Vous êtes sur la page 1sur 7

Corrigé cas pratique 1

 Schématisation du cas:
Tireur Tiré(s) accepteur(s)

Vendeur (Comémos) - Sonador, SARL


- Ahmed
Contrat d’escompte

Bénéficiaire (banque)

Questions :
- Comment peut-on résumer cette situation ?
Il s’agit de deux lettres de change ne contenant pas toutes les mentions obligatoires
lors de l’acceptation du tiré ; mais elles ont été complétées quand le banquier les
prend à l’escompte. En outre, l’un des signataires n’est pas commerçant.
- Quel est, alors, le problème principal ?
Le problème principal est celui de la validité de ces titres, en tant que lettre de change,
et de l’engagement cambiaire des tirés qui y est subordonné. Se greffe un problème
secondaire: celui de l’influence de la qualité d’artisan de l’un des tirés sur les
caractères de son obligation.
Lorsque les tirés ont accepté les traites, elles étaient incomplètes puisqu’il y manquait
la signature du tireur et la date de création. Or l’article 159 du Code de commerce en
fait deux mentions obligatoires sous peine de ne pas valoir lettre de change. C’est
ainsi que l’absence de signature ou de date rend la traite non valable, et que même
l’apposition d’un cachet à date sur le timbre fiscal n’y supplée pas.
La seconde lettre n’indiquait non plus le nom du bénéficiaire exigé par le 6ème
alinéa de l’art 159 C.c, ce que les juges sanctionnent de la même façon. Les tirés
ont donc signé deux titres qui n’avaient pas valeur de lettre de change.
Remarque : Nous ne savons pas si les lieux de création et de paiement sont indiqués
mais dans ce cas l’article 160 C.c pose des présomptions qui permettent d’écarter la
nullité pour ce motif : le lieu de création sera l’adresse indiquée à côté du nom du
tireur et le lieu de paiement celui qui figure à côté du nom du tiré.

1
Si ces effets ne sont pas régularisés, les tirés ne seront pas engagés en vertu de
lettres de change ; ils ne seront donc pas tenus cambiairement.
Cependant, dans notre cas, les deux premières mentions ont été ajoutées par le tireur
qu’il eut fait accepter les traites mais avant qu’il les ait remises à un tiers porteur, le
banquier escompteur (« pendant qu’il attend son tour au guichet… »). Quant à la
deuxième lettre de change, elle a été complétée par son bénéficiaire, lui-même, qui a
ajouté son nom.
Le problème qui se pose : Ces deux régularisations vont-elles valider
rétroactivement les lettres de change à l’égard des tirés accepteurs ?
Il sera réglé différemment pour les deux effets, en fonction du moment et de l’objet de
la régularisation.
Concernant la deuxième traite, dans l’hypothèse où sa validité formelle serait
reconnue, nous devrons vérifier l’incidence éventuelle de la qualité du tiré (I.
première lettre de change ; II. Deuxième lettre de change).

I. La 1ère traite :
Les faits caractéristiques sont les suivants : la régularisation porte sur la signature du
tireur et sur la date de création ; elle intervient avant l’escompte. Examinons les
principes de solutions en présence, avant d’en étudier la combinaison.
A. Les principes de solution :
Deux principes de solution sont ici en opposition.
1. Le tiré, Sonador, SARL, peut invoquer l’irrégularité du titre lorsqu’il l’a signé.
Il ne s’agissait pas alors d’une lettre de change et il est en droit de prétendre qu’il ne
s’est pas engagé cambiairement en signant un quelconque papier. Le tiré s’appuiera
sur deux textes en sa faveur : l’art.160 C.c qui précise que le titre auquel manquait une
mention obligatoire ne vaut pas comme lettre de change, et l’art. 227 C.c qui précise :
«En cas d'altération du texte d'une lettre de change, les signataires postérieurs à cette
altération sont tenus dans les termes du texte altéré les signataires antérieurs le sont
dans les termes du texte originaire». Ainsi, en vertu du principe de l’indépendance
des signatures, le tiré n’est engagé que par le contenu du titre tel qu’il se présentait
lorsqu’il l’a signé.
Cela dit, ce titre ne serait pas dépourvu de toute valeur car, si les conditions de la
reconnaissance de dette de droit commun sont remplies, il permet de prouver
l’engagement de payer à titre fondamental. On peut représenter un billet à ordre si les

2
mentions prescrites pour la validité d’un tel titre y figurent. Il est utile, au moins, en
tant que simple commencement de preuve par écrit de la dette du tiré. Le mécanisme
de la délégation peut, enfin, y être reconnu, où le tiré sera un délégué qui s’est engagé,
sur ordre du tireur délégant, au profit d’un délégataire ; toutefois, dans notre cas,
l’absence d’indication du bénéficiaire lors de l’acceptation interdira de reconnaitre la
validité de la délégation (et l’inopposabilité des exceptions qui en découlerait) ainsi
qu’il a été jugé, conformément aux termes de l’article 352 DOC (la novation).
2. Le porteur, quant à lui, s’appuiera sur l’apparente régularité du titre lorsqu’il
l’a pris à l’escompte. Les dispositions du C.c lui permettent, en effet, d’ignorer les
exceptions qui pouvaient exister dans les rapports entre le tiré et les autres signataires
du titre. Il doit seulement vérifier que le titre contient toutes les mentions obligatoires
quand il en prend possession.

B. La combinaison du principe :
La régularisation de la traite est-elle autorisée ?
L’un des protagonistes (dans notre cas, le tireur juste avant l’escompte) peut-il
valablement compléter le titre en ajoutant les mentions qui font défaut ?
Et si c’est le cas, cette régularisation est-elle opposable au débiteur cambiaire (tiré
accepteur) ?
1. L’admission de la régularisation :
Le problème est le suivant : l’art. 160 C.c exige-t-il que la lettre de change soit
complète dès sa création ou permet-il que certaines mentions soient apposées par la
suite ? La cour de cassation a jugé, à plusieurs reprises, que la régularité du titre
ne s’apprécie pas au jour de l’émission, mais au jour de la présentation au
paiement. Par conséquent, et contrairement au droit commun de la nullité, on peut
admettre une validation tardive de l’effet par la régularisation.
2. L’opposabilité de la régularisation :
a) Entre les parties qui se sont entendues sur la possibilité de régulariser le titre
après son émission, la régularisation a pleine efficacité si elle est conforme à leur
accord. A l’inverse, si le débiteur cambiaire (le tiré accepteur dans notre cas) constate
que son cocontractant (le tireur) n’a pas respecté leur convention, il pourra refuser de
le payer. Notre cas ne nous permet pas de penser que le tireur a abusé du blanc-seing
du tiré ; d’ailleurs cette situation correspond à une pratique courante qui consiste à
faire signer au tiré un effet incomplet pour formaliser au plus vite son engagement,

3
effet que le tireur utilisera par la suite s’il a besoin de mobiliser sa créance ou, plus
simplement, pour charger sa banque de procéder à l’encaissement de la créance.
b) Au profit du porteur, tiers à la régularisation, la jurisprudence fait prévaloir
l’apparence sur la réalité. Elle protège le porteur en posant la présomption de son
ignorance de la régularisation. Le porteur a pu valablement se fier à l’aspect formel du
titre et on ne lui demande pas de rechercher quelle est la réalité des relations sous-
jacentes. La sécurité et la rapidité des paiements par effets de commerce imposent
cette solution qui protège celui qui acquiert un effet d’apparence régulière (le même
souci explique l’inopposabilité des exceptions prévue par l’art. 160 C.c). Le tiré est,
certes, sacrifié si la régularisation est contraire à ses instructions, mais c’est son
imprudence qui l’a conduit à prendre des risques en acceptant un effet incomplet. Il
est donc moins digne de protection que le porteur.
Cette solution est établie depuis un arrêt de principe du 10 juillet 1939. Celui qui
reçoit un effet de commerce pourvu, lors de l’endossement fait à son profit, de toutes
les mentions exigées, est censé ne pas connaître les lacunes que ce titre pouvait
présenter lors de sa création par le tireur ou de son acceptation par le tiré. La banque
dispose, donc, d’une action cambiaire contre le tiré accepteur, sauf si les juges du
fond relèvent qu’elle a participé à la régularisation de l’effet. La banque, dans
l’espèce jugée en 1939, prétendait qu’elle avait reçu le titre déjà complété, donc
régulier. C’est aussi ce que peut soutenir la banque, dans notre cas, car le porteur qui
reçoit le titre régulier est présumé de bonne foi et ne doit pas subir les conséquences
d’une irrégularité originaire qui n’apparaît pas à l’examen extérieur du titre.
Toutefois la Chambre commerciale laisse la porte ouverte à la preuve contraire. La
présomption de bonne foi du porteur est une présomption simple : la solution précitée
sous-entend que si le banquier a participé à la régularisation, il est de mauvaise foi et
peut se voir opposer que le titre ne vaut pas comme lettre de change mais seulement
comme engagement de droit commun. En effet, lorsque le porteur connaît la réalité en
acquérant le titre il ne peut se retrancher derrière l’apparence (V. aussi dans ce sens
l’art. 171 C.c «Les personnes actionnées en vertu de la lettre de change ne peuvent
pas opposer au porteur les exceptions fondées sur leurs rapports personnels avec le
tireur ou avec les porteurs antérieurs, à moins que le porteur en acquérant la lettre,
n'ait agi sciemment au détriment du débiteur». Il en découle, pour le tiré, le droit
d’opposer les défauts relatifs à la créance.

4
Le tiré, Sonador SARL, pourra donc essayer de rapporter la preuve de la connaissance
du vice par le banquier. Ce dernier savait que le titre avait été accepté irrégulier ou
connaissait les accords contraires à l’ajout réalisé, passés entre tireur et tiré. Dans
notre cas, il a pu se rendre compte que le tireur régularisait juste avant de lui remettre
les effets. Faut-il encore le prouver !
Conclusion : nous pouvons penser que le tiré rencontrera bien trop de difficultés à
prouver la mauvaise foi du porteur et qu’il restera donc engagé cambiairement à son
égard.

II. La 2ème traite :


Il est inutile de reprendre le problème de l’absence de date et de signature du
tireur : les solutions dégagées pour la première lettre sont transposables à la seconde.
Deux problèmes supplémentaires se posent. D’une part, il manque sur cette deuxième
lettre le nom du bénéficiaire qui est ajouté par le bénéficiaire lui-même, d’autre part,
le tiré accepteur n’est pas commerçant. Quelles en seront les incidences sur
l’engagement cambiaire du tiré ?
A. L’omission du nom du bénéficiaire
Le nom du bénéficiaire est ajouté par le banquier qui se désigne lui-même. En
admettant que cette régularisation soit prouvée ou que le banquier ne la conteste pas,
(sinon nous retomberions dans l’hypothèse n°1), cette régularisation est-elle
opposable au tiré ?
Le banquier n’utilisera plus l’argument de bonne foi en sa faveur car il n’ignore
pas l’omission de cette mention obligatoire au moment où il a acquis le titre irrégulier.
La jurisprudence vient à son secours en distinguant, implicitement, les mentions
obligatoires indispensables à la validité de la traite, des mentions obligatoires mais
accessoires… L’indication de la date de création est, par exemple, une mention
nécessaire, et si date et lieu sont complétés par le bénéficiaire, le tiré peut lui opposer
la nullité de son propre engagement cambiaire antérieur.
En revanche le nom du bénéficiaire est secondaire (la jurisprudence est constante depuis
Com. 19 oct. 1965, préc.). Plusieurs arguments peuvent être invoqués. D’une part le
rapprochement avec l’article 167 alinéa 8 du C.c «L'endossement peut ne pas désigner le
bénéficiaire ou consister simplement dans la signature de l'endosseur (endossement en
blanc). Dans ce dernier cas, l'endossement, pour être valable, doit être porté au dos de la
lettre de change ou sur l'allonge» s’impose : ce texte autorise l’endossement

5
n’indiquant pas le nom de son bénéficiaire ; c’est donc que la mention est accessoire
puisque le titre est valable endossé en blanc, qu’il soit ou non complété par la suite.
D’autre part, c’est une mention dont l’addition ne nuit pas au tiré car, généralement, le
débiteur se soucie peu de la personne du bénéficiaire (créancier). Enfin, compléter le
nom du bénéficiaire est une régularisation qui correspond, en principe, à la volonté
des parties. Et le banquier, bien qu’il ait opéré cette régularisation et ne puisse plus se
retrancher derrière l’apparence, pouvait supposer de bonne foi, que tireur et tiré, en lui
remettant l’effet, lui confiaient le soin de compléter la mention du bénéficiaire en y
mettant son nom. C’est un usage bien établi et un banquier normalement diligent ne
peut que présumer cet ajout conforme à la volonté des parties qui lui ont remis l’effet
incomplet.
Le nom du bénéficiaire peut, donc, être ajouté valablement et le tiré sera engagé
cambiairement à l’égard du porteur. Toutefois, il ne le serait pas si cette régularisation
n’était pas conforme à sa volonté contraire et faisant apparaître que le titre n’était pas
destiné à être mis en circulation «la seule circonstance que le nom du preneur ait été
laissé en blanc ne suffit pas à révéler qu’en apposant sa signature, l’accepteur n’avait
pas entendu s’engager selon la loi du change».
NB : sur la mention du bénéficiaire, la jurisprudence est relativement laxiste
puisqu’elle accepte, par exemple, que celui-ci soit désigné seulement par ses initiales
dès lors que leur signification n’est pas ambiguë ou s’il est en même temps le tireur
par la mention à l’ordre de «nous-mêmes», par apposition au recto et au verso du
cachet de la société tireur, accompagnée de la signature de son gérant ou enfin par la
signature d’endossement du tireur.
Conclusion : M. Ahmed sera engagé cambiairement alors même que la régularisation
du nom du bénéficiaire a eu lieu après l’acceptation.
B. La qualité d’artisan du tiré
Le tiré, M. Ahmed, qui a apposé sa signature sur le titre en vue de son acceptation,
pourrait être tenté d’invoquer sa qualité d’artisan, non commerçant, pour se soustraire
à la rigueur cambiaire, en particulier aux règles de solidarité des signataires et
d’inopposabilité des exceptions. Cette prétention est à l’évidence infondée : la lettre
de change est le seul effet de commerce régi par le droit commercial quelle que soit la
qualité des signataires ; ces derniers se soumettent aux règles cambiaires et aux
incidences de la commercialité par la forme de ce titre dès lors qu’ils le signent. Peu
importe, donc, que le tiré ne soit pas commerçant : la validité de son engagement

6
cambiaire ne fait aucun doute à la seule condition qu’il ait la capacité pour faire des
actes de commerce (art. 164 C.c), condition remplie par Mr Ahmed, qui n’est ni
mineur, ni majeur incapable (rien dans l’énoncé ne peut nous le faire croire).
Il n’est donc pas nécessaire de chercher si Mr Ahmed a accompli un acte de
commerce par l’objet, ni la nature de son intérêt dans l’opération, mais même si les
litiges relatifs à cet effet seront de la compétence des tribunaux de commerce, Mr
Ahmed n’acquiert pas pour autant la qualité de commerçant. Il échapperait, par
exemple, à l’application d’une clause attributive de compétence territoriale.