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Mélanges de la Casa de

Velázquez

La chauve-souris, le nouveau David et le roi caché (trois images


de l'empereur des derniers temps dans le monde ibérique : XIIIe-
XVIIe s.)
M. Alain Milhou

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Milhou Alain. La chauve-souris, le nouveau David et le roi caché (trois images de l'empereur des derniers temps dans le
monde ibérique : XIIIe-XVIIe s.). In: Mélanges de la Casa de Velázquez, tome 18-1, 1982. pp. 61-78;

doi : https://doi.org/10.3406/casa.1982.2361

https://www.persee.fr/doc/casa_0076-230x_1982_num_18_1_2361

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LA CHAUVE-SOURIS, LE NOUVEAU DAVID ET LE ROI CACHE
(trois images de l'empereur des derniers temps dans le monde ibérique:
XHIe-XVIIes.)

Par Alain MILHOU


Membre de la Section Scientifique

1. Les thèmes eschatologiques européens et le rôle introducteur des


franciscains des pays catalans :

Traditionnellement, il n'existe en Espagne qu'un seul grand cycle


prophétique proprement autochtone, lié au schéma historiographique
national de la destruction I restauration, autrement dit l'invasion musulmane
et la reconquête. Il s'agit des prophéties attribuées à saint Isidore de Seville qui
aurait prédit, dans son savoir universel, la chute et la rédemption du royaume
des Goths'. Ce cycle fut utilisé jusqu'à l'expulsion des morisques par les deux
cultures en présence : par les morisques pour galvaniser leur résistance ou
expliquer surnaturellement leur défaite, par les chrétiens pour justifier leurs
craintes, leur vigilance et, en fin de compte, les mesures d'expulsion2. A ce

José Lopez Ortiz, o.s.a., "San Isidoro de Sevilla y el Islam", Cru: y Raya, mar/.o de 1936,
p. 7-63. Le Planta de San Isidore apparaît deux fois dans la compilation de prophéties
incluse dans la Relaciôn de todo la sucedido en las Comunidades..., B.N.M. (Biblioteca
Nacional de Madrid), Ms. 1779, fol. 37v-38v et fol. 5Or-51 v; cette compilation a été publiée
par Ramôn Alba dans Acerca de algunas parlicularidades de las Comunidades de Casiilla
lal vez relacionadas con el supuesto aeaecer terreno del milenio igualitario, Madrid, 1975.
Une autre version du Pseudo-Isidore à la B.N. M., Ms. 6149, fol. 224r-228r; la prophétie y est
recopiée à la suite d'un document de 1568.
Louis Cardaillac, Morisques et ehrétiens. Un affrontement polémique (1492-1640), Paris,
1977, p. 49-59 et p. 401-414.
62 ALAIN MILHOU

cycle gothique de saint Isidore on pourrait aussi rattacher les prophéties sur
un descendant charismatique de Ferdinand III le Saint, qui parachèverait la
reconquête de l'Andalousie largement amorcée par celui-ci3.
Mais dès la fin du XII le s., l'Espagne adapta à sa réalité historique les cycles
prophético-eschatologiques les plus variés qui circulaient dans l'Europe
occidentale. Les principaux introducteurs de ces cycles en Espagne furent, de
la fin du XII le au XVe s., des franciscains des pays catalans, imprégnés de
joachimisme et influencés par les courants des "spirituels", des "fraticelles" et
des "béguins"4. Cela est parfaitement explicable en raison de l'ouverture de la
Catalogne médiévale aux mondes de la France du Sud et de l'Italie, où se
développèrent, aux XHIe et XlVe s., ces mouvements frisant l'hétérodoxie,
puis franchement hétérodoxes. D'autre part, les rois d'Aragon et les élites des
pays catalans s'intéressèrent dès la fin du XI I le s. à la domination politique et
économique de la Méditerranée. Or l'impérialisme catalan, qui s'était rendu
maître de la Sicile dès 1 282, pouvait trouver sa justification dans les prophéties
eschatologiques jadis appliquées à l'empereur Frédéric II de Hohenstaufen,
roi de Sicile et de Jérusalem; en effet, par le mariage de Pierre III avec
Constance, la petite-fille de Frédéric, les rois d'Aragon avaient hérité des
ambitions gibelines universelles de celui-ci, en même temps que de son
patrimoine sicilien.
Je crois qu'on peut affirmer, à la suite des travaux de José Maria Pou Marti,
de Père Bohigas et d'autres érudits catalans, malheureusement ignorés par
l'historiographie castillane, que le messianisme ibérique naît principalement
du double héritage franciscain-joachirnite et impérialiste des pays catalans et
des rois d'Aragon. C'est ce que nous allons voir en retraçant l'évolution de
trois des images appliquées à l'empereur des derniers temps : le vespertilio, le
Nouveau David et Y Encubierto.

Prophéties, datables de 1369-1377 recueillies dans le Baladro ciel sabio Merlin (éd. de 1535);
voir la réédition par Adolfo Bonilla y San Martin des Libras de cahalleria, Nueva Biblioteca
de Autores Espanoles, vol. VI, Madrid, 1907, p. 156a et 158b. Prophéties citées par Fray
Marcos de Guadalajara, Memorable expulsion y jusiisimo destierro de las moriscos de
Espatla, Pampelune, 1613, fol. l60r.
Pour l'Europe, voir Norman Cohn, En pas del milenio. Revolueianarias milenarisias y
anarquisias misticos de la Edad Media, 1972 (réédité en 1980) et Marjorie Reeves, The
influence of prophecy in the later Middle Ages. A study in jaaquimism, Oxford, 1969. Pour
l'Espagne, voir José Maria Pou Marti, Visionarios, beguinos y fraticelos catalanes (sighs
XIII-XV), Vich, 1930, et les articles de Pere Bohigas: "Profecies catalanes dels segles XIV i
XV. Assaig bibliogràfic", But Ilet i de la Biblioteca de Catalunya, t. VI, 1920-22, p. 24-49;
"Profecies de Merli", ibid., t. VIII, 1928-32, p. 253-279; "Prediccions i profecies en les obres
de Fra Francesc Eiximenis", Eranciscalia, Barcelone, 1928, p. 23-38; "La 'vision de
Alfonso X' y las 'Profecias de Merlin"', R.F.E. (Revista de Filologia Espanola), t. 25, 1941,
p. 383-398.
[.A CHAllVnSOURIS. IK NOUVFAU DAVID FT IE ROI CACHÉ 63

2. Messianisme officiel et millénarisme subversif:

II est évident que les thèmes eschatologiques pouvaient être utilisés avec des
orientations les plus différentes. Les rois, dans leur propagande, pouvaient
manipuler les prophéties — tout en leur accordant parfois, paradoxalement,
une certaine créance5 — afin de conférer à leur action un prestige surnaturel,
soit face aux factions qui, dans le royaume, pouvaient leur être hostiles, soit
face au pape dont ils cherchaient à limiter les exigences politiques et
financières, soit face aux autres souverains de la Chrétienté pour légitimer leur
impérialisme territorial. Dans cette perspective, les prophéties sur la conquête
de Jérusalem et la monarchie universelle servaient leurs intérêts, alors qu'il
valait mieux faire silence sur le millénium, aux possibles résonnances
égalitaires.
Mais la matière eschatologique pouvait aussi être tournée contre l'ordre
établi. C'était le cas lorsque le thème de la croisade et de la conversion (ou
extermination) des infidèles et des hérétiques dérivait vers la vengeance des
pauvres contre les puissants, les riches et les clercs. C'était le cas dans les
évocations du millénium, ère de bonheur sur terre qui pouvait, selon les
courants, revêtir une coloration spirituelle anti-institutionnelle (Eglise des
saints vivant le troisième Testament joachimite de l'Esprit), matérielle (Eden)
ou sociale (communisme égalitaire ou société d'ordres qui fonctionnerait
idéalement). C'était enfin le cas lorsque les aspirations millénaristes
s'investissaient dans la personne d'un chef charismatique qui faisait figure de
ce que j'appellerais un "contre-monarque eschatologique": ce personnage
surnaturel se posait ou était posé par ses partisans en rival légitime du
souverain officiel, vu comme un usurpateur.
Il était évidemment des domaines où messianisme officiel et millénarisme
subversif pouvaient se rejoindre: notamment celui du sentiment national,
voire xénophobe, face au pape, aux autres pays et aux minorités du royaume.
A roi élu, peuple élu : ce double thème apparaît dans nombre de textes et de
mouvements eschatologiques, dans les pays ibériques comme dans le reste de
l'Europe.

Un chroniqueur des Rois Catholiques rapporte que Ferdinand faisait crédit à la prédiction
de la Beata du Barco de Avila selon laquelle il ne mourrait pas avant d'avoir reconquis
Jérusalem: Lorenzo Galindez de Carvajal, Anales brèves ciel reinaclo de los Reyes Calo-
licos..., dans Crâniens de los reyes de Caslilla, vol. Ill, B.A.E. (Biblioteca de Autores
Espanoles), t. 70, Madrid, 1953, p. 562-563.
64 ALAIN MI1.HOU

3. La chauve-souris: "verpertilio", "rat penat", "murciélago" :

Le médecin Arnau de Vilanova, proche des "béguins" et tertiaire franciscain


et en même temps lié à la Maison d'Aragon, fut le premier des visionnaires du
monde catalano-valencien à détourner au profit de la dynastie aragonaise les
prophéties messianiques sur la conquête de Jérusalem et la royauté universelle
qui, jusqu'alors, avaient été appliquées aux empereurs d'Allemagne et à la
Maison de France. Sa version de la prophétie joachimite Vae mundo in
centum annis, écrite entre 1297 et 1301, continua d'exercer son influence
jusqu'à la fin du XVIe s., même si ses successeurs ne la connaissaient
qu'indirectement et l'attribuaient à d'autres sources prophétiques (qui à
Joachim de Fiore, qui à saint François, qui à Merlin, qui à saint Isidore). C'est
le passage suivant du Vae mundo... qui connut le plus grand succès:

"Hyspania, nutrix machometicae pravitatis, reciproca furia laniabitur (sera déchirée);


nam in invicem ipsius régna consurgent (se lèveront les uns contre les autres), et cum pullus
jumentalis (l'ânon ou le poulain) tria septena compleverit, multiplicabitur ignis vorans,
donec verpertilio scinifes (les moustiques) Hyspaniae devoret, subjiciensque Africam et
caput bestiae (la Bête mahométane) conterens accipiet monarchiam (la monarchie
universelle) et in posteris humiliet Nili habitatores. Post quae filius perditionis
(l'Antéchrist) exurget impetu repentino ad cribandum mortales"'1.

Mais d'où vient cette image de la chauve-souris appliquée à un "roi des


derniers jours" espagnol? De la chauve-souris que le roi Jacques 1er aurait
attribuée comme emblème à Valence dès la conquête de la ville? Ce n'est
qu'une légende. Le regretté Manuel Sanchis Guarner confirmait qu'il faut voir
l'origine de l'animal héraldique de Valence dans le dragon ailé — "drac alat" —
inspiré de Y Apocalypse, utilisé par les rois d'Aragon comme cimier à partir de
1344 et réinterprété ensuite par l'imagination populaire comme une chauve-
souris — "rat penat" — ; dès lors s'amorçait le chemin qui conduisait à
l'adoption du "rat penat" comme emblème de la ville, consacrée officiellement
au XVI le s.7. Notons cependant que dès la fin du XVes., le processus était en
bonne voie: en 1496 Jerônimo Torrella, le célèbre médecin-astrologue
valencien du Roi Catholique promettait à son souverain qu'il ferait la
conquête de Jérusalem en lui citant une prophétie messianique ("Surge,
vespertilio..."), peut-être influencée par le Vae mundo... de Vilanova; il
considérait le vesperti/io de cette prédiction comme un symbole à la fois de sa

6 J.M. Pou Marti reproduit la prophétie intégralement, ouv. cit., p. 55.


7 Manuel Sanchis Guarner, La vint al de Valencia, Valence, 1976, p. 115-118.
LA CHAUVE-SOURIS. LE NOUVEAU DAVID ET LE ROI CACHÉ 65

ville et du roi d'Aragon: à peuple élu, roi élu8. Plus tard, en 1610, à une époque
où il n'y avait plus de Maison d'Aragon ni les libertés citadines d'antan, le
chroniqueur Gaspar Escolano reprenait la prophétie de Torrella et faisait un
long développement rhétorique sur les vertus de la chauve-souris, dévoreuse
de "mosquitos moros" (on pense au texte de Vilanova, qu'il ne connaissait pas
directement), symbole de sa ville et du roi d'Espagne, toujours appelé à
conquérir Jérusalem9.
Mais cela n'explique pas l'origine de la chauve-souris eschatologique du
texte d'Arnau, très antérieur à l'adoption du "drac alat" dans les armes du roi
d'Aragon. Je pense qu'il faudrait la voir dans les prophéties byzantines et
sarrasines de la fin du Xlle et du début du XlIIe s. qui annonçaient l'arrivée
imminente à Constantinople, en Egypte et en Terre Sainte d'un "roi blond de
l'Occident" et la ruine des musulmans lorsqu'une étoile apparaîtrait au
Ponant, semblable à une lance et à un écu rond10. Ces prophéties, connues en
Espagne depuis la fin du XlIIe s., semble-t-il, et jusqu'au début du XVIIe s.
— on les attribuait au "sabio philôsopho Acham Turuley arabe"" — avaient
été, à l'origine, l'expression des terreurs des Byzantins et des Sarrasins face à
une nouvelle croisade du roi de France ou de l'empereur Hohenstaufen, roi ou
étoile du Couchant. Or 1 / l'étoile du soir se dit "vesper" en latin — 2/ l'Espagne
était le pays le plus occidental du monde connu (la version castillane d'Acham
Turuley annonce que "en los ûltimos fines de Poniente nacerâ un rey de rostro
hermoso, que dominarâ sobre los christianos y tendra el mundo en un anillo")
— 3/ la dynastie d'Aragon avait acquis l'héritage sicilien des Hohenstaufen
qu'elle disputait à la Maison française d'Anjou, et revendiquait — puissance
oblige — la direction de la croisade de Jérusalem. Quoi de plus naturel, par
conséquent, qu'Arnau de Vilanova, visionnaire au service de la Maison
impérialiste d'Aragon, ait transformé, dans sa prophétie fondée sur un
bestiaire apocalyptique, le "vesper" en vespertilio, image de son souverain? Il
est d'ailleurs précisé, dans une autre phrase de la même prophétie, qu'il s'agit
du vespertilio oeciduus, la "chauve-souris du soleil couchant". Qui sait? Peut-
être à l'origine de l'emblème de Valence y avait-il plus qu'une simple
transformation prosaïque de l'apocalyptique et royal "drac alat" en misérable
"rat penat"; peut-être pour un certain nombre de Valenciens, comme pour

8 Hieronymus Torrella, Opus preclarum de imaginibus astrologicis..., Valence, 1496, fol. D


6v-D 7r (B.N.M.1.508).
9 Gaspar Escolano, Década primera de la historia... de Valencia, Valence, 1610, 1. IV,
cap. 17-19 (éd. fac-similé de 1972, t. 2).
10 Paul Alphandéry, La Chrétienté et l'idée de croisade, 2 vol., Paris, 1954-59; voir vol. 2,
p. 91-96 et p. 167-169.
1 1 B.N.M., Ms. 18725 (50). Repris par M. de Guadalajara, ouv. cit., fol. 161r-162v.

5. — Mélanges.
66 AI AIN Mil 1IOI

Torrella et Escolano, le vespertilio des prophéties conserva-t-il quelque temps


une symbolique messianique où se scellait l'attachement d'une ville à son roi?
Après avoir vu la postérité valencienne — indirecte- de la prophétie de
Vilanova, il faut en étudier l'héritage hispanique. Dans son Breviloquium de
12 onerihus orhis de 1354/55, Frère Jean de Roquetaillade, franciscain
auvergnat dont les œuvres furent tellement lues dans les pays de la Couronne
d'Aragon qu'il fut considéré comme catalan ("Joan de Rocatallada" ou
"Peratallada" ou encore "Johannes de Rupescissa"), reprenait intégralement
le texte cité de Vilanova, quoiqu'en le commentant dans sa perspective
habituelle, francophile et anti-aragonaise : le vespertilio est certes, pour lui, un
roi d'Aragon qui aura un rôle positif de destructeur de l'Islam, mais son action
vis-à-vis de l'Eglise et de la Couronne de France sera celle <£ un flagellum Dei,
préparant la voie à l'Antéchrist12. Fray Pedro de Aragon, franciscain de
famille royale, connaissait aussi le Vue munch... de Vilanova, quoiqu'indi-
rectement. L'infant franciscain, en 1377, voyait dans Pierre le Cruel, mort en
1369, l'ânon de la prophétie de Vilanova et dans Henri II de Transtamare la
chauve-souris (ratapenada dans son texte en catalan) appelée à conquérir
Jérusalem et à dominer le monde13. La dynastie des Transtamare pouvait
avoir besoin des prophéties pour légitimer son usurpation; de fait elle ne s'en
priva pas, si l'on en croit Gutierre Diez de Games qui, dans son Victoria/,
stigmatisait ceux qui célébraient par des prophéties messianiques l'avènement
de chaque nouveau roi14.
On retrouve une autre version du texte de Vilanova, toujours sans que son
nom soit cité, cette fois-ci en castillan, dans un ouvrage manuscrit de 1476 de
Pedro Azamar, Derecho militar, exhumé par Morel-Fatio au siècle dernier15.
La prophétie de Maître Arnau devait encore être souvent reprise, plus ou
moins exactement, dans d'autres textes en castillan, sans référence à son
auteur. Ainsi dans une des prophéties, datable d'environ 1500, du Baladro del
sahio Merlin](\ ainsi dans une version du Planta de Espafïa attribué à saint

12 Jeanne Bignami-Odicr, El iules sur Jean de Roquetaillade, Paris, 1952, p. 113-139.


13 J.M. Pou Marti, ouv. cit., p. 371-372. Trois autres exemples catalans de l'application au roi
d'Aragon de l'image de la chauve-souris (vespenilio dans une prophétie du XVe s., raïa-
pinyada dans une Profeeia de Tripoli de 1347, ruia-peiuuiihi dans le Primer del Cres/iù
d'Eiximenis) dans Manuel Sanchis Guarner, "Los nombres del murciélago en el dominio
catalan". R.F.E., 1956, t. 40, p. 91-125.
14 Gutierre Die/ de Games, El i'ieiorial, crânien de don Pedro Nino, ed. par Juan de Mata
Carria/o, Madrid, 1940. cap. 19, p. 67-69.
15 Alfred Morel-Fatio. p. 339-340 dans "Souhaits de bienvenue adressés à Ferdinand le
Catholique par un poète barcelonais en 1473". Romania, t. I I, 1882. p. 333-356.
16 Baladro, ouv. cit., p. 160 a.
1 A t II AI \ 1 -SOI Kl S. I I \()1\ I Al DAVID I II ROI ("AC I If 67

I
Isidore17. L'on parlera tout à l'heure des textes qui reprenaient l'ancienne
prophétie, mais en substituant à l'image du vespenilio celle de Y Encuhierto.
L'image étrange de la chauve-souris eschatologique, détachée cette fois du
contexte de la prophétie de Vilanova, fut utilisée au moins deux fois dans des
perspectives radicalement opposées. En 1473, dans un poème de bienvenue
adressé à Ferdinand d'Aragon lors de son entrée à Barcelone, l'auteur
anonyme considérait que le prince était cette chauve-souris (vespertiliôn)
qu'attendaient les royaumes d'Espagne et qui était appelée à la monarchie
universelle1*. Cette interprétation, venant après la défaite de la rébellion
barcelonaise contre Jean IL allait évidemment dans le sens de l'exaltation du
pouvoir monarchique autoritaire. A l'inverse, d'après un texte de 15 12 cité par
Marcel Bataillon, Fray Juan de Ca/alla voyait dans la chauve-souris d'une
prophétie attribuée à saint François celui qui viendrait à bout de l'empereur
tyran Frédéric, image selon lui de Ferdinand le Catholique, et d'un antipape,
image de Cisneros19.

4. Le Nouveau David :

La figure de l'empereur eschatologique des prophéties médiévales avait été


calquée à la fois sur celle de l'empereur romain divinisé et sur celle du Christ-
Messie de Y Apocalypse. Aussi était-il logique qu'on lui attribuât des épithètes
normalement réservés au Christ comme ceux de sauveur, lion de la tribu de
Juda et David ou Nouveau David. Ces qualificatifs furent ainsi appliqués à
Charlemagne et aux deux monarques qui, à l'époque des croisades, se
disputaient l'héritage de celui-ci : le roi de France et l'empereur d'Allemagne20;
on était là dans une perspective impériale de roi-prêtre. Ce n'était pas celle de
Joachim de Fiore, qui s'inscrivait dans une lignée théocratique; pour lui, le
du.x novus qui devait diriger la renovatio de l'Eglise et la conduire vers le
Troisième Age du monde, celui de l'Esprit, c'était le pastor angelicas, un pape
d'une grande sainteté. Mais si les joachimites italiens du XII le s. identifiaient
ce du.x novus à saint François ou à un nouveau pape franciscain, leurs
homologues allemands le faisaient s'incarner dans la personne de Frédéric II
de Hohenstaufen, le modèle médiéval de l'empereur eschatologique. Ce
Nouveau David serait-il un pape, un empereur ou bien un "contre-monarque
eschatologique"? Toujours est-il que le joachimisme, dans ses développements

17 B.N.M., Ms. 1779, loi. 5()v-51r.


18 A. Morel-Fatio, ouv. cit., p. 348.
19 Marcel Bataillon, l'.rasmo y lispana. Mexico, 1966, p. 65-66.
20 Ernst H. Kantorowicz, The king's two bodies. A study in médiéval political theology,
Princeton, 1957, p. 81-83. N. Colin, ouv. cit., p. 20, 34, I 17, 119.
ALAIN MII.HOU

hétérodoxes, étrangers d'ailleurs à la pensée originelle de l'abbé calabrais,


pouvait prendre appui sur le trithéisme historique de celui-ci (âge du Père, âge
du Fils et millénium de l'Esprit) et sur sa méthode de correspondance entre les
trois âges du monde pour conférer à la figure du Nouveau David une
dimension supplémentaire : si David avait été le plus grand roi de l'âge du
Père, si le Christ-Messie était qualifié de Nouveau David, pourquoi ne pas
imaginer un Troisième David, nouveau messie inaugurateur du millénium de
l'Esprit?21.
Arnau de Vilanova fut encore le premier, à ma connaissance, à utiliser en
Espagne cette image du Nouveau David, probablement en faveur du roi
d'Aragon plutôt qu'en faveur du pape. Toujours dans sa version de la
prophétie Vae mundo in centum annis, il assignait à ce Nouveau David la
fonction eschatologique de reconstruction de la citadelle de Jérusalem :

"...eritque solitudo in terra quousque novus David arcem Syon veniat reparare"22.

C'est ce passage du Vae mundo... qui me semble à l'origine de la prophétie,


attribuée à Joachim de Fiore et rapportée par Christophe Colomb, qui
figurait dans une épître remise en 1493 par des ambassadeurs génois aux Rois
Catholiques :

"...legimus predixisse loachinum abbatem calabrum ex Hyspania futurum, qui arcem


Syon sit reparaturus"23.

Plusieurs historiens ont insisté sur les prophéties italiennes inspirées


— volontairement ou involontairement— par Charles VIII avant qu'il
entreprît, en 1494, son aventure napolitaine24. Le texte rapporté par Colomb
laisse entrevoir que, parallèlement, il y avait en Italie un mouvement
prophétique inspiré par Ferdinand le Catholique; quelle était la part de la
contre-propagande organisée et des croyances spontanées? Quelle était son
ampleur?
La prophétie des Génois oubliait le Nouveau David et parlait simplement
de la restauration de T'arx Sion". En revanche, c'est seulement l'image du roi
David, appliquée au "Rey Leôn de Espana" qui apparaît à quatre reprise dans
une prophétie, datable approximativement de 1 500, recueillie dans le Baladro

21 Voir l'article "Joachim de Fiore" dans Dictionnaire de Théologie Catholique, 1925, t. VII 1-2.
22 J.M. Pou Marti, ouv. cit., p. 54.
23 Raccolta.. colombiana, éd. Cesare de Lollis, Rome, 1894, t. 2, Libro de las Profecias, p. 148.
24 Notamment Anne Denis, Char/es VIII et les Italiens: histoire et mythe, Genève, 1979.
I. A CHAUVE-SOURIS, LE NOUVEAU DAVID ET LE ROI CACHÉ 69

del sahio Merlin; ce David- Lion "quebrantarâ las très sectas", "sojuzgarâ a
toda Africa, y destruyrâ a Egypto"25.
C'est dans le traité sur l'Antéchrist de Fray Johan Alamany qu'est reprise
intégralement la phrase citée de Vilanova, quoique glosée et sans référence au
médecin visionnaire :

"e por estos maies e por otros muy mirchos que usarân los que biven en el mundo, avrâ a
venir el muy açercano Antixpus a castigar los malos e los buenos por el pecado de los
malos e vernâ en la casa e esposa de lhu Xpb el Nuevo David a rreparar el altura de Syon
que es toda la Xpiandad"2'1.

La version manuscrite citée, non datée mais d'une écriture typique de


l'époque des Rois Catholiques, est la plus ancienne de toutes celles que j'ai pu
consulter. Le traité de Fray Johan Alamany (ou "Fray Joan Alemany" ou
"Maestre Juan Alemân", voire, sous forme d'anagramme, "Maestro Juan
Unay el alemân" ou "Maestro Unay frayle menor alemân") connut en effet
une très grande diffusion que personne, que je sache, n'a encore soulignée.
Ecrit originellement en latin par ce mystérieux religieux, qui s'intitule "fraile
menor de la orden de Santi Spiritus", probablement dans la première moitié
du XVe s., il fut imprimé à deux reprises dans une version catalane d'un
certain Johan Carbonell, "prevere e mestre en arts e sacra theologia"; une
première fois, d'après Palau, à Barcelone à la fin du XVe s.27; une seconde fois
à Valence, le 27 novembre 1520, c'est-à-dire en pleine révolution des
"Germanias", par les soins de Joan Jofre, sous le titre de Obra de Fray Johan
A lamany de la venguda de Antichrist e de les coses que se han de seguir, ah una
reprohaciô de la secta mahomética1*. Mais des versions manuscrites en
castillan circulaient aussi; on n'en compte pas moins de trois à la Bibliothèque
Nationale de Madrid, dont une qui fait partie d'une compilation de prophéties
incluse dans une chronique anonyme sur les "Comunidades"29.

25 Baladro..., ouv. cit., p. 160a, 161b et 162a.


26 B.N.M.. Ms. 8586, fol. 16v.
27 Hernando Colon acheta un exemplaire de l'ouvrage en 1513, mais il ne figure plus à la
Bibliothèque Colombine de Seville; voir Antonio Palau y Dulcet, Manual del librero
hispanoamericano, Barcelone, 1948, t. 1, n° 6813.
28 Je remercie le conservateur du Musée Plantin d'Anvers, qui a eu l'amabilité de m'envoyer le
microfilm de la Venguda de Antichrist. Il s'agit de l'unique exemplaire localisé par Frederick
J. Norton, A descriptive catalogue of printing in Spain and Portugal - 1501-1520,
Cambridge, 1978, n° 1215. Je prépare une édition de l'ouvrage, en collaboration avec
Philippe Berger.
29 B.N.M., Ms. 8586, fol. l-30r: version la plus ancienne que je connaisse; les fameuses
Epistolas de Rabi Samuel complètent le manuscrit -B.N.M., Ms. 6176, fol. 23lv-247r:
version incluse dans une miscellanée des XVIe et XVI le s. qui comprend de nombreux
70 Al AIN Mil. HOC

Alamany recueillait —par quelles voies? — l'héritage d'Arnau de Vilanova :


à la phrase glosée sur le Nouveau David il faut ajouter en effet la reprise, dans
la Venue de l'Antéchrist, du célèbre passage Hispania, nutrix nuihometicae
pravitatis..., avec cependant la substitution de l'image du vespertilio par celle
de YEncubiertoM]. Mais si Vilanova semblait confondre dans la personne du
roi d'Aragon les deux images du Novu.s David et du vespertilio, Alamany les
distingue en les appliquant à deux personnages eschatologiques différents : le
Nouveau David, c'est pour lui un pape d'une grande sainteté qui réformera
l'Eglise, autrement dit une nouvelle version du pastor angelicas joachimite;
quant à Y Encubierto, c'est l'empereur des derniers temps qui sera à la tête de la
croisade des pauvres en Espagne et en Terre Sainte, tout en reconnaissant la
supériorité de la loi du p-àpc- Nouveau David. Cependant il ne faudrait pas
trop exagérer cette différence établie entre pouvoir temporel et spirituel et
cette subordination du premier au second; en fait, c'est en étroite
collaboration que le Nouveau David et Y Encubierto devraient diriger la
violence exterminatrice des pauvres contre les musulmans, les juifs et les
mauvais chrétiens d'Espagne, ainsi que la conquête de Jérusalem, la lutte
contre l'Antéchrist et l'établissement du millénium. De plus, il y a dans le traité
un passage où la description de Y Encubierto tend à se confondre avec celle du
Nouveau David, ce qui montre bien que les deux figures étaient deux aspects
d'un même mythe:

"Sabed que cl l'.iieuhierio es de fermoso talle, es rruvio e la color bianco e rroxo e es de


buena palabra c verdadera e amador de justiçia e enemigo de los malos e ha fermosos ojos
pintados e ha fermoso talle de rrostro e los mienbros bien pu est os e es de femioso andar e
ha las brevas de las ma nos linpias syn muchas rrayas e claras e coloradas e ha los dedos de
buena talla e buenas unas nuis conplidas que cortas e ha buenas çejas non muy luengas e de
fermosa barvadura ea en todo es conplido de virtudes. Pureçe nnicho al rrev David
ijuciiult) era hivo e de la/ figura es el Nuevo Davit/"^1.

L'on verra plus en détail, à propos du thème de Y Encubierto, que le texte


d'Alamany était franchement subversif. Mais certaines de ses évocations
eschatologiques étaient récupérables par le pouvoir en place. De fait, la
description de F Encubierto-Nouveau David, que l'on trouve dans le traité
d'Alamany, mais que l'on devait retrouver dans d'autres textes attribués à

manuscrits franciscains -B.N.M., Ms. I 779, fol. 40r-50r version qui circulait dans la Cast il le
:

des "Comunidades"; c'est la plus édulcorée car les développements sur le millénium en sont
absents; éditée par Ramon Alba, mais sans que le texte ait été mis en rapport avec Fray
.lohan Alamany et les autres versions (cl. R. Alba, supra, p. n.l).
30 B.N.M.. Ms. 8586, fol. 17v. Dans l'éd. de 1520, ouv. cit.. fol. A 6v.
31 B.N.M., Ms. 8586. fol. 27r. Dans Péd. de 1520. ouv. cit.. fol. B Iv.
A CM MA -SOI «IS. \Ol\IAI DAVID I I I kOICACIlf 71

II

I
d'autres prophètes, fut récupérée par la propagande officielle dans un but de
renforcement du pouvoir monarchique face à la noblesse que les Rois
Catholiques, après la guerre de succession, essayaient de mobiliser autour de
leurs personnes dans la reconquête de Grenade. En 1486, Rodrigo Ponce de
Leôn, l'un de leurs chefs de guerre les plus prestigieux, communiquait à tous
les grands de Castille. avec l'aval des souverains, un commentaire, "qui lui
avait été envoyé par un sage", de prophéties attribuées à saint Jean et à saint
Isidore (preuve, une fois de plus, des fluctuations dans l'attribution des thèmes
eschatologiques). En fait, ce commentaire reprenait, en faveur du roi, les
thèmes :
-■■ de Ferdinand III le Saint, identifié à son successeur, qui avait la chance de
s'appeler comme lui à une époque où le nom avait une si grande importance
symbolique ("este santo rcy don Fernando bien aventurado que tenemos es el
Encubierto"),
de la chauve-souris ("el morciélago, que este es el Encubierto", mais aussi
ce souvenir du "vespertilio occiduus": "el Encubierto es un gran principe
cristiano, el cual aparecerâ al acabamiento del sol, y en las partes de Espaiïa y
sera temporal y espiritual"),
— - et surtout du Nouveau David ("e sera en todo complido de virtudes, e
parecerà mucho al rey David cuando era vivo") et de Y Eueuhierto, avec une
description presque identique à celle du texte cité d'Alamany32.
Si l'utilisation de ces prophéties servait la politique des Rois Catholiques
vis-à-vis de la noblesse, elle servait aussi leur politique de transformation de la
"bulle de croisade" en un véritable impôt national : si l'Espagne continuait sa
lutte contre l'Islam au-delà .de la reconquête de Grenade jusqu'à Jérusalem, il
n'y avait pas de raison de payer des décimes à la papauté pour financer le
budget de Rome, à travers celui de la croisade pontificale33.
L'interprétation donnée par Rodrigo Ponce de Leôn des thèmes du
vespertilio, de Y Fùuuhierto et du Nouveau David était parfaitement
satisfaisante pour l'ordre établi. Il en fut presque de même, lors de la guerre
des Alpujarras; d'après une lettre de don Pedro de De/a de janvier 1572,
adressée probablement au président de l'Inquisition de Grenade et publiée par
Louis Cardaillac, un groupe de chrétiens du royaume de Grenade voyait une
confirmation des événements qu'ils vivaient dans un livre (était-ce une
nouvelle version de celui d'Alamany?) où figuraient une nouvelle mouture de

32 Hisioria de los hechos de don Rodrigo Ponce de Leôn, marqués de Cadiz, cap. 3 1, p. 247 '-25 1
dans Colecciôn de documentas inédiios para la historia de Es/xina, t. 106, Madrid. 1893.
33 José Goni Ga/.tambide. Historia de la hnlci de cruzada en Espaiïa, Vitoria, 1958, p. 374-385
et p. 671-676.
72 ALAIN Mil. HOU

Y Hispania, nutrix mahometicae pravitatis et une description de Y Encubierto-


Nouveau David entièrement conforme aux deux que l'on a citées; mais ce qui
pouvait éveiller la jalousie d'un Philippe II, qui, on peut le supposer, dut avoir
connaissance de ces rumeurs, c'était l'interprétation de ceux qui croyaient que
l' Encubierto- Nouveau David n'était autre que don Juan d'Autriche qui, lui-
même, paraissait plutôt flatté par cette identification34. Plus tard, un certain
nombre de mouvements, ceux-là franchement millénaristes, durent inquiéter
Philippe II car leurs chefs se proclamaient contre lui Nouveau David ou
Encubierto. En revanche, au temps de l'expulsion des morisques, l'idéologie
officielle sut assumer de la façon la moins inquiétante possible l'héritage de
Johan Alamany, attribué cette fois à la "prophecia del varôn santo Nicolas
Factor, por los anos de 1430": tant Fray Marcos de Guadalajara, dans sa
Memorable expulsion de los moriscos de Espana, publiée en 1613, que Fray
Juan de Salazar, dans sa Politiea espanola, publiée en 1619, rapportent la
prophétie, tout en excluant soigneusement ses aspects millénaristes et
subversifs; d'après cette version tranquillisante et justificatrice de la politique
officielle, le Nouveau David devait être un pontife romain qui collaborerait à
la croisade organisée par le roi d'Espagne, non plus encubierto mais "cubierto
de la gracia de Dios"35.
Dans au moins trois mouvements millénaristes des années 1570-1610, le
thème du Nouveau David fut utilisé dans une orientation subversive, sans que
je puisse affirmer qu'il y ait là une influence directe du texte d'Alamany. Dans
les trois cas, le schéma est le même : l'identification à David ou à sa
descendance confère au "contre-monarque eschatologique" une légitimité
surnaturelle face au Habsbourg régnant, disqualifié comme usurpateur ou
tyran; elle sert aussi à annoncer l'avènement d'une ère millénaire de bonheur et
de justice.
Fray Francisco de la Cruz, dominicain condamné par l'Inquisition de Lima
en 1578, prophétisait la destruction de la Chrétienté européenne et sa
translation-restauration au Pérou où il régnerait lui-même comme monarque
et pape sur une société idéale millénaire où coexisteraient pacifiquement les
loups — c'est-à-dire les descendants de conquérants reconvertis en bons
"encomenderos" ou en bons "labradores" — et les brebis — c'est-à-dire les
indiens considérés par lui comme des descendants du peuple d'Israël. Pour
plus de détails sur cette hérésie significative de la façon dont l'esprit créole
naissant pouvait déformer à son profit les idées de Las Casas, je renvoie à

34 L. Cardaillac, ouv. cit., pièce justificative n° 3, p. 412-414.


35 M. de Guadalajara, ouv. cit., fol. 160r-161v -Juan de Salazar, Politiea espanola, éd. par
Miguel Herrero Garcia, Madrid, 1945, p. 224-226.
LA CHAUVE-SOURIS. I.F. NOUVEAU DAVID ET I.E ROI CACHÉ 73

l'article suggestif que lui a consacré Marcel Bataillon36. Je voudrais seulement


insister sur la croyance qu'avait Fray Francisco d'être un descendant du roi
David, par l'intermédiaire des monarques asturiens; cette extravagance lui
permettait d'identifier Philippe II à Saiïl le tyran; car lui-même se considérait
vraiment comme un Nouveau David dont le fils, qu'il avait eu d'une belle
pénitente, serait un Nouveau Salomon qui régnerait sur toutes les Indes.
Disciple hétérodoxe du joachimisme, Francisco de la Cruz utilisait la méthode
des correspondances entre les trois âges du monde pour établir une typologie
davidique qui faisait de lui le troisième David et le second Christ:

"..el dicho Fray Francisco era figura de Nuestro Senor Jesuchristo y de su passion y
resurresçiôn y gloria. De mariera que como avia sido figura David de Nuestro Senor
JesuXpo antes de su venida al mundo, assi lo era el dicho Fray Francisco después de tantos
anos de su subida al çielo"".

Dans l'état actuel de mes recherches, je crois pouvoir affirmer que le


mouvement millénariste hispanique sur lequel on dispose de la
documentation la plus importante, signalée dès 1903 par Serrano y Sanz38
mais peu exploitée à ce jour, à ma connaissance, est celui qui réunit — entre
1587 et 1590 — un groupe de Madrilènes et de Tolédans hostiles à la politique
de Philippe II, autour de la visionnaire Lucrecia de Leôn. Au début du mois de
mai 1590, l'Inquisition de Tolède se saisissait d'une collection de songes de
Lucrecia, inspirés et transcrits par Alonso de Mendoza, chanoine de Tolède,
Fray Lucas de Allende, supérieur du couvent franciscain de Madrid, Diego
Victores Tejeda, mari secret de Lucrecia et quelques autres membres de la
"Cofradia de la restauraciôn de Espana" qu'ils avaient constituée. Il apparaît
que la "Suprema" et Philippe II lui-même suivirent l'affaire de très près car elle
était considérée en haut lieu comme politiquement grave, à une époque où le
mécontentement croissait contre le régime du "roi prudent"39.
D'après ces songes de Lucrecia, la "destruiciôn de Espana" du temps du roi
Rodrigue allait se renouveler par le fait d'une invasion d'armées française,
anglaise et turque, conjuguée à un soulèvement de morisques; c'est alors que
mourrait le "tyran" Philippe II et avec lui s'éteindrait la lignée étrangère des

36 Marcel Bataillon, Etudes sur Bartolumé de Las Casas, Paris, 1965, p. 309-324.
37 A.H.N. (Archivo Histôrico Nacional de Madrid), Inquisiciôn, leg. 1650, pieza 2, s. fol.
("Sentencia del proceso").
38 Manuel Serrano y Sanz, Apuntes para una bihlioteca de escritoras espanolas, rééd. B.A.E.,
t. 270, Madrid, 1975, p. 9-11.
39 Le procès de Lucrecia et de ses complices s'étend sur six liasses à l'A.H.N. D'autres
documents à la B.N. M et au British M useum. Je prépare actuellement une monographie sur
.

l'affaire.
74 AI \l\ Mil MOI

Habsbourgs. Une ville se sauverait de la destruction: Tolède, d'où partirait


une nouvelle "restauration de l'Espagne", dirigée par un Nouveau David
eschatologique, un certain Miguel de Piedrola, ancien soldat devenu prophète
qui avait été arrêté en 1587 par l'Inquisition. Ce roi national non seulement
sauverait l'Espagne, mais réformerait l'Eglise alors que sous son règne le siège
pontifical serait transféré à Tolède. Monarque des pauvres, il instaurerait un
royaume de justice en dépouillant les riches et les ecclésiastiques et conduirait
la croisade eschatologique vers Jérusalem. Hérétiques et païens seraient
convertis et Miguel deviendrait monarque universel. Puis viendrait une
époque millénaire de bonheur, "un siglo dorado" qui tiendrait à la fois,
comme dans le traité d'Alamany (que le groupe de Lucrecia ne semblait pas
connaître), de l'Eglise des saints, de l'Eden matériel, du communisme
égalitaire et de la société d'ordres idéale.
Entre autres qualificatifs messianiques que Lucrecia appliquait à Miguel de
Piedrola dans ses songes, figurait celui d' lùuuhierio. Quant au qualificatif de
Nouveau David, qui revient fréquemment, il apparaît clairement que Lucrecia
l'employait dans un sens joachimitc hétérodoxe qui faisait de Miguel le messie
d'un troisième Testament, comme dans le cas de Fray Francisco de la Cruz.
Cela, évidemment, ne pouvait être toléré par le qualificateur inquisitorial :

"...iraUmdo l.ucrecia del reeibimiento que se ha/ia a Miguel en Toledo, di/e: Y el Miguel
que olras \e/es he \ isto que venin eon cil os entrô y cerrô las puertas, y yo quando vi este
recibimienlo tan solemne, dixe: 'liste es el recibimiento de David al area del I estamento
Viejo; yo digo que ères tû. Miguel, el Nuevo I estamento que Dios manda que guard emos.
;O Miguel lucrte. bolvedor de la Iglesia de Dios!' Fsta es hereticisima proposition...
Pareee esta herejia y el argumente) destos suc nos a la herejia de David (ieoigio. hereje
destos tiempos que se jactava que era el ter/.ero David y verdadero XfTo y el querido hijo de
Dios, que es tanta insania como herejia4".

L'opposition à la Maison étrangère d'Autriche se manifestait, dans le cas du


groupe de Lucrecia, par l'espoir dans l'avènement d'un Nouveau David. C'est
le même schéma que soutenait Gabriel de Escobar, "clérigo de menores
ôrdenes, natural de Sevilla, résidente en là villa de Madrid", qui fut arrêté par
l'Inquisition en 1 60741. Outre ce schéma général, les coïncidences thématiques
entre les élucubrations d'Escobar. celles du groupe de Lucrecia et celles de
Francisco de la Cru/ étaient nombreuses, en particulier en matière de transfert
du siège pontifical vers le monde hispanique •- Tolède pour les premiers et

40 A.H.N.. Inquisiciôn. leg. 3703, pie/a I. fol. 159. Le mouvement hérétique de ce David
Georgio. qui prit naissance à Bâle en 1599, est évoqué par.luan de Horo/coy Covarrubias,
Traiaclo de la verdadera y falsa prophevia, Ségovie. 1588. loi. 2lv-22r.
41 A.H.N., Inquisiciôn, leg. 114, exp. 13.
A ( IIAl VI -SOI KIS. NOl VI Al DAVID I ROI t AC III 75

II

II
I
Lima pour le troisième- -, ce qui était dans ces cas une manifestation religieuse
hétérodoxe de sentiments d'identité nationale, mais rejoignait les
développements rhétoriques sur les Nouvelles Jérusalem ou les Nouvelles
Rome hispaniques que l'on peut trouver dans des écrits parfaitement
orthodoxes.

5. Le roi caché: "encubert", "encubierto", "rei encoberto" :

11 serait trop long de parler ici des origines du mythe ibérique du roi caché. 11
est certain qu'il s'apparente aux légendes européennes sur la réapparition d'un
roi disparu, qui elles-mêmes correspondent au mythe oriental de l'émir caché.
Les légendes sur la résurrection de Charlemagne qui reviendrait conduire la
croisade (mythe essentiellement français du Carolus redivivus), sur le réveil de
l'empereur dormant (prophétie by/antine du Pseudo-Méthode qui contribua
à la formation du mythe germanique et sicilien du retour de Frédéric) et plus
généralement sur le retour d'un bon roi disparu eurent une importance
considérable dans la mythologie millénariste du Moyen Age, avec des
prolongements à l'Epoque Moderne.
Le traité de Johan Alamany, probablement écrit et diffusé en versions
manuscrites dès la première moitié du XVe s., fut-il le premier à divulguer en
Espagne le thème de V Encubierto'? Je ne sais. Toujours est-il que d'après le
témoignage du chroniqueur Alonso de Santa Cruz à propos de Y Encubierto
qui se déclara à Jâtiva en 1522, cela faisait longtemps que le millénarisme
populaire attendait ce personnage surnaturel, qui pouvait incarner la
subversion42. Rappelons aussi que dès 1486, par l'intermédiaire de Rodrigo
Ponce de Leôn, la propagande officielle se saisissait en faveur du roi
Ferdinand du thème mythique qui, d'après le texte de la chronique, circulait
depuis un certain temps.
De tous les textes millénaristes hispaniques que j'ai consultés, celui
d'Alamany est certainement le plus potentiellement subversif, même si la
violence des pauvres doit attendre les temps eschatologiques pour se
déchaîner, comme il est de règle dans les traités millénaristes. Certes, les
sentiments révolutionnaires exprimés par Fray Johan étaient récupérables
par l'idéologie officielle : si l'on identifiait \" Encubierto au roi existant en lutte
contre les maures et l'injustice, pour Jérusalem et la justice, une partie de la
charge subversive tombait. Elle disparaissait complètement si une nouvelle
lecture tranquillisante de l'opuscule ou d'un texte voisin réduisait la haine
sacrée des riches, des seigneurs, des clercs et des maures à une simple

42 Voir le texte cité par Joan Fustcr, Reheklcs y hctcrocloxos. Barcelone, 1972, p. 48.
76 ALAIN MILHOU

xénophobie anti-morisque: c'est ce que l'on a vu à propos des avatars des


images du Nouveau David 'et de V Eneubierto dans la lettre de Pedro de Deza et
les ouvrages de Marcos de Guadalajara et Juan de Salazar. Mais lorsque la
conjoncture était à l'émotion populaire, le traité d'Alamany, surtout s'il était
connu dans son intégralité, pouvait alimenter la subversion. Ce fut le cas, à
coup sûr, dans le royaume de Valence en proie aux "Germanias".
L'on a déjà vu que le traité fut publié en catalan, à Valence, le 27 novembre
1520, sous le titre de Venguda de Antichrist... Comme c'était alors l'apogée des
"Germanias", je crois que l'on peut affirmer l'influence idéologique du livre
sur les acteurs de la révolution; or, curieusement, personne, à ma
connaissance, n'a fait le rapprochement. Les rebelles pouvaient considérer
que l'opuscule, où l'auteur s'adressait fréquemment aux lecteurs en les traitant
d'"amichs e jermans", avait été écrit pour eux. Ils devaient lire dans les
passages sur l'extermination des infidèles et des mauvais seigneurs qui leur
donnaient protection, traités les uns et les autres d'"antichrists", une
confirmation de leur haine des morisques et de leurs seigneurs, qui les
protégeaient tout en les exploitant. Ils devaient se réjouir en lisant les attaques
d'Alamany contre la fiscalité royale et seigneuriale, les oligarchies qui
monopolisaient les conseils de ville et, plus généralement, contre l'oppression
des pauvres, victimes du système monarcho-seigneurial.
Mais c'est le phénomène de T'encubertismo" qui plaide le plus en faveur de
l'influence de la Venguda de Antichrist sur le millénarisme des "agermanats".
Le messie qui prononça le fameux discours du 21 mars 1522 sur la place de la
cathédrale de Jâtiva et trois autres chefs de la fin de la révolte, en 1522 et 1523,
furent appelés Encubert par leurs sectateurs. La doctrine du plus célèbre
d'entre eux, le premier, Y Eneubierto par antonomase, offre des points de
contact indubitables avec celle d'Alamany; certes, Y Eneubierto de Jâtiva ne
parlait que le castillan, mais il put être initié à cette doctrine eschatologico-
sociale en Castille, où elle était connue; en arrivant dans le royaume de
Valence, il pouvait ainsi être sur la même longueur d'ondes que des esprits
préparés par la connaissance, directe ou indirecte, de l'ouvrage publié en
catalan en 1520. Le plus frappant est, évidemment, que ce chef charismatique
se proclame el Eneubierto et, comme tel, le fils ou le petit-fils des Rois
Catholiques (suivant les témoignages: le prince don Juan lui-même ou son
propre fils) et qu'il fasse de constantes mentions de l'Antéchrist, qu'il
identifiait au vice-roi. Comme Fray Johan, Y Eneubierto de Jâtiva manifestait
un anticléricalisme accentué. Il affirmait qu'il avait été berger (réalité ou
référence au modèle biblique de David?) et exaltait les pauvres qualifiés par lui
d"'ovegicas de Dios que no tienen de corner"; il favorisait la répartition des
richesses, semblant vouloir inaugurer un règne millénaire de justice;
pareillement, Alamany se montrait sensible à la mythologie de la répartition et
l.A CHAUVF.-SOUR1S, LE NOUVLAU DAVID ET LI: ROI CACHÉ 77

évoquait le millénium, entre autres images, comme celui des brebis gardées
par un bon pasteur. Mais avant d'arriver à l'âge d'or millénaire, la rébellion
des G er manias était, pour Y Encubierto de Jâtiva comme pour Alamany, une
"sancta guerra" contre la fiscalité, les riches, les seigneurs, les mauvais
ecclésiastiques, et aussi les maures et les juifs43.
L'opuscule de Fray Johan était connu au-delà des frontières du royaume de
Valence. Nous avons vu qu'on en connaissait des versions manuscrites
traduites dans le royaume de Castille. D'après une indication d'Eulalia Durân,
spécialiste des "Germanias" de Majorque, il circulait dans l'île un texte sur
X Encubierto qui éveillait un grand enthousiasme: s'agissait-il de notre
traité?44.
Je ne sais si l'opuscule d' Alamany fut diffusé au Portugal et s'il y contribua à
la configuration du mythe du reiencoberto, fondamental dans le messianisme
et le millénarisme portugais, depuis les Trovas de Bandarra jusqu'aux
mouvements sébastianistes. Le poème du savetier de Trancoso ne laisse pas
apparaître d'influence directe, le seul point de contact possible avec le traité
sur l'Antéchrist étant l'image du rei encoberto45. Mais à vrai dire, l'image de
Y Encubierto dépassait largement l'ouvrage d'Alamany puisqu'on la retrouve,
par exemple, dans les songes de Lucrecia de Leôn, sans que ses confidents,
semble-t-il, aient pu le lire. Mais le Planto de San Isidoro, dont je sais qu'il
était connu d'Alonso de Mendoza, l'un des confidents de Lucrecia, et dont on
sait qu'il était connu au Portugal, pouvait véhiculer l'image de Y Encubierto,
car certaines de ses versions étaient, comme on l'a vu, contaminées par la
matière prophétique utilisée par Alamany.
Je n'oserais risquer ici de nouvelles considérations sur T'encubertismo"
portugais, sur lequel je n'ai pas fait de recherches originales. Signalons
seulement, à côté de l'influence du messianisme des judéo-portugais, celle de la
matière prophétique hispanique. Signalons aussi que, comme en Espagne, les
thèmes eschatologiques, notamment celui de Y Encoberto, pouvaient être

43 J. Alamany, éd. 1520, ouv. cit., passim. Sur Y Encubierto de Jâtiva et Yencubertismo, voiries
textes de l'A.H.N. publiés par Manuel Dânvila, El Archiva. Revista de Ciencias Histôricas,
t. IV, Dénia, 1890, p. 123-138; voir aussi J. Fuster, ouv. cit., 1 re. partie, et la nouvelle éd. de
Ricardo Garcia Cârcel, Las Germanias de Valencia, Barcelone, 1981, p. 132-138. Dans le
classement actuel de la section Inquisiciôn de l'A.H.N., modifié depuis l'époque de Dânvila,
les documents sur Y Encubierto figurent dans les leg. 799, caja 3, fol. 363r-365r et leg. 895,
caja 1, varios, s. fol.
44 Indications dans J. Fuster, ouv. cit., p. 53-54 et R. Garcia Cârcel, p. 138. On attend avec
impatience la publication de la thèse d'Eulalia Durân.
45 On trouve un exemplaire manuscrit des Trovas de Gonçalo Anes Bandarra à la B.N.M.,
Ms. 4050, fol. 253r-266v. J'ai consulté aussi l'édition des Trovas do Bandarra de Barcelone,
1809.
78 M AIN Mll.HOl

utilisés dans un sens populaire et subversif ou dans un sens souhaité par les
élites; mais dans les deux cas ils servirent à exprimer, contre l'Espagne lorsque
le royaume fut rattaché au puissant voisin, une conscience nationale
originale46.

• •

Au terme de ce périple à travers plusieurs siècles et plusieurs pays ibériques,


on peut constater :

la pleine insertion de la matière eschatologique des pays ibériques,


depuis la Catalogne de la fin du X II le s., dans celle du reste de l'Europe
occidentale, à laquelle elle doit une grande partie de ses thèmes et de ses
images,
l'unité des messianismes et des millénarismes des pays ibériques : pays
catalans, pays castillans, Portugal,
la longue durée des images eschatologiques,
la plasticité de la matière eschatologique, pouvant alimenter la révolte
millénariste, le messianisme royal officiel ou la conscience d'appartenir à une
nation élue.

46 Mise au point et bibliographie sur le sébaslianisme dans Joel Seirào. Diciouârio de hisiôria
de Portugal, t. 3. Lisbonne, 1968.