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VERSION WEB

22.03.2020

La présente version
est une édition numérique gratuite,
elle est provisoire et comporte quelques
coquilles de transcriptions.
éric arlix – Terreur, saison 1
luc bénazet – second grammata
véronique bergen – guérilla
julien blaine – Ihali
Sandrine cuzzUcoli – sponde
pierre chopinaud – La langue familière étrangère
Dante Fiasco – Demeurons hostiles
andréa franzoni – Chutes
jean-marie gleize – Légender ?
julien ladegaillerie – Une moitié de rêve
l.l de mars – Torse
jean-christophe pagès – Scoop 1
SERGE QUADRUPPANI – Lueurs de l’effondrement
Esther SAlmona – L’Aborde
stéphane sangral – Nocturnes
mathieu tremblin – Incripcions
MICHEL VACHEY – Ils seront et 5 caviardages

Cahier spécial
Poésie anglophone

numéro 8
2017
Véronique bergen Guérilla

La grenade tourne entre les doigts de la fillette. Jouet design  ?


Relique des dernières guerres ? Je prie mon panthéon laïc afin qu’elle ne se
dégoupille pas, je peste contre les fabricants de jouets, contre mon impuis-
sance. La réalité qui se découpe au travers de mes jumelles se dérobe à mon
action. Dans la poche de sa salopette maculée de chocolat, l’enfant glisse
une figurine animale. À agrandir l’image, l’hypothèse du jouet l’emporte.
La grenade lipstickée poupée Barbie est parsemée d’ocelles roses.

Les tempêtes du XXIème siècle ont recouvert de poussière les cerveaux


des dirigeants. Je balaie d’un mouvement panoramique les maisons
détruites dont les balcons austères se balancent dans le vide.
Explosée, rompue par des forces centrifuges, la syntaxe des humains coule
dans des mares de sang vert. Le jouet roule au pied de la fillette. L’heure
n’est plus à l’écriture de romans, la Terre croule sous les récits de sa débâcle,
la Terre grogne, partisane d’une iconoclastie, d’une verboclastie radicales.
Bientôt dix milliards de bipèdes sur son vieux dos, elle n’en peut plus.
Elle chercher à tâtons la meilleure façon de les persuader de se faire sep-
puku ; à coups de cataclysmes, d’ouragans, de sécheresse, elle leur distille la
nécessité d’un sacrifice global afin de la sauver, elle, Mère Nature, Déesse
bafouée, mise à mort. S’ils ne se décident à programmer leur extinction,
elle se chargera de la basse besogne. Elle ne s’appelle pas Némésis, Médée,
Erinye. Rien ne détrônera son nom, Gaïa. Elle n’a cure de ceux (voués
comme les autres à l’abolition) qui conspuent la cruauté de sa vengeance,
elle vomit les justiciers qui veulent la mettre au ban de l’humanité, châtier
ses déchaînements météorologiques, climatiques, géologiques.

Lui reprocher tsunamis, fonte des glaciers, tremblements de terre, déserti-


fication alors que ce sont les hommes qui l’ont massacrée au fil des siècles,
qui l’ont pillée, vidée de ses ressources, privée de sa beauté ! L’accuser de
semer cyclones, ras de marée, épidémie de méduses et d’algues serial killers
alors qu’elle en est la première victime, alors que les accusateurs sont les
seuls coupables de dérèglements que plus rien ni personne ne peut contrô-
ler… N’ayant cessé de croître au XIXème et XXIème siècles, la folie des
hommes les a poussés dans une logique suicidaire. Comme si, en bout de
course, au terme d’une entreprise d’anéantissement de la vie sous toutes
ses formes, le seul instinct encore vivace était celui de l’auto-destruction…
Le virus de l’homme qui veut périr en précipitant l’univers en sa chute a
été semé dans les cerveaux depuis tant de siècles…
Elle aurait préféré ne pas en arriver à cette extrémité. Jusqu’aux années
2000, elle a cru à une prise de conscience, à un réveil. Mais la minorité
d’homo sapiens à avoir œuvré à un changement de société a été vaincue par
une majorité irresponsable, arrogante. Quand elle a appris les solutions
que certains scientifiques délirants proposaient afin de remédier aux effets
catastrophiques de leurs inventions, quand elle a capté combien le remède
était pire que le mal, elle a fait un nœud dans ses états d’âme, elle a pris la
décision irrévocable qui changera le cours de l’univers, celle qu’elle avait
laissée dormir au fond de sa besace mentale, espérant que ses occupants se
ressaisissent de leur propre chef.

Elle s’en veut d’avoir été trop longtemps passive, d’avoir laissé périr 50%
des espèces animales, d’avoir perdu un quart de ses forêts sans broncher,
d’avoir assisté au massacre de la foret amazonienne, des forêts du globe,
à l’agonie des océans, des poissons, des cétacés, des coraux, rongés par
l’empire des détritus, des déchets toxiques, des plastiques. Gaïa, tu es com-
plice… Tu as laissé la situation se dégrader jusqu’Amargeddon.

Pas d’état d’âme. Le plus grand prédateur de l’univers doit périr. Com-
ment parler d’une Terre alors qu’elle n’est plus que béton, acier, réseaux de
câbles, usines, quand elle est mordue par des lignes de haute tension qui
rendent les vivants fous, quand elle est défigurée par des puits de pétrole,
sa sauvagerie, son mystère, ses esprits assassinés par la déferlante d’une
technique au service de la mort, par le contrôle de toutes les expressions
du vivant ?

Entre un humain, fût-il un enfant, un artiste de génie, un dissident


politique, et un jaguar, un panda, un arbre, un lac, moi, Gaïa, je choisis
les seconds. D’abord en raison d’un critère d’urgence : il y a dix milliards
d’homo sapiens pour 200 jaguars et 450 pandas. Ensuite en raison d’un
critère de justice  : le règne, la manifestation biotique qui condamne les
autres règnes à disparaître, l’entité qui met en danger son environnement
et les autres entités qui le peuplent doit être évincée afin de sauver le peu
de ce qui est encore à préserver. Si les premiers n’ont pu vivre en respectant
la vie des seconds, s’ils n’ont pu proliférer qu’en mettant les non-humains
en danger, je dois réduire les tueurs au silence.

Je n’actionne pas la main de Dieu, je n’agis pas en tant que déesse, je


ne sauve pas que ma peau, mais celle des créatures à écailles, à plumes, à
fourrure, à feuillages, les créatures d’eau et de sable. Je pointe mes jumelles
vers le coin le plus sombre de la pièce où joue l’enfant-grenade. Je m’égare,
dioxyde de carbone entre les voyelles les plus graciles. Je ne m’égare pas, je
m’efface, laissant toute la place à la voix Gaïa.

Vos gueules, les humains. Depuis des millénaires, on n’entend que vous.
Hé, l’homme, t’es arrivé un des derniers, il y a sept millions d’années et
tu fais le malin ? Ton ancêtre, l’homo sapiens, a pointé son museau il y a
deux cents mille ans et tu régis les galaxies comme un contremaître ? Les
premiers mammifères ont compris comment surgir sur la Terre il y a deux
cents trente millions d’années et tu viens leur faire la leçon, les domesti-
quer, les chasser, les élever, les dompter ? Tu fous en l’air l’empire aqua-
tique, tu détruis le royaume des plantes qui a fait ses premières percées il y
a quatre cents quarante millions d’années alors que ta conception n’était
pas à l’ordre du jour, alors que tu n’existais même pas en rêve ?
Bipède de malheur, ne dresse pas pour m’amadouer la liste des chefs
d’œuvre que tu as conçus. Je te le répète  : chapeau pour tes inventions
du feu, de la roue, de la perspective, de la musique (et encore, ça dépend
laquelle), de l’écriture, de l’agriculture (là, je pose un bémol), de la machine
à calculer, de l’électricité (double bémol), de l’ordinateur (triple bémol),
chapeau pour les pyramides, le Taj Mahal, l’Acropole, la Joconde, Hamlet,
les Mille et une Nuits, la Baghavad gita, le Yi King, la géométrie, la relati-
vité, Bach, Beethoven. Mais tu réponds quoi aux effets désastreux de tes
inventions, machine à vapeur, voitures, centrales nucléaires, radioactivité ?
Tu réponds quoi aux massacres consécutifs à la découverte du Nouveau
Monde, à l’esclavage, à la colonisation, à l’élevage intensif, aux chasses à la
baleine, aux braconnages, à ta science du meurtre, à l’abrutissement pro-
grammé par le néolibéralisme ?

Stop. Mes virgules ondulent, je n’entends plus Gaïa ; la bave qui coule
sur ses lèvres ne se cristallisera jamais en un traité d’éternité. La deuxième
décennie du XXIème siècle pave la voie à un trou noir aux épines écu-
mantes. Injectée entre chien et loup par la main de la mort qui rit dans son
smoking, dans sa soutane, la dernière dose de poison lui sera fatale. Pauvres
humains qui s’imaginent agencer des labyrinthes de pensées alors que le
souffle de Gaïa à l’agonie leur dicte tout. L’acte surréaliste le plus simple
consiste à descendre dans la rue et perforer la panse des tortionnaires en
col blanc. L’acte post-surréaliste le plus conséquent exige de retourner la
plume contre soi. Dire qu’il y a encore des romanciers, des peintres, des
musiciens qui, broutant les bottes de Don Quichotte, croient opposer un
contre-feu à l’apocalypse alors qu’ils tirent en laisse des graphèmes exsan-
gues, des couleurs mortes, des sons dévitalisés.

Je suis la sentinelle de Gaïa. Je ne suis au service de personne, je n’ai


basé ma cause sur rien. Je promène ma colère à la surface du monde. Ma
mission ? Raccourcir la vie des oligarques les plus nuisibles, tenir leur exis-
tence au creux de ma main ornée d’un flingue, compter les taches que le
Soleil développe à gogo depuis quelques années, faire le bilan des déroutes.
Trois coups de Stromboli à la chantilly et les ennemis de Gaïa retournent
dans les limbes du silence éternel. Ma fibre élégiaque s’accommode mal
du sang, des viscères explosés sous une lumière estivale. Esprit délicat, âme
tourmentée dans une complexion robuste, je dois donner la mort comme
on donne la vie, en m’alignant sur la beauté du résultat.
serge quadruppani Lueurs de l’effondrement

J’avais dormi sur la plage Chiaia di Luna, je m’étais réveillé très tôt et,
frissonnant dans la fraîcheur de l’aube, j’avais emprunté le tunnel romain
qui ramène sur la Route panoramique des Trois Vents. Quinze ans plus
tôt, une chute de pierre avait tué une jeune fille sur la plage aux falaises de
marne blanche et, jusqu’à tout récemment, à l’entrée du tunnel un haut
portail métallique en interdisait l’accès. En franchissant l’obstacle des bat-
tants renversés, j’avais trouvé qu’avec la disparition de cet obstacle qui avait
contrarié des milliers de touristes et cela juste au moment où il n’y avait plus
de touristes et où il n’y en aurait sans doute jamais plus, je tenais une méta-
phore très parlante de ce que nous étions en train de vivre sur ces rives tyr-
rhéniennes, comme, semblait-il, en bien des lieux du monde. Je me dis que
je pourrais commencer mon article par ça. Mais le commencerais-je jamais ?
Au tournant de la route qui descendait vers le port, je sentis sur mon
visage une haleine calme d’enfant qui dort : c’était la mer qui d’un coup se
découvrait à mes yeux, dans son immensité, dans son intensité. Tandis que
la lumière d’un petit jour tendre découpait le sommet boisé de la presqu’île
où se prolonge le borgo et que les façades blanches rosissaient, la muraille
violine du quai me parut bien plus sombre que la veille, comme si elle
gardait un bloc de nuit en elle.
Les mâts des quelques bateaux encore amarrés émirent un léger clique-
tis, aussi bref qu’un salut. Le tableau était d’une beauté qui m’arracha des
larmes – à moins que ce ne fût l’effet du manque d’antidépresseurs, dont
ma réserve s’était épuisée l’avant- veille.
Le long de la promenade du bord de mer décorée de palmiers nains en
pots, les lampadaires encore allumés se reflétaient sur des trottoirs vides.
Quelque part dans les ruelles en pente, un moteur de scooter pétarada puis
le bruit s’éloigna, disparut. Dans l’air traînait cette odeur de roussi qui
depuis près d’un an flottait sur la planète.
Les trois quarts de la population manquaient depuis un mois déjà, le
dernier quart des deux mille habitants était devenu singulièrement évanes-
cent. Et pourtant, dans le désert de ce qui ressemblait bel et bien à une
aube des derniers jours, une lumière brillait au bout du quai.
Je me suis approché. A la terrasse du bar des Dauphines, quatre femmes
engoncées dans des anoraks buvaient du thé de leurs thermos. L’une
d’elle a ri en me montrant du doigt. Toutes se sont retournées et c’est à ce
moment que nos regards se sont croisés.
J’ai fait le premier pas vers toi.
Et puis le premier missile est tombé.
andréa franzoni Chutes

A la positivité d’une respiration aveulie, une fourchette culturelle


Ranime le gluten profond de la fesse et sa symétrie séparée par
la voie médiane. Un tremblement de l’affliction, une agonie
souriante par rétention risque plus que la cime qui s’aplatit
par amour. L’autre celui, pour qui se renonce une vie et se choisit
une ombre, est cette admiration qui ranime une tentative de
morale. Mais large est la bouche et l’application de la langue
sans bouche est un nichon, toujours plus grand et plus beau
chez les pauvres.

Si la beauté est cette poubelle. la confrontation du spasme contre


L’arche des archanges qui chantent calmes. est un système de métrique
Close à l’expression.
Soutien-rage câline et cajole, pense qu’écrire soit penser qu’écrire
Est écrire. E bien parle et ratatine, lavage automatique d’une
conformation à la géologie des abattus. Se racle. arrose de gommes et
Gélatine, s’intéresse, s’insurge et
et déménage.
Trouver une concentration qui m’incurve
sans accoucher d’enfant qui me déteste ensuite
parce que je suis né sans lui.

J’ai beaucoup joué la tendresse

elle m’a volé la musique en me disant


que j’étais l’instrument.
Pas en fièvre. Pas en renonciation à la consolation qui m’arrache
La volonté mineure et la banalité qui m’aime. Pas cette vie,
l’autre, où ce que je fais ne détruit pas ce que je ronge dans le
conduit
tôt ou tard arrive ce que tu renonces. Ce toi est son rêve
d’une humanité mineure. Type est proto-terme de la pensée
avachie. Du cerceau battu par la tête splendide d’un enfant
et d’une idée qui t’accepte. Chrétienté novice dans un cendrier
contraire à la sagesse. Stupidité en premier prix car un amour
est toujours plus cher que sa conscience.
Le dire aux enfants est une extradition du mystère.
Perdre tout avant d’avaler mâcher bien le bout de nation
qui vit de son autotélisme englouti
Pendant le rapport oral. Ce que tu dis est toujours ce
Que tu renonces. Ce que tu renonces est toujours
Ce que tu renonces

(ce mot est l’insatisfaction de ce mot)


Une façon de se désespérer constructive. Un train indirect. Une
indécision à prendre et porter en signe des calamars de la conscience.
Déclarer le faux porter une amende séchée dans le destin.
A force de pousser elle a perdu le nombril.
Elle se vautre dans l’immanence et procrée ascenseurs.
Et tout à coup se lève et d’un geste précis et plein de haine

fait la vaisselle.

Beauté contre-révolutionnaire, amitié non attentive qui


me sépare le désastre et me rachète
la séparation,

A force de sourire elle a perdu le visage.


Il se déplace. Puis surmonte tous ses problèmes et

fait la lessive.
JULIEN BLAINE Installation Humaine Anonyme Laissée Là par Inadvertance

Les plus belles


installations
artistiques ne
sont ni du diable
ni de dieu ni du
désigné ou de
l’appelé,
elles sont
anonymes.
JULIEN BLAINE «Ihali»

J’ai enfin compris pourquoi le christ était comme ce diablotin couronné


d’épines : c’était pour que les pigeons et les colombes ne lui chient pas
sur la gueule.
« ihali » (Installation Humaine Anonyme Laissée Là par Inadvertance)
L’accident mortel a eu lieu mais où est le sang ?
Post-Scriptum
aux ihali ( ici : Sidi Thabet dans les jardins du BAC Art
Center en Tunisie )
(installation humaine anonyme laissée là par inadvertance)
Post-Scriptum
aux ihali ( ici : Hammamet au coin du parking entre les 2
cimetières : le chrétien et le musulman )
(installation humaine anonyme laissée là par inadvertance)
Post-Scriptum
aux ihali (Sur la terre grise du parking de Ma ferme au bord
de  la D10 à Éguillles - Bouches-du-Rhône)
(installation humaine anonyme laissée là par inadvertance)
LUC Bénazet second GRAMMATA
traduction en anglais : Deborah Lennie
jean-christophe pagès Scoop 1

Ce qu’il ne fallait pas rater cette semaine.

Un jeune homme se rend.

Ne pouvant sortir de chez lui, il envoie un robot à sa place.

Avez-vous peur d’être abandonné ?

Complètement nu, il se fait promener en laisse.

Un cadavre retrouvé mort.

On recense une trentaine d’enlèvements par des martiens.

Né sans pénis, les médecins lui en fabriquent un à partir de son bras.

Qu’avez-vous vécu d’intéressant ?

Le jaune d’œuf est aussi nocif que la cigarette.

Épuisée par ses orgasmes à répétition, elle se suicide.

La nourrice donne un Lexomil au bébé.

Les fourmis jouent au foot.

Vers 7-8 ans je commence à voir des choses bizarres.

Un artiste cuisine ses organes génitaux.

Vends revue technique ancienne Citroën Ami Super en bon état.

À quel point le cortex de l’homme est-il différent de celui de la femme ?

Le monde moderne est rempli de névrosés, d’anxieux et de stressés.

« Ton corps se gonfle et se rétracte quatre fois par jour ; j’ai arrêté » dit l’hôtesse
de l’air.

La poignée de la porte du grenier bouge toute seule.

Il brûle sa compagne avec un fer à repasser et lui tond les cheveux.


Bientôt un gaz mortel ultra toxique dans la clim de votre auto.

Vincent, un hippopotame qui n’avait qu’une oreille, finit dans la casserole du roi
des Zoulous.

Pardonner, un vrai outil psychologique.

Dans sa cuisine, la tête de sa fiancée décapitée.

L’amour d’un faon et d’un enfant défie le code rural.

On présume un complot.

Séparés depuis 12 ans, elle découvre que son ex vit dans son grenier.

Cherche soumise attirée par un scénario du type prisonnière abusée par son
gardien.

Courage à Olivier qui n’a pas démérité, qui se bat depuis tant d’années.

La révolte, c’est top !

Ses agresseurs lui plantent un tournevis dans la tête.

Qui veut déguster une bière aux testicules de taureau ?

On découvre un gène du bonheur inopérant chez les hommes.

Le patron mord l’oreille qui lui reste dans la bouche.

300 000 élèves se brossent les dents en même temps.

Bien dormir aide à maigrir.

Agacé par son cochon, il agresse sa femme à l’œuf d’autruche.

Ces gestes anodins qui traduisent votre état d’esprit.

On n’a pas besoin d’être en pyjama pour exprimer ses convictions.

Elle entend une voix… et c’est la sienne !

L’automobiliste veut éviter un élan, il percute un ours.


Record du port de fausses moustaches battu.

Planking : adopter l’attitude d’une planche dans des endroits publics et se faire
photographier.

Pourquoi les déguisements pour homme ne sont pas aussi sexys que ceux pour
femme ?

Un obèse reste coincé dans son fauteuil pendant 2 ans.

Elle tue son mari mais continue de lui faire à manger.

On retrouve dans un deuxième sac les vêtements du bébé coupé en morceaux.

Etre belle : un boulot pas si facile.

Les hommes pensent au sexe toutes les 3 secondes.

Le réchauffement climatique rétrécit les poissons.

Nous avons environ 100 000 cheveux.

Bas résille et ramassage scolaire.

A quoi pensent-ils le reste du temps ?

Le jeune marié tué par des tirs de joie.

Un couple, persuadé qu’on lui prend son caveau, interrompt l’enterrement.

D’où la difficulté à les coiffer correctement.

On reconnaît l’âme sœur à son odeur.

Le lundi est le jour le plus propice au suicide.

Quand je ferme les yeux je vois des lignes rouges blanches et noires trembler.

Il ouvre sa victime avec un rasoir pour en extraire le cœur mais c’est un


poumon.

Comment faire un chignon boule ?


Les femmes sont une espèce en voie de disparition.

Des jumeaux s’endorment en même temps dans leurs assiettes de spaghettis.

Un chef cuisinier tue son épouse et la fait cuire pendant quatre jours.

Ma garde-robe s’est mise à taper sur le mur.

La mort est ma voisine.

Les seniors sombrent dans la délinquance.

Une enseignante coupe la langue d’un élève turbulent.

Les choses doivent bien aller les unes avec les autres, en particulier les couleurs.

Plus on mange de chocolat, plus on gagne de prix Nobel.

Deux dents en moins après son opération de l’utérus.

Compilation de trucs et astuces pour vous faciliter la vie.

L’adolescent avait 44 ans.

Surpris en plein cambriolage, il tente de se faire passer pour un mannequin.

Le radon atteint des taux alarmants.

Une boule de bouse pour rester toujours frais.

Le zombie interpellé parce qu’il ne voulait pas arrêter de manger l’autre type.

Ma sœur fait danser ses sourcils.

Il fabrique une Audi en papier.

Pourquoi les femmes sont-elles nulles en tractions ?

Quand l’actualité va trop vite, il faut un décryptage.

En 3012, l’homme sera plus grand, moins gros, plus ridé et moins poilu ;
avec de longs bras.
Elle verse de l’eau bouillante sur le visage de son mari endormi.

La police rend son pied à un amputé.

Il aura d’énormes yeux, une bouche édentée, un quadruple menton et un petit


cerveau.

Jack l’éventreur : un nouveau suspect.

Les végétaliens sont de meilleurs amants.

Note à l’attention des voleurs : les bières sont dans le frigo.

Match interrompu par un perroquet imitant le sifflet de l’arbitre.

Plus l’accusée est jolie, plus elle est coupable.

Il s’électrocute en urinant sur un train.

A quels moments et pour quelles raisons dit-on je t’aime ?

Hier, vers 13h, j’ai eu une vision de Jésus.

Transparence patrimoine : un élu pose nu.

(...)
JEAN-marie gleize Légender ?

De fait, comme le souligne le papier définissant l’objet de cette matinée,


il se trouve que le « document » est de plus en plus puissant, puissamment
présent et actif, dans nombre de propositions d’écriture aujourd’hui en
France, en particulier dans les pratiques dites poétiques ou postpoétiques,
et ceci en raison d’une part d’une tendance forte (qui s’est accentuée ces
dernières années) à la prise en compte du vieux modèle objectiviste améri-
cain, prolongé par les propositions poétiques d’obédience « conceptuelle »,
autorisant beaucoup de jeunes écrivains-artistes à « sortir », à s’affranchir
de tous les cadres rhétoriques, thématiques et formels, des critères de poéti-
cité, de littérarité poétique qui permettent au lecteur de reconnaitre, ou de
croire pouvoir reconnaître, l’objet poétique comme tel. Un modèle objecti-
viste librement réinterprété, pouvant donner lieu à toutes sortes de propo-
sitions très différentes les unes des autres mais ayant pour trait commun la
considération du donné (du contextuel, du circonstanciel, du factuel), et le
traitement de ce donné, à partir des formats et des supports dans lesquels
il se présente (documents, archives, papier ou numériques, iconiques ou
textuelles, etc.) et que le texte intègre directement, ou qu’il se réapproprie
et qu’il remédiatise en lui faisant subir de multiples transformations. Tout
ceci dans une période où un autre phénomène semble s’imposer avec une
certaine évidence (non sans lien avec le tropisme que je viens de dési-
gner), celui d’une réintroduction de la variable, ou si l’on veut de l’inquié-
tude, historique, ou sociologique, ou politique, dans les projets d’écriture,
qu’on peut dire au moins « impliqués », sinon engagés au sens sartrien ,
voire militant, du terme. Donc quelque chose comme un ressourcement
« réaliste » ou « réeliste » de la poésie, un néo-objectivisme, si l’on tient à la
référence américaine, une « nouvelle objectivité », si l’on préfère se référer à
la tradition allemande des années trente. En France il y a eu un écrivain qui
nous a indiqué la voie à sa manière, c’est Francis Ponge qui expliquait (en
1950) qu’il avait cessé d’écrire des poèmes et qu’il s’était mis à dater en tête
« chacun de ses manuscrits » parce qu’ayant cessé de croire à la possibilité
d’une adéquation de l’écrit à la vérité ou à la beauté (à l’achèvement en
somme, dans tous les sens du terme) il s’était convaincu de les considérer
comme des « documents », c’est le mot qu’il utilise, et à les publier comme
tels (et non plus comme des « monuments »). Il écrit cela dans un livre
intitulé Nioque de l’avant printemps, publié en 1983 chez Gallimard, et
c’est pour cela, pour cette décision de placer l’écriture sous le signe du
« document » que j’ai décidé de créer, en 1990, une revue portant ce titre
Nioques, revue qui depuis sa création propose des textes-documents, des
textes écrits « comme » documents (au sens pongien), mais aussi des textes
comportant, intégrés, des éléments documentaires, ou prenant appui sur
eux, ou des textes écrits dans le « style documentaire » au sens canonique
imposé par Walker Evans pour la photographie dans les années trente
(frontalité, neutralité, précision littérale, etc.).

Il m’a semblé que je pouvais (j’en ai demandé l’autorisation…) m’arrê-


ter un peu sur ma pratique personnelle en ce qu’elle participe, de façon
tangentielle de cette problématique du documental. L’essentiel de ce que
j’écris se trouve rassemblé et publié, depuis 1990 dans une série de livres
formant un cycle, toujours aujourd’hui en cours d’écriture, sept volumes
aux éditions du Seuil dans la collection Fiction & Cie créée par le poète et
photographe Denis Roche en 1974, cycle dont le premier volume s’intitu-
lait Léman (comme le lac) et le plus récent Le livre des cabanes (en 2015),
cycle que je désignerais en effet volontiers comme un cycle documentaire
en ce que je le conçois comme une sorte d’enquête ouverte, sans doute
interminable, inépuisable, portant sur la nature énigmatique du réel, un
réel à la fois objectif (ce qui nous entoure et nous fait face ou obstacle)
et subjectif, de l’ordre de ce qui se dépose en mémoire, en archive, dans
notre corps, compose notre temps vécu, relève du dépôt, conscient et
inconscient, bio-graphique… Un des livres du cycle, celui qui s’intitule Néon,
en 2004, commençait par cette question, entre guillemets (car il s’agit d’un
emprunt à Jean Genet) : « La réalité est-elle cet ensemble de signes noirs ? »
Les signes noirs désignent bien sûr l’écriture noir sur blanc, mais aussi
non moins et peut-être d’abord, la nature énigmatique du réel, le réel
pouvant être compris comme la réalité en tant qu’elle est inaccessible, peut-
être in-sensée, et sans doute in-interprétable. Il s’agit donc de procéder à
une recherche ayant pour but une élucidation très aléatoire, impliquant
la convocation d’un ensemble d’objets ou de signes, comme dit Genet,
qui peuvent être des souvenirs, des scénarios recomposés, des plans de
lieux gribouillés, des photographies, des fragments textuels trouvés ou
retrouvés, etc qui seront réagencés en texte, une fois ou plusieurs fois,
selon plusieurs versions, variantes, et formant, donc un ensemble docu-
mentaire à partir duquel s’élabore chacun de ces livres, sur lequel travaille
l’écriture de chacun de ces livres. Toujours dans Néon, un des chapitres
s’intitule précisément «  Ouverture du dossier le réel  ». Ce titre pouvant
être compris comme un programme pour l’ensemble du cycle. Ce dossier
est ouvert et laissé ouvert (je disais à l’instant l’enquête «  inépuisable  »).
La question du document, celle de la contiguïté au réel, me semble insé-
parable de la question de l’image, de la présence, de la présentation, dans
le « dossier », de pièces documentaires photographiques par exemple. Or
il se trouve, c’est ce que je dois dire d’abord, que, dans l’expérience que
j’ai de l’écrire, l’image est l’objet d’une initiale relation négative. Prise
dans le procès du renversement de l’image en texte, du traitement litté-
ral de l’image, de sa conversion littérale, que je peux comprendre, éprou-
ver et comprendre, comme une annulation de l’image. Je reprends par-
fois, au sujet de ce processus négatif, la formule de Rimbaud dans les
Illuminations (« Enfance ») : « D’ailleurs il n’y a rien à voir là-dedans ». Le texte
ne donne, en effet, rien à voir. Un autre énoncé, que j’emprunte au poète
Claude Royet-Journoud, résonne pour moi comme une injonction à la quelle
je ne pense pas devoir me soustraire : « Remplacer l’image par le mot image ».
Et, de fait, par deux fois dans les livres du cycle dont je parle (Film à venir,
2007, et Tarnac, 2011) le mot IMAGE, en lettre capitale s’inscrit au centre
de la page et devient, en quelque sorte, par un renversement second, un mot-
image ou une image-mot, cinq lettres-images avec ce A central, ce A noir du
commencement, lettre-image essentiellement et puissamment matricielle.

Il y a donc pour moi, quelque chose comme l’idée obsédante d’un « livre
d’images sans images ». Mais si je parcours rapidement les sept volumes de
ce cycle publiés à ce jour et dont j’ai dit que je le concevais globalement
comme un ensemble documentaire, je constate que tous comportent, en
effet, diversement intégrées et traitées, des unités immédiatement identi-
fiables comme des « documents ».

- Certains de type textuel, comme, par exemple, dans Tarnac, le prélève-


ment systématique et suivi, d’un ensemble de cahiers quotidiens rédigés
dans les années cinquante par un habitant du village, prélèvement ayant
donné lieu à quelques opérations de réécriture, de recadrage, de retouches
comme on dirait à propos d’un cliché photographique

- Ou, dans Film à venir, la reproduction brute de la couverture d’un


livre d’enfant (Ivik ou le petit esquimau) qui se trouve ensuite conden-
sé-compacté en trois pages dans ce livre, ou bien d’une carte localisant le
site de l’usine de Flins, lieu de la mort du jeune militant révolutionnaire
Gilles Tautin en juin 1968, ainsi que d’un tract pleine page intitulé « Vive
la résistance prolétarienne  », contemporain des mêmes événements.
Et puis des photographies. Pratiquement tous les volumes du cycle com-
portent des photographies.

- Soit des photographies anciennes extraites de quelque boîte ou album plus


ou moins abandonnés. C’est le cas de quatre photos très grises et très noires,
un peu floues, des arbres, dans le livre Tarnac, suite en quelque sorte pro-
longée dans le volume suivant, Le livre des cabanes, par deux photos, l’une
montrant d’énormes troncs au sol dans la forêt, l’autre un atelier de menui-
serie à ciel ouvert où ces troncs sont transformés en longues planches sur des
tréteaux. On peut imaginer que ces six photos ont été prises par la même
personne (désignée dans le cycle comme le père ou « l’inconnu à tête d’os »).

- Soit des photographies empruntées, une carte postale, image anonyme


très insignifiante d’un carrefour, ou bien (au contraire  ?), une photo-
graphie prise par un camarade, Justin Delareux, proche à beaucoup
d’égards de l’écriture de ces livres, une image qui montre l’intérieur
d’une pièce dans une maison abandonnée sur les murs de laquelle ont été
tagués les mots « Nous habitons vos ruines », mots qui deviennent, dans
Le livre des cabanes, une sorte de formule conductrice appelée à rebondir
dans le volume suivant (Trouver ici), et à figurer sur une affiche (aux édi-
tions Le Bleu du Ciel, à Bordeaux) comme un slogan poético-politique.

- Soit enfin des séquences de photos non pas insérées dans tel ou tel cha-
pitre mais constituant à elles seules un chapitre entier :

- Dans Néon, une situation mixte : un chapitre intitulé « Vite ! » est com-
posé de 9 pages de texte suivies de 9 photographies toutes légendées de la
même façon : « légende ». Des photographies d’album qui demanderaient
en principe à être très précisément légendées (dates, lieux, noms des per-
sonnes ou des enfants figurant sur les images). Or le mot « légende » se
substitue à toute indication permettant de lire ces images, d’en interpréter
la portée, la signification, dans une histoire familiale, etc. Tout se passe
comme si la valeur documentaire des photographies anciennes s’estompait,
par soustraction des « circonstances », et s’échappait ainsi vers le fictionnel,
vers le « légendaire », le poétique, l’onirique, le musical. La légende très
ouvertement absentée, désignée comme volontairement absente, comme
refusée, tire le document, la valeur documentaire du document, vers de
l’imaginaire, la sollicitation de l’imaginaire du lecteur, comme s’il s’agissait
en quelque sorte d’un détournement, d’un déplacement d’images trouvées,
perdues et oubliées et retrouvées, et redisposées en une suite légendaire, qui
devient elle-même un des éléments librement actifs au sein du dispositif
mis en place par le livre.

Reste, comme je viens de le dire, des suites de photographies formant à


elles seules un chapitre, un chapitre muet, composé d’images données
« comme » du texte.

- Le premier exemple se trouve dans le livre intitulé Non, publié aux édi-
tions Al Dante en 1999 (en marge du cycle proprement dit). Le septième
et dernier chapitre de ce livre s’intitule « Les choses parlent sans savoir de
quoi elles parlent ». C’est une phrase empruntée à l’artiste italien de l’Arte
povera, Mario Merz. Elle voudrait signifier le silence du réel, le silence
parlant du réel, quelques chose comme « les confuses paroles » du poème
de Baudelaire, ou les « muettes instances » que Francis Ponge attribue aux
choses (« le monde muet est notre seule patrie »).

- Il y a là six photographies présentées deux par deux, trois fois deux, toutes
recadrées en un format identique, et posées identiquement au centre de la
page. Une présentation qu’on pourrait dire neutre et homogène, comme si
la série avait été conçue comme telle dès le départ, au moment de la prise.
Il faut ajouter que l’unité de l’ensemble se trouve confirmée ou renforcée
par une ligne noire très fine mais très visible, aiguë, tranchante, bordant
chacun de ces diptyques accolés.

- Les deux premières images montrent un espace de nature à gauche (vide


et peu lisible, une masse noire compacte à l’articulation du ciel et de l’ho-
rizon pourrait être un arbre (mais tout autre chose aussi bien), et une rue
à droite, bordée de maisons très sombres, noires aussi, entre une flaque de
soleil sur le sol de la rue et le ciel très blanc. Ce qui parle de façon muette
et confuse ici c’est le grand ciel gris taché sur la photo de gauche, qui est
donc ce par quoi on pénètre dans la série. Impossible de dire s’il s’agit d’un
nuage emporté par le vent, ou d’un nuage de fumée, ou d’une salissure
sur l’objectif de l’appareil photo, ou encore d’un incident au moment du
tirage.

- Les deux images suivantes nous rapprochent de la rue, une ombre d’abord,
puis le dos d’un passant. Une rue qui ne mène nulle part (peut-être aux
ports punique à Carthage, c’est-à-dire au plus profond du temps). Ou
encore qui conduit le lecteur vers le site du troisième et dernier diptyque :

- Une image découpée dans un magazine, la photographie d’une femme


allongée nue sur une surface minérale, un sol de pierre ou peut-être le sol
de la rue, celle des images précédentes. Cette image a été coupée en deux
parties inégales puis a fait l’objet d’un montage rephotographié pour s’ins-
crire exactement dans la séquence de ce dernier chapitre. A gauche sur la
page, la partie la plus grande (le corps depuis les seins jusqu’à la hauteur du
sexe, invisible) disposée au dessus d’un petit rectangle laissé blanc. A droite,
l’autre fragment de la photo (le visage penché, bouche ouverte, cheveux
tombés sur les épaules nues, saisie dans l’abandon, dans l’inconscience du
plaisir) reposant dans la partie basse de la seconde fenêtre, surmonté d’une
masse très noire (à l’encre de Chine sans doute) se découpant sur un ciel
blanc qui rappelle de façon plus abstraite et violente le « paysage » des deux
premiers dytiques.

- Tout se passe comme s’il s’agissait – du moins c’est ainsi que je le com-
prends a posteriori – de « documenter » le titre du livre. « Non, » : non,
cela n’a aucun sens, n’a aucun autre sens que d’être là, d’être réellement là,
quelque chose qui parle sans voix, qui parle sans savoir de quoi, quelque
chose noir qui se répand dans le ciel et sur le papier de la page, qui envahit
la page et le paysage et la rue sans nom, en noir et blanc, en gris sale, en
noir, jusqu’à ce sexe invisible et cette bouche ouverte, finalement ouverte.

- Ou encore, si je tente de le formuler d’une autre façon : il y a, dans l’en-


semble du livre, retour fréquent sur la question de la violence, une certaine
violence des paroles, de la parole, une certaine violence de l’échange ou de
l’échange impossible des paroles ; la mutité obstinée de la série des pho-
tographies à la fin du livre semble « documenter » tout cela en l’absorbant
dans l’image, en captant les mots ou ce qu’il en reste, défigurés, en vagues
lambeaux dans le très gris taché du nuage de la première image, en les
faisant tomber aussi dans les trous béants de ce sexe invisible et de cette
bouche à la fin ouverte.

- Le second exemple se trouve dans Film à venir , là aussi presque à la


toute fin du livre, en position conclusive. Un chapitre uniquement com-
posé de sept polaroids et intitulé « Covering the real ». Le titre reprend
celui d’une exposition de photos de presse qui avait eu lieu en 2005 à
Bâle. Pour moi « covering » dit le double fait contradictoire d’une couver-
ture (qui consiste à rendre compte d’une réalité quelconque, un fait, un
événement, une manifestation, une guerre, etc.) et d’une couverture (qui
consiste à recouvrir, donc à éloigner ou à oblitérer la réalité en la transfor-
mant en image,). « Covering the real », une fois de plus, peut être entendu
comme un énoncé-programme, tout comme «  Ouverture du dossier le
réel », ou comme « Les choses parlent sans savoir de quoi elles parlent ».
L’intention « documentaire » s’y affirme très explicitement en même temps
qu’elle se contredit elle-même. Dans ces livres d’images sans images, la
réalité comme les images destinées à « couvrir » cette réalité, n’apparaît ou
n’apparaissent que pour disparaître, ne surgissent que pour être absorbées
ou s’effacer. Le polaroid à cet égard est (ou plutôt était parce que son usage
courant et commun a été balayé par la survenue des appareils numériques
et des téléphones portables) un instrument exemplaire, permettant une
saisie mécanique du réel, sans « négatif », un instantané unique, immédia-
tement disponible, autorisant le simple constat de vision, sans coefficient
esthétique ajouté (relevant donc, à cet égard, du « style documentaire »).
L’image polaroid est (était) par ailleurs fragile et tendait à se dégrader assez
rapidement  ; une image-non image en somme, parfaite au yeux de qui
entretient une relation très ambivalente aux séductions de l’icône.

- Le format de six de ces polaroids a été réduit, quant au septième il


a été agrandi. Le tout étant converti, pour l’édition, en noir et blanc,
accompagnant le va et vient incessant du noir au blanc et du blanc au noir
(noir-écran) qui est un des rythmes et des leitmotiv fondamentaux ce livre.
Comme l’énonce la toute première page : « A la fin du film l’ampoule ne
sera plus qu’une flaque noire au bas de l’écran ». « Plus tard encore l’écran
est noir, vidé, absolument noir ». La séquence polaroid documente cette
absence, avec deux photos désignant la coupure du dialogue ou du contact,
l’absentement des corps, (un téléphone raccroché dans une cabine, un fil
au bout d’un poteau télégraphique en déséquilibre ou en train de tomber
au sol), deux autres montrant des grilles derrière quoi rien de vraiment
visible (incitant donc à faire effort pour regarder intensément à travers
pour finalement ne rien voir), deux photos encore, d’une masse nuageuse
informe, grise sur fond noir, oblitérant presque toute la surface de l’image,
deux housses posées sur la carcasse de voitures en sommeil dans un par-
king, quelque part aux Etats-Unis. Le tout venant se perdre dans l’espace
figuré sur le polaroid ultime, agrandi : une étendue de terre labourée, qui
pourrait aussi bien être une étendue de mer agitée, avec au fond, donc
pour nous au sommet de l’image, une ligne d’horizon très nette, dégageant
au dessus de la masse sombre et tourmentée un mince rectangle de ciel
gris-blanc. Le ciel est couvert, le réel est couvert et recouvert. L’insignifiant
s’expose. Rien se montre, à découvert. Le style documentaire, en noir et
blanc ou gris banal, neutre, neutralisant, avale in fine tous les mots du livre.

Il y a peut-être, en effet, une raison à la position finale ou presque


finale de ces suites de photos dans les deux livres que je viens d’évoquer,
comme à la position initiale, déclarée initiale, des quatre photos de la forêt
dans le livre Tarnac. Toute la masse textuelle, tournée et retournée, labou-
rée, comme le champ de terre du dernier polaroid, relève d’une pratique
du silence, de l’écriture comme pratique silencieuse du langage, comme
imposition du silence à la parole, aux paroles, à l’inconsistance et au bruit
de l’oral. Le silence de l’écrit, dans ces livres là, provient de, ou se dirige
vers, et se résorbe dans, la surface mate et sans légende, la mutité radi-
cale de ces photos, de ces images sans qualité, de ces images non-images.

Un jour, il y a très longtemps, j’ai croisé avec mon polaroid cet appa-
reil photo, chargé, en position de tir. Nous nous sommes regardés. J’ai
tiré le premier. Il n’y avait rien entre les deux objectifs qui se faisaient
face. « Rien à voir », comme disait Rimbaud, le non voyant. Une musique
inouïe, comme il disait aussi, celle du silence des choses et de l’écrit. Reste
aujourd’hui pour moi ce petit document.
sandrine cuzzucoli Sponde

Texte.1

D’après le film Sponde - Rives -, 2015, d’Irene Dionisio.

Lampedusa beaucoup sous les croix de bois les vagues


terrains avec des numéros parfois des vases Vincenzo s’en
occupe des morts à l’horizon fermé l’Italie dans les yeux bruits
sous l’eau sourds on arrache autour la mauvaise herbe au
cimetière on soigne de l’autre cóté de la rive les objets
collectionnés refoulement d’une idée d’arrivée fusion avec le
feu mouvement la fausse joie de l’éternel élan dans les plis
liquides sous l’action du vent les éléments dans ce jardin de
Tunisie : ce qu’il reste de chaussures les lacets compris
plus de liens le musée des bouteillles/sandales en plastique
vivantes comme une promenade au bord de la mer visions
noyées loin le tracé du bateau l’écume blanche c’est une
couverture les prières en arabe se perdent et se retrouvent
sur le mur rouge d’un feu général d’artifice pour un avenir de
démocratie et de paix. Pas des corps. Pour la vue des corps. Par
la suite beaucoup de vivants chercheront des abris souterrains.
Texte.2

TOUS CES GESTES IMPERCEPTIBLES AU DÉBUT MAIS QUI


INDIQUAIENT UN DÉSIR DE COUPES DANS LE MOUVEMENT
DU FLUX.
SUIVAIENT DE PETITS CHOCS FUYANT DE DESSOUS LE SOL,
PRENDRE LA BALLE AU BOND SOUS CES CHOCS ET LA VOIR
VAGUEMENT EN DES IMPRESSIONS À LA SURFACE DE L’ŒIL
JOUANT DE SES REFLETS .
CE QU’ON AVAIT FAIT.
(À JEUN AUSSI BIEN.)
DANS LE TERREAU AUSSI BIEN : À L’ÉCOUTE D’ANCIENS
SÉDIMENTS MALGRÉ LA RAPIDITÉ DE L’ACCUMULATION
: UNE FUITE LENTE ET POSÉE (AVEC FRACAS) ENVERS ET
CONTRE LE TOUT DÉVALÉ DES VANNES.

TROMPES DE CHASSES DÉJOUÉES À REBOURS DE L’APPEL

DES NOYAUX DURS AFFLUAIENT GRUMEAUX DE DESSINS

NOS CORPS EN ARRÊT NOS CORPS CIRCULÉS

DANS UN SILENCE DE DÉSERTION ASSOURDISSANT.


MATHIEU TREMBLIN Incripcions
cahier spécial
Poésie anglophone

Les textes ici rassemblés et présentés ne sont pas un état des lieux de la
poésie anglophone, ils sont la transcription de lectures organisées par John
DeWitt, à Paris, pour et par des poètes écrivant en français et en anglais.

D’ici, nous percevons déjà plusieurs déplacements, plusieurs changements


de formes. Dans un premier temps celui du texte écrit au texte lu, vient
ensuite un autre déplacement, celui de la transcription, du texte entendu
au texte écrit, ces deux déplacements mutant d’une langue à l’autre. C’est
après ce voyage que nous retrouvons une langue possiblement nouvelle, di-
sons renouvelée ou pourquoi pas impossible, une langue mutée, forcément
mutique, lacunaire donc augmentée. John DeWitt précise cela d’important
que ce dossier est aussi et surtout la trace d’un souffle de vie collective dans ces
pratiques plutôt solitaires que sont l’écriture et la lecture. Il serait alors difficile
de regrouper ces poètes sous un titre ; il s’agirait plutôt d’une carte blanche de
facto, centrée sur de jeunes poètes qui poursuivent chacun leur trajectoire singu-
lière. John souhaite remercier les traducteurs qui ont fait un effort colossal
pour partager l’œuvre de ces poètes dans la langue française : M.K., poète
résidant à Paris (qui a publié son travail dans le numéro 5 de Pli), Marion
Breton, poète et artiste vidéo résidant à Berlin, Marty Hiatt, poète résidant
à Berlin et Lise Thiollier, écrivaine et artiste plastique résidant à Paris. Pli
remercie à son tour John DeWitt qui a rendu cette publication possible, les
auteurs et traducteurs. Enfin nous précisons rester attentifs et bienveillants
envers ce que certain nommeront maladresse, nous butterons contre les
mots, le lecteur sera le dernier traducteur.
jackqueline frost
Traduction par MK

Sélections de Young Americans

L’afternoon de notre fraternité est sans effort. Comment tu la présen-


tais avant ? Un devenir machine-confetti. N’étions-nous pas festifs et
malveillants ? En même temps malveillants et insouciants ? N’étions
nous pas imprudents et massifs ? J’étais sûre que nous étions frères
quand nous sonnions d’un certain deuil et sœurs quand il semblait
que la source en étaient nos intériorités. Sœurs quand pour nous
n’importe quelle chance se dégradait en dédain. Frères quand nous
gagnions notre vie et sœurs quand nous courrions après - obscènes.

Dans le petit bois nous discutions - tranquilles - combien nous n’avions


peu de temps, d’où la nécessité de témoigner, et tu disais pardonnes pas,
vraiment, tu ne peux pas pardonner au nom de ceux qui furent trahis ici,
et même nos noms sanglés par la vulgarité et la fable, encore tu ne peux
pardonner en mon nom - même quand ils appelaient Jackqueline, deux
ou quatre fois.

la méritocratie me tient attentive aux


grandes confiances, quand comme des hiérophantes,
ils croient en un royaume sans limite.
Alors chaque jour je marche avec les autres
vers les noires frontières du bien.
L’Ouest dans des entrepôts. Trimbalé sur un lit de conteneurs. L’Ouest qui
se livre dans la nuit vers Reno - Elko - Wendover. Nous courrions après
ses minuscules étincelles. Toutes ces années d’un printemps maintenant
relégué, ils sont de petits stalactites, ruines de crises et de disposition. Je
marchai vers la rivière des crises face au réel. La surface de l’océan je l’ai vu.

Quelles sont nos vertus, qu’est-ce qui les sous-tend ? Peut


être que la cruauté est la dent au milieu de ma bouche pâle mais
compatissante, la bouche pleine du commun de ce qui ne se
lève pas. Peut-être que la tragédie de sentir était autre chose: cet
amour faux vicié ou égoïste. Avoir à trouver les limites des limites
mêmes, à déborder. Avoir à avoir les arches d’or si brûlantes,
léchant les accidents et le climat frontière, là où j’insulte la forme
de tes yeux, mon Dieu, quel aspect. J’avais à être, brûlante et
insultante, cette bouche pâle mais furieuse.
Nous disons il y a un bouquet de tendances étant
partiales mais indéterminées. Nous disons bien qui est à même
de perdre. Nous disons les hommes vont toujours mieux.
Contre la soif, moi et mes amis au Vomitorium, bien peu glo-
rieux. Personne n’est oublieux de ce qui se passe ici. Ça n’a pas
encore de nom.

Nous avions concocté un langage sans mot pour dire sortie. Ou


même n’importe quelle force essentielle. Dans ces alliances langagières
peut être échangé la valeur par la conviction, comme conviction. Je me
souviens comment nous avions abattu nos noms propres, comme une
fuite. Et ils avaient regardé, sans pitié aucune pour ceux qui se baignent
dans le désert. Notre empathie n’est que pour nous
—ces choses distillées enivrantes.
La scène est une dentelle de grues portuaires et le Pacifique. Qu’est-
ce que la véritable grâce? Cette extraction. À quelle fréquence les événe-
ments se solidifient en image sans agressivité sociale. Bien que tout ceci
devrait être hypostasié comme contact et endurance, je continuerai à
parler de colère et de brièveté, ces notions qui restèrent quand d’autres se
perdirent, jusqu’à ce qu’elles aussi prennent leur graisse et marchent.
Remettre une fausse nuit. Un substrat. Et cultiver une sensibilité au
barrage. Excuse le trivial, et raccommode la faible lumière par un confort
qui s’amenuise, par casuistique. Laisser ça passer en éclats comme éclats
de musique jusqu’au calme - après ; mais n’humilie pas la vérité en la
faisant macérer dans la beauté visible de ces contenus qui meurent. Je
devais me le dire.
Retourner la profondeur contre elle-même pour montrer le
sérieux d’être commun, ceci nécessite de la solennité. Nous deman-
dions quel style capture nos bourbiers, les mauvais signes sous lesquels
nous étions nés, notre électrique peur de poule mouillée, d’être jeune et
de vieillir, disons, nous vivions ces trente ans, qu’est ce nous feront les
quarante à venir ? Pourquoi tout ça trouve un exposé au cas-limite de ces
Young Americans, qui sortirent de la crainte pour la crainte, et craintive-
ment retournèrent vers la coïncidence inarticulé du vivre, maintenant
tout juste dévoilé; les changements tout soudain dans le sentir, sa struc-
ture.
Pour retrancher le familier de la séparation ici, alors nos propres
termes épiques viennent à nous comme un cheval noir, alors nous
sommes maintenant prêts à raconter les tempêtes et à formaliser cette
époque comme une limite de nous-mêmes : scènes domestique, langue
du processus, l’infra-politique du décomptes des jours de travail, le cer-
tain de nos crimes, comment nous achetions nos provisions. Ce que nous
pouvons voir de la civilisation à partir du bord de nos propres enclosures,
et comment la trahison étant fétide pour elle-même rend voyou.

Comme c’était alors, j’en suis venue à croire que chaque femme
avait décidé de vivre; que je n’étais pas la seule, et pas la dernière.
ROB HALPERN
Traductions par Marion Breton, Marty Hiatt,
Nonsound, a musical a été traduit par Charlotte Dien

Sur ce fond de total


-ité des silhouettes ayant trouvé le re
-pos comme moi dans mes boyaux
 
Trop gonflé d’événement qui
L’abandonne comme je le fais
Ayant abandonné
 
Le théâtre la crasse de basse-cour
Et les débris fichés tout au
Fond du tissu mou; sectionnées
 
Ses parties génitales soufflées encore
Placées entre les ruines comme des étais coin
-cées ou amenées à être
 
— en l’absence d’aucun spectacle de l’intérieur.
Mon soldat est mort en septembre dernier frappé
Par un mortier taliban alors qu’il tentait de réparer
Les chenilles du tank son père qui pensait que le garçon
 
Avait été tué par des insurgés
A voulu voir le rapport d’autopsie
Pour vérifier d’autres récits entendus rel
 
-atifs à la mort d’un jeune homme d’environ 24 ans donc ré-
Conforte-le me dis-je à moi-même dis
-lui le réserviste est mort sur le coup quand un
 
Éclat d’obus brûlant a déchiré le
Gilet pare-balles du garçon atteint sa poitrine avant de se bri
-ser en 2 avec 1 morceau fiché dans l’aorte
 
Gauche laissant l’autre éclat fiché
Dans le poumon gauche un sommeil
Sans bruit ni plainte forme fatal sa silhouette
 
— mon rêve en décomposition.
Ma vision étant un corps de soldat trouvé
Dans la broussaille d’une zone hostile
Une région d’entraînement près du site
 
De navigation le terrain couvert d’arbres
Zone de broussailles température moyenne
De 35°C quand le gars a été porté disparu
 
Dans un lieu regorgeant de criques et
D’eau potable bien qu’il soit difficile de dire
Si celui-ci avait de l’eau sur lui
 
Et quand son corps a été découvert couvert de rose
Dans une immortalité éclatante il est difficile
De savoir depuis combien de temps il était mort sans aucun
 
Signe aucune indication d’aucune attaque c’est
Épouvantable de perdre un soldat quel qu’il soit mais celui
-là était un soldat model toujours le regard
 
Tourné vers la prochaine mission son dernier
Statut absent pour 2 semaines alors à
Biente ! avant que le corps ne plonge
Haut dans le soleil levant

— ma fleur de l’âge coulée éteinte resplendissante.


[d’après Shelley - Adonais]
 
Ô cadavre lépreux monstre de la vie
En ses déchets tuant des soleils pour l’heure
Présente rien à voir désormais montre
 
-Moi les secrets substantiels & pourquoi
Ton sang n’est pas mon sang ta merde
Ma merde expulsée dans le même
 
Vide & pourquoi tes cellules tes larmes ne sont
Pas mes cellules mes larmes ne contract
-ent rien de concret blessures
 
N’étant rien sauf ce langage
Pour un assaut de soldat vers le réel
-isation de l’inutilité
 
— seigneur de notre souche commune.
NONSOUND, A MUSICAL

 
Nulle chanson en ce lieu ces airs chantent des choses
Qui ne peuvent être besoins oubliés crinières collées
Au métal on coupe à chacun le souffle reste
Sur place où la matière annule les voix immuables
 
Les choses que j’ai abolies frappent fort aux oreilles
Avec instruments dodus trafiquants produisent
Un souffle extrait de force renvoie les tonalités
Bruit silence mort dans la cavité ma bouche
 
Rassemble les morceaux en mots os collés
Les vies défont les actions elles-mêmes plaquées
Supprimés les sujets peu importe leur accord
Danger menace refus aucun son vivant
 
Résidus de souffle résidant en hymne bruyant
Hélicos mitraille inondent un ciel n’étant pas
Ciel et les vastes plaines de la mer dont les militaires
Musiques ensemencent la terre voilà ce qu’on produit
 
On dresse les oreilles avec des spectres de sons tout autour
De nous les systèmes chantent dans chaque bouche actions
Force airs menace oreilles métal tonalité choses
Coupées par nous vivants murmurent morceaux explosés au dedans
 
D’eux devenant os cendre tous nos morts demeurent
Une chanson résiduelle accrochée au souffle
Les bouches fracassées les tubes les klaxons absents frappent
 
— le silence en ce lieu, une musique jamais entendue.
POUSSIÈRE 
section 3 de Touching Voids in Sense

Untitled («bouloches») de Mike Kelley—13 photographies argentiques sur


gélatines de bouloches récoltées dans le filtre d’une machine à laver—res-
suscite le fongus.

J’aime particulièrement ce mot du curateur : « récoltés », comme si les


bouloches étaient vivantes. J’ai vu récemment ces photos au Musée d’art
moderne de San Francisco, où neuf des treize sont accrochées, j’en ai été
abasourdi.

Ces images produisent un choc, comme si elles étaient obscènes. Ces


boules de fibres et de poussières — est-ce qu’elles sont galactiques, est-ce
qu’elles sont cellulaires? — flottent dans un éther visqueux, suspendues
dans l’espace pulmonaire, et j’éprouve une soudaine excitation à leur vue,
l’échauffement d’associations refoulées.

C’est comme cela que j’ai toujours imaginé les boules fongiques de James,
même si je ne les aies absolument jamais imaginées, je veux dire, je n’ai
jamais eu besoin de me représenter ces caillots moisis, ces grumeaux si
mêlés à mes sens qu’ils les enveloppent presque n’ont jamais exigés pa-
reilles représentations visuelles ou optiques et cette image qui m’obsède,
la mienne (une fusion de toutes les bouloches de Kelley transfigurées par
l’imagination, le désir et le toucher) surgit comme un coup de foudre,
un sentiment d’immédiateté tellement condensé, tellement déplacé, avant
que je ne renvoie l’image dans le temps, à ce moment où elle n’avait que pu
se trouver tout du long, immuable présence de rêve et de mémoire.

Mais un décalage s’est logé dans la séquence, car ce n’est que depuis que
j’ai vu les photos de Kelley (il y a presque une semaine après en réalité) que
j’ai le sentiment que cette image, une relique du corps de James enterrée
dans mon propre corps, reprend vie (enclume d’oreille, valve de cœur) (la
résistance opaque que m’ont opposées les photos de Kelley, résistance à la
référence qui semblait absolue lors de la première rencontre, a nécessité
une période de gestation avant qu’elles ne m’envahissent complètement et
ne se libère, tel un fossile prêt à révéler la carcasse qu’il fût un jour).
Sans avoir encore saisi les associations nées à leur vue — l’image n’avait
pas encore pris forme, pas encore éclaté — j’ai photographié les photo-
graphies de Kelley, et les ai même mises en boucle sur le splash screen de
mon téléphone; ainsi je les vois chaque jour, elles ont pénétré mes rêves,
comme l’avait fait un jour le langage de rapports d’autopsie, et à tourner
ainsi autour d’elles, mon toucher allait en perdre la raison. Au réveil, je tire
d’un pli de duvet un amas sans fin de sperme, un tas de mucosité d’un
recoin de ma bouche, un ramas de foutre d’un bord de tuyauterie, une
touffe de cheveux d’un tuyau de baignoire, une moisissure visqueuse d’un
pli de peluches, une touffe d’un repli, une tache d’un revers ou une goutte
fertile d’un poumon. Comme un caillot extrait de l’aorte, une grosseur
de sous la langue, un polype extirpé de l’intestin de l’amant, un bout de
corne du talon, ou une tumeur vivante arraché au rêve, une enflure, une
boursouflure, un bouton, une bosse, un bulbe.

Il reste quelque trace de honte à regarder cela, c’est une chose dont je me
suis rappelé ce matin au lit en tombant sur cette phrase de Guibert : « La
honte de se trouver du côté de la vie, et de se surprendre à avoir une érec-
tion en regardant les morts. » Voilà l’inquiétante étrangeté : qu’une chose
tout à fait morte devienne tout à fait vivante, que d’absolument inimitable
qu’elle était, elle reprenne une forme banale, qu’une chose réprimée, sous
des traits parfaitements étrangers, excite le plus intimement familier ou
encore, que se fondent ensemble sensuel et fossilisé, telle la trille finale de
la dernière sonate de Beethoven, approchant la mort d’aussi près que la
musique le peut.

La signification du toucher ne revient pas à toucher quoi que ce soit. C’est


plutôt le toucher qui se touche lui-même, maintenant lié à la blessure,
encroûté au trou, collé à l’espace fluide du corps où le toucher se dissout
dans la corrosivité enzymaire. Étendues dans du formaldéhyde ces figures
pendent, lanière suspendue, chaque image une prothèse de ma propre
imagination tournée vers l’intérieur, tandis que j’entre dans une caresse
fantasmatique, prenant contact avec ce que mon toucher ne parvenait pas
à toucher quand il est mort, tandis que des peluches de vêtements de-
viennent preuve médico-légale, limite du sens, témoignage de crime et de
soin. Ainsi ma mémoire est retardée, comme si la rime visuelle avait été
enfouie quelque part dans un film ou dans un cache, un pli ou un accroc,
tapie, guettant le surgissement de cette écriture. Bouloches de poussière ou
amas fongiques. L’opération reste la même, glisse et transpose, transpose et
glisse. J’ai fait une série de substitutions dans une chaîne d’échanges, toute
distinction entre soin et violence s’effondrant : L’accès au poumon devient
blessure de la guerre, exactement comme le cathéter allant au quadrant
inférieur devient sonde naso-entérique pour forcer l’alimentation de celui
qui refuse de se nourrir.

Le deuil commence avec le travail de la poussière dont la proximité avec le


néant résiste à mes efforts de faire de ce rien toute chose, puisque dès que
la poussière des bouloches de Kelleys acquièrent une signification elles sont
assujetties à mon système, allégorisées, réifiées, mortes. C’est ainsi que je
m’accroche à des choses sans vie, les attrapant comme un filtre de machine
à laver piège les peluches.

Ou bien, comme si chacune des Bouloches de Kelley étaient la preuve la


plus évidente, images de mes empreintes digitales (car elle leur ressemblent
aussi), preuve médico-légale que j’étais là-bas, et c’est ce à quoi je suis
confronté : la gravure du toucher maintenant gelée dans l’ambre grise,
une matière amniotique, et comme elle capture et piège ma culpabilité
(faux-semblant), que seul le deuil dissipera; travail que bloque mon iden-
tification à l’image.

Car faire le deuil voudrait dire laisser la poussière à la poussière, et la


peluche à la peluche : Aucun papiers inventés, pas d’extension prothétique
de moi-même. Cela seul serait la marque cruciale de l’accomplissement.
C’est seulement lorsque l’identité — cette réduction à mon système de
signification — aura trahi la ruse de son immunité, que la promesse d’une
communauté sera ouverte à ce deuil : parvenir à la lisière du toucher, à la
pointe du soin, où «le souci de soi» se dissout en liaisons, refusant le soi
comme limite et comme prohibition.

Regarder ces choses si mortes et sans âmes sans leur imputer aucune rela-
tion avec moi-même : cela serait un accomplissement égal au pardon, ou
du moins, la reconnaissance de l’erreur comme terreau coupable auquel le
pardon lui-même ouvre la voie. Mon avenir dépend de la décomposition
de ces images; que ce qui était poussière retourne à la poussière et repose
sur l’absence de signification. Pas de signification biomorphique. Pas d’in-
corporation somatique. Pas d’empreinte médico-légale. Le but : détruire
l’effet d’inquiétante étrangeté de l’image, défaire les termes de cette ré-
pression et sa logique de substitution, cette chaîne de déplacements qui
se meut par glissements et transpositions, la façon dont le sens passe de la
poussière au deuil comme si ces peluches vivaient dans mes poumons, la
façon dont ce silex vit dans mon chant, ou dont un mot fend la croyance
dans le sillage d’une pierre, la façon dont tournoi la queue d’un centime,
ou un serpent dans un bec, une perle dans une tresse, une fourchette dans
mon coca, ou une tasse nageoir enfuir, comme la feuille brûle d’envie de
fumer dans l’étal d’un os, ton miroir dit ce que j’ai mis sur sa face, un rêve
d’apaisement ne communiquant aucune grâce, je me dirige vers ton amour
dans l’absinthe de la pensée, pour poser ma clarinette percée.
JACKIE WANG
Traductions par Lise Thiollier et John DeWitt

LA PIERRE QUI GAMBADE

Lorsque les doigts s’enroulent autour de la pierre la nuit,


mes paumes absorbent son histoire accumulée
Je suis moindre par rapport à cette pierre
cette pierre est plus grande que mon père
tu as demandé, que vas-tu
faire avec cette pierre ? peut être que tu as remarqué
que l’expression de mon visage était
éteinte. J’ai saisi la pierre fermement, mes ongles
se sont enfoncés dans ma peau et j’ai jeté la
pierre sur la fenêtre à travers la pièce. une
toile d’araignée s’est formée sur l’impact. le verre
s’est fissuré, mais n’a pas volé en éclats.

Tu t’es demandé pourquoi je l’avais fait et je


me suis demandé pourquoi tu te demandais pourquoi je l’avais fait,
pourquoi tu ne savais pas tout simplement. J’ai souri et dit
Je n’ai rien fait
c’est la pierre qui l’a fait.

mais tu as dit : tu l’as jeté,


à quoi j’ai répondu, elle a sauté
de mes mains.
tu ne m’as pas cru. pourquoi.
j’ai ramassé la pierre
qui était sur le sol et celle-ci tremblait
dans ma main. J’ai pensé que le tremblement
voulait dire qu’elle était seulement entrain de rassembler
ses forces pour pouvoir se lancer
à nouveau.
Je m’ennuyais à regarder la pierre donc je
l’ai glissé dans ta poche.
ton pénis
a commencé à gonfler
MANGE CE LIVRE. CEUX-CI NE SONT PAS DES POÈMES

CECI N’EST PAS UN POÈME


CECI N’EST QU’UNE
BACCHANALE

PETITE BONNE À RIEN,


TU NE FAIS QUE TE GAVER
DE LA CARCASSE DE LA
PENSÉE INFORMÉE

FÊTE YOUHOU JE FAIS UNE FÊTE DANS LES PAGES


YOUHOUUU

TOI VAURIEN,
TA VISION DÉBRIDÉE
CANNIBALISE LA CHALEUR
DES CORPS RAYONNANTS

OUAIS.
AMBROISIEEE
rosa van hensbergen
Traduction par Marion Breton, Marty Hiatt, et John DeWitt

Institut
D’Embrasse ta propre tête

[+ Le glossaire de R.]

* Le glossaire de R.: J’ai pensé gloser les termes que j’avais moi-même découverts et re-
cherchés, pour structurer les formes qui entraient dans la lecture, ne les amputer d’aucune
perte, et glisser quelques folies étiologiques extra-poétiques. Ceci n’est pas déterminé à
lier, mais à effilocher, à apaiser—même de manière fugitive, topique—la démangeaison
de chercher les lueurs tremblotantes les écrans à changer à déterrer le chemin rapide
vers les appendices. Il existe des opérations pour cet organe superflu, et elles ne sont
pas soustractives mais additives. Il y a aussi des manières de dire, en de plus petits mots
du cerveau comme dégénérescent, que des limites renferment simplement comme une
surface chatoyante, ce qui revient à dire : R. est une demeurée; mes pensées oniriques à
propos de R sont dérogatoires. Beaucoup de ces mots, de ces noms, sont interchangeables
et devraient être considérés comme tels. Dans ces lieux, il y a « rechercher et remplacer »
pour déplacer l’origine ; l’encre et la guérison sont en quantité illimitée, la cicatrisation
n’est pas complète mais elle est transparente. Ceci est le courant sous-terrain et limpide du
rêve. La transparence aux bordures de l’opacité, je t’en prie, vas-y, élucide.
Remarques introductives de R (1) .

1) les forces de plusieurs visages sous la pression adhésive partagent


le même nom. c’est R.
Leur corps intérieur articulé en nombre, rassemblés sur le champ tourne
coupe le movistar tripote sur les câbles
diffuse l’auscultation de la masse du banc en streaming

l’école n’est pas l’institution

2) il était ingénieux, cependant, de reprendre


les petits morceaux pour qu’ils rompent toujours plus vite
que la sur-structure et de mettre un R. sur la romance de la ruine

c’était convenance c’était germane c’était un solvant rapide


couronnant de cadence comme l’unique bienfaiteur
du canal à la cellule insignifiante ses fonctions démultipliées
les technologies moder
marquée du sceau
du poétereau

3) la solitude avant tout efficace


et les conflits mutuels comme leurs rebuts

* Auscultation : on pouvait lire sur la première ligne d’un pamphlet distribué à la porte
du Josephinum : «Aujourd’hui, nous pouvons aller au-delà de l’auscultation (l’écoute au
stéthoscope) et, si besoin est, de l’autopsie, pour vérifier un diagnostic : nombreux sont
les nouveaux moyens pour observer l’intérieur des êtres humains.» Alors, «auscultation»
était probablement le raccourci pour «(écouter à travers un stéthoscope)», mais pourquoi
donc allonger la proposition et limiter les possibilités d’auscultations—comme avec le
stéthoscope mais aussi avec des boîtes de conserve, des verres et la mise en porte-voix, ce
qui fait fureur—mais dans tous les cas, nous contournons tous la parenthèse. Et quand
il ne suffirait pas à notre époque d’écouter et de méditer sur le taux du monde intérieur,
de le disséquer par des «autopsies» et «si besoin est». Le corps en cire, déchiqueté, à l’in-
térieur de Joséphine. J’ai ramassé un membre, le pamphlet brûlait dans mon sac. Müller
proclamait, tout en distribuant la marchandise, : «Je ne vois absolument pas ce que l’on
entend par auscultation» et il lisait «mot» (word) pour «monde» (world) à la première
ligne : «Souvenez vous du monde et de ses océans». Il commentait la germanéité de Weber,
et les lettres germaient en web, errance, réseau et e-web, comme si vous étiez pris aux filets
du web, du net, des interfaces etc. Le mot surprend, particulièrement à ce point clef, où
les corps lèvent leurs flux aqueux, la matière forme des nébuleuses floues. J’ai quitté le
bureau, tous les livres à la main, sans l’ombre d’une ouïe.
* Germane : (NdT: intraduisible. En français : pertinent, approprié.) Un document électro-
nique qui ajoute et retranche, écrit «German» et auquel on a ajouté un «e»; la clef n’était
pas annotée. J’ai noté la confusion orthographique entre van et von dans de nombreux
documents. La ruse électronique semblait avoir déjouée toute l’ambiguïté du mot. La
première phase d’approche, lente, a gagné en vitesse, jusqu’à ce que les allemands (the
Germans) l’emportent.
* Poétereau : Ceci peut être attribué à l’autre R (2). Celle avec qui je vis. J’avais entendu
le mot, mais je n’étais pas parvenue à le retranscrire convenablement. Goûter la poésie
est consommer correctement. C’était donc vrai, la cigarette s’allumant, le verre se brisant
sur le sol, agitant ses morceaux, que cela aurait dû être une dégustation de poésie mais
ne l’était pas. C’était le meilleur, l’échec du goût de la poésie. Ceci, déclare Sydney, est
bien la définition du poétereau.

1 – La première R. avec qui je vis. Il en existe de nombreuses, et le pouvoir n’a en effet rien
à voir là dedans, chaque R. est interchangeable, tandis que certaines spécificités suggérées
seront données.
2 – Le deuxième R. avec qui je vis, comme dit précédemment, et si ce livre devait être
dédié à quelqu’un se serait lui/elle.
4) retirer l’étendue musculaire
et dévoiler l’infrastructure du citizen
qui débute avec le handicap son faux départ dégarnissant la récompense
de : malade, voilà le plus sûr moyen de devenir riche grossir son débordement
spontané son équipement d’identi-merde

5) parfois le flux nous rappe déments et nous ranimons les sons sans sédiment
nous prenons entièrement contrôle de la note
faisons fondre les cloisons supprimons les revêtements
et les balcons
frappons l’homme qui lègue son revolver à un autre depuis
le parapet pas prévu, ça fait mal
c’est pas sur ça qu’on a tiré, mensch
jamais sous cet angle dérive

6) les enfants fêlés à la tête


se mettent à enseigner
comme des figures de cire ciselées
de dualisme

nous apprenons des jeunes à inonder l’antithèse comme un baume


contre l’étrange rigidité de hiérarchisation dans des rauques multi-box
le stock de lecture de tous les volumes pour la gloire quand les oiseaux
sont furieux que les hommes leurs drones
ronronnent à distance respectable.

* Dément : Tout le monde s’est aperçu que le titre de l’exposition «Pensées Exactes en
Temps Déments» («Exact Thinking in Demented Times») était un trop bon tour. C’était
sûrement un rêve, le lit étranger, la chaleur, le fromage tard dans la nuit, les larmes, et
au beau milieu de tout cela, Théroigne. Comment peux-tu embrasser ta propre tête ? Les
pensées venaient aiguisées, sans l’esprit pour les pétrir agenouillés, mais l’homme énorme
et torse-nu, Théroigne, menace encore à la fenêtre d’en face. C’était sûrement la monture
des déments, le verre s’effondrant en rouleaux et regards lubriques. J’aurais juré qu’ici
étaient les prostituées de Babylone.
* Mensch : Un traducteur Bulgare me disait que le titre posait problème car Mann et
Mensch, et Man et Person véhiculaient des grossièretés différentes. Je me suis trompée et
j’ai pris le titre sur la deuxième de couverture pour le titre véritable, mais c’était Mann et
mon titre était aussi Man, publié par Kopf et j’ai envisagé la possibilité de perdre la tête et
essayer de l’embrasser, je considérais l’état général dans lequel se trouvait l’institution dont
j’étais un membre à part entière. J’avais pensé trouver Mensch sur la deuxième de couver-
ture et à la place j’ai trouvé un Mann et une Kopf. Cela aurait pu signer la fin de ma quête.
* Dérive : Bon, je me suis dit qu’il ne fallait pas l’employer, mais plus je pensais à son
chemin rebattu, plus il s’imposait à moi. Il y avait ce Jules évident mais il y avait aussi
«l’Antidote» de Jack contre son big mac, cherchant : «comment donc dériver». C’était là
une ville réelle, l’une de celles qu’ils voulaient écrire. C’était là une ville réellement poli-
tique dans un briquage de mots et de barricades. Celle de R., au contraire, semblait d’un
papier fragile. Je suis sortie me promener, le béton chauffé à s’en dissoudre répandait son
odeur métallique, il y avait quelques rues, elles se ressemblaient toutes, et le chemin du
retour a duré une éternité.
Adresse Inaugurale de la Tête de Fortune

Je reporte pour simplifier


la pensée exacte dans un âge plein aux as
platitudes de touffes d’évacuation à étaler
dans une souillure purifiée d’éclat solide
ce travail est un exercice mental car le travail
est hors de lui le travail est avant lui

J’attends pour projectiler à travers


la peau de l’ère si tendue et brillante
campée dans le plasma
parvenir au vrai travail du chant

pour l’ennui je le coupe et chante avec gouverne de toute manière


le diaphragme bouge ceci est un manifeste
tous les verres pourtourent débordant et enivrant

nous nettoyons la chambre et alignons les chaises

* De Fortune : Je pense ici à W.S.G. (W.S. Graham, poète écossais), le monstre de fortune,
au boum transitoire où nous nous trouvons, à l’abri temporaire dans le sillage du désastre,
au jaillissement des communautés. Mais je pense surtout à la gloire des boutiques éphé-
mères, au cool, à la gomina, aux glissades, au trip hop, au savoir sur le déclin de ces lieux,
aux corps empruntés, aux structures ouvertes aux sondes de l’opportunité. Retirer ce qui
est de fortune cela fait une gloire de vie, s’enivre de toute l’eau, perd le visage.
* Manifeste : Le dernier manifeste en Europe, selon l’architecte Isozaki Arata, date de
l’entre-deux-guerres, mais on peut toujours plaquer certaines qualités sur Manner et trou-
ver de telles inscriptions n’importe où. Nous affrontons le Manifeste rétrospectif de R (3) et
le Manifeste doux de R (4) et peut-être également avec ce manifeste dont R est l’initiateur.
C’est le premier, non le dernier, recule, mère! En Asie le cas est différent, un laxatif sur
le modernisme post-facto, et la forteresse de la croyance s’est légèrement inclinée vers le
Millénaire - disons aux alentours des années 60 si l’on en croit toujours Isozaki. Mais
peut-être que ce Millénaire l’a réellement supprimée. Bien sûr, il a été suggéré que le tour-
nant du Millénaire marquait l’apocalypse, et comme nous avons oublié de noter ce petit
détail, nous causons post-eschatologiquement avec un endroit où le Manifeste ne peut se
répandre en post-croyance. Je suis tombée sur une page de papier-glacé du Vogue 1999,
l’édition Millénaire, et bien entendu y était annoncée la fin de l’univers, même les corps
métalliques, les lèvres miroitaient dans des tons argentés, les écailles de peaux pailletées,
une vie auparavant humaine préservée dans une forme sculptée. C’était le genre de Ma-
nifeste auquel je pouvais donner foi. Je me suis immédiatement tournée vers le catalogue
Next par terre et j’ai commandé la jupe la plus argentée que j’ai pu trouver, je l’ai mise
dans une vitrine et j’ai marché sans jupe. J’étais plutôt satisfaite de la chose, quand j’ai
découvert, tout juste hier, un livre à côté de l’ISBN 978-3-7873-2813-0 (ce dernier est
un Notizbuch que j’ai acheté), ce qui corrobore et rejette en même temps cette idée. Le
Manifeste, alors mort depuis longtemps, avait été ressuscité, c’était le nouveau règne du
Manifeste que R. a écrit avec cette nouvelle possibilité, mais non sans un brin de doute.
Je ne veux pas de ton ironie manifeste, mon frère, je veux la vraie démarche chaloupée des
sœurs dans une gaine de croyance, je veux que les virages du Manifeste durent encore et
encore. Je ne veux pas entendre le mot Millénaire—bien trop souvent offensant.
3 – Ce R. est bien sûr le manifeste rétrospectif de Rem Koolhaas (à la fois Rétrospectif et
Rem). Je n’ai pas caressé ce livre, mais je m’en sus fait une idée via R (4) et les Métabolistes,
et par conséquent il est devenu quelque chose de monumental et changeant, intouchable
comme le parapet, que le noyau mort intérieur de L’Empire-state, il est devenue l’Empire
du Manifeste.
4 – R. ici pour Robertson (NdT : Lisa Robertson, poète canadienne, auteur de Occasional
Work and Seven Walks from the Office for Soft Architecture), perturbateur spectral sous la
page qui marque les points. Je m’excuse d’emprunter si urgemment ton visage, mais c’est
celui que j’ai payé.
L’Esquisse alternative de Wilhelm

«Quelle ligne dans son premier mot a un sujet,


un consentement au travail de tête?
Aucune primauté ne revendique son origine seulement le danger
l’ordre défait avec une armure musculaire
une sonde repassant par le trou-gras
de notre non-centre d’univers amoureux. Nous, l’organe, lentement
écrasés nous dispersons sous le pouce du ton.»

A tous les Wilhelm qui m’entendent vous vous reconnaîtrez nous pouvons sou-
der tout cela, notre voix mal préparée, à travers la fenêtre, brise la séquence des
affaires, et le curriculum tombe sur les persiennes. Toutes les feuilles sont lues à
haute voix, puis brûlées par un cercle, coulant en somme (colonne : colonne),
la voix arrive interdépendante sans approfondir les séparations revoit la relation
entre cercles colonnes ce n’est pas l’architecture de l’institution mais le lieu où
nous partageons en lingua franchement sans réseaux de voiles revendiquant les
puissances de déguisement authentiques brodées ce n’est pas au rythme de
l’autochtone mais le pur mécanisme sourd surpasse l’orgone le devient

* Wilhelm : Oublier les noms est une peur lancinante, mais quand deux personnes ont le
même nom, il est plus facile de s’apaiser, cela devient affaire de fusion des caractères. Et
c’était ainsi quand j’ai vu le visage de W. Reich imposé à W. Fleiss et vice versa, ça n’était
pas séquentiel. Je me suis aperçue que cette sorte de redoublement ou de triplement, de
multiplication, qui ne se revendiquait d’aucune primauté, était préférable. Vous remar-
querez que les «Je» reviennent à l’institution et que tous les glissements de noms, tous les
«nous» qui constituent les énoncés schizophréniques, à R la dégénérée. Les noms sont
toujours élevés à la puissance : R (1,2,3, etc). – cependant nous admettons que la tentative
pour forger de nouveaux noms est ridicule, «Apple» etc, nous refusons de reconnaître les
puissances des noms, nous réclamons la première place jusqu’à la fin. Seuls les membres
de la famille royale et les américains font correctement : W. ( II, III, Junior, etc. ) J’aurais préféré
ne parler que des R mais les W. R. m’ont amenés aux W. F. et cette sorte d’excroissance ne
peut-être étouffée. Il faut le dire : R. reste mon personnage le plus proche, ma très chère
intime-ennemie.
* Ton : Je trouvais amusant qu’un musicien soit appelé Ton, bien que l’ironie se perde
peut-être dans sa langue maternelle puisque on ne dit pas ton mais choschi. Ce n’est pas
ce que j’avais en tête ici avec «ton» : nous voyons ici ton dans un bureau calme, une fois
tous les corps partis, seuls les néons, peut-être pas tout à fait allumés, ronronnent encore.
Plus précisément, le ton sans autre glose est le ton de l’institution. Une institution est une
atmosphère. Peut-être était-ce une bonne chose, écrivait J.H.P. (NdT:Jeremy H. Prynne,
poète anglais), que Peter Kropotkin ait décliné le siège dans une telle atmosphère. Les
sièges ne sont pas faits pour s’entraider, ils sont faits pour s’asseoir, pour l’immobilité. Ils
n’offrent aucune déclinaison, aucune modification. S’il pouvait exister un ton d’entraide,
la pression de l’air baisserait probablement au dessus de la Russie même pour un instant à
l’instant de la chute du baromètre cela pourrait peut être même conquérir le ton dont je
rêve ici encore et encore, vous entendez?
* Autochthone : J’ai gardé pendant un moment le mot, à la ligne « un autochtone pour
mon cœur », jusqu’à ce qu’il devienne trop banal, et que le descriptif allochtone me semble
mieux souligner l’organisation interne des organes, le flottement et les variations de pro-
blèmes dans l’eau global des peaux-compétences. Je ne m’attendais pas à ce que ce mot
sous-terrain refasse surface, mais en tout cas il est revenu brutalement. Je l’ai échangé
contre de misérables diamants, des jours, des semaines, des années tremblant, puis une
fois rappelé il est apparu, une perte d’amour nervurée par la tâche de différence. J’ai ré-
introduit les petits bouts de substance chaque jour.
* Orgone : Découverte par W. Reich entre 1936 et 1940, et ce n’est pas par hasard, au
début de la guerre, l’orgone est apposée à l’énergie, et démontrable visuellement, ther-
miquement, électroscopiquement, et au moyen d’un compteur Geiger-Mueller. — R.(5)
C’est, en d’autres termes, le flux vital sous la peau et au-delà. Est contre le mensonge
humain coercitif et réclame la liberté d’expression. Les orgones refusent par conséquent
tout discours pour préserver leur liberté, bougent librement, s’empressent.
5 – R. pour Reich, «Glossary», dans The Function of the Orgasm: The Most Revolutionary
Book About Sex Ever Written, p. 370.
NATHALIE HÄUSLER
Traduction par John DeWitt et Salomé Coubes

De Corals

Il est où ton temple enfin,


ta statue ?
Tu continues à t’emporter tout le temps.

Tu me dois un temple,
j’espère que tu t’en souviens,
ou au moins une étendue assez grande
de terre pour mettre un château dessus.
Je touche ton temple avec ma paume.
Est-ce impoli ?

J’ai trouvé ça dans la poubelle.


Ça ressemblait à ta tête donc j’ai pensé
qu’il faudrait le ramasser avant qu’elle ne devienne toute
sale et abîmé.

Allô ?? Allô ? AH oui, voilà le


IL qui parle :

Il veut être au chaud


Il veut être senti
Il veut être en plastique
Tu sais comment c’est…

Enfin bref. Je voulais demander


quand je peux venir me faire couper les cheveux.
Ma tête est toute sale et mouillée.
Quelqu’un l’a laissée dans la poubelle, tu sais.

Le soleil se lève et il fait jour, vraiment.


Un hibou plat se noie
ces ailes touchent à peine les nuages en passant,
de l’eau sur ses plumes noires. Il pleut
sur cette scène. Il est éclairé par une lumière tueuse.

LUMIÈRE TUEUSE.
Urgent part avec fracas partout.
Urgent est en colère. Urgent appelle Jürgen.
« Salut Jürgen. Je ne te sens pas bien.
Oui, une sorte de fièvre. Un truc de dingue. »
Urgent raccroche, boit un verre de gin.
Urgent se sent moins nerveux maintenant.

C’est une sorte de jaune verdâtre, tu sais


avec une teinte de magenta. La teinte te semble
chaude mais en fait elle est froide. Tu vois ce que je veux dire ?

De l’eau tombe de la cascade. De l’eau tombe


de la cascade. De l’eau tombe de la cascade
De l’eau tombe de la cascade. Plus d’eau
tombe de la cascade.

Je sens le gin dans son haleine. « Tu es ivre


Urgent ? Qu’est-ce que ça te fait ? Je
n’arrive pas à imaginer. Tu veux que je te ramène
des matériaux pour expérimenter ?

« Je me sens ivre, c’est tout ce que je sens, »


dit Urgent. Ah, bien sûr. « Non, tu ne comprends pas,
je me sens toujours ivre. Quoi qu’il
arrive. » Ah bien sûr.

« Non, tu ne comprends pas. » « Ah bien sûr. »


« Non, tu ne comprends pas. » « Ah bien sûr. »
« Non, tu ne comprends pas. » « Ah bien sûr. »
« Non, tu ne comprends pas. » « Ah bien sûr. »

Le lait ruisselle le long de cet arbre, et revient


le singe saute vers la riche saveur,
la chair et le vernis de la noix de coco se déversent
partout. Singe est fatigué, tire
la langue, met la noix dans un sac.
Une expérience prudente avec des angles et
la suite, tout le monde la connaît. J’ai un pied dans la porte.
J’ai mal. Ça vaut mieux, ça vaut mieux.
Je te dis. C’est comme ça.

Un reflet dans l’arbre sur l’écran


interrompu par le visage montrant des signes de pensée,
un effet facile, ça marche sur toi.
Un système de croyance est peint
sur des murs couverts de latex.
Un système de croyance est dessiné
sur le paperboard des crétins.
Que des visuels, surface
tu te souviens, surface ?
Die inneren Werte der Angst?
Chirurgischer Wahnsinn. Natürlich
bedeutet Oberfläche ALLES. Deshalb
et c’est pourquoi la peur grimpe
le long des poumons quand j’ouvre les yeux,
j’ose jeter un œil sur n’importe quoi
crée par nous maintenant.

La relation entre faire-image


et l’agenda a toujours été compliquée,
des messages chiffrés coulent comme des ruisseaux
souterrains traversant l’histoire de la peinture.

Professionnel par professionnel


chacun avec un don tendre,
donne des câlins, hoche la tête, se promène.
L’étrangeté de l’interaction humaine.

- Ein weiteres Weltbild - Ein neuer Blick


- Ruhige Konzentration - Liebe und Offenheit
- Fröhlichkeit und Großzügigkeit,
in Gedanken und Taten
- Aufmerksamkeit
JOHN DEWITT
Traductions par John DeWitt et Lise Thiollier

Ça doit être une sorte d’étude, belette

Parlons des capotes. Des pestes contre des jobs. Pauvre Babar démembré,
je te donne vingt balles pour une boule. J’ai cogné ma tête contre un pain.
Mais dis donc, te voilà. Je tombais sur quelqu’un il y a dix jours. Tout va
bien j’ai dit ? Mieux que jamais en fait—j’étais après Amanda. Elle vend de
la vaisselle en ligne. Elle se lamente le larve à la gorge… Putain, narration,
le dépliement de la narration dans le temps. Je te donne vingt balles pour
de terribles, terribles choses. Un chien qui hurle sur un homme tombé
dans la neige.

Des thermies avant que je ne vienne, c’est une version de la subjectivité du


bourreau. Ce te dit rien ? C’est fou. Je justifiais le câble quand une tonne
de saucisses m’a dit, sois une saucisse. J’ai répondu, oublié mon saucis-
son. Non, oh mon dieu, désole. Ça se rassemblait tellement à un truc. La
science de l’ogre dans l’antichambre.

La bavette taille en retour—la vengeance est sienne et je vois que dalle.


Dans un canular téléphonique aux martiens, on a dit « ça ne vous regarde
pas ». L’être mange du beurre, l’être joue la flute. judge crainte est candidat
au conseil de verres car il est accro aux verres. Écoute, je suis avec judge
crainte, comme il acclame quand il hue (les villageois hors la gorge).
Jonty tiplady LE AH divin
Traductions par Lise Thiollier et John DeWitt

Danse à travers l’éclair crypté où la rue cartographie les assassins qui


germent
dévoilant les oques pliées, peut-être triste dans le sens où elle voit à
travers tout en même temps,
sûrement plus triste maintenant que nous n’avons plus le temps de
regarder Flipper,
mais dans l’ensemble, tout comme les mocassins de l’auteur du
club des 5, volés par la bétonnière
au fond de la mer, ce n’était pas vraiment un indice concluant.
Les diables se sont déchaînés librement
à travers les traits connus des futurs flous et farfelus élaborés. Sans
commentaire, a exprimé le premier
policier sur la scène moins connue alors que la soirée se déroule
sur des plans mystérieux.
Tout le monde et leur album des 21 Savage en a fait une grosse affaire,
arnaquant le matériel
informatique du Château Marmont pire que la mort et
les autres biens de contrebande ensemble.
Au mois de juin on a tous entendu ce que cela voulait dire,
la scène centrale, pire que les autres
et le besoin de choisir et d’appeler ça l’amour, le domptage
des guerres bouge par la suite.
Je sais ce que tu as dit, je sais ce que tu veux dire, chacun parle à son tour.
Mais c’est juste le poème.
Marchant pour entrer au travail ce matin, j’ai réalisé en réponse
à ta question que je pense
que quelque chose a changé, en moi du moins. Je crois toujours
que d’une certaine manière nous disons tous
la même chose en permanence et qu’il ne reste qu’à l’exprimer
et cependant dans le même temps
je crois de plus en plus que ce qui est le plus extraordinaire
peut-être c’est que ce qui est partagé
est un abysse impartageable - ce qui veut dire que
nous ne partageons pas un sentiment de fin
et de fins du monde, mais allant plus loin, nous partageons
un défaut de consensus par rapport à cela,
en fait ce qui est effarant c’est que nous ne partageons pas la même idée
de comment va le monde
et de combien il va vite, filant et filant pour de bon, puisque cette chose,
c’est la chose qui surtout
devrait être partagée, et est partagée, telle est la vie,
la vie fractale et radicale ne peut être partagée en rien.
Le renard avec ses yeux de pâte d’amande salue d’un ah divin. Je dois
me procurer de la Biseptine
en spray après. On va assez vite maintenant, on ne va peut être pas y.
Alors vas-y vite, note-le.
Après ça, elle me fit regarder son cochon près du pont du Golden Gate.
N’entre pas avec douceur dans la nuit, point de mire de l’extinction,
ne va pas te mettre à rager, à rager contre
la mort absolue de la lumière puisqu’en général nous partageons
le même téléphone
et que ce qu’il savait c’était qu’il n’avait jamais su seulement cette chose,
la récupérer pour de bon
et exploser en morceaux dans le faux iceberg avec l’hippopotame à côté.
Le tirage à quatre épingles
de l’œuf invité zoom sur des remparts moins connus, faisant fourrer à
l’alto un cigare dans ses dessous, aussi malvenu
que le seraient treize taupes dans un lit de réfugiés (il ne pourraient
pas dormir) mais ne t’inquiète pas, ce n’est
qu’un poème, et ce n’est pas parce que je suis un énarque
que tu auras un oncle boucher.
Quant à nous, nous avons sondé le hoquet primordial et nous sommes
montés en flèche jusqu’au têtard, qui semble
être là juste pour dire la seule chose qui vaille la peine d’être dite
et pour expliquer ce que cela signifie d’être un frétillement.
C’était comme si la logique de l’univers n’observait qu’elle-même sur
n’importe quelle Place des Fêtes.
En faisant tenir tout ça dans une coquille, via negativa
où coulait le fleuve Achéron et où les objets trop terminaux
pour oublier n’ont plus aucune surprise en magasin, écris-le maintenant,
avant qu’ils ne rentrent, a dit soudain le témoin.
Et, en pleine vibration, j’ai commencé à taper sur le clavier.
ari banias
Traductions par John DeWitt et Lise Thiollier

ORACLE

J’avais tord ce n’est pas


la souffrance qui est simple, le plaisir qui est difficile
Comment se fait-il que j’ai vécu de cette façon
me retenant de pisser
un miroir rayé par une conversation lointaine, livide en secret
inquiet de ce que les morts pourraient penser
Quelqu’un salue seulement avec la partie supérieure de sa tête
des cheveux bruns bouclés derrière un moniteur d’ordinateur
Aujourd’hui pendant une seconde une femme
est n’importe qui avec un corps
et on ne peut pas l’oublier
les boucles serrées de la moquette du bureau commencent à se défaire
Certains hommes sont aussi des femmes
de la même manière que la montagne est une terre
qu’un port est une terre et un parking
Refuse la différence entre similitude et différence
L’océan est en feu
flamme verte sur le cou d’un dieu
qui est un tas de rochers
qui ne s’excusent pas
UNE SYMÉTRIE

Un magnolia avant qu’il ne fleurisse se tient debout


nu comme une statue de l’antiquité
ou nu comme une chatte épilée, il fleurit d’abord
et puis reverdit. Une guoine vénère
grimpe dans les branches
pour être pris dans les bras une ancienne
indifférence qui
était moi. Or il est possible que je sois
un petit bonhomme chauve. Que je ne sois ni
une belle aux gros seins et aux hanches larges
ni un petit bonhomme chauve. Une antilope, un élan, une biche
sur le tapis, un arbre rachitique.
La figure trapu sans genre
en solo, floue, les mains sur les hanches, qui se répète.
Une vie somptueuse d’hiver et
Des couleurs d’été à côté de
bandes serrées à carreaux
se rapprochent du large centre vert
où on se cherche l’un l’autre,
un bois, une pâture, un parc, un jardin, un terre-plein central
placé dans un bord en béton
à l’intérieur d’un parking payant. Ça fait quoi de se tenir debout
à l’extérieur d’une maison la nuit dont les lumières sont allumées.
Dont les lumières sont allumées.
stéphane sangral Nocturnes
Julien ladegaillerie Une moitié de rêve

le sud

c’est par terre


des bruits de pas sous une alèse de peau
mais quoi retenu

pic planté

dans la dernière phase du cauchemar


rien autour rien

c’est clair

à la bougie
et au couteau

passant
reflet de lame

en elle
des bribes

de mémoire

des murs

à proximité
celui qui se perd

entre les haies dans les mots


j’aimais un corps

on ne le retrouva pas
exilé dans sa prothèse

avec initiale de boucherie


s’enfoncer les yeux qui massacrent

le sens de la chute
multiple

bouche vendue
sur

parole

un réseau d’affaires trouvé dans les fossés


forme une clôture

otage des autres


visages donnant sur le vide

les portes donnent sur le vide


cran de sûreté

au maximum

tient couché
passage d’une balle

et
de cela

plan fixe

du point de vue du détruit


L.L DE MARS
Torse
pierre chopinaud La langue familière étrangère

[...] Ma mère me fit la parole enfanter en français et envelopper dans cette


langue son corps, comme le vêtement qui sa peau voilant me la faisait
aimer. Faisant du Français le corps immatériel de notre amour, elle faisait
sienne une race qui en elle était entrée comme en elle mon père l’avait
semée. J’étais ce par quoi dans cette langue son corps s’exhaussait, comme
issu de cette chair, cette chair j’y projetais ; et comme dans cette langue je
nommais son visage comme elle me l’enseignait, le verbe nous enveloppait
ensemble dans la lumière qui, tombant de la fenêtre comme au ciel elle
me donnait, était le halo par quoi l’esprit d’elle radiant sanctifie la chair.
Quand naissant en Français à l’esprit par l’assomption de la chair en mot
d’amour, je, m’arrachant à ma mère, fus le vivant baptistère par où vint
qu’elle naisse à la nation.

Au début de la nuit celle dans le corps de qui a commencé ma vie était


d’un monde duquel je n’étais pas et que pourtant j’aimais comme ce
monde m’enveloppait comme m’enveloppaient ses cheveux son odeur et sa
voix. Ce monde était la somme voluptueuse et infinie des signes par quoi
elle était charnellement aimée et haïe. Ce monde était sa race.

De ce monde j’avais par elle été sauvé quand elle me fit le monde
apprendre à nommer en Français : « nez », « yeux », « bouche », « cheveux ».
Enfant j’appris en premier du langage les sons qui désignaient le visage de
la femme qui me les enseignait puis qui me renseignait quand à mes succès
par des sourires d’amour. Je savais alors à la joie que j’éprouvais, comme
je voyais le bonheur ruisseler sur sa face et la lumière à travers l’eau de ses
yeux que par ce que je nommais j’étais aimé. Le sang, la merde, le lait, la
bave et les baisers étaient en verbe changés comme les mots à peine de la
salive naissaient. Et le langage le plus savant, le plus abstrait, l’Anglais le
plus diplomatique comme l’Allemand le plus métaphysique ont toujours
enfoui au fond des mots, comme le secret liant qui fait la phrase, le souffle
qui fait l’une jaillir de la précédente, la gourmandise de l’étreinte primor-
diale, comme si disant « vous avez choisi le déshonneur… » ou « La pierre
seule est innocente », tel ou tel n’avait au fond jamais fait, comme Rabelais,
que répéter « nez », «yeux », « bouche », « cheveux », avec le même espoir de
susciter la joie de l’aimée que Churchill appellera victoire et Hegel vérité.

Le verbe comme l’hostie est la représentation d’un corps absent à quoi


celui qui embouche veut s’unir. Il est en cela flûte aussi. C’est l’amour
qui en l’enfant l’enfante comme le verbe l’arrache en la nommant à celle
qui l’a nourri. le souffle qui fait la phrase sortir de la précédente, le halo
qui entourant le son est son sens et fait une chose l’esprit se représenter,
le vibrato qui oscille entre le son et l’image, c’est le corps aimé tel que
mu en l’incarnat qui de la chair est montée dans le verbe quand l’enfant
d’amour la nommait. Mais le vibrato n’est pas que verbe, il est chair aussi
comme parlant celle-ci n’est plus que l’obscur dessous d’un vêtement de
cérémonie. La parole émane de l’amant comme l’aimée s’éloigne, et elle ne
retombe que comme leur chair est unie. Au début de la nuit où commence
toute parole commence aussi un chant d’amour.

Car nous étions au milieu de la race où elle était arrivée, native qu’elle
était d’Italie, et que mon père en elle avait semé au milieu de la douceur,
des vergers, du vent du Nord qui rafraîchit l’été, à la langue claire comme
la lumière de mai qui éclaire les vignes, la cime des collines et l’eau du
fleuve chargé d’industries. Et l’Italie où elle était née lui faisait un second
corps dont en retour j’étais inséminé comme si de ma naissance nous nous
étions l’un l’autre empoisonnés. Mais moins en moi encore qu’en elle ce
corps ne m’appartenait car comme en elle il m’était étranger, en moi il était
mort. Et comme dans la langue qu’elle m’avait appris à parler son corps
avec le mien s’était projeté, elle avait une autre langue dans laquelle son
corps était seul. Alors ces yeux, cette bouche, ces cheveux, ce nez deve-
naient soudain les traits d’un masque abstrait qui ne voulant rien dire ne
pouvait que me dégoûter ou me faire peur.

Ces yeux, cette bouche, ces cheveux, ce nez dont le parfum, les contours,
la couleur étaient inscrits dans ma chair comme le sens de toute parole
devenaient soudain des tâches noires comme elle parlait avec ses sœurs,
ses frères, sa mère dans une langue que je ne comprenais pas. Que le corps
aimé puisse s’exhausser ailleurs en un halo qui m’était une nuit me faisait
la parole s’anéantir et la chair devenir de tristesse aussi sourde et froide
que la pierre. La parole m’était intermittente comme le sens pouvait, tel au
matin un rêve de bonheur, se dissiper. Ces yeux, cette bouche, ces cheveux
non seulement alors ne m’appartiendraient plus mais je n’aurais plus le
pouvoir de les conquérir et comme de sous les mots ils se seraient retirés, ils
auraient avec eux retiré le monde tel que par eux il m’avait été révélé. C’est
en cela que la race à quoi ma mère appartenait était une menace et que sur
son corps comme dans le mien se livrait une guerre contre la nation dans
quoi m’enfantant elle était entrée comme en elle mon père l’avait semée.
Car le retrait du sens sous le mot dans ma chair par l’amour déposé faisait
dans la chair des trous qui me faisait de cette chair avoir honte, comme ils
témoignaient malgré moi que, bien que livrant la guerre, comme j’avais
honte j’étais toutefois un traître à la nation.
Deux races ne peuvent se partager à égalité un monde. Que l’une se
l’approprie il n’appartient plus à l’autre car si l’une le nomme il en prive
l’autre, et ce dont il le prive ce n’est pas seulement du monde, ou d’une
partie du monde, mais c’est de son pouvoir de nommer. Une terre ne peut
pas avoir deux noms. Dés lors que l’un dans sa langue la nomme pour
l’autre elle cesse en tant que sienne d’exister et avec elle cesse d’exister son
paysage ; il est sans être déplacé jeté en exil sur une terre dont il a perdu
l’Orient et le Nord et dont il est un étranger.
C’est parce qu’une terre ne peut avoir deux noms qu’aux peuples rivaux
convoitant une seule terre il est insupportable dans leur langue d’entendre
l’accent du rival, comme l’Arabe aux Français du village où je suis né.
L’accent est une menace sur le monde familier ; Il est avec son nom la dé-
formation de l’arbre qui est nommé et le tremblement où gît la menace du
surgissement de son opacité, du retrait de l’amour, qui, avec le langage, fait
les choses, les pierres, les fleurs, les nuages, la cime des montagnes, les ponts
et les rivières me reconnaître comme je dis leur nom. Car là est le pouvoir
par quoi le langage fait le monde  : comme je les nomme les choses me
reconnaissent et me répondent, et leur aspect chaque fois me sourit comme
le visage de l’être aimé. C’est l’intimité heureuse de l’enfant à la mère
que le recouvrement du monde par une langue étrangère vient dévaster.
Comme les yeux, la bouche, les cheveux, le nez qu’elle faisait dans ma
chair mourir en parlant une langue que je ne connaissais pas, c’est les ver-
gers, les collines et les fleuves que ma mère faisait de moi se retirer, et plus
douloureusement encore c’était son amour.

De ce que le monde à l’enfant surgit avec la parole comme elle est le


suaire imprimé des traits aimants de la mère, le champ de la bataille
dont l’issue décidera du sort des races la guerre, est le corps de la femme
plus encore que la terre. Les « Sabines » que les Romains ravissent par la
ruse à leurs époux comme ils les ont invités avant de les envahir ; Hélène
que Pâris enlève à Sparte en livrant Troie à la vengeance des Rois Grecs ;
Parysatis, Arsinoé, fille de Darius et fille d’Artaxerxès et les milliers de
jeunes perses qu’Alexandre donna à Suse en noces à ses soldats afin de faire
de l’empire soumis une province Hellène; les femmes des villages kabyles
que les soldats Français souillent et massacrent comme l’armée veut écraser
le soulèvement d’Alger ; les femmes musulmanes de Bosnie orientale que
les miliciens serbes capturent après qu’ils aient tué les hommes et gardent
vivantes à leur merci dans des prisons-bordels ; les femmes Yézidis, chré-
tiennes dont des soldats musulmans en Syrie font des esclaves sexuelles.
C’est qu’aux troupes armées de l’ennemi qui envahit la terre ou en veut
les habitants chasser, il ne suffit pas de vaincre par les armes pour le pays
posséder. Il faut de ceux qui l’habitaient supprimer le monde et pour cela
les feuilles, les pierres, les arbres et les rivières anéantir leur pouvoir de
nommer. Or ce pouvoir est dans les femmes et la conquête consiste en les
séduire pour d’elle se faire aimer ou les souiller pour d’elle détruire l’amour
des pères, des fils et des époux, et leur faire mettre au monde un enfant de
leur meurtrier qui naissant portera l’achèvement du monde assassiné. Car
tant que des forêts la voix fera les feuilles trembler et les bêtes reconnaître
la race qui durant des années a parcouru les lisières et pénétré dans le
cœur pour du bois ramasser, des bois pourra jaillir de l’amour des femmes
la révolte de la race écrasée comme des cendres dormantes sous les feuilles
encore vertes l’incendie de la forêt ! Aux femmes appartient le pouvoir de
nommer, non qu’elles soient seules à parler mais que sous la parole n’est
jamais que leur corps aimé et que de chaque chose le nom fait sur la feuille,
la rose, le ciel, le matin, se déposer comme un peu de cet amour ! Tant que
les choses du pays d’un autre peuvent être aimées comme de lui étant nom-
mées à lui elles veulent s’unir ! Il n’y pas de victoire au rival sans que ne soit
vaincu cet amour ! C’est par le corps des femmes qu’agit le charme par quoi
une terre d’un peuple est la propriété, car la terre n’appartient jamais qu’au
peuple qui la fait chanter ! Et si comme Paris Hélène l’envahisseur sait de la
femme du pays se faire aimer alors c’est le monde convoité qui sera prêt de
se soumettre ! Eût elle la femme été trompée ignorante du péril dans quoi
elle entraînait la race, la hauteur du danger sera à la mesure de la vengeance
des fils, des pères et des époux que son infidélité à mis sous la menace : ain-
si de la Française qui ayant aimé un Allemand eût la tête rasée ! Et Pâris ni
l’Allemand n’aiment l’aimée d’un amour moins sincère que les hommes de
sa race, pas plus que John Smith n’aime moins Pocahontas que ne l’aime
Wahunsunacock , son père, quand conquise par l’Anglais elle fera sa terre
devenir Virginie, sa race mourir, et de sa langue ne rester que les mots par
lui écrits et rapportés !
Quand à celle qui ne cède son charme au charme de l’ennemi il faut de
ceux de sa race l’empêcher d’être aimée et pour cela faire son charme cesser
d’opérer, et donc ruiner son corps comme toute la parole de sa race est
tendue par-dessus lui. C’est à cela que sert le viol à quoi ne peut réussir
aucune arme la plus parfaite : à faire de l’ennemi s’effacer le paysage et dans
les arbres, les collines le souvenir ! Et comme la souillant l’ennemi fait le
halo d’elle à l’homme s’effacer il fait la chair et toute la matière s’enfermer
dans le silence froid d’une pierre de lune, et le faisant cesser de chanter il
fait son monde s’éteindre comme un astre mort ! Alors seulement avec sa
famille il peut la remplacer et faire de nouveau sur la terre consumée l’eau
dans sa langue s’écouler sans que celle-ci jamais ne sourit à un autre ! Ainsi
les femmes de Foca, Bosnie, après que leurs père, fils époux et frères furent
tués, furent enfermées dans des « communs », gymnase, lycée, où des mois
durant les soldats ennemis venaient les prendre pour les emmener dans
des maisons qu’ils avaient fait vider; et là, dans les meubles, les draps, les
cadres, les toiles, de ceux dont ils venaient détruire la race ils les forçaient
à faire ce que fait une femme faire l’amour ! Et cette parodie de foyer où
les femmes outre être battues et violées était moquées comme il fallait
qu’elles fassent le ménage et préparent à manger, se prêtent à toutes les
tâches à quoi les engage le mariage, comme dans une comédie macabre où
l’humiliation et le rire étaient plus que la lame à même d’assassiner, avait
pour fin l’enfant dont on dit au Congo -où les femmes étaient de même
enlevées aux villages ennemis et gardées dans la forêt - qu’il est « serpent
fils du serpent » et qui naissant, de la seule vie de sa chair, de son cri, de
la chaleur de son sang, portait le coup fatal à la race conquise ! Car si de
la femme à l’enfant se forme comme ils se séparent le verbe ou halo sacré
qui fera non seulement la nation, la race, mais du pays, de l’étable, des
forêts, de l’étang le miroir ou l’enfant se reconnaît comme les nommant
il reconnaît à leur réponse le rire aimant de sa mère, alors quand le soldat
engrosse sa prisonnière il dresse comme une herse qui vient le halo déchirer
et arracher à la mère non seulement la chair mais l’amour qui, comme elle
a enfanté, de sa chair émane et se dépose sur le monde en levant de lui le
chant pour à l’enfant le faire appartenir. L’enfant né du crime et qui nais-
sant finit de l’accomplir achève comme il vit la nation. C’est ce charme
à quoi ne vient à bout nulle arme que le viol parvient à dissiper. Et tant
que du pays l’armée n’aura pas de l’amour ces brumes asséchées il lui sera
étranger et rebelle. [...]
michel vachey 5 caviardages (1971, 1972)
michel vachey Ils seront (1981)

la chose du monde par diverses voies


ne considérons les mêmes choses
ne marchent que fort lentement
peuvent avancer suivent toujours
droit chemin
qui courent qui s’en éloignent
des bêtes du plus et du moins
qu’entre rencontré dès ma jeunesse
certains chemins
un peu de cuivre et de verre
or diamants
chemins que j’ai suivis
ma vie comme en un tableau
comme une histoire comme une fable
aucun endroit de la terre
parcouru tous les livres
voyager n’étaient bâtis que
sur du sable et sur de la boue
chemin pas moins ouvert
aux plus ignorants aux plus
rencontrer reste de ma jeunesse
voyager rencontrer marcher
choisir les chemins
suivre éloigné

II

seul architecte
par succession de temps
rues courbées et inégales
imaginai que les peuples
été autrefois demi-sauvages
civilisés peu à peu commencement
Et pour parler des choses humaines
très florissante
les rues plus belles
quand elles sont en danger
vieux fondements en ma jeunesse
Ces grands corps sont trop malaisés
grands chemins
tournoient entre les montagnes
suivre s’écarter du chemin
tenir le sentier pour aller
plus droit égarés toute leur vie
voyageant
des Chinois ou des Cannibales
la même chose qui nous a plu
homme seul rencontrées
tout un peuple
comme un homme qui marche seul
d’aller si lentement
n’avançais que fort peu de tomber
en autant de parcelles
pour monter peu à peu comme par degrés
dénombrements longues chaînes
géomètres toutes les choses qui
peuvent tomber
s’entresuivent éloignées cachées
elles ne laissent pas des lignes
quelques chiffres
il me sembla aussi, vers la fin
par quels moyens, et jusques où
quiconque à dénombrer
aucune matière particulière
déracinant

III

soi-même à l’architecture tracé


parmi les Perses ou les Chinois
me détourner vrai chemin
imitant en ceci les voyageurs
se trouvant
égarés en quelque forêt
ne doivent pas errer en tournoyant
tantôt d’un côté, tantôt d’un autre
marcher toujours le plus droit
vers un même côté et ne le point
changer pour de faibles
peut-être été au commencement
que le hasard seul vont où
ils désirent, ils arriveront
au moins à la fin quelque part
milieu d’une forêt notre naissance
de la Chine ou du Mexique
nous ne désirons pas
malades, ou en prison
regarder de ce biais toutes les choses
diamants ailes voler
comme les oiseaux
les douleurs et la pauvreté
de si extrêmes contentements
cette méthode tout le reste
ne me touchait point
dessein su borner suivi
un chemin l’hiver
pas encore bien achevé remis à
voyager déracinais glisser
à rejeter la terre mouvante et le sable
pour trouver les démolitions pour servir
difficultés de mathématique
ce désir m’éloigner de tous les lieux
la longue durée de la guerre

IV

pour ouïr les sons, ou sentir les odeurs


servir de leurs yeux des astres
une terre et choses semblables
on voit d’autres astres
une autre terre
rien arrivait dormant sommeil
sans que nous dormions
jaune
tête de lion entée

me brouiller tableau plat


et ombrageant les autres
ou colorés, ou transparents, ou lumineux
ombrager un peu parler particulièrement de
la Terre tendre exactement
aussi entre les tropiques
et les rivières pouvaient
tous les corps qu’on nomme mêlés
chaleur sans lumière lumière sans chaleur
de cendres en verre me semblant
les voit naître peu à peu
avant de lire ceci, faire couper
le cœur de quelque grand animal
tronc de l’arbre branches
plusieurs branches plusieurs branches
branches les onze petites peaux
oreilles du cœur
on peut voir à l’œil sentir avec les doigts
glace
expérience ordinaire des chirurgiens
par elles vers la main quelques passages
petitesse des pores
divers cribles divers grains
sans qu’il faille imaginer
les têtes un peu après
coupées, se remuent
mordent la terre dans le cerveau
lumière sons odeurs goûts
la chaleur la faim la soif et
les autres passions intérieures automates
machines mouvantes
la grande multitude des os
la figure d’un singe
toutes les occurrences de la vie
les pies et les perroquets
nés sourds et muets
l’inégalité entre peut compter les heures
non plus que les mouches

VI

et ayant rencontré un chemin


infailliblement la trouver
suivant empêché
plus outre commençant où plus loin
une Terre, et même, sur la terre
plusieurs diverses façons
laquelle de ces façons
en l’une de ces façons
en l’autre maintenant là vois
assez bien de quel biais
ni mes mains ni mon revenu
j’avancerais aussi plus ou moins
on regarde toujours de plus près
vu par plusieurs le papier ma mort
perdre le temps plus loin que le temps présent
l’heur de mon côté temps qui me reste
plusieurs occasions perdre diverti
on l’invente soi-même
moi-même divulguées extravagances qu’on
mal rapportées le lierre, qui ne tend point
les arbres pareils à un aveugle
faciles difficiles achevé commencé
homme seul d’autres mains que les siennes
gens qu’il pourrait payer
s’offriraient peut-être payés
quelques difficultés
coûter si peu de temps qu’il n’y
perdît
loisir ôté comme des crimes
usé inconnu dit
deux ou trois mots en un jour, à jouer
la tablature la langue de mon pays
je jouirai sans empêchement loisir
les plus honorables emplois de la terre

............

jaune
qu’on nomme

un jour à jouer
terre dans le cerveau
autres mains que les siennes

moi-même divulguée
extravagances qu’on
mal rapportées
erre qui ne tend
onze petites peaux
il pourrait payer

mes mains mal rapportées


un peu de cuivre et de verre
deux ou trois mots
et le sable
comme une fable
une Terre et même sur la terre
tous les corps qu’on nomme mêlés

.............

loisir
comme des crimes
usé
inconnu

jaune
tête de lion entée
figure d’un singe
Dieu seul et le sable
à rejeter
par elles vers la main
tendre exactement

déserts déracinant rencontrées


tous ces corps qu’on nomme
mêlés
terre mouvante
machines mouvantes
divers grains
sans qu’il faille imaginer

..................

pour jouir de leur loisir sans s’ennuyer


empêcher que son loisir ne lui fût ôté
je jouirai sans empêchement de mon loisir

et le sable
vu par plusieurs
toujours plus près
rues courbées et inégales
comme une histoire
comme une fable
rencontrées

de cendres en verre me semblant


cœur de quelque grand animal
et les rivières pouvaient

aucune occasion de perdre


le temps
coûter si peu
de son temps qu’il n’y
perdît

..............

mêlés homme seul


aucune matière particulière
comme un homme qui marche seul
dénombrements ombrager
encore peut-être
été au commencement

les rues plus belles


quand elles sont en danger

sab
tantôt tantôt
me brouiller
dans un tableau plat
la soif
plus loin que le temps présent
l’heur
de mon côté

...........

dans le milieu d’une forêt


expérience ordinaire des chirurgiens

longue durée de la guerre


quiconque
si peu de son temps

quiconque

et les rivières pouvaient


non plus que les mouches

......................

infailliblement être payés

regarder de ce biais
assez bien de quel biais
ni mes mains demi-sauvages
la même chose qui vous a plu
infailliblement la trouver

qu’il n’y perdît


la langue la tablature

regarder de ce biais
assez bien de quel biais

non plus que les mouches

...................

milieu d’une forêt quelque part bêtes diamants demi-sauvages


à regarder de ce biais courent s’en éloignent malades courent
la chose du monde désirent arriveront longues chaînes géomètres
biais mêmes choses toujours le droit en des difficultés ce désir
mathématique le lierre les arbres on l’invente soi-même onze
petites portes petites peaux infailliblement payés la tablature
.pour trouver achevé commencé la terre mordent la langue les —
têtes un peu après une Terre et même sur la terre infailliblement
je vois assez bien de quel biais le temps le papier ma mort
perdre vu par plusieurs omettre le temps les plus honorables
emplois de cuivre et de verre peuples ayant été quelques chiffres
tantôt d’un côté tantôt d’un autre sentir avec les doigts
la longue durée de la guerre s’arrêter ne pourraient tenir jaune
le chemin comme un homme qui marche seul si peu de son temps
tout un peuple perdît ma vie comme en un tableau peut-être
du plus et du moins éloignées cachées comme une histoire comme
une fable étoiles fixes des perroquets tronc de l’arbre ou colorés ou trans-
parents ou lumineux aucune matière particulière les douleurs et la pau-
vreté faire couper avant de lire ceci ces grands corps trop malaisés comme
les oiseaux d’autres mains servir de leurs yeux qu’on peut voir à l’œil sur
du sable et sur de la boue rencontré dès ma jeunesse tout le temps qui me
reste la terre mouvante les pies et les perroquets nés sourds et muets remis
à voyager se remuent petitesse des pores ouvert aux plus ignorants suivre
s’écarter dénombrements s’entresuivent parmi les Perses et les Chinois
encore moins s’arrêter ouïr les sons sentir les odeurs machines mouvantes
l’arbre sang leurs yeux de faire à rejeter goûts ayant rencontré un chemin
ne doivent pas errer chaleur en tournoyant soif toutes les occurrences de
tomber dans le milieu d’une forêt je loisir étoiles fixes je jouirai étoiles
fixes sans empêchement faim ombrager un peu on doit infailliblement
la trouver sable faim rues courbées et inégales le reste ne me touchait
point soif je vois ce me semble en même façon que les grands chemins
tournoient entre les montagnes se trouvant égarés divers grains marcher
toujours tomber parcelles sans qu’il faille imaginer quelque part au moins
à la fin ma mort les onze petites peaux en l’une de ces façons de l’eau
de l’air des minéraux mes mains d’autres mains une Terre et même sur
la terre payés ou le désir d’apprendre d’une forêt quelques passages par
curiosité mordent la terre automates mon inclination m’éloigne perdre
la longue durée de la guerre à rejeter la terre mouvante et le sable ne
marchent que fort lentement la chose du monde comme une fable de la
Chine ou du Mexique ténèbres vrai chemin cœur de quelque grand ani-
mal qu’il pourrait payer tout le reste je vois assez bien plusieurs branches
de quel biais plusieurs branches mes mains une Terre s’écarter branches
ceux qui vivent faciles difficiles branches on l’invente soi-même avant de
lire dans le milieu d’une forêt sans s’ennuyer perdre coûter mêlés plus
loin que le temps présent les peuples les pies et les perroquets se remuent
la chose du monde un peu de cuivre et de verre le vrai chemin tantôt
d’un côté tantôt d’un autre imitant moyen très efficace en ceci les voya-
geurs les goûts dans le cerveau diverses voies en aucun endroit de la terre
perdre la langue de mon pays perdre on l’invente soi-même ma mort en
tournoyant montagnes qui n’étaient bâtis que faim regarder de ce biais
comme les oiseaux malades ma mort de si extrêmes contentements divers
cribles divers grains encore peut-être été au commencement le hasard seul

.......

biais je vois une Terre et même sur la terre sur le papier petitesse des pores
mes mains longues chaînes mon inclination la faim la soif la chaleur la
chose du monde sans empêchement s’accoutumer à regarder de ce biais
quel biais sang géomètres de la Chine ou du Mexique de l’eau de l’air
du feu des minéraux en des difficultés de cœur de quelque grand animal
mathématique le sable en prison à rejeter le sable leurs yeux diamants
malades ceux qui courent suivent toujours font infailliblement ce désir
remis à voyager longues chaînes cachées comme un homme qui marche
seul usé comme des crimes choisir les chemins quelques chiffres peuvent
avancer étoiles fixes peut-être été au commencement la soif un peu de
cuivre et de verre les sons s’en éloignent l’heur de mon côté petites peaux
automates sur du sable et sur de la boue laquelle de ces façons mêlés
emplois d’autres mains coupées les montagnes se remuent et les autres
passions intérieures la longue durée de la guerre difficiles leurs yeux ils
voulaient se servir achevé commencé tablature honorables emplois têtes
forêt minéraux la Terre mordent la terre ceux qui vivent s’éloignent
lorsque les pies et les perroquets vont justement où seul architecte la glace
des lignes quelques chiffres ils désirent ils arriveront ayant rencontré la
longue durée de la guerre ni mes mains ni mon revenu autant de parcelles
le lierre les arbres l’eau la même chose qui nous a plu le temps le hasard
et ]es rivières dénombrements au moins de tomber comme une histoire
comme une fable pour aller plus droit coûter et ombrageant les autres
choisir les chemins égarés toute leur vie toutes les occurrences demi-sau-
vages les rues plus belles quiconque la faim quelques passages quelques
chiffres non plus que les mouches ni mes mains ni la langue de mon pays
je vois ce me sable perroquets au moins à la fin à rejeter les voyageurs pa-
reils à un aveugle les mouches quand elles sont en danger mathématique
ce biais à la fin au commencement quel biais la tablature singe sur le
papier les grands chemins les montagnes singe milieu d’une glace la faim
la chaleur mouvante machines à rejeter le hasard ce biais la longue durée
la guerre odeurs en tournoyant sans qu’il faille imaginer tomber imagi-
ner les douleurs on l’invente soi-même lion singe rencontrées plusieurs
branches de ma mort extrêmes contentements malaisés divers cribles le
hasard sans que nous dormions plus loin que le temps présent automates
dans le milieu d’une forêt civilisés sourds et muets livres étoiles fixes
imitant la terre mouvante et le sable quelques difficultés qu’ils peuvent
sentir avec les doigts tronc de l’arbre un peu après chaleur faim quelque
part quel biais machines de temps qu’on nomme rencontrées qu’on
nomme emplois qu’on nomme et les rivières pouvaient Et pour parler des
choses humaines ma mort très florissante couleur de la guerre le sable la
petitesse des pores un grand animal d’apprendre le sable par curiosité et
ombrageant les autres et les rivières le reste ne me touchait point la Terre
imitant la terre entretiens inutiles loisir loisir le sentier les peuples milieu
d’une forêt vu par plusieurs la faim la couleur plus outre qui marche seul
plus loin qui tournoient en tournoyant ce désir rues courbées et inégales
imaginai ceux qui vivent forêt déserts la même chose qui nous a plu je
jouirai la Terre et même la terre les têtes les doigts leurs yeux ténèbres
voyageant errer marcher diamants sourds longue durée de la guerre ce
biais quel biais les rivières
...........

eau air feu minéraux perroquets État plusieurs diverses façons mes
pensées une ville mes mains mon revenu sur le papier le lierre les arbres
les plus honorables sur du sable et sur de la boue montagnes de cuivre
et de verre mon inclination sable suivent avancer marcher ne marchent
montagnes bêtes qui courent lentement déserts la chose du monde toutes
les choses quelques chiffres tournoient biais civilisés livres prison autres
mains la soif de l’eau avant de lire longues chaînes faire couper la langue
de mon pays machines loisir de cuivre et de verre chaleur qu’il pourrait
payer diamants mathématique soif ne me touchait comme une histoire
comme infailliblement odeurs coupées imitant odeurs imitant tomber
ce biais on l’invente ville afin de me détourner des rivières langue temps
payés histoire petitesse grands chemins malades hasard les mouches au
commencement à la fin me brouiller guerre seul infailliblement si peu
une histoire chaleur les têtes tournoyant ni mes mains d’autres mains que
les s’offriraient imitant montagnes imitant la longue durée de la guerre
ma jeunesse mon revenu de verre tantôt d’un côté tantôt d’un autre suc-
cession de temps oiseaux trop malaisés à relever quelques passages dans
un tableau plat ma mort entre les tropiques maintenant là forêt sable
figure infailliblement la trouve

Michel Vachey
dante fiasco
éRIC ARLIX Terreur, saison 1

Épisode 1
Des individus se levèrent de leur canapé
2015

Des individus se levèrent de leur canapé Ora-ïto série spéciale Conforama


à 534 euros, de leur clic-clac Hagalund de chez Ikea à 399 euros, de leur
canapé Swan d’Arne Jacobsen à 9934 euros et lâchèrent au sol ce qu’ils
tenaient en main. Ils sortirent rapidement de chez eux pour crever les
pneus de leurs voitures, des voitures de leurs voisins, d’autres voitures un
peu au hasard, et partirent en chantant sans vraiment savoir où se rendre,
sans objectif. Ils n’étaient que quelques centaines en Europe ce jour-là,
de Braunau à Dovia di Predappio et de Francfort à Castres, ils n’étaient
pas remarquables, certains passèrent néanmoins dans les rubriques « Faits
divers » des médias, sans plus d’explications, le pétage de plombs n’étant
pas en soi un sujet sur lequel beaucoup de forces intellectuelles avaient
jamais été mobilisées. Des individus descendirent de leur Citroën C1, de
leur Volkswagen Golf, de leur Porsche 911 Carrera 4 et se mirent à tabasser
des gens avec leurs tout petits poings fragiles et jamais habitués à tumé-
fier, pilonner la chair d’un inconnu. Ils furent maîtrisés, incarcérés, sans
plus d’explications, sans forces intellectuelles mobilisées. Quelques jours
plus tard, des individus par centaines manquèrent leur train du soir, ne
rentrèrent pas chez eux, furent recherchés, certains retrouvés, incarcérés
sans plus d’explications, tuméfiés par la vie, par ce qu’ils ont vécu. Dans
les jours qui suivirent de jeunes individus achetèrent en masse de fausses
identités sur le net, vautrés dans des canapés en chantant et sans objectif.
Des individus empathiques jusqu’au bout de la nuit devinrent ces jours-là
subitement infâmes, insultants et totalement arrivistes, ils rigolaient à tue-
tête, sans plus d’explications, certains passèrent dans les rubriques « Faits
divers  » des médias sans forces intellectuelles. Des individus célibataires
totalement isolés en rase campagne se levèrent au milieu de la nuit pour
se rassembler sur des places de petits villages voisins et entamèrent des
discussions, avec objectifs et visées, ils ne rentrèrent pas chez eux, le phé-
nomène intéressait les médias, il fallait se mobiliser, se lever du canapé, du
net, prendre sa voiture et filer, pour couvrir un sujet sur lequel le pétage de
plombs n’était pas en soi une explication satisfaisante. Des individus, dans
toute l’Europe de La Haye à Vilnius et de Sarajevo à Saint-Malo, se mirent
en pause, quelques minutes, quelques heures, souvent sur des canapés, sans
vraiment savoir s’ils devaient s’inquiéter ou pas de cet état, de cette petite
agonie éphémère, leurs entourages paniquèrent, en pleine nuit, sans vrai-
ment savoir s’ils feraient la Une des « Faits divers ». Des individus jusqu’à ce
jour pas remarquables, pas arrivistes, se levèrent de leurs canapés, lâchant
boissons, chips et chaînes d’information continue pour partir en chantant
en rase campagne où ils croisèrent des journalistes mobilisés, leurs Citroën
C1, leurs Volkswagen Golf et leurs Porsche 911 Carrera 4 recouvertes de
boue. Des individus et quelques décideurs entamèrent des conversations
au milieu de petits villages isolés, tuméfiés par la vie moderne, sans plus
d’explications et jusqu’au bout de la nuit, ils rentrèrent ensuite chez eux,
sans crever de pneus, sans chanter à tue-tête. Ils étaient vraiment bien, là.
Des individus, quelques jours plus tard, tentèrent de mobiliser les médias sur
des faits divers, à peine remarquables, il était question de fausses identités,
de pneus crevés, de disparitions temporaires et inexplicables de personnes
s’étant subitement levées de leur canapé Ora-ïto série spéciale Conforama
à 534 euros, de leur clic-clac Hagalund de chez Ikea à 399 euros, de leur
canapé Swan d’Arne Jacobsen à 9934 euros. Des individus commencèrent
à remarquer que certains faits divers ne pouvaient être en soi de simples
pétages de plombs et tentèrent de mobiliser d’autres individus, vautrés dans
leurs canapés, en les alertant sur des phénomènes, des attitudes et des vies
modernes tuméfiées, mais sans succès. La vie moderne tuméfiée des indivi-
dus n’étant pas en soi un sujet sur lequel beaucoup de forces intellectuelles
avaient jamais été mobilisées. Dans toute l’Europe des individus se levèrent
de leur canapé, de leur Porsche 911 Carrera 4, de leur maison en rase cam-
pagne et commencèrent à ne plus avoir envie de leur petite agonie éphé-
mère et tuméfiée, ils repoussèrent également toute envie de s’inquiéter, de
stresser, de prendre des antidépresseurs et de se projeter dans des occupa-
tions ne nécessitant aucune force intellectuelle. Vraiment très peu de temps
après, et ce, partout en Europe, des décideurs lâchèrent leur iPad Air, leur
stylo plume Le Grand de Montblanc, leur discours managérial de motiva-
tion en cours et se rendirent dans le parc le plus proche pour profiter de l’air
frais, de quelques rayons de soleil et entamer une pause non programmée.

La tête tuméfiée par des décisions auxquelles ils ne croyaient plus, la tête
bourrée d’antidépresseurs, ces décideurs restèrent plusieurs jours dans
leurs parcs ce qui généra faits divers, inquiétudes des familles et attira de
nombreux journalistes. Des individus, déjà dans des parcs, aperçurent
des décideurs en plein pétage de plombs, comme tuméfiés par la vie, et
tentèrent d’entamer avec eux des discussions, avec objectifs et visées. Des
individus, habitués des parcs, commencèrent à alerter les médias sur ces
individus en plein pétage de plombs, seuls ou en groupes, certains rigo-
laient même à tue-tête vautrés sur des bancs publics. Ils ne voulaient pas
rentrer chez eux, ils voulaient profiter de l’air frais, de quelques rayons de
soleil et entamer une pause non programmée, le phénomène intéressait
les médias, il fallait se mobiliser. Sur les chaînes d’information continue
se multiplièrent les reportages sur des faits divers où l’on apprenait que de
plus en plus d’individus généraient de nombreux faits divers. Des journa-
listes se levèrent de leurs bureaux Tanna de chez Habitat à 650 euros, de
leurs bureaux Titan de chez Conforama à 79,20 euros, de leurs bureaux
USM Haller de chez Über-Modern à 2 500 euros et lâchèrent au sol mugs
personnalisés, cigarettes électroniques et tablettes numériques. Ils sortirent
rapidement de leur société pour se rendre au parking et crever les pneus
de leurs voitures pour ne plus partir en reportage couvrir des faits divers
sans explications, des pétages de plombs pas si remarquables, des sujets
sur lesquels beaucoup de forces intellectuelles n’avaient pas à être mobili-
sées. Commença alors une plus longue période sans faits divers concernant
des individus ou des décideurs qui auraient pété les plombs, rigolé à tue-
tête, entamé des pauses non programmées, seuls ou en groupes, et ce dans
toute l’Europe de Bratislava à Namur et de Hénin-Beaumont à Marbella.
Épisode 10
Les massacres
2018

Les massacres se déroulèrent dès l’aube, le dimanche 2 septembre


dans toute l’Europe, de Brno à Aspen et de Saint-Amand-Montrond à
Zoutelande. Il semblerait que les massacres avaient été soigneusement pré-
parés. On tuait sur les rocades, on tuait dans les supermarchés, on tuait dans
les rues piétonnes. Les massacres eurent, dans certains recoins des villes où
ils se déroulèrent, cette particularité qu’ils furent effectués en un temps
record. Ces massacres terrorisèrent les paisibles zones suburbiennes et le
cœur des villes de l’Europe entière. On tuait chez des franchisés, on tuait
dans des succursales, on tuait dans des sphères privées. D’aucuns diront de
cette journée qu’elle fut traumatisante, tellement rapide et inédite. On tuait
instantanément, on tuait n’importe qui, on tuait c’était vital. Il n’y avait
pas à proprement parler de combats, seulement des massacres, effectués en
un temps record, soigneusement préparés, dans l’Europe entière. On tuait
à Sochaux, on tuait à Bayreuth, on tuait à Gdansk. Comme en tout endroit
et en toute époque, on promena des têtes sur des piques, on traîna dans les
rues des corps mutilés, on fit des tas des cadavres, triés par couleurs et par
genres de vêtements portés : fluo, cuir, guenilles, luxe, etc. On tuait au cou-
teau, on tuait avec des barres de fer, on tuait avec des boîtes de conserves.
Il n’y avait ni Citroën C1, ni Volkswagen Golf, ni Porsche 911 Carre-
ra 4 retournées, en feu, ni barricade, ni le moindre signe de rébellion,
de contestation, de ras-le-bol, simplement des massacres. On tuait
sans savoir, on tuait pour un rien, on tuait à tire-larigot, on tuait sans
revendication, on tuait, la plupart du temps, sans insulte ni cri. Certains
témoignèrent après coup avoir vu des enfants tuer aussi, sans hésitation,
avec le même déterminisme froid, ils tuaient avec des consoles de jeux
vidéos portables, ils tuaient avec des stylos fluos, ils tuaient avec leurs
stylets numériques tout neufs. Le cinquième âge n’était pas en reste, ils
tuaient aussi, mais moins vite, ils tuaient avec des poignées de puissants
médicaments, ils tuaient à coups de cannes et de dentiers au bout des
mains, ils tuaient avec leurs fauteuils roulants électriques. Ces massacres
n’étaient pas orchestrés par des hordes, ni par des meutes, mais par des
individus étrangement synchronisés dans l’horreur, l’Europe mit de longues
heures à saisir le phénomène. On tuait lors de kermesses, on tuait lors de
fest-noz, on tuait lors de salons agricoles, on tuait dans des PME, on tuait
dans des agences de notation, on tuait dans des concessions automobiles.

Les massacres ne pouvaient pourtant se maintenir longtemps à ce diapa-


son. La population s’inquiétait. Les massacres prirent fin un peu avant
le journal de 20 h. Une certaine confusion régnait, avec abondance de
détails. Après les massacres, estimant qu’ils avaient bien le droit de se dis-
traire encore plus, certains tueurs envahirent des agences de mode et des
agences de casting, où se déroulèrent des scènes dont on se gardera de parler.
Des individus, partout dans le monde, se mirent alors en pause, quelques
minutes, quelques heures, souvent sur des canapés, sans vraiment savoir
s’ils devaient s’inquiéter ou pas de ces massacres, et paniquèrent, en pleine
nuit, sans vraiment savoir s’ils feraient eux-aussi, bientôt, la Une des faits
divers, sans plus d’explications. Des individus prirent les devants en antici-
pant une prochaine volée de massacres, ils se levèrent de leurs canapés, de
leurs bureaux, de leurs Porsche 911 Carrera 4 noires et s’inquiétèrent pour
leurs familles, pour leurs amis, pour leurs voisins. Ils collectèrent armes,
nourriture et informations précieuses, prêts à envisager le pire. Devien-
draient-ils massacreurs ou massacrés ? Ils paniquèrent à cette idée. Lorsque
les massacres cessèrent des milliers d’individus massacreurs s’effondrèrent
au sol, en larmes, épuisés, beaucoup d’entre eux se suicidèrent dans les
mois suivants ou furent emportés par des maladies foudroyantes. L’Europe
mit un temps fou à digérer cette vague de violence inexplicable, inégalée et
traumatisante pour une économie toujours en quête absolue de croissance.
Dans toute l’Europe, de Entroncamento à Lappeenrenta et de Kilrush
à Zadar, ces individus massacreurs étaient sur leurs canapés, en larmes,
sous le joug de visions d’horreur, soumis à des traumatismes visuels sans
précédent, ils attendaient de se faire arrêter, enfermer, lyncher, ils attendaient
que l’on vienne les sortir de leurs cauchemars. Ils étaient vraiment pas bien, là.
esther salmona L’Aborde

s’emparer de les bords l’aborde


dès qu’on a les mains dans la terre
on se pose des questions de ce qu’on
a sous les pieds on se pose des
questions très souvent je suis
remonté sur une autre barque
très souvent je fais des clafoutis
alors le vocabulaire de la
linguistique et de la botanique
du soir au lendemain soir
fructueux les mains dans
la terre on prend une
décision on ne mange plus
une pomme de terre de la
même façon se balancer
ce n’est pas du tout descriptif
des quartiers d’été sur des
questions vives mais non
brûlantes embranchement
embranchement se fait
sentir est-il besoin d’être
lisible visible tout est
anachronique on est pas
fou on est latéral on
est parti c’était la grâce
et on essaiera de trouver
des trouées l’arrêt et
la maladresse du
matériaux s’adresser au
papier mais mal comme
une enfance sans écho
ne retrouver rien rien de
cette histoire seule à
nouveau avec l’écriture
et sans pensée reflet
d’une litanie intérieure
il sera question d’ouvrir
sans la malignité du
discours là il n’est
pas aisé d’écrire il
n’est plus question de
compression il est question
de lignes de bandes
de faces de longueurs
interminables mais
quel est cet outil
cet outil impossible
cette lumière entre les
arbres le son feutré
des feuilles des hêtres
entre elles le feutrement
s’applique sur la prairie
les couloirs se constituent
en temps réel l’approche
par le sens coule à pic
comment tu ne sais pas
ce que tu fais comment
tu ne sais pas ce que tu fais
le piège doux de la notation
pas de la description
départ aspérité caillou
pente chemin frontière
tonte mœlleux
infiltration rebord
se retourner et
ce ne sont que les têtes
qui bougent le matelas
était familial le traversin
est une personne en plus
pour parler du dehors encore
une personne dont le regard
s’engouffre tu peux y aller
ce serait bien que tu passes
un coup de tondeuse j’ai
tondu je me situe en
visiteur quinze jours après
il n’y avait plus une
fleur plus une vivace
c’est une zone qui a vingt-cinq
ans la vallée du jardin
le grain de folle avoine
s’enfonce dans la boue
tout seul on ne peut tout
avoir personne ne s’assoit
sur cette chaise le plafond
descend doucement poussière
végétale dans la pupille
directement dans la pupille
une poussière se dépose au
fond des pupilles la question
de l’évanouissement et
du désaisissement et de la
concentration que la forme
impose la peau s’étend
au contact du bois la
manière dont le bois est
tourné pour inviter la paume
à la caresse la manière
dont les gouttières
dans le bois invite à la
volute volute du bois
volute de la main
contre-forme du mouvement
évanouissement appel
de ce qui est enroulé
un pli lent la politique
du pli la poussière des
paroles précédentes la poussière
des pensées précédentes ce
n’est pas sous le regard cela
n’existe pas sous le regard
et tout bouge le fond du
paysage une crête une brume
un chemin et vous dedans
un genre en voix de disparition
le dépôt pour réorganiser la
mémoire le sommeil gagne
la mémoire le fond de
la voix est ici un léger
trémolo le fond se termine
toujours la voix s’éteint
dans la voix le silence n’est
donc pas nécessaire il faut
que je vois sa bouche il faut
que je vois d’où provient la
voix la question du recueillement
inconcentration d’une
parole ressource milieu
présents les vides
gouttière du bois des volutes
quatre vides dans les
verres à pied entourés de
reflets possession de
l’éclairage fois quatre oubli
du plafond par le vide quelle
forme cela doit prendre pour
l’audibilité maintenant le
tissu un galon maintient
les fibres une lisière de
galons dans les coins la
manière dont le bois
s’agence avec lui-même
avec le tissu le fait
qu’on était impossibles
revenir à la respiration
c’est pour ça que tu souffles
en fermant les yeux le champ
du bois apparaît la
voix se double elle-même
s’hésite se lit se travaille
en temps réel une main
prend l’avant-bras et
ramène la peau fine souple
et l’autre frotte l’avant-bras
encore le confort le
rassurement de la lenteur
tendre le seul pli possible
entre la lampe les verres
la carafe le micro l’écran
j’aimerais voir sa bouche
pour saisir l’effacement le
déplacement permet
de détecter le feutre sous le
poids il y a encore beaucoup
de monde ceux qui n’en
peuvent plus dont la parole
affleure dans l’envie d’en
être de quelle façon sinon en
faisant un accro au tissu et
rapidement le débit comme
le nom le regard de
réception de l’intelligence
se porte évanouissement
à nouveau amener vers
quelle est cette concentration
où est cette concentration
elle souffre ensemble
des traits subsistent entre
les lattes noirs cirages
et les pas évanouissement
la question de la propriété
mentale absolue sur le
monde il est question de la
propriété le luxe du
déplacement le grand luxe
du déplacement comme tirer
son épingle du jeu du feu
l’humilité l’humidité
le projet de la parole et
du silence la lumière
dans les lattes du bois
comme son feu brûlé dans
les coins et sa rupture
le bruissement maintenant
s’est chargé d’une façon
plus gravitaire la mise
des lunettes sur le nez
correspond à une modification
du timbre et du volume
de la voix l’échelle
de chaque lunette
correspond à l’échelle des
boucles de ses cheveux chacune
permet de croiser les regards
les angles sont mouvants
rythmes de la parole
taux d’hygrométrie pression
atmosphérique distance du
savon se faire à la ligne
du double pli écrire au
verso en même temps un
déroulement les reflets stries
sur la monture transformées
dans leur apparition leur
existence sur les quatre
verre à pied renversés
secs vides l’économie est
un silence un somptueux
silence par jour
ce serait une leçon
circulation des contre-formes
membranes se déplaçant
toiles aux points d’attache
prêts aux déformations se
rejoignent une forme du
réel l’envie de dormir
au collet se blottir se coucher
contre autour du collet au tronc
du hêtre fût droit la tendreté
de l’écorce soutient la
mousse suspension à
l’angle des dimensions
l’espace ligne de fuite
comme l’angle des boucles
la formation des boucles
date de quand le
rapport de familiarité ne
préexiste pas une
fente dans le voile est
possible le flux devient
visible l’ouverture grille
ce qui nous regarde brûle
le sens transperce dont
nous ne voyons que l’écho
[...]
Ce huitième numéro de la revue Pli a
été réalisé entre aout et octobre 2017.
Paru en novembre de la même année.
Imprimé à 250 exemplaires.
26 exemplaires contenaient une
gravure linotype signée et numérotée,
reproduite ici page 5.

La présente version est une édition


numérique gratuite, elle est provi-
soire et comporte quelques coquilles
de transcriptions.

contact :
boom@riseup.net
justin.delareux@gmail.com

numéros précédents,
documentation :
www.revuepli.blogspot.com

© les auteurs + Pli


ISSN : 2427 - 5174