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Vers une théorie des entreprises

stupides?
Jean-Laurent Cassely

Economie

Entreprise

29.01.2013 - 18 h 48

mis à jour le 29.01.2013 à 18 h 55

01 (106) / Victor 1558 via Flickr CC Licence By

Réfléchir, se projeter, anticiper, remettre en cause ses méthodes ou étudier la


pertinence de ses stratégies peut aider une entreprise à surmonter des crises
ou à gagner de nouveaux marchés... Mais à l'heure du «smart business», la
bonne vieille bêtise manageriale a encore de beaux jours devant elle.

Selon le professeur de management spécialiste des organisations Mats


Alvesson, de l’école Economics and Management de l’université Lund (Suède),
la stupidité joue elle aussi un rôle important dans les organisations, comme
l’écrit le site Science Daily. Un rôle évidemment très sous-estimé par les
dirigeants d'entreprises comme par les théoriciens des organisations.

«Nous voyons la stupidité fonctionnelle comme une absence de réflexion


critique. C’est un état d’unité et de consensus qui fait que les employés d’une
organisation évitent de questionner les décisions, les structures et les
stratégies», affirment Alvesson et son collègue André Spicer dans leur article
publié dans le Journal of Management Studies de novembre 2012.

Et «paradoxalement, cela permet parfois d’augmenter la productivité au sein


d’une organisation». Ce mode d’organisation est même favorable à l’ambiance
de travail, et l’absence de questionnement critique sur les orientations de
l’entreprise rend les salariés plus enthousiastes dans leur tâche. Les managers
promeuvent une sorte de management de la stupidité, en supprimant et en
marginalisant tout doute et en bloquant la communication interne dans les
organisations.
Mais le plus drôle reste à venir: selon les chercheurs, les secteurs d’activité qui
ont le plus confiance dans la vision de leurs équipes, vendent des produits de
marque ou des services formatés comme les mass media, l’industrie de la
mode ou les cabinets de consultants, sont particulièrement disposés à
développer cette stupidité fonctionnelle. Le secteur manufactutier serait, au
contraire, moins enclin à développer cette stupidité organisationnelle pour une
raison simple: les conséquences en sont immédiatement subies par des
baisses de vente de produits défectueux.

Dans une économie dominée par «les images et les manipulations


symboliques», écrivent les deux chercheurs, il est bon que les gens croient,
notamment en interne, à ce que vous faites, surtout quand votre service ne
remplit aucun besoin précis... On pourrait ainsi manager intelligemment la
stupidité, ou bien avoir une stratégie stupide à dessein, sans bien sûr aller trop
loin, au risque de connaître le sort du champion américain de la finance Lehman
Brothers, qui a plongé le monde dans une crise sans précédent.

Si vous doutez de l'intérêt de la stupidité fonctionnelle, écrit dans le Financial


Times Andrew Hill, demandez-vous si l’inverse serait souhaitable. Voudrait-on
d’une entreprise qui fonctionne dans une atmosphère permanente d’intelligence
dysfonctionnelle, dans laquelle des employés brillants questionneraient tout en
permanence et se remettraient systématiquement en question?

En France, Franck Frommer a écrit en 2010 une enquête consacrée à


Powerpoint, «ce logiciel qui nous rend stupide», montrant les ravages
intellectuels de l’usage intensif et en apparence rationnel qui est fait du logiciel
de présentation en entreprise.

Jean-Laurent Cassely http://www.slate.fr/lien/67767/entreprises-stupides-


theorie-organisations