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Annales littéraires de l'Université

de Besançon

L'expansion phocéenne dans ses rapports avec les populations


locales
Jean-Paul Morel

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Morel Jean-Paul. L'expansion phocéenne dans ses rapports avec les populations locales. In: Sur les traces des Argonautes.
Actes du 6e symposium de Vani (Colchide), 22-29 septembre 1990. Besançon : Université de Franche-Comté, 1996. pp. 219-
226. (Annales littéraires de l'Université de Besançon, 613);

https://www.persee.fr/doc/ista_0000-0000_1996_act_613_1_1495

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L'EXPANSION PHOCÉENNE DANS SES RAPPORTS
AVEC LES POPULATIONS LOCALES

Jean-Paul MOREL

Pour ceux qu'intéresse la colonisation phocéenne, la situation historique et


archéologique des rives de la mer Noire ne peut être que fascinante. Certes, les Phocéens ne se sont
pas véritablement établis dans le Pont-Euxin (à part peut-être le cas fort douteux
d'Amisos), eux qui ont fondé la plus orientale de leurs colonies, Lampsaque, aux marges de
cette mer. Il n'en reste pas moins que le parallélisme est frappant entre les situations et les
circonstances des deux colonisations de l'extrême-Occident et de l'extrême-Orient
méditerranéens, et pas seulement parce qu'ici comme là, en Géorgie comme à l'Ouest de la
Méditerranée, sont attestées des Ibéries. Nous sommes dans les deux cas aux extrémités du
monde alors connu. Dans les deux régions se sont développées des colonisations
relativement tardives, à en juger du moins par les indices archéologiques. Les Grecs sont
venus ici comme là attirés par des richesses et des paysages analogues : à l'or de la
Colchide répond l'argent de Tartessos ; aux immensités de la plaine russe et ukrainienne
répondent, sur un mode mineur, celles de la Celtique ; aux grands fleuves tributaires du
Pont répondent ceux de France, d'Allemagne et d'Espagne, tandis qu'ici comme là les
ressources du sol, et particulièrement le blé, ont séduit les Hellènes. Ici comme là, des Grecs
isolés de leur ethnie, peu nombreux, faisaient face à des populations barbares qui se
déployaient amplement dans la profondeur d'un immense hinterland. Oui, la
confrontation entre les mouvements coloniaux des deux contrées ne demande qu'à se
développer, à des fins informatives et heuristiques. C'est dire l'intérêt que présentent ces
rencontres en Géorgie pour la colonisation occidentale en général, et phocéenne plus
particulièrement, et la gratitude que nous devons éprouver pour leurs organisateurs et
notamment pour le professeur Otar Lordkipanidzé.
Dans de nombreuses langues, le mot "colonisation" désigne à la fois la fondation de
colonies et la soumission d'indigènes que les colons "civilisent". Aussi les rapports avec les
populations locales occupent-ils nécessairement dans l'étude de la colonisation phocéenne,
comme des autres mouvements coloniaux, une place de première importance.
"Populations locales" : cette expression, que suggère un des thèmes du présent
Symposium ("Interrelations between the Greek centers and the local populations"), donne
à réfléchir. Elle est intéressante dans la mesure où elle marque une rupture vis-à-vis du
terme d'"indigènes", si communément employé en ce contexte dans la plupart des langues et
dans la plupart des situations. Par rapport à "indigènes", l'expression "populations
locales" paraît non seulement plus neutre, mais aussi plus générale, plus apte à infléchir

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la vision excessivement hellénocentriste que nous devons aux textes antiques. Qu'on le
veuille ou non, le terme "indigènes" suggère facilement l'image de peuplades sauvages, non
civilisées, uniquement réceptrices, qui subissent passivement la domination et les
influences grecques ou s'y opposent avec une sorte de mauvaise volonté gratuite ou
malfaisante. En revanche, l'expression "populations locales" présente maints avantages.
Elle nous aide à mieux prendre conscience du fait que ces "indigènes" sont chez eux là où les
Grecs les rencontrent ; qu'ils y mènent une vie, qu'ils y possèdent une culture, qui leur sont
propres et que nous ne devons pas juger uniquement en fonction de critères empruntés aux
Grecs. De surcroît, elle s'applique mieux que le mot "indigènes" (dans son acception
habituelle) à beaucoup des peuples auxquels les Phocéens eurent affaire, et qui ne sont pas
seulement les Celtes ou Celto-Ligures de la Gaule, les Ibères de l'Espagne. Elle peut se
rapporter aussi à des nations possédant une civilisation plus ou moins proche de celle des
Phocéens. En effet, la localisation géographique de l'expansion des Phocéens, très au-delà
des zones habituellement fréquentées par les Grecs, et le caractère tardif de leur
intervention en extrême-Occident, à partir de 600 pour l'essentiel, alors que bien d'autres
peuples en expansion fréquentaient ces contrées, les ont amenés à entrer en contact, ou en
conflit, avec d'autres ethnies vivant, ou commerçant, dans cette Méditerranée occidentale
qui était alors à certains égards une sorte de no man's land, ou de territoire d'action
partagé : les Phéniciens et les Puniques, en Espagne surtout mais aussi sans doute, à un
moindre degré, en Gaule ; les Etrusques, dans la mer Tyrrhénienne et en Gaule ; les
Romains, à Rome d'abord dès le Vie siècle (voire dès les environs de 600), en Gaule et en
Catalogne plus tard. Sans compter d'autres Grecs, depuis diverses cités de la Grande Grèce,
et particulièrement les villes chalcidiennes, jusqu'à leurs compagnons et peut-être rivaux
établis, comme eux, dans Yemporion de Gravisca en Etrurie. Toutes ces ethnies ont été
rencontrées, et souvent fréquentées, par les Phocéens au cours de leurs avatars en Méditerranée
occidentale : tant est riche la palette des cas de figure que nous offre ce peuple.
Du tableau fort complexe qu'engendre une telle situation, on ne pourra évidemment
tracer ici que les principales lignes.

L'état de la question en ce qui concerne les rapports entre les Phocéens et les
populations locales évolue rapidement, en fonction : 1) d'un renouvellement incessant de la
documentation archéologique (citons par exemple les fouilles d'Arles, avec la révélation
de l'existence et des vicissitudes, autour du Ve siècle av.n.è., d'un établissement fréquenté
par les Grecs dont on ignorait l'existence voici quelques années encore ; ou la publication
des "lettres sur plomb" de Pech Maho et d'Ampurias, qui ont dévoilé des relations
commerciales entre négociants phocéens et populations locales) ; 2) d'interprétations
nouvelles de vestiges et d'indices anciennement connus (comme celles qu'a mises en
évidence une récente rencontre scientifique consacrée au territoire de Marseille grecque) ;
3) du déplacement des curiosités, thématiquement (par exemple de l'histoire
événementielle vers l'histoire sociale) et géographiquement (par exemple de la Gaule
vers l'Ibérie, pour des problèmes comme ceux de l'hellénisation, ou de la diffusion du
symposium).
Dans le cas spécifique des Phocéens, le problème des rapports avec les populations
locales d'Occident est rendu plus complexe : 1) par l'extension géographique de leur action

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coloniale dans cette partie de la Méditerranée (de Velia et au-delà vers l'Est à Ampurias
et au-delà vers l'Ouest) ; 2) par sa durée, depuis 600 (et peut-être avant) jusqu'à la chute
de Marseille en 49 av.n.è. : longévité exceptionnelle, qui entraîne des variations
exceptionnelles ; 3) par la diversité des populations locales concernées, qui est en grande
partie un corollaire de la constatation précédente, et qui n'est égalée par aucune des cités
de Sicile ou de Grande Grèce : alors que les Achéens d'Italie, par exemple, eurent affaire à
des nations indigènes assez homogènes, de Sybaris à Poseidonia, les Phocéens ont pu
connaître, mutatis mutandis, une diversité d'accueils comparable à celle que rencontrèrent
dans les différentes îles du Pacifique les explorateurs des temps modernes ; 4) par la double
nature de l'expansion phocéo-massaliète, d'une part très dépendante de la mer et des
activités maritimes (ce qui met les Phocéens en contact avec d'autres peuples
"méditerranéens"), mais en même temps — puisqu'une des raisons d'être de cette expansion
est le commerce avec des zones continentales, via la mer —, très engagée sur terre, aussi
bien dans une frange côtière (problème classique) qu'au plus profond de la Celtique, où elle
exerce une action beaucoup plus diffuse.
Nous considérerons ce problème d'un triple point de vue : l'accueil des populations
locales, les territoires des colonies, les phénomènes d'acculturation.

L'accueil des populations locales, et l'attitude des Grecs à leur égard.

La littérature consacrée à ce problème hésite entre une vision "douce", voire


idyllique, et une vision "dure", plus sombre (plus réaliste ?) des événements. Rappelons les
deux affirmations opposées d'Ôronzo Parlangéli, pour qui "les Grecs en Italie et en Sicile
furent grands non pas parce qu'ils créèrent le désert autour d'eux ou parce qu'ils détruisirent
l'indépendance des peuples indigènes, mais plus que tout parce qu'ils répandirent à travers
[ces] régions les produits de leurs travaux et les fruits de leur intelligence", et de Pierre
Lévêque, pour qui "la colonisation est au départ un acte typique d'impérialisme,
l'appropriation du pays pris à ses habitants indigènes par la loi de l'épée". La réalité se
situe moins à mi-chemin de ces extrêmes que dans une oscillation entre eux.
Presque partout, les Phocéens eurent affaire à des peuples sans capacité maritime
(sauf sans doute à Gravisca, mais Gravisca est un cas à part dans l'expansion phocéenne),
peuples trop heureux d'accepter leurs services, qu'ils allaient parfois jusqu'à solliciter
(Arganthonios, les Indiketes d'Emporion). De ce fait, les populations locales ressentaient
sans doute moins intensément la menace territoriale potentielle que constituaient les
nouveaux venus : il est caractéristique que ni Arganthonios à Tartessos ni Nann sur le site
de la future Massalia ne craignent la conquête phocéenne, tandis que les Chiotes craignent
la concurrence phocéenne.
De leur côté les Phocéens, partout où ils accostèrent, semblent avoir trouvé des
populations déjà installées, sauf à Velia (à en croire les données archéologiques). D'où une
double implication. D'une part un certain désintérêt pour les colonies de peuplement, plus
difficiles à établir lorsque la place est déjà prise — à l'exception, justement, de Velia,
colonie fondée par toute une population phocéenne venue d'Alalia avec femmes et enfants,
comme le précise Hérodote (I, 166). D'autre part, une prédilection certaine pour une

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certaine forme de commerce, Γ emporta. Le propre de Y emporta que pratiquaient les


Phocéens était précisément de mettre en rapport dans le domaine commercial les
populations "locales", et sédentaires, près desquelles ils s'établissaient, avec l'ensemble du
bassin méditerranéen — quitte à créer chez ces populations locales des besoins nouveaux
qui renforçaient leur mainmise commerciale (schématisons : les indigènes du Midi de la
Gaule passent ainsi de l'eau, offerte par Gyptis à Protis, au vin). L'emporta des Phocéens
ne pouvait fonctionner que s'ils s'établissaient auprès de populations locales.

C'est à partir de ces prémisses que se pose le problème de la "coexistence". On notera


qu'il n'y a pas toujours coexistence : il n'y a pas de coexistence lorsque les Grecs arrivent sur
un site vide (comme, apparemment, à Ischia et à Velia), ou lorsqu'ils expulsent les
indigènes qu'ils ont rencontrés à leur arrivée (comme à l'Incoronata et sur plusieurs sites de
Calabre). On notera aussi que ce mot ne signifie rien d'autre en soi que la présence côte à
côte de Grecs et d'indigènes : mais selon quels processus ? Aux dépens ou à l'avantage de
qui ? A la limite, on peut parler de coexistence même si les indigènes sont réduits en
esclavage par les Hellènes nouveaux venus. Ce sont les modalités de cette coexistence qui
comptent. Qu'en est-il pour les Phocéens ? Pour leurs principaux établissements, pour
l'ensemble de leurs contacts avec les populations locales, la tradition textuelle et les
données archéologiques amènent à distinguer trois aspects structurels, et souvent trois
périodes chronologiques.
1) A en croire des sources littéraires du reste très vraisemblables malgré leur allure
de légendes un peu idylliques, le premier accueil est généralement paisible, voire
chaleureux. La présence phocéenne est souvent considérée comme utile et donc souhaitable par les
populations locales et principalement par leurs rois, Nann à Marseille, Arganthonios à
Tartessos (qui supplie les Phocéens de s'installer durablement sur ses terres), Tarquin
l'Ancien (sous qui les Phocéens "lient amitié" avec les Romains), et, sans doute le roi de
Tarquinia qui les laisse s'établir dans le port de Gravisca. C'est que cette présence
phocéenne ouvre une fenêtre sur le monde aux populations locales qui en cette période
d'intenses commerces méditerranéens prennent conscience d'horizons lointains et de la
possibilité de trafics fructueux avec l'outre-mer. On est ici dans le domaine de T'emporta
foceo-soloniana" analysée par Alfonso Mêle, qui est fondée sur l'hospitalité des rois et
l'amitié avec eux. Les Phocéens sont des techniciens de cette aventure, connus et appréciés
comme tels (contre-épreuve : la présence phocéenne n'est pas souhaitée par un peuple lui
aussi féru de commerce comme les Chiotes, qui lors de l'invasion perse refuse aux réfugiés
de Phocée de s'établir aux îles Oinoussai, "de crainte — écrit Hérodote (I, 165) — que les
Oinoussai ne deviennent un emporion et que Chios elle-même ne se trouve ainsi privée de
tout trafic").
2) En revanche, une véritable et durable installation terrestre des Phocéens suscite
l'hostilité des populations locales, par ce qui pourrait apparaître comme une volte-face
des nouvelles générations dans leur attitude envers les Grecs. En réalité ce changement
d'attitude est plutôt provoqué par le fait que la présence des Grecs, tolérée, voire
encouragée par la puissance locale lorsqu'elle peut apparaître encore comme précaire et
révocable, ne l'est plus dès lors que ces "locataires" se conduisent comme des propriétaires
des lieux, en ces régions où continuent à vivre des indigènes. Une série de facteurs

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contribuent à aggraver la situation des Phocéens : leur isolement dans des contrées où nulle
autre cité grecque ne peut venir à leur secours et où ils ne peuvent compter que sur eux-
mêmes ; leur médiocre savoir-faire, ou même leur désintérêt, en ce qui concerne une
expansion terrestre ; et la pugnacité, voire la sauvagerie des indigènes, signalées à Emporion, à
Marseille, à Palinuro près de Velia... Les têtes coupées exhibées sur des sites indigènes fort
proches de Marseille (Roquepertuse, Entremont, La Cloche) résument cette férocité à nos
yeux comme elles le faisaient sans doute aux yeux des Massaliètes. D'où, chez les
Phocéens, une mentalité obsidionale qui revient comme un leitmotiv dans la tradition
littéraire.
3) Un modus vivendi finit par s'établir plus ou moins, fondé sur un mélange de
défiance précautionneuse et d'intérêt mutuel au maintien de relations d'échange dans
lesquelles les Phocéens jouent un rôle de courtiers. Dans le cas de populations locales peu
acculturées, inimitié et trafics peuvent aller de pair tant bien que mal : on renverra ici à
l'exemple d'Ampurias-Emporion, dont Tite-Live (XXXIV, 9) donne une description
hautement significative (pour les environs de 200 av.n.è. ?). D'une part, la méfiance des
Grecs envers les Indiketes est totale. D'autre part, Tite-Live évoque "les échanges que les
Espagnols, inexperts en navigation, trouvaient profit à pratiquer avec les Grecs, désireux
qu'ils étaient d'acheter les marchandises étrangères que leurs voisins grecs importaient sur
leurs vaisseaux, et d'exporter les produits de leurs terres". Il y a bien symbiose,
conflictuelle certes, mais symbiose : ce que Tite-Live appelle le mutui usus desiderium.
Comme l'observe Ettore Lepore, Ampurias est pour les Phocéens à la fois "forteresse-
refuge" et "zone de marché".
Dans le cas de populations locales plus civilisées, plus "méditerranéisées", la
structure des établissements phocéens est plutôt celle du "port-franc" bénéficiant
éventuellement de Yasylia, du comptoir auquel est sans doute épargnée une aggressivité violente
des autochtones, mais qui reste soumis au bon vouloir de l'autorité locale. Ces processus
interviennent sur des sites où la présence phocéenne (ou autre) est à la fois souhaitée (pour
les services qu'elle peut rendre), favorisée, tolérée et révocable. Voir en Orient Naucratis ;
en Occident, Gravisca, Tartessos ; ce Mainaké (Malaga) où selon Siebert les Phocéens
"n'étaient que des hôtes tolérés" ; et peut-être Rome et son hieron asylon (Denys
d'Halicarnasse, IV, 26, 3) du sanctuaire de Diane-Artémis sur l'Aventin, favorisé par ce
Servius Tullius dont la science actuelle reconnaît de plus en plus le caractère historique, et
placé sous l'invocation de l'Artémis éphésienne et de sa statue copiée sur celle que l'on
vénérait à Marseille. Il faudrait citer aussi les cas de coexistence entre Phocéens et
Etrusques non seulement à Gravisca, mais aussi sur des sites de commerce mixte comme
Gênes et comme Lattes, dans le Languedoc, ou dans des trafics mêlés attestés par des
épaves et des gisements sous-marins du littoral gaulois (Bon-Porté, Dattier...).
C'est sous cette forme du port-franc, de Yasylia, de la permission de commercer et de
résider accordée par un roi local qui garde le pouvoir politique et la faculté de résilier son
assentiment, que je tendrais à imaginer la présence des Grecs en Colchide.
Les rapports des Phocéens avec les populations locales posent encore deux autres
types de problèmes que je ne peux évoquer ici que brièvement et pour ainsi dire par
prétention.

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Le territoire
Quelle est la relation à leur environnement géographique de ces colonies phocéennes
dont on est parfois allé jusqu'à faire des "cités sans territoire" ? Le problème s'est posé
notamment pour Marseille, mais aussi pour Emporion, Alalia, Velia, Agde....
La notion même de territoire est ambiguë, comme en témoignent les multiples
définitions proposées pour ce terme. Fait notable, elles sont presque toujours binaires,
unissant et opposant deux termes d'ampleur différente. Par exemple on opposera au
"territoire de sujétion" le "domaine d'activité vivrière" ; à la "zone de domination", la
"zone d'influence" ; au "territorio cittadino", la "zona di dominio, di influenza" : comme si
l'on voulait à tout prix une définition double, dont un volet concernerait le noyau dur de la
colonisation, tandis qu'un autre intégrerait aussi les populations locales restées aux marges
de cette colonisation mais qui en subissent les effets. On retrouve ainsi, sous un autre angle,
la double acception du mot "colonisation" que je signalais ci-dessus.
La chôra implique évidemment des rapports entre les Grecs et les indigènes,
puisqu'elle se définit — et c'est sans doute une des seules évidences à son égard — par
opposition au territoire indigène (ou par opposition à la chôra d'autres cités, mais ce cas
de figure ne se présente pas en Gaule ou en Ibérie). Corollairement, la notion de chôra
comporte des aspects de flou, de frange, de dégradé, qui reflètent la diversité des rapports
possibles entre les Grecs et les populations locales ; et elle est constamment sous-tendue,
dans les contrées où les indigènes restent présents, autonomes et actifs — ce qui est le cas
dans les zones de l 'extrême-Occident fréquentées par les Phocéens — , par des rapports de
force.
La définition et la délimitation du territoire posent des problèmes ardus
d'interprétation des données. Dans le cas des Phocéens, on a pris récemment conscience de
la nécessité de nuancer la traduction de ces données en hypothèses historiques. Ainsi une
fortification de type hellénique, construite en blocs de grand appareil taillés à la grecque
(comme celle de Saint-Biaise près de Marseille), ne passe plus nécessairement pour
impliquer une possession, ni même une domination territoriale, de la part des Grecs ;
l'opposition céramique tournée-céramique modelée ne se réduit plus à une opposition Grecs-
indigènes ; et la présence de graffiti nombreux sur la céramique d'un site provençal n'est
plus prise comme un signe que ce site est grec — au contraire, peut-être.
Cette difficile problématique de l'interprétation des documents bruts dans le
domaine des rapports entre les Grecs et les populations locales, actuellement en pleine
évolution pour les Phocéens, est sans doute une de celles qui pourrait recevoir une impulsion
particulièrement bénéfique d'une confrontation avec les recherches effectuées sur le
littoral du Pont-Euxin, qui ont souvent privilégié cette problématique et l'ont enrichie
d'observations remarquables.

L 'acculturation
L'action civilisatrice des Grecs en extrême-Occident est un des thèmes les plus
anciens dans le domaine des études phocéennes. Tout aussi brièvement que pour l'aspect
précédent, j'insisterai ici sur deux points :

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1) On éprouve en ce domaine la nécessité d'une étude archéologique plus fine, ou,


plus exactement (comme pour les problèmes du territoire) d'interprétations ou de
déductions plus prudentes, voire d'un certain "ridimensionamento". Citons quelques exemples à
cet égard.
a) L'écriture. Les Phocéens transmettent leur alphabet aux indigènes de la Gaule,
mais terriblement tard, même chez leurs voisins immédiats : pas avant le Ille siècle et
surtout au Ile siècle, soit environ 400 ans après la fondation de Marseille !
b) La monnaie. L'usage en Gaule par les Phocéens d'émissions de faible valeur
comme celles du trésor d'Auriol correspond-il à une propédeutique destinée à enseigner aux
indigènes l'usage de la monnaie en vue d'un commerce avec les Grecs, comme le suggère
Andréas Furtwàngler ? C'est un point débattu.
c) Les productions artisanales. Comment interpréter des vases de forme grecque,
mais manifestement réalisés par des indigènes sans l'usage du tour : comme un indice
d'acculturation ? ou au contraire comme un indice de résistance ou d'inertie face aux
influences grecques ?
2) L'idée d'une influence des Phocéens sur les indigènes tend à être concurrencée,
voire supplantée, par l'analyse des conflits, des rapports de force, des relations sociales,
et en tout cas par la conception de ces influences comme réciproques, et non pas à sens unique.
On peut même se demander dans quelle mesure la "débarbarisation" des Gaules résulte
d'une volonté des Phocéens, ou simplement d'un enchaînement inéluctable et pour ainsi
dire automatique.
a) Du côté des indigènes, se pose le problème du rôle des chefs, lié à ce "chieftain's
trade" pratiqué par l'intermédiaire de chefs locaux que les Phocéens se concilient par des
présents savamment calculés, et qui leur donnent accès aux ressources du monde indigène. La
notion, devenue si importante, de "civilisation du vin" participe à cette problématique.
A côté de pièces plus modestes du "service du vin" (coupes, oenochoé du tumulus de Pertuis,
etc.), on citera comme emblématique l'exemple illustre entre tous du gigantesque cratère de
Vix, peut-être destiné à ouvrir aux Grecs la voie de l'étain septentrional.
b) Du côté des Grecs, on doit souligner le rôle des "fuorusciti", ces individus qui
quittent leur société pour pénétrer dans la population locale et parfois s'y fondre (Richard
Whittaker évoque à propos de tels personnages "the individual frontiersman", "the
colonizer who goes native"). Ce sont des artistes (en Etrurie notamment), des techniciens
(voir le rempart de La Heuneburg et peut-être celui de Saint-Biaise), des commerçants
(comme ceux qui répandent la campanienne A de Naples en Gaule interne), peut-être des
"missionnaires" soucieux de diffuser le culte d'Artémis (Irad Malkin).
c) A la jonction des deux sociétés enfin, grecque et indigène, il importe de souligner le
rôle que peuvent jouer dans les rapports entre les Grecs et les populations locales les
femmes indigènes épousées par des colons grecs. Elles introduisent dans la société
hellénique des ferments indigènes. La légende-histoire de la fondation de Marseille en est
une illustration parfaite, et ce n'est pas par hasard que les recherches actuelles détectent
dans la Massalia des premières décennies une composante indigène évaluée à quelque 20%.
Mais comment ne pas penser aussi à ce sujet, en cette Colchide où nous nous trouvons, à
l'aventure de Jason et de Médée ?

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Presque tous les exemples invoqués ici se rapportent aux relations des Phocéens avec
les populations locales de la Gaule. Mais d'autres exemples pourraient être invoqués, qui
concerneraient les "fuorusciti" phocéens, ou plus généralement ioniens, au Vie siècle, dans
la société italique et particulièrement étrusque. Comme les précédents, ils montreraient la
complexité du jeu des influences, et la combinaison des tendances locales avec les apports
grecs pour engendrer des formes, des produits, des œuvres artistiquement et techniquement
hybrides (phénomène bien connu en Etrurie). Ils montreraient aussi que parfois les Grecs se
fondent finalement dans la société locale, à l'instar du Corinthien Démarate à Tarquinia.

Il est temps de conclure. Je voudrais essayer de le faire d'une façon à la fois


équilibrée et peut-être provocatrice.
Il n'est pas question de nier l'importance de la colonisation phocéenne, ni
l'impulsion qu'elle a apportée et les transformations qu'elle a provoquées sur un territoire
considérable, dans des situations très variées. Cependant, face à un certain triomphalisme
un peu facile, il est tentant, et peut-être nécessaire, de souligner aussi un autre aspect qui
est également propre à plus d'un mouvement colonial grec : la difficulté de subsister une
fois passés les premiers temps d'une expansion relativement aisée et pour ainsi dire
heureuse.
Les textes aussi bien que l'archéologie placent les grandes réussites des Phocéens au
Vie siècle, lors des premiers temps de leur venue en Occident. C'est alors qu'interviennent
le développement de Marseille et d'Emporion archaïques, les fondations d'Alalia et de
Hyélé, la diffusion de la céramique grecque à Huelva et Gravisca, voire à Vix et à La
Heuneburg, l'apparition des amphores massaliètes et de l'exportation du vin de
Marseille, etc. Les Phocéens sont alors les spécialistes, peu nombreux et pour ainsi dire
précairement installés, de techniques commerciales (et autres), en vertu desquelles ils sont
sollicités et encouragés, ou en tout cas tolérés, par les populations locales.
Ce qui pose un réel problème, en revanche, c'est leur installation stable. Elle
entraîne des catastrophes (à Alalia), des congédiements (à Gravisca et Huelva peut-être)
et, souvent, de farouches résistances ou oppositions des populations locales, que les textes
suggèrent pour Marseille, Emporion, Hyélé, l'archéologie pour Agde ou Alalia.... : en
somme, tout est toujours remis en question pour eux.
L'effervescence actuelle des recherches nous donne ainsi une vision plus nuancée que
naguère des rapports entre les Grecs et les populations locales. Elle permet de mieux
apprécier aussi — et c'est très important pour la Gaule et pour l'Ibérie — la différence
entre la colonisation grecque et l'expansion étrusque d'un côté, la colonisation romaine de
l'autre. Les Etrusques, quant à eux, se sont, hors d'Italie, contentés de commercer. Les Grecs
ont eu évidemment une implantation territoriale beaucoup plus solide. Mais en définitive
rien ne révèle mieux, a contrario, la nature (ou une des caractéristiques) de îa colonisation
phocéenne que le contraste, en Gaule et en Ibérie, avec la colonisation romaine, laquelle
exerce sur les populations locales un ascendant, sinon total, en tout cas beaucoup plus
marqué, géographiquement ample et structurellement durable, que la colonisation
phocéenne n'a jamais pu ou voulu exercer.

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