aller de
l'absence totale d'expression d'affect dans le cas de l'un des complexes
idéiques jusqu'à une réaction affective exagérée dans le cas d'un autre
de ces complexes. Les affects peuvent aussi paraître qualitativement
anormaux, c'est-à-dire être inadéquats aux processus intellectuels.

Aux symptômes « d'abêtissement » qu'on a cités se joignent dans la


plupart des cas d'asile d'autres symptômes encore, et notamment des
hallucinations et des idées délirantes, des états confusionnels, des états
crépusculaires, des oscillations affectives maniaques et mélancoliques,
des symptômes catatoniques. Parmi ces symptômes et complexes symp-
tomatiques accessoires, certains sont empreints d'un caractère spécifi-
quement schizophrénique, si bien qu'ils peuvent être utilisés eux aussi
pour diagnostiquer la maladie, s'ils sont présents. En dehors des asiles
il est de nombreux schizophrènes chez lesquels les syndromes acces-
soires sont relégués au second plan ou font totalement défaut.

Nous divisons provisoirement la démence précoce en quatre sous-formes :


1. La paranoïde. Hallucinations ou idées délirantes, ou les deux, sont
en permanence au premier plan.
2. La catatonie. Des symptômes catatoniques sont au premier plan en
permanence, ou du moins pendant assez longtemps.
3. L'hébéphrénie. Des symptômes accessoires se voient, sans qu'ils do-
minent continuellement le tableau.
4. La schizophrénie simple. Durant toute l'évolution on ne peut mettre
en évidence que les symptômes fondamentaux spécifiques.

Pour plus de précisions, voir la deuxième partie.

La délimitation théorique de la schizophrénie par rapport aux autres groupes


de psychoses est très précise, comme le montre un regard sur les symptômes
des autres maladies entrant en ligne de compte.

Les « psychoses organiques », c'est-à-dire celles qu'il faut considérer comme


étant l'expression d'une atrophie diffuse du cortex cérébral (les maladies ras-
semblées sous les noms de démence paralytique générale et de démence sé-
nile, et en un certain sens le Korsakow), ont les caractéristiques suivantes :

Sur le plan intellectuel : imprécision et lenteur des perceptions : incapacité


à concevoir complètement les choses compliquées (c'est-à-dire qu'il n'est fait
appel qu'à celles des associations qui correspondent à la pulsion du moment).
Trouble de la mémoire, plus important pour les événements récents qu'an-
ciens. L'orientation dans l'espace, dans le temps et dans la situation est for-
tement altérée. - Domaine intermédiaire : l'attention est perturbée, l'attention
habituelle généralement beaucoup plus intensément et précocement que l'at-
tention maximale 6 . - Affectivité : tous les affects sont conservés et correspon-
dent qualitativement au contenu intellectuel. Mais ils sont « superficiels »,
généralement fugaces, incapables de donner durablement une direction pré-
cise aux pulsions. — Aucun de ces symptômes n'appartient à la démence
précoce.

Etats épileptiques : sur le plan intellectuel : compréhension ralentie et impré-


cise, pour autant qu'elle est altérée. Restriction progressive des associations
d'idées, à peu près comme dans les psychoses organiques mais de façon plus
nettement égocentrique ; cours de pensée ralenti, hésitant : difficulté à aban-
donner un thème ; tendance importante aux détails inutiles (minutie dans le
discours et dans l'action) ; tendance à un certain type de persévération. Trou-
bles mnésiques tardifs, beaucoup plus diffus que dans les maladies organi-
ques. Amnésies pour des raisons apparemment physiques. - Affectivité : tous
les affects sont qualitativement adéquats au contenu intellectuel de la pensée,
mais renforcés et, à la différence des maladies organiques, tenaces, difficiles
à détourner. A un moment donné, l'affectivité est tout à fait homogène (délire
épileptique !). - Motricité : élocution chantante et hésitante. (Les crises d'é-
pilepsie surviennent exactement de la même façon dans diverses autres ma-
ladies aussi, et notamment dans la schizophrénie ; ce n'est pas la crise en
soi qui est caractéristique de l'épilepsie, mais sa répétition fréquente au fil

6. Les notions d'attention habituelle et d'attention maximale ne correspondent qu'en gros à


celles d'attention spontanée et d'attention provoquée : relève de l'attention maximale l'atten-
tion prêtée à un événement fortuit mais à fort retentissement affectif (NDT).
de nombreuses années, et puis, précisément, l'état psychique.) - Rien de tous
ces symptômes dans la démence précoce.
Les nombreux troubles idiotiques ont tous en commun : début dès la prime
jeunesse ou in utero, sans progression dans l'ensemble. Affectivité extrême-
ment diverse, mais par principe non différente de celle du sujet sain, seule-
ment la plage de variations peut être encore plus large que chez l'individu
normal ; pas de blocage des affects. Associations limitées à ce qui est le plus
immédiatement évident sur le plan intellectuel. - Dans la démence précoce
trouble des associations autre, perturbation typique des affects.
Paranoïa : constitution d'un système délirant inébranlable développé logique-
ment à partir de certaines prémisses fausses et dont les parties ont un lien
logique, sans perturbation prouvable de toutes les autres fonctions, donc aussi
absence de tout « symptôme d'abêtissement », si l'on ne veut pas compter au
nombre de ceux-ci l'absence de critique vis-à-vis des idées délirantes.

Dans la démence précoce, les idées délirantes elles-mêmes, quand il en


existe, présentent des manquements à la logique au minimum relativement
légers, et dans la plupart des cas tout à fait grossiers ; par ailleurs, les autres
symptômes de la démence précoce s'y joignent.
Alcoolisme chronique : sur le plan intellectuel : cours de pensée rapide et su-
perficiel avec fort besoin de compléter les idées, notamment sous l'angle
causal. En particulier vive sensibilité à l'égard de toutes les mises en cause
personnelles avec tendance permanente aux faux-fuyants. - L'affectivité se
met en branle pour tout, vite enflammée, c'est un feu de paille, labile. Confor-
mément à cela, attention dirigée sur ce qui se passe dans l'instant, sans
persévérance. Aux stades plus avancés existent souvent des signes de per-
turbation organique (atrophie cérébrale). — Donc en tout point le contraire
de la schizophrénie. (Mais des combinaisons des deux maladies sont très
fréquentes !)

Delirium tremens : type particulier d'hallucinations. État de conscience ca-


ractéristique du delirium, avec possibilité de provoquer des éveils. Affectivité
variable, mais homogène à tout moment, avec humeur basale du type « hu-
mour noir ».
Délire hallucinatoire alcoolique : voir la cinquième partie.
Confusion mentale : l'amenda de Kraepelin comporte un trouble caractéristi-
que de la perception et de la compréhension. Mais il existe aussi d'autres
formes, qui ne sont pas encore décrites.
Les psychoses au cours des pyrexies ne peuvent pas être caractérisées briève-
ment, parce qu'elles ne sont pas encore pas encore étudiées du tout.
Formes maniaco-dépressives : tout ce qui est essentiel dans le tableau morbide
s'explique par une augmentation ou une dépression très générale du tonus
psychique quant à l'affectivité, aux associations et à la motricité (euphorie
morbide, fuite des idées, besoin d'occupation d'une part, dépression, inhibi-
tion de la pensée, inhibition motrice générale de l'autre). Absence des signes
spécifiques des autres groupes nosologiques, et donc aussi de l'abêtissement
au sens schizophrénique du terme. (Ce qu'on appelle parfois abêtissement
dans la folie maniaco-dépressive est de l'incontinence affective ou une inhi-
bition dépressive de la pensée, ou une démence par atrophie cérébrale asso-
ciée.) - Dans la démence précoce, les symptômes positifs de la folie
maniaco-dépressive ne sont pas rares ; mais ils sont compliqués par les symp-
tômes spécifiques de la démence précoce.
Hystérie (comme dans la démence précoce) : les symptômes principaux, et
notamment aussi l'évolution, sont explicables psychogénétiquement à partir
d'exagérations d'affects liés à certaines représentations. Par contre : absence
d'abêtissement et de signes proprement schizophréniques. Dans la démence
précoce surviennent une foule de symptômes hystériques, mais ils revêtent
généralement une tonalité schizophrénique, semblent caricaturaux et se
combinent aux symptômes spécifiques de cette maladie.
De ces deux dernières maladies, la folie maniaco-dépressive et l'hystérie, et
peut-être aussi, dans une certaine mesure, de la paranoïa, nous ne connais-
sons donc jusqu'à présent que des symptômes qui peuvent aussi se voir dans
la démence précoce. La différence entre ces psychoses et la démence précoce
consiste seulement en un plus du côté de la démence précoce. Tous les autres
états psychotiques ont leurs symptômes spécifiques, qui ne se voient pas dans
la démence précoce.
Première partie

L a Symptomatologie
Introduction

Certains symptômes de la schizophrénie sont présents à chaque instant


et dans chaque cas, bien que, comme tout autre symptôme pathologi-
que, ils doivent avoir atteint un certain degré pour pouvoir être en tout
état de cause diagnostiqués avec certitude. Naturellement, nous ne par-
lons ici que des grands complexes symptomatiques en tant qu'ensem-
bles. Par exemple, le trouble spécifique des associations est toujours
présent, mais non chacune de ses manifestations parcellaires. L'ano-
malie des associations se manifeste tantôt plutôt sous la forme de bar-
rages, tantôt sous celle d'émiettement des idées, tantôt sous celle de
n'importe quelles autres manifestations schizophréniques.

Outre ces symptômes permanents spécifiques, ou symptômes fondamen-


taux, nous trouvons une foule d'autres phénomènes, plus accessoires,
comme les idées délirantes, les hallucinations ou les symptômes cata-
toniques, qui peuvent faire défaut par moments, ou même pendant toute
l'évolution d'un cas de la maladie, tandis que d'autres fois ils déter-
minent seuls et en permanence le mode sur lequel la maladie se mani-
feste.
Pour autant que nous le sachions jusqu'à présent, les symptômes fon-
damentaux sont caractéristiques de la schizophrénie, tandis que les
symptômes accessoires peuvent se voir également dans d'autres mala-
dies. Mais, à y regarder de plus près, on trouve souvent ici aussi des
particularités de la genèse ou de l'apparition d'un symptôme qui ne se
voient que dans la schizophrénie ; et l'on doit s'attendre à reconnaître
peu à peu ce qu'il y a de caractéristique dans un grand nombre de
ces symptômes accessoires.

Naturellement, seuls des cas patents peuvent servir de base à la des-


cription des symptômes. Mais il est très important de savoir que tous
les intermédiaires avec la normale existent, et que les cas légers, les
schizophrénies latentes à symptômes peu marqués, sont beaucoup plus
nombreux que les cas manifestes. En outre, étant donné les grandes fluc-
tuations du tableau pathologique schizophrénique, il ne faut pas compter
pouvoir mettre en évidence chaque symptôme à chaque instant.
Chapitre p r e m i e r

Les symptômes
fondamentaux
Les symptômes fondamentaux sont constitués par le trouble schizophré-
nique des associations et de l'affectivité, par une tendance à placer sa
propre fantaisie au-dessus de la réalité et à se retrancher de celle-ci
(autisme). On peut en outre y ajouter l'absence des symptômes qui
jouent un grand rôle dans certaines autres maladies, par exemple les
troubles primaires de la perception, de l'orientation, de la mémoire,
etc.

A. L e s f o n c t i o n s simples

I. Les fonctions simples altérées

a) Les associations

Vue d'ensemble
Les associations perdent leur cohérence. Parmi les mille fils conduc-
teurs de nos pensées, la maladie en interrompt d'une façon irrégulière
tantôt quelques-uns, tantôt plusieurs, tantôt une grande partie. Ceci
rend le résultat de la pensée insolite, et souvent faux sur le plan lo-
gique. En outre, les associations empruntent de nouvelles voies, dont
les suivantes nous sont actuellement connues : deux idées se ren-
contrant par hasard sont réunies en une pensée, la forme logique de
leur combinaison étant déterminée là par les circonstances. Les asso-
ciations par assonance acquièrent une importance inaccoutumée ; de
même les associations indirectes. Deux ou plusieurs idées sont conden-
sées en une seule. La tendance au stéréotypage fait que le cours de
la pensée reste bloqué sur une idée, ou que le malade ne cesse de
revenir à la même idée. D'une façon générale, il y a fréquemment une
pauvreté idéique allant jusqu'au monoïdéisme ; souvent, une idée
conçue d'une façon quelconque domine le cours de la pensée sous la
forme d'une fascination, d'une énonciation, d'une échopraxie. La pos-
sibilité de détourner le cours de la pensée du patient n'est pas pertur-
bée d'une façon homogène dans les différents états schizophréniques.
Si les troubles schizophréniques des associations atteignent un haut
degré, ils aboutissent à la confusion.

En ce qui concerne le déroulement temporel des associations, nous ne


connaissons que deux perturbations qui appartiennent spécifiquement
à la schizophrénie, la bousculade des pensées, c'est-à-dire un afflux de
pensées pathologiquement accru, et puis le barrage, particulièrement
caractéristique.

* * *

Un jeune schizophrène, qui sembla d'abord paranoïde ou hébéphrène


et devint gravement catatonique quelques années plus tard, écrivit
spontanément ce qui suit.

L'époque de la floraison pour l'horticulture

A l'époque de la Nouvelle Lune, venuss est dans le ciel d'août de l'Egypte


et illumine de ses rayons lumineux les ports marchands, Suez, Le Caire et
Alexandrie, dans cette ville de califat historiquement célèbre se trouve le
musée des monuments assyriens de Macédoine. Y croissent, outre les co-
lonnes de maïs pissang 1 , l'avoine, le trèfle et l'orge également des bananes,
des figues, des citrons, des oranges et des olives. L'huile d'olive est une sauce
de liqueur arabe, avec laquelle les Afghans les Maures et les Musulmans
pratiquent l'élevage des autruches. Le pissang indien est le whiyski des Parsis
et des Arabes. Le Parsi ou Caucasien possède tout autant d'influence sur son
éléphant que le Maure sur son dromadaire.Le chaameau est le sport des Juifs
et des indiens. En inde pousse admirablement l'orge, le riz et la canne à
sucre c'est-à-dire l'artichaut 2 . Les brahmanes vivent en castes au Belachistan.
Les Tchirghizes habitent la mandchourie de Chine. La Chine est l'eldorado
du pawnee3.

1. Terme malais désignant la banane (NDT).


2. Association par assonance : Zuckerslock = canne à sucre, Artischock = artichaut (NDT).
3. Le fait que les particularités d'un cours d'idées apparaissent généralement tant dans
l'expression orale qu'écrite doit être d'une importance encore insoupçonnée pour la théorie
de la pensée associative (NDA).
Un hébéphrène qui, malade depuis plus de 15 ans, est encore apte au
travail et a de nombreux souhaits, m'a donné par oral, à la question
« Qui était Epaminondas ? » la réponse suivante :
« Epaminondas était quelqu'un qui était puissant notamment sur mer et sur
terre. Il a conduit de grandes manœuvres navales et des batailles navales
contre Pélopidas, mais il a reçu un coup sur la tête au cours de la seconde
guerre punique du fait du naufrage d'une frégate cuirassée. Il est allé avec
des navires d'Athènes au bois de Mamre, y a porté des raisins calédoniens
et des grenades et a vaincu les Bédouins. Il a assiégé l'Acropole avec des
canonnières et a fait brûler la garnison perse comme des torches vivantes.
Le pape suivant, Grégoire VII — euh — Néron, a suivi son exemple et tous
les Athéniens, toutes les races romano-germano-celtiques qui n'avaient pas
pris une position favorable à l'égard des prêtres ont été brûlés par les druides
à la fête du Saint-Sacrement du Dieu-Soleil Baal. C'est la période de l'âge
de pierre. Pointes de lance en bronze. »

Ces deux productions montrent des degrés moyens du trouble schizo-


phrénique des associations. Elles sont dues à des patients qui ont des
comportement diamétralement opposés et sont pourtant étonnamment
semblables. Parmi les déterminants de la direction de leurs idées, le
plus important, la représentation du but, fait défaut. L'un semble avoir
voulu écrire quelque chose sur les jardins orientaux, étrange idée pour
un commis qui n'est jamais sorti des limites de sa petite patrie et qui
séjourne depuis quelques années à l'asile ; l'autre s'en tient certes à
la question posée, sur le plan formel, mais en fait il ne parle pas du
tout d'Epaminondas mais d'un cercle de concepts beaucoup plus large.

La cohésion des idées est donc assurée ici par une sorte de concept
générique, mais non par une représentation de la direction ou du but.
Aussi semble-t-il qu'on ait jeté dans une marmite et mélangé des
concepts d'une catégorie donnée - se rapportant dans le premier cas
à l'Orient et dans le second à l'histoire ancienne - pour ensuite les
en tirer selon les caprices du hasard en les reliant par des formes
grammaticales et quelques représentations accessoires. Néanmoins cer-
tains des concepts qui se succèdent ont un lien commun un peu plus
étroit, mais pourtant bien trop lâche pour représenter une séquence
utilisable sur le plan logique (manœuvres navales - batailles navales
- frégate cuirassée ; Acropole - occupants perses - brûler - torches
vivantes - Néron ; prêtre - druide - fête du Saint-Sacrement - Dieu-
Soleil Baal, etc.)

Lors de l'analyse des troubles associatifs, il est nécessaire de bien compren-


dre quelles influences guident nos pensées d'une manière générale. Nul cours
de pensée fécond ne peut naturellement naître d'associations qui ne se fe-
raient que par habitude, analogie, subordination, causalité, etc. Seule la re-
présentation du but transforme des séquences de concepts en pensées. Mais
ce qu'on appelle représentation du but n'est pas une entité mais une hiérar-
chie infiniment compliquée de représentations. Lors de l'élaboration d'un
thème, le but immédiat est la formulation de la pensée partielle que sommes
en train de vouloir fixer, et dont la phrase que nous sommes en train d'écrire
sera le symbole. Un but plus lointain et plus général réside, par exemple,
dans le paragraphe ; celui-ci s'intègre dans un chapitre, etc. Le but principal,
c'est-à-dire la meilleure fertilisation possible du sol, ne doit jamais être ab-
sent de la pensée du paysan au travail, bien que cette représentation puisse
être très à l'arrière-plan de la conscience au moment considéré ; c'est elle qui
détermine ses associations ; car si l'on pouvait lui prouver que ce qu'il est
en train de faire n'est pas utile à cette finalité principale, il s'arrêterait aus-
sitôt. A la représentation principale du but se subordonnent une foule de
buts annexes : s'il fait ses préparatifs pour le semis à une certaine époque,
il lui faut s'accommoder d'autres activités qui peuvent entrer en conflit avec
cela : des repas, du sommeil, du temps, du moment de la journée. Et chacune
des actions élémentaires dont se compose l'acte de semer, préparer des
graines, aller au champ, répandre les graines, ont elles aussi leurs buts spé-
cifiques. Les représentations de ces buts ainsi que celle de leur cohérence
doivent influer en permanence sur ce qu'il fait (donc en premier lieu sur ses
associations).

Ce ne sont pas seulement les représentations de but mais aussi les concepts
considérés comme beaucoup plus simples avec lesquels nous opérons habi-
tuellement qui sont formés de composantes multiples qui changent selon le
contexte : le concept d'eau est tout à fait différent selon qu'il est utilisé en
rapport avec la chimie, la physiologie, la navigation, un paysage, une inon-
dation ou comme une source d'énergie, etc. Chacun de ces concepts spéci-
fiques est relié par des fils tout à fait différents aux autres idées ; nul être
normal ne pense à l'eau cristallisée quand l'eau emporte sa maison, et per-
sonne, voulant étancher sa soif avec de l'eau, ne pense à la poussée qui
permet aux bateaux de flotter.

Tous les fils conducteurs associatifs indiqués ici peuvent demeurer sans
effet dans la schizophrénie, isolément ou selon des combinaisons quel-
conques. Quelques autres exemples pourront l'expliquer :

Chère Maman !
Aujourd'hui je me sens mieux qu'hier. Je ne suis en fait pas du tout en
disposition d'écrire. Mais pourtant j e t'écris très volontiers. Je peux bien m'y
prendre à deux reprises. Je me serais tellement réjoui hier dimanche si toi
et Louise et moi avions eu la permission d'aller dans le parc. On a une si
belle vue de la Stephansburg. C'est vraiment très beau au Burghôlzli. Louise
écrit Burghôlzli sur les deux dernières lettres, j e veux dire sur les - couverts,
non, enveloppes, que j'ai reçues. Mais j'ai écrit Burghôlzli là où j'ai mis la
date. Il y a aussi au Burgholzli des patients qui disent Hôlzliburg. D'autres
parlent d'une usine. On peut aussi le considérer comme un établissement de
cure.

J'écris sur du papier. La plume que j'utilise à cette fin est d'une usine qui
s'appelle Perry et Co. L'usine est en Angleterre. Je le suppose. Derrière le
nom Perry Co est griffonnée la ville de Londres ; mais pas la ville. La ville
de Londres est en Angleterre. Je le sais par l'école. J'y ai toujours aimé la
géographie. Mon dernier professeur de cette matière était le professeur Au-
guste A. C'est un homme aux yeux noirs. J'aime bien les yeux noirs aussi.
Il y a également des yeux bleus et gris, et d'autres encore. J'ai déjà entendu
dire que le serpent aurait les yeux verts. Tous les êtres humains ont des yeux.
Il y en a aussi qui sont aveugles. Les aveugles sont alors guidés par le bras
par un garçon. Ce doit être très terrible de ne rien voir. Il y a aussi des gens
qui ne voient rien, et d'autres encore qui n'entendent rien. Mais j'en connais
aussi quelques-uns qui entendent trop. On peut entendre trop. On peut aussi
voir trop. Il y a beaucoup de malades au Burgholzli. On dit d'eux : patients.
L'un m'a bien plu. Il s'appelle E. Sch. Il m'a appris ceci : Il y a quatre
catégories au Burgholzli, des patients, des pensionnaires, des garde-malades.
— Et puis il y a également des gens qui ne sont pas du tout ici. Ce sont tous
des gens étranges...

Ln auteur de lettre non schizophrène raconterait ce qui, dans son environ-


nement, a une influence sur son état, ce qui d'une façon quelconque le touche
agréablement ou désagréablement, ou bien ce qui peut intéresser le destina-
taire. Un tel but fait ici défaut : le point commun de toutes les idées consiste
en ce qu'elles se rattachent à l'environnement du patient, mais pas en ce
qu'elles sont en relation avec lui. Dans cette mesure, le cours de la pensée
est donc encore plus dissocié que celui de « l'horticulture » et de « l'Epa-
minondas ». Par contre il est plus ordonné quant aux détails. Tandis que dans
ces écrits ceux-ci ne sont qu'exceptionnellement en rapport les uns avec les
autres, et par petits groupes, ici nous ne trouvons nulle part de saute de
pensée. Les « lois de l'association » restent en vigueur, sous ce rapport. Dans
un test d'associations expérimentales, d'où la représentation du but est ex-
clue, la plupart de ces associations devraient même être considérées comme
pleinement valables : Londres - cours de géographie - professeur de géogra-
phie - les yeux noirs de celui-ci - yeux gris - yeux verts de serpents - yeux
humains - aveugles - guide d'aveugle - perte terrible, etc. Mais bien que
les idées exprimées soient presque toutes justes, l'écrit est pourtant dépourvu
de sens. Le patient avait le but d'écrire, mais pas d'écrire quelque chose.

Une hébéphrène veut mettre son nom au bas d'une lettre comme d'habitude :
« B. Graf. » Elle écrit Gra ; il lui vient alors à l'esprit un autre mot, qui
commence par Gr ; elle corrige le a en o, y ajoute ss et répète alors le mot
« Gross » deux fois encore. De toute la masse de représentations sur les-
quelles se fonde la signature, toutes sont devenues d'un seul coup inopérantes
sur la malade, à l'exception des lettres Gr. - Ainsi les patients peuvent-ils
se perdre dans les associations annexes les plus insignifiantes, et l'on n'a-
boutit pas au développement d'un cours de pensée homogène. On a aussi
appelé ce symptôme « pensée à côté4 ».
A la question « Qu'était votre père ? », un patient répond : « Johann Frie-
drich ». Il a saisi qu'il s'agissait de son père, mais la question sur la profes-
sion n'a pas eu d'influence sur sa réponse, par contre il répond à la question
sur le nom qui n'a pas été posée. Si l'on examine de plus près de tels cas,
il s'avère la plupart du temps que les malades ont saisi la question en tant
que telle, mais qu'ils n'ont pas élaboré la représentation qui y est adéquate.
Un hébéphrène requiert du gouvernement sa libération de l'asile sous la forme
suivante :
« Vous êtes invité à procéder à ma désincarcération et à procéder à la publi-
cation au moyen d'annonces dans le journal de mai 1905, sinon vous serez
révoqué de vos fonctions en vertu de mes droits traditionnels.
Vous expédierez les affaires courantes jusqu'aux nouvelles élections.
Avec mes salutations... »

Cet homme, qui a siégé au conseil municipal dans le passé, n'a au demeurant
nullement l'idée délirante qu'il pourrait donner des ordres au gouvernement
ou même le renverser ; seulement, tandis qu'il écrit ceci, tout ce qui ne s'ac-
corde pas à cet instant avec cette représentation est absent de sa pensée.
Un hébéphrène écrit : « La montagne qui se dessine dans les boursouflures
de l'oxygène est admirable. » Il s'agissait de la description d'une promenade,
avec laquelle ce concept chimique ne cadre pas. Manifestement, quelque
chose se rapportant au « bon air sain » lui est venu à l'esprit, car dans la
phrase suivante le patient parle de façon tout à fait abrupte de sa santé.
- Exemple analogue : Avez-vous des soucis ? « Non. » La situation vous pèse-
t-elle ? « Oui, le fer est pesant. » Tout d'un coup, pesant est pris au sens
physique.
On enlève la table qui est à côté du patient. Il dit : « Salut, je suis le Christ »,
se renverse en arrière comme un mourant et incline le chef. Nous avons la
représentation partielle selon laquelle quelque chose s'éloigne de nous lors
de la disparition d'un être humain comme lors de l'enlèvement d'une table.
Pour un sujet normal, les différences de ces deux processus sont prégnantes ;
mais seul influe sur les associations du patient le troisième terme de la
comparaison, le départ, représentation qui n'est pas du tout adéquate au cas
présent. L'adieu - sans doute en relation avec l'image de la table - éveille
en lui la représentation de Jésus ; les différences énormes entre les adieux
de Jésus et l'adieu du patient à sa table n'ont aucun poids dans cette asso-

4. Dont les « réponses à côté », classiques dans la littérature française, sont la traduction
(NDT).
ciation. Non seulement l'association Jésus se produit, mais l'analogie minime
entre la situation du patient et celle du Christ suffit à identifier pour un court
moment le patient au Christ. Ici aussi, une série de représentations différen-
ciant les adieux de Jésus à ses disciples et le dernier adieu sur la Croix
n'ont cependant pas été prises en compte non plus. (On n'a pu mettre en
évidence dans le cas présent les autres facteurs conjoncturels qui ont fait
surgir spécifiquement l'idée de Jésus).

Là où les fils conducteurs associatifs sont de nature plus accessoire,


les associations ne deviennent pas proprement absurdes ; mais elle pa-
raissent étranges, bizarres, déplacées, même si au fond elles sont justes.
Quand, par exemple, Brutus est qualifié « d'Italien », tout est exact,
au contexte temporel évoqué par cette appellation ethnique près, mais
il est inhabituel que le concept plus précis de « Romain » soit remplacé
par le concept général d'Italien. L'auteur de l'époque de la floraison
pour l'horticulture a répondu « entre l'Assyrie et l'Etat du Congo » à
la question « Où se trouve l'Egypte ». Dans cette réponse, juste quant
au fond, la détermination de la situation par un état africain et un état
asiatique est inhabituelle, et plus encore la relation entre un des États
les plus anciens et l'un des plus modernes. Des composantes concep-
tuelles relatives au lieu comme au temps qui ne font habituellement
jamais défaut sont devenues inefficaces. — Lors d'un test, une patiente
associe, à « cœur », « fil », sous prétexte que deux cœurs sont unis
comme par un fil ; une autre (Zurichoise) associe à « aiguille » — « le
pin ». Un hébéphrène qualifie le foin de « distraction des vaches ».
Une lettre se termine ainsi : « J e le prie de saluer aussi mes autres
frères et sœurs, belles-sœurs et vos enfants. Que non seulement la
colère et la punilion de Dieu mais aussi l'amour de Dieu et la misé-
ricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ soient avec nous tous, avec toi
aussi et tu viens me voir » (« Tu viens me voir » est subitement écrit
en dialecte dans l'original). Ici, on peut très facilement expliquer toutes
les transitions d'une idée à l'autre à partir des circonstances et des
sentiments qui dominent la patiente ; chaque phrase exprime une pen-
sée que la patiente peut fort bien exprimer à la fin de sa lettre, et qui
est aussi reliée d'une façon compréhensible à la précédente ; et pour-
tant tout ceci a une tonalité si bizarre qu'on n'aurait pas le moins du
monde l'idée de l'attribuer à une fuite des idées maniaques, et moins
encore à une pensée saine.

Dans certains cas, tous les fils conducteurs du cours de pensée se


rompent ; si de nouvelles voies ne sont pas empruntées alors, nous
avons la stupeur ou le barrage. Mais souvent le patient abandonne avec
le plus grand naturel une pensée pour passer à une autre, d'un tout
autre type et qui ne permet pas de déceler la moindre relation asso-
ciative avec la précédente.
Dans le passage d'une « description biographique » qui suit, les sautes de
pensée sont désignés par // ; une partie d'entre elles peuvent s'expliquer par
une relation avec l'environnement (distraction), mais pas toutes.

« Il faut bien qu'on se soit levé au moment voulu, alors il y a aussi « l'ap-
pétit » nécessaire à cela. L'appétit vient en mangeant5 », dit le Français. - //
Avec le temps et avec les années l'être humain devient si à l'aise dans la
vie publique qu'il n'est même plus capable d'écrire. - Sur une telle feuille
de papier on met de très nombreuses lettres 6 si l'on fait bien attention à ne
pas dépasser d'une « chaussure carrée ». Il Par un temps si magnifique on
devrait pouvoir se promener dans la forêt. Pas seul, naturellement, mais
Avec7 ! Il A la fin d'une année on fait toujours un bilan de fin d'année. - Il
Ce n'est que maintenant que le soleil est dans le ciel et il n'est pas encore
plus de dix heures. — Au Burghôlzli aussi ? — ? Cela, je ne le sais, car je
n'ai pas de montre sur moi comme avant ! - Après le manger « On va p...8 » !
Il y a aussi suffisamment de distractions pour les gens qui ne font pas partie
de cet asile de fous et n'en ont jamais fait partie. Car faire des « bêtises »
avec « de la chair humaine » n'est pas permis en « Suisse » ! ! Il — La foi9
das Heu, L'herb10 das Gras, morder11 = beissen etc. etc. etcetera usw. und so
weiter 12 ! - R... K... - En tout cas il vient beaucoup de « maarchandise » de
Zurich, sinon nous ne serions pas forcés de rester au « lit » jusqu'à ce que
celui-ci ou celui-là ait la « complaisance » de « dire » qui est responsable du
fait quon ne peut plus sortir prendre l'air. O A // 1000 demi-quintaux II Atta-
chement pour les glands ! ! !

A. les Eschèlles. d'un homme, qui ne peut plus aller au pièg.-XII Vous
connaissez ça ? En « Allemagne : Die Eicheln und das heisst auf französisch :
Au Maltrâitage ». — // T A B A K . (Ich habe dir so schön gesehen.) // Wenn auf
jede Linie etwas geschrieben ist, so ist es recht. « Jetzt ischt albi elfi grad 13 .
Der Andere. - // Hü, Hü, Hüst umme nö hä ? ! - // Zuchthäuslerverein : Bur-
ghôlzli. - // Ischt nanig à près le Manger ! ?- ! ? ! - Meine Frau war eine
vermögliche gewesen14'. »

5. En français dans le texte.


6. Buchstaben : lettres de l'alphabet.
7. En français dans le texte (NDT) - c'est-à-dire avec une fille (tournure idiomatique) (NDA).
8. En français dans le texte.
9. Pour le foin, en français, das Heu en allemand (NDT).
10. En français dans le texte.
11. Pour « mordre » ( N D T ) .
12. Usw : etc. - und so weiter : et coetera (NDT).
1 3 . = halb elf a v e c l ' a c c e n t i t a l i e n (NDA).
14. Tout ce paragraphe est écrit partie en français, partie en allemand et partie en charabia.
J e l'ai conservé tel quel (NDT).
Dans le langage parlé et écrit courant, cette singulière rupture des fils
conducteurs associatifs se combine généralement à d'autres troubles,
si bien qu'il est difficile d'en trouver des exemples purs. Dans les états
aigus, cette anomalie peut aller si loin qu'on n'arrive qu'exceptionnel-
lement à suivre une pensée au travers de plusieurs maillons ; on parle
alors de « pensée dissociative » (Ziehen 8 4 2 ) et « d'incohérence » et l'on
doit qualifier l'état pathologique apparent de « confusion ». Parfois, ce-
pendant, seul le mode d'expression est confus, si bien que l'on peut
encore à tout le moins suspecter des transitions logiques ; on ne peut
alors jamais dire avec certitude si, en cas d'association anormale, il
s'est produit une rupture complète du cours de la pensée. Ainsi en
va-t-il dans le texte qui suit (sténographié) :

« La fierté d'être Suisse doit se mériter. Salii K..., je suis la religieuse, si


cela suffit tu es encore sien. C'est un brave cavalier, prenez le donc pour
mari. Caroline tu sais bien que tu es le Seigneur mon Dieu, aussi n'étais-tu
qu'un songe. Si tu es le colombier, Madame K. a encore peur. // A l'ordinaire
j e ne suis pas si ponctuelle 1 5 au repas. Fais attention au bouillon. // Où as-tu
mis le pinceau ? Hermann où es-tu ? Donner à Hermann, Altorf, Anna, Wal-
der, ou à l'attention du chauffeur de locomotive, dans tes bras je dors bien.
// Ici c'est le Burgholzli. // Ida es-tu devenue mexicaine, toi, tu me parais
très instruite. Maintenant c'est un côté, un chevalier du Burgholzli, puis ils
ont une fête aquatique ou alors ils font une retraite aux flambeaux. L'enfant
perdu a une tête de brique. Où sont les messieurs de la Sainte Fête. C'est
la source de vie. »

Tous les troubles cités peuvent varier du maximum, qui correspond à une
confusion complète, jusqu'à la quasi-absence. Toute association d'idées
n'a pas ce caractère, chez un schizophrène ; mais tandis que dans les
cas graves les associations erronées sont tout à fait dominantes, seule
une observation patiente et prolongée peut déceler quelques défauts
de la pensée de ce type dans une démence précoce « guérie » ou la-
tente.

C'est lors des questions et réponses que l'émergence d'idées nouvelles


est la plus nette, et puis lors du test associatif qui consiste en ce que,
dès qu'un mot est prononcé, le patient doit dire ce qui lui passe par la
tête. Un malade regarde une bougie et répond, quand on lui demande ce
qu'il regarde : « Il y a là une bougie ; lumière éternelle ; // Barbara von
R. à S. // Quelque chose derrière à droite. Des barbeaux, oui, il y en a

15. En fait cet écrit n'identifie pas formellement le sexe de son auteur, seul le propos délirant
« j e suis la religieuse » pouvant évoquer le sexe féminin dans le texte allemend (NDT).
dans le Rhin. » — On peut avoir comme réponse à une incitation à aller
au travail :. « Pourquoi laissez-vous tomber ça ? // Le soleil est dans le
ciel. // Pourquoi laissez-vous tomber ça ? » (Personne n'a rien laissé tom-
ber.) - Mis à part les sautes d'idées marquées par II, la première phrase
ne se rattache déjà pas le moins du monde à l'incitation qui a été donnée.
Ceci est quelque chose de tout à fait habituel ; souvent, ce qui est répliqué
à une question n'a d'une réponse que la forme, tandis que le contenu n'a
strictement rien à voir avec ce qui était demandé.
On demande à une patiente qui devait aider aux tâches ménagères pourquoi
elle ne travaille pas. Sa réponse — « Mais j e ne connais pas le français » -
n'a de rapport logique ni avec la question, ni avec la situation.
Pour examiner le sens stéréognosique, on met une clé dans la main d'une
patiente capable de travailler, dont le comportement est tout à fait bon et qui
coopère au test. A la question « Qu'est-ce que c'est ? » on obtient comme
réponse « Un conseiller municipal ».
Au cours d'un test, le mot encre provoque les associations : « Tache d'encre ;
// On veut tout de même hériter de ça. »

Parfois, la lacune est comblée par des formes grammaticales, simulant


ainsi une cohérence ; des idées différentes et qui n'ont aucun rapport
entre elles sont liées au sein d'une phrase, d'une façon analogue à
celle dont, dans l'exemple ci-dessus, « Mais j e ne connais pas le fran-
çais » constitue une réponse par la forme seulement, mais non par le
contenu.
Au lieu d'un salut, on s'entend répliquer « C'est la montre du petit Juif en
référence à Daniel ». Dans la description biographique citée plus haut, on
lit « en tout cas il vient beaucoup de marchandise de Zurich, sinon nous ne
serions pas forcés de rester au lit... » D'après la forme, l'idée nouvelle de
rester au lit est introduite comme preuve de ce qui la précède.

Ce qui précède peut se résumer ainsi :


Parmi les représentations actuelles et latentes dont la résultante des effets
détermine chacune des associations dans un cours d'idées normal, cer-
taines d'entre elles, ou des combinaisons entières, peuvent demeurer sans
effet dans la schizophrénie, d'une façon qui n'obéit apparemment à au-
cune règle. Par contre, des représentations qui n'ont nul rapport — ou
un rapport très insuffisant — avec l'idée principale, et devraient donc être
exclues du cours de la pensée, peuvent produire un effet. De ce fait, la
pensée devient dissociée, bizarre, inexacte, abrupte. Parfois tous les fils
conducteurs manquent, le cours de la pensée est totalement interrompu ;
après ce « barrage », des idées qui n'ont aucun rapport décelable avec
les précédentes peuvent apparaître.
Mais c'est tout au plus dans certains états stuporeux que la pensée
peut complètement cesser. Ordinairement, même quand les fils conduc-
teurs sont rompus, il surgit aussitôt ou à bref délai de nouvelles idées,
dont le rapport avec les précédentes est souvent impossible à trouver.

Mais, malgré ce qu'en dit Swoboda, l'apparition d'une idée sans le


moindre rapport avec les précédentes ou avec une sensation provenant
de r extérieur est quelque chose de si étranger à la psychologie normale
qu'on se doit de chercher une voie associative partant d'une idée an-
térieure ou d'une perception, même dans le cas des lubies de malades
qui en paraissent les plus éloignées. Une relation peut être établie là,
non certes dans tous les cas, mais néanmoins dans de si nombreux
qu'il est possible d'indiquer quelques-unes des principales directions
dans lesquelles se produit le déraillement.

Là même où seule une partie des fils conducteurs sont interrompus entrent
en jeu, à la place des directives logiques, d'autres influences, qu'on ne
remarque pas dans des conditions normales. Pour autant que nous le
sachions jusqu'à présent, ce sont généralement les mêmes directives
que celles qui déterminent le nouveau point de départ après une rup-
ture complète de la pensée : des associations d'idées que le hasard a
stimulées, des condensations, des associations par assonance, des as-
sociations indirectes et une trop longue persistance d'idées (tendance
à la stéréotypie). Toutes ces associations d'idées ne sont pas étrangères
non plus à l'esprit normal ; mais elles n'y surviennent que de façon
exceptionnelle et accessoire, tandis que dans la schizophrénie elles
sont exagérées jusqu'à la caricature et, souvent, dominent littéralement
le cours de la pensée.

Ce qu'on observe le plus souvent, c'est que deux idées sans rapport
étroit qui préoccupent en même temps le malade sont purement et sim-
plement mises en relation. La forme logique de la corrélation dépend
des circonstances accompagnatrices : si l'on demande quelque chose,
le patient fournit en guise de réponse l'idée qui lui vient à l'esprit à
ce moment précis ; s'il cherche une raison, les idées acquièrent une
relation de causalité. S'il présente une exagération pathologique du
Moi, ou à l'inverse s'il se sent lésé, il rapporte la nouvelle idée direc-
tement à son Moi, dans le sens de ce complexe chargé d'affect.

Ainsi un malade appelle-t-il le dessin d'un peigne « nécessaire de toilette »


parce qu'un lavabo est dessiné à côté, ou un scarabée un « oiseau-scarabée »
parce qu'avant on lui a montré un oiseau.
Pourquoi n'avez-vous pas parlé pendant si longtemps ? « J'étais contrarié. »
- De quoi ? « On veut aller aux water et on cherche du papier, et on n'en a
pas. » (Abraham) Ici, la première idée venue sert de motif. - La femme d'un
enseignant schizophrène a perdu une clé ; le même jour, un Docteur N. a
visité l'école ; donc le Docteur N. a des relations avec la femme de cet en-
seignant.
Il est tout à fait habituel que les patients nous fournissent des réponses
qui ne font que reprendre une idée fortuite q u e l c o n q u e . Aussi est-il
évident qu'ils se contredisent à c h a q u e instant, si on leur pose la même
question à plusieurs reprises.
L'hébéphrène de Dawson qui s'était jeté à l'eau motivait cet acte, à des mo-
ments divers, par les raisons suivantes : il ne croyait pas à l'avenir et n'es-
pérait pas devenir meilleur ; il appartenait à la classe inférieure de l'humanité
et devait céder la place à la classe supérieure ; on l'avait empoisonné ; il
avait fait cela par dépression religieuse.

Parfois, les deux idées sont directement fournies par des c i r c o n s t a n c e s


extérieures ou par le cours de la p e n s é e :
Comment allez-vous ? « Mal » (avec un visage rieur). Mais vous avez bonne
mine ; vous allez bien (en même temps j e donne une tape dans le dos de la
patiente). « Non, j'ai mal au dos » (montrant l'endroit où j'ai donné la tape).
- Pourquoi riez-vous ? « Parce que vous videz la commode. » - Mais avant
vous riiez déjà. - « Parce que les affaires étaient encore dedans. »-
Le plus souvent, l'idée se rattache aux c h o s e s dont le patient est en
train de s ' o c c u p e r tranquillement.
C'est quotidiennement que l'on voit les malades barbouiller ou déchirer des
vêtements « parce qu'on ne les laisse pas rentrer chez eux ». - Un malade
associe, à partir du mot « navire » : « Notre-Seigneur Dieu est le navire du
désert » ; il associe d'abord au mot fourni Notre-Seigneur Dieu, qui est au
premier plan de son intérêt religieux pathologique et qui surgit souvent chez
lui, même sans cela ; puis l'association verbale complémentaire est survenue
dans un tout autre ordre d'idées. — A « bois », une jeune fille associa : « que
mon cousin Max redevient vivant » ; la malade use du concept partiel « cer-
cueil en bois », qui joue un rôle dans ses amours malheureuses, pour relier
le mot-stimulus au complexe. - fiosshard d'Oerlikon, qui aspire à s'élever,
est .Bonaparte ¿'Orléans, ainsi que le lui apprend son nom. Comme le mon-
trent ces exemples, ce type d'association d'une influence fortuite avec un
complexe 16 existant joue un grand rôle dans la survenue des idées délirantes.

16. Complexe : expression abrégée pour complexe de représentations qui est si fortement
investi d'affect qu'il influence (en p e r m a n e n c e ) les processus psychiques sur le plan théma-
tique. L'influence normale de l'affectivité sur les associations entraîne que le complexe a,
d é j à chez le sujet bien-portant, une certaine tendance à se délimiter, à a c q u é r i r une certaine
autonomie ; il devient une structure plus résistante, à l'intérieur de la masse changeante des
représentations (NDA).
Et puis des associations par assonance sont fréquentes : Kopf - Tropf ;
Frosch - Rost - rostig ; sauber - Tauber - (wilder - böser - starker -
Kerl) ; geschlagen - betrogen - betroffen - beklagen 1 7 . De telles asso-
ciations ressemblent certes aux associations par assonance de la fuite
des idées ; cependant, l'association Frosch - Rost serait déjà étonnante
de la part d'un maniaque, et une production telle que « betrogen -
betroffen » ou « Diamant - Dynamo » serait tout à fait rare ; car l'asso-
nance est tout de même trop limitée. Nous paraissent encore plus inso-
lites : Pauline - Baum - Raum ; See - Säuhund ; Tinte - Gige (= Geige) ;
Nadel - Nase 1 8 . Pour Tinte - Gige, l'assonance est à peine ressentie
par un bien-portant ; l'i de Tinte est bref et a une autre consonance
que l'i long de Gige. Mais quand on entend associer « schon - ein
Paar Schuhe 1 9 », et tout de suite après « Krieg — das ist die Schön-
heit 20 », personne, pour peu qu'il connaisse les associations maniaques
et normales, ne cherchera dans la seule assonance la relation entre
Schuh et Schönheit. Et pourtant, bien des centaines de combinaisons
de ce genre nous ont appris avec certitude que l'identité, voire l'ana-
logie d'un seul son suffit à co-déterminer la direction des associations.

Les associations par assonance ont souvent, elles aussi, le caractère


schizophrénique de bizarrerie.

Ainsi une patiente nous dit-elle qu'un calendrier était une vente de rochers,
parce qu'un rocher était nu 2 1 . On parle du marché aux poissons en présence
d'une catatonique. Elle gémit ; « Oui, moi aussi j e suis un tel requin ! » Elle
use d'une association par assonance tout à fait étrange et, à l'état de veille,
absolument impossible à tout autre être humain qu'un schizophrène (« Fisch-
markt — Haifisch »), pour exprimer qu'elle est tout à fait mauvaise, ignorant
la totale impossibilité de cette identification.

Autre exemple d'association par assonance dans un cours de pensée spontané.


Le médecin avait fait des reproches à une hébéphrène tout à fait capable de
travailler et de bien se déplacer à l'extérieur de l'asile, parce qu'elle ne
tenait pas sa chambre en ordre, et il s'entendit répondre : « J e ne veux pas
d'argent italien. » A la question « Que voulez-vous dire ? », elle répondit ;
« Sou, c'est bien de l'argent italien ou français ; j e ne suis pas Surberli (nom
d'une employée qui ne pouvait guère entrer en ligne de compte à propos du
concept « mettre de l'ordre »), quant à Madame Suter, elle est morte. » En

17. Têle - goutte ; grenouille - rouille - rouillé ; propre - sourd - (sauvage - méchant -
fort - gars) ; battu - trompé - touché - déplorer.
18. Pauline - arbre - espace ; mer - salopard ; encre - violon ; aiguille - nez.
19. Déjà - une paire de chaussures.
20. Guerre — c'est la beauté.
21. Kalendar : calendrier - Kahl : chauve, dénudé (arbre, rocher).
entendant ce reproche, la patiente avait pensé consciemment ou inconsciem-
ment au terme habituel en pareil cas chez des gens peu cultivés, mais dont
le médecin n'avait pas fait usage, « Sauordnung 22 » (prononcé « za-ou » ou
« zou ») ; ainsi les mots - et les concepts - Sou, Surberli et Suter sont-ils
partiellement déterminés, tandis que la forme négative de la phrase exprime
que la patiente ne veut pas être considérée comme désordonnée (Riklin). -
Une patiente modifia la formule stéréotypée qu'elle présentait depuis trente
ans, « es ist mir nicht wohl 23 » en remplaçant « wohl » par diverses expres-
sions dialectales, et finalement par le mot anglais « well ». Et à partir de ce
dernier mot, cela devint un beau jour « es ist mir nicht Velo » (= Fahrrad 24 ).

Naturellement, une assonance ne peut jamais déterminer une association


à elle seule. Quand « Schuh », puis « Schônheit » est associé à « schon »,
seul l'un parmi de nombreux éléments déterminants réside dans l'asso-
nance. Il y a des centaines d'autres mots qui commencent par « Sch » ;
pourquoi sont-ce précisément Schuh et Schônheit qui ont surgi ?

Dans « Tinte - Geige », nous connaissons l'une des autres circons-


tances co-déterminantes : le patient a des pensées sexuelles, qui s'expri-
ment très crûment dans certaines associations. (Dans notre dialecte, Geige
est utilisé presque exclusivement dans un sens obscène, et guère pour
l'instrument de musique 25 .) La même influence peut être mise égale-
ment en évidence dans nombre des associations de ce même patient,
ainsi que dans de nombreuses productions d'autres malades ; car les dé-
terminants sonores et sexuels sont si nombreux, chez les schizophrènes
justement, qu'ils doivent également s'y trouver souvent combinés. Ainsi,
à « Je vous en prie, dites donc... », une malade répond-elle « Je n'ai pas
besoin d'un bidet26. » (Le d et le t sont très différenciés, dans notre dia-
lecte). - Il est très fréquent d'entendre des mots qui aillent dans le sens
d'un complexe, par exemple du délire de persécution.

Mais deux influences sont loin de déterminer clairement une associa-


tion. Il existe certes de fort nombreux mots encore qui ont tant la même
consonance, dans le sens extrêmement large qui entre en ligne de
compte ici, qu'une signification sexuelle. Le choix doit donc être dé-
terminé par d'autres conditions encore, mais celles-ci nous échappent
en général.

22. Sauordnung : affreux désordre, communément qualifié en argot français de « bordel »


(NDT).
23. « J e ne me sens pas bien. »
24. Bicyclette...
25. Die Geige : le violon. En argot, désigne, selon le contexte, et parmi de nombreux autres
sens, tantôt le pénis, tantôt le vagin, tantôt une prostituée, etc. (NDT).
26. Bitte : j e vous en prie — das Bidet : le bidet.
Les simples séries de locutions usuelles, qui peuvent survenir d'une
façon tout à fait déplacée, chez les schizophrènes, ont sans doute à
peu près la même valeur que les assonances. Ainsi une patiente qui
était sur le point de nous raconter une promenade avec sa famille
commença-t-elle à énumérer les membres de la famille : « père, fils »,
mais poursuivit-elle par « et Saint-Esprit », à quoi elle ajouta encore
« la Sainte Vierge », ayant été distraite également sur le plan théma-
tique par sa citation.

Les condensations, c'est-à-dire les contractions de plusieurs idées en


une seule, ne sont pas fondamentalement différentes des conjonctions
d'associations fortuites.

C'est ce processus qui était en jeu dans la formation de l'idée citée plus
haut, « Notre-Seigneur Dieu est le navire du désert », deux choses complè-
tement différentes et relevant de deux complexes d'idées différents étant réu-
nies en une pensée. Un catatonique associa à « voile » « vapeur-voile »,
composé des deux associations qui s'étaient imposées, « bateau à vapeur »
et « bateau à voile 2 7 ». La condensation participe de façon éminente à la
formation d'idées délirantes et de symboles, et elle est aussi cause d'une
foule de néologismes : « trauram » pour « traurig » et « grausam 28 »,
« schwankelhaft », composé de fragments des trois mots « wankelmutig »,
« schwankend », « nicht standhaft 29 ».

Dans les test expérimentaux, les associations indirectes sont étonnam-


ment fréquentes ; j e suppose que le fait que nous les ayons encore
bien peu mises en évidence dans le cours de pensée habituel des ma-
lades n'est dû qu'à un manque d'observation.

L'association précédemment citée « Bois (cercueil en bois) - cousin mort »


peut aussi être considérée comme indirecte. Le sont certainement « See - Geist »,
via « Seele 3 0 » ; « Stengel — Wadenswil », par l'intermédiaire de « Engel », nom
d'une auberge de Wadenswil devenue importante pour la vie sentimentale de la
patiente 31 ; « Herz - Tannenbaum », par l'intermédiaire de « Harz 32 » ; « ko-
chen — Schwindsucht », par l'intermédiaire de « Koch - tuberculine 3 3 ». On
montre une clé à une catatonique en lui demandant « Qu'est-ce que c'est ? »

2 7 . Segel —> Dampfsegel, à partir de Dampfschiff et Segelschiff (NDT).


2 8 . Si l'on voulait tenter de traduire par un néologisme voisin, on pourrait proposer « tris-
truel », pour « triste » et « cruel »... (NDT)-
2 9 . Wankelmütig : irrésolu, versatile - schwankend : hésitant - nicht standharft : qui ne tient
pas bon.
3 0 . See : mer, ou lac, suivant le genre - Geist : esprit - Seele : âme.
3 1 . Stengel : tige - Wadenswil : nom d'une localité.
3 2 . Herz : cœur - Tannenbaum : sapin - Le Harz : massif allemand planté notamment de
forêts de conifères.
3 3 . Kochen : cuisiner - Schwindsucht : phtisie.
Elle répond promptement : « C'est le plat blanc », cette association ne peut
guère être passée que par « Schliissel 3 4 ». Lors d'expériences de lecture au
tambour rotatif, Reis (p. 617) a aussi trouvé des associations indirectes, en
ce sens que « querelle » a été lu à la place de guerre35, et « cheval » à la
place de bétail36. Gross attire lui aussi l'attention sur le fait que les patients,
après une question sans ambiguïté, fournissent parfois, au lieu de la réponse,
une association à cette réponse (iin Stransky, 748, p. 1077).

Il n'est pas rare que la tendance au stéréotypage devienne une cause


de déraillements de plus. Les malades restent fixés aux mêmes cercles
d'idées, aux mêmes mots, aux mêmes formes de phrases, ou bien ils
ne cessent d'y revenir sans motif logique. Dans des tests d'aperception,
Busch a trouvé dans certains cas de nombreuses réponses erronées qui
répétaient les stimulus précédents.

Dans les tests d'associations, les malades partent souvent du mot-stimulus


ou du mot-réaction précédent : « Etoile - c'est la meilleure bénédic-
tion ; caresser - c'est la plénitude ; grandiose - la volonté ; enfant -
la divinité ; rouge foncé - le Ciel et la Terre ». Le mot étoile a éveillé
une idée religieuse qui continue alors à être développée dans les réac-
tions qui suivent immédiatement, sans aucun souci des différents sti-
mulus verbaux. En même temps se manifeste, en plus, dans les deux
premières réponses, la stéréotypie de forme qu'on peut mettre en évi-
dence dans la plupart des associations de ce malade, et qui conduit à
des formulations telles que « chat - le chat est une souris » : souris
est associé au mot-stimulus, mais sous la forme prédicative fournie par
des associations antérieures.

Les stéréotypies peuvent se fixer pour longtemps. Dans quelques cas,


peu nombreux, nous avons vu qu'au bout de quatre semaines, par exem-
ple, la réaction à 4 0 % des mots-stimulus était toujours la même que
la première fois ; une patiente réagit à « so 37 » par l'incompréhensible
« das ist ein Kanal 38 » ; il s'avéra qu'un jour précédent elle avait réagi
par la même phrase à « See 3 9 ». La même patiente associa « Rechnen -
das ist essen 40 », et plus tard « Recht - das ist viel essen 41 », avec ici
aussi le même rattachement à un mot de consonance voisine.

34. Der Schlüssel : la clé — die weisse Schüssel : le plat blanc.


35. Zank : querelle — Krieg : guerre.
36. Pferd, : cheval — Vieh : bétail.
37. So : ainsi.
38. « C'est un canal ».
39. See : mer, ou lac, selon le genre.
40. « Compter — c'est manger. »
41. Recht : droit, juste ; le droit - Das ist viel essen : c'est manger beaucoup.
Dans les propos simulant la fuite des idées de schizophrènes présentant
une confusion aiguë, le retour constant à ce qui a déjà été dit est
quelque chose de tout à fait habituel.

La tendance à la stéréotypie, associée au manque de but de la pensée,


mène d'un côté à « l'adhésivité de la pensée », à une sorte de persé-
vération, et d'un autre côté à un appauvrissement général de la pensée.
- Les malades ne parlent alors plus que du même thème (monoïdéisme)
et ne sont pas capables d'aborder d'autre sujet. (Comparer avec les
associations expérimentales à la fin de ce paragraphe.)

En relation avec l'absence de but et la stéréotypie, il peut aussi se faire


que les malades en arrivent, souvent, à ne plus pouvoir vraiment penser
jusqu'au bout ; un « associationnisme débridé 42 » absurde remplace la
pensée. Un hébéphrène ne parvint plus à se détacher des concepts
« amour » et « avoir 43 » et associa spontanément pendant longtemps
des séries telles que la suivante : « Liebe, Diebe, Gabe, Dame, haben,
Liebe, Diebe, Gaben, Dame, haben, Liebe, Diebe, zurückgenommen,
zurückgenommen, zurückgenommen, zurückgenommen, haben 4 4 ... »

De cette façon, les patients entament souvent des énumérations qui,


une fois encore, ont généralement nettement le caractère de trouble
schizophrénique des associations.

Une patiente écrivit : « Le ciel n'est pas seulement au-dessus du pres-


bytère de Wil, mais aussi au-dessus de l'Amérique, l'Afrique du Sud,
Mexico, Mac Kinley, l'Australie. »

A l'occasion, une idée précise est aussi éclairée par des associations débri-
dées dans tous les sens possibles : « C'est pourquoi j e vous souhaite une
année joyeuse heureuse, saine, bénie et riche en fruits et encore beaucoup
d'autres années viticoles, ainsi que de bonnes et saines années de pommes
de terre ainsi que de choucroute et de chou blanc et de bonnes années de
citrouille et de graine. Une bonne année d'œufs et aussi une bonne année
de fromage » etc. etc. - Un patient dont la fille est devenue catholique lui
écrit que le chapelet est une « multiplication de prières, et de son côté cette
multiplication est une prière de multiplication, qui n'est elle-même rien d'au-
tre qu'un moulin à prières, et celui-ci est une machine à prières de moulin,

42. Bleuler use du néologisme Ausassoziieren, qui évoque une idée d'associations débridées
et sans but (NDT).
4 3 . Amour : Liebe — avoir : haben. La série d'associations sera citée en allemand, en raison
du rôle prépondérant qu'y jouent les assonances (NDT).
4 4 . « Amour, voleurs, don, dame, avoir, amour, voleurs, dons, dame, avoir, amour, voleurs,
repris, repris, repris, repris, avoir,... »
et celle-ci de son côté est une minoterie de machines à prières », et ainsi de
suite sur deux pages in-folio.

Au cours du test d'associations expérimentales, il n'est pas rare que


les malades commencent à énoncer tout ce qu'ils voient à ce moment,
si bien, par exemple, qu'ils nomment l'un après l'autre tous les meubles
d'une pièce en réponse aux mots-stimulus les plus divers, et ce alors
même qu'ils veulent se débarrasser de cette idée et ont parfaitement
saisi le test.
Ce symptôme a une analogie apparente, et parfois aussi intrinsèque,
avec ce que Sommer appelle « dénomination » et exploration^. Chez
certains patients, notamment chez ceux qui sont un peu obnubilés, la
seule association décelable à partir de stimulus extérieurs consiste en
la dénomination du stimulus sensoriel : « miroir », « table » ; ou encore
le stimulus est désigné par la phrase : « C'est un baromètre. C'est la
conduite de gaz. Ce sont des manteaux 46 ». La « dénomination » ne se
rencontre pas seulement dans le cas de stimulus visuels ; je prends par
exemple une patiente par la main, et elle dit : « la mano » (elle est alle-
mande) ; ou encore, sollicitée de faire une chose, elle la qualifie par une
réplique : « dans le jardin » ; « se déshabiller ». D'une façon tout à fait
analogue, les hallucinations des malades énoncent souvent ce qu'ils font :
« maintenant il s'assied » ; « maintenant il va écrire » ; « maintenant il
écrit ». La transition entre les lettres qui se contentent d'énumérer ce
qu'il y a et ce qui se passe autour des patients et ce symptôme de
dénomination est très fluide ; et même le patient, cité plus haut, qui
rapporte ce qu'il y a sur la plume métallique n'est pas éloigné des
malades qui énoncent ; il faut ranger ici aussi ce qui se passe quand
un patient qui voit arriver quelqu'un avec une lanterne fait la remar-
que : « j e constate que c'est une lanterne ». Ce qui est commun à ces
phénomènes, c'est que, par défaut de représentation du but, ils se rat-
tachent à un stimulus sensoriel ; à toutes les idées possibles fournies
soit par le monde extérieur, soit par l'esprit, les patients en rattachent
d'autres ; de quoi ils partent, et dans quelle direction, voilà qui change
souvent, comme chez notre auteur de lettre, précisément, et est donc
déterminé par le hasard, en ce qui concerne l'activité associative.

45. Certains auteurs comptent ces manifestations au nombre des anomalies motrices ; ainsi
en est-il, par exemple, de Kleist, sous le nom « d'actes en court-circuit » (NDA).
46. J e ne comprends pas pourquoi von Leupoldt (413) parle à ce propos d'une compulsion,
bien qu'il dise lui-même qu'il ne s'agirait pas d'une compulsion stricto sensu. Cela risque
d'être d'autant moins juste dans tous les cas qu'il suppose que le fondement de ce symptôme
réside dans un défaut de capacité à saisir les complexes. Son propre patient concevait la
photo de l'inauguration d'un monument, « dans l'ensemble », comme une procession (NDA).
Tout à fait analogue est le « palper47 », également décrit par von Leu-
poldt, et qui consiste en ce que les malades suivent les contours des
objets qu'ils peuvent atteindre. En pareil cas, c'est le mouvement d'ac-
compagnement qui est associé, au lieu de l'énonciation des objets.

Si le concept proposé d'une façon quelconque est d'ordre moteur, la seule


association reconnaissable peut être celle qui consiste à exécuter l'idée
correspondante : « échopraxie et écholalie » (comparez à l'automatisme sur
ordre). Par principe, j e ne puis complètement séparer l'un de l'autre les
phénomènes d'énonciation et d'échopraxie. Toutes les représentations ont
une composante motrice ; dans le cas d'actions que l'on voit accomplir
devant ses yeux, ou de mots qu'on entend prononcer, cette composante
est souvent très nette même chez le sujet sain. S'il n'y a pas de raison
d'appeler d'autres associations à la rescousse, il est donc très compré-
hensible que cette composante ne soit pas réprimée. C'est pourquoi nous
rangeons également ici des faits tels que celui-ci : un patient a défoncé
un panneau de porte ; et voici qu'un autre ne cesse d'entrer et sortir en
rampant à travers le trou, sans savoir lui-même pourquoi.

Si les perceptions sensorielles peuvent ainsi acquérir, le cas échéant,


une prépondérance pathologique du fait de la « fascination par le stimulus
visuel », le patient peut éventuellement, à l'inverse, ignorer totalement le
monde extérieur. Toutes les transitions existent entre ces deux extrêmes.
Dans la schizophrénie, l'aptitude à laisser détourner son attention4,8 n'est
pas modifiée par principe dans un sens donné ; elle y est la résultante
de nombreux processus primaires, dont l'un des plus importants est
l'isolement actif des patients du monde extérieur. Tantôt les malades
semblent être totalement dépendants des stimulus extérieurs et ne pas
avoir la moindre direction interne, comme lorsque le symptôme d'é-
nonciation domine le tableau, et tantôt ils ne peuvent au contraire être
distraits d'aucune façon, et les stimulus les plus forts ne sont pas ca-
pables d'influencer le cours de leurs idées ou d'éveiller leur attention.

Le gros des cas chroniques présentent, dans leur comportement cou-


rant, peu de choses évocatrices sous ce rapport ; ces gens vaquent à
leurs occupations ; si quelque chose de particulier survient, ils lèvent
les yeux exactement comme des gens sains et s'occupent du nouvel
événement, pour autant que cela les intéresse. Quand ils parlent, on
peut les interrompre. Mais souvent, notamment dans tous les cas assez

4 7 . Mouvements hypermétamorphotiques de Wernicke (NDA).


4 8 . Ablenkbarkeit (NDT) - Vigilitäl der Aufmerksamkeit de Ziehen (NDA).
graves, l'aptitude à laisser détourner son attention est diminuée. Som-
mer (724) a également prouvé cela expérimentalement en obtenant des
patients les mêmes résultats de calcul que d'habitude, malgré un fort
vacarme. Si les schizophrènes sont sous l'emprise d'un affect, en par-
ticulier d'une colère, un trouble de l'aptitude à laisser détourner son
attention se manifeste alors régulièrement. Les objections ne sont ab-
solument pas prises en compte ou ne sont comprises que dans le sens
du cours de pensée des malades, et elles fournissent souvent un nou-
veau matériel à leurs épanchements. Les malades se laissent également
peu influencer par la modification des circonstances, tant qu'ils sont
dans le feu de leur affect. Et il est habituel qu'un schizophrène qui
est en train de pester continue tout bonnement à vitupérer quand on
le quitte, sans se soucier du fait qu'il n'y a plus personne pour l'en-
tendre, ou du moins plus personne sur qui il puisse diriger sa faconde.
L'absence d'intérêt des patients simule souvent un manque d'aptitude
à laisser détourner son attention. Comme ils ne se soucient de rien,
rien ne peut non plus les influencer dans leur comportement. Mais on
peut montrer que ces patients saisissent fort bien ce qui se passe autour
d'eux, même quand ils n'y prêtent aucune attention active (Voir le pas-
sage sur l'attention).
Dans certains états aigus, l'aptitude à laisser détourner son attention
est généralement notablement réduite, souvent à zéro.

* * *

On peut retrouver en même temps les diverses particularités du cours


de pensée schizophrénique dans la plupart des productions de malades
graves.
Je n'ai encore jamais été à Hambourg, encore jamais à Lubeck, jamais à Berne,
j e n'ai encore jamais vu le Professeur Hilty ; j e n'ai encore jamais été à l'uni-
versité de Bâle, je n'ai encore jamais vu Luther, encore jamais eu le « Lutter »
(expression vulgaire pour la diarrhée), mais j'ai déjà vu tous les Conseillers
Fédéraux, je vais chez le général Herzog, j e veux montrer à cette charogne...
Ici, la forme négative s'est maintenue au travers de sept idées. L'énumération
de lieux n'est pas ordonnée systématiquement. Il y a un saut brusque de
Lubeck à Berne 4 9 ; ce dernier nom rappelle au patient un professeur de l'uni-
versité de Berne ; celui-ci ménage le passage à « l'université de Bâle ». Celle-
ci joue un rôle dans l'histoire de la Réforme, d'où l'association « Luther ».

4 9 . Peut-être en passant par « B r è m e », de c o n s o n a n c e voisine ? (NDA).


A celle-ci succède à présent l'association par assonance, tout à fait absurde,
« Lütter », dans le cas de laquelle le verbe montre que le patient pense là
à ce que le mot signifie habituellement (diarrhée). Les « conseillers fédé-
raux » dépendent de nouveau du concept antérieur, Berne ; à partir d'eux, il
n'est pas totalement illogique de penser au général Herzog, mort depuis bien
longtemps, encore que ce soit tout à fait bizarre dans le contexte donné ; à
celui-ci se rattache la lubie absurde selon laquelle le patient voudrait aller
le voir. Le concept « général » est lié à la représentation de la « puissance »
ou à quelque chose d'analogue ; c'est sans doute pour cela que suit, totale-
ment absurde, « j e vais montrer à cette charogne », la représentation de puis-
sance étant associée par les voies usuelles au patient lui-même, qui se sent
à présent tout à coup plus fort que le général.

Dans la lettre qui suit, le cours de pensée ne peut généralement plus être
analysé ; tout nous y apparaît comme un bavardage « confus » et incohérent.
Une connaissance complète des complexes chargés d'affect de la patiente
nous permettrait néanmoins d'expliquer certaines choses.
Burgholzli, le 2 0 novembre 1905.
Honorée Famille Fridöri et Famille Comte ou Oreilles Schmidli !
Ca ne va pas bien, ici au Schmiedtenhaus. Il n'y a pas ici d'église, de pres-
bytère pas non plus d'hospice mais il y a ici toute l'année du bruit, de la
fureur 50 , des mûres sauvages 51 = soleils = bruit du ciel ; plus d'un grand et
petit agriculteur, Humel, Surbeck, Armtrunk de Thalweil, Adlisweil, d'Albis
de Sulz, de Seen, de Rorbach, de Rorbas a quitté sa maison, n'est plus revenu,
ainsi « entaucht 5 2 » un garçon boucher, Siegrist, le paysan Vorsängers, aussi
un Meier administrateur de biens, Messner Jakob, assez vieux, jeunes soldats
suisses, aussi Ernst, de Ernst, qui s'est coupé 2 doigts en l'an mil neuf cen-
tième mois d'août, ainsi que son père Konrad et sa femme sont divorcés. Car
les hommes et femmes dévideurs de soie ont quotidiennement la tentation de
tuer les visites, parce qu'elles attendent si longtemps, jusqu'à ce que les
patients sortent en se bagarrant, ils n'ont pas non plus de bon lait, « hol-
len 5 3 », les garde-malades ne sont rien d'autre non plus que des folles des
« capsuleuses », qui vous transpercent le cœur, il y en a assez de tricoter
des jupons, des petits sous-vêtements, des chaussettes, le jour, il leur faut
en plus causer du trouble aux hôtes du ciel et de la terre la nuit....

Un salut aussi à Tous Ceux qui sont encore en vie.


Anna.

50. Kollder, sans doule pour Koller ou Kolder (suisse alémanique) : accès de colère, fureur ( N D T ) .
51. Brumberen, sans doute pour Brombeeren (NDT).
52. Néologisme peut-être traduisible par « surgit », de ent- privatif et tauchen (plonger), ou
encore contamination intraduisible de enltâuschl (déçu), par tauchen (NDT).
53. Sans cloute allusion à la fée Holle des contes, qui répand la neige... blanche comme le
lait ( N D T ) .
Les miens n'existent plus.
Si la Direction Foreli 54 sont bien morts, si seulement le Roi à Biïhl nous
ramenait à la maison sur une voiture, car le chemin de fer ne fait que nuire,
si l'abeille faisait le détour de Wyl Hiintwangen jusqu'à Neuhausen, jetaient
les wagons de chemin de fer dans une fosse de gravier et les recouvraient
de terre. Un petit cœur de femme ne peut faire grand-chose. Un cœur
d'homme est tout de même plus fort.

Les degrés supérieurs du trouble schizophrénique des associations mè-


nent donc à la confusion complète.

On ne doit pas considérer la confusion comme un symptôme sui generis ; elle


est le résultat des troubles psychiques élémentaires les plus divers ayant
atteint un degré si élevé que la cohérence se perd pour le patient ou pour
l'observateur, ou pour les deux. La fuite des idées maniaque, qu'il nous faut
distinguer nettement du trouble schizophrénique du cours des idées, mène
également à la confusion, si elle est importante ; même l'inhibition mélanco-
lique peut y conduire, si la lenteur du déroulement des idées et le manque
de faculté d'association rendent impossibles l'orientation et l'élaboration
d'une représentation complexe. Les hallucinations aussi peuvent aboutir à un
tableau que nous qualifions de confusion, si elles se mêlent à des perceptions
réelles et apportent ainsi de la confusion dans la perception du mondess.

Ainsi, dans la schizophrénie, la confusion est-elle tantôt une conséquence de


la désagrégation des idées, tantôt celle des barrages avec surgissement de
nouvelles idées, tantôt la suppression de certains déterminants associatifs
avec intrusion d'associations annexes, tantôt encore une conséquence de la
« bousculade des pensées » (voir plus bas), ou d'une véritable fuite des idées,
ou des hallucinations, ou encore de plusieurs de ces facteurs conjointement.

Le déroulement des associations

Nous ne savons encore pour ainsi dire rien des conditions temporelles
du déroulement schizophrénique des associations, il est possible
qu'elles n'aient rien de caractéristique. Naturellement, nous avons un
déroulement « a c c é l é r é » dans le sens de la fuite des idées en cas
d'états maniaques intercurrents, et un ralentissement en cas de dépres-
sion ; nous sommes en outre en droit de supposer que, dans certains
états stuporeux qui peuvent être considérés comme l'expression d'exa-
cerbations du processus cérébral schizophrénique lui-même, les asso-

5 4 . Allusion à Forel, p r é d é c e s s e u r de B l e u l e r au Burghôlzli (NDT).


5 5 . J e fais abstraction ici des états dans l e s q u e l s les hallucinations et les illusions elles-
mêmes produisent un désordre tel que, naturellement, il ne s'agit alors de rien d'autre que
de l'expression des associations confuses qui sont à la base de c e s hallucination (NDA).
ciations pourraient être ralenties ; mais dans tous ces cas il ne s'agit
pas d'états permanents, mais d'épisodes, ou même de complications.
Seulement, la bousculade des pensées persiste souvent des années du-
rant, bien qu'on ne puisse guère l'observer dans des cas extrêmement
évolués. Certains patients se plaignent de devoir trop penser car leurs
idées se chassent les unes les autres dans leur tête. Ils parlent eux-
mêmes de « flot de pensées », parce qu'ils ne peuvent s'accrocher à
aucune, de « bousculade des pensées », de « collection de pensées »,
parce qu'il leur vient trop de choses en tête à la fois. Parfois, cepen-
dant, l'information fournie sur cet abondance de pensée est telle que
l'observateur en retire plutôt l'impression que le malade pense plutôt
trop peu, malgré la sensation subjective contraire qu'il en a. En tout
cas, il est sûr que les idées se bousculent d'une façon pathologique
chez certains malades. Les patients ont alors l'impression d'une
contrainte ; ils disent souvent qu'on les fait penser ainsi ; ils se plai-
gnent de la fatigue qui en résulte ; si le sentiment de contrainte fait
défaut, ils peuvent alors croire qu'ils fournissent ainsi un grand travail.
La bousculade des pensées semble, superficiellement, contraster avec
les barrages, qu'il faut décrire en même temps, avec l'arrêt de la pen-
sée. Mais nous observons souvent ces deux manifestations côte à côte ;
un de nos patients, homme cultivé, dessina une ligne d'un côté de
laquelle il y avait « une bousculade compulsive d'idées diverses », et
de l'autre « tout simplement rien ».

Le contenu thématique de cette bousculade des pensées est le même


que celui du reste de la pensée schizophrénique. Une théologien rit
durant toute une nuit parce que des « bons mots étymologiques » lui
venaient à l'esprit : « Je suis un bon mot - un rien - un Nietzsche 56 . »
C'est l'intelligente patiente de Forel (299) qui a le mieux décrit ce
phénomène. On notera aussi la façon dont le retour à des idées anté-
rieures a lui-même attiré son attention :
« Dans ma tête, une chaîne contraignante, torturante et ininterrompue d'idées
suivait son cours incessant, comme un mouvement d'horloge. Ces idées
n'étaient naturellement pas très marquées, nettement formées, mais une lubie
se rattachait à une autre lubie par les associations les plus étonnantes, et
pourtant toujours avec un certain rapport d'un maillon à un autre, et il y
avait là-dedans un tel esprit de système que, par exemple, j'étais toujours
forcée de distinguer le côté lumière et le côté ombre des objets, personnes,
faits, expressions qui me venaient à l'esprit. Quelles représentations ne se

56. Ich bin ein Witz - ein Nichts - ein Nietzsche.


sont-elles pas bousculées dans ma tête, quelles drôles d'associations ne se
sont-elles pas présentées ! J e ne cessais de revenir sur certains concepts et
certaines représentations, qui pourtant ne sont tous plus guère présents à
mon esprit, par exemple Droit de France57 ! Tamins ! Barbera ! Rohan ! Ils
constituaient en même temps des étapes dans cette chasse aux pensées, et
j'exprimais alors rapidement, par un mot de passe, pour ainsi dire, le concept
auquel ces pensées débridées venaient juste d'aboutir. En particulier aussi
à certains moments de ma vie quotidienne, comme à l'entrée dans une pièce,
quand la porte de la cellule s'ouvrait, quand c'était l'heure d'aller manger,
quand quelqu'un venait vers moi, etc., et en même temps pour ne pas perdre
le fil ou tout au moins pour trouver un certain point d'appui dans les folles
séquences de pensées qui me passaient par la tête. »

Les barrages sont ce qu'il y a de plus frappant dans le domaine formel


du cours de pensée schizophrénique. Parfois, l'activité associative s'ar-
rête soudain totalement ; quand elle reprend surgissent généralement
des idées qui n'ont aucun rapport avec les précédentes, ou seulement
un rapport insuffisant.

On parle avec un patient ; on ne note d'abord rien d'anormal dans le


déroulement temporel de ses idées ; propos et répliques se succèdent
comme dans toute conversation normale. Tout à coup, au milieu d'une
phrase ou en passant à une nouvelle idée, le patient achoppe et ne
peut poursuivre. Souvent, il peut surmonter l'obstacle en recommen-
çant ; d'autres fois, on ne parvient à continuer à penser que dans une
nouvelle direction ; parfois aussi le barrage reste insurmontable pen-
dant un temps assez long, et dans ce cas il peut aussi s'étendre à
l'ensemble de l'esprit, le patient restant muet et immobile, et aussi
plus ou moins anidéique.

Le concept de barrage, créé par Kraepelin, est d'une importance fon-


damentale pour la symptomatologie et le diagnostic de la schizophré-
nie ; nous le rencontrons aussi dans la motricité, l'activité, la mémoire,
et même dans les perceptions. Le barrage est fondamentalement diffé-
rent de Vinhibition, symptôme accompagnateur habituel des dépres-
sions affectives assez marquées : la pensée et l'activité inhibées
progressent lentement et difficilement, au prix d'une dépense anorma-
lement importante d'énergie psychique. Le fluide mental se meut
comme un liquide visqueux dans un système de tuyauterie ; mais ce-
lui-ci est franchissable en tous points. Dans le cas du barrage, un
liquide qui s'écoule aisément est soudain arrêté, un robinet se fermant

5 7 . En français dans le texte.


ici ou là. Ou, si nous comparons le mécanisme psychique à un méca-
nisme d'horlogerie, l'inhibition correspond à un frottement important,
et le barrage à l'arrêt soudain des rouages. Dans le domaine moteur,
cette différence peut souvent être mise en évidence très aisément en
demandant au patient, qui jusque là ne se mouvait que peu ou pas et
ne parlait que faiblement ou pas du tout, de tourner aussi vite que
possible ses mains l'une autour de l'autre ou de compter rapidement
jusqu'à dix ; le patient inhibé bougera et comptera lentement, malgré
tous ses efforts, tandis que celui qui présente des barrages peut subi-
tement parler et remuer les mains aussi vite qu'un sujet sain, une fois
le barrage surmonté.

Les barrages dans le cours de la pensée sont perçus par les patients
eux-mêmes, et décrits sous les noms les plus variés. Généralement,
mais pas toujours, ils les ressentent comme désagréables. Une catato-
nique intelligente était forcée de rester assise immobile pendant des
heures « pour retrouver sa pensée ». Une autre n'était capable de rien
en dire d'autre que : « Parfois j e peux parler, parfois non. » Un malade
« s'engourdit » (Abraham), un autre a un « handicap de pensée », un
troisième devient « figé dans sa tête, comme si on serrait sa tête. » Un
quatrième dit « qu'on jette soudain un sac de caoutchouc sur lui » ; et
une paysanne s'exprime ainsi : « On m'envoie une charge contraire,
comme tout un chargement (elle fait un geste comme si quelque chose
arrivait contre sa poitrine) ; c'est comme si on me fermait la bouche,
comme si on me disait : ferme ta gueule. » Cette dernière description
inclut le barrage de la fonction motrice d'élocution, décrite par un
patient de Rust dans les termes suivants : on lui arrête le langage.
D'une façon générale, il est très fréquent que les barrages soient attri-
bués par les patients à une influence étrangère. Ainsi faisons-nous chanter
des chansons par un de nos patients ; soudain, il ne peut plus continuer ;
les Voix lui disent alors : « Tu vois, tu l'as encore déjà oublié » ; mais
à son avis, ceux qui parlent sont ceux qui lui font oublier.

C'est Jung qui a entendu, de la bouche d'une patiente, la meilleure


formule, qui qualifie ce phénomène, vu sous l'angle subjectif, de « sous-
traction de pensée ». Ce mot est si juste qu'il est immédiatement compris
par de nombreux schizophrènes. Si un patient répond aussitôt oui à la
question « avez-vous une soustraction de pensée », et peut éventuelle-
ment décrire alors ce qu'il entend par là, sans doute peut-on poser avec
assez de certitude le diagnostic de schizophrénie. Du moins n'avons-
nous pas encore trouvé d'exception. Même des malades qui se sont
forgés une autre expression pour désigner le concept de barrage savent
ce que l'on veut dire par « soustraction de pensée » ; un patient ré-
pondit promptement à Jung, qui lui demandait s'il avait de la soustrac-
tion de pensée 58 : « Ah ! vous appelez ça soustraction de pensée, moi
j e l'ai appelé jusqu'à présent "engorgement de pensée". » D'une façon
analogue, un patient de Kraepelin parlait « d'extraction des pensées ».

Le barrage semble avoir quelque chose d'extrêmement capricieux sur


le plan tant objectif, pour l'observateur, que subjectif, pour le patient.
Tantôt le patient peut parler couramment, se mouvoir sans aucune en-
trave, tantôt sa pensée ou sa motilité s'interrompt de nouveau. Mais,
à y regarder de plus près, on trouve généralement le motif du barrage
dans la signification qu'a pour le patient le cours de sa pensée ; et, à
l'inverse, la survenue d'un barrage permet de conclure à l'irruption d'un
complexe important chez des patients que l'on ne connaît pas encore très
bien.

Nous questionnons une jeune fille sur son existence antérieure ; elle fournit
de fort bonnes informations chronologiques sur son passé. D'un seul coup,
elle ne poursuit pas ; nous demandons ce qui est arrivé ensuite ; on ne peut
plus rien en apprendre. Ce n'est que longtemps après, amenée à cela par
toutes sortes de détours, qu'elle laisse échapper qu'elle a connu son bien-aimé
à cette époque. — Un enseignant qui avait mis toute son énergie à réclamer
une augmentation de salaire répond, à la question de savoir s'il a obtenu
cette augmentation : « Qu'est-ce qu'une augmentation de salaire ? » Il ne pou-
vait pas comprendre ce terme parce que le complexe de salaire avait été
barré chez lui. - De nombreux malades réclament d'entretenir le médecin
d'une affaire importante ; quand il est là, ils ne savent que lui dire.

Un patient intelligent et extrêmement cultivé chante un chant d'amour, mais


émet ensuite l'idée que ce n'était que la description d'un beau paysage ; il
ne peut absolument plus rien en répéter ; quand on en chante des passages
devant lui, il prétend avec assurance n'avoir jamais chanté cela.

Chez nos malades, les complexes chargés d'affect sont généralement


en relation avec des idées délirantes et des hallucinations ; c'est pour-
quoi l'on obtient peu de renseignements sur celles-ci dans la schizo-
phrénie, alors qu'elles dominent pourtant en général l'ensemble de la
pensée et des sentiments des malades. Une patiente remarque « que
certaines personnes sont possédées » au fait qu'elle ne peut parler avec

58. J e préfère traduire Gedankenentzug par « soustraction de pensée » plutôt que par le
terme usuel en français, « vol de la pensée », car il apparaît bien ici que ce symptôme, tel
que l'entend Bleuler, n'est pas obligatoirement attribué par le patient à une influence exté-
rieure (NDT).
elles ; les personnes « possédées » sont celles qui sont impliquées dans
ses idées délirantes.
Les barrages ne sont pas absolus et insurmontables dans tous les cas ;
par un questionnement persévérant, par des stimulations de toute
sorte 59 , et notamment par la distraction, on peut souvent les rompre ou
les contourner. Mais souvent les malades ont alors une sensation dé-
sagréable ; après avoir répondu, une patiente fut littéralement saisie
d'effroi, comme si elle avait fait quelque chose de mal.
Ainsi la volonté, ou du moins le souhait du patient n'est-il pas toujours
sans avoir part à la survenue du barrage. Un hébéphrène appelait le
complexe symptomatique des barrages (relié à des idées délirantes et
à d'autres produits pathologiques) le « timbreposteur » ; il l'enclenchait
souvent aussi quand on voulait lui donner une tâche indésirable ; le
patient avait alors un barrage à l'égard de tout, et l'on ne pouvait plus
rien obtenir de lui. Il va de soi que toutes les transitions existent depuis
un tel comportement jusqu'au non-vouloir délibéré et à toutes les
formes de simulation. De même, la frontière entre les barrages et le
négativisme n'est nette ni sur le plan théorique, ni sur le plan symp-
tomatologique. Ces deux manifestations se transforment l'une en l'autre,
et le négativisme passif pourrait même s'expliquer par une combinaison
de barrages.

Les barrages se comportaient exactement comme un négativisme chez


une patiente qui donnait des réponses lentes, hésitantes et à voix
basse ; la voix lui faisait souvent totalement défaut, en particulier si
on la questionnait avec insistance. Le barrage pouvait être contourné
en ne s'adressant pas directement à elle.
Dans certains cas, il est tout simplement impossible de dire s'il s'agit
de barrage ou de négativisme, notamment quand le patient évite l'obs-
tacle par des réponses à côté. Une malade ne présenta, lors de l'exa-
men, ni barrages, ni négativisme, ni réponses à côté, sauf quand on
lui demanda quand elle était arrivée à l'asile. A cette question, répétée
à de multiples reprises, nous reçûmes des réponses telles que : Dans
une ambulance - Sœur L. m'a amenée — voici trois jours que j e suis
ici et de longues nuits (la patiente est arrivée la veille), etc.
Des barrages partiels, tels qu'on en voit ici, se présentent aussi d'une
autre façon. Il n'est pas si rare que le langage soit « barré » tandis

5 9 . L e s b a r r a g e s peuvent parfois être é l i m i n é s par l'alcool. On peut mettre c e l a à profit lors


de l ' e x a m e n (NDA).
que le cours de la p e n s é e s'exprime e n c o r e par une petite série de
gestes qui concluent la phrase c o m m e n c é e . D'après mes observations,
le cours de la p e n s é e c e s s a i t alors, lui aussi, avec la conclusion mi-
mique de la phrase c o m m e n c é e .

Ce que la patiente de Jung appelle « fascination » est une sorte de


barrage partiel. Les p e n s é e s sont complètement i n h i b é e s par un stimu-
lus sensoriel q u e l c o n q u e , et seul c e dernier demeure présent à la
c o n s c i e n c e . « L'assujettissement optique » de Sommer désigne sans
doute en partie le même symptôme.

* * *

En l'état de nos connaissances, les associations expérimentales semblent sou-


vent ne pas être perturbées aux stades chroniques des cas légers. Néanmoins,
on trouve généralement des singularités qui, en soi, ne permettent pourtant
pas un diagnostic certain mais évoquent tout de même cette maladie avec
une certaine vraisemblance.

1. Grande irrégularité des latences d'association, qui ne peuvent s'expliquer


par la seule prédominance de complexes chargés d'affect. Les différences de
latence sont beaucoup plus importantes que dans le cas des complexes de
sujets sains, et il existe souvent une étrange alternance : tantôt les associa-
tions semblent se dérouler lentement, puis l'on s'aperçoit de nouveau que le
malade (au cours du même test) peut penser très rapidement. Devant de telles
irrégularités, on est naturellement d'abord enclin à les attribuer à des varia-
tions de la bonne volonté, ou tout au moins de l'attention ; mais souvent l'on
ne peut pas trouver d'autres signes de ces derniers troubles. Dans les cas
aigus, les réactions se ralentissent volontiers de plus en plus au cours d'un
même test.
3. Le raccordement à des mots-stimulus antérieurs, déjà cité, est frappant
aussi ; cet effet a posteriori d'une pensée précédente n'est pas nécessairement
continu : le malade s'écarte d'une idée, puis y recourt de nouveau dans une
association postérieure, comme ci-dessus, où l'on est parti de « Bern », « Bun-
desrat », après que trois idées complètement différentes aient éloigné le pa-
tient de la première représentation. Néanmoins, il est plus fréquent que les
persévérations d'idées s'enchaînent.

3. L'effet a posteriori du cours de pensée antérieur se manifeste aussi par la


tendance à des stéréotypies dans la forme et le contenu de la réponse. Cer-
tains patients, notamment aigus, ne répondent plus, à la fin du test, que de
façon totalement absurde, avec des termes peu nombreux, qui étaient encore
utilisés de façon appropriée dans ce qui précédait : « A penser, à écrire, à
manger », etc. (La pauvreté idéique favorise naturellement ce comportement).
4. Parfois les patients restent aussi fixés au mot-stimulus et le répètent sans
y connecter d'autre pensée. Ce type d'écholalie se voit beaucoup plus fré-
quemment dans les états aigus (obnubilation) que chroniques.

5. Même quand la répétition du même mot n'apparaît pas fréquemment, on


trouve chez de nombreux patients une grande pauvreté des idées ; ils ne se
fixent pas sur le même mot mais bel et bien sur des idées analogues et très
proches.

6. Les schizophrènes ont plus de réactions individuelles telles qu'on n'en


voit pas chez d'autres sujets (Kent et Rozanoff). Si on leur propose les mêmes
mots-stimulus après des intervalles relativement longs, les mots-réactions
changent plus que chez les sujets sains (Pfenninger).

7. Mais ce qui est le plus frappant, ce sont les associations bizarres dont on
a donné les exemples p. 22 et p. 24, puis les associations apparemment ou
réellement totalement incohérentes, dans lesquelles le mot-stimulus ne repré-
sente rien de plus que le signal de prononcer n'importe quel mot. (Nommer
n'importe quel meuble qui se trouve dans le champ visuel, etc.)

8. Il n'est pas rare qu'on ne puisse trouver aucun rapport, même avec l'aide
du patient. Dans ces cas il s'agit sans doute généralement, sinon toujours,
de connexions avec un complexe d'idées chargé d'affect déjà présent. Quand
j e dis « déjà présent », j e ne veux pas dire « déjà présent à la conscience »,
car le malade lui-même ne peut en effet fournir aucune information là-dessus.
C'est ainsi qu'un patient apparemment tout à fait rangé, et encore très intel-
ligent même à présent, associait, sans savoir pourquoi, le mot « court » à
beaucoup de concepts qui touchaient ses sentiments d'une façon quelconque.
La solution de cette énigme résidait en ce qu'il était lui-même très petit et
que cet élément faisait aussi partie de ses complexes.

9. Une tendance prononcée à des associations indirectes n'est pas rare.

10. Les signes de complexes chargés d'affect se manifestent souvent d'une


façon tout à fait exagérée. Les temps de réaction aux mots-stimulus excitant
les complexes s'accroissent souvent à l'extrême, ou bien la réaction échoue
totalement, et tous les autres signes complexuels trouvés par Jung sont par-
ticulièrement nets dans certains cas : la superficialité alors que les latences
sont grandes ; l'oubli rapide ; l'effet intellectuel et affectif a posteriori sur les
associations suivantes. Dans certains cas, les complexes sont tellement en
alerte que les associations ne se font qu'en fonction d'eux. Mais tous ces
signes sont très variables, et pas seulement d'un cas à l'autre ; chez un même
patient, ils peuvent osciller du maximum au minimum au cours de brèves
périodes.

Le besoin de paraître intelligent (complexe d'intelligence) se fait sentir ici


aussi, à peu près comme chez les imbéciles, par la propension à des défini-
tions dont la bizarrerie trahit alors souvent le cachet spécifiquement schizophré-
nique : yeux - point de voyeurie 60 ; grand-mère - . articiportion sexuelle 61 ;
poêle - article de réchauffement.
Malgré de nombreuses investigations, il ne se trouvait nulle trace directe de
négativisme dans les associations expérimentales. Nous n'avons vu une ten-
dance aux négations et aux associations par contraste que chez deux malades ;
mais ces patients-là n'étaient justement pas négativistes.

* * *

Ziehen (817) a aussi testé les associations rétrogrades et trouvé une altération
de la reproduction rétrograde de séries dans des états que nous rangeons
dans la schizophrénie. Mais il est si difficile de distinguer là les troubles de
l'association de ceux de l'attention, du bon vouloir, etc., que j e ne me ha-
sarderai pas à conclure à un résultat définitif à partir de la courte publication
de cet auteur.

* * *

Les troubles des associations décrits sont c a r a c t é r i s t i q u e s de la schi-


zophrénie. Mais d'autres formes d'anomalies du cours de la pensée se
voient aussi à leurs côtés, de façon intercurrente. Dans les états mania-
ques de la schizophrénie, une fuite des idées s ' a s s o c i e au trouble s c h i -
zophrénique des associations ; dans les états dépressifs, nous
rencontrons des inhibitions de la p e n s é e , ainsi que les troubles des
associations c a u s é s par la réaction pathologique à l'affectivité ; surtout,
des scotomisations systématiques hystériformes dominent souvent vrai-
ment le tableau. Des p e n s é e s compulsives sont fréquentes.

* * *

Les troubles des associations sont insuffisamment décrits ici, dans la mesure
où l'on prend peu en compte les états aigus. Jusqu'à présent, nous n'avons
toutefois pas trouvé de nouvelles caractéristiques qualitatives dans de tels
syndromes, mais éventuellement des exagérations de ce qui a déjà été décrit.
(Naturellement, nous faisons abstraction des signes des états maniaques, mé-
lancoliques, ou d'inhibition organique).
Ce que je ressens plutôt comme une carence, c'est que nous n'ayons déduit la
plupart des anomalies que des déclarations verbales et écrites des malades ; les

60. Traduction approximative de Sehungspunkt, où Sehung, dérivé de sehen (voir), est un


néologisme (NDT).
61. Traduction approximative de Anteilung, néologisme combinant Anteil (part, portion, in-
térêt, participation) et Teilung (division, partage, démembrement) (NDT).
actes complexes sont en effet sans nul doute des émanations d'exactement la
même activité idéique qui se fait jour dans la discussion ; nous sommes aussi
habitués à questionner les malades sur les motifs de leur comportement. Il
en va autrement des associations qui guident ceux de nos petits actes que
nous ne dirigeons absolument pas consciemment, seule l'intention de faire
ceci et cela émergeant à notre conscience. Quand j'écris, j e pense consciem-
ment à mon sujet ; mais j e ne sais pas comment j e sors le papier de mon
armoire, tous les mouvements élémentaires que j e fais, etc. Or nous devons
admettre qu'il existe des indices selon lesquels ces mécanismes très fortement
automatisés sont altérés eux aussi chez les schizophrènes. Mais nous ignorons
totalement si ces troubles peuvent également être rapportés à une déficience
de la somme d'associations élémentaires nécessaire à une activité spécifique.
Car il est également pensable que les maladresses soient provoquées par des
courants contraires négativistes ou par de la perplexité.

b) L'affectivité

Dans les formes marquées de schizophrénie, « l'abêtissement affectif »


est au premier plan du tableau. Ainsi savait-on, dès l'enfance de la
psychiatrie moderne, qu'une psychose « aiguë curable » devenait
« chronique » si l'affectivité commençait à régresser. Certains schizo-
phrènes aux stades terminaux ne présentent aucun affect durant des
années et des décennies ; ils traînent dans les asiles dans une attitude
négligente ou repliée, le visage inexpressif ; comme des automates, ils
se laissent habiller et déshabiller, emmener de leur lieu habituel d'i-
nactivité pour le repas, puis ramener, sans extérioriser nul signe de
satisfaction ou de déplaisir. Ils ne réagissent même pas aux mauvais
traitements qui leur sont infligés par d'autres malades.
Même dans les formes moins graves, l'indifférence en est la signature,
et en l'occurrence une indifférence vis-à-vis de tout : parents et amis,
profession et distractions, devoirs et droits, bonheur et malheur. « Cela
m'est incommensurablement égal » disait un patient de L. Binswanger.
Ce déficit se manifeste de la façon la plus marquée vis-à-vis des in-
térêts supérieurs, et qu'il faille un travail intellectuel complexe ou non
pour les comprendre n'a absolument aucune importance ici. Une mère
peut être indifférente au bien-être et aux maux de ses enfants dès le
début de sa maladie, alors que, pourtant, non seulement elle use des
termes d'une mère normalement sensible mais elle comprend aussi
réellement ce qui est bon ou ce qui est nuisible à un enfant, et peut
même en discuter de façon tout à fait judicieuse à l'occasion, par exem-
ple quand elle voudrait motiver sa sortie de l'asile. Que leur famille
ou eux-mêmes périssent est indifférent à ce genre de malades ; l'ins-
tinct de conservation est souvent réduit à zéro : les malades ne se
soucient pas de mourir de faim ou pas, d'être couchés sur de la glace
ou sur un poêle brûlant. Au cours de l'incendie d'un asile, de nombreux
patients durent être emmenés hors des sections menacées ; sinon, ils
n'auraient pas bougé de leur place et se seraient laissés asphyxier ou
brûler sans nul affect. Les maladies, la menace de toutes sortes de
désagréments ne peuvent troubler la tranquillité de nombreux schizo-
phrènes. Ce qui concerne autrui leur est naturellement totalement in-
différent ; dans un dortoir, un patient en roue un autre de coups ; les
autres ne jugent pas nécessaire de réveiller l'infirmier. Un étudiant a
presque étranglé sa mère ; il ne comprend pas qu'on puisse faire tant
d'histoires « à cause de cette conversation animée ». Au bout d'un mois
et demi de séjour à l'asile, une malade écrit pour la première fois chez
elle, mais en dehors de quelques phrases qui ne veulent rien dire, elle
ne sait que demander comment va le chat.
Les schizophrènes peuvent rédiger des biographies entières sans exprimer un
seul sentiment ; ils décrivent leurs souffrances et leurs faits et gestes comme
si c'était un sujet de physique. Une Croate qui ne comprend aucun mot d'une
langue autre que sa langue maternelle s'égare à Zurich, reste des mois durant
à l'asile sans qu'on puisse se faire comprendre d'elle, car elle ne fait pas
non plus attention aux gestes, bien qu'elle soit très vive. Finalement, une
dame de son pays lui adresse la parole ; la patiente fournit quelques rensei-
gnements en réponse aux questions, mais elle ne montre pas le moindre affect.
Un hébéphrène raconte la mort de son père : « Comme j'étais à la maison à
l'époque, j e suis aussi allé à l'enterrement, et j'étais bien content que ce ne
soit pas moi qu'on enterre ; maintenant, j e suis enterré vivant... »

Ce qui frappe le plus, c'est que certains patients, notamment les plus
âgés, manifestent également la même indifférence à l'égard de leurs
idées délirantes, qui les occupent pourtant constamment.

Pendant une présentation clinique assez longue, un paranoïde ne cesse de


se plaindre des persécutions, mais reste assis très confortablement, dans une
position nonchalante. Quand on lui demande s'il considère vraiment les hallu-
cinations comme une réalité, il dit en haussant les épaules : « Peut-être sont-elles
pathologiques, peut-être sont-elles une réalité » ; la question ne l'intéresse mani-
festement pas du tout. Il est universellement connu que de vieux paranoïdes
racontent avec la plus grande tranquillité d'esprit qu'ils ont été tracassés,
brûlés pendant la nuit, qu'on leur a retiré les entrailles. Une hébéphrène
vient voir le médecin pour le prier de ne pas la battre à mort ; bien qu'elle
soit vraiment persuadée qu'il y va de sa vie, elle est totalement inaffective.

Dans des cas plus légers, cette indifférence peut faire défaut ou être
masquée. Au début de la maladie, nous voyons souvent vraiment une
certaine hypersensibilité, si bien que les malades s'isolent consciem-
ment, pour échapper à toute occasion d'affects, et ce même quand ils
ont encore de l'intérêt pour l'existence. Des schizophrènes latents peu-
vent paraître tout à fait labiles dans leurs affects, sanguins. Mais la
profondeur de l'affect fait alors défaut. A y regarder de plus près, on
trouve généralement aussi dans de tels cas une indifférence partielle
à l'égard de tel ou tel des intérêts qui n'étaient habituellement pas
étrangers au patient ; mais j e ne voudrais pas prétendre que ceci soit
également le cas chez les patients qui n'aboutissent jamais chez le
psychiatre. Il existe en outre d'assez nombreux schizophrènes qui ont
en permanence des affects assez vifs, tout au moins dans certaines
directions : ce sont ceux d'entre eux qui sont actifs, les écrivains, les
réformateurs du monde et de la santé, les fondateurs de religions. Ces
gens ont une pensée partiale et qu'aucune considération n'arrête ; il
est difficile de dire si leurs affects ne sont pas également pathologi-
quement partiaux en soi.

Nous voyons souvent des thymies de base nettes, si bien qu'on peut
difficilement parler d'indifférence générale. L'humeur peut être eupho-
rique, triste, anxieuse. Nous rencontrons la transition de l'humeur eu-
phorique à l'humeur indifférente, ou un mélange des deux, dans l'état
affectif, très fréquent chez les schizophrènes, de « Wurstigkeit », que
les Français appellent, d'une façon plus imagée encore, « je-m'en-fi-
chisme 6 2 ». Alors, bien qu'ils ne soient pas heureux, les malades sont
pourtant satisfaits d'eux-mêmes et du monde ; ce qui arrive d'indési-
rable n'est pas ressenti comme désagréable. Leurs réponses deviennent
alors très facilement impertinentes, leurs associations inexactes leur
fournissant un matériel très favorable à cela. - D'autres humeurs en-
core s'expriment d'une façon analogue. Une de nos malades est quali-
fiée depuis plus de vingt ans dans son observation de « cordialement
dérangée », car présentant toutes ses plaintes insensées avec une cer-
taine bonhomie et avec force sourires.

Dans les cas aigus que l'on qualifiait autrefois de manies et de mé-
lancolies, l'affectivité ne fait naturellement pas défaut ; mais elle revêt
un timbre spécifique qui, en soi, permet souvent déjà le diagnostic de la
maladie. A la place des affects clairs et profondément ressentis de la
folie maniaco-dépressive, nous avons l'impression d'un mouvement af-
fectif qui ne va pas en profondeur. Surtout, l'homogénéité de l'expression

6 2 . En français dans le texte.


des affects fait souvent défaut. Les mots qui doivent exprimer la joie
ou la souffrance ne s'accordent ni entre eux, ni au ton de la voix, aux
mouvements, au reste du comportement. La mimique manque d'unité ;
par exemple, les sourcils levés 63 expriment quelque chose comme de
l'étonnement, les yeux peuvent donner l'impression du sourire avec des
pattes d'oie, et en même temps les commissures labiales peuvent être
tristement abaissées. Souvent, l'expression est extraordinairement exa-
gérée, pathétique et théâtrale dans le mauvais sens du terme. Il est
évident que la raideur des mouvements attire particulièrement l'atten-
tion, ici précisément. Les plaintes comme les cris de joie ont quelque
chose de monotone.

Toutes ces choses sont plus aisées à sentir qu'à décrire. Ce qu'on peut
le mieux mettre en relief dans la description, c'est le manque d'adap-
tation aux variations du contenu des idées, le déficit de la capacité de
modulation affective. L'humeur du schizophrène maniaque ne suit que
très peu ou pas du tout les changements de contenu de la pensée.
Tandis que le maniaque accompagne comme un sujet normal les
nuances affectives des pensées exprimées par des modifications qua-
litatives et quantitatives adéquates des expressions d'affectivité, nous
ne voyons que peu ou pas du tout de telles modulations chez le schi-
zophrène avéré, qu'il raconte une blague, qu'il se plaigne de son en-
fermement ou qu'il parle de son existence 64 . Une catatonique se plaint
que son mari soit en prison. Je lui assure qu'il est en liberté, ce à
quoi elle répond : « Ah, c'est bien. » Mais elle dit cela sur un ton
plaintif, absolument inchangé, exactement comme si je lui avais confir-
mé l'incarcération de son mari.

Un tel comportement ne se distingue qu'en apparence de l'indifférence.


Car ici l'affect présent n'est pas le moins du monde la réaction aux
idées, mais un état de base anormal de l'affectivité déterminé d'une
façon quelconque, un ajustement différent du point affectif zéro 65 . A
partir de ce point zéro, les autres malades réagissent par des oscilla-

6 3 . Dans l'original : le front levé (NDT).


6 4 . Quand on entend un schizophrène parler une langue qu'on ne comprend pas, on manque
souvent de tout point de repère pour déterminer de quoi il parle. Même un changement
important de thème (nourriture - mort de la mère) peut alors se produire de façon totalement
asymptomatique (NDA).
6 5 . L'indépendance de telles humeurs schizophréniques par rapport au cours de la pensée
apparaît notamment nettement dans les c a s , non rares, où, à l'inverse, le patient maintient
après une rapide inversion de l'humeur une idée délirante formée pendant la dépression et
congruente a v e c c e l l e - c i , mais présente maintenant la tonalité j o y e u s e contradictoire avec
c e l l e du contenu idéique (NDA).
tions vers le haut ou vers le bas, selon les représentations, mais non
les schizophrènes.

Dans certains cas nous voyons tout de même des oscillations affectives
nettes qui peuvent tout à fait se rapprocher de la norme. Une certaine
rigidité affective peut cependant se trahir alors, du fait que quelque
chose de difficilement descriptible reste commun à l'expression des
humeurs les plus diverses. Pour recourir à une image de coloriste, c'est
comme si toute la mimique était plongée dans la même sauce ; ces
gens pleurent avec une voix analogue ou identique à celle avec laquelle
ils rient ; et bien qu'ils tirent leur commissure labiale vers le haut dans
le cas d'un de ces affects et vers le bas dans l'autre, les deux modes
d'expression mimique ont tout de même quelque chose qui leur est
nettement commun.

Parfois, une profondeur insuffisante des affects se traduit par le fait


que les malades ne peuvent maintenir une humeur. Une catatonique
avait très peur d'un Judas Iscariote hallucinatoire qui la menaçait d'une
épée ; elle criait qu'on chasse ce Judas, mais entre-temps elle réclamait
du chocolat. Un autre jour, elle se plaignit des hallucinations en ques-
tion, demanda pardon pour les violences commises, mais au beau mi-
lieu de ses plaintes elle exprima la joie que lui procurait une belle
ceinture qu'elle mêlait pourtant tellement à ses idées délirantes que
nous dûmes lui assurer que ce n'était pas un « baiser de Judas ». Une
autre catatonique se répand jour et nuit en auto-accusations véhé-
mentes, avec des tentatives énergiques d'automutilation ; mais quand
elle parvient à échapper à une infirmière, elle rit de tout cœur.

Dans les états aigus les expressions affectives les plus diverses peuvent
pourtant alterner aussi les unes avec les autres au cours d'une période
très brève, par exemple pendant une présentation clinique, même sans
humeur basale durable. A l'occasion d'une quelconque association for-
tuite, le patient entre d'une seconde à l'autre dans la plus grande agi-
tation coléreuse, il invective, vocifère, saute en l'air, pour se montrer
au bout de quelques minutes érotiquement joyeux de la même façon
excessive, puis pleurer de tristesse, etc. Dans ces cas, l'ensemble de
la personnalité change en même temps que l'affect. Ici, contrairement
à la stase de certaines composantes des expressions affectives anté-
rieures qu'on a mentionnée plus haut, les affects précédents ne pro-
longent à l'inverse même pas autant leur effet qu'ils devraient
normalement le faire ; de façon tout à fait subite, c'est à un registre
totalement nouveau qu'il est fait appel. L'aspect de ce brusque chan-
gement et la rigidité affective différencient généralement facilement
c e s c a s d'une pathologie organique.

Aussi est-il c o m p r é h e n s i b l e que Masselon (p. 8 3 ) mentionne également


comme étant une particularité affective des schizophrènes, aux côtés
de la n o n c h a l a n c e , de l'indifférence et de l'irritabilité, une labilité
anormale des affects (« mobilité d'humeur », « versatilité »). L'irrita-
6 6

bilité semble d é j à former un certain contraste avec l'indifférence, mais


c'est encore plus le c a s pour cette labilité, qui présuppose une faculté
de réaction anormalement a i s é e .

Dans les c a s légers, tels qu'on en voit rarement arriver à l'asile, la


labilité semble être souvent au premier plan ; mais, à y regarder de
plus près, on trouve ici aussi les déficits de l'affectivité.

Un hébéphrène était en cours d'examen à cause d'une menace de crime. Il


était quelque peu euphorique, considérait comme un bonheur d'être à l'asile,
sous traitement médical, faisait l'éloge des (mauvais) tableaux au mur, ne
voulait pas passer dans une meilleure section sous le prétexte que les patients
étaient tellement gentils ici. Après que ce transfert eut eu lieu, il pesta sans
mesure contre la section précédente. A l'occasion d'une fièvre insignifiante
(et parfois aussi sans cause connue), il était déprimé, pleurait comme un
enfant, disait qu'il allait mourir, et il en allait de même pour des motifs
encore plus insignifiants, comme quand il racontait combien son père avait
versé à contre-cœur les frais scolaires d'1,80 F par semestre pour ses études.
Quand quelqu'un disait quelque chose qui ne lui plaisait pas, il s'agitait,
menaçait, cassait éventuellement aussi un objet, jetait son argent dans sa
rage, brutalisait sa femme. Malgré cette labilité sur fond d'humeur très légè-
rement maniaque, le trouble schizophrénique de l'affectivité est net : il ne
cherche pas le contact avec son entourage, comme le font d'autres sujets
euphoriques ; il restait tout à fait indifférent dans les domaines les plus im-
portants (internement, commerce, qu'il avait totalement négligé, demande de
divorce de sa femme) ; cet homme bien élevé avait perdu tout tact ; sa mi-
mique avait quelque chose de figé, de fixé, qui contrastait grandement avec
ses propos emphatiques ; des choses ayant une importance différente sur le
plan affectif étaient évoquées avec la même mine ; il pouvait dire sur le ton
de la plus grande indifférence qu'il était terriblement agité.

Cette labilité affective est sûrement en rapport, pour une petite part,
avec l ' i n c a p a c i t é des malades à saisir certains événements importants
en tant que tels. Des pensées sans importance ne parviennent guère à
captiver même un sujet sain ; il est donc c o m p r é h e n s i b l e que le schi-

6 6 . En français dans le texte.


zophrène, pour qui rien n'a d'importance, saute parfois d'un affect à
un autre. Mais d'un autre côté le changement d'affect correspond à la
versatilité des idées. Un hébéphrène se défend avec désespoir, il hurle
qu'il a tout gâché ; soudain il dit d'un ton indifférent : « Maintenant j e
vais rire », et il a un rire sec. Peu après il dit : « Maintenant j e vais
crier », et il recommence à hurler et à frapper. Un autre attrape régu-
lièrement des accès de rage à l'entrée du médecin, il se jette sur lui
en grinçant des dents, si bien qu'il faut le tenir. Chaque fois, il saute
au bout de très peu de temps dans son lit, d'un mouvement élégant,
et offre au médecin le « baiser de réconciliation ». — Il arrive parfois,
même chez des hébéphrènes en pleine lucidité de conscience, qu'ils
regrettent vraiment ce qu'ils ont fait dans leur excitation. Un de nos
paranoïdes pouvait pleurer quand il avait brutalisé sa femme. J e n'ai
toutefois jamais revu, sinon, de regrets exprimés avec tant de force.

Même quand les affects changent, cela se passe pourtant plus lente-
ment en général que chez le sujet sain. Les affects sont souvent litté-
ralement à la traîne derrière les idées. Lors d'un examen, on avait
montré à de nombreuses reprises à une patiente la photo d'un enfant ;
ce n'est qu'un quart d'heure après qu'apparut l'affect triste approprié.
A l'occasion de fêtes, on voit aussi combien les schizophrènes ont be-
soin de plus longtemps que les sujets sains pour se mettre dans l'am-
biance. On constate, avec exactement la même fréquence chez les gens
bien portants que chez les schizophrènes, que la colère et la contrariété
démarrent souvent très rapidement, bien qu'ils aient tendance à ne
disparaître que lentement. On ne doit pas interpréter cela comme une
labilité particulière des patients. Mais une persistance pathologique de
l'affect se manifeste indubitablement au travers de la tendance, habi-
tuelle aux schizophrènes, à persévérer dans leur colère ou à l'amplifier
pendant assez longtemps encore, même quand il n'y a plus aucune
raison à cela.

Contrairement à Masselon, sans doute pouvons-nous conclure de tout


cela que la labilité constitue une manifestation de peu d'importance
dans la schizophrénie.

L'oscillation apparemment infondée de l'affectivité, le caractère capri-


cieux de la survenue des affects est beaucoup plus frappant que le chan-
gement rapide des affects. Les mêmes malades qui apparaissent
aujourd'hui tout à fait indifférents peuvent, demain, être irrités ou ac-
cessibles à des sentiments très divers. Pfersdorff (592, p. 118) note à
propos de ses patients : « L'état affectif ne venait au jour que lorsque
les patients parlaient, ce qu'ils faisaient très rarement spontanément. »
Dès qu'ils se voyaient contraints, justement, de percevoir leur environ-
nement et d'y réagir, les affects se manifestaient, comme c'est si sou-
vent le cas. Mais ce qui est le plus fréquent, c'est que les malades ne
soient stimulés que lorsqu'ils sont contraints à penser à certaines idées
qui les avait émus avant ou pendant le début de la maladie (complexes).
Ainsi une hébéphrène se traînait-elle, en proie à une euphorie érotique
niaise ; mais un affect tout à fait normal venait au jour quand on évo-
quait sa relation avec son mari. Chez de nombreux malades, on peut
encore susciter avec une grande vivacité, des décennies après, la dou-
leur d'un amour perdu ou la joie d'un amour heureux, si l'on parvient
à surmonter les barrages qui, précisément, ne font jamais défaut dans
le cas de ces thèmes. Ces affects apparaissent alors comme « mis en
conserve » ; toutes les nuances du plaisir sexuel, de la gêne, de la
souffrance et de la jalousie peuvent apparaître avec une vivacité telle
qu'on ne la rencontre plus chez un sujet sain quand il s'agit de vieux
souvenirs. Il n'est pas rare que ces manifestations aient tout à fait leur
caractère de l'ancien temps et forment un contraste frappant avec l'âge
mûr du malade.
Une hébéphrène qui avait eu une première poussée méconnue de sa maladie
après la puberté fut amenée à l'asile à 71 ans avec une légère dépression.
Elle parlait avec une grande indifférence des événements de son existence,
et notamment de son mari. Mais quand nous fûmes parvenus à lui faire évo-
quer un amoureux de l'époque immédiatement antérieure à ses premiers trou-
bles, elle présenta toute la mimique gênée d'une jeune fille interrogée sur
ce genre de choses, avec tous les détails caractéristiques, non seulement le
visage rougissant, les yeux baissés, mais aussi le sourire satisfait et embar-
rassé, le tiraillement du tablier, le lissage des cheveux, et toutes ces autres
manifestations que l'on ne peut que voir, mais non décrire. Cet affect juvénile
pouvait être déterré tout frais au bout de plus de cinquante ans et formait
un contraste touchant avec la silhouette affaissée et le visage effrayé de cette
vieille femme.

Dans ce cas, comme dans certains autres, on a pu renouveler l'expérience.


On fait des constatations analogues, quoique pas toujours aussi frappantes,
au cours de la plupart des analyses de schizophrènes réussies ; et quand on
a fait surgir en premier lieu 67 les complexes chargés d'affect des malades à
la Clinique, on a parfois du mal à convaincre les auditeurs de l'inaffectivité
des patients qu'on présente, tellement ils semblent réagir normalement, bien
qu'ils aient par ailleurs non seulement affiché mais même réellement éprouvé
la plus grande indifférence pendant des années.

6 7 . Au cours d'une présentation (NDT).


Même sans analyse particulière, on peut mettre en évidence avec un
peu de patience les affects dans les productions délirantes de ceux des
malades qui ne mènent plus, en apparence, qu'une vie végétative. Il
faut souvent des mois avant d'établir une relation intellectuelle avec
de tels malades, complètement passifs et mutiques ; mais si l'on y par-
vient on trouve régulièrement un système délirant qui non seulement
est né de souhaits et de craintes, mais qui peut être, maintenant encore,
empreint de sentiments tout à fait adéquats.

Les affects viennent parfois aussi au jour quand une atrophie cérébrale
débute, si bien que certains de ces malades ne se distinguent plus
guère des séniles ordinaires, « qui peuvent pleurer et rire quand ils
veulent ». A Rheinau, j'ai observé pendant dix ans une catatonique
qui, abstraction faite des premiers temps, ne m'avait dit rien que des
injures et était restée assise en face de moi, négativiste, la langue tirée
de côté. Quand j e la revis dix ans après mon départ de Rheinau, elle
se précipita vers moi, me serra dans ses bras avec émotion, comme on
peut faire à un vieil ami. - Une paranoïde dont j e connaissais l'indif-
férence depuis près de trente ans fit une apoplexie. Comme elle attirait
beaucoup de mouches avec des sucreries, j e lui demandai un jour, en
matière de plaisanterie, si les mouches n'allaient pas la manger. Elle
se prêta joyeusement à la plaisanterie : « Il en vient toujours de si
grosses, si grosses, et elles veulent me manger. » Pendant la première
partie de la phrase, elle riait, et pendant la seconde, en vraie sénile,
elle était déjà tellement accablée par l'idée d'être mangée qu'elle pleu-
rait plaintivement.

Ainsi est-il tout à fait indubitable que la capacité de l'esprit de produire


des affects ne disparaît pas dans la schizophrénie.

C'est pourquoi nous ne devons pas nous étonner de voir des affects
conservés même dans des cas graves. Mais lesquels nous rencontrons,
voilà qui dépend généralement du « hasard ». Cependant certains sen-
timents ont de plus grandes chances de se manifester que d'autres.

Comme nous l'avons vu plus haut, les émotions érotiques (dans le bon
sens), par exemple, se laissent parfois déterrer. Mais, quand on peut
suivre les rêveries éveillées des malades, on trouve souvent aussi des
sentiments délicats, et ce chez des patients qui, extérieurement, ne
présentent rien d'autre que violence et malpropreté.

A la place de l'intérêt, nous rencontrons souvent, même dans les cas


évolués, son équivalent (très développé déjà chez les oiseaux et les
chats), la curiosité. Des malades qui ne se soucient apparemment de
rien parviennent toujours à s'arranger pour, dès qu'une porte s'ouvre
quelque part, pouvoir regarder à traVers comme par hasard, pour pou-
voir espionner une conversation, regarder un livre qu'on a laissé traîner
et, dans ce dernier cas, même s'ils sont trop torpides pour ne serait-ce
que prendre cette merveille en main.
Dans le cas des patients d'asile de chroniques, on voit souvent aussi
un certain attachement à l'asile. Des patients qui ont travaillé dans un
asile pendant de nombreuses années acquièrent une sorte de dépen-
dance à son égard ; ils s'intéressent à la gestion du domaine et peuvent
même commencer spontanément à faire quelque chose pour elle. Ils
éprouvent même de la nostalgie à l'égard de l'asile, quand il faut les
en faire sortir. Cependant, on voit tout aussi souvent les bons malades
travailleurs se contenter d'effectuer leur tâche journalière comme des
machines, toujours de la même humeur, par temps de pluie comme de
neige, par les chaleurs comme par les frimas.
C'est dans le sens de Virritabilité, allant jusqu'à la colère et à la rage,
que nous trouvons les affects le plus souvent conservés. De nombreux
malades des asiles ne réagissent en tout état de cause que dans ce
sens. Le personnel qui veille à leurs besoins les plus courants, et même
celui qui leur porte les repas, risque à chaque fois d'être frappé ou
insulté. Mais toutes les transitions existent entre ces cas extrêmes, au-
jourd'hui rares, et l'irritabilité commune.
Dans les asiles, cette irritabilité est désagréable notamment dans ses rap-
ports avec les idées délirantes et le négativisme. Les persécutés sont mé-
contents de leur entourage parce que celui-ci les persécute ; ceux qui
croient leurs souhaits exaucés sont dérangés dans leurs rêveries par leur
environnement — motif suffisant de colère et de rage. Ainsi la colère re-
présente-t-elle aussi la réaction ordinaire de nombreux patients aux hal-
lucinations, et ce — élément typique — même quand leurs Voix ne leur
disent pas précisément quelque chose de désagréable.
L'indignation à propos de la privation de liberté ou d'autres désagré-
ments entraînés par le traitement, si fréquente dans les asiles, n'est
pas tout à fait la même chose. De très nombreux malades parlent aussi
de nostalgie de leur foyer ; mais il est relativement rare qu'on puisse
trouver des signes objectifs qui permettent de conclure à une véritable
nostalgie du foyer, ou même seulement à une réelle impatience de ren-
trer chez soi. Il n'est pas si rare que cela que des schizophrènes qui
revendiquaient leur sortie depuis longtemps n'utilisent même pas l'au-
torisation de sortir une fois qu'ils l'ont obtenue, ou bien qu'ils se
contentent de quitter l'asile sans projet, sans rentrer chez eux.
Il n'est pas rare du tout que nous trouvions que l'amour parental est
préservé chez nos malades, soit comme unique manifestation affective,
soit aux côtés de l'irritabilité ; les mères, notamment, sont souvent vrai-
ment préoccupées pendant longtemps de la santé de leurs enfants, tan-
dis qu'elles ne se soucient de rien d'autre, pas même de leur propre
état physique. De telles malades montrent donc aussi une joie réelle
quand elles reçoivent une visite ou de bonnes nouvelles de leurs en-
fants. Une patiente malade depuis trente ans, et qui se trouvait depuis
assez longtemps dans un état hallucinatoire grave, cherchait à persua-
der le médecin, sur lequel elle avait des visées comme gendre, que sa
maladie ne s'était pas transmise à sa fille.
La sympathie pour autrui n'est pas non plus toujours éteinte. En parti-
culier dans les asiles, où la plupart des patients se connaissent passa-
blement, ils peuvent souvent fort bien se mettre dans la peau des
autres. Un hébéphrène qui parlait de façon complètement confuse a
tenu durant des années son cigare dans la bouche à un malade souffrant
d'une atrophie musculaire et dont les lèvres n'étaient plus capables de
le supporter, avec une patience et une infatigabilité dont un sujet sain
n'aurait sans doute jamais été capable. Il peut aussi arriver que de
tels Bons Samaritains schizophrènes parviennent à nourrir sans vio-
lence des malades qui refusent les aliments, alors que personne d'autre
n'y parvient.

Même une empathie artistique n'est pas si rare. Des poètes et musiciens
légèrement schizophrènes de tout niveau présentent cette faculté. Une
catatonique aiguë était capable, au cours d'une stupeur apparemment
des plus graves, de danser en musique, et ce avec des mouvements
qu'elle inventait elle-même et qui exprimaient d'une façon étonnam-
ment fine et esthétique le sentiment éveillé par cette musique. Une de
nos catatoniques chroniques est, à part une irritabilité presque perma-
nente avec tendance à la violence, totalement indifférente à l'environ-
nement, indécente et malpropre au plus haut degré. Elle peut pourtant
non seulement danser mais s'adapter très exactement à toutes les
nuances de la musique et des mouvements de son danseur.

Peu de malades sont enclins à l'humour, peut-être sont-ils encore plus


capables de produire eux-mêmes quelque chose d'humoristique que de
le goûter quand cela leur est proposé de l'extérieur, tandis que des
plaisanteries assez grossières trouvent encore souvent un écho.
Le plus souvent, cependant, on est frappé de la précocité avec laquelle
dépérissent les sentiments qui règlent les rapports des humains entre
eux. Que les malades parlent à quelqu'un d'une couche sociale élevée
ou basse, avec un homme ou une femme, ne fait généralement pas la
moindre différence pour eux. Il n'y a souvent plus trace de honte dans
le moindre domaine, et ce même chez des malades bien conservés par
ailleurs. Non seulement ils avouent toutes les infamies possibles, en
les reconnaissant fort bien comme telles, mais ils les racontent spon-
tanément sans le moindre motif. Ils étalent souvent leurs relations
sexuelles dans les termes les plus crus, se masturbent au vu de tous.
Un lycéen très doué qui vient de tomber malade écrit à sa mère :
« Chère mère, viens donc me voir tout de suite. Je dois savoir quel
âge tu avais quand mon père m'a fait. »
La vive charge affective de vétilles peut alors former, pour sa part, un
étrange contraste avec de si graves déficits. Un hébéphrène qui travaille
un peu à notre bureau circule paré et pomponné avec le soin le plus
extrême mais se laisse taquiner de la façon la plus inconvenante par un
employé grossier sans rien y trouver de déplaisant ; et quand sa mère le
prie de venir au lit de mort de son père, il lui écrit quelques phrases
« de consolation », mais n'y va pas. Deux patientes mangent leurs excré-
ments ; mais l'une, une vieille fille, minaude pour avouer son âge ; l'autre,
une femme peintre, se réjouit de la belle couleur de ce mets.

Les patients réagissent de façon variable aux fêtes de l'asile et autres


occasions de ce genre. Dans l'ensemble, ils ont quelque chose de figé,
leur manque d'initiative attire l'attention lors des jeux. Leur capacité
à être stimulés est altérée sur le plan temporel, en ce sens qu'il faut
souvent longtemps pour que les malades se mettent dans l'ambiance ;
par contre elle est souvent augmentée sur le plan quantitatif, de nom-
breux patients étant de plus en plus pris par l'enivrement de la fête
et ne pouvant plus s'arrêter. Mais un bal pour lequel on sélectionne
quelque peu les patients ne révèle habituellement pas grand chose ou
rien du tout de frappant au profane.

Les caractéristiques éthiques des schizophrènes sont très diverses. Dans


l'ensemble, les malades sont émoussés sous ce rapport, comme sous
d'autres. Mais comme ils sont très peu actifs, il en est étonnamment
peu qui deviennent de véritables criminels. Néanmoins certains ne
commencent une carrière de voleurs ou d'escrocs qu'après le début de
l'affection. Mais il est alors impossible de dire si une tendance aupa-
ravant inhibée s'est simplement révélée ou si seule la maladie a fait
naître les pulsions criminelles. Sur le plan moral, on ne peut dans
l'ensemble se fier ni plus ni moins aux schizophrènes qu'aux sujets
sains (leur imprévisibilité est pire). Mais en général les malades volent,
trichent, mentent et calomnient sans doute plutôt moins que les sujets
sains. Et même, des scrupules de conscience fort pénibles se manifes-
tent souvent en permanence dans les cas relativement bénins. Les at-
tentats consécutifs aux idées délirantes, qui, du point de vue du
malade, ne sont qu'une légitime défense justifiée, n'ont naturellement
rien à voir avec l'éthique.
Ainsi le caractère des schizophrènes est-il aussi varié que celui des
sujets bien portants. Cependant, l'indifférence confère à tous les cas
évolués des traits communs apparents ; la tendance à s'isoler et le
caractère peu influençable sont aussi des traits frappants, qui se ré-
pètent souvent, de même que la versatilité et l'irritabilité. Certains
conservent un caractère avenant jusqu'à un stade avancé de la maladie,
malgré toutes leurs difficultés, d'autres deviennent des abominations
des catégories les plus diverses, vindicatifs, cruels, menteurs, adonnés
à toutes les débauches. Mais la maladie peut aussi, du fait de la perte
d'énergie, rendre inoffensives, mais vraisemblablement pas meilleures,
certaines personnes mauvaises ab ovo.
Les bas instincts et la charge affective de processus corporels qui est en
rapport avec eux pâtissent un peu moins que les affects supérieurs,
mais la différence n'est pas assez importante pour qu'on puisse démon-
trer régulièrement qu'il en va ainsi dans un cas donné. Kraepelin décrit
le fait, fréquent, que les malades accueillent les visites de leurs proches
sans salutations ni autres signes de stimulation affective, mais qu'ils fouil-
lent avec la plus grande ardeur dans leurs sacs et leurs paniers à la
recherche de denrées comestibles qu'ils ont alors coutume d'ingurgiter
aussitôt jusqu'à la dernière bribe, en mâchant la bouche pleine jusqu'aux
joues. A l'inverse, de nombreux malades sont totalement insensibles à
la faim et à la soif, aux troubles du sommeil, aux mauvais traitements
de toute sorte. Souvent, chez eux, une extrême réplétion du rectum et
de la vessie, une attitude corporelle inconfortable ne s'accompagnent
pas de sentiments désagréables. Même les stimulus acoustiques les
plus stridents ou les plus intenses ne sont, souvent, pas ressentis d'une
façon désagréable, de même que la douleur de Péblouissement ; j'ai
vu plusieurs malades qui fixaient continuellement le soleil avec plaisir.
J e ne sais pourquoi ils ne se brûlaient pas la rétine ; je n'ai vu de
pupilles particulièrement serrées chez aucun de ces patients ; je n'ai
toutefois pas pu les examiner aux moments critiques.

* * *

Les malades se comportent de façon très diverse à l'égard de leurs


troubles affectifs. La plupart ne s'en aperçoivent pas, considèrent leur
réaction comme normale. Mais des patients assez intelligents peuvent,
le cas échéant, raisonner de façon très pénétrante à leur sujet. En ce
cas, ils ressentent au début le vide affectif comme tout à fait doulou-
reux, si bien qu'on les confond aisément avec des mélancoliques. Un
de nos catatoniques se considérait comme « rendu indifférent 68 », une
patiente de Jung ne pouvait plus prier à cause de son « endurcissement
affectif ». Par la suite, ils projettent très facilement cette altération
dans le monde extérieur ; pour des motifs affectifs, celui-ci leur paraît
creux, vide, autre. Cet « autrement » a souvent une tonalité d'étrangeté,
d'hostilité. - Une patiente intelligente d'Aschaffenburg 69 s'exprimait
d'une façon différente mais très caractéristique. Après un léger accès,
elle se trouva franchement mieux qu'avant, sur le plan subjectif ; car
tandis qu'auparavant, dès qu'il y avait une aide à fournir au sein de
sa famille, ses sentiments moraux la contraignaient à y sacrifier sa
tranquillité ou même sa santé, ensuite elle pouvait vivre pour elle-
même sans le moindre tourment du côté de sa conscience. - Certains
hébéphrènes étalent consciemment leur indifférence au grand jour.

A l'occasion, les malades prétendent avoir de puissants affects, alors


que l'ensemble de leur attitude n'en indique aucun à l'observateur, ou
en traduit un autre que celui que le patient prétend ressentir (voir par
exemple Schott, 666, p. 262). Il faut laisser en suspens le point de
savoir si de tels patients qualifient autre chose que nous du nom de
cet affect, ou si le phénomène s'explique par la scission de l'esprit.

Les manifestations corporelles des affects correspondent, pas toujours mais


grosso modo tout de même, au versant psychique. Parfois, seul un symptôme
isolé tel que la modification de la respiration (270 a) exprime une variation
affective.

Seul le phénomène psycho-galvanique (Veraguth, Jung) qui, ici aussi, s'avère


être un indicateur du déroulement de l'onde d'affectivité, mérite une mention
particulière. Cependant, d'autres études restent souhaitables. Pour l'instant,
nous pouvons seulement dire que l'indifférence et la stupeur s'expriment par
un déroulement tout à fait rectiligne des courbes de repos, mais qu'il n'est
pas rare non plus de trouver des courbes labiles, notamment chez les hallu-
cinés. Les réactions aux stimulus psychiques et physiques sont affaiblies dans
l'ensemble, voire réduites à zéro dans les cas graves. Ricksher et Jung ont
trouvé chez leurs paranoïdes un ralentissement du déroulement des oscilla-
tions.

68. Vergleichgiiltiget.
69. Information fournie de vive voix (NDA).
L'absence de fluctuations du volume des membres, de modifications du pouls
et de la respiration sous l'effet de stimulus douloureux et froids qu'ont trouvée
Bumke et Kehrer (Archiv fur Psychologie, vol. XLVII, p. 9 4 5 ) a probablement
une signification analogue (Comparer aussi aux réflexes pupillaires).

* * *

La parathymie, fréquente chez les schizophrènes, est particulièrement


frappante. Les malades peuvent réagir avec gaîté, voire même par le
rire, à des nouvelles tristes ; ils deviennent parfois tristes ou, plus
fréquemment encore, irrités en réponse à des événements qui sont in-
différents ou agréables à d'autres ; la simple salutation quotidienne
peut les mettre hors d'eux. Parfois ils rattachent des sentiments éroti-
ques à quelque chose ou quelqu'un qui ne semble pas du tout approprié
à cela ; une patiente raconte que l'eau de son bain était empoisonnée,
qu'elle avait un goût très amer, mais en même temps elle rit avec une
expression de confusion érotique. D'autres malades aiment des patients
de leur entourage sans prendre en compte leur sexe, leur laideur ni
leur allure éventuellement repoussante. Ils racontent en riant leurs
tourments hallucinatoires, se présentent avec une mine réjouie comme
des malheureux (Foersterling, p. 288). Le rire aux éclats sans motif, ou
dans des circonstances tout à fait déplacées, est une forme particuliè-
rement fréquente de parathymie. La parafonction des affects peut aussi
s'exprimer par les rapports quantitatifs des sentiments entre eux,
comme lorsqu'une patiente de Masselon éclate bruyamment de rire à
la nouvelle de la mort de son frère, parce qu'elle se réjouit de recevoir
des lettres bordées de noir, tandis qu'elle ne marque pas de sentiments
à propos de la mort de son frère.

Les parathymies dans le domaine du goût et de l'odorat sont souvent


très frappantes. De nombreux malades engloutissent avec plaisir des
objets qui ne causent de sensations que désagréables aux sujets sains :
des cafards, de la sciure de bois, des fils de fer, des cuillers, de la
terre, du pétrole, et souvent aussi, notamment, leurs propres excré-
ments liquides et solides. Un catatonique auquel je demandais pour-
quoi il buvait son urine me répondit : « Monsieur le Directeur, si vous
aviez essayé une fois, vous ne boiriez plus jamais rien d'autre », et ce
disant il avait une expression de ravissement bienheureux.

Il n'est pas toujours possible de distinguer la parathymie de la paramimie.


Une de nos catatoniques, qui semblait mélancolique lors de son admission,
raconta peu après les formalités d'admission dans un sens tout à fait agréable :
la poignée de main du médecin, par exemple, lui serait apparue comme quel-
que chose de sacré. Une autre catatonique va vers une infirmière qu'elle
aime bien et lui dit, sans la moindre raison, avec la mine la plus aimable et
le ton le plus affectueux : « j e pense que je vais te casser la gueule à l'instant,
une bonne femme comme ça, ça s'appelle une salope ». Une troisième pa-
tiente danse et fredonne une chanson gaie, mais ce faisant elle a un visage
désespéré et une voix triste.

Le manque d'homogénéité de l'expression mentionné plus haut conduit


aussi à une sorte de paramimie. Une patiente se plaignait de ses Voix
et de ses hallucinations corporelles : sa bouche et son front montraient
une horreur nette, et ses yeux un érotisme joyeux ; au bout de quelque
temps, sa bouche prit aussi une expression joyeuse, tandis que son
front restait sombre et plissé. Elle indiquait elle-même que les senti-
ments qu'elle décrivait comme désagréables étaient agréables aussi
sous un certain rapport. Ainsi toutes les composantes élémentaires de
la mimique (y compris la voix, l'attitude, le mouvement des mains, des
pieds, etc.) peuvent-elles être dissociées et réagir de façon contradic-
toire les unes par rapport aux autres.

c) L'ambivalence

La tendance de l'esprit schizophrène à doter simultanément les élé-


ments psychiques les plus divers des signes négatif et positif (ambiva-
lence) n'est certes pas toujours très développée. Cependant, moyennant
un temps suffisamment long d'observation, on la rencontre générale-
ment même dans les cas légers, et elle est une conséquence si directe
du trouble schizophrénique des associations que son absence complète
est invraisemblable. C'est pourquoi nous la citons parmi les symptômes
fondamentaux.

La même représentation peut être teintée au même instant de senti-


ments agréables et désagréables (ambivalence affective) : le mari aime
et hait sa femme. Les hallucinations informent la mère de la mort « ar-
demment désirée » de l'enfant du mari qu'elle n'aime pas, et elle éclate
en lamentations qui n'en finissent pas. Elle a la plus grande peur qu'on
veuille l'abattre et ne cesse de supplier son entourage de le faire. Elle
dit qu'il y a dehors un homme noir ; et voici que, de la façon la plus
désordonnée, en usant de larmes, de violence, en s'agrippant, elle sup-
plie tout aussi souvent qu'on la garde ici et qu'on la laisse sortir pour
rejoindre cet homme ; elle verbigère ; « Toi, démon, toi, ange, toi, dé-
mon, toi, ange » (il s'agit de son amoureux).
Dans le cas de l'ambivalence de la volonté (« ambitendance »), le pa-
tient veut en même temps manger et ne pas manger ; il s'apprête des
douzaines de fois à porter la cuiller à sa bouche mais ne va pas jus-
qu'au bout ou fait des mouvements tout à fait différents et inutiles. Il
se rue hors de l'asile, mais résiste en vitupérant avec véhémence si
l'on veut le faire sortir. Il réclame du travail, mais est contrarié si on
lui en assigne un et ne parvient pas à se décider à le faire. Au cours
de son premier accès, il a de graves remords pour avoir sucé une fois
le pénis d'un autre garçon, dans sa jeunesse, mais quelques années
plus tard il ne cesse de chercher, avec force et brutalité, à sucer le
pénis des autres patients. Les Voix lui conseillent de se noyer et, à sa
vive surprise, se moquent de lui dans la même phrase parce qu'il veut
le faire.

Il s'agit d'ambivalence intellectuelle si le patient dit, d'un trait : « Je


suis le Docteur A. ; j e ne suis pas le Docteur A. », ou bien « Je suis
un être humain comme vous, bien que je ne sois pas un être humain »
(Foersterling). On entend fort souvent de tels propos, et ce sans qu'une
autre signification soit donnée aux mêmes mots dans la seconde phrase
que dans la première (chez les patients de Foersterling on aurait encore
pu évoquer une telle confusion).

Un catatonique qui avait une culture philosophique fit lui-même l'ob-


servation suivante : « Quand on exprime une pensée, on voit toujours
une pensée contraire. Et ceci se renforce et va si vite qu'on ne sait
plus laquelle était la première ». Et un autre, à qui j e faisais remarquer
qu'il avait répondu à une lettre amicale de sa femme par une lettre
d'adieu, disait, sur un mode plus naïf : « J'aurais tout aussi bien pu
écrire une autre lettre ; dire bonjour ou prendre congé, c'est la même
chose. »

Ainsi peut-on également constater, aussi souvent qu'on le veut, que les
patients ne remarquent même pas la contradiction quand on prend dans
un sens positif leur réponse négative. J e demande à un malade : « Avez-
vous des Voix ? » Il le nie avec assurance. Je poursuis : « Que disent-
elles donc ? » « — Oh, toutes sortes de choses. » Ou même c'est un
exemple précis qui est fourni en réponse. - Plus souvent encore, il
ressort des propos et du comportement des malades qu'ils pensent une
idée positivement et négativement en même temps, bien que cela ne
saute pas toujours autant aux yeux que dans la série de propositions
suivantes : « Elle n'avait pas de mouchoir ; elle l'a étranglé avec son
mouchoir. » Le fait qu'une idée soit exprimée par son contraire doit
être classé ici : Un patient se plaint de ce qu'on lui ait enlevé la clé
principale, alors qu'il veut réclamer qu'on la lui donne. Dans la « lan-
gue fondamentale » de Schreber, cela donne « récompense » : « puni-
tion » ; « poison » : « aliment », etc.
Les trois formes de l'ambivalence ne peuvent pas être être nettement
distinguées, ainsi qu'il ressort déjà des exemples qui précèdent. Af-
fectivité et volonté ne sont en effet que des facettes d'une fonction
homogène ; mais les antinomies intellectuelles ne peuvent souvent pas
être non plus disjointes des antinomies affectives. Le mélange de délire
de grandeur et de persécution résulte du souhait et de la crainte, ou
du fait que le malade tantôt affirme sa propre valeur et tantôt la nie.
Le patient est particulièrement puissant, et en même temps il est sans
pouvoir ; il est tout à fait banal que l'amoureux ou les protecteurs de-
viennent aussi les persécuteurs, sans abandonner le premier de ces
rôles. Il est plus rare que des ennemis deviennent des bienfaiteurs
(une paranoïde catholique était devenue vieille-catholique 70 ; elle eut
alors l'idée délirante qu'elle était persécutée par le Pape, mais celui-ci
finit par vouloir lui offrir bien des millions). C'est à peu près la même
chose quand de nombreux malades se plaignent, certes, d'une persé-
cution, mais pensent que celle-ci doit servir à les instruire, à les amé-
liorer, ou comme étape préparatoire à leur élévation.

L'ambivalence mixte se présente encore un peu différemment dans les


exemples qui suivent : une patiente louange et blâme son mari, sa si-
tuation financière ; elle dit encore bien d'autres choses pêle-mêle, po-
sitivement et négativement ; il est totalement impossible de comprendre
en quel sens elle le pense. - Un hébéphrène explique avec beaucoup
d'affectivité, sur un ton plaintif, qu'à l'asile le temps ne lui paraît ja-
mais trop long, mais trop court, et il ne se contredit jamais en cela ;
mais quelque temps auparavant il avait associé « long » à « temps ».
- On connaît ces malades qui croient que le médecin veut les empoi-
sonner et qui lui sont pourtant attachés, ou qui se plaignent amèrement
des médecins et des infirmiers pour, l'instant d'après, épancher sur
eux leur cœur débordant comme pour poursuivre ce qu'ils viennent de
dire.

L'ambivalence forme aussi toutes les transitions vers le négativisme,


notamment sous la forme de l'ambitendance. Nous verrons en outre
qu'elle joue un rôle important dans la formation des idées délirantes.

70. Secte catholique constituée en église indépendante après avoir refusé le dogme de l'in-
faillibilité pontificale en 1 8 7 0 (NDT).
I I . Les fonctions intactes

A la d i f f é r e n c e des p s y c h o s e s organiques, nous ne trouvons pas dans


la s c h i z o p h r é n i e , a v e c nos moyens a c t u e l s d'investigation, de troubles
d i r e c t s de la s e n s i b i l i t é , de la mémoire, de la « c o n s c i e n c e » ou de la
motricité. P e u t - ê t r e un p r o c e s s u s morbide extrêmement intense peut-il
aussi a l t é r e r c e s fonctions ; mais nous ne s o m m e s en aucun c a s c a p a -
b l e s de distinguer des troubles s e c o n d a i r e s c e u x qui en résulteraient.
L e s a n o m a l i e s que nous c o n n a i s s o n s dans c e s domaines sont toutes
des p h é n o m è n e s s e c o n d a i r e s , donc contingents, bien que, comme par
e x e m p l e les h a l l u c i n a t i o n s , e l l e s dominent souvent l ' e n s e m b l e du ta-
b l e a u pathologique. E l l e s doivent être c i t é e s parmi les symptômes « a c -
c e s s o i r e s ».

Dans la littérature, on trouve mention d'altérations de ces fonctions. Mais


elles reposent sur des erreurs dues au négativisme, à l'indifférence et à la
paresse à penser, mais aussi, notamment, aux réponses irréfléchies des ma-
lades. Masselon a méconnu ces sources d'erreurs, ainsi que d'autres du même
genre, quand il dit (457, p. 115) qu'il serait rare que les malades connaissent
l'année, le mois, le jour ; d'après lui, ils ne connaîtraient souvent même pas
les saisons. On doit toujours s'informer soigneusement par des voies indirectes
des connaissances des malades ; de simples réponses négatives ne doivent jamais
faire conclure à leur ignorance. La simple demande du millésime, par exem-
ple, reçoit souvent une réponse négative, tandis que les mêmes malades se
montrent parfaitement orientés quant à la date, par exemple quand ils écrivent
une lettre. Une malade venue de prison ne « sait » pas l'année, 1899, mais
sitôt après elle indique qu'elle est « entrée en prison en 1897, et y est donc
restée deux ans ».

Souvent, des troubles sont simulés par le fait que l'examinateur et le patient
ne parlent pas le même langage. Le patient prend dans un sens symbolique
ce que le médecin entend au sens propre. Ainsi un malade prétend-il ne pas
pouvoir voir, être aveugle, alors qu'il y voit fort bien mais ne perçoit pas les
objets « comme une réalité ». S'entendant demander depuis quand elle était
là, une patiente qui avait fourni par ailleurs de nombreuses preuves
d'orientation temporelle exacte et séjournait à l'asile depuis quatre semaines
affirma avec une grande certitude être là depuis trois jours. Mais cette dé-
termination d'une durée de trois jours était pour elle identique avec celle de
« toute ma vie ». Elle expliqua alors elle-même que le premier jour avait été
celui où elle avait commis une faute morale dans sa prime jeunesse, le second
celui où, devenue adulte, elle avait fait la même chose, et le troisième n'était
pas encore parvenu à sa fin ; cette dernière allégation se référait indubita-
blement au fait qu'elle avait reporté son amour sur le médecin de la section.
L'inverse se voit tout aussi souvent ; une tournure figurée quelconque est
prise au pied de la lettre par le patient.
Il est particulièrement important de savoir que les malades ont une compta-
bilité double71 sous de nombreux rapports. Ils connaissent tant les conditions
exactes que les conditions falsifiées et, selon les circonstances, répondent
dans le sens de l'un ou de l'autre type d'orientation - ou des deux en même
temps, cette dernière modalité étant notamment fréquente dans le cas de
fausses reconnaissances de personnes : le médecin est là maintenant en tant
que Docteur N. (c'est-à-dire qu'à d'autres moments il est l'ancien amoureux).

a) La sensation et la perception

La sensibilité aux stimulus extérieurs est normale en soi. Certes, les


malades se plaignent éventuellement que tout leur paraisse différent
de d'habitude, et il n'est pas rare que nous constations un défaut de
« sentiment de familiarité » ; mais il s'agit là du manque d'associations
coutumières (voir le chapitre « erreurs sensorielles ») et, notamment,
d'une altération de la charge affective, non d'un trouble sensitif ; le
cas échéant, certaines perceptions semblent tout à coup différentes de
l'ordinaire à un sujet normal aussi et, de la mélancolie, nous connais-
sons la « grisaille du monde ». On fait encore plus fréquemment l'hy-
pothèse que les sensations qui nous parviennent des organes de notre
corps seraient altérées dans cette maladie, et l'on a voulu rapporter à
cela une foule de symptômes complexes. Mais il est impossible de
distinguer les sensations des patients des hallucinations et illusions
dont font à coup sûr partie beaucoup de ces paresthésies, sinon toutes.
En tout cas, il est souvent possible de prouver que de telles sensations
sont la conséquence de représentations teintées d'affect, tandis qu'il n'y
a pas encore de preuve certaine d'un trouble sensitivo-sensoriel pri-
maire.
Rosenfeld (626/7) prétend que le sens stéréognosique serait souvent perturbé
dans la catatonie. Je ne l'ai point constaté, malgré une recherche assidue, et
je ne puis me défaire du soupçon que cet auteur ait pu se laisser induire en
erreur par le négativisme, les barrages ou la mauvaise volonté des patients.
Wiersma a observé dans trois cas de « paranoïa » un allongement de l'effet
a posteriori des stimulus, mais pas de façon si constante qu'on puisse déjà
tirer des conclusions de cette observation.
Il n'est pas rare qu'une analgésie complète touchant tant les parties
profondes que la peau soit présente chez des patients dont la
conscience est parfaitement claire. C'est pourquoi ces malades peuvent,

71. Doppelte Buchführung.


intentionnellement ou non, s'infliger de graves blessures, s'énucléer un
œil, s'asseoir sur le poêle chaud et se brûler les fesses, etc. Selon
Alter ( I I , p. 252), la sensation douloureuse peut être effacée par l'at-
tention.
Nous ne connaissons jusqu'à maintenant pas de troubles primaires non
plus au niveau de la perception, que nous ne sommes pas toujours
capables de distinguer nettement de la sensation au cours de nos ob-
servations ; car nous ne sommes naturellement pas en droit de compter
parmi eux les hallucinations et les illusions. Il s'agit tout aussi peu
d'un trouble de la perception quand la fascination ne permet pas aux
malades de se détacher d'une impression sensorielle, ou quand des
barrages isolent de la conscience les sensations et les perceptions. Ce
dernier cas n'est pas si rare. Un étudiant hébéphrène se plaignait de
ne parfois plus rien entendre du cours, subitement ; c'était comme s'il
devenait sourd ; un autre ne voyait soudain plus rien, ce qu'il expliquait
par quelque influence mystérieuse ; une catatonique a « comme un
coup » ; alors, c'est comme si ses oreilles se fermaient soudain, elle
n'entend plus que le son, mais elle ne comprend rien.

Busch et Kraepelin ont trouvé que les schizophrènes font plus de fautes, et
notamment d'omissions, au disque de tir' 2 et au tambour' 3 que les sujets
sains. Chez certains malades, le nombre des lectures exactes est un peu di-
minué, mais se situe dans les limites de la normale. Naturellement, ce sont
les malades aigus, notamment stuporeux, qui ont les pires résultats. Mais les
tests montrent nettement que l'on n'a pas à faire, pour l'essentiel, à un trouble
de la perception, mais à des troubles de l'attention et de l'intérêt supérieur.
La tendance aux stéréotypies joue aussi un rôle dans certains cas. Il en va
de même de la difficulté à distinguer représentations et perceptions. Lors des
erreurs de lecture, les malades ont un plus grand sentiment de certitude de
ce qu'ils ont saisi de façon erronée que les sujets sains. Ce qui est caracté-
ristique, c'est que les auteurs ont trouvé chez une patiente qu'ils considé-
raient comme hystérique les mêmes troubles que chez les schizophrènes.

Ailleurs (388, vol. II, p. 177), Kraepelin mentionne que des stimulus d'action
très brève sont en règle perçus très incomplètement. Nous n'avons pas pu
vérifier les tests avec des appareils précis. Mais l'observation de la réaction
aux stimulus extérieurs, lors du jeu, des bagarres, l'examen en montrant des
images le plus brièvement possible ne nous ont encore montré, chez des pa-
tients faisant montre de bonne volonté et d'une attention correcte (et en l'ab-

72. D i s q u e perforé tournant permettant d'explorer la vitesse et la précision de la réaction


aux stimulus visuels (NDT).
73. Tambour tournant sur l e q u e l est appliqué une feuille de papier que l e s patients doivent
lire (NDT).
sence d'obnubilation), aucune anomalie de l'intégration des perceptions,
quand nous pouvions exclure négativisme, désintérêt, détachement affectif,
obnubilation, etc. Même dans des états marqués de délire aigu, les malades
peuvent, au moins aussi bien que les sujets sains, conclure à l'approche de
certaines personnes à partir du bruit des pas, d'un toussotement éloigné, etc.
C'est pourquoi nous souhaitons laisser encore en suspens la question de savoir
si, dans le cas des résultats de Kraepelin, il ne s'agit pas de troubles de
l'attention, des associations d'idées, ou d'autres processus centraux. Kraepelin
lui-même ajoute à cette information « que les malades, à côté de rares don-
nées exactes, en fournissent toujours une quantité extraordinairement impor-
tante de totalement fausses, signe de ce que la tendance à l'allégation
arbitraire de n'importe lesquelles des représentations qui se présentent était
augmentée ».

b) L'orientation

L'élaboration des perceptions en vue de Vorientation spatiale et tempo-


relle est tout à fait bonne elle aussi ; même des schizophrènes présen-
tant un délire aigu sont en grande partie orientés dans l'espace, voire
même dans le temps. Néanmoins, des troubles secondaires importants
ne sont pas rares ici. Des hallucinations massives peuvent fournir à
l'esprit une telle foule d'images fausses de l'environnement, à la place
des perceptions réelles, qu'une intégration correcte devient impossible.
Qui voit à son entour une salle du Trône et non une section de malades
n'est naturellement pas capable, à ce moment, de s'orienter correcte-
ment. Qui, pour des motifs complexuels touchant au calcul du temps,
a l'idée délirante d'être huit jours en avance nommera une date anti-
cipée dans la plupart des contextes. Qui a l'idée délirante d'avoir vécu
en même temps que le Christ ne peut donner sa date de naissance et
son âge corrects que quand il n'est pas en train de prendre cette idée
en compte. Il répondra donc tantôt correctement, tantôt de façon erro-
née, selon le contexte. D'une façon générale, la comptabilité double ne
ressort nulle part si nettement que dans le cas de l'orientation. Un
patient peut, des années durant, ne presque rien dire d'autre qu'une
salade de mots, agir conformément à cela, et en même temps enregistrer
jour pour jour et heure pour heure tout ce qui se passe à côté de lui.

L'orientation dans la situation générale, la connaissance du rapport pro-


pre du malade aux personnes de l'entourage et aux aspirations et aux
dispositions de celles-ci repose sur des conclusions intellectuelles très
complexes, qui sont souvent impossibles à nos malades à cause en
partie du trouble des associations et en partie d'idées délirantes. Qui
ne peut plus utiliser pour ses opérations logiques toutes les associations
qui se rapportent à sa situation par rapport à ses supérieurs ne peut
pas non plus se faire une image claire de sa position sociale, et qui
se croit interné à l'asile à cause des intrigues d'ennemis cachés ne
peut pas considérer qu'il soit mieux pour lui d'y rester. Ainsi donc,
cette orientation dans sa propre situation est très fréquemment perturbée
dans la schizophrénie — voire même presque toujours chez les malades
d'asile.
Mais l'orientation dans l'espace et dans le temps n'est jamais perturbée
de façon primaire.

c) La mémoire

La mémoire en tant que telle n'est pas altérée non plus dans cette
maladie. Les patients évoquent aussi bien que les sujets sains leurs
vécus de l'époque tant antérieure que postérieure à l'affection - et ces
derniers, dans de nombreux cas, mieux encore que les sujets bien por-
tants, en enregistrant comme une caméra photographique, qui fixe tout
aussi bien ce qui est accessoire que ce qui est important. Aussi peu-
vent-ils souvent fournir plus de détails qu'un sujet normal n'en ra-
conterait, ce qui peut être un avantage, par exemple lors de l'examen
anamnestique à l'asile. Souvent les malades fixent aussi les dates et
autres bagatelles de ce genre d'une façon étonnamment tenace, et cer-
tains paranoïdes, en particulier, sont même capables de donner la date
de tous les événements qu'ils relatent dans leurs longues requêtes 74 .
« J e connais des cas de paranoïa dans lesquels l'attention est attirée
par une altération singulière de la mémoire, qui a presque l'allure d'une
hyperfonction (hypermnésie). Les paranoïaques en question se souvien-
nent de chacun des moindres détails d'un événement datant d'un passé
lointain 75 ...

L'usure progressive des souvenirs ne fait naturellement pas défaut chez


nos malades. Certaines connaissances scolaires se perdent avec le
temps. Mais si l'on compare tout ce qu'oublie un sujet normal, par
exemple de son savoir scolaire, on est souvent forcé de s'étonner du
stock mnésique qui demeure encore chez nos malades. Même des ca-
pacités physiques à propos desquelles on pense communément que

7 4 . On notera dès à présent que l e s paranoïdes qu'évoque ici B l e u l e r sont des paranoïaques
dans toute autre c l a s s i f i c a t i o n que la s i e n n e . Voir note suivante à c e propos (NDT).
7 5 . Berze ( 5 8 , p. 4 4 3 ) . Cet auteur range notre forme paranoïde dans la paranoïa (NDA).
l'exercice des articulations et des muscles doit jouer un rôle peuvent
être soudain réutilisées après de nombreuses années d'interruption,
comme si elles avaient toujours été exercées. Une catatonique qui
n'avait pour ainsi dire pas fait un mouvement normal pendant trente
ans, et qui n'avait plus touché un piano depuis des années, peut jouer
subitement un quelconque morceau difficile sur le plan technique, cor-
rectement et avec expression.

Cependant, nous entendons quotidiennement dans les anamnèses que


le « manque de mémoire » aurait été le premier ou l'un des principaux
symptômes de la maladie, et les patients eux-mêmes se plaignent sou-
vent de leur mémoire. Des observateurs comme Masselon (457, p. 105)
trouvent aussi la « mémoire » affaiblie dans la démence précoce. Cet
auteur prétend même avoir trouvé qu'elle serait mauvaise pour les
choses complexes et bonne pour les choses simples 76 (p. 117).

Ziehen trouve lui aussi une altération de la mémoire dans tous ses
« états déficitaires », bien que pas aussi nette au début que dans la
paralysie générale 77 .

Cette contradiction apparente peut être levée très aisément. Ce qui est
bon, dans la schizophrénie, c'est l'enregistrement du matériel fourni par
l'expérience sensible et la conservation des traces mnésiques. Mais l'évoca-
tion du vécu peut être perturbée à un moment donné, ce qui paraît évident,
si l'on songe qu'elle doit se produire par la voie des associations, qu'elle
est influencée par l'affectivité, et que ce sont justement ces deux fonc-
tions qui sont particulièrement atteintes dans la schizophrénie.

76. Masselon dit aussi (p. 110) qu'aucun détail ne peut être répété ; ceci aussi est faux.
Quand il mentionne eri outre qu'une élève sage-femme aurait perdu toutes les connaissances
acquises durant sa scolarité mais se souviendrait de son enfance, il s'agit là d'un hasard
qui doit reposer soit sur les complexes des patients, soit encore sur le mode de question-
nement. Par contre, quand Masselon trouve une « stéréotypie de la mémoire », l'observation
est juste : il arrive effectivement souvent que les opérations mnésiques se stéréotypent elles
aussi, comme d'autres fonctions, si bien que quand on aborde, fût-ce de loin seulement, un
certain thème, le même matériel mnésique ne cesse d'être évoqué, souvent même avec les
mêmes mots (NDA).
77. J e n'ai pas encore rencontré non plus d'altération de la mémoire respectivement dans
l'idiotie et l'imbécillité, quoique d'autres auteurs encore que Ziehen l'y décrivent aussi. Nos
conceptions de la « mémoire » doivent diverger. 11 me paraît évident qu'un idiot peut tout
aussi peu garder en mémoire un propos ou un événement qu'il n'a pas compris que moi un
opéra chinois ; cependant il est beaucoup d'imbéciles qui gardent en mémoire plus de détails
qu'ils n'ont pas compris que la plupart des sujets normaux (table de multiplication, sermons
entiers) et qui évoquent avec une grande expressivité, des décennies plus tard, les événe-
ments qu'ils ont compris, même s'ils disposent à peine de la parole. Je n'appelle un examen
examen de la mémoire que s'il se rend aussi indépendant que possible d'autres troubles tels
que le manque de compréhension dans l'idiotie, les barrages, le désintérêt et la paresse à
penser dans la schizophrénie (NDA).
Les barrages sont fort fréquents lors de l'évocation des souvenirs durant
l'examen médical, et empêchent par moments la reviviscence des traces
mnésiques, surtout celles des complexes chargés d'affect. Les dérail-
lements des associations produisent une foule de réponses erronées :
le désintérêt, ou même des tendances négativistes, empêchent une ré-
flexion correcte et favorisent réponses irréfléchies et propos à côté.
Il est donc naturel que nous ne recevions très fréquemment aucune
réponse, ou des réponses erronées, quand nous interrogeons les schizo-
phrènes ; que la réponse nécessite une opération mnésique ou une réfle-
xion, le résultat est en règle à peu près le même ; les malades répondent
également tout aussi inexactement s'ils doivent commenter quelque chose
d'actuel. Ceci nous montre que nous ne sommes pas en droit de situer
cette perturbation au niveau de la mémoire. Naturellement, des fonctions
complexes et peu exercées courent plus de risques d'achopper sur un de
ces écueils que des fonctions simples et quotidiennes, si bien que Mas-
selon a raison sous un certain rapport. Mais si l'on observe la proportion
numérique entre l'échec des opérations simples et celui des opérations
complexes, on acquiert nécessairement la conviction que les activités
psychiques élémentaires sont tout autant touchées par le processus pa-
thologique que les fonctions complexes ; l'influence de la maladie de-
vient seulement plus souvent manifeste dans le cas de ces dernières,
exactement de la même façon que l'influence de l'usure normale de la
mémoire lèse moins le souvenir du lieu où l'on est allé à l'école que,
par exemple, celui des aventures d'Alexandre le Grand.

Avec nos moyens d'investigation actuels, la mémoire en tant que telle


n'est donc pas perturbée dans la schizophrénie simple ; ce qui est parfois altéré,
c'est la capacité de reviviscence des traces mnésiques, mais ce de façon se-
condaire, du fait des perturbations générales de tous les processus asso-
ciatifs et affectifs, et seulement pour certaines constellations psychiques.
Aussi peut-il se faire que les patients semblent oublieux, que souvent
ils ne puissent pas se souvenir des choses les plus simples, que ce
qu'ils voulaient faire à l'instant leur échappe, ou même qu'ils deman-
dent plusieurs fois la même chose en la même compagnie, sans s'en
rendre compte, comme des séniles. Mais il importe surtout de noter
que, selon les circonstances, les malades tantôt savent et tantôt ont
« oublié » la même chose.
Naturellement, la fonction mnésique peut aussi être altérée par d'autres
facteurs psychiques encore. Il peut arriver qu'un patient fournisse une
information très bonne et claire sur l'époque antérieure à l'affection,
mais qu'il se perde dans un manque de clarté et une prolixité confuse
dans ses descriptions de l'époque de sa maladie, si bien que les vécus
psychiques de la maladie ne peuvent absolument pas être dépeints
avec les mots de la langue de tous les jours. S'y joint aussi le fait que
les vécus de la maladie sont dépourvus de cohérence logique tant pour
le patient que pour l'observateur, si bien que tous deux croient être
en face d'un cours de pensée confus même en cas d'évocation tout à
fait exacte.
Busch s'est aperçu, chose étonnante, que lors des tests de lecture au disque
de tir une pause de 10 secondes entre perception et évocation, qui améliore
les résultats chez les sujets bien portants, entraîne chez les schizophrènes
une dégradation qu'on retrouve aussi dans le cas d'une pause de 30 secondes.
Vraisemblablement cet état de fait est-il en relation plus avec l'insuffisance
d'élaboration des impressions sensitivo-sensorielles chez les schizophrènes
qu'avec ce que nous appelons mémoire.

d) La conscience

Aucun concept clair ne correspond à l'expression « troubles de la


conscience », qui se recoupe jusqu'à un certain point avec la vieille
appellation de « trouble du sensorium ». Orientation et mémoire for-
ment une composante essentielle de la conscience prise en ce sens 78 .

78. « Conscience » signifie d'abord cette propriété (non descriptible) des processus psychi-
ques qui distingue l'être sensible des automates. Ou cette conscience est présente, ou elle
fait défaut ; et cette dernière éventualité non pas dans les psychoses, mais dans le coma,
dans l'évanouissement profond. Il n'existe pas de trouble qui aille dans le sens d'une para-
fonction de la conscience. Tout au plus peut-on imaginer qu'elle soit altérée quantitativement,
dans la mesure où plus ou moins de processus psychiques peuvent être conscients au même
moment et où ces processus doivent avoir une plus ou moins grande intensité pour devenir
conscients. Mais ces idées ne peuvent être mises en pratique : la « conscience » d'un idiot
a sûrement souvent bien moins de contenu que celle d'un épileptique en état crépusculaire
ou d'un rêveur intelligents, et pourtant nous qualifions la première de normale et la seconde
de troublée. Et en ce qui concerne l'intensité nécessaire des stimulus, un stimulus minimal,
qui ne serait même pas pris en compte à l'état normal par la même personne, peut fort bien
devenir conscient dans un « état crépusculaire » (Etat crépusculaire hystérique !). Les sti-
mulus intrinsèques sont aussi très conscients, en général, dans les états crépusculaires, sans
que nous ayons de raison de supposer qu'ils aient une intensité particulière. Car nous ne
savons absolument rien de la dynamique des processus psychiques. Le mot « conscience »
revêt une signification tout à fait différente si l'on parle déjà d'une « conscience perturbée »
en cas d'orientation défectueuse et de rapport insuffisant avec le monde extérieur ; il y a
même des gens qui parlent d'un trouble de la conscience si des idées délirantes se mani-
festent. Parfois, le souvenir a posteriori fut aussi considéré comme indice de la présence de
la conscience à un moment donné. - Il devrait être clair qu'on ne saurait rien tirer d'une
telle notion. - Tout aussi impropre est le concept de conscience de soi, qui a donné lieu à
beaucoup de confusion. Qui a une conscience ne se confond sûrement pas lui-même avec
le monde extérieur, et doit donc avoir aussi conscience de soi, au sens où l'entendent les
psychologues. Sans doute sa conscience de soi ne peut-elle donc pas être altérée non plus.
Mais si l'on entend par là la compréhension de sa propre personnalité, alors nous utiliserons
de préférence cette dernière expression, plus claire, pour désigner ce phénomène (NDA).
Car la « conscience du temps et du lieu » n'est rien d'autre que l'orien-
tation dans le temps et l'espace. Quoi qu'il en soit, dans le cas des
anomalies de la conscience (« troubles du sensorium »), il s'y ajoute
généralement encore un trouble primaire, non seulement dans la syn-
thèse des impressions sensorielles en une représentation figurative du
temps et du lieu, mais aussi sous la forme d'une altération de la sen-
sation et de la perception ; les stimulus sensoriels ne sont en grande
partie (mais jamais tous !) même pas enregistrés, ou alors ils sont trans-
formés dans un sens illusoire par l'interprétation ; par contre, l'esprit
se crée de l'intérieur son propre monde, qui est projeté vers l'extérieur.
Nous parlons alors d'états crépusculaires.
La conscience, en ce sens que les patients perdraient le rapport sensoriel
avec l'environnement, n'est donc pas altérée dans les états chroniques de
la schizophrénie ; sous ce rapport, les schizophrènes se comportent comme
des sujets bien portants. Par contre, il y a bien souvent des syndromes
aigus qui sont tout à fait analogues à un état crépusculaire hystérique,
ainsi que des états confusionnels d'origines les plus diverses. En outre,
ce symptôme permanent qu'est l'autisme (voir chapitre suivant) peut
en un certain sens être qualifié de trouble de la conscience.

e) La motricité

Eu égard à nos méthodes d'investigation actuelles, la motricité s'avère


n'être altérée que de façon accessoire (catalepsie, etc.). Les patients
sont éventuellement très adroits, la part psychomotrice du langage ne
présente rien d'anormal, et tout aussi peu celle de l'écriture 79 ; même
des mouvements aussi finement nuancés que ceux du jeu de violon ne
semblent point perturbés ; néanmoins, un jeu accompli sera rare, mais
pour des motifs relevant de l'intégration musicale et affective.

7 9 . Voir les anomalies accessoires de l'écriture plus bas (NDA).


B . Les fonctions c o m p l e x e s

Naturellement, les fonctions complexes qui résultent du concours de


celles qui ont été citées jusqu'à maintenant - attention, intelligence,
volonté et activité - sont perturbées dans la mesure où le sont les
fonctions qui les conditionnent, et parmi lesquelles seules les associa-
tions et l'affectivité entrent en ligne de compte ici. Mais la relation de
réciprocité entre la vie intérieure et le monde extérieur subit une al-
tération très particulière et caractéristique de la schizophrénie. La vie
intérieure acquiert une prépondérance pathologique (Autisme).

a) Le rapport à la réalité. L'autisme

Les schizophrènes les plus graves, qui ne cultivent plus aucune rela-
tion, vivent dans un monde en soi ; ils se sont enfermés dans leur
chrysalide avec leurs souhaits, qu'ils considèrent comme exaucés, ou
avec les souffrances de leur persécution, et ils limitent le contact avec
le monde extérieur autant qu'il est possible.
Nous appelons autisme80 ce détachement de la réalité combiné à la
prédominance relative ou absolue de la vie intérieure.
Dans des cas moins prononcés, la réalité a seulement perdu plus ou
moins d'importance sur le plan affectif ou sur le plan logique. Les
malades sont encore impliqués dans le monde extérieur, mais ni l'évi-

80. L'autisme est à peu près la même chose que ce que Freud appelle autoérotisme. Mais
comme la libido et l'érotisme sont pour cet auteur des concepts beaucoup plus larges que
pour d'autres Ecoles, ce terme ne peut guère être utilisé ici sans donner lieu à de nombreuses
méprises. Le terme autisme dit pour l'essentiel, en positif, la même chose que ce que P. Janet
(321) qualifie, en négatif, de « perte du sens de la réalité ». Mais nous ne pouvons accepter
sans autre forme de procès cette dernière expression, parce qu'elle prend ce symptôme d'une
façon beaucoup trop générale. Le « sens de la réalité » ne fait pas totalement défaut au
schizophrène, il échoue seulement pour les choses qui se sont précisément mises en oppo-
sition avec ses complexes. Nos patients d'asile, qui sont tout de même relativement graves,
peuvent saisir et retenir très correctement la majeure partie de ceux des événements de
l'asile qui sont sans importance pour leurs complexes. On peut en obtenir des anamnèses
détaillées qui se confirment, etc., bref, ils montrent tous les jours que le sens de l'appré-
hension de la réalité n'a pas disparu chez eux, mais que cette faculté n'est inhibée et altérée
que dans certains contextes. Le même malade qui ne s'est pas soucié de sa famille durant
des années peut énumérer tout à coup une foule de motifs justes pour lesquels sa présence
à la maison serait nécessaire, s'il s'agit pour lui d'échapper à ses persécuteurs de l'asile.
Mais cela ne l'empêche pas de ne pas tirer les autres conséquences de ses réflexions. S'il
est réellement relâché, ou si l'on met des conditions aisées à remplir à sa sortie, il ne lui
vient à l'esprit que dans de fort rares cas de faire quelque chose pour la réalisation de ses
« souhaits » pour sa famille (NDA).
dence ni la logique n'ont d'influence sur leurs souhaits ni leur délire.
Tout ce qui est en contradiction avec les complexes n'existe tout sim-
plement pas pour leur pensée ni pour leur sensibilité.
Une dame intelligente, prise à tort pour une neurasthénique durant de
nombreuses années, a « construit un mur autour d'elle, si étroit qu'elle
avait souvent l'impression d'être dans une cheminée ».

Une patiente par ailleurs tout à fait présentable chante dans un concert,
mais ne peut alors plus s'arrêter. Le public commence à siffler et à
faire toutes sortes de bruits ; elle ne s'en soucie pas, continue à chanter,
et se sent très satisfaite quand elle a terminé. Une demoiselle cultivée,
de la maladie de laquelle on ne remarque presque rien, dépose soudain
ses fèces au milieu du salon, devant témoins, et ne comprend absolu-
ment pas l'indignation de son entourage. Depuis dix ans, un patient
me donne de temps en temps des billets sur lesquels sont toujours
écrits les quatre mêmes mots, qui signifient qu'il est interné abusive-
ment ; cela ne lui fait rien de me donner une demi-douzaine de ces
billets à la fois ; il n'en comprend pas l'absurdité, quand on lui de-
mande des explications. Pourtant, ce malade porte un bon jugement
sur les autres et travaille de façon autonome dans la section. De façon
habituelle, les schizophrènes nous donnent souvent aussi une multitude
de lettres sans attendre de réponse, ou bien ils nous reposent oralement
la même question une douzaine de fois de suite, sans même nous laisser
le temps d'une réponse. Ils prophétisent un événement quelconque pour
un jour précis. Que ce qu'ils ont prédit n'arrive pas les trouble si peu
que, dans de nombreux cas, ils ne cherchent même pas d'échappatoire.

Même là où la réalité est apparemment identique aux productions mor-


bides des patients, elle est souvent ignorée.

Le souhait de très nombreux patients tourne autour de leur libération ; ils


restent indifférents à leur sortie réelle. Un de nos malades qui avait un
complexe des enfants 81 marqué commit une tentative de meurtre sur sa femme
parce qu'il n'avait eu que quatre enfants d'elle en dix ans ; il se montre tout
à fait indifférent envers ses enfants réels. D'autres aiment une personne don-
née ; si elle est physiquement présente devant eux, cela ne leur fait nul effet ;
si elle meurt, ils restent indifférents. Le malade ne cesse de réclamer la clé
de la section ; s'il la reçoit, il ne sait qu'en faire et il la rend. Il cherche
mille fois par jour à ouvrir la porte ; si on ne la verrouille pas, il devient
perplexe et ne sait que faire. Au cours de la visite, il ne cesse de poursuivre

8 1 . Voir glossaire.
le médecin de « Permettez, Monsieur le Docteur ». Si on lui demande ce qu'il
souhaite, il est tout étonné et ne sait que dire 82 . Pendant des semaines, une
mère réclame de voir son enfant, usant de tous les artifices ; si on lui en
donne la permission, elle préfère un verre de vin. Une femme réclame le
divorce pendant des années ; une fois qu'elle est enfin divorcée, elle n'y croit
pas du tout et se met en fureur si on ne l'appelle pas par son nom de femme
mariée. De nombreux malades se consument d'angoisse à l'idée de la mort,
mais n'ont eux-mêmes pas le moindre égard pour la préservation de leur
existence et restent totalement insensibles à des menaces réelles.

L'autisme ne peut nullement être toujours remarqué dès le premier


coup d'œil. Le comportement de nombreux patients ne présente rien
de particulier au premier abord ; ce n'est que lors d'une observation
assez longue que l'on voit à quel point ils cherchent toujours leurs
propres voies, et combien peu ils se laissent approcher par leur en-
tourage. Même des malades chroniques assez graves ont souvent une
relation tout à fait bonne avec leur entourage dans les choses de la
vie quotidienne qui leur sont indifférentes ; ils bavardent, participent
à des jeux, cherchent encore souvent des stimulations - mais les choi-
sissent ; ils gardent leurs complexes pour eux, n'en disent jamais mot
et ne veulent pas qu'on y touche de l'extérieur.

Ainsi l'indifférence des malades à l'égard de ce qui devrait être de


leur intérêt le plus proche et le plus grand devient-elle compréhensible.
Pour eux, ce sont d'autres choses qui sont les plus importantes. Ils ne
réagissent plus aux influences provenant de l'extérieur et paraissent
« stuporeux », même quand nulle autre perturbation n'inhibe leur vo-
lonté et leur activité. Sans doute le monde extérieur leur paraît-il sou-
vent véritablement hostile, en les dérangeant dans leurs rêveries. Mais
il est aussi des cas où la fermeture au monde extérieur a un motif
contraire : au début, notamment, certains malades craignent tout à fait
consciemment le contact avec la réalité, parce que leurs affects sont
trop intenses et qu'il leur faut éviter tout ce qui peut leur donner de
l'émotion. L'indifférence à l'égard du monde extérieur est alors se-
condaire, due à une sensibilité excessive.

L'autisme s'exprime aussi dans l'apparence de beaucoup de malades


(pas intentionnellement, d'habitude, naturellement). Non seulement ils
ne se soucient de rien de ce qui se passe autour d'eux, mais ils restent
en permanence assis, détournant leur visage, ne regardant que le mur

8 2 . Une patiente qui avait fait venir le médecin parvint, après quelques instants de per-
plexité, à exprimer son souhait en montrant son anneau nuptial (NDA).
vide ; ou bien ils bouchent leurs orifices sensoriels, remontent leur
tablier ou leur couverture sur leur tête ; et la position recroquevillée,
qui était très fréquente jadis, alors qu'on abandonnait plus les malades
à eux-mêmes, semble même indiquer qu'ils s'efforcent d'isoler le plus
possible du monde extérieur toute leur surface cutanée sensible.
Les patients ne peuvent pas rectifier, ou difficilement seulement, les
malentendus qui résultent du cours autistique des idées.
Une hébéphrène est allongée (de mauvaise humeur) sur un banc. En me
voyant, elle veut se lever. Je la prie de ne pas se déranger. Elle répond d'un
ton irrité que si seulement elle pouvait rester assise, elle ne s'allongerait
pas ; c'est-à-dire qu'elle s'est imaginé que j e lui faisais un reproche parce
qu'elle était couchée sur le banc. Je lui renouvelle à plusieurs reprises, en
termes différents, mon invitation à ce qu'elle reste tranquillement allongée ;
mais elle n'en devient que plus irritée. Tout ce que j e dis est interprété de
façon erronée dans le sens de son cours de pensée autistique.

Pour les malades, le monde autistique est tout autant réalité que le
monde réel, encore que ce soit parfois une autre sorte de réalité. Ils ne
peuvent souvent pas distinguer ces deux sortes de réalité, même quand
ils les différencient en principe. Un patient a entendu parler du docteur
N. ; aussitôt après, il demande si ça a été une hallucination, ou si nous
avons vraiment parlé du docteur N. Busch a démontré par ses tests de
lecture la mauvaise distinction entre représentation et perception.

La valeur de réalité du monde autistique peut aussi être plus grande


que celui de la réalité effective ; les malades considèrent alors leurs
productions imaginaires comme le réel, et la réalité comme un simu-
lacre ; ils ne croient plus au témoignage de leurs propres sens. Schre-
ber qualifie ses infirmiers « d'hommes bâclés à la six-quatre-deux ».
Le malade peut pourtant savoir que d'autres gens jugent l'environne-
ment de telle et telle façon ; il sait aussi que lui-même le voit sous
cette forme, mais pour lui ce n'est pas réel : « On dit que vous êtes
Monsieur le Docteur, mais je ne le sais pas ». A un degré de plus, le
malade dit : « Mais j e ne le crois pas », ou même « Mais vous êtes en
fait le ministre N ». Au degré extrême, la réalité est transformée par
des illusions et remplacée, pour une part notable, par des hallucina-
tions (états crépusculaires).

Dans les états hallucinatoires communs, la surestimation des illusions


est certes de règle ; à côté de cela, pourtant, les malades agissent et
s'orientent encore dans le sens de la réalité. Beaucoup n'agissent tou-
tefois pas du tout, même plus dans le sens de leurs pensées autistiques.
Cela peut se voir dans un état stuporeux, ou bien l'autisme lui-même
peut atteindre un degré si élevé que même l'activité a perdu ses rap-
ports avec la réalité qui a été barrée de l'esprit, et que les malades
essaient tout aussi peu qu'un rêveur d'agir sur le monde réel. Naturel-
lement, ces deux perturbations, barrage moteur de la stupeur et négli-
gence à l'égard de la réalité, vont souvent de pair.
Des malades lucides paraissent souvent beaucoup moins autistiques
qu'ils ne le sont, parce qu'ils peuvent réprimer les pensées autistiques
ou ne s'en préoccuper que sur un plan théorique 83 , comme certains
hystériques, mais qu'ils ne les laissent habituellement avoir aucune
influence sur leur activité, ou très peu. Mais nous ne gardons pas ces
malades sous les yeux ; nous les laissons sortir améliorés ou guéris.
Un isolement complet et permanent vis-à-vis de la réalité ne se voit
éventuellement, pour autant que ce soit le cas, qu'au cours des degrés
les plus intenses de la stupeur. Dans les cas plus bénins, non seulement
le monde réel et le monde autistique coexistent, mais ils s'amalgament
souvent l'un à l'autre de la façon la plus illogique. Le médecin n'est
pas seulement le médecin de l'asile à un moment et le cordonnier N.
à un autre moment, mais il est les deux dans un seul et même contenu
idéique du malade. Une patiente qui est encore relativement sociable
et largement capable de travailler se fait une poupée de chiffons qu'elle
considère comme l'enfant de son amant imaginaire. Quand celui-ci part
pour Berlin, elle veut la lui envoyer, mais commence par prudence par
aller à la police pour demander si ce n'est pas une escroquerie que
de faire voyager cet enfant comme un bagage et non avec un billet
personnel.
Souhaits et craintes forment le contenu de la pensée autistique ; souhaits
seulement, dans les cas pas très fréquents où la contradiction avec la
réalité n'est pas ressentie ; craintes, quand les obstacles qui s'opposent
aux souhaits sont perçus. Même là où il ne surgit pas d'idées délirantes
à proprement parler, l'autisme est décelable dans l'incapacité des ma-
lades à compter avec la réalité, dans leur réaction inadaptée aux in-
fluences extérieures (irritabilité), et dans leur manque de résistance à
n'importe quelles lubies et pulsions.
De même que le sentiment autistique est détourné de la réalité, la
pensée autistique a ses propres lois : l'autisme use certes des rapports

8 3 . L a p r é o c c u p a t i o n , si f r é q u e n t e c h e z d e j e u n e s h é b é p h r è n e s , p o u r l e s « p r o b l è m e s m a -
j e u r s » , c ' e s t - à - d i r e c e u x où l ' o n n e p e u t t r a n c h e r , o ù la r é a l i t é n ' i n t e r f è r e p a s , n ' e s t r i e n
d ' a u t r e q u ' u n e a c t i v i t é a u t i s t i q u e . - F r e u d a p p e l l e d o u t e et i n c e r t i t u d e un p r e m i e r d e g r é d e
son auto-érotisme ( J a h r b u c h fur Psychanalyse, vol. I, p. 410) (NDA).
logiques ordinaires, tant que cela lui convient ; mais il n'est absolument
pas lié par eux. Il est dirigé par des besoins affectifs. En outre, il
pense par symboles, par analogies, par concepts incomplets, par asso-
ciations fortuites. Si un même patient se tourne vers la réalité, il peut,
le cas échéant, penser de nouveau avec précision et logique. Il nous
faut donc distinguer une pensée réaliste et une pensée autistique, et ce
côte à côte, chez le même patient. Dans la pensée réaliste, le malade
s'oriente tout à fait bien dans le temps et dans l'espace réels ; il dirige
ses actions en fonction de cela, autant qu'elles nous apparaissent nor-
males. De la pensée autistique proviennent les idées délirantes, les
manquements grossiers à la logique et à la bienséance, et autres symp-
tômes morbides. Les deux formes sont souvent bien distinctes, si bien
que le patient peut penser de façon tantôt tout à fait autistique, tantôt
tout à fait normale ; dans d'autres cas, elles se mêlent jusqu'à complète
interpénétration, ainsi qu'on l'a vu plus haut.
Les malades ne sont pas forcément conscients de ce qu'il y a de spécial,
de différent de l'expérience antérieure dans la pensée autistique. Mais
des patients suffisamment intelligents peuvent ressentir pendant des
années, généralement douloureusement, plus rarement agréablement,
la différence par rapport à avant. Ils se plaignent de ce que la réalité
ait une autre apparence qu'autrefois ; les objets et les personnes ne sont
en fait plus du tout tels qu'on les qualifie ; ils sont autres, étrangers, ils
n'ont plus de rapports avec le patient. Une patiente qu'on avait fait sortir
« errait comme dans un tombeau ouvert, tellement le monde lui pa-
raissait étranger ». Une autre « a commencé à entrer par la pensée
dans une existence tout à fait différente ; alors, quand elle comparait,
tout était totalement différent ; même son amoureux n'est pas du tout
tel qu'elle se le représente ». — Une patiente encore très intelligente
considérait comme une modification bénéfique que de pouvoir se met-
tre à volonté dans un état où elle éprouvait la plus grande félicité
(sexuelle et religieuse) et voulait nous apprendre à faire comme elle.

L'autisme ne doit pas être confondu avec « l'inconscient ». Tant la pensée


autistique que la pensée réaliste peuvent être tant consciente qu'inconsciente.

b) L'attention

En tant que manifestation partielle de l'affectivité (74), l'attention est


atteinte en même temps que celle-ci. Pour autant que de l'intérêt sub-
siste - donc dans le cas de la majorité des expériences vécues dans
les cas relativement légers, et dans celui des activités chargées d'affect
(telles que l'élaboration de plans d'évasion) dans les cas graves - l'at-
tention apparaît certes normale avec nos méthodes actuelles d'obser-
vation. Mais là où l'affect fait défaut, la pulsion de suivre les processus
extérieurs et intérieurs et de diriger l'orientation des sens et des pen-
sées - c'est-à-dire l'attention active - est également absente.

L'attention passive est altérée d'une façon tout à fait différente : certes,
il va de soi que les patients qui ont perdu tout intérêt ou qui sont
enkystés de façon autistique prêtent fort peu attention au monde exté-
rieur. Mais, à côté de cela, un nombre étonnamment grand d'événe-
ments dont les patients ne se soucient pas sont enregistrés. Le
processus de sélection qu'opère l'attention parmi les stimulus senso-
riels peut être abaissé à zéro, si bien que presque tout ce qui parvient
aux sens est enregistré. Le caractère tant préparatoire qu'inhibiteur de
l'attention est donc perturbé de la même façon.

Des événements survenus dans la section et qui n'avaient pas touché les
malades, des nouvelles tirées des journaux et dont ils n'avaient entendu parler
qu'incidemment peuvent être encore évoqués avec tous les détails, des années
plus tard, par des patients qui semblaient totalement préoccupés d'eux-
mêmes, qui regardaient apparemment toujours le même coin de la pièce, si
bien qu'on ne peut absolument pas saisir comment ils ont pu même avoir
vent de ces choses. Après une amélioration, une de nos catatoniques qui,
durant des mois, ne s'était occupée qu'à faire des pitreries contre les murs,
se montra orientée sur ce qui s'était passé entre-temps au cours de la guerre
des Boers ; elle doit avoir saisi au passage quelques remarques de son en-
tourage complètement stupide et les avoir retenues de façon organisée. Une
autre, qui n'avait ni dit un mot sensé ni fait une action sensée pendant de
nombreuses années (elle n'avait même pas mangé seule), connaissait le nom
du nouveau Pape plusieurs années après le début de son pontificat, bien
qu'elle vécût dans un entourage protestant où l'on ne se souciait pas de Rome.

La ténacité et la vigilance de l'attention peuvent être altérées indépen-


damment l'une de l'autre, tant dans le sens positif que négatif, mais
les perturbations n'ont rien de caractéristique de la schizophrénie" 1 .
Néanmoins il existe des troubles psychiques spécifiques qui causent
une hypovigilance, comme lorsque « les pensées sont extraites ». Si le
cours de la pensée se perd dans des chemins de traverse, il ne saurait
être question de ténacité.

8 4 . Une partie du concept de vigilance recouvre celui d'aptitude à laisser détourner son
attention (voir p. 7 3 ) (NDA).
Le résultat de la concentration de l'attention est très variable. Il peut
être normal. D'un autre côté, les patients ne peuvent souvent pas vrai-
ment se concentrer, même s'ils s'y efforcent : l'intensité de l'attention
est perturbée. Généralement, son étendue est alors atteinte également :
les malades ne sont pas capables de rassembler toutes les associations
nécessaires à une réflexion. Ces troubles pourraient être co-déterminés
par des entraves primaires encore inconnues dans les processus psy-
chiques ; mais, en dehors des affects, ce sont naturellement les troubles
des associations qui influencent le plus le résultat de l'attention. Si le
cours des idées est totalement désagrégé, une idée juste sera de toute
façon impossible sans un effort anormalement intense. La tendance gé-
nérale de certains cas à la fatigue fait aussi rapidement décroître l'at-
tention ; mais la plupart des patients chroniques présentent une
capacité de maintenir leur attention concentrée normale ou supérieure
à la normale, pour autant qu'ils en viennent à une attention active.

Préoccupation par les complexes, barrages et fascinations empêchent souvent


les malades, durablement ou transitoirement, de suivre un cours de pensée
précis ou de penser dans la direction voulue. Ainsi certains ne peuvent-ils
suivre que fragmentairement une histoire qu'ils sont en train de lire, ou une
représentation dramatique, tandis que d'autres racontent parfaitement ce
qu'ils ont entendu et vu, et ce, chose étrange, même quand ils n'ont cessé
de s'entretenir avec des Voix pendant qu'ils écoutaient. L'attention aussi peut
être scindée. — Très souvent, l'attention peut être bloquée par un barrage,
comme les autres fonctions : au milieu de la conversation, d'un travail, les
patients semblent avoir un autre cours de pensée ou ne pas penser du tout.
Étrangement, ils peuvent dans les deux cas continuer à penser en ayant plei-
nement connaissance de ce qui est arrivé pendant leur inattention, et par
exemple répondre après coup à une question qu'en apparence ils n'avaient
pas entendue.

Chez certains catatoniques existe une compulsion de diriger leur attention


vers certains processus extérieurs ou, notamment, intérieurs. Les hallucina-
tions, en particulier, imposent souvent leur prise en compte permanente,
contre la volonté du patient.

L'état de l'attention dans l'obnubilation et dans les états oniroïdes et hallu-


cinatoires n'est pas pris en compte ici, car il est d'une part difficile à décrire,
et d'autre part évident.

c) La volonté

La volonté, résultante de l'ensemble des différents processus affectifs


et associatifs, est naturellement perturbée de la façon la plus diverse,
surtout par le marasme des sentiments. Il n'est pas rare que même des
cas relativement peu graves entrent en conflit avec leur entourage à
cause de leur aboulie ; les malades semblent paresseux et négligents
parce qu'ils n'ont plus de goût à faire quoi que ce soit, ni de leur
propre initiative, ni sur ordre. Ils restent au lit des années durant ou,
dans les cas les moins graves, s'ils ont encore des souhaits et des
désirs 85 ils ne font rien pour les réaliser. Mais nous rencontrons aussi
l'autre forme de déficit de la volonté, qui consiste en ce que les ma-
lades ne peuvent résister à leurs impulsions ou aux entraînements du
milieu extérieur ; nombre d'entre eux font aussitôt ce qui leur fait envie
ou leur passe par la tête, en partie sans réfléchir aux conséquences,
et en partie par manque de capacité de résister malgré une pleine
appréciation de ces conséquences. C'est pourquoi ils sont capables de
tout sous l'emprise d'un affect et peuvent même commettre des crimes
graves.
Dans certains cas, on peut pourtant parler littéralement d'hyperboulie.
Il est des malades qui accomplissent avec une grande énergie ce qu'ils
se sont mis en tête, qu'il s'agisse de quelque chose de sensé ou d'ab-
surde. Ils peuvent alors n'avoir aucun ménagement pour eux-mêmes,
se fatiguer à l'extrême, endurer des souffrances et des avatars de toute
sorte, et ne se laisser détourner par rien de leur projet. Dans de tels
cas, ils peuvent aussi faire montre d'une persévérance qui dure, le cas
échéant, des années.

D'autre part, on rencontre souvent l'association, si fréquente même ail-


leurs, du déficit de la volonté 86 avec l'entêtement, l'un ou l'autre se
manifestant, selon les circonstances. D'une façon générale, la plupart
des patients paraissent inconstants, versatiles. Ils font toutes les pro-
messes possibles et ne les tiennent pas. Chez les patients d'asile, il
arrive fort souvent qu'ils demandent par exemple du travail mais fail-
lissent aussitôt à la tâche si on leur fournit une occasion de travailler.
Leurs menaces sont également tout aussi peu souvent suivies d'effet.

Les barrages sautent tout particulièrement aux yeux dans le domaine


de la volonté : il n'est pas rare que les malades veuillent vraiment faire
quelque chose mais ne le puissent pas du fait d'une défaillance de

85. Wünsche und Begehren. Ce qui confirme l'opportunité de traduire Wunsch par souhait
plutôt que par désir. Voir glossaire (NDT).
86. Déficit de la volonté est pris ici tant dans le sens de manque de puissance de la force
motrice (apathie) que dans celui de manque de ténacité et d'homogénéité de la volonté
(lubies, insouciance) et dans celui de défaut d'inhibition (NDA).
leur appareil moteur. Quand de tels barrages de la volonté perdurent,
nous nous trouvons devant une forme de stupeur catatonique.
Dans d'autres circonstances encore, des actes compulsifs, des actes
automatiques et les formes de Vautomatisme sur ordre peuvent égale-
ment se voir. Mais ces phénomènes relèvent d'un autre chapitre (voir
plus loin, « symptômes catatoniques »).

d) La personnalité

L'orientation auto-psychique est habituellement normale. Les malades


savent qui ils sont, pour autant que des idées délirantes n'altèrent pas
la personnalité. Cependant, leur Moi n'est jamais totalement intact ; il
présente régulièrement certaines altérations, notamment une tendance
aux scissions. Mais, dans les formes simples, ces troubles ne sont pas
si marqués qu'on les puisse aisément décrire. C'est pourquoi ils devront
être caractérisés plus précisément parmi les complexes symptomatiques
accessoires.

e) La démence sehizophrénique

C'est en fait l'état des associations et de l'affectivité qui caractérise le


mieux le trouble sehizophrénique de l'intelligence. La description des
résultantes de ces fonctions ne saurait jamais venir à bout de leur
infinie diversité. Nous ne pouvons donc présenter que des échantillons
des aspects les plus importants des troubles.
Nous ne parlerons ici que de la démence sehizophrénique proprement
dite, et non de la tonalité particulière que lui confèrent si souvent des
symptômes accessoires.
Dans nulle maladie le trouble de l'intelligence n'est aussi improprement qua-
lifié par les mots stupidité et démence que dans la schizophrénie. On ne peut
rien voir ici de la « perte définitive des souvenirs » ou d'autres troubles de
la mémoire qui doivent faire partie du concept de démence. Aussi arrive-t-il
que des psychiatres puissent affirmer, à propos de grands schizophrènes,
qu'ils ne sont pas déments, ou que l'on ressente le besoin, comme certains
auteurs français, de séparer des autres cette forme de trouble de l'intelli-
gence, sous le nom de « pseudo-démence ». Une démence au sens des psy-
choses organiques est quelque chose de fondamentalement différent ; tout
aussi différentes en sont également les multiples formes d'idiotie congénitale,
bien que le déficit des performances intellectuelles puisse finir par aboutir
au même résultat, c'est-à-dire à une réaction inadéquate aux conditions ex-
térieures, dans les types les plus divers de troubles. En d'autres termes, le
concept de démence est presque aussi vaste que celui de maladie mentale
en général 87 et comprend presque autant de subdivisions que lui.

Il faut d'abord retenir que, même dans une schizophrénie très grave,
toutes les fonctions de base jusqu'à présent accessibles à l'examen sont
potentiellement conservées. Alors que dans l'idiotie les relations concep-
tuelles et associatives complexes ne sont absolument pas élaborées,
alors que dans les psychoses organiques bien des choses ont été per-
dues, sinon sur le plan cérébral du moins sur celui de leur utilisation
par l'esprit, même le schizophrène le plus stupide est capable de réa-
liser tout à coup, dans des conditions favorables, une prestation de très
haut niveau (tentative d'évasion « rusée »). La stupidité schizophrénique
grave est caractérisée (en dehors de l'important manque d'intérêt et
d'activité) par le fait qu'il y a numériquement beaucoup d'échecs parmi
toutes les pensées et les actes ; qu'une tâche donnée soit difficile ou non
est là d'une importance secondaire. Par contre, la démence des formes
les plus bénignes se caractérise par le fait que ces gens agissent habi-
tuellement de façon tout à fait sensée mais sont potentiellement capables
de n'importe quelle sottise. Le paralytique général ou l'imbécile légers
font leurs incongruités là où une réflexion trop compliquée pour eux
serait nécessaire ; en des matières plus simples ils agissent normale-
ment. Seulement, chez ces patients, on peut évaluer le degré de la
démence d'après le niveau des performances possibles et, là aussi, lors
d'un examen prudent et en prenant en compte le contexte, l'humeur,
la fatigue, les particularités individuelles, etc. Qui, parmi ces patients,
n'est pas capable de faire une multiplication pourra encore moins venir
à bout d'une division ; qui ne saisit pas le sel d'une fable ne compren-
dra pas un roman, et, à l'inverse, une histoire plus simple ne causera
pas de difficultés à qui comprend l'ensemble des tenants et aboutis-
sants d'un roman. Il en va tout autrement dans la schizophrénie : un
malade qui, à un moment donné, ne peut pas additionner 17 et 14
même en faisant de sérieux efforts résout tout à coup un calcul difficile
ou tient avec succès un discours bien construit. Un schizophrène peut
juger avec un esprit critique clair les actes, l'état pathologique des
autres patients et le bien-fondé des mesures prises à leur égard, et en
même temps ne pas comprendre qu'il est lui-même invivable, hors de

8 7 . C'est la discussion à propos de la p r é s e n c e d'une stupidité dans la paranoïa qui montre


le mieux combien le concept de d é m e n c e est flou. L e s uns considèrent les paranoïaques
comme déments, parce qu'ils croient des choses si illogiques et agissent en c o n s é q u e n c e ;
les autres ne les considèrent pas comme déments, parce qu'ils continuent à agir tout à fait
correctement dans leur profession d'architecte, de j u g e , de savant (NDA).
l'asile, s'il fait du scandale chaque nuit et frappe les gens. Un malade
peut être resté assis sur son banc des années durant, avec une euphorie
niaise, et n'avoir émis que les phrases les plus banales, et prendre
part tout à coup à tous les travaux pour, une fois rentré chez lui, ap-
paraître guéri à tous égards. C'est pourquoi le tableau apparent de la
stupidité schizophrénique se caractérise beaucoup plus par l'état de
l'affectivité, et notamment de l'intérêt et de la spontanéité, que par le
trouble de l'intelligence au sens strict. Ce dernier est ici, pour l'es-
sentiel, un concept numérique et peut s'évaluer en fonction non pas
du niveau des performances possibles mais du rapport numérique entre
les prestations correctes et les prestations incorrectes.

Aussi est-il erroné à tous égards de tenter de comparer la stupidité d'un


schizophrène avec l'intelligence d'un enfant d'un âge donné (Rizor, p. 1027),
et croire qu'on peut prouver ou exclure la stupidité schizophrénique par un
« examen de l'intelligence » - que celui-ci dure quelques minutes ou quel-
ques jours - témoigne d'une méconnaissance complète des caractéristiques
de la schizophrénie. Car l'état des connaissances demeure en gros préservé,
seulement il n'est pas toujours disponible, ou bien il est utilisé d'une façon
impropre. Toutefois, ce qui est indisponible dans un certain contexte psychi-
que peut être utilisé librement dans un autre. C'est pourquoi les tests de
complément d'Ebbinghaus ne sont, très souvent, pas fiables non plus dans
cette maladie, de même que les tests visuels de Heilbronn 8 8 (293 a), et ils
ne sont en tout cas pas utilisables si l'on veut faire une estimation graduée
de l'intelligence. Le mode d'existence, les défauts d'adaptation à l'environ-
nement sont les seuls à montrer, dans les cas légers, le degré d'évolution de
la stupidité. A l'asile, l'examen de brève durée le plus adapté qu'on puisse
faire consiste à interroger le patient sur sa propre situation, sur les raisons
de son internement, sur son rapport avec ceux qui ont pouvoir sur lui, sur
ses projets d'avenir. Pourtant, il peut y avoir là aussi une compréhension
parfaite malgré de graves déficits dans d'autres domaines.

Si l'on veut donc parler d'une stupidité intellectuelle dans le cas de


nos patients, il faut s'exprimer à peu près ainsi : le schizophrène n'est
pas purement et simplement stupide, mais il l'est en ce qui concerne
certaines périodes, certains contextes, certains complexes. Chez le malade
légèrement "atteint, les fonctions déficientes constituent l'exception ;
dans les cas les plus graves, ceux qui traînent, indifférents, dans nos
asiles, elles sont la règle ; entre ces extrêmes existent toutes les formes

8 8 . Certains patients ont c e p e n d a n t besoin de l a t e n c e s anormalement longues, même pour


fournir des solutions j u s t e s , et bien des malades graves ne sont absolument pas à la hauteur
d'une telle t â c h e : ils remplissent les b l a n c s a v e c des mots impropres ou tout à fait erronés
et ne tiennent là aucun compte non seulement du s e n s mais aussi de la grammaire (NDA).
intermédiaires. La différence entre la stupidité légère et la stupidité
grave est une différence d'étendue et non d'intensité. Le schizophrène
léger peut faire de tout aussi grosses bêtises que le malade grave, mais
il les fait plus rarement.
Toutefois, le déficit intellectuel n'est pas totalement dépourvu de règles et,
par exemple, les performances particulièrement mauvaises sont liées aux
complexes chargés d'affect. En outre, il va de soi qu'à chaque stade de l'af-
fection les chances qu'on ait une altération d'une fonction intellectuelle sont
d'autant plus grandes que cette fonction est complexe. Si une association sur
cent est pathologique en moyenne, telle fonction qui comprend quelques as-
sociations peu nombreuses ne sera que rarement perturbée, et telle autre qui
se compose de plusieurs centaines de fonctions élémentaires le sera presque
toujours. A ceci s'ajoute le fait que la faculté de rassembler de nombreux
concepts sous un angle logique homogène est manifestement entravée chez
les schizophrènes, ce qui altérera aussi les fonctions complexes plus que les
fonctions simples. Aussi, dans l'ensemble, les fonctions intellectuelles supé-
rieures seront-elles tout de même les plus perturbées.

L'anomalie que l'on appelle stupidité sehizophrénique se compose des


effets du trouble des associations, de l'indifférence et de l'irritabilité
dans le domaine affectif, et du retrait autistique vis-à-vis des influences
du monde extérieur.

Les concepts pâtissent déjà de la désagrégation des associations. Ce-


pendant, dans les états chroniques, la majorité d'entre eux ne parais-
sent pas beaucoup moins précis que chez le sujet sain ; on rencontre
par exemple fort peu cette imprécision qui est si frappante dans les
concepts des épileptiques déficitaires, encore qu'il existe çà et là une
tendance à user de concepts généraux là où des concepts plus spéci-
fiques seraient indiqués. Ainsi nos malades appellent-ils des instru-
ments en fer « du fer », ou une pelle « un instrument domestique ».
Bien que de telles appellations soient rares, sinon à l'occasion de ques-
tions spécifiques, il s'agit pourtant généralement d'anomalies de la
conceptualisation et pas seulement de l'expression. Je ne connais pas
d'appauvrissement conceptuel sehizophrénique à proprement parler, en
ce sens que certains des concepts seraient perdus. Par contre, les
concepts ne sont pas toujours saisis dans tous leurs éléments constitutifs.
Il s'agit toujours là de perturbations qui peuvent varier d'un moment
à l'autre. Des déficits relativement conséquents et durables ne se mani-
festent que pour des concepts qui sont impliqués dans des idées dé-
lirantes, ou encore qui sont infiltrés de complexes chargés d'affect.

C'est pourquoi la méthode de Wemicke, qui consiste à interroger les malades


sur les différences entre des concepts voisins, est tout à fait insuffisante,
encore que, naturellement, la comparaison et la distinction entre des concepts
insuffisamment pensés doivent être touchées, le cas échéant. Il est extrême-
ment vraisemblable que l'hébéphrène citée à la page 41 de ses présentations
de malades connaissait fort bien la différence entre ville et village, malgré
ses réponses bizarres, qui ne renvoient du reste absolument pas à une mé-
connaissance, mais tout au plus à une para-fonction des associations actuelles.
J e crois tout aussi peu que le malade de Wernicke qui tient l'infirmier pour
sa sœur Laura 8 9 ait oublié les représentations mnésiques de l'habillement
masculin et féminin. Des schizophrènes à la conscience claire se débrouillent
en règle fort bien de tels concepts et de telles représentations mnésiques ;
ils ne font exception que dans certains contextes psychiques, par exemple
quand les complexes interviennent, en cas d'inattention, ainsi que, selon toute
vraisemblance, dans des états d'affection organique assez importante 90 . Ainsi
un hébéphrène associe-t-il à Fass - Rad et montre-t-il que - pour le moment -
les concepts Rad et Reif sont pour lui à peu près identiques 91 . Mais ce même
malade peut fort bien distinguer ces concepts par la suite, sans que sa ma-
ladie se soit modifiée. Souvent, dans le cas des méconnaissances d'objets,
seule une partie de leurs caractéristiques sont prises en compte (les autres
ne sont pas tout à fait « oubliées »), puis elles sont arbitrairement complétées
dans le sens d'un autre objet : un tableau suspendu au mur, avec un cadre
profond, est, par exemple, un crachoir ; l'échelle d'incendie qui est devant
la section est « notre échelle de la grange » ; le Directeur est le Révérend
F. (parce que c'est lui qui dirige l'asile, de même que le Révérend F. dirige
l'hôpital) ; la filature de coton dans laquelle un patient a travaillé est qualifiée
de fabrique de vêtements.

La condensation confond plusieurs c o n c e p t s en un seul. P l u s i e u r s per-


s o n n e s , notamment, sont souvent c o n ç u e s c o m m e en étant une seule.
Un patient est même le p è r e et la mère de ses enfants. Un autre,
pendant u n e poussée aiguë, ne fait pas la distinction entre ses enfants
tels qu'ils sont maintenant et tels qu'ils étaient quand ils étaient des
nourrissons ; quand il est question de s e x u a l i t é et d'éducation des en-
fants, sa f e m m e et son propre Moi confluent en un c o n c e p t i n d i s s o c i a -
ble ; d'une façon a b s o l u m e n t analogue, il mélange les conditions qui
régnent ici et chez lui : à l ' o c c a s i o n de q u e s t i o n s ou d'autres stimulus,
c e l a revient au m ê m e ; q u e l l e que soit la part de c e c o n c e p t dont lui-
même ou l ' e x a m i n a t e u r parlent, des deux il dit les mêmes c h o s e s , et
il n'est pas p o s s i b l e d'obtenir qu'il les d i s s o c i e . Une patiente identifie
l'histoire de l ' e n f a n c e de Moïse au m a s s a c r e des I n n o c e n t s .

89. Cité par Sandberg, p. 6 2 7 ( N D A ) .


90. Il est très probable, étant donné le contexte, que cette remarque renvoie au processus
organique causal supposé (NI)T).
9 1 . Fass : tonneau - Rad : roue - Reif : anneau.
Ce sont souvent les complexes chargés d'affect qui déterminent la mo-
dification des concepts.
Une patiente qui attend de l'avenir quelque chose d'extraordinaire parle avec
le plus grand naturel de ses « futurs parents ». Un paranoïde qui a des am-
bitions militaires s'est vu portraituré « en général en uniforme français et
suisse » ; le mélange des deux armées ne le gêne pas, et quand on lui objecte
qu'il n'y a pas de généraux en Suisse, il réplique qu'un colonel est également
général. Dans de tels cas, il est aisé de prouver que ce sont vraiment les
concepts qui sont altérés, et pas seulement le mode d'expression. Un hébé-
phrène signe ainsi une lettre à sa mère : « ton neveu plein d'espoir » ; il est
impossible de savoir ce qui l'a amené à écrire cela ; le patient défend cette
absurdité en disant que sa mère a une sœur, dont il est le neveu ; mais la
représentation des rapports familiaux est sûrement devenue confuse, au moins
pour quelques instants. Une catatonique a reçu une montre en cadeau, ce
qui lui fait plaisir ; mais tout le reste de ce qu'elle possède lui fait également
plaisir, ainsi que son amoureux ; tout ceci est devenu pour elle un seul et
unique concept, qu'elle désigne généralement en usant du terme de « ca-
deau ». - Derrière les termes impropres des hallucinés se cachent souvent
des concepts fortement élargis ; un hébéphrène « a eu deux fois des douleurs,
c'est un empoisonnement criminel ».
L'identification de deux concepts sur la base d'un composant commun
mène dans de nombreux cas au symbolisme, qui joue un rôle de premier
plan dans les idées délirantes. Un patient signe « commencement et
fin du monde » ; ceci exprime son idée délirante. Le symbole devient
volontiers réalité pour nos patients : quand ils brûlent d'un amour se-
cret, ils peuvent se croire brûlés par des gens réels, avec un vrai feu.
Des représentations telles que celle qui suit sont du même ordre : un
catatonique fait le même mouvement de sourcils que Mademoiselle N.,
et prétend alors avoir eu des rapports sexuels avec elle ; le mouvement
de Mademoiselle N., repris par son corps à lui, est la même chose que
Mademoiselle N. elle-même.

Le fait que des concepts simples puissent être perturbés tout autant
ou presque que des concepts compliqués et difficiles à saisir, est une
caractéristique des altérations conceptuelles de la schizophrénie. Ce
qui est déterminant, c'est au premier chef l'appartenance à un
complexe chargé d'affect, qui tantôt facilite et tantôt entrave la forma-
tion d'un concept. En outre, le trouble varie avec les fluctuations de
la maladie, qui tantôt touchent la plus grande partie de la pensée et
tantôt se limitent de nouveau à quelques fonctions élémentaires.

Naturellement, des opérations réflexives claires ne peuvent être menées


à bien avec ces concepts non élaborés.
Un malade nonchalant a fini par travailler un peu pendant une demi-heure.
A présent, il se croit en droit de toucher toutes les récompenses possibles et
imaginables et arrête de nouveau son travail, puisqu'il ne reçoit rien. Il pense
toujours, à juste titre, qu'il doit être récompensé de son travail, mais il ne
fait pas la distinction entre un travail d'une demi-heure et un travail de
longue durée, non plus qu'entre de petites et de grosses récompenses ; ce
travail de brève durée est pour lui du travail, considéré d'une façon générale ;
et par récompense il entend tout ce qu'il souhaite à cet instant. Les repré-
sentations de la prestation et du salaire sont imprécises, c'est pourquoi une
corrélation quantitative correcte entre ces deux concepts est impossible.

La définition floue des concepts favorise des généralisations tout à fait


insensées de certaines représentations.

Un paranoïde cesse d'entendre le bruit hallucinatoire d'une machine ; pour


lui, l'asile cesse alors d'exister. Un autre paranoïde avait solennellement
conclu la paix avec un adversaire ; et voilà qu'il voulait à présent se poser
en pacificateur dans d'autres cas aussi. Un hébéphrène fit une réponse gros-
sière à son père et crut, ensuite, qu'il lui fallait se purifier de sa faute ; il
étendit finalement cette purification à tout ce qui était possible : non seule-
ment il se lavait et nettoyait les meubles, mais il étendait aussi les vêtements
sur le toit, afin que la pluie les purifie 92 . Les idées délirantes proprement
dites s'étendent souvent sous forme de telles généralisations.

La perturbation affective agit d'une façon multiforme sur l'intelligence.


Là où l'intérêt fait défaut, on pense peu, ou bien l'on pense de façon
inachevée. Mais pour peu que le malade ait des visées sérieuses, il
peut faire, par exception, des déductions tout à fait pertinentes et
complexes pour atteindre le but désiré. A l'inverse, de nombreux pa-
ranoïdes légers ne pensent d'une façon erronée que lorsque leurs
complexes entrent directement en ligne de compte. Schreber était ca-
pable de critiquer ses expertises de la façon la plus pertinente, tandis
qu'il soutenait les idées délirantes les plus absurdes.

D'une façon générale, l'activité intellectuelle varie en fonction des


complexes chargés d'affect, qui tantôt suppriment la réflexion, tantôt la
mettent à leur service et la favorisent. (Ne pas confondre les fluctuations
de la maladie avec ces fluctuations fonctionnelles ; souvent, un patient
paraît plus stupide à un moment donné parce que son processus mor-
bide est plus intense.)

9 2 . I c i , l'extension du c o n c e p t est en même temps un transfert ; le sentiment d'impureté


morale conduit souvent, c o m m e chez les s i m p l e s nerveux, à une propreté physique e x c e s s i v e
(NDA).
La perturbation de l'affectivité est la cause principale de la « perte des
repères de valeur psychiques » (Schüle). Le sens de ce qui différencie
l'essentiel du contingent fait souvent défaut aux idiots et aux malades
organiques aussi : aux idiots, parce qu'ils ne peuvent pas saisir des
idées complexes dans leur globalité, et aux malades organiques pour
la même raison, et en plus parce que le cours de leurs idées se limite
à ce qui correspond à l'affect dominant. Dans le cas de la schizophré-
nie, le processus est beaucoup plus compliqué. Les idées sont élabo-
rées par fragments tout à fait irréguliers qui contiennent parfois le
moins évident, tandis que le plus simple fait défaut ; les affects inhi-
bent et canalisent les associations à un degré bien plus étendu que
chez les malades organiques, et en plus ils sont eux-mêmes modifiés
qualitativement et quantitativement. S'il est indifférent au malade que
sa famille et lui-même périssent, qu'il reste à jamais enfermé, qu'il
soit dans la saleté ou non, ces idées, si importantes pour d'autres, ne
peuvent avoir aucune influence sur sa réflexion. Si un tel malade a le
choix entre renoncer à une marotte quelconque ou perdre son travail,
il se détermine sans réfléchir en faveur de cette dernière possibilité,
parce que seule sa marotte est chargée d'affect. Ceci est l'un des as-
pects les plus importants de la stupidité schizophrénique.

Avec l'affectivité, la suggestibilité est également modifiée. Dans l'en-


semble, elle est diminuée ; cela rend plus difficile une influence psy-
chique extérieure et rend plus facile au patient lui-même l'usage de
son propre jugement, pour autant qu'un tel jugement soit encore pos-
sible. Sous ce rapport, des schizophrènes intelligents ont véritablement
un avantage pour développer des idées nouvelles. Non seulement parce
qu'à cause de la laxité des associations ils peuvent mieux saisir et
concevoir qu'un sujet normal ce qui sort de l'ordinaire, mais aussi
parce qu'ils sont plus indépendants du jugement d'autrui et ont, de ce
fait, la force de mener à bonne fin des choses qui paraissent impen-
sables à des sujets sains. Un jour, j'ai été consulté au sujet d'un schi-
zophrène qui, à présent, est en train de réaliser, avec l'aide des
autorités de différents pays, des projets d'une vaste portée économique,
projets auxquels un sujet normal aurait pu penser, mais qu'il aurait
considérés comme irréalisables. Tout nouveau mouvement, qu'il soit
bon ou mauvais, attire régulièrement des schizophrènes sous son
charme.

Dans d'autres cas, cependant, la superficialité des affects combinée au


trouble associatif de la pensée aboutit à un excès de crédulité. Un
hébéphrène apparemment tout à fait lucide, qui travaillait dans l'in-
tervalle comme compositeur typographe, se laissa conduire quatre fois
à l'asile sous le même prétexte, lui faire consulter un médecin pour
une affection somatique. Dans des affaires compliquées, les schizo-
phrènes deviennent volontiers la proie de ceux qui savent les prendre.
Par une question, on peut aisément suggérer qu'ils ont une maladie à
ceux qui ont tendance à l'hypocondrie. Naturellement, la direction des
complexes détermine celle d'une suggestibilité partielle ; une malade
encore très bien conservée sur le plan intellectuel et qui avait des
idées hypocondriaques fut notablement améliorée par nous, en deux
mois, par toutes sortes d'efforts de suggestion. Une relation de quelques
jours à peine avec une mélancolique la ramena à son état antérieur.
N'importe quel imbécile peut faire avaler à des paranoïdes qu'un tel
ou un tel est leur ennemi ou leur défenseur, alors qu'ils sont tout à
fait imperméables aux influences de la logique.

Souvent, les schizophrènes acceptent aussi avec une étonnante facilité


des influences insignifiantes. Un jour, je répondis à une paranoïde, au
lieu de « nein », « noi », avec l'accent souabe (celui-ci n'ayant aucun
rapport avec notre conversation). Aussitôt, elle se mit à imiter le dia-
lecte souabe, bien qu'elle n'eût en aucune façon de relations plus
proches que n'importe quel zurichois avec celui-ci. Ensuite, elle per-
sévéra en cela jusqu'à la fin de notre conversation, bien que j e ne lui
en eusse plus fourni l'occasion.

On peut aussi hypnotiser des schizophrènes, tant récents que malades


depuis longtemps. Mais le pouvoir de la suggestion hypnotique vis-à-vis
de la maladie ne va pas bien loin.

Les schizophrènes peuvent mieux se soustraire à la suggestibilité de masse


que les gens sains. Pourtant, ici aussi, l'influence d'une suggestion quel-
conque s'accroît si elle est faite simultanément à un certain nombre de per-
sonnes. Et puis, curieusement, les schizophrènes sont aussi le réactif le plus
sensible à l'ambiance. Que la forme apparente de la maladie change si for-
tement d'un asile à l'autre, d'un médecin à l'autre, d'un infirmier à l'autre
ne saurait être l'effet du hasard. Catalepsie, négativisme, hyperkinésie, vio-
lences, pulsion suicidaire, nécessité de l'alimentation par sonde et d'autres
contraintes, tout ceci est quantitativement fort divers selon le lieu et l'heure,
même si les instances dirigeantes font tout leur possible pour rendre le trai-
tement identique. Mais la suggestion ne vient pas seulement du personnel de
l'asile et des installations, mais tout aussi bien des patients. Un seul malade
peut empoisonner toute une section. Si quelqu'un donne habilement le ton
dans une section, il est habituel qu'il ait rapidement un bon nombre d'imi-
tateurs parmi les schizophrènes les plus actifs ; par exemple, dans une section
c'est tel plat qui est boudé, dans une autre tel autre, jusqu'à ce que le faiseur
de mode soit transféré.

Le pouvoir de la suggestion se manifeste aussi dans la folie induite. En l'occur-


rence, il s'agit souvent d'un schizophrène assez actif qui fait reprendre à son
compte son système délirant par un membre de sa famille, schizophrène latent.

Une augmentation tout à fait particulière de la suggestibilité se manifeste


sous la forme de l'automatisme sur ordre, dont on discutera à propos des
symptômes catatoniques.

L'état de l'intelligence schizophrénique est naturellement aussi dans


un rapport de réciprocité avec l'autisme. Celui-ci ne peut pas survenir
sans le déficit de l'intelligence, mais de son côté il entraîne les erreurs
de logique les plus stupides en excluant la réalité du matériau de la
pensée. Ainsi en va-t-il dans le cas de la vierge « érotomane » qui
pense épouser un Monsieur haut placé, bien qu'en réalité celui-ci ne
veuille rien savoir d'elle. Un hébéphrène nomme son oncle général,
afin que celui-ci puisse mieux lui venir en aide que s'il n'est que
colonel ; l'association concluant que cette nomination ne peut avoir
aucun effet n'est pas faite. - A la question « Et avez vous déjà été
dans un asile ? », un autre patient répond : « Non, mais innocent ».

La baisse d'influence de l'expérience acquise est également en rapport


avec l'autisme. Il n'est pas du tout constant que des schizophrènes qui
se sont brûlés craignent le feu. Si mal que cela leur réussisse, ils
continuent pourtant à se laisser guider par leurs opinions aberrantes
ou par leur négligence. Cependant, ceci n'est pas vrai de toutes les
expériences. Les peines disciplinaires et les récompenses ont souvent
encore quelque effet éducatif, même sur des malades fort graves.

Naturellement, c'est le trouble des associations qui entraîne le plus de


désordre dans la pensée logique. La pensée logique est la reproduction
d'associations de façon identique ou analogue à ce qu'a enseigné l'ex-
périence acquise. Du fait du relâchement des associations coutumières
entre les concepts, la pensée se détache de l'expérience et emprunte
des voies erronées ; des barrages entrent en action juste aux endroits
importants, si bien que la pensée du malade ne peut pas arriver à
bonne fin sur certains sujets ; et le pire, c'est qu'à la place des asso-
ciations barrées d'autres surgissent, qui ne font pas partie de ce
cours d'idées, ou qui ne s'y trouvent pas au bon endroit. Ainsi l'histoire
de l'âne qui a traversé le ruisseau d'abord avec du sel, puis avec des
éponges, peut-elle se trouver racontée comme suit : « On a tellement
chargé l'âne que ça l'a écrasé - et puis dans la religion catholique
c'est la coutume - on a dit que c'était l'extrême-onction, qu'on admi-
nistre aux agonisants. »

Si les associations d'idées impropres sont très nombreuses, le cours de


la pensée ne peut arriver à aucun résultat, parce que la direction de
la pensée ne cesse de changer.

De nombreuses opérations logiques échouent parce que n'importe


quelle pensée est aussitôt connectée au complexe dominant (délire de
relation), ou parce qu'à l'inverse les patients ne peuvent trouver aucune
relation avec les complexes. Ainsi la plupart des questions touchant
directement aux événements affectifs qui déterminent la symptomato-
logie entraînent-elles tout d'abord, ou en permanence, des réponses
négatives, ou alors les patients les éludent. Les malades sont venus à
l'asile « parce qu'ils se sont foulé le pied », ou, en réponse à la ques-
tion « pourquoi ? », ils disent qu'ils sont « venus en fiacre ». Il s'agit
vraiment là d'une pensée à côté, et non d'un discours à côté.

(Que disent les Voix?) - J'ai aussi deux enfants. (On répète la question.)
- On dit beaucoup de choses, ici. (On répète la question.) - Pas grand-chose.
(On répète la question.) - De toute façon, j e ne parle pas beaucoup. (On
répète la question.) - Oui, pas grand-chose. (On répète la question.) - Oui,
j e ne peux pas le dire. (Pourquoi pas ?) - J e ne sais pas. (Que disent les
Voix ?) - Oui, on parle plus ou moins ensemble, j e ne parle pas trop.

Ce sont notamment les réponses au hasard, si fréquentes, qui donnent


une impression de stupidité prononcée : (Quand êtes-vous né ?) « En
1876. » (Est-ce exact ? Quand ?) « En 1871. » (Laquelle de ces dates
est la bonne ?) « 1872 ». (En réalité, aucun de ces chiffres n'est exact.)
On doit fortement se garder de prendre la réponse pour argent comp-
tant, notamment dans le cas de questions auxquelles il suffit de répon-
dre par oui ou non. Cela se passe souvent comme suit : (Voulez-vous
vous lever ?) « Oui. » (Voulez-vous rester au lit ?) « Oui. »

L'insuffisante participation des associations nécessaires conditionne


aussi une fin prématurée de la réflexion. Souvent, les malades commen-
cent à répondre avant même qu'on ait fini d'énoncer la question. D'où,
aussi, tant de jugements incomplets et « stupides ».

Le surgissement inopiné de nouvelles idées entraîne des lubies patho-


Logiques. Voilà qu'un catatonique demande tout à coup, avec le plus
grand sérieux, à voir le Niagara ; un autre, lors de son admission, ne
trouve rien de plus important à demander que si le Sahara se trouve
toujours en Afrique.
Les résultats deviennent tout particulièrement absurdes quand un bar-
rage intervient entre les lignes directrices logiques du cours de la pen-
sée et l'association thématique, et que chacune de ces fonctions
poursuit son propre chemin.
Je demande à un patient ce que pourrait faire pour lui un homme connu.
Réponse : « Rien, sauf si j e pouvais recevoir de lui un poème. » Sur le plan
formel, il a répondu à ma question : le poème est désigné sous une forme
logique juste comme l'objet souhaité ; mais en vérité le patient a seulement
trouvé ce concept à partir d'une conversation que j'ai eue juste avant avec
un autre malade sur la poésie, et il ne souhaite nul poème. - Je conteste à
une malade le fait qu'elle possède une maison ; « si ! » répond-elle, « la mu-
sique le prouve » ; au loin, on vient d'entonner une musique, et l'idée ainsi
acquise a été aussitôt utilisée comme preuve contre la contradiction que j e
portais.

Le contenu de la pensée est fréquemment déterminé par une lubie


soudaine (Pourquoi secouez-vous les mains ? « Parce que j e ne peux
pas manger d'étudiant »), par un souhait ou une crainte qui préoccupe
le malade (le patient barbouille « pour aller dans une meilleure sec-
tion »), ou bien il est fourni de l'extérieur (exemples ci-dessus), ou
encore il appartient au domaine d'idées contenu dans la question.
Ainsi, la motivation du patient de Stransky, qui déclare qu'il se met
en colère parce que le médecin porte un costume gris, n'est absolument
pas liée au fond de sa pensée. Un de nos patients savait fort bien qu'il
ne fournissait de motivation qu'après coup, « après s'être étonné des
bêtises faites ». Une patiente avait été alitée à cause d'une tentative
de suicide ; elle prétendit l'avoir commise parce qu'elle devait garder
le lit. Quand un hébéphrène prodigue prétend n'avoir fait des dettes
que pour montrer à sa femme qu'il gagne de l'argent sans elle, ou
quand un malade dangereusement menaçant dit n'avoir acheté un re-
volver que pour prouver qu'il ne fera rien à sa femme, bien qu'il ait
une arme, il s'agit de la même justification des motifs « par esprit de
l'escalier ». Dans de tels cas, la justification inventée a posteriori donne
l'impression d'un véritable motif, à y regarder superficiellement, si bien
qu'elle induit souvent des gens, même intelligents, à créditer le patient
d'une capacité de réflexion saine.
L'insensibilité des patients aux contradictions les plus grossières est frap-
pante. Un hébéphrène peut se plaindre de ne jamais dormir, dans la
proposition principale, tandis que dans la proposition subordonnée il
raconte qu'il a merveilleusement dormi. Les malades se plaignent en
les termes les plus vifs à leur famille de ce qu'on ne leur permet pas
telle ou telle chose ; dès qu'ils en ont la permission, ils ne veulent pas
en user. Dans la même lettre, un malade réclame à sa femme premiè-
rement un rasoir, pour se suicider, deuxièmement qu'elle le fasse sortir,
et troisièmement une paire de chaussures.
Attirer l'attention des patients sur leurs contradictions n'est efficace
qu'exceptionnellement. Leur besoin d'organiser les choses logiquement,
d'y réfléchir, de les envisager selon un certain point de vue, est forte-
ment diminué, d'une façon générale. Tandis qu'à l'autre extrémité les
alcooliques ne cessent d'ajouter à leurs récits des compléments libre-
ment imaginés pour les enrichir et pour donner une motivation causale
à leurs actes, à l'inverse les schizophrènes pensent par bribes logiques.
Souvent, la causalité semble ne même pas exister pour eux. Nombreux
sont ceux qui ne se soucient pas de savoir d'où viennent leurs Voix ;
ils peuvent rester longtemps enfermés à l'asile sans en demander le
motif. Il semble s'agir là d'un déficit non seulement affectif mais aussi
logique.

Ainsi, sous certains rapports, la faculté de discussion fait-elle défaut


aux malades. Ils pensent quelque chose, alors c'est comme ça ; pour
soutenir leurs idées, ils fournissent tout au plus de pseudo-preuves, et
les preuves du contraire les plus évidentes demeurent sans effet.
Lors des tâches complexes, les malades paraissent souvent si dissociés,
leur esprit si morcelé, qu'il n'est plus possible de trouver si facilement
la genèse des erreurs de pensée. Cependant, même en pareil cas, une
certaine patience permet de réaliser des sondages-tests.
Dans la reconnaissance d'images, la perturbation de la pensée se mani-
feste sous ses formes les plus diverses. Certains malades, néanmoins,
reconnaissent aussi bien que les sujets sains les images simples et
complexes ; en matière de compréhension des situations représentées
en images, la paranoïde B. St. décrite par Jung était supérieure à tous
les membres du personnel infirmier testés sur le même sujet. Par
contre, de nombreux malades ne saisissent absolument pas des images
compliquées, ou ne les comprennent que partiellement, ou, notamment,
les interprètent de façon erronée, ces images étant associées à des
complexes. Mais même des images d'objets simples ne sont pas re-
connues.
Une hébéphrène légèrement excitée qualifie un étudiant de « pipe à tabac » :
elle ne prend en compte qu'une partie du tout. Elle appelle un marteau « la
nature (= le sperme), le marteau » : le manche du marteau est certes le
manche du marteau, mais aussi le pénis, en même temps, conformément au
complexe érotique de la malade ; pour elle, une montre est une « montre à
électriser », parce qu'elle y associe la représentation des hallucinations
sexuelles. Elle appelle épi une pomme de pin en grandeur et couleur natu-
relles : elle ne prend en compte que la forme, et encore de façon insuffisante.
Une autre qualifie les oreilles du zèbre de « nœuds sur la tête », ce qui
correspond à ses tendances allant vers la parure et les idées de grandeur.
Une représentation partielle apparaît dans les réponses suivantes : « suspen-
du » (au lieu de linge étendu), « un tas » (au lieu de pommes de terre). Par-
fois, c'est le barrage qui est systématique, exactement comme la mise en
corrélation : (fiancée) « j e ne sais pas quoi » ; (Que font-ils ? - il s'agit de
musiciens) « du bruit ». (Fiancée, désignée avec une insistance particulière)
« une femme, elle porte un chapeau » (c'est le bouquet qui est qualifié de
chapeau). Des objets tels que des asperges, des serpents, sont volontiers qua-
lifiés d'une façon erronée, habituellement en relation avec d'autres signes
d'excitation sexuelle.
Parfois des malades pourtant attentifs par ailleurs n'associent rien du
tout aux images qu'on leur montre (ainsi qu'il en va pour nous avec
les mille choses que nous voyons dans la rue sans leur prêter attention).

Le récit de ce qui est vécu ou lu est parfois caractéristique, lui aussi.


Souvent apparaît une différence entre les expériences antérieures et
postérieures au début de la maladie. Dans le cas de ces dernières, les
divers troubles de l'aperception peuvent naturellement perturber le ré-
sultat ; mais parfois entre aussi en ligne de compte le fait que, malgré
une bonne aperception et de la bonne volonté, les malades ne peuvent
plus élaborer quelque chose de nouveau ; ils racontent alors les his-
toires qu'ils ont apprises auparavant avec une cohérence convenable,
bien que par fragments, tandis qu'ils racontent les histoires nouvelles
de façon insuffisante. Parfois ils intègrent aussi de nouveaux concepts
dans les événements anciens, comme cet hébéphrène cultivé qui ap-
pelle Guillaume Tell « un capitaine de vaisseau » ; ou bien c'est trop
d'effort pour eux que d'évoquer leurs souvenirs et l'on obtient alors, à
la question « que savez-vous de Tell ? » des réponses comme : « On a
déjà pas mal discuté de ça ! »

Des histoires lues 93 peuvent être non seulement impeccablement ra-


contées, mais même résumées et appliquées à d'autres situations par

9 3 . Pour diverses raisons, la fable suivante a bien répondu à notre attente comme texte pour
des tâches simples : L'âne chargé de sel / Un âne chargé de sel dut traverser un fleuve à
gué. Il tomba et resta quelques instants confortablement allongé dans le flot frais. E n se
relevant, il se sentit soulagé d'une grande part de son fardeau, c a r le sel s'était dissout dans
l'eau. Maître Grandes Oreilles nota cet avantage et l'utilisa dès le j o u r suivant, quand il
traversa le même fleuve, chargé d'épongés. / Cette fois, il fit exprès de tomber, mais il fut
amèrement déçu. Car les éponges avaient absorbé l'eau et étaient devenues notablement
plus lourdes qu'avant. Le fardeau était si lourd qu'il s u c c o m b a . / Un moyen ne convient pas
dans tous les cas (NDA).
bien des malades qui font les plus grosses bêtises ou colportent les
idées les plus absurdes. Généralement, cependant, de telles tâches sont
un échec complet dans le cas de patients d'asile, ou bien la morale
est détournée dans le sens des complexes ou tirée d'une association
fortuite. Ainsi un patient tire-t-il de la fable-test la morale suivante :
il ne faut pas être effrayé si l'on se voit attribuer une lourde tâche.

Même chez des malades dont la pensée est habituellement relativement


peu entravée, la compréhension d'une histoire peut être rendue plus
difficile par des barrages. Un patient d'ordinaire très attentif, intelli-
gent de nature, ne put tout simplement pas se mettre une petite fable
dans la tête, bien qu'il eût tellement concentré son attention que son
visage s'était empourpré, et qu'il respirait avec difficulté et transpirait :
« les Voix l'en empêchaient ». Parfois, plusieurs répétitions de la lec-
ture sont d'un certain secours ; mais le résultat n'en devient pas tou-
jours meilleur.

Certains malades racontent, au lieu de ce qu'ils ont lu, de tout autres histoires
d'âne ou de sel, etc. D'autres mettent dans un nouveau contexte, voisin, des
fragments de l'idée qui leur a été fournie : ainsi avons-nous entendu plusieurs
fois « qu'un âne a voulu se noyer ». Ou encore des fragments sont répétés
sans cohérence, avec souvent aussi des ajouts schizophréniques : « Un âne a
été lourdement chargé de sel et est parti avec son chargement - dans le
désert ». A l'occasion, les malades remarquent l'incohérence ou la confusion
de leur récit. (Après deux lectures) : « Un âne a emporté du sel avec lui et
a dû entrer dans le fleuve ; une éponge est alors venue - j e ne sais pas si
c'est une éponge - ou un cygne - ou une oie 9 4 ... » (Ici, la patiente s'est
aperçu qu'une éponge pouvait difficilement venir, et a alors changé l'éponge
- Schwamm - en un cygne - Schwan.) Dans des cas plus graves, les concepts
de l'histoire sont mélangés pêle-mêle et reliés grammaticalement les uns aux
autres : « Un âne a franchi à gué un fleuve dans lequel il y avait des éponges,
et alors le fardeau a été trop lourd pour lui. » Si, à l'inverse, le rapport de
causalité est particulièrement souligné, voire même complété par des ajouts
inutiles, il s'agit en règle d'une complication par Valcoolisme : « Un âne por-
tait un chargement d'épongés ; il avait soif, il est entré dans un fleuve pour
boire de l'eau... »

De véritables remaniements du récit s'avèrent généralement représentatifs


d'influences des complexes. Une malade qui avait des remords de conscience
parce qu'elle s'était insuffisamment défendue lors d'un attentat sexuel devait
raconter qu'une hache était tombée dans un fleuve ; au lieu de dire « fleuve »,

94. La première association s'est faite par assonance : Schwamm (éponge) - Schwan (cygne)
(NDT).
elle dit « fosse » ; quand on lui fit remarquer que c'était dans un fleuve, elle
dit « oui, une fosse avec de l'eau ». Abstraction faite de tels cas, nous voyons
dans la schizophrénie étonnamment peu de références à soi-même lors de la
lecture des fables, tandis que les déprimés organiques rapportent en règle à
eux-mêmes l'histoire de l'âne noyé ou surchargé, et la plupart des alcooliques,
eux aussi, voient dans l'eau une allusion à leur défaut.

Dans notre maladie, la plupart des altérations apparaissent généralement


comme « fortuites », mais elles n'en peuvent pas moins être maintenues avec
beaucoup d'opiniâtreté : une hébéphrène prétendait avoir lu à l'instant quel-
que chose sur un fleuve « profond », et, quand on lui montra le livre, elle
dit que ce qui était imprimé avait été changé entre-temps. On voit relative-
ment peu de véritable imagination à l'œuvre ; mais quand il arrive qu'elle
soit présente, elle peut se donner libre cours, étant donné le manque de sens
de la réalité. Un peintre hébéphrène décrivait très correctement la technique
picturale ; mais il évoquait avec des erreurs de détail les événements de sa
propre vie, la Bible, ou Guillaume Tell, « tels qu'ils auraient pu être ».

La difficulté générale à penser se manifeste aussi, le cas échéant, par l'in-


terruption du récit et par les petits pas que fait le cours de la pensée ; « Un
âne - (Qu'a-t-il fait ?) - traversa une rivière » (et alors ?) « Il est tombé »
(et alors) « est resté couché » (et après ?) « s'est relevé... » A la question
réitérée « et alors ? », un autre patient répond seulement par des mots isolés :
« Grandes Oreilles - nager - lourd fardeau - relever la tête - traverser -
tenir une oreille fermée - se secouer - suivre la route - doit être battu - . . . »

De tout temps, la conscience de la maladie a été considérée comme un


élément de mesure de l'intelligence. Or elle est très caractéristique
dans la schizophrénie. Comme dans d'autres maladies mentales, elle
fait généralement totalement ou partiellement défaut à l'acmé de la
maladie. Mais, au début, de nombreux malades non seulement se consi-
dèrent comme nerveux mais se rendent fort bien compte de l'anomalie
de leur pensée, de leur aboulie et de bien d'autres symptômes ; s'ils
ne se considèrent pas comme des malades mentaux, ils craignent par-
fois de « devenir malades mentaux », tandis qu'à un stade ultérieur
« on les a rendus malades mentaux ». Même dans des cas anciens, une
conscience partielle de la maladie n'est pas rare, encore que les ma-
lades n'en tirent qu'exceptionnellement les conséquences pratiques.
Les plus frappants sont les paranoïdes, qui viennent à la consultation
en se plaignant de souffrir de délire de persécution ou d'hallucinations
et décrivent leur anomalie comme une maladie aussi objectivement
qu'il est possible. Une partie de leur Moi, qui pense normalement, juge
correctement la partie anormale, jusque dans les moindres détails, mais
sans pouvoir l'influencer. Naturellement, chez de tels malades aussi il
y a des périodes où les idées délirantes ont une totale emprise sur eux,
et dès l'examen on peut régulièrement trouver des contextes dans les-
quels le sens critique fait défaut, ou du moins est insuffisant.

De nombreux malades se rendent certes compte qu'ils voient les choses


autrement qu'avant, mais ils croient qu'avant ils se trompaient et que
maintenant ils ont reconnu la réalité. C'est qu'à présent ils ont « une
intelligence renforcée ». A l'acmé de la maladie, leurs propres actes
et les motivations de ceux-ci sont jugés de façon erronée. Ainsi une
malade aussi intelligente que la demoiselle L. S. de Forel pensait-elle
avoir tout supporté avec patience, alors que pendant un temps ç'avait
été une patiente fort désagréable.

Quand les accès se répètent, les malades peuvent recommencer à


commettre les mêmes actes qu'ils qualifiaient d'inadaptés lorsqu'ils les
rapportaient au passé, et à les défendre comme tout à fait fondés.

Lors des bonnes rémissions, les idées délirantes sont reconnues comme
telles bien que, presque sans exception, on puisse encore en retrouver
quelque chose dans certaines associations. Les malades « guéris » peu-
vent aussi qualifier de morbide et d'absurde leur comportement durant
la maladie : mais là aussi la pleine critique fait généralement défaut.
J'ai vu une catatonique qui, dans un asile, était très violente envers
elle-même et envers autrui, barbouillait, refusait la nourriture, qui fut
ensuite reprise par son père alors qu'elle était dans la plus grande
excitation, tint le ménage de celui-ci dès le premier jour de sa sortie,
et rédigea ses mémoires. Elle se souvenait de tous les détails de son
séjour à l'asile, pouvait même qualifier de morbide tel ou tel de ses
symptômes, mais elle considérait pourtant qu'elle avait été enfermée à
tort, et elle crut pouvoir écarter mes prudentes objections, selon les-
quelles ses violences et son refus de nourriture n'avaient tout de même
pas été signes de bonne santé, en disant qu'elle avait voulu « perturber
la marche de l'asile, où on la traitait si injustement ».

Les malades relativement graves ne peuvent plus bien apprendre des


choses nouvelles. Certes, ils sont souvent encore capables de tâches
agricoles simples, mais il faut toujours les surveiller. A l'asile de Rhei-
nau, en son temps, j e me suis efforcé d'introduire la vannerie ; mais,
parmi cette population de grands malades, il fut impossible d'en ame-
ner ne serait-ce qu'un seul à travailler de façon autonome.

Ceci n'exclut pas que, dans un autre cas, un patient qui avait été
gravement catatonique pendant quelques années, et qui souffre main-
tenant d'une paranoïa hallucinatoria patente, commence tout d'un coup
à apprendre l'anglais et y arrive si bien, à l'asile, en autodidacte, qu'il
peut vendre ses traductions.
La capacité d'étude, mesurée à l'habileté à additionner, serait normale,
selon Specht (733). Selon Reis, elle s'avère un peu diminuée dans
divers types d'examen psychologique du progrès dans l'étude ; elle était
totalement absente dans un cas. De plus amples examens, chez des
malades dont la maladie est avancée, seraient toutefois souhaitables ;
car l'attention, la bonne volonté, etc. influencent naturellement très
fortement le résultat.
La capacité de calculer est légèrement altérée dans les cas assez
graves, mais elle peut se restaurer à tout moment, si les patients sont
assez cohérents pour avoir une vue d'ensemble d'un problème de cal-
cul. Des méprises de toute sorte, telles qu'on en voit dans la perplexité
et le manque d'attention, sont naturellement très fréquentes chez les
patients d'asile ; il s'y ajoute, de surcroît, que souvent ils n'ont pas la
volonté de répondre correctement ; même des schizophrènes très sensés
ne se gênent pas le moins du monde pour dire, lors d'une présentation
clinique, que 3 fois 1/4 font 100. Mais des cas relativement bénins, au
stade chronique, sont parfois tout à fait aptes à des travaux comptables
de bureau. Ils ne prêtent attention à rien d'autre, ne pensent à rien
d'autre et peuvent travailler à longueur d'année comme une machine,
avec la plus grande conscience ou, disons, la plus grande « précision ».
Dans les jeux de toute sorte, les malades se comportent comme dans
d'autres activités intellectuelles, c'est-à-dire de façon extrêmement di-
verse. Beaucoup ne présentent pas la moindre trace d'un besoin quel-
conque de se divertir. Ceux qui ont un penchant à jouer consacrent
souvent une attention totale à cette occupation, comme quelqu'un de
sain ; et ce ne sont pas seulement des cas chroniques qui peuvent jouer
aux jeux habituels, notamment aux cartes, avec raffinement et en pe-
sant tous les éléments, mais même un catatonique au stade aigu, qui
paraît franchement confus, peut nous surprendre en jouant aux échecs
comme un virtuose. Parmi les jeux de société, ceux qui demandent de
l'esprit ne peuvent naturellement pas être faits avec la plupart des
patients.
L'imagination des schizophrènes est en règle fortement atteinte. La plu-
part n'ont aucun penchant à penser quelque chose de nouveau, et ils
en ont tout aussi peu la capacité. Leurs pensées nouvelles consistent
souvent en des assemblages étranges du stock idéique existant, mais
elles se forment sans qu'il y ait de but intellectuel, et c'est pourquoi
elles ne produisent que des bizarreries mais ne créent pas d'idées à
proprement parler. Un paralytique général à forme maniaque peut pro-
duire plus d'idées neuves en un jour que toute une section pleine de
schizophrènes en plusieurs années.
Les capacités esthétiques sont généralement anéanties, ou du moins for-
tement endommagées par la maladie. Car la suite dans les idées fait
défaut, ainsi que le jugement, le soubassement affectif, et surtout l'ini-
tiative et la capacité productive. La faculté de jouir des œuvres d'art
est généralement absente aussi.

A l'occasion, on s'aperçoit qu'un patient apparemment complètement


abêti, qui n'a pas exprimé le moindre sentiment authentique ni la moin-
dre parole sensée durant de nombreuses années, trouve dans l'impro-
visation musicale un mode d'expression artistique des états d'âme les
plus divers. Mais humeur et mode d'expression changent de façon tout
à fait abrupte chez la plupart des malades qui font de la musique ; le
cours de pensée sehizophrénique, avec ses sautes imprévues, ses bi-
zarreries, ses barrages et ses persévérations, s'extériorise tout aussi
bien dans l'expression musicale que verbale ; on peut parfois poser le
diagnostic avec certitude à partir d'un court morceau joué au piano.

Les artistes qui pratiquent les arts plastiques sont généralement grave-
ment atteints par la maladie ; ici, la bizarrerie des idées, de la tech-
nique et de l'exécution sautent généralement immédiatement aux yeux.
11 va de soi que la productivité en souffre ; mais il est des peintres
qui répètent une infinité de fois une idée donnée, pendant longtemps 95 .
Souvent, l'art sert de moyen d'expression des idées délirantes et peut
être reconnu comme pathologique au premier coup d'œil.

Le talent poétique pâtit naturellement gravement du cours des idées


sehizophrénique, de la dissociation, de l'inaffectivité, du manque de
goût et de l'absence de productivité et d'initiative. Bien que d'assez
nombreux poèmes schizophréniques soient imprimés, il en sort rare-
ment quelque chose. Quand ces choses sont insignifiantes, c'est encore
un moindre mal ; généralement elles sont tout à fait insupportables.
De bons exemples en sont fournis par les poèmes tardifs de Hölderlin, dont
le plus connu est Patmos, qui illustre le cours de pensée sehizophrénique
avec une rare beauté. Christian (126, p. 27) donne un exemple caractéristique
du vide et de la confusion des idées malgré le maintien d'une certaine tech-
nique formelle :

9 5 . D a n s l e s c a s relativement b é n i n s , la singularité du s u j e t , de la conception et de la


t e c h n i q u e peuvent rendre le peintre s c h i z o p h r è n e c é l è b r e (NDA).
Sous le chaud soleil qui rayonne
Cachée à l'ombre du Sumac,
La dormeuse mêle au tabac
Sa crinière épaisse de lionne 96 .

Ces vers publiés par Stawitz montrent la banalité des pensées et de la forme :
Der Chorgesang
Stärker als die Sprache der Natur
von bekannten Sängern schallte nur,
eines Tags ein Lied mir zu.
Manch Träne, die mein Herz verbarg,
schaffte so der Seele Ruh !
Mehr noch schätze ich das Singen
als vorher : es gab ja Schwingen
Meinem Rückblick in die Zeit.
Meinem Ohr' ward es zur Weid.

Mehr als alle andern Künste


macht Gesang das Herz, das dümmste,
stärker dir im Nu.
Er ist seiner Schwestern Führer
reuiger Gemüter Kürer
schafft dem Herzen Ruh'.
Jeder Bund, der gerne übet
den Gesang, wird nicht getrübet
durch die Wolken aller Zeiten,
lässt sich von Entzücktheit leiten 9 '.

La bizarrerie s'exprime dans les vers suivants, dont je ne suis plus capable
de citer Tauteur :

Wie hat die Liebe mich entzückt,


als ich noch schwer und kugelrund !
Hier sitz ich jetzt und bin verrückt,
und wiege kaum noch hundert Pfund 98 .

9 6 . Il s'agit d'un texte français (NDT).


9 7 . Le chant choral. - Plus fort que le langage de la nature de chanteurs connus a résonné
un jour une chanson à mes oreilles. Plus d'une larme, c e l é e en mon cœur, a coulé, avec
peu d'effort, donnant une telle paix à mon âme ! J'ai tenu le chant en plus haute estime
encore q u ' a v a n t ; car il faisait vibrer mon regard vers les temps écoulés. 11 devint une dé-
lectation pour mon oreille... Plus que tous les autres arts, le chant rend plus fort ton cœur
à l'instant, si bête soit-il. 11 est le guide de ses sœurs, le guérisseur des âmes repentantes
et donne la paix au cœur. Nulle ligue pratiquant le chant n'est troublée par les nuées de
tous les temps, elle se laisse guider par le ravissement.
9 8 . Comme l'amour m'a ravi alors que j'étais encore pesant et rond comme une boule !
Maintenant, j e suis ici, et j e suis fou et ne pèse plus qu'à peine cent livres !
Dans des cas assez graves, cela aboutit à une salade de mots complètement
incompréhensible, ou même à une succession plus ou moins versifiée de mots
inconnus.

Là où de telles erreurs ne sont pas commises, les productions intel-


lectuelles des schizophrènes souffrent pourtant généralement du man-
que d'élaboration, du vide de la pensée et de la platitude de son
contenu. Ou bien le manque d'élaboration rend insipides des idées en
soi bonnes.
Tout ceci vaut pour les degrés assez hauts de la maladie, tels qu'on
les voit arriver en traitement médical. Mais nous savons que quelques
artistes et poètes très connus (par exemple Schumann, Scheffel, Lenz,
Van Gogh) étaient schizophrènes.
On ne saurait exclure que la schizophrénie tout à fait bénigne puisse
être vraiment favorable à la productivité artistique. La subordination
de toutes les associations idéiques à un complexe, la tendance à des
cours de pensée neufs et inhabituels, l'indifférence à la tradition, l'ab-
sence de gêne doivent avoir une action favorable, si ces caractéristi-
ques ne sont pas surcompensées par les troubles des associations
proprement dits. Car toutes les vraies natures d'artistes sont des gens
avec des complexes chargés d'affect fortement clivés, raison pour la-
quelle des symptômes hystériformes sont si fréquents chez eux. Mais
les schizophrènes sont aussi des « gens complexuels ». Cette question
devrait être étudiée de façon plus poussée.

Dans les états aigus, une forme de productivité pathologique peut même
se développer. La patiente de Forel était habituellement incapable de
faire des vers ; au stade prodromique de la maladie, les vers en gésine
la « pourchassaient » littéralement.

f) L'activité et le comportement

L'activité proprement schizophrénique est marquée par le désintérêt,


le manque d'initiative et de but déterminé, par l'adaptation insuffisante
à l'environnement, c'est-à-dire l'absence de prise en compte de nom-
breux éléments de la réalité, par la dissociation, les lubies soudaines
et les bizarreries.
Les cas latents relativement bénins vivent pour l'essentiel comme d'au-
tres gens et sont considérés comme sains. Tout au plus attirent-ils l'at-
tention par leur susceptibilité et, de temps à autre, par une bizarrerie.
Ils travaillent à l'intérieur et à l'extérieur des asiles, l'un très conscien-
cieusement, l'autre de façon lunatique et irrégulière. Ils exercent tous
les métiers relativement simples, ou parfois aussi une profession artis-
tique ou universitaire. Cela marche souvent bien, et parfois même très
bien ; mais cette dernière éventualité ne se présente que dans un mé-
tier où le travail est prescrit avec précision, par exemple comme garçon
de ferme, comme servante. Toutefois, ils s'écartent souvent de la norme.
Ils changent souvent de métier ou de place. L'un quitte tout simplement
son travail, sans même percevoir son salaire ; un jeune sculpteur, qui
réussissait fort bien dans sa profession, se trimballe une année durant
avec un phonographe. La plupart restreignent plus ou moins nettement
le contact avec le monde extérieur, pour partie d'une façon globale,
pour partie en ce qui concerne des relations sélectionnées.
Ce qui est habituellement le plus frappant, dans ces cas bénins, c'est
l'irritabilité et la susceptibilité. Pour la moindre vétille qui ne leur
plaît pas à un moment donné, ils peuvent bouder, vitupérer, s'en aller ;
si le fiancé ne vient pas, ça ne convient pas, et s'il vient, alors la
fiancée y trouve vraiment matière à redire. En toute circonstance, ils
déploient un désagréable entêtement. Ils sont en outre lunatiques, sor-
tent le cas échéant en plein milieu de la nuit.

La tendance à se retrancher des autres humains peut s'associer à des


excès en compagnie libertine. L'indifférence pour les choses impor-
tantes et la paresse mettent ces gens à la rue ou dans quelque autre
milieu défavorable, ils deviennent vagabonds", voleurs, plus rarement
escrocs et criminels d'une autre façon. J'ai aussi vu deux pyromanes
schizophrènes. Pourtant l'apathie et l'aboulie déterminent en général
une relative absence de dangerosité. Bien que toute prison héberge
des schizophrènes, leur nombre est sans commune mesure avec celui
de ceux qui vivent en liberté, et dont beaucoup manquent plus ou
moins de sentiments sociaux ou, à la suite d'idées délirantes, par rage
intérieure à cause des restrictions qui sont infligées à leur liberté,
pensent et sentent de façon vraiment anti-sociale. Quoi qu'il en soit,
les meurtriers schizophrènes ne sont pas si rares, en nombre absolu.
L'ambition est généralement faible, si elle ne s'est pas totalement
éteinte. Dans quelques cas elle est cependant exagérément forte, bien
qu'exclusive (réformateurs du monde, pseudo-poètes). Dans les tâches
auxquelles les malades ne sont pas tout à fait habitués, ce n'est pas
tant l'intelligence que l'énergie qui se dérobe la première. Bien des

9 9 . Voir Willmanns (NI)A).


malades plus graves évitent tout travail par une échappatoire stupide,
ou même sans. A l'occasion, ils travaillent comme une machine ; on
met une scie dans la main du patient, il la fait aller et venir jusqu'à
ce que le bois soit coupé, pour rester alors immobile jusqu'à ce que
l'infirmier lui ait de nouveau préparé le travail. D'autres se rendent
fort utiles, quand on peut leur donner un travail qui ne nécessite guère
de réflexion et qui ne requiert aucune initiative propre : ils portent du
charbon, sarclent, tricotent, mettent certaines pièces en ordre ; on peut
souvent les utiliser encore pour faire la sentinelle. On rencontre de
temps en temps des schizophrènes qui ne ressentent pas de fatigue et
qui travaillent toute la journée durant, parfois sans trop penser, parfois
avec une certaine réflexion, si bien qu'on doit les protéger contre leur
ardeur au travail.
L'observation de Kraepelin (390, vol. II, p. 315), qui a constaté dans un cas
le manque d'impulsion de finir, est intéressante et mérite de plus amples
investigations. Cela était à prévoir, là où il n'y a ni fatigue, ni intérêt.

Aux degrés les plus avancés de l'affection, le déficit de l'intelligence


au sens strict rend ces gens totalement ou partiellement inaptes à des
tâches complexes.

Ainsi un patient de Kraepelin pouvait-il encore fort bien dessiner, mais non
faire des courbes. Un autre pouvait copier avec exactitude, mais non utiliser
correctement les signes de ponctuation. D'une façon générale, les patients ne
font guère montre de faculté de variation dans le travail non plus ; chez un
très grand nombre d'entre eux, le travail doit être fait comme ça leur passe
par la tête, même quand c'est tout à fait inadéquat. On sent très nettement
le manque de faculté de réflexion. Un enseignant pensionné réclame d'être
réembauché, mais dans le même courrier il invective les autorités. Un mé-
decin placé à l'asile en raison de menaces ayant un caractère de dangerosité
publique dit, avec le plus grand sérieux, pouvoir obtenir toute la liberté qu'il
veut en me faisant un procès ; je serais alors son adversaire et n'aurais plus
le pouvoir de lui imposer des limites en tant qu'expert et directeur d'asile.
On voit quotidiennement des malades apparemment lucides faire des tenta-
tives de fugue tout à fait irréfléchies, soit sous les yeux des infirmiers, soit
sous forme de fuite d'une pièce dans un corridor au-delà duquel il y aurait
encore quelques portes fermées à franchir.

Les buts que les patients se sont fixés contrastent souvent grossière-
ment non seulement avec leurs capacités actuelles, mais avec leurs
facultés intellectuelles en général. Réforme du monde, poésie, philan-
thropie sont les activités de prédilection de certains schizophrènes.
Néanmoins, beaucoup disent en tous domaines des vérités auxquelles
quelqu'un de sain ne pense pas.
Ils peuvent apparaître vraiment inconsidérés et arrogants même sur de
minces sujets, comme quand un patient inculte donne à un médecin
de bons conseils sur la façon de traiter un de ses (du médecin) parents,
ou quand des conseils sur le savoir-vivre en bonne compagnie sont
donnés à une patiente stupide. Ce n'est guère mieux quand un autre
patient écrit pour un journal un article sur la valeur formatrice du
cirque pour le public zurichois. Au niveau des apparences, une co-
quetterie excessive et pouvant aller jusqu'à une extravagance carica-
turale se manifeste parfois. Il est toutefois plus fréquent "que les
malades finissent par être sales et négligés sous tous rapports.

Mais parfois de grands malades peuvent aussi en imposer aux gens de


leur entourage, justement parce qu'ils ne tiennent aucun compte de
toutes les difficultés. Une dame schizophrène épouse, sans qu'il soit
vraiment d'accord, un homme qui a habituellement sa volonté propre
et qui s'est fait un nom dans un poste très en vue. Dans un discours
public, de telles gens peuvent convaincre tout un auditoire de leur
bonne santé et de bien d'autres choses fictives. Le poète de « Jouissez
de l'existence » se choisit une fiancée schizophrène, à cause justement
de « l'étourderie naïve » par laquelle elle se distinguait dans la société
rigide de l'époque.

Dans les cas moyens et graves, la dissociation est au premier plan,


dans le domaine intellectuel.

Une dame cultivée écrit une foule de lettres, met les adresses, les pourvoit
de la mention « recommandé », mais ne les envoie pas. Un enseignant ré-
clame tout à coup un poste à 2 0 0 0 F de traitement et quitte la place qu'il
avait. Un être inculte veut étudier la théorie musicale. Un commis fait chaque
nuit dans les deux sens le trajet Romanshorn-Genève, parce qu'il a entendu
dire qu'il serait déjà arrivé que des gens se fiancent fort bien dans des trains
de nuit. Un homme se déshabille dehors en plein hiver et traverse le village
tout nu pour aller se baigner dans le fleuve, qui est à une demi-heure de
marche. Une jeune fille coud des bas sur un tapis.

Les lubies pathologiques rendent certains patients incapables de ga-


gner leur pain quotidien. Des gens habituellement diligents ne se ren-
dent pas à leur travail, un beau jour, sans raison apparente, mais
considèrent comme allant tout à fait de soi qu'ils n'ont ensuite qu'à
reprendre leur poste de travail sans même s'excuser. Un hébéphrène
qui avait répandu de l'engrais dans les vastes jardins de l'asile pendant
des années, avec un zèle qui ne faiblissait jamais, est surpris un jour
en train de soulever les arbres nains en coupant leurs racines, de les
« mettre plus haut », comme il dit. Avec l'idée confuse de faire quelque
chose de bien, il a détruit quelques centaines d'arbres. Il n'est pas de
sottise qui ne puisse être faite sous la forme d'une lubie pathologique
de nos malades, sans qu'ils s'en rendent compte ; l'un, certes, se
contente de taper quelques coups sur la table ou chante comme un
coq, mais l'autre met le feu à une maison ou jette sa mère dans le
puits.

Souvent, les patients s'éloignent de plus en plus de la norme dans leur


comportement général et deviennent de plus en plus bizarres. Cela
peut aller si loin que trois de nos malades, issus de bonnes familles,
cachèrent pendant longtemps leurs excréments dans des armoires, en-
veloppés dans du papier, alors qu'ils étaient encore considérés comme
bien portants. Une malade qui travaille assidûment à l'asile se rend
chez elle chaque dimanche et reste assise sur une chaise de 1 h 4 5 à
5 h 30, fixant toujours le même angle de la pièce et ne prononçant pas
un mot. Des patients dont l'évolution est plus avancée collectionnent
toutes sortes d'objets, utilisables ou non, dont ils remplissent leur lo-
gement, si bien qu'ils ne peuvent presque plus s'y déplacer ; à la fin,
la manie de collectionner devient si stupide qu'ils remplissent leurs
poches de cailloux, de petits bouts de bois, de chiffons et autres saletés.
La tendance à faire des pitreries peut elle aussi prendre tellement le
dessus que l'on se trouve devant un tableau de clownisme chronique
monotone.

Des malades dont le comportement est tout à fait incompréhensible


peuvent paraître par moments de nouveau plus ou moins normaux. Sou-
dain, ils occupent de nouveau un emploi ; ou encore, notamment, ils
font impeccablement une période militaire de plusieurs semaines 1 0 0 . A
l'inverse, un soudain état d'agitation, motivé ou non, peut rendre tout
à coup de nouveau mouvementé un tableau pathologique tranquille. Un
malade amélioré voulait tuer un chat, mais il fut tancé par son père.
Très agité, il s'écria alors : « Tout est fini maintenant ! », sauta dans
le fleuve, nagea de nouveau vers la rive et se remit à travailler comme
auparavant.

Les rapports avec les autres personnes ne sont pas seulement perturbés
par l'irritabilité et les bizarreries. Dans leur autisme, ils peuvent se
comporter comme s'ils étaient seuls dans une salle de travail bondée ;
tout ce qui concerne autrui n'existe pas pour eux. Dans les sections,

1 0 0 . A vrai dire, il est b e a u c o u p p l u s f r é q u e n t q u e des s c h i z o p h r è n e s l a t e n t s s e comportent


de façon tout à fait i n a d a p t é e à l ' a r m é e (NDA).
beaucoup ne changent rien à leur comportement au passage du méde-
cin, sauf s'ils peuvent se détourner encore plus nettement par leur
mimique ou par leur position. Ils tournent en permanence le dos au
monde, cherchant à se protéger de toutes les influences extérieures.
Cela peut aller jusqu'à une sorte de stéréotropie, les malades ne se
sentant bien que dans un coin où ils se blottissent le plus près du mur
possible. Là où ils sont abandonnés à eux-mêmes, on les trouve aussi
allongés contre l'angle du sol et du mur, le visage tourné vers le mur
et, de surcroît, souvent couvert d'une serviette ou de leurs mains.
Quand l'affection est plus bénigne, il peut aussi arriver qu'un hébé-
phrène rentre d'Amérique sans prévenir, installe ses quartiers de nuit
dans la grange de ses parents et n'y soit découvert qu'au bout d'un
certain temps, car il lui faut tous les jours partir très tôt le matin pour
se rendre à son lieu de travail, qui est éloigné. - Le besoin de dis-
traction en général fait complètement défaut à beaucoup de schizo-
phrènes, même capables de travailler. L'existence des malades se
déroule alors de façon très monotone, entre le travail, le boire, le man-
ger et le sommeil.
Si les schizophrènes sont forcés d'avoir des relations avec d'autres per-
sonnes, cela se passe souvent d'une façon fort bizarre. Tantôt ils sont
importuns, ne peuvent pas s'arrêter de répéter toujours la même chose,
sont totalement sourds à toutes les objections ; tantôt ils se comportent
de façon rejetante, sèche, grossière. Un pharmacien hébéphrène faisait
des reproches à ses clients quand ils lui apportaient des ordonnances
qui lui donnaient beaucoup de travail.

* * *

Tels sont les cas qui sont encore capables d'agir et d'avoir des relations
avec les gens. Si l'autisme prend le dessus, il donne finalement lieu
à un repli total sur l'esprit malade. Les schizophrènes les plus graves
vivent comme en rêve dans les salles qui leur sont dévolues, tantôt se
déplaçant comme des machines ou, sinon, bougeant sans but apparent,
tantôt muets et immobiles, réduisant le contact avec le monde extérieur
à un minimum imperceptible. Si, à un stade quelconque, des symp-
tômes accessoires apparaissent sur le devant de la scène, ce sont alors
eux qui déterminent l'activité et le comportement apparent.
Chapitre II

Les symptômes
accessoires
Il n'est pas fréquent que les symptômes fondamentaux soient si forte-
ment développés qu'ils mènent le patient à l'asile. Ce ne sont que les
phénomènes accessoires qui lui rendent impossible de séjourner dans
sa famille, ou ce sont eux qui rendent la psychose manifeste et amènent
à réclamer une aide psychiatrique. Ils peuvent être présents durant
toute l'évolution, ou seulement au cours de périodes tout à fait quel-
conques de celle-ci. Ils impriment généralement leur sceau au tableau
apparent de la maladie, si bien qu'avant Kraepelin on avait cru pouvoir
délimiter des maladies particulières d'après ces symptômes et leur
groupement.

Les plus connus sont les hallucinations et les idées délirantes. A leurs
côtés, les troubles de la mémoire et les altérations de la personnalité
ont été relativement peu pris en compte. Le langage parlé et écrit et
une série de fonctions corporelles sont parfois altérés, d'une façon tout
à fait irrégulière mais typique. Depuis Kahlbaum, on réunit sous le
nom de symptômes catatoniques un groupe particulier de phénomènes.
Tous ces troubles peuvent être transitoires ou de longue durée. Mais
il existe en outre certains complexes aigus de symptômes, qui se compo-
sent des manifestations citées et d'autres encore, et qui ont donné
l'impression de psychoses aiguës autonomes. Pour nous, ce sont des
épisodes ou des exacerbations survenant au cours d'une évolution plus
longue.

a) Les erreurs sensorielles

Chez les schizophrènes des asiles, les erreurs sensorielles — illusions


et, notamment, hallucinations 1 — sont généralement au premier plan.

1. Voir l e s « p a r e s l h é s i e s » parmi les « symptômes corporels » (NDA).


Les plaintes des patients, les singularités de leur comportement mani-
feste, agitation et apaisement, béatitude, désespoir et rage, sont en rè-
gle en rapport avec des erreurs sensorielles ou sont considérés comme
étant directement les conséquences d'erreurs sensorielles.
Ce qui est caractéristique des hallucinations de la schizophrénie, c'est
la prééminence de l'ouïe et des sensations corporelles. Presque chacun
des schizophrènes des asiles entend des Voix par intermittences ou en
permanence. Presque aussi fréquentes sont les perceptions illusoires
correspondant aux différents organes du corps ; les hallucinations tac-
tiles sont relativement rares, bien que les malades se plaignent parfois
de sensations d'animaux, notamment serpents, se mouvant autour du
corps, et que les sensations d'être violé, frappé, brûlé, électrisé puis-
sent avoir une composante tactile. D'après le nombre des patients qui
nous en parlent, il faut citer en troisième lieu les hallucinations du
goût et de l'odorat. Les hallucinations et illusions visuelles ne sont pas
très fréquentes chez les patients lucides, mais elles viennent au pre-
mier plan dans les agitations hallucinatoires et les états crépusculaires.
Au niveau des autres sens, les illusions semblent céder le pas aux
hallucinations : dans le cas du goût, il est néanmoins très difficile de
déterminer s'il s'agit d'une illusion ou d'une hallucination, car ces er-
reurs sensorielles surviennent généralement pendant les repas. En
l'état actuel de nos connaissances, savoir si les erreurs du sens kines-
thésique, qui peuvent également se voir, doivent être appelées illusions
ou hallucinations importe peu.

Le contenu des hallucinations schizophréniques peut être à peu près


tout ce qu'un être normal perçoit, à quoi s'ajoutent en outre toutes les
sensations que l'esprit malade est capable de créer de toutes pièces.

Les patients entendent souffler, mugir, bourdonner, cliqueter, tirer, tonner,


faire de la musique, pleurer et rire, chuchoter, parler, appeler ; ils voient
divers objets, des paysages, des animaux, des gens et toutes sortes de formes
impossibles ; ils sentent et goûtent tout ce qui peut agir sur ces sens d'agréa-
ble ou de désagréable ; ils touchent des objets, des animaux et des gens et
sont atteints par des gouttes de pluie, du feu, des balles ; ils ressentent tous
les tourments, et sans doute aussi toutes les choses agréables que nos sen-
sations corporelles peuvent nous transmettre.

Mais en réalité la grande masse des hallucinations que nous pouvons


observer se limite à un assortiment beaucoup plus restreint. Il est
extrêmement rare qu'un schizophrène halluciné tout un sermon, tout
un drame, qu'il trouve dans son café un pain hallucinatoire, qu'il
voie un paysage de tous les jours (de la musique est rarement en-
tendue 2 ), etc. Des événements tout à fait ordinaires ou très compliqués
ne sont pas facilement reproduits sous forme hallucinatoire par nos
malades : les événements compliqués parce que peu nombreux sont
ceux qui sont capables de hautes performances, et de plus l'état asso-
ciatif des patients diminue leurs possibilités, et les événements quoti-
diens simples parce que, manifestement, ils sont trop insignifiants pour
l'esprit de l'hallucinant, qui n'hypostasie au premier chef dans ses hal-
lucinations que des pensées chargées d'affect.

Ce qui est quotidien, c'est que les Voix menacent, invectivent, criti-
quent et consolent en mots hachés ou en courtes phrases ; que les
malades voient des persécuteurs ou des personnages célestes, certains
types d'animaux, du feu et de l'eau, et puis quelque environnement
souhaité ou craint : le paradis, l'enfer, un château, une caverne de
brigands ; qu'ils sentent de l'ambroisie ou un poison ou un immondice
quelconque dans leur nourriture ; qu'ils soient environnés de vapeurs
toxiques ou d'un merveilleux parfum qui les emplit de béatitude ; qu'ils
éprouvent le plaisir d'amour ou les tourments d'un corps profané par
toutes les influences physiques.

Ce sont toujours les mêmes souhaits et les mêmes craintes qui s'ex-
priment par de tels moyens. L'ambitieux perçoit des allusions qui lui
font miroiter pouvoir et argent, mais qui dévoilent aussi les manœuvres
de ses adversaires ; le malade enfermé entend des Voix qui lui pro-
mettent qu'il sera bientôt libre, et d'autres qui disent que sa séques-
tration sera éternelle, etc.

Les hallucinations des divers sens présentent certaines particularités


intéressantes.
Les hallucinations auditives élémentaires sont relativement rares. Elles
sont généralement aussi en relation avec le patient : un murmure indi-
que un danger, un coup de feu est tiré pour le sauver ou pour le perdre.
Mais il est certains cas dans lesquels de tels acouphènes ne semblent
pas avoir d'autre signification que ne peut en avoir, par exemple, un
bourdonnement d'oreilles pour quelqu'un de sain. On peut toutefois se
demander si ces phénomènes méritent le nom « d'hallucinations ».

Les hallucinations auditives les plus communes sont celles du langage.


Les Voix de nos malades recèlent leurs aspirations, leurs craintes, et

2. Voici peu, une de nos patientes a entendu un c h a n t . Son mari paranoïde avait prophétisé
une promotion s o c i a l e pour l u i - m ê m e et pour elle ; des masses populaires viendraient alors
l e s c h e r c h e r avec des c h a n t s s o l e n n e l s (NDA).
l'ensemble de l'altération de leur rapport au monde extérieur. Elles
procurent au mégalomane l'accomplissement de ses souhaits, au malade
religieux la relation avec Dieu et ses anges, elles annoncent au déprimé
tout le malheur imaginable, elles menacent et injurient jour et nuit le
persécuté. La lettre et le sens des Voix deviennent, pour le patient
comme pour l'infirmier, le représentant des puissances pathologiques
ou hostiles en général : les Voix ne se contentent pas de parler, elles
électrisent aussi les malades, les frappent, les enraidissent, leur pren-
nent leur pensée. Elles sont souvent hypostasiées, en partie sous forme
de personnes, en partie sur un mode très étrange : par exemple, il y
a une Voix sur chacune des oreilles du malade ; l'une est un peu plus
grande que l'autre, mais toutes deux sont à peu près de la taille d'une
noisette, elles ont une grande gueule et c'est tout.

Sur le plan de leur contenu, ce sont les menaces et les invectives qui
sont les plus fréquentes chez nos malades.

Jour et nuit, elles proviennent de l'entourage, des murs, d'en bas, d'en haut,
du souterrain et du toit, du ciel et de l'enfer, de près et de loin. Mais les
patients entendent aussi leurs proches ou leur libérateurs venir, être repous-
sés ou faits prisonniers par les médecins, être torturés. Quand le patient
mange, on dit à chaque bouchée : « il y a du vol là-dedans » ; quand il laisse
tomber quelque chose, il entend : « si seulement on t'avait coupé le pied. »

Très souvent, les Voix sont contradictoires ; d'abord vis-à-vis du patient


(s'il croit en Dieu, elles nient l'existence de celui-ci) ; mais aussi entre
elles (un malade a un abcès, elles disent « empoisonnement du sang »,
puis « bonne guérison » ; lors des règles d'une vieille fille montée en
graine, cela donne : « période, mais il devrait y avoir du changement »,
puis « mue de printemps »). Le rôle du pour et du contre est souvent
joué par des Voix différentes, des personnalités différentes : la voix de
la fille de la maison dit à un patient ; « il va être brûlé », et celle de
la mère : « il ne va pas être brûlé » ; à côté des persécuteurs, les ma-
lades entendent souvent divers protecteurs. La même Voix peut aussi
s'amuser à réduire le patient au désespoir en approuvant ses intentions,
en l'engageant à faire un achat donné, pour ensuite, quand cela s'est
fait, le tancer pour cela. La Voix lui ordonne d'entrer dans l'eau et se
moque en même temps de lui pour l'avoir fait. Les infirmiers, les mé-
decins, « les Voix » en général, critiquent avec prédilection les pensées
et les actes des patients. Lors de la toilette, elles disent : « maintenant
elle se peigne », « maintenant elle s'habille », en partie d'un ton mo-
queur ou de reproche, en partie avec une appréciation critique. La
Voix peut aussi interdire ce que le patient est juste sur le point de
faire. Parfois, les hallucinations représentent une saine critique des
pensées et des pulsions pathologiques des patients. Les malades in-
ventent des noms particuliers pour de telles Voix : dans les lieux les
plus divers, on les entend appeler « Voix de la conscience » ; leur ver-
sant négatif est qualifié de « diable réprimandeur ».
Les Voix de la conscience peuvent aussi critiquer une intention avant
qu'elle ne soit parvenue à la conscience du patient. Un paranoïde in-
telligent du Thurgau nourrissait des sentiments hostiles à l'égard de
son infirmier ; quand celui-ci entrait dans la pièce, la Voix disait au
patient sur un ton de reproche : « Voilà que quelqu'un du Thurgau
frappe tout bonnement un brave infirmier privé. »

Des perceptions sont également transformées en Voix sans être parve-


nues à la conscience ; les Voix deviennent alors des prophéties pour
le malade. Un patient entend : « voilà quelqu'un avec un baquet
d'eau », puis la porte s'ouvre et la prédiction s'accomplit. D'autres pro-
phéties ne sont rien d'autre que des souhaits et des craintes du malade :
la voix de Dieu lui dit que, demain, l'asile, médecins compris, sera
balayé par une catastrophe quelconque et que lui, il sera élevé.

Parfois, les Voix se contentent de constater ce que font ou pensent les


patients, et présentent ainsi une analogie nette avec le symptôme de
dénomination ; dans la « dénomination » commune, l'idée d'une action
ou d'un objet vu est transformée en mots au niveau moteur, et ici au
niveau acoustique. Il arrive aussi que le patient qui voit une photo
entende « c'est un mariage » ; les Voix « dénomment », au sens le plus
strict, ce qui est vu.

La sonorisation de la pensée (également appelé, à mauvais escient,


« double pensée ») est fréquente dans la démence précoce. Les ma-
3

lades entendent leurs pensées, sous forme d'un léger chuchotement ou


avec une intensité sonore insupportable : « le réseau téléphonique
capte tout ce que j e pense ». Des illusions incarnent aussi les pensées
du moment : « Ce que je pense, l'appel d'une cloche, le bruit d'une
voilure, l'aboiement des chiens, le chant des oiseaux, ce n'était encore
jamais arrivé en ce monde. » Même quand les malades parlent, leur
pensée peut encore devenir hallucinatoire : « Parfois, quand j e dis
quelque chose entre mes dents, pour moi, c'est comme si j e l'entendais
au loin » (666, p. 260). « Quand j e cesse de parler, les Voix répètent

3. Das Gedankenlautwerden. Correspond à peu près à « l'écho de la pensée » français, voir


glossaire (NDT).
ce que j'ai dit ». Ce phénomène survient avec une fréquence particu-
lière lors de la lecture et de l'écriture, mais pas exclusivement.

En règle, d'autres hallucinations se mêlent à la sonorisation de la pen-


sée : on répétait tout ce que disait un hébéphrène exactement comme
il l'avait dit ; une femme accompagnait tout ce qu'il disait de commen-
taires ; un homme lisait à haute voix ce qu'il écrivait, un autre homme
négociait à son sujet avec une bonne femme.

Les Voix fournissent aussi des renseignements sur elles-mêmes ; elles


disent qui elles sont, quel air elles ont, où elles sont, etc., mais tout
ceci n'est pas bien fréquent ; car les malades le savent déjà, ou ne s'y
intéressent pas. L'un de nos patients entendit d'abord une Voix, puis
on dit de qui elle venait.

La confusion des malades trouve souvent à s'exprimer dans les Voix.


Parfois beaucoup parlent en même temps, si bien que le patient ne
peut pas suivre ; souvent, elles profèrent un méli-mélo que le patient
n'est pas à même de saisir. Des propos confus ou totalement incompré-
hensibles pour le patient sont souvent perçus.

Mais en règle les patients entendent de courtes phrases ou des mots


isolés qui n'ont pas même besoin d'avoir un sens en soi ; celui-ci n'y
est mis que par le patient. En dehors de la complication par l'alcoo-
lisme, il n'est pas si fréquent que les malades entendent des discours
cohérents. Les dialogues de pensées sont déjà plus fréquents, que ce
soit avec Dieu, avec un protecteur ou avec un persécuteur. Souvent,
les Voix revêtent des caractères spécifiques ; elles parlent extraordi-
nairement lentement, scandent, rythment, riment, parlent des langues
étrangères, etc.

A part l'environnement proche ou lointain, les Voix sont souvent loca-


lisées dans le corps, généralement pour des raisons qui sont aisées à
comprendre : la mère parle dans le cœur et dans les oreilles du ma-
lade ; des voix familières sont, d'une façon générale, volontiers locali-
sées dans la poitrine ou dans le cœur. Mais parfois c'est de tout le
corps que l'on entend « toi, salope », « toi, putain ». Un polype peut
être motif à situer les Voix dans le nez ; une colite les met en rapport
avec l'abdomen ; une respiration ronflante, une éructation les relient
aux organes correspondants. Dans le cas de complexes sexuels, le pé-
nis, l'urine dans la vessie, le nez profèrent des mots obscènes. La
femme enceinte, réellement ou en imagination, entend son ou ses en-
fants parler dans son utérus. Un de nos malades a dans la main gauche
(avec laquelle il se masturbe) une fille qui lui parle quand il porte
cette main à son oreille.
Mais on ne peut pas toujours trouver le motif de la localisation. Ainsi
en va-t-il quand un patient n'entend parler que sa jambe, ou quand
les Voix sont sous la peau, à différents endroits, et ne cessent de dire :
« ne pas laisser sortir », « ne pas faire d'incision ». Ce doivent être
d'étranges sensations que celles qui amènent les patients à des propos
tels que : « le dernier mot, notamment, m'a été littéralement entortillé
autour de la tête pendant quelques minutes » (Kraepelin), ou « les Voix
du cœur se sont enracinées en chapelet sur mon corps » ; « je reçois
aussi beaucoup de Voix, et ce de telle façon que souvent il pleut lit-
téralement sur moi ». Une de nos malades décrit une catégorie donnée
de ses Voix « comme si elles heurtaient avec un son, si bien que ça
donne un coup aux nerfs ». Une autre Voix — de reproche — est « sin-
gulièrement tordue, pas comme si elle engueulait » et lui fait « la li-
néarité noire sur le visage, ce sont des lignes noires, comme des
décorations ».

Parfois les Voix ne se situent pas dans le corps mais dans les vête-
ments ; une de nos hébéphrènes secouait continuellement un nombre
incalculable de « petites âmes parlantes » de ses jupes ; chez une au-
tre, les Voix se croisent au-dessus de ses épaules. Les objets parlent
aussi : la limonade cause, le nom du patient est prononcé dans le lait ;
les meubles lui parlent. Que les patients entendent, dans le silence,
des Voix venant d'un endroit quelconque, pour ensuite les localiser
dans ce même endroit dès qu'il y a un bruit, montre combien la dif-
férence entre illusions et hallucinations est mince. Magnan rapporte
que quand de bonnes Voix et de mauvaises Voix ont une localisation
différente, les bonnes viennent d'en haut et les mauvaises d'en bas.
Cette circonstance n'est pas si rare, et correspond bien à nos concep-
tions religieuses ; mais on ne peut guère l'ériger en règle, parce que
les exceptions sont trop nombreuses. Quand un malade entend les Voix
venir d'en haut dans la section des patients calmes, et d'en bas dans
la section des agités, cela a la même signification ; il redoute tout
particulièrement les Voix d'en bas.

Il peut également arriver que les deux partis qui s'occupent du patient
se partagent entre ses deux côtés. Il n'est notamment pas bien rare
que les hallucinations auditives soient agréables « d'une oreille », dé-
sagréables de l'autre ; mais j e n'ai pas toujours pu observer la préfé-
rence particulière des bonnes Voix pour le côté droit que certains
auteurs prétendent avoir trouvée ; toutefois, de façon symbolique, le
Saint-Esprit parlait dans l'oreille droite d'une de nos malades, et le
serpent dans son oreille gauche.

Parfois aussi, les Voix ne sont qu'unilatérales ; souvent, mais pas tou-
j o u r s , on en trouve la raison dans une affection de l'oreille en c a u s e ,
si bien qu'il s'agit sans doute d'interprétation de bruits auriculaires
dans le sens d'illusions.

L e s hallucinations des sensations corporelles présentent une variété qui


défie toute description.

Tous les organes peuvent être le siège de vives douleurs ; la tête devient si
sensible que le plus léger attouchement des cheveux fait épouvantablement
mal 4 ; tout le squelette est douloureux. Les patients sont frappés, brûlés, on
leur enfonce des aiguilles brûlantes, des poignards, des piques dans le corps ;
on leur démet les bras et on les remet en place ; on leur retourne la tête vers
l'arrière ; on leur raccourcit les jambes, on leur arrache les yeux, si bien
que, dans le miroir aussi, ils les voient complètement sortis de la tête ; on
leur comprime la peau ; leur corps est devenu comme un accordéon, il se
morcelle et se réassemble ; ils ont de la glace dans la tête, on les a entière-
ment plongés dans une chambre froide ; il y a de l'huile bouillante dans leur
corps ; il y a plein de pierres sur leur peau ; ça scintille dans les yeux, ça
vibre dans le cerveau ; une boule se déplace en spirale sur le crâne, de la
base au sommet ; on met les patients en charpie, comme le crin d'un matelas.
Il y a une sensation dans l'estomac, comme si les aliments n'étaient pas restés
à l'intérieur, on le gonfle ; les poumons sont gonflés comme si un gros mon-
sieur avait été enfoncé par le sexe jusque dans la poitrine à travers le ventre ;
il y a un faux battement de cœur dans le nombril ; les battements du cœur
sont tantôt ralentis et tantôt accélérés, la respiration est entravée, l'urine est
prélevée ou retenue. Tous les organes sont retirés, découpés en petits mor-
ceaux, tiraillés, retournés ; l'un des testicules est gonflé ; les nerfs, les mus-
cles, tous les organes possibles sont tendus.
Même des sensations corporelles incompréhensibles à un sujet normal se pré-
sentent en foule. Si quelqu'un veut du bien à un de nos paranoïdes, ça le
« touche doucement », si quelqu'un lui veut du mal, « ça le frappe ». Il ne
ressent pas cela sur sa peau, plutôt dans sa tête ; cela se communique alors
à son corps, sa posture se modifie.

Illusions des sens kinesthésiques et de Vorgane vestibulaire sont à l'ar-


rière-plan, dans l ' e n s e m b l e ; mais les patients peuvent croire qu'ils
a c c o m p l i s s e n t certains a c t e s , tandis qu'en réalité ils sont c o u c h é s dans
leur lit ou se tiennent immobiles contre un mur. Là, c e s organes doivent

4 . D'une façon s a n s doute analogue à l ' e x a c e r b a t i o n des voix lors d'un bruit (NDA).
naturellement co-halluciner. Dans les états oniroïdes, il peut arriver
que les malades fassent des mouvements incoordonnés, cômme des épi-
leptiques, tandis qu'ils croient se battre ou vivre une scène d'amour.
Le cas échéant, on leur fait subir toutes les dislocations possibles, on
les jette en l'air, on les met sur la tête. Il peut aussi arriver que les
malades croient que certains de leurs membres sont mûs, alors qu'ob-
jectivement on ne peut rien en percevoir. Un de nos paranoïdes sent
des mouvements de la tête et des épaules mais les tient pour ceux
d'une personne qu'il halluciné. D'une façon analogue, un malade dit
(526) : « Quand les Voix remuent leur langue, j e le sens dans ma
bouche. » Il est rare que les malades perçoivent des mots comme des
signes graphiques moteurs dans leurs mains (38, p. 153).
Les erreurs sensorielles kinesthésiques des organes phonatoires sont
sans doute les plus fréquentes. Les malades croient parler sans que
l'on en puisse objectivement rien noter 5 . Naturellement, on ne saurait
ramener sans plus ample informé des hallucinations auditives à des
hallucinations de la sensibilité musculaire phonatoire ; mais les hallu-
cinations kinesthésiques mériteraient pourtant d'être de nouveau étu-
diées 6 .

Parmi les hallucinations corporelles schizophréniques, les hallucina-


tions sexuelles sont sans doute les plus fréquentes et les plus importantes.
Tous les délices de la satisfaction sexuelle normale et anormale sont éprouvés
par les patients, mais plus souvent encore toutes les abominations que peut
inventer l'imagination la plus débridée. On soustrait leur sperme aux hommes,
on leur fait des érections douloureuses ; puis on les rend impuissants ; on
brûle, coupe, arrache les organes génitaux internes et externes ; des femmes
sont violées de la façon la plus perverse, blessées, contraintes au coït avec
des animaux, etc. etc. Souvent, le caractère sexuel de la sensation est caché,
non seulement pour l'observateur mais aussi pour le patient. Très souvent,
des sensations de piqûre, de fouille, et autres du même genre, sont d'abord
situées dans leur poitrine par des patientes, tandis qu'il s'avère, en posant
des questions judicieuses ou, mieux encore, en laissant les malades s'expri-
mer librement, que ces manifestations ont en fait leur siège dans les organes
génitaux. Mais il n'est pas rare du tout qu'il ne s'agisse pas simplement d'un
euphémisme de langage mais d'une véritable transposition de sensations gé-
nitales en d'autres endroits du corps, et notamment dans le cœur puis, chez

5. Dumont d e Monteux (in Ballet, 3 8 , p. 1 4 8 ) parle de « c h i q u e nerveuse » quand les pa-


tients r e s s e n t e n t c o m m e un corps étranger dans la b o u c h e le mot h a l l u c i n é musculairement
(NDA).
6 . Le travail de C r a m e r ( 1 3 5 ) a surestimé l ' i m p o r t a n c e et la f r é q u e n c e des hallucinations
de la s e n s i b i l i t é m u s c u l a i r e (NIM).
les hommes, dans le nez, chez les femmes, dans la bouche. Même les Voix
initialement génitales font de telles migrations. Un hébéphrène ayant un fort
complexe d'onanisme, qui entendait pendant un temps son membre appeler
« chant d'oiseau, chant d'oiseau », perçut par la suite la même Voix venant
indubitablement de l'oreille droite. Très fréquemment, l'hallucination sexuelle
est également travestie dans son contenu : être électrisé et être brûlé a gé-
néralement une signification sexuelle. Une de nos patientes se plaignait
d'avoir dans son lit des chevaux à bascule dont elle sentait les coups ; un
examen plus minutieux montra qu'il s'agissait de sensations de coït, qui
s'étaient toutefois transformées en chevaux à bascule pour la patiente aussi.
Car malgré toute la signification symbolique de bien des hallucinations de
ce genre, la plupart d'entre elles sont de véritables sensations, qui ne sont
pas seulement simulées pour nous par un mode d'expression métaphorique
des patients. En tout cas, c'est précisément dans le cas des hallucinations
corporelles qu'apparaît, plus fréquemment que dans ce qu'on rapporte d'hal-
lucinations d'autres types, le sens impropre de certains mots. Dans plus d'un
cas la brûlure n'a pas de netteté sensorielle ; et si une malade dit qu'elle est
étranglée jusqu'à ce qu'elle profère certains mots, il s'avère, à y regarder de
plus près, que la strangulation exprime, au sens figuré, la contrainte à dire
quelque chose.

Les hallucinations corporelles se présentent particulièrement volontiers


sous la forme d'hallucinations-réflexes ; même sans cela, elles survien-
nent souvent par accès. Elles donnent alors fréquemment l'impression
d'accès catatoniques abortifs : « Ça commence aux pieds, comme une
crampe, ensuite ça remonte dans le corps jusqu'aux bras et ça dé-
mange, ça va dans le ventre et ça fait du vacarme, puis ça arrive dans
le cœur, ça déchire, ça tiraille, ça atteint le cou au point que j'en
étouffe presque, puis ça s'arrête ; souvent, ça va dans la tête et alors
j e suis complètement perdu'. » De tels accès ont parfois un caractère
sexuel net ; certains patients mentionnent spontanément qu'en même
temps ils éprouvent des sensations sexuelles de caractère tantôt agréa-
ble, tantôt désagréable ; chez d'autres, on peut le déduire d'allusions
à demi mot ou d'autres indices.

Les hallucinations visuelles sont relativement rares quand la conscience


est lucide et prennent alors, le cas échéant, le caractère de véritables
pseudo-hallucinations, en ce sens qu'on peut reconnaître qu'il s'agit
d'illusions. Toutefois elles apparaissent plus fréquemment au malade
comme de véritables « images », mais non comme des objets réels.

7. Passage à des a c c è s catatoniques (NDA).


Les exemples qui suivent proviennent tous d'états chroniques avec état de
conscience lucide. Des apparitions de lumière, de brouillard, d'obscurité, etc.
comptent parmi les manifestations les plus fréquentes ; une patiente voit de-
vant ses yeux du brouillard et des nuages « qui obscurcissent la vision et la
pensée ». Des figures géométriques sont également vues. Un malade voit en
permanence une paire d'yeux blancs devant lui ; un autre voit des têtes autour
de lui ; des gens flottent en l'air, les uns se réjouissent, les autres pleurent ;
« des anges gros comme des guêpes » volent autour du malade ; des mains
dont elle ne voit pas le porteur surgissent devant une hébéphrène. Des esprits
de différentes couleurs flottent autour de la malade, s'insinuent en elle par
les membres ; une autre voit entrer et sortir de sa poitrine des éléphants et
d'autres animaux, et aussi des êtres humains, des brigands. Une autre voit
des véhicules à impériale de couleurs différentes, chacun à deux chevaux,
passer de gauche à droite sous la peau du creux épigastrique, puis sortir sous
son bras droit et continuer à rouler sur la chaussée.

Les visions d'animaux ne sont pas très fréquentes, sauf si l'alcool co-déter-
mine les symptômes. Néanmoins, les animaux sexuels (serpents, éléphants,
chevaux, chiens) ne sont pas trop rares, bien qu'ils soient plus souvent res-
sentis que vus. Une malade a vu que ses propres os étaient un chien.

Des scènes entières ne sont pas vues bien fréquemment, en dehors des épisodes
crépusculaires aigus, mais elles sont courantes dans cette dernière éventualité
- animées par des hallucinations d'autres sens. Un hébéphrène déprimé vit
en plein jour un troupeau de moutons sans berger dans une région inconnue.
Trois morts sont allongés là, dans des positions données, et en même temps
la mère du patient est présente pour le protéger. Des couvre-lits sont étendus
sur le toit du voisin ; la maison voisine brûle ; un serpent s'enroule autour
de la veilleuse ; un monsieur ne cesse d'être guillotiné ; des hommes et des
femmes sont groupés autour de la lumière. Les cousins d'une très jeune ca-
tatonique se battent, à la grande joie des malades, ils se tiennent sur leur
tête ; il y a une foule de gens sur la tête du médecin, au premier rang les
bons, derrière les méchants, dont les parents de la patiente (que celle-ci
craint, à juste titre). Les cieux se sont ouverts ; les anges, les saints et No-
tre-Seigneur Dieu lui-même ont commerce avec le malade. - Ce qui apparaît
le plus fréquemment, ce sont de terribles personnages issus de l'enfer, des
brigands qui menacent le patient. - Des mots écrits dans une langue quel-
conque ne sont pas rares, des phrases entières peuvent éventuellement se
voir, parfois en un éclair, comme la matérialisation d'une lubie. Ainsi un
paranoïde auquel l'infirmier donnait un médicament vit-il soudain, en l'air,
le mot « poison ».

Des pensées conscientes, ou le sermon qu'on vient d'entendre, peuvent être


vus devant soi, écrits en caractères divers (« Visualisation de la pensée »,
Halbey).
Le rapport des hallucinations visuelles avec l'environnement réel est
très divers. Souvent, elles sont simplement placées dans l'environne-
ment : il y a des gens sur la tête du médecin ; d'autres traversent la
pièce comme des gens réels. Parfois, ce qu'il y a d'aberrant par rapport
à l'expérience courante attire l'attention du patient ; des visions, de
gens par exemple, peuvent être transparentes, la réalité demeurant vi-
sible derrière eux. Elles peuvent se singulariser tant par une définition
visuelle particulièrement nette que par l'imprécision de leurs contours :
de nuit, un malade voit un homme et une femme à l'orée d'une forêt
lointaine aussi nettement « que s'ils étaient découpés », des silhouettes
sont « rayonnées » vers le patient ; elles disparaissent quand il ouvre
les yeux ; parfois, à l'inverse, les visions n'ont lieu que les yeux ou-
verts. Au contraire des Voix, les visions ne sont qu'exceptionnellement
perçues comme représentant l'apparition dans son ensemble : les
images ne se contentent alors pas de se déplacer sans but, mais elles
font du bruit, agissent.

Les hallucinations gustatives et olfactives de la schizophrénie n'ont rien


de particulier.

Les malades sentent dans leur nourriture le goût de sperme, de sang, d'ex-
créments, de tous les poisons possibles ; il y a du savon dans les nouilles,
du suif dans le café ; l'air leur apporte quelque chose de poussiéreux, au
goût amer ; des odeurs et des poisons leur sont administrés par la bouche,
si bien qu'il ne leur reste plus qu'à se bourrer la bouche de laine ou de
chiffons, à en devenir bleus. « La viande pue comme si l'on avait écrasé un
œuf pourri dessus » ; ça sent le cadavre, le chloroforme dans la pièce ; ça
sent la poix, la « vapeur de serpent » ; le lit sent, il a été souillé de rondelles
d'oignon et de tabac. Un patient sent sa masturbation. Dans les états d'extase,
on rencontre aussi toutes sortes d'odeurs agréables ; une malade sent un par-
fum céleste dans sa bouche et son nez quand elle se trouve à l'église, auprès
d'un prêtre donné.

Les hallucinations tactiles sont rares et, même quand elles surviennent,
elles apparaissent généralement fort pauvres, notamment si on les
compare à celles du delirium tremens.

A l'occasion, les malades sentent des animaux qui grouillent sur leur corps ;
ce sont notamment des serpents, mais aussi d'autres petits animaux qui sont
ainsi hallucinés. Une patiente est « dans un nid de fourmis ou un nid de
serpents ». Des objets hallucinatoires sont aussi saisis, écartés, etc.

* * *
On peut passer ici sur les illusions des sensibilités inférieures, qui ne
se distinguent du reste pas vraimenl des hallucinations. Les illusions
auditives sont beaucoup plus importantes, par contre ; tout ce qui peut
être perçu sur le mode hallucinatoire peut aussi survenir sous forme
d'illusions ; il faut en outre attirer tout particulièrement l'attention sur
le fait que les mots réellement prononcés sont très fréquemment trans-
formés à l'audition sur le mode d'illusions ; des remarques tout à fait
incidentes, un salut, une conversation avec d'autres malades, tout ceci
peut être compris par le patient dans le sens de son délire. Parfois,
seule la localisation d'une perception est changée ; ainsi une malade
entendait-elle les propos réels d'une autre patiente comme venant de
sa propre poitrine.

Ce sont les illusions visuelles qui ont la plus grande importance. On


ne peut s'arranger de son environnement que quand celui-ci est un
tant soit peu saisi visuellement. Le délirant complet, qui écarte par
une hallucination négative l'ensemble de son environnement et, à la
place, s'en crée un imaginaire, est relativement rare dans la schizo-
phrénie ; à la longue, des hallucinations visuelles ne peuvent persister
chez un patient qui agit, mais seulement des illusions et, parmi ces
dernières, celles-là seules qui s'accommodent jusqu'à un certain point
de la réalité. Celui qui illusionne peut voir, au lieu du mur de sa
chambre, celui d'un palais ou d'une prison, et il peut soutenir cette
illusion sans dommage ni rectification ; mais s'il voit une porte à la
place de la fenêtre, il risque un accident.

Un malade voit tout rouge, un autre tout blanc ; l'infirmier apparaît comme
un Noir, le réverbère est l'œil d'un fantôme ; les tasses à café se mettent à
tressauter ; une patiente voit chaque personne avec deux têtes, une autre voit
doubles de petits objets tels que des doigts ou des clés, et elle trouve à
chaque page de la Bible le nom du médecin sur lequel elle a transféré son
amour ; un malade en frappe un autre parce que celui-ci va à la fenêtre,
l'empêchant ainsi de lire les mots chargés de sens que forme le canevas du
grillage. Les médecins apparaissent comme des diables ; toutes les personnes
de l'entourage sont blanches et dansent ; toutes les nuits, on place de nou-
velles silhouettes ; deux hommes portant de longues chemises arrivent, la
patiente fait un signe à l'un, car il s'agit de la patiente H. Les autres patients
ont leur visage qui change quand on les regarde.

Gens et choses peuvent aussi changer de taille, généralement en ce sens


qu'ils apparaissent plus grands que normalement, ou qu'ils ne cessent de
grandir d'une façon effrayante sous les yeux du patient. Il arrive aussi, quoi-
que beaucoup plus rarement, que les objets rapetissent. - Une catatonique
voyait les gens à l'envers, sur la tête.
Le sentiment « d'être étranger » pur et simple est fréquent. Tout semble alors
différent aux malades ; le monde, les arbres se retirent, les manches du vê-
tement sont plus longues, les poils de la fourrure ont une autre couleur. Un
ouvrier, dans une usine, voit une sauterelle et est rendu extrêmement inquiet
par cet animal inconnu, insolite. Une hébéphrène a l'impression que les pay-
sans ne travaillent pas dans les champs, mais font seulement des mouve-
ments 8 .

Des hallucinations et illusions combinées des différents sens survien-


nent très régulièrement au cours des états crépusculaires et des agita-
tions hallucinatoires aiguës : les malades se croient dans un
environnement donné, ils sont dans une caverne de brigands, les in-
firmiers sont des brigands et des assassins qui veulent les torturer, les
lits sont des instruments de supplice ; tout ce qu'ils perçoivent est
adéquat à ces idées. Ou encore ils sont au Ciel, ils voient, entendent,
ressentent, sentent et goûtent les joies du paradis. Mais même chez
des hallucinants plus lucides, des combinaisons des erreurs senso-
rielles ne sont point rares ; des erreurs des deux sens préférentiels,
l'ouïe et les sensations corporelles, s'associent notamment : les malades
entendent des menaces ou des rendez-vous, ils entendent qu'on va les
tourmenter, et sentent alors aussi les conséquences des influences, etc.
Parfois tous les sens sont impliqués en même temps, même chez des
malades dont le comportement est tout à fait adapté.

Un paranoïde qui est toujours tout à fait capable de travailler a fait la des-
cription suivante : il sent que son occiput est mobile au point qu'il pourrait
le basculer vers l'avant, que sa tête est tournée vers la droite ou vers la
gauche ; il voit partout des têtes, grandes, petites, mobiles, fixes, noires, rou-
geâtres, transparentes, opaques. Il sent des odeurs généralement désagréables,
rarement agréables : pétrole, ammoniac, odeurs de bouche et d'oreilles ; il
sent un goût « comme le chagrin et la contrariété » (= amer) ; il entend en
lisant des remarques sur l'orthographe. Il entend qu'on va lui donner une
tape, et sent cette tape. Il entend des mots dans le bruit de la scie, sent un
appendice dans sa tête, un goitre liquidien ; un côté de sa poitrine fait pro-
trusion ; il sent des corps mobiles dans son cou, des douleurs crucifiantes ;
il voit et sent, en se baignant, un os qui saille de sa jambe, « couleur d'eau »,
des corps étrangers dans ses testicules, son pénis engorgé, agrandi. Des Voix
partent du larynx et se dirigent vers l'occiput. Les Voix lui tordent le crâne,
lui dévient la bouche, les yeux, il sent une Voix dans sa narine gauche, on
le traite avec des Voix : « ça a une action stimulante, mais ça devrait bientôt
passer ».

8 . S u r l'interprétation de c e p h é n o m è n e , voir p. 1 0 2 et s u i v a n t e s (NDA).


Déclenchement des hallucinations. Dans la schizophrénie, comme dans
d'autres maladies, les hallucinations surviennent électivement quand
les malades sont abandonnés à eux-mêmes. La distraction les diminue,
la solitude et le silence de la cellule les favorisent. L'obscurité les
accroît, encore que la différence entre le jour et la nuit ne soit pas si
grande que chez les alcooliques, les séniles et les malades fébriles.
Cependant, cette règle admet de nombreuses exceptions. Certains ma-
lades sont tourmentés au maximum par des Voix justement quand ils
travaillent. Des états irritalifs au niveau d'organes quelconques du
corps, des inflammations, la réplétion gastrique, une tension dans les
intestins, des sécrétions dans les bronches peuvent déclencher des hal-
lucinations corporelles ; un son objectif peut aussi provoquer des Voix
que l'on ne peut pas, dans la majorité des cas, réduire à des illusions.
Aussi les malades se bouchent-ils les oreilles non seulement pour bien
entendre les Voix mais aussi, à l'inverse, pour ne pas les entendre. La
stimulation électrique du nerf acoustique peut provoquer des Voix9,
mais la faradisation de la tête peut aussi les faire cesser 1 0 .
Des facteurs contingents influencent aussi les erreurs sensorielles. Sou-
vent, les malades ont la paix tant que certaines conditions qui appa-
raissent nécessaires pour eux ne se sont pas produites ; un paranoïde
s'étonne de ce que les autres malades puissent parler de lui même
quand ils gardent la bouche fermée ; mais s'il n'y a pas d'autres pa-
tients à proximité il n'entend rien. C'est quand elle met sa main sur
son cœur qu'une autre patiente entend le mieux les Voix qui y sont
localisées. De nombreux malades font cesser les Voix par toutes sortes
de procédés magiques et de singeries, ou par des exclamations telles
que « aha, c'est ainsi » ; parfois, crier ou parler fort est aussi de quel-
que secours. Les hallucinations se déclenchent souvent quand une per-
sonne qui est impliquée dans les idées délirantes apparaît : certains
malades entendent immédiatement des Voix ou se sentent électrisés,
étouffés, etc. quand, par exemple, le médecin arrive dans la section :
ils sentent dans leur poitrine la clé qu'on tourne clans la serrure ; ils
se sentent « entricotés », « encuillerés » quand quelqu'un tricote ou
mange à côté d'eux ; l'apparition d'une infirmière donnée leur coupe
la respiration. Ainsi l'idée de l'hallucination est-elle souvent quasiment
fournie par un autre organe sensoriel (« hallucinations réflexes ») ; une
patiente a des hallucinations olfactives lors de certains stimulus vi-

9 . Voir par e x e m p l e Chvosteck (NDA).


10. Voir F i s c h e r 2 2 1 (NDA).
suels ; pendant qu'on l'alimentait, une patiente de Pfister entendait
qu'on venait de laver le vagin d'une patiente malpropre avec la sonde.
Quand il voyait quelqu'un de blême, un catatonique sentait une odeur
de cadavre. Quand une patiente coupait de la viande, sa voisine se
croyait coupée, ressentait des douleurs et perdait connaissance. Même
la dénomination hallucinatoire peut être envisagée comme étant une
hallucination réflexe ; quand, par exemple, un patient voyait un bateau,
il entendait « le bateau, le bateau ».

En un certain sens, de nombreuses hallucinations schizophréniques


sont dépendantes de la volonté. Ce n'est néanmoins que dans des cas
assez rares que les malades peuvent voir ou entendre tout à fait déli-
bérément ce qui leur convient. Très souvent, par contre, les Voix four-
nissent des informations sur certaines pensées complexuelles des
patients ; ceux-ci mènent un dialogue avec elles, ou s'adressent à elles
quand ils sont incapables de répondre à une question du médecin.
Quand l'attention est dirigée vers les Voix (ou du moins détournée d'au-
tre chose), elles sont généralement mieux perçues. Mais elles surpren-
nent souvent aussi le patient au milieu d'autres pensées, et il peut
arriver que l'attention qu'on leur prête éteigne les erreurs sensorielles.
En général, toutefois, les hallucinations forcent l'attention ou, pour ex-
primer la chose autrement, le processus pathologique ne consiste pas
seulement en la pseudo-perception mais, en même temps, en la foca-
lisation de l'attention sur celle-ci. Aussi est-ce généralement déjà un
signe d'accalmie, quand un patient parvient à « maîtriser en l'écar-
tant 11 » l'hallucination, c'est-à-dire à lui retirer son attention. La re-
fréner entièrement ne réussit qu'exceptionnellement. Un paranoïde peut
du moins stopper la « sensation de momie » (dessèchement et racor-
nissement) qui l'envahit en remontant des pieds à la tête, de telle sorte
par exemple qu'elle s'arrête à la poitrine.

Naturellement, toutes les influences internes et externes qui aggravent


d'une façon générale la maladie sont aussi des « agents provoca-
teurs 12 » : affects déplaisants, notamment états d'agitation, alcool, pous-
sées du processus morbide, etc.

Dans deux cas, j'ai vu des hallucinations auditives n'apparaître que quand
les patients étaient couchés. Brierre de Boismont cite aussi un cas dans lequel

11. Traduction du néologisme « abzuherrschen », également mis entre guillemets par B l e u l e r


(NDT).
12. E n français dans le texte.
les Voix étaient provoquées par l'inclinaison de la tête (modification de la
pression artérielle dans la tête ?)

Il n'est pas rare que l'usage modéré ou immodéré d'alcool provoque des hal-
lucinations de toute sorte.

Les quatre caractéristiques principales des hallucinations, intensité,


netteté, projection sur l'extérieur, valeur de réalité, sont totalement in-
dépendantes les unes des autres dans la schizophrénie, si bien que
chacune peut se modifier dans des limites maximales sans influencer
les autres.

Intensité. Tout peut être perçu de façon hallucinatoire, du plus léger


chuchotis jusqu'à la voix tonnante la plus effrayante, d'un léger senti-
ment corporel anormal jusqu'à une sensation insupportable d'être dé-
chiqueté, brûlé, électrisé, d'un doux halo jusqu'à une lueur aveuglante.
L'intensité n'a pas de rapport avec l'attention forcée, bien que, toutes
choses égales par ailleurs, de fortes fausses perceptions soient certes
forcément davantage prises en compte ; un léger chuchotis, à peine ou
pas du tout compréhensible, occupe souvent plus les patients que l'ap-
pel le plus sonore ne le fait à d'autres moments. Quoi qu'il en soit,
intensité, prise en compte forcée et netteté de la projection sur l'exté-
rieur ont pour fréquent caractère commun d'augmenter et de diminuer
avec les fluctuations de la maladie.

Netteté. Parfois, tout ce qui est perçu est désagréablement clair et net.
Puis les malades n'entendent de nouveau plus qu'un murmure, un mar-
monnement confus, ou ne voient plus que quelque chose de nébuleux,
des silhouettes indistinctes qu'il leur faut d'abord interpréter plus ou
moins consciemment comme étant une apparition donnée. Une patiente
ne comprenait pas les Voix mais réalisait, au vacarme qu'elles faisaient,
qu'elle devait être tuée ; deux patientes de Pfersdorff (560, p. 742) en-
tendaient vitupérer en français, bien qu'elles ne comprissent pas cette
langue ; « les mots ne sont généralement pas nettement compris, mais
le sens » (ibidem, p. 743). Aussi, très fréquemment, les patients ne
racontent-ils pas mot à mot ce qu'ils ont entendu, mais des propos
généraux : « les voisins ont éprouvé de la haine et de l'envie à leur
égard », « c'était une risée et une moquerie générales ». La patiente a
senti .« une répugnante odeur de vipère ». A l'objection qu'elle ne sait
pas quelle est l'odeur des vipères, elle rétorque : « on peut aussi dire
une odeur de morphine ». L'efficience subjective n'est pas le moins du
monde affectée par de telles imprécisions ; les patients croient bel et
bien à leurs interprétations, qu'ils tiennent pour des perceptions.
Ce qui est le plus frappant, ce sont les conditions de la projection sur
l'extérieur. De nombreuses hallucinations sont projetées sur l'extérieur
exactement comme les perceptions réelles et ne peuvent être différen-
ciées de celles-ci sur le plan subjectif. Les hallucinations des sensa-
tions des organes occupent toutefois une place apparemment
particulière ; dans leur cas, c'est le corps qui est ce qu'habituellement
on appelle le monde extérieur. On peut généralement fort bien les dis-
tinguer des simples paresthésies d'autres maladies, parce qu'elles sont
parallèles sous tous les rapports aux hallucinations des autres sens.
Elles ne sont pas appréhendées comme des sensations qui attirent notre
attention sur une anomalie quelconque au niveau du corps ; l'halluci-
nant n'éprouve pas une douleur à type de brûlure ou de piqûre, mais
il est brûlé, piqué. Ainsi la cause, du moins, est-elle totalement projetée
sur l'extérieur. Dans le cas d'erreurs sensorielles combinées, ces sen-
sations corporelles représentent, parmi les autres composantes hallu-
cinatoires, un élément d'égale valeur.

D'autre part, de nombreux malades différencient d'emblée ce qu'ils


voient et entendent réellement de ce « qu'on leur présente », des « in-
tromissions hallucinatoires délibérées ». De ce fait, ils sont souvent
enclins à tenir aussi pour réel le contenu de ces hallucinations, et il
est habituel que même des patients qui font cette distinction considè-
rent pourtant une foule d'autres hallucinations comme des perceptions
sensorielles communes.

On rencontre aussi tous les intermédiaires, depuis les représentations


normales jusqu'aux erreurs sensorielles ayant une pleine netteté.

Bien que ce soient les hallucinations auditives qui sollicitent le plus l'atten-
tion, même des malades intelligents ne sont souvent pas capables de dire
s'ils entendent les Voix ou s'ils sont juste forcés de les penser ; ce sont « des
pensées tellement vivaces », mais qui sont pourtant appelées Voix par le pa-
tient lui-même ; ou encore ce sont « des pensées à haute voix », des « voix
atonales », deux expressions qui désignent peut-être la même chose, ou en
tout cas quelque chose de très proche. Un de nos schizophrènes déclare ne
pas entendre les mots, pour lui c'est seulement comme si sa propre voix les
prononçait (transition vers les hallucinations de la sensibilité musculaire des
organes phonatoires), pourtant les mots lui paraissent plus « sonores » quand
il fait un effort physique. Un autre patient n'a plus de véritables Voix, mais
« seulement un truc bizarre sur les lèvres ». Un autre malade a la Voix tantôt
« dans la mémoire », tantôt « derrière les oreilles ». L'indépendance de l'é-
prouvé sensoriel véritable est formulée de façon très expressive par un patient
de Koepp : « Je pourrais être sourd comme un pot et entendre tout de même
les Voix ». Pour les malades, c'est parfois « comme s'ils entendaient », ce qui
n'empêche qu'ils répondent cent fois par jour à une telle sollicitation en
ouvrant la fenêtre, ou que l'un fasse spécialement un voyage vers le Rhin
pour se jeter à l'eau. Ce dernier patient décrit ainsi ses sensations : « Pour
moi, c'était comme si quelqu'un me montrait du doigt en disant va et noie
toi ; c'était comme quand nous parlons ; j e ne l'entends pas dans les oreilles,
j'éprouve cette sensation dans la poitrine, pourtant c'est comme si j'entendais
un son ». Tout à fait singulière est cette formulation, que l'on rencontre par-
fois : les Voix me sont « comme exsufflées des oreilles », ou encore « comme
si on parlait avec moi par mes oreilles ». Il semble que ces patients aient
une certaine conscience du fait que les Voix sont émises de l'intérieur vers
l'extérieur. Un malade expliquait qu'avant on lui parlait « superficiellement »,
on lui parlait dans les oreilles ; en plus il fallait « prendre la direction de
son oreille ». Ce patient « entendait aussi un tressaillement dans ses
jambes », par exemple, juste au moment de l'examen, « ça dit tais-toi, ou
quelque chose de ce genre ». Ici, la pensée qu'il ferait mieux de se taire est
donc déclenchée (ou exprimée ?) par le tressaillement dans la jambe du pa-
lient. Le patient croit entendre cette pensée dans sa jambe ; mais la compo-
sante acoustique est si vague qu'il n'est même pas capable de dire quels
mots emprunte cette pensée. Les plus proches des perceptions réelles sont
sans doute les phonèmes « qui ne sont pas des Voix à proprement parler,
mais seulement des imitations de voix de parents défunts ».

Ces exemples sont loin d'épuiser toutes les nuances possibles de la


projection d'hallucinations auditives. Les patients distinguent dans
l'ensemble deux catégories principales : les Voix qui viennent de l'ex-
térieur, tout à fait comme des voix naturelles, et puis celles, projetées
dans le corps, qui n'ont presque toutes aucune composante sensorielle
et qui sont le plus souvent qualifiées de Voix intérieures (hallucinations
psychiques de Baillarger).

Ces dernières sont donc bien moins des hallucinations de la perception


que des hallucinations cle la représentation. Le processus pathologique
en jeu dans ces cas limites a plus de rapports avec la représentation
qu'avec la perception.

Au sein des hallucinations visuelles, on ne connaît que peu de degrés


de projection. Dans l'ensemble, les malades reconnaissent plus facile-
ment l'anomalie ici que dans le cas des phonèmes. Ils voient des ré-
giments « sous leurs yeux » ; des personnes de connaissance vivantes
leur sont simulées « en apparence » en l'air, les visions sont « comme
une ombre », « comme une illusion » ; on « représente toutes sortes de
choses au patient pendant la nuit », par exemple un nègre ; une cata-
tonique a vu « tout plein de serpents verts » ; mais elle ne les a pas
vus, c'était seulement « comme s'ils avaient été là ».
Éventuellement, les visions peuvent surgir de l'organe sensoriel,
comme le trousseau à côté de la r i b a m b e l l e d'enfants dans le récit
suivant d'une j e u n e dame :

Imagine-toi, papa, je suis devenue une enfant miracle. De mes mignons petits
yeux bleus sortent beaucoup de choses, par exemple des draps impeccable-
ment repassés, des oreillers avec tout leur duvet, blancs ou de couleur, un
bois de lit, une commode, etc., des corbeilles, des fils, des bas de toutes les
couleurs, complètement terminés, des vêtements, du plus simple au plus élé-
gant, et enfin des gens en sortent, pas nus, fort heureusement, mais complè-
tement habillés...

Dans le c a s des hallucinations de Vodorat, du goût et du toucher, les


différences de projection deviennent e n c o r e plus floues, mais c e p e n -
dant tous les intermédiaires s'y rencontrent aussi entre la représenta-
tion et la perception.

Les hallucinations hors champ, qui n'ont j u s q u ' à présent été observées
avec certitude, dans la schizophrénie, que dans le domaine visuel (vi-
sions en dehors du champ visuel), représentent une localisation tout à
fait étrange.

Pendant que nous parlons avec lui, un hébéphrène intelligent voit soudain
le diable derrière lui, et ce avec une telle netteté qu'il peut le dessiner. A
notre objection, il répond qu'il a bel et bien le don de voir vers l'arrière à
travers sa tête. Comme nous parlons de « représentations », il proteste vive-
ment : ce n'est pas une représentation, mais une vision réelle 1 3 . Il voit aussi,
de la même façon, des paysages entiers et des choses analogues. Ainsi cer-
tains patients ne peuvent-ils échapper à des visions effrayantes, bien que la
place de celles-ci ne change pas ; les malades tentent de tourner le dos aux
apparitions, rampent en même temps sous le sommier, mais voient pourtant
l'image terrifiante devant les fenêtres. Cette vision peu habituelle ne frappe
pas le moins du monde certains d'entre eux comme pouvant être quelque
chose de particulier. - Quand un patient, à travers un plancher qui ne lui
paraît pas transparent, voit des têtes qui lui font des grimaces, il faut sans
doute considérer cela aussi comme une hallucination hors champ. Et quand
un patient « ressent » (et non pas sent) derrière sa tête qu'il a une exhalaison
particulière, sans doute s'agit-il d'un intermédiaire entre la représentation
simple et l'hallucination olfactive hors champ.

13. Dans mes cas il ne s'agit pas, comme le dit Kraepelin (Psychiatrie, 8 e édition, I, 225),
de représentations visuelles vivaces « qui n'ont absolument pas le caractère de perceptions
sensorielles », mais de manifestations qui sont mises, par des malades intelligents et capables
de discuter, absolument sur le même plan que les perceptions (NDA).
La localisation des hallucinations clans une autre personnalité repré-
sente une manifestation partielle de transitivisme. De nombreux schi-
zophrènes ne croient pas seulement que leur entourage doit entendre
les Voix aussi bien qu'eux-mêmes, ils pensent aussi que des personnes
éloignées les perçoivent. Il n'y a plus qu'un petit pas de là aux hal-
lucinations transitives, dont le patient suppose qu'une tierce personne
les entend, tandis que lui-même n'en est informé que par quelque voie
mystérieuse 14 . Parfois « il les fait » à un tiers, en pensant volontaire-
ment à quelque chose que celui-ci doit entendre. C'est la même chose,
dans le domaine optique, quand l'infirmier « doit » voir ce que le pa-
tient se représente. L'idée fort répandue chez les schizophrènes, selon
laquelle on connaît leurs pensées, est une continuation de ces phéno-
mènes.

* * *

La valeur de réalité des hallucinations est généralement aussi grande


que celle des perceptions réelles, voire plus grande encore ; car là où
la réalité et l'hallucination entrent en conflit, c'est généralement cette
dernière qui est considérée comme étant la réalité. Si l'on met en doute
la réalité de l'hallucination d'un patient, on entend habituellement des
protestations telles que : « si ce n'est pas une voix réelle, alors je peux
tout aussi bien dire qu'en ce moment vous ne parlez pas réellement
avec moi. » Quand les malades font la distinction entre leurs Voix et
ce que les gens sains appellent la réalité, c'est généralement en usant
de critères qui n'ont rien à voir avec la projection normale : un contenu
donné, un lieu d'émission inhabituel, l'invisibilité de celui qui est à
l'origine des Voix, et d'autres éléments de ce genre indiquent au patient
qu'il s'agit de quelque chose de particulier. Les hallucinations olfac-
tives et gustatives ne sont en règle pas non plus reconnues comme
telles, tandis que les illusions visuelles, qui coexistent toujours avec
le tableau visuel réel, apparaissent aisément comme étant quelque
chose d'insolite. Mais ceci n'a pas la même signification que de les
reconnaître comme étant des erreurs sensorielles. Un photographe mon-
tre à la patiente « des images qui n'étaient pas vraiment là », des
anges, Dieu, etc. ; elle n'en maintient pas moins fermement qu'elle a
réellement vu le ciel à travers une lentille. Les Voix sont les paroles

14. Séglas (in Ballet, 218), appelle « écho de la pensée » le symptôme qui consiste en ce
que les malades croient que leurs pensées sont entendues par autrui (NDA).
d'autres gens, bien qu'elles naissent dans les propres oreilles des pa-
tients ; un malade explique la genèse des phonèmes par analogie avec
le bruit que l'on entend quand on se met un coquillage contre l'oreille,
mais il considère pourtant ce qu'il entend comme étant une réalité.
Dans les états d'agitation et les états crépusculaires, même la contra-
diction la plus grossière des hallucinations avec la réalité n'est que
rarement ressentie. Cette dernière est interprétée dans un sens illu-
soire, ou bien les malades vivent, sur le plan optique aussi, dans deux
mondes à la fois, sans les mettre en relation l'un avec l'autre.
Dans le domaine visuel, ce sont les « pseudo-hallucinations vraies » de
Kandinsky qui se voient le plus fréquemment, c'est-à-dire des visions
nettes et complètement projetées sur l'extérieur, mais reconnues comme
étant des hallucinations. Sans doute se différencient-elles des hallucina-
tions communes plus par la critique qui les accompagne que par un ca-
ractère particulier de l'éprouvé sensoriel 10 . Dans la schizophrénie, elles
semblent être à l'arrière-plan par rapport aux autres hallucinations.
On mentionnera également ici les hallucinations négatives (anesthésie
systématique de Lôwenfeld). Elles semblent rares, pour autant qu'on ne
voudrait pas y inclure le fait, induit par les barrages, que soudain les
malades ne voient ni n'entendent plus certains événements, voire même
tout ce qui se passe autour d'eux.
Un patient de Jôrger (p. 52) se croyait toujours désavantagé par l'infirmier
lors de la distribution des repas ; à ce moment, il priait et, sur ces entrefaites,
voyait son morceau de viande ne cesser de grossir, tandis que les parts des
autres ne cessaient de rapetisser jusqu'à ce qu'on ne puisse plus rien voir
du tout dans leurs assiettes. Schreber raconte que, plus d'un matin, il avait
vu son infirmier « devenir tous », c'est-à-dire disparaître progressivement, si
bien que le lit de celui-ci était vide. D'après la description qui en est faite,
il s'agissait d'une hallucination négative, mais peut-être aussi de la dispa-
rition de l'hallucination positive d'un infirmier.

* * *

L'interprétation subjective des hallucinations est très diverse. Ce qui est


habituel, naturellement, c'est que les malades rapportent les Voix à
des gens ou des appareils qui parlent, les visions à des gens réels ou
à des « images » qu'on leur montre, les illusions olfactives et gustatives

15. L e s pseudo-hallucination de Hagen sont un concept pas tout à fait clair, et elles incluent
l e s « hallucinations psychiques » (NDA).
à des additifs mis dans l'air ou dans les aliments, et les hallucinations
corporelles à des influences physiques ou chimiques. Dans certains
cas, ils se rendent compte qu'il s'agit de quelque chose de pathologi-
que ; notamment, de nombreux malades prennent plus ou moins
conscience de ce que ces phénomènes sont en rapport avec - ou tirent
leur origine de - leurs propres pensées.

Ils « n'ont pas de Voix, mais seulement des pensées que d'autres n'ont pas »,
ou bien « ils ont des Voix au lieu de pensées », « toutes leurs pensées de-
viennent soudain des Voix ». Le flou de la composante acoustique peut être
exprimé par la phrase : « Les Voix ne sont pas comme parlées mais comme
pensées. » Un autre, qui avait entendu la voix du Christ, s'exprime comme
suit : « Quand on est empli de l'esprit de Dieu, on sait ce qu'on a à faire.
Ce n'est pas vraiment une voix sonore, ça devient — (barrage) — par l'esprit ;
on ne le remarque pourtant pas, on ne pourrait pas non plus le dire ; mais
l'esprit, je le sens dans mon cœur, et puis ça monte dans le cerveau et alors
on appelle ça des pensées, et dans le cœur on appelle ça des plans, des images,
des représentations que l'on peut exposer. »

Les malades se font les idées les plus diverses sur la façon dont nais-
sent les hallucinations. L'affaire est fort simple là où elles sont attri-
buées à des gens et des appareils situés dans le monde extérieur. C'est
qu'il y a des gens, là, dans la même pièce, derrière les portes, dans
des passages secrets dans les murs, sur le toit, dans un souterrain
inaccessible ; ou bien qu'il y a, en ces mêmes endroits, les appareils
les plus perfectionnés dûs à la technique moderne, inventés et installés
pour parler à distance, faire des images, dénommer, électriser ; c'est
« par le téléphone à air, l'invention la plus récente », qu'une patiente
a entendu des gens entrer dans la cave et la voler.

Mais souvent les patients font l'économie de telles interprétations. Ils


entendent les voix de gens qui ne sont pas présents sans se poser de
questions sur la singularité de ce phénomène : « La Voix peut tout de
même être là. »

Un autre patient s'étonne seulement d'être forcé de parler fort avec les gens
de sa famille (absents), alors qu'il les entend même quand ils parlent dou-
cement. D'autres sont « rétro-entendants », car ils entendent parler de tous
les côtés. Si une patiente a lu quelque chose sur de grands hommes, ensuite
elle les voit par faveur spéciale de Dieu. « Chacun a un talent et un don,
j'ai le talent de pouvoir entendre quelque chose » dit un patient qui « en-
tend » aussi des images, c'est-à-dire qu'il désigne ses visions au moyen de
l'expression acoustique la plus courante. Une nuit, on a « soufflé » la nouvelle
de la mort de son mari à une patiente ; les Voix sont enlevées de la tête
d'une dame de connaissance et on les fait suivre au patient à l'asile ; un
malade a dans son cou et sa poitrine les voix d'autres gens, qui parlent par
son truchement. C'est un étrange point de vue que celui qu'exprima une
patiente de Ziehen (840, p. 34), dont le bourdonnement d'oreilles préexistant
à la maladie fut « souillé par les Voix ». On lit les pensées d'un de nos
hébéphrènes avant qu'il ne les exprime ; il a un certain pouvoir d'attraction,
il attire d'autres gens, et d'autres l'attirent ; quand il pense à une question,
il s'attire aussitôt une réponse, ou bien il attire des Voix. Le pain lui dit par
qui il a été cuit ; ça vient du fluide nerveux que tous les gens ont aux mains ;
ils le reportent sur les objets, et c'est ainsi que la réponse lui parvient. D'au-
tres entendent par « tension nerveuse », ou bien ils « entendent par la pers-
pective ». On entend une foule de formulations de cette sorte, qui sont plus
des déclarations liminaires que des explications : « la machine à parler fonc-
tionne toujours » ; le malade « est accordé » ; il a la « guerre » ; ces deux
dernières expressions qualifient des hallucinations de tous les sens.
Bien que de très nombreux schizophrènes se plaignent sans cesse des
importunités hallucinatoires, il n'est pas toujours facile du tout d'ob-
tenir des renseignements précis sur le contenu des erreurs sensorielles.
En premier lieu, on se heurte quotidiennement à la réponse : « Vous
le savez mieux que moi ! » Il semble plausible que les malades trouvent
« trop bête » de fournir des renseignements sur des choses que celui
qui les interroge connaît, selon eux, mieux qu'eux-mêmes, voire a lui-
même provoquées. Mais il est d'autres obstacles encore. Il semble par-
fois que les malades soient gênés de parler ; et ils allèguent souvent
explicitement qu'ils craignent de dévoiler leurs vécus, parce qu'on tien-
dra bel et bien ceux-ci pour pathologiques, et eux-mêmes pour « fous ».
Un malade répond d'abord promptement, bien que pas toujours claire-
ment. A la question « Qu'ont dit les Voix ? », sa mimique change sou-
dain du tout au tout, il penche la tête et remue sa chaise, comme s'il
lui fallait se tortiller dans tous les sens sous une forte pression : « Je
ne dis rien des Voix, on ne parle absolument pas d'elles. » Parfois la
gêne à raconter a un caractère nettement sexuel ; des femmes, notam-
ment, font souvent des grimaces gênées quand on les interroge sur des
hallucinations qui n'ont en soi rien de sexuel, ni pour l'observateur
inexpérimenté, ni pour les patientes. Mais sûrement de nombreux ma-
lades ne peuvent-ils fournir sur le contenu de leurs hallucinations que
des renseignements insuffisants, ou pas de renseignements du tout ;
dans des cas récents plus encore que dans d'anciens, on observe quo-
tidiennement des barrages généraux ou partiels quand on interroge les
malades sur le contenu des erreurs sensorielles.

Des patients anciens savent souvent fort bien que les hallucinations
échappent à leur mémoire. « Quand les Voix me quittent, je ne sais
plus rien d'elles ; je ne peux en parler que quand j e suis en train de
les entendre », « les Voix sont si fugaces. » Un malade, extrêmement
agité, vitupère contre ses Voix ; elles disent des choses qu'il n'ose
même pas penser. A la question « que disent-elles donc ? », il ne sait
que répondre. Parfois l'on n'obtient d'informations, qui peuvent ensuite
être vérifiées sur des points de détail, que par des questions sugges-
tives. Souvent, l'examen clinique des hallucinations peut être introduit
à peu près sur ce mode : - Que disent les Voix ? « Rien. » — Vous font-
elles des reproches ? « Oui », etc.

Survenue et modifications des hallucinations. Dans certains cas, les hal-


lucinations s'insinuent tout à fait subrepticement dans la conscience
des patients. Certaines idées deviennent de plus en plus vivaces, jus-
qu'à acquérir une netteté sensorielle ; ou encore c'est un léger chu-
chotis indistinct, auquel le patient ne prête d'abord qu'à peine
attention, qui inaugure le tableau. Un patient sentait ses pensées se
diviser en plusieurs parties ; « cela commença à devenir sonore, comme
si c'était dans le cerveau ». Dans de rares cas, les hallucinations ap-
paraissent d'abord sous la forme de banales sensations oniriques, elles
surviennent alors dans un demi-sommeil, puis en plein éveil. Mais sou-
vent divers appels attirent dès le début l'attention du patient, exerçant
une puissante influence sur son équilibre psychique. Ils peuvent dis-
paraître comme ils sont apparus, pour ensuite réapparaître tôt ou tard.
Dans les états aigus d'agitation de tout type, les hallucinations sont
fréquentes, mais, comme les idées délirantes, elles persistent volontiers
après l'accès. Souvent, elles vont et viennent au rythme des change-
ments de l'humeur ou des fluctuations de la maladie. Elles apparaissent
et disparaissent en fonction de l'occupation, du lieu de séjour, des
personnes de l'entourage. Mais de nombreux patients n'ont pas un seul
moment (éveillé) sans hallucinations des décennies durant. Le contenu
spécifique peut être déterminé par le hasard : un paranoïde eut une
querelle au début de sa maladie ; il ne cesse de réentendre depuis de
nombreuses années les injures proférées en cette occasion. D'une façon
générale, les hallucinations schizophréniques deviennent très volon-
tiers stéréotypées. Les hallucinations complexes se simplifient souvent
aussi 1 6 , à la fin il ne s'agit plus que d'un mot ou d'un son inarticulé,
qui confirme au patient ses idées délirantes.

J 6 . S c h r e b e r , p. 5 6 (NDA).
Le comportement à l'égard des hallucinations présente la plus grande
variété. De nombreux malades, notamment aux stades aigus, y réagis-
sent comme s'il s'agissait d'une réalité ; c'est pourquoi ils apparaissent
dès l'abord comme complètement « dérangés ». Dans d'autres cas ex-
trêmes, les patients ne se soucient absolument pas de leurs erreurs
sensorielles, que ce soit par un self-control avisé ou par simple indif-
férence. Souvent, les malades ne se défendent pas seulement contre le
contenu des hallucinations, mais aussi contre cette atteinte à leur per-
sonnalité en général ; ils inventent des mesures de protection contre
elles, depuis certaines qui paraissent fort raisonnables (se boucher les
oreilles), jusqu'aux pitreries les plus insensées et à des conjurations
cabalistiques, en passant par divers procédés qui ne sont que partiel-
lement compréhensibles aux gens normaux. D'autres encore recher-
chent leur hallucinations, soit par intérêt hostile, soit parce qu'elles
leur sont franchement agréables. — (« Monsieur le Docteur, j'ai de si
beaux rêves. ») - La scission partielle de l'esprit permet souvent aux
patients un contact normal, tant centripète que centrifuge, avec le
monde extérieur pendant même leurs hallucinations (et même lors des
tests psychologiques de perception objectifs, Bostroem).

b) Les idées délirantes

Tout ce que l'on souhaite et tout ce que l'on redoute peut également
trouver à s'exprimer dans les idées délirantes, ainsi que d'autres choses
encore - du moins en l'état actuel de nos connaissances - et peut-être
tout ce qui est susceptible d'être ressenti et pensé. Ici aussi, cependant,
certains types, et même certains petits éléments spécifiques, sont sans
cesse retrouvés, de façon remarquable, d'un patient à l'autre.
Parmi les classes thématiques connues d'idées délirantes, ce sont les
idées de persécution que nous rencontrons le plus fréquemment.
« Il n'est pas un domaine de la corruption humaine dans lequel on n'ait péché
contre moi », dit une de nos paranoïdes.
Les malades sont chassés de leurs emplois par la calomnie et, notamment,
par toutes les chicanes possibles. On leur donne un travail particulièrement
difficile, on leur abîme le matériel, on fait toutes sortes d'allusions infamantes
ou qui les blessent de quelque autre façon. Avant que le patient n'arrive dans
un village, son arrivée est annoncée et il est injurié par tout le monde : on
veut le déporter en Sibérie, le vendre. En face de chez lui habitent deux
putains qui, chaque fois qu'il veut manger, crient des choses si écœurantes
qu'il ne peut rien avaler. On le vole, infirmiers et malades portent ses vête-
ments. Il est utilisé comme conduit de vidange des cabinets.
Des schizophrènes plus lucides pensent être victimes d'une « bande de meur-
triers » donnée, avec laquelle ils mettent en relation tous les phénomènes
désagréables. Des francs-maçons, des jésuites, « les juifs noirs », les em-
ployés de l'établissement dans lequel travaillait le malade, des lecteurs de
pensées, des « faiseurs de spiritisme », des ennemis inventés ad hoc se don-
nent toutes les peines du monde pour l'anéantir, ou tout au moins pour le
tourmenter et l'angoisser en permanence. Partout où il se trouve, ils sont en
rapport hostile avec lui, soit qu'ils l'accompagnent dans ses changements de
lieu sous leur forme habituelle, dans les murs, dans des pièces annexes, dans
un souterrain, dans les airs, soit qu'ils observent de loin ses actes et ses
pensées avec des « miroirs de montagne », par voie électrique, et l'influencent
avec toutes sortes d'appareils et de magie, lui fassent des Voix, lui provoquent
toutes les sensations intenables qu'on peut imaginer, l'enraidissent, lui sous-
traient ses pensées ou lui fassent des pensées. La patiente ne peut plus aller
aux cabinets parce qu'on l'observe non seulement à travers les murs, mais
même par le conduit de vidange. Tout le voisinage a assisté à son dernier
accouchement.

Un s c h i z o p h r è n e se fait rarement une idée c l a i r e de la façon dont ses


e n n e m i s réalisent tout c e l a , et il n'en éprouve pas non plus le désir,
« c ' e s t c o m m e ç a , voilà tout », c e l a lui suffit. Des mots suffisent sou-
vent à satisfaire le besoin de trouver une c a u s a l i t é : on lui parle par
« indication s e c r è t e », par « envoûtement c r i m i n e l ». Ou bien il ima-
gine une sorte d ' e n s o r c e l l e m e n t : quand on prononce son nom, on lui
e n l è v e de la force.

P l u s que la t e c h n i q u e de torture, le patient c h e r c h e à s ' e x p l i q u e r pour-


quoi on se donne tant de p e i n e à son sujet. Ce sont des gens qui sont
j a l o u x de lui, qui redoutent sa c o n c u r r e n c e dans le domaine commer-
c i a l ou, notamment, érotique, ou qui font des e x p é r i e n c e s sur lui par
m é c h a n c e t é , pour le plaisir de le tourmenter, par curiosité ou dans
q u e l q u e but égoïste.

L e s influences corporelles c a u s e n t des tourments particulièrement raf-


finés aux malades :

Le médecin leur enfonce des Voix en couteau dans les yeux, on les découpe,
les frappe, les brûle, les électrise, on leur scie le cerveau, on leur enraidit
les muscles, on leur a installé dans la tête un appareil qui fonctionne en
permanence. On leur a mis quelque chose dans le conduit lacrymal, on les
a dotés d'yeux de vieilles femmes ; on les endort, on donne à entendre à une
patiente femme qu'on ferait d'elle de belles côtelettes de veau qu'ensuite les
loups mangeraient ; on leur coupe les organes sexuels, et on expose ceux-ci
dans une ville voisine. On leur a retourné les entrailles ; des éléphants et
toutes sortes de bêtes habitent leur corps. Une malade a dans ses doigts des
gens qui veulent la tuer et lui sucent le sang. On leur enlève leur force, leur
beauté, pour en doter autrui.
Le délire d'empoisonnement est fréquent :
On administre aux malades du poison par les aliments, par des vapeurs, par
l'eau qui sert à la toilette, par leurs vêtements ; on le leur injecte à distance,
dans la bouche ou dans d'autres orifices corporels. On leur a « donné à manger
de l'acide chlorhydrique de première classe, du pain de poils et de l'urine ».
Outre du poison, il y a généralement aussi toutes les choses écœurantes pos-
sibles dans leur nourriture. La soupe a été faite avec de l'eau de bain de
pieds, on leur pompe du purin dans l'estomac.
Le concept d'empoisonnement est souvent généralisé. Le malade est
« ensorcelé » ; « quand on peut parler en pensées sonores, c'est justement
l'ensorcellement qu'on jette sur quelqu'un, quelque chose de totalement inex-
plicable. On a dit qu'il s'agirait d'un poison composé de cadavres de gens et
d'animaux, naturellement c'est un secret du Vatican. Mais il est sûr qu'on
est abominablement torturé par ce moyen. Ils parlent le langage des pensées
et ne remuent pas leurs lèvres ; on les écoute au moyen de l'ensorcellement ;
c'est le brutal ensorcellement d'interrogatoire, l'ensorcellement criminel. »
Le délire de persécution s'étend facilement à d'autres personnes, notam-
ment aux proches. Les membres de la famille sont enfermés dans l'asile,
tourmentés de toutes les manières, assassinés. Si le malade reste ici
« plus d'un an et 87 semaines », on arrachera une jambe à son père.
Le délire de grandeur ne se soucie lui non plus ni des faits, ni du
caractère possible ou imaginable de l'accomplissement des souhaits
humains.
Parfois, certes, tout semble fort plausible : le malade a un don pour les ma-
thématiques, il va combler les lacunes de son éducation et devenir un grand
mathématicien ; son père fait de très bonnes affaires, il sera bientôt riche ;
une dame en vue est tombée amoureuse de lui ; chaque jour arrive un paquet
de cigares pour lui. - Mais généralement la soif de grandeur d'un type quel-
conque atteint la démesure : le malade reçoit « autant d'argent qu'il a neigé
de flocons, il devient Roi d'Angleterre, on lui construit un palais d'or et de
pierres précieuses. Son patron est Notre-Seigneur Dieu. Il a rendu saines
toutes ces pauvres bêtes (il veut dire les patients). Il doit avoir "trois bon-
heurs" : premièrement, sortir se promener à cheval avec Monsieur Oskar,
deuxièmement être son serviteur, troisièmement, tout sera à sa disposition et
à celle de Monsieur Oskar ». Toutes ces idées viennent du même malade et
montrent que chaque souhait est considéré comme exaucé pour son propre
compte, même quand il est déjà implicitement contenu dans un autre. Qu'un
autre malade « dispose en tant que Seigneur Dieu de tout l'or et tout l'argent »
a une apparence de justification. Les patients ne se font pas de souci pour
l'élaboration de leurs idées, ils peuvent être, alternativement ou simultané-
ment, non seulement Roi de Grande-Bretagne, mais aussi la Grande-Bretagne
elle-même. Un autre malade est Empereur d'Autriche et Pape et Prince hé-
ritier de Bavière, et en même temps l'époux d'une truie (c'est vraiment à
l'animal qu'il pense). — Parfois, le délire de grandeur est plus ou moins mas-
qué : une malade tient son infirmière pour Blanche-Neige, c'est-à-dire
qu'elle-même est reine. - L'intelligence des patients est grandiose. Le malade
« n'a jamais été classé aussi haut qu'il le méritait à l'école ». Il est l'inventeur
d'à peu près toutes les machines et appareils qu'on a construits depuis 50 ans
(que lui-même n'ait qu'un peu plus de 2 0 ans ne le trouble pas, quand on
le lui fait remarquer). Il veut « inventer le mouvement perpétuel, devenir
soldat et conquérir tout l'univers ». Il possède un remède contre les maladies
de la moelle épinière, il peut voler, et il ne mange pas parce qu'il reçoit des
mets célestes.

Dans le domaine religieux, le malade est un Prophète, ou même Notre-Sei-


gneur Dieu, et en tant que tel c'est lui qui a ramené du Ciel sur la terre, au
cours de ses voyages, tous les véhicules qu'utilisent à présent les humains.
La patiente est « le Christ et le Seigneur de l'univers », elle est le « Bien
suprême » et parle, en même temps, « au nom du Bien suprême ». Elle est
la gouvernante du Sauveur, la fiancée du Christ, « le cinq centième Messie »,
le « Livre divin », et « doit être récompensée ». Le malade est égal à Dieu,
en cela au moins que tout ce qu'il pense se produit aussitôt. Chez les femmes,
l'idée de grandeur religieuse a en règle un caractère érotique ; c'est rarement
une simple sublimation d'amour sexuel en idées religieuses ; bien plus fré-
quemment, il s'agit d'une condensation d'idées religieuses assez vagues sous
des formes données : Notre-Seigneur Dieu ou le Sauveur, auxquels la patiente
est liée, voire identique, a nettement certains des traits d'un homme donné,
qui a joué un rôle dans sa vie 1 7 . Chez les hommes, l'idée religieuse a géné-
ralement les caractères du complexe de souhait d'énergie psychique, mais la
Reine des Cieux ou une cohorte d'anges peuvent aussi être conçus respecti-
vement comme amante ou comme harem.

A l'occasion, la Providence ne joue qu'un rôle d'auxiliaire en cas de malheur :


la mère de la patiente, décédée, va l'aider cette nuil à sortir de l'asile par
un décret céleste. Ou bien les idées religieuses ont un caractère plus cosmi-
que, même chez les femmes : une couturière inculte « est en relation avec
une comète de prophéties. Il y a dans les airs des énergies pulsionnelles,
saines et malsaines ; quelqu'un d'idéaliste est influencé plutôt par les éner-
gies saines, après sa mort il devient une énergie psychique flottante, celui
qui est impur devient une énergie physique ».

17. La poésie connaît aussi c e l a depuis longtemps. Ainsi, dans « Ursula », de Gottfried
Keller, l'ange G a b r i e l devient-il à la fois l'amant et le fils d'Ursula ; dans « l'Assomption
de H a n n e l e » (G. Hauptmann), l'instituteur q u ' e l l e adore devient le Sauveur (NDA).
Divers complexes sont satisfaits en même temps, si « quatre choses sont of-
fertes au patient : Dieu, l'esprit, le diable et l'invocation, c'est plus que n'a
reçu n'importe quel être humain ». Ou encore « tous les meurtriers de la terre
m'attendent ; ils ne peuvent pas mourir sans moi (le patient a fait en vain
des tentatives de suicide) ; j'ai plus d'intelligence que n'importe quel être
humain ; tous les rois m'apportent des présents et ne peuvent rien me faire
(le patient est en détention préventive) ; j e ne suis pas né, mais j'étais là de
tout temps ». Un malade dit : « Solog Charles Napoléon Premier, parce qu'il
est accompagné de la social-ologie 18 . Comme tel, il est aussi infaillible, et
ses souhaits sont promptement exaucés. Ne le relâchons pas, ainsi tout ce
qu'on peut qualifier de malheur se répandra sur l'asile, comme un Venusberg
en action, crachant du feu 1 9 ». Objectivement, la grandeur rêvée n'est souvent
pas aussi élevée qu'il semble au malade, ou bien elle s'exprime de façon si
étrange qu'elle ne peut que donner une impression de ridicule. Un hébé-
phrène est « Deus », il peut vivre deux jours durant de pain et d'eau, et le
troisième de rien du tout. A un prophète est apparue une brillante étoile, qui
l'a accompagné et raccompagné trois fois de son lit aux cabinets ; en outre,
il a le pouvoir de pardonner aux autres leurs péchés. Un professeur de ma-
thématiques doit construire des ponts avec la force de Dieu, 2 Dieu 20 , 3 Dieu,
etc. Un schizophrène sauve une dame de la maladie en se masturbant tout
en pensant à elle, etc.

D'ordinaire, le délire de grandeur s'associe à des idées de persécution.


Cela s'exprime souvent d é j à par le fait que deux partis s ' o c c u p e n t du
malade, l'un étant pour lui et l'autre contre lui.

Plus fréquemment, le grand homme est seul, tandis qu'une bande inté-
ressée l'empêche par tous les moyens d'obtenir la gloire qui lui est due.

On vole au patient ses inventions dans sa tête, pendant son sommeil ; un infirmier
militaire lui a pris une invention du corps en le touchant ; on le renvoie ou on
le fait fuir en le tracassant, afin de l'empêcher de réaliser ses idées. Le
malade est si important qu'en le retenant à l'asile on tarit la source originelle
de la Vie ; on anéantit les organismes brillants qu'il a dans les yeux.

Les aspirations érotiques s'expriment sous forme d'innombrables idées


délirantes d'être aimé - ou souillé. Le délire érotique c o n s i s t e géné-
ralement en un mélange d'idées de grandeur et de persécution. Quand
des femmes schizophrènes élaborent des idées délirantes, l'élément
sexuel fait rarement défaut ; habituellement il est au premier plan, par-

i s . Solog peut apparaître comme la contraction de so log, « ainsi mentit » (NDT).


19. Le Venusberg, en allemand, est non seulement l'autre nom du Horselberg, sommet de
Thuringe où se déroule une partie de l'action du Tannhauser de Wagner, mais aussi le
mont-de-Vénus français (NDT).
20. Au singulier dans le texte.
fois transformé, il est vrai, caché sous un contenu délirant apparem-
ment religieux ou hypocondriaque. Chez les femmes, il s'agit généra-
lement d'une accession à une classe sociale plus élevée par le mariage,
et pas seulement d'amour en soi. Chez les hommes, d'autres ambitions
sont souvent au premier plan ; mais là aussi on tombe en règle sur des
éléments érotiques, si l'on peut analyser les thèmes délirants du ma-
lade.
Une ouvrière voudrait épouser son patron ; elle dit que celui-ci est amoureux
d'elle, mais qu'il est si « contraint » par S. (lieu de résidence de sa véritable
fiancée) qu'il ne peut s'approcher d'elle. Le malade pense que la dame qui
lui plaît est amoureuse de lui ; il se rend en divers lieux de plaisir dans
l'idée infondée d'y trouver sa bien-aiinée. Les femmes engendrent 150 enfants
chaque nuit. Le bas-ventre d'une femme stérile a été examiné par un médecin
et un policier ; tous deux ont admiré ses « talents ». Une demoiselle amou-
reuse a dû porter le monde des nuits entières, et c'était terriblement fatigant ;
tant qu'il y aura des femmes chastes, le monde ne pourra périr.

Le schizophrène amoureux croit qu'une fille qu'il n'a plus rencontrée depuis
l'époque de l'école, ou qu'il n'a vue qu'une seule fois, de loin, est éprise de
lui ; il monte dans la voiture d'une princesse pour l'embrasser, attend, en
pleine lucidité de conscience, la reine de Hollande dans son lit d'asile, qu'il
orne de fleurs pour l'occasion.

Très souvent, le bien-aimé devient lui-même persécuteur. Des femmes,


notamment, sont violées par celui ou ceux dont elles sont plus ou moins
tombées amoureuses ; les patientes qui accusent les médecins alié-
nistes de toutes sortes d'attentats immoraux sur elles ont présenté ou
présentent aussi, en règle, un érotisme positif vis-à-vis des mêmes mé-
decins. Dans un cas, j'ai vu aussi, à l'inverse, un aliéniste d'abord
considéré comme un ennemi devenir le bien-aimé.

Le délire de jalousie, qui n'est néanmoins pas très fréquent dans les
schizophrénies non compliquées d'alcoolisme, et qui peut avoir d'autres
origines encore, constitue une autre forme d'expression négative du
délire érotique.

Dans des cas chroniques graves et au cours d'états crépusculaires tran-


sitoires, les souhaits sexuels des patients sont plus ou moins complè-
tement satisfaits. Ils sont unis à leur bien-aimé, ont tant et tant
d'enfants de lui, etc.

Parmi les formes de délire de petitesse, le délire d'appauvrissement et


de culpabilité fait généralement partie d'une dépression mélancolique
intercurrente, se constituant au cours de celle-ci mais perdurant parfois
après elle. Il a le même contenu que dans d'autres mélancolies ; seu-
lement, la schizophrénie lui confère souvent sa propre tonalité contra-
dictoire, mal construite et absurde.
Les malades ont volé, tué, causé la mort d'un proche par leur négligence,
péché contre le Saint-Esprit. Dieu s'est échappé par le ventre du malade ;
un républicain suisse a commis « le crime terrible de lèse-majesté ».

A l ' o c c a s i o n , c e l a aboutit à des auto-accusations f a u s s e s , dont les b a s e s


peuvent être appelées tant illusions m n é s i q u e s q u ' i d é e s délirantes.

Un hébéphrène vit tomber une fille épileptique ; il s'accusa d'avoir voulu la


violer, et ce serait au cours de la lutte qu'elle serait tombée. Un autre tomba
malade à l'époque où il y avait eu plusieurs incendies dans son village, sa
peur des incendies s'accrut, puis il lui vint l'idée qu'il devait lui-même en
allumer, et finalement il s'accusa d'avoir incendié une maison (qui était ab-
solument intacte).

Les idées hypocondriaques sont beaucoup plus importantes. E l l e s do-


minent entièrement le tableau dans de nombreux c a s , notamment re-
lativement b é n i n s .

Une malade garde le lit depuis des années, elle a des plaintes épouvantables,
généralement causées de l'extérieur. Elle fait des rechutes parce qu'elle est
restée au lit 20 minutes au lieu de 15, parce qu'on a fait un vacarme si
épouvantable en déchargeant des pommes de terre. Un peu de pommade à
l'iodure de potassium provoque une avalanche de plaintes qui persistent long-
temps ; elle a « une crampe de sang ». - D'autres se sentent faibles, leur
esprit se dérobe, elles ne seront plus là le soir même ; elles ont une tumeur
dans la tête, un système osseux liquide ; leur cœur est de pierre (pris au
pied de la lettre, en partant du sens symbolique) ; elles ne peuvent pas se
noyer, car rien d'autre n'est vivant que leur tête ; sa femme ne doit rien
cuisiner avec des œufs, sinon des plumes vont pousser au patient. Des poils
lui poussent dans le dos ; il n'a plus de nez ; c'est une boule de caoutchouc.
Il n'a pas d'organes génitaux, ils ont brûlé, sa moelle épinière s'écoule sous
forme de sperme.

Naturellement, la propre personne du malade est transformée elle aussi


dans le sens des complexes délirogènes.

Un hébéphrène, H., est « le fils du financier G., c'est-à-dire de Napoléon » ;


la raison pour laquelle on l'appelle H. pour le moment est un mystère pour
lui. Le catatonique K. ne s'appelle plus K. mais von M., parce qu'il va épouser
la fille de Monsieur von M. Souvent, les malades se croient morts ; l'un est
mort trois fois, ce qui ne le dissuade pas de prophétiser sa mort prochaine
et, en même temps, de faire des tentatives de suicide. Vivant et mort, per-
sonnalité d'origine et personnalité délirante peuvent exister côte à côte ; « le
patient est mort, et pourtant il est vivant » ; « il est dans deux mondes » ;
« il est congelé dans la baignoire, et pourtant il est ici ». Une demoiselle
(qui, dans son délire, a épousé un ministre du culte) est « convertible, tantôt
vierge, tantôt femme » ; elle trouve cela étrange.

Le délire de possession, si fréquent, est un type particulier de dédou-


blement. Chez nous, certes, il ne se voit plus que rarement dans son
ancien sens religieux. L'esprit qui commande peut aussi être Dieu, au
lieu du diable, ou bien « Dieu a jeté un esprit sur la tête du malade ;
il (le malade) a un esprit possédé ».
De temps en temps, c'est le sexe qui subit une transformation délirante.
Le malade homme se sent être femme en permanence ou par moments,
ou l'inverse.
La transformation en animaux se voit aujourd'hui encore, mais il n'est
pas fréquent qu'elle se maintienne en état de lucidité complète.
Un catatonique se sentait être une grenouille à la peau froide ; de deux ca-
tatoniques déprimées, l'une lut pendant assez longtemps un chien, si bien
qu'elle aboyait souvent, l'autre déclara être un requin. Dans ces deux derniers
cas, la signification du délire est transparente (dépréciation symbolique de
la personnalité).

Les malades croient aussi être des objets inanimés. Le patient est une
boîte ; il était un dessin dans un livre, maintenant il en est sorti et est
venu à l'asile. Il est une machine.
D'autres personnes sont transformées. Les malades assez abêtis trouvent
souvent à l'asile une foule d'anciennes connaissances, de camarades
de classe, qui leur sont indifférents, pour autant que nous sachions, et
aussi, en partie, des gens qui jouent un rôle dans leurs autres idées
délirantes.
Le médecin est le bien-aimé untel ; un autre patient est le roi Guillaume ;
une patiente est tendrement embrassée, en tant que fille. Souvent, notamment
lors d'une erreur plus indifférente sur les personnes 21 , l'idée délirante est
déclenchée par des analogies plus ou moins importantes. Souvent, tout son
entourage semble au patient transformé, « déguisé ». D'autres personnes sont
modifiées même dans leurs attributs et leur situation : la sœur de la patiente
est fiancée ; le médecin est divorcé de sa femme, et l'infirmière est un homme
« madamisé ». La mère, morte, du patient continue à vivre dans son étable
sous la forme d'un taureau.

Si l'on fait totalement abstraction du fait que les malades, en cas de


fausse reconnaissance, croient avoir devant eux soit la personne réelle,

2 1 . Personenverhennung : la « f a u s s e r e c o n n a i s s a n c e » de la littérature p s y c h i a t r i q u e fran-


ç a i s e (NDT).
soit le personnage du délire, selon le contexte, quelqu'un de sain est
souvent totalement i n c a p a b l e de comprendre pourquoi le malade dit
que le médecin est le comte N. Une patiente veut me frapper, p a r c e
que j e suis un sieur N. de sa c o n n a i s s a n c e . Comme j e proteste, elle
dit : « Au moins, ne venez pas en tant que R . , mais en tant que 0 . ou
en tant que P. » (« Non, j e préfère venir en tant que M. ») « Vous ne
pouvez pas être c e l u i - l à , c'est un ange, c'est un dieu... » Une patiente
se montre très impolie à l'égard d'une visiteuse, mais elle dit qu'elle
peste bien contre elle, mais que c e n'est pas elle qui est visée, il ne
faut pas qu'elle le prenne pour elle.

Bien d'autres idées délirantes sont malaisées à classer dans les catégories
habituelles. Néanmoins, si un malade « est dans une association où l'on dé-
pèce vifs les gens », ce peut être en rapport avec un délire de persécution.
Quand un autre paranoïde scie du bois, il scie les mariages et les lits conju-
gaux. Une autre malade prophétise, sans plus de cohérence, « du feu et des
crues ». Les malades considèrent aussi comme des persécutions qu'il se mette
à pleuvoir chaque fois qu'ils parlent du temps, qu'un chien aboie régulière-
ment à certaines de leurs actions, que d'autres écrivent aussi quand eux-
mêmes se mettent à écrire. Ce dernier événement était attribué à « des
relations souterraines ».
Des idées de grandeur pointent sous les remarques qui suivent : « On peut
refaire des arbres à partir de vieux meubles en traitant la cendre par le
courant électrique ». Le patient « dort de façon plus concentrée », 30 ans en
une nuit, il se trouve en deux endroits à la fois, dans son ancien lieu de
soins et dans son appartement. A l'asile, l'un des infirmiers est une infirmière
de son précédent séjour, transformée. Le patient va « creuser un trou dans
le sol, puis se précipiter dedans à cheval sur sa bêche et ressortir de l'autre
côté de la terre ». Une catatonique en état crépusculaire ne veut pas avaler,
parce qu'à chaque fois elle avale le monde entier. Un paranoïde note, dans
les journaux, toutes les citations en langue étrangère pour les « analyser et
les interpréter conformément à la puissance de l'esprit ». Une hébéphrène à
tendances religieuses « tire le Saint-Esprit avec l'aiguille quand elle coud ;
en même temps que de l'eau, elle boit le diable des autres malades ; quand
elle hache des haricots, elle broie Notre-Père ». Un paranoïde considère les
pommes de terre comme méchantes ; les merles sont des animaux méchants
(au sens religieux du terme) ; il dit parler à la perfection de nombreuses
langues étrangères, mais il ne connaît que quelques bribes de deux d'entre
elles.

La création d'un autre monde s'exprime dans le délire d'un Russe pour lequel
on avait construit exprès un « Burghôlzli russe » tout à fait identique. C'est
quelque chose d'analogue quand le Burghôlzli est escamotable et se trouve
tantôt sur terre, tantôt sous terre.
Un patient qui vient de se masturber ne veut pas serrer la main du médecin,
parce que cela pourrait faire des enfants du côté féminin ; un autre doit
empêcher sa famille de penser ; un troisième a enlevé au médecin des vis-
cères par la bouche et en a fait un autre être humain ; un quatrième trouve
triste que tant d'eau coule dans l'urinoir.

Caractères des idées délirantes


Les idées délirantes du schizophrène ne représentent pas nécessaire-
ment une entité logique ; des idées qui ne vont pas ensemble, ou même
se contredisent mutuellement, peuvent être présentes en même temps
ou se succéder en peu de temps. Même des idées délirantes compati-
bles ne sont pas facilement ordonnées en un système logiquement éla-
boré ; même là où elles contiennent une idée commune, comme celle
de la persécution par une société secrète, les détails ne sont généra-
lement pas en cohérence avec la construction logique ; ils forment un
tas désordonné d'idées délirantes, un « chaos délirant », pour s'expri-
mer comme Schiile. Il est des exceptions chez de rares paranoïdes dont
l'intelligence s'est relativement bien conservée ; en outre, il ne faut
pas oublier que tout délire possède sa faille logique, et que les exi-
gences des observateurs sont fort diverses sous ce rapport, si bien que
certains postulent une systématisation déjà complète là où d'autres ne
voient absolument rien qui y ressemble. Selon notre conception, on ne
devrait parler d'un système logique que là où tout se développe en une
construction logique à partir de quelques prémisses fausses 2 2 . En ce
sens, les idées délirantes schizophréniques ne sont presque jamais sys-
tématisées. Généralement, elles souffrent plutôt de contradictions et
d'impossibilités. Un hébéphrène se considéra pendant longtemps
comme mort et enterré ; un nègre lui avait coupé la tête ; il s'était
lui-même vu, là-debout, la tête entre les pieds. — L'infirmière d'une
patiente est en même temps son frère, sa sœur (ceux de la patiente)
et une tierce personne encore.

La contradiction avec la réalité n'est généralement absolument pas per-


çue, elle non plus.
Un hébéphrène apte au travail est très mécontent de nous, parce que nous
ne lui donnons pas les nombreux envois qui arrivent pour lui ; certes, ils
arrivent sous d'autres noms, mais ils lui sont pourtant destinés. Un hébé-
phrène se prend pour S., le propriétaire d'une grande usine, il ne lui manque

2 2 . M ê m e ici, à vrai dire, des hypothèses erronées ne c e s s e n t généralement pas d'être for-
m u l é e s ; ainsi des idées pathologiques de relation à soi peuvent-elles servir pendant des
d é c e n n i e s à poursuivre le développement d'un système délirant (NDA).
plus que le naevus (que le véritable propriétaire a sur le visage), il va se le
faire « en image », et alors il sera S.
Délire et réalité non seulement se succèdent au cours d'états de
conscience divers, mais aussi coexistent en pleine lucidité de
conscience, même là où ils devraient s'exclure.
Un monsieur regarde la patiente, « alors, j e sais que c'est l'instituteur, bien
qu'en fait ce ne soit pas lui ». Le lit d'une catatonique est un ours blanc,
« j e me suis couchée dessus, alors c'était comme un lit, mais c'était pourtant
un ours blanc ». Une hébéphrène écrit : « Ces créatures ne sont rien d'autre
que les personnes sus-nommées (médecins, etc.), et elles finiront comme elles
sont nées » ; ici, les « créatures » peuvent finir, mais pas les personnes aux-
quelles elles sont identifiées. « Une ou deux » poupées de caoutchouc ima-
ginaires (qui sont nées d'un incube) sont identifiées à l'amoureux qui domine
complètement la patiente.
Nombre de ces idées sont tout à fait imprécises, nébuleuses.
Qu'il soit pape ou empereur peut être indifférent à un schizophrène ; des
exigences de 100 0 0 0 francs ou de 10 francs peuvent être identiques pour
lui. L'empoisonné a remarqué qu'on a mis une poudre brune dans sa soupe ;
mais, au cours de la discussion, il dit que ça pouvait aussi être un liquide.
« Le cuisinier l'a mis dans la nourriture », (« nous n'avons pas de cuisinier »),
« la cuisinière », (« elle ne sait rien de vous »), « c'est dans la section qu'on
la met, à chacun la sienne ». L'idée qui se cache derrière « la poudre brune »
est très vague. - Un paranoïde : « J'ai en moi quelque chose comme une
double tête ; c'est intérieur, comme si j'étais le Christ » ou « les disciples au
Mont des Oliviers ; 26 disciples du Mont des Oliviers sont dans mon bras.
Il y a dans ma tête un carreau de faïence qui vient de l'Empereur Guil-
laume ». - Un hébéphrène va à la gare pour accueillir « quelqu'un ». Un
autre commande « dix gros livres de Droit ».
Souvent, des idées différentes sont réunis dans un ordre tout à fait
confus.
« La France a tout de même raison : en France on m'a dit soudain qu'il n'y
avait pas de Trinité, ce sont quatre hommes qui ont fait Dieu. Maintenant,
j e me suis rendu compte que c'était vrai, c'est pourquoi j e veux avoir ma
sortie pour le 24 avril ».

Les idées peuvent rester tout à fait inachevées.


Un hébéphrène qui, des années durant, est resté encore capable de diriger
une pharmacie, disait avoir inventé un cinématographe. Mais la seule chose
qu'il savait de cette invention, c'était que « les éléments moteurs en question
sont arrangés dans l'angle droit ». - On a jeté des poux blancs dans le lit
d'une malade, on lui a jeté un grand pou noir dans le lit. Elle est incapable
de décrire le dernier de ces animaux, mais elle l'inclut parmi les poux blancs.
Souvent, l'idée apparaît absurde alors qu'elle ne l'est pas, le malade la dé-
crivant en usant d'expressions inadéquates, symboliques ou comportant quel-
que autre bizarrerie. Quand une patiente dit qu'elle est « les grues
d'ïbykos 2 i », elle ne le pense pas toujours littéralement, au sens dans lequel
des gens sains le diraient, mais la composante principale de son idée est
qu'elle est « libre de tout péché el de toute faute », et qu'elle devrait être
« libre », c'est-à-dire ne pas être enfermée.

Personnalité et idée délirante


La scission de la personnalité ne s'exprime en nul domaine de façon si
apparente que dans la place des idées délirantes par rapport au reste
de l'esprit. Des parties du complexe global que nous appelons le Moi
sont régulièrement étrangères à l'idée délirante. D'un côté, ceci rend
possible à la partie non infectée du Moi de ne pas croire à l'idée
délirante, voire de la critiquer ; d'un autre côté, l'incorrigibilité et l'ab-
surdité du délire proviennent justement du fait que nombre des asso-
ciations qui le contredisent ne sont tout simplement pas mises en
relation logique avec lui.
Aussi les patients peuvent-ils, en fonction des circonstances, rire et
plaisanter à propos d'idées auxquelles ils croient dur comme fer dans
un autre contexte. 11 s'agit généralement là d'idées de grandeur; j'ai
néanmoins vu aussi des malades rire aux éclats de leur propre délire
de persécution, sans qu'il soit critiqué. Parfois aussi, à peine l'idée
est-elle exprimée qu'elle est minimisée (« ce n'était pas si grave »).
Un hébéphrène rit de ce que lui, Dieu, marche entre deux médecins et ne
soit pas capable de se débrouiller pour sortir de l'asile ; dans un autre asile,
il faisait le climat après le thé, ici rien ne semble arriver après le café. Un
« roi de l'Univers entier » demande lui-même si « ça n'a pas l'air d'un conte
à dormir debout ».
Aussi cela peut-il également aboutir à des degrés intermédiaires entre
délire et rêverie consciente. C'est notamment fréquent dans les états
aigus. La meilleure description en est fournie par la patiente L. S. de
Forel : « A la limite de l'idée délirante proprement dite, et pouvant
pourtant en être différenciée avec certitude, il pouvait y avoir, tout au
cours du processus, cet état dans lequel, à demi poussée par une ins-
piration, à demi le sachant et le voulant, j e me créais un rôle que j e
jouais et déclamais, dans la peau duquel j e me mettais, et conformé-

2 3 . Ibykos : poète grec du V f s i è c l e avant J . - C . Selon la l é g e n d e , a s s a s s i n é par des brigands,


aurait avant de mourir a d j u r é des grues qui passaient de venger sa mort. « Les grues d 1-
bykos » est l e titre d ' u n e ballade de S c h i l l e r (NDT).
ment auquel j'agissais, sans me considérer vraiment comme identique
à la personne représentée. Il y avait vraiment là de nombreux degrés
depuis la frontière de l'idée délirante, des degrés qui pouvaient aller
de l'idée délirante elle-même jusqu'à une simple exaltation ou irritation
de l'humeur, avec une pleine lucidité sur moi-même et mon entourage,
du moins à ce qu'il me semblait. »

Mais les ébauches de critique sont généralement tout à fait vaines.


Souvent, les malades ne sortent pas de leur fascination, même quand
ils éprouvent le besoin de prendre position par rapport à elle.

Un catatonique se plaint en justice que sa maladie soit qualifiée de


paranoïa, et ses symptômes d'hallucinations : « Quoi qu'il en soit, il y
a certes motif suffisant à entamer une procédure pénale contre ce ra-
massis de canailles ». On fait remarquer à une hébéphrène qui a in-
terprété comme la visant une craquelure d'un tableau que cela ne
signifie pas forcément quelque chose : « Naturellement, ça ne signifie
pas forcément quelque chose, mais alors je voudrais bien savoir pour-
quoi on m'a fait ça. »

Il n'est pas rare que les idées délirantes soient scindées de la person-
nalité, en ce sens qu'elles n'apparaissent pas au patient comme le ré-
sultat de sa propre pensée, mais comme le produit d'un esprit étranger ;
elles lui sont « inspirées », on les lui « fait », mais il y croit tout de
même.

Mais le plus frappant, c'est l'isolation associative des idées délirantes


qui se manifeste dans leur rapport avec Vaffectivité. Leur contenu peut
être en contradiction avec l'humeur du moment du patient. Il peut
correspondre à des affects positifs ou négatifs chez le même individu,
au même moment ou à des moments successifs. Souvent, le patient y
associe des affects tout à fait inadéquats, ou n'y associe strictement
aucun affect. Des idées de grandeur peuvent être exprimées avec une
mine désespérée ; on voit quotidiennement les récits des persécutions
les plus abominables s'accompagner d'une indifférence totale, voire
d'un sourire. Ou encore l'affect change : une infirmière se lamentait
sur sa colonne vertébrale en or. Ensuite, elle se mit à chanter gaîment :
« J'avais une colonne vertébrale en or... »

Comme l'ensemble de la personnalité ne participe pas nécessairement


aux idées délirantes, et comme les affects, donc les pulsions, ne leur
correspondent pas forcément, la réaction aux idées délirantes est sou-
vent inadéquate elle aussi. On peut vraiment dire que ceux des actes
qui correspondent aux prémisses des idées délirantes, selon une logi-
que saine, sont les plus rares.

Néanmoins, des persécutés se promènent dans nos asiles en vitupérant,


s'attaquent physiquement ou par des plaintes en justice à leurs tour-
menteurs supposés, cherchent à se soustraire aux influences hostiles
par des changements perpétuels de résidence ou par des dispositions
compliquées et par toutes sortes de procédés magiques. 11 peut aussi
arriver que des érotomanes fassent un beau jour des démarches pour
approcher l'objet aimé ; une patiente va tous les soirs au théâtre pen-
dant deux ans pour parler à son fiancé imaginaire, qu'elle ne connaît
même pas. Des écrivains graphomanes écrivent tant qu'ils peuvent, et
se font même imprimer, pour autant que les circonstances le leur per-
mettent. Mais, en comparaison du nombre et de la durée des idées
délirantes, les actes qui pourraient leur correspondre, dans le sens
d'une logique saine, sont fort rares.

L'apathie, le désintérêt, ne se manifeste pas seulement au « stade ter-


minal », mais très souvent dès le début des idées délirantes. L'un de
nos hébéphrènes se sentit longtemps persécuté ; d'abord, il n'était pas
tout à fait certain de la chose, donc il ne pouvait pas agir ; par la
suite, « il ne fit plus autant attention aux tracasseries, parce qu'à pré-
sent il était déjà sûr de son affaire ». Rois et empereurs, papes et
rédempteurs s'occupent en grande partie à des travaux tout à fait ba-
nals, pour autant qu'ils ont encore l'énergie d'avoir une activité. Et ce
non seulement dans les asiles, mais même quand leur liberté est en-
tière. Aucun de nos généraux n'a jamais tenté d'agir conformément à
son imagination.

Certains persécutés n'ont que de loin en loin un accès de vitupérations


totalement inutile, ou bien ils font quelque autre sottise et se mettent
de façon chronique en retrait d'autrui, mais renoncent pendant des
décennies à tout acte intentionnel qui pourrait être propre, selon l'ex-
périence courante, à leur procurer de la tranquillité. Leur réaction est
une réaction tout à fait autistique, qui ne tient pas compte de la réalité.

Souvent, néanmoins, ils agissent dans le sens de leur délire, mais sans
la moindre adéquation à la réalité, qu'ils prennent pourtant encore en
compte par ailleurs. Le persécuté donne une gifle à un passant quel-
conque, qu'il n'a absolument pas inclus dans son délire ; le pécheur
demande avec le plus grand sérieux qu'on le tue, sans prêter attention
à l'objection évidente selon laquelle les médecins s'enverraient ainsi
eux-mêmes en prison. Un paranoïde pieux voulait s'asseoir sur le poêle
brûlant et y lâcher un vent, afin de chasser le mauvais esprit qu'il
disait se trouver dans le poêle.
La scission de l'esprit en âmes différentes conduit aussi aux plus
grandes inconséquences. A sa sortie de l'asile, une persécutée encore
très intelligente prend congé de façon touchante, et avec une réelle
affectivité, de sa principale persécutrice, qui en voulait à sa vie. Les
malades nous donnent tranquillement à expédier des lettres dans les-
quelles ils nous accusent des crimes les plus abominables et, en plus,
de retenir systématiquement leur courrier. Ils nous injurient avec les
mots les plus crus, nous qui les empoisonnons, pour, l'instant qui suit,
nous signaler quelque mal à soigner ou nous demander une cigarette.

Souvent, les mesures prises à la suite des idées délirantes sont aussi
illogiques que le délire. Les malades inventent toutes sortes de procé-
dés magiques, ne reculant ni devant ce qu'il y a de plus absurde, ni
devant ce qu'il y a de plus répugnant. Les actes et les mots les plus
bizarres doivent, en tant que « rites conjuratoires », protéger des in-
fluences hostiles.

Parfois, on comprend jusqu'à un certain point le rapport de la réaction


avec le délire, encore qu'elle ne puisse pas être justifiée par un en-
tendement normal. Une demoiselle était amoureuse d'un marchand de
café ; c'est pourquoi on la taquinait (hallucinatoirement) par le mot
« café » ; alors, elle ne buvait plus de café.

Dans certains cas, notamment dans des états aigus d'agitation, nous
ne trouvons plus aucun rapport entre le délire et les actes. Un catato-
nique se met subitement à crier : « j e suis Dieu, j e suis Dieu », et il
frappe autour de lui avec une fureur aveugle, veut se jeter la tête la
première contre le mur.

Genèse et devenir des idées délirantes

Les états aigus sont le berceau de nombreuses idées délirantes. Au


cours des dysthymies mélancoliques et maniaques naissent, par les
voies connues, des idées délirantes qui correspondent à l'affectivité,
parce que celle-ci inhibe les associations qui ne vont pas dans son
sens et leur enlève leur importance. Au cours des confusions propre-
ment schizophréniques surgit un méli-mélo apparemment absurde de
représentations fausses, auxquelles les malades croient. Ces deux types
d'idées peuvent survivre à l'état au cours duquel elles sont nées ; elles
persistent alors au cours des états « secondaires », sans cohérence af-
fective ou intellectuelle, en tant que « délire résiduel » (Neisser).
La genèse du délire confusionnel ne peut être élucidée que par une
analyse fouillée. Nous pouvons un peu mieux suivre la naissance des
idées délirantes dans les états chroniques qu'aigus, et nous y trouvons
d'abord quelques formes logiques, qu'on peut du reste mettre parfois
aussi en évidence au cours de la confusion.

Certaines idées délirantes prennent leur source dans d'autres, déjà


existantes. En bonne logique, le prince méconnu ne peut considérer
ses parents que comme des parents nourriciers. Chez les schizophrènes,
toutefois, de telles conséquences sont loin d'être toujours tirées.

D'autres développements délirants représentent des tentatives d'expli-


cation manquées de situations délirantes : par exemple, l'idée délirante
d'être transparent, parce que tout le monde connaît les pensées du
malade.

Les mille vécus surprenants du patient fournissent naturellement de


nombreuses occasions à un « délire explicatif » analogue ; mais l'insuf-
fisant besoin de logique des malades se reflète aussi dans la relative
rareté des idées ayant une telle genèse. Ainsi la « transformation » du
délire de persécution en délire de grandeur est-elle loin d'être aussi
fréquente qu'on ne devrait le penser, suivant certains auteurs. Je n'ai
en tout cas jamais vu de cas correspondant en tous points à cette des-
cription (idem chez Kelp). Pour quelqu'un de sain, il apparaît très plau-
sible, voire nécessaire, que celui qu'on se donne un mal infini pour
persécuter soit également digne de tels efforts ; pour les schizophrènes,
cette conclusion n'est pas nécessaire. En tout état de cause, le délire
de grandeur peut être tout aussi primaire que le délire de persécution ;
généralement, les deux formes s'associent dès le début chez un même
patient, et seul leur rapport quantitatif réciproque se modifie.

Dans les états pathologiques graves, les idées délirantes ont tendance
à se généraliser.
Un patient est empoisonné ; puis l'eau du lac au bord duquel il habite est
empoisonnée aussi. Les fiançailles d'un protestant on été rompues parce que
sa fiancée était catholique ; à présent, il se croit persécuté par cette fille,
mais aussi par les infirmiers catholiques ; puis par tous les infirmiers en
général. Un ouvrier est traité d'espion par un de ses camarades de travail
qui a été licencié ; bientôt, il pense que tout son entourage le considère
comme un espion, puis tout le monde, même son frère. Une femme se sent
persécutée par un monsieur, puis par tous les messieurs, et enfin par les
femmes également. L'amour aussi peut être reporté sur des personnes de plus
en plus nombreuses ; une vieille fille aime un de ses supérieurs, puis à l'asile
le médecin actuellement en charge de la section, et elle est tellement au
clair sur le caractère impersonnel de son amour qu'elle écrit à l'un de ces
bien-aimés : « A présent, je te resterai fidèle jusqu'à ce que j e connaisse
l'autre ».

L'extension se poursuit parfois avec un estompage des limites entre la


personne du patient et d'autres personnes, voire entre des personnes
et des concepts abstraits.

L'hébéphrène qui entendait des Voix de « chant d'oiseau » savait que cela
renvoyait à son onanisme, il était lui-même le chant d'oiseau. Puis il entend
ce mot même en d'autres circonstances, le « chant d'oiseau » veut le tuer, et
est d'une façon générale l'incarnation de ses persécutions. — Une catatonique
a des pensées fulgurantes qui lui paraissent étrangères ; ultérieurement, l'idée
est mise en relation avec la sensation d'être percée à jour : des éclairs lu-
mineux lisent dans les yeux et volent les pensées.

D a n s c e s derniers c a s , l'extension de l'idée délirante peut être c o n ç u e


comme un simple m é c a n i s m e analogique ou c o m m e une extension du
c o n c e p t ; qui craint un catholique finit par craindre tous les catholi-
ques, puis tous les êtres humains. Mais, conformément aux modes s c h i -
zophréniques d'association, tous les é v é n e m e n t s vécus intérieurs et
extérieurs peuvent s'être incorporés à l'idée délirante sans avoir de
rapport logique ni affectif avec elle. Une patiente entend des Voix « par
les c â b l e s é l e c t r i q u e s et une lampe d'Auer », c e en quoi la lampe
d'Auer n'a, à l'origine, rien à voir avec les Voix, mais représente une
association évidente aux c â b l e s é l e c t r i q u e s .

Un patient pieux se sent persécuté et attend de l'aide ; il s'avise qu'une


femme fait les cent pas à la gare : cette femme est envoyée par le Ciel pour
le sauver. — Une catatonique connaissait la femme du médecin avant de tom-
ber malade, et elle se fait du souci au sujet de sa sortie et du coût de l'hos-
pitalisation. Idée délirante : Madame le Docteur doit payer pour elle, et si
elle n'avait pas connu Madame le Docteur, elle n'aurait pas été forcée de
rester à l'asile.

Parfois, c'est sur une analogie que se fonde une telle association :

Le patient est attaché : il est le Christ. 11 peste contre la police et sent qu'il
est le dernier des Bourbons ; un autre patient peste aussi contre la police.
Idée délirante : c'est aussi un Bourbon.

Mais le rapport peut être tout à fait i n c o m p r é h e n s i b l e pour quelqu'un


de sain :

Lors de l'examen oculaire, le médecin touche par hasard le nez du patient ;


celui-ci se lève alors et déclare avec solennité que « ç'a été un signe de
Dieu, selon lequel celui-ci l'avait choisi pour fils ». — Une hébéphrène trouve
des caractères gravés sur une tablette de chocolat qu'on lui a offerte. « Elle
ne sait pas de quelles lettres il s'agit, ni ce qu'elles signifient. Elle l'avait
compris, mais elle était si irritée qu'elle a aussitôt effacé les lettres ». - La
tendance à délirer, l'interprétation des événements, est présente en perma-
nence ; elle peut ainsi être raccordée à n'importe quel événement fortuit.
Même de pseudo-corrélations telles que celle qui suit ne mettent pas cette
théorie en échec : « Il y a devant ma fenêtre une lampe comme celle qui est
à la maison ; donc, une fois de plus, tout n'est pas en ordre ».

Quand de telles propositions logiques n'ont plus de véritable rapport


avec le moi et ses souhaits, elles apparaissent plus comme un jeu que
comme une idée délirante, et l'on ne peut alors guère les distinguer
des productions analogues que l'on rencontre dans la manie : le mé-
decin est « Monsieur l'opticien » parce qu'il porte des lunettes ; il a
au doigt l'anneau du Nibelung.

Mais de telles approximations peuvent être prises au sérieux, et ce


même là où elles concernent la propre personne du malade. Un de nos
hébéphrène s'identifiait à tous les objets possibles (« j e suis ce buisson
de sureaux ; je suis un vieux parapluie »), sans que l'on ait pu mettre
en évidence de symbolisation ou quoi que ce fût qui y ressemblât. Une
paranoïde a compris que le nom du village de Jestetten, dans lequel
elle avait demandé le prêtre, afin qu'il lui porte secours, était « Hins-
tetten », et à présent elle soutient fermement que ce village s'appelle
ainsi, bien qu'on lui ait apporté cent fois la preuve du contraire au
cours des décennies.

Ces dernières idées délirantes n'ont en soi rien à voir avec le Moi de
la patiente : l'erreur de compréhension du nom n'est devenue une idée
délirante que parce qu'elle s'est raccordée fortuitement à une idée dé-
lirante. C'est de cette manière que naissent les idées délirantes excen-
triques, qui n'ont pas de lien direct avec les complexes du malade.

Comme on (Specht, par exemple) a nié l'existence de telles idées délirantes,


citons-en quelques exemples. Un hébéphrène s'occupe d'héraldique, et natu-
rellement, dans notre région, d'héraldique alémanique ; pendant la guerre du
Japon, il conçoit l'idée que les Japonais de qualité seraient des Alémaniques,
sans mettre cette idée en rapport de quelque façon reconnaissable avec ses
complexes. Une patiente a entendu faire du tapage : le Prince de France (qui
ne joue sinon aucun rôle pour elle) a été assassiné. Un hébéphrène, qui
n'établit aucun rapport entre les Boers et lui, prétend un beau jour que
Cronje 2 4 a été assassiné. Un patient prétend que quelque autre patient aurait

2 4 . Piet Arnoldus Cronje ( 1 8 3 5 - 1 9 1 1 ) : général Boer ; fait prisonnier par les Anglais, fut
lui aussi captif à Sainte-Hélène ( N D T ) .
été volé ; un autre, son voisin, aurait une certaine somme à la banque (tout
ceci sans relation à soi décelable). Bien sûr, on peut dire que de telles idées
ne seraient pas des idées délirantes mais des erreurs ; mais c'est donner à
ces deux concepts de nouvelles limites ad hoc.

Naturellement, une foule d'idées délirantes se forment en apparence


comme des erreurs, les malades tirant des conclusions de prémisses
insuffisantes ; quelqu'un crache alors qu'un paranoïde passe ; donc il
voulait lui marquer son mépris. Une patiente a mal à la tête à chaque
réveil ; par conséquent on l'a frappée durant la nuit. Les conclusions
par analogie trop large font également partie de cette forme de conclu-
sions.

Pour faire naître des idées délirantes de telles conclusions erronées,


il faut naturellement que des facteurs affectifs s'y adjoignent. C'est
pourquoi la forme la plus générale de leur genèse consiste en ce qu'une
perception quelconque soit mise en relation, pour des motifs logiques
insuffisants, avec un complexe qui est au premier plan de l'intérêt du
patient. Le « délire de relation » (« relation morbide à soi ») s'observe
sous sa forme la plus vive dans la schizophrénie : un enfant passe
devant le patient ; il sursaute : « Je suis le père de cet enfant 25 ». Les
gens sont tous dans la rue à cause de lui : chacun de leurs mouvements
a une signification pour lui ; les annonces des journaux se rapportent
à lui ; on a fait l'orage à cause de lui ; le devoir sur Goethe, à l'asile,
est plein d'allusions à lui, on l'a truqué pour lui ; un chercheur en
sciences naturelles encore fort lucide se réjouit de ce que les petits
crustacés lui fassent des signes quand il les regarde au microscope.
Au repas, la sœur d'un catatonique lui demande s'il veut encore du
pain ; au comble de la fureur, il veut la poignarder, parce qu'elle a
fait ainsi allusion au fait qu'il est au chômage 26 . Dans cet exemple, il
est tout à fait clair que ce n'est pas la relation au Moi, qui est tout à
fait évidente et anodine, mais la relation au complexe chargé d'affect
qui a été l'élément déterminant.

Dans les descriptions habituelles de la genèse du délire, la méfiance


semble être aussi une source importante d'idées délirantes, à côté du
délire de relation. Elle est alors interprétée 27 comme un délire de per-

2 5 . Cet exemple montre bien pourquoi il faut préférer traduire Beziehungswahn par délire
de relation plutôt que par délire de référence, terme devenu à la mode c e s dernières années,
mais trop restrictif. Ici, l'enfant « ne fait pas référence » au patient, mais une relation dé-
lirante est établie entre c e dernier et lui (NDT).
2 6 . Brotlos, sans pain, signifie aussi sans emploi (NDT).
2 7 . S p e c h t la considère comme un affect (NDA).
sécution encore assez imprécis, et qui ne prend une tournure plus pré-
cise que par la suite. Une de nos patientes écrit : « De toute façon, j e
ressens toute amabilité comme quelque chose de désagréable ; cela fait
croître ma méfiance, et j e nourris cette méfiance contre tout et tous. »
Une autre s'exprime de façon encore plus frappante : « On ne peut se
fier à sa propre chemise. » La sensation de malaise en toute cir-
constance, si fréquente (« les murs de ma propre maison voulaient me
bouffer »), peut exciter la méfiance à un degré plus ou moins important.
Au début, les mégalomanes n'ont souvent que de grands espoirs et
prennent de grandes allures, sans qu'il y ait d'idées précises. Malgré
tout, j e ne souhaite pas ériger en règle la genèse du délire à partir de
« sentiments » imprécis. Des idées imprécises et des sentiments intel-
lectuels morbides peuvent survenir à tout moment, même tardivement
au cours de l'évolution (les exemples de méfiance donnés ci-dessus
émanent de malades assez anciens) et sont quelque chose de tout à
fait commun au cours des rémissions.
A l'inverse, des représentations apparues subitement et formulées de
façon nette peuvent être les premiers symptômes que l'on perçoit de
la maladie. Les idées délirantes se développent souvent aussi en par-
tant de quelque chose de précis pour aller vers quelque chose d'im-
précis et de confus : A la puberté, une catatonique se croyait fiancée
à un médecin ; plus tard, elle est la fille de deux autres médecins, dit
qu'elle voulait étudier la médecine ; puis elle se sent propriétaire de
l'hôpital et de l'école polytechnique, et l'on peut mettre en évidence
que, derrière cette pensée, se cache encore l'idée qu'elle voudrait épou-
ser un médecin.
Il est encore totalement impossible de formuler des règles de la genèse
du délire schizophrénique. Certaines directions peuvent être trouvées
dans les développements du souhait.
Un homme de tout temps avide d'argent et d'honneurs veut épouser une fille
riche, et rendre ainsi sa famille heureuse ; pour cela, il lui faut divorcer de
sa femme, et il doit sacrifier (au sens propre) son fils, puis il sera Jésus, puis
Dieu ; puis il sera aussi possesseur de la Habsburg et de la Kyburg 28 . Au
cours de son premier accès, un savant menait des luttes et faisait de grandes
inventions en l'honneur de sa bien-aimée ; quelques années plus lard, au
cours du second accès, son cœur lui disait que sa bien-aimée n'était pas
mariée (ce qui était faux). Un commis a de grandes aspirations ; une dame
est aimable avec lui ; il veut l'épouser ; on lit beaucoup de choses sur la

2 8 . Forts moyenâgeux suisses (NDT).


reine de Hollande, il veut l'épouser elle aussi ; il considère que sa femme,
qui ne veut pas divorcer de lui, est infidèle, il veut l'empoisonner, la calom-
nier. — Dans ce dernier exemple, nous voyons en même temps l'idée de per-
sécution se former à partir de l'obstacle.

Chez les femmes, il n'est pas inhabituel qu'elles aient tout d'abord
l'idée délirante d'être aimées, puis épousées, puis enceintes ; beaucoup
ont même des enfants de leur bien-aimé. Ce développement ne néces-
site que quelques semaines au cours d'un état crépusculaire, contre
de nombreuses années chez des malades lucides. Si l'objet de leur
passion est un membre du clergé, le délire se développe généralement,
en plus, dans un sens religieux.

Les formes d'expression sous lesquelles les idées délirantes parviennent


à la conscience du patient sont très variées. Souvent, elles apparaissent
comme des conclusions logiques, ne se différenciant alors pas, sur le
plan formel, des résultats de la pensée d'un sujet sain.

Mais il n'est nullement rare qu'elles surgissent de façon « primordiale »


de l'inconscient, fin prêtes, même chez des gens tout à fait lucides.
Elles sont tout simplement là, sans la moindre réflexion consciente, et
sans que le malade puisse dire comment elles sont entrées dans son
esprit. Elles peuvent alors avoir une tonalité subjective de nouveauté,
voire d'étrangeté, ou encore le patient peut les avoir acceptées comme
complètement évidentes, comme s'il n'avait jamais pensé autre chose.
Entre ces extrêmes, toute l'échelle des degrés intermédiaires est très
fréquente ; les malades qui « viennent juste de comprendre » sont no-
tamment très fréquents parmi les paranoïdes.

Ce mécanisme ne fournit pas forcément non plus d'idées délirantes


nettes et précises ; le délire peut surgir sous forme « d'intuitions »,
etc., qui peuvent garder de façon permanente leur forme imprécise.

La plupart des idées délirantes arrivent à la conscience sous forme


d'erreurs sensorielles. De tierces personnes énoncent au patient les ré-
sultats d'un processus logique inconscient erroné, résultats auxquels il
peut en outre relier après coup des idées délirantes explicatives. Il
n'en va pas différemment, fondamentalement, quand ce sont des erreurs
mnésiques qui introduisent l'élément nouveau, qu'il s'agisse d'illusions
ou d'hallucinations mnésiques.

Parfois, toute la personnalité consciente prend part au travail d'élabo-


ration délirante, dans un état de conscience plus ou moins altéré. A côté
des deliriums confusionnels communs, il existe des états au cours des-
quels les patients paraissent lucides mais ont des « rêveries », ainsi
que l'exprimait un de nos patients, des rêves é v e i l l é s vis-à-vis desquels
ils se situent d'une façon o b j e c t i v e , dans la mesure où ils savent qu'il
s'agit de q u e l q u e c h o s e de particulier, bien qu'ils croient plus ou moins
au c o n t e n u du rêve. Il peut aussi arriver qu'ils se plaignent de c e s
états. Mais il n'est pas rare du tout q u e la g e n è s e des idées délirantes
se produise sous la forme du rêve h a b i t u e l , au cours du sommeil. Une
p a t i e n t e q u e nous avons o b s e r v é e durant de n o m b r e u s e s a n n é e s ne
développe sa fable délirante qu'en rêve ; elle le sait, mais elle y croit
pourtant.

Cette patiente cultivée, apte au travail et sociable se plaint par exemple un


matin de ce que j e lui aie fait un enfant pendant qu'elle dormait et l'aie
découpé dans son bras. Elle savait avoir vu cela en rêve, mais elle s'en tenait
fermement à cette idée. J'ai cherché à lui faire comprendre que j e n'étais
pas responsable de ce qu'elle rêvait, que j e ne m'étais tout de même pas
trouvé vraiment auprès d'elle dans la réalité. Toutes mes tentatives pour la
convaincre n'obtinrent rien de plus que la réponse : « Mais alors pourquoi
venez-vous en rêve ? » - Un enseignant qui a des difficultés financières s'est
réveillé tout heureux, une nuit, et il raconte avoir rêvé que son salaire a été
augmenté ; cette idée délirante persiste et constitue le prodrome d'une grave
affection. Une catatonique « a des rêves, et quand elle se réveille les choses
restent telles qu'elle les a rêvées ». Beaucoup vivent en rêve les mêmes per-
sécutions qu'à l'état de veille ; les paranoïdes interprètent volontiers cela
dans le sens qu'on les a endormis pour faire des expériences sur eux. Il n'est
nullement rare non plus que les hallucinations oniriques et en état de veille
ne puissent plus être distinguées les unes des autres.

Cette dernière éventualité peut aussi apparaître dans l'analyse des rêves, qui
doit être faite, ici, selon les mêmes règles que chez les sujets sains. Une de
nos paranoïdes eut pendant assez longtemps des rêves de souhait non dégui-
sés. Si quelque chose de désagréable lui était arrivé (rebuffade dans ses
aspirations érotiques, etc.), elle rêvait le contraire la nuit suivante et s'en
tenait ensuite fermement à cela, sous la forme d'une idée délirante 2 9 .

A l'occasion, les rêves se transforment aussi en états crépusculaires. Une


catatonique rêva durant deux nuits qu'elle se disputait avec son mari (réel-
lement brutal) ; elle parlait fort, avait les yeux fixes et grands ouverts. En-
suite, de tels accès survinrent aussi quand elle allait se coucher, puis même
au cours de la journée.

N a t u r e l l e m e n t , les idées délirantes se modifient aussi sous l ' i n f l u e n c e


de diverses c i r c o n s t a n c e s i n t é r i e u r e s et e x t é r i e u r e s . Il n'est pas utile
de souligner p a r t i c u l i è r e m e n t q u ' e l l e s fluctuent avec la virulence de

2 9 . Voir plus loin : rapports de la schizophrénie et du rêve (NDA).


la maladie (ce terme ne devant pas être compris comme se limitant
purement et simplement au processus pathologique anatomo-physiolo-
gique). Même là où il ne se produit pas d'à-coups aigus, le délire se
constitue souvent par poussées.
Parfois, mais pas toujours, les idées délirantes se modifient parallèle-
ment aux oscillations (primaires) de l'humeur. La Reine intronisée en
état maniaque devient, en état mélancolique, la Princesse des Enfers,
la Reine de la Nuit. Le tunnel sans fin qui traverse la terre, vu au
cours d'un état anxieux, devient quand l'humeur est euphorique une
invention technologique du patient. Mais de telles mutations ne sont
pas aussi fréquentes qu'on pourrait s'y attendre. Généralement, d'autres
idées délirantes passent au premier plan quand l'humeur change : le
pécheur désespéré devient non seulement un prophète mais aussi un
amant heureux, un inventeur, etc.

Lors d'un changement d'entourage, les idées délirantes qui se ratta-


chent à des lieux et des personnes déterminés sont souvent abandon-
nées pour quelque temps, et le nouvel entourage peut même être
d'abord considéré comme protecteur, au lieu de persécuteur ; parfois,
les idées délirantes sont simplement transférées, le nouveau médecin
est le persécuteur ou l'amant, comme le précédent. Dans d'autres cas,
notamment là où les persécuteurs sont des gens tout à fait imaginaires,
c'est à peine si le changement de lieu influence les idées délirantes.

La durabilité des idées délirantes

Elles peuvent durer quelques secondes, sous forme de « lubies patho-


logiques », ou toute une vie, sous forme « d'idées fixes ». Une longue
durée est de règle dans les formes à évolution chronique avec trouble
limité de l'intelligence, tandis que les idées constituées au cours d'ac-
cès aigus s'estompent souvent en même temps que l'excitation. Une
malade légère, qui put se maintenir à l'extérieur jusqu'après la méno-
pause, avait entendu au cours de sa vingtième année la promesse
qu'elle recevrait 2 0 0 0 0 F si elle restait encore vierge pendant trente
ans. A l'expiration de ces trente ans, elle se rendit dans une banque
pour recevoir l'argent.
De nombreuses idées délirantes passent à l'arrière-plan, en ce sens
que leur charge affective disparaît, tandis qu'elles sont répétées sur
un mode toujours identique. Elles perdent alors peu à peu leur in-
fluence sur le comportement du patient. Il en va à peu près de même
quand les patients perdent leur intérêt pour les idées délirantes. Ce
processus est souvent le début de « l'oubli » de ces idées, si fréquent.
Les patients ne rectifient pas ces idées, mais ils n'y pensent plus. Mais
des situations particulières peuvent les amener à la conscience par
quelque association appropriée, tantôt aussi nettes et complètes
qu'elles l'avaient été, tantôt aussi imprécises que peut l'être un vague
souvenir chez quelqu'un de sain. Parfois, la perte de netteté constitue
la voie par laquelle ces idées sombrent progressivement dans l'oubli.
11 est très douteux que des idées délirantes schizophréniques puissent
être complètement critiquées, comme le sont une erreur chez un sujet
sain ou les idées délirantes de la folie maniaco-dépressive. Je n'ai
encore vu aucun schizophrène qui ait eu, après sa « guérison », une
pleine objectivité à l'égard de ses idées délirantes. Ou bien les malades
glissent superficiellement dessus, sans vraiment associer, ou bien ils
les chargent encore d'affects, ou bien ils produisent encore véritable-
ment des pensées qui ne sont compréhensibles que si l'on suppose que
les idées délirantes ont encore bel et bien une réalité pour eux, quoi-
qu'ils les récusent au niveau conscient. Ainsi en allait-il chez le ma-
lade Karl B. de Ri kl in (612), qui prétendait que sa fiancée imaginaire
n'avait plus d'importance pour lui, mais qui qualifiait pourtant de
« bassesse » le fait qu'elle lui apparût comme une fille commune. Par-
fois, le ton même avec lequel l'idée délirante est déclarée être une
absurdité montre qu'elle est encore vivace de quelque façon. Par exem-
ple, la critique est volontiers exposée comme une leçon apprise par
cœur.

Un de nos malades, qui avait été Notre-Seigneur Dieu pendant de lon-


gues années, avait critiqué cette idée mais continuait toujours à signer
« R. B. Seigneur Dieu ». Un universitaire a dédié un travail scientifi-
que hors pair à la bien-aimée de son délire.
Une preuve de la persistance d'idées apparemment abandonnées
consiste aussi en ce que les idées constituées au cours d'un accès
précédent sont en règle reprises lors d'exacerbations ultérieures,
comme si rien ne s'était passé entre-temps. Il n'est pas trop rare
qu'elles s'avèrent même plus développées dès leur réapparition, si bien
qu'il est vraisemblable que non seulement elles ont persisté dans le
subconscient, mais qu'elles ont continué à s'étendre.

Il n'y a naturellement pas de preuve qu'une idée délirante sehizophré-


nique ne puisse jamais être complètement critiquée ; mais les consta-
tations mentionnées ci-dessus rendent néanmoins vraisemblable
qu'elles poursuivent toujours une sorte d'existence dans quelque coin
de l'esprit. Nous voyons bien que, même chez le sujet normal, certaines
idées (religieuses, politiques) entièrement critiquées par l'intelligence,
mais autrefois chargées d'affect, peuvent ne jamais perdre complète-
ment leur influence sur l'individu, voire dominer de nouveau entière-
ment l'esprit dans la vieillesse et ante mortem.

c) Les troubles accessoires de la mémoire

Outre la particularité qu'ont de nombreux schizophrènes d'enregistrer


plus de détails que des sujets normaux dans des conditions identiques,
il existe aussi une hyper/onction de la mémoire, en ce sens qu'au cours
d'un délire (aigu ou chronique) des souvenirs qui remontent souvent à
la plus tendre enfance ressurgissent, comme neufs, ou s'imposent au
sujet. Dans ce dernier cas, on peut véritablement parler de souvenir
compulsif. Les réminiscences, souvent racontées dans les moindres dé-
tails, peuvent être indifférentes en apparence, mais elles ont souvent
un rapport net avec un complexe et peuvent alors être altérées dans
le sens d'illusions de la mémoire. Elles peuvent disparaître tout aussi
subitement qu'elles ont surgi, mais elles peuvent aussi prendre pos-
session de l'esprit de façon permanente. Eventuellement, de tels sou-
venirs peuvent aussi s'exprimer sous forme d'hallucinations, au lieu de
pensées, le malade voyant et entendant de nouveau ses anciens vécus,
et ce avec parfois une grande précision. On observe aussi quelque
chose d'analogue d'un accès sur l'autre. En période calme, le contenu
du délire une fois surmonté peut rester oublié pendant de nombreuses
années, pour ne ressurgir qu'à l'occasion d'une nouvelle poussée. Une
de nos malades avait offert une Bible à un prédicateur au cours de
son premier accès ; lors du second, vingt ans plus tard, elle lui adressa
une facture de 50 F pour cela.

Quand un malade, à l'occasion de quelque événement extérieur, évoque


si fortement une situation ancienne qu'il provoque de nouveau celle-ci,
du moins sur le plan psychique, il s'agit là d'un type particulier de
trouble de la mémoire, Une de nos malades avait tellement changé que
nous dûmes la considérer comme catatonique, et non plus comme pa-
ranoïde, ainsi qu'auparavant.
Dans certains cas, des souvenirs d'enfance se bousculent de façon plus ou
moins cohérente. Ils peuvent alors amener le malade à se comporter dans le
sens de ces réminiscences, ou à agir d'après elles. Une telle patiente infan-
tiliste commença à déposer ses fèces sur un papier pour ensuite les porter
aux toilettes, comme elle l'avait fait dans son enfance.
Les lacunes mnésiques sont beaucoup plus importantes que les hyper-
mnésies. Des agitations aiguës (voir le chapitre correspondant) laissent
souvent un souvenir déficient. Mais les lacunes mnésiques les plus
fréquentes se produisent du fait des barrages. Comme chez les sujets
sains, mais à un degré infiniment supérieur, les événements vécus qui
sont en contradiction avec les souhaits du moment, ou dont on ne se
souvient pas volontiers pour une raison quelconque, sont barrés tantôt
pour toujours, tantôt seulement dans certaines conditions. En outre, la
tendance à la généralisation des barrages peut faire éliminer aussi des
souvenirs qui n'ont de rapport que vague, voire même absolument pas
reconnaissable, avec un sentiment désagréable.

Lors de la sédation des agitations, les malades oublient notamment


volontiers leurs propres violences, ou bien celles-ci ne leur apparais-
sent que comme des conséquences des mesures défensives, si bien que
ces dernières doivent leur apparaître comme des mauvais traitements
graves, si inoffensives et nécessaires qu'elles aient pu être. La force
scindante des complexes a déjà été mentionnée à propos des halluci-
nations. Mais l'ensemble des agitations hallucinatoires peut aussi être
oublié de cette manière, avec une partie des événements extérieurs.
Cela peut éventuellement parvenir à la conscience des malades : « Mais
j e suis de nouveau satisfait et ne m'agite plus, car au bout de quelques
minutes j'ai déjà oublié ce que j'ai dit ». Eventuellement, de tels trou-
bles mnésiques à détermination affective peuvent également prendre
la forme d'une amnésie antérograde.

Après des états d'excitation et des phases aiguës de la maladie, nous


rencontrons fréquemment une amnésie qui varie à l'intérieur de larges
limites, tant en intensité qu'en étendue 30 . Parfois, les malades ressen-
tent la lacune et sont enclins à l'attribuer à une hypnose ou à une
autre influence. Souvent aussi, le temps vécu leur paraît beaucoup plus
court ; ou bien ils croient n'avoir vu qu'une fois des choses qu'ils ont
vécues de nombreuses fois, comme la visite du médecin. Ainsi qu'il
en va chez le sujet normal pour ses rêves, les malades ne peuvent
souvent pas évoquer spontanément leurs deliriums ; mais les réminis-
cences surviennent s'ils tombent sur quelque chose d'analogue, ou si
l'on peut leur fournir un mot clé. Mais une telle amnésie n'est pas
quelque chose de fixe, elle peut se modifier. Un de nos catatoniques,
qui s'était éveillé d'un étal crépusculaire, pouvait se rappeler par mo-
ments de l'ensemble de cet état, et par moments de rien du tout. Des
inconséquences du souvenir ne sont pas rares ; ainsi en allait-il chez

3 0 . Voir plus loin le souvenir des a c c è s aigus (NDA).


une catatonique qui ne voulait plus rien savoir d'un état d'agitation,
sauf l'injection qu'on lui avait faite, mais de celle-ci elle avait même
enregistré la date. Après des états de double orientation, les deux sé-
quences restent en mémoire, bien que toutes deux ne soient pas tou-
jours accessibles en même temps. Une de nos catatoniques les plus
graves prenait ses parents pour des démons et les traitait en consé-
quence. Mais après l'amélioration de son état, elle savait exactement
quand ses parents étaient venus, et ce qu'ils avaient dit.

Pendant les accès aigus eux-mêmes, il n'est pas aisé de tester la mé-
moire. Là où il n'y a pas de « confusion » à proprement parler, on peut
néanmoins se convaincre souvent qu'elle est fort bonne, bien que des
altérations allant dans le sens des idées délirantes brouillent fréquem-
ment le souvenir. Je n'ai constaté d'amnésie antérograde nette, non
déterminée par les complexes, qu'une seule et unique fois, chez une
hébéphrène qui était en plus légèrement alcoolique. Elle arriva dans
un état d'assez forte excitation, elle était légèrement obnubilée, et elle
avait oublié la plus grande partie des événements des jours précédents.
Mais elle crut qu'un examen médical assez long avait eu lieu Pavant-
veille, et non la veille comme c'était le cas.

Les paramnésies ont une fréquence toute particulière dans la schizo-


phrénie. Dans la forme paranoïde, des illusions mnésiques forment sou-
vent le principal matériau des idées délirantes. Dans les souvenirs,
l'ensemble de l'existence passée peut être remanié dans le sens du
complexe.

Un visiteur était si aristocratique qu'il ne pouvait s'agir que d'un émissaire


de l'empereur. On a empoisonné le malade dès sa plus tendre enfance, comme
maintenant. Il nous arrive chaque jour qu'un malade nous reproche de lui
avoir promis sa sortie voici peu, alors que nous avons dit le contraire. Un
malade affirmait que sa mère morte lui avait dit de nombreuses choses qui,
en réalité, avaient été dites par le prêtre lors du prêche des funérailles. Sou-
vent aussi, des choses équivalentes dans le sens des complexes sont confon-
dues. Une malade gémissait que sa fille devenait malheureuse. Ensuite,
pendant des semaines, elle resta inconsolable d'avoir calomnié sa fille auprès
de moi. (Complexe de jalousie sexuelle centré sur sa fille, qui venait de se
fiancer). Une autre était contrariée d'avoir bon appétit ; quelques mois plus
tard, elle était persuadée de n'avoir pu manger à cette époque. Une malade
dont la mémoire était habituellement excellente déclama le psaume « Le Sei-
gneur est mon berger », mais le lendemain elle croyait avoir dit « Sur l'alpage,
il n'y a pas de péché ». Des illusions mnésiques et autres altérations des
relations personnelles sont fréquentes. La malade L. S. de Forel disait qu'on
n'avait cessé de l'expédier d'un lit dans l'autre, alors qu'en réalité c'était elle
qui avait changé de lit contre le gré de son entourage. Les plaintes injustifiées
des malades, si fréquentes, selon lesquelles on les aurait énervés et agressés
alors qu'ils étaient bien tranquilles, sont loin de reposer toutes sur des hal-
lucinations.

Certains trouvent imprimé tout ce qu'ils ont pensé ; ils ont inventé
eux-mêmes l'histoire qu'ils viennent de lire, et l'ont racontée il y a
longtemps déjà à leur frère, ils ont fait toutes les inventions et peint
certains tableaux il y a 6 0 0 ans. Ce type de paramnésies 31 n'est pas
rare dans la schizophrénie et n'a pas de limite nette avec les erreurs
d'identification mnésiques. Un de nos hébéphrènes crut pendant long-
temps avoir vécu exactement un an auparavant tout ce qui arrivait.
« Ce même visiteur, dans ces mêmes vêtements, était ici il y a aujour-
d'hui un an, et a dit la même chose ». Un autre prétendit, lors de son
admission, s'être déjà trouvé ici une fois ; puis il se souvint subitement
s'y être trouvé deux fois, en 1893 pendant 10 minutes, puis en 1895,
et y avoir cette fois passé la nuit ; mais ce n'était pas l'asile de fous
mais la caserne de la Marine. En même temps, il prétendait déjà
connaître le médecin, ce qui montre à quel point de nombreuses fausses
reconnaissances sont peu différentes des erreurs d'identification mné-
siques.

Le fait, fréquent, que les événements vécus actuels parviennent à la


conscience du patient comme ayant été prophétisés à un moment donné
ne constitue sans doute qu'une petite variante des erreurs d'identifi-
cation mnésiques. Tout ce qui arrive peut sembler au patient avoir été
prédit, soit par quelqu'un d'autre, soit encore par lui-même ; ce dernier
cas est sans doute le plus fréquent.
Des hallucinations mnésiques proprio sensu sont très fréquentes.
Il vient soudain à l'esprit du malade qu'il a vécu ceci et cela à telle et telle
époque, et il s'en tient habituellement fermement à cette idée, comme à un
véritable souvenir, voire même - tant que ne survient pas une amélioration
significative - beaucoup plus fermement encore. Seule une malade, qui nous
avait raconté que son petit garçon s'était enfui de la maison puis y avait été
ramené, prétendit ensuite que ce garçon avait été écrasé, et, sur notre re-
montrance 3 2 , elle dit ne pas savoir si elle pensait qu'il était vivant ou qu'il
était mort. Le malade, cité par Delbrück, qui avait des hallucinations mné-
siques, a écrit toute une odyssée sur les événements qui, tous, n'avaient eu
lieu que dans sa mémoire. On l'avait promené, nu dans une cage, à travers

3 1 . A. Marie appelle ce symptôme le « déjà fait » et le compare au « déjà voulu » et au


« déjà vu » ( N D A ) .
32. Auf Vorhalt : suisse alémanique, pour auf Vorhaltung.
les bistrots de la ville, on l'avait forcé à faire des tours de force de gymnas-
tique sur les clochers, on l'avait jeté du haut des tours ; finalement, ces
voyages s'étendirent à toute la terre, puis à l'espace sidéral. Le délire de
relation peut s'exprimer lui aussi par des erreurs mnésiques : le patient a lu
dans des annonces qu'il allait venir au Burgholzli. Dans la plupart des cas,
l'erreur mnésique est en rapport avec une pensée chargée d'affect, tout comme
l'hallucination et l'idée délirante. Ainsi est-il subitement venu à l'esprit d'un
patient qui n'était pas content de sa femme qu'il avait dit un jour à l'infirmier
qu'il voulait l'empoisonner et en épouser une autre. Un autre malade avait
vu une jeune fille dans les champs ; il s'accusa alors auprès d'un prêtre de
l'avoir violée, ce qui n'était pas vrai.

Le cas échéant, les malades se rendent compte eux-mêmes qu'ils n'ont


jamais pensé auparavant à ces prétendus événements. Ils cherchent
alors des explications à cela : On a écrit à la patiente une lettre lui
apprenant qu'il y avait un million pour elle à tel et tel endroit ; puis
on l'a endormie, si bien qu'après elle n'en savait rien, et quand cela
lui revint à l'esprit par la suite, la lettre avait été volée.

Kraepelin pense que de telles erreurs mnésiques ne se voient qu'au cours de


troubles de la conscience et en cas de déficience générale de l'esprit critique.
Ceci contredit ma propre expérience. Le malade aux voyages fantastiques
était en même temps un fort bon employé de bureau, et au bout d'environ
dix ans de son état pathologique grave, il est redevenu capable d'accomplir
un travail compliqué de commis, et ce depuis environ huit ans déjà.

Des hallucinations négatives de la mémoire ne sont pas rares non plus.


Elles se distinguent des barrages simples en ceci que l'idée qu'un évé-
nement ne s'est pas produit parvient subitement à la conscience des
malades. Le patient commence brusquement à vitupérer parce qu'au-
jourd'hui il n'a vu le médecin qu'une seule fois, bien qu'il se trouve
que celui-ci soit déjà venu sept fois auprès de lui, ou parce qu'on a
distribué des cigares à tout le monde, sauf à lui (alors qu'en réalité il
vient juste de finir de fumer les cigares qu'il a reçus).

Au contraire de l'opinion de certains auteurs, j e n'ai pas observé jus-


qu'à présent de confabulation, telle qu'elle se voit chez les malades
organiques, c'est-à-dire des hallucinations de la mémoire qui comblent
les lacunes mnésiques, qui n'apparaissent qu'en une occasion donnée
(généralement fournie de l'extérieur), et qui s'adaptent généralement à
celle-ci, voire se laissent guider par elle quant à leur contenu. Le cas
cité par Neisser (519 a) n'a certes pas pu être observé jusqu'au bout,
mais il ne s'agit sûrement pas là d'une confabulation mais d'une banale
hallucination mnésique.
Par contre, on peut parfois rencontrer une pseudologia phantastica, au
sens d'un arrangement hystériforme de souhaits. Si elle est pleinement
développée et s'accompagne d'un état de conscience intact, il s'agit
sans doute toujours d'une complication.

d) La personnalité

Le Moi peut pâtir des altérations les plus diverses. La perte du senti-
ment d'activité et, notamment, l'incapacité de diriger les pensées le
privent de composantes essentielles. Le processus associatif emprunte
des voies inaccoutumées. Tout peut apparaître différent, la propre per-
sonne du malade tout comme le monde extérieur, et ce, généralement,
d'une façon tout à fait confuse, si bien que le patient ne sait plus du
tout comment s'y reconnaître par rapport à lui-même et à l'extérieur.
Des paresthésies des sensations corporelles peuvent aussi rendre plus
difficile l'orientation auto-psychique. Ainsi advient-il qu'un malade très
intelligent ait besoin de plusieurs heures de travail psychique intense
« pour trouver son propre Moi pour quelques courts moments » ; les
patients « ne se suivent pas eux-mêmes », ils « ont perdu le Soi indi-
viduel ». Un malade devait chercher son propre corps à côté de lui.
Comme n'importe quelles parties du Moi peuvent être scindées, et que,
d'autre part, des représentations tout à fait étrangères peuvent lui être
incorporées, les patients deviennent « dépersonnalisés », la personna-
lité « perd ses limites dans l'espace et dans le temps ». Les malades
peuvent se sentir identiques à quelque autre personne, voire à des
choses : à une chaise, à la Suisse 3 3 ; à l'inverse, ils perdent leur rapport
avec eux-mêmes ; certaines idées ou pulsions chargées d'affect acquiè-
rent une certaine autonomie, si bien que la personnalité se désagrège.
Ces parties peuvent coexister côte à côte et occuper alternativement le
principal de la personnalité, la part consciente du malade. Mais le ma-
lade peut aussi être définitivement un autre à partir d'un moment donné.

Ainsi, non seulement le patient peut se sentir en permanence empereur,


mais il peut aussi avoir perdu tout son passé. Certes, il sait habituel-
lement encore ce qu'il a vécu auparavant, mais il l'attribue à une autre
personne. Il ne l'a pas vécu lui-même. Son passé est tout autre, bien
qu'il n'ait ordinairement pas été clairement reconstruit.

3 3 . D e t e l l e s i d e n t i f i c a t i o n s sont p r i s e s , c h e z le m ê m e patient, au s e n s littéral, tantôt sym-


b o l i q u e , ou en q u e l q u e autre s e n s impropre (NDA).
Un Suisse, J. H., était employé dans la firme parisienne E. Il fut admis en
l'an 77 à l'asile de Charenton. Il ne savait plus qui il était, un jour il signa
« Midhat Pacha ». Il disait être né en 1870 à Charenton, et n'avoir rien mangé
depuis 7 ans. Là-bas, on l'aurait, entre autres, « coupé à la pince de la poi-
trine aux pieds, et derrière dans le dos, parce qu'il était triple ». Il y avait
eu un J. H. employé chez E., et celui-ci avait pourvu à ses besoins dans
l'asile de pauvres du Mont Parnasse ; on l'avait jeté sur un lit, si bien qu'il
avait été blessé à la tête. Monsieur E. avait donné des nouvelles au frère de
J. H., et ce frère était venu chercher le patient par erreur, au lieu du véritable
J. H. ; c'est ainsi que le patient était à Rheinau sous le nom de ce dernier.
Telle est la version du patient, qui répartit divers événements entre deux
personnes et, pour compléter l'une de ces personnalités (l'actuelle) y ajoute
encore quelques fables (telles sa naissance à Charenton, le nom de Midhat
Pacha). - Une femme Sch., arrivée de détention préventive, n'est pas Madame
Sch., la véritable Madame Sch. est retournée dans son pays et travaille dans
les vignobles.

Naturellement, de tels malades doivent parler d'eux-mêmes comme de


l'une des deux versions, ou encore des deux personnalités à la troisième
personne. Ici, ce mode d'expression n'est pas seulement une tournure
inaccoutumée ou maladroite, comme dans l'idiotie ou chez les enfants,
mais il traduit une véritable transformation de la personnalité. Mais
même sans que l'on puisse mettre en évidence de bipartition de la
personnalité, certains patients ne parlent d'eux-mêmes qu'à la troi-
sième personne, et se désignent habituellement par l'un de leurs noms,
j e ne sais pas encore comment il faut comprendre ces cas 5 1 . Une de
nos catatoniques chroniques parlait en permanence d'elle-même à la
deuxième personne.

Généralement, les transformations complètes de la personnalité s'asso-


cient à de hauts degrés de prétendue démence.

Dans des cas plus bénins, les malades ont alternativement tantôt une
personnalité imaginaire, tantôt, de nouveau, la vraie ; la personnalité
imaginaire peut être toujours la même ou revêtir, de son côté, des
formes diverses. Certains malades sont si conséquents et si complets
tantôt dans l'une et tantôt dans l'autre de leurs personnalités que,
quand ils sont dans un rôle, ils ne pensent plus à l'autre ; à chaque
fois, c'est celle des personnalités qu'ils sont en train de représenter
qui leur paraît alors évidente. D'autres malades prennent conscience
de l'alternance. Une patiente est « réglable, tantôt vierge, tantôt

34. J e ne range naturellement pas ici les cas où il ne s'agit que d'une figure de style (NI)A).
f e m m e ». Une autre est « B a u m a n n , un homme, et puis de nouveau
moi ». Mais en général les divers points de vue se c o m b i n e n t de façon
irrégulière, parfois même dans la m ê m e phrase.

La personnalité est é g a l e m e n t modifiée par les idées délirantes de


transformation sexuelle.

Le défaut de sentiment de la réalité peut aussi s'étendre à la person-


nalité. Une patiente « n'est pas e l l e - m ê m e , elle n'est que reflétée ».
Une autre trouve étrange de ne souvent pas être là, tout en y étant
pourtant.

Il n'est pas rare qu'une partie de la personnalité fasse défection et soit


a s s o c i é e à une autre (<transitivisme 3 5 ). Ce que les patients font ou hal-
l u c i n e n t , ils le tiennent pour les e x p é r i e n c e s v é c u e s d'autres gens.

Une patiente a des trous dans les mains et se croit souvent à demi aveugle ;
et voici qu'elle prétend que l'infirmière a des trous dans les mains et est à
demi aveugle. De nombreux malades croient que leurs proches sont malades
mentaux ou tout au moins, plus fréquemment encore, enfermés à l'asile ; ces
proches sont alors électrisés comme les malades. Un patient se frappe souvent
vingt fois de suite lui-même, avec l'idée qu'il frappe ses ennemis ; un autre
crie, mais pense que c'est son voisin qui crie. La patiente s'embrouille mais
invective le médecin en disant qu'il n'est même pas capable de parler cor-
rectement. On lui donne des lunettes qui ne lui vont pas et elle rabroue le
médecin : « Qu'est-ce que c'est que ces stupides lunettes que vous portez ! »
Souvent, les malades accusent les infirmières ou leur entourage de ce qu'ils
ont eux-mêmes fait. Une patiente maltraite la tête d'une infirmière et proteste
en criant : « Oh ! ma petite tête ! » Une autre voit une infirmière et s'écrie :
« C'est la Gretchen à la lanterne sourde ; j e suis la Gretchen à la lanterne
sourde. » - Il en va un peu différemment quand les malades croient que
d'autres personnes empruntent leur nom et se comportent comme eux-mêmes.
Il y a aussi une composante transitiviste dans la réponse, très fréquente quelle
qu'ait été la question : « Je ne vous demande rien. » Quand le patient ne sait
pas si les gens et ses hallucinations agissent sur lui ou si c'est lui qui agit
sur eux, il s'agit d'un demi-transitivisme ; peu lui importe du reste ce qu'il
en est ; la direction de l'activité partant de lui et venant vers lui, et du même
coup les personnes, se recoupent.

Un hébéphrène dit que quand il fait quelque chose, par exemple quand il se
gratte le visage, ce n'est absolument pas lui qui le fait mais une autre per-
sonne, et en l'occurrence toujours une de celles qu'il a justement en face de

3 5 . Un patient de L. Binswanger prétendait que d'autres personnes possédaient c e r t a i n e s


parties de sa personnalité. Il s'agit d'un stade préliminaire du transitivisme (information par
oral) (NDA).
lui. Mais alors, à cet instant, il se sent être cette personne, bien qu'il n'en
soit pas tout à fait sûr.
Dans c e dernier exemple, non seulement une action du patient est
transférée « transitivement » sur une autre personne, mais l'autre per-
sonne est incorporée au patient par réflexivité. De tels cas d'aperson-
nalisation 36 ne sont pas si rares, même sans manifestations de
transitivisme. Le malade croit faire ou éprouver ce qu'un autre fait ou
éprouve.
Une femme soignait son mari atteint d'un cancer de l'intestin, et voilà qu'elle
croit avoir la même maladie. Le voisin d'un patient meurt ; celui-ci se croit
mort lui aussi, et il se couvre le visage de son drap. Le malade a, notamment,
souvent déjà fait des choses que d'autres ont fait, ou qui se sont produites
(sentiment du déjà fait37, voir troubles accessoires de la mémoire). Au cours
d'un orage, le malade lui-même (et non Dieu) punit ses persécuteurs. Des
choses vues peuvent tout aussi bien être « apersonnalisées » : l'infirmière en
chef tient à la main une lettre bordée de noir, qui déteint sur les mains de
la patiente.
Cette dernière association a été favorisée par le fait que la patiente était en
proie à des idées de péché et de mort. Les personnages hallucinatoires ne
sont en effet jamais rien d'autre qu'un morceau du patient lui-même, person-
nifié et projeté dans le monde extérieur. Les diverses personnalités des ma-
lades (Empereur, mère de Dieu) ne représentent rien d'autre. Mais souvent
les conditions sont plus complexes. Une patiente a en même temps une pas-
sion pour une femme professeur de musique et pour un ecclésiastique. Elle
s'identifie parfois aux deux 38 ; elle est assouvie sexuellement par le pasteur
au cours de ses hallucinations. Mais parfois elle voit ces deux personnes
enlacées sexuellement, tout en étant elle-même énormément excitée : elle a
projeté vers l'extérieur, sous la forme d'une hallucination transitiviste, le dou-
ble souhait d'être le professeur de musique et d'épouser le ministre du culte.
Marie raconte un cas dans lequel, après le changement de personnalité, la
personnalité abandonnée est devenue la persécutrice hallucinatoire.
Point n'est besoin de décrire les altérations de la personnalité au cours
des états crépusculaires. On leur prête moins d'attention au cours des
accès de colère, si fréquents. Le patient, avec qui on parlait encore
paisiblement j u s t e avant, devient subitement excité, prétend des choses
auxquelles il ne croit pas d'habitude, altère totalement sa logique dans

36. Qu'on me passe ce néologisme, correspondant au néologisme bleulérien Appersonnierung,


pour incorporation à la personnalité du patient ( N D T ) .
37. En français dans le texte.
38. Il en va souvent de même dans les rêves du sujet sain. Voir aussi le patient de Krafft-
Ebing qui n'aimait que des femmes qui boitaient et ne pouvait résister à l'impulsion de les
imiter ( N D A ) .
le sens de son irritation. 11 est tout autre, pour redevenir peu après
celui qu'il était avant. La représentation chargée d'affect peut aussi
faire, pour quelque temps, d'un être irrité et négativiste une personne
sociable : une patiente reste assise, maussade et insatisfaite du monde
entier ; j e la salue en tant que fiancée et épouse (pas ma fiancée et
épouse), ce qui lui rappelle ses espoirs, qu'exaucent ses idées déli-
rantes, elle répond à mon salut par une poignée de main amicale et
se met à bavarder. On peut aussi ranger dans cette catégorie l'ouverture
d'un patient enkysté dans l'autisme, sous l'effet d'une résonance avec
un complexe quelconque, d'une visite, etc.
A l'égard de la même personne, les patients peuvent aussi se comporter
d'une certaine façon à un moment, et d'une façon différente à un autre
moment, la commutation de la personnalité provenant entièrement de
l'intérieur. Le patient peut faire à sa femme les reproches les plus
rageurs pour, à la minute qui suit, l'embrasser comme sa femme bien-
aimée et la supplier de lui « sauver la vie ».
Dans certains cas, l'autre personnalité est caractérisée par une langue
totalement différente : le patient parle aimablement, normalement et
avec sa voix ordinaire au médecin, et par intermittences de façon
complètement confuse, par néologismes et avec un ton singulier ou
chuchotant à ses Voix. Dans de tels cas, le changement de personnalité
peut se produire toutes les quelques secondes. Certains malades peu-
vent aussi s'occuper en permanence de leurs hallucinations pendant
une conversation ou une lecture à haute voix, leur répondre à voix
basse, et percevoir pourtant en même temps la réalité avec une préci-
sion telle qu'on n'en voit que chez un sujet sain attentif; ils peuvent
par exemple saisir dans ses moindres détails une histoire qu'on leur a
lue. Là, deux personnalités différentes coexistent parallèlement, cha-
cune avec une attention entière. Mais elles ne sont sans doute jamais
complètement séparées l'une de l'autre, car on obtient généralement
des renseignements sur les deux séquences respectives. La personnalité
aussi a sa « comptabilité multiple ». Le patient peut totalement ignorer
ou comprendre de travers tout ce qu'on lui objecte au cours d'une
discussion, mais l'utiliser à bon escient au bout d'un délai quelconque.

e) Langage et écriture

Les manifestations linguistiques sont généralement normales, en tant


que telles, chez les malades bénins : par oral comme par écrit, ils
expriment leurs idées, justes ou morbides, de la même façon que les
sujets sains. Mais dans les cas que nous sommes amenés à traiter, il
existe généralement des anomalies plus ou moins prononcées 39 .
Barrage, pauvreté idéique, incohérence, obnubilation, idées délirantes et ano-
malies affectives trouvent leur expression dans le langage ; mais ici l'anomalie
ne réside pas dans le langage lui-même, mais dans ce qu'il a à dire.
Souvent, la pulsion de parler est altérée. Certains patients parlent énor-
mément, souvent littéralement sans arrêt. Généralement, ils ne veulent
nullement, en cela, communiquer quelque chose à leur entourage, ni
même se faire comprendre de lui, leurs idées se transforment en pa-
roles, sans qu'il y ait de relation avec l'entourage. Ou encore ces re-
lations ne sont que tout à fait unilatérales, comme quand les malades
nous posent des questions qui sont certes quelque peu conçues en
fonction de l'interlocuteur, mais qui ne marquent aucun besoin de ré-
ponse, les patients ne laissant pas le temps de répondre à la personne
interrogée, ou n'écoutant même pas ce qu'elle répond. Souvent, la pré-
sence d'une tierce personne n'agit que comme une stimulation à parler
en général, et non comme une incitation à dire quelque chose. De
nombreux malades ne cessent d'aligner des mots à la suite, ils parlent
mais ne disent rien 40 .

D'autres, à l'inverse, ne parlent absolument pas (mutisme). Certains


n'écrivent pas, si incitative que soit l'occasion. On ne peut obtenir de
réponse qu'écrite de certains malades, qu'orale d'autres, et aucune
d'autres encore. Toutes les transitions existent entre le mutisme oral
et écrit et le bavardage ou l'écriture incessants.
Le mutisme est un symptôme accompagnateur commun des états stu-
poreux, mais on le rencontre aussi dans d'autres combinaisons. Même
des malades tout à fait capables de travailler peuvent rester muets en
permanence. Dans les formes graves, ce symptôme est fréquent, tantôt
transitoirement, tantôt durablement, pouvant aller jusqu'à une mutité
persistant pendant des décennies. Le comportement des malades,
quand on leur adresse la parole, est très divers. Certains ne réagissent
absolument pas, exactement comme s'ils n'avaient rien remarqué. Chez
d'autres, la mimique, et notamment le regard, laisse entendre, inten-
tionnellement ou non, qu'ils ont pourtant entendu. Une rougeur et d'au-

39. Dans ce chapitre, la traduction n'est pas toujours aisée. Dans le cas des néologismes,
notamment, j e tâcherai de rendre compte des textes intraduisibles par des équivalences
approximatives en français, tout en donnant le texte allemand en note de bas de page (NDT).
40. Comme toute autre activité, la parole peut se poursuivre automatiquement ou de façon
compulsive. Son contenu est alors généralement pathologique lui aussi ; la coprolalie, par
exemple, n'est pas rare ( N D A ) .
très signes d'affect prouvent la compréhension. Certains remuent sou-
vent un peu les lèvres, sans proférer un son. Il peut aussi arriver,
notamment dans les états aigus, que des malades mutiques répondent
par gestes ou par écrit, voire même expriment spontanément des sou-
haits de cette manière. Mais, le plus souvent, les malades mutiques
sont en même temps négativistes.
Dans le cas du mutisme, il ne s'agit jamais d'une mutité absolue, bien
qu'il existe des patients qui ne profèrent aucun son durant des années.
La plupart des malades parlent de temps en temps, par intermittences ;
ils peuvent notamment vitupérer de façon audible ; parfois ils chantent.
La motricité du langage est habituellement intacte. Les troubles arthriques
au sens propre ne font pas partie du tableau de la schizophrénie. Mais,
naturellement, des barrages généraux peuvent aussi se manifester dans la
fonction du langage. Celle-ci a néanmoins une certaine autonomie. Sa
perturbation est souvent plus forte ou — plus fréquemment encore — moin-
dre que celle du reste de la motricité ; le langage peut aussi, respective-
ment, soit rester seul normal, soit être seul atteint de barrages.

La forme du mode d'expression peut présenter toutes les anomalies


imaginables, mais aussi être entièrement correcte. Chez des gens in-
telligents, nous trouvons souvent une façon de parler tout à fait sédui-
sante. Il m'arrive de temps en temps, au cours d'une présentation
clinique, de ne pouvoir convaincre tous les auditeurs du caractère mor-
bide d'une logique gravement sehizophrénique. Ainsi en alla-t-il avec
un polytechnicien catatonique, qui s'était fait nourrir à la sonde et qui
avait motivé son refus d'aliments, dans un excellent discours, en disant
avoir vu qu'un de ses voisins s'était comporté si stupidement lors du
gavage qu'on était forcé d'admettre aussitôt qu'il était malade ; mais
lui avait voulu nous fournir la preuve de sa bonne santé mentale par
son comportement normal lors du gavage.
L'intonation a souvent quelque chose de particulier ; notamment, les mo-
dulations font parfois défaut, ou encore elles sont exagérées ou placées
au mauvais endroit. L'élocution est souvent anormalement forte, anor-
malement basse, trop rapide, trop lente ; l'un parle d'une voix de faus-
set, l'autre murmure, le troisième bourdonne ou grogne en parlant ; une
catatonique parle tant lors de l'inspiration que de l'expiration ; une
autre n'a aucune intonation. Parfois, la voix change avec le domaine
d'idées, les patients parlent aveç leurs hallucinations sur un tout autre
ton qu'avec des personnes réelles, ils parlent autrement à ceux qu'ils
comptent parmi leurs persécuteurs qu'à d'autres gens. Ils se mettent
dans la peau de différentes personnes et utilisent des intonations dif-
férentes conformément à cela. Une de nos malades parlait avec la voix
de son enfant, qui voulait sortir par sa bouche. Quand certaines per-
sonnes parlent par le truchement des malades dans le cadre des di-
verses formes de parler automatique, chacune d'entre elles a parfois
une voix propre et, d'une façon générale, une façon de parler propre.
Le langage se modifie aussi selon les complexes ; une catatonique par-
lait ordinairement un dialecte allemand de Zurich qui n'avait rien de
frappant ; si elle parlait de sa maladie, elle usait toujours du dialecte
de Saint-Gall et, s'il était question de son mari, d'expressions et de
jurons véhéments ; quand le thème était « l'Amérique » (qui était en
rapport avec ses aspirations), son langage était cultivé et sympathique.
L'usage constant de diminutifs et autres anomalies ne se manifestent
souvent, tant dans le langage parlé que dans l'écriture, que dans des
passages complexuels. Un hébéphrène écrit et parle normalement dans
les passages sans importance, tandis que dans les passages
complexuels il devient tout à fait vague dans ses propos, difficilement
compréhensible, et commence à bégayer et à avoir les lèvres qui trem-
blent. Une catatonique ne forme de néologismes que si elle est excitée
juste à ce moment, pour des motifs internes ou externes.

En rapport avec l'inaffectivité, d'une part, et la tendance à l'exagération


de la mimique, de l'autre, le langage a aussi tantôt trop d'expressivité,
et tantôt trop peu. Il a souvent une tonalité étrange, inadéquate à son
contenu, les malades peuvent dire des choses gaies d'un ton triste, et
vice-versa. Parfois, le langage sonne comme absent, à peu près comme
dans les propos que tiennent les gens sains au cours du rêve.

Certaines anomalies du langage font partie des « manières » (voir ce


passage). D'autres anomalies peuvent être rangées parmi les stéréoty-
pies, surtout la verbigération ; il en va de même quand un malade in-
tercale un « hiii » étouffé tous les deux mots.

Il n'est pas rare qu'on ait l'impression que le lien entre le concept et
l'expression verbale est relâché, et à ce propos il est très frappant que
le degré de ce trouble n'ait pas forcément le moindre rapport avec les
autres relâchements associatifs, et notamment avec l'état de ce que nous
appelons intelligence. Il est des malades qui peuvent s'exprimer fort
correctement, mais dont les capacités intellectuelles sont affaiblies au
plus haut degré, et d'autres, à l'inverse, qui ne prononcent pas une seule
phrase compréhensible mais effectuent encore impeccablement des
tâches relativement complexes, comme la distribution du linge dans
une section. Dans la schizophrénie aussi, l'incohérence du langage doit
donc être distinguée de l'incohérence des concepts, bien qu'on les ren-
contre parfois toutes deux simultanément. Il faut noter, en particulier,
les cas, pas si rares, où les malades ne s'expriment clairement que par
oral ou par écrit, tandis que leur production est confuse sous l'autre
forme. Un de nos hébéphrènes, avec lequel, depuis des années, on ne
pouvait s'entendre par oral que sur les choses les plus simples, écrivait
encore des lettres correctes. Dans de tels cas il ne s'agit sans doute
pas seulement d'un « laisser-aller » et d'une « prise sur soi » dans des
occasions précises, mais d'une attitude différente selon les circonstances.

Le propos de K r a f f t - E b i n g selon l e q u e l les mots perdent leur s e n s j u s -


q u ' à c e que ne s u b s i s t e n t plus que des c h a î n e s « d'enveloppes ver-
b a l e s » n'est valable qu'en c e qui c o n c e r n e les modes d'expression
verbale de type verbigération. Chez nos malades, les mots étranges ne
sont a b s o l u m e n t pas des enveloppes vides, mais des enveloppes qui
r e c è l e n t un contenu différent du contenu h a b i t u e l . La patiente de Forel
décrit fort bien c e p h é n o m è n e :

J'utilisais certains mots... pour exprimer un tout autre concept que celui qu'ils
désignent en fait... ainsi en allait-il aussi pour « teigneux », que j'employais
fort tranquillement pour « branlant »... Si j e ne trouvais pas aussitôt le mot
convenable pour les idées qui se bousculaient avec rapidité, je leur donnais
libre cours à ma manière... par exemple « Wuttas 41 » pour « colombes ».

Suivant les points de vue e x p r i m é s j u s q u ' à présent, les troubles du


langage de la s c h i z o p h r é n i e ne pourraient être d i f f é r e n c i é s de c e u x du
rêve. M a l h e u r e u s e m e n t , on ne peut pas e n c o r e utiliser les travaux fon-
d a m e n t a u x de K r a e p e l i n ( 3 9 8 ) en vue d'une c l a s s i f i c a t i o n , car les deux
s é r i e s , observation s u b j e c t i v e du rêve et e x p é r i e n c e s o b j e c t i v e s sur la
s c h i z o p h r é n i e , comportent e n c o r e b e a u c o u p trop de l a c u n e s pour pou-
voir se recouper. J e ne puis faire part, dans c e qui suit, que de q u e l q u e s
points de vue qui résultent de l'observation de troubles schizophréni-
q u e s du l a n g a g e .
Sont en grande majorité utilisés des mots qui désignent un concept analogue
au concept voulu, ou qui, d'une façon quelconque, a les mêmes composantes
ou les mêmes conditions. « Un buffet 42 » pour « une comtoise 4 ' 5 » est aisément
compréhensible à cause de l'analogie superficielle de ces deux meubles ;
« une heure 4 4 » l'est à cause du rapport de la comtoise avec les heures (Mas-
selon) ; de même, nous comprenons qu'on puisse dire « pomme de terre » au
lieu de « fécule » (après qu'on vienne de parler de pommes).

41. Néologisme, peut-être dérivé de Wut : fureur (NDT).


42. E n français dans le texte.
43. Stockuhr : grande horloge murale du type des comtoises (NDT).
44. En français dans le texte.
La figure rhétorique de la pars pro toto est souvent utilisée à mauvais escient,
et ce souvent de telle manière qu'une partie insignifiante du concept à qua-
lifier est mise en avant, par exemple quand une chaussure est appelée « une
façon, ça sert à valser 45 » (Masselon). Il est plus compréhensible qu'un patient
réclame, au lieu de sa sortie, un « changement de travail », ou qu'un autre
appelle tous ses persécuteurs et ses persécutions des « figures », bien que
tous deux n'apparaissent pas seulement sous forme de visions. Très caracté-
ristique d'un trouble schizophrénique profond est le « système d'enfants de
l'infirmier », formule qui, pour un patient, voulait dire que l'infirmier n'était
pas à sa disposition quand il en avait besoin et qu'au lieu de cela il apportait
de la literie pour donner à entendre que le patient était aussi sale qu'un petit
enfant. Deux choses qui peuvent être incluses dans un concept générique
commun échangent aussi leur sens, notamment quand il s'agit de concepts
abstraits ; ainsi en est-il quand le malade « souffre de viol », alors que l'en-
fermement à l'asile est tout de même un tout autre genre de violence.

La tournure rhétorique figurée est utilisée dans une large mesure, notamment
l'expression « assassiner », qu'on retrouve pour toutes les formes possibles
de tourment, et dans les combinaisons les plus diverses. Mais dans de nom-
breux cas il est clair que les patients oublient souvent, ici, qu'ils usent d'une
figure de rhétorique ; le concept « d'être tourmenté » est pour eux si fort
qu'ils ne peuvent le désigner que par ce mot, et que dans certains contextes
ils croient vraiment être assassinés. Naturellement, les expressions emphati-
ques sont privilégiées quand ils accusent, et les expressions lénifiantes quand
ils se défendent. — Si absurdes qu'elles paraissent, des locutions telles que
« J'ai été la patience du Christ », ont leurs équivalents normaux, par exemple
dans « Je suis la Vérité et la Vie. »

Souvent, l'analogie conceptuelle qui mène aux confusions de mots est très
limitée, et elle présuppose vraiment des cours de pensée qui ne font nulle-
ment partie du concept qui doit être exprimé : une malade a une « filiale de
Notre-Seigneur Dieu », c'est-à-dire qu'elle a le droit de faire de l'argent. Tout
aussi lointaine est la comparaison dont use une malade qui se plaint de ne
pas avoir « d'écoulement de marchandises », comparant l'activité amoureuse
à celle d'un magasin.

Là où l'analogie est un peu plus grande apparaissent des symboliques plus


compréhensibles pour un sujet normal, quoique osées, comme « être vaccinée
par monte », de la part d'une femme, ou « entreprendre de saintes vaccina-
tions », de la part d'un homme, pour désigner le coït ; ou encore « qui m'a
enfoncé cette haine profonde au marteau ? », et « Monsieur S. s'est promené
dans les tournures de langage », c'est-à-dire qu'on a annoncé S. L'expression

45. En français dans le texte.


« Nous serons alors depuis longtemps hôtes du crématoire » (c'est-à-dire
morts) paraît fort recherchée.

Le cas échéant, l'analogie ne porte pas du tout sur les concepts mais sur les
mots, et l'on peut alors aboutir à de fades jeux de mots, comme lorsqu'un
malade est « entre bourgeois », voulant ainsi dire qu'il est au Burghôlzli.

Les néologismes de la schizophrénie sont célèbres ; une partie d'entre


eux sont certes compréhensibles, mais rarement entièrement formés
selon les règles usuelles du langage :
« Vraimenteries 46 » : mensonges que l'on donne pour vrais, un pléonasme ;
une malade « écrit la naissance de Louise Müller : elle était à l'époque du
genre Müller », c'est-à-dire que son nom de jeune fille était Müller. Une autre
malade est « emmillionnée 47 », c'est-à-dire qu'elle a reçu des millions ; une
troisième est « enfermée par l'hiver dans sa piècerie 4 8 ». Un paranoïde est
enfermé « abondroitement 49 », c'est-à-dire que celui qui l'a enfermé dit avoir
raison. - C'est parfois une onomatopée qui est à la base du néologisme : une
hébéphrène a des « Orkäne » dans la gorge, c'est-à-dire qu'elle doit se racler
la gorge, ce qui sonne à peu près comme ce mot.

Une foule de néologismes doivent être formés par les malades pour désigner
de nouveaux concepts, pour lesquels notre langue ne dispose en effet pas de
mots. Notamment les persécutions, les hallucinations, et tout ce qui s'y as-
socie, doivent pouvoir être désignés au moyen d'un mot par les malades, qui
ne cessent en effet de s'en préoccuper. Ainsi « transengueuler » veut-il dire
parler à travers les murs ; une patiente de Jung appelait ses néologismes
« mots de pouvoir » ; elle parlait du « doublepolytechnique », qui était pour
elle l'incarnation de toutes ses capacités et des récompenses qu'elles méri-
taient 5 0 . Une patiente crache du « bouillon-de-temps-de-cage » sur le plan-
cher, c'est-à-dire qu'elle est forcée de tellement cracher parce qu'elle a du
temps-de-cage, parce qu'elle est enfermée. - La sœur d'une femme médecin
étend le concept de confraternité au travers de relations familiales : « elle
est confrère avec les médecins par l'intermédiaire de sa sœur ». La formule
« Le Prince d'Angleterre est dans le Moi d'aujourd'hui de mon oncle » ex-
prime l'idée, impossible à un sujet sain, que l'oncle a été transformé en le
Prince d'Angleterre (« il n'est pas devenu Prince d'Angleterre, mais il a vrai-
ment pris la personnalité du Prince d'Angleterre »).

46. Wahrliigereien.
47. Bemillionàrt.
48. Stiiblichheit.
49. Erhabrechtlich.
50. De nombreux néologismes de ce type désignent donc une idée complexe, et certains
même tous les vécus morbides d'une longue période. C'est pourquoi on les a aussi appelés
ellipses, et considérés comme le signe d'une maladie de durée déjà longue. Ce dernier point
n'est cependant pas tout à fait juste ; les patients peuvent forger de tels concepts et de tels
mots même au début de la psychose (NDA).
De nouvelles expressions sont aussi créées par condensation. Mais l'on
doit distinguer la condensation conceptuelle, qui amalgame plusieurs
concepts en un seul et les exprime par un mot, et la condensation
verbale, qui rassemble plusieurs termes, soit que ces mots désignent
le même concept, soit que la combinaison de mots corresponde aussi
à une combinaison de concepts.

La contraction de différents mots qui désignent le même concept se voit déjà


dans les lapsus linguae du sujet sain ; ainsi le « clair comme la main » ca-
tatonique (de : c'est « manifeste » et « c'est clair comme le jour 5 1 »), qui pour-
rait aussi avoir échappé à un sujet sain. A la base de la phrase « j'espère
que j'aurai de nouveau une branche d'alimentation bourgeoise », il y a l'idée
que le patient voudrait vivre dehors dans des conditions bourgeoises nor-
males, qu'il voudrait pourvoir lui-même à son alimentation et être sur une
branche verdoyante. Le mot « Zahringer », en soi irréprochable (« j e suis de
Zahringen ») signifie endurant 52 = en bonne santé, robuste, et en même temps
un appartement dans le quartier de Zahringen. Dans le mot « lestage 5 3 »,
dont deux malades ont usé indépendamment l'un de l'autre pour désigner la
persécution, on trouve tant l'ensorcellement 5 4 que l'aspect désagréable, lourd
à porter 55 .

Une confusion particulière est introduite dans le langage du fait que,


même dans le cas de mots désignant correctement le concept, la forme
de la phrase exprime des relations inadéquates, ou que, dans le cas
de néologismes et d'utilisations insolites de certains mots, la racine
peut être correctement choisie mais les suffixes ou les compositions
de mots introduisent des relations inadéquates. Mes observations ne
permettent cependant pas de distinguer, comme Kraepelin, des troubles
akataphasiques et des troubles agrammatiques ; j e souhaite désigner
provisoirement par le terme de paragrammatisme toutes ces fautes à
l'encontre de la grammaire.

Dans « il n'y a pas en moi de présence d'absence dans l'esprit », une idée
est exprimée d'une façon anormale, mais non erronée. Une formation de mot
erronée se trouve à la base de l'expression « j'étais dès l'enfance un appar-
tement 56 » (quelque chose d'à part). De même pour l'expression « je suis

51. Le néologisme original est händeklar, qui renvoie à deux expressions signifiant «CO.c'est
évident, c'est manifeste » : es liegt auf der Hand (littéralement : c'est sur la main) et es ist
Sonnenklar (littéralement : c'est clair comme le soleil) (NDT).
52. Zäh : endurant.
53. Beschwerung.
54. Beschwörung : invocation, incantation.
55. Les condensations, notamment dans les locutions symboliques, sont une faute fréquente
dans les devoirs d'écoliers (NDA).
56. Ein Appartement (etwas apportes).
successoral 5 ' pour trois millions » (j'ai hérité de trois millions). Une patiente
qui a des « douleurs catholiques insinuantes » veut dire que les infirmières
catholiques lui provoquent des douleurs. Le persécuteur d'un patient « souffre
de délire de persécution », ce terme-étant utilisé ici au sens actif, au lieu
de son sens passif habituel. Le patient qui « en est réduit à la charité de
l'État jusqu'au moment d'une acquisition ingénieuse 5 8 » utilise mal à propos
l'adjectif verbal ; la catatonique « à qui appartient le lac de Constance » ex-
prime de façon impropre, par « appartenir », l'idée qu'elle devrait se noyer
dans le lac de Constance.
D'une façon analogue à « appartenir » dans ce dernier exemple, l'auxiliaire
est souvent utilisé mal à propos : « j e suis l'Angleterre » signifie « l'Angle-
terre m'appartient » ; « j e suis le soleil » équivaut par le sens à « j e suis le
Seigneur et Créateur du soleil », etc. Mais, dans tous ces exemples, la pensée
qui en forme la base n'est sûrement pas aussi clairement définie que quel-
qu'un de sain ne le pense.
Comme l ' a s s o c i a t i o n des idées entre e l l e s , la relation entre le c o n c e p t
et le mot peut aussi être tout à fait fortuite, et se maintenir par la
suite. Un paranoïde utilisait p r e s q u e tous les mots étrangers qu'il en-
tendait pour désigner s e s idées de persécution ou une partie d'entre
e l l e s : « il fut p e r s é c u t é par la voie de d o s s i e r s 5 9 », on lui provoqua
des douleurs dans les organes génitaux « par la voie du C o s m u s 6 0 ».
Dans de tels c a s , les m a l a d e s p e n s e n t vraiment avoir exprimé leurs
i d é e s c o r r e c t e m e n t , et de façon c o m p r é h e n s i b l e pour autrui.

G é n é r a l e m e n t , différentes impropriétés s ' a c c u m u l e n t dans les expres-


sions pathologiques.
« Je ne veux pas de Turquie » signifie « j e ne veux pas être votre dame de
harem, votre putain, espèce de polygame » ; il s'agit d'un déplacement de sens
du mot « Turquie », et en même temps d'une condensation de deux concepts.
« Amicales relations avec ceux qui s'appartiennent », à la fin d'une lettre,
s'est formé de même par paragrammatisme et condensation de différentes
idées courantes à une telle place. Le masturbateur qui se qualifie « d'assassin
de queue 6 1 » utilise « assassin » dans le sens de « pécheur » et de « corrup-
teur » et forme de plus un mot composé paragrammatical. Une lettre portant,
à l'encre bleue, la mention « n'a pu être distribuée » a fait retour à la malade
« débleuie » : ce néologisme est totalement paragrammatical. La paranoïde
souffrant de névralgies qui a l'Asie, l'Afrique et Alger 62 use d'un mot pour

57. Erbschaftlich.
58. ... der »bis zur Zeit eines findigen Erwerbes auf Staatswohltat angewiesen ist«.
59. Auf dem Dossierwege.
60. Auf dem Kosmusweg.
61. Schwanzenmörder.
62. Névralgie : Neuralgie - Alger : Algier.
un autre, de sonorité analogue, et continue du plus à associer dans le sens
du premier mot. Le malade analysé par Riklin 6 3 , qui parle et écrit comme
suit, utilise de nouvelles tournures de langage et des abréviations :
« Centralleuropa undt Centraleuropaaera Nr 3258 Eernst Gisler Trauungg auch
dder Schlüsel ddurch Herr Pfarrer Dr. Studer Kaiser DDes Titt. Standdenbank
pprr p 96 oder Postbrief 3 vvia Kaiserlichen undt Königlichen auch Kaiserlich
Königlichen Gewerbes Titt, Rheinau. Mo work Badd ggut 3/8 Herr dr. hc. 30/7
Bern 27/7 DD 18/7 kurz 30/7 3/8 Aa 1906 Datum. Ssssie Zahlen geegen Voor-
weisen eeines Billetes Frkn Achttausendt in Banknotenn auch Titt. Berner Kan-
tonalbank in Bern oder B K B. Frkn 8000 baar Bestände à Zehn Prozente Frkn
8.800 ieddenfals Frkn 800 maal Zehn à Eeilf : Titte. Begierungs kanzllei Aaltdorf
weegen Schadenersatze ddurch Herrn aalt Missionar u Gasthhof Inhabber Dr
Christaller im Bellevue Andter madtim Paag Frkn e zwölff Halboktav Beiswerk
Reiswerk = Procès Verbal qa 29/9 Ao 1889 Zeitungsdatumm dden Nneuen Z
Zürcher Zeitungg. Soll Forel Steinheil Guggenbuel 330 Frkn b = und Frkn Haf
Dho Grob st 15 auch addirt nach 139 Wartjahren an Herr Oberwärter u. Minister
dr hc Vegetarianer Steeiger Bro 64. »

Nous ne savons pas encore ce que signifie le doublement de nombreuses


lettres. Mais le patient s'en est tenu à cela de façon conséquente depuis des
années. Il est devenu Empereur d'Europe Centrale et date le début de l'ère
actuelle de ce moment. 3251 est son numéro d'admission à Rheinau, il trans-
forme le dernier chiffre en un 8, parce que sinon ce nombre ne s'insère pas
dans son système, dans lequel le 8 joue un rôle (l'Europe Centrale comprend
8 Etats). E. est son nom ; Gisler est le nom de sa bien-aimée imaginaire, à
laquelle il a été marié {getraut - de trauen, transitif) au cours de ses délires,
ce qui est indiqué par le mot « mariage » (Trauung) « Les clés aussi lui sont
familières » (Sind ihm getraut - de trauen, intransitif), c'est-à-dire qu'on de-
vrait les lui donner. Le curé St., qu'il fait Docteur, était à l'époque l'aumônier
de l'asile. « Empereur de la Tit. Standenbank » est un autre des titres du
patient. « Des » est mis à la place de « der », le patient remplaçant la der-
nière lettre par la suivante dans l'alphabet. « Standenbank » est la banque
imaginée par le patient, à laquelle il donne des ordres pour payer les petites
choses dont il a besoin (telles qu'on peut en acheter à un stand de foire),
« pprr » = per = par, « pqb » = carnet de quittances de la poste {Postquit-
tungbuch). « 3 Vvvia » = trois fois (par trois voies). « Mo work » = Lundi,
jour ouvrable {Montag, Werktag). « Badd ggut » = bain bon = après avoir pris
plaisir à un bain agréable. « 3/8 » = la date à laquelle le patient attribue le
3 août dans son système de datation. « Herr Dr. h c 30 » = le jour auquel
Monsieur le Docteur honoris causa (= l'infirmier) attribue le 30 juillet. « Bern
27/7 » = la date à laquelle Berne attribue le 27 juillet. « DD 18/7 » = la date

6 3 . Non encore publié (NDA).


6 4 . Voir plus bas la traduction... de la traduction que fait B l e u l e r de c e texte (NDT).
moyenne (Durchschnittsdalum) (selon un calcul propre au patient). « Bref, 30
juillet/3 août » (kurz, 30. Juli/3. August) résume les attributions de dates
selon les diverses façons de compter. B K B est de nouveau la Berner Kan-
tonalbank. Le patient a été pris à Andermatt, c'est pourquoi c'est la chan-
cellerie gouvernementale d'Altorf qui est en cause dans ses demandes de
dommages et intérêts, ainsi que le propriétaire de l'hôtel (ddurch Herrn aalt
Missionar u Gasthhof Inhabber Dr Christaller), c = 3 (à savoir 3 millions,
somme qu'il réclame en dédommagement). Demi-octave (Halboktav) est le
papier hygiénique sur lequel il a coutume d'écrire, et qu'il n'a pas reçu en
aussi grandes quantités qu'il le souhaitait. « Reiswerk » (littéralement : œuvre
de voyage) esl l'œuvre de libération qui permet de voyager. « Procès verbal
qa 29/9 Ao 1 8 8 9 » = ainsi qu'il est dit dans une requête (procès verbal) du
patient ayant cet objet (qa = qua = ayant trait à cette matière). Ce Procès
verbal fut envoyé le jour où la Neue Zürcher Zeitung portail la date du 29/9
1889. Le directeur de l'asile, Forel, qui est condensé avec une ancienne
connaissance du patient, Guggenbühl, lui doit 3 3 0 millions (b = billions) de
Francs, et en outre (« auch addiert » = ajoutés aussi) 8 1 6 (haf), 4 8 0 (Dho),
et 7 3 0 (Geo) millions. « st » = 15 chiffres (donc 8 1 6 4 8 0 730 0 0 0 0 0 0 fr).
« 139 années d'attente » (139 Wartjahre) : le chiffre n'est pas tout à fait clair.
Il a fait l'infirmier chef ministre et Docteur honoris causa. Il est végétarien,
comme tous les bons médecins (le patient a une aversion sexuelle contre la
viande, la chair). En outre, il le condense avec un homme du nom de Steiger.
Bro... est le nom de cet infirmier chef.

Cet écrit veut donc dire :


« Nous, Empereur d'Europe Centrale, E., N° 3 2 5 1 , marié à M lle Gisler (ce
qui a en même temps assuré mon droit à la liberté), propriétaire et souverain
de la banque par laquelle nous recevons les sommes nécessaires à nos besoins
au moyen de virements postaux, ainsi que de l'entreprise de Rheinau, nous
ordonnons ce qui su il : Vous ou la Banque cantonale de Berne paierez contre
présentation d'un billet 8 000 F en liquide, avec 10 % au compte du gouverne-
ment d'Altorf (ou : « le gouvernement d'Altorf doit se porter garant à concur-
rence de 10 % »), qui me doit des dommages et intérêts à cause du
comportement du propriétaire d'hôtel Christeller, du Bellevue à Andermatt,
trois millions par jour, et douze feuilles de papier hygiénique et la liberté,
ainsi qu'il est dit dans la requête du jour où la Neue Zürcher Zeitung portait
la date du 2 9 septembre 1889. Forel nous doit lui aussi 3 3 0 millions de
trancs, et en plus 8 1 6 4 8 0 730 0 0 0 0 0 0 francs. A payer à l'infirmier chef de
l'asile, notre ministre. »

Dans de nombreux cas, on ne parvient pas à expliquer les termes, comme


quand une malade est « gesiest 6 5 », une autre « botanisée 6 6 », et une troi-

65. Sans doute prononciation dialectale de gesiezt (vouvoyée) (NDT).


66. Verbotanisiert.
sième tourmentée par des « gens de coude », ou quand des chiffres sont uti-
lisés à la place de mots (toutefois, quand 4 7 3 est censé vouloir dire :
« comprenez-vous cela ? » les sons initiaux des chiffres ou des mots consti-
tuent sans doute le maillon intermédiaire 67 ).

Dans les cas de haute gravité, il en résulte une « salade de mots »


complète, totalement incompréhensible, même quand elle se compose
principalement de mots usuels ; leur combinaison, tout à fait insaisis-
sable pour nous tant sur le plan grammatical que thématique, nous
produit l'effet d'une langue inconnue.

Il m'a été impossible jusqu'à présent de prendre une salade de mots entière
en sténo. Dans le texte qui suit, la construction de la phrase est encore
préservée en majeure partie : A Apell, suivant les États de l'Église le peuple
a pris en partie les us et coutumes selon la foi de Glos 6 8 c'est pourquoi le
père voulait entrer dans une situation purement f. nouvelle car ils croyaient
que le père n'avait une Comediatio de Babeli 6 9 qu'avec une pièce musicale.
C'est pourquoi ils allèrent sur la haute Osetion sur le charbon de terre de
Stud et de toutes sortes d'autres méchancetés : et contre ce qui est bon. Et
justement viennent à point sur votre Osetion inverse et Ugauhskil sera en
train le père est aussi le Juste. (Hébéphrénie).

De nouveaux mots sont souvent formés pour l'ensemble du langage


aussi, si bien que nous nous trouvons devant un « langage artificiel »
- ainsi que l'appelait un de nos malades - particulier : les mots nou-
veaux peuvent s'appuyer encore nettement sur des expressions usuelles
ou être créés de toutes pièces, parfois avec la prétention affichée d'i-
miter une langue donnée. Dans ce dernier cas, les malades qualifient
eux-mêmes leur langage, le cas échéant, de français, chinois, etc. De
temps en temps, on peut du moins constater que ce sont toujours les
mêmes mots qui sont utilisés pour certains concepts ; mais générale-
ment un tel « langage artificiel » semble être un enfant de l'instant
présent, remplacé par un autre dans le moment qui suit. On ne peut
généralement pas déceler jusqu'à quel point les malades prennent ce
langage au sérieux ; souvent, ce galimatias paraît plutôt représenter à
leurs yeux un jeu ou une mystification ; mais dans certains cas les
malades croient s'exprimer correctement, soit qu'ils s'imaginent parler
leur langue habituelle ou quelque autre langue connue, soit qu'ils
soient conscients de cette néoformation linguistique.

67. Vier : q u a t r e - verstehen : c o m p r e n d r e ; sieben : s e p t - Sie : v o u s ; drei : trois - das : cela.


68. Glosglauben : on p e u t i m a g i n e r q u e c e l a r e n v o i e à Glosse : g l o s e (NDT).
69. Eine Babeli Comediatio.
guwesim ellsi bäschi was wie emschi wüsel dümte rischi güwe schäme briseil
engwit rühsel schäme bärsel güwe emschi rahsil bügin raschwi emso Gluwi
rüllsill tügsee bühsee ralit. schügen wüte büser 7 0 ... (hébéphrénie).
Une malade encore très intelligente, malgré sa catatonie, et qui s'observait
bien, voulait dire « donnez-moi un tranquillisant » mais disait « donnez-moi
2 0 0 0 0 », ou encore « j e vous donne 2 0 0 0 0 ». Les deux formes de phrase
sont identiques dans son souvenir, bien qu'après coup elle remarque norma-
lement leur différence.

Les propos écrits correspondent entièrement aux propos oraux, à ceci


près que certaines singularités sont plus évidentes encore ici. Les pa-
tients écrivent souvent alors qu'ils n'ont rien à dire. Ainsi peut-on
éventuellement recevoir de gens cultivés des récits de tout ce qui est
fait à l'asile, la façon dont on se lève, à quelle heure on se lave, ce
que fait tel ou tel infirmier en ce moment. Une production réellement
envisagée comme une communication épistolaire peut alors ressembler
à un exercice de style. Parfois, on a aussi du style sans le moindre
contenu ; il s'agit de mots qui sont assemblés en phrases correctes,
mais dont on ne peut comprendre la finalité.
Il n'est pas rare que l'écriture échoue à cause du dérèglement des
associations d'idées. Ainsi en alla-t-il pour une catatonique à laquelle
nous avions confié, à sa grande joie, la tâche d'écrire à ses parents
qu'elle était en état de sortir.
R . 7 1 , le 27 avril 1 8 8 7 7 2 .
Chers parents,
Soyez assez bons pour me chercher ma sœur a lavé pour moi nous devons
aller dans le la cuisine 7 3
de ta sœur
(née en 66) L S...
L'absence de but et d'idées des malades apparaît aussi dans les nom-
breuses diversions par rapport à l'idée d'origine, tant le contenu que
la consonance des mots les entraînant dans des chemins de traverse.
Parmi les lieux où l'on peut obtenir des informations sur lui, un hé-
béphrène cite « mon père, à N., en me fiant au jugement duquel j e
donnerai tout, j e donnerai même ma vie, s'il la réclame ».

70. Jargon totalement i n c o m p r é h e n s i b l e (NDT).


71. La ville de son d o m i c i l e , au lieu de c e l l e de l'asile (NDA).
72. En fait 1 9 0 6 (NDA).
73. irn (contraction de in dem, datif de lieu m a s c u l i n ) die Kiiche, au lieu de in die (accusatif
de mouvement féminin) Kiiche (NDT).
Des inconséquences telles que celle qui voit la lettre commencée par
« mes chers parents » se terminer par « de ta sœur » sont fréquentes
dans la schizophrénie. Des lettres destinées à des personnes différentes
sont écrites sur la même feuille de papier. Souvent, les mêmes per-
sonnes sont appelées tantôt « toi », tantôt « vous » dans la même lettre.
Une hébéphrène termine chacune de ses lettres, quelle que puisse être
la personne à laquelle elle l'adresse, par « amical salut et baiser de
ta fidèlement aimante E.F., à W.74 »

Bien que l'orientation soit conservée, des données de temps et de lieu


fausses ne sont pas rares du tout. Une catatonique joint régulièrement
son ancienne adresse à ses lettres, et ce même quand elle écrit à sa
mère.

Les anomalies de style proprement dites sont fort communes chez les
patients d'asile. Le mode d'expression, notamment, est volontiers am-
poulé, et pas seulement dans les passages qui doivent être écrits avec
emphase ou sentiment ; « les malades disent des trivialités avec un
mode d'expression hautement tarabiscoté, comme s'il s'agissait des in-
térêts supérieurs de l'humanité 75 . » Souvent, les termes en sont fort
maladroitement choisis, si bien qu'on croit entendre un écolier qui veut
faire le précoce ; il s'y joint une prédilection pour des dictons de toute
sorte, qui sont souvent amenés de façon stéréotypée à tous les endroits
possibles et imaginables. A part le style télégraphique, nous trouvons
chez d'autres malades encore une tendance à des développements sans
fin, dans lesquels les idées les plus diverses se trouvent souvent four-
rées n'importe comment. Quand des choses qui vont de soi sont lon-
guement explicitées dans des lettres, il s'agit d'une bizarrerie tant du
style que de la pensée : « Le signataire des lignes qui suivent prend
la liberté de vous faire parvenir celles-ci par la poste et sous enve-
loppe... » Les malades polyglottes mêlent volontiers des langues diffé-
rentes, ou privilégient une langue qui ne leur est pas courante.

Les complexes chargés d'affect s'expriment souvent indirectement : une


malade écrit de longues lettres pleines de cantiques, qui se rapportent
tous à son bien-aimé, identifié à Notre-Seigneur Dieu, et à leur relation
mutuelle. Dans d'autres cas, les complexes s'expriment dans un style
recherché et élégant, obséquieux, ou puéril, ou par l'usage massif de
diminutifs.

7 4 . E l l e n'habite pas à W. mais à l ' a s i l e (NDA).


7 5 . Il s'agit d'une citation de H e c k e r (NDT).
Mais il est aussi des anomalies de style qui, pour l'instant, ne peuvent
pas être mises en rapport avec les complexes, et doivent par conséquent
être considérés comme des lubies pathologiques, par exemple quand
quelqu'un, au lieu d'autres formes verbales, met presque exclusivement
des participes avec un auxiliaire. Des métaphores surprenantes carac-
térisent souvent le style et le mode de pensée des malades. Une pa-
tiente qui a des rides écrit : « Mon visage est un plafond proscrit,
héraldique et architectonique. » Et comme les associations assemblent
les objets les plus hétérogènes quant au fond, le mode d'expression
associe aussi d'une façon fort bizarre des choses qui n'ont aucun rap-
port entre elles, ou dont le rapport est autre : « L'examen corporel m'est
apparu non seulement très intéressant, mais même positivement révol-
tant », ou encore « J e n'ai pas seulement été à la charge de la chasse,
mais aussi à celle de mon père ».

De telles impropriétés ont généralement leur source, comme dans cet


exemple, dans l'inaffectivité de celui qui écrit. Des choses qui sont
différentes sur le plan affectif sont mises sur le même plan. Des as-
sortiments tels que ceux qui suivent ont la même anomalie pour prin-
cipal motif : « Voici 10 jours que je suis ici, on veut me faire mourir
de faim ; je voudrais dégueuler sur le monde entier, et là-bas le lit est
fait », ou encore : « J e me sens bien dans ma peau et gai, j'ai la vie
belle et j e ressens une grande faim et le mal du pays ». - La forme,
stricto sensu, révèle souvent l'inaffectivité. Une fille cultivée écrit à
sa tante une lettre qui est censée prouver sa tendresse mais donne
l'impression d'une grande sécheresse, notamment du fait que la malade
exprime ses sentiments dans des phrases impersonnelles (« on remer-
cie », « on souhaite »).

Parfois, des barrages se manifestent par une interruption au milieu


d'une phrase, puis une nouvelle idée fait son apparition, ou bien, dans
les cas graves, le texte s'interrompt complètement. Parfois, un vide
indique l'idée refoulée, comme dans la fin de lettre qui suit :
J... W... vous salue cordialement

à 1'

(grand espace vide)

Adresse : Asile de Zurich, chambre N° 2.


L'aspect de l'écrit permet souvent de discerner son caractère schizo-
phrénique : la mise en page est fort bizarre ; la marge traduit l'humeur
changeante de celui qui écrit ; tantôt elle est large, tantôt elle fait
défaut, tantôt elle se trouve à gauche, tantôt à droite ; la lettre
commence en bas de la page, ou bien tout en haut, juste au début de
la feuille. Les paranoïdes, notamment, ont souvent coutume de ne lais-
ser aucune marge, de remplir complètement la feuille de papier. Par
contre, un catatonique écrit, sur une feuille entière :
Zurich, le 2 8 juillet 0 4
Mère !
Envoie du sucre' 6
A. 77
Les lignes d'écriture sont souvent tout de travers, ou parcourent le papier
dans diverses directions ; ici, c'est un carré qui est rempli, là, c'est une
zone circulaire qui est entourée de mots ; toutes sortes de figures plus ou
moins bizarres sont en partie formées de graphismes d'écriture, en partie
dessinées en plus. La feuille est pliée d'une façon inextricablement
compliquée, souvent de telle manière que l'on se demande avec étonne-
ment comment le malade, malgré l'apparente absence totale de règle, par-
vient encore à en tirer la forme et la taille souhaitées.
Les bizarreries catatoniques sont légion dans l'écriture. Majuscules et
minuscules sont utilisées hors de toute règle, les majuscules étant pla-
cées même au milieu des mots ; chaque voyelle est suivie de « quelque
chose comme un h » (Pfister), des expressions dialectales sont écrites
phonétiquement, si bien qu'on ne peut les déchiffrer qu'à grand peine
(« Pfrau » au lieu de « die Frau' 8 »), « pas une fois » est rendu par
« pas 1 x ». L'orthographe est modifiée de multiples façons. Une pa-
tiente scinde « S-tein /9 » de façon tout à fait immotivée ; la ponctuation
fait complètement défaut dans de longs écrits ; chaque mot est suivi
d'une virgule ; les mots sont accolés les uns aux autres. Des chiffres
sans nulle importance sont inscrits d'abord en chiffres, puis en lettres.
Les éléments catatoniques spécifiques que sont la stéréotypie et les
manières s'expriment dans l'écriture d'une façon qui saute aux yeux ;
la verbigération écrite est quelque chose de très fréquent, et ce ne sont
pas seulement des mots ou des phrases mais même des lettres isolées
ou, notamment, des signes de ponctuation qui se répètent avec n'im-
porte quelle fréquence, parfois selon un ordre très particulier, ou mêlés

76. »Mutter! Schicke Zucker« — noter l'assonance (NDT).


7 7 . D a n s l ' o r i g i n a l n e f i g u r e q u e c e t t e i n i t i a l e , un p e u t a r a b i s c o t é e (NDA).
7 8 . La f e m m e .
79. Der Stein : la pierre.
à des croix, des cercles, des triangles et autres figures. Durant de
nombreuses années, un hébéphrène ne cessa d'écrire toujours les
mêmes séries de chiffres, dont les zéros allaient jusqu'à la fin de cha-
que ligne. Les manières se traduisent par des lettres de forme affectée
et étrange et par toutes sortes de tarabiscotages, qui ont également
tendance à se stéréotyper. Certains malades inventent une écriture par-
ticulière (cryptographie), qui peut être soit une caricature d'écritures
connues, soit une pure invention.

Il n'est pas si rare que la persévération influence l'écriture, notamment


aux stades aigus de la catatonie (et spécialement de « l'obnubila-
tion ») ; elle touche tant des mots que des lettres isolées, qui se bous-
culent de nouveau à des endroits inadéquats (« wieder wiede » au lieu
de « wieder werde »). Citons encore, plus fréquente encore dans les
mêmes cas, la contamination par des mots et des lettres ultérieurs, que
celui qui écrit a déjà à l'esprit.

Des contractions, telles que « icht » au lieu de « ich nicht », ne sont pas
rares dans ces mêmes cas. Sans doute faut-il ranger ici aussi le phéno-
mène qui consiste en ce que des mots et des lettres ne sont pas complè-
tement écrits, ou sont omis (« Wärtin » au lieu de « Wärterin », « nih »
au lieu de « nicht ») ; néanmoins, ces troubles peuvent aussi avoir d'autres
causes, et notamment en cas de barrages d'apparition soudaine.

Ce qui est d'ordre graphologique au sens strict est souvent si caracté-


ristique de la schizophrénie - mais c'est loin d'être toujours le cas -
qu'on peut faire le diagnostic à partir de cela. Kraepelin (390, II, 564),
déjà, a trouvé que, dans des états catatoniques, l'ensemble de l'exécu-
tion est irrégulière et sans lois ; dans la stupeur aussi l'on rencontre
des mouvements rapides, voire même, bien que plus rarement, énergi-
ques. Ainsi voyons-nous se mêler, dans un même texte, des traits ap-
puyés et tout à fait légers, grands et petits, une écriture droite et une
écriture penchée, des lettres négligées et des lettres dessinées avec
soin ; le même patient a des écritures tout à fait différentes - souvent
sur la même page 80 .

Comme cause de la modification, on peut souvent mettre en évidence


un changement de complexe dans le cours des idées. D'une façon gé-

8 0 . Les recherches sur les poèmes dédiés par Lenz à Frédérique Brion, par exemple, ont
été rendus plus difficiles de ce fait (NDA). Jakob-Michael-Reinhold Lenz ( 1 7 5 1 - 1 7 9 2 ) : poète
et auteur dramatique allemand, un des promoteurs du mouvement littéraire Sturm und Drang,
lié d'amitié avec Goethe à Strasbourg. Frédérique Brion ( 1 7 5 2 - 1 8 1 3 ) : fille d'un pasteur
protestant d'Alsace. Un amour de jeunesse de Goethe (NDT)-
nérale, les passages complexuels se distinguent, chez les schizo-
phrènes, par des signes beaucoup plus marquants que chez les sujets
sains (irrégularités de toute sorte, écarts de la ligne, etc.).
Quand des catatoniques autistiques, qui ont complètement perdu tout rap-
port avec la réalité, sont pressés d'écrire, ils ont d'abord souvent des
difficultés à prendre correctement la plume dans leur main, puis c'est
comme si la plume ne marquait pas vraiment. Habituellement, ils font
alors des traits en l'air, finalement ils en tracent sur le papier, et notam-
ment des lignes entrelacées, etc. Si l'on a vraiment beaucoup de patience,
on peut voir la façon dont des lettres se forment peu à peu à partir de
ces lignes, lettres d'abord assemblées d'une manière incompréhensible,
pour finalement former un mot écrit sinon correctement, du moins d'une
façon compréhensible, voire même éventuellement une phrase. On peut
généralement montrer, après coup, que des éléments du mot étaient déjà
contenus dans les gribouillages initiaux, que l'on n'avait pas compris.
L'écriture se développe donc exactement de la même façon que dans le
cas de l'écriture automatique, seulement plus vite, en général, en une
seule « séance ». Par contre, l'acquis est de nouveau complètement perdu
jusqu'à la tentative suivante 81 .

f) Les symptômes corporels

La schizophrénie comporte un certain nombre de symptômes corporels


qui, certes, ne sont généralement pas très marqués, et dans certains
cas ne peuvent même pas être retrouvés, mais qui, dans leur ensemble,
indiquent qu'il y a à la base de la maladie une altération relativement
profonde du cerveau, voire de l'ensemble du corps.

Dans les états aigus, on rencontre des symptômes psychiques qui rap-
pellent la compression cérébrale. Sur le plan corporel également, des
mouvements trémulants et incertains permettent de conclure à une per-
turbation cérébrale générale assez grossière. Selon Reichhardt, on peut
trouver un poids cérébral trop important proportionnellement au crâne,
voire même de petites plages de ^congestion82. Il faut aussi mentionner
ici les troubles pupillaires.

8 1 . D'une façon tout à fait analogue, de tels patients c o m m e n c e n t souvent par j o u e r au


pinao un chaos de sons, dont se dégage ensuite très progressivement une mélodie (NDA).
8 2 . Voir aussi, plus loin, d'une part la mort par paralysie c é r é b r a l e catatonique, d'autre part
« l'obnubilation » catatonique (NDA).
Parfois, Pétat somatique ressemble à celui d'une infection grave. Au
cours des accès aigus de catatonie, notamment, nous trouvons souvent
une langue très chargée, un manque d'appétit (même sans qu'il y ait
d'aversion psychique contre la prise de nourriture) et une mauvaise
assimilation des aliments. L'état énergétique et nutritionnel décline ra-
pidement, et ce de façon tout à fait indépendante de l'effort moteur ;
les mouvements deviennent trémulants. Parfois, mais pas toujours, des
hyperthermies légères, ou rarement relativement fortes, s'associent à
de tels états.

Reichhardt (p. 32) a trouvé jusqu'à 5 pour mille d'albumine dans les
urines au cours d'états stuporeux. Nous avons aussi pu en voir transi-
toirement des quantités moindres au cours de divers états catatoniques.
On ne saurait encore déterminer s'il existe une corrélation entre ce
symptôme et la psychose.

Le poids corporel présente fréquemment, notamment dans les formes


aiguës, des oscillations fortes et tout à fait irrégulières auxquelles on
ne connaît nulle cause 8 3 . On a considéré de tout temps comme un signe
pronostique inquiétant de psychose aiguë le fait qu'un malade
commence à grossir fortement sans que son état psychique s'améliore ;
nous constatons donc fréquemment une prise de poids marquée pendant
la résolution d'états aigus, jusqu'à 2 5 kilos et plus au-delà du poids
normal du malade, si bien qu'il ne saurait s'agir d'une simple compen-
sation de la perte de poids due à l'agitation. Certains conservent en-
suite un poids anormalement élevé pendant longtemps, d'autres
retombent à la normale en quelques mois. Des recherches ultérieures
devront déterminer si ces cas ont un pronostic plus grave que ceux
qui comportent des fluctuations moins voyantes.

Parfois, le poids oscille parallèlement à l'état psychique, diminuant


notamment lors des phases d'agitation et augmentant lors des périodes
de calme.

La plupart des malades de nos asiles ne se distinguent cependant guère


des sujets sains quant à leur poids corporel ; simplement, même au
cours des états chroniques, les fluctuations semblent un peu plus fré-
quentes et importantes que normalement.

8 3 . Du moins la perte de poids « au début de la maladie » n'est-elle certes par la règle,


autant qu'il s'agit de différences relativement importantes. Sans doute a-t-on considéré les
états aigus, à c a u s e d e s q u e l s l e s patients arrivent à l'asile, comme le début de la maladie
(NDA).
Le poids corporel n'est nullement toujours parallèle à l'alimentation ;
dans les états aigus, notamment, le malade peut maigrir à l'extrême
malgré une prise de nourriture fort abondante, ou tout au moins suffi-
sante, et même mourir d'inanition, ainsi que l'a décrit Rosenfeld (629).
A l'inverse, certains malades conservent étonnamment bien leurs forces,
même en cas de forte agitation motrice, malgré une prise de nourriture
tout à fait réduite. Chez un même patient, le poids corporel peut se
comporter, pendant un temps, de façon inverse à la prise d'aliments.
Ils ne faut pas confondre avec ces fluctuations de l'état nutritionnel les
oscillations irrégulières du poids corporel qui interviennent souvent dans
des limites d'un ou quelques jours et qui, comme l'a démontré Rosenfeld,
reposent simplement sur une rétention hydrique irrégulière. Elles sem-
blent ne pas être rares du tout et peuvent représenter plusieurs livres.
Un manque d'appétit est fréquent ; dans les états aigus, il s'accompagne
souvent des symptômes d'un « catarrhe d'estomac » ou d'une infection
gastrique (langue chargée, haleine fétide, et parfois, mais pas réguliè-
rement, légères élévations thermiques) ; dans les cas chroniques, de
tels signes d'accompagnement sont plus rares. En alternance avec l'a-
norexie, ou encore isolément, on peut rencontrer une boulimie, tantôt
par accès, tantôt sous forme d'état chronique. De tels polyphages n'at-
teignent que rarement un poids corporel en rapport avec leur voracité.
Nous savons encore fort peu de choses sur la sécrétion des sucs diges-
tifs. Indubitablement, l'activité des glandes duodénales n'est générale-
ment pas perturbée. Mais il est des exceptions. Ainsi rencontrons-nous
de temps en temps du ptyalisme, parfois fort important ; dans un cas,
j'ai mesuré à plusieurs reprises jusqu'à trois litres d'émission salivaire
au cours, à chaque fois, d'une seule journée, et cela dura des mois et
se renouvela au bout de quelques années 84 .
Selon Leubuseher et Ziehen, il existerait dans la catatonie et la stupeur une
tendance à l'hyperchlorhydrie, dans la faiblesse d'esprit acquise une tendance
à l'hypochlorhydrie, et dans les états paranoïdes aigus une acidité normale.
Nous n'avons encore aucune raison de tirer de ces données, qui ont sans
doute besoin d'être vérifiées, la conclusion que les phénomènes pathologiques
qu'on vient de citer seraient d'essence différente (voir aussi Mayr, 460).
Dans la schizophrénie comme dans d'autres psychoses, tant la prise
d'aliments que l'activité de l'intestin dépendent au plus haut degré de

84. Il ne faut pas- confondre avec le ptyalisme la particularité qu'ont certains catatoniques
„ de ne pas avaler leur salive mais de la garder aussi longtemps que possible dans leur bouche
ou de la laisser s'écouler (NDA).
f a c t e u r s p s y c h i q u e s ; souvent, délire d'empoisonnement, négativisme,
autisme, agitation, etc. entravent ou rendent plus difficile la prise d'ali-
ments, qui peut c e p e n d a n t s ' a c c r o î t r e par intermittences j u s q u ' à la bou-
l i m i e , étant donnée la variabilité de c e s états. Dans nulle autre maladie
p s y c h i q u e que la s c h i z o p h r é n i e on ne rencontre si fréquemment et si
d u r a b l e m e n t de refus d'aliments c o m p l e t . Dans les états catatoniques
d'un degré relativement é l e v é , notamment, l ' a b s t i n e n c e plus ou moins
c o n s é q u e n t e est la règle. Une de nos malades ne put être nourrie qu'à
la sonde durant 1 6 ans, c ' e s t - à - d i r e j u s q u ' à sa mort.

Activité intestinale. C e r t a i n s m a l a d e s s e m b l e n t retenir intentionnelle-


ment leurs s e l l e s , pour les raisons les plus diverses. D'autres encore
vident leur intestin b e a u c o u p plus qu'il n'est n é c e s s a i r e , en partie
p a r c e qu'ils ont besoin de c e matériau pour barbouiller, en partie à la
suite d'idées délirantes, en partie pour des motifs qui nous sont encore
i n c o n n u s . Mais une atonie primaire de l'intestin s e m b l e r é e l l e m e n t pos-
s i b l e , notamment dans des états c a t a t o n i q u e s .

Masselon (p. 81) cite, parmi les symptômes schizophréniques, le mérycisme,


qui pourrait cependant être une manifestation associée plutôt fortuite.

On a procédé à d'autres investigations portant sur le métabolisme, en ce qui


concerne la composition de l'urine ; mais elles n'ont pas encore abouti à un
résultat concret. Il semble que, dans les états chroniques, l'urine ne soit dans
l'ensemble pas anormale. Pendant les états aigus et les poussées de la ma-
ladie, sa composition doit naturellement fluctuer dans de larges limites, ne
serait-ce qu'à cause de l'irrégularité de la prise de nourriture et de la dépense
énergétique des malades, à cause de l'état des organes digestifs, etc. C'est
pourquoi il va de soi que l'on trouve certaines anomalies ; mais l'on doit se
garder de les attribuer à la maladie en tant que telle.

Selon d'Ormea et Magiotto, l'excrétion des métaux telluriques, et notamment


du magnésium, est quelque peu réduite, surtout dans la catatonie, moins dans
l'hébéphrénie et la paranoïde. L'acidité de l'urine serait également moindre.
- Dide et Chenais ont trouvé, dans la démence précoce, une certaine dimi-
nution de la quantité d'urine, une nette diminution de la densité urinaire,
une absence de modification des phosphates, une nette augmentation des
chlorures, rarement de l'albumine ou de l'urobiline. Mais ces constatations
ne peuvent sûrement pas être généralisées.

Le sucre dans l'urine ne semble pas jouer de rôle, et selon d'Ormea la quantité
de substances réductrices dans l'urine serait au contraire moindre que chez
le sujet normal ; par contre, une certaine albuminurie semble pouvoir se pro-
duire parfois dans des états délirants que, pour notre part, nous rangerions
dans la schizophrénie (voir aussi, plus haut, l'albuminurie dans la stupeur).
Dans les états c h r o n i q u e s , la quantité d'urine s e m b l e être dans un rap-
port normal avec la prise d'aliments et d'eau. Mais de grandes irrégu-
larités peuvent se produire au cours des p o u s s é e s . Tantôt les malades
évacuent de grandes quantités d'urine, tantôt il existe une oligurie ;
j ' a i même constaté une anurie complète de deux j o u r s chez une j e u n e
fille catatonique (à l'aide de cathéter). E n pareil c a s , des fluctuations
rapides du poids corporel ne sont pas étonnantes. Chez un malade,
Arndt ( 3 0 ) a trouvé à c h a q u e survenue de la c a t a l e p s i e une salivation
et une polyurie.

Une rétention consciente d'urine est également très fréquente ; mais elle
n é c e s s i t e rarement une intervention thérapeutique.

Nous ne disposons pas encore d'examens sanguins effectués en prenant


suffisamment en compte non seulement la place des c a s au regard de
la c l a s s i f i c a t i o n systématique, mais aussi l'état antérieur, le tableau du
moment, le mode de vie, etc. A partir des données disponibles j u s q u ' à
présent, on ne peut c o n c l u r e à rien de certain qui soit s u s c e p t i b l e de
contribuer à la c o n n a i s s a n c e de notre maladie.

Kahlbaum (346, p. 52) a presque constamment trouvé dans ses cas de cata-
tonie un haut degré d'anémie ou de chlorose. D'autres, il est vrai, comme
Tschich, ont trouvé un état nutritionnel particulièrement bon, l'hématopoïèse
en faisant également partie. D'après mes expériences, qui ne s'appuient pas
sur des recherches au moyen d'instruments de mesure, les schizophrènes se
comportent, sous ce rapport, comme d'autres gens. - Whitmore Steele prétend
avoir trouvé trop peu de globules rouges et trop peu d'hémoglobine (71 % en
moyenne, pour cette dernière) chez ses mélancoliques, au nombre desquels
il compte aussi, naturellement, des schizophrènes déprimés, tandis que
Schultz (681) trouve vraisemblable, dans la catatonie, « une certaine tendance
à la baisse du nombre des érythrocytes du sang qui se trouvent dans les
principaux vaisseaux sanguins » et une teneur en hémoglobine presque nor-
male. Vorster a trouvé que le poids spécifique et la teneur en hémoglobine
étaient trop bas dans la melancholia attonita et le délire hallucinatoire aigu,
mais aussi dans d'autres psychoses aiguës. - Pighini et Paoli prétendent avoir
trouvé des formes jeunes d'hématocytes (augmentation de taille et ombilica-
tion) - mais comparer avec Muggia. - Obici et Bonon, ainsi qu'Agostini, ont
observé une diminution de l'isotonie des globules sanguins dans la démence
précoce comme dans d'autres maladies mentales (notamment au début). Dans
les états chroniques, parmi lesquels la schizophrénie vient en première ligne,
selon Pugh, et dans la catatonie, selon Schultz, l'alcalinité n'est pas modifiée.
Selon Bruce, le sang coagulerait plus difficilement dans la catatonie et dans
la manie aiguë. Il est surprenant que cela ne se remarque pas à l'occasion
des blessures et opérations, qui sont fréquentes.
Ce sont surtout les recherches sur le comportement des globales blancs, où des
anomalies certaines ont été constatées, qui méritent notre attention. Bruce, no-
tamment, étaie ainsi sa théorie de l'origine infectieuse de maladies que nous
qualifierions, pour leur plus grande part, d'états aigus de schizophrénie. Tou-
tefois, ses recherches nécessitent encore une vérification approfondie.

Il nous est cependant impossible de résumer brièvement ses études, parce


qu'il les base sur une tout autre classification des psychoses. L'essentiel en
est, à peu près, ce qui suit : Au cours des accès aigus de certaines maladies,
le nombre des globules blancs s'accroît jusqu'au double, surtout dans les cas
d'issue favorable, et bien moins dans les autres. Les cellules « polymorpho-
nucléaires » sont un peu plus fortement augmentées en nombre que les autres
dans les cas bénins, tandis que leur pourcentage s'abaisse jusqu'au tiers de
la normale dans les cas à terminaison défavorable. Après guérison, la leuco-
cytose persiste, mais la proportion des polynucléaires par rapport aux autres
leucocytes revient à la normale, tandis que dans les cas défavorables elle
reste inférieure à la normale durant des années. Lors des exacerbations, les
deux chiffres s'élèvent transitoirement 85 .

Récemment, Heilemann 8 6 a trouvé, dans 2 4 cas de diverses formes de dé-


mence précoce, une diminution nette et régulière des polynucléaires, avec
augmentation de toutes les autres formes de leucocytes.

Ce qui est peut-être le plus frappant, indépendamment des états psychi-


ques, c'est l'altération de l'activité du cœur et des vaisseaux. Le pouls est
souvent très changeant, même durant les périodes calmes, sans que l'on
puisse en trouver l'explication ni dans des oscillations thermiques (Mo-
ravcsik, Pighini) ni dans des fluctuations des affects ; au cours des
périodes aiguës, il peut avoir de grandes sautes très soudaines. Chez
un paranoïde qui, il est vrai, présenta par la suite des symptômes ca-
tatoniques, le pouls oscilla à plusieurs reprises, d'un moment à l'autre,
au cours d'un seul et même examen, par exemple de 8 0 à 130, sans
que la raison en fût éclaircie. Chez un stuporeux léger, il monta à 140
pendant quelques heures, alors qu'habituellement il variait dans des
limites normales. Sous des influences psychiques, le pouls peut changer,
même quand on ne note rien d'autre chez le malade. La modification
du pouls peut être le seul indice d'activité psychique. Chez une catato-
nique en état de stupeur complète, le pouls fit un bond de 85 à 134 à
l'instant où le médecin fit son entrée. Lors de telles irrégularités, les ma-
lades se plaignent moins de palpitations qu'on ne pourrait s'y attendre.

8 5 . Voir aussi Sandri (NDA).


8 6 . Heilemann, « Examens sanguins dans la démence précoce », in Allgemeine Zeitschrift
für Psychiatrie, vol. 6 7 , 1910, p. 4 1 5 (NDA).
L'état vasomoteur est fortement altéré. Dans les états catatoniques, li-
vidité et cyanose sont fort fréquentes, notamment aux pieds et aux
mains, mais aussi dans d'autres territoires cutanés. Souvent, ces stases
varient très rapidement. Une de nos catatoniques avait par exemple
des mains extrêmement froides le matin ; l'après-midi, ses mains, la
moitié inférieure de son avant-bras et sa tête se sont fortement rougies
et échauffées ; puis elle eut de nouveau des mains chaudes, la tête
froide et les pieds froids ; puis la tête chaude et les mains froides,
etc., le tout sans modification de la température centrale. Chez une
autre, les extrémités et le ventre étaient souvent objectivement et sub-
jectivement très froids. La cyanose n'est pas purement et simplement
une conséquence de l'absence de mouvement des extrémités, bien
qu'elle soit dans l'ensemble plus fréquente et plus marquée chez les
malades figés que chez les autres. Il peut même arriver qu'un patient
n'ait de cyanose des extrémités que lors du travail, et qu'il ne puisse
à cause de cela travailler qu'une partie de la journée. Une rougeur ou
une pâleur passagères, non seulement du visage mais même d'autres
zones cutanées, n'est pas rare.

Il y a souvent un degré modéré de dermographie, signe d'une excita-


bilité anormale du système vasomoteur : forte rougeur pour de légers
stimulus ; il n'est pas fréquent d'aboutir à la formation de marbrures,
cependant il peut aussi arriver qu'on en observe.

Nous ne savons encore rien de général sur l'état tensionnel du système


vasculaire. Mais il serait très important de l'explorer, en ce sens qu'il
pourrait sûrement nous éclairer très souvent sur les rapports des ma-
lades avec certains complexes.
Selon Pighini, la courbe sphygmographique serait plus basse dans la démence
précoce que chez les sujets sains ; les variations d'élasticité seraient parti-
culièrement importantes, et le pic secondaire serait réduit au minimum, tout
ceci témoignant d'une augmentation de tonus des vaisseaux.

La pression artérielle serait augmentée dans la stupeur catatonique


(Stoddart).
Généralement, la tendance importante aux œdèmes est mise en rapport avec
la stase sanguine. Mais elle doit avoir d'autres causes encore. Nous ren-
controns souvent des œdèmes sans stase démontrable, et à l'inverse un haut
degré de stase sans œdèmes. D'après nos conceptions de la pathologie, il
nous paraît fort compréhensible que des malades qui ne font que rester debout
des décennies durant aient souvent des œdèmes de la région malléolaire, et
éventuellement des jambes. Peut-être comprenons-nous moins bien que cer-
tains autres patients, bien qu'ayant le même comportement, n'aient pas
d'œdèmes. D'une façon générale, les œdèmes sont à un haut degré indépen-
dants de la stase et du comportement. On en trouve aussi en des endroits où
les manifestations de stase sont rares, notamment sous les yeux. Kraepelin
parle là d'épaississements myxœdémateux 87 , les œdèmes malléolaires donnent
eux aussi à peu près la même impression qu'un myxœdème ; parfois, la pres-
sion ne laisse qu'à peine un godet. Mais nous n'avons pourtant aucune raison
de classer là ces œdèmes. Ils disparaissent et apparaissent souvent beaucoup
plus rapidement qu'un myxœdème. Chez une patiente de constitution physi-
que très robuste, présentant un début de schizophrénie très légère, il existait
des œdèmes des cuisses dont l'intensité variait fortement en cours de journée.
- Les examens urinaires pratiqués chez de tels malades n'en apportent aucune
explication. - Des œdèmes relativement marqués peuvent, le cas échéant, ren-
dre les mouvements douloureux, peut-être du fait de la tension.

De même que les œdèmes, on peut trouver dans la schizophrénie d'autres


troubles trophiques encore, que l'on peut mettre en rapport avec le système
vasomoteur. La tendance aux engelures est plus importante chez ces malades
que chez les sujets sains ; dans nos asiles, on peut à l'occasion rencontrer
des peinions au cours de demi-saisons un peu fraîches. Il faut également
mentionner la tendance aux escarres, bien qu'elle soit très rare. Mais j'ai vu,
entre autres, une jeune catatonique très solide, et qui n'était pas incontinente,
être atteinte d'escarres en l'espace de 2 4 heures, sans cause apparente 88 .

Les blessures guérissent généralement étonnamment bien, hormis dans les


états de confusion aiguë, où c'est le contraire qui est le cas ; la tendance
aux infections n'est pas importante, et la cicatrisation est également bonne,
dans l'ensemble.
La fragilité vasculaire, présente chez de nombreux schizophrènes tant au stade
aigu qu'aux stades chroniques, semble indiquer une véritable atteinte des
vaisseaux. Certains de ces malades - notamment, mais pas exclusivement,
des catatoniques - peuvent avoir des hémorragies sous-cutanées à l'occasion
de traumas quotidiens, de contacts relativement doux, tels qu'ils sont néces-
saires pour beaucoup de travaux. Des hémorragies conjonctivales, qui survien-
nent par exemple quand les malades se lavent, même d'une façon banale,
semblent notablement plus fréquentes que chez les sujets sains. Un hématome
auriculaire n'est nullement toujours la conséquence d'un trauma controlatéral,
comme j e l'ai constaté avec certitude dans certains cas. Dans un cas, il est

87. Trépsat (771) croit que le « pseudo-œdème », comme l'a appelé Dide, pourrait être
constaté dans presque tous les cas, à la seule condition de pouvoir observer les malades
suffisamment longtemps. - Fuhrmann croit que l'œdème facial n'a pas encore été décrit et
l'appelle pachydermia facialis. - Les Anglais appellent la eomplexion luisante de la peau,
quelque peu succulente et de toute façon lisse et sans rides (peut-être par manque de mou-
vement ?) : varnished skin (NDA).
88. Trépsat décrit, chez des déments catatoniques, respectivement un pemphigus et un ulcère
de jambe, et il attribue cette affection à des troubles trophiques. Mais il est douteux qu'il
faille supposer un rapport avec la psychose (NDA).
aussi survenu lors d'un lavage de la propre main du patient ; dans un autre
cas, le patient pressait constamment son oreille à cause des Voix, provoquant
ainsi le saignement. La tendance aux saignements peut être très transitoire
ou durer relativement longtemps. La mort par hémorragie cérébrale ne semble
pas particulièrement fréquente.
Les troubles de la sécrétion sudorale ne font pas partie du tableau habituel,
mais ils ne sont cependant pas rares du tout dans les diverses formes. L'in-
hibition de cette fonction est difficile à établir, étant donnée la grande éten-
due de ses variations physiologiques ; tout au plus peut-on remarquer que
les malades s'allongent sous le soleil le plus chaud sans transpirer. Une sé-
crétion sudorale anormalement importante est par contre fréquente, tantôt à
la suite d'excitations psychiques, tantôt en rapport avec des accès, et notam-
ment de ceux qui sont représentatifs d'excitations sexuelles, tantôt aussi sans
cause connue. Une catatonique se masturba de nombreuses semaines durant
d'une façon tout à fait convulsive, par croisement de ses cuisses l'une sur
l'autre, tout en transpirant tellement que sa consommation de linge devint
une calamité. Une autre catatonique avait un fort accès de sudation une de-
mi-heure après chacun des gavages par sonde (qui se passaient sans résis-
tance de sa part).

Nous voyons, plus fréquemment encore que chez d'autres gens nerveux, des
sudations localisées qui peuvent toucher n'importe quelle zone du corps. De
temps en temps, ces sudations sont hémilatérales. Vraisemblablement une
partie de ces phénomènes sont-ils en rapport avec des complexes, et en tout
cas très certainement avec des excitations psychiques.
Hoche (309, p. 231) mentionne aussi une forte sécrétion des glandes sébacées.

Mentionnons e n c o r e , comme autres troubles trophiques, Vostéomalacie


et la fragilité osseuse qu'on a souvent o b s e r v é e s chez les vieux patients
d'asile. On les a mis en rapport avec l'état p s y c h i q u e ( H a b e r k a n t ) , sans
en apporter de preuves c e r t a i n e s . P e u t - ê t r e s'agit-il d'influences de
conditions hygiéniques défavorables, que toutefois nous ne connaissons
pas. A R h e i n a u , l ' o s t é o m a l a c i e survenait chez des hommes et des
femmes qui sortaient trop peu à l'air libre, sans que c e l a tînt au type
de la psychose. Même une infirmière en c h e f en fut atteinte, p a r c e
qu'elle ne s'accordait pas suffisamment de sorties. La maladie a pu
être guérie par le séjour à l'air libre, mais pas par d'autres traitements
usuels.

Il peut en aller de même pour la fragilité osseuse, qu'il faut distinguer


de l ' o s t é o m a l a c i e .

On peut en outre citer le cas, publié en son temps par Forel (229 a), d'une
catatonique dont les cheveux devinrent gris pendant la période d'affects dé-
pressifs au début de la maladie, mais reprirent leur couleur noire après mo-
dification de l'état psychique 8 9 . - Bertschinger mentionne (p. 303) une ma-
lade dont la couleur des cheveux alternait, tous les six mois environ, entre
brun-châtain foncé et blond clair. - Chez une de nos malades, les cheveux
furent crépus, un temps, en état d'excitation, et lisses lors de la rémission.

Les anomalies de la respiration sont difficiles à étudier, parce qu'on


ne saurait éliminer le facteur psychique. Les catatoniques respirent
souvent très superficiellement. A l'occasion, certains rythmes sont
maintenus. Ainsi une de nos catatoniques restait-elle régulièrement
quelques secondes sans aucune respiration, puis soupirait-elle soudain
profondément, puis respirait-elle très superficiellement, et enfin de
nouveau plus du tout pendant un instant, etc.

L'observation de la respiration n'en est pas moins importante, lors de


l'examen, parce que ses variations sont l'un des indices les plus fins
des fluctuations affectives ; on remarque notamment très souvent, selon
la respiration, quand un complexe est touché.

La menstruation est perturbée au stade aigu, dans la majorité des cas


peut-être ; notamment, elle cesse, ou encore elle devient peu abon-
dante. Mais elle peut aussi cesser également au stade chronique, durant
de nombreux mois à plusieurs années.

Une menstruation trop fréquente semble pouvoir être aussi en rapport


avec la psychose. Mais des ménorragies seront, en règle, déterminées
par des affections génitales. Les douleurs menstruelles subjectives sem-
blent beaucoup plus rares que chez les femmes saines, manifestement
parce que l'indifférence entrave l'autosuggestion en cause dans ce phé-
nomène.

Chez les hommes, l'impuissance et la diminution de l'instinct sexuel


sont fréquentes.

La température est généralement normale au cours des états chroniques.


A l'occasion, il se produit des variations modérées, curieusement plutôt
au-dessous de la normale que vers le haut ; le thermomètre peut baisser
jusqu'à 34°. Au cours des états stuporeux, la température est généra-
lement à la limite inférieure de la normale. On peut souvent expliquer
des élévations par des complications quelconques (embarras gastro-in-
testinal, contusions, constipation, etc. 9 0 ).

8 9 . Cas analogue chez Urstein, p. 5 9 ( N D A ) .


9 0 . « Deny et E . Roy signalent enfin l ' e x i s t e n c e de poussées fébriles é p h é m è r e s qui passent
assez souvent i n a p e r ç u e s », (Masselon 4 5 7 , p. 2 7 ) , (NDA). - En français dans le texte (NDT).
Les variations nyethémérales seraient irrégulières, et l'on rencontrerait
notamment leur inversion (ceci n'est pas rare dans d'autres maladies
mentales non plus, par exemple dans la mélancolie).
Le sommeil est régulièrement perturbé au cours des états d'excitation
aiguë, comme dans toutes les autres psychoses. Toutefois, il peut arri-
ver que dans la journée un malade paraisse très excité, se plaigne,
fasse du vacarme, tandis qu'il dort toute la nuit. Au stade chronique,
le sommeil est généralement suffisant, pour autant que des états hal-
lucinatoires ne le troublent pas. Dans les asiles, de nombreux schizo-
phrènes continuent paisiblement à dormir au milieu du plus grand
vacarme. D'autres encore se sentent tout à fait bien, quoique dormant
très irrégulièrement - généralement trop peu - pendant des mois.
Pendant les poussées aiguës, ou plus rarement au cours des états chro-
niques, il existe souvent une hypersomnie, si bien que les patients dor-
ment une grande partie de la journée et toute la nuit, voire s'endorment
au travail. Parfois, l'hypersomnie est le seul signe de la poussée, comme
chez une hébéphrène qui avait de temps en temps des périodes de lé-
thargie. Un de nos patients fut atteint d'hypersomnie à l'époque de son
examen spécialisé de pharmacie, qu'il obtint avec de bons résultats ;
il dirigea ensuite avec succès une pharmacie ; à 2 8 ans, l'hypersomnie
réapparut, accompagnée de dépression et d'insociabilité ; à 33 ans,
« neurasthénie » qui l'amena à abandonner sa profession ; à 35 ans
paranoïde 91 confuse sous forme de plusieurs accès, abêtissement limité.
Le sommeil dépend lui aussi d'influences psychiques directes. Bien
des malades ne veulent pas dormir, parce qu'ils voudraient bien savoir
ce qui se passe durant la nuit, ou parce qu'ils craignent qu'on puisse
les violenter de quelque façon durant leur sommeil.
Les « manifestations de fatigue » sont extrêmement diverses. De nom-
breux schizophrènes fatiguent à peine. Ils grimpent partout, jour et
nuit, et font du tapage, travaillent sans cesse, sans que l'on puisse
noter la moindre trace de fatigue. Dans la catalepsie, le sentiment de
fatigue fait souvent totalement défaut. D'autres patients ont à peu près
le besoin normal de repos. D'autres encore se fatiguent très facilement
physiquement et intellectuellement, notamment tant que la maladie
progresse. Beaucoup sont fatigués littéralement en permanence (géné-
ralement sans hypersomnie). Le moindre mouvement leur coûte et re-
présente un effort pour eux ; il en va parfois de même pour la pensée.

9 1 . C'est-à-dire forme paranoïde de schizophrénie, voir plus loin (NDT).


C'est pourquoi ils ne peuvent pas travailler, même s'ils le veulent ; si
on leur demande ne serait-ce que de se lever, ils ressentent cela comme
une grande exigence ; pour beaucoup, donner leur âge est déjà un tra-
vail auquel ils se soustraient volontiers, consciemment ou inconsciem-
ment, en répondant n'importe quoi ou en ne répondant même pas.
Certains ressentent l'élaboration idéique de leurs complexes, à laquelle
ils ne peuvent se soustraire, comme un effort ; ils se plaignent alors
parfois, avec le plus grand sérieux, de devoir tant travailler et ne peu-
vent comprendre qu'on les considère comme des oisifs.
C'est d'autre chose qu'il s'agit quand les malades ne se fatiguent anor-
malement vite qu'au cours de la tâche qu'ils ont à accomplir ; ceci est
moins fréquent. Mais nous avons déjà pu constater des manifestations
de fatigue au cours de l'enregistrement de 100 associations 92 .

Ce qui se passe habituellement, c'est que les malades qui ne se sentent


pas d'emblée fatigués ne semblent pas l'être par un examen, même
quand celui-ci les met à contribution pendant de nombreuses heures.
C'est là une différence souvent fort frappante avec d'autres psychoses,
et notamment avec les psychoses organiques.
En fait de symptômes moteurs purs (non déterminés psychiquement),
seuls deux sont vraiment prouvés à coup sûr, les tressaillements et le
renforcement de la contraction idiomusculaire. Cette dernière fait rare-
ment défaut, et est dans bien des cas si nette que, lors d'une légère
percussion, les faisceaux du grand pectoral qui sont sous le plessimè-
tre 93 ressortent sur le muscle alentour sous forme de longs bourrelets.
L'examen de la moelle épinière ne m'a montré aucune anomalie pathologique
dans de tels cas, même les plus marqués, avec les techniques en usage voici
2 0 ans, il est vrai. - Bernstein a trouvé la contraction idiomusculaire dans
95,7 % des cas de démence précoce, dans 9 0 % des cas de paralysie générale
et dans 11 % des cas de maniaco-dépressive ; chez les sujets sains, il ne l'a
généralement rencontrée qu'à l'époque de la puberté.
Selon Curschmann (148), la contraction idiomusculaire serait le signe d'une
intoxication favorisée par l'appauvrissement des tissus en eau, et qui survien-
drait notamment en cas de troubles importants de l'alimentation. Une exci-
tabilité nerveuse anormale, mécanique et vraisemblablement aussi électrique,
s'y associerait. Comme Gatz, Curschmann a rencontré ce symptôme plus fré-
quemment chez les hommes que chez les femmes (cf. aussi Rudolphson).

9 2 . Il s'agit bien sûr de l'enregistrement des associations des patients au cours du test
d ' a s s o c i a t i o n s provoquées (NDT).
9 3 . Petit instrument métallique utilisé autrefois pour la percussion médiate (NDT).
On note des soubresauts musculaires, notamment dans la musculature
faciale, où la « fulguration 94 » était considérée depuis longtemps déjà
comme signe d'une maladie en cours de chronicisation. Plus rares sont
des soubresauts de muscles entiers, ou même de toutes les masses
musculaires d'un membre.

Peut-être le tremblement, très fréquent, et qu'on peut mettre aussi en


évidence dans de nombreux cas tout à fait « en bout de course », est-il
aussi témoin d'une intoxication de l'appareil moteur. Il s'agit généra-
lement ici d'un tremor assez régulier et fin, qui est dans l'ensemble
indépendant de l'état psychique. Mais il peut évidemment s'y ajouter,
comme chez tous les gens nerveux, un tremor consécutif à une excita-
tion psychique ; ce « plus » est alors généralement grossier et irrégu-
lier, et constitue, en tant que signal d'excitation affective inconsciente
et consciente, un bon signe complexuel.

Chez certains observateurs, les symptômes moteurs prennent toutefois


une place importante dans la symptomatologie : conçus comme des états
spastiques purement moteurs, n'ont-ils pas donné son nom au premier
groupe identifié de la schizophrénie, la catatonie 9 '' ? L'École de Wernicke
et certains Français formulent aujourd'hui encore l'hypothèse de trou-
bles de la motricité stricto sensu, et Schüle localise une partie des
symptômes moteurs dans les organes centraux. On a même imaginé
que certains groupes musculaires pourraient être affectés seuls, ou du
moins préférentiellement. Bien que les observations sur lesquelles de
telles opinions se fondent soient monnaie courante, je n'ai pas encore pu
me convaincre de leur justesse. Il est certes possible que de tels phéno-
mènes se produisent ; on peut aussi imaginer que la dissociation géné-
rale se fasse sentir dans la voie mentionnée par Wernicke ; mais ni l'une
ni l'autre hypothèse ne sont prouvées. Des gens qui ne « peuvent » pas
se dresser sur leur séant ne sont pas non plus capables d'avoir tout à
coup, à la suite de quelque stimulus psychique, n'importe quelle ac-
tivité locomotrice complexe, puissante et correctement coordonnée.

Avant de pouvoir exclure la genèse psychique il faut, abstraction faite


d'autres possibilités, éliminer notamment le négativisme (et l'effet de
l'hyosciamine ?). Même les symptômes pseudo-apraxiques peuvent être
l'expression d'une perturbation psychique générale. Si les mouvements
des malades ont souvent quelque chose d'incertain, ce peut être la

94. C'est-à-dire des tressaillements musculaires « en éclair » (NDT).


95. V o i r p l u s l o i n , p a r a g r a p h e « C a t a l e p s i e » (NDA).
conséquence de l'absence de but tant de l'activité en général que des
divers mouvements.
La démarche, notamment, est souvent singulière. La coordination des
mouvements des bras et des jambes est, par elle-même déjà, souvent
perturbée, certains malades tiennent leurs bras raides même en mar-
chant. Mais ce qui est particulièrement important, c'est que les pieds
sont souvent posés très irrégulièrement, tant spatialement que tempo-
rellement.
Du côté des femmes, à Rheinau, de nombreuses malades se promenaient li-
brement dans un grand jardin avec beaucoup de buissons, taillés toutefois
en bas, afin de permettre la surveillance. A partir de nombreux endroits, on
ne voyait donc bien des malades que jusqu'à la hauteur des genoux. Chez
nombre d'entre elles, on pouvait faire le diagnostic à partir de leur démarche
de feu follet, qui ne perdait pas non plus ses caractéristiques quand les pa-
tientes se dirigeaient vers un but précis. - Mônkemôller et Kaplan ont cherché
à déterminer les traces de pas et ont ainsi conservé un graphique de l'irré-
gularité spatiale de la démarche chez deux catatoniques. D'une façon tout à
fait analogue, Gross (390, II, p. 566) a trouvé un rythme perturbé et désor-
donné dans Vécriture.
Moravcsik a trouvé, dans tous les cas de catatoniques examinés, une dimi-
nution de l'excitabilité électrique avec longs soubresauts lents. Malheureuse-
ment, le rapport ne dit pas quel type de courant a été utilisé, ni s'il s'agissait
de stimulation des nerfs ou des muscles. - Ostermeyer a trouvé une diminu-
tion de l'excitabilité galvanique des nerfs moteurs, mais sans modification
qualitative.
Des paralysies organiques ne se voient guère en tant que symptômes
partiels de schizophrénie. Par contre, j'ai vu de temps en temps des
paralysies psychogènes (« hystériques »), souvent d'une grande ténaci-
té. Astasie et abasie se voient également. Une patiente ne put ouvrir
les yeux pendant plusieurs heures. Les paralysies généralisées ou lo-
calisées dues à des barrages ne sont pas foncièrement différentes de
celles-ci. Des contractures hystériformes sont très rares.

Parmi les réflexes, les réflexes cutanés sont, comme dans la plupart des
psychoses, si difficiles à explorer indépendamment de l'esprit que nous
n'en savons rien de précis. Séglas (in Ballet, p. 109) écrit que les ré-
flexes cutanéo-muqueux seraient diminués dans les formes secondaires
de stupidité. D'après Maillard (Société de psychiatrie, Paris, 16 dé-
cembre 1909, Neurologisches Centralblatt 10.623), le réflexe cutané
plantaire fait défaut dans 7 5 % des cas de démence précoce (41 %
dans les autres psychoses). L'exagération du réflexe rotulien avec ab-
sence de cutané plantaire se rencontre dans 70 % des cas de démence
précoce, et dans 15 % des cas dans les autres psychoses. Tout praticien
sait que le réflexe pharyngé et, d'une façon générale, tout réflexe nau-
séeux, est absent dans les cas tant récents qu'anciens. Des larmes et
une érythrose des joues peuvent prouver la conservation de la sensi-
bilité, tandis que dans d'autres cas un attouchement intensif du pha-
rynx et même de la muqueuse bronchique ne provoque pas de
sensations désagréables. On voit des phtisies qui évoluent sans toux
jusqu'à la mort.
Le cas échéant, le réflexe conjonctival, voire cornéen, sont également
totalement absents, mais ce seulement dans les cas de catatonie grave,
autant que j e l'ai vu. Les réflexes profonds, c'est-à-dire ostéo-tendineux,
sont en règle exagérés, comme dans tous les cas où les hémisphères
cérébraux relâchent leur contrôle. On obtient parfois une série de sou-
bresauts d'allure clonique au niveau de la rotule ; parfois, l'exagération
se manifeste de telle sorte que le début d'extension stimule les flé-
chisseurs, si bien que la jambe est ramenée en arrière comme un res-
sort ; dans l'un de nos cas, toute la musculature homolatérale de la
tête, du cou et du torse tressautait lors de la percussion de l'angle du
maxillaire. L'exagération unilatérale des réflexes tendineux ferait éga-
lement partie de la schizophrénie (Kleist, 366, p. 76).
Le renforcement des réflexes tendineux n'est pas en rapport avec le
tonus de la musculature. Je me souviens d'une catatonie fraîche (de
degré léger) qui avait une énorme hypotonie de la musculature ; pour-
tant les réflexes tendineux étaient augmentés.
J'ai trouvé des réflexes diminués dans un seul et unique cas, sans que
l'on ait pu mettre en évidence d'erreur d'examen. Kleist (p. 43) a ren-
contré des réflexes tendineux diminués avec hypotonie.
Les réflexes pupillaires ont été souvent étudiés, et avec succès. La réac-
tion de fermeture des paupières de Piltz se rencontrera dans environ la
moitié des cas. Bumke et Hubner ont prouvé que l'instabilité pupillaire,
la mydriase lors de l'attention, de la frayeur, etc. ainsi que des stimulus
sensitifs (notamment désagréables) font souvent défaut dans la schizo-
phrénie. Bumke se croit en droit de supposer que ceci serait un phé-
nomène régulier à l'acmé d'un état catatonique, tandis que le second
auteur n'a trouvé de réaction ni psychique ni sensitive chez 75 % de
ses schizophrènes, mais a pu en constater avec certitude chez 8 %
d'entre eux. Mais ces pourcentages n'ont encore que peu de valeur,
car le mode d'examen, l'instrument, l'intensité de la lumière, ainsi que
la conception qu'on a de la systématique des maladies doivent entraîner
de fortes différences (voir Wassermeyer). Mais il est certain que les
réflexes psychiques ne sont nulle part aussi souvent absents ou dimi-
nués que dans la schizophrénie 96 .
Outre l'absence de réaction, on trouve parfois une réaction étonnam-
ment forte à des stimulus psychiques, exactement comme dans le cas
des manifestations d'affectivité.
Lors des excitations catatoniques de tout type, les pupilles sont très
souvent fortement dilatées, mais elles réagissent aux variations de lu-
minosité. Dans les états psychiques les plus divers, elles sont souvent
inégales, sans que leur réaction soit diminuée ; ce phénomène a sou-
vent donné lieu, dans le passé, à un diagnostic infondé de paralysie
générale. Mais, à la différence de cette maladie, l'inégalité est rarement
permanente, elle se modifie souvent au bout de peu d'heures, les pu-
pilles devenant égales, ou l'inégalité s'inversant. j e n'ai vu que deux
fois des pupilles en tête d'épingle dans la schizophrénie.
A l'occasion, on voit aussi des curiosités telles que les deux qui suivent. Un
catatonique avait, à son entrée à l'asile, des pupilles égales, étroites, qui
n'étaient pas bien rondes et réagissaient à peine. Au bout de 10 minutes
elles étaient largement dilatées et réagissaient normalement. Chez une fille
catatonique, nous avons vu, alors qu'elle était totalement calme, des élargisse-
ments et rétrécissements spontanés des pupilles sans modifications de lumi-
nosité ni d'accommodation. De temps en temps, de telles anomalies semblent
être en rapport avec le contexte psychique, bien qu'on ne puisse que rarement
le prouver par réitération. Ainsi l'un de nos catatoniques eut-il un jour, pen-
dant environ une heure, alors qu'il parlait avec ardeur de ses idées délirantes,
des pupilles élargies et qui ne se rétrécissaient pas à la lumière97.
On connaît depuis fort longtemps le « regard paranoïde », qui apparaît quand
les patients pensent à des complexes donnés. Chez certains malades, cette mani-
festation peut être momentanément provoquée puis amenée à disparaître par
l'abord d'un thème différent. Je ne sais pas sur quoi elle repose. Elle reste
souvent reconnaissable quand l'on ne voit que l'œil, à travers un masque.
Parmi les troubles sensoriels que nous pourrions ranger parmi les symp-
tômes corporels, on trouve très fréquemment la céphalée, notamment
dès l'anamnèse. Nombre de nos patients avaient, dès leur jeunesse,

9 6 . Voir l'important travail de Weiler, in Zeitschrift fur die gesamte Neurologie und Psychia-
trie, Or. 1910, II, p. 101 (NDA).
97. Leeper (Journal of mental sciences, 1904, p. 5 2 0 ) a trouvé des pupilles larges le matin,
étroites le soir. Au cours de la présentation clinique qui a lieu le soir, j'ai très souvent pu
montrer des pupilles dilatées. - Dide et Assicot ont même trouvé un Argyll-Robertson, mais
plus souvent encore le phénomène inverse. Souvent, la réaction à la lumière ou à l'accommo-
dation était diminuée. Blin prétend avoir trouvé un Argyll-Robertson dans 13,8 % des cas
ce qui est étonnant. - A. Westphal a décrit des pupilles irrégulières et ovales ; j'en ai vu
moi aussi, de façon transitoire (NDA).
souffert de céphalée ; pendant la maladie patente, on retrouve souvent
ce symptôme sous les formes les plus diverses : pression dans toute la
tête, derrière le front et, avec une particulière fréquence, à l'occiput ;
douleurs déchirantes, térébrantes, à type de traction, de brûlure, qui
irradient généralement à toute la tête à partir d'un endroit quelconque.
Ce symptôme peut aussi avoir un caractère migraineux, et pourtant
disparaître par la suite, si bien que l'on n'est pas en droit de le consi-
dérer comme une simple complication.
Nous ne connaissons pas de causes déclenchantes à cette céphalée,
pour autant qu'il s'agirait d'une manifestation appartenant à la schizo-
phrénie. La douleur occipitale doit avoir un rapport quelconque avec
la sexualité.

Des sensations de brûlure, des sifflements, des bourdonnements et des


sensations de broiement en divers endroits de la tête sont des phéno-
mènes accompagnateurs fréquents de la céphalée, mais on les rencontre
aussi sans elle.

Toutes les paresthésies et les hyperesthésies possibles peuvent être ob-


servées. Généralement, elles ressemblent à celles de la neurasthénie,
mais il n'est pas exceptionnel qu'elles éveillent le soupçon d'une af-
fection organique du système nerveux central. Des sensations dans le
cœur, l'estomac, l'intestin, sont habituelles. On rencontrerait mastody-
nies et douleurs ovariennes. Des points de névralgie (sans hystérie)
seraient fréquents (Ziehen 840, p. 378).

Les schizophrènes se plaignent parfois de sensations vertigineuses, qui


apparaissent de façon tantôt permanente, tantôt plutôt transitoire.

L'analgésie, fréquente, est citée dans d'autres contextes. Dans un cas


d'anesthésie absolue à la douleur, j'ai noté l'absence de saignement
lors de profondes piqûres d'épingle.

D'autres troubles déficitaires de la sensibilité n'entrent guère en ligne


de compte. Le rétrécissement du champ visuel, qu'on peut rencontrer,
a naturellement des causes psychiques (Klien). Mais peut-être la dis-
sociation des sensations que l'on peut observer dans certains cas (no-
tamment au cours de « l'obnubilation ») est-elle indépendante de
l'attention : les malades peuvent tenir le dessin d'un chou pour celui
d'une rose 98 , en faisant fi de la couleur (comme les délirants alcooli-

98. Ou, conformément à la prédilection pour ce qui est exotique, pour un nénuphar (NDA).
ques), un épi de maïs grandeur nature pour un épi de blé, et ici c'est
en première ligne la dimension qui est négligée, etc.
On range aussi parmi les symptômes corporels les divers « accès » qui
peuvent survenir au cours de la schizophrénie. Il est vrai que nombre
d'entre eux sont à coup sûr indépendants de l'esprit ; d'autres, à l'in-
verse, ont un déclenchement psychique, et sont psychiques dans tous
leurs symptômes, et il faut là, bien sûr, compter au nombre des symp-
tômes psychiques les manifestations d'accompagnement des affects au
niveau du cœur, des vaisseaux, et éventuellement de l'activité intesti-
nale et rénale, bien qu'il s'agisse de phénomènes à expression corpo-
relle. Entre les deux, il existe une foule d'intermédiaires, dans lesquels
soit c'est l'état cérébral permanent qui crée la prédisposition, mais c'est
un événement psychique qui déclenche l'accès, soit, à l'inverse, il survient
un accès somatique, mais la symptomatologie psychique en est détermi-
née par les complexes présents". Par « somatique », nous entendons na-
turellement ici une altération de l'activité cérébrale physiologique,
qu'elle soit conditionnée par une intoxication ou par des spasmes vas-
culaires, ou par quoi que ce puisse être.

Au pôle somatique de cette série, nous trouvons notamment les accès


apoplectiformes, qui ne sont à vrai dire pas fréquents dans la schizo-
phrénie. Les malades s'affaissent subitement ou progressivement, avec
ou sans prodromes, comme des apoplectiques ; le langage devient bal-
butiant ou est totalement impossible. La déglutition, la fixation du re-
gard et d'autres fonctions peuvent être nettement perturbées, la salive
peut couler de la bouche ; tous les mouvements du corps deviennent
incertains, etc. ; plus rarement, il se produit des émissions involon-
taires de fèces et d'urine. Parfois, les symptômes ont un caractère net-
tement hémiplégique, l'une des moitiés du corps étant plus flasque
pendant l'accès, et paraissant plus faible après celui-ci. S'il s'y ajoute
des convulsions, elles peuvent être unilatérales, ou du moins plus pro-
noncées d'un côté. La conscience est généralement altérée, mais elle
peut aussi être totalement conservée, ou faire totalement défaut ; il en
va de même du souvenir a posteriori. De tels accès durent généralement
quelques heures ; plus rarement, ils se dissipent plus rapidement, ou
s'étendent sur des jours. Un malade, chez lequel ni l'évolution, obser-
vée plusieurs années durant, ni les fréquents examens ne fournirent
d'éléments en faveur d'un autre diagnostic que celui de schizophrénie,

99. Certains accès représentent un acte sexuel transformé, voir Abraham, in Jahrbuch für
psycho-analytische Forschung, vol. Il, p. 2 9 (NDA).
resta à plusieurs reprises, quelques jours durant, dans un coma au
cours duquel il présentait même un signe de Babinski.

Parfois, l'activité psychique défaille sous la forme de pertes de connais-


sance, qui peuvent aussi, il est vrai, avoir un déclenchement psychique,
ainsi qu'il arrive chez des gens nerveux. On observe aussi des états
irritatifs, qui sont indépendants de l'esprit pour l'essentiel, comme des
spasmes de divers groupes musculaires. Généralement, les spasmes ont
un caractère mixte, on -ne peut pas dire quelle en est la part psychique
et la part physique. Ce qui est important, c'est qu'il n'est pas rare que
les accès spastiques soient typiquement épileptiformes (stade tonique,
puis clonique ; brève durée, rarement plus d'une minute). Certains de
nos malades ont, de ce fait, été adressés à l'asile avec le diagnostic
d'épilepsie. Les accès épileptiformes peuvent demeurer isolés, ou en-
core se renouveler pendant quelques années, pour ensuite disparaître.
Exceptionnellement, ils peuvent même aboutir à une sorte d'état de mal 100 .

Les accès épileptiformes se voient à tous les stades de la maladie ; ils


peuvent tout aussi bien être le premier signe d'une schizophrénie que
compliquer un vieil abêtissement. Je n'ai rencontré aucun cas net dans
lequel ils se soient associés durablement à un simple tableau de schi-
zophrénie ; s'ils restaient permanents, ils présentaient aussi des symp-
tômes psychiques d'épilepsie, si bien qu'il s'agissait vraisemblablement
de cas mixtes de ces deux malades (Morawitz). Comme dans l'épilepsie
commune, les crises peuvent aussi, exceptionnellement, être déclen-
chées psychiquement. Une schizophrène d'un certain âge eut sa pre-
mière crise immédiatement après avoir observé avec un grand intérêt
une crise chez une épileptique ; les crises se renouvelèrent pendant
dix ans, à intervalles irréguliers ; à la suite du transfert de la patiente
dans un autre bâtiment, elles cessèrent pour ne jamais se renouveler.

Au pôle psychique de la série, nous avons les accès purement hystéri-


formes, qui ne sont pas rares chez les schizophrènes. Ils ne présentent
absolument aucun symptôme qui indique quoi que ce soit d'organique.
Ce qui est organique, là, c'est sans doute seulement la prédisposition,
bien qu'il nous faille supposer que cette prédisposition doive se mo-
difier avec l'importance du processus schizophrénique, si bien que l'ac-
cès se déclenche tantôt plus et tantôt moins facilement. Pour des
raisons dont nous allons discuter, nous devons aussi nous remémorer,

100. Tetzner rapporte un cas de mort par accès convulsifs itératifs ; il semble s'agir là d'une
catatonie, en prenant c e mot au sens que nous lui donnons ( N D A ) .
dans ce contexte, les accès de vitupérations et de confusion à déclen-
chement psychique, qui forment la transition vers la simple réaction
de l'esprit schizophrène.
Comme tous les autres symptômes hystériformes, les accès typiquement
hystériformes ne sont pas rares chez nos malades. Toutes les formes
qu'on peut voir dans l'hystérie, nous les rencontrons ici aussi. De la
grande crise jusqu'aux simples tremblements spasmodiques de certains
membres, on peut tout voir. Ils peuvent alterner avec des accès d'autres
types ou rester seuls. Ils sont généralement isolés, ou du moins peu
fréquents, alors toutefois que des ébauches plus légères et des accès
abortifs se voient fréquemment. Une de nos malades prophétisa qu'elle
mourrait dans la nuit ; elle resta alors un moment comme sans connais-
sance, mais respirant paisiblement dans son lit ; puis elle se mit sou-
dain à crier et à trembler. Amélioration immédiate après application
d'une hydrothérapie.

On peut ranger ici, si on le souhaite, les rires et pleurers spasmodiques,


non rares, et que Kahlbaum cite parmi les symptômes corporels ; nous
les envisageons naturellement, dans la plupart des cas, comme une
expression du complexe qui reste inconscient.
Mentionnons comme une curiosité le fait qu'une malade avait parfois
des accès de sanglots pendant qu'elle parlait.
Les accès les plus fréquents, qui peuvent être en même temps consi-
dérés comme une sorte de type des attaques schizophréniques, nous
semblent être les états irritatifs et paralytiques à détermination orga-
nique, au cours desquels les associations psychiques, notamment, sont
également altérées. Ainsi acquièrent-ils une grande analogie avec les
accès qu'il n'est pas rare que nous observions dans le cas d'affections
cérébrales grossières et d'intoxications telles que l'urémie, et on ne
peut les distinguer de ceux-ci que par les circonstances d'accompa-
gnement. Des accès « abortifs », c'est-à-dire relativement légers, de ce
type ont tendance à se renouveler fréquemment ; les accès plus impor-
tants sont plus rares.
Parfois, un stade tonique inaugure le tableau mais, à la différence de l'épilep-
sie, celui-ci peut durer très longtemps, et il n'atteint pas l'acuité angoissante
du haut mal. Il s'agit généralement plutôt d'une rigidité générale du corps ;
la chute semble rare ; la respiration reste habituellement relativement ou to-
talement indemne. Une catatonique ne réagit soudain plus aux propos qu'on
lui adresse, elle resta allongée, rigide, les yeux fermées ; sudation très im-
portante de tout le corps ; pouls faible, bien frappé, 100-110. La température
monta à 38°. Puis les mains se serrèrent convulsivement ; appels, prières,
menaces ne provoquèrent aucune réaction, on obtint seulement de légers mou-
vements de défense au pincement et à l'exposition des yeux à la lumière
d'une allumette tenue près d'eux. Durée de l'accès 4 heures ; après que l'aug-
mentation de la sudation et de la température eurent régressé, la malade se
remit rapidement ; elle pleura sans guère d'affectivité, « on lui avait coupé
la parole avec la machine (c'est-à-dire la flamme) ; on voulait l'exécuter, elle
avait entendu la hache tomber ». - Un hébéphrène qui avait présenté quel-
ques symptômes catatoniques à la cinquantaine se trouva quelques jours du-
rant en état très légèrement crépusculaire, alors qu'il était devenu soudain
totalement raide, mais sans tomber. Il s'y ajouta un léger tremblement de tout
le corps. Il ne réagissait pas aux piqûres d'épingle par des mouvements, mais
seulement par un son plaintif qui survenait environ deux secondes plus tard.
Il suivait automatiquement les ordres simples, comme de remuer ses membres.
Flexibilité cireuse. Pouls rapide. Au bout de quelques minutes la tension se
résout ; fort accès de sudation. Mis au lit, le patient resta quelques heures
encore les bras écartés ; de plus, il était encore confus, il a uriné au lit. -
Le stade tonique peut aussi se voir seul, réalisant un accès abortif. Une
catatonique devint tout à coup rigide alors qu'elle était assise, elle resta là
environ dix minutes, les poings serrés, le regard dirigé vers le sol, puis elle
se leva soudain, avec ces mots : « Bon, maintenant c'est passé. »
Dans d'autres accès, le tonus est absent ; ils présentent seulement une exci-
tation oniroïde avec manifestations de faiblesse nerveuse. Un hébéphrène ma-
niaque commença tout à coup à s'agiter dans son lit, gémit, vomit ; eut des
soubresauts irréguliers des extrémités ; enfonça sa tête dans son oreiller. Il
était obnubilé, donnait des réponses peu claires, confuses, visage blême,
froid ; traits tout à fait mous, notamment autour de la bouche, qui est ouverte
et laisse couler une salive abondante. Essaie d'avaler, mais ne peut fermer
la bouche. Verbigère lentement avec des pauses entre les mots : « cheibe 101
- cheibe - cheibe de pute - cheibe, etc. ... - 52 - 3 - 4 - 5 - ... - maman
- pas - mourir - maman - pas - mourir - etc. » Réflexes tendineux exagérés ;
yeux demi-ouverts, font des mouvements de roulement. Pupilles larges, réa-
gissant à la lumière ; angoisse. Se cramponne partout. Au bout de quelques
heures il s'endort. Le lendemain, le patient sait seulement qu'il avait peur
et ne pouvait parler. Ensuite, pendant plusieurs jours, le même patient de-
venait souvent différent, pour peu de temps, au milieu d'une conversation, il
blêmissait, fermait les yeux, donnait des réponses inadéquates.
Autres exemples : catatonique (au lit) : toutes les positions possibles, torsion,
se débat, enroulement du corps, rapides inspirations et expirations gémis-
santes. Salivation, tête rouge, mains froides. En dehors du lit : rapides rota-

101. Juron universel en suisse alémanique, qui signifie littéralement « cul de cheval » et
revêt encore, dans le sentiment populaire, une signification religieuse en tant que réminis-
c e n c e de vieilles croyances germanique (NDA).
tions sur ses pieds. Pupilles variables ; pouls bien frappé, environ 80. Durée
environ 2 heures, puis obnubilation, reste allongée, comme dormant, mais
peut encore agir, par exemple aller à la chaise percée ; mais, ce faisant,
titube. Ensuite souvenir entier. - Un hébéphrène eut deux accès identiques :
secousses et rotation des membres, révulsion des yeux, visage complètement
blafard, écume aux lèvres ; durée de plusieurs heures ; amnésie totale. - Ca-
tatoni.e périodique avec périodes maniaques : subitement, lors du repas, se-
cousses des bras et du cou ; bras fléchis, se rejoignent cloniquement ; la tête
s'incline et a des mouvements convulsifs. Pas de perte de connaissance. Du-
rée une demi-heure. Par la suite, encore des soubresauts irréguliers, ne vou-
lait pas aller à table parce qu'il laissait facilement tomber la vaisselle.
Ensuite, de nouveau comme avant. — Catatonique : secousses cloniques de
toutes les extrémités, mais conserve pendant un moment les positions qu'on
lui imprime passivement (n'était pas cataleptique avant l'accès). Pleurs vé-
héments, forte érythrose du visage. Durée d'une demi-heure. - Hébéphrène :
début par des grognements et des éructations, puis mouvements croissants
du corps, se tient convulsivement à son lit avec ses mains. - Paranoïde : à
table, se mit soudain à rire, puis piétinement ; s'endormit ; se réveilla au
bout de quelque temps et recommença à taper d'un pied, tenait fermement
son bras sur les yeux, si bien qu'on ne pouvait le bouger passivement. Pas
d'amnésie, elle dit n'avoir pu répondre, avoir dû agir ainsi. Par la suite, elle
eut par moments la tête rouge et se crut alors persécutée pendant ce temps.
- Une hébéphrène a « des accès de tremblement des jambes, étant alors
agitée intérieurement et ne pouvant plus travailler ». Une autre présente des
secousses cloniques irrégulières des extrémités et de la face. — Une catato-
nique révulse ses yeux, tape des pieds, a de l'écume aux lèvres. Durée ap-
proximative deux minutes. Amnésie totale. - Les accès peuvent aussi se
produire pendant le sommeil. Une de nos malades fut réveillée du fait que
son corps se redressait. - Un hébéphrène a soudain la tête rouge, il s'emporte
alors et vitupère.

Ces derniers exemples montrent qu'il existe des transitions ininterrom-


pues depuis les accès proprement cérébro-organiques jusqu'aux états
d'agitation de nos malades. Il est toutefois certain qu'une partie de ces
derniers ont une détermination purement psychique, le cours des idées
du malade ou un événement extérieur, une perception, ayant touché
au complexe. Mais si l'on se penche sur les accès hallucinatoires, si
fréquents chez les plus anciens des schizophrènes de nos asiles, on a
l'impression qu'un processus organique se trouve à la base de la plu-
part d'entre eux ; on ne peut influer d'une façon quelconque ni sur
leur survenue ni sur leur déroulement ; tout au plus peut-on habituer
progressivement les malades à se contenir un peu pendant l'accès, ou
obtenir qu'ils réclament d'eux-mêmes d'être isolés « quand ça vient »,
afin de ne pas importuner les autres.
Certains accès abortifs ne peuvent être distingués du petit mal épileptique :
hébéphrène, généralement gai ; soudain son visage prend une expression
maussade, tandis que le patient marmonne quelques mots incompréhensibles,
durée : quelques secondes. - Hébéphrène : s'emporte assez soudainement, se
prend la tête dans les mains ; c'est noir devant ses yeux, tout papillote. Du-
rée : quelques secondes. - Catatonie périodique : reste allongé un moment,
tout mou, comme mort, les yeux fermés, le pouls reste bon. Ici, on ne peut
de nouveau pas exclure l'origine psychique.

Wernicke a observé des accès de rigidité, qui surviennent notamment quand


on veut quelque chose du patient. J'ai vu des accès apparemment semblables
qui étaient sûrement un orgasme sexuel. - Huiler a également connaissance
d'accès de douleur.

* * *

A ma connaissance, il n'existe pas encore de recherches utilisables


sur la fréquence des malformations corporelles (c'est à dessein que j'é-
vite l'expression « signes de dégénérescence ») dans la démence pré-
coce. D'après les travaux de Laubi, dont le matériel m'est en grande
partie connu, les choses sont telles que les psychoses actuellement
rangées dans la schizophrénie présentent beaucoup moins de malfor-
mations que les idiots et les épileptiques, mais un peu plus que les
sujets sains. Il n'est besoin en aucune façon qu'une très lourde tare
héréditaire sehizophrénique s'exprime au travers de telles anomalies.
Comme, parmi les schizophrènes des asiles, ce sont ceux qui étaient
défavorisés intellectuellement à l'origine qui prédominent relativement,
on ne peut pas encore dire si ceux d'entre eux qui ne sont pas imbéciles
présentent vraiment plus de malformations que les sujets sains.

Wintersteiner a trouvé des altérations innées du fond d'œil dans les deux tiers
de ses « paranoïas » (au sens de l'école de Vienne).

Nombreux sont ceux qui citent aussi, dans ce contexte, le goitre. Il est
indubitable qu'on trouve dans les régions à goitres plus de grands goi-
tres chez les schizophrènes que dans la population saine. Il arrive aussi
que le goitre enfle et désenfle avec les états d'agitation (Bertschinger,
p. 301). Mais ces relations peuvent aussi n'être qu'une apparence. (Les
goitres de nos malades ne sont traités que s'ils menacent d'être dou-
loureux ; le fait de crier peut les amener à gonfler.) En tout cas, il
nous manque la preuve que le goitre fasse partie de la schizophrénie
ou de la prédisposition sehizophrénique.
g) Les symptômes catatoniques

On rassemble sous le nom de symptômes catatoniques un certain nom-


bre de phénomènes que Kahlbaum a trouvés dans sa catatonie : états
moteurs particuliers, stupeur, mutisme, stéréotypie, maniérisme, négati-
visme, automatisme sur ordre, automatismes spontanés, impulsivité. J e
n'assurerais pas avec certitude que tous ces signes aient de rapports
plus intimes entre eux qu'avec d'autres symptômes. Mais en tout cas
ce concept est commode, et la fréquente concomitance de ces divers
symptômes clans la forme de schizophrénie que nous appelons catato-
nique lui correspond. Plus de la moitié des schizophrènes des asiles
présentent des symptômes catatoniques, en permanence ou de façon
transitoire.

1. La catalepsie
Le visage figé des malades donne parfois l'impression qu'ils ont les
traits contractés ; des positions forcées maintenues de façon prolongée
semblent aussi indiquer une rigidité musculaire ; lors des mouvements
passifs, nous sentons souvent une résistance, qui peut être véritable-
ment invincible dans des cas graves.
Mais en vérité nous ne connaissons pas encore, dans la schizophrénie,
ce qu'on pourrait appeler des états hypertoniques des muscles, au sens
propre. Ce qui est décrit, ce sont des phénomènes complexes ayant en-
tièrement, ou du moins de façon prépondérante, une genèse psychique.
Il n'est toutefois pas bien rare qu'on se trouve confronté au fait qu'un
patient adopte des mois durant une position donnée et semble égale-
ment complètement rigide quand on veut mouvoir passivement ses
membres. Cela peut aller si loin que l'on peut remuer tout son corps
de la main ou du pied comme s'il se composait d'un seul morceau de
bois, sans que la position relative des membres en soit modifiée. Mais
si l'on y regarde de plus près, en pareil cas, sans doute peut-on toujours
constater que les muscles se contractent à tout moment, en proportion
de la force appliquée de l'extérieur, exactement aussi fort qu'il est
nécessaire pour tenir la position. En cela, le dosage est singulièrement
précis, le maintien de la position des membres est presque absolu. Un
sujet sain ne parviendrait qu'exceptionnellement à réaliser le même
type de résistance, et pas durablement. La preuve me manque jusqu'à
présent que les muscles soient plus fortement bandés, à un moment
quelconque, qu'il n'est nécessaire pour conserver la position à l'en-
contre de la pesanteur ou d'autres influences extérieures. Par contre,
on peut constater dans certains cas l'extension de la tension à des
muscles qui ne sont pas directement engagés - exactement comme dans
les efforts de sujets sains.
Ballet (38, p. 105) a appelé catatonisme cette tendance aux tensions
et supposé (avec d'autres ) que certains groupes musculaires, tels
102

notamment les fléchisseurs du cou, y seraient prédisposés. J e n'ai pas


encore pu me convaincre que ce phénomène se limite à certains
groupes musculaires ; il me semble plutôt qu'il s'agisse là de maintien
par le patient de certaines positions, parmi lesquelles la flexion du cou
en décubitus dorsal est, par exemple, particulièrement fréquente. C'est
pourquoi nous mentionnons ces manifestations sous le nom de stéréo-
typies de position.

La catalepsie flexible est plus fréquente que la rigidité complète. Dans


les cas prononcés, les malades ne font que rarement ou pas du tout
de mouvements spontanés ; ils restent immobiles quels que soient le
lieu et la façon dont on les place ou les couche. Les positions qu'on
leur imprime sont conservées, et peu importe qu'elles soient inconfor-
tables ou non. On peut soulever la jambe d'un malade qui est debout,
lui étendre les bras horizontalement, et en plus lui fléchir le tronc, il
reste dans cette position, et ce parfois jusqu'à vingt minutes et plus.
Les sensations de fatigue font ici défaut (toujours ?). Au bout de quel-
que temps, les bras tendus s'abaissent, ou ils troquent imperceptible-
ment leur position pour une autre, éventuellement tout aussi bizarre,
ou encore ils sont mis d'un seul coup dans une position plus confor-
table, mais souvent de telle sorte que la position initialement donnée
se marque encore quelque peu : le bras qui était étendu vers l'avant
reste encore un peu levé vers l'avant, même en position abaissée, celui
qui était d'abord étendu sur le côté s'éloigne encore un peu du corps
latéralement.

Lors des modifications passives de position il est fréquent qu'on ne


sente qu'à peine une résistance, c'est même comme si les malades
voulaient aller au-devant de l'intention de celui qui pratique l'examen ;
ils soulèvent leur membre dès qu'on le pousse le moins du monde, et
devinent généralement fort bien, en cela, la direction souhaitée ; si l'on
procède un peu rapidement, ils dépassent facilement le but 103 . Dans
d'autres cas, on trouve une résistance nette, on doit au moins soulever

102. Voir Kleist (NDA).


103. Wernicke appelle ce symptôme Pseudoflexibilitas et le considère comme un moindre degré
de flexibilité cireuse. Ziehen distingue fondamentalement cette pseudo-flexibilité de cette der-
nière, car il ne s'agirait pas dans son cas de l'effet d'une représentation déterminée (NDA).
le poids du bras, comme dans le cas d'un corps mort. Dans d'autres
cas encore, il faut surmonter une légère résistance musculaire. On ne
peut pas vraiment distinguer ces tableaux les uns des autres, et c'est
pourquoi je souhaite, comme certains autres auteurs, les regrouper sous
le terme de flexibilité cireuse.
Bien plus fréquemment, ce symptôme n'est qu'ébauché. D'ordinaire,
les malades se meuvent sans entrave, mais si l'on donne à l'un de leurs
membres une position donnée, ils la conservent quelque temps, parfois
sans être gênés pour autant dans leurs mouvements habituels de ce
même membre. Par exemple, ils font des gestes ou des mouvements
stéréotypés de la main ; si on leur lève le bras correspondant, ils le
laissent en l'air mais font au-dessus de leur tête les mouvements qu'ils
exécutaient auparavant dans leur position habituelle.

La façon dont un tel malade bouge son membre n'est pas totalement indiffé-
rente ; souvent, la catalepsie ne se manifeste que si l'on amène un peu brus-
quement le membre dans sa nouvelle position, comme si l'on indiquait qu'il
devrait être là. Mais ce qui est efficace, ce n'est pas la suggestion au sens
habituel du terme : il n'est pas nécessaire que le patient pense qu'on attend
de lui la conservation d'une position donnée. Je recherche souvent avec suc-
cès la catalepsie en tâtant le pouls du patient et en tenant ce faisant son
bras en l'air, comme par hasard, pour le lâcher purement et simplement après
avoir compté jusqu'au bout. A l'inverse, on peut traiter n'importe quels autres
patients et sujets sains de la même façon que celle dont on use habituellement
pour rechercher la catalepsie sans que ce phénomène se manifeste.

Dans des cas relativement rares, la catalepsie se manifeste par la poursuite


de mouvements qu'on imprime aux malades. Si l'on tourne leurs mains l'une
autour de l'autre, ils ne peuvent plus arrêter. S'ils doivent faire un nombre
donné de mouvements lors de la gymnastique, ils en font trop 104 , etc.

Quand la catalepsie est marquée, les mouvements spontanés font dé-


faut. Dans les cas relativement bénins, ils sont nettement plus diffi-
ciles, ils sont exécutés lentement et sans force. L'effort que font les
patients est souvent visible, si par exemple ils doivent fournir une ré-
ponse ils entrouvrent leurs lèvres mais, souvent, n'émettent, après bien
des efforts, qu'un chuchotement imperceptible et lent, si bien que l'on
pense à une inhibition. D'autres malades exécutent encore tel ou tel
acte, notamment alle