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JOUIR.

En quête de l’orgasme féminin

Sarah Barmak

est une autrice et journaliste canadienne


dont les sujets de prédilection sont la
sexualité, les études de genre, la santé
des femmes et la justice sociale. Elle
enseigne le journalisme à la Munk School
of Global Affairs à l’université de Toronto.

ZONES

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Le label « Zones » est dirigé
par Grégoire Chamayou.

Composé par Facompo


à Lisieux.
Dépôt légal :
Ouvrage initialement paru octobre 2019.
sous le titre Closer. Notes
from the Orgasmic Frontier © Sarah Barmak, 2016.
of Female Sexuality aux This edition is published
éditions Coach House En application des articles by arrangement with
Books (Toronto) en 2016. L. 122‑10 à L. 122‑12 Coach House Books in
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Sarah Barmak

Jouir.
En quête de l’orgasme
féminin
Traduit de l’anglais (Canada) par Aude Sécheret

Zones

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REMERCIEMENTS

Tout d’abord, je tiens à remercier celui


qui a été mon premier éditeur sur ce projet, à savoir Jason McBride,
ainsi que la directrice éditoriale de Coach House, Alana Wilcox,
dont l’empressement à laisser une jeune journaliste s’essayer à un
livre sur la base de quelques vagues intuitions était inattendu et
témoignait d’une grande générosité. Merci à Beverly et Phil, qui
m’ont gentiment prêté leur maison dans le Colorado où j’ai pu
me retirer pour écrire, ce dont j’avais grand besoin, mais aussi à
Ted et Susan pour leur cottage où j’ai passé de longues journées
à écrire. Merci à Vanessa, qui m’a confié l’histoire la plus intime
qui soit. Je remercie du fond du cœur l’Ontario Arts Council
pour sa généreuse bourse « Works in Progress » qui m’a permis
de terminer ce livre.
De nombreuses personnes futées m’ont fait d’excellentes
suggestions, m’ont prêté des livres, ont répondu à des rafales de
questions étranges, m’ont fait découvrir certains sujets, offert un
soutien moral et se sont généralement manifestées pile au moment
où j’en avais besoin pour me raconter des choses utiles, ou les
faire : David Hayes, Christina Berkely, Marni Jackson, Zoe Cormier,
Desmond Cole, Lori Brotto, Barry Komisaruk, Lucy Becker,
Carlyle Jansen, Tobi Hill-Meyer, Jeet Heer, Lisa Zimmerman,
Eric Holt, Julia Rosenberg, Lisan Jutras, Kelli Korducki, Tasha
Schumann, Andréa Cohen-B.  et toutes les femmes talentueuses
qui figuraient dans le premier aperçu du livre. Il est probable que
j’omette certains noms ici, aussi je présente mes excuses par avance
à tous ceux que j’ai pu oublier.

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Jouir

Merci à ma maman Cheryl, qui m’a appris l’alphabet et a


toujours applaudi les écrits qui en ont découlé, même quand elle
ne voyait pas toujours trop de quoi il retournait. Merci à mon papa
Jack pour son soutien et sa tolérance à l’égard de mes bouffonne-
ries. Merci à mon professeur de lycée Lewis Fried pour sa gentil-
lesse et ses encouragements.
Plus que tout, je remercie mon ami, coaventurier, illustrateur
de vulve et fiancé Jeff Warren, sans qui ce livre n’aurait jamais
pu exister. Son soutien amoureux et sa capacité inébranlable à
discuter d’idées, écouter d’étranges faits sexuels et donner un avis
pertinent et irremplaçable font de moi la femme la plus chanceuse,
la plus heureuse du pays.
S. B.

* * *

La traductrice remercie Mona Chollet de lui avoir recom-


mandé ce livre, ainsi que Cyrille Rivallan pour son aide et ses
encouragements.

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À Jeff

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« En fait, tu vois, il y a quand même des
trucs qui se passent pas trop mal, quand on
est une femme. Y en a pas des tonnes. Juste
quelques-uns. Par exemple, ahem… allez, je me
lance, les femmes, elles ont un clito-clitoris et
ooh, ouuuh, ouais. Un clitoris. Ce qui se passe,
c’est que ce truc qu’elle a, ce bon vieux clitoris,
il se rappelle tranquillement à elle, il se met à
la chatouiller. Et puis à sautiller. Et puis il se
met à palpiter, à pulser, et là, !%6%4*&%*?&:$;//1
WOUUUUU ! Ce qui se passe, c’est que t’es
là, allongée, et en gros, y a plus personne, et
c’est un peu comme si, tu vois, tu gelais sur
place. Comme du Coca qui gèle, je sais pas
si t’as déjà vu ça. Donc t’es immobile, il y a
plus grand monde au poste de contrôle et t’es
allongée là, et c’est comme si cette minuscule
petite chose en toi se mettait à pousser un cri
vraiment pur, exquis et très aigu, et c’est… c’est
un peu comme un fil conducteur, comme un
fil que tu suis jusqu’au soleil, et le long duquel
t’es projetée malgré toi et ça t’est parfaitement
égal, parce que juste, wouuu-hou ! Tu montes
très, très haut et… c’est bon, quoi. Jouir, c’est
la bombe. »
« Georgiana », interviewée par A. S. A. Harrison
dans Orgasms. Twenty-Two Women
Talk Frankly about Their Orgasms.

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Préface
Par Maïa Mazaurette

Deux cents pages sur l’orgasme  : non,


sérieusement ? Et puis quoi encore ? N’avons-nous pas honte de
massacrer de précieux arbres amazoniens pour l’impression de
cet ouvrage ? Surtout quand il porte sur le seul orgasme féminin
– lequel, comme chacun sait, échappe tant aux statistiques qu’à la
raison. Où va le monde ?! Les éditeurs feraient vraiment n’importe
quoi pour vendre du papier.
Sérieusement  : deux cents pages pour trois secondes de
spasmes musculaires rythmiques, n’est-ce pas un peu trop ?

En matière de sexe, étrangement, c’est toujours trop. La chose


(au singulier) ne mériterait pas tant d’attentions, de décryptages,
de chiffrements (au pluriel)  : sous-entendu, la sexualité est plus
étroite que nos discours.
Beaucoup de bruit, pour presque rien.
Beaucoup de cris, pour quelques chuchotements.

Cette réticence au discours sexuel   1 prend la forme d’un « bon »


sens populaire rabâché à l’envi : « à un moment, on a fait le tour »,
« une fois qu’on a essayé tous les angles et toutes les positions,
on s’ennuie », « la sexualité, on en fait toute une histoire, mais un
pénis reste un pénis et un vagin reste un vagin   2 ».

1. Notons que notre société ne fait pas preuve des mêmes précautions lorsqu’il s’agit
de donner à voir. Bien au contraire !
2. Ce qu’on pourra contester, au troisième millénaire : l’anatomie n’est pas le destin.

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Jouir

La question est légitime  : la sexualité constitue-t‑elle un


ensemble de pratiques finalement répétitives, dont on ne saurait
renouveler l’intérêt qu’en renouvelant les partenaires ?
Si le champ des plaisirs érotiques nous semble parfois étriqué,
tassé dans des normes trop petites et des potentiels de jouissance
finalement décevants, cet essai constitue un fantastique antidote.
Les lectrices et lecteurs y trouveront une somme formidable
d’arguments contre le fatalisme, la sacro-sainte routine, la perte
d’inspiration, les renoncements blasés, la vantardise de ceux
qui pensent avoir tout vu, la gentille condescendance des aînés
persuadés qu’il n’y a plus rien à inventer.

En l’occurrence, nous avons bien besoin de cet espoir. Sans


affirmer que nous sommes d’irrécupérables cancres sexuels
(quoique le bonnet d’âne ait toute sa place dans le monde des
fantasmes de soumission ou de fétichisme), nos scores de satisfac-
tion n’atteignent pas précisément des sommets. En 2014, seuls 28 %
des Français·e·s étaient sexuellement enchanté·e·s, 44 % se disaient
assez content·e·s, 19 % étaient déçu·e·s, et 9 % franchement déses-
péré·e·s (chiffres de l’Ifop/Marianne).
Précisons en outre qu’on peut trouver de la satisfaction sans
connaître l’orgasme. Ainsi, en 2015, la moitié des Françaises avaient
parfois du mal à grimper aux rideaux, et un quart n’avaient pas eu
d’orgasme lors de leur dernier rapport (Ifop/Cam4). Enfin, au gré
des études, nous retombons toujours sur les mêmes chiffres de la
simulation : les deux tiers des femmes (et un quart des hommes)
mentent sur leur plaisir, pour rassurer leurs partenaires… mais
aussi et surtout parce que « ça » ne marche pas   3. Retournons le

3. Précisons : les pratiques, ou leur mise en œuvre, ne marchent pas – soit qu’on ne
sache pas quoi faire, ou qu’on ne sache pas comment faire, ou qu’on n’ait pas établi
les bases d’une communication de couple qui permette la découverte du plaisir et
l’échange de bons conseils (parce qu’on est trop timide, parce qu’on n’ose pas, parce
qu’on craint de perdre l’estime de soi-même ou de l’autre, parce qu’on ne veut pas
blesser notre partenaire, parce qu’on a peur de ses réactions, etc.). En tout cas, je me
permets d’insister : les corps, dans l’écrasante majorité des cas, sont parfaitement
fonctionnels. Les corps, « ça » marche. Si quelqu’un vous diagnostique un trouble
sexuel sans être médecin spécialiste, vous pouvez lui rire au nez.

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Préface

couteau dans la plaie : on ne parle pas ici de mascarades exception-


nelles, espacées dans le temps. 2 % des femmes simulent à tous les
coups, 9 % souvent, 24 % parfois (enquête Zavamed).
Ces chiffres, nous les connaissons, la presse les relaie ample-
ment. On pourrait penser qu’ils nous feraient prendre conscience de
ce qu’il faut bien appeler un manque de compétence : nous ne sommes
pas nuls, mais nous pourrions manifestement nous améliorer. J’écris
« nous » car il ne s’agit pas d’une question individuelle : des fantasmes
jusqu’aux pratiques, de la porno­graphie jusqu’aux pensées qui nous
parasitent pendant l’acte, nous croulons sous les codes culturels,
les apprentissages conscients ou inconscients, les figures imposées.
Si vous n’arrivez pas à jouir ou faire jouir, ça n’est pas (que)
de votre faute. L’environnement culturel joue contre vous, contre
l’expression de votre sincérité, contre votre ressenti physique (« je
devrais aimer ceci, puisque c’est comme cela qu’il faut faire »),
contre les franges les plus intimes de votre jardin secret (« je
devrais avoir envie de cela – ou l’inverse »).

Les chiffres, donc, sont connus. Mais ils restent abstraits,


comme s’ils appartenaient à une aspiration flottante, qui demande
trop de boulot, ou que nous ne méritons pas. Ils n’entraînent pas de
prise de conscience, et quasiment aucun changement de pratiques.
On sait que quelque chose coince, on a accès à une information
qui nous explique comment décoincer la situation et, pourtant, ce
que nous faisons au lit n’évolue que très lentement.
Cela non plus n’est pas (que) de votre faute. Changer une
culture demande du temps, une disponibilité dont nous manquons
souvent, et puis des reins solides.
Et la culture résiste  : plutôt par inertie que par attachement
profond au missionnaire. Loin des tendances sexo-fun été/hiver
que nous font miroiter les magazines et auxquelles on aimerait se
raccrocher pour renouveler notre répertoire sexuel, le Kamasutra
contemporain appartient au temps long. Avec des constantes : des
rapports strictement scriptés (la pénétration vaginale comme alpha
et oméga du plaisir), dont les modalités ne conviennent pas aux
réalités physiologiques féminines (le clitoris ne se situe toujours

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pas au fond du vagin)… aboutissant sans surprise à des femmes


qui n’ont pas d’orgasme. Ou qui croient qu’elles ne peuvent pas en
avoir (les chiffres de la « frigidité » – on dit anorgasmie, en 2019 –
sont volontiers gonflés par les vendeurs de solutions miracles   4).

Comment sortir de l’ornière ?


C’est là que nous en arrivons à Sarah Barmak, avec sa curio-
sité, sa boîte à outils, ses errances surprenantes dans le monde des
femmes qui ont décidé de changer de script, d’explorer d’autres
pratiques, de voir au-delà du gazon de la pénétration si l’herbe
est plus verte. Dans les pages qui suivent, vous pourrez l’accom-
pagner derrière des portes qui habituellement nous semblent à la
fois opaques et fermées (elles sont grandes ouvertes, soit dit en
passant : il suffit de demander à entrer).
Insistons un instant sur un aspect particulièrement rafraî-
chissant du livre que vous vous apprêtez à lire : Sarah Barmak ne
tombe jamais dans la tentation du mystère et de l’hermétisme – des
effets de manche pourtant largement répandus dans le domaine
sexuel (car non seulement « on en parle trop », mais quand on en
parle, on n’aime rien tant que baragouiner du jargon à demi-mot
en tirant le rideau au dernier moment).
Le réflexe habituel quand on aborde l’orgasme féminin
consiste en effet à botter en touche  : « Ah, l’orgasme, c’est
compliqué, chacun est différent, il n’y a rien à comprendre, le
mieux reste de laisser son cerveau au vestiaire et de se noyer
collectivement dans le flou artistique. »
Ou encore : « Ah, les femmes, mais les femmes sont le conti-
nent noir, elles sont proches de la nature, de l’instinct, des bêtes
–  ou au contraire des anges, des statues, des muses, les femmes
c’est incompréhensible, donnez-leur de l’amour et du chocolat noir
85 %, car pourvu qu’on soit un mardi et que le vent souffle direction
nord-est, le tour sera joué. »

4. Statistiquement, les lesbiennes sont très peu « frigides ». Sauf à prétendre que ces
dernières auraient un câblage sexuel différent des hétérosexuelles, c’est bien la
preuve que les pratiques hétérosexuelles sont le problème.

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Préface

Face à nos renoncements intellectuels, à notre essentialisation


des femmes, le travail de Sarah Barmak a le mérite de prendre
le taureau par les cornes, la chatte par son nom, et sans noyer le
poisson. Son enquête se veut précise, documentée ; on y découvre
une incroyable diversité des approches et des pratiques, décrites
de manière concrète.
Les « héroïnes » de cet essai cherchent l’orgasme –  et, à
travers lui, une certaine idée de la complétude  – par le zodiaque
natif-américain, par la science, par la méditation orgasmique, par
la pornographie, par les groupes de parole, par la relaxation, par
les sex toys, le twerking, le tantra, les programmes éducatifs sur
Internet, mais aussi par le clitoris, le point G, le souffle, le cerveau,
la connexion à l’autre, la solitude, le lâcher-prise, la concentra-
tion, l’expérience… et cette quête parfois joyeusement foutraque,
parfois équipée d’électrodes, n’a rien de superficiel : ces femmes
sont en train d’inventer une nouvelle culture.
Il serait temps.
On ne s’étonnera d’ailleurs pas que cette quête s’étende
au-delà du seul contexte américain  : en France, des comptes
Instagram comme T’as joui, Gang du clito, Jouissance Club, La
Prédiction, ainsi que le foisonnement de festivals spécifiques,
podcasts dédiés et autres sites consacrés à la sexualité, témoignent
d’une même appropriation par les femmes de leur potentiel sexuel.
On l’a beaucoup dit au sujet du mouvement #MeToo, mais il est
impossible de le nier : la libération de la parole – politique, sexuelle,
génitale – est effectivement en marche.

Le champ ouvert se révèle immense, mais navigable : il n’est


pas question de recettes normatives, de plans en douze points,
encore moins de systèmes de pensée dans lesquels se comprime-
raient tous nos espoirs. Au contraire, ce livre offre des bases de
connaissance suffisamment larges pour que chacun trouve sa voie
personnelle et unique, en piochant les idées qui lui conviennent.
Notons au passage qu’il ne s’agit pas de promouvoir des
pratiques folles, scandaleuses ou dangereuses, nécessitant
des  contrats, des investissements matériels énormes ou l’accès

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à des lieux réservés. Tout ce qui est décrit est faisable. Il suffit
d’en avoir envie. Et, contrairement au répertoire sexuel habituel
(missionnaire, levrette, andromaque, petites cuillères + fellation,
cunnilingus et 69 si vos cervicales se portent bien), celui-ci est
inventé par des esprits de femmes, pour des corps de femmes. Ce qui
représente une nouveauté incontestablement bienvenue.

Si cet éventail sexuel augmente le champ des possibles, il


augmente aussi celui du légitime.
Cette question de la légitimité est cruciale parce que les femmes
sont encore souvent placées dans une situation qui leur dénie une
relation autonome à leur corps et leur sexualité. Parce qu’on leur
a répété que leurs plaisirs étaient fondamentalement émotionnels
ou irrationnels, parce que Freud a déclaré qu’il n’y avait qu’un seul
bon orgasme, passant par un seul bon pénis, parce que même nos
contes de fées nous montrent des princesses attendant d’être éveil-
lées par le désir d’un preux chevalier   5, il perdure jusqu’à nos jours
l’idée que ce soit aux hommes d’apporter l’orgasme aux femmes.
Une telle préconception n’est sympathique ni pour les
femmes… ni pour les hommes.
Si l’on pourrait croire que la société française contempo-
raine a dépassé ces réflexes, douchons tout de suite ce fringant
optimisme : en 2017, 26 % des femmes ne s’étaient jamais mastur-
bées. Seules 14 % se masturbent toutes les semaines, contre 50 %
des hommes (chiffres Ifop).
Notamment chez les plus jeunes, l’idée de se toucher – donc
de se connaître – continue de susciter le dégoût. C’est-à-dire que,
encore aujourd’hui, le mode « par défaut » des femmes, c’est : 1) la
haine ou l’ambivalence par rapport à son sexe (quand on est au
courant qu’on en possède un exemplaire…) ; 2) la passivité. Les
femmes sont en effet censées réceptionner le plaisir plutôt que
de s’en emparer. Elles sont supposées subir, plutôt que de consi-
dérer la jouissance comme une compétence à acquérir, au même
titre que se tenir sur la pointe des pieds ou lancer un javelot.

5. Lequel chevalier n’a manifestement pas reçu le mémo concernant le consentement.

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Préface

C’est aussi pour combattre cette (relative) impuissance qu’il


est crucial, et urgent, de faire bouger les lignes d’une culture
sexuelle qui entrave l’accès des femmes à leur propre plaisir.
Parce que, à ce rythme, les femmes fouleront le sol de Mars ou
Jupiter avant de disposer de leurs orgasmes, et en termes de sens
des priorités, je me permets d’être perplexe.
C’est d’ailleurs un élément abrasif de la lecture de Jouir  :
en creux, cet essai révèle le manque d’ambition sexuelle, d’idéal
sexuel et, bien sûr, de culture sexuelle dont nous souffrons –  ce
qui interroge forcément sur la manière dont nous nous protégeons
de l’ambition, de l’utopie et de la culture sexuelles. Est-ce de la
réticence, une honte qui nous hante depuis la nuit des temps, est-ce
de l’indifférence, du renoncement ? Nous savons toutes et tous
que le tantra existe, ou les sex toys clitoridiens. Mais nous n’avons
pas toutes et tous fait le pas en avant consistant à nous emparer
de ce savoir, pour le développer et le retransmettre à notre tour.

À ce titre, je voudrais évacuer une des possibles hésitations


qui pourraient nous traverser l’esprit. Nous l’avons mentionné plus
haut : en sexualité, on est toujours accusé d’en dire trop (comme si
le silence nous avait merveilleusement réussi jusqu’à présent…).
Répondons clairement à cette angoisse : non, on ne peut pas
en savoir trop, et non, cet essai ne comporte pas trop de pages.
Déjà, parce que le savoir n’est pas fini  : plus vous avancez,
plus l’horizon recule. Vous n’en saurez jamais assez, et moi non
plus, et les experts autoproclamés non plus. Il n’y a aucune chance
que vous atteigniez le bout du chemin, même en y consacrant tout
votre temps   6.
Ensuite, parce que, en savoir beaucoup, ce n’est pas désen-
chanter le monde, mais créer les conditions de l’enchantement.
C’est se donner les moyens d’espérer le meilleur pour soi, pour une
trajectoire sexuelle qui a priori va durer quelques décennies, pour
les partenaires que nous aimons et/ou désirons. C’est se donner

6. Parole d’une autrice qui travaille là-dessus tous les jours depuis quinze ans : non,
vraiment aucune chance.

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les moyens de donner du plaisir, d’atteindre le plaisir et d’amé-


liorer le plaisir que nous atteignons déjà –  ce que le manque de
connaissances et de curiosité ampute sérieusement.
Par ailleurs, dans cette peur d’en savoir trop, il y a quand
même anguille sous roche (allez, baleine bleue sous caillou).
Car cette ignorance, prétendument souhaitable, est uniquement
valorisée dans le domaine sexuel, et uniquement dans le domaine
sexuel féminin. Il existe une prime à l’ignorance comme il existe une
prime à la virginité (l’ignorance pouvant être considérée comme
une virginité de l’esprit).
C’est louche, non ? À part les mauvais amants, les feignasses
et ceux qui tirent leur pouvoir de notre frustration, qui a intérêt à
maintenir cette ignorance ?
Et pourtant, on continue d’entendre que le sexe serait meilleur
quand il est mystérieux, quand il consiste en un délicieux abandon à
l’autre. Typiquement, la notion d’abandon, avec son double-sens telle-
ment pratique, est bien souvent utilisée à mauvais escient. Lâcher-prise
est parfois nécessaire pour atteindre l’orgasme – Sarah Barmak parle
même de capitulation vis-à-vis de son propre esprit –, cette notion est
généralement victime d’un raccourci qui l’assimile, pour les femmes
et pour elles seules, au fait de « se laisser faire », de s’abandonner au
savoir de l’homme, à ses désirs à lui et à ses actes. Or cette injonction
que subissent les femmes, l’injonction de céder à cet abandon-là, les
rebute pour des raisons évidentes et peut les empêcher de s’aban-
donner à elles-mêmes, cette fois, dans un contexte où elles pourraient
en avoir besoin – au hasard, celui de la montée du plaisir orgasmique.

Nous en arrivons alors au bénéfice souterrain de cet essai : il


est, aussi, un manuel d’autodéfense. Contre le désespoir. Contre
les limitations que nous percevons, mais qui sont le plus souvent
imposées de l’extérieur. Contre le détachement progressif, la
sécheresse des âmes, le cynisme facile. Contre les abus de pouvoir.
Contre les solutions toutes faites, tout-en-un, à taille unique.
Contre l’abdication qui nous éloigne à la fois des autres et
de nous-même, Sarah Barmak nous offre, enfin, une occasion de
nous rapprocher.

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1. La peur du plaisir
Dans une culture obsédée par le sexe, tout le monde ne
se sent pas nécessairement à l’aise.

« Il y avait quelque chose qui n’allait pas chez moi,


quelque chose d’indéfinissable qui ne pouvait
être corrigé comme la mauvaise haleine ou ignoré
comme les boutons, et tout le monde le savait, et moi
aussi je le savais ; je l’avais toujours su. »
Alice Munro, « Robe rouge »,
La Danse des ombres heureuses.

Des femmes se glissent au compte-gouttes


à l’intérieur du sex shop. Elles avancent lentement, l’air hésitant.
À droite en entrant, des vibromasseurs rose vif et des vendeurs
tatoués attendent le chaland, mais ces dames serrent à gauche.
Tour à tour, elles empruntent un escalier étroit qui les conduit
jusqu’à une petite mansarde feutrée. De l’eau s’égoutte de leurs
parapluies trempés tandis qu’elles prennent place sur des chaises
disposées en cercle, naviguant avec maladresse en marmonnant
des « excusez-moi » et des « pardon ». Une fois assises, certaines
pianotent sur leur téléphone, d’autres ont simplement les yeux
baissés, rivés sur leurs genoux. Au rez-de-chaussée s’étale un
large éventail de jouets en silicone qui, tous, promettent aux plus
aventureuses un plaisir supérieur. Et juste au-dessus, ces quinze
femmes âgées de vingt à soixante ans ont décidé de se lancer
dans une quête autrement plus audacieuse  : elles sont là pour
apprendre à avoir un orgasme. Pour toutes, ou presque, ce sera
leur tout premier.
Cette mansarde calme, solennelle avec ses lumières douces,
tranche avec l’ambiance débauchée du rez-de-chaussée de Good

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For Her, le sex shop de Toronto spécialement conçu pour les


femmes. Personne n’est là par hasard. L’atelier durera cinq heures,
et les participantes se sont inscrites il y a des semaines de cela,
bien longtemps avant ce dimanche matin d’avril. Elles sont venues
en voiture depuis les banlieues chics avoisinantes, laissant leurs
enfants aux grands-parents ou à leur mari.
Seule Carlyle Jansen reste debout. C’est la fondatrice du magasin,
une grande femme indépendante. « C’est sûrement la première fois
que vous êtes entourées de personnes qui vous comprennent »,
commence-t‑elle d’une voix douce. Elle invite les participantes à
donner leur prénom, à expliquer un peu pourquoi elles sont là, et
à dire quelques mots sur un sujet qu’elles étudient en ce moment.
Pendant quelques instants, on n’entend plus un bruit. Puis
une femme s’éclaircit la voix.
—  Bonjour, je m’appelle Sherry. Je n’ai jamais eu d’orgasme,
confie l’une d’elles avec, semble-t‑il, autant de réticence que de
soulagement. Et, euh… J’apprends la salsa.
—  Merci, Sherry, répond Jansen.
—  Je m’appelle Maya, annonce ensuite une jeune femme (les
noms et tous les détails permettant d’identifier les participantes
ont été modifiés). Je n’ai jamais eu d’orgasme. En grandissant, je
ne me suis jamais masturbée, ni quoi que ce soit. Je n’y prenais
pas de plaisir. Le seul truc qui me venait à l’esprit, c’était : « Mais
pourquoi je fais ça ? » Bref. Et je me suis lancée dans un programme
de détox à base de jus frais.
Comme des personnes qui assisteraient à leur première
réunion des Alcooliques Anonymes, elles se présentent à tour de
rôle. Il y a Denise, qui dit avec l’air de s’excuser qu’elle vient « de
banlieue ». Elle rit puis raconte, sur le ton de l’anecdote : « J’ai été
agressée sexuellement par mon cousin quand j’avais sept ans. C’est
moche, hein ? Je n’ai perdu ma virginité qu’à vingt-huit ans. J’ai
simulé. » Des larmes lui montent aux yeux.
Ces femmes sont mariées, divorcées ou célibataires. Elles
sont toutes hétérosexuelles –  sauf peut-être l’une d’entre elles
qui demande à plusieurs reprises à quoi elle le verrait si elle était
lesbienne. Vêtues de pull-overs et de jeans confortables, elles ont

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les jambes croisées sous leur chaise. Pour la plupart d’entre elles,
on dirait qu’elles ont toujours délibérément évité de parler de leur
insatisfaction sexuelle – jusqu’à aujourd’hui.
—  J’ai quarante-sept ans, annonce une femme du nom de Jill.
Il y a trois semaines, je suis allée sur OkCupid. Et avec un barman,
on s’est embrassés. Je pensais que mon vagin était mort, mais à
un moment donné, quand je parlais avec ce mec, j’ai ressenti des
fourmillements à cet endroit-là. Des rires s’élèvent dans la pièce. Je
me suis dit : « Qu’est-ce qui se passe ? » Ça ne m’était jamais arrivé
de toute ma vie. Et ça me fait un peu peur, parce que je ne veux
pas… La voix de Jill se met à chavirer : Je ne veux pas être accro à
ce mec. Je ne veux pas qu’il ait ce genre de pouvoir.
—  Mais non, répond Jansen avec délicatesse. Ce pouvoir,
c’est le vôtre.
—  Moi, je suis mariée, dit une autre femme. Aujourd’hui,
notre couple va bien, on s’aime… Mais, pendant un certain temps,
notre vie sexuelle n’était pas géniale. Après la naissance de mon
fils, je n’ai pas été recousue correctement et j’avais vraiment, mais
vraiment très mal. Et mon mari, il s’en fichait, alors il a fallu que
j’aie des rapports sexuels avec lui. Souvent…
—  J’ai été agressée par mon cousin quand j’avais treize ans,
révèle une participante du nom de Kathleen. Je pense que c’est
seulement quand j’étais étudiante en premier cycle que j’ai pris
conscience que j’avais un vagin. Je croyais que j’étais frigide. Et
je ne sais pas si c’est à cause de ce qui m’est arrivé quand j’étais
gamine, mais je n’ai jamais réussi à… c’est comme si j’allais jusqu’au
bord d’un précipice, mais que je n’arrivais pas à… vous voyez ?
—  Ouais, mmh mmh, répond quelqu’un.
— Ça devient, genre, trop intense, et je n’y arrive pas,
renchérit une autre.
—  Est-ce qu’il y a d’autres personnes parmi vous qui ont
l’impression d’être coincées au bord de ce précipice ?, demande
Jansen.
Quelques « oui » discrets se font entendre.
—  J’ai l’impression que mon corps est prêt, potentiellement,
mais que c’est moi qui ne suis pas prête, propose une femme.

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—  Est-ce que certaines d’entre vous, parfois, ont un rapport


sexuel, et ont l’impression d’être seulement là, et de ne pas se
rendre compte de ce qui se passe ? demande Jansen. Vous ne sentez
pas ce qui se passe en bas quand vous êtes dans votre tête à vous
demander : « Est-ce que je vais avoir un orgasme ? Ou pas ? Est-ce
que je mouille suffisamment ? Est-ce que j’ai l’air sexy ? »
—  Et ces bruits, renchérit Jill. « Quand on est mal à l’aise, on
se dit, direct  : « Mince, un bruit bizarre. » Comment on fait pour
arrêter de penser ? Comment on fait pour arrêter de penser ?
—  C’était mon anniversaire la semaine dernière, explique
une femme du nom de Michelle. J’ai cinquante-six ans. Je ne veux
pas rester célibataire. Et je pense que ça me sert d’excuse. Parce
qu’on doit bien pouvoir être avec quelqu’un, même si on n’a pas
d’orgasme… Mais moi, non. Ou alors, c’est peut-être moi qui me
suis posé cette limite. Je ne sais pas trop.
—  Moi, je veux avoir un orgasme. Un vrai. Enfin ! Je l’ai bien
mérité. Et c’est pour ça que je suis là.
—  Je suis persuadée qu’il y a de la honte, derrière tout ça.
—  Le fait d’être ici, ça m’excite autant que ça me terrifie.
—  J’ai passé toute ma vie à fuir dans l’autre direction. Là, ça
y est, je suis prête à arrêter de faire ça.
—  Je me suis inscrite à ce cours, vous comprenez ?, reprend
Denise, en essuyant les larmes qui coulent sur ses joues. J’ai pris
ma voiture, j’ai fait le chemin jusqu’ici… Je suis fière de moi. Tout
ça me fait très peur.
—  Vous vous reconnaissez dans ce que raconte Denise ?,
demande Jansen.
On murmure quelques « oui ».
Les femmes présentes ce jour-là ne sont pas issues de foyers
particulièrement violents. Pour la plupart, elles sont originaires de
Toronto, Etobicoke ou Guelph, des villes situées dans une province
gouvernée par une Première ministre lesbienne – sans doute l’un des
endroits les plus progressistes du monde pour l’éducation des filles.
Certaines d’entre elles ont subi des traumatismes et des agressions
sexuels, mais pas toutes. Ce qu’elles ont en commun, c’est un secret.
Ce phénomène très particulier qui est censé se produire dans le

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corps des femmes « normales » – idéalement sous une pluie d’étoiles


et d’arcs-en-ciel et de « waouh ! »  – se refuse à elles, sans qu’elles
sachent vraiment pourquoi. Certaines ne peuvent pas toucher leur
sexe avec leurs propres mains. D’autres se refusent à laisser qui que
ce soit leur prodiguer des caresses bucco-génitales, parce qu’elles
pensent que leurs parties intimes sont « bizarres » et « sales ». Deux
d’entre elles ont réussi « à l’atteindre » – mais à la condition sine qua
non que leur partenaire ne soit pas présent dans la pièce.
Il n’y a pas de remède miracle ni de médecin providentiel.
Et c’est un secret qui s’aggrave avec l’âge : plus ces femmes vieil-
lissent, plus il y a de chances qu’elles se résignent à faire le deuil
de leur satisfaction sexuelle. En outre, la simple formulation d’un
regret à ce sujet semble, pour certaines, nombriliste et décadente.
Qu’est-ce qu’un orgasme, après tout ? Juste un pop ! momentané
qui se dérobe à l’instant même où il surgit. Ce n’est pas un vrai
problème. Pourtant, toutes ces femmes très actives et manifeste-
ment pleines de bon sens sont là.
—  J’ai peur d’avoir un orgasme, explique Denise. Elle se
penche en avant, sa frange cachant un peu ses yeux rougis. J’ai
peur de perdre le contrôle… Je crois bien que je m’en suis déjà
approchée. Mais je me force à m’arrêter, parce que j’ai peur.
—  Oui. Quelqu’un d’autre partage ce sentiment ?, demande
Jansen.
Des mains se lèvent dans toute la pièce.

On raconte que, il y a un demi-siècle, une révolution


sexuelle a eu lieu. Les jupes ont raccourci, le rock’n’roll s’est
mis à faire du bruit, et la sexualité a été libérée de ses chaînes.
Nous pourrions chercher à identifier le moment exact où cela
s’est produit. C’était peut-être en 1956, quand Elvis Presley a fait
scandale parce qu’il a remué son pelvis à la télévision en noir et
blanc : ses jetés de hanche représentaient une menace telle que
les cameramen de l’émission The Ed Sullivan Show ont reçu l’ordre
de le filmer au-dessus de la taille. Ou bien c’est peut-être dans les
années 1960 que la révolution a vraiment eu lieu, quand la pilule
contraceptive a été homologuée aux États-Unis (puis au Canada),

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dissociant le coït de son risque le plus commun –  la grossesse.


En théorie, des millions de femmes ont enfin été libres de faire
ce que les hommes avaient toujours eu le sentiment de pouvoir
faire ­librement.
À compter de ce moment, la sexualité humaine a pu s’éman-
ciper pour s’adonner à ce truc bizarre et rigolo qui la caractérise.
La psychologie freudienne et les hormones collectives des jeunes
baby-boomers se sont associées pour délivrer le sexe de la prison
répressive dans laquelle on l’avait séquestré à travers l’histoire.
C’était l’époque où Ursula Andress sortait de l’eau en bikini, où
on trouvait des numéros de Playboy dans la salle d’attente chez
le dentiste, l’époque où Alfred Kinsey et Woody Allen nous
­racontaient tout ce que nous avions toujours voulu savoir – et que
désormais, nous n’avions plus peur de demander.
Avance rapide deux générations plus tard  : notre monde
moderne est purement sexuel. Des images parfaitement claires
d’accouplements humains (ou d’atriplements, ou d’aquintuple-
ments) sont accessibles en un effleurement de nos smartphones.
Dans la musique, le clip lambda comporte davantage de gros plans
en haute définition sur des fessiers nus et luisants qu’un porno des
années 1970. Car le porno est devenu notre esthétique dominante.
Le corps idéal est sculpté, bronzé et intégralement épilé –  prêt à
la nudité à chaque instant, comme si un réalisateur moustachu se
tenait en embuscade à chaque coin de rue, armé de son trépied
et de ses éclairages. En résumé, le monde ne pourrait pas être
plus libre qu’il ne l’est déjà, et d’ailleurs, si c’était possible, on ne
voudrait pas franchement qu’il le soit.
La réalité, cependant, se révèle plus complexe. Quand bien
même nous semblons libres en apparence (nos vêtements, notre
langage et nos médias n’ont jamais été aussi sexuellement chargés),
nous sommes nombreux à nous sentir submergés, à avoir un mal
fou à trouver suffisamment de place pour développer une sexualité
individuelle au milieu de toutes ces images idéalisées. Et si vous
demandez à une femme ce que la révolution sexuelle a fait pour
elle, sa réponse ne sera peut-être pas aussi tranchée qu’on serait
tenté de le croire.

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La peur du plaisir

On est frappé par le nombre de femmes qui se plaignent de


leur sexualité. Dans l’Étude nationale sur les états d’esprit et les modes
de vie relatifs au sexe publiée au Royaume-Uni en 2013, plus de la
moitié des femmes sondées affirment connaître des difficultés avec
le sexe. Selon la même étude, plus d’une femme sur dix souffre de
sa vie sexuelle. Jusqu’à 40 % des femmes âgées de seize à quarante-
quatre ans disent qu’elles manquent de motivation à l’idée d’avoir
un rapport sexuel. La dyspareunie, une douleur continue ressentie
durant la pénétration vaginale, affecte 8 % des femmes, et principa-
lement celles qui ont moins de trente-cinq ans. Cette étude a égale-
ment révélé que 16 % des femmes se plaignaient d’anorgasmie – la
difficulté ou l’incapacité à atteindre l’orgasme – et 12 % ont déclaré
qu’elles n’aimaient tout simplement pas le sexe. Les femmes n’ayant
jamais atteint l’orgasme (ou qui doutent d’y être jamais parvenues)
sont plus nombreuses encore : chez les femmes de vingt-huit ans ou
moins, elles représentent environ 16 % des sondées. Noyée dans les
magazines féminins grand public qui nous prescrivent des orgasmes
« plus intenses ! », « plus longs ! » ou « multiples ! », cette probléma-
tique semble condamnée à passer inaperçue.
Ce qu’on appelle l’orgasm gap, ou écart orgasmique, est plus
frappant encore : seulement 57 % des femmes âgées de dix-huit à
quarante ans jouissent la plupart du temps lorsqu’elles couchent
avec un homme, tandis que leurs partenaires jouissent 95 % du
temps, selon un sondage publié par Cosmopolitan et mené par Anna
Breslaw et son équipe, sur un échantillon de plus de 2 300 femmes.
Gardez bien à l’esprit que ces chiffres ont été relevés dans des
cultures que nous considérons comme relativement libérées
sexuellement – ils nous viennent du Canada, des États-Unis et de
Grande-Bretagne.
Autrement dit, beaucoup de femmes ordinaires passent un
mauvais moment au lit. Mais nous avons négligé depuis tellement
longtemps d’étudier la sexualité des femmes qu’il nous est difficile
de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Pourtant,
les années 1960 et 1970 ont vu le nombre d’études sur la sexualité
augmenter considérablement et de nouvelles recherches ont été
menées sur les problématiques sexuelles des hommes à la suite

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de l’homologation du sildenafil (Viagra) par la FDA   1 en 1998 pour


traiter les dysfonctionnements érectiles. Or bien peu d’études ont
été effectuées, en comparaison, sur la sexualité des femmes (et
encore moins de travaux ont été consacrés au vécu, en la matière,
des personnes homosexuelles et transgenres). Une étude menée
en 2006 sur le corpus de la Bibliothèque nationale de médecine
américaine a révélé qu’on pouvait y lire 14 000 publications sur les
troubles sexuels masculins, contre 5 000 sur les troubles sexuels
affectant les femmes, comme le rapporte le livre The Science of
Orgasm. C’est presque trois fois plus d’études sur les problèmes
sexuels des hommes que sur ceux des femmes, alors que, juste-
ment, de nombreux experts affirment que la sexualité des femmes
est plus complexe que celle des hommes.
Les laboratoires pharmaceutiques couvent d’un regard cupide
ces bataillons de femmes insatisfaites qu’ils voient comme une
potentielle aubaine commerciale. Pendant des années, ils ont fait
la course au développement d’un traitement miracle pour les
troubles sexuels des femmes –  un cachet, une crème, une injec-
tion ou même une intervention chirurgicale qui pourrait donner
aux femmes la capacité à éprouver un désir ardent ou à atteindre,
sur commande, un orgasme plus intense et plus satisfaisant.
L’insatisfaction a poussé certaines femmes à chercher désespéré-
ment une solution médicale. D’aucunes prennent même le risque
de s’exposer à des interventions chirurgicales dangereuses, comme
la chirurgie du prépuce clitoridien, qui consiste à retirer au scalpel
une partie du prépuce afin d’augmenter la sensibilité du clitoris,
mais aussi d’imiter les parties génitales nettes et policées que l’on
voit dans les films pornographiques – une vulve de haute couture,
en somme. Dans cette offensive médicale, des profits inavoués
entrent en jeu : les ventes annuelles du Viagra rapportent environ
2 milliards de dollars. L’homme qui l’a en grande partie développé,
le docteur Simon Campbell, a reçu en 2014 le titre de chevalier
pour services rendus à la science et à l’humanité.

1. Aux États-Unis, la Food and Drug Administration est l’autorité en charge des régle-
mentations autour des denrées alimentaires et des médicaments (N.d.l.T.).

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Pourtant, malgré presque deux décennies passées à chercher


un « Viagra rose », les laboratoires pharmaceutiques ont fait chou
blanc. Les systèmes sexuels des femmes semblent bien rechigner à
se mettre en branle à coups de médicaments. Cela est dû en partie à
la plus grande complexité du système nerveux et de l’anatomie des
femmes. Responsable aussi, le fait inopportun que la sexualité des
femmes tende à mettre à contribution notre être tout entier, et pas
seulement notre anatomie. Comment reproduire artificiellement
cet état enivrant, cette fièvre à la fois mentale et physique, absolu-
ment indispensable à l’excitation des femmes ? Et comment éveiller
le sentiment de sécurité et de confiance qui lui est tout aussi néces-
saire la plupart du temps ? La réponse se situe au-delà du champ
d’investigation de la pharmacologie. Jusqu’à présent, le seul médica-
ment pour le traitement du manque de désir chez les femmes qui
ait été autorisé à la vente est la flibansérine (commercialisée sous
la marque Addyi depuis 2015), et c’est un traitement controversé.
Des médecins et des chercheurs l’ont taxé d’inefficace – les femmes
qui l’ont pris n’avaient qu’un « événement sexuel satisfaisant » de
plus par mois que les femmes ayant reçu le placebo  –, voire de
dangereuse, avec un risque d’effets secondaires tels qu’une chute
de la tension artérielle ou des évanouissements. Le sexothérapeute
de Vancouver David McKenzie craint que ce médicament ait pour
effet d’exposer les femmes à des attentes encore plus grandes en
matière de sexualité. « Avec [la flibansérine], les femmes se sentent
un peu obligées de se montrer à la hauteur de ses effets supposés, et
leurs partenaires masculins les y pressent sans doute aussi », a-t‑il
expliqué au Globe and Mail, un quotidien canadien. En parallèle des
laboratoires, des petites entreprises de technologie se sont dévelop-
pées ces dernières années, s’attelant à booster artificiellement la
sexualité féminine. On a mis au point, entre autres, des gadgets
connectés que les femmes peuvent s’insérer dans le vagin pour
récolter des données sur la tonicité de leurs parois vaginales tout
en faisant travailler le périnée (« Encore trop lâche – vous me ferez
une centaine de contractions supplémentaires ! »). Dans le même
esprit, on a commercialisé le « G-shot », une injection qui prétend
décupler les sensations sur le point G.

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Il y a quelque chose qui cloche dans ce tableau. Être dysfonc-


tionnelle est tellement courant que c’est devenu la nouvelle norme.
Si les femmes sont tout aussi susceptibles d’avoir des raisons
de  se plaindre que de « fonctionner correctement », n’est-ce pas
le moment de redéfinir la notion de bon fonctionnement ? Et si le
problème, ce n’était pas la sexualité des femmes, mais bel et bien
l’idée que nous nous faisons de la « normalité » ?

« J’exige de jouir. » En 2015, la rappeuse Nicki Minaj a fait les


gros titres lorsqu’elle a déclaré à Cosmopolitan que les femmes
devraient exiger du plaisir. « J’ai une amie qui n’a jamais eu
d’orgasme de sa vie. De toute sa vie ! Ça me fend le cœur. C’est
un truc de dingue. » Elle raconte qu’elle et ses amies font souvent
des « interventions-orgasme » où elles lui « montrent comment
faire, quoi » : « On se chevauche les unes les autres en expliquant :
“Il faut que tu te mettes sur lui, comme ça, et que tu fasses ce
mouvement-là.” »
Avec l’humoriste Amy Schumer, elles ont dû se passer le mot.
« Il faut bien qu’il comprenne que vous avez droit à un orgasme »,
assènera Schumer dans une interview pour Glamour un mois plus
tard –  et c’était loin d’être la première fois qu’elle propulsait le
plaisir féminin au premier plan.
« Moi, j’aime bien dire les choses franchement. Je vais balancer
un truc du genre : “Eh, on est deux, là, coucou”, poursuit-elle. Ou
alors : “Eh mais attends ! Il faut absolument que tu fasses connais-
sance avec mon clito !” Faut surtout pas vous gêner. »
Ces apparitions du clitoris dans les médias grand public ont
contribué à la décision du site d’information Mic de proclamer
2015 l’« année de l’orgasme féminin ».
Ce n’est pas par hasard si deux des femmes artistes les plus
influentes des États-Unis s’expriment au sujet du plaisir féminin, et
ce n’est pas pour le plaisir de choquer : c’est parce qu’elles savent
bien que les femmes ordinaires s’expriment déjà de plus en plus
sur ce sujet, et en ces termes.
D’ailleurs, elles ne se contentent pas d’en discuter entre elles.
Matraquées d’images explicitement sexuelles, assoiffées d’informa-

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La peur du plaisir

tions concrètes, et motivées par le désir de se passer des pilules


et des « astuces sexo » superficielles qu’on leur sert à tout bout
de champ, les femmes se renseignent avec beaucoup de sérieux,
expérimentent à l’aide d’activités de plus en plus diverses et,
ce faisant, transforment leur rapport à la sexualité. Souvent, les
traitements médicamenteux aggravent les problématiques d’ordre
sexuel que peuvent rencontrer les femmes – difficile de se sentir
sexy quand on est taxée d’anormalité. Cet engouement d’un genre
nouveau stimule les ventes de toute une flopée de livres conçus
comme des guides de la sexualité féminine, comme Come As You
Are d’Emily Nagoski, She Comes First d’Ian Kerner ou encore Girl
Sex  101 d’Allison Moon, qui traite également des sexualités queer
et transgenre   2. Sous des étiquettes assez diverses –  thérapeutes,
mères, neuroscientifiques ou encore membres de sectes vouant un
culte à l’orgasme –, de nombreuses femmes remettent en question,
chacune à sa façon, le fait d’envisager la complexité de la sexualité
féminine comme un dysfonctionnement à traiter. « Et s’il s’agissait
en fait d’une qualité ? Et s’il fallait s’en réjouir ? », se demandent-
elles.
En tant que journaliste, cela m’a donné envie de me plonger
dans tous ces courants culturels d’avant-garde qui contestent
les vieilles croyances sur la sexualité des femmes, quand bien
même, souvent, les stéréotypes demeurent et réapparaissent
sous d’autres formes. Je me suis demandé pourquoi la sexualité
féminine est devenue un sujet très en vogue, alors même qu’elle
semble rarement mieux comprise qu’à l’époque où elle était taboue.
Je ne me rappelle pas la première fois où j’ai entendu dire que la
sexualité féminine était mystérieuse – que les hommes bénéficiaient
d’un équipement de série très simple et facile à manœuvrer, tandis
que les femmes étaient dotées de casse-tête alambiqués, comme
des Rubik’s Cubes charnels. Ce mystère, il me semble que j’en

2. En France, le sujet se fait un peu plus discret. Certaines traductions connaissent


un certain succès (comme Les Joies d’en bas, de Nina Brochmann et Ellen Stokken
Dahl), mais les publications franco-françaises sur la question sont encore
rares et, surtout, leur succès n’est pas aussi net que celui des œuvres citées par
l’autrice (N.d.l.T.).

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ai toujours eu conscience. Mais c’est à la lecture d’un long article


de psychologie publié dans le New York Time Magazine en 2009,
« What do women want ? », que cette idée m’a frappée. L’article
avait fait beaucoup parler de lui à l’époque. Quant à moi, je l’avais
lu et relu jusqu’à l’usure, l’énigme de son titre – « Que veulent les
femmes ? », cette célèbre question posée par Freud à l’une de ses
patientes  – se logeant dans ma tête comme un chardon dans un
pull en laine. Que voulons-nous, au juste ? Je me suis penchée sur
cette question avec des femmes de diverses origines sociales et,
rapidement, j’ai compris qu’elles se la posaient, elles aussi. Elles
m’ont donné quelques indices : tu devrais lire ce livre sur le sexe ;
tu pourrais aller voir cette thérapeute ; il y a un événement auquel
tu pourrais assister ; et si tu t’inscrivais à un cours de tantrisme ?
J’ai suivi tous ces conseils. Et, progressivement, j’ai découvert des
réseaux de femmes aimant le sexe et capables de répondre à cette
question pour elles-mêmes, d’une manière très individualisée. Ce
petit livre est le fruit de ces rencontres.
Jouir enquête sur les recherches scientifiques menées sur la
sexualité dans des laboratoires à la pointe de la technologie, notam-
ment à travers l’usage de l’IRMf, l’imagerie à résonnance magné-
tique fonctionnelle. Nous irons à la rencontre de chercheur·e·s qui
étudient la sexualité féminine comme un tout dans lequel inter­
agissent les nerfs complexes, les hormones, les neurotransmetteurs,
les réseaux neuronaux, les émotions, les pressions et attentes cultu-
relles qui participent à l’excitation, à la satisfaction et au bien-être.
Une psychologue canadienne nous expliquera notamment
comment elle explore la méditation de pleine conscience comme
traitement des troubles à caractère sexuel. Nous découvrirons aussi
comment diverses femmes choisissent de redéfinir leur sexualité, en
s’aventurant jusqu’au festival Burning Man, où l’orgasme féminin
se donne à voir sur scène, ou dans le cabinet d’une thérapeute peu
conventionnelle qui soigne les traumatismes à l’aide de massages
sensuels. Inspirés par les mouvements de femmes sex-positive des
années 1970, et portés par la popularité du yoga et de la médecine
holistique, ces bruissements subculturels glissent petit à petit du
microcosme underground vers la lumière du champ mainstream.

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La peur du plaisir

Carnet de voyage aux confins de la jouissance –  dans tous


ses frémissements et toute sa flamboyance –, ce livre envisage la
sexualité féminine moins comme science pure et dure que comme
une forme d’artisanat. C’est une plongée dans l’étrange, dans le
merveilleux, et dans le farfelu aussi, parfois.

Cet ouvrage est né d’un paradoxe. Le sexe est l’un des grands
avantages du fait d’être en vie. Comme l’écrit la journaliste scienti-
fique Zoe Cormier, la sexualité humaine a quelque chose d’unique.
Pour beaucoup de biologistes, nous prenons certainement plus de
plaisir à la valse de la reproduction que toute autre espèce vivante
présente sur cette planète. Dans le règne animal, la copulation a
quelque chose de repoussant. Elle paraît aussi brève que brutale.
Les humains, eux, font l’amour pour s’amuser, pour s’exprimer et
pour tisser des liens émotionnels. Et nous pouvons le faire pendant
des heures. La femme humaine est dotée d’un clitoris et peut avoir
plusieurs orgasmes en un seul rapport. On serait donc tenté de
croire que, pour ces dames, la vie est une fête. Ce n’est pourtant
pas exactement ce qui se passe.
Le sexe demeure un sujet très clivant en Occident et, en ce
qui concerne les femmes, il fait l’objet de nombreux conflits. On
humilie publiquement les femmes lorsqu’elles expriment leur
sexualité, comme lorsque Piers Morgan, ancien présentateur sur
CNN, a utilisé son compte Twitter pour critiquer le fait que Kim
Kardashian, star de la télé-réalité, partage sur Instagram des photos
d’elle nue. Les autorités accusent souvent les femmes victimes
d’agression sexuelle d’en être responsables. À l’université York,
en 2011, lorsqu’un officier de police de Toronto a expliqué à une
salle pleine d’étudiantes que, pour se protéger des violeurs, « les
femmes devraient éviter de s’habiller comme des salopes », il a
déclenché sans le vouloir un mouvement de protestation dans le
monde entier, la SlutWalk, ou « marche des salopes », au cours de
laquelle des femmes sont descendues dans les rues pour manifester
en lingerie et, à l’occasion, vêtues de résille. Et, en parallèle de tout
cela, on exige des femmes qu’elles soient sexuellement attirantes
et qu’elles atteignent l’orgasme. Mais l’omniprésence d’images

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hypersexualisées et très normées dans nos vies quotidiennes est


devenue bien plus oppressante que libératrice.
Dans le vide laissé par une éducation sexuelle moins axée
sur le plaisir que sur les risques liés à la sexualité (la grossesse et
les maladies sexuellement transmissibles), une nouvelle généra-
tion atteint l’âge adulte en ayant appris ce qu’elle sait sur le sexe à
partir d’une source très biaisée : les films porno, où les femmes sont
pénétrées brutalement par tous les orifices sans le moindre début
de préliminaire. L’application Tinder transforme les rencontres
amoureuses en une espèce de jeu en mode hyper-accéléré, dans
lequel les hommes rivalisent pour coucher avec le plus de femmes
possible. Dans un article publié en 2015 par Vanity Fair, Nancy
Jo Sales relate l’impression, ressentie par de nombreuses jeunes
femmes, qu’avec cette application les hommes ne ressentent plus
tellement le besoin de les satisfaire sous la couette : ils pourront
toujours se retourner vers un nouveau profil leur correspondant,
un nouveau « match ».
—  C’est comment, un vrai orgasme ? se lamentait une jeune
femme. Comment je pourrais le savoir… ?
Une autre analysait :
—  C’est un concours où celui qui l’emporte, c’est celui qui
en a le plus rien à foutre. Et à ce jeu-là, les mecs gagnent souvent.
Les femmes jouissent deux fois plus lorsqu’elles sont en
couple que lors de ce qu’on appelle les « coups d’un soir », d’après
une étude présentée en 2013 par Justin R. Garcia, professeur assis-
tant en études de genre au Kinsey Institute de l’université d’Indiana
et à l’université de Binghamton. Il ne s’agit pas là d’un plaidoyer
pour un retour aux valeurs monogames –  beaucoup de femmes
apprécient autant que les hommes le sexe sans attaches. Non, il
s’agit plutôt de reconnaître que les femmes sont plus susceptibles
de jouir si leur partenaire se soucie de leur plaisir et si les partici-
pants se sentent assez à l’aise pour communiquer leurs envies, ce
qui semble plus rare lors des coups d’un soir. Certains hommes
interrogés dans le cadre de cette étude ont même dit très claire-
ment qu’ils s’inquiétaient moins du plaisir de leur partenaire dans
le cadre d’un rapport sans lendemain.

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La peur du plaisir

« Nous devons donc en conclure […] que la révolution


sexuelle occidentale est foireuse », a déclaré Naomi Wolf dans le
très provocateur Vagina  : A New Biography. Elle n’a pas été à la
hauteur, en tout cas pas pour les femmes.
Il n’est pas non plus certain que notre culture sexuelle
augmentée soit si bénéfique aux hommes. Vous n’entendrez pas
ça dans les publicités qui en vantent les mérites, mais environ la
moitié des hommes à qui on prescrit du Viagra renoncent à ce
traitement, pour la plupart dans les trois premiers mois, selon une
étude menée par la psychologue Ana Carvalheira.
Certains hommes déclarent par ailleurs avoir cessé de regarder
des films pornographiques parce que, selon eux, cela gangrénait
leurs rapports sexuels dans la vraie vie. Dans sa conférence TED
de 2013, l’universitaire Ran Gavrieli raconte comment le porno
hardcore a déformé ses fantasmes. Intitulé « Pourquoi j’ai arrêté de
regarder du porno », ce discours a comptabilisé presque 20 millions
de vues depuis sa mise en ligne   3.
Il y a fort à parier que cette culture-là dissimule un autre aspect
de la sexualité masculine, un aspect plus doux et plus bienveillant
qui existe bel et bien. Un de mes amis ne parvient généralement à
atteindre l’orgasme que lorsqu’il se sent profondément à l’aise avec
une femme, ce qui peut nécessiter des mois passés à se fréquenter
sans jouir. Or, lorsqu’on vit dans une société qui récompense les
hommes qui collectionnent les coups d’un soir, c’est sans doute un
aspect de soi que l’on aura tendance à cacher. Le plus intrigant, ce
sont peut-être ces hordes de jeunes hommes qui rejoignent OneTaste,
une association qui promeut la méditation orgasmique, une pratique

3. Cela ne signifie pas que toute pornographie soit misogyne. Certaines femmes en
créent, et certain·e·s producteur·rice·s établissent des règles strictes d’hygiène et de
sécurité par rapport aux MST sur les plateaux, et payent correctement leurs acteurs
et leurs actrices. Mais ces personnes-là sont minoritaires dans ce secteur. La majeure
partie du temps, la pornographie est dégradante pour les femmes et les filles – et
pour le sexe en lui-même, elle l’est presque systématiquement. Pour décrire le sexe
tel qu’il est présenté dans le porno de base, mainstream et titanesque que nous avons
à notre disposition, Gavrieli parle de « sexe sans les mains ». Il s’agit de séances de
baise irréalistes au cours desquelles seules les parties génitales se touchent, parce
que les caresses et les baisers gêneraient le caméraman.

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Jouir

sexuelle focalisée sur le plaisir féminin. Les hommes gardent leurs


vêtements et caressent les parties génitales d’une femme avec le
doigt pendant quinze minutes, sans aller plus loin. Cette pratique est
censée améliorer le sentiment de connexion à l’autre et les sensations
des deux partenaires. Perçu comme un élément de ce qu’on appelle
le slow sex – un peu comme la slow food se dresse aujourd’hui contre
la malbouffe des fast-foods –, cet exercice explose en popularité.
Ce livre n’est pas un manifeste contre la pornographie. Il
n’est pas non plus là pour démontrer que la sexualité masculine
est intrinsèquement mauvaise ou agressive. Il ne prétend pas que
les femmes viendraient de Vénus et qu’elles auraient, à ce titre, des
besoins différents de ceux des hommes, qui viendraient de Mars.
Les différences entre les sexes ou, disons, la notion de genre n’a
rien de binaire. Elle s’échelonne sur un spectre protéiforme et très
vaste, et le mot « femme » peut représenter de multiples nuances en
matière d’expérience, fût-elle cisgenre, intersexuée, queer ou trans-
genre. La lutte des femmes cisgenres   4 pour faire toute la lumière
sur leur sexualité et la redéfinir selon leurs propres exigences est
renforcée lorsqu’elles donnent à entendre les voix des femmes
les plus marginalisées, surtout celles des femmes transgenres. Au
même moment, les adolescents affichent de façon de plus en plus
décomplexée une liberté par rapport aux normes de genre que le
reste du monde n’a pas encore commencé à imaginer. Selon une
étude menée en 2016 par J. Walter Thompson Intelligence, société
d’études de marché, 78 % des adolescent·e·s américain·e·s âgé·e·s
de treize à vingt ans ont déclaré que le genre d’une personne ne
la définit plus autant que cela a pu être le cas par le passé. Si ce
livre a tendance à retomber dans ces normes binaires, avec les
hommes d’un côté et les femmes de l’autre, c’est uniquement pour
me permettre d’examiner en quoi, précisément, les besoins et les
désirs des femmes diffèrent de ceux des hommes, et comment ces
écarts ont été étouffés et discrédités pendant des milliers d’années
– et pas, j’espère, pour les enraciner de plus belle.

4. Les femmes cisgenres s’identifient au genre qui leur a été assigné à la naissance, à
la différence des femmes transgenres.

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La peur du plaisir

Le titre original de ce livre, Closer –  « plus près » ou, moins


littéralement, « presque »  – fait référence à un moment difficile
à décrire, et qui est sans doute très familier à tout être humain
pourvu d’un clitoris. Il s’agit de ce point de bascule, pendant un
rapport sexuel, où l’on se rend compte que l’orgasme est à portée
de main, qu’il devient possible. C’est comme si vous étiez sur
le point culminant d’une montagne russe, mais que vous étiez
coincée là-haut dans un petit wagon qui refuserait de s’élancer, nue
et trempée de sueur mais avec le petit air démuni de Vil Coyote
quand il s’est fait avoir par Bip Bip. C’est un moment intense, qui
peut nous plonger dans une rage folle. S’il dure trop longtemps, il
peut nous angoisser, nous donner l’impression d’être trop lente, ou
de faire perdre son temps à notre partenaire. « J’y suis presque »,
vous dites-vous pleine d’espoir. Mais plus l’inquiétude vous gagne
vis-à-vis de cet objectif, plus vous risquez de voir s’essouffler votre
plaisir et disparaître la perspective d’avoir un orgasme. D’après
un sondage publié en 2015 par le magazine Cosmopolitan, 50 % des
femmes connaissent bien cette situation. Elles s’en approchent
tout près, de plus en plus près, mais sans l’atteindre.
Ce titre et sa justification peuvent paraître étranges –  ils le
sont. Mais « closer » fait aussi référence à notre recherche d’une
connaissance profonde du corps des femmes –  quoique timide-
ment, nous nous en approchons, nous y sommes presque – ainsi
qu’à la manière dont la sexualité peut aider à tisser des liens, à
nous rapprocher de nous-mêmes, de nos partenaires et de nos
contemporains.
Je n’ai pas écrit ce livre comme on écrit un guide sur la
sexualité. Il n’a pas pour objectif d’aider les femmes à obtenir des
orgasmes plus intenses, plus longs ou plus divers. Il existe toutes
sortes de livres très bien conçus et très efficaces sur cette question,
et ce fut un plaisir réel que de les lire pour les besoins du présent
ouvrage. Je les ai répertoriés dans la bibliographie à la fin de ce livre,
et j’encourage mes lectrices et mes lecteurs à aller fouiller dans ces
mines d’or. J’ai préféré concevoir ce livre comme une esquisse, une
provocation, une source de réflexion. Les femmes d’aujourd’hui
repensent leur sexualité de façon grandiose et irrépressible, fût-ce

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Jouir

à travers la pornographie engagée, la masturbation en groupe ou


la redéfinition du mot « orgasme » lui-même, et, dans un monde
qui exige des filles qu’elles se conforment à certaines normes, cette
excentricité décomplexée est une manne.
On est en droit de se demander si cette quête de l’extase
dépasse, ou non, la simple recherche de plaisir hédoniste. A-t‑elle
vraiment quelque chose à nous apprendre sur la vie des femmes
en général ? Est-il pertinent de la rapprocher des écarts de salaire et
d’autres inégalités ? Et, d’ailleurs, la question se pose de savoir si le
fardeau d’un emploi exigeant et de la maternité ne nous épuise pas
trop pour que nous puissions consacrer au sexe le peu de temps
qu’il nous reste pour lui ?… Ce que j’ambitionne de prouver à
travers ces lignes, c’est que la recherche de l’égalité sur le plan sexuel
participe du débat actuel sur les droits des femmes. Elle touche au
bien-être, à l’autodétermination et au consentement. Ceci étant, je
tiens à préciser que ce petit livre ne prétend nullement donner un
aperçu exhaustif de l’état de la sexualité féminine partout dans le
monde en 2016. Mes recherches ont été restreintes aux femmes de
ce que l’on nomme communément l’Occident, et plus précisément
d’Amérique du Nord. Cela ne signifie pas pour autant que nulle part
ailleurs dans le monde les femmes ne trouvent diverses stratégies
pour repousser les limites de leur sexualité, y compris dans les pays
où les droits des femmes sont menacés ou inexistants   5. Je rappelle
simplement que je n’ai aucune légitimité à m’exprimer ici pour elles.

Chez Good For Her à Toronto, lors de l’atelier évoqué plus


haut, plusieurs femmes ont confié que lorsqu’elles cherchaient
à atteindre l’orgasme, une peur soudaine les paralysait. Mais
comment peut-on craindre le plaisir ? N’est-ce pas plutôt l’inverse
– ne pas jouir – qui est censé être intolérable ?
On a coutume de dire que, pour les femmes, le sexe n’est
jamais un acte isolé. La sexualité a tendance à nous affecter et à être

5. Pour en savoir plus sur la sexualité contemporaine au Moyen-Orient, je vous recom-


mande l’excellent livre de la journaliste égypto-canadienne Shereen El Feki, La
Révolution du plaisir. Enquête sur la sexualité dans le monde arabe.

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La peur du plaisir

affectée par les autres aspects de notre vie. « Le plaisir, c’est vous
tout entière », écrit Emily Nagoski. Il naît de l’interaction entre
le stress, la mémoire, l’image que l’on a de son propre corps, le
système nerveux, la confiance en soi et en l’autre, voire les odeurs
dans la pièce. C’est cela qui rend la solution médicamenteuse
quasiment impossible. Si le plaisir nous fait peur, il vaudrait alors
mieux se mettre à l’écoute de soi, plutôt que d’y aller aux forceps.
Il s’agit peut-être d’un aspect de notre sexualité plutôt que d’un
dysfonctionnement. Il peut y avoir quelque chose de très intimi-
dant à se sentir observée lorsque nos yeux sont révulsés par le
plaisir comme ceux d’un zombie, écoutée lorsque des cris bestiaux
émanent de notre bouche, et connue dans notre vulnérabilité
la plus exquise. Dans The Ultimate Guide of Orgasm for Women,
l’autrice Mikaya Heart écrit : « Cesser d’accorder de l’importance à
ce que pensent les autres, c’est la meilleure chose que vous puissiez
faire pour améliorer votre vie, et en particulier votre vie sexuelle. »
Cette quête du plaisir, qui nécessite d’apprendre à nous libérer
du regard des autres, est donc en mesure, littéralement, de nous
changer la vie en général.
Les femmes qui ont assisté à cet atelier ont passé cinq longues
heures à apprendre leur anatomie et à s’entendre dire que non,
ce qu’elles avaient entre les jambes n’était pas dégoûtant. Elles
ont appris à demander ce dont elles avaient envie au lit, elles ont
ri, elles ont échangé entre elles leurs peurs les plus ancrées. En
s’écoutant parler les unes les autres, ce qu’elles ont appris de plus
libérateur était sans doute que d’autres femmes se trouvaient dans
la même situation qu’elles. Elles étaient normales, tout compte fait.

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2. Une histoire de l’oubli
Comment des siècles d’ignorance vis-à-vis de l’anatomie
féminine ravagent encore aujourd’hui la santé des
femmes – et comment l’une d’elles s’est rebiffée.

« La découverte de sa castration est un tournant dans


le développement de la petite fille. »
Sigmund Freud, « La féminité »,
Nouvelles Conférences d’introduction
à la psychanalyse.

Vanessa était allongée sur la table


d’examen de sa généraliste. D’une main experte, elle commen-
çait à se masturber tandis que, dans l’autre main, elle tenait son
téléphone portable, cherchant à filmer ce qu’il se passait entre ses
jambes. Elle se redressait un peu pour vérifier que le cadrage était
bon. Dans la pièce d’à côté, la docteure attendait qu’elle ait fini.
Vanessa ne s’offrait pas un petit orgasme tranquille sous
l’éclairage chirurgical d’une salle d’examen juste pour le kif. Elle
cherchait à prouver à sa généraliste qu’un aspect controversé de
son anatomie existait bel et bien. Elle allait lui fournir la preuve en
vidéo que certaines femmes éjaculent. Cela peut paraître superflu
à quiconque regarde ou a regardé un peu de porno dans sa vie  :
l’expulsion de quelques gouttes de liquide ou d’une quantité
autrement plus abondante par le sexe féminin, pendant ou juste
après l’orgasme –  le squirting  – compte actuellement parmi les
fétichismes les plus demandés aux femmes devant les caméras
indiscrètes. Mais, malgré cette marée de vidéos de squirting qui
inonde le marché, la généraliste de Vanessa n’en avait jamais
entendu parler. « Éjaculation féminine » : l’expression ne figurait
pas dans ses manuels de médecine. Il fallait que Vanessa lui

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fournisse la preuve de ce qu’elle avançait. Sa santé génitale et sa


santé mentale en dépendaient.
Jeune écrivaine et réalisatrice de Toronto, la petite vingtaine,
Vanessa souffrait depuis trois ans de symptômes pelviens assez
mystérieux. D’abord, elle avait ressenti des douleurs après les
rapports sexuels. Puis elle avait enchaîné les crises de mycose
vaginale. Par ailleurs, elle était assaillie de divers ennuis de
santé qu’elle ne parvenait pas à s’expliquer : dépression, anxiété,
problèmes dermatologiques, prise de poids. Et surtout, il y avait
cette douleur étrange qui revenait sans cesse dans un endroit bien
précis de son corps qu’elle appelait « le point », et qui semblait
aussi proche de son vagin que de sa vessie.
Le long de la paroi vaginale passe l’urètre, ce petit tube qui
permet à l’urine de descendre de la vessie et d’être évacuée par
le corps. Située en dessous du clitoris et au-dessus de l’entrée
du vagin, une toute petite ouverture urétérale expulse l’urine.
Chez certaines femmes, à peu près au moment de l’orgasme, la
même ouverture se met à goutter, à gicler ou à couler de manière
involontaire, laissant échapper un fluide d’une autre nature. Ce
phénomène angoisse depuis bien longtemps les femmes, terrifiées
à l’idée qu’il s’agisse de fuites urinaires qui surviennent pendant
les rapports sexuels. Pourtant, ce liquide est généralement trans-
parent ou d’un blanc laiteux, sans odeur, et sa composition propre
le distingue des autres fluides corporels. Une étude menée en 2015
par le gynécologue Samuel Salama dans un hôpital du Chesnay
en France a démontré que ce liquide contient généralement un
antigène prostatique –  une enzyme également produite par la
prostate chez les hommes. Voilà de quoi se compose le « véritable »
éjaculat féminin. Le liquide qui s’échappe par l’urètre au moment
de l’orgasme ne contient parfois que de l’éjaculat, mais, souvent, il
est mélangé à de l’urine. Quoi qu’il en soit, parmi les femmes qui
éjaculent régulièrement, certaines affirment que ces orgasmes-là
leur apportent une satisfaction supplémentaire par rapport à
leurs orgasmes classiques et, disons, secs. Beaucoup de théories
sont formulées sur l’éventualité que ce réflexe du corps serve à
nettoyer l’urètre après les rapports, mais c’est un sujet qui semble

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Une histoire de l’oubli

n’intéresser vraiment que quelques spécialistes de la vessie. Pour


la plupart des gens, c’est encore très obscur, et pourtant certains
prétendent que presque toutes les femmes auraient la capacité
d’éjaculer.
En temps normal, Vanessa éjaculait à chaque rapport sexuel.
Mais, désormais, à mesure que la douleur s’amplifiait, il lui devenait
de plus en plus difficile d’éjaculer et de jouir. Elle éprouvait une
sensation très inconfortable de trop-plein. Quand elle parvenait
à jouir, elle souffrait encore plus, d’une douleur qu’elle décrivait
comme « du plaisir qui aurait mal tourné ». Lorsqu’elle parvenait
à éjaculer, le liquide qui s’échappait de son urètre n’avait pas
la même odeur que d’habitude. Parfois, les contractions provo-
quées pendant le rapport la faisaient pleurer après le coït  : elle
ne comprenait pas ce qui se passait dans son corps ou pourquoi
ce qu’elle aimait tant lui faisait à présent aussi mal. Elle avait
consulté une cohorte de médecins, mais lorsqu’elle leur décrivait
ses symptômes, il apparaissait très clairement qu’ils ne savaient
pas ce qu’était l’éjaculation féminine  : « Tous, ils me répétaient
que j’étais en parfaite santé. »

En 2009, deux gynécologues français, Pierre Foldès et Odile


Buisson, ont réalisé, à l’aide d’un échographe, une modélisation
en 3D des centres du plaisir féminin. Au départ, leur but était
de faire toute la lumière sur la notion encore très controversée
de « point  G » et, à cette fin, ils ont demandé à cinq femmes de
contracter leurs muscles vaginaux pour observer ces mouve-
ments en direct au moyen d’une sonde échographique. Les images
produites lors de cette étude montrent la structure clitoridienne
dans sa totalité : sa petite bosse externe, qu’on appelle le gland du
clitoris, sous lequel s’étendent de longues structures comparables
à des jambes ou à des ailes et qu’on nomme piliers ou racines,
ainsi que deux bulbes qui enserrent l’entrée du vagin comme un
os à vœux.
Pardon ? Des jambes et des bulbes ? Eh oui, c’est encore bien du
clitoris qu’il s’agit. Le clitoris ne se limite pas au tout petit bouton
hypersensible situé en haut de la vulve, ce petit nœud caoutchou-

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teux auquel on le réduit habituellement. Comme un iceberg du


plaisir, le clitoris ne laisse voir qu’une petite proportion de sa struc-
ture totale, dont la majeure partie est dissimulée sous la surface
de la peau, à l’intérieur du corps. Comparé à la partie visible et
tangible, celle qui dépasse tout en haut de la vulve, le Vrai Clitoris
est un organe très étendu qui contient à peu près autant de tissus
érectiles qu’un pénis. Avec son cou recourbé, ses ailes grandes
ouvertes et son corps charnu, le clitoris, tel qu’il est représenté
depuis cette découverte, évoque la silhouette d’un cygne. Lorsque
je suis tombée pour la première fois sur une illustration du clitoris
sous sa véritable forme, je me suis sentie comme une aveugle qui
verrait pour la première fois un éléphant tout entier alors qu’elle
avait jusqu’à présent dû se contenter de lui toucher le bout de la
trompe.
En fait, le clitoris, c’est tout sauf minime. Voilà, en substance,
ce que nous disent ces piliers et ces bulbes. L’existence enfin
démontrée d’une zone sensible beaucoup plus étendue et tenta-
culaire dans cette région-là explique bien des choses, notamment
aux femmes ayant atteint l’orgasme en massant seulement leurs
grandes lèvres, leur pubis ou même des zones de leur vagin autres
que le point G.
À bien des égards, cette « découverte » a été un pas de géant
pour les femmes de cette planète. Cependant, le fait que cet
élément – somme toute banal – de notre anatomie soit resté aussi
longtemps méconnu nous rappelle, de manière assez déconcer-
tante, le peu d’efforts consentis par notre société pour étudier
l’anatomie féminine lorsque celle-ci ne semble pas indispen-
sable à la procréation. Comme l’ont fait remarquer biologistes et
féministes, le clitoris, avec ses huit mille terminaisons nerveuses
(minimum), est sans doute le seul organe humain dont le plaisir
soit la seule raison d’être –  ce n’est pas le cas du pénis, qui sert
également à la procréation et à la miction. Rien de tout cela n’est
conforme à l’image de la femme adulte telle qu’elle est véhiculée
par l’Occident, encore pétri de christianisme, et cela transparaît
dans le corpus scientifique de notre civilisation. Léonard de Vinci
esquissait déjà amoureusement des coupes transversales de l’ana-

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Une histoire de l’oubli

tomie génitale masculine en 1493. En comparaison, l’anatomie


féminine n’a vraiment pas bénéficié de la même attention. Pour le
dire autrement, nous sommes parvenus à cartographier l’intégralité
du génome humain en 2003, soit des années avant d’avoir pris la
peine de faire une échographie détaillée du clito humain ordinaire.
Mais écoutez plutôt ce qu’en dit le docteur Foldès. Ce spécia-
liste de la reconstruction clitoridienne, qui a opéré plus de trois
mille femmes victimes de mutilations génitales, s’exprime en ces
mots dans une citation reprise par le Museum of Sex de New York :
« La bibliographie médicale nous dit la vérité sur notre mépris des
femmes. Depuis trois siècles, on trouve des milliers de références à
la chirurgie du pénis, rien sur le clitoris, hormis quelques cancers ou
en dermatologie. Et rien pour lui rendre sa sensibilité. L’existence
même d’un organe du plaisir est niée, médicalement   1. » Dans le
Journal of Urology, revue de l’American Urological Association,
l’urologue Helen O’Connell a publié en 2005 un rapport, dans
lequel elle explique que le clitoris a longtemps « été dominé par
des facteurs sociaux […]. Certains manuels d’anatomie omettent
de décrire le clitoris. En comparaison, des pages et des pages sont
dédiées à l’anatomie pénienne […]. Le clitoris est une structure
pour laquelle peu de croquis et de descriptions, même succinctes,
sont proposés, ce qui peut nuire à sa préservation pendant les
interventions chirurgicales sur les parties génitales ».
Mais tout n’est pas qu’affaire d’ignorance. Pendant des millé-
naires, nous avons réuni tout un corpus de connaissances sur la
sexualité des femmes. Le problème, c’est que nous sommes passé·e·s
maîtres dans l’art d’en faire abstraction. Même si la structure clito-
ridienne complète – dont les nombreuses connexions à l’urètre et
à l’utérus ont conduit plusieurs spécialistes à le considérer comme
un élément d’un ensemble encore plus vaste, le complexe clito-
urétro-vaginal (CUV)  – n’a été modélisée qu’en 2009, elle avait
été décrite en détail dix ans plus tôt, dans un article publié par
O’Connell et ses trois coautrices dans le Journal of Urology. Et ce

1. En France, elle figure dans un article du Monde Magazine, « La grande énigme du
plaisir féminin », 7 mai 2010 (N.d.l.T.).

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n’est pas tout  : des illustrations détaillées des structures clitori-


diennes internes sont apparues bien plus tôt, notamment dans
l’œuvre classique de l’anatomiste allemand Georg Ludwig Kobelt,
De l’appareil du sens génital des deux sexes dans l’espèce humaine et
dans quelques mammifères, fruit de son travail de dissection de
cadavres… ce livre date de 1844 !
Vous avez bien lu  : en 1844, on en savait plus sur le Vrai
Clitoris que, disons, en 1995. Et, malheureusement, même après
toutes ces « découvertes » isolées, tout le monde ne connaît pas le
Vrai Clitoris, alors que le nombre d’études portant sur cet organe
ou sur le CUV depuis 2009 ne cesse d’augmenter, et lui confère
davantage de visibilité dans les médias, mais toujours sous l’angle
de la perplexité.
L’origine de ce désaccord vieux de plusieurs siècles sur la
sexualité féminine peut être résumée par la question suivante : la
vulve est-elle une chose ou une absence ? Comment définir ce qui se
trouve entre les jambes des femmes ? Est-ce un organe définissable
par tout ce qui dépasse – le clitoris, les lèvres, les huit mille termi-
naisons nerveuses, et plus généralement la chair qui le compose ?
S’agit-il plutôt d’un vide, d’un réceptacle, d’une ouverture, d’un
orifice, d’un lieu qui n’existe que pour être rempli par autre chose ?
À travers l’histoire, cette dernière vision des choses s’est accom-
pagnée de violences envers les femmes et de l’effacement de leur
désir sexuel au profit de celui des hommes. À l’inverse, lorsque
c’était la première approche –  celle qui perçoit la vulve comme
un organe à part entière  – qui dominait les esprits, les femmes
étaient considérées comme des êtres sexuellement indépendants,
capables d’éprouver du désir, de ressentir du plaisir et d’accéder
au pouvoir.
L’être humain a su réunir, à de multiples étapes de son
histoire, des connaissances remarquables sur la sexualité féminine,
et notamment sur le rôle du clitoris dans le plaisir féminin, sur
l’orgasme féminin, voire sur l’éjaculation féminine. Mais, fût-ce
le fait du hasard ou de notre volonté, nous avons ensuite omis ou
effacé ces informations de nos tablettes. Nous en avons occulté
la richesse et le pouvoir pendant si longtemps que même les

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Une histoire de l’oubli

femmes en sont arrivées à se sentir dans leur propre corps comme


en territoire ennemi –  un territoire moite, muqueux, étrange,
voire étranger. Le plaisir féminin a été cycliquement oublié puis
redécouvert, comme l’observe Naomi Wolf dans Vagina, cet essai
qui propose une chronologie exhaustive du déclin de la vulve et de
la structure vaginale : après avoir été vénérées et perçues comme
sacrées par les civilisations préhistoriques pendant des millénaires,
elles ont été rabaissées dans la Grèce antique, puis considérées
comme profanes et haïes dans les sociétés monothéistes centrées
autour d’une figure paternelle divine.
En résumé, la sexualité des femmes a d’abord été célébrée
puis, perçue comme trop puissante, elle a éveillé les craintes
–  avant d’être infériorisée, voire niée lorsque les sciences dites
« dures » se sont développées. Les efforts consentis par tant de
femmes (et d’hommes) pour comprendre la sexualité féminine
ne donnent pas seulement lieu à de multiples découvertes  : ils
tiennent de la guérison et de la résurrection.
Un petit aperçu de ces évolutions cycliques, inspiré par le
travail de Wolf, nous aidera à mieux comprendre comment nous
en sommes arrivé·e·s à la situation actuelle, une situation où
des avancées médicales majeures nous aident à vivre bien plus
longtemps qu’autrefois, tandis qu’un souci médical tel que celui
de Vanessa a pu rester sans diagnostic pendant plus d’un an parce
qu’il touchait une partie de son corps qui, selon ses médecins,
n’existait pas.

Au commencement était la vulve, et l’humanité lui vouait un


culte. C’était tout aussi mystique que parfaitement raisonnable : la
vie humaine était un mystère et le vagin semblait en être la source
(petite précision anatomique : la vulve, c’est la région externe des
parties génitales féminines. Elle se compose des grandes lèvres, des
petites lèvres, du gland du clitoris et de l’entrée du vagin. Le vagin,
quant à lui, est simplement le canal interne qui mène à l’utérus).
Les premiers humains gravaient des fentes vulvaires sur
des pierres. Les déesses d’autrefois, telles Astarté ou Aphrodite,
n’étaient pas seulement vénérées pour la fertilité. Comme le fait

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remarquer Wolf, elles étaient aussi ouvertement adorées pour


leur érotisme. Les Sumériens, qui vivaient il y a cinq mille ans
dans une région correspondant à l’Irak actuel, vénéraient la déesse
Inanna et plus particulièrement sa vulve, un « bateau du paradis »,
selon un hymne composé à l’époque. La fertilité de la terre était
culturellement liée à la sexualité  : dans l’agriculture, les sillons
des labours étaient associés à la vulve et on comparait la laitue
aux poils pubiens de la déesse. Inanna était tout à fait ravie d’être
pourvue d’un vagin, si l’on en croit ce chant sumérien :

Lorsqu’Inanna s’adossa au pommier, sa vulve apparut sous un jour


merveilleux.
Réjouie par sa vulve extraordinaire, la jeune femme s’applaudit
elle-même.

Dans la Grèce antique, on pensait que le désir féminin était


plus fort que celui des hommes. Sous l’Empire romain, l’orgasme
féminin et l’éjaculation féminine ont été décrits par Claude
Galien, médecin qui recommandait aux femmes célibataires de
se masturber pour être en bonne santé. Hippocrate avait donné un
nom au clitoris : la columella, ou « petit pilier ». Le mot « clitoris »
lui-même est issu du grec kleitoris, qui désigne la même chose, et
qui peut avoir pour origine étymologique le mot kleis, qui signifie
« clé », ou kleitorizein, verbe ayant le double sens de « toucher »
et de « chatouiller ». Même le judaïsme, qui considère le sang
menstruel comme impur, reconnaît l’orgasme féminin dans le
Talmud, le texte fondateur de la Loi juive. Il y est enseigné que
les maris doivent retarder le moment de leur éjaculation, de sorte
que « l’épouse s’échauffera pour éjaculer la première » – cela était
censé assurer la conception d’un enfant de sexe masculin. Ironie du
sort : cette directive à but misogyne pouvait apporter à ces dames
une certaine forme de satisfaction (un sage connu sous le nom de
Rabbi Kattina se vante à la fin du passage en question : « Je pourrais
n’engendrer que des garçons ! » Oy gevalt – oh non, pitié…).
La civilisation arabe médiévale et cosmopolite avait une
approche encore plus libre de la sexualité féminine. Avicenne,

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Une histoire de l’oubli

le grand philosophe persan qui faisait aussi figure d’autorité en


matière de médecine, a produit des écrits sur le clitoris, qu’il
nommait al bathara, le « pénis ». À la fin du xe siècle ou au début
du xie, alors que Bagdad était à l’épicentre de l’âge d’or islamique,
un livre intitulé L’Encyclopédie du plaisir y a été publié. Fruit du
travail d’un certain Ali ibn Nasser al-Kateb, il contient quarante-
trois chapitres à travers lesquels toutes sortes d’orientations et de
rapports sexuels sont détaillés –  homosexuels, bisexuels, hétéro-
sexuels  – et met en scène d’innombrables personnages féminins
qui s’adonnent ouvertement à la luxure. À la même époque, en
Europe de l’Ouest, la mise en circulation d’un tel ouvrage aurait été
inconcevable. Et même aujourd’hui, alors que nous sommes sortis
de ces heures « sombres » et « chaotiques » souvent décrites par les
historiens pour évoquer le Moyen Âge, une telle publication aurait
quelque chose de risqué   2. Voici un récit des extrêmes auxquels
pouvait conduire un désir féminin sans contrainte :

Hubba al Madaniyyah, par exemple, raconte qu’un jour, elle est sortie
du bain en compagnie d’un garçon qui avait un chiot. Le chiot, en
voyant sa vulve et ses lèvres vaginales, s’est glissé entre ses jambes et
s’est mis à lécher son organe. Elle s’est alors baissée pour permettre
à l’animal de réaliser sa tâche avec plus de facilité. Mais lorsqu’elle a
atteint l’orgasme, elle est tombée sur lui de tout son poids, et n’a pu
se relever à temps pour éviter la mort de l’animal par écrasement   3.

Même ce genre de récit peut paraître gentillet, comparé à


l’adoration profonde vouée au sexe féminin dans le tantra tel qu’il
était pratiqué à ses débuts en Asie du Sud. Le « sexe tantrique »,
décrit en détail il y a mille trois cents ans, diffère radicalement
de son expression occidentale actuelle et hautement tendance  :
on apportait des sécrétions sexuelles masculines (du sperme) en
offrande à des déesses (ou yoginis) toutes-puissantes et parfois terri-
fiantes, et les adeptes masculins du tantrisme consommaient des

2. En français dans le texte (N.d.l.T.).


3. Extrait cité dans Shereen El Feki, La Révolution du plaisir. Enquête sur la sexualité
dans le monde arabe.

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excrétions sexuelles féminines (connues sous le nom de yonitattva


ou dravyam), voire du sang menstruel. La yonitattva, ou « essence
vulvaire », était fournie par des adeptes de sexe féminin qui incar-
naient les déesses lors des rituels.
Ces pratiques ont posé les bases de ce qu’est devenu le tantra,
selon les recherches menées par David Gordon White, maître de
conférences en sciences des religions à l’université de Californie à
Santa Barbara. Dans les traditions tantriques un peu plus récentes,
les tantristes pratiquants s’adonnaient à des rituels sexuels dans le
but d’atteindre, à travers l’orgasme, des états de conscience plus
élevés et plus étendus. C’est à cette forme-là du tantrisme que
les colons britanniques (plutôt scandalisés) ont été confrontés
en arrivant dans la région, et c’est donc la même version de cette
pratique qui a fini par atteindre les côtes californiennes et la scène
New Age. Mais, dans le tantra d’origine – le tantra « hardcore » –,
l’humidité vaginale était la voie royale vers la divinité et le sexe
oral constituait une excellente façon de la provoquer. Ce poème
tamil de la fin du Moyen Âge, le Kamapanacastiram   4, s’apparente
à une espèce de mode d’emploi, pas à pas, du cunnilingus :

Comme un adorateur marchant lentement autour du temple,


Fais glisser ta langue sur son yoni   5,
Tout autour, de gauche à droite,
En dessinant un cercle de plus en plus étroit
Jusqu’à en atteindre le centre. […]
Délicatement, délicatement, saisis entre tes dents et ta langue
Le joyau palpitant et enflé de son yoni,
Et suce-le comme un nourrisson tête au sein ;
Alors il s’élèvera hors de son enveloppe, luisant et dressé,
Enflé tel un formidable rubis.

Mais, à un moment donné, pour la vulve, la fête a été finie.


Pour des raisons aussi diverses que les cultures où elle a connu le

4. Poème cité dans David Gordon White, Kiss of the Yogini. « Tantric Sex » in its South
Asian Contexts.
5. Dans l’hindouisme, le yoni désigne les organes génitaux féminins (N.d.l.T.).

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même sort funeste, le vent du pouvoir a tourné contre les femmes


en général, et contre leur sexualité en particulier.
Par exemple, les choses ont dégénéré assez rapidement pour
les femmes au début de la chrétienté. Beaucoup de gens parmi les
premiers disciples de Jésus éprouvaient du mépris pour le corps,
et principalement à l’égard du système reproducteur des femmes,
allègrement comparé à un « cloaque » (cloaca en latin), mot
désignant l’égout. Ils le haïssaient tellement que certains auteurs,
parmi lesquels Tertullian, écrivaient au iie siècle de notre ère des
traités complets, dans lesquels ils remettaient en question l’idée
selon laquelle le Fils de Dieu ait pu naître du corps de Marie dans sa
dimension bassement physique, avec ce placenta si impur qui suit
l’expulsion, et cette humiliation que constitue le fait d’être nourri
au sein par une femme humaine. Ils finissaient tout de même par
admettre qu’ils n’avaient pas découvert de solution alternative. Et
si tous les premiers chrétiens n’éprouvaient pas ce même dégoût
pour les femmes et le sexe, il s’est révélé très tenace.
Au xiiie siècle, Thomas d’Aquin, un saint et philosophe majeur
de la chrétienté, a produit une synthèse claire et précise de ces
opinions : « La femme est un être chétif et défectueux   6. »
La révolution scientifique européenne et les découvertes
sur l’anatomie humaine qui l’ont accompagnée ont fait éclater
au grand jour cette ignorance du corps des femmes qui perdurait
depuis si longtemps. Certains scientifiques, comme l’anatomiste
et chirurgien italien Realdo Colombo, étaient émerveillés par
les mécanismes internes du corps féminin. Colombo prétendait
avoir découvert le clitoris en 1559 et le décrivait « principalement »
comme le « siège du ravissement féminin ». Il avait également posé
la théorie selon laquelle le clitoris jouait un rôle prépondérant dans
la capacité de reproduction des femmes. « [S’il] m’est permis un
jour de nommer les choses que j’ai découvertes, il faudra appeler
celle-ci l’amour de Vénus, ou la douceur de Vénus. » Il avait même
décrit l’éjaculation féminine : « Frottez-le vigoureusement avec un
pénis, ou même touchez-le avec le petit doigt, la semence jaillit

6. Thomas d’Aquin, Somme théologique, XCII, I (N.d.l.T.).

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de la sorte plus rapide que l’air, et cela à cause du plaisir, même à


leur corps [le corps des femmes] défendant   7. » Malheureusement,
la « découverte » du clitoris ne s’est pas encombrée du consente-
ment des femmes qui ont fait office de sujets d’étude. L’anatomiste
Gabriel Fallope (d’après lequel ont été dénommées les trompes
de Fallope) prétendait lui aussi avoir découvert le clito, quelques
années plus tôt.
Mais certains des esprits scientifiques les plus brillants étaient
outrés à l’idée même qu’il puisse exister un organe féminin du
plaisir. L’anatomiste flamand Andreas Vesalius, le génie considéré
comme le père de la science anatomique, écrivit à Fallope : « On
peut difficilement attribuer cette nouvelle partie inutile, comme si
nous avions là un organe inconnu, aux femmes en bonne santé. » Il
déclarait ensuite qu’il s’agissait plus certainement d’une structure
pathologique qu’on ne trouvait que chez les hermaphrodites. Ses
contemporains pensaient en effet que les clitoris les plus volumi-
neux pouvaient conduire les femmes à s’en servir pour pénétrer
d’autres femmes lors de rapports sexuels lesbiens. Cette vision du
clitoris comme un défaut de naissance pseudo-phallique concur-
rençait une autre explication souvent avancée dans la culture du
e
xvi   siècle, selon laquelle cette excroissance était engendrée par
les femmes déviantes qui se touchaient et se frottaient les parties
génitales. Et soudain, l’habitude populaire consistant à interdire
aux filles de se toucher à cet endroit-là trouvait sa justification
scientifique – elles risquaient de voir pousser entre leurs jambes
un phallus miniature ! Comme l’écrit Naomi Wolf, depuis cette
époque, le clitoris a été oublié, redécouvert, oublié de nouveau,
et découvert encore…
Il a aussi été maintes fois amputé.
Les clitoris sont de tailles et de formes diverses (la partie visible
des plus petits fait 35 millimètres de long, et celle des plus volumi-
neux fait jusqu’à 1 centimètre de large, d’après une étude datée de
2005), mais, en Europe, au début de l’âge moderne, on voyait les

7. Extrait traduit par Thomas Laqueur dans La Fabrique du sexe. Essai sur le corps et le
genre en Occident (N.d.l.T.).

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plus gros clitoris comme un signe clair d’hermaphrodisme ou de


lesbianisme –  et comme un handicap à la mariabilité des jeunes
femmes. Des médecins pratiquaient des clitoridectomies –  des
mutilations génitales féminines, en d’autres termes – sur des filles
et des femmes dont les organes étaient jugés trop imposants. Dans
une affaire judiciaire des années 1560 (racontée par David Hillman
et Carla Mazzio dans The Body in Parts. Fantasies of Corporeality in
Early Modern Europe), un juge français avait annulé un mariage à
la demande du mari sous le prétexte que son épouse avait refusé
qu’on lui retire son clitoris, qui mesurait entre 2 et 5 centimètres.
Ces mutilations génitales ont longtemps perduré, notamment à
l’époque victorienne où elles étaient censées empêcher les filles
de se masturber. Lorsqu’il nous arrive d’imaginer avec horreur
le calvaire enduré par tant de femmes dans certaines sociétés
africaines et arabes, nous pouvons en profiter pour nous rappeler
que, jusqu’à assez récemment, la clitoridectomie faisait partie de
l’arsenal de la médecine occidentale.
Le milieu du xviie siècle a vu émerger toute une terminologie
médicale, dont un terme que les médecins pouvaient utiliser pour
désigner les parties génitales externes des femmes. Il s’agit du mot
pudendum qui, aujourd’hui encore, compte parmi les synonymes
du mot « vulve ». Comme la plupart des termes médicaux, il nous
vient du latin, en l’occurrence du mot pudenda. Les pudenda membra
étaient les « parties dont on a honte » –  le verbe pudere signifiait
« avoir honte ». Au cours du xixe  siècle, à l’époque victorienne,
les élans libidineux des femmes étaient activement réprimés.
En matière de sexe, le rôle d’une épouse respectueuse, c’était le
consentement passif ; tout ce qui sortait de ce cadre-là était consi-
déré comme relevant potentiellement de la nymphomanie.
À cette époque, le racisme colonial a fourni au sexisme un
outil des plus astucieux : les corps sexualisés des esclaves africaines.
Sur des tracts pseudo-scientifiques distribués en Europe, celles-ci
étaient décrites comme pourvues d’un derrière bien plus large,
de lèvres génitales plus longues, et comme mues par un appétit
sexuel dévorant. C’était la formule idéale pour cantonner les
femmes blanches dans un stéréotype à l’opposé de celui-ci : elles,

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elles étaient censées être réservées, pures et asexuées. Les carica-


tures ciblant tout ce qui se trouvait à l’opposé de l’idéal féminin
de l’époque ont largement contribué à sa définition. En 1810, une
femme sud-africaine du nom de Saartjie Baartman a été emmenée
de force à Londres, en Angleterre, où on l’exhibait comme une bête
dans un zoo. Surnommée « Vénus Hottentote », elle était présentée
comme une attraction des plus étrange  : son corps « exotique »,
avec son large postérieur et ses petites lèvres prétendument
longues, déplaçait les foules. Cet exemple démontre parfaitement
comment la misogynie et le racisme se sont mutuellement nourris
et entretenus à travers l’histoire, et comment les femmes noires
se sont retrouvées à l’intersection de deux formes de préjugés  :
ceux qui concernaient les femmes et ceux qui concernaient les
personnes non blanches.
C’est ainsi que ce qui n’était au départ qu’une croyance
misogyne s’est transformé en une opinion scientifique, normative,
« objective ». À ce sujet, Naomi Wolf cite William Acton, un des
pontes de la gynécologie au Royaume-Uni, qui avait écrit, en 1862 :
« La majorité des femmes (heureusement pour elles) ne sont guère
troublées par des sentiments sexuels de quelque nature que ce soit. »

Quand elle est excitée, Vanessa n’est plus en mesure de réflé-


chir. L’idée même de fantasmer alors qu’on est d’ores et déjà dans
un état d’excitation lui paraît des plus invraisemblable, parce que
les sensations sont si fortes qu’elle n’est même pas en mesure de
visualiser quoi que ce soit dans son esprit. Elle explique :

J’ai l’impression de me transformer en un amas de lignes et de


gribouillis. C’est comme –  comment ça s’appelle, quand les nuées
d’oiseaux font des formes qui bougent dans le ciel ?  – une murmu-
ration. Je vois une murmuration d’étourneaux. C’est vraiment la
meilleure description que je puisse en faire. La structure de la réalité
s’évapore.

Il semble que, pour Vanessa, éprouver du plaisir est aussi facile


que d’en discuter. Elle aborde librement des sujets que beaucoup

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trouveraient gênants, en rit parfois, et prend le temps de chercher


le mot juste pour exprimer ses idées avec clarté. Enfant, elle avait
lu quelque part que les orgasmes existaient. Elle avait donc voulu
en avoir un. Et elle y est parvenue –  la première fois, elle avait
onze ans. Elle avait joui grâce à une combinaison de facteurs : le
toucher d’un amant sur ses seins, ses baisers dans son cou, une
pensée fugace et la respiration qu’il fallait au bon moment. « Je
peux jouir de sept façons différentes, dit-elle avec détachement.
Certains de mes orgasmes sont silencieux, mais, avec d’autres, je
prononce des mots dans des langues qui n’existent pas, comme les
gens en transe que l’on voit dans certaines églises. » Il lui arrivait
très fréquemment de jouir quinze fois par rapport, se souvient-elle.
Et elle éjacule de grandes quantités d’un liquide tiède à chaque
rapport sexuel depuis qu’elle a vingt et un ans.
« Je jouis comme je ressens mes émotions, explique-t‑elle.
C’est voyant, bordélique et gênant. »
Mais ceux qui s’imaginent que ces dons ont procuré à Vanessa
une vie sexuelle de rêve, ceux-là se trompent. « Je ne me suis jamais
sentie pour autant libérée ou particulièrement à l’aise, tempère-
t‑elle. J’avais l’impression d’être bizarre. » Et le problème, ce n’était
pas tant le plaisir qu’elle ressentait, mais la manière dont les autres
y réagissaient. « Un mec m’a dit que j’étais un phénomène de foire »,
se souvient-elle. Parmi les hommes avec lesquels elle est sortie,
beaucoup ont fait une fixation sur sa sexualité. Il est même arrivé
que cela occulte tout le reste de sa personnalité. Voir une femme
jouir dix fois peut regonfler l’ego d’un homme, même si cela ne
dépend pas tellement de ses talents, et ça, les hommes en veulent
toujours plus. Parfois, des hommes la forçaient à repousser ses
limites pour voir jusqu’où elle pouvait aller, comme une voiture
de sport trafiquée. « Ça a l’air sexy en théorie, mais en fait non. Un
jour, un mec insistait lourdement pour qu’on continue, ça a duré
huit heures, il savait que j’aurais voulu dormir et que j’avais une
réunion le lendemain matin. Je n’ai pas l’impression d’être aux
commandes de ma sexualité. »
Mais son problème de santé a changé la donne. À cause des
douleurs qu’elle ressentait après les rapports sexuels, elle a cessé

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de se les autoriser. Et pourtant, ses souffrances ont empiré. Elle


s’est rendue aux urgences, a vu sa généraliste et d’innombrables
spécialistes, et tout le monde avait sa petite idée sur la question : les
chlamydiae, une érosion du col utérin, une infection urinaire récidi-
vante. Elle s’est fait tester pour l’herpès : négatif. Un médecin qui lui
avait diagnostiqué un syndrome polykystique ovarien lui a prescrit
une contraception hormonale, ce qui n’a rien changé ni à la douleur
ni au sang dans ses urines. D’octobre 2012 à mars 2014, Vanessa a
subi six échographies par voie basse, s’est vu prescrire sept traite-
ments à base d’antibiotiques, et ce alors même que les examens
cytobactériologiques des urines étaient souvent négatifs. Dans un
premier temps, les médicaments atténuaient les symptômes, mais
la douleur revenait, suivie de près par le sang dans les urines.
Au début de l’année 2013, elle a rencontré C. C’était son âme
sœur – il était polyamoureux, intelligent, sensible… ils sont sortis
ensemble immédiatement. Vanessa considère que la première fois
qu’ils ont fait l’amour a été la meilleure de sa vie. Mais, ensuite, la
douleur est devenue plus violente que jamais. Elle s’est rendue dans
une clinique sans rendez-vous, pour en sortir avec une nouvelle
ordonnance pour un antibiotique en une seule prise, suivie d’un
nouvel ECBU négatif. C’est là qu’elle a commencé à expliquer
aux médecins qu’elle savait que ça ne venait pas de sa vessie. Ça
vient de ce qui me fait éjaculer, assurait-elle. Elle avait recours à une
expression qu’elle avait lue dans les forums de discussion sur le
sexe qu’on trouve sur Internet, glandes du point  G, ou alors elle
montrait du doigt l’endroit qui la faisait souffrir, quelques centi-
mètres au-dessus du pelvis, légèrement à droite. Pile à cet endroit.
Elle expliquait qu’elle avait plus de mal à éjaculer qu’avant, qu’il
lui était devenu difficile de jouir, et même que ses orgasmes étaient
devenus douloureux.
Mais il y avait un problème de communication. Cette partie
de son corps qui lui faisait mal ne semblait pas porter de nom.
« Quand on regarde des représentations du vagin, il n’y a rien à
cet endroit-là », déplore-t‑elle.
Après une attente de six mois, Vanessa a enfin pu se rendre à
un rendez-vous qu’elle avait pris avec un gynécologue très réputé,

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Une histoire de l’oubli

dont le cabinet était situé en centre-ville. Dans la salle d’attente,


des femmes lisaient des magazines assises dans des fauteuils
confortables tandis qu’un écran plat passait en boucle des redif-
fusions d’épisodes de Friends. Dans la salle d’examen, un présentoir
proposait des fascicules qui vantaient les mérites de la labiaplastie
– l’intervention de chirurgie esthétique controversée qui consiste
en la réduction des petites ou grandes lèvres. Vanessa a donc décrit
ses symptômes au gynécologue, un quadragénaire excessivement
amical qui lui posait des questions gênantes sur sa vie sentimen-
tale d’un air faussement détaché. Elle avait arrêté le sexe plusieurs
mois auparavant à cause de la douleur, ce qui avait atténué ses
symptômes, mais elle voulait tout de même obtenir des réponses.
Lorsqu’elle lui a demandé si les glandes du point  G existaient, il
l’a regardée d’un air consterné.
« Il pensait que c’était dans ma tête, explique-t‑elle. Que j’avais
juste besoin d’entendre qu’il n’y avait rien qui clochait chez moi
et que j’étais une femme attirante. Il m’a dit que ma fouf était “très
jolie”. »
C’est à ce moment-là que Vanessa a fait ce que tous les
patients frustrés font à l’ère d’Internet : elle a consulté le docteur
Google. Rapidement, un indice lui est tombé entre les mains, sous
la forme d’un article médical amplement cité  : « Female urethral
syndrome  : a female prostatitis ? » (« Syndrome urétral féminin  :
une prostatite féminine ? »). Malgré ce point d’interrogation, cette
publication semblait apporter des réponses qu’aucun des médecins
consultés par Vanessa ne connaissait. Réalisée par les docteurs
Ruben Gittes et Robert Nakamura, l’étude portait sur des glandes
microscopiques situées dans l’urètre des femmes juste à côté de
la paroi vaginale, et connues sous le nom de glandes de Skene,
également appelées glandes para-urétrales. D’après cette étude, ces
glandes sont les homologues féminines de la prostate des hommes
–  ce qui signifie qu’elles se développent à partir du même tissu
embryonnaire – et sont sujettes aux mêmes infections, mais aussi
aux mêmes cancers. L’article n’établit pas de lien entre ces glandes
et le point  G –  la région très sensible décrite pour la première
fois en 1950 par le gynécologue allemand Ernst Gräfenberg, qui

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a nommé ce point d’après l’initiale de son nom. Il ne précise pas


non plus que, pour certaines personnes, cette région est érogène
(comme l’est la prostate chez l’homme), mais Vanessa avait sa
réponse. Ce même article citait une autre étude gynécologique
qui estimait à 5  millions le nombre de femmes qui se rendaient
chez le médecin chaque année pour des symptômes localisés dans
cette zone mal comprise, et notamment pour des douleurs pendant
les rapports sexuels. Les auteurs de ce second article écrivent que
les patientes ont reçu pour cela une « époustouflante variété de
traitements ». Si de nombreuses femmes se sont vu prescrire
toutes sortes de tranquillisants, certaines ont subi « des excisions
chirurgicales agressives dans le tissu péri-urétral, des incisions
internes de l’urètre et des surdilatations excessives de l’urètre ».
L’étude de Gittes et Nakamura déclare en conclusion qu’il faudrait
reconnaître l’existence d’un élément anatomique particulier, la
prostate féminine, afin que les maladies la concernant puissent
être diagnostiquées et traitées. Date de l’étude : 1996   8.
Vanessa a longuement observé les schémas en noir et blanc
qui figuraient dans cet article. À l’endroit qui l’intéressait, et que
tous les schémas qu’elle avait consultés jusqu’alors avaient laissé
en blanc, ceux-là présentaient quelque chose, une forme compa-
rable à la cavité du sinus, un élément d’anatomie susceptible de
se remplir de liquide. « Pour la première fois, j’avais sous les yeux
un dessin qui reflétait mon anatomie », se souvient-elle. Pleine
d’espoir, elle a apporté cette étude à sa généraliste, ainsi qu’un sac
plastique dans lequel elle avait glissé deux flacons au couvercle
orange  : l’un contenait de l’urine, et l’autre, de l’éjaculat. Elle a
soutenu à la figure d’autorité en face d’elle que ses glandes éjacu-
latoires –  ou ses glandes de Skene, ses glandes para-urétrales, sa
prostate féminine, son point  G, ou autre  – étaient infectées. Sa
généraliste a consulté l’article. Elle a reconnu qu’elle n’avait jamais
entendu parler de ces glandes, raconte Vanessa, mais elle n’avait

8. En 2001, le Comité international fédératif de la terminologie anatomique a accepté


l’expression « prostate féminine » pour désigner les glandes de Skene. Mais elle
n’est pas encore passée dans la langue de tous les jours.

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Une histoire de l’oubli

pas de meilleure idée à lui soumettre (la généraliste de Vanessa a


décliné nos propositions d’interview).
—  Vous pouvez vraiment faire ce truc de l’éjaculation ? lui
a-t‑elle demandé. Et vous seriez d’accord pour vous filmer en train
de le faire pour me montrer ?
Et c’est ainsi que Vanessa s’est retrouvée à se toucher,
pépouze, sur la table d’examen de sa généraliste. Pour la science.
Au bout de deux minutes, c’était plié.
—  Vous avez déjà fini ? s’est étonnée la professionnelle de
santé lorsque Vanessa l’a appelée pour qu’elle la rejoigne.
L’opération avait été réalisée avec maestria : la patiente s’était
masturbée jusqu’à l’orgasme, avait éjaculé et filmé la totalité du
processus dans une vidéo que sa généraliste a visionnée, les yeux
écarquillés. Elles se sont alors tournées vers les deux fioles en
plastique. Ses urines étaient claires. Mais l’autre liquide qu’elle
avait apporté était trouble. La clé du problème se trouverait
dans une analyse de cet échantillon-là : il faudrait y chercher des
bactéries, des mycoses, ou quoi que ce soit qui puisse expliquer la
douleur et l’inconfort qu’elle ressentait dans ses parties génitales.
Mais il y avait un obstacle majeur à ce projet-là : il n’existait
pas de protocole d’analyse pour ce liquide produit par le corps de
Vanessa : ce n’était ni de l’urine, ni du sang, ni de la salive, ni du
sperme –  ce n’était rien de ce que recevaient habituellement les
biologistes pour analyse. Sa généraliste ferait preuve d’imagination
pour remplir le formulaire d’analyse.

Carroll Smith-Rosenberg et Charles Rosenberg racontent que,


à l’ère victorienne, on voyait l’être humain de sexe féminin comme
« le produit et le prisonnier de son système reproducteur ». Le fait
d’être née avec des ovaires et un utérus était la source des qualités
fondamentales d’une femme  : sa vocation nourricière, sa raison
inférieure, son émotivité accrue.
Le xxe siècle a vu ce tableau fréquemment contesté et remis
en cause, mais pas toujours au profit des femmes. Le père de
la psychanalyse, Sigmund Freud, fait figure de paradoxe en la
matière. Il reconnaissait l’existence d’un plaisir clitoridien, mais le

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définissait comme la forme immature et larvaire de quelque chose


de beaucoup mieux : l’orgasme vaginal. Nous savons aujourd’hui
qu’un « orgasme vaginal » distinct est un mythe ; la majeure
partie des femmes (environ 70 %) ne parviennent pas à jouir de la
pénétration vaginale à elle seule et, pour celles qui y parviennent,
c’est dû au frottement indirect du pénis contre le clitoris, ou à la
stimulation de tissus érectiles profonds dans la paroi vaginale,
probablement la partie immergée de l’iceberg clitoridien (les piliers
et les bulbes). En gros, c’est la même chose (vous vous rappelez le
complexe clito-urétro-vaginal ?), et la stimulation clitoridienne se
trouve être une pratique plus directe et plus efficace pour atteindre
l’orgasme.
Pourtant, Freud était persuadé que les orgasmes vaginaux
étaient normaux, contrairement aux orgasmes clitoridiens. Selon
lui, les femmes qui ne jouissaient pas grâce à la présence d’un
pénis dans leur vagin n’avaient pas franchi le stade psychologique
de l’enfance, un stade préféminin immature au cours duquel les
petites filles se frottent le clitoris –  l’équivalent du pénis. Pour
Freud, c’est lorsqu’elles voient pour la première fois un pénis en
vrai, sur un frère ou un cousin, qu’elles se rendent compte que
leur pseudo-pénis est insuffisant, et c’est leur frustration face à ce
constat, vécu comme une « castration », qui initie leur transition
vers le plaisir vaginal et la normalité de la vie de femme.
« Humiliée dans son amour-propre par la comparaison avec
le garçon tellement mieux pourvu, elle [la petite fille] renonce à la
satisfaction masturbatoire par le clitoris », expliquait Freud dans
un cours donné en 1933 et publié sous le titre « La féminité ».
Il nous semble difficile d’imaginer aujourd’hui que cette théorie
alambiquée ait pu être jugée recevable et, pourtant, c’est bien cela
qui s’est passé : elle s’est même révélée très influente. Elle apaisait
merveilleusement l’angoisse accumulée par les hommes depuis des
siècles sur l’aspect peu féminin, hermaphrodite ou phallique du
clitoris – cet organe de femme qui refuse de rester dans l’ombre.
On pourrait presque lui donner un nom (la Clitangoisse ?), car c’est
elle, probablement, qui se cache derrière les innombrables tenta-
tives d’occultation de la sexualité féminine –  voire derrière son

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refus pur et simple. Freud allait jusqu’à envisager l’hypothèse que


la clitoridectomie puisse permettre aux femmes de « progresser ».
Cette théorie freudienne de la suprématie vaginale rassurait les
hommes européens : tout compte fait, ils n’avaient pas à se soucier
de satisfaire leur épouse. Si les femmes ne jouissaient pas pendant
le coït, c’était leur problème à elles. En pratique, cette leçon sur
la féminité a sans doute annihilé en grande partie le plaisir que
pouvaient prendre les femmes de cette époque (fin xixe-début
e
xx   siècle), car elle exigeait d’elles qu’elles consacrent désormais
toute leur attention sur ce qu’il y a de vraiment important dans la
sexualité : le moment où intervient le pénis.
Une histoire particulièrement triste est née de ces idées
freudiennes : il s’agit du cas de Marie Bonaparte. Princesse, descen-
dante de Napoléon, patiente de Freud dans les années  1920 et
psychanalyste, elle a marqué les esprits pour des raisons qui n’ont
pas grand-chose à voir avec son statut impérial : elle est a priori la
seule personne à avoir chirurgicalement déplacé son clitoris sur
son corps. Deux fois. Bonaparte prenait très au sérieux la prétendue
supériorité de l’orgasme vaginal, et a choisi de résoudre son incapa-
cité à connaître la volupté   9 (l’orgasme) pendant le coït à coups
de bistouri. Elle était convaincue que son problème, c’était que
son clitoris était trop loin de son vagin. Elle avait écrit que les
femmes comme elle « restent, malgré toutes les caresses, toutes
les tendresses même comblant le cœur, d’éternelles inassouvies
par le corps   10 ». Et donc, plutôt que de déplacer ces caresses vers
une partie de son corps où elles pourraient lui être plaisantes, elle
a demandé à un chirurgien de découper les ligaments de la pointe
de son clitoris afin de le transplanter à l’endroit préféré du pénis :
le vagin.
Comme cela n’a pas résolu son problème de « frigidité »,
Bonaparte a fait ce qui semblait alors le plus logique  : elle l’a
déplacé de nouveau. Hélas, cette nouvelle opération s’est soldée

9. En français dans le texte (N.d.l.T.).


10. Marie Bonaparte, « Considérations sur les causes anatomiques de la frigidité chez
la femme », Bruxelles-Médical, n° 42, 27 avril 1924 (N.d.l.T.).

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par un échec. À ce jour, son histoire demeure l’exemple parfait de


ce qui se passe lorsqu’on laisse des personnes dépourvues d’un
clitoris et d’un vagin en position d’autorité sur ces questions-là.
Avec le combat de Margaret Sanger pour le droit à la
contraception et la décontraction vis-à-vis du sexe apportée par la
culture jazz, l’entre-deux-guerres a constitué, en comparaison, une
bouffée d’air frais. Après des siècles de clitophobie, les opinions
évoluaient. Comme le remarque Mary Roach, autrice américaine
spécialiste de la vulgarisation scientifique, dans un livre qu’elle a
écrit en 2008 sur le sexe, les jeunes mariés de l’époque avaient accès
à une quantité surprenante de manuels de sexualité très années
folles, qui recommandaient sans la moindre gêne des positions
avec « la femme au-dessus », voire des « baisers génitaux ». Elle
cite l’édition de 1935 de Sex Practice in Marriage   11 : « Dans le cas de
figure où un homme ne parviendrait pas à se retenir de jouir avant
son épouse, il se doit de continuer à stimuler son clitoris jusqu’à
ce qu’elle atteigne l’orgasme. »
Amy Schumer ne l’aurait pas mieux formulé.
En 1953, Alfred Kinsey, le premier sexologue américain
majeur, allait apporter un appui scientifique aux conseils de ce
genre, à travers son livre Le Comportement sexuel de la femme, la
suite très attendue d’un précédent opus, Le Comportement sexuel de
l’homme. Professeur de biologie dont les recherches portaient sur
les guêpes à galle, Kinsey n’avait pas vraiment prévu d’étudier la
sexualité humaine, jusqu’au jour où on lui a proposé de prendre
en charge le versant biologique d’un cours sur le mariage dispensé
par l’université de l’Indiana en 1938. Les questions rudimentaires
posées par les étudiants dénotaient « de [troublantes] lacunes dans
nos connaissances en la matière », a-t‑il écrit. Kinsey était un drôle
d’oiseau, c’est indéniable. Par exemple, il était connu pour filmer
les rapports sexuels de ses collègues dans le grenier de sa maison
– pour la science. Mais ses méthodes de recherche étaient révolu-
tionnaires, notamment par leur empirisme. Les chercheurs de son
équipe, spécialement formés sur ces questions-là, se sont entre-

11. « La pratique sexuelle dans le mariage » (N.d.l.T.).

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Une histoire de l’oubli

tenus, en face à face et dans le détail, avec des milliers de sujets.


Datée de 1948, son étude sur les hommes avait suscité la contro-
verse : il y révélait que l’homosexualité était bien plus commune
aux États-Unis qu’on ne le croyait. Son projet de lever le voile
sur les vies sexuelles cachées des Américaines était donc attendu
de pied ferme, à tel point que la date à laquelle la presse a enfin
été autorisée à publier des critiques du livre, le 20 août 1953, a été
surnommée le « K-Day ».
Kinsey avait fait tout son possible pour canaliser les offen-
sives de la presse à son encontre  : plusieurs mois avant la sortie
de l’ouvrage, il avait invité soixante reporters du monde entier,
triés sur le volet, pour des sessions d’information de quatre jours,
et avait exigé que les articles soient envoyés à ses équipes avant
leur publication pour en vérifier l’exactitude scientifique. Dans les
pages de magazines distribués dans tout le pays, comme le Collier’s,
le Time et Life, des Américains, le souffle coupé, ont pris connais-
sance de statistiques qui faisaient voler en éclats les vieilles idées
indéboulonnables sur la sexualité féminine, comme les croyances
selon lesquelles les femmes seraient peu portées sur la chose, les
lesbiennes seraient un mythe et l’orgasme vaginal serait la norme.
L’Amérique apprenait que l’orgasme vaginal était en fait l’exception.
Seulement un tiers des 5 940 femmes interviewées avaient affirmé
jouir régulièrement pendant le coït et, même pour ce tiers-là, le
pénis ou le corps du partenaire entrait en contact, par frottement,
avec le clitoris. Sur les 62 % de femmes qui disaient se masturber,
84 % stimulaient leur clitoris et leurs lèvres, tandis que 20 % avaient
plutôt recours à une forme de pénétration vaginale. Fait hilarant :
lorsque les chercheurs en charge des entretiens expliquaient l’effi-
cacité de la stimulation clitoridienne à ces 20 % de femmes, elles
avaient tendance à laisser tomber leurs habitudes vaginales pour se
rabattre sur le clitoris. Par ailleurs, 50 % des femmes interviewées
avaient eu des rapports sexuels avant le mariage, 26 % avaient eu
des relations extraconjugales à la quarantaine, 64 % se servaient
de fantasmes pour se stimuler lorsqu’elles se masturbaient, 54 %
des couples mariés pratiquaient le cunnilingus, et 2 % à 6 % des
femmes âgées de vingt à trente-cinq ans étaient presque exclusive-

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ment homosexuelles. Le tableau dressé par le livre de Kinsey offrait


un spectacle légèrement différent de la mère de famille américaine
archétypale des années 1950.
Dans un monde moins compliqué que le nôtre, le rapport
d’étude d’Alfred Kinsey aurait immédiatement transformé le
regard posé par l’Occident sur la sexualité des femmes. Mais on
était dans l’Amérique des années 1950. Donc, au lieu de cela, il y eut
un retour de bâton immédiat et ravageur – un backlash. Beaucoup
de figures d’autorité ont rejeté ces statistiques, arguant qu’il était
impossible qu’elles soient justes, pour la simple et bonne raison
qu’aucune femme vertueuse ne saurait se comporter de la sorte
– ou alors, si c’était le cas, elle aurait au moins eu la décence de le
garder pour elle. Après tout, Kinsey avait interrogé des personnes
volontaires, et les femmes susceptibles d’accepter de répondre à
des questions sur leur vie sexuelle devaient en tout état de cause
être attirées par l’« excès », en matière de sexe. Quant à l’orgasme
vaginal, ses défenseurs campaient sur leur position : il demeurait
la réponse sexuelle adéquate chez les femmes « normales ». Dans
les manuels de vie maritale publiés dans les années 1950, le clitoris
avait été rayé de la carte. C’était comme s’il n’existait pas. Même
l’équipe de recherche de William Masters et Virginia Johnson,
qui a démontré dans les années  1960 que les orgasmes vaginaux
étaient en fait des orgasmes clitoridiens déguisés (ils ont fabriqué
un godemiché pourvu d’une caméra pour filmer les réactions du
vagin à la stimulation sexuelle, révélant, littéralement, les rouages
internes de la mécanique du plaisir), concluait en faveur de la
pénétration du vagin par le pénis, avançant que cette pratique,
à elle seule, devrait pouvoir apporter aux femmes la stimulation
clitoridienne dont elles avaient besoin. Comme un eczéma récal-
citrant, le freudisme de comptoir refusait de lâcher l’affaire.
À certains égards, la libération sexuelle de cette époque a
démultiplié les attentes nourries par la société à l’égard des femmes.
Si on a longtemps attendu d’elles qu’elles soient passives, il fallait
désormais qu’elles répondent de manière orgasmique à une stimu-
lation qui ne leur convenait pas –  ou alors qu’elles s’inquiètent
de leur probable frigidité. Quelque chose de nouveau s’ouvrait

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Une histoire de l’oubli

à elles, quelque chose qu’elles vivent encore aujourd’hui et que


Carlyle Jansen appelle la « pression de la possibilité ». On ne peut
qu’imaginer à quel point la « simulation » était fréquente à l’arrière
des minibus Volkswagen psychédéliques et sur les tapis à poils
longs des salons de San Francisco. Ce n’est pas pour rien que cette
époque a vu produire non pas un, mais deux films à succès qui
fantasmaient le pouvoir de jouir sur commande. Dans Barbarella
de Roger Vadim, film sorti en 1968 avec Jane Fonda, une société
futuriste a remplacé le désordre du rapport sexuel par des pilules
qui donnent des orgasmes. Pour jouir, il suffit qu’un homme et
une femme avalent une pilule chacun, se tiennent par la main,
assis l’un à côté de l’autre, et ferment les yeux. Dans Woody et
les robots, comédie futuriste de Woody Allen sortie en 1973, dans
laquelle tout le monde est devenu impuissant ou frigide, il suffit
aux gens de se rendre dans une espèce de capsule qu’on appelle
l’orgasmatron et hop ! On jouit.
Dans les années  1970, quelqu’un a tiré la sonnette d’alarme.
Élevée dans un milieu chrétien fondamentaliste du sud des États-
Unis, mais ayant baigné dans le mouvement féministe émergent,
Shere Hite n’était pas comparable aux autres sexologues qui
l’avaient précédée dans la sphère publique. Pour commencer, c’était
une femme. Ensuite, ses cheveux blonds et son physique hyper­
glamour lui avaient permis de poser nue dans Playboy, à l’époque où
elle rédigeait sa thèse de doctorat à Columbia. Mais elle a aussi posé
pour une publicité pour une machine à écrire et, lorsqu’elle a décou-
vert l’affiche et le slogan qu’on lui avait flanqué –  Une machine à
écrire tellement intelligente que votre secrétaire n’a plus besoin de l’être –,
Hite a rejoint un mouvement de protestation contre le sexisme de
cette publicité. Frustrée par la manière dont les hommes définis-
saient la sexualité des femmes, elle a conçu son propre sondage
sur le sexe, a envoyé par la poste plus de trois mille questionnaires
anonymes à des femmes sur leur sexualité. En 1976, elle a sorti Le
Rapport Hite sur la sexualité des femmes, qui montrait que 70 % des
femmes ne jouissent pas pendant le coït – ce qui correspond à peu
près aux données publiées par Kinsey. On pouvait y lire que, avec la
stimulation adéquate, les femmes jouissaient facilement et qu’elles

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n’avaient besoin ni d’un pénis ni même d’une autre personne pour


atteindre l’orgasme. Ce rapport a eu l’effet d’une bombe et s’est
vendu à plus de 50  millions d’exemplaires. Goûtant peu le franc-
parler de son ancienne top-modèle, Playboy a surnommé le livre « Le
Rapport Haine ». Hite était méprisée et caricaturée dans la presse
sous les traits d’une sorcière misandre. Elle a écrit un deuxième
livre, sur la sexualité masculine cette fois, pour aborder la pression
excessive subie par les hommes sur leurs performances sexuelles,
mais les offensives se sont poursuivies. Sans surprise, Hite s’est
retirée de la sphère publique américaine, est partie s’installer en
Europe et a fini par renoncer à sa citoyenneté américaine.
Cependant, à l’époque, quelque chose d’autre avait modifié
le discours sur la sexualité des femmes, et ce n’était ni la dernière
étude officielle ni l’opinion savante d’un quelconque penseur  :
c’étaient les femmes elles-mêmes. Des groupes d’activistes
lesbiennes et bisexuelles d’Amérique du Nord et d’Europe ont
lancé leurs propres débats sur la sexualité, le plaisir et les agres-
sions sexuelles, sans être gênées par les pleurnicheries sur l’inu-
tilité du pénis. Les femmes homosexuelles s’entendaient très
bien sans pénis pour agrémenter leurs rapports sexuels, et leur
visibilité croissante a produit des effets très variés sur l’avant-
garde culturelle de la sexualité des femmes. On organisait par
exemple des réunions « pré-orgasmiques » –  des groupes de
soutien pour les femmes qui n’avaient jamais atteint l’orgasme,
où on les invitait à contempler leur vulve à l’aide d’un miroir
pour la première fois.
Le Birth Control Handbook, ou « petit livre sur la contracep-
tion », a envahi les campus américains en 1968. Écrit par deux
étudiants de premier cycle, Allen Feingold et Donna Cherniak,
et imprimés directement dans l’université où ils étaient scola-
risés (l’université McGill à Montréal), ce livre alors officiellement
interdit avait été conçu comme un guide underground sur la sexua-
lité. Deux années plus tard, l’essai clitoridien explosif de Susan
Lydon, « The politics of orgasm » (« La politique de l’orgasme »),
arguait que l’expérience subjective des femmes était invisibilisée
par ce que nous pensions connaître de la sexualité :

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Une histoire de l’oubli

Et les hommes définissent la sexualité des femmes d’une façon qui


leur est, à eux, la plus favorable possible. Si le vagin était nécessaire
au plaisir d’une femme, alors son orgasme dépendait complètement
du pénis en érection d’un homme ; c’est l’homme à la recherche de
sa propre satisfaction qui lui permettait d’obtenir la sienne. Avec
l’orgasme clitoridien, le plaisir sexuel des femmes ne dépendait plus
de celui des hommes. Elles pouvaient chercher satisfaction avec la
même agressivité que eux recherchaient la leur, une perspective qui
n’enchantait pas beaucoup d’hommes.

Ces ouvrages ont été suivis de près par deux livres  : Notre
corps, nous-mêmes, écrit par un comité de femmes de Boston,
et Becoming Orgasmic –  devenir orgasmique  – de la sexologue
Julia Heiman. Ces livres étaient écrits par des femmes, pour les
femmes, et abordaient tous les sujets les concernant, du fantasme
à la contraception. À la même époque, l’éducatrice sexuelle Betty
Dodson animait des réunions au cours desquelles des femmes se
masturbaient ensemble dans une espèce de sororité nue, hétéros
et homos confondues. Deux autres livres ont franchi une étape
supplémentaire pour la toute première fois  : demander à des
femmes de décrire le sexe et le plaisir avec leurs propres mots : le
surprenant et profondément amusant Orgasms de Susan (A. S. A.)
Harrison, publié en 1974, et Women Talking (Paroles de femmes)
de Justine Hill, en 1977.

Vanessa en était à sa troisième fiole d’éjaculat. À sa troisième


visite chez sa généraliste. À son troisième jutage (c’est l’expression
qu’elle emploie) dans un petit pot. C’était la faute du labo, encore
une fois. Ils se plantaient à tous les coups, prenant le liquide qu’on
leur apportait pour de l’urine et partant du principe que l’erreur
venait du formulaire, qui avait dû être mal rempli.
Vanessa appela tous les urologues de Toronto pour leur
poser des questions sur la prostatite féminine. Ilia Kaploun, du
Toronto Prostatitis Care Centre, l’un des plus grands spécialistes
de la prostate à Toronto, a été le premier à la rappeler. Mais, en
entendant son histoire, il a ri, avant de lui soutenir de façon très

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catégorique que les femmes n’ont pas de prostate. Il a refusé de la


voir. Sans s’être concertée avec Vanessa, sa généraliste a appelé le
docteur Kaploun pour le consulter sur la pathologie de sa patiente.
Il a finalement accepté de répondre à leurs questions, mais de façon
strictement hypothétique. « Si vous vous trouviez face à un cas
de prostatite masculine, lui a demandé Vanessa, quel traitement
prescririez-vous ? » Il a répondu, toujours caché derrière la notion
d’hypothèse : dans le cas d’un homme pourvu d’une prostate, pour
cette pathologie, il administrerait des antibiotiques. Ça, Vanessa
l’avait déjà essayé, souvent, même. Dans le cas d’un échec de ce
traitement, il prescrirait des analyses permettant de déterminer si
la prostatite était due à du Candida. Le Candida albicans, un champi-
gnon qui se promène dans la bouche et dans l’appareil digestif
d’à peu près tout le monde, et qui peut profiter d’une flore intes-
tinale déséquilibrée – chez les personnes immunodéprimées, par
exemple – pour se développer sur la langue ou dans le vagin. Elle
peut aussi atteindre la prostate masculine. Il lui ferait passer ce
test-là, a-t‑il répondu (le docteur Kaploun a refusé de commenter
le cas de Vanessa pour les besoins de cet ouvrage : « D’un point de
vue anatomique, les femmes n’ont que des glandes para-urétrales,
mais pas de prostate », m’a-t‑il écrit dans un courriel).
Vanessa est revenue tout de suite chez sa généraliste avec
une fiole d’éjaculat pour vérifier s’il contenait ou non du Candida
albicans. Cette fois, le labo a accepté son échantillon. Ils l’ont testé
de la seule manière possible, comme s’il s’agissait d’un prélèvement
urétral. L’analyse a révélé une prolifération de spores de levures. Il
y en avait également dans ses urines, mais, dans l’éjaculat, le labora-
toire a jugé qu’il y en avait « en abondance ». Vanessa souffrait
d’une candidose aiguë, qui avait pris la forme d’une excroissance
sur ses glandes para-urétrales, et c’était cela qui avait donné lieu
à l’inflammation de son urètre.
« Ma généraliste m’a dit : “Eh bien ! On pourra dire que j’aurai
tout vu. Vous aviez raison depuis le début” », se souvient Vanessa.
Mais la victoire était amère. Les spores n’avaient pas seule-
ment envahi ses glandes para-urétrales – on en trouvait également
dans son sang. Les innombrables traitements antibiotiques qu’on

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Une histoire de l’oubli

lui avait administrés pendant deux ans pour soigner des infec-
tions urinaires qui n’étaient pas là avaient décimé, dans son corps
tout entier, une trop grande quantité de bactéries dites utiles. Le
champignon en avait profité pour se développer de façon fulgu-
rante, et se déplacer de sa vessie à son tube digestif, jusqu’à passer
dans le sang.
C’était en avril 2014. Vanessa avait enfin son diagnostic, mais
le plus dur restait à venir. Elle a pris des antifongiques pendant
trente jours et s’est lancée dans une cure pour se débarrasser du
Candida. Il s’agissait d’un traitement naturopathique qui exigeait
le respect à la lettre d’un régime alimentaire draconien  : pas de
sucre, de pain, de céréales, de fruits, de pommes de terre, de
produits laitiers, d’alcool et d’autres aliments de toutes sortes qui
risqueraient de favoriser la croissance du Candida albicans. Elle
mangeait des salades sans vinaigre ni citron, des blancs de poulet
sans assaisonnement, et s’interdisait toute sortie au restaurant. Le
tout pendant deux mois et demi. Pourtant, le régime n’était pas
ce qu’il y avait plus difficile dans cette affaire. Le plus insuppor-
table, c’était le processus de guérison en lui-même  : lorsque les
colonies de Candida meurent, elles libèrent de grandes quantités
de toxines, ce qui aggrave les symptômes, avant qu’ils ne s’atté-
nuent enfin. Vanessa n’avait jamais l’esprit clair. « Impossible de
me souvenir de ce que je venais de penser, une minute plus tôt »,
raconte-t‑elle. Sexuellement, il n’y avait pas d’amélioration : c’était
même de pire en pire. Ses orgasmes étaient de plus en plus faibles,
jusqu’au jour où, pour la première fois de sa vie, elle n’a pas réussi
à jouir du tout.
« J’avais l’impression d’être une voiture qui n’arrive pas à
démarrer », explique-t‑elle.
Une voiture de sport trafiquée, mais sans moteur. Sa réaction
émotionnelle l’a surprise elle-même. Elle a eu l’impression qu’un
élément de sa féminité avait disparu en même temps que ses
orgasmes, comme si elle avait sacrifié une chevelure généreuse et
brillante à coups de rasoir électrique.
« Là, on se demande, putain, mais qu’est-ce que je vaux ?
dit-elle. Qui va m’aimer, maintenant ? »

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Au début du mois de mai, environ un mois après le début


de son régime, Vanessa a éjecté un organisme de son corps, par
voie urinaire.
« Ce truc avait glissé comme un serpent hors de mon urètre. Au
fond de la cuvette, il y avait une cuillère à soupe d’un truc blanc. »
Évidemment, Vanessa l’a pris en photo et envoyé à sa généra-
liste. Une fois sa cure terminée, Vanessa se sentait mieux –  au
moins, ce truc était dehors – mais un serrement étrange demeurait
au même endroit.
C’est alors qu’elle s’est rappelée ce mec… ce très mauvais coup.
C’était en janvier 2011, avant que les douleurs ne se déclarent.
Dans un bar, Vanessa a rencontré un homme plus jeune qu’elle
qui s’appelait Alexei. Ils ont dansé ensemble, elle lui a donné son
numéro, et puis elle est rentrée chez elle. Plus tard dans la nuit, il lui a
envoyé un texto dans lequel il la suppliait d’accepter qu’il la rejoigne
chez elle. « Dans ses SMS, il me décrivait tous les gestes, toutes les
positions sexuelles qu’il comptait faire, ça avait l’air doux, ça avait
l’air bon, et sophistiqué », se souvient-elle. Alexei s’est montré
persistant, et elle avait envie de sexe. Elle a accepté. Mais, lorsqu’il
est arrivé, elle s’est vite rendu compte qu’il était à la fois agressif,
ivre et clairement inexpérimenté – un mélange assez toxique. Il l’a
poussée sur le lit à plat ventre et lui a enfoncé les doigts dans le
vagin de façon très brutale avant de la pénétrer avec son pénis sans
davantage de ménagements. Elle s’est mise à saigner abondamment
et, rapidement, ils se sont retrouvés tous les deux couverts de sang.
Quand il est parti, elle a mis une serviette hygiénique. Elle était
éberluée, fâchée, mais elle n’avait pas mal. Elle est allée se coucher.
Le lendemain matin, sur les conseils de sa colocataire, elle
est allée à l’hôpital. Première question du docteur  : « On vous a
violée ? » C’était demandé de façon abrupte, et elle s’en est trouvée
prise de court. Moi ? Victime de viol ? Je vois mal comment… Elle a
répondu  : « Non. » Le docteur l’a examinée d’un geste rapide et
douloureux et lui a donné des antibiotiques, en lui expliquant que
c’était « sûrement les chlamydiae ». Pourtant, lorsqu’elle a reçu ses
résultats d’analyse, ils étaient négatifs. Mais les saignements avaient
cessé, alors elle a chassé ce « mauvais coup » de sa mémoire.

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Une histoire de l’oubli

Alors qu’elle venait de terminer sa cure, elle s’en est souvenue.


Vanessa s’est rendu compte que c’était bel et bien une agression
sexuelle. « Il a bafoué mon consentement », assène-t‑elle. Ce qu’il
a fait ce soir-là n’avait rien à voir avec ce qu’il lui avait décrit dans
ses messages. Avec ses doigts, il avait ouvert une plaie dans sa paroi
vaginale. Pendant trois ans, cette blessure n’avait pas été traitée
de manière adéquate et, les antibiotiques aidant, l’avait rendue
malade.
Son petit ami a trouvé la plaie cicatrisée et sa généraliste a
confirmé lors d’un examen que c’était bien de cela qu’il s’agissait.
Elle me l’a décrite :

Une crête en forme de larme, qui ressortait maintenant que les tissus
alentours avaient dégonflé, juste à droite de l’axe central de mon
corps, dans le tissu doux qui se trouve derrière mon point  G, où il
avait été masqué par tous ces spéculums systématiquement utilisés
lors des nombreux examens que j’ai subis.

C’est là que la colère l’a gagnée. Chacun de ses médecins avait


lu dans son dossier qu’elle s’était rendue aux urgences, mais, en
plus de quatre ans d’investigations, aucun d’entre eux n’avait
jamais fait le lien. Même son propre cerveau avait occulté cette
information clé. Vanessa se sentait complètement démolie.
Elle a fait une pause dans sa relation, a consulté une psycho-
thérapeute et une bonne kiné –  une spécialiste du plancher
pelvien. Au mois d’août, elle s’est retrouvée dans une cérémonie
d’ayahuasca. Cette drogue hallucinogène vénérée par les peuples
indigènes d’Amérique du Sud, qui la considèrent comme un
médicament, compte de plus en plus d’adeptes en Occident. Elle
s’est donc assise parmi d’autres personnes, qui espéraient guérir
de la dépression ou simplement explorer un nouveau degré de
conscience en vivant une expérience à la mode. Au début de la
cérémonie, chacun des participants a expliqué les raisons pour
lesquelles il ou elle se trouvait là ; Vanessa a déclaré qu’elle voulait
soigner la blessure qu’elle portait en elle. Dans une petite tasse,
elle a bu cette liqueur pulpeuse et âcre, couleur café, qui avait le

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goût de l’herbe et du tabac rassis. Cette nuit-là, alors que la réalité


se dissipait autour d’elle, l’une des guérisseuses qui dirigeaient la
cérémonie s’est approchée d’elle dans le noir et lui a posé la main
sur le ventre. Puis elle lui a chanté un chant de guérison tradi-
tionnel, l’icaro, et tout le monde s’est mis à chanter avec elle, dans
une harmonie incroyable, les autres participants déracinés de leurs
explorations personnelles et projetés dans la sienne. Vanessa a
pleuré longuement.
Deux mois plus tard, elle s’est rabibochée avec son petit ami
et a eu, dit-elle, un « tout petit orgasme ».

Le docteur Barry Komisaruk a répondu au tout premier


courriel que je lui ai envoyé en neuf minutes exactement. C’est
Batman, mais version science du sexe.
Il a déjà fait de nombreuses apparitions dans la petite (mais
grandissante) poignée de livres sur le désir et le plaisir féminins.
Ce maître de conférences en psychologie a accepté de me recevoir
dans son bureau à l’université Rutgers, où se trouve l’un des seuls
laboratoires au monde qui se consacrent à l’étude du cerveau au
moment de l’orgasme. On y utilise l’IRMf pour cartographier
l’activité cérébrale chez les femmes et les hommes pendant les
sept secondes, en moyenne, que dure un orgasme. En pratique,
cela faisait donc des années qu’il cherchait tous les jours à faire en
sorte que les volontaires allongés dans les scanners restent aussi
immobiles que possible alors qu’ils sont au summum de l’extase.
« J’ai mis au point un dispositif d’appuie-tête très efficace qui réduit
les mouvements du crâne pendant l’orgasme à environ 1,5  milli-
mètre », m’explique-t‑il, très fier de son invention.
Neuroscientifique de formation, Komisaruk a commencé par
étudier le comportement reproductif non pas des humains, mais
des rats. Ce faisant, il a découvert que, lorsqu’on stimule le vagin
d’une rate, celle-ci sécrète des hormones qui bloquent sa percep-
tion de la douleur. En toute logique, il a voulu savoir si l’on pouvait
observer le même phénomène chez la femme humaine. Personne
ne s’était opposé à ses études sur les rats, mais, lorsqu’il a proposé
de réaliser la même étude sur des sujets humains, il s’est heurté

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Une histoire de l’oubli

à un mur  : à l’époque, il faisait ses recherches dans un hôpital


chrétien évangélique et le directeur ne l’entendait pas de cette
oreille. Faire passer des scanners à des femmes qui se masturbent
dans son labo ? Jamais de la vie.
« En matière de recherche scientifique sur la sexualité, l’État
ne finance quasiment rien, explique-t‑il avant de pousser un soupir.
Comme si c’était de l’argent jeté par les fenêtres. »
Une fois recruté par Rutgers, il a pu obtenir du comité
d’examen l’autorisation d’étudier les effets de l’autostimulation
vaginale sur la douleur. C’est à ce moment-là qu’il a recruté la
sexologue Beverly Whipple. Infirmière de formation, Whipple
avait démocratisé le terme « point G » grâce à un livre qu’elle avait
coécrit en 1982 avec Alice Kahn Ladas et John D. Perry, The G Spot
and Other Recent Discoveries about Human Sexuality (Le point G et
autres découvertes récentes sur la sexualité humaine). On y trouvait
toutes sortes de preuves scientifiques visant à confirmer l’exis-
tence d’un point de  tissu érectile érogène dans la paroi vaginale
antérieure, entre le vagin et l’urètre. À travers un certain nombre
de témoignages, ce livre évoquait également l’éjaculation féminine
et l’associait aux glandes situées dans la région du point G. Le fait
que des médecins qui faisaient figure d’autorité dans leur domaine
défendent l’existence de l’éjaculation féminine constituait une
révolution, pour toutes les femmes que l’on avait moquées pour
ces prétendues fuites urinaires qui se manifestaient pendant les
rapports sexuels, mais également pour toutes celles qui avaient
subi une intervention chirurgicale inutile pour une incontinence
dont elles ne souffraient pas. Avec ce livre, Whipple est devenue
un personnage controversé, mais pour beaucoup de gens aussi,
un phare dans la nuit. Comme elle désirait apprendre à réaliser
des études scientifiques rigoureuses, Komisaruk lui a proposé de
s’inscrire en doctorat à Rutgers sous sa tutelle. C’est alors qu’elle
a décidé de reprendre comme sujet de thèse le potentiel lien de
cause à effet entre l’autostimulation vaginale et l’inhibition de la
douleur chez les femmes. Elle a travaillé sur ce sujet avec d’autres
chercheurs et, chose incroyable, ils ont fini par découvrir que ce
lien existait bel et bien. Whipple et Komisaruk ont ouvert la porte

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à la possibilité d’une recherche scientifique plus poussée sur les


questions sexuelles, et sont devenus par la même occasion une
dream team des études sur la sexualité.
Depuis, ils se sont attaqués à toutes sortes de phénomènes
marginaux qui les ont aidés à bousculer les normes, à redéfinir
la sexualité « normale ». Ils ont orienté leurs recherches vers des
femmes qui, comme Vanessa et comme l’éducatrice sexuelle Annie
Sprinkle, peuvent avoir des « orgasmes par la pensée », qu’on
appelle également « orgasmes énergétiques » – des orgasmes sans
contact physique, obtenus seulement par le fantasme et la respi-
ration profonde. Grâce à la technologie de l’IRM fonctionnelle, ils
ont pu démontrer que, au moment de ces orgasmes, le cerveau de
ces femmes prétendument hors norme présente la même activité
que celui des femmes ayant des orgasmes ordinaires. Mais c’est un
cas particulièrement intrigant, celui d’une femme atteinte d’une
lésion de la moelle épinière, qui leur a permis d’élaborer une image
autrement plus détaillée de la mécanique du plaisir féminin. Cette
femme n’avait plus aucune sensation dans les jambes, le bas du
corps ou le clitoris. En théorie, ses organes génitaux et son cerveau
étaient incapables de communiquer. Pourtant, elle affirmait qu’elle
parvenait à sentir les stimulations vaginales, qu’elle avait aussi
des sensations dans le col de l’utérus, et même qu’elle pouvait
jouir. Grâce à elle, Whipple et Komisaruk ont découvert que les
sensations sexuelles empruntaient une voie qu’on ne connaissait
pas : les nerfs vagues courbés (vagus signifie « errance » en latin),
qui ne passent pas par la moelle épinière, et permettent ainsi aux
organes génitaux de communiquer directement avec le cerveau.
C’est ainsi que même certaines femmes atteintes de lésions de la
moelle épinière peuvent ressentir du plaisir.
Résoudre ce mystère a incité Komisaruk à en apprendre
encore davantage sur cette espèce de câblage interne qui sous-tend
la sexualité féminine. La connexion entre les organes génitaux et
le cerveau des femmes est merveilleusement complexe. Les nerfs
qui font remonter jusqu’au cerveau les stimuli sensoriels reçus
par les parties génitales ne sont pas des voies à sens unique – c’est
un foisonnement de chemins tortueux, d’embranchements multi-

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Une histoire de l’oubli

ples, pour un total incalculable d’itinéraires possibles. Même les


femmes qui ont des rapports sexuels classiques et purement senti-
mentaux peuvent canaliser des sensations de plaisir à travers trois
ou quatre paires de nerfs différentes à la fois. Pour atteindre le
cerveau, la stimulation clitoridienne passe par les nerfs puden-
daux, la même paire de nerfs qui, chez l’homme, relie le pénis au
cerveau. D’ailleurs, cela tombe sous le sens : le clitoris et le pénis
sont des organes homologues, c’est-à-dire qu’ils se développent,
in utero, à partir du même tissu phallique embryonnaire. Mais, en
plus de cela, les femmes possèdent trois autres paires de nerfs qui
véhiculent jusqu’au cerveau les multiples sensations perçues aux
quatre coins de leurs organes génitaux : les nerfs hypogastriques
partent de l’utérus et du col de l’utérus, les nerfs pelviens partent
du vagin, du col de l’utérus et du rectum, et les nerfs vagues partent
de l’utérus et de la région du col.
En outre, des découvertes récentes ont montré que les
hommes, bien que communément jugés « plus simples » dans
leurs préférences en matière d’excitation et de stimulation, ne
sont peut-être finalement pas simples du tout. « Nous découvrons
un peu plus tous les jours que les voies sensorielles génitales des
hommes sont peut-être aussi complexes que celles des femmes »,
explique Komisaruk. Les sensations perçues par le pénis et le
scrotum remontent jusqu’au cerveau par l’intermédiaire des nerfs
pudendaux, mais les nerfs pelviens peuvent aussi véhiculer les
sensations perçues par les tissus profonds du pénis, l’urètre et le
rectum, et il n’est pas impossible que les nerfs hypogastriques et
vagues remontent de la prostate. L’idée selon laquelle la sexualité
des hommes serait plus simple ne doit peut-être sa popularité qu’à
notre obsession culturelle pour le pénis, qui fait que l’on consi-
dère comme marginaux les autres types de stimulations sexuelles
susceptibles de procurer du plaisir à la gent masculine. Mais les
hommes qui pratiquent la stimulation anale et/ou prostatique, et
ceux qui sont amateurs de stimulation urétrale (connue dans le
petit monde du fétichisme sous le terme « sounding »), ont accès
à un éventail bien plus vaste de plaisirs intenses via leurs nerfs
pelviens et hypogastriques.

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Le fait que le plaisir sexuel ait tant de voies possibles à disposi-


tion explique en grande partie pourquoi toutes les femmes n’appré-
cient pas le même type de stimulation. La stimulation du vagin et
du col de l’utérus peut permettre à certaines femmes d’atteindre
l’orgasme et ne pas provoquer grand-chose chez d’autres. Certaines
connaissent l’emplacement exact de leur point  G, tandis que
d’autres le cherchent en vain par monts et par vaux. Et vous savez
quoi ? On est toutes normales. Toutes les femmes sont câblées un
peu différemment et, d’un individu à l’autre, certains nerfs sont
plus sensibles que d’autres.
Face à cette profusion de tissus érogènes, certains experts
soupçonnent qu’une stimulation exclusivement focalisée sur le
point G – ou sur n’importe quelle zone érogène – n’est pas l’idéal.
En outre, cette approche du corps, qui laisse à penser que toutes
ces zones érogènes sont isolées les unes des autres, part d’une idée
fausse. En effet, le clitoris, l’urètre et la paroi vaginale antérieure
interagissent de façon dynamique. C’est ce que révèle une étude
menée par une équipe de médecins italiens dirigée par Emmanuele
A. Jannini, qui milite pour l’adoption du terme « complexe clito-
urétro-vaginal », ou « complexe CUV », par les médecins. Jannini
avançait dans son étude de 2014 « Beyond the G-spot » (« Au-delà
du point G ») :

Bien qu’aucune structure unique correspondant à un point G distinct


n’ait été identifiée, le vagin n’est pas un organe passif mais une struc-
ture très dynamique avec un rôle actif dans l’excitation et les rapports
sexuels.

Nous voici donc face à la conclusion du débat sur le point G :


celles qui disent qu’il existe et celles qui disent qu’il n’existe pas ont
toutes officiellement raison. Le point G est donc une réalité. Mais
il existe d’autres zones très érogènes dans cette région du corps :
il y a le point U, un point sensible qui entoure l’urètre et s’étend
légèrement au-dessus de lui ; le point A, situé sur la paroi vaginale
interne profonde, près du col de l’utérus ; et certaines parlent d’un
point O, et puis il y a bien sûr la sensibilité du col utérin… et tous

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Une histoire de l’oubli

ces points-là produisent des orgasmes qui paraissent distincts aux


femmes qui les expérimentent. Les femmes peuvent aussi avoir,
à titre individuel, leurs propres zones sensibles. C’est à nous,
femmes, de nous retrousser les manches et d’explorer, à tâtons,
nos propres mécanismes de l’excitation et du plaisir.
Quant au débat cherchant à déterminer si les parties génitales
des femmes sont un ensemble d’éléments présents, qui prennent
de la place, ou une absence qui attend d’être comblée, la science
actuelle semble pencher davantage vers la première option. Elle
décrit, en effet, quelque chose de parfaitement tangible, un tout
débordant d’existence.
Mais toutes ces découvertes ne sont pas encore vraiment
connues du grand public… ni des médecins. Et cela pose problème,
car cette ignorance nourrit la croyance selon laquelle la sexualité
féminine serait mystérieuse, sinon carrément opaque. Que veulent
les femmes ? Ça, personne ne le sait, pas même les femmes elles-
mêmes ! Peut-être faut-il en fait aborder la sexualité féminine
comme un domaine qui s’apprend, se cultive, et dans lequel
on s’améliore grâce à nos connaissances –  comme la cuisine ou
le jardinage. Le plaisir féminin est-il vraiment beaucoup plus
compliqué que le mode d’emploi de votre iPad ou votre déclara-
tion d’impôts ? Le problème ne viendrait-il pas plutôt du fait que
nous ayons ignoré la profusion de connaissances accumulées sur le
corps des femmes au fil des siècles, pour pouvoir mieux prétendre
ensuite, comme l’a fait Freud en son temps, que nous ne savons
pas ce que veulent les femmes ?
Même les personnes qui écrivent sur la sexualité féminine
tombent dans ce piège. « Vous n’avez aucune idée de l’obscur
imbroglio qui caractérise l’excitation féminine », écrit Mary Roach
dans Bonk, un livre qui, pourtant, dans l’ensemble, est extrê-
mement progressiste et instructif. Parlons-nous aussi d’obscur
imbroglio lorsqu’il s’agit du cerveau humain, ou préférons-nous
évoquer à voix basse ses 86 milliards de neurones, impressionnés
et plutôt fiers de ne rien comprendre à son fonctionnement ? Ce
que nous disons vraiment quand nous affirmons que les femmes
sont compliquées, assène Emily Nagoski, c’est que nous voudrions

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qu’elles se comportent comme des hommes, avec leurs érections


sommaires. Les femmes ne sont déroutantes que lorsque la sexua-
lité des hommes est perçue comme la norme, et que la sexualité
féminine est envisagée comme une version faussée de celle-ci
– comme la sexualité d’un être « chétif et défectueux ». Cependant,
lorsqu’on compare la sexualité des femmes à celle d’autres femmes,
les attentes ne sont plus les mêmes.

La première fois que je reçois Vanessa dans mon salon, un


après-midi d’automne 2014, elle me demande un thé sans sucre.
« J’ai l’impression que je vais faire des cures contre le Candida,
cycliquement, jusqu’à la fin de mes jours », déplore-t‑elle.
Les réactions de son corps aux stimulations sexuelles sont
moins intenses, moins explosives, et rien n’indique qu’elle retrou-
vera un jour les mêmes sensations qu’autrefois. Maintenant, elle
a un orgasme par rapport, trois parfois, et craint que la douleur
ne revienne un jour. À certains égards, elle est plus empathique
qu’avant : « Je me rends compte qu’il y a beaucoup de femmes qui
n’arrivent pas à avoir d’orgasme, explique-t‑elle. Et j’ai l’impression
que quelque part, je les jugeais. »
Elle traîne sur Internet, sur des forums de discussion où des
femmes parlent de leurs problèmes pelviens, de leur incapacité à
jouir. Elles décrivent des douleurs inexplicables et échangent les
vagues diagnostics qu’on leur a servis jusqu’ici.
« Elles ont les mêmes symptômes que moi », me confie
Vanessa.
Leurs médecins leur prescrivent des antidouleurs et leur
disent  : « Arrêtez le sexe. » Elle m’explique qu’elle a trouvé bien
plus d’informations justes sur son anatomie, ses éjaculations, les
glandes de Skene et l’éponge para-urétrale (le tissu érectile du
point G) en parcourant les pages de FetLife, un forum dédié aux
personnes adeptes du fétichisme, qu’à partir de n’importe quelle
source médicale dite sérieuse. Et ça, ça l’inquiète.
« En gros, quand il s’agit d’autre chose que de ce qui sert à
faire les bébés ou à aller aux toilettes, ils ne savent rien de votre
anatomie de femme », dit-elle. Comment se fait-il que nous soyons

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Une histoire de l’oubli

à ce point obsédé·e·s par le sexe –  en tout cas par la mécanique


sexuelle des hommes  – et que nous commencions seulement à
comprendre vaguement ce qui se passe dans le corps des femmes ?
La prolifération de Candida albicans dans le corps de Vanessa
était un diagnostic très difficile à poser. Il ne s’agit pas de dire qu’un
bon docteur aurait dû ou pu le deviner à partir d’un simple examen.
Mais, ce qui pose question, c’est que les lacunes de notre littérature
médicale aient mis des bâtons dans les roues des médecins, qui ne
savaient pas par où commencer. Si un élément du corps de votre
patiente n’a pas d’existence médicale claire, c’est un problème. Le
fait que l’éjaculation féminine soit encore considérée comme un
sujet d’étude scientifique très marginal (et ce malgré les études qui
se sont enchaînées depuis 1982) qui peine à trouver sa place dans les
manuels d’anatomie (et malgré son règne incontesté sur les forums
numériques) a quelque chose de franchement grotesque. Pourquoi
un phénomène corporel normal, qui concerne des millions de
femmes ordinaires, a le même statut que les OVNI ? Le statut
de « mystère » qu’on s’obstine à vouloir attribuer à l’éjaculation
féminine est la preuve du sexisme systémique qui perdure dans
le milieu médical. Car, malheureusement, l’exemple de Vanessa
n’est qu’une goutte d’eau dans un océan de diagnostics erronés.
« J’ai mon franc-parler, et je suis têtue. Si je n’avais pas été
comme ça, je n’aurais jamais pu résoudre ce problème et j’aurais
dû vivre avec jusqu’à la fin de mes jours. Et ne plus jamais faire
l’amour. »

Elles sont de plus en plus nombreuses, celles qui, comme


Vanessa, refusent d’attendre que des sources officielles leur
expliquent comment fonctionne leur corps. Elles mènent l’enquête
par leurs propres moyens.
Le merveilleusement nommé GynePunk, par exemple, est un
collectif féministe radical basé à Barcelone qui a monté, de bric
et de broc, son propre laboratoire de gynécologie. Déterminé à
reprendre le pouvoir sur la santé reproductive des femmes, ce
collectif fait avec les moyens du bord (spéculums imprimés en
3D et centrifugeuses bricolées à partir de vieux moteurs de disques

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durs) pour entretenir ce labo qui propose gratuitement les examens


les plus courants. L’une de leurs actions a été de rebaptiser les
glandes du point  G « glandes d’Anarcha ». Officiellement, elles
portent encore le nom de Skene, gynécologue du xixe  siècle, ce
qui n’a aucun sens, d’après ce collectif. Anarcha est le nom de l’une
des trois esclaves noires d’Alabama qui, dans les années 1840, ont
subi jusqu’à trente opérations chirurgicales abominables sans
anesthésie, sous le bistouri de J.  Marion Sims, gynécologue et
inventeur du spéculum, qui s’exerçait sur elles, comme des brouil-
lons humains, pour préserver le confort des femmes blanches sur
lesquelles il comptait mettre ses recherches en pratique. Même
ce petit spéculum qui n’a l’air de rien, comme ça, est le fruit
d’une désolante rencontre entre racisme et sexisme –  pensez-y
la prochaine fois que vous aurez les pieds dans les étriers. « Une
simple visite chez le gynéco représente, au moins pour moi,
une espèce de détour par le purgatoire, voire par les enfers », a
déclaré Klau Kinky   12, membre des GynePunks, dans une interview
accordée à Vice.
En 2015, l’année de l’orgasme féminin (vous vous rappelez ?)
avait également vu le lancement d’un site Web éducatif et malin
du nom de OMGYES (Oh mon Dieu, oui !). Le but de ce site : faire
disparaître l’orgasm gap (ou écart orgasmique), cette différence
monumentale entre le nombre d’hommes ayant des orgasmes au
moment des rapports sexuels et le nombre de femmes en ayant
aussi. Pour les fondateurs de ce site, cet écart ne reflète rien
d’essentiel ou d’immuable : il suffirait de trouver le clito et, pour
aider leurs usagers à y parvenir, ils exploitent toutes les infor-
mations qu’ils ont pu trouver sur l’anatomie féminine, dans les
témoignages des femmes autant que dans les études scientifiques.
Dans le sondage lancé en 2015 par le magazine Cosmopolitan sur
l’orgasme féminin, 38 % des femmes ont déclaré que le peu de
stimulation clitoridienne qu’elles recevaient ne leur suffisait pas

12. Comme beaucoup de noms punks –  en France, on pense à Cleet Boris, regretté
chanteur de L’Affaire Louis Trio –, Klau Kinky est un jeu de mots. Celui-ci est produit
en ôtant les « s » du nom Klaus Kinski, le célèbre acteur allemand, pour obtenir, avec
un tour de passe-passe, le mot « kinky », adjectif synonyme de « fétichiste » (N.d.l.T.).

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Une histoire de l’oubli

pour atteindre l’orgasme et, pour 35 %, ce n’était pas la quantité


mais le type de stimulation qui posait problème. En comparaison,
une étude menée par Justin R.  Garcia et publiée en 2014 dans le
Journal of Sexual Medicine avançait que les femmes homosexuelles
– qui sont en général plus enclines à communiquer leurs besoins à
leurs partenaires – jouissaient à peu près les trois quarts du temps
avec une partenaire régulière.
OMGYES est un programme d’entraînement en ligne où des
femmes en chair et en os montrent exactement, face caméra, ce qu’il
faut faire pour les amener à l’orgasme, et ce à l’aide de techniques
spécifiques et faciles à apprendre. Les développeurs Rob Perkins
et Lydia Daniller ont interrogé des centaines de femmes sur ce
qui les excite et, avec des chercheurs en sexologie de l’université
de l’Indiana, ils ont monté un sondage auquel ont répondu plus
de mille femmes âgées de dix-huit à quatre-vingt-quinze ans, sur
la manière dont elles procèdent pour se masturber et atteindre
l’orgasme. Au bout du compte, trente femmes ont accepté de le
montrer en vidéo.
« À l’aide d’un écran tactile interactif, les internautes peuvent
également reproduire les mouvements exacts utilisés pour amener
les femmes à l’orgasme à l’écran. Grâce à cette technologie, ils
obtiennent un feedback en temps réel. En gros, c’est un cours
intensif sur le plaisir sexuel féminin », lit-on dans un article de
E. J. Dickson sur le site progressiste d’information Mic. Jamais un
écran tactile ne nous avait paru aussi utile…
« Là, on a un peu tous la gueule de bois de la génération
précédente. On se réveille à peine, et c’est pas encore facile de
voir les femmes comme des êtres sexuels à part entière, explique
Daniller dans le même article. Finalement, le fait de percevoir les
femmes comme ayant leurs propres désirs, c’est quelque chose
d’assez nouveau… » Mais le corps des femmes, poursuit-il, « n’est
pas impossible à comprendre. Il est nuancé, mystérieux, fascinant,
mais pas incompréhensible ».
Bien qu’elles s’inspirent des générations précédentes de
féministes dites pro-sexe, les femmes de la génération Y ou plus
jeunes encore ont tendance à aborder la sexualité d’une manière

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qui leur est propre. Elles sont à l’aise par rapport à leur corps et à
leurs besoins physiques, plutôt sur le mode de j’en-ai-rien-à-battre.
Elles luttent pour les droits des travailleuses du sexe, défendent
le Planning familial, le tout au mépris d’incessantes menaces de
viol et de violences qu’elles reçoivent sur Internet. Et même s’il
reste encore beaucoup de chemin à parcourir, elles ont à cœur de
renforcer les liens entre les luttes des femmes blanches hétéro-
sexuelles et celles des femmes racisées et LGBTQIA+, souvent
exclues par les féministes des générations précédentes.
Elles profitent également de la tribune offerte par les réseaux
sociaux pour dire, écrire et tweeter certains mots choisis. Vagin.
Clitoris. Règles. Encore et encore. Sans réserve. Tout en majuscules.
Après des siècles de censure, le pouvoir déployé par leur simple
apparition est colossal. Cela peut paraître superficiel et, pourtant, on
nous rappelle constamment le danger qu’ils représentent. Allison
Wint, enseignante dans un collège du Michigan, a été renvoyée au
début de l’année 2016 pour avoir prononcé le mot « vagin » dans
un court d’art plastique sur la peintre Georgia O’Keefe. En 2010,
une publicité télévisée pour la marque de protections périodiques
Kotex a été censurée par trois chaînes de ­télévision, parce qu’on
osait y prononcer le mot interdit qui commence par un V (et qui
désigne l’endroit où on insère le tampon). On entend encore peu
souvent le mot « clitoris », d’ailleurs souvent censuré à la ­télévision,
tandis que « pénis » ne semble pas vraiment problématique.
Pour Vanessa et toutes les personnes possédant ou ayant
possédé une vulve, un vagin ou un clitoris, ce n’est pas tant ce
qui excite les femmes qui pose question. En revanche, le fait que
le corps lui-même, dans son anatomie pure et simple, puisse faire
l’objet de tant de répression, de désinformation et d’effacement à
travers l’histoire, voilà le véritable mystère à résoudre.

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3. Un point fixe dans un monde en mouvement
Qu’est-ce qu’un orgasme, après tout ? Tout dépend si
vous posez la question à un scientifique, un poète ou
un mystique.

« N’était le point, le point-repos,


Il n’y aurait nullement danse, alors qu’il n’y a rien
que danse.
Je ne puis que dire  : nous avons été là, mais où, je
ne saurais le dire.
Et je ne saurais dire pour combien de temps, car ce
serait situer la chose dans la durée. »
T. S. Eliot, « Burnt Norton », Quatre Quatuors.

En 1976, les chercheurs Ellen Belle


Vance et Nathaniel N.  Wagner ont monté une étude très
ingénieuse sur le sexe, en n’utilisant que des mots. Ils ont
demandé à quarante-huit étudiants –  hommes et femmes  – de
décrire ce qu’ils ressentaient pendant l’orgasme. Les jeunes gens
leur ont fourni des comptes rendus très vivants, pétris de quali-
ficatifs aussi peu scientifiquement acceptables que « en paix »,
« des fourmillements de partout » et « merveillosité ». Morceaux
choisis :

—  C’est comme tirer à la carabine sur des boîtes de conserve dans


une grande prairie verdoyante, un jour de beau temps.
—  C’est des tensions qui s’accumulent, comme si on se préparait
à décoller d’une rampe de lancement, et soudain, une sensation de
soulagement irradie dans le corps tout entier.
—  Il y a une perte de contrôle musculaire à mesure que le plaisir
augmente, et on aurait presque besoin de s’arrêter. Presque envie,
même, de s’arrêter.

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Jouir

—  J’ai souvent comme des taches qui apparaissent devant mes yeux,
pendant l’orgasme. Et la sensation en elle-même est presque trop
difficile à décrire. De toutes les expériences sensorielles, c’est juste
celle qui procure le plus de plaisir. Le mot qui décrit le mieux ce qui se
passe physiquement chez moi, c’est sans doute « palpitation ». Toutes
mes terminaisons nerveuses explosent et frémissent.
—  Un orgasme, c’est un plaisir extrême, mais qui peut faire peur
aussi, parce que, quand il est très violent, la sensation de perte de
contrôle est immense.
—  J’ai la vue qui déraille, je ne vois plus que des motifs colorés,
mais c’est souvent très difficile à décrire parce que les mots ont été
conçus pour le monde réel.

Après avoir minutieusement éliminé tous les termes suscep-


tibles de révéler le sexe des participants, Vance et Wagner ont
réuni un jury composé de gynécologues, de psychiatres et d’étu-
diants en médecine, hommes et femmes, et leur ont demandé
d’essayer de deviner le sexe des auteur·e·s à partir de leurs descrip-
tions hautement personnelles de l’orgasme. Mais ils n’y sont pas
parvenus, y compris sur les descriptions les plus imagées. Dès lors
que les chercheurs avaient éliminé les termes sexospécifiques tels
que « vagin » et « pénis », et abstraction faite de quelques orgasmes
multiples évoqués çà et là, le vécu des femmes en matière d’orgasme
ne semblait pas si différent de celui des hommes.
Dans l’histoire de la recherche en sexologie, la leçon à tirer
de cette étude a quelque chose de révolutionnaire. Grâce à elle,
l’orgasme devient le grand unificateur  : nos orgasmes nous
rapprochent. Dans notre expérience subjective de l’orgasme
classique de sept secondes, les distinctions de genre se dissolvent
comme des châteaux de sable dans le fracas d’une vague. La passion
gomme les différences –  c’est d’ailleurs l’un de ses nombreux
talents. Et pourtant, paradoxalement, l’orgasme apparaît aussi
comme un moment intense où s’exprime une indescriptible indivi-
dualité. Il existe bien plus de nuances entre les orgasmes de diffé-
rentes femmes –  voire entre deux orgasmes vécus par une seule
femme dans la même journée – qu’entre les orgasmes des femmes
et ceux des hommes, d’après les descriptions qu’ils et elles en font.

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En effet, bien qu’il y ait des points communs entre les descriptions
relevées par les chercheurs –  tension croissante, plaisir intense,
immense sentiment de libération –, il n’y a pas de facteur commun.
Aucune sensation ne se retrouve systématiquement dans chaque
orgasme. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il semble même
que tous les orgasmes ne sont pas agréables. Si l’on s’éloigne un
peu des descriptions ampoulées des prétendues vagues de joie qui
font trembler la terre ou des pluies d’étoiles et d’arcs-en-ciel qui
rythment les romans Harlequin, on se rend compte qu’il existe
aussi plein d’orgasmes bizarres, voire carrément inconfortables. Si
chaque individu est unique, sachez donc que votre orgasme compte
parmi les éléments de votre individualité qui vous distinguent le
plus des autres gens.
Toute tentative de définition de l’orgasme comporte un
astérisque. Même les définitions de l’orgasme données par les
scientifiques (et il y en a plus de vingt rien que dans le corpus
anglophone, comme on l’apprend dans Bonk) ont mis à rude
épreuve le langage aride et prudent de la science. « Sensation de
plaisir intense fluctuante, éphémère et aiguë, qui engendre un état
de conscience altéré »  : voilà les premiers mots de la définition
proposée par la professeure de psychologie Cindy Meston et son
équipe, dans un article publié en 2004 dans la revue à comité de
lecture Annual Review of Sex Research. Celle du sexologue John
Money débute en ces termes : « Summum de l’expérience érotico-
sexuelle que les hommes et les femmes qualifient subjectivement
d’extase ou de ravissement voluptueux. »
À son tour, l’autrice Emily Nagoski a formulé une définition
de l’orgasme qu’elle voulait à la fois globale et exhaustive. Une
définition simple, sans astérisque, en laquelle tout le monde se
reconnaisse : « Relâchement involontaire et soudain de la tension
sexuelle. » Pourtant, même cet essai à la fois beau et concis pourrait
faire tiquer quelqu’un, quelque part. Nous sommes tellement
uniques que cela en deviendrait presque agaçant. Une femme inter-
viewée par A. S. A. Harrison dans Orgasms, il y a plus de quarante
ans, a d’ailleurs affirmé qu’elle ne ressentait pas de relâchement
au moment de jouir. Une autre commentait l’orgasme en ces

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termes : « Physiquement, ça fait bizarre, en fait. Je sais même pas


si je trouve ça agréable. L’orgasme, c’est vraiment quelque chose
d’étrange à vivre. » Dans une chronique d’Anna Davies publiée
en 2014 dans le magazine Elle, une femme annonçait que, bon
gré mal gré, elle avait toujours simulé ses orgasmes. Mettant son
lectorat devant le fait accompli, elle affirmait d’un ton de défi que
cette situation lui convenait parfaitement, merci beaucoup, parce
qu’elle la libérait de l’injonction à l’épanouissement sexuel. « Ma
vie sexuelle n’a peut-être pas été aussi foisonnante de plaisir qu’elle
aurait pu l’être ; elle n’a peut-être pas été conforme aux idéaux
féministes, mais, au moins, elle a eu le mérite d’être authentique »,
a-t‑elle asséné, s’appropriant d’une manière assez créative la notion
d’authenticité.
Ce qu’il y a de plus frappant dans l’expérience de Vance et
Wagner, ce n’est pas tant l’aspect non genré du vécu orgasmique,
que les descriptions quasi lyriques en elles-mêmes. Quelles sont
donc ces expériences inouïes, à travers lesquelles nous nous sentons
plus vivants que jamais et dont, pourtant, nous ne prenons même
pas la peine de discuter – à moins qu’un chercheur un peu têtu nous
tire les vers du nez ? Quels sont, au fond, ces instants magiques et
transcendants qui semblent pourtant aussi banals que la poussière ?
Ce sont en tout état de cause des moments de bonheur intense, que
l’on peut apprécier dans le confort de son chez-soi, à une fréquence
régulière, et cependant, c’est à peine si on les évoque entre nous
ou en public. En comparaison, on gaspille mille fois plus d’encre
pour décrire, par exemple, les nuances de saveurs, de parfums et de
textures d’un amuse-gueule au bacon ou d’un cocktail au bourbon
à 14  euros. A priori très courants, les orgasmes laissent donc une
question en suspens : que sont-ils exactement ?
La réponse ne sera pas la même selon que vous poserez la
question à un scientifique, un poète ou un mystique.

Le mot orgasme est issu du grec ancien  : orgasmos s’est


lui-même forgé à partir du verbe orgáô, qui signifie « enfler
d’humidité, être excité, avoir très envie ». Les Grecs de l’Antiquité
n’étaient pas loin de décrire les changements physiques précis qui

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Un point fixe dans un monde en mouvement

se produisent quand on s’émoustille. Comme nous l’avons dit plus


haut, hommes et femmes sont pourvus de tissus érectiles génitaux
d’ampleur équivalente qui gonflent et rougissent pendant les jeux
sexuels. Chez les femmes, plutôt que d’être concentrés sur un seul
organe comme c’est a priori le cas chez l’homme, ils sont répartis
à divers endroits, du clitoris aux lèvres internes. Avec l’excitation,
ces mêmes tissus se gonflent d’humidité, rougissent, et semblent
plus charnus, plus pulpeux, plus élastiques – souvent, ils doublent
de volume, d’où le terme que les éducateurs sexuels américains
ont commencé à donner à ce branle-bas général  : les herections,
rencontre du pronom personnel her – elle – et du mot erection. Car
il s’agit bel et bien d’une érection féminine.
Mais ce gonflement, manifestation physique de l’excita-
tion, décrit la phase précédant l’orgasme bien plus que l’orgasme
lui-même. Que se passe-t‑il dans notre corps au moment de
l’orgasme ? Les signes extérieurs de la jouissance féminine ont fait
l’objet de débats passionnés entre divers explorateurs intrépides, et
ce depuis les manuels sexuels taoïstes de la dynastie Han, rédigés
avec beaucoup de soin il y a environ deux mille ans. Le fait que
les femmes aient besoin de plus de temps que les hommes pour
atteindre l’orgasme (entre quinze et quarante minutes en général)
n’était pas un problème dans la pensée taoïste  : cela s’intégrait
parfaitement dans cette idée que l’équilibre est atteint grâce à
l’opposition entre le yin et le yang. Ainsi, les hommes, qui avaient
plus de yang, étaient associés au feu : ils s’échauffaient en très peu
de temps et refroidissaient aussi sec. Les femmes, qui avaient
plus de yin, étaient associées à l’eau : il leur fallait du temps pour
s’échauffer, mais aussi pour refroidir. Ces deux énergies s’équili-
braient entre elles.
« Au moins quarante-cinq minutes de préliminaires avant la
pénétration », prescrit Anita Boeninger, une conseillère en santé
holistique basée à New York et spécialiste de la culture érotique
orientale. « Les adeptes du taoïsme savaient qu’une femme a besoin
d’être stimulée, comme on porte de l’eau à ébullition, jusqu’au
moment où elle ressent le besoin d’être pénétrée. Où elle supplie
de l’être, même. »

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Des dialogues courtois et fort élaborés entre l’Empereur Jaune


et, tour à tour, la Fille Pâle et la Fille Sombre, décrivaient les « Cinq
Signes, Cinq Désirs et Dix Mouvements » de l’excitation féminine,
sans doute pour aider les hommes les plus perplexes à y voir plus
clair. Daniel P.  Reid, auteur d’un livre sur le taoïsme et la santé,
nous donne à lire quelques-unes de ces indications :

Des narines qui palpitent et une bouche entrouverte signifiaient


qu’une femme avait envie que les préliminaires passent à l’étape
suivante, et qu’on lui touche la vulve. Une gorge sèche était le signe
que le partenaire devait aller et venir en elle plus vigoureusement ;
et enfin, « des fluides glissants coulaient de la Porte de Jade, et son
essence vitale est libérée » –  c’est l’orgasme qui a officiellement
eu lieu.

C’était vraiment l’âge d’or des enquêtes sexuelles.


Peut-être que nos amants ont toujours recherché des preuves
visibles de leurs talents et de leurs prouesses. Car, si tous les
orgasmes sont mystérieux, ceux des femmes le sont encore plus.
L’orgasme masculin typique s’accompagne généralement d’un
signe facilement reconnaissable. Ce n’est pas pour rien que, en
anglais, le mot cum, terme argotique désignant le sperme, vient
du verbe to come, qui signifie « venir » –  jouir, donc. L’orgasme
féminin, lui, ne fait pas son entrée avec son nom écrit en gros,
annonçant fièrement sa présence en salissant votre tapis. Il s’agit
d’un événement totalement subjectif, un feu d’artifice qui jaillit
derrière les paupières closes d’une seule personne. La question
commence à titiller son partenaire. A-t‑elle joui, oui ou non ? Alors
commence la chasse aux preuves. À bien y réfléchir, il semble donc
assez logique que l’éjaculation féminine – le squirting – fasse l’objet
d’une demande croissante dans le monde de la pornographie : c’est
une récompense bien visible, le signe qu’on a bien travaillé, une
giclée d’enthousiasme qui satisfait le désir qu’a l’homme d’atteindre
un but. C’est un Bravo ! à l’état liquide. Ironie du sort : la popularité
du squirting dans la pornographie a donné lieu à la publication
d’innombrables petits guides de l’éjaculation féminine. Ce qui était

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censé être le signe d’un plaisir désinhibé se révèle finalement une


énième compétence à acquérir.
On serait tenté de penser que, comme indicateur d’orgasme, on
n’a tout de même rien trouvé de mieux que l’éjaculation féminine.
Et, pourtant, certaines femmes éjaculent avant l’orgasme, d’autres
après, et d’autres encore ne jouissent pas du tout lorsqu’elles
éjaculent. D’autres signes jugés universels se révèlent finalement
incertains. Les puissantes contractions du vagin fréquemment
décrites, que l’on peut sentir sous ses doigts ou sur son pénis
lorsque jouissent certaines femmes, sont imperceptibles chez
d’autres. Certaines femmes crient lorsqu’elles jouissent, là où
d’autres, justement, n’émettent pas le moindre bruit.

Aujourd’hui, une poignée grandissante de scientifiques intré-


pides à l’avant-garde de leur domaine sont partis à la recherche des
manifestations physiques de l’orgasme. Sauf que, contrairement à
leurs prédécesseurs, les auteurs des manuels taoïstes antiques, leur
zone d’investigation se concentre sur une seule partie du corps des
femmes : leur cerveau.
Le docteur Barry Komisaruk de Rutgers, que nous avons
rencontré un peu plus tôt, utilise l’IRMf pour observer l’activité
cérébrale au moment de l’orgasme. Le scanner photographie
en continu le cerveau de personnes volontaires au comble de
l’extase  : une image toutes les deux secondes, le tout pendant
plusieurs minutes d’affilée. Ces clichés révèlent que, au moment
de l’orgasme, le cerveau est comme une symphonie qui s’inten-
sifie, et presque tous les instruments de l’orchestre atteignent un
crescendo au summum du plaisir. L’orgasme illumine presque
toutes les régions actives du cerveau. L’hypothalamus, tout au
centre, commande à l’hypophyse de libérer de l’ocytocine dans le
sang, ce qui déclenche des contractions musculaires dans l’utérus
– phénomène plébiscité par beaucoup de femmes. L’hippocampe,
le centre de la mémoire à court terme, s’active même dans le
cerveau des femmes qui peuvent atteindre l’orgasme « par la
pensée », sans stimulation physique – ce qui laisse entendre que
l’hippocampe joue un rôle dans l’aspect cognitif de l’orgasme

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(eh oui, même un moment d’abandon total comporte un versant


cognitif).
Le sexe modifie aussi l’activité électrique du cerveau. Dans
une étude menée en 1976 par le chercheur H.  D.  Cohen, des
relevés électroencéphalographiques de personnes se masturbant
en laboratoire ont montré que leur cerveau, d’abord dominé par les
fréquences bêta (ce qui est parfaitement normal en temps d’éveil),
subissait une augmentation des fréquences thêta, avec un pic parti-
culièrement élevé au moment de l’orgasme. Comme les fréquences
thêta sont le plus souvent observées pendant le sommeil et les
périodes de méditation profonde, cette découverte a incité Betty
Dodson, grande prêtresse de la masturbation, à écrire dans Sex for
One (grand classique de l’onanisme) que la masturbation était une
forme de méditation pratique et amusante – sous les cris d’orfraie
de certains bouddhistes   1.
Dans notre cerveau, pendant la montée de l’orgasme, le
neurotransmetteur qui détient le premier rôle est aussi responsable
de l’état d’euphorie des consommateurs de cocaïne et d’amphéta-
mines : c’est la dopamine. Elle déferle à travers les neurorécepteurs
en réaction à une stimulation rythmée et répétitive des organes
génitaux et d’autres zones érogènes, éveillant ainsi le cerveau aux
stimuli sexuels. La recherche montre que l’action de la dopamine
n’est pas vraiment comparable à une espèce d’interrupteur imagi-
naire qui déclencherait l’orgasme. Elle joue davantage un rôle
amplificateur  : elle exacerbe l’intensité des signaux sexuels que
reçoit le cerveau.
Cela peut expliquer, au moins en partie, les difficultés à créer
un Viagra pour les femmes. Il n’existe pas de molécule qui, à elle
seule, puisse nous « faire démarrer au quart de tour ». Sur des rates,
la dopamine de synthèse a même produit l’effet inverse : certains
comportements reproductifs habituellement observés paraissaient

1. Dans Sex for One. The Joy of Selfloving, Betty Dodson écrit : « Il m’est apparu claire-
ment que la masturbation, vécue et pratiquée comme un rituel, rétablissait l’har-
monie entre mon corps et mon esprit comme pouvait le faire la méditation. Après
l’orgasme, de même qu’après une séance de méditation, j’étais toujours plus apaisée,
mieux ancrée dans mon corps, et plus détendue dans mon esprit. »

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inhibés –  délicieuse complication propre aux individus de sexe


féminin de nombreuses espèces animales. L’action inhibitrice de
la sérotonine, le « frein » du système de récompense hédonique,
permet de maîtriser le flot de plaisir engendré par la dopamine. On
pense que c’est de là que provient l’un des effets secondaires les
plus tristes de certains antidépresseurs, parmi lesquels le Prozac
et le Celexa, qui augmentent les niveaux de sérotonine disponible
dans le cerveau  : beaucoup de patientes évoquent une perte de
libido et une difficulté à atteindre l’orgasme.
Alors que la stimulation sexuelle continue, de plus en plus
de neurones s’invitent à la fête du slip qui secoue le cerveau tout
entier. C’est là que la magie de la valse cerveau-corps se révèle
pour de bon. Le cerveau envoie des signaux à divers muscles
dans le bas-ventre, jusque dans le plancher pelvien, ou muscles
de Kegel, qui contrôlent les contractions des parties génitales.
Leurs mouvements se propagent dans le corps tout entier. Cela
engendre encore plus de sensations, et renvoie donc encore plus
de stimuli très agréables jusqu’au cerveau. Ce cercle vertueux est
connu sous le nom « réafférence » et décrit par Komisaruk et les
coauteur·e·s de son livre, Beverly Whipple et Carlos Beyer-Flores,
comme « une cascade de stimulations sensorielles dont le débit
augmente par paliers ». C’est cette boucle de communication
positive entre le cerveau et le corps qui, lorsque tous les voyants
sont au vert, accumule les plaisirs et crée cette impression que
toutes les sensations dans votre corps vont finir par exploser.
Cette découverte fait voler en éclats l’idée selon laquelle
l’orgasme, sous prétexte qu’il provoque une réaction musculaire,
serait un réflexe, une espèce d’éternuement sexuel, affirment les
auteurs de The Science of Orgasm. Ce qu’il faut retenir de la descrip-
tion de cette boucle communicationnelle, c’est que la stimulation
qui l’entretient doit être agréable. L’orgasme est une perception.
C’est dans l’esprit qu’il a lieu, pas dans les muscles.
A-t‑on constaté des différences entre l’activité cérébrale
masculine et l’activité cérébrale féminine pendant l’orgasme ?
Étonnamment, la réponse à cette question n’a rien d’évident.
Nos cerveaux sont remarquablement similaires au moment de

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l’orgasme, mais il semblerait qu’il y ait une légère différence, liée


à une petite neurohormone, l’ocytocine. Tour à tour surnommée
« hormone du câlin » ou encore « drogue de l’amour » pour le rôle
qu’elle joue lors de l’accouchement, pendant l’allaitement et dans
les liens sociaux, elle se révèle également être une hormone du
sexe. Elle provoque, par exemple, des contractions utérines. Les
caresses vaginales et la stimulation du col de l’utérus favorisent la
sécrétion d’ocytocine par le cerveau, et la science a montré que,
dans la minute qui suit l’orgasme féminin, le taux d’ocytocine dans
le sang connaît une augmentation soudaine et importante. Une
étude menée en 1994 par la chercheuse Marie Carmichael sur des
femmes multiorgasmiques a montré que l’intensité de l’orgasme
était proportionnelle au taux d’ocytocine observé chez elles juste
après. Les hommes produisent également de l’ocytocine avant
et pendant l’orgasme –  elle favorise même l’érection  –, mais, au
moment de l’orgasme, elle est libérée de façon plus graduelle. Bien
qu’il existe des théories selon lesquelles cela pourrait influencer le
sentiment de confiance en leur partenaire ressenti par les femmes,
rien n’a été scientifiquement démontré à cet égard. Cela n’a pas
empêché les journaux et les coachs relationnels de mettre en garde
les femmes contre cette fameuse montée d’ocytocine, qui risque de
les faire tomber en pâmoison devant n’importe Don Juan qu’elles
auraient ramené dans leur lit. Pour on ne sait quelle raison, les
hommes n’ont jamais droit à ce genre d’avertissements.
Il semble que c’est au niveau corporel, et non cérébral, que se
situe la plus grande différence entre hommes et femmes. Comme
nous l’avons évoqué dans le chapitre  2, la stimulation sexuelle
emprunte, au choix, quatre itinéraires nerveux pour atteindre le
cerveau, quatre chemins d’aventure qui partent du clitoris, du
vagin, de l’utérus, du col de l’utérus, et de la peau autour de la vulve.
Les femmes ont accès à « tout un éventail de sensations unique et
généreusement développé », écrivent les auteurs de The Science of
Orgasm, et ces sensations peuvent être stimulées de différentes
manières : par la bonne vieille pénétration par le pénis, par le sexe
oral, par les mains et les doigts, et par les sex toys. Les orgasmes
clitoridiens sont souvent décrits par les femmes comme des formes

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de jouissance particulièrement aiguës, rapides et explosives, très


centrées sur leurs parties génitales. En comparaison, les orgasmes
vaginaux seraient plus profonds, plus diffus dans le corps –  un
aspect que l’on trouve également dans les orgasmes dits mixtes,
qui sont provoqués par la stimulation simultanée du vagin et du
clitoris.
« Si nous voulions classer les orgasmes selon ce que les femmes
ressentent au moment où elles jouissent, écrit Emily Nagoski dans
Come As You Are, il nous faudrait une nouvelle catégorie pour
chaque orgasme atteint par chaque femme. »
Les femmes décrivent des orgasmes si abondamment variés
que Komisaruk, Whipple et Beyer-Flores en viennent à penser
qu’ils ne peuvent pas être simplement le sous-produit évolutif
des orgasmes masculins – de la même manière, par exemple, que
les mamelons des hommes sont le sous-produit évolutif de ceux
des femmes. Cette idée d’un orgasme féminin accessoire, version
inutile de son pendant masculin, est la théorie actuelle la plus
communément acceptée pour expliquer l’évolution de l’orgasme
féminin. Elle part du principe que l’orgasme des hommes aide à
provoquer l’éjaculation, et donc la fécondation, et par la même
occasion, la survie de l’espèce, tandis que l’orgasme des femmes,
qui n’est pas indispensable à la conception, s’est juste incrusté
dans le convoi évolutionnaire. Et cette théorie n’a rien de fonda-
mentalement mauvais – la biologiste Elizabeth Lloyd, spécialiste
de l’évolution, la surnomme même la théorie du « bonus fantas-
tique ». Certaines personnes ont le sentiment que cette idée
dénigre le plaisir féminin, mais, à bien des égards, c’est l’inverse
qui se produit  : contrairement au plaisir des hommes, qui sert à
faire des bébés, le nôtre ne sert qu’à prendre son pied. Il n’existe
que pour lui-même.
Certains scientifiques qui se sont penchés sur la question ont
proposé d’autres théories qui donnent à réfléchir. Komisaruk et ses
amis avancent, preuves à l’appui, que les contractions utérines de
l’orgasme aident à « aspirer » le sperme et à le faire remonter dans
la cavité de l’utérus, une idée qui viendrait confirmer la sagesse
populaire selon laquelle l’orgasme féminin favorise la féconda-

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tion. Selon une autre théorie un peu moins alambiquée, l’orgasme


donnerait envie aux femmes de faire l’amour le plus souvent
possible, ce qui ferait augmenter leurs chances de procréer.
Le débat reste ouvert.
Pour les auteurs de The Science of Orgasm, de toutes les déduc-
tions engendrées par ces découvertes, il en est une qui se révèle
particulièrement subtile et inattendue : les orgasmes des hommes sont
tout aussi mystérieux. Du point de vue de l’évolution, les hommes
nous semblent exister dans un but évident  : produire du sperme.
Mais Komisaruk, Whipple et Beyer-Flores remarquent que les
hommes peuvent jouir sans éjaculer – et peuvent éjaculer sans jouir.
Ils écrivent par exemple que du sperme « viable et apte à la féconda-
tion » a été produit par des hommes atteints de lésions de la moelle
épinière qui ne ressentent plus le moindre plaisir d’ordre sexuel.
Les auteurs en concluent donc que « l’existence de l’orgasme
masculin ne s’explique pas davantage, même du point de vue de
l’évolution, que celui des femmes ». Il paraît logique que l’éjacula-
tion soit devenue quelque chose d’agréable, mais rien n’explique
pourquoi elle l’est à ce point.
Malgré leurs découvertes à la pointe de leur domaine,
Komisaruk, Beyer-Flores et Whipple concèdent que ce que la
neuroscience peut nous apprendre au sujet de l’orgasme est néces-
sairement limité. Certes, les représentations de ce qu’il se passe
dans le cerveau au moment de l’orgasme deviendront de plus en
plus précises. Mais la science ne sera toujours pas en mesure de
nous indiquer quels neurotransmetteurs ou groupes de récepteurs
neuraux engendrent la perception d’un orgasme, car on ne sait pas
encore comment le cerveau « engendre » un état de conscience,
quel qu’il soit.
« Un neurone, c’est un sac rempli de produits chimiques.
L’expérience subjective, c’est autre chose », m’explique Komisaruk
en me racontant que, au départ, il avait voulu étudier le cerveau
non pas pour comprendre l’orgasme féminin, mais pour résoudre
la plus grande énigme des neurosciences  : qu’est-ce que la
conscience ? Voilà un mystère qui n’a pas bougé d’un iota. « Il
y a 50 000  neuroscientifiques dans le monde à l’heure qu’il est,

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et personne n’a la moindre idée de [la manière dont un neurone


produit de la conscience] », dit-il. Komisaruk a conclu The Science
of Orgasm avec une théorie selon laquelle la conscience existe
dans une autre dimension, inaccessible à la science physique.
C’est quand même assez philosophique, pour un bouquin sur la
bagatelle.
L’orgasme est un état de conscience particulier. Il suffit d’en
faire l’expérience pour s’en rendre compte. C’est aussi différent
de l’état d’éveil normal que le rêve, la transe, l’ivresse, la défonce
ou la méditation profonde. Mais le définir à travers le prisme de
l’activité cérébrale nous est pour l’instant impossible. Pourquoi,
à un moment donné, telle personne aura un orgasme qui lui
donnera l’impression d’avoir quitté la terre, et qui lui fera perdre
conscience de tout ce qui l’entoure ? Pourquoi, à un autre moment,
cette même personne jouira d’un orgasme qui se ressent davantage
dans le cœur que dans le vagin, où les émotions explosent dans
la poitrine d’une façon presque douloureuse, au point de se sentir
plus profondément ancrée dans le monde qu’elle ne l’avait jamais
été ? Cela, les IRM ne sont pas encore en mesure de nous l’expli-
quer. Tout ce que la science peut nous enseigner sur le moment
où nous jouissons, c’est ce qui se passe dans notre corps –  dans
notre matière grise, dans nos canaux internes, nos nerfs et nos
entrailles. Mais elle ne saurait encore nous raconter l’autre version
de la même histoire : ce que ce moment étrange signifie pour nous.

Dès lors qu’une question devient existentielle et que la science


montre ses limites en la matière, ce sont la littérature, la culture,
la religion et le mysticisme qui prennent le relais.
À l’ère victorienne, les anglophones ont emprunté aux
Français une expression évoquant l’orgasme : la petite mort   2. Elle
désigne à la fois la perte de conscience qui semble avoir lieu au
summum de la jouissance, et la courte période d’inconscience qui
peut nous emporter juste après, une fois vidé·e·s de notre énergie
vitale (peut-être plus marquée chez les hommes que chez les

2. En français dans le texte (N.d.l.T.).

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femmes). Ce phénomène a souvent été perçu comme un avant-goût


de l’autre mort. La grande mort   3. Il est impossible de savoir si c’est
la montée de la sérotonine (le « frein » présenté plus haut) qui est
responsable de cette mort   4. Écoutons plutôt le romancier Georges
Bataille nous en faire la description :

De son regard, à ce moment-là, je sus qu’il revenait de l’impossible et


je vis, au fond d’elle, une fixité vertigineuse. À la racine, la crue qui
l’inonda rejaillit dans ses larmes : les larmes ruisselèrent des yeux […]
il n’était rien qui ne contribuât à ce glissement aveugle dans la mort.

Cette superposition entre l’extase et le grotesque dont est pétri


ce roman, Madame Edwarda, n’est sans doute pas conforme à la
manière dont la plupart des gens vivent leur orgasme (et c’est tant
mieux). Mais certains ressentent bel et bien « ce glissement aveugle
dans la mort ». Pour Naomi Wolf, l’orgasme est quelque chose de
bien plus positif : selon elle, il a le potentiel d’exalter « l’euphorie,
la créativité et l’amour de soi ». Elle a d’ailleurs sa théorie bien à
elle sur la question : des rapports sexuels de qualité stimuleraient
la pensée des femmes en tant que femmes, et cette créativité-là
engendrerait à son tour des rapports sexuels encore meilleurs, et
ainsi de suite. Pour elle, l’orgasme est féministe.
Décrire l’orgasme avec des mots, c’est comme essayer de
gloser sur le reflet de la lune qu’on apercevrait à la surface d’un lac
à travers la brume – difficile de parler d’une perception subjective,
à laquelle seule la personne qui l’expérimente a accès. Comme si
cette impression que nous donne l’orgasme, l’impression de ne
faire qu’un avec le monde, finalement nous isolait. Tout compte
fait, les sexologues sont parfaitement à leur place parmi les
romanciers, les poètes, les phénoménologues, les bouddhistes qui
décrivent leurs états méditatifs les plus profonds, et les aventuriers
des psychotropes qui rédigent des comptes rendus de leurs trips
sous LSD : tant les uns que les autres, ils cherchent à traduire des

3. En français dans le texte (N.d.l.T.).


4. En français dans le texte (N.d.l.T.).

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Un point fixe dans un monde en mouvement

expériences sensorielles tout ce qu’il y a de plus exceptionnel à


l’aide de mots sans relief.
L’orgasme est comparable à une petite mort car il s’agit
d’un espace entre deux instants perdus, une seconde pendant
laquelle la conscience vacille brièvement. C’est ainsi que le définit
Catherine Clément, philosophe (très) française et maîtresse de
l’écriture féminine   5. Pour elle, un orgasme sexuel est une forme
de « syncope », un mot chargé de sens. En médecine, la syncope
est un évanouissement, une perte de connaissance, un moment
de défaillance ou un battement de cœur oublié sous le coup de la
surprise. Pour les musiciens, il peut également s’agir d’un contre-
temps, ou d’un rythme syncopé – un art que l’on retrouve aussi
en poésie. Une syncope est une absence. Le monde se dérobe
sous nos pieds. C’est un moment où nous « [perdons] la tête » et,
avec elle, notre certitude d’être des sujets autonomes ancrés dans
un point précis de l’espace et du temps. C’est le moment « où se
larguent enfin les amarres qui tiennent ficelé le sujet », écrit-elle
dans La Syncope.
Mais où nous échappons-nous donc, pendant l’orgasme ? Où
se cachent les femmes ? Est-ce que nous nous éclipsons, glissant
vers un univers empreint de mystère ?
Mikaya Heart a tenté de répondre à ces questions et, pourtant,
elle n’est pas sexologue. Elle est écrivaine. Ce menu détail ne l’a
jamais empêchée d’avancer. Lesbienne polyamoureuse, nomade
dans l’âme (elle a construit une maison de ses propres mains en
Californie il y a des années de cela, puis l’a vendue lorsqu’elle
s’est aperçue que la vie de propriétaire l’empêchait de s’épanouir),
Mikaya Heart se décrit elle-même comme une chamane. Autrice
de plusieurs livres parmi lesquels When the Earth Moves. Women
and Orgasm, Heart s’intéresse aux problématiques qui dépassent le
domaine scientifique : pourquoi a-t‑on l’impression que l’orgasme
est une expérience spirituelle ? Un orgasme peut-il changer votre
vie ? Existe-t‑il le moindre rapport entre orgasme et amour, et, si
oui, quel est-il ?

5. En français dans le texte (N.d.l.T.).

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Jouir

À l’heure qu’il est, la sexualité humaine en est à peu près au


même stade que les mathématiques à l’époque d’Euclide ou que la
science physique à la Renaissance : c’est un domaine d’investiga-
tion encore méconnu, et qui a été étudié d’une manière si spora-
dique et brouillonne qu’une personne lambda un brin curieuse
peut encore y apporter une précieuse contribution, même sans
bagage scientifique officiel. Dans les années  1990, alors que le
féminisme reprenait des couleurs, que des guerres culturelles
s’abattaient sur les États-Unis, et que les politiques identitaires
secouaient les représentations binaires de la sexualité et du genre,
Heart a voulu comprendre pourquoi son rapport au sexe était si
compliqué. Elle a interviewé trente-trois ami·e·s et connaissances,
et s’est aussi appuyée sur un questionnaire qu’elle a fait circuler
en ligne. Bon nombre de ses sujets étaient des femmes lesbiennes,
comme elle, et sans doute que, en cela, elles étaient en moyenne
plus au fait de la sexualité féminine que la plupart des gens. Vingt
ans après sa publication en 1998, son livre conserve sa fraîcheur et
sa nouveauté. Aujourd’hui sexagénaire, Heart se révèle être une
des grandes chercheuses sur la sexualité dont personne n’a jamais
entendu parler. Je ne pouvais décemment pas faire l’économie d’un
coup de fil à cette exubérante ethnographe de l’orgasme féminin.
Au moment de notre entretien, Heart se trouvait dans un petit
chalet sur les terres d’une de ses amies en Arizona. C’est le mode
de vie le plus sédentaire qu’elle puisse adopter. Au téléphone, sa
voix porte encore en elle quelques traces de son Écosse natale et
sonne comme la voix d’une jeune femme, comme si elle n’avait
pas vieilli depuis ses vingt ans. Elle accepte rarement de répondre
à des interviews, me confie-t‑elle, mais elle est amusée par mon
enthousiasme qui frise la monomanie. Elle commence par me
parler de son tout premier orgasme.
Enfant, elle avait été agressée sexuellement par un ami de
la famille et, pendant des décennies, il lui a semblé parfaitement
inconcevable que l’expression « faire l’amour » puisse désigner un
acte aussi immonde. Lorsqu’elle a joui pour la première fois, elle
avait vingt-six ou vingt-sept ans, vivait au Pays de Galles, et sa vie
était dans un état de changement perpétuel. Un peu plus tôt, elle

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Un point fixe dans un monde en mouvement

s’était mise à fréquenter une femme pour la première fois –  une


femme mariée à un homme.
« Évidemment, il a moyennement apprécié », dit-elle.
Plus précisément, le mari a menacé de la tuer et Heart a
quitté le Pays de Galles pour rejoindre l’Europe continentale.
Alors qu’elle vivait en Suisse chez des amies, elle a révélé à l’une
d’entre elles qu’elle n’avait jamais eu d’orgasme  : les sensations
lui causaient plus de gêne que de plaisir, la forçant à s’arrêter.
L’amie en question lui a vivement conseillé de se masturber et de
ne surtout pas laisser tomber.
« Une nuit, quand la tension dans mon corps s’est accumulée
jusqu’à ce point qui m’était devenu familier, j’ai serré les dents et
continué », écrit-elle dans When the Earth Moves :

Mes épaules, mon cou et mon ventre se sont tendus, comme pétri-
fiés, et j’ai eu l’impression que j’allais exploser – mais que ça n’allait
pas me faire du bien […]. J’avais l’intuition qu’une force incroyable,
quelque chose de bien plus puissant que moi me portait comme une
vague – une vague qui m’a projetée sur la rive […]. J’avais l’impres-
sion qu’on m’avait brûlée dans la région du clitoris, je tremblais de
toutes parts et j’avais envie de pleurer. Je me suis roulée en boule et
je me suis enveloppée dans mes propres bras, et pour me réconforter,
je me répétais que rien ne m’obligerait jamais à recommencer.

Pour Heart, la jouissance n’a pas été l’heureux dénouement


qu’elle est pour beaucoup de monde. Ce fut un supplice abominable.
Et pourtant, c’est peu de temps après son premier orgasme qu’elle
s’est déclarée ouvertement lesbienne et, dans la foulée de son coming
out, elle est tombée amoureuse d’une femme pour la première fois.
Cette expérience, cumulée aux récits des dizaines de femmes
avec lesquelles elle s’est entretenue, l’a conduite à formuler sa
propre théorie sur les raisons pour lesquelles l’orgasme féminin
peut se révéler insaisissable, une théorie à contre-courant et que
je n’ai jamais entendue ailleurs. Selon elle, certaines femmes n’ont
pas d’orgasme car, pour une raison ou pour une autre, ce n’est pas
le bon moment :

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Jouir

En général, une femme qui bloque un flot d’énergie à un moment


précis a d’excellentes raisons de le faire […]. Peut-être que les femmes
anorgasmiques ou qui jouissent avec difficulté ne sont pas prêtes,
psychologiquement, à accueillir en elles les effets de la jouissance,
notamment cet instant d’harmonie intense et bouleversante entre
l’âme et le corps qui peut subvenir lors d’un orgasme puissant.

L’orgasme comme tournant de l’existence ? « Nous avons à


cœur de vivre des vies dans la constance, des vies aussi prévi-
sibles que possible », remarque-t‑elle. Or un orgasme puissant
est une montée d’énergie susceptible de faire céder un barrage
émotionnel. Mais cette force peut aussi revêtir un aspect thérapeu-
tique, permettant par exemple de prendre conscience que certains
changements sont nécessaires. On n’a aucune raison d’exiger des
femmes qu’elles jouissent, dit-elle. Elles y parviendront quand bon
leur semblera. Et si ça n’arrive jamais, ce n’est pas la fin du monde.
Cela peut paraître fou, exprimé en ces termes. Mais si tout cela
est juste, cela permettrait d’expliquer pourquoi certaines femmes
que j’ai rencontrées pour les besoins de ce livre s’étaient familiari-
sées avec leurs Magic Wands Hitachi – des sex toys très en vogue –
pour finalement s’arrêter au bord du précipice et fondre en larmes.
Robyn Red est une physiothérapeute de Toronto spécialisée
dans le massage sexuel et le toucher guérisseur. Elle partage l’avis
de Heart. Elle raconte que, pour ses clients, hommes et femmes
confondus, l’orgasme est souvent le précurseur d’une libération
psychologique et émotionnelle. « L’explosion émotionnelle qui
survient au moment de l’orgasme peut faire avancer les chemine-
ments psychologiques d’un pas de géant », explique-t‑elle. Un de
ses clients vivait, peu de temps après avoir joui, des moments de
révélation sur sa vie, son emploi sans débouchés et de vieux conflits
non résolus avec son père. Lors de son dernier rendez-vous avec
elle, il lui a annoncé d’un ton enjoué qu’il avait posé sa démission.
Les femmes que Mikaya Heart a interviewées pour son
livre, lesbiennes pour la plupart, lui ont décrit tout un éventail
d’orgasmes avec une excentricité splendide et sans artifice.
Certaines ont avancé qu’il leur fallait être amoureuses pour jouir, là

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Un point fixe dans un monde en mouvement

où d’autres confessaient qu’elles étaient plus excitées dans les bras


d’un·e inconnu·e. Elle a consacré des pages entières aux couleurs
que voient les femmes quand elles jouissent, aux orgasmes que
l’on peut avoir en dormant et à la possibilité que l’orgasme puisse
déclencher l’accouchement (au cas où vous vous poseriez la
question  : oui, ça arrive !). Il y a les « orgasmes fantômes », qui
disparaissent au moment où ils étaient censés exploser. « Il y a des
orgasmes qu’on pourrait presque qualifier de chiants mais utiles »,
avait expliqué l’une de ces femmes. « C’est comme si tout mon
corps s’était pris un énorme coup de batte de base-ball. » « J’explose
dans une boule de lumière bleue, d’un bleu intense et profond. »
« J’en ai généralement entre cinq et sept, et les plus puissants, ce
sont le troisième et le quatrième. » Une autre raconte qu’elle ne
pouvait pas en avoir plus d’un par rapport car ses orgasmes étaient
« comme des crises d’épilepsie » : « Ils me prennent sans prévenir et
me balancent dans tous les sens. » Une femme raconte qu’elle a joui
en écoutant simplement de la musique, et une autre, en regardant
des chevaux faire la course.
À partir de ces entretiens, Heart a tenté de mettre au point
une typologie des orgasmes féminins :

Envol
Vague
Chute
Surface
Profond
Fantôme
Pleurs
Battements
Clignements
Clignotements

… mais rapidement, elle s’est rendu compte que cela ne servait


à rien.
Mikaya Heart, Shere Hite et Alfred Kinsey ont, chacun à
leur façon, posé des questions aux femmes sur leur vie sexuelle

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Jouir

passée et présente, en les invitant à parler de leurs sentiments


subjectifs. Comment se fait-il qu’une telle démarche semble à
ce point radicale ? Comment se fait-il que, dès lors que l’on sort
du voyeurisme et de la pêche aux confidences sur des parties
de jambes en l’air en état d’ébriété, poser de simples questions
aux femmes sur leur vécu sexuel soit perçu comme un acte
militant ? La description des expériences sexuelles des femmes
et la mise en lumière de leur variété encyclopédique pourront,
certes, satisfaire la curiosité de quelques-uns, mais ce n’est pas là
l’objectif premier de cette démarche. Il s’agirait plutôt de remettre
en question l’idée selon laquelle il existerait en ce bas monde
une vie sexuelle « normale », et de faciliter l’aventure au-delà de
ces prescriptions normatives, de ces sentiments sur ordonnance,
pour quiconque souhaiterait franchir le pas. Nous sommes toutes
des cas particuliers. Et voir exprimée par des mots l’immense
variété de l’expérience humaine en matière de sexe, voilà qui peut
nous aider à accepter la nôtre.
Vue sous cet angle, la complexité de l’orgasme féminin est un
don. Elle exige des femmes et des personnes qui les aiment d’être
créatives, curieuses et à l’écoute dans la chambre à coucher. Et
la révélation de cette complexité est une force : ce renversement
culturel, qui semble promouvoir actuellement son acceptation,
est susceptible de rendre nos rapports sexuels moins prévisibles
et pornautomatiques – pour les femmes comme pour les hommes.
Ces dernières années, la résurgence du féminisme dit pro-sexe
a engendré une nouvelle génération de naturalistes sexo-curieuses.
Un blog anonyme, lancé encore assez récemment sous le titre
How To Make Me Come (Comment me faire jouir), recueillait et
publiait des essais écrits par des femmes sur ce qui les conduit
à l’orgasme (vous l’aviez deviné). Sans mâcher leurs mots, ces
femmes qui se confiaient sur leur sexualité frappaient là où ça fait
mal. Vertigineuse, la somme de ces descriptions mettait le doigt sur
cette nouvelle exigence qui semblait tyranniser un nombre crois-
sant de femmes : il fallait qu’elles jouissent. Et cette pression s’était
semble-t‑il accrue au fil des décennies. Une femme parlait d’un
petit ami qui se mettait toujours en colère après elle parce qu’elle

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ne jouissait pas assez vite à son goût. Dans son témoignage, elle
s’adressait directement à lui : « Non seulement tu me culpabilisais,
mais en plus, à cause de toi, j’avais honte de ne pas y arriver. Comme
si cette frustration que tu me renvoyais au visage allait encourager
mon corps à se décider, en mode “bon, d’accord, puisque tu as
tellement l’air d’y tenir, on va jouir pour te faire plaisir, espèce de
petite enflure”. » Ce blog a percé en 2015. Il a été relayé en masse sur
les réseaux sociaux, au point que sa créatrice anonyme se retrouve
propulsée dans les colonnes du magazine New York. Interviewée
par la chroniqueuse Dayna Evans, elle a expliqué que ce qui l’avait
décidée à lancer ce blog, c’était une discussion qu’elle avait eue
avec une amie sur la question de l’orgasme. Elle avait remarqué
que cette conversation, même une fois terminée, continuait de lui
occuper l’esprit, et s’était demandé à quoi pourrait bien ressem-
bler un échange du même type, une telle effusion de vulnérabilité,
mais à plus grande échelle. Quand la chroniqueuse lui a demandé
si elle ambitionnait de démystifier l’orgasme féminin, sa réponse
se situait à l’opposé de l’esprit très « développement personnel »
qui caractérise notre époque, toujours dans l’astuce qui change la
vie ou la solution miracle : « J’ai presque l’impression que ce blog
peut au contraire lui conférer encore plus de mystère : il prouve
qu’il existe mille et une réponses possibles à la même question.
Mais s’il y a une leçon à retenir de ce projet, c’est sans doute que
“comment me faire jouir” n’appelle pas les mêmes réponses que
“comment la faire jouir”. »

En couverture de son numéro d’avril  2015, le magazine


Cosmopolitan promettait « 63  secrets pour obtenir de meilleurs
orgasmes : prenez votre envol ! ». Ces mots étaient coincés juste à
côté du décolleté photoshoppé de l’actrice américaine Hilary Duff,
penchée en avant dans une posture sans naturel. Y a-t‑il quelque
chose de magique dans le nombre 63 ? Est-il au cœur d’une formule
tantrique qui signifie « vulve joyeuse » ? Dans des régions peut-être
plus conservatrices, la même couverture de magazine proposait à
la place « 63 secrets pour faire durer l’amour ». Parfois, un nombre
est tellement merveilleux que le sujet importe peu.

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Jouir

À l’intérieur, une photo dépeignait le lectorat supposé de


cet article  : une ribambelle de femmes à la mine désespérée qui
portaient sur elles le stigmate de leur dévorante envie de jouir.
Vêtues comme des coureuses aux jeux Olympiques, avec équipe-
ment d’athlétisme et dossards, elles poussaient de toutes leurs
forces vers la ligne d’arrivée, le corps tendu, les dents serrées et les
narines grandes ouvertes. La métaphore était peut-être encore plus
juste que prévu. La tristesse de ces femmes frisait le pathétique,
comme, sans doute, celle d’innombrables femmes stressées dans
d’innombrables lits, qui suent sang et eau pour en finir au plus vite
avec cette histoire de sexe. Le plus désespérant dans cette image,
c’était qu’elle donnait à penser que ces femmes concouraient les
unes contre les autres :

—  Eh Samantha, tu sais quoi ? On a battu le record avec Brad hier


soir : cinq minutes quarante-six secondes.
—  Sans déconner ! Pfff… Moi j’arrive pas à passer sous la barre des
quinze. Faut vraiment que j’en parle à Keith.

Pour la femme moderne, le sexe n’est pas un moment vraiment


agréable où elle se libérerait du stress et des tensions accumulées,
ni même l’occasion de pouvoir faire ce qui lui chante sans qu’on
vienne lui prendre la tête. Il s’agit d’un domaine dans lequel il lui
faudra évaluer ses performances. Un de plus. Malheureusement,
à la course à l’orgasme, la plupart des hommes auront l’avantage.
Il n’y a donc rien de très surprenant à ce que les femmes disent
parfois qu’elles sont trop fatiguées pour faire l’amour.
Et c’est bien dommage, parce que l’un des grands avantages
du sexe, c’est justement de nous aider à nous détendre. Nous
sommes toujours à la recherche de nouvelles astuces pour faire
taire notre esprit, avec sa tendance à l’anxiété et aux pensées
obsessionnelles. Pour ce faire, certains comatent devant des films
d’action, d’autres fument de l’herbe. Mais le plaisir, comme la
douleur, annihile la pensée. Le sexe intense, c’est la promesse
d’oublier un peu ce qui compose votre charge mentale : si tout ce
que vous arrivez à faire, c’est produire de drôles de bruits guttu-

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Un point fixe dans un monde en mouvement

raux, vous aurez sans doute du mal à vous rappeler cette intermi-
nable to-do list. Cependant, c’est peut-être justement ce qui rend
difficile à certaines personnes le fait de s’abandonner au sexe.
Comment est-ce qu’on arrête de penser, assez, en tout cas, pour
atteindre cette espèce d’état second ? Nous pourrions, armées de
courage, essayer de nous jeter à corps perdu dans les affres de
l’extase – puisqu’il paraît que ça fonctionne bien contre le stress –
mais nous passons trop de temps à nous demander si nous faisons
les choses bien, si nous parvenons à exciter notre partenaire ou si
nous sommes belles (le sondage publié en 2015 par Cosmopolitan
sur l’orgasme dévoile que 32 % des femmes rapportent qu’elles
s’inquiètent tellement de leur apparence pendant l’amour que
cela leur rend la jouissance encore plus difficile). Ou alors, nous
gardons un œil sur notre téléphone, ou sur le désordre laissé par
les enfants. La part rationnelle de notre esprit reste sur le qui-vive.
L’orgasme nous est difficile parce qu’il nécessite une forme de
capitulation. Une capitulation brève mais totale, qui n’est possible
que si nous lâchons enfin ces rênes que nous pensons devoir tenir
d’une main de fer, à chaque instant.
L’un des obstacles les plus courants à la détente nécessaire à
l’orgasme est la pression que nous subissons vis-à-vis de lui. Nous
sommes passées de la prise de conscience de son existence (il n’y
a pas si longtemps, quand on s’entendait demander « c’était bien
pour toi aussi ? », il fallait s’estimer bien lotie) à son inscription
sur une liste de cases à cocher. Quelque part, sur le chemin de la
libération sexuelle, l’orgasme est devenu pour les femmes ce que
l’érection était d’ores et déjà pour les hommes : le signe universel
d’un bon fonctionnement sexuel, et la source d’un sentiment
d’insuffisance dans le triste cas où il tarderait à survenir.
Un des attraits majeurs de la méditation orgasmique réside en ce
qu’elle départit l’orgasme de sa place centrale dans la sexualité – et, en
cela, elle lui ôte toute pression associée. Pour ce faire, elle redéfinit le
mot orgasme. Pour les amateurs de la méditation orgasmique, toutes
les femmes sont orgasmiques dès lors qu’elles ressentent le moindre
plaisir. Le pic de plaisir à la fin ? On appelle ça le climax. Résultat :
tout moment de plaisir, murmure discret ou supernova explosive, est

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« orgasmique ». On serait tenté de n’y voir qu’une pirouette linguis-


tique – une novlangue sexuelle – mais les pratiquants de la médita-
tion orgasmique, hommes et femmes confondus, expliquent que cela
modifie leur approche du sexe. Ils ne sont plus là pour atteindre un
but qui les attend à la fin du rapport : leur concentration se réoriente
vers les sensations qui sont là, dans l’instant présent, quelles qu’elles
soient. Comme le plaisir est une perception, et pas seulement un
réflexe physique, le fait de fixer son attention sur ses sensations
peut souvent l’intensifier –  et, pour beaucoup de femmes, c’est la
promesse d’atteindre plus facilement le climax. Suffirait-il donc de
ne pas se soucier de l’orgasme pour s’en saisir enfin   6 ?
Voilà peut-être la clé de la jouissance –  et de la sexualité en
général  : laisser tomber l’orgasme. Laisser tomber les objectifs.
Simplement apprécier ce moment. Prendre son temps. D’après
certains thérapeutes, c’est de cette manière qu’une approche du
sexe qui soit davantage centrée sur les femmes –  comme celle
que promeut la méditation orgasmique telle que proposée par
OneTaste  – peut améliorer, voire enrichir l’idée que la culture
occidentale se fait de la sexualité.

Sur le papier, Shinzen Young n’est pas une personne à qui l’on
irait, spontanément, parler de sexe. Depuis toujours, il enseigne la
méditation de pleine conscience, et sillonne les États-Unis pour
animer des retraites silencieuses où des Américains très affairés
viennent s’asseoir sans bouger du matin jusqu’au soir, en obser-
vant minutieusement chacun de leurs souffles et chacune de
leurs pensées. Dans ce contexte précis, le sexe figure sur une liste
d’actes déconseillés – les désirs sexuels peuvent obscurcir l’esprit
et le distraire vis-à-vis de la méditation. Cependant, il y a quelque
temps, lors d’une retraite, j’ai demandé à ce septuagénaire formé
au Japon dans divers monastères bouddhistes si les orgasmes
pouvaient revêtir la moindre signification spirituelle.

6. Les hommes peuvent aussi avoir du mal à jouir –  ce n’est pas un problème qui
ne touche que les femmes. L’idée de se mettre moins de pression peut leur être
bénéfique, à eux aussi.

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Un point fixe dans un monde en mouvement

« C’est le joyau dans la fleur de lotus », m’a-t‑il répondu sans


la moindre hésitation. « Il est dissimulé par les pétales de la fleur,
mais, en son cœur, l’orgasme est l’expérience de la fusion vide avec
l’autre. C’est ce que veulent vraiment les gens. On s’intéresse aux
pétales de plaisir qui l’entourent, il n’y a rien de mal à cela. Mais
ce que nous voulons vraiment, c’est le joyau de vide et d’unité qui
se trouve en son centre. »
De prime abord, tout cela peut paraître un peu abscons,
mais de tels propos prennent sens à la lumière de la pensée
bouddhiste. L’un des enseignements au cœur du bouddhisme
est que le vide est un des aspects basiques de l’univers, et
certaines pratiques méditatives visent à apprendre à être le
plus en phase possible avec ce néant. L’apprentie repère des
moments où tout bruit s’éteint, des instants où toute pensée
disparaît. Elle observe la fin de chaque souffle. Puis, un jour,
elle remarque qu’elle est, elle-même, vide –  que ce « moi »
dont elle avait toujours pensé qu’il menait la danse n’existe
pas. C’est une des manières choisies par le bouddhisme pour
décrire une « cessation », un moment où le moi disparaît et où
la méditante a accumulé suffisamment de précision dans sa
pratique et de clarté dans son esprit pour le remarquer. Une
fraction de seconde, elle s’échappe de l’existence, se met hors
circuit et revient aussi sec. Ce moment précis est censé libérer
la bouddhiste pratiquante de toute souffrance.
C’est très métaphysique (ou bizarre, selon votre point de
vue). Mais, pour Young, un orgasme n’est ni plus ni moins que
ce que beaucoup de méditants recherchent  : du vide en grande
quantité. La même chose que Catherine Clément appelle une
syncope. Un moment où l’on cesse d’exister en tant qu’individus
séparés, fonctionnels, avec nos identités propres, nos opinions et
nos feuilles d’impôts. Nul ne sait clairement ce que nous sommes
pendant ce court instant, mais une chose est sûre : nous ne sommes
plus nous-mêmes. Ou alors, nous dépassons notre être individuel.
Nous devenons, ainsi que Vance et Wagner l’ont découvert lors
de leur expérience autour de la description de l’orgasme, un être
indifférencié.

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Jouir

« C’est pour cette raison que l’on parle de petite mort   7,


explique Young. Votre espace et celui de l’autre fusionnent. »
C’est « une mort du moi à petite échelle », a déclaré Carlyle
Jansen lors de l’atelier qu’elle a animé à l’étage de Good For Her,
afin d’expliquer pourquoi l’orgasme pouvait avoir quelque chose
d’à ce point terrifiant.
« La difficulté majeure du méditant, c’est de conserver suffi-
samment de clarté spirituelle et de sang-froid pendant un orgasme
pour remarquer cette liberté que l’on prend vis-à-vis de son moi »,
remarque Young.
Selon lui, il est plus facile de méditer lorsqu’on souffre que
lorsqu’on ressent du plaisir, parce que ce dernier vous accapare
davantage (on sentait bien qu’il avait essayé).
Certains bouddhistes crieront peut-être à l’hérésie, mais
Young n’est pas le premier à faire le lien entre le sentiment
mystique de fusion dans un tout et la sexualité. « Vous n’avez
qu’à aller regarder à Rome la statue du Bernin pour comprendre
tout de suite qu’elle jouit, sainte Thérèse, ça ne fait pas de doute »,
écrivait le psychanalyste Jacques Lacan dans Encore, au sujet de
la célèbre statue de l’Extase de sainte Thérèse. La tradition taoïste
enseigne comment transformer l’orgasme en une énergie d’une
autre nature, censée nourrir le cerveau, et met en garde les hommes
contre les éjaculations trop fréquentes, qui risquent d’entraîner
un vieillissement prématuré. Les pratiques tantristes visent des
objectifs similaires lorsqu’elles expliquent comment canaliser le
plaisir sexuel jusqu’à la tête à travers la colonne vertébrale afin
d’éveiller des états de conscience supérieurs.
Cela peut paraître fantaisiste, sauf quand on réfléchit à ce
que l’on ressent au moment de jouir, cette impression de passer
dans un autre univers, comme le formule une de mes amies. Lors
de mon premier orgasme, j’ai eu l’impression que j’allais mourir,
ce qui m’a propulsée dans un état de flippe monumental. Je me
sentais plus légère que l’air, tout en étant fermement maintenue
à la surface de mon lit par une force inconnue. Je ne comprenais

7. En français dans le texte (N.d.l.T.).

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Un point fixe dans un monde en mouvement

pas ce qui se passait, littéralement. Dès lors qu’il s’agit de sexe,


tout le monde vous prévient qu’il existe des MST et que ça n’a
rien de folichon, mais personne ne vous avertit que vous risquez
également d’avoir l’impression soudaine que vous êtes en train
de passer de l’autre côté. Pour ma part, j’étais envahie par un
engourdissement exquis qui s’étendait à tous mes membres. Je
voyais le monde à travers le prisme d’une lumière bleue. « Je
suis en train de mourir, ai-je pensé, et quand les urgentistes vont
me trouver, je serai dans cet état-là. » Je ressentais à cet instant
une acceptation indifférente à l’égard de cette mort certaine.
Comparées à ce sentiment-là, les théories tantriques New Age
et consorts, que j’ai découvertes depuis, paraissent finalement
assez raisonnables.
L’orgasme féminin est un animal particulièrement difficile
à cerner  : un événement corporel autant porté par la nature que
par la culture, un phénomène biologique qui nécessite, pour
quiconque souhaite le vivre, une forme d’éducation, une accep-
tation, voire l’acquisition de compétences. De l’adolescence à
la fin de la vingtaine, je trouvais l’orgasme un brin compliqué à
atteindre, même dans les meilleures conditions possibles. Je sais
donc avec certitude que si j’étais née ne serait-ce que soixante ans
plus tôt, quand il était plus difficile de trouver la moindre infor-
mation sur le clitoris, j’aurais très certainement vécu ma vie tout
entière –  de la puberté à la naissance de mes enfants en passant
par le mariage, pour enfin devenir cette vieille dame juive que je
serai un jour – sans avoir joui une seule fois. Je n’aurais pas su ce
qu’était un orgasme, et je ne pense pas être à cet égard un cas isolé.
Cette expérience physique qui semble pourtant élémentaire, je la
dois, semble-t‑il, à l’époque à laquelle je vis, à mon environnement
culturel – au hasard total de ma naissance.
Nous sommes-nous rapprochées de la compréhension de
ce phénomène presque universel et néanmoins universellement
inexplicable ? S’agit-il d’une perte de conscience ou au contraire
d’un état fugace de conscience plus élevé ? Un prélude à la mort
ou une explosion de force de vie dans toute sa pureté ? Un bonus
fantastique ou une exigence laborieuse ?

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Jouir

C’est tout cela à la fois, selon votre point de vue. Mais l’idée
que cette éruption brute et viscérale nous donne un avant-goût de
ce qu’il peut y avoir au-delà de la perception physique des choses
–  cette idée-là me plaît. Nos défunts ne sont plus là pour nous
expliquer ce que l’on ressent lorsqu’on meurt –  en tout cas, pas
ceux qui meurent complètement. Reste alors la possibilité d’inviter
les vivants à nous parler de toutes leurs petites morts.

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4. Jouer
Tout ce que veulent les filles, c’est s’amuser. Elle ne
font rien d’autre que s’amuser, et cela brouille les limites
entre la thérapie, le porno, la santé, le mysticisme et la
prostitution. Bienvenue dans ce monde à la fois sans
gêne et sauvage, ce monde de l’underground sexuel
féminin d’aujourd’hui.

« Les femmes sont profondes et mystérieuses –  et


obscènes. »
Jane Bowles, autrice,
dans une lettre à son mari Paul.

Couvertes de poussière et rougies par


le soleil, quelque deux cents personnes sont assises en tailleur
à même le sol, sous les voiles de tissu rouge et jaune tendues à
travers les ouvertures hexagonales d’un dôme géodésique. Sur
les cartes officielles, ce dôme était situé à peu près à l’angle de
Two-Thirty et de Biggie Size, presque à la périphérie de la métro-
pole circulaire temporaire de Black Rock City, où des raves de
psytrance, des séminaires contre la surveillance gouvernemen-
tale ainsi qu’un temple mystique plus imposant qu’une église
de taille moyenne jouent des coudes avec les camping-cars
et les tentes esquintées des couples de quinquas qui ont fait
le déplacement. Des rangées de vélos poussiéreux attendent,
cadenassés, près de l’entrée du dôme, tous décorés dans un
enchevêtrement multicolore de lumières, de fleurs en plastique,
de fausses fourrures flashy et de fils électroluminescents qui les
feront briller dans la nuit noire. Mais, pour l’instant, il fait jour,
et terriblement chaud. Le rythme sourd d’un morceau de house
se fraye un chemin jusqu’à nous, à travers les ruelles improvisées
de ce désert de sel, tandis que des chars de festivaliers, œuvres
d’art sur roues, sound systems mobiles, paradent dans le lointain
en cercles concentriques.

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Jouir

Je suis assise sous le dôme, dans la poussière, parmi de plantu-


reuses femmes vêtues de collants rayés noir et blanc burlesques,
façon Beetlejuice, de jeunes hommes minces portant quelques
dreadlocks décorées de perles pendant de leurs crânes rasés, et de
vieux messieurs à la barbe blanche, le torse nu et la nuque tannée
et brûlée par le soleil. Un type au style classique, en jean et en
marcel, détonne dans le décor. Derrière moi, une femme fait racler
sa fourchette dans une boîte en métal pour attraper ses dernières
bouchées de chou kale et de quinoa.
Un jeune homme et une jeune femme, à l’opposé de l’entrée
du dôme, se présentent comme Keenan et Rachel de OneTaste
(les prénoms ont été modifiés à leur demande –  le reste du
temps, elle travaille dans un milieu conservateur). OneTaste est
cette entreprise basée à San Francisco qui enseigne la médita-
tion orgasmique, cet art très populaire et assez unique en son
genre de la caresse clitoridienne. Avec ses cours en ligne et ses
centres d’enseignement répartis dans trente villes tout autour du
monde, OneTaste prétend avoir conquis des dizaines de milliers
de personnes, au point d’attirer l’attention du New York Times
et de Cosmopolitan, qui lui ont consacré de longs articles. Tout
le monde sait pourquoi Keenan et Rachel sont ici  : l’animation
qu’ils proposent, c’est la présentation, en direct et en personne,
d’une femme au moment de l’orgasme, ici même, en ce jeudi
d’août  2013 à Burning Man, un festival anarchique d’arts et de
musique organisé chaque année pour 70 000  fêtards et rêveurs
dans le désert du Nevada. Dans cette ville de Black Rock, cette
cité éphémère pourvue d’un plan de rues officiel et d’arrêtés
municipaux, et dont les « Burners » se considèrent citoyens
pendant la semaine que dure ce festival, Keenan et Rachel vont
essayer de retenir l’attention d’une population connue pour sa
nudité, sa consommation de drogues dures et son éventail fourni
de penchants sexuels inhabituels.
Le menton relevé et la poitrine bombée, Rachel est vêtue
d’un corset et porte un chapeau haut de forme miniature sur ses
cheveux bruns. Elle scrute la foule rassemblée. D’aucuns diraient
qu’elle se pavane.

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Jouer

—  Tout était parfaitement clair dans mon esprit, annonce-


t‑elle en guise d’introduction. J’allais devenir institutrice. Et
lesbienne.
Des rires et des cris d’encouragement s’élèvent.
—  C’était ça, le plan ! J’avais pas vraiment envie de faire
l’amour avec des hommes. À la fin de l’adolescence et au début
de la vingtaine, j’avais vécu avec eux des expériences dont j’aurais
volontiers pu me passer. Donc je serai lesbienne. Comme ça,
j’aurais pas à penser au sexe, aux liens que l’on tisse avec les autres,
ou à l’assouvissement de mes désirs profonds.
Apparemment, les lesbiennes ne réfléchissent jamais à ces
choses-là. Elle poursuit :
— L’idée était nickel. En théorie. Mais, en pratique, je
m’ennuyais. J’étais fatiguée et tendue. Je mangeais trop, je buvais
trop, je faisais trop de régimes. J’étais malheureuse, et je ne
comprenais pas pourquoi. C’est là que j’ai découvert OneTaste.
Ce que OneTaste m’a apporté, c’est une attention d’une qualité
inégalable. Dans nos vies quotidiennes, on va prendre un verre
pendant l’happy hour, et on parle de la pluie et du beau temps, du
sport à la télé, mais il n’y a jamais de véritable connexion ! Grâce
à OneTaste, j’ai rencontré des gens qui se connectent entre eux
d’une façon que je n’ai jamais revue nulle part ailleurs. Et ils y
parviennent grâce à cette pratique dont je pensais au début qu’elle
était grave chelou. C’est ça votre truc, les amis ? Vous êtes tout le
temps en train de vous tripoter les uns les autres ? Sans déconner !
Mais j’ai tenté le coup. Et une fois que je me suis lancée, j’étais assez
émerveillée de ce que j’y ai trouvé. C’était une source d’énergie et
de connexion que je n’avais vue nulle part ailleurs !
Le descriptif de cette démonstration dans le guide de Burning
Man promettait qu’une femme aurait un orgasme – ici même, dans
très peu de temps. Cependant, l’une des grandes innovations de la
méditation orgasmique, c’est sa redéfinition de ce terme. Ainsi que je
l’ai expliqué un peu plus haut, comme beaucoup de femmes ont du
mal à jouir ou n’y parviennent pas du tout – surtout avec la caresse
ultra légère préconisée par la méditation orgasmique  –, Nicole
Daedone, la directrice un tantinet gourou de OneTaste, a déclaré

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que chaque moment de plaisir ressenti par une femme était « orgas-
mique » et devait être considéré comme tel. Le fameux « climax »,
quant à lui, ne devait rien avoir de spécial. Il n’était qu’une des attrac-
tions de ce voyage orgasmique. Pour les inconditionnels de la médita-
tion orgasmique, cette approche à l’opposé des schémas classiques
atténue considérablement la pression que l’on peut ressentir à « y
arriver », ainsi que le sentiment d’échec associé à l’anorgasmie. Cela
permet à l’esprit de se focaliser sur le plaisir ressenti dans l’instant
plutôt que sur un plaisir imaginaire mais jugé plus légitime. Comme
la méditation ordinaire, la méditation orgasmique aide les femmes
et leurs partenaires (soumis·es à la pression de donner un orgasme)
à rester dans le moment présent plutôt que d’avoir l’esprit ailleurs,
dans le fantasme d’un objectif futur parfaitement illusoire.
—  Tout comme la méditation classique, la méditation orgas-
mique a l’air simple, à première vue. C’est Keenan, un homme
mince âgé d’une vingtaine d’années, qui prend la parole à son tour :
Aujourd’hui, nous allons vous en expliquer les principes fonda-
mentaux. L’idée, c’est qu’à la fin de cette démonstration, vous vous
sentiez prêts à participer à une séance de méditation orgasmique.
Pour commencer, elle a le droit d’accepter ou de refuser une séance
de méditation orgasmique. J’ai le droit d’accepter ou de refuser une
séance de méditation orgasmique. C’est comme dire oui ou non à
une tasse de thé. Après la séance, personne ne doit rien à personne.
Je ne lui caresse pas le clito pour qu’elle couche avec moi ensuite, ni
pour qu’elle me paye à dîner. Je lui caresse le clitoris parce que j’en ai
envie. Et j’en retire, moi-même, du plaisir. Avez-vous des questions ?
L’assemblée leur demande de parler plus fort.
—  Avec la méditation orgasmique, nous libérons le sexe
d’une partie de son conditionnement social, lance Rachel d’une
voix puissante. Vous savez, quand un mec vous invite à dîner, et
qu’ensuite vous le raccompagnez chez lui en pensant : « Oh non,
maintenant va falloir que je m’y colle. »
Des rires s’élèvent dans l’auditoire.
—  Ou alors, il vous fait un cunnilingus, et ensuite il vous
regarde avec insistance et là vous vous dites : « Bon, bah faut que
je lui suce la bite maintenant. »

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Jouer

Le public s’esclaffe de plus belle.


—  Ben quoi ? Vous voyez très bien de quoi je parle ! Oui
Mesdames. Soyez honnêtes  : combien d’entre vous ici ont sucé une
teub qu’elles n’avaient pas envie de sucer ?
On rit aux éclats et, près de moi, quelqu’un s’écrie :
—  Il y en a beaucoup trop !
—  Allez, levez la main ! En vérité, presque toutes les femmes
devraient avoir la main levée. On l’a toutes fait ! Peut-être qu’il
y a des mecs qui l’ont fait aussi ! Ça nous arrive à tous de faire
des choses, des choses d’ordre sexuel, parce qu’on a l’impression
d’y être obligés. L’un des principes de la méditation orgasmique,
c’est le désir. Vous ne faites une séance de méditation orgasmique
que si vous en avez envie. Si vous êtes la personne en charge des
caresses, vous le faites pour votre propre plaisir. Oui Messieurs,
vous caressez pour votre propre plaisir, parce que c’est agréable
au toucher, et pas parce que vous voulez obtenir quelque chose
d’elle. Et de la même manière, une femme participe à une séance
de méditation orgasmique parce qu’elle désire être caressée, et
pas parce qu’elle veut calmer son mec ou lui faire plaisir à lui. Et,
pour cette raison, vous n’allez pas pousser de gémissements pour
lui montrer qu’il se débrouille bien. Pas de coups de hanche non
plus. Vous restez allongée là et, si un soupir s’échappe, très bien.
Si vous n’avez pas envie de soupirer ou de gémir, c’est tout aussi
bien. Ça n’a aucune espèce d’importance.
Pour une activité censée être amusante, elle semble régie par
une quantité impressionnante de règles en tous genres. Où est la
spontanéité quand on en vient à se demander s’il ne faudrait pas,
pour être sûr, commencer par établir un contrat en bonne et due
forme ? En outre, une critique généralement formulée à l’encontre
du nudisme peut également s’appliquer à la méditation orgas-
mique : la chair à l’étalage démolit le mystère qui fait que le sexe,
c’est, pour ainsi dire, sexy. Mais les petits malins que nous avions
en face de nous avaient déjà préparé leur contre-argument : le sexe
est d’ores et déjà accablé de siècles d’obligations, d’attentes, voire
d’échanges quasi commerciaux, tous à peu près tacites et plus
illogiques les uns que les autres, et dont le poids repose en majeure

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partie sur les épaules des femmes –  à tel point que bon nombre
d’entre elles finissent par le rejeter en bloc. Désolée, le jeu n’en vaut
pas la chandelle. On leur vend de la spontanéité et du plaisir à n’en
plus finir et, quand elles passent à la caisse, elles s’entendent dire :
« Ah oui au fait, il faut que tu te fasses désirer, faut pas être une
fille facile, faut pas que tu aies l’air d’en avoir trop envie, mais il
faut quand même que tu t’habilles sexy, enfin pas trop non plus
sinon ça fait pute, et au lit, il faut que tu donnes l’impression que
tu passes un bon moment parce que, sinon, il sera vexé, et surtout,
une fois que vous aurez couché ensemble, laisse-le renvoyer le
premier texto. Allez, amuse-toi bien, coquine, va ! »
Ce n’est donc peut-être pas une si mauvaise idée, d’inventer
de nouvelles règles qui conviennent aux femmes et qui soient, au
minimum, clairement établies. Et si la toute première de ces règles
était Ne fais pas l’amour si tu n’en as pas envie ? Dans cette absolue
permission de dire non, un oui pourrait-il émerger ?

En réaction aux indéboulonnables mythes sur la sexualité qui


nuisent encore à la santé des femmes –  comme nous l’avons vu
à travers l’histoire de Vanessa dans le chapitre  2  –, des courants
culturels underground purement sexuels émergent, bouillonnants
d’énergie et dominés par les femmes. Tandis que des laboratoires
pharmaceutiques dépensent des millions dans la recherche d’une
pilule ou d’une hormone de synthèse qui incite le cerveau des
femmes à désirer ces rapports sexuels qu’elles pratiquent déjà
de toute façon, certaines femmes attisent leur désir en cherchant
plutôt de nouvelles manières d’avoir des rapports sexuels –  du
sexe, mais en mieux. Inspirées par les mouvements féministes et
les manifestes pour la reconnaissance du clitoris des années 1970,
encouragées par le boom du yoga et de la santé au naturel, et portées
par la contre-culture hippie des festivals de musique, des femmes à
travers l’Amérique du Nord, l’Europe et au-delà   1 s’essayent à des

1. Comme je l’ai expliqué précédemment, cette analyse porte sur des tendances que
j’ai observées parmi des femmes des sociétés occidentales démocratiques, et plus
particulièrement celles d’Amérique du Nord. Mais des modes assez fascinants de
rébellion, d’expression de soi et d’expérimentation émergent à l’heure qu’il est au

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pratiques peu conventionnelles, assistent à des rencontres pro-sexe


et laissent leur chance à des thérapies holistiques expérimentales.
Ce sont très souvent les mêmes jeunes femmes que l’on retrouve
dans les sit-in organisés contre Wall Street, dans les marches
des Salopes, et dans les discussions contre la culture du viol qui
fleurissent sur Twitter. Ces femmes s’engagent donc également
dans des actions, moins visibles mais ô combien radicales, liées au
plaisir : elles réalisent des vidéos pornographiques respectueuses
des femmes et des populations LGBTQIA+, assistent à des ateliers
sur la masturbation, et s’offrent des massages des parties génitales
et des soins de la vulve par fumigation à base de plantes (nous
y reviendrons). Certaines femmes à la recherche de partenaires
sexuels d’un soir contournent Tinder et ses avalanches de dick-pics
et lui préfèrent le terrain plus sécurisé de la méditation orgasmique,
focalisée sur le plaisir des femmes, ou créent tout bonnement leurs
propres sites de rencontres. C’est comme cela qu’est né Bumble,
une application dans laquelle les femmes ont plus de contrôle.
Quand j’ai commencé à entendre parler de cela, tout s’est révélé
à moi comme un réseau secret réservé aux femmes, une girl connec-
tion, en quelque sorte. Toutes les personnes auxquelles j’en parlais
avaient un livre à me recommander, ou une tantriste à me présenter.
Et tout cela se trouve à mille lieues du célèbre Cinquante Nuances
de Grey. Les pratiques évoquées sont clairement présentées comme
étant bonnes pour les femmes, et pas seulement intéressantes. Elles
ne sont pas seulement classées  X  : on leur prête également des
vertus thérapeutiques (puisqu’on en parle, même ce best-seller
sadomasochiste a sa propre parodie féministe, intitulée How Not
to Fall – Comment ne pas tomber. C’est l’œuvre de la sexologue et
éducatrice Emily Nagoski, qu’elle signe de son nom de porn, Emily
Foster. Ce roman « pro-sexe et construit sur une trame scientifique »
est sorti en 2016 et apporte une correction nécessaire aux mythes
toxiques sur le désir féminin véhiculés par Cinquante Nuances de
Grey, tout en entretenant la tension érotique à chaque page).

sein de groupes de femmes issus de milieux culturels très divers, et ce dans le monde
entier.

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Les données accumulées à travers les sondages sur les


questions de sexe laissent seulement entrevoir comment le
rapport des femmes au sexe est en train de changer, mais les
études menées grâce à ces données-là suggèrent que la population
la plus susceptible de repousser les limites de l’orientation et de
l’exploration sexuelles, c’est celle des jeunes femmes. En 2013, le
Royaume-Uni a publié l’une des études les plus complètes sur la
façon dont les attentes et les comportements en matière de sexe
se sont transformés au fil du temps. Déjà citée dans le premier
chapitre de ce livre, l’Étude nationale sur les états d’esprit et les modes
de vie relatifs au sexe s’appuie sur des données récoltées auprès de
15 000 personnes environ, et nous apprend que, depuis l’an 2000
(date de la précédente mouture de cette même étude), le nombre
de partenaires sexuels fréquentés par les femmes tout au long de
leur vie a augmenté, de même que le nombre de femmes ayant
été en couple avec une autre femme, et que le nombre de femmes
ayant eu des rapports sexuels avec d’autres femmes (11,5 %). Sur la
même période, chez les hommes, le nombre total de partenaires
féminines est resté stable, de même que le nombre d’hommes
ayant vécu une ou plusieurs expériences homosexuelles (8 %). En
outre, le nombre de femmes déclarant avoir eu des rapports sexuels
vaginaux dans les quatre dernières semaines a diminué pendant
cette grosse décennie. En cela, l’âge semble être un facteur clé. La
tranche d’âge dans laquelle le nombre de femmes se considérant
comme bisexuelles était le plus élevé était celle des 16‑24 ans – 2,5 %
de ces femmes, contre une moyenne générale de 1,4 %. Et ce chiffre
paraît faible en comparaison du nombre de femmes qui déclarent
avoir eu des rapports sexuels avec une autre femme : plus de 18 %
des femmes âgées de trente-cinq ans et moins rapportent avoir
eu au moins une expérience d’ordre homosexuel, et environ 8 %
des femmes de cette même tranche d’âge déclarent avoir eu avec
d’autres femmes des relations sexuelles impliquant les parties
génitales. Que veulent les femmes ? La réponse a l’air de fluctuer selon
l’époque. Et, ces jours-ci, elle a l’air de changer assez rapidement.
« En proportion, les femmes sont désormais plus nombreuses
que les hommes à déclarer avoir eu des rapports homosexuels,

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au moins parmi les populations les plus jeunes, qui sont plus
nombreuses à se déclarer bisexuelles », rapporte l’étude (qui,
malheureusement, ne semble pas s’intéresser aux questions d’iden-
tité de genre). Les femmes sont par ailleurs peut-être plus disposées
qu’autrefois à parler de sexe avec des chercheurs.
Ces changements se frayent un chemin dans le débat public,
de l’incartade d’Amy Schumer sur son clito à l’incontournable
I kissed a girl (and I liked it) d’une chanteuse ostensiblement hétéro
–  Katy Perry  –, succès international qui parle, tout de même,
d’embrasser une fille et d’aimer ça. Excellentes professionnelles
du divertissement, elles sentent bien que ces déclarations feront
mouche, car les idées qu’elles portent sont déjà dans l’air du temps.
Au printemps  2016, la méditation orgasmique était évoquée par
Gwyneth Paltrow dans la newsletter de son entreprise, Goop. Dans
la culture populaire, les femmes initient de plus en plus souvent les
rapports sexuels, et restent aux commandes. Cette image-là gagne
en visibilité. Peut-être bien que, un de ces jours, Oprah Winfrey,
papesse de la télévision américaine, nous dira tout le bien qu’elle
pense du massage clitoridien.
La sexualité féminine fait figure de continent sauvage, encore
inexploré, ou si peu. Certaines avant-gardistes s’y aventurent, mues
par un mélange de curiosité et de nécessité. Tout le monde n’est
pas fait pour ce voyage, c’est certain. Certaines pratiques prêtent
ouvertement allégeance à la culture New Age, et d’autres ne prête-
ront jamais allégeance à quoi que ce soit et l’assument dans une
irrévérence hilarante et implacable. C’est une région à la fois bouil-
lonnante et bizarre, tapageuse et chaotique, et aussi plurielle que
les femmes sont uniques. Il s’avère que l’idée que notre culture se
fait de la sexualité féminine ordinaire dissimule toute une effer-
vescence de non-conformisme et d’expérimentation. Au-delà de
l’injonction à jouir qui leur échoit, et si les femmes avaient d’abord
envie de jouer ?

—  On va faire un petit exercice, poursuit Rachel. Je veux que


tout le monde se tourne vers son voisin ou sa voisine, et, à mon
signal, la personne avec les cheveux les plus courts demandera à

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l’autre  : « Quel est ton désir ? » La personne avec les cheveux les
plus longs répondra à la question, et la posera à son tour.
Rachel et Keenan se prêtent au jeu pour montrer l’exemple.
Les jeux de ce type, conçus pour engendrer un sentiment d’inti-
mité, sont au cœur des événements mis en place par OneTaste
pour recruter de nouveaux adeptes, comme je l’apprendrai plus
tard en visitant leur siège à San Francisco. Sous le dôme, tous ces
gens trempés de sueur et à moitié nus se tournent les uns vers les
autres et commencent à comparer la longueur de leurs cheveux.
Un murmure s’élève dans l’air bouillant, comme à l’école quand,
après une assemblée générale, les premiers bruissements émergent
dans la foule des élèves réunis.
Un homme d’une soixantaine d’années se tourne vers moi.
—  Tu as cheveu long.
Il a un accent russe à couper au couteau.
—  C’est vrai.
—  Alors ? Quel est ton désir ?
À travers les épaisseurs du pansement élaboré que j’ai posé la
veille au soir sur mon pouce (je m’étais coupée en cuisinant dans
mon camp de base), je sens la croûte de poussière qui s’est formée
derrière mon genou. Je réponds :
—  J’aimerais bien prendre une douche.
—  Autre chose ?
—  J’aimerais en savoir plus sur la méditation orgasmique.
Bien joué, petite maligne !
—  Quel est ton désir ? répète-t‑il, insistant.
—  Je veux danser à Robot Heart.
À Burning Man, on ne fait pas plus banal, comme réponse :
Robot Heart est une soirée clubbing gigantesque et gigantesque-
ment snob.
—  Bien. Autre chose ?
Je désire que cette conversation prenne fin. Je sentais que je me
faisais de plus en plus petite, tellement ces confidences forcées
me mettaient mal à l’aise.
—  J’aimerais comprendre la nature de la sexualité féminine.
—  Alors toi regarder en toi.

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Jouer

—  Je ne suis pas toutes les femmes.


Cette réponse a réveillé le philosophe qui sommeillait en lui :
—  Personne n’est tous les hommes ou toutes les femmes. Ce
qui marche pour quelqu’un ne marche pas pour l’autre.
—  C’est vrai. Allez, à votre tour.
—  Je veux bien bonne nuit de sommeil.
—  Ça ne va pas être facile, ici. Un autre désir ?
Je ne donnais pas l’impression d’être le moins du monde
intéressée par sa réponse.
— Bon dîner pour ce soir. Et peut-être quelque chose
apprendre pour satisfaire ma femme.
Il m’explique qu’ils sont ensemble depuis quatorze ans. C’est
sa fille qui les a traînés dans ce festival. Je souris.
Rachel a repris le micro et détaille d’autres exercices qu’elle
nous propose de faire. Ils semblent avoir pour seul objectif de
retarder ce pour quoi tout le monde a fait le déplacement : regarder
une femme prendre son pied.
—  Tout le monde, je veux que vous vous caressiez la paupière.
Voilà. Vos caresses sur son clitoris doivent être aussi légères que
ça. Aussi légères et aussi lentes. Quel est l’objet par excellence que
les femmes utilisent pour jouir ?
—  L’homme ! s’écrie un homme.
—  Le vibromasseur, on est d’accord, réplique Rachel sous les
éclats de rire. Et les hommes, qu’est-ce qu’ils utilisent pour jouir ?
Ils utilisent Internet, non ? Donc qu’est-ce qu’on peut en conclure ?
On en conclut qu’une femme peut très facilement trouver un parte-
naire sexuel. Si elle veut, elle fait dix pas sur la playa et paf ! Elle
trouve quelqu’un pour niquer. Mais les femmes ont difficilement
accès à ce que nous appelons l’« orgasme direct ». En résumé, elles
peuvent avoir des rapports sexuels fréquents, mais elles en sont
plus rarement satisfaites. C’est pour ça qu’elles s’en remettent à
leur vibro. Les hommes ont très facilement accès à l’orgasme direct.
Rien qu’avec leurs mains, ils peuvent jouir. Rien de plus simple.
En revanche, ils ont bien plus difficilement accès à l’« orgasme
empathique ». Personne ne leur a appris à ressentir en eux-mêmes
le plaisir de leur partenaire.

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La méditation orgasmique, c’est assez radical, à vrai dire,


poursuit-elle. Là, ce qui se passe, c’est que la femme ressent son
propre plaisir sans devoir quoi que ce soit à qui que ce soit. Quant
à lui, il s’exerce à jouer du corps de sa partenaire comme on joue
d’un instrument. Il acquiert des compétences qui lui permettront
de savoir ce qu’elle veut de manière intuitive, avant même qu’elle
le demande.
—  Et est-ce qu’à un moment donné la femme s’occupe de
l’homme ? crie quelqu’un dans l’assemblée.
—  Alors oui, nous avons un atelier de caresses masculines.
On y a accès au bout de trois ans.
Des murmures surpris et des exclamations s’élèvent sous
le dôme.
—  Eh oui. Après trois ans de dévouement au plaisir clitori-
dien pour ces messieurs. Après trois ans passés allongées sur le
dos pour ces dames !
Rachel regarde tout autour d’elle, triomphale, savourant son
petit effet comme pour l’imprimer dans sa mémoire.
—  C’est seulement une fois que la femme est gavée d’orgasmes
qu’elle peut à son tour lui caresser la bite, et pour son plaisir à elle.
La foule semble étudier sa propre réaction à cette annonce.
Dans un monde où la plupart des techniques dispensées dans
les manuels sexuels et les pages « sexo » des magazines féminins
promettent de le satisfaire ou de le faire grimper aux rideaux,
l’apparition soudaine d’une technique révolutionnaire qui ignore
le pénis – et qui s’en vante – a de quoi surprendre, voire déstabi-
liser. Ce parti pris a des airs de manifeste, qui pourrait être résumé
en ces termes : Rendre un pénis heureux, ça n’a rien de très compliqué.
Concentrons-nous plutôt sur la zone pour laquelle nous avons besoin de
cours de rattrapage.
Rachel nous propose un dernier exercice et, dans la foule
impatiente, la perplexité devient palpable. Je me retrouve de
nouveau avec Vieux Papa Russe, mal à l’aise.
Un jeune homme assis près de moi en a ras-le-bol de toutes
ces parlottes et exprime son mécontentement dans sa barbe, juste
assez fort pour qu’on l’entende :

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— Allez mais abrège. Dis-nous ce qu’on doit faire. Y a


beaucoup de monde, au cas où t’aurais pas remarqué.
Une fille assise à côté de lui répond d’une voix douce :
—  Non mais je crois qu’ils essayent de nous parler des valeurs
qu’il y a là-dedans, et pas seulement…
Keenan décrit l’exercice suivant, mais Vieux Papa Russe
n’entend rien, alors je répète les instructions :
—  D’abord, touchez mon bras d’une manière dont vous
pensez qu’elle me sera agréable.
J’ajoute :
—  Sans doute pas d’une façon sexuelle, pas nécessairement.
Il s’exécute.
— Merci.
Nous partons tous les deux dans un éclat de rire nerveux.
—  Maintenant, caressez le bras de votre partenaire d’une
façon qui vous fasse du bien à vous, poursuit Keenan. De la même
manière que vous toucheriez un tissu très fin, ou votre animal de
compagnie pour que ce soit agréable sous votre main.
Vieux Papa Russe obéit, en remontant le long de mon bras.
—  OK, c’est bon, merci.
J’en ai assez. Je suis une libertine plutôt ouverte d’esprit,
mais là je me sens nerveuse. Cette… intimité me rend nerveuse,
bien plus, par exemple, que la foule de gens tout nus qui peuple
ce festival. Dois-je en déduire certaines choses sur qui je suis ? Je
résiste à l’envie de sombrer dans le mutisme le plus total, et je
donne mon prénom au Vieux Papa Russe. Lui s’appelle Alex. Et
soudain, je ressens de l’empathie vis-à-vis de lui : il est probable-
ment encore plus gêné que moi.
Pendant ce temps-là, Rachel fonce tête baissée dans une
analyse pétrie de généralisations binaires sur les différences entre
les hommes et les femmes dans la chambre à coucher. Les hommes
sont comme ci, les femmes sont comme ça… On dirait une artiste
de stand-up dans un sous-sol de Manhattan, et la foule lui mange
dans la main, impatiente d’avoir sa récompense.
—  Le caresseur ne va pas demander à la caressée si ce qu’il
est en train de faire lui plaît, parce qu’elle mentira.

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—  Ah mais grave ! acquiesce une femme tout près de moi, la


même qui jugeait avoir sucé plus de bites qu’elle n’aurait voulu
en sucer.
—  Ce désir de savoir si ça fait du bien à l’autre, il leur vient
tout droit de l’ego, explique Rachel. Mais ce que nous avons décou-
vert, c’est que si nous caressons une femme pour notre propre
plaisir, c’est bien plus agréable pour elle. Et apprendre à utiliser
vos sensations à vous comme une boussole, c’est l’un des…
Le rythme sourd de la house qui tempête dans le lointain
maintien son effet hypnotique. Boumtsssboumtssboumtss. Les gens
commencent à planer.
Heureusement, quelqu’un pose une question :
—  Est-ce que ça arrive qu’un homme jouisse pendant une
séance ?
—  Ce n’est pas courant, mais ça arrive, répond Rachel.
Autour de moi, on tend l’oreille.
—  Parfois, le caresseur ressent un « orgasme empathique ».
Parce que, en tant que personnes, on se ressent les uns les autres.
S’il se passe quelque chose chez l’autre, on le ressent. Si une femme
se met à jouir juste à côté de vous, vous le ressentirez.
La possibilité d’avoir un mini-orgasme provoqué par
l’orgasme plus classique d’un voisin ou d’une voisine semble
troubler et fasciner l’assemblée tout entière. Si tout cela est vrai,
que se passera-t‑il donc lorsqu’une femme jouira sous nos yeux
d’ici quelques instants ?
—  Et juste pour info, je caresse aussi, précise Rachel. Toutes
les modalités de genre sont envisageables, mais nous vous conseil-
lons de commencer par la caresse d’un homme sur une femme.
J’imagine que les lesbiennes devront encore enfreindre
les règles et les recommandations, comme d’habitude. Une des
grandes lacunes de la philosophie de la méditation orgasmique,
c’est son hétéronormativité. Elle pose comme schéma par défaut
celui de l’homme caressant une femme, et si d’aventure ces normes
sont remises en question, elle les défend vent debout. C’est là
une critique que l’on formule assez souvent à l’égard de certains
courants du tantrisme et de certaines spiritualités axées sur le

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sexe. Souvent, quand on observe un culte de l’équilibre entre le


« féminin-déesse » et le « masculin divin », les couples homosexuels
sont présentés comme un pis-aller, et les personnes transgenres et
queer sont à peine évoquées, voire pas du tout.
—  Donc, dans la démonstration à laquelle on va procéder
dans un instant (soupirs de soulagement), vous allez ressentir ce
que ça fait d’être dans le même espace qu’une femme en plein
orgasme. Vous le ressentirez dans votre corps. Plus tard, si vous
décidez de caresser, vous le ferez parce que cela vous fait du bien à
vous, dans votre corps. Son plaisir à elle est une conséquence fortuite
du vôtre.
Assise tout au fond, je ne vois pas très bien ce qui se passe
devant, mais je perçois vaguement un petit remue-ménage. On
déplace des chaises et on installe quelques oreillers. Une femme
que je n’avais pas remarquée jusqu’à présent s’affaire en échan-
geant quelques paroles avec Keenan.
—  Les caresses s’effectuent avec des gants en latex, surtout
à la playa, parce que c’est bien crado…
Vieux Papa Russe me chuchote à l’oreille que tout cela n’a rien
de nouveau et que, à la fin du xixe  siècle, la médecine employait
déjà cette technique. Des patientes souffrant d’« hystérie » étaient
caressées par leur docteur. Ça pas nouveau, répète-t‑il. Je hoche
la tête.
—  La démonstration va commencer. Vous êtes tous prêts ?
On entend quelque « wou-hou », mais, dans l’ensemble, soit
les gens sont particulièrement polis, soit ils retiennent tous leur
respiration. La brigade des machos n’est pas venue en force  : les
mâles bas-de-plafond qui étaient juste venus voir une femme à poil
n’allaient pas se coltiner plus d’une heure de présentation dans
laquelle il était question de sensations.
Assis en tailleur sur des matelas posés à plat sur le sol du
désert, les gens font des contorsions pour voir par-dessus l’épaule
de leur voisin de devant. Rachel reprend :
—  C’est une position vulnérable dans laquelle Natalie se
retrouve, donc que vous puissiez voir ou non, ce n’est pas la
priorité. Ce qui compte, c’est ce que vous ressentez, et la sensation

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qui sera transmise. Ce que nous allons créer, c’est une petite bulle
d’énergie qu’elle va remplir avec son orgasme. Et vous pourrez tous
le ressentir. Maintenant, il existe plusieurs façons de créer une
bulle de ce genre et, pour aujourd’hui, nous allons le faire en parta-
geant à voix haute ce que nous appelons des « états ». Un état, c’est
un instant où, dans votre corps, vous ressentez quelque chose. Je
ressens de la chaleur dans ma poitrine, je ressens quelque chose dans mon
visage, je sens qu’une goutte de sueur coule sur mon bras gauche. C’est
un moment de sensation. Une des manières de rester concentré
sur l’instant présent pendant une démonstration consiste à les
nommer à voix haute. Donc, ce que je vous propose de faire, c’est
d’essayer. Allez-y de façon anarchique, vos états doivent éclater à
droite à gauche comme du pop-corn.
—  Chaleur sur ma nuque, propose un jeune type.
Dans l’assemblée, des chuchotements se font entendre.
—  Tension derrière mes yeux, renchérit un homme.
—  Vous vous débrouillez comme des pros ! C’est top. Vous
continuez comme ça tout au long de la démonstration. Nous, on
va s’installer.
—  Pendant cette séance, il y aura peut-être deux ou trois
échanges pour que le toucher soit parfait, prévient Keenan. Il se
peut que Natalie donne certaines indications très précises, comme :
« Peux-tu caresser un peu plus vite ? » ou : « Un peu plus fort ? »
Rachel :
—  Tout le monde inspire profondément !
Bruissement d’une inspiration collective.
—  Je salive, lance quelqu’un.
La femme qui avait passé la présentation assise en silence
derrière Rachel et Keenan s’allonge. J’imagine qu’elle enlève le
bas et écarte les jambes, mais je ne vois rien d’autre que la tête
et les épaules de Keenan. Les personnes autour de moi sont dans
la même situation. Les gens se penchent un peu en avant, mais, à
ma grande surprise, personne ne se lève ou essaye de se déplacer
un peu pour trouver un meilleur angle. Dans cette ville de liberté
où les gens osent satisfaire leurs désirs les plus fous, toutes les
personnes présentes ont l’air de préférer rester respectueusement

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assises, même si cela les empêche de voir la femme presque nue


de la démonstration. Je remarque cependant quelques silhouettes
derrière nous, penchées contre les charpentes du dôme, qui
observent ce qui se passe à l’intérieur.
—  Avant de commencer, on va faire un peu d’anatomie, dit
Keenan en enfilant des gants de latex et en posant au bout de son
index une noisette de lubrifiant. Donc, tout en bas, il y a l’anus. Ça,
au-dessus, c’est l’introitus, ou entrée du vagin. Entre les deux, il y a ce
qu’on appelle le périnée. Ici, un peu plus haut, il y a les grandes lèvres,
d’accord ? On les écarte, et là, les petites lèvres apparaissent. Si on suit
les petites lèvres jusqu’en haut, on remarque qu’elles se rejoignent
pour former le prépuce du clitoris, et sous ce petit prépuce…
L’atmosphère s’épaissit, la tension monte, et ça, je le sens dans
mon corps. À cette époque, je ne savais que peu de choses de la
méditation orgasmique ou de OneTaste, mais, en me renseignant
par la suite, j’apprendrai que la plupart des présentations ont lieu
dans des salles de spectacle, sur de véritables scènes, et non pas
dans ce désert si aride que ni les insectes ni les plantes les plus
sèches de la planète n’osent s’y aventurer, paysage punitif déses-
pérément plat et vide, situé à des kilomètres de toute civilisation.
Lors de ces démonstrations habituelles, la femme à moitié nue
s’allonge sur une plateforme légèrement surélevée et éclairée d’une
lumière indulgente ; elle y est entourée d’ami·e·s et de personnes
déjà familières de la méditation orgasmique ; la pièce dans laquelle
elle se trouve est pourvue d’entrées et de sorties ; du café et des
muffins l’attendent dans un petit vestibule tapissé de moquette.
Tandis qu’ici, cette femme, Natalie, est allongée sur une ou deux
couches de tapis ou matelas à l’hygiène douteuse, à même cette
terre brunie et nue, à quelques mètres seulement de plusieurs
centaines d’inconnus couverts de crasse, avec une poignée de
collaborateurs en guise d’escorte, au beau milieu d’un festival
gigantesque dont la caractéristique principale est sa quasi-absence
de règles, son chahut et son anarchie – en leur reigle n’estoit que
ceste clause : fay ce que vouldras.
En d’autres lieux et d’autres temps, dans d’autres cultures et
d’autres contextes, cette scène d’une femme à moitié nue, allongée

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par terre les jambes écartées, avec un homme qui n’est pas son
époux penché au-dessus d’elle et une foule d’inconnus crasseux
s’amoncelant tout autour d’eux – en d’autres lieux, ce ne peut être
qu’une scène d’horreur, de cauchemar, une vie brisée. Cette femme
allongée sur le sol, cette femme qui s’appelle Natalie, elle a plus que
des couilles, elle a des ovaires – des ovaires de compète !
—  … il y a son clitoris. D’accord ? Moi, je vais caresser son
clitoris en haut à gauche – si c’était une horloge, je la toucherais à une
heure, en gros. Et je caresse sous le prépuce, à même le gland du clito.
Le silence se fait. On n’entend que le battement des basses
dans le lointain. Il y a quelque chose de clinique dans cette mise
en scène, quelque chose qui l’emporterait presque sur l’impression
de danger. C’est sans doute dû aux gants en latex de Keenan, à
sa narration très posée et à l’irruption du mot introitus dans son
discours. C’est un peu comme si nous étions tous dans une grande
galerie d’anatomie du xvie siècle et qu’un professeur italien à col
amidonné indiquait pour notre édification les différents éléments
des parties génitales d’une prostituée blasée, juchée sur une table
d’examen, qu’il aurait embauchée pour l’occasion. Ou qu’il passait
au scalpel le cadavre d’une femme malchanceuse.
Mais vraiment, cette situation a ceci de particulier qu’elle
n’a pas le moindre équivalent, passé ou présent – rien qui lui soit
comparable. Tout événement similaire ayant pu s’en approcher
par le passé se déroulait dans un contexte où la femme à moitié
nue n’était absolument pas en position de force. Nous avons là
la même configuration en apparence, mais les dynamiques de
pouvoir ont été inversées. La femme allongée au sol est, certes,
l’objet de notre attention, mais elle est aussi l’individu qui décide
de ce qu’il se passe. C’est elle qui en demande plus ou moins. Elle
reçoit du plaisir, plutôt que d’en donner. L’effet produit est inouï,
et l’atmosphère est électrisée.
—  Vous pouvez déjà observer certains signes de l’orgasme,
poursuit Keenan. On remarque que ses orteils commencent à se
mettre en légère pointe.
—  Comment ?
Le public ne veut pas en perdre une miette.

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—  Plus fort !
Alors Rachel réitère ses conseils :
—  Voilà, donc je vous encourage à simplement ressentir ce
qu’il se passe dans votre corps. Ne vous inquiétez pas trop des
détails, nous répondrons à toutes vos questions juste après.
—  Là, je la touche très directement sur le clitoris.
On commence à l’entendre. Un hooonnnnnnnn très bas.
Honnn, honnn. Ah.
Soudain, un type s’écrie :
—  Tension dans les maxillaires.
—  Tension dans ma poitrine, renchérit une femme.
—  Ventre serré, ajoute une autre femme.
Oooohhh ohhhh, ohhhhhhh ohhhhh OHHHHH ohhhh, OHHH
ohhhh. Ohh ohh ohhh ohhhhhh.
—  J’ai le ventre qui gonfle, dit une femme.
—  J’ai comme des chatouilles dans le corps tout entier !
s’exclame une autre femme.
—  Moi aussi ! confirme une autre.
Il est maintenant devenu impossible de ne pas entendre les
gémissements, même pour nous autres, tout à l’arrière.
—  J’ai le cœur qui bat vraiment très vite, reprend un homme.
—  J’ai une boule au fond de la gorge, dit un autre.
Haaaahh, haaannnnn.
—  Ma respiration est plus lente et plus profonde, annonce
une femme.
—  J’ai l’impression de tomber en avant, confesse un homme.
—  J’ai la tête qui tourne un peu, dit une femme.
Hooooooooooooooooooooooonnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnn.
Boum boum boum boum boum, tambourinent les basses en
arrière-plan.
H A A A A A A A A A N N N N N N N N N N N
HAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHHHHH HANHANHANHAN
HAN HAN HAN AH AH OH OH OH OH OHHH OHHH OHHHH !
Ses gémissements montent dans les aigus.
OH OH OH OHH OHH OH ! OH ! OH ! OH ! OH !
OH  ! OHH  ! OHHH  ! OH  ! Ohhhhhhhh hmm hmm…

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HAAAAAAAAHOOOONNNNNHHAAAANNNNNNNNN-
HAAAAAHHHAN HAN HAN HAH HAHAaaaaaaahhhhhhhhhhhh.
Natalie vient donc d’avoir un orgasme –  pardon, un climax.
Personne ne pose la question. On sait.
Les gens rient et soupirent.
Ahhhh ahhh ohhhhh ohhhhhh ohhhhhhhh ahhhhhhhhhhh-
hhhhhhhhhhhhh Ah ! Han, han, han, oh, oh.
—  C’est comme si mon cœur gonflait, raconte une femme.
—  Mon cœur bat la chamade, renchérit une autre.
—  J’ai une sensation de plénitude dans la poitrine, dit un
homme.
On rit encore.
—  Je suis comme en transe, dit une femme.
—  J’aimerais voir ce qui se passe, avoue une autre.
Les gémissements de Natalie sont toujours présents, quoique
moins audibles. Puis ils s’élèvent de nouveau dans un staccato de
hon et de oh. Elle est peut-être en train d’en avoir un deuxième, ou
un troisième. Les sons qui s’échappent de sa bouche sont de plus
en plus intenses et de plus en plus aigus.
—  Je me sens très heureuse ! annonce une femme.
Ohhhhhhhhhhhhhhhhhhhhooonnnhanhhhhhhhhhhhan.
—  J’ai les jambes qui flageolent, confie un homme.
—  J’ai envie de pleurer, confesse une femme.
—  Oublié de respirer, dit un type.
—  Je suis jalouse, admet une femme.
—  Je suis jaloux, confirme un homme.
Des gloussements. Des rires détendus.
—  Suis fonce-dé, reprend un autre type.
— Du soulagement, lance une femme. Mon corps est
­incroyablement détendu.
—  Ça m’inspire, dit un homme.
—  Nous voici donc dans les deux dernières minutes de cette
séance de méditation orgasmique, reprend Rachel. Il va la ramener
sur la terre ferme, histoire qu’elle ne se cogne pas dans les murs
quand elle se relèvera. Pour cela, il lui administre des caresses plus
fermes en allant toujours du haut vers le bas. Il va appuyer pour

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l’aider à retrouver son ancrage. Pour cela, il pousse son os pubien


vers le sol. Cela repousse son sang dans son corps, afin qu’il ne
reste pas dans ses parties génitales engorgées et qu’elle puisse
vaquer à ses occupations, aller faire ses courses ou autre, sans se
sentir comme possédée.
—  J’ai une sensation intense dans l’anus ! lance un homme.
Natalie pousse un doux cri d’euphorie et de soulagement,
à mi-chemin entre le gémissement et le rire. En réponse, toutes
sortes de bruits pleins de compassion s’élèvent de l’assemblée. On
applaudit. On fait Wou-hou ! On acclame. Longtemps.
La séance a duré dix minutes, pile.
—  À leur tour, maintenant, de partager un état avec nous,
explique Rachel.
—  À un moment donné, j’ai senti une vibration dans la partie
inférieure de ma bite, et c’est remonté jusque dans mon scrotum,
explique Keenan.
Natalie, pour sa première et unique remarque, nous gratifie
d’un flux de conscience tout ce qu’il y a de plus joycien :
—  Il y a eu un moment où une espèce de boule de chi très
dense me brûlait et me chatouillait pile au centre de mon clitoris,
et je l’ai sentie d’un seul coup pousser tout au bout, jusqu’au bout,
dans des vagues qui chatouillaient et qui déferlaient tout au long
de mes jambes et tout au long de mes bras tout au bout.
—  Merci Natalie.
—  Merci Natalie, s’exclame la foule.
Ce à quoi nous venons d’assister est parfaitement réel. Pour
autant, cela demeure un spectacle. C’est du show business. Un
numéro parfait. J’ai l’impression d’être dans une église baptiste
en train d’écouter Jésus Clit me faire un argumentaire marketing.
—  Donc, ce que vous avez vu, ça fait partie des choses qu’il
est possible de faire avec la méditation orgasmique. Ces deux
personnes la pratiquent depuis environ cinq ans. Donc n’allez pas
vous imaginer que votre première séance à vous ressemblera à ça !
C’est comme quand vous voyez le maître yogi se tenir debout sur
sa tête. Si on peut comparer ce que vous avez vu à un concert, vous,
vous allez juste rentrer chez vous faire des gammes. Vous voyez

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ce que je veux dire ? Donc si vous sentez en vous que vous avez
vraiment envie de vous lancer dans cette pratique, si vous voulez
essayer vous-même la méditation orgasmique à Burning Man, les
séances ont lieu à 18  heures et 9  h  30, dans le dôme orgasmique
derrière nous. Votre instructeur vous guidera pas à pas. Venez avec
un ou une partenaire. Trouvez quelqu’un à la playa. Les hommes,
c’est comme des toutous. Ils n’ont qu’une envie, c’est de vous faire
plaisir. On a déjà eu deux cents personnes cette année. On va en
avoir deux cents de plus !
Plusieurs femmes lèvent la main, avec à l’esprit la même
question : est-ce qu’un pratiquant de chez OneTaste serait d’accord
pour faire une séance avec elles ? Non, leur répond-on. Trouver un
partenaire et lui demander une séance de méditation orgasmique,
ça fait partie de l’exercice. Un peu plus tard, un représentant de
OneTaste m’explique calmement que l’entreprise pourrait être
poursuivie pour proxénétisme si elle fournissait des partenaires
sexuels à des femmes qui paieraient pour ça.
Enfin, Rachel assène son argument massue pour encourager
l’assemblée à donner des sous à OneTaste :
—  Vous avez vu ce qu’était la méditation orgasmique sur la
playa de Burning Man, mais vous n’avez aucune idée de ce que
cela peut être dans le monde réel. Ce à quoi vous avez eu droit ici,
c’est une formation très sommaire, adaptée à Black Rock, mais si
vous avez envie d’intégrer cette pratique à votre vie en général,
pensez bien à nous laisser votre adresse e-mail et votre numéro
de téléphone, et on vous appellera. C’est une vaste communauté,
on a des antennes partout dans le monde…
La foule est pleine d’hommes et de femmes qui ne demandent
qu’à donner leur e-mail, leur carte de crédit, et à peu près tout ce
qu’on leur demande.
—  Qu’est-ce que vous avez retiré de cette séance, qu’est-ce
que vous emportez avec vous ? demande Rachel.
Des gens dans la foule lancent leurs réponses à la cantonade :
—  De bonnes idées !
—  De l’amour !
—  De l’inspiration !

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—  De la communion !
—  De l’énergie !

« Nous vivons un âge d’or de la sexualité féminine », affirme Isis


Phoenix (c’est son nom à l’état civil), enseignante du Massachusetts
qui s’est spécialisée dans la sexualité sacrée.
Elle compte parmi une cohorte de jeunes femmes qui ont
entrepris un voyage d’une nature assez particulière, une aventure
de leur propre sexualité. Isis, elle, en a fait sa carrière profession-
nelle et, maintenant, tout le monde vient la solliciter pour ses
conseils.
C’est une idée qui peut sembler difficile à accepter. Nous
vivons tout de même à une époque où les violences sexuelles font
toujours rage, où le slut shaming se porte à merveille, où la culture
du viol est parfaitement ancrée dans les esprits. Nous vivons une
époque où le sexisme gangrène le milieu des jeux vidéo (comme
nous avons pu le constater lors de l’émergence de la controverse du
Gamergate), où des personnalités publiques telles que le présenta-
teur Jian Ghomeshi sont quasi systématiquement acquittées après
avoir été accusées d’agression sexuelle par de nombreuses femmes,
où des femmes qui expriment leur opinion en ligne reçoivent des
menaces de viol et de mort et où le porno mainstream avilit ses
actrices précaires et mal payées. Peut-on raisonnablement parler
d’un « âge d’or de la sexualité féminine » pour qualifier l’époque
où nous vivons ?
Il semble que deux tendances diamétralement opposées
émergent au même moment.
Le monde, même en Occident, et même en 2016, à l’heure
où j’écris ces lignes, n’est toujours pas suffisamment sûr pour
les femmes qui souhaitent s’exprimer. Il l’est encore moins pour
les femmes racisées, pour les femmes qui n’entrent pas dans les
critères physiques standard, pour les femmes transgenres. Et rien
de tout cela ne doit être minimisé.
Cependant, à l’écart des projecteurs, de nombreuses jeunes
femmes essayent des choses nouvelles sans se fermer aucune
porte. Il ne s’agit pas de plans d’un soir ou de beuveries étudiantes

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–  les mêmes qui alimentent le discours médiatique et terrifient


les parents  – mais d’expérimentations plutôt sobres et réfléchies
(avec à la limite un petit joint pour la forme). Et les femmes qui
se lancent dans ces aventures ne sont pas tant des adolescentes
que des femmes de vingt-cinq ans et plus – on est davantage dans
la tranche d’âge connue comme le pic sexuel féminin, la fin de
la trentaine. Elles sont dans l’ensemble moins complexées et se
soucient moins de ce que pensent les autres. La majeure partie des
Terriens ignorent ou dédaignent leurs sexplorations, et la plupart
d’entre elles s’accommodent très bien de ce désintérêt – leur discré-
tion sub rosa leur permet d’oser davantage   2. Mais, dans certains
espaces de liberté, où les femmes se sentent suffisamment proté-
gées pour explorer – que ce soit au beau milieu d’un festival colossal
ou dans le calme d’un salon privé –, vous croiserez peut-être des
femmes audacieuses qui parlent de sexe, qui essayent de nouvelles
choses et qui s’amusent. Elles ne savent pas encore nécessaire-
ment ce qu’elles recherchent, mais, comme Georgia O’Keeffe, elles
sentent bien la présence d’un mystère, de cette « part inexplorée
de la féminité que seule une femme peut explorer ».
Phoenix est l’une de ces femmes. Elle raconte que, dans son
Oklahoma natal, État pétri de fondamentalisme chrétien, on ne glori-
fiait pas vraiment la sexualité des femmes. « Je sentais comme une
faim qui grondait en moi », se souvient-elle. Un jour, un professeur
d’université lui a présenté la sorcière de la ville. Oui oui, une sorcière.
Une écrivaine locale branchée divinités féminines, qui étudiait la
manière dont les cycles menstruels connectaient les femmes à la
lune, et connaissait les plantes qui guérissaient le ventre des femmes.
La curiosité de Phoenix était piquée. Elle s’est mise au yoga nu, une
autre pratique dont la popularité explosait parmi les jeunes femmes
à l’époque. Mais, lorsqu’elle a voulu devenir enseignante de yoga nu,
sa mère s’est montrée catégorique : « Hors de question ! »

2. Sub rosa est une expression latine qui signifie « sous la rose » et désigne des activités
réalisées dans le plus grand secret. Elle nous vient d’Aphrodite, déesse de la fertilité
et de l’amour, qui avait donné une rose à son fils, Éros, afin qu’il soudoie Harpocrate,
le dieu du silence, pour que les liaisons extraconjugales de sa mère ne soient pas
dévoilées.

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« Ma mère m’a dit  : “Si tu décides de te lancer là-dedans, tu


changes de nom.” »
Ce qu’elle a fait. Melissa d’Oklahoma est devenue Isis Phoenix
de New York, puis du Massachusetts, pour enfin s’établir à Portland,
dans l’Oregon. Âgée d’environ trente-cinq ans, elle se présente
comme une « chamane sensuelle », et propose aux femmes des
services mêlant guérison et éveil sexuel. Munie d’une constella-
tion de plantes qu’elle cultive elle-même dans son jardin, comme
l’artemisia vulgaris, ou armoise commune, utilisée depuis des
siècles dans la médecine traditionnelle pour soigner l’irrégularité
menstruelle (ou « activer l’intelligence de la matrice », explique-
t‑elle), elle aménage des séances d’une heure trente de traitement
personnalisé, au cours duquel elle peut pratiquer la fumigation
du yoni, une pratique exposant les parties génitales externes à la
vapeur douce d’une décoction à base de plantes (n’essayez pas ça
chez vous, sauf si vous voulez vous brûler la vulve). Si la personne
le souhaite, elle pratiquera un massage du yoni, au cours duquel
elle caressera des points sensibles de la vulve. L’objectif d’un tel
massage est triple : il s’agit de relaxer la personne, de lui permettre
de trouver ou retrouver de la sensibilité au plaisir, voire de l’aider
à guérir des effets profonds de traumatismes passés. Ces deux
derniers éléments sont souvent liés car la dissociation, le détache-
ment de l’esprit par rapport au corps, constitue un mécanisme de
protection très courant chez les victimes d’agressions sexuelles.
« Les femmes qui viennent me voir ont pu subir diverses
agressions par le passé, ou simplement une désensibilisation,
explique-t‑elle. Elles me disent parfois  : “Je ne sais pas ce que je
veux parce que je ne ressens rien à cet endroit-là.” »
Il lui arrive de faire travailler les femmes qu’elle accueille
sur leur voix, de leur proposer des exercices pour les aider à
demander ce dont elles ont envie, de leur enseigner des techniques
pour prolonger l’orgasme ou de leur expliquer quelles positions
sexuelles sont les plus adaptées à leurs éventuelles problématiques.
Parfois, elle les fait marcher pieds nus dans l’herbe, pour qu’elles
se sentent plus en contact avec la terre. Tout cela se déroule dans
un espace où même la lumière, parfaitement dosée, est apaisante.

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Un espace dans lequel les femmes entendent encore et encore


que leur vulve est sacrée. Des femmes achètent souvent quatre
séances à l’avance – le montant d’une séance s’élève à 160 dollars.
On peut voir ces traitements d’un œil moqueur, mais beaucoup de
personnes qui les suivent constatent un mieux-être, une confiance
en elles retrouvées et un renouveau de leur sexualité – surtout les
survivantes d’agressions sexuelles qui, pour certaines, acceptent
pour la première fois depuis des décennies d’être touchées à cet
endroit-là. Elles obtiennent pour quelques centaines de dollars
ce que leur proposent médecins et thérapeutes mainstream pour
plusieurs milliers de dollars. Dans ce contexte, difficile d’émettre
une objection. Les massages et fumigations du yoni sont de plus en
plus répandus à Toronto, New York, San Francisco et dans d’autres
villes du monde entier, en cherchant bien.

Cela faisait des mois que j’en connaissais l’existence à Toronto


avant de trouver le courage de m’y essayer moi-même.
J’aime me voir comme quelqu’un qui n’a pas peur de tenter
de nouvelles choses. J’ai essayé la méditation orgasmique (verdict :
la non-recherche de résultat est assez efficace pour en obtenir) et
quelques autres pratiques aventureuses avec la personne qui partage
ma vie. Mais l’idée que les doigts gantés d’une femme inconnue
viennent se promener dans mon palais de jade me paraissait franchir
mes limites personnelles. Je suis bisexuelle, donc ce n’est pas le fait
que ce soit une femme qui me gênait, c’est le fait qu’elle me soit
inconnue. Mais il est des savoirs qui ne se transmettent pas par les
mots – Carlos Castaneda a écrit quelque chose dans ce goût-là. Pour
lui, il s’agissait de se défoncer au peyotl. Quant à moi, j’enquêterai sur
la possibilité d’une élévation spirituelle par le massage de la schnek.
Viktoria Kalenteris est coach en sexualité, thérapeute holis-
tique et se définit elle-même comme une « fétichiste zen », adepte
de la spiritualité taoïste autant que du BDSM   3. Elle est la fonda-

3. L’acronyme BDSM signifie « bondage, discipline, sado-masochisme », et désigne des


pratiques sexuelles contractuelles passant par l’exploitation de diverses pratiques
d’humiliation et de rapports de domination (N.d.l.T.).

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trice de Playful Loving, une entreprise qui propose des cours et des
séances de coaching dans un atelier au premier étage d’un bâtiment
de Bloorcourt, tout à l’ouest de Toronto. Elle dispose également
d’un studio à Etobicoke, et c’est là qu’elle pratique ses massages
du yoni, qui ne sont qu’un des éléments de ses traitements par
massages du corps entier inspirés du qi gong. Elle s’appuie autant
sur la médecine chinoise holistique que sur le tantrisme, et cherche
à rééquilibrer le qi dans le corps de ses patientes, le flux énergé-
tique. Pour ce faire, elle masse les seins, le ventre, la vulve et le
vagin, autant de zones strictement interdites chez les masseurs
classiques, et pour cause  : la cliente lambda apprécierait moyen-
nement qu’un masseur lui propose de travailler sur les points de
pression de son vagin. Mais, pour Kalenteris, les parties du corps
habituellement cachées sous une serviette blanche ne sont pas
moins sujettes aux douleurs, aux tensions et aux blessures trauma-
tiques que les épaules et les genoux –  ni moins réceptives aux
manipulations réparatrices.
Récemment, elle avait reçu une femme de cinquante-deux ans
souffrant de vaginisme, un trouble caractérisé par un resserrement
très ferme et involontaire de l’entrée du vagin, souvent associé
à des douleurs. Cette femme souffrait de ce trouble (bien plus
courant qu’on ne le pense) depuis une agression sexuelle qu’elle
avait subie à l’âge de seize ans. Depuis ce jour, le sexe avait cessé
d’être envisageable –  il lui était même impossible de poser les
yeux sur ses parties génitales. Les thérapies conventionnelles ne
l’avaient pas aidée outre mesure. Mais, après quelques massages du
yoni très doux et graduels, cette femme était parvenue à franchir
un cap.
« Pour la première fois depuis trente-six ans, elle a pu se laisser
pénétrer par un doigt sans ressentir de douleur, raconte Kalenteris.
Elle en pleurait. »
Pour certaines, ce traitement qui coûte entre 170 et 200 dollars
est un luxe, une expérience purement hédoniste. Pour d’autres,
cependant, il arrive qu’il convoque des images et des émotions
inconscientes. Certaines femmes pleurent pendant leur massage.
D’autres poussent un cri primitif, ou éructent des ribambelles de

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mots orduriers. D’autres encore se mettent à rire. Kalenteris est


persuadée que le toucher peut débloquer des souvenirs d’événe-
ments traumatiques qui sont stockés jusque dans la chair, et les
apaiser. Dans un lieu protégé, ce retour sur soi peut se révéler
profondément thérapeutique.
« Pour expliquer les choses simplement, je dis aux gens
qu’on reboote leur corps, me confie-t‑elle. Nous construisons des
connexions entre le corps et l’esprit. »
Elle insiste lourdement sur le fait que ce traitement ne
convient pas à toutes les victimes d’agressions sexuelles, et qu’il
faut de toute façon prendre mille précautions pour éviter tout
nouveau traumatisme. Le consentement est donné et renou-
velé à maintes reprises pendant tout le déroulement de chaque
séance.
Dans sa maison impeccablement propre et aménagée avec
goût, Kalenteris m’a expliqué pas à pas tout ce qui allait se passer
dans cette pièce à la lumière douce. Pour commencer, elle procéde-
rait à un massage du corps entier, au cours duquel elle travaillerait
sur mes points d’énergie, et seulement après cela, elle toucherait
les parties les plus intimes de mon corps. Je serais recouverte d’une
serviette de bain, de sorte que les parties de mon corps soient
découvertes à tour de rôle et que je ne me retrouve jamais totale-
ment à nu. Un bol tibétain serait posé sur mon corps pour associer
au massage une pincée de thérapie par le son. Enfin, Kalenteris
enfilerait des gants de latex et, après m’avoir redemandé mon
consentement, elle approcherait ses doigts de la fleur sacrée, avec
en offrande une noisette d’huile de coco bio.
Dans une partie de mon cerveau, les questions fusaient : « Est-ce
que c’est de la prostitution ? Est-ce que je suis un micheton ? »
Pourtant, dès le début de la séance, les questions rationnelles
se sont estompées. Le massage des pieds était merveilleux. Avec le
temps que je passe voûtée au-dessus de mon clavier d’ordinateur,
le travail effectué sur ma poitrine s’est révélé tout à fait nécessaire.
D’une certaine manière, c’était très similaire au relâchement que
l’on peut ressentir dans une épaule douloureuse grâce au toucher
d’un masseur conventionnel. Mais, à d’autres égards, ça n’avait

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rien à voir, évidemment. Des vagues de relaxation profonde me


parcouraient le corps tout entier. J’étais comme ivre. Mon système
nerveux autonome a fondu. À la moitié du massage, à peu près,
je me suis débarrassée des serviettes parce que je me sentais
oppressée de ne pas être totalement nue.
Puis le massage du yoni a débuté, petit à petit, d’abord avec
l’intérieur des cuisses et la peau autour de la vulve. Je n’avais pas
imaginé que l’on puisse caresser une vulve de tant de façons.
J’étais impressionnée par l’inventivité de ce titillement de la face
antérieure de la lèvre gauche, ou de ce toucher si élaboré du
clitoris, pincé entre deux doigts tandis que l’autre main l’effleure
à peine. « Gueuh lalala h’nnnh », ai-je bredouillé, exprimant assez
fidèlement ce que j’avais à l’esprit.
Puis elle a pénétré dans mon vagin, tranquillement, en dessinant
des cercles qui pressaient doucement contre les parois vaginales.
Et soudain, ce fut tout. Cette vérité m’est apparue avec une
pointe de frustration. Enfin non, c’était plus qu’une pointe. Et je ne
sais pas trop si elle venait de moi ou d’un dragon aux yeux rouges
qui vivait dans mon vagin, et qu’on avait réveillé d’un sommeil
profond : « Est-ce que je viens de claquer la masse de biff pour une
demi-branlette ? », grondait-il depuis mon entrejambe.
Dieu merci, avant que j’aie le temps de réclamer la cerise sur
le gâteau en adaptant ma prose à cette ambiance sacrée, Kalenteris
a effectué un mouvement d’« ancrage » : elle a appuyé sur mon os
pubien avec la paume de sa main, ce qui a permis à mon sang de
refluer hors de ma vulve tout en me ramenant à la terre ferme.
Ouf ! Le dragon est rentré dans son antre à contrecœur.
Je me suis rhabillée, sonnée, dans un état de conscience
altérée. J’avais l’impression physique de prendre plus de place,
comme si mon corps vibrait en dehors de ses contours habituels.
Deux heures et demie s’étaient écoulées. Mon incrédulité se lisait
sur mon visage – le massage était censé durer une heure et demie.
— Je voyais bien que vous aviez besoin d’un peu plus,
­m’a-t‑elle dit en souriant.
« C’est même encore le cas », ai-je pensé. Mais un sentiment
de satisfaction calme grandissait en moi.

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Manifestement consciente de l’état dans lequel je me trouvais,


elle m’a conduite jusqu’à la station de métro Kipling comme l’aurait
fait une vieille amie, ou quelqu’un qui n’était plus une parfaite
inconnue. Au moment de nous dire au revoir, nous avons échangé
une accolade. D’une certaine façon, j’ai aimé cette femme.
Dans le métro qui me ramenait à l’est, je me sentais affamée,
d’une faim puissante – j’aurais pu engloutir deux steaks. Puis j’ai
envoyé un message à la personne qui partage ma vie.
Cette séance avait été indéniablement sexuelle, mais elle
m’avait aussi fait l’effet d’un massage normal. Le sexe a ceci de
particulier que c’est le contexte qui fait tout. J’étais allongée sur
une table, Kalenteris portait des gants de latex… l’expérience
était contenue. Et parfois, certains massages conventionnels nous
paraissent sexuellement chargés – mais cela, on est censé le garder
pour soi. Les masseuses ne comptent plus le nombre de clients qui
ont eu une érection sous leurs yeux, et beaucoup racontent qu’on
leur a très clairement réclamé des services sexuels. Et puis il y a les
fameux « salons de massage », où la conclusion orgasmique est de
rigueur   4. Ceux-là ont de beaux jours devant eux. Donc pourquoi
ne pas offrir ce service dans un contexte où les femmes seraient
les bienvenues ? Kalenteris ne présente pas l’orgasme comme un
élément clé des massages qu’elle propose. D’autres, en revanche,
en font ouvertement l’article. Et, pour moi, les deux options – avec
ou sans orgasme – peuvent présenter un intérêt pour les femmes
désireuses de prendre soin d’elles, de réveiller leurs sensations
vaginales assoupies, d’apprendre de nouveaux gestes, voire de se
remettre de traumatismes ou de résoudre des difficultés d’ordre
sexuel qui ne trouvent pas de réponses satisfaisantes dans les
thérapies qui ne font appel qu’à la réflexion. Je conçois aussi que
cela puisse faire envie à des femmes qui aimeraient, pendant une
heure ou deux, se sentir comme des déesses dont les corps sont
des temples et dont les besoins passent avant tout.
Kalenteris et Phoenix ne sont pas les seules à brouiller les
lignes entre la thérapie holistique et ce que nous percevons d’ordi-

4. En français dans le texte (N.d.l.T.).

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naire comme du travail du sexe. Elles sont une sororité, un club


tacite de femmes qui compte de plus en plus de membres. Et, à
l’inverse de Kalenteris, certaines thérapeutes proposant les mêmes
services et avec lesquelles j’ai pu m’entretenir se considèrent
comme des travailleuses du sexe – et sans les risques liés à la légis-
lation, d’autres m’ont confié qu’elles l’admettraient ouvertement.
Si une femme s’offre une séance de traitement qui comprend un
massage des parties génitales, qu’elle se libère d’une rage qu’elle
avait refoulée depuis longtemps et finit par pleurer dans les bras
de sa masseuse, cela revient-il à dire qu’elle a embauché une prosti-
tuée ? Et si elle jouit, cela change-t‑il quelque chose ? Faut-il d’ail-
leurs y accorder la moindre importance ? En tout état de cause,
si ces traitements deviennent monnaie courante, ils soulèveront
des questions incroyablement compliquées que des hommes et
des femmes de loi se verront dans l’obligation de traiter sans y
être nécessairement préparé·e·s. Cela donnera certainement aussi
du grain à moudre à quelque politicien conservateur effaré (et
perplexe), qui s’en servira pour l’une ou l’autre de ses regrettables
croisades.
Bientôt sur vos écrans  : le débat (mal formulé) sur cette
question entre quelques députés clientélistes.

Ironie du sort  : le grand malentendu le plus récent sur la


sexualité féminine a été provoqué par un médicament destiné aux
hommes. Le Viagra, le Cialis et leurs équivalents agissent sur les
hommes en influant sur deux substances produites au moment de
l’excitation sexuelle, qui détendent les muscles lisses des vaisseaux
sanguins du pénis : grâce à ces substances, les vaisseaux se dilatent
et se remplissent de sang, et c’est cela qui provoque l’érection. Les
médicaments contre les troubles de l’érection prolongent la sécré-
tion de ces substances et, par là même, l’érection. L’augmentation
du flux sanguin dans les parties génitales des femmes est, là aussi,
un signe clé de l’excitation. Mais le fait d’envoyer encore plus de
sang dans le vagin ne change pas grand-chose à l’envie de sexe de
sa propriétaire. D’autres hormones semblent même produire des
résultats contradictoires chez les mâles et les femelles : la dopamine,

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dont la sécrétion signale chez les rats de sexe masculin l’immi-


nence de l’éjaculation, semble au contraire inhiber les femelles.
Une étude a démontré que des rates sous dopamine pendant la
période de rut soulevaient moins fréquemment leur postérieur
pour appeler au coït que les autres.
Donc quand on a demandé à Pfizer et consorts quand ils
comptaient commercialiser un Viagra pour femmes, il s’est
produit une espèce de ruée vers l’orgasme qui a duré plusieurs
décennies. Le documentaire Orgasm, Inc. parle très bien de cette
course folle. Des quantités incroyables de traitements médicamen-
teux ou chirurgicaux parfois dangereux et dont l’efficacité n’avait
pas été démontrée ont émergé. Leur objectif : altérer le corps des
femmes pour qu’il s’excite plus efficacement et plus rapidement,
de sorte que les femmes et leur partenaire aient moins d’efforts
à fournir de ce côté-là. C’est à cela que ressemble le sexe dans
un monde à cent à l’heure, où personne n’a de temps pour rien
et où consacrer une demi-heure ou plus aux préliminaires, ça ne
paraît pas pratique. Mais, en dehors de l’invention du vibromas-
seur, les recherches consacrées à l’invention d’une sorte de turbo
pour la sexualité féminine ont fait chou blanc. Le sexe demeure
obstinément une pratique qui affecte les femmes bien au-delà de
leurs parties génitales : c’est une fonction de leur esprit, de leurs
émotions et de leur psychologie.
L’absence de Viagra pour les femmes a parfois été perçue
comme une problématique féministe. Pourquoi existe-t‑il tant
de médicaments pour remédier aux dysfonctionnements sexuels
des hommes, et rien pour les femmes dans ce domaine ? Le Score,
un lobby fondé en partie par le labo pharmaceutique Sprouts
Pharmaceuticals, a d’ailleurs eu recours à cet argument pour faire
pression sur la FDA afin qu’elle homologue la flibansérine (vendue
sous la marque commerciale Addyi), en 2015.
« Je doute qu’un petit cachet vienne à bout du problème »,
confie Lori Brotto, docteure en psychologie clinique et maître
de conférences au département de gynécologie de l’université
de Colombie-Britannique. « Je pense que c’est une bonne chose
que les femmes aient le plus d’options possible, mais à condition

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qu’elles soient dans une situation ou un contexte leur permettant


de prendre ce genre de décisions, et qu’on ne leur chante pas que
ce médicament est leur unique salut. »
Comme nous l’avons vu, quelques femmes curieuses cherchent
de nouveaux « remèdes » qui ne passent pas par la pharmacopée.
Un week-end, dans un cours de sexe tantrique dispensé dans le
sous-sol puis dans le jardin d’une belle maison du quartier de
Danforth, à l’est du centre-ville de Toronto, huit personnes âgées
de vingt-cinq à cinquante ans ont appris à se regarder droit dans
les yeux afin d’y chercher l’étincelle divine. Lucy Baker, papesse
du tantra à Toronto, les a guidées de sa voix calme et mesurée.
—  Ne faites pas passer d’énergie dans vos yeux, suggérait-elle.
D’un pas léger, elle se déplaçait pieds nus entre les couples,
vêtue d’un débardeur et d’une ample jupe longue.
—  Laissez vos yeux se détendre, et ressentez votre partenaire
avec votre cœur, avec votre être tout entier.
Le néotantra, philosophie occidentale librement inspirée du
tantra –  mais dont la plupart des universitaires spécialistes de
l’Asie du Sud diraient qu’il le trahit  –, n’a rien d’un phénomène
nouveau en Amérique du Nord. Cela fait plusieurs décennies que
Becker propose aux couples et aux célibataires son très populaire
week-end d’introduction au néotantra, au cours duquel elle
explique comment engendrer de l’énergie sexuelle par un travail
sur sa respiration ou comment mobiliser davantage le cœur quand
on fait l’amour. Ces dernières années, elle a vu l’âge moyen de ses
étudiant·e·s baisser, passant de quarante et quelques à trente et
quelques. La jeune génération sait ce qu’elle veut : de la connexion.
Un développeur de logiciels avait vingt-cinq ans lorsqu’il a
assisté au cours de Becker pour la première fois, il y a cinq ans.
L’expérience lui a tellement plu qu’il y est revenu très souvent et
que, aujourd’hui, il est devenu l’assistant de Becker.
« Ça m’a aidé à me découvrir en tant qu’homme, dit-il. Ça
m’a beaucoup appris sur ce qui plaît aux femmes, et sur ce qui est
important pour elles dans une relation. »
De l’autre côté de la ville, le sex shop Good For Her anime des
ateliers d’une journée entière pour les femmes anorgasmiques.

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À la moitié de son intervention, la propriétaire du magasin, Carlyle


Jansen, éteint la lumière et nous demande de fermer les yeux et
de respirer en rythme. Nos inspirations sont d’abord longues et
descendent au plus profond de notre abdomen, puis elles s’accé-
lèrent. Nous expirons un peu plus bruyamment, comme pour
faire passer des contractions d’accouchement. Protégées par
la pénombre, nous commençons à balancer nos pelvis sur nos
chaises, d’avant en arrière.
—  Si vous en ressentez le besoin, vous pouvez faire du
bruit, précise Jansen, qui a publié en 2015 un manuel de mastur-
bation pour les femmes intitulé Sex Yourself. Quel genre de bruit
avez-vous envie de faire ?
Certaines gardent le silence, mais d’autres commencent à
gémir doucement – mmm, honn. Pendant une quinzaine de minutes,
nous gémissons de plus en plus fort et nous balançons de plus en
plus vite. Quand l’exercice est fini, Jansen nous demande comment
nous nous sentons. Certaines femmes disent ressentir un regain
d’énergie. Même si elles avaient gardé les bras ballants et qu’on leur
avait demandé de ne pas laisser leur esprit s’adonner au moindre
fantasme, certaines affirment qu’elles ont ressenti des sensations
agréables entre leurs jambes. Lorsqu’une participante cherche à
en savoir un peu plus sur ce qui s’est passé, Jansen lui répond que
cet exercice, qu’on appelle « respiration du feu », est issu du yoga
kundalini et sert à stimuler l’énergie pelvienne. Elle n’est pas allée
plus loin dans son explication, certainement parce que cela aurait
soulevé de nouvelles questions.
La kundalini est une forme d’énergie qui, selon certaines tradi-
tions spirituelles indiennes, se situe à l’extrémité inférieure de la
colonne vertébrale, sous la forme d’un serpent endormi. Lorsqu’elle
est stimulée par la méditation, le yoga, le sexe ou d’autres pratiques,
elle peut se réveiller, remonter dans la colonne vertébrale jusqu’au
sommet du crâne dans une cascade de lucidité. Certains sages de
l’hindouisme appelaient cette énergie féminine la shakti. C’était
la puissance créatrice suprême de l’univers, qui s’élançait vers le
sommet pour rejoindre son compagnon, l’immuable dieu Shiva,
qui réside au-dessus du front. On raconte de ce phénomène, qu’on

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appelle « éveil kundalini », qu’il est incroyablement déstabilisant,


édifiant et même qu’il peut constituer un tournant dans l’existence
de ceux qui le vivent.
Ces idées, qui ne sont pas monnaie courante dans un magasin
de sex toys, soulèvent une question intéressante. Des femmes
ordinaires cherchent à ressentir davantage de désir et à mieux
apprécier le sexe à l’aide de pratiques peu conventionnelles, et
certaines découvrent que ce chemin-là est balisé par des traditions
orientales ancestrales, quoique édulcorées au point de sembler
méconnaissables à une personne vivant en Asie du Sud cinq cents
ans plus tôt. Le sexe est-il en passe de devenir une nouvelle drogue
de passage vers la spiritualité pour les femmes laïques occiden-
tales, un élément de plus dans cette pile d’échappatoires contem-
poraines au même titre que le yoga, la méditation, l’acupuncture
et les régimes ayurvédiques ? Si tel est le cas, alors nous sommes
peut-être en train de vivre une transformation encore plus impor-
tante et étrange qu’on ne le croit.
« Cette idée d’une pratique sexuelle sacrée, quelle qu’elle soit
– l’idée même que cela existe – semble de plus en plus acceptée »,
constate Dee Dussault, professeure de yoga et de tantra. Les
années 1970 sont derrière nous, et il semble qu’on soit plus ouverts
au New Age – et quand je dis « nous », je parle des Américains du
Nord qui ne sont pas particulièrement portés sur la religion ou la
spiritualité.
Taquine et irrévérencieuse, Dussault se soucie peu de savoir
si elle aide ses patients à être en meilleure santé, si elle réveille
leur shakti ou si elle les guide vers une extase débridée. La petite
trentaine, elle a étudié la sexualité à l’université York de Toronto,
d’où elle est originaire, et vit maintenant avec son mari à San
Francisco – où les ateliers de kombucha bio fleurissent au même
rythme effréné que les start-ups du secteur technologique. Elle est
la fondatrice de Follow Your Bliss (Suis ton extase), une entreprise
qui propose aux hommes et aux femmes des cours de yoga tradi-
tionnel, de yoga nu et de yoga tantrique, dans un but assumé d’éveil
sexuel. Dussault balaye d’un revers de main les vieux préjugés
selon lesquels les remèdes les plus efficaces sont les plus durs à

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avaler : l’extase est une voie vers le bien-être qui lui semble parfai-
tement valable. Elle est aussi à l’aise à animer un cours de yoga
dans le Vulvatron, un char en forme de vulve géante créé pour
l’édition 2014 de Burning Man (avec une boule à facettes en guise
de clitoris, bien entendu), que dans une salle de sport classique.
Elle explique qu’elle n’était pas « très branchée spiritualité,
New Age et chakras » jusqu’à ce qu’elle assiste à un atelier pour
apprendre à avoir des orgasmes plus longs, animé à Toronto par
la légendaire Annie Sprinkle, pornographe féministe, artiste et
éducatrice sexuelle :

Elle nous a fait faire une espèce d’exercice de respiration kundalini,


se souvient Dussault, et c’est comme ça que j’ai eu mon tout premier
orgasme non génital. On ne se touchait absolument pas le sexe, tout
ce qu’on faisait, c’était respirer d’une certaine manière, émettre des
sons et nous centrer sur nos chakras. Et là, il y a eu cette espèce de…
quelque chose de long, d’extatique, un cri qui faisait un peu Aiii !
Iiiik ! Des bruits qui semblaient fous, et des larmes –  j’en pleurais.
C’était de la folie.

C’est ainsi que le sexe est devenu son portail vers le sacré.
Sans surprise, son entreprise connaît un succès monumental.
Sur ses publicités, elle apparaît nue dans une gracieuse posture de
yoga, ou bien drapée dans des tissus légers et souriant comme en
plein éclat de rire, dans une décontraction cool et bronzée. Sur
son site Web, on peut lire divers témoignages, dont celui-ci : « J’ai
pleuré. J’étais dans le désert, et cette séance, c’était une source d’eau
claire, fraîche et intarissable. »
Certains ateliers de Dussault sont le fruit de son imagina-
tion débordante. Un jour qu’elle se trouvait au Costa Rica, dans la
bourgade de Pavones, située à quelques encablures de la frontière
du Panama, alors qu’elle tuait le temps avec cinq femmes de vingt
ans et quelques qu’elle avait rencontrées au cours de ses voyages,
elle eut une idée. Elle invita ces femmes à venir avec elle passer
quelques jours dans cette maison que lui prêtait une autre femme
de sa connaissance, et dont le jardin, baigné de soleil, était orné

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de sculptures parmi lesquelles, dans un recoin, une structure


évoquant un totem indien. Elle a été frappée par un éclair de
génie, le même, peut-être, qui avait frappé Betty Dodson dans les
années 1970, alors qu’elle réfléchissait à des astuces pour donner
un petit coup de peps à ses conférences nues pour l’émancipation
des femmes.
« J’ai dû dire quelque chose comme “Eh, ça vous dit qu’on aille
se masturber autour du totem ?” », se rappelle Dussault.
Un de ses mots préférés, qu’elle utilise pour décrire un état
vers lequel une personne, un mouvement en vogue ou un senti-
ment peut s’élever, est l’adjectif juicy –  littéralement, « juteux ».
Cet après-midi-là méritait amplement ce qualificatif, selon elle.
« Je n’avais jamais fait quoi que ce soit d’approchant, de toute
ma vie. »
Les jeunes femmes ont rejoint le totem d’un pas tranquille,
ont ôté leurs sarongs et se sont allongées sur le dos, la tête à la base
de la sculpture et les pieds tournés vers le monde. Quelqu’un a fait
tourner un pot d’huile de coco « qui dégageait une odeur incroyable,
si fraîche », et ces dames se sont mises à la tâche sans demander
leur reste. Dussault a improvisé quelques phrases pour accompa-
gner l’exercice, comme si elle animait une séance de méditation
collective. L’univers n’est là que pour votre plaisir. Imaginez que même
le bruit de la terre a pour seule ambition de vous exciter. Et la femme
qui gémit à côté de vous, elle le fait pour votre propre extase. Mais,
rapidement, elle a cessé de donner la moindre instruction.
« Sans trop m’en rendre compte, je me suis moi-même prise
au jeu, et là, j’ai perdu ma casquette d’animatrice. J’ai mis ma
casquette de masturbatrice. »
Leur position tournée vers le ciel les empêchait de se voir les
unes les autres à nu, mais elles s’entendaient parfaitement.
« Nous ne formions plus qu’une cacophonie, nous étions
devenues un orchestre. Je ne sais pas si les autres restaient à l’exté-
rieur ou si elles allaient chercher leur point G en se baisant avec
les doigts. »
Au bout d’une heure environ, les gémissements des femmes
se sont faits de plus en plus doux, « jusqu’à ce qu’on ne soit plus

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qu’à savourer l’état de satisfaction dans lequel nous nous trouvions,


en méditant, en respirant tout simplement ».
« Je ne me rappelle plus qui s’est levée en disant : “Bon, c’est
l’heure d’aller manger.” »
Traditionnellement, l’hédonisme n’est pas considéré comme
quelque chose qui s’enseigne, au même titre que l’algèbre, par
exemple. Les garçons s’amusent bien à se branler entre potes sans
s’encombrer d’une vidéo explicative, non ? Mais, étrangement,
pour les femmes adultes, ça ne se passe pas de la même manière.
C’est comme si elles avaient besoin que quelqu’un leur dise : « C’est
bon, tu as la permission de te lâcher grave. » Dussault aimerait
monter un vrai cours un jour, comme l’avait fait Dodson avec ses
conférences sur la masturbation, à ceci près que son approche
tiendrait un peu plus de la séance de yoga. Elle proposerait aux
participantes de « contracter ou d’ancrer le plancher pelvien dans
le sol, et de visualiser le va-et-vient de l’énergie à travers le pelvis »,
et de rester pleinement conscientes à chaque instant plutôt que de
s’abandonner au plaisir.
Tout cela met en exergue un aspect bien précis du cerveau
féminin, un aspect qu’on ne peut plus feindre d’ignorer : la sexua-
lité des autres femmes ne nous angoisse pas, ne nous met pas mal à
l’aise. Quand bien même elles ne sont pas particulièrement attirées
par les autres femmes, quand bien même elles n’ont pas envie de
faire l’amour avec elles, les femmes hétérosexuelles semblent
moins gênées que les hommes à l’idée d’être nues à côté d’une
personne du même sexe nue elle aussi, ou de parler de sexe entre
elles. Pour certaines, l’excitation d’une autre femme peut se révéler
contagieuse, un peu comme l’envie de danser nous prend quand
nous nous retrouvons sur la piste parmi les danseurs. Surtout
quand personne ne nous regarde.
« Je me perçois comme principalement hétéro, confesse
Dussault, mais, cet après-midi-là, à Pavones, avec la sexualité
masculine aux abonnés absents, je me suis sentie incroyablement
libre – libre de ne pas avoir ça à gérer. »
C’est peut-être lié à ce que des chercheurs ont pu observer
sur la plasticité de l’orientation sexuelle des femmes, qui serait

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apparemment plus fluctuante que celle des hommes. « La sexua-


lité des femmes et leur orientation sexuelle sont potentiellement
fluides, susceptibles de changer au fil du temps ou de varier
selon les contextes sociaux », ont écrit Letitia Anne Peplau et
Linda D.  Garnets de l’université de Californie dans leur article
intitulé « A new paradigm for understanding women’s sexuality
and sexual orientation » (2000). Elles y démontraient notam-
ment que la sexualité des femmes est moins déterminée par des
facteurs biologiques que par les affinités qu’elles ressentent envers
leurs partenaires et par l’influence sociale – elles ajoutent que, à
l’inverse, cela explique également pourquoi les femmes sont si
douées pour réprimer leurs pulsions sexuelles quand leur environ-
nement culturel a tendance à encourager les femmes à le faire.
Cela ne signifie pas pour autant que les femmes puissent décider
de leur orientation sexuelle. Publié en 2008, le livre révolution-
naire de Lisa M. Diamond, Sexual Fluidity. Understanding Women’s
Love and Desire, expliquait très bien comment de nombreuses
femmes vivaient des modifications dans leur orientation sexuelle
de manière tout à fait involontaire.
Betty Dodson, qui se considère comme pansexuelle, a un jour
lancé ce trait d’esprit à un journaliste qui l’interviewait : « Pour ce
qui est du sexe, toutes les femmes sont homo. C’est juste qu’il y a
des hommes qui les empêchent de le voir. »
Dodson va peut-être un peu loin dans son analyse – il existe
énormément de femmes 100 % homo ou 100 % hétéro, voire une
quantité non négligeable de femmes homophobes. Mais elles sont
moins nombreuses qu’autrefois, et beaucoup d’études semblent
indiquer que, en ces temps où les modes de vie queer, bi et gay sont
de mieux en mieux acceptés, les femmes sont plus susceptibles
d’accepter et même d’entretenir certains aspects d’elles-mêmes
qu’elles ont pu dédaigner ou taire par le passé.

Quel tableau peut-on dresser de cette émancipation sexuelle


par le jeu, sans tomber systématiquement sur des personnages
certes hauts en couleur, mais blancs et de classe moyenne ? Qu’en
est-il si toutes les femmes sont prises en compte ?

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Étant donné les histoires de la colonisation et de l’esclavage,


l’exotisation et la violation des corps colonisés, fussent-ils indigènes
d’Amérique ou afro-américains, cette question est d’une complexité
monumentale. Une peau blanche, c’est la promesse d’obtenir
certains privilèges, et ce y compris dans des espaces de révolte plutôt
underground, comme la sexualité. « La tradition féministe noire n’a
jamais complètement adhéré à cette idée de la mouvance pro-sexe
comme force politique potentielle », résumait Rebecca Traister dans
un brillant essai publié en 2015 sur The Cut, le site du magazine New
York. « Avec l’hypersexualisation comme stéréotype, poursuit-elle,
les femmes noires ont toujours eu plus de mal à se faire reconnaître
comme victimes d’agressions sexuelles, ce qui les a ensuite sans
doute rendues plus réticentes à s’identifier à la culture pro-sexe. »
Elle cite l’universitaire féministe noire bell hooks, qui a déclaré
en 2014, lors d’une table ronde à la New School, une université de
New York, qu’il vaut peut-être mieux ne rien évoquer de sexuel
« lorsqu’on ne me traite pas comme il faut, et lorsque je doute »
– deux aspects qui décrivent beaucoup de situations dans lesquelles
les femmes peuvent se retrouver dans l’intimité. « Je pose ici une
théorie selon laquelle, peut-être, le célibat serait le vrai visage de
cette fameuse sexualité émancipatrice », avait lancé hooks.
C’est une question qui requiert bien plus de temps de réflexion
et d’attention que ce livre ne peut lui en offrir et, par ailleurs, il
existe pléthore d’écrivaines noires et indigènes susceptibles de
l’aborder avec bien plus de pertinence que moi. Certaines voix
s’élèvent par exemple, qui se réapproprient les aspects stéréotypés
de la culture noire, et notamment l’objectification sexuelle de cette
population, et s’en servent comme d’autant de sources d’émanci-
pation sexuelle.
Originaire de Buenos Aires, Fannie Sosa est à la fois univer-
sitaire, artiste et danseuse. À l’aide de vidéos qu’elle diffuse sur
Internet, elle se réapproprie un élément de la culture noire dont
elle considère qu’elle a été spoliée  : le twerking. Elle explique
que cette danse, née sous l’impulsion de la bounce music dans les
années  1990 à La Nouvelle-Orléans, est cousine des danses de la
fertilité – comme la danse du ventre – que les femmes exécutent

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traditionnellement dans de nombreuses cultures du monde entier.


Mais le twerking n’est pas qu’affaire de fertilité : elle explique qu’il
s’agit d’une méthode de contraception ancestrale et efficace. Le
va-et-vient des hanches qui caractérise le twerking peut empêcher
l’ovule fertilisé de s’accrocher à la paroi utérine, une idée qu’elle
explique dans une vidéo intitulée Cosmic Ass (Cul cosmique).
Ce détail est introuvable dans la version naïvement sexualisée
du twerk que nous connaissons tous  : un mème de la culture
main­stream blanche, le geste à la mode que l’on fait en boîte pour
choquer les parents. Les femmes blanches se sont senties investies
d’une mission : sermonner Beyoncé et ses copines parce que, tout
de même, « le twerking, c’est pas féministe », comme l’a déclaré
Annie Lennox lors d’une interview à la radio nationale améri-
caine. « Ça ne nous apporte ni davantage de liberté ni davantage de
pouvoir. » Cet épisode s’inscrit dans un schéma assez récurrent à
travers l’histoire du féminisme, celui de femmes blanches décidant
ce qui mérite d’être considéré comme féministe. Souvent, ce polis-
sage s’est soldé par l’exclusion de femmes racisées, des lesbiennes
et de femmes transgenres.
« Très souvent, les gens qui clament que le twerking et le
féminisme sont incompatibles ne savent pas ce qu’est le twerking »,
explique Sosa dans Cosmic Ass. Le twerk, c’est une manière pour les
femmes noires et les femmes issues de l’immigration de se rappeler
d’où elles viennent, pose-t‑elle. Dans une culture qui accorde trop
de valeur à ce qu’on a dans le crâne, c’est une manière d’envoyer
un peu d’amour à une zone dénigrée du corps des femmes, de
« ­reconnecter ce que j’appelle les “beaux quartiers” (le visage,
tout ce qui touche à l’ego) au ghetto de mon corps ». Ses vidéos
proposent toute une gamme de leçons de twerking intelligentes
et drôles, le tout sur fond de hip-hop. On l’y voit twerkant dans la
rue, sur des toits d’immeubles, et incrustée sur des vidéos de chutes
d’eau et de forêts. Avec son short taille haute moulant, son t-shirt
court et ses bottes d’inspiration militaire, elle recommande à ses
visiteurs de porter des vêtements confortables et sexy.
« Faites un pas en arrière en fléchissant les genoux, dit-elle
en se penchant en avant, jusqu’à ce que ses longues dreadlocks

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touchent le sol. Imaginez qu’un stylo pendouille de votre foune.


Maintenant, dessinez des cercles avec sur le sol. »
Les vidéos de Sosa démolissent l’idée selon laquelle le twerking
n’existerait que pour attirer l’attention de ces messieurs. Elle explique
que les femmes peuvent utiliser ce geste comme un outil éducatif et
s’en servir pour proposer une nouvelle lecture de certaines situations
à travers le jeu et l’humour. Elle twerke en public, lors de soirées
ou tout simplement dans la rue, et s’engouffre volontiers dans des
discussions animées avec quiconque perçoit sa danse comme une
invitation d’ordre sexuel. Souvent, des hommes viennent se placer
derrière elle et frotter leur pelvis contre son derrière –  un geste
classique qu’on appelle une « hut », comme une hutte.
« Si quelqu’un vous fait ça, il suffit de vous retourner et de lui
donner un coup de reins, de face ! », explique-t‑elle en joignant le
geste à la parole pour ses spectateurs. « Vous utilisez votre phallus
–  c’est votre yoni que vous utilisiez pour twerker, et là, vous
reprenez le phallus. Et vous verrez, d’un seul coup ils se mettent
en mode “Oh, ouh-là, ok, ok, pardon !” Moi, ça m’amuse, ça amuse
les gens qui regardent, et ça peut même se révéler amusant pour
le mec qui vous a fait une hutte un peu plus tôt. Je suis persuadée
que la leçon qu’il en retirera aura un goût moins amer. »
D’autres initiatives sont prises pour se réapproprier le
twerking. Par exemple, lors du légendaire festival d’électro Bass
Coast, organisé par des femmes chaque année à Merritt en
Colombie-Britannique, des « TwerkShops » –  ou ateliers twerk  –
sont mis en place. Imaginez une foule de meufs tatouées, au carac-
tère bien trempé, qui vibrent à l’unisson dans leurs postérieurs
sur de la dancehall avec les basses poussées au max dans une forêt
verdoyante : c’est ce qui s’est passé à l’édition 2015 de ce festival.
Vous pouvez aller prendre vos billets, les filles !

« Pour moi, ça a d’abord été une quête très personnelle »,


raconte Jenny Ferry.
Fondatrice de Soul Sex, un atelier qui propose de l’« éducation
sexuelle contemplative pour adultes », Jenny Ferry a longtemps
été à l’opposé de ce qu’elle est devenue. Il y a des années de

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cela, elle enseignait l’économie, le développement durable et la


science politique à l’université d’Arizona à Tucson. Elle vivait sur
le campus, « mais à vrai dire, je vivais surtout dans ma tête », se
souvient-elle. Puis elle a donné naissance à sa fille, une expérience
viscérale qui lui a fait prendre conscience qu’elle avait un corps,
dit-elle. Elle a compris qu’elle avait laissé s’estomper une part
importante d’elle-même : enfant, elle était plutôt du genre à passer
sa vie dehors, dans la nature. Elle s’est également rendu compte
qu’elle était dans une relation abusive avec son partenaire d’alors
et a trouvé en elle la force de le quitter. Rapidement, un sentiment
nouveau a émergé en elle : il lui manquait quelque chose.
« Six semaines après la séparation, mon sexe s’est réveillé.
Avec une fringale monumentale. »
Et que fait une mère célibataire récemment séparée pour
s’envoyer en l’air ? Quand les femmes d’aujourd’hui sentent
monter une envie de sexe, beaucoup vont chercher quelque chose
de plus sécurisant et épanouissant que OkCupid. Ferry s’est donc
retrouvée chez OneTaste. Elle a étudié auprès de Nicole Daedone
et, au bout de dix mois, elle a pris son envol, « comme rendue
dingue » par son excès de motivation. Elle a conçu Soul Sex – litté-
ralement, Sexe de l’Âme – puis en a présenté une version pilote en
août 2012 à Victoria, en Colombie-Britannique. Elle a voyagé avec
son projet tout au long de la côte Ouest, proposant ses ateliers de
Vancouver à Los Angeles. Mère célibataire, elle a tout misé sur ce
projet. Elle y a investi tout son argent et tout son temps. Et, même
si Ferry était une petite nouvelle dans le milieu, sans le moindre
début de notoriété, Soul Sex a fait un carton.
Ferry voit dans ce phénomène quelque chose de plus profond
que simplement quelques femmes qui prennent leur pied. Pour
elle, il a le potentiel de transformer une culture qui a élu le cerveau
comme réceptacle de notre humanité, une culture qui accorde à
l’information, à la connaissance et à la pensée linéaire plus de
valeur qu’à tout le reste, et qui installe cette domination à l’aide
d’outils technologiques de plus en plus rapides.
« Avec l’émergence de l’humanisme, nous sommes devenus
de plus en plus focalisés sur la science, explique-t‑elle. Notre

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culture est incroyablement psychologisée. Avec cette déconnexion


par rapport à notre corps, avec cette décapitation, nous oublions
ce qu’être humain signifie. »
Pour elle, les femmes ont censuré ou refoulé leurs parts
émotionnelles afin d’être perçues comme les égales des hommes et
admises dans des secteurs comme le droit, la médecine, les affaires,
autant de cercles depuis toujours réservés aux hommes. C’était
d’autant plus nécessaire que, pendant des siècles, les femmes ont
été dénigrées sous le prétexte fallacieux qu’elles étaient le sexe le
plus animal des deux, celui qui se laissait davantage gouverner par
ses bas instincts que par la raison.
En filigrane de toutes ces histoires d’âme et de sexe, en marge
de ce retour au corps terrestre, on aperçoit les années  1970, un
peu comme la grand-mère hippie qui porte de longues tuniques
colorées et hoche la tête en connaisseuse lorsque vous lui racontez
votre premier trip sous champis. Quand j’ai raconté à toute une
assemblée d’artistes canadiennes que j’écrivais ce livre, elles ont
immédiatement dressé une liste des livres qu’il fallait que je lise. On
m’a mis A. S. A. Harrison entre les mains. Quelqu’un m’a envoyé la
version numérique d’Ours de Marian Engel, ce classique du roman
réaliste magique dans lequel une femme tombe amoureuse d’un
ours et fait l’amour avec lui dans les bois, sur fond d’une sexualité
très canadienne, très brute et forestière –  ne riez pas, ce livre a
remporté le prix du Gouverneur général à sa sortie, en 1976. Quant
à moi, j’avais envie de m’entretenir avec des gens qui avaient vu
de leurs propres yeux l’émergence du féminisme pro-sexe, à cette
époque-là. J’ai vraiment regretté que Harrison ne soit plus là pour
répondre à mes questions – elle a été emportée par un cancer en
2013. Il y avait aussi deux personnages connus de la côte Ouest des
États-Unis que j’avais très envie de rencontrer, et ceux-là étaient
bien vivants.
À la fin des années  1970, la communauté de Morehouse à
Lafayette, en Californie, a accueilli deux nouveaux membres, Steve
et Vera. C’est pour des raisons différentes qu’ils avaient rejoint
cette communauté tentaculaire et ses cabanons peints en violet, et
qui s’étendait sur dix hectares. Lui voyait son mariage partir à vau-

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l’eau – il lui fallait un endroit où dormir. Elle voyait son mariage
péricliter, et une amie lui avait conseillé d’aller suivre des cours
sur le sexe dans ce lieu particulier. Chacun de leur côté, ils ont
fini par divorcer, et se sont finalement mariés ensemble, puis ont
vécu pendant plus de dix ans dans cette communauté d’environ
cent cinquante âmes.
Steve et Vera Bodansky ont écrit et publié en l’an 2000 un livre
au titre évocateur, Orgasme sensuel absolu, qui s’est vendu à plus de
100 000 exemplaires. Le couple estime également avoir enseigné
ses techniques orgasmiques à environ un millier de personnes.
Ils avaient reçu leur propre éducation sexuelle quelques décen-
nies plus tôt à la Morehouse, la communauté nommée d’après sa
philosophie de l’encore, sa déculpabilisation vis-à-vis du fait d’en
vouloir plus – more. C’était un âge d’or pour les expérimentations
utopistes.
« Je n’irais pas jusqu’à dire que c’était le paradis, mais on s’en
rapprochait tout de même plus que dans la société », se souvient
Steve Bodansky, la soixantaine passée.
Morehouse était connue pour l’omniprésence de la couleur
violette, pour ses courts de tennis au luxe détonnant, pour ses
bizarres moquettes d’extérieur, pour sa population portée sur la
drogue et pour son gourou peu conventionnel, Victor Baranco.
Il présentait la communauté comme un lieu d’enseignement
­secondaire qu’il appelait More University, dont il avait conçu tous
les cours et qu’il dirigeait comme un patriarche bienveillant.
« Il disait qu’il était un “Bouddha du ghetto”, raconte
Bodansky. Il était du genre à se servir sans demander. Il prenait
votre argent, mais il avait aussi sa philosophie propre, un peu sur
le mode de la puissance de l’instant présent. Il avait une horloge
sans le moindre chiffre inscrit sur le cadran. À leur place, il y avait
juste écrit “NOW”(maintenant). L’heure n’avait pas d’importance.
Pour lui, il fallait seulement se rappeler qu’on était maintenant. »
Un des éléments clés de la philosophie de l’instant que
prônait Baranco était l’orgasme féminin et, plus particulièrement,
le fait que le partenaire d’une femme puisse faire durer ce frisson
pendant vingt minutes, pendant une heure, voire plus, et ce rien

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qu’avec les doigts. Baranco ne prétendait pas être le seul concep-


teur de ses techniques ; il racontait d’un air énigmatique qu’une
sorcière les lui avait enseignées. Les Bodansky ont travaillé dur
pour obtenir leur doctorat, puis sont devenus maîtres de confé-
rences au département de sensualité de Morehouse. Désabusés
par les querelles qui gangrénaient la direction du camp, ils ont fini
par le quitter. Mais ils ont expliqué leurs techniques dans un livre
qui présente des illustrations hyperdétaillées des bonnes positions
des doigts, et une pléthore de vulves heureuses et poilues. Ils ont
continué à enseigner le fruit de leurs recherches, notamment à
une association fondée en 1992 et vouée à l’orgasme féminin, The
Welcomed Consensus (Le consensus bienvenu). Ils ont également
compté parmi leurs élèves Nicole Daedone, qui s’est servie de leurs
méthodes pour concevoir ce que l’on connaît aujourd’hui sous le
nom de « méditation orgasmique », la base même de son empire
OneTaste. Dans un livre qu’elle a publié en 2011, Slow Sex, elle écrit
qu’elle a suivi ses premiers cours sur la sexualité à San Francisco,
sans développer davantage.
En dehors de variantes proposées à ses adhérents les plus
chevronnés, la méditation orgasmique se limite principalement à
cette fameuse séance de quinze minutes où l’on est censé caresser
le clitoris en haut à gauche. Les Bodansky enseignent quant à eux
des dizaines de styles, de positions et de techniques, exploitant
des caresses plus douces ou plus appuyées, certaines pouvant être
réalisées avec les articulations des mains, y compris sur les lèvres.
Et, bien sûr, leurs méthodes permettent de faire durer le plaisir
bien plus longtemps que quinze minutes.
« La méditation orgasmique, c’est un bon préliminaire »,
déclare Steve.
Vera et Steve enseignent une version plus élaborée de ce
qu’on appelle l’edging. Il s’agit d’amener une femme au bord de
l’orgasme, puis de faire une pause, puis de recommencer, encore
et encore, jusqu’à ce qu’elle atteigne un état d’extase étonnamment
stable et pourtant élevé, intense et légèrement fluctuant. Cela peut
se conclure par un orgasme classique, ou cinq, ou zéro. Le plaisir
peut monter et redescendre indéfiniment, pendant des heures.

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Pour Steve, c’est une bonne chose que Daedone ait pu


démocratiser le plaisir féminin, et l’une des raisons pour lesquelles
la méditation orgasmique ne fait pas peur aux femmes, c’est la
simplicité de sa forme, qui leur permet de savoir exactement
ce qui va se passer et pendant combien de temps. Mais Steve
et Vera jouent dans la cour des grands ; ils sont diplômés de
More University, excusez-les du peu. Ils ne se contentent pas du
minimum vital – more, vous vous souvenez ?
« Notre enseignement s’adresse à quiconque possède en lui
ce désir et cette volonté, explique Steve. Hommes compris. On
s’éduque au plaisir, car la majeure partie de tout ce potentiel est
en sommeil. Plus vous pratiquerez, plus vous en sentirez les résul-
tats. Après, c’est vrai qu’on aime particulièrement enseigner aux
femmes, leur offrir cette expérience eurêka ! C’est fascinant de se
dire qu’on a aidé quelqu’un dans ce domaine-là. Ça reste trivial,
mais c’est un miracle en soi. »
L’approche Bodansky mise à part, la contre-culture des
années  1960, 1970 et  1980 a également eu son lot d’hommes qui
prétendaient connaître des techniques pour faire grimper les
femmes aux rideaux, mais n’avaient qu’un seul objectif en tête : leur
donner envie de coucher avec eux (sans doute la version hippie
gentille des pick-up artists de notre génération). La vague actuelle
semble davantage axée sur l’éducation sexuelle des femmes par
les femmes, qui se confient les unes aux autres les clés pour aimer
le sexe sans les hommes aussi bien qu’avec eux. Il y a toujours
eu quelque chose d’affreusement tarte chez les hommes gourous
sexuels d’autrefois, même ceux pétris des meilleures intentions.
Les femmes tantrikas et sexologues, pour on ne sait quelle raison,
paraissent moins bizarres, elles ne donnent pas l’impression
qu’elles vont vous inviter à venir les rejoindre après la classe dans
leur piaule qui pue le nag champa pour fumer un spliff d’afghan et
vous offrir un massage aux huiles essentielles. Typiquement, pour
beaucoup de femmes victimes d’agressions sexuelles, il semble
plus intuitif et moins potentiellement troublant d’apprendre d’une
femme comment retrouver le plaisir. Un couple paraît aussi une
option envisageable –  cela a peut-être d’ailleurs contribué à la

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popularité de Steve et Vera. Cependant, beaucoup de ces ensei-


gnements sont ouverts aux hommes. La plupart des femmes qui se
lancent dans ce domaine aimeraient aussi, dans l’idéal, changer la
manière dont les hommes perçoivent et envisagent le sexe. Pour la
plupart, elles n’ont pas envie de s’envoler vers une espèce d’île du
sexe interdite aux hommes (même si, bien sûr, certaines en rêvent).
Cela peut être vu comme un passe-temps extrême pratiqué
par des obsédé·e·s du sexe qui ne savent plus quoi faire de leurs
journées. Et il y a sans doute un peu de vrai là-dedans (« Je suis
accro à la chatte », clame Bodansky). Mais l’idée qu’une approche
du sexe qui ne soit pas axée sur le résultat procure davantage de
plaisir aux femmes est soutenue par toutes les études portant sur
la manière dont les femmes décrivent leurs propres mécanismes
d’excitation. Pendant des décennies, les femmes qui se plaignaient
d’une baisse de libido se sont vu servir des diagnostics s’appuyant
sur l’image standard d’un rapport sexuel dit « normal ». D’après
Masters et Johnson, le sexe était considéré comme une progression
linéaire qui commençait par le désir qui, lui-même, se transfor-
mait en excitation, pour ensuite se stabiliser et, enfin, déclencher
l’orgasme. On allait d’un point A à un point B sur un chemin recti-
ligne au paysage distrayant.
Mais Rosemary Basson, qui est à la fois médecin, profes-
seure de psychiatrie et de gynécologie à l’université de Colombie-
Britannique, a remarqué que ses patientes décrivaient rarement
le désir de cette façon. À l’exception des premiers mois, voire des
premières années d’une relation, on ne peut pas dire qu’il passe à
l’improviste, comme un besoin spontané qu’il faudrait satisfaire
séance tenante. Selon elle, la représentation rectiligne du passage
du désir à l’orgasme est un modèle qui s’applique davantage aux
hommes. Pour les femmes, le sexe prendrait plutôt la forme d’un
cercle. Il n’est pas proprement délimité par le désir au début et
l’orgasme à la fin. Les femmes décident de faire l’amour pour de
nombreuses raisons – il en existe précisément deux cent trente-sept,
d’après une étude menée par Cindy Meston et David Buss à l’uni-
versité du Texas, à Austin. Du besoin de contact humain et de
proximité, à l’envie de se réchauffer, en passant par le désir de

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se remonter le moral, les raisons évoquées n’étaient même pas


toutes d’ordre sexuel. Si un rapport sexuel se produit et que la
stimulation physique est agréable, alors seulement l’excitation et
le plaisir peuvent émerger. Et là, alors que le rapport sexuel a déjà
commencé, elles peuvent ressentir du désir. Le désir de continuer.
Enfin, le rapport sexuel s’achève sur une forme de « satisfaction »,
qui n’est pas nécessairement un orgasme –  mais qui peut tout à
fait l’être. La satiété sexuelle n’est cependant pas toujours l’objectif
et, par ailleurs, toutes les femmes ne marquent pas le point de
départ de leur excitation au même endroit –  voilà entre autres
pourquoi leur parcours est circulaire. Ce modèle a été représenté
dans la cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des
troubles mentaux (le DSM-5) accusant le modèle linéaire de taxer
de dysfonctionnement sexuel beaucoup de femmes qui, au bout
du compte, avaient simplement une sexualité de femme.
Ce schéma n’a pas grand-chose à voir avec ces envies de sexe
représentées dans les films – cette faim irrépressible, ces arrachages
de vêtements guidés par une libido démiurgique… En 2013, le
journaliste Daniel Bergner s’est montré assez critique de ce modèle
circulaire, dans un livre inspiré d’un article éponyme qu’il avait
écrit lui-même, « Que veulent les femmes ? », dans lequel il quali-
fiait cette représentation de « désuète et prude », comme si Basson
et d’autres thérapeutes privaient les femmes de leur esprit cochon
et cherchaient à dompter les femmes qui voulaient laisser exploser
leur désir. Pourtant, les patientes à qui les sexologues montrent ce
cercle n’expriment en retour que soulagement et gratitude. Elles
sont heureuses de découvrir enfin que leurs envies de sexe mues
par diverses raisons, et pas seulement par la libido, sont parfaite-
ment normales. C’est ce qu’on appelle le « désir réactif », une forme
de désir qui naît grâce à l’excitation et qui est plus fréquente chez
les femmes que le « désir spontané », qui semble venu de nulle
part et vous frappe quand vous croisez quelqu’un d’incroyable-
ment canon. Et, pour le coup, prendre conscience qu’on n’a rien
d’anormal, c’est très sexy.
Il existe une théorie intrigante, appuyée sur des études
relatées dans le livre de Bergner (une lecture stimulante quoique

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parfois révoltante), selon laquelle le désir des femmes n’est pas


naturellement plus tempéré. Il serait en quelque sorte émasculé par
la monogamie. La femme humaine aurait évolué pour voguer de
partenaire en partenaire, selon cette théorie, pour faire beaucoup
d’enfants avec le plus d’hommes possible afin d’améliorer le capital
génétique de ses descendants. Elles seraient donc, au même titre
que les hommes, excitées par la nouveauté –  nouveau partenaire,
nouveau corps, nouvelle dynamique – et par le fait de sentir le désir
qu’elles induisent chez leurs nouveaux partenaires. Ce serait pour
cette raison que les femmes en couple depuis longtemps ressentent
moins de désir spontané : nous aurions chassé de nos vies notre
envie de sexe, nous nous serions en quelque sorte civilisées, en
échange d’une stabilité et d’une assistance dans l’éducation des
enfants.
Tout cela est peut-être vrai, mais l’évolution n’est pas la
destinée. Nous choisissons les relations dans lesquelles nous
souhaitons nous investir, et beaucoup de femmes choisissent
des modes de vie monogames. Bien évidemment, les femmes se
sentent de plus en plus habilitées à délaisser la monogamie et à
trouver régulièrement de nouveaux partenaires pour alimenter
leur désir. Les femmes célibataires sont plus nombreuses que
les femmes mariées aux États-Unis et bon nombre d’entre elles
commencent à le revendiquer haut et fort, sans plus s’en excuser,
car elles jouissent de nombreux avantages par rapport aux femmes
engagées dans des mariages de longue durée. Le ­polyamour est
également un choix de mieux en mieux accepté, un progrès qui se
sera longtemps fait attendre. Culturellement, nous devrions nous
montrer plus encourageant·e·s face à l’abandon de la monogamie.
Mais, pour les femmes qui souhaitent avoir des relations
monogames et engagées – et elles sont nombreuses dans ce cas –,
si le sexe débridé et irrésistible, fruit d’un désir dévorant, conserve
son statut de norme, de rapport sexuel par excellence, alors ces
femmes-là courent à l’échec.
Et si, au lieu de voir le manque de désir spontané des femmes
comme un problème et de chercher des pilules ou des thérapies
pour le résoudre, nous nous adonnions à quelques expérimen-

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tations autour de notre façon d’aborder le sexe ? Et si nous en


modifiions les objectifs ? Et si nous révisions nos attentes vis-à-vis
de lui ? Steve et Vera (la seconde a quatorze ans de plus que le
premier) sont mariés depuis plus de trente ans et, tous les jours,
il lui procure du plaisir. Lors de notre entretien, il a évoqué la
chance qu’il a d’être avec elle. Sans aller jusqu’à dire qu’il faille
les prendre pour exemple ou chercher à imiter leur relation, nous
pourrions peut-être nous inspirer d’eux pour aider les personnes
investies dans des relations à long terme à retrouver la flamme
addictive et irrésistible d’une liaison amoureuse, en les encoura-
geant à entretenir leur complicité, fût-ce à travers des gros câlins
tout habillés ou par le biais d’une aventure de type méditation
orgasmique.

Ces lieux d’échange et d’ouverture d’esprit où l’on peut libre-


ment parler de sexe font figure d’oasis dans un désert de tabous
et d’injonctions sociales. Car, partout dans le monde, la sexualité
des femmes demeure majoritairement ignorée ou vilipendée. Les
noms donnés aujourd’hui aux parties génitales des femmes sont
bien loin de leurs qualificatifs passés, tels que « porte de jade » ou
« fleur de passion ». On parle plus volontiers de « sac à foutre » ou
de « garage à bites ». Et, à l’heure où j’écris ces lignes, la définition
de pussy –  « chatte », littéralement  – la mieux notée sur l’Urban
Dictionary   5, c’est « boîte dans laquelle on rentre la bite ».
Il y a plusieurs siècles, quand l’aspect des parties génitales
d’une femme s’éloignait de la vulve prétendument idéale – minima-
liste, blanche et discrète  –, on considérait qu’elles souffraient de
malformation au point de passer, pour certaines, sous le bistouri.
Les choses ont-elles changé tant que cela depuis ? C’est difficile
à dire. Aujourd’hui, c’est dans le porno hardcore que les gens (y
compris les filles qui n’ont pas encore découvert cette utilité-là du
miroir de poche) voient une vulve pour la première fois.

5. L’Urban Dictionary est un dictionnaire en ligne participatif spécialisé dans l’argot de


langue anglaise, dans lequel les internautes peuvent entrer des mots et des défini-
tions (N.d.l.T.).

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Avec son esthétique bien particulière et sa forte tendance au


body shaming, le porno réalise ce dont auraient rêvé des milliers
d’abominables médecins du xixe  siècle  : il a poussé une multi-
tude de femmes ordinaires à passer sur le billard de leur propre
chef, payant de leur poche leur propre séance de mutilation – ou
obtenant de leurs parents qu’ils règlent la note.
Car, de plus en plus souvent, ces femmes sont des adoles-
centes dont les parties génitales n’ont pas encore achevé leur
développement. Aux États-Unis, en 2016, l’Association nationale
des médecins gynécologues et obstétriciens a constaté une telle
augmentation du nombre d’adolescentes réclamant des interven-
tions chirurgicales pour tailler, réduire et remodeler leur vulve
qu’elle a fait circuler une série de recommandations à l’attention
des médecins inquiets, afin de les aider à rassurer leurs patientes
et à trouver les mots pour leur recommander des alternatives et,
le cas échéant, une psychothérapie.
Le business des réductions des petites lèvres et du prépuce
clitoridien serait autrement moins juteux si l’industrie pornogra-
phique n’était pas là pour en faire l’article. D’après un sondage mené
à l’université du New Hampshire, près de la moitié des jeunes gens
âgés de dix à dix-sept ans avaient vu une vidéo pornographique sur
Internet l’année précédente. Or le porno mainstream ne met en scène
qu’un seul type de vulve  : la vulve mince, étroite, glabre, policée
et symétrique, avec des lèvres fines et un clitoris minuscule, voire
invisible. Elle est généralement blanche et, dans le cas contraire,
sa couleur la range dans une catégorie spécifique –  « latina »,
« asiatique », « black ». L’idéal est une fente prépubère, un trou en
état de marche mais avec le moins de chair possible à l’extérieur, et
tant pis s’il y a là une foule de terminaisons nerveuses ultra­sensibles
dont l’ablation peut ôter toute sensation. Les femmes à qui l’on
masse tendrement les grandes lèvres vous le diront : c’est un geste
délicieusement érotique, idéal au moment des préliminaires, qui
stimule et mobilise la structure clitoridienne cachée sous la peau et
donc moins immédiatement sensible que le gland du clitoris.
Comme souvent dans l’histoire, nous attendons des jeunes
femmes qu’elles soient de vraies petites minettes sexualisées à

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outrance et qui jouissent au quart de tour, tout en négligeant les


parties de leur corps qui sont conçues pour le plaisir – si ce n’est
en les mutilant.
Grâce à la pornographie, nous avons également appris à
mobiliser en priorité la vue au moment des rapports sexuels, et ce
au détriment des quatre autres sens, tant et si bien que les stimuli
érotiques reçus par le toucher et le goût perdent de leur influence.
Et nous l’avons fait avec tellement d’application que certaines
personnes en oublient tout bonnement que le sexe n’est pas un
acte principalement visuel. S’il doit être classé, il s’apparente sans
doute bien davantage à un acte de toucher à l’aveugle, à un dialogue
entre masses et postures, positions et textures, zones humides et
sèches, convexe et concave. C’est l’animal en nous qui s’éveille,
ses sens qui s’aiguisent, sa vue qui se brouille et ses yeux qui se
ferment, ses mollets qui se tendent, sa poitrine qui s’élargit. C’est le
sang dans nos veines qui se met à gronder. La vidéo nous empêche
de vivre le sexe dans sa nature profonde. Ce qu’elle nous offre, c’est
du safe sex, du sexe protégé, qui se déroule dans un laboratoire
cérébral exempt de toute vulnérabilité, loin de l’espace instable
qui s’insinue entre deux corps humains. C’est du sexe flanqué
de termes comme « haute définition », « amateur » ou « caméra
cachée », qui cherchent à donner à l’affaire un semblant de vérité
et l’illusion de l’immédiateté. Mais, ce sexe-là, il ne prépare ni les
hommes ni les femmes à la rencontre avec un être humain, un
être vrai et vulnérable. Il ne les prépare ni à se révéler dans leur
propre corps imparfait, ni à se délecter de tous les plaisirs que ce
même corps imparfait peut leur offrir.
Loin de nous l’idée de taxer les parties génitales plus petites
de fausseté ou d’une quelconque malfaisance. Il s’agirait plutôt
de les reconnaître comme une possibilité parmi d’autres, parmi
tous les gabarits et toutes les formes de vulves possibles, et non
plus comme la norme à laquelle nous devrions aspirer – de même
que nous commençons à le faire avec les femmes sveltes. Mais
le porno mainstream présente une vision étroite et indigente de
la femme adulte –  et de l’homme adulte. De même qu’il existe
des corps féminins de toutes les formes et de toutes les tailles, il

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existe des vulves de toutes les formes, de toutes les couleurs et de


toutes les tailles, et, au risque de passer pour une énième gourou du
développement personnel, toutes les vulves sont belles. Comment
pourrait-il en être autrement ? Elles sont asymétriques et florales,
fournies, flétries, douillettes et ridées, roses à l’intérieur, marron
à l’extérieur, et cerclées de violet. Elles ont des petites lèvres qui
débordent et qui viennent caresser le haut des cuisses. Elles ont
des grains de beauté, comme Madonna, et des cicatrices laissées
par l’accouchement. Elles attirent l’attention et ne se cachent pas.
Elles n’ont aucune raison de le faire.
Le porno alternatif –  enfin !  – remet en question les repré-
sentations féminines que l’on trouve dans le porno classique.
Majoritairement produit par des femmes queer et trans, il donne
à voir des femmes et des vulves de toutes les formes. En paral-
lèle de cela, on assiste à l’émergence d’une multitude de groupes
d’entraide, dont l’objectif est d’amener les personnes de toutes les
corpulences à se sentir mieux dans leur peau. L’un d’eux a vu le jour
grâce à la productrice de porno queer Caitlin K. Roberts, une jeune
créatrice prometteuse de la scène porno alternative de Toronto.
En plus de diffuser du porno alternatif sur TheSpitMagazine.com,
qu’elle a elle-même fondé, elle anime des réunions semi-régulières
intitulées Body Pride (Fierté corporelle) au cours desquelles les
gens ôtent leurs vêtements et passent un peu de temps entre eux,
dans cet espace où ils se sentent acceptés. Elles sont organisées
à l’attention des personnes dont le corps n’est pas de ceux qui
remplissent les critères de beauté édictés par la société actuelle :
les personnes grosses, les personnes racisées, les personnes trans-
genres, les personnes non binaires, les personnes issues de la
communauté queer et les personnes porteuses d’un handicap. Le
sexe n’est pas l’élément central de ces réunions. Leur objet, c’est
l’amour de soi. À la fin de certaines d’entre elles, on organise une
séance photo aux accents de triomphe, qui appuie encore un peu
plus le message général : Vous êtes beaux.
Il existe également une pratique sexuelle spirituelle qui propose
une approche différente de la fierté corporelle, faisant de la multipli-
cité des formes et des gabarits génitaux un véritable enseignement. Le

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Quodoushka est un ensemble de pratiques sexuelles qui se réclame


des chamanismes maya et amérindien – c’est sa fondatrice, Harley
Reagan, elle-même descendante d’Irlandais et de Cherokees, qui
établit ce lien, suscitant la controverse   6. En dehors de ses origines,
ce qu’il y a d’intéressant avec le Quodoushka, c’est son zodiaque
génital. De même que les astrologues pensent que votre signe astral
détermine votre personnalité, le Quodoushka soutient que chacun
naît avec un type sexuel qui correspond à la forme de sa vulve ou de
son pénis. Il existe neuf types de vulves et neuf types de pénis, dont
les caractéristiques sont détaillées et illustrées avec amour dans un
livre, The Sexual Practices of Quodoushka d’Amara Charles.
Par exemple, vous pourriez être une Femme Buffle, avec
« des grandes lèvres imposantes, protubérantes et retroussées, et
qui tombent en cascade le long des cuisses […] ; bien des amants
aiment suçoter et se délecter de ces somptueux plis ocrés […] ». Ou
une Femme Loup, avec des lèvres en forme de papillon ; celles-là
« adorent pousser des gémissements et des grondements pendant
l’amour ». Ou un Homme Coyote, avec le pénis plus court et le
cœur sensible. Ce livre vous expliquera pour chaque type de vulve
le temps qu’il lui faut pour jouir, la distance entre le clitoris et
l’entrée du vagin, les positions qu’elle préfère et si elle est plutôt
sur la retenue ou sexuellement aventureuse. Si vous ne savez pas
quoi faire un après-midi, asseyez-vous avec votre amoureux·se,
feuilletez le livre ensemble, enlevez le bas et essayez de trouver
à quel animal vous correspondez. Ça fonctionne mieux en ayant
bu un verre ou deux.

6. Des chefs amérindiens ont copieusement critiqué Harley Reagan et d’autres


personnes de son association pour cette revendication, arguant que certains éléments
de sa terminologie n’avaient rien à voir avec quelque langue aborigène que ce soit,
et que la culture cherokee ne délivrait pas le moindre enseignement spirituel sur le
thème du sexe. En outre, depuis la mort de Reagan, la plupart des enseignants du
Quodoushka sont des Blancs américains et canadiens. Barbara Brachi, qui anime un
cours de Quodoushka à l’Institut d’études chamaniques contemporaines de Toronto,
raconte qu’elle a invité des membres de la communauté amérindienne à venir voir
en quoi consistait son enseignement, ce qu’ils ont fait. « Ils ont parfaitement le droit
de le faire, dit-elle. Ce qu’ils recherchent principalement, c’est savoir s’il y a là de
la sincérité et une part de vérité. Est-ce que les personnes qui proposent cet ensei-
gnement honorent l’esprit de manière appropriée ? Voilà ce qu’ils veulent savoir. »

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—  Moi je suis une chatte. Ah, toi tu es un cerf… Enfin, j’ai


l’impression. Eh mais berk, on n’est même pas de la même espèce,
tu crois qu’on devrait continuer à coucher ensemble ?
—  On reprend un verre ?
Je ne suis pas en train de vous dire qu’il faille prendre tout
cela au sérieux. Disons-le : c’est même n’importe quoi. Mais c’est
aussi une idée susceptible d’aider les femmes à apaiser leur rapport
chaotique à leur propre corps. D’autres livres et projets artistiques
(comme Femalia, un livre de photographies de vulves réalisé par
Joani Blank et publié en 2011) ont cherché à représenter le sexe
féminin dans toute sa diversité et dans toute sa réalité afin de
combattre les mensonges de l’imagerie pornographique. Mais,
parmi toutes les initiatives de cet ordre que j’ai pu passer en revue,
le Quodoushka est le seul à lister tous les avantages que peuvent
apporter, du point de vue érotique, des lèvres longues et molles,
une béance de l’introitus ou un prépuce clitoridien qui donnera du
fil à retordre au plus patient des détectives. Dans le Quodoushka,
rien de tout ça n’est anormal  : c’est le signe que vous êtes une
Femme Loup, ou une Femme Danseuse, ou une Femme Brebis.
En cela, la seule amélioration qu’on pourrait lui apporter serait d’y
inclure des caractéristiques sexuelles propres aux femmes inter-
sexuées et transgenres.
Le simple fait de voir représentés les différents types d’ana-
tomies peut avoir un impact monumental. Une femme ayant suivi
un cours de Quodoushka à Chicago a été tellement bouleversée
lorsqu’elle a vu la forme de sa vulve reproduite sur un dessin
qu’elle a immédiatement annulé une intervention de chirurgie
esthétique qu’elle avait planifiée pour corriger l’asymétrie de ses
lèvres, raconte Barbara Brachi, cofondatrice de l’Institut d’études
chamaniques contemporaines de Toronto, qui y enseigne le
Quodoushka. De même, lorsque j’ai montré le livre The Sexual
Practices of Quodoushka à une amie âgée d’un peu moins de
cinquante ans, elle m’a avoué que c’était la première fois qu’elle
voyait le dessin d’une vulve qui ressemble vraiment à la sienne.
Elle qui avait toujours pensé que sa vulve était difforme et laide,
elle était sincèrement soulagée d’apprendre qu’elle était normale.

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Pour un Buffle. « Puissant appétit sexuel », « des amants intuitifs et


généreux »… Bizarrement, sa personnalité correspondait elle aussi
à celle de la Femme Buffle du Quodoushka. Ben quoi ? N’importe
qui rêverait d’être un Buffle !

Peu de femmes ont à combattre autant que les femmes trans-


genres l’agressivité contenue dans les représentations de leurs
corps. Lorsqu’elles ne sont pas tout simplement clouées au pilori,
elles sont conditionnées et consommées dans une pornographie
conçue par et pour les hommes cisgenres (étonnant, non ?). Dans
le monde anglophone, des termes perçus comme dégradants par
la plupart des femmes transgenres servent depuis des décennies
à nommer officiellement certaines catégories de fétichismes  :
chicks with dicks (meufs à queue), shemale (contraction de she, elle
et male, mâle, pour obtenir un mot très proche de female, femelle)
ou encore trannies (diminutif de trans). Les vidéos classées dans
ces catégories sont souvent le lieu d’un fantasme bien connu : celui
d’une femme aux cheveux longs très féminine, impeccablement
maquillée, vêtue de dentelle et de talons hauts, qui ne menace
en rien l’hétérosexualité et la masculinité du spectateur, mais
qui, par le plus grand des hasards, se trouve pourvue d’un pénis.
Ces actrices doivent être capables d’éjaculer sur commande, tout
comme les acteurs cisgenres.
Le problème, c’est que la thérapie hormonale homme vers
femme (MtF) provoque souvent des troubles de l’éjaculation.
Cela signifie que toutes sortes de stratagèmes sont mobilisés pour
obtenir les indispensables scènes d’éjaculation, à base de tubes,
de faux sperme, voire, parfois, d’un assistant hors champ. Le pire,
c’est que, généralement, comme les actrices transgenres qui n’éja-
culent pas sont moins bien payées, nombreuses sont celles qui
font une pause dans leur traitement hormonal les jours précé-
dant le tournage, alors que les variations hormonales fréquentes
peuvent donner lieu à divers ennuis de santé – elles font notam-
ment augmenter le risque d’ostéoporose.
Une femme transgenre qui en avait assez de jouer dans ces
vidéos-là a fini par se dire que la meilleure réponse à ces injustices

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serait de produire du porno de meilleure qualité. Du porno vrai,


qui comprendrait une dimension documentaire, qui montrerait
de vrais corps transgenres et chercherait à satisfaire les désirs des
femmes trans, plutôt que de renforcer les préjugés dont elles font
l’objet et les désirs qui en découlent. Autrice, réalisatrice, experte
en sexualité et défenseuse des droits des personnes transgenres,
Tobi Hill-Meyer vit à Seattle. En 2010, elle a remporté un Feminist
Porn Award (prix Porno féministe) dans la catégorie Meilleur·e
cinéaste émergent·e pour son film Doing It Ourselves. The Trans
Women Porn Project, ainsi qu’un second prix pour ses projets
suivants, Doing It Again et Doing It Online. Son court-métrage à
caractère sexuel Money Shot Blues & How to Fake Ejaculation a fait
un carton dans divers festivals du film. Elle y dépeint sa triste
expérience dans le business du porno avec un humour grinçant
et dévoile moult aspects ignorés de la sexualité des personnes trans
– j’en ai moi-même beaucoup appris sur ces deux sujets grâce à ce
film. Notamment, ce commentaire qu’elle formule à un moment
donné sur le fait que, à un certain stade de leur transition, les
femmes trans éjaculent « à peu près de la même manière » qu’« une
femme sur deux » m’a ouvert les yeux.
Dans les films érotiques de Hill-Meyer figurent des scènes
de sexe sans équivoque, mais aussi, avant cela, des séquences au
cours desquelles les acteurs et les actrices discutent de ce qui leur
fait envie, mais aussi de ce qui ne leur fait pas envie, en des termes
très clairs – du jamais vu dans le porno. Il peut exister des écarts
importants entre les désirs des femmes transgenres car, selon
leur identité, le degré d’avancement de leur transition et d’autres
facteurs, le type de rapports sexuels qu’elles préfèrent peut changer.
Il n’existe donc pas de scène de sexe trans par défaut, comme le
rapport vaginal l’est pour les couples hétérosexuels cisgenres. Les
femmes trans sont très douées pour la créativité, le dialogue et
l’empathie, autant de qualités qui font merveille en guise de préli-
minaires. Elles sont honnêtes sur la manière dont leur histoire
personnelle ou même leur origine ethnique peut influencer leur
comportement dans l’intimité. Généralement, on trouve dans le
porno mainstream des descriptifs de cet acabit  : « Kim suce son

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patron et se fait éclater la chatte. » Voici en comparaison un des


descriptifs de Doing It Online :

Anai ne garde pas un très bon souvenir des quelques fois où elle a
couché avec des femmes cisgenres et, lorsqu’elle a su qu’elle tourne-
rait avec Valentine, une femme cisgenre qui n’a jamais couché avec
une femme transgenre, sa nervosité était palpable. Choisissant d’en
discuter entre elles et de partager leurs angoisses respectives, elles
parviennent à trouver un terrain d’entente sur lequel leurs désirs et
leurs limites seront respectés, et prendront soin de vérifier que l’une
et l’autre restent à l’aise tout au long de la scène. Elles en retirent
beaucoup de complicité et, grâce à ce sentiment de sécurité qu’elles
ont su cultiver entre elles, elles passent un très bon moment.
Voilà à quoi ressemble un espace protégé dans le genre porno­
graphique. Voilà comment les femmes trans peuvent voir des repré-
sentations saines d’elles-mêmes. Il est difficile d’imaginer un meilleur
exemple pour démontrer que le porno peut engendrer du progrès
social –  un argument qui a plutôt tendance à susciter la perplexité.
Ici, on prend le pouvoir par la représentation. Aujourd’hui encore,
les personnes transgenres sont agressées, assassinées et poussées au
suicide à cause de leur identité de genre et de leur sexualité. Les montrer
en train de prendre un plaisir véritable à travers des rapports sexuels
ne relevant pas de l’exploitation, c’est puissant   7.

Beaucoup de défenseurs des droits des personnes transgenres


s’arrangent pour esquiver toute discussion sur la sexualité, notam-
ment parce que les transphobes ont tendance à se focaliser sur
cette question, souvent de manière hautement intrusive, dans
l’unique but d’utiliser les pratiques sexuelles des personnes trans
pour les vilipender –  tout comme les homophobes le font avec
les pratiques sexuelles des homos. Mais Hill-Meyer prend cette
stratégie de l’évitement à contre-pied :

Comme la discrimination est due en grande partie aux stéréo-


types, aux idées fausses et aux préjugés à l’égard de la sexualité des

7. Soit dit en passant, son travail est rendu possible grâce au financement de gens
ordinaires via la plateforme Patreon.

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personnes transgenres, il faut absolument que nous parvenions à


investir ce terrain-là. Si nous voulons contrecarrer la discrimination,
il est crucial que nous participions à ces conversations  : à les fuir,
nous avons trop à perdre. Par exemple, il y a environ deux ans, un
de mes films a fait l’objet d’une projection dans la région de la baie
de San Francisco et, le lendemain, une des personnes qui y avaient
assisté m’a envoyé un long courriel […]. Elle avait toujours pensé
que, après une transition, il lui serait impossible de retrouver une
vie sexuelle équilibrée […]. Elle me racontait que mon film avait eu
l’effet d’un détonateur  : soudain, elle pouvait s’imaginer avoir une
sexualité saine. Et, jusqu’à présent, elle avait toujours cru que, pour
les gens comme nous, ça n’existait pas.

Hill-Meyer a été la cible de diverses formes d’agression et de


harcèlement. Hélas, ces méfaits étaient principalement l’œuvre
d’un groupe de féministes antitrans désireux de décréter qui peut
prétendre ou non au titre de femme. Par son travail, elle combat
ce type de transphobie, à sa manière bien à elle. Et c’est une des
raisons pour lesquelles elle a rédigé un chapitre sur le thème de
la sexualité des personnes transgenres dans Girl Sex  101, un petit
guide de la sexualité à destination des femmes paru en 2015.
« On a cette idée que la notion de sexualité féminine comprend
uniquement celle des femmes cisgenres », dit-elle. Alors que la
sexualité des femmes transgenres est bel et bien un versant de la
sexualité des femmes.

Certaines des expérimentations New Age que nous avons


citées ont leur lot de critiques. Les tarifs de OneTaste, par exemple,
leur ont valu un certain nombre de reproches. Il s’agit seulement
de séances de quinze minutes (et Slow Sex, le livre de la fondatrice
de OneTaste, Nicole Daedone, ne vous coûtera que 17 dollars), mais
l’entreprise propose divers produits, cours et forfaits de plus en plus
chers à ses adeptes. En haut du panier, on trouve un « cours intensif »
avec Daedone elle-même qui coûte plusieurs dizaines de milliers
de dollars. D’après un ancien membre haut placé de OneTaste avec
lequel je me suis entretenue – et qui tient à conserver l’anonymat –,
les membres subissent une pression énorme pour réaliser le plus

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de ventes possible. Viktoria Kalenteris considère quant à elle que


l’entreprise ne devrait pas garder aussi jalousement ce savoir-là. Au
contraire : il devrait, selon elle, être facilement accessible à toutes
les femmes. Peut-être en réaction à ces critiques, en 2016, OneTaste
a posté un communiqué de presse sur son site Web concernant
son approche de la finance, dans laquelle l’entreprise déclarait
la modifier en profondeur  : les salaires des dirigeants seraient
plafonnés et d’autres changements seraient mis en place pour « être
davantage dans le don, et moins dans une logique d’accumulation ».
Beaucoup de membres de OneTaste finissent par se vouer à
la méditation orgasmique comme à une pseudo-religion, poursuit
l’ancien dirigeant que j’ai interviewé. Et cela, je l’ai moi-même
constaté lors d’un événement de recrutement auquel j’avais assisté
à San Francisco, une manifestation réglée comme du papier à
musique où de jeunes et beaux garçons scandaient des slogans
accrocheurs, vêtus de t-shirts sur lesquels on pouvait lire « JE
MARCHE À L’ORGASME »   8.
Il n’y a finalement peut-être rien d’étonnant à l’émergence
de dogmes en tous genres, en cette époque de sexploration. Après
tout, les utopies portées par les hippies perchés des années 1960
et 1970 avaient aussi entraîné l’apparition d’un certain nombre de
sectes. Dans le phénomène actuel, une chose cependant donne à
réfléchir : dès lors qu’il est perçu comme socialement souhaitable,
le plaisir féminin peut rassembler à lui seul des foules d’apôtres
désireux de lui consacrer du temps et de l’argent. La plupart des
sectes promettent au minimum la rédemption messianique grâce
à une échappée en soucoupe volante avec nos amis les extra­
terrestres… Le seul argument de OneTaste, c’est le clitoris. Donc

8. Ce n’était pas le cas à l’heure où l’autrice écrivait ces lignes, mais, en juin  2018,
Bloomberg Businessweek publiait une enquête qui révélait que OneTaste poussait les
gens à s’endetter pour s’offrir les services de l’entreprise et à couper les ponts avec
les personnes de leur entourage qui n’étaient pas membres de cette organisation.
Certains dirigeants ont démissionné à la suite de ces révélations. En octobre de
la même année, l’entreprise a fermé ses bureaux de New York, San Francisco et
Los Angeles, et a cessé de proposer des retraites et des cours à ses membres, pour
se focaliser sur la diffusion de la méditation orgasmique en ligne. OneTaste ferait
actuellement l’objet d’une investigation par le FBI (N.d.l.T.).

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de deux choses l’une  : soit les humains n’ont pas besoin d’une
excuse pour devenir des fanatiques enragés, soit l’orgasme féminin
débridé recèle des pouvoirs mystiques aussi puissants que le thetan
– l’âme, dans la scientologie.

Il existe plusieurs manières d’élargir notre répertoire orgas-


mique sans pour autant rejoindre les rangs d’une quasi-secte.
Regardez mon amie Veronica, par exemple (j’ai modifié son
prénom). Elle a vécu suffisamment d’aventures pour écrire plusieurs
volumes autobiographiques et, avec cette audace qui la caractérise,
elle n’est pas du genre à avoir besoin d’aide pour séduire un homme
et s’offrir une bonne partie de plaisir – ou quoi que ce soit d’autre,
du reste. Nous dormions dans le même camp à Burning Man en
2013, et elle s’y est tellement plue qu’elle y est retournée chaque
année depuis. Carriériste, haut placée dans le célèbre groupe média-
tique qui l’emploie et l’envoie aux quatre coins du monde, elle était
de retour à la playa en 2015, à la recherche de nouvelles aventures
pour repousser ses limites. Elle avait déjà essayé la nudité dans un
sauna public –  c’était « marrant ». Un jour, elle s’était isolée dans
une capsule noire conçue pour que des inconnus puissent passer le
bras dans de petites ouvertures et toucher ce que bon leur semblait
– une expérience qu’elle qualifie elle-même d’étrange.
« J’ai aussi fait ce truc où un mec “jouait” de mon corps sur
de la musique », se souvient-elle.
C’est alors que, avec trois de ses amies, elles sont tombées
sur un lieu sans prétention affublé d’un nom évoquant pêle-mêle
le vin et la fessée : Spanky’s Wine Bar. Sur un panneau accroché
à la porte d’entrée, on pouvait lire : « SYBARITE ».
« Je suis entrée, et là, je me suis dit ouh-la, dans quoi je suis
allée me fourrer ? »
Dans une petite roulotte à l’écart, elle est tombée sur une espèce
de cheval d’arçon coupé en deux, affublé de deux barres pour se tenir
et d’un siège auquel on pouvait accéder grâce à un petit escalier. Sur
ce siège, un appareil vibratoire avait été installé. Surplombé d’une
petite bosse toute ronde, il faisait à peu près la taille d’une prune.
C’est là que ces dames étaient conviées à venir s’asseoir.

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Le piège (si l’on peut appeler ça un piège), c’était que le petit


engin était contrôlé à distance par un joystick, lui-même manipulé
par le « docteur ». Le docteur était un quadragénaire marié et père
de deux enfants (plutôt attirant, se rappelle Veronica, mais pas
son genre), dont l’épouse était elle aussi présente à Burning Man
et consentait totalement au projet de son chéri. Une des règles
de ce festival stipule que chacun de ses 70 000  participants doit
apporter quelque chose ou fabriquer quelque chose ou se donner
en spectacle, et que cela soit un cadeau offert aux autres festiva-
liers. Le cheval d’arçon amélioré, qu’il appelait le Sybarite, était la
contribution du docteur.
« Il n’était pas du tout en mode sexuel, explique Veronica. Il
avait plus l’attitude d’un infirmier qui prend soin de vous. Et d’ail-
leurs, il expliquait très clairement qu’il refusait toutes les avances
qu’on pouvait lui faire. »
Le docteur lui a dit que c’était à elle de choisir s’il voulait
qu’il lui parle ou qu’il garde le silence, qu’il ne la toucherait que
si elle en exprimait l’envie, et qu’elle pouvait garder une partie de
ses vêtements ou se déshabiller complètement. Veronica a choisi
le silence, l’absence de contact direct, mais elle s’est « mise toute
nue, pourquoi se priver ? ». Et, pour finir, le Sybarite était pourvu
d’une fonction sécurité  : « Un klaxon, au cas où on se sentirait
submergé. » Un bon vieux klaxon de moto.
Convaincue par une amie qui l’avait essayé que ça en valait
la peine, Veronica a enfourché la monture.
« Donc voilà. Six orgasmes en quarante minutes, dont un
hyper chelou  : parfois, j’ai des crampes aux pieds, normal, mais
là, j’ai eu une crampe à une main et mon visage était complète-
ment engourdi. C’était comme si l’orgasme partait de ma taille et
remontait jusqu’au sommet de mon crâne. »
Elle n’a pas klaxonné. Au bout de vingt minutes, elle a
commencé à discuter avec le docteur, et à rire avec lui.
« Il m’a dit que j’avais le rire communicatif et que c’était pour les
moments de ce genre qu’il faisait ça. Mon rire, c’était sa récompense. »
Les quatre amies ont chevauché le Sybarite à tour de rôle
(lingettes stérilisantes et nouveau préservatif sur le petit engin

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entre chaque passage, évidemment), puis sortaient de la roulotte


encore dans les vapes et tremblantes de plaisir, en titubant à moitié
et en riant hystériquement.
« On en est toutes ressorties avec une tête pas possible, c’était
génial. Si je pouvais le refaire, j’hésiterais pas une seconde. »
Mais se sentait-elle vraiment en confiance ? Aussi sympa-
thique qu’ait pu être ce type, il demeurait un homme hétérosexuel.
Il en retirait forcément quelque chose.
Veronica m’a assuré que, quoi qu’il en soit, il était impossible
qu’il apprécie le moment autant qu’elle.
« Il paraissait vraiment, totalement sincère quand il disait que
son but, c’était de procurer du plaisir aux femmes et de les remer-
cier d’être ce qu’elles sont, des créatures merveilleuses qui portent
la vie, me répond Vanessa. Ça peut faire un peu hippie, mais, sur
le moment, on sentait que ça lui tenait à cœur. Et c’était mignon. »
Veronica est une femme hétérosexuelle, mais, à ce moment-là,
elle n’a ressenti de désir pour aucun homme. La seule chose dont
elle avait envie, c’était de rester assise sur cette petite prune habillée
d’un préservatif. Le docteur-infirmier qui jouait du joystick n’était
pas vilain, mais ce n’était pas lui, en tant qu’individu, qui l’excitait
vraiment. Ce qui l’excitait, c’était le jeu. C’était aussi la force et la
bonne santé de son propre corps, qu’elle ressentait avec tant de
clarté. C’étaient les sensations et l’engourdissement et l’étrangeté
de la situation et les rires qu’elle provoquait et les tressautements
nerveux qui couraient en elle.
Il existe un mot allemand, Funktionslust, qui n’a pas d’équi-
valent en français. Il désigne le plaisir que l’on ressent à faire ce
pour quoi on est fait, comme l’oiseau qui vole – un plaisir du bon
fonctionnement, en quelque sorte. Sur le Sybarite, c’était cela que
ressentait Veronica.

Au laboratoire dédié à la santé sexuelle de l’université de


Colombie-Britannique, loin de la foule déchaînée des festivals
de musique et des salles de yoga, la docteure Brotto poursuit ses
recherches sur la guérison des troubles d’ordre sexuel. Sa méthode
en est au stade des essais cliniques. C’est elle qui dirige le plus grand

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laboratoire du pays exclusivement consacré à la santé sexuelle des


femmes, braquant les projecteurs sur des sujets habituellement
négligés, comme l’asexualité, la chirurgie esthétique génitale et
les effets du cancer sur la vie sexuelle. Avec la docteure Meredith
L.  Chivers du Sage Sexuality and Gender Laboratory, situé à la
Queen’s University de Kingston, et la docteure Laurel Paterson,
postdoctorante à l’université de Colombie-Britannique, Brotto
fait partie d’un groupe de chercheuses canadiennes pionnières
en la matière et dont le travail déconstruit les idées reçues sur
la sexualité féminine. Contrairement aux autres scientifiques les
ayant précédées sur ce terrain, ces biologistes et psychologues
placent une composante nouvelle au cœur de la santé sexuelle
des femmes : le plaisir.
Pour les jeunes générations créatives et ouvertes d’esprit, qui
sont déjà en train de se laisser pousser les poils des aisselles – et
de les teindre en rose  –, il ne paraît pas si difficile de se lancer
dans des expérimentations, d’aller se promener à Burning Man, de
monter dans le Vulvatron et de découvrir leur corps. L’aventure
semble moins évidente pour les femmes qui pour rien au monde
n’iraient se faire tripoter par un inconnu dans un cours de médita-
tion orgasmique ou se faire masser le « yoni » par un « chamane ».
C’est-à-dire pour la plupart des femmes. Or Brotto est la seule à
proposer à cette majorité de femmes une solution à leur besoin,
une solution qui puisse leur sembler envisageable. Mais peuvent-
elles véritablement retirer le moindre avantage de tout cela ? – car
en entendre vaguement parler dans une newsletter de Gwyneth
Paltrow, ça ne compte pas vraiment.
Brotto est persuadée que oui. Elle a passé quinze années de
sa vie à concevoir et tester une approche thérapeutique holis-
tique pour les femmes décrivant les difficultés les plus répandues,
comme la baisse de la libido, de l’excitation, la difficulté à atteindre
l’orgasme, ou les douleurs ressenties pendant le coït. L’un des
outils centraux de sa méthode est une notion très en vogue dans
le monde du bien-être, mais plus rarement évoquée dans la santé
sexuelle : la pleine conscience. Désignée comme la solution à tous
nos problèmes de surmenage et de dispersion, la pleine conscience

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n’avait jamais été sérieusement envisagée comme un palliatif aux


troubles sexuels des femmes, en tout cas, avant Brotto, pas dans
un environnement clinique.
À l’heure où j’écris ces lignes, elle est à mi-chemin d’un essai
clinique portant sur six groupes de femmes atteintes de dysfonc-
tionnements sexuels et qui suivent des cours de pleine conscience,
le tout financé par une bourse décernée par les Canadian Institutes
of Health Research. Les résultats d’un projet pilote datant de 2013
ont montré que, avec la pleine conscience, les femmes constataient
une augmentation de leurs sensations et de leur excitation sexuelles,
voire une amélioration de leur capacité à atteindre l’orgasme. Cette
pratique aide à refréner les pensées négatives qui peuvent surgir
pendant les rapports et favorisent la concentration – deux éléments
clés du plaisir féminin. Autrement dit, elle aide les femmes à être
davantage présentes dans l’intimité, une idée familière aux adeptes
de la méditation orgasmique. Brotto a vu de tels miracles se réaliser
grâce à la pleine conscience dans le traitement des troubles à carac-
tère sexuel qu’elle travaille à l’écriture d’un livre de développe-
ment personnel qui permettra au grand public d’avoir accès aux
techniques qu’elle peaufine à travers ses travaux de recherche   9.
Les femmes qui participent à son étude viennent du sud-ouest
de la Colombie-Britannique. Le matin, elles prennent leur voiture
ou le ferry ou le bus pour venir assister à leur séance de méditation
à l’Hôpital général de Vancouver, dans le service de gynécologie
obstétrique, où le laboratoire de Brotto est hébergé. Certaines y
sont envoyées par des cliniques spécialisées dans la sexologie, et
d’autres viennent de leur propre chef en réponse à une annonce. Un
tirage au sort désigne ensuite celles qui participeront à une thérapie
sexuelle classique sur huit semaines, et celles qui auront en plus
accès à des séances de méditation. Beaucoup de séances de médita-
tion. Les thérapies étaient censées ne durer que quatre semaines,
mais Brotto explique qu’elle a prolongé le temps de traitement car
les participantes réclamaient davantage de conseils pour méditer.

9. Le livre est sorti au Canada en 2018 sous le titre Better Sex Through Mindfulness. How
Women Can Cultivate Desire (N.d.l.T.).

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Les participantes sont loin des profils aventureux que nous


avons pu croiser à travers ces pages, adeptes du tantrisme ou autres.
Certaines sont mariées, d’autres célibataires, certaines ont des
enfants, et certaines sont des immigrantes débarquées au Canada
depuis peu. Au beau milieu des conversations habituelles sur le
sexe, il arrive qu’on évoque un travail très prenant ou un emploi du
temps chargé. Mais elles sont prêtes à investir beaucoup de temps
–  seize heures sur place, de nombreuses heures de pratique chez
elles, voire encore un peu de temps à faire leurs devoirs à la maison
une fois par semaine – dans la compréhension de ce domaine de leur
vie et des raisons pour lesquelles il s’est éteint. Certaines expliquent
que c’est une partie d’elles-mêmes qu’elles avaient toujours voulu
explorer. D’autres racontent qu’elles sont là parce qu’elles n’ont pas
fait l’amour avec leur mari depuis des années, sans savoir pourquoi.
L’idée d’utiliser la pleine conscience comme soutien à la
sexualité peut paraître farfelue. Après tout, la pleine conscience
est issue d’une version précoce de la méditation bouddhiste, la
vipassana, d’abord pratiquée par des moines célibataires dans
des temples isolés et austères. N’est-elle donc pas par essence
opposée au plaisir sexuel ? Eh bien non, pas exactement. La pleine
conscience est très appréciée en ce qu’elle enseigne aux gens à
démêler la dimension sensorielle de leur vie de tous les jours (la
respiration, la vue, les sons, les sensations) des réactions qu’elle
provoque chez eux (jugements, opinions, souhaits, regrets). Cela
permet à ceux qui la pratiquent de moins souffrir des difficultés
de la vie – la douleur, la peur, la confusion et la perte.
Et même si c’est là son meilleur argument de vente (ex aequo
avec les progrès qu’elle vous permet de faire au golf), beaucoup de
personnes qui la pratiquent évoquent un autre bénéfice de la pleine
conscience : elles apprécient davantage les expériences plaisantes.
Cela peut être expliqué si nous laissons un instant le sexe de côté
et que nous choisissons un sujet un peu plus neutre, comme le
chocolat. Une personne qui médite est susceptible de prendre plus
de plaisir à manger du chocolat parce qu’elle cultive son acuité
sensorielle. Son expérience chocolatée est donc plus riche que celle
des autres, un peu comme quand on améliore la résolution d’un

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écran de ­télévision. Elle goûte donc pleinement à chaque atome


de chocolat qui lui fond sur la langue. Imaginons maintenant que
la mangeuse de chocolat nourrisse également quelques sentiments
négatifs à l’égard de son bonheur de cacao – disons par exemple une
vague culpabilité liée à son tour de taille. En même temps qu’elle
essaye d’apprécier l’expérience, elle la repousse un tout petit peu
aussi. Ou peut-être qu’elle aimerait que le chocolat soit de meilleure
qualité, ou qu’il y en ait plus – la hantise montant à mesure qu’appro-
cherait la fin de cette expérience. Ce va-et-vient sensoriel constant,
à peine conscient, entre des sentiments d’attraction et de répulsion
nourris à l’égard de l’instant présent interfère énormément avec la
satisfaction, et peut produire cette impression que nous avons tous
déjà éprouvée après avoir fait quelque chose qui était censé être
sympa – cette impression de n’avoir pas su l’apprécier.
Si la personne qui médite peut se focaliser exclusivement
sur le goût du chocolat et dire « Oui ! » à chaque seconde qu’elle
passe à le déguster plutôt que de laisser ses réactions intérieures
prendre le pas sur le reste, l’expérience se transforme. Libéré des
interférences et des distractions, le plaisir est entièrement vécu
pour ce qu’il est dans l’instant présent – pour la sensation simple
et fugace qu’il induit. C’est d’ailleurs la seule chose sur laquelle
nous puissions véritablement compter. Résultat  : le chocolat est
le même, mais le plaisir est augmenté.
D’où le sexe.
Il n’existe peut-être pas d’autre expérience susceptible d’inspirer
plus d’aversion, de culpabilité, de confusion et de prise de tête que
le sexe. Cela est d’autant plus vrai chez les femmes, et des psycho-
logues tentent de comprendre pourquoi. On pense en général que
les femmes sont plus sensibles aux messages culturels et sociaux
négatifs, plus touchées que les hommes par l’idée que la masturba-
tion, c’est mal, ou que les hommes apprécient plus le sexe que les
femmes, ou par les idéaux irréalistes auxquels est soumis le corps
des femmes. Pour les femmes souffrant de troubles de la sexualité,
comme une excitation ou un désir en berne, la pleine conscience
peut constituer une nouvelle manière de percevoir les sensations
agréables et la satisfaction, et de les amplifier – ainsi qu’une astuce

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pour faire taire l’autodénigrement, l’anxiété et les attentes trop


élevées, toute cette friture qui encombre la ligne de notre plaisir.
Cependant, c’est un long chemin à parcourir et tout le monde
n’en retire pas les mêmes bénéfices. La plupart des participantes à
l’étude de Brotto n’ont jamais fait de pleine conscience auparavant.
Et on aurait tort de croire qu’il suffit de s’asseoir et de fermer les
yeux. La méditation, ça se travaille. Brotto, qui initie ses groupes
à la réduction du stress par la pleine conscience, conseille aux
participantes de focaliser leur attention sur leur respiration. Sur
des créneaux de vingt minutes chacun, elle leur enseigne à faire
mentalement le tour de leur propre corps, à faire glisser lentement
leur attention d’une partie du corps à l’autre, des pieds à la tête.
—  Concentrez-vous sur les sensations dans les orteils de
votre pied gauche, leur dit-elle. Puis sous le pied, sous la voûte
plantaire, avant de remonter progressivement jusqu’au talon.
Beaucoup de participantes trouvent l’exercice difficile,
s’embrouillent dans les instructions ou se retrouvent aux prises
avec des accès de somnolence. Pourquoi tout ce chemin pour venir
se concentrer sur leurs chevilles ?
C’est lors de leur quatrième séance que beaucoup de ces
femmes ont une révélation. Elles y apprennent une version légère-
ment modifiée d’un exercice conçu par Jon Kabat-Zinn, auteur
spécialiste de la pleine conscience. Connu sous le nom de « courant
de pensées », cet exercice invite les personnes qui méditent à
examiner leurs propres pensées.
—  Imaginez que vous êtes assise sur la berge d’un ruisseau et
que vous regardez vos pensées partir dans le courant, leur dit-on.
On leur propose de regarder leurs pensées émerger et dispa-
raître. Si elles se laissent emporter par une pensée – « par le courant »,
en l’occurrence –, il leur suffit de sortir du ruisseau, de remonter
sur la berge et de s’y rasseoir. Le fait de contempler les images et
les mots qui leur viennent à l’esprit avec une attention claire et
bienveillante amène les participantes à prendre conscience que
leur esprit est habité par un discours incessant, et pas toujours des
plus positif, bien au contraire : il est bien davantage dans la critique
de soi. Et lorsque, un peu plus tard, elles appliquent cet exercice

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dans des contextes sexuels, elles se rendent compte que cette petite
voix fielleuse continue bel et bien de s’exprimer pendant l’amour.
Parfois même, elle monte le son. Beaucoup plus fort.
« Pour beaucoup de femmes, c’est un moment clé », observe
Brotto.
La permanence de ce flux de pensées est un obstacle à la
satisfaction sexuelle, surtout si lesdites pensées sont négatives.
Est-ce qu’on voit mes bourrelets ? Faudrait peut-être éteindre la lumière.
Pourquoi c’est pas agréable, ça ? Rhaa, ça me prend trop de temps, j’y
arrive pas. Je vais lui dire de terminer. Je suis sûre qu’il s’ennuie. Pourquoi
je fonctionne pas à ce niveau-là ?
« Les changements physiques qui s’opèrent dans notre corps
en accompagnement de pensées de ce type entrent directement en
concurrence avec l’excitation sexuelle », a expliqué Brotto à l’un de
ses groupes. L’excitation se situe à un autre niveau de notre cerveau,
sur les systèmes nerveux sympathique et parasympathique.
Si les femmes se laissent trop emporter par leurs pensées
pendant un rapport sexuel, il peut se produire ce que Masters et
Johnson appellent le « spectatoring »  : plutôt que d’y participer
vraiment, elles se retrouvent spectatrices de leur propre rapport.
« Leur corps effectue ces gestes qu’il connaît par cœur, mais
le cœur n’y est pas car leur esprit est ailleurs », affirme Brotto.
Plus tard, les participantes auront des devoirs à faire chez
elles, et notamment un exercice bien plus difficile que le simple
fait de suivre sa respiration : rentrez chez vous, prenez un miroir et
regardez entre vos jambes, leur dit-on. Regardez vraiment. Prenez le
temps de remarquer ce qui se trouve sous vos yeux – les couleurs,
les textures. Notez également dans un coin de votre tête toute
réaction négative à ce que vous voyez, toute pensée qui juge, et ces
pensées-là, essayez donc de les accepter en retour, sans jugement.
C’est difficile. Certaines femmes reviennent la fois d’après en expli-
quant qu’elles ne peuvent pas faire cet exercice –  se retrouver
face à face avec leurs parties génitales leur donne envie de vomir.
Avec beaucoup de diplomatie, on les encourage alors à réessayer
et à décortiquer ces fausses croyances qui émergent dans leur
conscience pendant l’exercice, « tout ce dénigrement de soi que

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notre culture et notre société ont inscrit en nous », précise Brotto.


Elle cherche à aider ces femmes à déconstruire ces croyances, voire
à apprécier la beauté de ce qu’elles voient.
Vers la fin de chaque séance, on explique aux participantes
les devoirs qu’elles auront à faire chez elles  : touchez-vous à cet
endroit-là, avec vos mains ou avec un jouet vibrant, et utilisez vos
compétences en pleine conscience pour noter dans un coin de votre
tête les sensations et les pensées, qu’elles soient bonnes, mauvaises
ou neutres. La masturbation ne paraît pas une activité insurmon-
table à réaliser chez soi, mais, pour un groupe de ce genre, c’est une
véritable gageure. Ça n’a rien d’amusant. C’est une bataille déchi-
rante dont beaucoup de participantes sortent en larmes. Mais cela
peut donner lieu à des avancées individuelles majeures et le format
de groupe permet aux participantes de se soutenir mutuellement.
Beaucoup restent d’ailleurs en contact une fois la thérapie terminée.
Brotto pense également, preuves à l’appui, que la pleine
conscience peut favoriser ce qu’on appelle la « concordance »
–  accrochez-vous, on va faire un peu de science. Des études ont
démontré que l’excitation subjective (le degré d’excitation ressenti)
n’est pas toujours proportionnelle à l’excitation génitale (l’érec-
tion ou la lubrification vaginale). On peut se sentir très excité sans
avoir vraiment d’érection ni de sécrétions vaginales particulières,
et l’inverse est également possible. Et, pour une raison ou pour
une autre, le taux de non-concordance entre les signes visibles
d’excitation génitale et l’excitation subjective est plus élevé chez
les femmes que chez les hommes.
Sur cette question de la manière dont la concordance affecte la
sexualité, l’une des chercheuses les plus compétentes au monde est la
docteure Chivers. Son nom ne vous dit peut-être rien, mais elle porte
le titre de Queen’s National Scholar, et vous avez sans doute entendu
parler de ses expériences, qui ont fait l’objet de tellement d’articles
dans le New York Times et d’autres médias internationaux qu’ils font
presque partie du folklore canadien au même titre que les bûcherons
et les caribous (et non, cela n’a nullement simplifié la vie de Chivers :
les gros titres ultra-sensationnalistes engendrés par son travail lui ont
apporté beaucoup d’attention, mais rarement pour les bonnes raisons).

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Elle a réalisé ses expériences les plus célèbres à l’aide d’un gros
fauteuil La-Z-Boy et de vidéos pornographiques. Elle demande à
des hommes et des femmes, homos et hétéros, de s’asseoir dans
le fauteuil et d’autoévaluer leur degré d’excitation face à plusieurs
vidéos. Pendant ce temps-là, un petit appareil mesure leur excita-
tion génitale   10. Puis les deux bases de données sont comparées. Les
expériences très minutieuses de Chivers, ainsi que la méta-analyse
qu’elle a effectuée en 2010 sur des études similaires, montrent que
les femmes hétérosexuelles ont des taux de concordance –  entre
les images qui font augmenter l’afflux sanguin dans leur vagin
(ce qui provoque la lubrification) et celles dont elles déclarent
qu’elles les excitent – plus bas que tous les autres groupes (femmes
homosexuelles, hommes homosexuels et hommes hétérosexuels).
Quand bien même leurs vagins ont tendance à s’humidifier en
réponse à toutes sortes d’images (scènes de sexe gay, lesbien,
hétéro et même des images de bonobos en train de s’accoupler),
leur excitation subjective est bien plus sélective (elles se sentent
majoritairement excitées par les scènes de sexe hétéro, et plus
particulièrement par celles qui se focalisent sur le plaisir féminin).
En résumé, les femmes peuvent mouiller même quand elles
ne se sentent pas le moins du monde excitées ou l’inverse –  être
excitées sans mouiller pour autant. Les hommes homos et hétéros
présentent des taux de concordance plus élevés – leur cerveau et
leur pénis sont sur la même longueur d’onde, ce qui ne surprendra
personne. Les femmes homosexuelles, curieusement, affichent des
taux de concordance un peu plus élevés que ceux des femmes
hétéro, mais pas aussi élevés que ceux des hommes.
Face à ces résultats, Chivers se montre extrêmement précaution-
neuse et s’interdit de conclure à la hâte – rares sont les articles sur la
question qui peuvent en dire autant. « Les femmes mentent sur ce qui
les excite vraiment ! » « Les femmes sont des grandes malades, elles
s’excitent sur tout et n’importe quoi ! », a-t‑on pu lire à droite à gauche.

10. En 2015, lors d’une réunion de femmes autour d’un dîner informel, je commençais à
parler de cette expérience lorsqu’une de mes amies m’a tapoté l’épaule. « J’ai participé
à cette étude ! », m’a-t‑elle fièrement annoncé. Puis elle a décrit son expérience avec
moult détails, le fauteuil confortable, et ses parties génitales reliées à la machine.

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Mais les données, c’est une chose. L’interprétation, c’en est


une autre, bien plus épineuse. Nous sommes en droit de poser
certaines questions. Les femmes savent-elles à quel moment elles
sont excitées ? Ou alors, est-ce donc que leur corps est excité mais
pas leur esprit ? Si tel est le cas, il n’y a pas de raison d’y voir néces-
sairement un problème. Ce n’est pas pour rien qu’on a inventé le
lubrifiant… L’excitation sans sécrétions vaginales explique aussi
pourquoi, à l’inverse, l’humidité vaginale ne signifie pas automati-
quement qu’une femme ait envie de faire l’amour – en dépit de cet
indéboulonnable mythe selon lequel si elle mouille, c’est qu’elle en a
envie. Comme l’explique Emily Nagoski dans Come As You Are, la
lubrification naturelle des femmes a quelque chose de pertinent,
elle est contextuelle (Oh regarde ! Du sexe !), mais cela ne signifie
nullement que ce même contexte les excite émotionnellement ou
psychologiquement. En outre, les êtres humains ne sont pas conçus
pour que leurs sentiments subjectifs et leurs réactions physiques
soient toujours parfaitement synchrones, et pas seulement dans le
contexte sexuel. Peut-être que la concordance élevée des hommes
pour ce qui est de l’excitation fait figure d’exception.
Une question demeure donc  : pourquoi ce léger écart entre
corps et esprit existe-t-il davantage chez les femmes (ou encore :
pourquoi est-il absent chez les hommes) ? Peut-être est-ce un trait
inhérent à la condition féminine. Mais divers facteurs sociaux
jouent sans doute un rôle dans ce décalage. Dès leur plus jeune âge,
on apprend aux femmes à ne pas écouter leur excitation génitale
et leur désir. S’ajoute à cela le fait que l’excitation des femmes est
plus difficile à voir, tout simplement.
« Comment les hommes évaluent-ils leur excitation émotion-
nelle ? demande Chivers. Depuis toujours, on leur a inculqué que
le meilleur indicateur dont ils disposent pour évaluer ce qu’ils
ressentent, c’est leur pénis. »
Brotto rejoint Chivers sur cette question-là : « Dès tout petits,
les hommes apprennent à évaluer leurs impressions à l’aune de
leurs parties génitales », dit-elle.
En effet, ils voient de leurs propres yeux qu’ils ont une
érection :

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Ils sont dans leur bain, quelques gouttes d’eau glissent sur leur pénis, ils
constatent que c’est agréable. Il n’y a rien de sexuel à cela pour l’instant,
mais cette lecture de leur propre corps, cette remontée d’information,
ils l’acquièrent dès l’âge de deux ou trois ans. Tandis que les parties
génitales des femmes, elles sont cachées, c’est un premier point en leur
défaveur. Et pour couronner le tout, beaucoup de messages que les
femmes entendent en grandissant, comme autant de rengaines, peuvent
contribuer au fait qu’elles soient moins sensibles à ce qui se passe dans
leur corps – Touche pas à ça. C’est sale. On met pas les mains dans la culotte.

Mis bout à bout, ces deux éléments – le regard négatif porté par
la société sur leurs parties génitales, que les filles ont vite fait d’inter-
naliser, et leur anatomie moins visible (elles n’ont pas d’érections) –
peuvent avoir des conséquences majeures. Il n’est pas rare qu’une
fille grandisse dans l’ignorance totale de ses propres parties génitales,
exception faite des exigences liées à la miction et aux menstrues. Bon
nombre de jeunes femmes se masturbent pour la première fois lors
de leurs premières années d’études secondaires –  peu d’hommes
peuvent en dire autant. Par ailleurs, la concordance serait corrélée
à d’autres indicateurs de bonne santé sexuelle. La méta-analyse
réalisée en 2010 par Chivers et ses collègues abonde dans ce sens : on
y suggère que les femmes auxquelles on a diagnostiqué des troubles
à caractère sexuel présentent un taux de concordance moins élevé,
ne serait-ce que parce que l’attention portée à ses propres réactions
génitales constitue bien souvent une source d’excitation en soi.
Si la concordance est affectée par l’environnement et les
messages qu’il nous renvoie, il n’est apparemment pas impossible
de modifier soi-même son propre mode de fonctionnement. Et,
en cela, la masturbation est une solution très efficace. Une étude
montre que les femmes qui se masturbent fréquemment décrivent
une excitation subjective plus élevée et présentent des taux de
concordance plus élevés. Cependant, Brotto et Chivers cherchent
également à savoir si la concordance peut aussi être améliorée par,
vous l’aviez deviné : la pleine conscience.
Une étude datant de 2016, réalisée par Brotto, Chivers et d’autres
scientifiques, et publiée dans les Archives of Sexuel Behavior, présente

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des résultats remarquables : le taux de concordance augmente chez


les femmes après seulement quatre séances de pleine conscience.
À l’aide du même appareil servant à mesurer l’afflux sanguin dans
le vagin, cette étude a montré que la perception subjective que les
femmes avaient de leur excitation correspondait davantage à leurs
réactions génitales qu’avant leur initiation à la pleine conscience. En
comparaison, les études qui demandaient seulement aux femmes
de prêter plus attention aux sensations dans leurs parties génitales,
mais sans initiation à la méditation, n’ont rien changé pour elles.
Brotto et Chivers ne savent pas encore décrire précisément ce qui se
passe dans le corps pour que de tels changements soient constatés,
mais c’est une découverte qui reste tout à fait monumentale : avec la
pleine conscience, les femmes peuvent améliorer leur « conscience
intéroceptive » – la conscience de ce qui se passe dans leur propre corps
(et cela fait écho à ce que décrivent les personnes qui méditent depuis
longtemps : la conscience améliorée de leur respiration, de leur diges-
tion, de leur activité cardiaque et d’autres processus internes).
Imaginez si notre état d’esprit influait sur notre degré de
perception d’une brûlure au fer rouge. Dans le contexte de la sexua-
lité, il se passe des choses très similaires. Si vous avez la tête ailleurs,
vous ne sentirez pas aussi intensément les sensations sexuelles,
même si votre partenaire est un·e virtuose du cunnilingus. Des
études ont montré que plus une femme a un taux élevé de concor-
dance, plus le nombre d’orgasmes qu’elle dit avoir est élevé.
La pleine conscience agit aussi sur la réduction du stress et la
relaxation, deux éléments qui permettent de prendre plus de plaisir
pendant les rapports sexuels –  voilà encore d’autres avantages à
creuser. Une pierre angulaire de son efficacité, c’est son attache-
ment à l’absence totale de jugement et à l’acceptation –  de soi et
du reste. Pendant l’une des dernières séances de méditation silen-
cieuses de ses groupes d’étude, Brotto lit parfois à haute voix un
poème de Rumî intitulé « L’auberge » :

Ainsi l’être humain est une auberge.


Chaque matin, un nouvel arrivant.
Une joie, un découragement, une méchanceté,

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une conscience passagère se présente,


comme un hôte qu’on n’attendait pas.
Accueille-les tous de bon cœur !
Même si c’est une foule de chagrins […]
Traite chaque invité avec honneur.
Il fait peut-être de la place en toi pour de nouveaux plaisirs   11.

Brotto a vu environ sept cents femmes depuis le début de


ses études sur la question de la sexualité féminine. À la fin de leur
parcours de soins, certaines racontent qu’elles retrouvent une
vie sexuelle avec leur partenaire après des années d’abstinence.
D’autres se déclarent tout simplement plus optimistes à l’égard
de leur sexualité, plus désireuses d’expérimenter un peu dans ce
domaine, rapporte Brotto, ce qui n’est pas la même chose que
de « s’engouffrer dans une relation sans espoir, avec la certitude
qu’elle est vouée à l’échec et l’impression qu’il n’y a rien à faire
d’autre que d’attendre que tout cela se termine ».
Avec ses propos inclusifs et qui s’appuient sur un solide corpus
scientifique, le livre de Brotto pourrait être utile non seulement aux
femmes qui présentent des troubles très handicapants, mais aussi à
celles qui ont une vie sexuelle plutôt épanouie mais souhaiteraient
être vraiment présentes au moment des rapports sexuels. Elle espère
que, à terme, ses techniques arrivent aux oreilles des gynécologues
et des soignants, de sorte que tout le monde puisse en bénéficier.
De prime abord, ces femmes qui s’aventurent dans une séance
de pleine conscience à petits pas prudents n’ont pas grand-chose à
voir avec les femmes comme mon amie Veronica, qui semblent vivre
leur sexualité avec grand plaisir et sans le moindre effort. Pourtant,
ces deux types de femmes testent leurs limites à leur manière. Toutes
cherchent à connaître le degré d’excitation sexuelle que leur système
nerveux peut tolérer et découvrent cette incroyable malléabilité de
l’être humain –  fussent-elles dans une démarche d’autoéducation
sexuelle des plus progressive, et ce pour la première fois de leur vie,
ou dans une ascension fulgurante vers les sommets inouïs de l’extase.

11. Traduction française de Claude Farny (N.d.l.T.).

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5. Le plaisir est-il nécessaire ?
L’égalité sexuelle se limite-t‑elle vraiment à l’égalité
face à la jouissance ? Qu’est-ce qui se cache derrière
ce droit au plaisir auquel nous aspirons ?

« La chambre à coucher est l’ultime frontière de la


justice sociale. »
Drew Deveaux, star du porno transgenre.

L’hiver dernier, je me trouvais à dîner


en compagnie de femmes que je venais de rencontrer. Avec ma
moitié, nous logions chez une amie qui habite dans le Colorado,
dans la Vail Valley, un paysage truffé de magasins de marijuana et
serti de montagnes recouvertes d’une belle couverture neigeuse,
si épaisse qu’on aurait dit du glaçage blanc sur un gâteau de
mariage. C’est une région plutôt progressiste des États-Unis. Nos
hôtes avaient invité des amies, toutes des femmes de la généra-
tion du baby-boom politiquement engagées et physiquement très
en forme (le ski de fond, ça fait des merveilles). Au programme,
séance de méditation et dîner à la bonne franquette où chacun
ramène un petit quelque chose à manger ou à boire. Nous sirotions
du vin en discutant de Donald Trump – les primaires approchaient
en Iowa et toutes les invitées, de la plus républicaine à la plus
démocrate, étaient unies dans leur dégoût profond à l’égard de
cet homme  – quand, petit à petit, la discussion a glissé vers ma
vie professionnelle.
J’ai décrit ce livre en quelques mots – à l’époque, je finissais
de l’écrire. J’ai parlé du fait que le sexe tel qu’il est pratiqué de
nos jours ne satisfait probablement pas les besoins des femmes,
puis j’ai évoqué les expérimentations auxquelles s’adonnent de
nombreuses jeunes femmes, ainsi que cette inspiration qu’elles

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retirent du féminisme des années 1970. Tout le monde m’a écoutée


poliment, puis il y a eu un silence.
—  Euh, excusez-moi, a dit celle qui, politiquement, se situait
le plus à gauche. C’est pas un peu des problèmes de riches,
tout ça ?
Des petits rires d’approbation se sont élevés tout autour de
la table.
—  Je veux dire, il y a des gens, des femmes, qui ont de vrais
problèmes. Partout dans le monde, il y a des femmes qui subissent
des guerres, des viols et toutes sortes d’oppressions.
Fière représentante de la génération Y, je venais de me faire
remettre à ma place en deux phrases par une femme de l’âge de
mes parents. Ça piquait. Je me suis sentie réprimandée comme une
enfant, le rouge m’est monté aux joues et j’ai commencé à balbutier
en voulant me justifier. Cependant, une partie de moi se réjouissait
qu’elle ait dit exactement ce qu’elle pensait. C’est d’ailleurs une
réaction parfaitement naturelle. À bien des égards, il n’y a rien
de plus nombriliste, rien qui constitue une démonstration aussi
flagrante de tout un éventail de privilèges, que le sujet de ce livre.
Alors maintenant on se caresse le clito et on organise des teufs
où on se fout à poil pour se branler toutes ensemble ? OK, si vous
voulez. Après tout, la sexualité des femmes a été réprimée pendant
des siècles et des siècles… Mais il en va de même pour tous les
autres aspects de la féminité. Alors non, en effet, la priorité des
priorités, ce n’est pas de se battre pour que les femmes jouissent
aussi souvent et aussi agréablement que les hommes. C’est plutôt,
au choix, l’égalité des revenus, l’abolition des violences faites aux
femmes, l’accès à l’avortement légal et sécurisé, les allocations
familiales, la création de crèches dans tout le pays, la fin des
discriminations envers les lesbiennes, les femmes racisées et les
femmes trans, et le secours qu’il faut porter à toutes les femmes
et toutes les filles de ce monde à qui l’on refuse les plus basiques
des droits humains.
Tout cela est très vrai. Mais l’existence de besoins vitaux ne
doit pas occulter ceux qui le sont moins. Le droit de chercher son
propre bonheur est bien plus soudé aux autres droits qu’on ne

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Le plaisir est-il nécessaire ?

le pense. Tous ces droits sont éléments d’une même totalité. La


plupart des droits pour lesquels les féministes se battent sont liés
à une forme de liberté qui se définit contre quelque chose, par
rapport à quelque chose – par rapport à la violence, au harcèlement,
aux discriminations, à une grossesse non désirée, à une injustice
salariale ou à une inégalité face à l’éducation. En revanche, quand
il est question de sexe, il s’agit bien davantage d’une liberté d’agir.
On parle de la liberté de croquer la vie à pleines dents, de profiter
pleinement de ce corps dans lequel on a vu le jour, de ressentir
de la joie, de panser les blessures amères de la vie avec le doux
miel de la sensualité.
On est plus, semble-t‑il, dans le domaine du plaisant. Pas de
l’indispensable. Pourtant, beaucoup d’éducateurs en sexualité que
j’ai rencontrés dans le cadre de ce projet de livre soupçonnent
qu’il s’agit de bien plus qu’un à-côté sympathique. Le sexe se
limite-t‑il au plaisir ? Ou peut-on au contraire en retirer bien plus ?
Du bien-être, par exemple. Et s’agit-il d’un bien accessoire ou d’un
élément à part entière de la santé humaine ? Les femmes citées
dans ce livre n’ont eu de cesse de revenir à la même idée, qu’elles
soient psychologues, éducatrices ou femmes ordinaires bravant
huit semaines de thérapie sexuelle à base de pleine conscience : la
santé sexuelle ne se limite pas à la simple satisfaction sexuelle. Une
bonne santé sexuelle permet de se sentir un être humain complet.
C’est le sentiment que chaque élément de votre corps et de votre
personnalité a le droit d’exister.
« Je me sens incomplète » est une phrase qui revient réguliè-
rement dans la bouche des participantes aux premières séances
de pleine conscience de Lori Brotto.
« Je l’entends tout le temps », dit-elle.
Voici ma théorie : les hommes puisent tout ce que bon leur
semble dans une source qui leur est réservée et qu’ils consi-
dèrent comme allant de soi. L’existence même de cette source est
ce qui leur permet de bomber le torse lorsqu’ils pénètrent dans
une pièce. Parmi les choses que l’on trouve dedans, il y a le droit
d’avoir une sexualité sans que cela constitue un aspect contro-
versé de leur existence. Il est difficile d’évaluer les innombrables

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bénéfices psychologiques de cette liberté-là. Quel sentiment de


force intérieure retire-t‑on du fait de savoir que l’on peut choisir
d’avoir un rapport sexuel, tout en étant certain que, dès lors que
c’est entre adultes consentants et que personne n’en sortira trompé
ou blessé, personne ne s’en servira contre vous ? Le simple fait
que vous aimiez le sexe et que cela se sache ne nuira pas à votre
carrière, n’éveillera pas de regards soupçonneux à votre égard et
n’entamera nullement votre respectabilité. Il y a peu de chances
que votre ex rende publiques des photos de vous tout nu pour
vous démolir. Pour la plupart des hommes, c’est même l’effet
inverse  : un homme perçu comme un « tombeur » est fortement
valorisé. C’est quelque chose qui lui fait du bien et qui le rend fier.
Ça lui donne de « bonnes vibes » et lui apporte l’approbation de
ses amis. Si cela se savait au travail, cela ne l’empêcherait nulle-
ment d’obtenir une promotion, et même, il serait bien vu. C’est du
gagnant-gagnant. Son besoin de sexe et son besoin de réussite sont
symbiotiques : ils s’imbriquent et se nourrissent mutuellement.
Pour beaucoup de femmes, les choses ne se passent pas du
tout de la même manière. Le fait d’être « portée sur la chose » oblige
une femme à mille précautions, comme un secret national  : les
personnes auxquelles vous le confiez doivent être triées sur le volet,
sans quoi vous risquez que l’on dise du mal de vous dans votre
dos et que l’on vous sape votre réputation. Pour cette moitié-là de
l’humanité, les élans les plus naturels sont en contradiction totale
avec leur besoin de sécurité, de réussite et d’acceptation sociale.
Cela concerne même plus de la moitié de l’humanité, à vrai dire,
car on peut inclure dans ce groupe-là toutes les personnes que
l’on rabaisse ou que l’on humilie pour leur sexualité, à savoir les
femmes – les femmes racisées subissant une double discrimination
liée à leur sexe d’une part et à leur couleur de peau d’autre part –
et les populations LGBTQIA+, hommes inclus. Tous ceux-là, on
leur demande tous les jours de choisir entre leur envie de sexe et
leur sécurité. Et, lorsque nous rabaissons les femmes du fait de
leur sexualité, nous les forçons à se diviser en deux : les personnes
désirantes qu’elles sont doivent dans le même temps nier ce désir.
Une partie d’elles s’exprime, une autre partie d’elles s’efface. Cette

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Le plaisir est-il nécessaire ?

injustice enferme les femmes dans un carcan qui ne leur laisse


d’autre choix que de mentir, d’affabuler, de dissimuler leur nature
véritable et d’apprendre à ne le faire que trop bien.
À cause de cela, nous nous sentons incomplètes.
Dans sa puissante intervention au TEDxEuston, « Nous
sommes tous des féministes », Chimamanda Ngozi Adichie s’expri-
mait en ces mots :

Nous apprenons la honte à nos filles. Croise les jambes. Couvre-toi.


Nous les persuadons qu’elles sont coupables simplement parce
qu’elles sont de sexe féminin. Aussi, en grandissant, deviennent-
elles des femmes incapables d’exprimer leur désir. Qui s’imposent
le silence. Qui ne peuvent dire ce qu’elles pensent. Qui ont élevé la
simulation au rang d’une forme d’art   1.

« Et c’est la pire des punitions que nous infligeons aux filles »,
ajoute-t‑elle. Quelle quantité d’énergie faut-il déployer pour
devenir son propre ennemi ?
Et donc certaines femmes se privent de sexe. Ça n’en vaut pas
la peine, affirment-elles en guise de justification.
Il paraît difficile de quantifier le sentiment d’inébranlable
confiance en soi dont se coupent les femmes dans le même temps.
Ce port fier et altier que l’on refuse aux femmes queer, aux femmes
intersexuées et aux femmes noires. Et si les femmes pouvaient se
regonfler l’ego – retrouver la patate – avec un peu de sexe, comme
le font les hommes ?
Dans Vagina, Naomi Wolf avance que la créativité des
femmes, leur imagination et leur capacité à sortir de chez elles et
à agir avec audace sont assez littéralement dopées par le sexe, et
plus particulièrement par du sexe de qualité, qui tient compte de
leur plaisir – le genre de sexe dont on sort épuisée, le sourire béat,
avec le sentiment d’être appréciée et la sensation d’avoir bien baisé.
Afin d’appuyer sa théorie inventive et somme toute assez convain-
cante, elle cite les correspondances privées de certaines artistes,

1. Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sylvie Schneiter et Mona de Pracontal.

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comme Georgia O’Keeffe et Edith Warton, et remarque que leurs


plus grandes périodes de créativité et d’accomplissement sont aussi
celles qui ont été le plus érotiquement chargées, celles où elles
ont entretenu des liaisons torrides. Selon elle, le sexe les aidait à
développer leur créativité et, en retour, leur créativité améliorait
leur sexualité. C’était une symbiose.
Dire que le désir d’être sexuellement comblé n’est pas très
important ou même que cela nous empêche de nous attaquer aux
véritables problèmes, c’est porter un jugement destructeur  : cela
soumet les femmes souffrant de dysfonctionnements sexuels à une
double contrainte, ou double bind. Les femmes aux prises avec une
baisse de libido, des douleurs pendant les rapports ou des troubles
de l’excitation souffrent doublement : elles souffrent du sentiment
de ne plus fonctionner en tant que femmes, mais aussi de l’invisibi-
lité de cette souffrance-là. Elles se sentent coupables de chercher à
s’en sortir. Ce n’est pas quelque chose dont elles peuvent discuter
librement, parce que leur problème est perçu comme frivole, alors
que, justement, la seule manière de résoudre ce problème est d’en
parler, et d’en parler encore et encore (pendant ce temps-là, en
Amérique du Nord, de longues heures de prime time sont consa-
crées à la vente de médicaments pour compenser les dysfonction-
nements érectiles des hommes).
Les femmes et les filles ont beaucoup à gagner à se documenter
autant qu’elles le peuvent sur leur sexualité. Sur les campus
­d’Amérique du Nord, on observe l’émergence d’une tendance qui
prône la notion de « consentement affirmatif ». Au-delà du « non,
ça veut dire non », on ajoute au corpus éducatif sexuel l’idée qu’il
faille également un « oui » enthousiaste. « Oui, ça veut dire oui »,
ce qui sous-entend que l’absence de « oui », ça veut dire « non ».
D’après une loi promulguée en 2014 en Californie, le consentement
affirmatif, c’est « un accord passé en exprimant, de manière affir-
mative et en toute conscience, sa volonté de s’engager dans une
activité sexuelle ». Le consentement se crie désormais haut et fort.
Il est enthousiaste. Une simple absence de « non » ne suffit plus.
Née sur les campus universitaires, cette norme plus rigoureuse a
rapidement envahi les cours des lycées.

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Le plaisir est-il nécessaire ?

Ce glissement social a évidemment soulevé divers débats sur


la manière dont il affecte la loi  : comment les définitions légales
peuvent-elles s’adapter à l’évolution des normes socioculturelles ?
Mais il oblige également les écoles à repenser la manière dont elles
parlent aux élèves du plaisir sexuel.
Si nous considérons désormais que le consentement se fonde
sur le désir et la volonté d’une femme, faut-il que l’éducation
sexuelle enseigne aux femmes à dire « oui » de manière enthou-
siaste ? Les femmes ont-elles le droit d’apprendre à cultiver les
aspects positifs de la sexualité, et pas seulement à en empêcher
les potentielles conséquences négatives (grossesse, MST et agres-
sions sexuelles) ? La réponse est oui, parce qu’on peut difficile-
ment attendre des filles, sur les campus universitaires ou ailleurs,
qu’elles soient capables de déterminer avec certitude et précision
quand elles ont envie de sexe, si on ne les encourage pas dans un
premier temps à étudier ce qui les excite.
En l’absence d’une connaissance nette de ce qui leur fait du
bien, le comportement par défaut s’est longtemps résumé, pour
beaucoup de filles, à simplement accepter les exigences sexuelles
des garçons, déduisant de ce qu’elles vivaient et entendaient autour
d’elles que « le sexe, ça doit être ça ». Connaître les infinies possibi-
lités que nous offre le sexe, découvrir ce qui nous attire et quel type
de toucher, de stimulation, et quel degré de pression nous fait du
bien, voilà des outils sans lesquels il nous est bien plus difficile de
déterminer quand un geste est déplacé, trop brutal, trop rapide ou
tout bonnement douloureux. Si on ne les encourage pas à explorer
elles-mêmes leur propre plaisir et leurs fantasmes, et à développer
des préférences claires le plus tôt possible (disons à la préadoles-
cence), les femmes auront bien plus de mal à déclarer haut et fort ce
fameux « oui », Oui, c’est de cela que j’ai envie lors de leurs premières
relations sexuelles –  ce consentement enthousiaste que doivent
attendre désormais les personnes désireuses de s’engager dans un
rapport sexuel, comme le stipulent certaines lois. Comme l’écrit la
philosophe féministe Luce Irigaray dans sa méditation sur l’amour,
Être deux, oui et non ne doivent plus être deux pôles isolés l’un
de l’autre. Il faut qu’ils se rencontrent et qu’ils entrent en relation.

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Dans le vide créé par l’absence ou quasi-absence d’éducation


sexuelle, et par la réticence des parents à parler à leurs filles de
quoi que ce soit d’autre que les grossesses non désirées et le viol,
les jeunes femmes se tournent vers Internet pour se renseigner
sur le sexe. On ne peut pas dire que le résultat soit très probant.
« Nous avons reçu le commentaire d’une fille de treize ans
qui disait : “Le sexe, ça me fait peur, j’ai vu une vidéo de sexe sur
le téléphone d’un garçon à l’école et je savais pas que, dans le sexe,
il faut que la femme elle pleure et elle ait mal. J’en pleure presque
tous les soirs depuis.” »
Ce sont les mots de Laura Bates, fondatrice du projet
Everyday Sexism – sexisme de tous les jours –, dans une interview
réalisée en 2016 par le journal britannique The Independent. Son
blog fonctionne sur le principe suivant : des femmes lui envoient
leurs témoignages sur les discriminations, le sexisme et le harcè-
lement qu’elles subissent afin de les voir publiés sur Internet de
manière anonyme. Cette adolescente a été traumatisée par les
contenus vidéo que ses amis consomment et dans lesquels elle
s’est retrouvée immergée. Sa propre sexualité, à peine naissante,
en est ressortie broyée.
Le porno donne aux garçons et aux filles une version
déformée de ce qu’est le sexe. L’étranglement, les claques et la
coercition y sont monnaie courante, ce qui n’est pas le cas des
câlins, de la tendresse, des massages du corps entier, des prélimi-
naires, des caresses clitoridiennes et des cunnilingus assez longs
pour produire un orgasme. Une autre pratique très répandue dans
le porno, c’est la sodomie. Un sondage sur les comportements
sexuels mené par le Centre pour la promotion de la santé sexuelle
de l’université de l’Indiana a révélé que, pour 70 % des femmes, les
relations sexuelles comprenant un rapport anal sont douloureuses.
Pourtant, le sexe anal peut se révéler agréable pour les hommes
comme pour les femmes s’il est pratiqué lentement et en toute
sécurité, avec beaucoup de communication et encore plus de lubri-
fiant… mais ce n’est pas le genre d’informations que l’on trouve
dans un boulard de base. L’une des astuces employées dans le
porno consiste à « cacher », hors caméra, du lubrifiant dans le vagin

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Le plaisir est-il nécessaire ?

ou l’anus de la personne recevant la sodomie. Ainsi, l’apport de


lubrifiant n’interrompra pas l’action et la séquence n’aura pas l’air
« mise en scène » – les hommes n’aiment pas qu’on leur rappelle
que, ce qu’ils regardent, c’est du cinéma. Ces vidéos donnent à
croire que les pratiques sexuelles brutales (le rough sex) ne néces-
sitent pas de lubrifiant. Or, dans le cas des rapports anaux, une trop
petite quantité de lubrifiant peut donner lieu à des déchirures et à
des saignements. Pendant ce temps, beaucoup de femmes se voient
reprocher par leur partenaire le fait qu’elles ne prennent pas de
plaisir à la sodomie et qu’elles n’arrivent pas à « se détendre » suffi-
samment pour l’apprécier à sa juste valeur. Si les stars du porno
aiment ça, pourquoi pas elles ?
Un sondage mené au Royaume-Uni sur des étudiants nous
apprend que 60 % d’entre eux regardent des vidéos à caractère
pornographique aussi pour se renseigner sur le sexe, d’après Peggy
Orenstein. Dans son livre Girls  &  Sex  : une étude américaine, elle
appelle courageusement la société américaine à faire preuve de
plus d’ouverture d’esprit dans les messages que l’on transmet aux
filles sur le sexe et dans les faits qu’on leur rapporte. Pour elle, la
réponse appropriée n’est pas une guerre contre le porno, qui de
toute façon serait vouée à l’échec, mais la mise en place d’initiatives
pour le contrebalancer et rééquilibrer le débat, en s’appuyant sur
des canaux de communication institutionnels et sûrs. Dans son
texte poignant, elle plaide pour que l’éducation sexuelle accorde
davantage d’importance au plaisir féminin et à la connaissance
de soi par l’exploration (ainsi qu’aux relations homosexuelles
qui sont elles aussi très marginalisées à l’heure qu’il est). Trop de
programmes d’éducation sexuelle ont tendance à poser l’érection
comme élément central du rapport sexuel, tout en proposant des
schémas censés représenter les parties génitales des femmes qui
ne font même pas mention du clitoris. Les garçons ont des envies
de sexe ; les filles ont des envies de bébé. Il faut une meilleure
éducation sexuelle. C’est un besoin. Une étude de 2005 menée sur
des étudiants de premier cycle par Lisa D.  Wade à l’Occidental
College a révélé que, pour découvrir l’emplacement du clitoris,
les femmes consultent rarement la source de connaissance la plus

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fiable – leur propre corps – et que tous les étudiants, hommes et


femmes confondus, voient le plaisir des femmes comme s­ econdaire
par rapport à celui des hommes.
Le fait que les filles aient vraiment besoin de développer leurs
connaissances en matière de sexe, alors qu’elles parlent de sexe très
ouvertement et traînent sur Tinder, semble difficile à croire. Mais
ce n’est pas parce qu’on est à l’aise par rapport au sexe qu’on l’est
par rapport à son propre plaisir.
Un été, j’ai rencontré une jeune femme lors d’une garden-party
organisée un midi par une amie. Elle était effrontée, extravertie
et pétrie de convictions. Lorsque je lui ai parlé du livre que j’étais
en train d’écrire, elle m’a révélé que, en parallèle de ses études de
comptabilité, elle vendait des services sexuels. Elle a accepté de
me laisser l’interviewer, sous condition d’anonymat. Nous nous
sommes retrouvées quelques semaines plus tard dans la cour
intérieure d’un café de Toronto, dans le quartier de Cabbagetown.
Elle m’a parlé de sa vie et de son travail. Elle était intelligente,
pleine d’humour et indépendante. Elle paraissait également la
personne la plus sexuellement décomplexée de la terre. Pendant
notre entretien, elle a reçu un coup de fil d’un client qui voulait
la voir une heure plus tard.
« J’ai besoin d’un verre d’eau », a-t‑elle lancé d’un ton jovial
après avoir raccroché.
Elle est allée demander une pinte d’eau plate, puis s’est mise
à la boire en m’expliquant que ce qu’aimait ce monsieur, c’était
qu’on lui pisse dessus. Il fallait donc qu’elle s’assure que sa vessie
soit assez pleine pour qu’elle lui en mette partout.
Et pourtant, malgré sa décontraction apparente, un acte sexuel
la culpabilisait : la masturbation. Les parties génitales de ses clients
ne la gênaient absolument pas, mais ses siennes lui semblaient
« repoussantes ». Pendant les rapports, le plaisir qu’elle prenait
était minime, et les orgasmes rares. Parfois, elle simulait pour les
clients qui souhaitaient qu’elle jouisse.
Si vous êtes tenté d’en conclure qu’il est impossible d’avoir
un rapport sain à son corps lorsqu’on est une travailleuse du sexe,
laissez-moi, une fois encore, vous présenter quelqu’un : Robyn Red.

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Le plaisir est-il nécessaire ?

Elle aussi âgée d’une trentaine d’années, et basée à Toronto,


Red est une travailleuse du sexe d’un genre bien particulier. Elle
aussi a accepté de prendre un café avec moi, en 2015. Il faisait beau,
et elle portait une longue jupe confortable et des Doc Martens.
Originaire de North Bay dans l’Ontario, elle étudiait la littérature
anglaise et les théories queer à la Western University lorsqu’elle s’est
lancée dans l’escorting pour arrondir ses fins de mois, juste avant
de soutenir son mémoire de master. Elle raconte qu’elle appréhen-
dait un peu cette situation et que, pour se rassurer, elle a décidé
d’adopter une approche universitaire de cette activité – en l’étudiant.
Une fois qu’elle a trouvé une agence qui lui plaisait, elle a commencé
à rencontrer des clients pour environ 300 dollars de l’heure.
« Ce n’était pas ce qu’on fantasme sur ce métier. On n’allait
pas à l’Opéra, dit-elle en souriant. Mais ça allait. »
Rapidement, elle s’est rendu compte que certains clients
voulaient plus que du sexe. Ils recherchaient de la compassion.
« J’ai toujours été ce genre de personne. Je m’assois dans un
bar et les gens viennent me parler. Certaines personnes vont chez
le psy. D’autres se payent les services d’une escort. »
Un homme lui a révélé qu’il avait été agressé sexuellement ;
un autre avait des problèmes avec son père. Il y avait quelque chose
dans la vulnérabilité que le sexe induit, qui semblait les aider à
renouer avec leurs émotions.
En 2011, Red a commencé à réfléchir à un nouveau type de
services. Elle a démissionné de son agence pour se mettre à son
compte. Elle propose des massages érotiques et thérapeutiques
aux hommes et aux femmes. Certain·e·s client·e·s viennent la voir
chaque semaine. La décharge sexuelle s’inscrit dans un lâcher-
prise plus général et thérapeutique, qui passe par l’abandon de
« croyances qui nous limitent » et par l’accueil confiant de change-
ments de vie majeurs.
« J’utilise mon corps pour lire le leur », résume-t‑elle.
Elle hésite à décrire son travail comme relevant d’une pratique
tantrique, car ce serait peut-être, selon elle, une forme d’« appro-
priation culturelle », mais les femmes qui viennent la voir ont
souvent des orgasmes plus longs que d’ordinaire.

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« Et je le fais même pas exprès ! », s’amuse-t‑elle.


Je pense que Marvin Gaye n’aurait pas renié ce type de travail
comme relevant du sexual healing –  la guérison par le sexe  –, ce
phénomène qu’il décrit avec sensualité dans la chanson du même
nom. Elle explique que son métier n’a pas eu d’effets néfastes
sur sa propre vie sexuelle ou sur son épanouissement dans ses
relations amoureuses. Beaucoup de travailleuses du sexe au profil
plus classique font appel à ses services. Elles viennent la voir pour
résoudre certaines problématiques émotionnelles qui peuvent
émerger pendant leurs heures de travail.
Je n’essaye pas de faire le tri entre le « bon » et le « mauvais »
travail du sexe. Il n’y a rien de mal au travail du sexe dès lors qu’il
est librement choisi et que les personnes qui empruntent cette
voie sont protégées par des lois. Au passage, il me semble impor-
tant de préciser que la possibilité de proposer des services sexuels
« respectables », de qualité prétendument supérieure, avec une
approche holistique de son métier est principalement réservée
aux personnes blanches et cisgenres. En sont généralement exclues
les personnes racisées, les personnes de classes sociales inférieures
et les personnes transgenres.
Cependant, si je prends le temps de décrire la pratique
innovante de Red, c’est pour vous donner une idée de ce à quoi
pourrait ressembler le monde dans un futur proche où le sexe ne
serait plus stigmatisé, mais vu comme un élément clé de la santé
humaine. Où le travail du sexe serait perçu comme n’importe
quel autre travail autour du corps. Où les gens esseulés qui vont
chercher un peu de chaleur humaine n’auraient pas honte de le
faire. Où la guérison par le sexe serait accessible aux personnes
célibataires. Red explique que, ce futur-là, ses client·e·s l’appellent
de leurs vœux.

Conseillère en santé holistique et professeure de danse, Anita


Boeninger pense que si l’on parvenait à sortir du carcan qu’est
devenu le sexe conventionnel, nous pourrions aider à guérir non
seulement les gens, mais aussi nos sociétés occidentales, gangre-
nées par une culture du résultat.

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Le plaisir est-il nécessaire ?

Fondatrice du Soma Wellness Arts à New York, un centre


de thérapies holistiques, et du groupe de femmes leader The
Embodied Femme (La femme incarnée), elle anime toutes sortes
d’ateliers pour aider les femmes à découvrir la déesse qui sommeille
en elles, abordant des sujets variés, comme le mouvement sensuel
et le coaching vocal. Lorsqu’on évoque l’idée selon laquelle un
médicament pourrait être ce dont le désir et le plaisir féminins
ont besoin, elle lève les yeux au ciel.
« Ils sont tellement prévisibles avec leurs solutions à
l’emporte-pièce. “Cette partie du corps ne fonctionne pas ? Hop !
Suffit d’appuyer sur ce bouton, et tout va mieux !” », plaisante-
t‑elle.
Les femmes vivent le sexe comme un élément de leur vie
dans son ensemble, et pas comme un ou plusieurs actes isolés.
C’est pour cette raison qu’elles peuvent avoir très envie de sexe
pendant une journée ou pendant une année, sans raison apparente,
et soudain, plus vraiment. Le sexe est lié à d’autres versants de leur
existence, par exemple au stress qu’elles subissent. Plus le temps
passe, plus nous sommes débordées, plus on nous demande de
tout faire, de préférence en même temps. Dans un tel contexte,
les troubles de la sexualité, c’est probablement le corps qui tire la
sonnette d’alarme.
« Très souvent, il n’y a rien qui cloche chez les femmes qui
n’arrivent pas à jouir », explique Boeninger. C’est juste qu’elles sont
tendues, et ce n’est pas très étonnant qu’on n’arrive pas à lâcher
prise. Le sexe ne se résume pas à l’acte sexuel. Votre vie sexuelle
dépend de la manière dont vous vivez votre vie tout entière. Si
vous êtes surexposée au stress et que vous n’avez jamais le temps
de vous poser, votre corps ne sera pas sur la bonne longueur
d’onde pour faire l’amour.
« Le sexe, c’est la vie dans son ensemble », poursuit-elle. C’est
notre vie en tant qu’amant·e. Ce n’est pas un acte. C’est un domaine
de la vie. Un espace. Un état. Et je pense que cela – réhabiliter le
sexe pour ce qu’il est –, une culture plus féminine peut y parvenir.
Pour toutes les femmes qui la vivent, cette impulsion qui les
amène à transformer leur sexualité en profondeur prend racine

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dans le même terreau que d’autres tendances holistiques, comme


le yoga, la slow food ou les médecines alternatives. C’est sans doute
une autre manière de se libérer de ce mode de vie qui est le nôtre,
ce mode de vie machinal, écervelé, isolé et surstimulé que personne
ne semble choisir mais qui, lui, nous a bel et bien annexés. Et si
cette libération ne dure que le temps dont nous avons besoin pour
nous oublier jusqu’à la jouissance, eh bien soit. C’est une tenta-
tive de desserrer les liens qui nous retiennent à un Moi limité,
comme des « amarres » – une tentative de devenir plus que ce que
nous sommes. Et, à cet égard, le fait que la sexualité résiste à toute
simplification devrait avoir sur nous l’effet d’un coup de semonce.
Le sexe est bien plus mystérieux que nous faisons semblant de
le croire, et bien plus chargé de sens. Et ce mystère constitue l’un de
ses meilleurs aspects. Pourquoi dépeindre le sexe comme une pâle
caricature de ce qu’il est profondément, à savoir l’opportunité de
se connaître soi-même, de se rencontrer soi-même véritablement ?

Comme je l’ai dit un peu plus haut, ce petit livre a été conçu
comme une provocation, une facétie, une source de réflexion. Il se
situe dans la description plus que dans la prescription. Il ne dresse
pas la liste de toutes les choses que nous devrions immédiatement
mettre en œuvre pour tout changer. Je ne l’ai pas écrit dans le but
de voir mes lectrices s’élancer séance tenante à la recherche du
centre de fumigation vulvaire le plus proche de chez elles ou de
la prochaine session de méditation orgasmique. Tout le monde n’a
pas envie de cela ! J’ai simplement cherché à montrer comment
un aspect du monde que nous considérons comme allant de soi
est en pleine mutation, juste sous nos yeux, et sans pour autant
que nous le voyions.
J’ai pensé cet ouvrage comme une objection à l’idée selon
laquelle il n’existerait qu’une seule manière d’avoir une sexua-
lité –  une seule manière « normale ». La sexualité participe de
l’expression individuelle  : il existe autant de sexualités que de
façons d’être une femme. Et d’ailleurs, à ce propos, il existe mille
et un aspects de cette discussion que j’ai à peine évoqués. Je pense
notamment aux expériences sexuelles très diverses des femmes

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Le plaisir est-il nécessaire ?

grosses, des femmes handicapées, des femmes qui ont donné la vie,
des femmes ménopausées, des femmes âgées, des femmes queer et
intersexuées – toutes ces femmes souvent trop rarement évoquées
lors des discussions sur le sexe. Je pense également au mouvement
asexuel, en pleine expansion, qui encourage les gens à être fiers
de leur absence de libido – ou de leur célibat, pour celles et ceux,
pas nécessairement asexuels, qui opteraient pour ce mode de vie.
Avec ces mouvements LGBTQIA+, le fait de se sentir bien dans
sa peau est replacé au centre du débat, à la place de la notion de
norme, désormais perçue comme obsolète et peu pertinente. Car, à
moins qu’il existe quelque part une civilisation extraterrestre plus
évoluée sexuellement que la nôtre (ce qui, en cas de rencontre
fortuite, créerait sans doute plus de problèmes que cela n’en résou-
drait), l’Homo sapiens demeure le seul organisme vivant qui soit en
mesure d’atteindre des sommets de joie, de béatitude et d’intense
satisfaction à travers un acte qui, dans la majeure partie du monde
animal, n’a d’utilité que reproductive.
« Il a fallu trois  milliards d’années d’évolution à l’orgasme
humain pour apparaître, avec son extase dévorante, écrit Zoe
Cormier, journaliste scientifique. C’est un don. » Le revers de la
médaille, c’est probablement son caractère insaisissable, que l’on
doit sans doute à la bizarrerie de la condition humaine. À cause
d’elle, le plaisir sexuel est un cadeau biologique qui peut nous
échapper aussi facilement qu’il nous avait été accordé. Et si c’est
la Nature qui nous l’offre, c’est bien la culture qui lui permet de
s’épanouir vraiment, à travers ce qu’elle a de meilleur à donner :
la compassion, l’intelligence, l’acceptation et l’imagination.

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CONSEILS DE LECTURE : OUVRAGES INSTRUCTIFS


SUR LE SEXE ADAPTÉS AUX FEMMES
Come As You Are. The Surprising New Science That Will Transform Your
Sex Life, de la docteure Emily Nagoski.
>  Si vous ne deviez acheter qu’un livre dans cette liste, prenez celui-là.
Il est à la fois pratique et révolutionnaire.

Girl Sex 101, d’Allison Moon et K. D. Diamond.


>  Un guide inclusif avec des informations spécifiquement dédiées au
lectorat LGBTQIA+.

Sex Yourself. The Woman’s Guide to Mastering Masturbation and


Achieving Powerful Orgasms, de Carlyle Jansen.
>  Conseils pratiques pour avoir des orgasmes plus puissants toute
seule.

Sex For One. The Joy of Selfloving, de la docteure Betty Dodson.


>  Le grand classique de l’amour de soi, écrit par la reine de la mastur-
bation.

Becoming Orgasmic. A Sexual and Personal Growth Program for Women,


des docteur·e·s Julia R. Heiman et Joseph LoPiccolo.
> Idéal pour les femmes qui souhaitent avoir leur premier orgasme,
ou qui peinent généralement à l’atteindre.

Women’s Anatomy of Arousal, de Sheri Winston.


> Des tonnes d’informations sur le sexe et le corps féminin.

205

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Jouir

The Illustrated Guide to Extended Massive Orgasm, des docteurs Steve


et Vera Bodansky.
> Pour celles et ceux qui souhaitent mener leurs orgasmes au-delà de
ce qu’elles ou ils connaissent déjà.

Slow Sex. The Art and Craft of the Female Orgasm, de Nicole Daedone.
> Si vous êtes curieux·se d’en savoir plus sur la méditation orgasmique.

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Table

5
REMERCIEMENTS

PRÉFACE par Maïa Mazaurette


11

1. L A PEUR DU PLAISIR 19


Dans une culture obsédée par le sexe, tout le monde ne se
sent pas nécessairement à l’aise.

2. UNE HISTOIRE DE L’OUBLI 39


Comment des siècles d’ignorance vis-à-vis de l’anatomie
féminine ravagent encore aujourd’hui la santé des femmes
– et comment l’une d’elles s’est rebiffée.

3. UN POINT FIXE DANS UN MONDE EN MOUVEMENT 81


Qu’est-ce qu’un orgasme, après tout ? Tout dépend si vous
posez la question à un scientifique, un poète ou un mystique.

4. JOUER 109
Tout ce que veulent les filles, c’est s’amuser. Elles ne font
rien d’autre que s’amuser, et cela brouille les limites entre la
thérapie, le porno, la santé, le mysticisme et la prostitution.
Bienvenue dans ce monde à la fois sans gêne et sauvage, ce
monde de l’underground sexuel féminin d’aujourd’hui.

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Jouir

5. LE PLAISIR EST-IL NÉCESSAIRE ? 185


L’égalité sexuelle se limite-t‑elle vraiment à l’égalité face à la
jouissance ? Qu’est-ce qui se cache derrière ce droit au plaisir
auquel nous aspirons ?

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BIBLIOGRAPHIE

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