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Philosophie

Canguilhem, penseur de la
norme et de l’action
PAR Christian RUBY

Date de publication • 29 septembre 2018


Temps de lecture estimé • 15 minutes

Georges Canguilhem inédit.


Essai sur une philosophie de
l?action
Emiliano Sfara
30 novembre -1
L'Harmattan
364 pages

Surtout connu pour sa philosophie des sciences,


Canguilhem est aussi le penseur d’une « théorie de
l’action » qui a sans doute marqué toute la
philosophie française du second XXe siècle.

Le philosophe Georges Canguilhem (1904-1995) était un


homme et un penseur discret, qui a souvent préféré
former d’autres philosophes que de se mettre en avant.
Parmi les grands noms de la philosophie du XXe siècle qui
lui doivent une partie de leur orientation, on peut citer
Michel Foucault, François Dagognet, Dominique Lecourt et
bien d’autres. Foucault souligne d’ailleurs, dans son
introduction à la traduction anglaise du Normal et du
Pathologique de Canguilhem, que « de toutes les
discussions politiques et scientifiques de ces étranges
années soixante, (…) directement ou indirectement, les
philosophes, ou presque tous, ont eu affaire à
l’enseignement ou aux livres de G. Canguilhem » i .

Une éducation philosophique


Élisabeth Roudinesco a efficacement retracé le parcours de
Canguilhem i . Il naît à Castelnaudary et suit les cours
d’Alain au lycée Henri IV de Paris. En 1924, il entre à
l’ENS, dans la même promotion que Raymond Aron, Jean-
Paul Sartre et Paul Nizan. A l’issue de cette formation, il
enseigne au lycée Pierre de Fermat de Toulouse, en même
temps qu’il entreprend des études de médecine. Mais
autour de 1936, confronté à l’actualité politique du
continent, il abandonne ses positions pacifistes héritées
d’Alain, ainsi que la philosophie de son premier maître, et
adhère au Comité de Vigilance des Intellectuels
Antifascistes (CVIA). Il abandonne donc la valeur trans-
historique du pacifisme pour s’accorder avec la nécessité
historique de passer à l’action, face à Hitler. Plus
généralement, pour lui, l’homme doit être l’origine de son
mouvement : il doit faire son mouvement au lieu de le
subir. Conformément à cet engagement en temps de paix,
Canguilhem rejoint la Résistance en 1940, sous le
pseudonyme de Lafont. Enfin à l’issue de la Guerre, il
prendra la succession de Bachelard à la chaire d’histoire et
philosophie des sciences de la Sorbonne.

Durant toute sa vie, Canguilhem a écrit des mémoires,


rédigé des cours, ouvert des dossiers sur de nombreuses
questions. De tout cela résulte évidemment l’œuvre,
connue parce que publiée. La liste des ouvrages publics
comporte des travaux qui ont été essentiels à l’approche
de l’action médicale, mais aussi à la conception d’une
épistémologie moderne : elle analyse en particulier les
thèmes de la rupture dans l’histoire des sciences, des
rectifications, des mutations, de la construction d’un objet
scientifique dans son rapport avec les obstacles
épistémologiques. Canguilhem a aussi étudié la filiation
des concepts et l’idée d’une histoire des sciences qui serait
une histoire de concepts, et non des théories : une histoire
qui ferait un pas de côté vis-à-vis des gammes de normes
et de règles prétendant règlementer l’agir des savants.

Mais à côté de l’œuvre publiée, on découvre aujourd’hui de


nombreux inédits, dont la publication posthume avait été
interdite suivant la volonté de leur auteur i . C’est à
partir de ce fonds que l’auteur de cet ouvrage a conçu sa
recherche, qui souligne les hésitations dans l’élaboration
de l’œuvre. Emiliano Sfara reprend la question de la
genèse des œuvres par l’examen de tout le travail qui les
sous-tend et en rendant compte des rapports de
Canguilhem avec les penseurs du passé et avec ses
contemporains. Elle se concerne notamment sur
l’élaboration d’une théorie de l’action qui se démarque de
celles qui furent prégnantes à l’époque : celles de Bergson
et de Maurice Blondel. Enfin, Emiliano Sfara place cette

théorie de l’action au fondement de l’essai sur le normal


et le pathologique, d’une manière qui amplifie nettement
les considérations de cet essai sur « ce qui est créatif ».

Individu et société

La philosophie générale de Canguilhem a établi des


thématiques de recherche durables dans de nombreux
champs de la philosophie des sciences.

Dans le champ médical, il a suggéré que le diagnostic


d’une maladie relève du contact quotidien avec le malade,
de l’étude de ses pratiques de vie. C’est donc par la
clinique que le médecin établit une relation avec le patient.
Mais cela implique de comprendre qu’en médecine, la
norme – par exemple la définition de la santé – ne saurait
être fixée préalablement à cette relation. Si la norme est
intrinsèque au vivant, elle est variable avec le contexte. Il
n’existe pas vraiment de moyenne des rythmes
cardiaques, car le rythme d’un coureur ou de celui qui
accomplit une activité physique régulière diffère de celui
d’un employé de bureau (la remarque valant aussi pour la
différence entre cultures et civilisations). Les constantes
physiologiques qui paraissent universelles sont en réalité
variables. Ce qui compte en médecine, c’est un individu
qui est un être agissant dans des contextes
environnementaux et sociaux déterminés.

Cette perspective est rapidement étendue par Canguilhem.


Par exemple au travail. Le philosophe indique dès 1940
que l’on ne peut réduire le fonctionnement des
organismes à la structure physique des machines. Non
seulement Canguilhem s’oppose à l’assimilation du
cerveau à l’ordinateur, mais il entreprend, pour les mêmes
raisons, la critique du taylorisme, dont la propriété est
d’opérer un tel type de réduction où les humains sont
ravalés au rang de machine. Or la vie est expérience et
improvisation, et non machine. Le taylorisme est donc une
forme bien élaborée de fascisme appliquée au travail, dans
la mesure où ce dernier ôte à l’employé d’usine une norme
qui lui appartient, en lui imposant de manière
prétentieusement scientifique une norme artificielle venue
d’en-haut.

Le débat sur la question de la norme est largement relancé


par la lecture des ouvrages de ce philosophe dont
l’influence est devenue prégnante, et dont l’intérêt est
bien de refuser d’identifier la société humaine à une
mécanique ; son enjeu est de récuser la conception de la
société comme à une simple distribution dans l’espace
d’un « corps » politique, de ses organes, de ses parties et
de ses fonctions, selon l’ancienne métaphore héritée. La
normativité est une action qui se renouvelle sans cesse. De

la même manière que l’activité de fabrication d’un nouvel


outil est une activité créative en tant qu’activité pratique.
Le parallèle entre cette fabrication et la création artistique
(activité pratique de l’artiste non soumise à l’application
d’un plan ou d’un modèle) se répète souvent, Canguilhem
précisant que si l’on conçoit la création comme la
réalisation d’un plan préalablement fixé, on fait de la
création une opération définitive dont la technique est
imposée, au même titre que sa fin.

Une philosophie de l’action

Si ces thèses sont bien répandues, ce n’est pas à elles que


s’intéresse en priorité l’étude d’Emiliano Sfara. Son
développement porte au contraire sur le concept d’action,
et finalement sur les idées de technique, d’art et de
concept qui sont éparpillées tout au long de l’œuvre de
Canguilhem, de la jeunesse à la maturité. Le concept
d’action est retenu pour sa présence à la fois dans les
œuvres publiées et dans les inédits mis au jour par
l’auteur. Il relève d’une série d’arguments principaux,
puisés dans les cours dispensés par Canguilhem, dans les
lycées et les universités, dans lesquels il a enseigné de
1929 à 1971 i .

Canguilhem n’a jamais voulu s’occuper de reprendre ces


manuscrits, lorsque cela lui a été proposé (en 1986). Il a

donc fallu que l’auteur fouille les cartons remplis de ces


cours, les analyse, les nettoient un peu, en essayant de les
rendre disponibles pour l’élaboration d’une théorie de
l’action, laquelle fait l’objet d’un cours en 1966-1967,
intitulé : L’action.

Cette question de l’action est évidemment centrale dans le


contexte de l’époque. Elle s’étend de la création technique
à la création artistique, en passant par la création
scientifique. En dehors de références à Aristote (actif-
passif) et/ou à Karl Marx, ainsi qu’à l’histoire de la
philosophie, elle implique – comme « faire primordial,
fécondité et invention » – des notions connexes trop
fréquemment utilisées sans précaution : jugement, valeur,
volonté, idéal, imagination, etc. Elle ne saurait en cela être
réservée aux seuls philosophes du travail ou de la
politique. Canguilhem a raison de s’en mêler, ne serait-ce
que pour rappeler, du point de vue qu’il occupe, que
l’expérimentation scientifique ne coïncide pas avec une
méthode fixée une fois pour toute et applicable à
n’importe quel cas, mais dessine un chemin de vérification
qui peut être modifié en permanence. Ce n’est pas pour
rien que les travaux les plus connus de Canguilhem
portent sur l’épistémologie (plutôt des sciences du vivant,
mais pas uniquement).

Ce qui intéresse le philosophe dans cette question de

l’action, c’est la création : ce thème est posé dès 1937, et


pleinement développé en 1947.
Avant et après

L’un des points remarquables de l’étude d’Emiliano Sfara


est qu’elle entame l’étude de son sujet en travaillant à la
fois ce que l’on pensait des thèses de Canguilhem avant la
découverte des inédits et ce que l’on peut penser
désormais, alors que ces inédits sont disponibles. D’une
certaine manière, cela permet de saisir « plusieurs
Canguilhem », ou du moins plusieurs manières de se
rendre attentif à ses écrits (en négligeant tel ou tel
ouvrage, en tenant compte des dates de publication, etc.),
alors que son œuvre et désormais le plus souvent abordée
en bloc, dans le désordre de l’arbitraire de chacun. En
désignant dans la lecture un ordre chronologique
potentiel, Emiliano Sfara remet finalement la pensée de
Canguilhem en valeur, en donnant à entendre les accents
différents qu’elle fit résonner au gré des décennies.

#Canguilhem #philosophie des #action #norme #Foucault


sciences
CHRISTIAN RUBY

Christian Ruby est philosophe, chargé de cours à l’ESAD-TALM (site de


Tours, niveau master), membre de la commission Recherches du ministère
de la Culture, et membre du conseil d’administration du FRAC Centre.

Derniers ouvrages parus : Abécédaire des arts et de la culture (L’Attribut,


2015), Devenir spectateur ? Invention et mutation du public culturel
(L’Attribut, 2017), Criez, et qu’on crie ! Neuf notes sur le cri d’indignation et
de dissentiment (La lettre volée, 2019).

Site de référence : www.christianruby.net

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