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PHILOSOPHIE
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BULLETIN D’ÉTUDES HOBBESIENNES II (XXX)

Archives de Philosophie, cahier 2019/2, tome 82, Été, p. 417-448.

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« hobbisme et démocratie », pour reprendre une expression de Justine bindedou-


yoman (auteure de Hobbisme et féminisme, vers une fluctuation de l’identité fémi-
nine, PAF, 2015 et du Procès de la démocratie en Afrique (ed.), L’Harmattan Côte
d’ivoire, 2016). Dans l’histoire des démocraties occidentales, le spectre du Léviathan
a souvent été interprété comme une figure menaçante, limitant les libertés indivi-
duelles, en particulier chez les adversaires de l’État. il est frappant de voir que l’idée
d’un pouvoir absolu comme condition de l’expression publique de la parole trouve,
dans un contexte de crise, des échos favorables, et en un sens bien plus proches du
texte de Hobbes que dans les réactions inquiètes de ceux qui l’ont condamné au nom
des libertés individuelles. il ne s’agit pas de considérer la sécurité comme le premier
des biens, mais de voir dans l’État les conditions même de l’existence politique. Dans
sa conclusion, l’auteur propose une synthèse claire des « trois dimensions [qui] concou-
rent à la science civile : la logique par la rigueur et la cohérence des propositions, les
mathématiques dans leur critère de définitions des termes et la physique en référence
aux phénomènes à partir desquels se construit le calcul de la raison » (p. 181).
Éric MArqUer
2.3. Lilian TrUCHoN, Hobbes et la nature de l’État. Matière et dialectique de la
souveraineté politique, Paris, Éditions Delga, 2018, 213 p.
L’introduction propose de « repenser le matérialisme hobbésien dans sa cohé-
rence ». Après être revenu « sur quelques idées reçues sur [...] Hobbes », en rappelant
notamment la distinction existant entre un philosophe « prôn[ant] l’absolutisme poli-
tique » et « un idéologue de la monarchie absolue », l’auteur nous invite à considérer
Hobbes comme « un précurseur de la modernité politique, comme le montre sa défi-
nition du peuple ». Parce qu’il a montré qu’« un peuple est souverain ou il n’est rien »,
Hobbes « annonce en quelque sorte la séquence historique de la révolution française
et des Constituantes de 1789 et 1792 » (p. 5). Dans un ouvrage d’introduction à la phi-
losophie de Hobbes, il faut reconnaître que cette présentation a quelque mérite, et
saura certainement aiguiser l’intérêt du lecteur, dont l’attention aura d’ailleurs déjà
été attirée par la citation de Marx mise en exergue. il ne faut d’ailleurs pas s’y trom-
per : bien qu’il s’agisse d’un ouvrage destiné au grand public, l’auteur n’entend pas
remplacer les idées reçues par d’autres idées reçues, et c’est bien la pensée de Hobbes
dans sa complexité et ses contradictions apparentes qui est présentée dans la suite de
l’introduction. « Hobbes n’était pas un penseur du changement social » (p. 6), comme
nous le confirme une citation, donnée en note, de l’ouvrage de Patrick Tort, Physique
de l’État (Vrin, 1978), ouvrage dont un compte rendu historique par yveline Leroy
est reproduit en annexe (p. 194-195). Le ton est donné : les recherches sur le matéria-
lisme de Hobbes et sa théorie de l’État se trouvent d’emblée encadrées par Marx et
Darwin, ce qui n’est guère surprenant puisque Lilian Truchon est par ailleurs l’au-
teur d’une thèse sur « Le Darwinisme dans la culture politique chinoise » (2017). Mais
là encore, le lecteur qui craindrait de voir dans le livre de Lilian Truchon un nouvel
épisode de « Hobbes chez les darwiniens » sera vite rassuré en constatant que les ana-
lyses développées dans l’ouvrage se fondent sur une lecture précise des recherches
récentes sur le matérialisme de Hobbes (en particulier Jean Terrel, Arnaud Milanèse
et Jauffrey berthier). Si l’ombre de Darwin et de ses commentateurs plane parfois
dans l’ouvrage, c’est pour mieux rappeler en quoi, malgré l’identité de leur logique
dialectique, il se distingue de Hobbes, à tel point que toute hypothèse concernant une
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éventuelle réminiscence de l’état de nature dans sa version hobbesienne chez le pen-


seur de la sélection naturelle est à proscrire (p. 96), tout comme, par ailleurs, les inter-
prétations non matérialistes de Hobbes. Mais reprenons le fil de l’introduction. Si
Hobbes n’était donc pas un penseur du changement social, il reconnaissait néanmoins
un droit de résistance aux esclaves. il fut matérialiste, mais non athée et « passable-
ment théologien », tout en étant « ennemi déclaré de toutes les formes d’intégrismes
religieux » (p. 6), adversaire du puritanisme religieux plutôt que de l’idéal républicain
de liberté : restituer avec rigueur la pensée de Hobbes exige en effet de se défaire des
idées reçues, et d’en rappeler certaines pour mieux les critiquer, comme celle qui
consiste à réduire son anthropologie à l’état de nature et à la vision d’une humanité
naturellement méchante, vision dont on apprend qu’elle fut paradoxalement perpé-
tuée au XiXe siècle par un auteur comme Pierre Kropotkine, qui désigna l’état de
guerre généralisée sous l’expression de « loi de Hobbes » (p. 9). L’introduction est dans
l’ensemble éclairante et stimulante. L’idée d’une sortie de l’état de nature sur le mode
dialectique, reprise à Patrick Tort, de nouveau cité, convaincra-t-il les spécialistes de
Hobbes? Certainement, puisque l’idée d’une Aufhebung de la nature, abolie et conser-
vée dans la politique, est « parfois » attestée par des commentateurs de Hobbes :
François Tricaud, Pierre-François Moreau et Dominique Weber sont cités pour éclai-
rer les relations complexes de la nature et de l’anti-nature. Au terme de cette présen-
tation dynamique et salutaire, qui rappelle les « fondements matérialistes de la philo-
sophie naturelle de Hobbes », le propos de l’ouvrage est énoncé : « réinstaurer la
logique dialectique du système politique hobbésien dont “les lois de nature” consti-
tuent le pivot » (p. 13). Contrairement à ce qu’affirmait ernst bloch, cité par l’auteur,
il y a donc bien une dialectique dans la tradition empiriste anglaise.
L’ouvrage se compose de trois chapitres : i. imaginer « l’anéantissement du
monde ». ii. L’état de nature : une réalité anthropologique. iii. Continuité et effet de
rupture dans le passage à l’état civil. La conclusion porte également un titre : « La
nature de l’État de Hobbes à Marx ». La justification de l’ordre choisi pour l’exposi-
tion n’est pas toujours explicite. Les remarques et explications sur l’histoire du
concept de matérialisme et son usage pour rendre compte de la philosophie de Hobbes
sont en général éclairantes et informées. Mais le rappel récurrent de l’hypothèse dia-
lectique pour rendre compte des rapports entre nature et artifice, ainsi que les déve-
loppements sur « l’efficience logique de la continuité réversive » (p. 153) risquent de
décourager certains lecteurs. on trouvera néanmoins vers la fin de l’ouvrage un cha-
pitre intéressant sur la question de savoir s’il faut considérer la philosophie de Hobbes
comme « une géométrie politique ou une physique de l’État ? » (p. 160), éclairée par
une référence aux analyses de José Médina sur les rapports entre mathématiques et
philosophie, ainsi qu’un développement suggestif sur le sens de la critique du « maté-
rialisme mécaniste » (p. 167), à partir de références à Marx et engels, qui nous condui-
sent naturellement vers la conclusion. L’idée d’un matérialisme politique de Hobbes
semblait jusque-là affirmée de manière quelque peu dogmatique, et essentiellement
garantie par la référence insistante à la figure tutélaire de Patrick Tort. La conclusion,
qui présente « la nature de l’État de Hobbes à Marx », éclaire les bénéfices de la lec-
ture matérialiste, à la fois pour la théorie de l’État et pour la compréhension de la théo-
rie politique de Hobbes. en effet, le matérialisme bien compris permet de défendre
Hobbes contre d’éventuelles critiques d’inspiration marxiste, qui verraient chez
Hobbes un représentant du formalisme juridique : « Selon cette orientation critique
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marxiste, la pensée politique de Hobbes peut être considérée comme tributaire d’une
illusion juridico-politique aveugle au fait que l’État ne naît pas soudainement d’une
“volonté souveraine”, comme un champignon qui sortirait de terre à l’annonce de
l’automne. Au contraire, c’est parce que l’institution étatique est née d’un mode
d’existence matériel particulier des individus qu’elle prend ensuite la figure d’une
volonté souveraine » (p. 187). L’ouvrage mérite donc d’être lu jusqu’à la fin. on pou-
vait regretter de temps à autre un excès d’informations et de références à la littéra-
ture critique, qui semblait prendre le pas sur une référence directe au texte de Hobbes.
Mais la conclusion éclaire à la fois l’objet et la méthode, puisque le livre de Lilian
Truchon cherche aussi à interpréter les interprétations, pour finalement mieux res-
saisir la nature de l’entreprise hobbesienne. Le livre n’en conserve pas moins un carac-
tère quelque peu singulier, puisqu’il est à la fois une introduction à la philosophie de
Hobbes, souvent pédagogique, et un travail assez libre, souvent audacieux, dont l’am-
bition n’est certainement pas de convaincre tous les experts (on regrettera d’ailleurs
la quasi-absence de références à la littérature critique anglo-saxonne). quelle que soit
l’intention qui a animé son auteur, il constitue une contribution intéressante, qui
éclaire les rapports entre Hobbes et Marx. on comprend, un peu mieux encore, pour-
quoi Karl Marx pouvait être, selon l’expression fameuse de Julien Freund, « un admi-
rateur discret de Thomas Hobbes ».
Éric MArqUer
2. 4. François LoGeT, « Thomas Hobbes : la géométrie et l’expérience ». Évelyne
barbin et Jean-Pierre Cléro. Les mathématiques et l’expérience. Ce qu’en ont dit
les philosophes et les mathématiciens, Paris, Hermann, « Les collections de la
république des Lettres – Symposiums », 2015, p. 71-90.
François Loget est un des rares historiens des mathématiques qui s’intéresse à
Hobbes et est l’auteur d’une excellente étude sur la controverse qui opposa Wallis et
Hobbes sur l’angle de contact (« Wallis entre Hobbes et Newton la question de l’angle
de contact chez les anglais », Revue d’histoire des mathématiques, 8 (2002), p. 207-
262). il s’agit ici d’une des 17 contributions à un ouvrage collectif issu d’un colloque
qui s’est tenu en 2013 à l’université Paris 7 : Les mathématiques et l’expérience. Ce
qu’en on dit les philosophes et les mathématiciens, sous la direction d’Évelyne barbin
et de Jean-Pierre Cléro. Malgré ce que suggère le titre du volume, n’y sont abordées
ni la question controversée du statut de l’expérience chez Hobbes ni celle du traite-
ment mathématique de la science qu’il a le plus étudiée : l’optique. L’exposé se pré-
sente en deux parties. Dans la première, après un bref rappel des polémiques dont
l’œuvre scientifique de Hobbes fut l’objet, l’A., en s’appuyant sur une thèse défendue
par Douglas Jesseph (Squaring the Circle. The War between Hobbes and Wallis,
University of Chicago Press, 1999, p. 73-130) sur le caractère matérialiste de la mathé-
matique de Hobbes, se propose de montrer « que la mathématique exposée dans le De
Corpore, qui fonde l’enquête de philosophie naturelle, entretient avec cette dernière
une troublante proximité » au point de la qualifier d’« expérimentale ». Pour illustrer
« l’étrangeté » de la mathématique hobbesienne, la deuxième partie reprend partielle-
ment les résultats de son étude sur la controverse qui opposa Wallis et Hobbes sur
l’angle de contact (angle constitué par une courbe et sa tangente).
Le plus grand mérite de cette contribution est dans l’ensemble de souligner la
complexité et l’originalité des conceptions mathématiques de Hobbes même si,

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