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VHP6U1 - Commentaire de texte

Le texte qui suit est extrait d'un essai de Merleau-Ponty, dont vous trouverez la version
intégrale dans l’Éloge de la philosophie (Paris, Gallimard, 1960, p.199 et subséquentes) et dans
Signes (Paris, Gallimard, 1960, p.201 et subséquentes).

Vous procéderez au commentaire de texte :


1 – En introduisant méthodiquement le texte (situation, thème, thèse, enjeux et problèmes,
plan. Pour le plan, justifiez votre découpage en présentant l'argument défendu dans chaque partie).
2 – En répondant aux questions suivantes :
a – Expliquez, en vous aidant du texte, la phrase suivante (ligne 6-7) : « il [mon
corps] est, si l'on veut, du côté du sujet, mais n'est pas étranger à la localité des choses » (vous
pouvez également vous servir du cours).
b – Quel enjeu revêt, dans la définition phénoménologique du corps, l'exemple de la
main touchante – touchée présenté dans le texte ?
c – Comment comprendre l'expression « chair du sensible » employée à la fin du
texte ? En vous appuyant sur le texte, expliquez pourquoi, selon Merleau-Ponty, sa phénoménologie
du corps « bouleverse aussi notre idée de la chose et du monde » (vous pouvez également vous
servir du cours).
Le commentaire intégral du texte n’est pas exigé, mais les questions doivent être traitées.
Les Ideen II1 mettent au jour, sous la « chose matérielle objective », un lacis d'implications
où l'on ne sent plus la pulsation de la conscience constituante. Entre les mouvements de mon corps
et les « propriétés » de la chose qu'ils révèlent, le rapport est celui du « je peux » aux merveilles
qu'il est en son pouvoir de susciter. Il faut bien pourtant que mon corps soit engrené lui-même sur le
monde visible : son pouvoir, il le tient justement de ce qu'il a une place d’où il voit. C'est donc une
chose, mais une chose où je réside. Il est, si l'on veut, du côté du sujet, mais n'est pas étranger à la
localité des choses : entre lui et elles, le rapport est celui de l'ici absolu au là, de l'origine des
distances à la distance. Il est le champ où mes pouvoirs perceptifs se sont localisés. Mais quel est
donc le lien entre eux et lui, si ce n'est pas la covariation objective ? Si une conscience, dit Husserl,
éprouvait de la satiété quand le réservoir d'eau d'une locomotive est plein, et de la chaleur chaque
fois que le foyer est allumé, la locomotive ne serait pas pour autant le corps de cette conscience.
Qu’y a-t-il donc de plus, entre mon corps et moi, que les régularités de la causalité occasionnelle ?
Il y a un rapport de mon corps à lui-même qui fait de lui le vinculum du moi et des choses. Quand
ma main droite touche ma main gauche, je la sens comme une « chose physique », mais au même
moment, si je veux, un événement extraordinaire se produit : voici que ma main gauche aussi se met
à sentir ma main droite, es wird Leib, es empfindet. La chose physique s’anime, - ou plus
exactement elle reste ce qu'elle était, l'événement ne l’enrichit pas, mais une puissance exploratrice
vient se poser sur elle ou l'habiter. Donc je me touche touchant, mon corps accomplit « une sorte de
réflexion ». En lui, par lui, il n'y a pas seulement rapport à sens unique de celui qui sent à ce qu'il
sent : le rapport se renverse, la main touchée devient touchante, et je suis obligé de dire que le
toucher ici est répandu dans le corps, que le corps est « chose sentante », « sujet-objet ».
Il faut bien voir que cette description bouleverse aussi notre idée de la chose et du monde, et
qu'elle aboutit à une réhabilitation ontologique du sensible. Car désormais on peut dire à la lettre
que l'espace lui-même se sait à travers mon corps. Si la distinction du sujet et de l’objet est brouillée
dans mon corps (et sans doute celle de la noèse et du noème ?), elle l'est aussi dans la chose, qui est
le pôle des opérations de mon corps, le terme où finit son exploration, prise donc dans le même tissu
intentionnel que lui. Quand on dit que la chose perçue est saisie « en personne » ou « dans sa chair »
(leibhaft), cela est à prendre à la lettre : la chair du sensible, ce grain serré qui arrête l'exploration,
cet optimum qui la termine reflètent ma propre incarnation et en sont la contrepartie.

Merleau-Ponty, « le philosophe et son ombre » (Éloge de la philosophie, Paris, Gallimard,


1960 p.210-212).

1 Il s'agit des Recherches phénoménologiques pour la constitution de Husserl.