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De l’étude des polytopes convexes

Antoine MARNAT

Avril 2010

Remerciements à Vũ Ngoc San

1
TABLE DES MATIÈRES 2

Table des matières


1 Introduction 3
1.1 Aspects historiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
1.2 Motivation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4

2 Polytopes et aires 5
2.1 Définitions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
2.2 Premiers théorèmes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7

3 Généralisation du théorème de Pick 14


3.1 Polynome d’Ehrhart . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14
3.2 Premiers résultats . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15
3.3 Mesures invariantes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
3.4 L’anneau des polytopes entiers . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17

4 Liens entre polytopes et variétés algébriques toriques 20


4.1 Polytopes de Fano et variétés de Fano . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20
4.2 Éléments de géométrie torique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 22
4.3 Variétés de Fano et Théorie de Mori . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23

Références 25
1 INTRODUCTION 3

1 Introduction
1.1 Aspects historiques
Depuis l’antiquité, les hommes se sont intéressé aux polytopes,en commençant
par les polygones et polyèdres qu’on peut observer dans la vie ’réelle’. Les premiers
résultats viennent des solides de Platon, que voici :

avec dans l’ordre le tétraèdre, le cube, le dodécaèdre, l’icosaèdre et l’octaèdre. Puis


les connaissances et points d’intérêts évoluent. À la Renaissance, les polyèdres étoilés
et non convexes deviennent populaires., ils conduisent finalement à l’idée de stellation
chez Kepler. Par la suite, Leonhard Euler (1707-1787) énonce sa fameuse formule
liant le nombre de sommets, d’arêtes et de faces pour les polyèdres convexes. Il faut
attendre Henri Poincaré (1854-1912) pour une démonstration et généralisation de la
formule polyédrique d’Euler. Entre temps, Augustin Cauchy (1789-1857) démontre
qu’il n’existe que quatre polyèdres réguliers non convexes. Au XX e siècle, Harold
S.M. Coxeter (1907-2003) apporte une contribution majeure à l’étude des polyèdres
et de leurs généralisations aux dimensions supérieures, les polytopes. Norman W.
Johnson établit en 1966 la liste des 92 polyèdres convexes non uniformes à faces
régulières.
Le terme de polytope a été inventé par Alicia Boole Stott, la fille du logicien
George Boole.
Parmi les polytopes, on peut citer le Polytope de Gosset, qui décrit le système
de racines du Groupe de Lie E8. Il encode à ce titre le plus gros des groupes de Lie
exceptionnels. Le polytope de Gosset est un polytope à 240 sommets dans un espace
de dimension 8. Il est ici projeté sur un plan.
1 INTRODUCTION 4

1.2 Motivation
Notre but ici sera de montrer des formules liant volume et nombre de points
intérieurs, héritiers des problèmes isopérimétriques. Puis de montrer un lien entre
les polytopes et la géométrie algébrique, en montrant ainsi comment deux théorie
peuvent s’enrichir l’une de l’autre.
2 POLYTOPES ET AIRES 5

2 Polytopes et aires
Commençons par les définitions, pour savoir de quoi on traite.

2.1 Définitions
Définition (Polytopes convexes). Un polytopes convexe de l’espace euclidien Rd
est le plus petit convexe contenant un nombre fini de points donnés xi . On parle de
polytopes entiers lorsque les points sont des éléments du réseau Zd .

P = conv({xi }1≤i≤n )
Les polytopes en dimension 1 sont les segments, en dimension 2 ce sont les poly-
gones, en dimension 3 ce sont les polyèdres convexes.

Définition (Polytopes convexes bis). On peut aussi définir un polytope convexe de


l’espace euclidien Rd comme un ensemble borné de la forme

P = P (A, z) = {x ∈ Rd /Ax ≤ z}
où A ∈ Rm×d , et z ∈ Rm , m entier quelconque.
Tm
Le polytope P = 1 Hi est alors l’intersection des demi-espaces fermés
Hi = {x ∈ Rd /ai x ≤ zi }
où ai est la ie colonne de A, et zi la ie composante de z.
Chacune de ces deux définitions équivalentes a son avantage. La première montre
de façon élémentaire que la projection Π(conv({xi }1≤i≤n )) = conv({Π(xi )}1≤i≤n )
d’un polytope est un polytope, ce qui serait moins évident à montrer avec la deuxième
définition. De même, on montre trivialement avec la deuxième définition que l’in-
tersection d’un polytope avec un sous-espace affine, ou un autre polytope, est un
polytope, ce qui une fois encore ne serait pas aisé avec la première définition.
Remarque. On aurait aussi pu définir les polytopes de façon qu’ils ne soient pas
nécessairement bornés, en ne l’imposant pas dans la deuxième définition, et en posant
dans la première
P = conv({xi }1≤i≤n ) + cone({yi }1≤i≤m ),
où cone({yi }1≤i≤m ) = { m d
j=1 tj yj , tj ≥ 0} est le cone de R engendré par les yj .
P

Mais cela ne présente pas d’intérêt dans ce que nous allons considérer par la
suite, de tels polytopes n’ayant pas un volume fini.
2 POLYTOPES ET AIRES 6

Définition (Hyperfaces). On appelle hyperfaces (ou facette) les faces de dimension


n-1 des polytopes de dimension n. Cela généralise la notion de côté des polygones.
Pour un polytope P = P (A, z), les hyperfaces sont parmis les ensembles

Fi = P ∩ {ai x = zi }.

Définition (Simplexe). Les simplexes sont les polytopes les plus simples : définis
comme le plus petit ensemble convexe contenant n+1 points de Rn non contenus dans
un hyperplan, ce sont les triangles en dimension 2 et les tétraèdres en dimension 3.
On appelle simplexe standard les simplexes qui sont des polytopes entiers. Ce sont (à
translation près) les polytopes définis par les n points d’une base et 0.
Proposition. Les simplexes standards sont caractérisés parmi les polytopes entiers
par leur volume 1/n!
Preuve. Soit M la matrice des composantes des sommets de S. Par définition, on a
n!vol(S) = det(M ). Comme les sommets sont les éléments d’une base de Zn , quitte
à les réordonner et effectuer un changement de base, M est la matrice identité In ,
de déterminant 1. On a donc le résultat voulu.

vol(S) = 1/n!

On prendra toujours comme convention que le volume du cube unité vaut 1.


Les simplexes, à l’image des triangles dans R2 , sont les briques élémentaires des
polytopes, comme le montre la proposition suivante.
Proposition. Tout polytope P est réunion disjointe de simplexes ouverts dont les
sommets sont les sommets de P .
Preuve. Soit s un sommet de P , F1 , . . . , Fr les faces de P ne contenant pas s, et
◦ ◦
F i leurs intérieurs relatifs. Les ensembles {s}, Conv({s}∪ F i ) \ {s} forment une
partition de P. Comme en dimension 1 les polytopes sont les segments, et donc tous
des simplexes, un raisonnement par récurrence sur la dimension de P nous donne la
décomposition de Fi en réunion disjointe de simplexes ouverts dont les sommets sont
des sommets de Fi , donc de P . En excluant les simplexes contenus dans le bord ∂Fi ,

on obtient une décomposition disjointe de chaque F i , et finalement la décomposition

voulue de chaque Conv({s}∪ F i ) en réunion disjointe de simplexes ouverts dont les
sommets sont des sommets de P .
Remarque. On note que tout polytope entier a donc un volume supérieur à 1/n! .
Définition (Somme de Minkowski). Soient P et Q deux polytopes, on définit leur
somme de Minkowski par

P + Q = {p + q | p ∈ P, q ∈ Q}.
2 POLYTOPES ET AIRES 7

C’est bien un polytope convexe, engendré par les sommets {sQ,i + sP,j }, où les {sP,i }
sont les sommets de P et les {sQ,j } les sommets de Q.
Définition (Polytope dual). On munit Rn de son produit scalaire usuel h.|.i. Soit P
un polytope, on définit son polytope dual P ∗ par

P ∗ = {y ∈ Rn | hx|yi ≤ 1, ∀x ∈ P }.

Le dual P ∗ est bien un polytope, engendré par des sommets s∗i en bijection avec
les hyperfaces Fi de P par la relation

Fi = {x ∈ Rn | hx|s∗i i = 1}.

2.2 Premiers théorèmes


Nous allons maintenant nous intéresser au lien entre points entiers intérieurs, aire
et nombre de faces dans un polytope. Les premiers résultats sont du à Blichfeldt.
Théorème (Blichfeldt, 1914). Soient K un compact de l’espace euclidien Rn et
m ∈ N∗ . Si vol(K) ≥ m, il existe au moins m + 1 points distincts v1 , . . . , vm+1 de K
tels que vi − vj ∈ Zn pour tous i et j.
Preuve. On considère le cube C = {x = (x1 , . . . , xn ) ∈ Rn | 0 ≤ xi ≤ 1, ∀i}. Pour
chaque u ∈ Zn , on pose Ku = {x ∈ C | u + x ∈ K}. On peut alors écrire que
P
vol(K) = u∈Zn vol(Ku ). Supposons d’abord que vol(K) > m : par le principe des
tiroirs, comme vol(Ku ) ≤ 1, il existe un point x ∈ C appartenant à m+1 ensembles
Ku . Cela veut dire qu’il existe u1 , . . . , um+1 distincts dans Zn tels que vj = x +
uj ∈ K. D’où le résultat. On traite le cas vol(K) = m en considérant la dilatation
K = {x ∈ Rn | d(x, K) ≤ } et en passant à la limite  → 0.
Corollaire (Minkowski). Soient K un compact convexe de l’espace euclidien Rn
contenant 0 et symétrique par rapport à 0, et m un entier positif. Si vol(K) ≥ m2n ,
il existe m paires de points distincts non nuls ±ui appartenant à K ∩ Zn .
Preuve. On considère le compact 21 K = {x ∈ Rn | 2x ∈ K}. On a la relation
vol( 12 K) = 2−n vol(K), et donc vol( 12 K) ≥ m. On applique alors le théorème de
Blichfeld à 12 K : on obtient m + 1 points uj dans 12 K tels que ui − uj ∈ Zn . On pose
ensuite vj = ui − um+1 ∈ Zn . Comme ui ∈ 21 K, et que K est symétrique par rapport
à 0, ±vj appartient à K. D’où le résultat.
Ce corollaire nous donne donc, sous certaines conditions sur K, une minoration
de Card(K ∩ Zn ) en fonction du volume. Attention, ces conditions sont nécessaires :
considérons, dans R3 les pyramides de sommet ((1, 0, 0), (0, 1, 0), (0, 0, 0), (1, 1, d)).
Elles n’ont que 4 points entiers, les sommets, mais un volume qui tend vers l’infini
avec d.
Il existe une majoration, comme nous allons le voir dans la proposition suivante.
2 POLYTOPES ET AIRES 8

Proposition. Soit K un compact convexe de l’espace euclidien Rn contenant 0 et tel


que K ∩Zn ne soit pas inclus dans un hyperplan. Alors Card(K ∩Zn ) ≤ n+n!vol(K).

Preuve. On pose k = Card(K ∩ Zn ) − n. On considère alors un simplexe S0 à n + 1


sommets entiers contenus dans K. Ce simplexe a un volume au moins égal à 1/n!.
Parmi les k − 1 points entiers restant dans K, on choisit alors le plus proche de S,
que nous noterons x1 . On regarde ensuite le simplexe S1 engendré par x1 et la face de
S la plus proche de x1 . Il a également un volume au moins égal à 1/n!. On construit
de cette manière k simplexes Sj , et on obtient la relation :
k
X
vol(K) ≥ vol(Sj ) ≥ k/n!,
0

d’où le résultat
Card(K ∩ Zn ) ≤ n + n!vol(K).

Il est maintenant temps de s’intéresser à de telles relations pour des polytopes. En


dimension deux, nous allons regarder le théorème de Pick, puis nous allons considérer
la célèbre formule d’Euler-Poincaré.

Théorème (Pick, 1899). Si P ∈ R2 est un polygone convexe entier, alors


1
A(P ) = Card(P ∩ Z2 ) − Card(∂P ∩ Z2 ) − 1,
2
où A(P ) désigne l’aire euclidienne de P .

Preuve. On considère d’abord le cas d’un triangle entier T dont les seuls points
entiers sont les trois sommets (simplexe). Le parallélogramme obtenu par symétrie
de T par rapport au milieu d’un de ses cotés est un parallélogramme dont les seuls
points entiers sont les quatre sommets. C’est donc que ses côtés adjacents forment
une base du réseau Zn , et qu’il est donc d’aire 1. On a donc que A(T ) = 1/2, et la
formule est vérifiée.
Dans le cas d’un polygone P quelconque, on le décompose en une triangulation de
triangles simplexes. (Pour la construire, il suffit de tracer tout les segments reliant
les points entiers de P ). Il suffit donc pour avoir notre résultat de montrer que le
polytope P 0 obtenu par fusion d’un triangle simplexe T et d’un polytope P qui vérifie
la formule de Pick, vérifie encore la formule de Pick.
En fusionnant un triangle entier simplexe T avec un polytope, il y a deux cas
(On a P convexe) : Dans le premier cas, T a exactement un coté et deux sommets
communs avec P , on ajoute alors un point sur le bord, et les points de P intérieurs
(resp. au bord) le reste. On a donc
1
A(P 0 ) = A(P ) + 1/2 = Card(P ∩ Z2 ) − Card(∂P ∩ Z2 ) − 1/2
2
2 POLYTOPES ET AIRES 9

1
= (Card(P ∩ Z2 ) + 1) − (Card(∂P ∩ Z2 ) + 1) − 1
2
1
= Card(P 0 ∩ Z2 ) − Card(∂P 0 ∩ Z2 ) − 1,
2

et le résultat et vérifié. Dans le deuxième cas, T a exactement deux cotés et trois


sommets communs avec P , on n’ajoute donc pas de point entier, mais un point
extérieur devient point intérieur. On a alors
1
A(P 0 ) = A(P ) + 1/2 = Card(P ∩ Z2 ) − Card(∂P ∩ Z2 ) − 1/2
2
1
2
= Card(P ∩ Z ) − (Card(∂P ∩ Z2 ) − 1) − 1
2
1
= Card(P 0 ∩ Z2 ) − Card(∂P 0 ∩ Z2 ) − 1,
2
d’où le résultat. La formule de Pick est donc vérifié pour tout polygone entier convexe.

Remarque. Le résultat reste vrai pour des polygones non convexes, tant qu’ils ont
un premier groupe fondamental trivial.

Théorème (Formule d’Euler-Poincaré). En dimenssion trois, on a la relation due


à Euler.
χ=s−a+f
où χ est la caractéristique d’Euler de l’espace qui vaut 2 pour l’espace euclidien Rn ,
s le nombre de sommets, a le nombre d’arêtes et f le nombre de faces du polyèdre.
Poincaré a ensuite montré une généralisation pour les polytopes de dimension n :
n−1
X
(−1)i Ni = 1 − (−1)n
i=1

où Nk est le nombre de simplexes de dimension k du polytope considéré. Ainsi, N0


est le nombre de sommets, N1 le nombre d’arêtes, Nn−1 le nombre d’hyperfaces.

On retrouve bien la formule dans le cas de la dimension 3.

Preuve. On se contentera de la preuve de la formule d’Euler-Poincaré en dimension


trois, en suivant l’idée d’une preuve de Cauchy. La preuve (plus compliquée) dans le
cas général est laissé en exercice au lecteur.
On considère donc un polyèdre convexe P quelconque de dimension 3. La pre-
mière étape consiste à enlever une face à notre polyèdre. Par homéomorphosme, on
écarte vers l’extérieur les côtés de cette face manquante, on déforme le polyèdre en
l’aplatissant et on obtient ainsi un graphe plan dont les nœuds sont les sommets et
les arcs sont les arêtes déformées. Le nombre de sommets, d’arêtes et de faces n’a
2 POLYTOPES ET AIRES 10

pas changé par rapport au polyèdre de départ si on considère que tout l’extérieur de
notre graphe représente la face enlevée.
Maintenant, à chaque fois qu’on voit une face ayant plus de trois côtés, on trace
une diagonale de tel sorte à n’avoir plus que des triangles. Cette opération ajoute
une face et une arête à notre graphe et ne modifie pas le nombre de sommets, donc
la somme s − a + f reste inchangée. On répète alors les deux opérations suivantes,
qui conserve la somme :
- On supprime un à un tous les triangles qui comportent exactement un seul
côté aux frontières extérieures de notre graphe. A chaque suppression, on enlève une
arête et une face (pas de modification au niveau des sommets). Cela conserve donc
la somme s − a + f .
- On supprime un à un tous les triangles qui comportent exactement deux arêtes
aux frontières extérieures de notre graphe. A chaque suppression, on enlève un som-
met, deux arêtes et une face. Cela conserve donc à nouveau la somme s − a + f .
On finit par obtenir un triangle, qui vérifie bien la relation voulue : f = 2, a = 3
et s = 3, donc s − a + f = 2. D’où le résultat.

Voici les premières étapes du procédé dans le cas d’un parallélépipède.

Lorsque l’on étudie les polytopes entiers, il faut considérer les transformations
de l’espace Rn préservant le réseau Zn , et donc les notions de points entiers et de
polytopes entiers. Ces transformations, qui conservent le volume euclidien, sont les
translations par un vecteur à coordonnées entières, et les transformations linéaires
x 7→ Ax, où A est une matrice de GLn (Z).
Il est intéressant de connaître les polytopes, de connaître leur nombre et de pou-
voir les classifier. Nous avons dans ce sens un résultat de finitude du à Lagarias et
Ziegler.

Théorème (Lagarias et Ziegler, 1991). Pour tout entier k ≥ 1, modulo les transla-
tions entières et l’action de GLn (Zn ), il n’y a qu’un nombre fini de polytopes entiers
de dimension n dont le nombre de points entiers intérieurs vaut k.

Preuve. On admet le théorème de Hensley (1983) qui donne que le volume d’un
polytope entier est majoré par une constante Bn,k ne dépendant que de la dimension
n et du nombre de points entiers k à l’intérieur de P . Il reste donc à montrer qu’il
n’existe qu’un nombre fini de polytopes entiers dans un volume fixé.
2 POLYTOPES ET AIRES 11

On montre d’abord pour K un compact convexe dans Rn , et S un simplexe de


volume maximal contenu dans K, de centre de gravité g0 , on a la relation

K ⊂ −nS + (n + 1)g0 .

Quitte à translater, on peut supposer g0 = 0. On note s1 , . . . , sn les sommets de S.


Pour chaque i, on note Hi l’hyperplan affine passant par les sommets de S autres
que si . Le convexe K est tout entier contenu dans la régionRi composée des points de
Rn situés à une distance plus petite que d(si , Hi ) de Hi , par maximalité du volume
de S. Montrons maintenant que n0 Ri ⊂ −nS. En coordonnées barycentriques, on
T

a: n n
X X
Ri = { βj sj | βj = 1, |βi | = 1},
j=0 j=0
Pn
puisque la distance d’un point j=0 βj sj à Hi est |βi |d(si , Hi ). On pose alors αj =
1−βj Pn Pn
n . On a j=0 αj = 1 et αi ≥ 0. Comme on a 0 sj = 0,
n
X n
X
Ri ⊂ {−n αj sj | αj = 1, αi ≥ 0}
j=0 j=0
Tn Pn Pn
Ainsi, 0 Ri ⊂ {−n j=0 αj sj | j=0 αj = 1, ∀iαi ≥ 0} = −nS.
Montrons maintenant que pour tout simplexe S, il existe une matrice A ∈ GLn (Z)
tel que A(S) soit inclus dans un cube à sommets entiers de coté inférieur ou égal à
n!V .
Nous allons procéder par du calcul matriciel. Par translation entière, on peut
supposer que l’origine est un sommet de S. Soient s1 , . . . , sn les autres sommets,
on pose M = (mij )1≤i,j≤n la matrice entière des composantes des si dans la base
canonique. La matrice M A donnera donc les composantes des sommets de l’image
de S par A. Pour obtenir le résultat d’inclusion voulu, nous allons avoir besoin de
quelques lemmes intermédiaires.

Lemme. Étant donné des entiers a1 , . . . , an premiers entre eux, il existe une matrice
de GLn (Z) dont la première colonne est (a1 , . . . , an ).

Pour montrer cela, on suppose les ai positifs, et on procède par récurrence sur leur
somme. Si celle-ci vaut 1, le résultat est évident en prenant une matrice orthogonale.
Si cette somme est strictement supérieure à 1, il existe au moins deux ai non nuls.
On peut supposer a1 ≥ a2 > 0. Par hypothèse de récurrence, il existe A ∈ GLn (Z)
dont la première colonne est (a1 − a2 , a2 , . . . , an ). La matrice (In + E1,2 )A convient.

Lemme. Soit M une matrice entière à déterminant non nul, il existe A ∈ GLn (Z)
telle que
2 POLYTOPES ET AIRES 12

 
c11 c12 ... . . . c1n

 0 c22 ... . . . c2n 

 .. .. .. 
MA = 

. 0 . .


 .. .. .. .. .. 
. . . . .
 
 
0 0 ... 0 cnn

où 0 ≤ cij ≤ cii pour tout 1 ≤ i ≤ j ≤ n.

Pour montrer cela, on considère les n vecteurs s01 , . . . , s0n de Zn−1 formés des
n − 1 dernière coordonnées des sj . Ils sont liés dans Qn−1 , il existe donc des ra-
tionnels a1 , . . . , an non tous nuls vérifiant a1 s01 + . . . + an s0n = 0. En chassant les
dénominateurs, on peut supposer les ai entiers, puis en divisant par leur pgcd, on
peut les supposer premiers entre eux. On applique alors le lemme précédent, qui four-
nit une matrice A ∈ GLn (Z) de première colonne (a1 , . . . , an ). La matrice M A est
alors du type
 
c11 c12 . . . . . . c1,n

 0 c22 . . . . . . c2n 

 .. .. .. 
. . . .
 

 .. .. .. 
. . .
 
 
0 cn2 . . . . . . cnn

Si on effectue la division euclidienne c1j = qj c11 +rj , on obtient après avoir ajouté
qj fois la première colonne à la j e , 0 ≥ cc1j ≥ c11 . En procédant par récurrence sur
la taille de la matrice, on obtient donc le résultat voulu.
Retournons à notre simplexe S. On a
X X X X
A(sj ) = mij A(ei ) = mij aki ek = ckj ek .
i i k k

Les colonnes de la matrice M A sont, avec l’origine, les sommets du simplexe


A(S). La ie composante d’un élément de A(S) s’écrit donc k λk cik , avec λk ≥ 0 et
P

j λj ≤ 1. Cette composante est donc inférieure à


P P
k λk cii , et donc inférieur à cii .
On a donc que notre simplexe A(S) est contenu dans un parallélépipède Π de sommet
l’origine, et de côté parallèles aux axes, de longueurs c11 , . . . , cnn , et donc de volume

vol(Π) = c11 . . . cnn = det(AM ) = |det(M )| = n!vol(S).

On a donc bien l’inclusion voulue.


Un tel parallélépipède contient un nombre fini de points entiers, et donc un
nombre fini de polytopes entiers. On a donc montré notre résultat.
2 POLYTOPES ET AIRES 13

Les constantes Bn,k ont été calculé explicitement, et de façon quasi optimale par
n+1
Hensley, Lagarias et Ziegler : Bn,k = k(7(k + 1))n2 .
On peut donc envisager une classification des polytopes. Par exemple, en dimen-
sion deux, il existe (modulo les actions laissant Zn invariant) 16 polygones entiers
possédant exactement un point entier intérieur, que voici :

En dimension supérieure à trois, il n’y a pas de classification exhaustive (la liste


serait très longue !).
3 GÉNÉRALISATION DU THÉORÈME DE PICK 14

3 Généralisation du théorème de Pick


3.1 Polynome d’Ehrhart
Théorème (Polynome d’Ehrhart, 1967). Soit P un polytope entier convexe de l’es-
pace euclidien Rn . La fonction

iP : N → N∗
m 7→ Card(mP ∩ Zn )

est un polynome , de degré la dimension r de P , et de coefficient dominant le volume


r-dimensionnel de P . On a d’autre part la loi de réciprocité

Card(m P ∩Zn ) = (−1)r iP (−m).

Preuve. Comme tout polytope est réunion de simplexes, il suffit de montrer le ré-
sultat pour un simplexe. On considère donc un simplexe S de sommets s1 , . . . , sd , et
son cône associé C ∈ Rd × R défini par :

C = {(v, t) | v ∈ tP, t ≥ 0}

On a de manière évidente v ∈ nP ∩ Zd ⇔ (v, n) ∈ C ∩ Zd × Z


Notons maintenant Π le sous-ensemble de Zd × Z formé des points qui peuvent
s’écrire n0 ti (si , 1), avec 0 ≤ ti < 1. Les couples (m, n) tels que m ∈ nP ∩ Zn sont
P

ceux qui s’écrivent sous la forme


d
X
(m, n) = (m0 , n0 ) + xi (si , 1),
0

où (m0 , n0 ) ∈ Π et les xi sont des entiers positifs. Une telle décomposition est unique.
Par conséquent, le nombre de points de nP ∩ Zd est le coefficient de z n dans la série
formelle X X
FP (z) = z n0 z x0 +...xd .
(m0 ,n0 )∈Π xi ≥0

On remarque alors que 0 ≤ n0 ≤ d pour tout (m0 , n0 ) ∈ Π et que n0 = 0 implique


m0 = 0. Il existe donc des entiers δ0 , . . . , δd tels que

FP (z) = (δ0 + δ1 z + . . . + δd z d ) · (1 − z)−d−1

De plus, δ0 = 1, en développant la série, on en déduit que


! ! !
d n+d n+d−1 n
Card(nP ∩ Z ) = δ0 + δ1 + . . . + δd .
d d d
3 GÉNÉRALISATION DU THÉORÈME DE PICK 15

Ainsi, Card(nP ∩ Zd ) est fonction polynomiale de n de degré d, et vaut 1 en 0.


Concernant le coefficient dominant, on remarque que
Card(nP ∩ Zd ) 1
d
= vol(C 1 )Card(P ∩ Zd ),
n n n
où C 1 est un cube de côté 1/n. Lorsque n → ∞, cette quantité est inférieure au
n
volume de la réunion des cubes de côté 1/n dont un des sommets est dans P , et
supérieure au volume de la réunion de ces cubes de sommets dans n1 Zd contenus dans
P . On en déduit donc que la limite est le volume de P . On a bien que le coefficient
dominant du polynome d’Ehrhart est le volume du polytope.
Reste à vérifier la formule de réciprocité. Pour cela on considère l’ensemble Π0
des couples de Zd × Z qui s’écrivent d0 ti (si , 1) avec 0 < ti ≤ 1. On montre comme
P

avant que


z n0 (1 − z)−d−1 .
X X
Card(n P ∩Zd )z n =
1 (m0 ,n0 )∈Π0

En observant que Π et Π0sont échangé par symétrie centrale envoyant (m, n) sur
(s0 , . . . , sd − m, d + 1 − n). D’où
∞ d

z d+1−n (1 − z)−d−1 = δi z d+1−i (1 − z)−d−1 ,
X X X
Card(n P ∩Zd )z n =
1 (m0 ,n0 )∈Π 0

et finalement
! ! !
◦ n−1 n n+d−1
Card(n P ∩Zd ) = δ0 + δ1 + . . . + δd .
d d d
! !
−t t+d−1
Comme on a la relation = (−1)d , on en déduit la loi de
d d
réciprocité.

3.2 Premiers résultats


On supposera que l’espace est de le même dimension que le polytope, et on écrira
le polynome d’Ehrahrt sous la forme suivante :
iP (t) = a0 (P ) + a1 (P )t + . . . + ad (P )td
De plus, toute face F de dimension k a un volume bien défini volk (F ).
Proposition. Avec les notations précédentes, on a les relations :

ad (P ) = vold (P )
1 X
ad−1 (P ) = vold−1 (F )
2 F ⊂P
3 GÉNÉRALISATION DU THÉORÈME DE PICK 16

Preuve. La première relation a déjà été montrée, il suffit de faire apparaître une
somme de Riemann approchant l’intégrale du volume. La deuxième relation se déduit
de la loi de réciprocité de la manière suivante. Elle implique

i ◦ (n) = ad (P )nd − ad−1 (P )nd−1 + . . . a0 (P ).


P

On en déduit que

lim n−d+1 (iP (n) − i ◦ (n) = 2ad−1 (P ).


n→∞ P

Or P \ P est la réunion disjointe des d − 1-faces de P , d’intérieurs relatifs disjoints
deux à deux. On a donc que

lim n−d+1 (iP (n) − i ◦ (n) =


X
vold−1 (F ),
n→∞ P
F ⊂P

par le même argument que précédemment. On en déduit le résultat voulu.


Remarque. Dans le cas de la dimension 2, on retrouve donc le théorème de Pick. En
dimension supérieure, on ne peut exprimer aucun des coefficients ai (P ) à l’aide des
P
termes F ⊂P volk (F ). Par contre, ak (P ) est une combinaison linéaire des volk (F ),
dont les coefficients ne dépende que de la géométrie locale de P en ses faces. On en
déduit le théorème suivant.
Théorème (Admis). On peut associer à tout cône convexe polyédral rationnel σ, un
nombre rationnel µ(σ) tel que
X
ak (P ) = µ(PF )volk (F ),
F ⊂P

où PF est le cône rationnel engendré par les {−f + p | f ∈ F, p ∈ P }.

3.3 Mesures invariantes


On note P(Zd ) l’ensemble des polytopes entiers convexes.
Définition. Une mesure finiment additive sur l’ensemble P(Zd ) des polytopes entiers
à valeur dans un groupe abélien Γ est une application

µ : P(Zd ) → Γ

qui vérifie le principe d’inclusion et d’exclusion, ie si P ∈ P(Zd ) est réunion de


P1 , . . . , Pr ∈ P(Zd ), alors
X
µ(P ) = (−1)k µ(Pi1 ∩ . . . ∩ Pik )
1≤i1 <...<ik ≤r
3 GÉNÉRALISATION DU THÉORÈME DE PICK 17

1
Par exemple, le volume est une mesure à valeur dans d! Z. L’application qui à un
polytope P associe son polynome d’Ehrhart également.
Considérons Aut(Zd ) l’ensembles des automorphismes de Rd qui préservent Zd
(Ce sont, comme on l’a déjà vu, les translations et les transformations x → Ax avec
A ∈ GLn (Z)). Ce groupe opère sur l’ensemble P(Zd ). Comme P et g(P ) ont même
nombre de points entiers pour tout g ∈ Aut(Zd ). On a donc ig(P ) (t) = iP (t), et le
polynôme d’Ehrahrt est une mesure invariante par l’action de Aut(Zd ). En fait, toute
mesure invariante par Aut(Zd ) s’exprime à l’aide du polynôme d’Ehrahrt, comme le
montre le théorème suivant.

Théorème. Soit µ : P(Zd ) → 7 Γ une mesure invariante par Aut(Zd ). Alors µ est
fonction linéaire des valeurs du polynome d’Ehrhart en d valeurs entières consécu-
tives. Il existe γ0 , . . . , γd ∈ Γ et m ∈ Z tels que :
d
X
µ(P ) = γk iP (k + m)
0

Preuve. On commence par construire un groupe abélien BK(Zd ) et une application

P(Zd ) → BK(Zd )
P 7→ [P ],

vérifiant que pour toute mesure µ à valeurs dans Γ et invariante par Aut(Zd ), il
existe un unique morphisme de groupe µ0 : BK(Zd ) → Γ tel que µ0 ([P ]) = [P ] pour
tout P ∈ P(Zd ). Pour cela, on définit BK(Zd ) comme le groupe abélien qui a pour
générateur les éléments de P(Zd , et pour relations
n
X X
P− (−1)k−1 P i1 ∩ . . . ∩ P ik ,
1 1≤i1 <...<ik ≤n

et
P − g(P )
pour tout P ∈ P(Zd qui est réunion de P1 , . . . , Pn et g ∈ Aut(Zd ). On a ainsi
construit la mesure universelle voulue.

3.4 L’anneau des polytopes entiers


Définition (Valuation). On appelle valuation une application µ : P(Rd ) → Γ telle
que
µ(P ∪ Q) = µ(P ) + µ(Q) − µ(P ∩ Q)
pour tout P et Q dans P(Rd ) tels que leur union reste dans P(Rd ).
3 GÉNÉRALISATION DU THÉORÈME DE PICK 18

En fait, la notion de valuation, de prime abord plus faible, est équivalente à la


notion de mesure, comme nous le montre la proposition qui suit.

Proposition. Soit µ : P(Rd ) 7→ Γ une application qui vérifie pour tout hyperplan
H ∈ Rd et P ∈ P(Rd ) :

µ(P ) = µ(P ∩ H + ) + µ(P ∩ H − ) − µ(P ∩ H)

où H + et H − sont les deux demi-espaces fermés délimités par H.


Alors µ est une mesure.

Preuve. On considère le groupe abélien E(Rd ) engendré par les éléments de P(Rd )
avec les relations
[P ] − [P ∩ H + ] − [P ∩ H − ] + [P ∩ H],
où P désigne l’image de P dans E(Rd ). On associe également à tout polytope convexe
P se fonction caractéristique 1P : Rd → {0, 1}. On note alors L(Rd ) le sous-groupe
additif des applications de Rd dans Z engendré par les fonctions caractéristiques des
polytopes convexes. On a de manière évidente

1P = 1P ∩H + + 1P ∩H − − 1P ∩H

On peut donc définir l’homomorphisme de groupes

Φ : E(Rd ) → L(Rd )
P → 1P

Pour avoir notre résultat, il suffit de montrer que Φ est injective. Pour cela, on
prend x = [Pi ] − [Qj ] ∈ E(Rd ) tel que Φ(x) = 0. On écrit alors les Pi et les Qj
P P

comme intersections finies de demi-espaces fermés, on obtient une famille finie d’hy-
perplans (Hk ). Le complémentaire de la réunion de ces hyperplans n’a qu’un nombre
fini de composantes connexes, et chacune de ces composante n’a qu’un nombre fini de
faces bornées : on note (Rl ) la famille finie des adhérence de ces faces. Les relations
qui engendrent E(Rd ) permettent d’écrire les Pi et Qj comme combinaison entières
P
des Rl . On peut donc écrire x = al [Rl ], avec al des entiers. On choisit un Rm
de dimension maximale dans la somme, En évaluant Φ(x) en un point de l’intérieur
relatif de Rm , on obtient am = 0. On conclut alors par récurrence immédiate.

Proposition (Valuation universelle). Il existe une mesure (valuation) universelle


sur l’ensemble des polytopes P(Rd ), qui est construit de la façon suivante. Notons
Π0 (Rd ) le groupe abélien engendré par les éléments de P(Rd ), et les relations

[P ∪ Q] − [P ] − [Q] + [P ∩ Q],
3 GÉNÉRALISATION DU THÉORÈME DE PICK 19

lorsque l’union P ∪ Q est bien dans P(Rd ). La valuation universelle est donnée par
l’application canonique :

P(Rd ) → Π0 (Rd )
P 7→ [P ]

On s’intéresse tout particulièrement aux mesures invariantes par un groupe de


transformations affines, à l’image du volume invariant par les translations et le groupe
GLn (Z). Si on considère le groupe des translations, en quotientant le groupe Π0 (Rd )
par les relations
[v + P ] − [P ],
où v est un vecteur et P un polytope, on obtient le groupe Π(Rd ). L’application
canonique de P(Rd ) dans Π(Rd ) est alors la valuation invariante par translation,
universelle.

Lemme. Soient P , Q et R ∈ P(Rd ), alors

(P ∪ Q) + R = (P + R) ∪ (Q + R),

où + désigne la somme de Minkowski. Si de plus P ∪ Q ∈ P(Rd ), alors

(P ∩ Q) + R = (P + R) ∩ (Q + R)

Preuve. La première égalité est immédiate, ainsi que l’inclusion

(P ∩ Q) + R ⊂ (P + R) ∩ (Q + R).

Reste donc à montrer l’inclusion opposée. Soient p ∈ P , q ∈ Q et r1 , r2 ∈ R tels que


p + r1 = q + r2 = x ∈ (P + R) ∩ (Q + R). Puisque P ∪ Q est convexe, le segment
[p, q] intersecte P ∩ Q. On choisit donc t ∈ [0, 1] tel que tp + (1 − t)q ∈ P ∩ Q. On
peut alors écrire

x = tp + (1 − t)q + tr1 + (1 − t)r2 ∈ (P ∩ Q) + R,

d’où le résultat.

Ce dernier lemme nous donne la formule

[P ][Q] = [P + Q],

qui nous permet de définir une structure d’anneau sur Π(Rd ) et Π0 (Rd ).

Définition (Anneau des polytopes). On appelle anneau des polytopes le groupe


Π(Rd ) muni de cette structure.
4 LIENS ENTRE POLYTOPES ET VARIÉTÉS ALGÉBRIQUES TORIQUES 20

4 Liens entre polytopes et variétés algébriques toriques


4.1 Polytopes de Fano et variétés de Fano
Définition (Polytope de Fano). On appelle polytope de Fano un polytope entier de
dimension n qui admet pour unique point intérieur 0, et dont toutes les hyperfaces
ont exactement n sommets formant une base du réseau Zn
Remarque. Un polytope de Fano est l’union de f simplexes standards, où f est
son nombre d’hyperfaces. Il y a donc un nombre fini de polytope de Fano, de volume
f /n!.
Théorème (Casagrande, 2004). Le nombre de sommet d’un polytope de Fano de
dimension n est au plus 3n.
Preuve. On considère le polytope dual P ∗ . Soit s∗ un sommet de P ∗ , comme les
hyperfaces de P contiennent n sommets, il y a exactement n sommets s de P qui
vérifient hs|s∗ i = 1. On remarque également que si s est un sommet de P qui vérifie
hs|s∗ i = 0, alors s forme avec n − 1 sommets de la face Fs∗ une hyperface de P
adjacente à Fs∗ . On a donc au plus n tels sommets.
L’origine est intérieure à P ∗ , on peut donc l’exprimer comme

0 = m1 s∗1 + . . . + mr s∗r ,

où les mi sont des entiers strictement positifs, et les s∗i les sommets de P ∗ . Pour un
sommet s de P , on a donc
r
mi hs|s∗i i
X
0 =
1
mi hs|s∗i i + mi hs|s∗i i
X X
=
hs|s∗i i=1 hs|s∗i i≤−1
X X
≤ mi − mi .
hs|s∗i i=1 hs|s∗i i≤−1

On en déduit r
X X X
mi ≤ 2 mi + mi .
1 hs|s∗i i=1 hs|s∗i i=0

En sommant sur tout les sommets s de P , et en notant S leur somme, on obtient


r
X X X X X
S mi ≤ 2 mi + mi
1 s hs|s∗ i=1 s hs|s∗ i=0
i i
r r
mi Card{s | hs|s∗i i = 1} + mi Card{s | hs|s∗i i = 0}
X X
= 2
1 1
4 LIENS ENTRE POLYTOPES ET VARIÉTÉS ALGÉBRIQUES TORIQUES 21

r
X
≤ 3n mi .
1

D’où le théorème.

Remarque. Casagrande a montré qu’il y avait égalité si et seulement si n est paire,


et P est équivalent au produit de n/2 copies du polytope de Fano plan à 6 sommets.
(Le 5è de la figure de la page 13)

À chaque polytope de Fano, nous allons maintenant associer une variété algé-
brique complexe de dimension n. Mais avant de pouvoir faire cela, nous allons intro-
duire rapidement les notions élémentaires de géométrie algébrique.
La géométrie algébrique peut être définie sur n’importe quel corps. Nous nous
contenterons du cas de la géométrie algébrique complexe, et ne considérerons que les
variétés projectives.

Définition (Variété algébrique complexe (projective)). Une variété algébrique com-


plexe projective de dimension n est un sous-ensemble X d’un espace projectif com-
plexe PN (C) de dimension N (où N > n), défini par un système d’équations poly-
nomiales homogènes à coefficients complexes, de façon à ce que chaque point x ∈ X
possède un voisinage dans X isomorphe à une boule dans Cn .

Un point d’une variété algébrique de dimension n est repéré par des coordonnées
locales (x1 , . . . , xn ), où les xi sont des fonctions holomorphes. En intersectant une
variété algébrique de dimension n par un hyperplan de l’espace ambiant, on obtient
une variété algébrique de dimension n − 1. Les variétés algébriques de dimension 1
sont appelés des courbes.
On appelle hypersurface les sous-variétés de dimension n − 1. Considérons une
forme différentielle méromorphe ωX de degré maximal, elle possède des pôles et des
zéros localisés le long d’hypersurfaces de X.

Définition (Hypersurface canonique). A toute forme différentielle méromorphe ωX


de degré maximal, on associe une hypersurface canonique de X ainsi : c’est la somme
P
formelle finie KX = mi Hi où les Hi sont les hypersurfaces de pôles et de zéros de
ωX , et l’entier mi est l’ordre de du zéro ou l’opposé de l’ordre du pôle le long de Hi .

Cette hypersurface dépend du choix de la forme différentielle ωX . Mais si on note


Hi · C le nombre d’intersection de Hi avec une courbe C, le théorème des résidus
montre que l’entier KX ·C = mi Hi ·C dépend de la courbe C, mais pas de la forme
P

différentielle ωX . Plus généralement, on obtient un nombre d’intersection KX d · Y ne

dépendant que de la sous-variété algébrique Y .


Nous allons maintenant nous intéresser à un type de variétés algébriques parti-
culier qui va nous servir pour la suite.
4 LIENS ENTRE POLYTOPES ET VARIÉTÉS ALGÉBRIQUES TORIQUES 22

Définition (Variété de Fano). Une variété algébrique complexe X de dimension n


est de Fano si (−1)dKXd · Y > 0 pour tout entier positif d plus petit que n et toute

sous-variété Y de X de dimension d.

La variété Pn (C) est une variété algébrique de Fano. Un autre exemple simple
de variété de Fano est donné par les hypersurfaces de degré d de Pn−1 (C), avec
1 ≤ d ≤ n + 1.

4.2 Éléments de géométrie torique


Définition (Variété torique). Une variété torique est une variété algébrique com-
plexe X possédant un ouvert dense isomorphe au tore complexe T = Cn∗ , de sorte que
l’action par multiplication du tore sur lui-même se prolonge en une action algébrique
sur X.

On a donc pour tout t ∈ T un automorphisme φt de X, avec les relations φt·t0 =


φt ◦ φt0 . Par exemple, dans le cas de l’espace projectif de dimension n, on a les actions
données par :

t = (t1 , . . . , tn ) ∈ T
x = [x1 , . . . , xn ] ∈ Pn (C)
t · x = [t1 x1 , . . . , tn xn ]

Définition (Cône). Un cône régulier rationnel σ de dimension rde Rn est un cône


strictement convexe de sommet 0 engendré par r vecteurs ni ∈ Zn pouvant être
complétés en une base du réseau Zn .

Définition (Eventail). Un éventail régulier de Rn est une collection finie ∆ de cônes


rationnels réguliers recouvrant Rn et satisfaisant les deux relations suivantes : Si σ
appartient à ∆, alors toutes ses faces sont dans ∆, et si σ et σ 0 sont dans ∆, alors
leur intersection σ ∩ σ 0 est une face commune de σ et σ 0 .

Voici deux exemples d’éventails, l’un constitué de 7 cônes, l’autres de 9.

Nous allons maintenant montrer le lien entre éventail et variété torique. Si X est
une variété torique de dimension n, on considère le point particulier

xe = [1, . . . , 1] ∈ T ⊂ X
4 LIENS ENTRE POLYTOPES ET VARIÉTÉS ALGÉBRIQUES TORIQUES 23

Pour tout v ∈ Zn , on a une action du tore T sur X définie par z·v x = (z1v1 , . . . , znvn )·x,
où z ∈ T, x ∈ X et les vi sont les coordonnées entières de v. Nous allons construire
un éventail associé à X en regardant les limites possibles des orbites de xe lorsque
z → 0 et v décrit Zn . Comme X est compacte, et l’action algébrique, la limite
considéré existe bien dans X. On arrive donc à la proposition qui nous intéresse tout
particulièrement.

Proposition. Il existe un éventail ∆X tel que l’ensemble des Cx = {v ∈ Zn |



limz→0 z ·v xe = x} lorsque x décrit X est exactement l’ensemble fini des σ ∩Zn

lorsque σ décrit ∆X , où σ est l’intérieur de l’espace vectoriel engendré par σ.

Cette proposition permet donc d’associé un éventail à une variété torique. Cette
construction admet une réciproque : tout éventail régulier détermine une variété
torique.
Il est maintenant de revenir aux polytopes. Remarquons d’abord que tout po-
lytope de Fano P est naturellement associé à un éventail. En effet, pour chaque
hyperface F de P , le cône de sommet 0 et s’appuyant sur F est un cône régulier. La
collection de tout ces cônes et de leurs faces est alors un éventail régulier. La figure
ci-dessous illustre la construction sur un exemple de polytope dans R2 , qui est très
intuitive.

Or, on vient de voir qu’un éventail détermine une variété torique. Un polytope
P détermine donc une variété torique XP . Il suit la proposition suivante.

Proposition. Il y a un dictionnaire entre les polytopes de Fano de dimension n et


les variétés de Fano toriques de dimension n.

4.3 Variétés de Fano et Théorie de Mori


On vient donc de construire un lien entre les polytopes et des variétés algébriques.
Il est donc désormais possible d’allier les résultats de combinatoire et les méthodes
de la géométrie algébrique, notamment de la théorie de Mori, pour classifier et don-
ner une liste exhaustive aussi bien des polytopes de Fano que des variétés de Fano
toriques. Le travail à déjà été fait en dimension inférieure ou égale à 4, par Batyref,
K. Watanabe et M. Watanabe.
Prenons l’exemple de la dimension 2, les polytopes de Fano sont les 5 premiers
de la figure de la page 12. Ils sont associés respectivement (de gauche à droite) aux
variétés de Fano toriques P2 , P1 × P1 , et les éclatements de 1, 2 et 3 points fixes du
tore dans P2 .
4 LIENS ENTRE POLYTOPES ET VARIÉTÉS ALGÉBRIQUES TORIQUES 24

Iskovskih, Mori et Mukay ont classifié les 105 familles de Fano de dimension
trois, la démonstration des résultats utilisant tout l’attirail de la géométrie algébrique
moderne.
Les liens permettent d’établir un grand nombre de résultat. Nous mentionnerons
par exemple la conjecture de Batyref.

Conjecture (Batyrev, 1988). Tout polytope de Fano de dimension n possède au plus


3n sommets si n est pair et 3n-1 sommets si n est impair.

On remarquera que le théorème de Casagrande donne le résultat et le caractère


optimal de la majoration pour les dimensions paires.
Il reste encore un grand nombre de questions ouvertes, très cocasses en grande
dimension. Par exemple, on sait grâce au théorème de Hensley qu’il existe un nombre
fini de variétés de Fano toriques de dimension donné. Que se passe-t-il lorsque l’on
s’évade du monde torique ? Existe-t-il un nombre fini de déformations de telles va-
riétés en dimension donnée ?
RÉFÉRENCES 25

Références
[1] Michel BRION, Polytopes convexes entiers, Journées X-UPS 1995,
http://www.math.polytechnique.fr/xups/xups95.pdf
[2] Laurent BONAVERO, Sur le nombre de sommets des polytopes entiers,
Images des Mathématiques 2004, CNRS, p.33 40.
http://www-fourier.ujf-grenoble.fr/~bonavero/articles/bona1.ps
[3] Olivier DEBARRE Polytopes et points entiers, Exposé pour la rentrée de
majeure de l’École Polytechnique, Aussois, 2004 ; Hyères, 2005.
http://www.dma.ens.fr/~debarre/Aussois.pdf
[4] Günter M. ZIEGLER Lectures on Polytopes, Grad. Texts in Math. , vol. 152,
Springer, 1995.