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Roger GODEL [1898-1961]

médecin cardiologue, un philosophe et spiritualiste français

(1965)

“Les sciences
contemporaines devant
l’expérience libératrice.”
Les textes présentés dans ce recueil
ont été réunis par les soins du centre
"l’homme et la connaissance"

LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES


CHICOUTIMI, QUÉBEC
http://classiques.uqac.ca/
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 2

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Fondateur et Président-directeur général,
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
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Un document produit en version numérique par un bénévole, ingénieur français


qui souhaite conserver l’anonymat sous le pseudonyme de Antisthène, Villeneuve
sur Cher, France.
Page web dans Les Classiques des sciences sociales :
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À partir du texte de :

Roger GODEL [1898-1961]

“Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.

In ouvrage collectif L’homme et la connaissance. Tradition et


liberté. Entretiens, pp. 49-80. Paris : Les Éditions “Le courrier du
livre”, 1965. Les textes présentés dans ce recueil ont été réunis par les
soins du centre "l’homme et la connaissance".

Polices de caractères utilisée :

Pour le texte: Times New Roman, 14 points.


Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word


2008 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5’’ x 11’’.

Édition numérique réalisée le 3 février 2020 à Chicoutimi, Québec.


Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 5

Roger GODEL [1898-1961]


médecin cardiologue, un philosophe et spiritualiste français

“Les sciences contemporaines


devant l’expérience libératrice

In ouvrage collectif L’homme et la connaissance. Tradition et


liberté. Entretiens, pp. 49-80. Paris : Les Éditions “Le courrier du
livre”, 1965. Les textes présentés dans ce recueil ont été réunis par les
soins du centre "l’homme et la connaissance".
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“Les sciences contemporaines


devant l’expérience libératrice.”

Table des matières

Avant-propos de Suzanne N. ANDRÉ [7]

Roger Godel [50]

Entretien avec le Dr Roger Godel [52]

“Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” [64]


Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 8

[7]

L’homme et la connaissance.
tradition et liberté. Entretiens.

AVANT-PROPOS
par Suzanne N. ANDRÉ

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Dans ce premier recueil, nous présentons quelques conférences


données au Centre d’Etudes « L’HOMME ET LA
CONNAISSANCE ». Leur choix reflète la diversité des recherches,
des échanges de vue, des enseignements qui nous conduisent à une
plus parfaite connaissance de nous-mêmes et du monde.
Cependant, nous aimerions attirer l’attention du lecteur sur le fait
que ce livre n’est pas un livre de plus, s’ajoutant à tous ceux que l’on
édite chaque jour, mais qu’il nous offre un champ d’investigations,
beaucoup plus que d’informations, nous permettant de découvrir en
nous-mêmes notre nature essentielle, avec son propre style de vie.
En effet, il est question, dans les pages qui vont suivre,
d’expériences vécues par des hommes qui sont nos contemporains.
Nous pouvons les approcher, les questionner. Ils nous livrent les fruits
de leur véritable maturité. Elle les conduit à une façon de vivre, qui,
loin de les isoler des tâches et responsabilités quotidiennes, les leur
fait assumer avec un esprit neuf, créatif, se libérant d’instant en instant
de tout conditionnement.
Ainsi peut se former, dans ces échanges où chacun est attentif, et
capable d’amitié pour d’autres voies que la sienne, un ferment d’une
profonde humanité.
« L’HOMME ET LA CONNAISSANCE » a été fondé pour tenter
cette chance, non seulement proposer à ceux qui assistent aux
réunions hebdomadaires, des voies d’approche [8] de la Réalité, mais
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 9

les engager dans cette transformation vitale d’eux-mêmes, par leur


« Renaissance ». Un grand Sage a dit :

« Le véritable jour de naissance de l’homme est celui où il


pénètre dans ce qui transcende la naissance et la mort : l’Etre
Eternel »,

l’ouvrant ainsi à ses possibilités infinies.

Des paroles, certes, des idées, des mots, relevant de la complexité


et des subtilités de l’intellect, mais que l’on voudrait dépassés, ou
n’existant, comme chez l’enfant, qu’en fonction d’une adhésion à la
vie. Aussi, pour certains textes, avons-nous tenu à respecter, au
détriment de la qualité de l’écriture, le ton de l’improvisation où
transparaît le contact avec l’essence de toute pensée.
Tradition ou Liberté ?
Chacun de nous, à travers ces messages successifs, pourra se
découvrir dans cette nouvelle dimension, et voir s’éclairer, se
résoudre, les problèmes que semble lui poser son existence.

Suzanne N. ANDRÉ.
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 10

[49]

Les sciences contemporaines


devant l’expérience libératrice

Docteur Roger Godel

In ouvrage collectif L’homme et la connaissance. Tradition et


liberté. Entretiens, pp. 49-80. Paris : Les Éditions “Le courrier du
livre”, 1965. Les textes présentés dans ce recueil ont été réunis par les
soins du centre "l’homme et la connaissance".
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 11

[50]

ROGER GODEL

Note : p. 50 :
“(Il semble qu'il y a une incohérence dans cette introduction sur
Roger Godel, sauf à considérer que la semble-t-il "longue habitude"
de Mme Godel n'a pu durer que quelques mois...) Le dialogue qui
va suivre s’est déroulé entre le Docteur et Madame Roger Godel, à
la veille de leur départ pour le Liban, et quelques mois seulement
avant la mort du Docteur Godel. Alice Godel recueillait avec
ferveur sur bandes magnétiques, chaque fois que cela lui était
possible, les conversations toujours passionnantes, toujours
profondément instructives que son mari avait avec elle, avec ses
élèves ou ses malades, avec ses amis et ceux qui venaient.”
Antisthène, le 27 janvier 2020.

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Le Docteur Roger Godel nous laisse une œuvre abondante et


essentielle. Parmi les nombreux ouvrages qu’il a écrits, citons : Essais
sur l’Expérience libératrice ; Vie et Rénovation, publiés chez
Gallimard ; Socrate et le Sage indien ; Un compagnon de Socrate
(dialogues sur l’expérience libératrice) ; Une Grèce secrète ; édités
aux Belles-Lettres.
Un livre, De l’humanisme à l’humain (Belles-Lettres), inspire à la
Presse médicale (19 octobre 1964) les lignes suivantes :
« Ce livre retrace à l’aide d’extraits des propres œuvres de Roger
Godel et aussi à l’aide des travaux qui lui sont consacrés et de
témoignages de médecins, d’écrivains et de philosophes, la vie et les
pensées d’un homme qui poursuivit inlassablement l’aventure de la
sagesse. Ils commentent tour à tour le philosophe, le métaphysicien,
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 12

l’homme de science, le neurologue, le cardiologue et même le


médecin tout court, dont « le regard plein de bonté savait pénétrer
jusqu’aux racines mêmes de toutes souffrances ».
Le dialogue qui va suivre s’est déroulé entre le Docteur et Madame
Roger Godel, à la veille de leur départ pour le Liban, et quelques mois
seulement avant la mort du Docteur Godel. Alice Godel recueillait
avec ferveur sur bandes magnétiques, chaque fois que cela lui était
possible, les conversations toujours passionnantes, toujours
profondément instructives que son mari avait avec elle, avec ses
élèves ou ses malades, avec ses amis et ceux qui venaient à lui.
Ce dialogue fut le premier enregistré sur magnétophone duquel il
est transcrit littéralement. Il nous est [51] donc restitué dans toute sa
spontanéité. Ceux qui ont eu le privilège d’approcher le Docteur
Godel retrouveront là la voix familière et chaude de l’homme éclairé,
du médecin, de l’ami.
Ami, il l’est de tous ceux qui l’accueillent, lui qui disait : « Il n’y a
pas d’autre science, au sens vrai du terme, que la science de
l’amour ».
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 13

[52]

ENTRETIEN

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A. — Avant ton départ je souhaiterais t’engager à développer


encore une fois ce que tu entends par : le corps est une image mentale,
et, deuxièmement, les conséquences que cette donnée implique.
Le Docteur. — Que le corps soit une image mentale, c’est une
évidence que nous avons à tout instant, et que, pourtant, nous
manquons de réaliser, nous manquons de reconnaître, pourquoi ?
parce que, de notre corps, nous avons une expérience par le toucher,
une expérience par la vue, une expérience par la douleur que nous lui
attribuons — les douleurs dont nous prétendons du moins qu’il est
l’origine —, et il est pour nous une constante sollicitation, de telle
sorte que cet ensemble — cette imagerie, pouvons-nous dire, cette
construction de l’esprit — nous revêt comme s’il était attaché à nous
par des liens indissolubles.

A. — Qu’est-ce que tu entends par là ? Que cette image ne repose


sur absolument rien de physique ?
Le Docteur. — Ce que nous appelons physique est une idée, un
concept. Nous faisons du physique ou du moral une idée purement
mentale, uniquement mentale. Nous disons : ceci est physique, ceci
est moral. C’est une façon de définir les choses, c’est une façon de
définir un phénomène. Cette définition, elle, n’est donc que mentale,
elle s’applique à des choses que nous avons le tort d’appeler des
réalités ; mais là encore, quand nous attribuons la réalité à l’état
physique, matériel, c’est une affirmation d’expérience, une
affirmation purement empirique, [53] et discutable, contestable, qui
n’appartient qu’à nous. Non ?
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 14

A. — Oui... Mais il m’est difficile de comprendre que si j’ai une


douleur, je l’ai inventée...
Le Docteur. — Ah mais je n’ai jamais dit qu’une douleur était
inventée, je n’ai jamais dit que le corps était inventé. Il donne lieu à
des effets manifestés dans un champ de conscience qui est le nôtre,
mais si tu sépares cette imagerie ou cet ensemble de représentations
du champ de conscience dont tu es toi-même la projection, que reste-t-
il ? Un corps qui ne serait pas construit sur un modèle de ta
représentation, que serait-il ?

A. — Il ne serait rien, ni moi non plus...


Le Docteur. — Mais non, il ne serait rien, ni toi non plus, c’est
exactement cela. S’il n’est rien, toi, telle que tu te considères, telle que
tu prends conscience de toi-même, tu cesses aussi d’avoir un sens.
Donc, l’imagerie et l’idée que tu te fais de toi-même sont solidaires —
une seule et même chose...
J’ai un corps, si ce corps disparaît, je ne suis rien, c’est bien une
identification avec le corps. Or, ce corps est-il autre chose que
l’ensemble des constatations que tu peux faire ?..

A. — Il est mon moyen de communication avec le monde


extérieur.
Le Docteur. — Il n’est jamais qu’un moyen de communication
avec toi-même.

A. — ... et avec le monde extérieur.


Le Docteur — ... avec le monde que tu appelles extérieur.

A. — ... et qui est ?


Le Docteur. — ... qui est, mais qui n’est pas extérieur — qui est
extérieur à cette imagerie du corps. Mais est-il extérieur à toi-même ce
monde ? puisqu’il se présente à toi, comment peut-il être extérieur à
toi ? Il est extérieur [54] à ton corps, pas à toi. Il est hors de ton corps,
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 15

c’est incontestable, cette table n’est pas dans ton corps, Marguerite
n’est pas dans ton corps, elle est distincte de ton corps, mais est-elle
hors de ton champ de conscience ? hors de ta conscience ? Si elle était
hors de ta conscience, tu ne pourrais pas l’atteindre ni par des paroles,
ni même par le sentiment d’une présence. Dès qu’un corps ou une
chose pénètrent dans ton champ de conscience, cela en fait partie
intégrante. Rien n’est hors de ta conscience qui soit concevable,
représentable ou imaginable.

A. — ... et en mon absence ?


Le Docteur. — Tu postules des présences en ton absence, tu dis :
ah je m’en vais et je laisse des gens à tel endroit. C’est une idée que tu
te fais, c’est aussi une représentation que tu te donnes. Tu imagines
des personnes, tu les situes, par tes souvenirs, tu les situes par ton
évocation de leurs silhouettes, de leurs formes et de leurs occupations,
tu les situes quelque part dans un cadre qui t’est familier, c’est encore
quelque chose que tu évoques.

A. — Mais tu es aussi témoin de mes propres évocations...


Le Docteur. — Je suis témoin seulement de ce que j’affirme, de ce
que je déclare. Je ne peux pas être témoin en ton lieu et place, je ne
peux pas être témoin pour toi, tu récuserais mon témoignage.
Comment puis-je me situer là où tu te situes toi-même ? Comment
puis-je te voir telle que tu te vois ?

A. — Nous sommes cependant deux à témoigner des mêmes


objets.
Le Docteur. — Mais non, nous nous mettons d’accord pour donner
un même nom à des objets, ou pour les décrire de façon similaire. En
fait, nous ne pourrons jamais confronter nos expériences ; elles nous
sont intérieures, elles ne peuvent pas être confrontées. Il faudrait [55]
que je sois simultanément toi et moi pour pouvoir dire : ah, ce que
Alice voit bleu, moi je le vois bleu, comment puis-je me situer là où tu
te situes, avoir le même spectacle sans être toi-même ? Si cela était
possible, c’est que je suis toi, je suis réellement toi, et la vision que tu
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 16

as, sera la mienne. Si j’aime le bleu et que tu n’aimes pas le bleu, il est
certain que tu ne vois pas la couleur de la même façon que moi, parce
qu’elle n’est pas simplement une sensation, elle est aussi une adhésion
ou un refus. Elle ne peut pas être exactement semblable...

A. — Et cependant quelque chose la rend possiblement


compréhensible à toi et à moi...
Le Docteur. — Ce quelque chose résulte uniquement de notre
accord, c’est-à-dire d’une convention entre nous. Cette chaise porte
une couleur bleue, elle est de couleur bleue, et tu acquiesces, parce
que chaque fois que tu as signalé sur un objet la couleur bleue, j’ai
pris conscience d’une couleur qui, pour moi, était ce qu’elle est et qui
correspondait à ton bleu.

A. — Oui, mais il y a un phénomène qu’il soit ou ne soit pas bleu,


et qui est interprété bleu, et un phénomène qui me fait dire bleu et qui
te fait dire bleu, d’accord.
Le Docteur. — Et alors ? Qu’est-ce que prouve ce phénomène ?

A. — ... indépendant de moi personnellement, puisque tu es devant


moi, témoin de ce phénomène, et que tu le traduis comme moi — par
accord, d’accord...
Le Docteur. — Un accord verbal, et d’ailleurs purement verbal.
Cet accord témoigne simplement d’une constance dans les
affirmations, c’est tout. Elles ne prouvent rien de plus, elles ne
prouvent pas que le bleu soit bleu. Elles prouvent que nous sommes
d’accord pour donner le nom et la qualité de bleu à telle expérience
empirique, et que par conséquent une similitude dans les constitutions
se révèle.
[56]

A. — Mais elle est humaine, non ?


Le Docteur. — Qu’est-ce que c’est que l’humain ?
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 17

A. — ... elle est propre à l’humain cette expérience... il y a donc...


Le Docteur. — ... encore un mot, encore un concept, l’humain.
L’humain, qu’est-ce que c’est l’humain ?

A. — Je reviens donc maintenant à ma seconde question : Quelles


sont les conséquences que cette donnée implique ? Puisque je
construis mon image et mon monde, puis-je en transformer le destin ?
et puis-je me reforger différente de ce que je suis ?
Le Docteur. — Eh bien, la question : « puis-je ? ». Que représente
ce je dans le « puis-je » ? Cela représente un niveau de perception,
cela représente une instance dans un monde illimité de possibles. Je
me conçois comme tel, comme un être fini, un être arrêté dans sa
forme, dans ses contours, dans ses possibilités. Eh bien, à ce titre-là,
évidemment je suis totalement impuissant. Je dois admettre au
préalable la possibilité d’un renouvellement complet, total et incessant
de moi-même. Donc ce qui va bénéficier de la transformation, ce n’est
pas moi, c’est un devenir incessant qui bénéficiera de la
transformation. Et ce devenir, où doit-il aboutir en fin de compte ? A
un dépouillement complet, total de toutes les cristallisations que ma
pensée peut retenir pour me limiter.
Tu vois ce que je veux dire ?
Nous ne sommes pas ce que nous paraissons être à nos propres
yeux. Nous ne sommes pas cela. Nous sommes ce perpétuel devenir,
cette perpétuelle transformation qui, en nous anéantissant, nous
renouvelle. Elle ne peut nous renouveler que par un continuel
anéantissement des formes auxquelles nous nous attachons,
auxquelles, momentanément, nous nous identifions.
[57]
Alors, qui est le bénéficiaire de la transformation ? Non pas moi
qui suis en train d’énoncer l’espoir d’une transformation, mais un être
dont, présentement, je ne sais rien.
Que serai-je en fin de compte, si je bénéficie de ce à quoi j’aspire ?
Que serai-je ?
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 18

Je serai ce que je suis réellement. Non pas ce que je parais en ce


moment.

A. — Ce que je suis réellement est inamovible... il n’a rien à


gagner ni rien à perdre ?..
Le Docteur. — Non. Mais cette conscience au niveau de laquelle je
vis peut bénéficier d’un éclaircissement. De noire elle peut devenir
lumineuse. Si je vis dans le noir, si je vis dans les ténèbres, si je vis
dans la détresse, si je vis dans le scepticisme et dans le désespoir,
n’est-il pas bénéfique d’être délivré de cette couleur ?

A. — Mais qui bénéficie, puisque je ne suis qu’une forme, donc


créatrice de formes. Par conséquent la forme ne bénéficie de rien,
puisqu’elle s’en va...
Le Docteur. — Ah mais la forme ne peut jamais bénéficier de rien
puisqu’elle s’en va, comme tu le dis, elle part, elle disparaît, elle glisse
dans ce néant que toutes les formes rejoignent ; mais, le bénéficiaire
c’est, à tout instant, celui qui est en progrès sur la situation passée,
c’est cet être naissant qui peut être continuellement le bénéficiaire. Si
demain je suis plus heureux que je ne l’étais aujourd’hui, que puis-je
dire du bénéficiaire ? Que c’est un autre que l’être malheureux qui
subissait le malheur la veille ; un autre. Celui qui est malheureux ne
sera jamais heureux... il cesse d’être malheureux par le fait même.

A. — Cet être que j’appellerai ici : intermédiaire, et qui n’est ni


l’être réel, inamovible, que rien ne change et que rien ne déçoit, ni la
forme qui s’en va, serait une espèce de liaison... n’est-ce pas ?
[58]
Le Docteur. — Bien sûr, ce ne sera jamais que cette... on pourrait
dire que cette forme ou ces formes de transition qui pourront être en
progrès les unes par rapport aux autres et être bénéficiaires les unes
comparativement aux autres...
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 19

A. — Alors comment peuvent-elles se changer, se transformer,


s’éclairer, s’ensoleiller ?
Le Docteur. — Oui. Eh bien, dès lors, qu’elles s’informent des lois
auxquelles elles sont soumises, qu’elles connaissent les lois qui font
évoluer leur condition de formes. Si, par exemple, dans cet être auquel
momentanément je m’identifie, cet être physique, psychique, mental,
sensible, etc., si cet être puise, en la conscience, aux normes pour en
connaître la structure, pour en connaître le fonctionnement, que
découvrira-t-il ? Il découvre que loin d’être une individualité séparée
du reste de l’univers, il est immergé dans une sorte d’océan, océan que
l’on pourrait provisoirement comparer à un vaste champ de
conscience. Il est inséparable de ce champ. Il n’y a pas de cloison
étanche là où disparaît le confin, la limite stricte d’un corps. Entre
deux corps il peut n’y avoir aucun contact, il peut y avoir un intervalle
d’espace, mais entre deux champs de conscience il n’y a pas de
frontière ; il n’y a d’autre frontière que la distance qui oppose les
attitudes, mais il n’y a pas de frontière spatiale entre des champs de
conscience. Par conséquent, l’idée même de séparation — de
séparation spatiale — ne peut être appliquée à la notion de champ, pas
plus qu’à l’intérieur d’un champ magnétique il n’y a de trous et de
déchirures qui sépareraient les particules de ce champ ou les lignes de
force constituant ce champ. Le champ est une continuité, non pas une
continuité dans l’espace, mais une continuité substantielle, une sorte
de consubstantialité. Cette substantialité est faite de conscience, par
nature. De sorte que nous plongeons dans [59] cet océan, et tout ce qui
nous porte à une attitude, emprunte à la totalité du champ ses
complicités. Complicité pour la déchéance, complicité pour la
destruction, ou complicité pour une avance sur un terrain nouveau,
pour un renouvellement. Et sans que nous nous en doutions le moins
du monde, chacune de nos attitudes se trouve spontanément assistée
par tout ce qui lui est conforme, tout ce qui lui est de nature
semblable. Nous aspirons vers un plus grand bien, le bien épars dans
ce champ cosmique universel afflue vers nous et nous porte et
renforce nos aspirations. Si nous aspirons à un acte mauvais, cet acte
mauvais est cent mille fois renforcé par tout le mal qui règne dans le
champ. Un acte de violence reçoit la complicité de toutes les violences
éparses.
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 20

A. — Est-ce que la même donnée peut s’appliquer aux lois


physiques ? Par exemple : j’ai une douleur, je la vois avec désespoir,
elle s’aggrave, elle aspire tout ce qu’il y a de douloureux autour de
moi, et vice versa ; si au contraire je suis confiante, la chose par elle-
même peut se transformer par le fait que... ?
Le Docteur. — Oui. Eh bien, là nous arrivons au phénomène de
matérialisation. Dans la mesure même où nous matérialisons une
attitude, une sensation, un état de conscience, la densité, le
durcissement en quelque sorte de cet état se constitue. Par exemple, si
je souffre et si je localise ma souffrance, si je lui donne une base
matérielle et physique, la voici comme ancrée en moi. C’est comme si
cette souffrance avait trouvé son terrain d’atterrissage et permettait
l’atterrissage d’une multitude d’autres éléments de souffrance. Alors,
puisque précisément nous nous donnons un corps physique et que
nous attribuons à ce corps physique l’origine de toutes nos
souffrances, nous les matérialisons par là même. La souffrance, tout
en étant psychique — elle est sentie comme un élément, je dirais, de
notre conscience de vivre. Néanmoins [60] elle participe à la
matérialité des choses, c’est-à-dire à leur dureté, à leur durée, à leur
inéluctable imposition. Ce qui est matériel, c’est quelque chose que
l’on ne peut pas éviter : si je me heurte à une table, si je vais vers une
table, je me cogne contre cette table, pourquoi ? parce qu’elle a revêtu
le caractère matériel et cette matérialité est quelque chose qui résiste à
la pénétration. Le caractère même de la matière c’est d’être
impénétrable et de se présenter comme chose impénétrable. Dès que
nos états de conscience prennent affinité avec ce qui est matériel et
s’établissent sur des bases — et en particulier sur des bases
d’interprétation matérielle —, elles s’imposent à nous d’une façon
indéracinable. C’est pour cela qu’il est tellement dangereux de donner
à des malades l’explication matérielle de leur douleur : « Vous avez
mal à cause de ceci, vous avez mal parce qu’un nerf est comprimé
dans votre dos ». Eh bien, le malade a matérialisé sa douleur, il lui a
trouvé — à tort ou à raison — une cause mécanique, une cause à
laquelle on ne peut porter remède qu’en détruisant la matière, alors il
faut couper à partir de ce moment-là ; il faut couper ou déconnecter
les contacts, du nerf par exemple, avec la masse qui le blesse, avec un
os qui le blesse, ou avec un disque de cartilage qui le blesse. Parce
qu’on lui a donné force matérielle, consistance matérielle, et
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 21

irréductibilité matérielle. Si, par contre, on fait découvrir au malade la


signification fonctionnelle de sa douleur, l’origine fonctionnelle de la
douleur et non matérielle — comme ce qui est fonctionnel n’a pas
consistance —, on peut par une opération purement fonctionnelle,
c’est-à-dire dynamique, le délivrer également. De même, lorsqu’on
donne à un malade une conception organique de son état morbide : on
lui explique que son cœur est atteint de tel et tel défaut organique, et
que c’est là que se trouve l’origine de toutes ses perturbations, il est
évident [61] qu’aucun remède ne peut lui être apporté sans qu’une
transformation matérielle soit possible. Or, il n’y a guère de
transformations matérielles qui soient opérantes, opérantes d’une
façon définitive parce que, en somme, la vie est fonctionnelle, elle
n’est pas matérielle, elle est fonctionnelle, elle est perpétuelle
émergence de transformation et de renouveau. Alors, elle recrée
constamment, elle n’immobilise rien, rien n’est jamais immobilisé
dans la vie. Tout est perpétuellement remis en question, aussi bien sur
le plan de la substance physique la plus matérielle que sur le plan des
créations mentales.
Alors j’en reviens à ceci : rendre organique l’interprétation des
maladies c’est condamner les gens à une fixation, à un ancrage dans la
destructibilité de la matière.

A. — Alors des guérisons peuvent s’opérer, des guérisons de


matière — de ce que nous appelons matière — par une vision...
Le Docteur. — Elles le pourraient, oui, par une vision correcte.
Elles le pourraient. Seulement, l’empêchement à cette solution
provient de ce qu’il est pratiquement impossible de convaincre un
homme de l’immatérialité de ce qui se présente à lui comme matériel.
Lui faire admettre que ce corps qui résiste à la main, qu’il peut frapper
et traumatiser et blesser, soit une pure imagerie, une création de
l’esprit, et que cette création revête le caractère du concept matériel,
cela lui est inaccessible. Alors, il retombera toujours dans la
matérialité de son identification avec le corps. Lui demander
d’accepter que son organe — par exemple le cœur ou l’estomac —
soit une représentation des choses, ne soit qu’imagerie, cela lui est
impossible. Mais s’il le pouvait, il guérirait, évidemment, il guérirait
parce qu’il cesserait immédiatement de procéder à cette
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 22

matérialisation de l’image qui est la cause, qui est l’origine de toutes


les identifications avec [62] de la matière. Si je m’identifiais avec tous
mes globules rouges et si j’étais convaincu que mon sort est lié au sort
de ces globules rouges, je mourrais dans les trois mois parce que pas
un seul de ces globules rouges ne subsistera. Donc je périrais, je
mourrais, bien que d’autres globules rouges soient venus renouveler la
masse sanguine. Alors il est extrêmement difficile pour un homme de
retirer sa conviction de cette identité avec la matière du corps. Le
corps est matière, c’est une chose presque indéracinable. C’est une des
plus grosses résistances que l’on rencontre dans l’éducation
individuelle.

A. — Alors, là il y a un problème qui est extrêmement grave, c’est


la croyance du malade en sa matérialité et du médecin en la
matérialité...
Le Docteur. — Bien sûr, c’est la croyance la plus grave qui soit ;
non seulement elle est grave, mais elle est persistante. Elle persistera
parce que le malade revendique la matérialité de sa maladie comme
une sorte de compensation. Il veut être disculpé de toute origine, de
toute participation au mal : le mal est quelque chose qui l’a assailli,
quelque chose qui le blesse, qui l’attaque, qui le menace. Par
conséquent, il lui faut considérer le mal comme une chose extérieure,
et même ce corps victime du mal lui est extérieur, et il demande que le
mal lui soit retiré. Il lui faut matérialiser le mal pour, en quelque sorte,
le rendre objectif. Il ne peut pas le considérer comme fonction
inhérente de sa vie parce qu’alors ce serait trop intimement attaché à
lui... Mais en le matérialisant dans le corps, il dit : « Mon cœur est
malade, mon cœur menace ma vie, je ne suis donc plus mon cœur, je
m’en dégage, je m’en désolidarise. Je vous remets ce cœur, soignez-
le, remettez-le en état comme je vous remettrais ma voiture pour
qu’on la confie au mécanicien, au réparateur. Réparez cela ». Et c’est
là qu’est véritablement la tâche, je dirais ingrate, du médecin : [63]
c’est que des organes matériels qui lui sont confiés par le malade pour
être rétablis dans leur intégrité, alors que le malade les a lui-même
matérialisés — avec la complicité du médecin, d’ailleurs —, les a lui-
même matérialisés pour les rendre en quelque sorte indépendants de
lui : « Je suis malade, pauvre corps malade, prenez-en soin, remettez-
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 23

le d’aplomb. Je n’ai aucun contact avec ce corps, je n’ai aucun


pouvoir sur ce corps... »
Tu comprends cela ? « Je vous le remets, je vous le confie, faites-
en ce qu’il faut. Endormez-moi et opérez-moi et j’ignore tout ce que
vous voulez faire, ce n’est plus mon affaire... »
Le corps est confié comme un objet à son réparateur. Alors
l’individu s’en désolidarise, et pourtant — et voilà la fausse position
— et pourtant il continue de s’identifier avec ce corps. Si on touche ce
corps il pousse des cris, comme si...

A. — Cela me rappelle ce que le grand cardiologue disait : qu’on


opérait certains malades — c’est-à-dire qu’on ouvrait sans opérer, et
qu’en refermant, le malade se croyait guéri.
Le Docteur. — C’est très courant, pour toutes les opérations...

A. — ... il suffit d’y croire...


Le Docteur. — ... qu’il ait la conviction que le nécessaire lui a été
appliqué et...

A. — C’est extraordinaire !..
Eh bien je crois qu’en relisant ceci ou en ré-écoutant ce que tu as
dit — ce que tu viens d’enseigner, qui m’a été enseigné depuis tant
d’années, je peux te rassurer, au moment de ton départ que je ne serai
pas malade.
Le Docteur. — ... Je souhaite que non seulement tu ne sois pas
malade, mais que tu sois en plein soleil, en pleine lumière, tu l’es, tu
es la lumière...

La Jonchère, le 14 mai 1960.


Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 24

[64]

LES SCIENCES CONTEMPORAINES


DEVANT L’EXPÉRIENCE LIBERATRICE

I
Retour à la table des matières

Tandis que le chercheur de vérité oriental poursuit son itinéraire


vers l’intériorité de l’être, le savant d’Occident s’efforce d’interroger
le monde extérieur. Dans la substance et dans l’ordre du cosmos se
situerait la réalité dont il espère saisir l’expression. Le « réel » pour
lui, c’est l’objet, c’est la chose (res), c’est la phénoménologie
ambiante. Pour connaître la réalité, il lui faut pénétrer dans l’intime
structure de la matière qui l’entoure, par voie d’analyse et par un
effort de reconstruction sans cesse renouvelé en synthèses
progressives. L’homme acquiert ainsi la science des lois qui dessinent
à chaque instant la configuration mouvante du monde. Il peut insinuer
et faire jouer son vouloir, son choix dans le mécanisme de la causalité.
Mais voici que, soudain, l’exploration du champ objectif fait
déboucher le théoricien des sciences physiques — à un tournant de la
mécanique quantique — sur une position bien inquiétante ; un univers
incertain lui apparaît où l’observateur et le phénomène observé se
trouvent inextricablement entremêlés. Si étroite est leur confrontation,
qu’ils se reflètent l’un dans l’autre sans pouvoir se séparer ni se
confondre.
Dans ce territoire de l’indétermination, s’évanouissent toutes les
images et les formules familières à notre expérience des choses. Les
notions d’énergie, de matière, exigent une transformation si profonde
qu’elles perdent [65] leur sens original ; l’énergie se condense en
matière, la matière se dématérialise en rayonnement. Les ondes
associées à la propagation des grains de lumière n’ont pas besoin d’un
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 25

substrat pour se répandre dans l’espace-temps ; elles n’ondulent ni


dans un fluide, ni dans un solide, ni dans un gaz. Seul le fil irréel de
l’analogie les rattache à l’image d’une vague ridant la surface de
l’eau. En fait ce sont des ondes de probabilité, des ondes de
conscience que notre pensée rejette au loin : variation curviligne d’une
abstraite fonction.
À chaque point de la courbe correspond un coefficient variable de
probabilité en faveur de la présence de photons : chance maxima sur
la crête, minima au creux.
Sur cet horizon avancé de l’esprit scientifique, le jeu des
phénomènes se laisse saisir sous l’aspect de termes complémentaires.
Mais le règne de la dualité n’est ici qu’une apparence puisque les
pôles antinomiques solidairement couplés se déterminent
réciproquement et se résolvent l’un par l’autre. Leur opposition
relative correspond au mode d’approche d’une pensée que limite son
propre dynamisme investigateur. La réalité est au-delà de cette
surimposition d’attributs dualistiques ; pour l’atteindre il faut rompre
avec les formes temporo-spatiales d’appréhension et laisser surgir
dans sa spontanéité la connaissance intemporelle, présente en nous à
notre insu. En ce foyer de conscience non-dimensionnel cesse tout
déploiement d’apparences.
Mais l’investigateur en sciences physiques se propose d’explorer
un autre domaine ; ce qui l’intéresse c’est l’ordre naturel du monde
ambiant ; le génie de la recherche l’incite à pénétrer profondément
dans la trace complexe des phénomènes ; chaque pas lui ouvre de
nouvelles perspectives ; parce que sa pensée procède par analyse, elle
découpe et suscite une diversité transfinie de représentations mentales.
Aussi reste-t-il nécessairement [66] pris dans les mailles de la
relativité. Même s’il parvient à grouper dans la vue d’ensemble d’une
synthèse, si compréhensive soit-elle, la pluralité des éléments que
l’esprit d’analyse a fait jaillir, il n’en demeure pas moins captif de la
forme. Tous ses efforts ne le porteront pas plus loin.
Il importe que nous le sachions : ni l’esprit de synthèse ni l’analyse
ne peuvent donner accès à la connaissance du réel. Ce dernier terme
de la recherche demande pour s’accomplir un autre mode de
réalisation, irréductible aux dynamismes de la pensée informatrice.
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 26

Toutefois les acquisitions des sciences contemporaines, pour


limitées qu’elles soient, offrent un précieux enseignement. Elles
abattent la barrière fictive que notre moi corporel a établie indûment
entre le monde objectif et la subjectivité. À bien considérer les faits,
toute représentation de nos sens et de l’intellect porte en elle,
inextricablement liés, des éléments empruntés à l’extériorité. Les
choses, telles qu’elles nous apparaissent, sont les produits de nos
modes d’appréhension et de notre activité. Selon l’heureuse
expression de P. Rousseau « l’objectivité s’évanouit » et « le monde
atomique enlève à notre vieille idée d’objectivité toute sa raison
d’être... Un atome n’est-il pas un objet, non moins réel qu’une montre
puisque lui aussi peut être pesé (à la chambre de Wilson) et que ce
même appareil permet de le voir, donc de le situer dans l’espace ?
Pourtant quand on le serre de près, cette soi-disant réalité glisse entre
les doigts et s’évanouit. Vu à la lumière de la mécanique ondulatoire
et du calcul des matrices, l’électron se dissipe en une vague nébuleuse
métaphysique » 1.
[67]
À la lumière de ce lucide et impitoyable examen de la critique
scientifique, les notions de concret, de réalité objective,
s’évanouissent en effet. De même, le concept d’existence révèle son
caractère factice et s’effondre dès qu’il est soumis à un sérieux
examen épistémologique, comme l’a démontré fort bien Eddington 2.
Parvenus sur le seuil de l’échelle électronique, notre pensée
renonce à toutes les habitudes que l’exercice des sens lui avait
imposées ; autres sont les apparences à ce niveau. Des représentations
— aussi familières qu’imprécises : telles que le concret, le plein, le
vide, l’espace, le temps, l’enchaînement causal — ne sont plus
applicables. L’on persiste à les employer, mais c’est là un abus de
langage. En somme, le monde des apparences sensorielles s’est effacé
pour céder la place à un aspect de l’univers irréductiblement autre.
Tandis que le physicien dépouille ainsi le champ de sa recherche
de tant d’attributs et de qualités, il manque de s’apercevoir que c’est,

1 Pierre Rousseau, La Conquête de la Science, pp. 279-280, Arthème Fayard,


édit., Paris 1945.
2 Eddington : The Philosophy of Physical Science : the concept of existence,
pp. 154 et suiv., Cambridge 1949.
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 27

en fait, sur lui-même — sur ses propres modes d’appréhension —


qu’il procède au dépouillement. Dans la mesure exacte où l’objet de
son investigation perd les caractères d’objectivité, l’observateur, lui
aussi, rejette conjointement sa gangue subjective pour tendre vers
l’impersonnel. « Le Calcul Tensoriel, disait Langevin, sait mieux la
physique que le physicien lui-même » 3. Pendant que se poursuit, à
travers le jeu de la pensée mathématique, le déroulement d’une
équation, l’opérateur n’est rien d’autre que l’impersonnalité d’une
norme en train de s’exprimer. Tel est son champ de conscience —
empli par l’action de l’impersonnel. [68] De cette qualité normative
procède toute la valeur de la formule produite.
En prenant conscience des aspects micro-physiques qui
caractérisent un champ intra-atomique, le chercheur éclaire dans sa
propre intériorité la fonction correspondante. Il pénètre en lui-même,
parallèlement à la pénétration dans l’objet, jusqu’à certain niveau
profond de l’esprit où les structures de l’atome et du noyau deviennent
concevables. En lui se révèlent des articulations de la pensée
homologues aux configurations de la matière étudiée. Sur ce plan, les
catégories de l’objet et du sujet se lient dans un système d’étroite
interrelation plus qu’elles ne s’opposent. La pensée agissante du
théoricien-expérimentateur et son matériel d’étude forment ici un
plexus indissoluble dont le réseau se projette comme sur un écran
dans le champ de conscience en travail. C’est donc lui-même — ou
plutôt ses propres fonctions mentales, confondues avec ce qui fut leur
objet — que l’observateur découvre. Il assiste à son initiation dans un
monde déconcertant d’où sont bannies toutes les notions usuelles de
temps, d’espace, de causalité, d’identité et d’individualité, d’extérieur
et d’intérieur, de simultanéité et de succession, de mouvement, de
matière et d’énergie, de masse, de corps. Il reconnaît la relativité de
toutes les apparences, variables et impermanentes selon les divers
points de vue, la complémentarité des antinomies dualistiques.

II
3 Cité par M.G. Bachelard dans Le Nouvel Esprit Scientifique, p. 54.
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 28

Cette ascèse de l’esprit familière au physicien, nous trouverons


grand profit à la mettre en œuvre dans la recherche d’une
connaissance de nous-même. Elle est aisément applicable à l’examen
de notre être biologique.
[69]
Je regarde ma main gauche. Je pose sur elle la main opposée. Au
contact, comme pour mes yeux, elle appartient au monde des objets.
Mon corps est aussi un objet extérieur pour autant que je peux voir et
toucher sa forme. Mais par l’entremise d’une voie directe
d’appréhension je le revendique comme mien ; il se rattache à la
subjectivité de mon être. Je sais le mouvoir à mon commandement.
Fait singulier, les mouvements compliqués et multiples que je fais
exécuter à mes doigts éveillent dans mon champ de conscience le
sentiment d’une indivisible unité. Et cependant ils exigent la mise en
action d’une pluralité abondante de neurones et de muscles
antagonistes.
À contempler l’image mobile de ma main animée devant mes
yeux, dans le temps même où j’ai conscience de la mouvoir de
l’intérieur, je découvre la signification complémentaire de ce double
aspect. Cette dualité des termes me gêne ; il semble que les deux
perceptions ne parviennent pas à se recouvrir et à se rendre
réciproquement témoignage. L’une et l’autre s’affirment
irréductiblement sur le plan de la sensorialité. La résorption de leur
antagonisme s’accomplit pourtant quelque part ; l’expérience nous en
donne la certitude. Mais où se produit-elle ? En ce point où
l’intégration se réalise dans l’unité de l’être, ni les sens, ni l’intellect,
ni même les coups de sonde les plus pénétrants de l’introspection
n’ont accès. Ce moi intime est indivisible ; il ne connaît donc pas la
pluralité dans l’espace et le temps. C’est pourquoi il ne peut contenir
aucune image, non plus qu’un sujet et un objet. On le croit vide parce
que sa nature est incompatible avec toute différenciation formelle.
Erreur imputable à l’intellect dont la fonction diversifiante est
incapable d’expérimenter le principe d’une conscience pure d’image
et de sentiment.
Ce même foyer d’intégration où réside, dans la simplicité [70] de
l’expérience, notre être indivisible résorbe en lui nos actes, nos
pensées, nos représentations. Tout ce qui apparaît un moment dans
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 29

notre champ de conscience va glisser dans ce gouffre du moi


authentique.
Mais cet abîme dont nulle sonde n’explorera jamais le fond, est-ce
bien moi ? Pourrais-je jamais soumettre à un examen cette intériorité
sans forme ? La contempler est impossible ; et il serait non moins
absurde de vouloir analyser l’indécomposable. Pour la connaître il
faut vivre par elle, se laisser engloutir. C’est en se perdant en elle
qu’on redécouvre sa véritable identité. Alors seulement sont dissipées
les erreurs imputables à une fausse position du moi. Je cesse de
m’identifier avec mon image corporelle et de me complaire dans ce
reflet à la manière de Narcisse. Le flux des émotions, des pensées, des
velléités et des actes qui s’écoule dans le champ de mon attention
recèle son impermanence. Cela n’est point essentiellement moi, non
plus que les configurations mobiles des multiples personnalités qui
m’habitent. Ces structures changeantes coulent et tourbillonnent au fil
du courant mental, de même que les éléments physico-chimiques
empruntés à l’ambiance se composent et se décomposent sans
interruption pour constituer cet aspect de la vie que je nomme mon
corps. S’il était possible de rendre lumineux tous les phénomènes et
les atomes qui tracent leur sillage avec la rapidité de l’éclair dans mon
entité biologique, rien n’y apparaîtrait jamais stable. Et pourtant je me
sais un et en repos au-delà de cette cataracte d’insaisissables
mutations ; identique à moi-même, permanente individualité. Serait-ce
parce que le mouvement en moi se résout quelque part dans
l’immuable, le temps et l’intemporel ?

Si l’homme de culture occidentale décide de suivre la philosophie


impliquée dans les sciences contemporaines [71] jusqu’à la conclusion
normale, il tendra nécessairement à atteindre une perspective où
s’efface l’antinomie qui oppose le monde objectif à la subjectivité.
Le temps, l’espace, la causalité, l’indétermination, l’aspect
dualistique dont sont revêtus les phénomènes ambiants et ses propres
dynamismes biologiques lui apparaîtront comme des catégories issues
de la relativité conjointe de son esprit et des choses. L’image de son
corps, sa sensorialité, ses émotions et jusqu’à son intellect iront
rejoindre le cosmos auquel ils appartiennent.
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 30

Que restera-t-il de lui au terme de cette discrimination


épistémologique ? Une évidence singulière, irréductible à tout
qualificatif. Certes une telle réalisation, exempte de contenu, peut
sembler bien pâle à qui ne l’a pas expérimentée. Mais sans doute
compense-t-elle l’évanouissement des silhouettes et des ombres par
l’intensité incommensurable de sa fulguration. Toutefois, de cette
connaissance inqualifiable rien ne peut être dit, car aucune formule
n’en passe le seuil.

III
À l’inverse du chercheur occidental dont la démarche est tournée
vers le « monde extérieur », c’est au-dedans de lui-même que l’Indou
ouvre un itinéraire vers la réalité. Il est en route depuis plus de vingt-
six siècles ; et cela lui procure sur nous une sérieuse avance. Sa
pérégrination lui a depuis longtemps enseigné que les mots
« extérieur », « intérieur », « sujet », « objet » perdent leur
signification à partir d’un certain point de vue. À peine avons-nous
commencé, en Occident, à soupçonner cette vérité élémentaire. Pour
le Sage — ou libéré-vivant, selon l’expression védantique — le réel
c’est l’axe permanent de notre être, et non la perception que nos sens
évoquent ou le concept construit par l’intellect ; c’est [72]
l’expérience intime de l’individualité ; elle se révèle dans la
transcendance de toute qualification ; la dialectique est vaine quand
elle prétend donner à Cela — l’indénommable — un nom.
Ainsi l’Indou, choisissant le chemin le plus court, la voie directe, a
atteint le but de la course, tandis que le chercheur occidental se perdait
dans les méandres de la cosmologie. Socrate, cependant, plus
perspicace que ses devanciers et que ses contemporains, sut
abandonner à temps ces pistes à longs circuits et plongea vers
l’intériorité. Bien lui en prit, apparemment.
Mais de nos jours, parce qu’une intime liaison commence
d’apparenter les sciences physiques avec celles de la vie, la voie
cosmologique pourrait cesser d’être l’itinéraire interminable et
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 31

aberrant qu’elle fut jadis. Encore faut-il qu’une saine et lucide


épistémologie en éclaire le cheminement et que l’itinérant renonce à
se complaire dans la relativité des points de vue. Mais s’il est soutenu
par une persévérance inlassable, ses pas le porteront par un chemin
qui lui est propre vers le but 4.
De quelle sorte est la transmutation qui se réalisera en lui à
l’achèvement du voyage ? Demandons-le au jivan-mukta, cet homme
établi à la dernière étape.
Mais voici que nous ne savons plus comment formuler notre
embarrassante question ! C’est qu’en effet la prise de conscience de
l’intemporel abolit au regard de l’être libéré les apparences du
devenir. Donc, rien ne se transforme dans la phénoménologie d’un
humain incarnant la Sagesse. C’est là un des plus déconcertants
paradoxes de cette paradoxale situation. Quant à la nature [73] même
de l’expérience transcendante, il est entendu qu’aucune dialectique ne
peut littéralement en rendre compte.
Serions-nous condamnés à garder le silence sur le problème capital
de la Réalisation ? Il est certain que jamais la langue humaine n’a
proféré de vérité absolue. Le caractère de complémentarité qui affecte
toute allégation condamne le langage métaphysique plus
particulièrement à exprimer des termes d’apparence contradictoire.
L’homme « libéré-vivant » connaît l’indestructibilité de la vie
véritable, celle dont il expérimente l’essence intemporelle. La
condition humaine se résout, par lui, dans l’Inconditionné. Son
rayonnement bénéfique — d’amour et de connaissance — s’exerce
avec un désintéressement absolu sur les êtres qui l’approchent. Il
stimule en eux, silencieusement ou par la parole et l’enseignement de
sa vie, la recherche du vrai.

4 « That path alone, by following which a man becomes grounded in the


knowledge of the real « I » principle, is the right path for him. There is no
one single path which suits all alike. » (traduit par Sri Atmananda d’un texte
de Sureshwarâchârya, disciple de Shankarâchârya, in Atma Darshan, p. 3).
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 32

Toutes les activités de sa nature d’homme, parfaitement intégré 5,


obéissent aux injonctions de la Sagesse impersonnelle. C’est un
instrument d’abondantes dispensations, un automate vigilant que meut
la vérité.
Pourtant rien d’extraordinaire ne le différencie des gens de sa race.
Ce que nous appellerions, un peu à la légère, ses qualités et ses
défauts, le font semblable au commun des mortels. Il apparaît
pleinement humain.
[74]
Un trait particulier caractérise cet être unique : son incapacité de
faire le mal. Loi éthique à soi-même. Dans l’amour réside sa liberté et
son déterminisme — transcendance des contraires 6.

IV
S’il est satisfait de l’enseignement et du spectacle que lui offre un
Sage, l’auditeur occidental souhaite, naturellement, savoir de lui des
psychotechniques. La théorie ne lui suffit pas, il veut la mettre en
pratique. Avant de quitter celui qui l’a éclairé sur l’essentiel, il
sollicite des directives. Que dois-je faire, demande-t-il avec
insistance ? Donnez-moi des méthodes, une discipline, des procédés

5 Une différence fondamentale oppose le Sage indien au philosophe


d’Occident. Chez le Sage toutes les activités psychiques — affectives,
intellectuelles, spirituelles — sont harmonieusement intégrées par le fait
même de leur orientation vers le centre ; aussi la conduite de sa vie est-elle
en pleine conformité avec ce qu’il enseigne. Il n’a rien à cacher. Son
existence est un livre ouvert — non point un manuel de morale mais une
formulation de l’éthique la plus haute. Peut-on en dire autant du savant
occidental ? Dans nos cultures, la philosophie a très tôt revêtu le caractère
d’une spéculation mentale ; elle concerne seulement l’intellect. On la voit se
développer trop souvent en marge de la vie — parure pour la façade
intellectuelle plutôt que fonction du cœur. Le philosophe pense la
philosophie, le Sage vit la Sagesse.
6 R. Godel, Essais sur l’Expérience Libératrice, Gallimard édit., Paris 1952.
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 33

efficaces. Il lui paraît impossible de pouvoir progresser sans le secours


d’une technologie éprouvée vers un but qu’il a entrevu à peine.
Son exigence est légitime. C’est à la technicité que nos
civilisations, comme aussi les sciences contemporaines, doivent leur
configuration propre. De même, sous l’effet d’une discipline
méthodiquement appliquée, les aptitudes intellectuelles de l’homme et
son comportement éthique sont susceptibles de subir d’intimes et
profitables transformations. Le mathématicien, le physicien, le
psychologue, au même titre que l’artisan, le poète ou le virtuose
suscitent en eux-mêmes des capacités nouvelles grâce à l’emploi
d’une ascèse soutenue avec persévérance.
En Inde, les divers exercices de yoga, s’ils sont convenablement
pratiqués sous le contrôle d’une direction compétente, produisent des
résultats remarquables auxquels les médecins d’Occident commencent
à accorder [75] depuis peu l’attention sérieuse que méritent de tels
faits 7.
Les civilisations occidentales et orientales reconnaissent donc
unanimement que l’homme doit mettre en œuvre une psychotechnique
adéquate s’il veut accéder à un niveau supérieur du développement de
ses facultés.
Mais l’Expérience libératrice — ce jaillissement aigu d’une
intemporalité manifeste en nous — dépendrait-elle pour sa réalisation
des exercices gymnastiques que la psyché s’impose à elle-même ?
C’est bien douteux. L’état de liberté inconditionnée (Sahaja),
dénouement (au sens propre du terme) de toute recherche poursuivie
jusqu’aux limites extrêmes les plus déliées de la nature humaine, ne
peut s’acquérir par l’entraînement, par effort, par une tension
quelconque — fût-ce celle du pur désir. Son intemporalité même et sa
secrète omniprésence, sous l’ondoiement du flux temporel, exclut
l’idée naïve d’une technique d’abordage.
L’expérience libératrice est une réalité donnée, fulgurante. On y
établit sa demeure en glissant sans une pensée dans son évidence.
Parce que l’expérience se révèle absolument irréductible à la nature de
l’intellect et de la sensibilité émotionnelle dont elle transcende les
7 Dr Thérèse Brosse, La Science Expérimentale du Yoga et le Problème de la
Civilisation Contemporaine, in Approche de l’Inde, sous la direction de
Jacques Masui, Paris 1948.
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 34

qualités spécifiques, l’hétérosuggestion, non plus que l’auto-


suggestion ne peuvent l’imiter d’aucune manière. La joie abondante
qu’elle dispense à la psyché n’est qu’un reflet de l’incommensurable
paix réalisée à l’arrière-plan.
S’il est vrai que l’usage de nos mécanismes psychiques ne peut
aucunement déterminer en nous la réalisation de l’Inconditionné,
devons-nous pour autant renoncer à toute tentative d’approche
mentale vers la réalité libératrice ? Les recherches orientées dans ce
sens [76] seraient-elles vaines ? Mais alors à quoi bon écrire ! Prenons
le parti de nous taire. Et même l’enseignement du Sage devient
inutile.
En fait, quand un libéré-vivant affirme que l’Expérience de
l’intemporel est entièrement indépendante des lois du déterminisme,
qu’elle ne peut être produite par des conditionnements psychiques, ni
prendre appui sur leurs structures, c’est tout le problème de la
causalité qu’il remet en question. Sa logique est saine : la notion de
déterminisme implique celle d’un champ temporel qui offre le substrat
nécessaire au déploiement de ses séquences causales. Or, au foyer de
l’Expérience où le Sage est établi, la temporalité se résorbe. Avec elle
s’évanouit l’optique du déterminisme. La réalisation de la vérité, à
l’ultime éveil, efface les images fallacieuses « d’itinéraire mystique »
— celle d’illusion de cheminement vers le centre — d’étapes,
d’épreuves, de progrès et de reculs, dont était jadis hanté le champ de
conscience de celui qui se croyait un « pèlerin de l’Absolu ». Dans le
plein jour qu’évoque l’homme libéré-vivant, les perspectives
élaborées par l’histoire perdent leur consistance, car sa vision non-
dimensionnelle procède d’un foyer où les valeurs temporo-spatiales
sont réduites à n’être rien d’autre que des formes conceptuelles
d’expression. Bien qu’il fasse usage en ses entretiens d’une
dialectique applicable à l’espace-temps, le Sage a toujours soin d’en
signaler, et d’en corriger l’ambiguïté. Les ressources — depuis
longtemps connues en Inde — du principe de complémentarité lui
permettent d’opposer, par couples, des termes antagonistes également
vrais dans leur affrontement d’apparences contradictoires 8.
8 Cf. Les études remarquables que M. Stephane Lupasco a consacrées à cette
« science de la contradiction ». S. Lupasco, L’Expérience microphysique et
la Pensée humaine, Presses Universitaires de France, Paris 1941, et S.
Lupasco, Le Principe d’antagonisme et la Logique de l’énergie, Hermann et
Roger Godel, “Les sciences contemporaines devant l’expérience libératrice.” (1965) 35

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Ses auditeurs, tenus par lui en éveil, ne risquent pas d’attribuer à sa
terminologie dualistique un sens littéral. Pour eux comme pour leur
instructeur, les images familières d’ « itinéraire », de « discipline », de
« passage au-delà », de « proximité » ou d’ « éloignement »,
d’ « obstacles » par rapport au foyer de l’Expérience, ont la valeur de
simples analogies, une valeur de signalisation. Ces conventionnelles
figures verbales sur lesquelles l’esprit prend un appui provisoire ne
compromettent pas plus l’enseignement métaphysique que les
inévitables imperfections d’un diagramme n’entravent les recherches
du géomètre.

*
* *

Malgré tout ce qui peut et doit être dit, en principe, au sujet de


l’indétermination de l’Expérience Libératrice, nous sommes bien
obligés de reconnaître que le chercheur de vérité emploie des
méthodes pratiques, en apparence fort utiles, et que l’efficacité de
certaines techniques appliquées avec persévérance est admise par les
maîtres les plus éminents.
Ce fait n’est pas incompatible avec la nature inconditionnelle de
l’expérience transcendante. Les diverses disciplines exercent leur
pouvoir sur les dynamismes du champ de conscience dont elles
transforment la structure dans le sens d’une plus exacte intégration.
Elles ne procèdent pas au-delà.
Sous leur influence 9 les images du moi corporel — ces produits
d’une sensorialité infantile, pathologiquement [78] surestimée
(narcissisme) — sont dépouillés de la puissance attractive qu’elles
exerçaient sur l’attention. L’énergie ainsi libérée s’oriente alors
Cie, Paris 1951.
9 Nous ne pouvons entreprendre de donner, dans le cadre de cet exposé, une
description des techniques. Chaque individu requiert, en effet, une conduite
appropriée exactement à ses besoins ; il ne peut exister de méthodes
pratiques qui soient applicables à la généralité des cas. Tous les maîtres du
yoga reconnaissent la nécessité de diriger individuellement les sujets en
exercice.
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spontanément selon sa loi propre et se laisse résorber par le foyer


naturel d’où elle est issue, dans l’axe d’intégration qui est reconnu
pour être le moi authentique.
A mesure que l’homme prend plus intensément conscience d’être
ce principe même il tend à établir là son centre de gravité. Il lui
apparaît qu’il est Cela, indivisible, permanent, lieu unique de
référence pour toute la phénoménologie en flux alentour. Sa position,
à une certaine profondeur de la psyché, est celle d’un témoin de soi-
même ; témoin qui se pourrait définir comme un point impersonnel et
indifférencié d’intégration. Toutefois, le temps et l’espace, bien
qu’amenuisés à l’extrême, n’ont pas encore disparu d’ici. Et les
psychotechniques les plus perfectionnées ne conduiront pas leurs
adeptes au-delà de cette frontière. Mais la psyché est préparée
maintenant à faire fructifier sur ce sol, dans toute son ampleur,
l’expérience ultime si elle vient à surgir. La plupart des
conditionnements défectueux, qui eussent opposé une résistance
aveugle à l’imprégnation ont molli et cédé. De souples techniques,
adaptées dans chaque cas à la diversité des tempéraments individuels,
ont infléchi dans une même direction — vers l’indivisible unité de
l’être — les tendances intellectuelles, affectives et les structures
fondamentales du caractère.
Avant d’apprendre à connaître ce qu’il est authentiquement,
l’homme a dû, au préalable, désapprendre. Durant cette phase
d’instruction négative, il découvre et rejette les identifications
erronées qui l’ont fixé jusqu’alors à un stade infantile d’égocentrisme.
Les méthodes qui lui sont appliquées doivent tenir compte de l’état
larvaire dans lequel il se trouve encore retenu. C’est à un enfant
obstinément assoupi qu’elles s’adressent, à un [79] enfant semi-
automate et dont la croissance est bloquée. Le disposer au réveil et le
délier de l’engourdissement n’est pas une tâche facile.
C’est donc dans les limbes du sommeil ou de l’état crépusculaire
que les psychotechniques devront nécessairement opérer.
Par leur force persuasive elles incitent l’intellect en léthargie à
s’éclairer au foyer d’une raison plus haute, tandis que la sensibilité
lourde s’affinera, en résolvant avec la lucide intuition du cœur, les
énigmes initiales ; elles sollicitent l’esprit d’abandonner les fausses
notions du moi, de rejeter l’illusion d’une dualité où s’opposeraient un
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monde d’objets et la subjectivité, de découvrir sous le jeu des sens, de


la pensée et de toutes activités biologiques en général, le foyer qui les
absorbe et d’où elles émergent — substrat unique, permanent et
insondable.
Le pouvoir des psychotechniques s’étend plus loin encore. Les plus
subtiles d’entre elles mènent la pensée jusqu’à cette indécise frontière
où l’intuition transcendante la recueille et l’appelle. Au bord de cet
abîme de silence cesse toute possibilité de formulation. Le centre —
cette réalité indénommable mais suprêmement vivante — ne se laisse
connaître qu’à la faveur d’une immersion exhaustive. Sa nature même
le soustrait à toute représentation en termes d’objet ou de sujet.
Aucun exercice de concentration ou de détachement, aucune
ascèse ni invocation ne peuvent forcer ce seuil.
Parvenu en ce lieu de repos que nul n’outrepasse sans être appelé 10,
l’homme peut attendre dans la joie, que l’amour et la connaissance
dissipent la fiction des derniers [80] liens. L’expectative de l’ultime
visitation l’a établi dans une claire prescience de l’épiphanie
prochaine. Déjà il découvre la paix des confins où la vie et la mort
échangent indifféremment leurs masques.
Mais c’est l’embrasement de la Sagesse, jaillissant à l’improviste,
qui mènera à parfaite maturité sa nature d’homme : mort-vivant libre
d’illusion temporelle.

Fin du texte

10 Par le terme « appelé », dont la consonance peut paraître trop religieuse,


nous entendons seulement marquer la nature absolument inconditionnée,
transcendante de l’Expérience pure. « Atma is known only by Atma » dit le
Sage.